Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843

Author: Various

Release Date: November 30, 2010 [EBook #34516]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
L'ILLUSTRATION, NO. 0006, 8 AVRIL 1843 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION,


Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

N 6. Vol. 1.--SAMEDI 8 AVRIL 1843.

Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.    --    10       --     20        --   40


SOMMAIRE. Ce qu'annonait la Comte.--La machine  vapeur arienne.
Description. _Trois Gravures_.--Courrier de Paris. Thtre-Italien;
Procs d'un Dauphin; le Burgrave; Phdre et la Pologne; une amnit; un
jeune homme  marier; la loge du cintre; la victime de l'amiti.--Les
Frontires du Maine. _Carte_.--Tribunaux. La Police correctionnelle; les
circonstances attnuantes. _Escalier de la Police
correctionnelle_.--Potes Italien contemporains. Louis Carrer
_Portrait_.--Beaux-Arts. Salon. _Tableau de Giraud; Marine d'Isabey;
Statue de Desboeufs; les Condottieri de Baron._--La Vengeance des
Trpasss. Nouvelle, par F. G., 2e partie, _Une Gravure._--Nouvelles
inventions. Le procd Rouillet. _Une Gravure_.--Industrie. Le sucre de
canne et le sucre de betterave.--Thtres. _Georges et Thrse;
Mademoiselle Djazet; les Marocains; l'Escamoteur Philippe; le Paradis
des Funambules._--Bulletin bibliographique.--Annonces,--Observations
mtorologique.--Modes. _Cinq Gravures_.--Rbus.



Ce qu'annonait la Comte.

Que nous criait en parcourant notre ciel cette messagre
chevele?--Nous vous le demandions il y a huit jours: nous vous le
demandons encore. Nos lecteurs y ont-ils pens?

Nous n'ignorons pas que M. Arago vient de rfuter savamment l'opinion
partout populaire qui attache depuis si longtemps  l'apparition de ces
astres une influence mystrieuse sur les destines terrestres, et nous
admirons beaucoup les _Penses sur la Comte_, o l'illustre Bayle
soutint, en 1682, avec tant d'adresse et de dialectique, la mme thse,
 savoir que cette espce de phnomne ne saurait avoir aucune
influence, ni morale ni physique, sur notre globe. Mais sceptiques et
savants dmocrates auront beau dire, le peuple s'obstinera longtemps
encore dans son erreur. Et il faut convenir qu'il y avait bien quelque
grandeur et quelque pit dans cette nave croyance, que le ciel, tout
en racontant  la terre la gloire de Dieu, lui parle aussi, de loin en
loin, de l'avenir qui l'attend elle-mme et des grands vnements
qu'elle doit craindre ou esprer.

Mais assurment si les astres daignent parler de notre race, ce n'est
sans doute qu' de rares intervalles, et  certains moments solennels et
dcisifs de son histoire. Qui oserait aujourd'hui affirmer, comme on le
pensait au Moyen-Age, qu'ils s'occupent jamais de chacun de nous en
particulier, si ce n'est peut-tre, dans son grenier, quelque pauvre
astrologue fourvoy au milieu de notre sicle incrdule? car il y a
encore des astrologues comme il y a des alchimistes. L'astrologie, dit
Bailly, est la maladie l'a plus longue qui ait afflig la raison
humaine; on lui connat une dure de cinquante sicles. Bailly veut
dire qu'elle est aussi vieille que le genre humain; mais alors maladie
est-il bien le mot propre?



[Illustration: (Machine  vapeur arienne de M. Henson.--Voyez
l'explication des renvois sous la deuxime figure.)]

[Illustration: A. Chssis ou ailes--BB. Poteaux d'o partent des chanes
de fer qui soutiennent les divers parties du chssis--C. Pice
longitudinale qui forme la limite extrieure de l'espace rserv pour
les roues  vannes.--DD. Les roues  vannes mues par la machine 
vapeur.--EE-.. La queue tournant  F sur une charnire.--G. Le char
contenant la machine  vapeur, la cargaison et les passagers.--II. Le
gouvernail.--(voir la description, p. 85.)]

Au sicle dernier, oui, au dix-huitime sicle, on croyait encore  et
l;  Paris, en dpit de Bayle et de Voltaire, que l'apparition des
comtes prsageait de grands malheurs publics. Un grand seigneur, tout
fier d'avoir par sa naissance une toile  lui seul, disait alors  un
roturier qui se moquait de ses terreurs puriles: Vous en parlez bien 
votre aise, vous autres que cela ne regarde jamais.

[Illustration: (Machine arienne  vapeur de M. Henson.--Port de
Douvres.)]

Eh bien! aujourd'hui, Monseigneur, la chose nous regarde autant que
vous. Mais n'est-il pas fcheux pour nous que depuis 89 nous ayons perdu
cette superbe croyance, juste au moment d'en recueillir les bnfices?
Frres, est-ce que par hasard nous nous serions aperus tout bas, en
nous comptant et en comptant les toiles, qu'il n'y en a pas au
firmament une pour chacun de nous?

C'est donc des nations ou du sort gnral du monde que s'occupent
apparemment les comtes. Serait-ce de l'Allemagne que celle-ci nous
aurait parl, et de la discussion qui vient de s'lever entre la Prusse
et la Russie? Peut-tre; mais, en tout cas, ce fait nous semble notable.
Pourquoi? le voici.

Quatre villes soi-disant libres, trente-sept princes, dont deux
seulement, les rois de Bavire et de Danemark, possdent des tats de
quelque importance, et au-dessus de cette fodalit deux puissances qui
s'en disputent la direction, la Prusse et l'Autriche, voil comment le
congrs de Vienne a laiss l'Allemagne. Or; dernirement le cabinet de
Berlin a crit  celui de Saint-Ptersbourg, pour l'inviter  faire
participer tous les tats de l'Union de douanes aux facilits
commerciales concdes dernirement  la Prusse. Cette demande n'est
rien, ou peu de chose, mais elle soulve par la forme une grave question
de souverainet. Le roi de Prusse a-t-il le droit de ngocier, de
stipuler, en un mot de faire acte de souverainet, au nom du
_Zollverein?_ Le cabinet russe s'est prononc nergiquement pour la
ngative. La confdration germanique n'a pas  ses yeux le caractre
d'un corps politique un; c'est une runion intime d'tats, mais qui ne
saurait agir en dehors comme un seul et mme tat. La Russie suit
directement en tout ceci, et en divisant l'Allemagne, l'intrt vident
de son ambition. Ce n'est pas l'indpendance et la souverainet lgitime
des petits princes allemands qu'elle vient dfendre; c'est bien moins
encore l'intrt de l'Autriche qu'elle soutient; car l'Autriche, appele
par le Danube  jouer un rle en Orient, doit inspirer  la Russie plus
d'ombrage encore que la Prusse, quelque entreprenante et habile que soit
cette dernire puissance. Que ce fait ne passe: donc point inaperu de
notre pays. Si la France a dans l'Europe sub-occidentale des intrts
parfaitement distincts de ceux de l'Allemagne, elle a aussi avec elle,
dans le Nord, un grand intrt commun. N'est-il pas pour nous
aujourd'hui plus  dsirer qu' craindre, que l'Allemagne constitue
librement sa nationalit par une combinaison plus large et plus simple?
car, aprs tout, l'Allemagne a des instincts gnreux, et une fois en
possession de sa vie propre, il lui serait impossible de ne pas ragir
contre le despotisme russe, et de ne pas concourir, par exemple, au
soulagement, sinon  la dlivrance de la Pologne.

Mais il sourirait  notre amour-propre que le grand vnement annonc
intresst plus directement encore notre pays. Et pourquoi ne serait-ce
point, par exemple, la rsurrection de nos colonies, dont, au souvenir
de tant de malheurs anciens et sous l'impression de deux grands
dsastres rcents, on est de toutes parts port  dplorer l'entire
destruction?

Sans nous dissimuler que la prudence semblerait nous commander en ce
moment de nous fortifier en Europe, et de concentrer notre marine dans
la Mditerrane, nous devons signaler  l'attention publique quelques
efforts tents en ce moment  Paris pour rgnrer nos colonies.

On a eu raison de le dire: le jour o les progrs de la civilisation
europenne eurent fait proscrire la traite des noirs, l'ancien monde
colonial fut bris. Qu'on ne l'oublie pas: si nous avons eu des colonies
riches et puissantes, c'est que le gouvernement de Louis XIV avait
accord une prime par tte d'esclave noir import dans nos les, et nous
sommes depuis 89 en prsence d'une mancipation universelle, admirable
sans doute, et sainte, mais dont le mode pratique et les conditions sont
extrmement difficiles  rgler. Prissent les colonies plutt qu'un
principe! s'criait le jeune Barnave  la tribune rvolutionnaire. A la
bonne heure, mais si on pouvait sauver  la fois et le principe et ce
qui reste de nos colonies?

Parmi les divers projets mis en avant pour atteindre ce grand but, le
plus original et le plus complet a t produit par un conomiste, M.
Lechevalier. Agissant d'abord par voie d'exemple et d'essai sur la
Guyane, ce hardi publiciste a propos la fondation d'une grande
compagnie qui, faisant l'acquisition de toutes les proprits, hommes et
choses, serait charge d'amener, par des transitions habilement mnages
et rgles d'avance, l'mancipation des esclaves, et exploiterait sur
une grande chelle toutes les ressources de ces riches contres. La
commission coloniale, prside par M. le duc de Broglie, consulte sur
ce projet, a t d'avis que le dpartement de la Marine ferait une
chose utile et d'intrt public en encourageant ces dispositions, et en
se prtant au concours demand pour l'exploration de la colonie. Une
commission spciale forme pour discuter la colonisation de la Guyane,
sous la prsidence de M. le comte de Tascher, pair de France, a adress
 l'unanimit  M. le prsident du conseil un rapport favorable au
projet, et d'o il rsulte qu'il y a lieu d'esprer en l'avenir de la
Guyane; que la proposition de M. Lechevalier prsente des avantages et
des garanties, et qu'en consquence, M. le ministre de la marine peut
comprendre dans sa demande de crdits supplmentaires une somme de
500,000 fr., dont moiti pour fonds d'tudes et voyages d'explorations,
l'autre moiti demeurant en rserve pour subvenir ultrieurement, s'il y
a lieu, aux dpenses ncessaires pour parvenir  la formation d'une
grande compagnie d'exploitation. Les Chambres seront sans doute
prochainement appeles  dlibrer sur ce projet; mais, ds aujourd'hui,
le plan dont il est question ayant pour but d'arriver  l'mancipation
des esclaves, en diminuant les sacrifices du Trsor et en les faisant
tourner  l'avantage de la culture coloniale et  l'intrt de la
mre-patrie, mrite d'tre tudi srieusement.

Mais non; si les astres parlent, ce n'est sans doute qu'entre eux, et
une comte qui se respecte ne doit lever la voix que pour tre entendue
de toute la terre et lui annoncer un de ces grands vnements qui en
renouvellent entirement la face. A lire les journaux anglais, on
croirait volontiers, depuis quelques jours, que le grand vnement
prdit au monde, c'est la dcouverte de cette voiture arienne  vapeur
dont nous donnons aujourd'hui la description. A entendre les voix
triomphantes qui nous arrivent de l'autre ct de la Manche,
l'Angleterre, si riche sur terre et si formidable sur mer, vient de
conqurir  son activit et  son commerce un nouvel lment, l'air, et
elle menace dj de lancer sur nos ttes d'invitables flottes.
L'imagination s'tonne sans doute et s'effraie de l'aspect brusque et
nouveau qu'une seule invention de ce genre donnerait au monde, soit en
paix soit en guerre. Conoit-on aprs cela une discussion srieuse sur
la loi des douanes? Pour maintenir quelque chose qui y ressemblt,
croit-on qu'il suffirait d'tablir contre les contrebandiers aronautes,
sur la frontire des divers tats, des croisires volantes de douaniers,
comme on a tabli au loin, contre les pirates ou les ngriers, des
croisires maritimes? Et les fortifications de Paris,  quoi
serviraient-elles? Certes, si des armes volantes pouvaient ainsi venir
demain planer sur nos places-fortes, nos ingnieurs n'auraient plus
seulement  les entourer d'une ceinture de fosss et de remparts, mais
encore  les couvrir suprieurement comme d'un bouclier et  construire
par-dessus les maisons quelque immense _tortue_.

Mais sans entrer dans le monde chimrique des hypothses, les ralits
contemporaines n'offrent-elles pas de toutes parts  la pense
philosophique, qui s'interroge sur l'avenir, un champ sans limites? Du
sud au septentrion, et d'occident en orient, le monde ancien et le monde
nouveau tressaillent  la fois comme sous un souffle mystrieux.--Sans
parler de la jeune Amrique et de son prodigieux dveloppement, l'ancien
continent tout entier semble  la veille de se transfigurer.--Ce n'est
pas pour rien que la France a mis le pied sur la terre d'Afrique, si
voisine de nous, si longtemps trangre et ennemie, encore inconnue, et
dont le pass presque nul et l'histoire encore vide semblent tant
demander  l'avenir. Et cependant l-bas, au fond et au centre de la
vieille Asie, le cleste empire de la Chine, si fier, si jaloux, et
depuis tant de sicles, de sa civilisation  huis clos, s'pouvante de
voir ses fleuves lui apporter une civilisation nouvelle, et dj se
lzarder de toutes parts et crneler sa muraille. Cet empire trange, ce
monde peupl de 500,000,000 d'habitants, jusqu'ici muets pour notre
monde, que va-t-il devenir au contact longtemps redout de l'Europe?
Va-t-il changer et renatre? Va-t-il mourir? Et l'Angleterre est-elle
seule destine  en faire l'autopsie? Nous en reparlerons.



DESCRIPTION DE LA MACHINE A VAPEUR ARIENNE
DE M. HENSON.

Construire une machine  vapeur qui puisse se mouvoir dans l'air au gr
de son conducteur, et transporter avec elle  plusieurs centaines de
mtres au-dessus du sol des dpches, des marchandises et des passagers,
tel est le problme mcanique que M. Henson s'est propos de
rsoudre.--Russira-t-il? On l'ignore encore, mais les moyens qu'il
emploie pour atteindre ce but sont entirement diffrents de ceux dont
on a essay de faire usage jusqu' ce jour, et il est permis d'esprer
que quelque succs viendra tt ou tard rcompenser ses efforts.

Que le lecteur se reprsente un vaste chssis en bois de 50 mtres de
longueur et de 10 mtres de largeur, solide quoique lger, recouvert de
soie ou de drap, remplissant l'office d'ailes, bien qu'il n'ait ni
jointures ni mouvement, et s'avanant dans l'atmosphre, un de ses cts
plus lev que l'autre. Au milieu du ct infrieur s'attache une queue
de 15  16 mtres de longueur, construite comme ce chssis; au-dessous
de cette queue est un gouvernail.

Enfin, au-dessous du chssis se trouvent suspendues la voiture destine
au transport des marchandises et des voyageurs, et une machine  vapeur
aussi puissante qu'elle est petite et lgre, qui met en mouvement deux
espces de roues  vannes, semblables  des ailes de moulin  vent, de 7
mtres environ de diamtre et situes sous le chssis.

Une semblable machine, avec son charbon, son eau, sa cargaison et ses
passagers, ne psera pas plus de 1.500 kilogrammes; or, comme sa
superficie est d'environ 1.500 mtres carrs, elle occupe 52 centimtres
carrs pour 170 grammes de poids; elle est par consquent plus lgre
que beaucoup d'oiseaux.

Cependant, malgr sa lgret, elle ne pourrait pas se soutenir
longtemps sur l'air, elle descendrait peu  peu jusqu' terre; mais on
remarquera, d'une part, qu'elle s'avance au milieu de l'atmosphre, sa
partie antrieure! lgrement leve. Dans cette position, elle prsente
sa surface infrieure aux couches d'air qu'elle traverse; la rsistance
que ces couches lui opposent l'empche de tomber. D'autre part, elle est
galement soutenue par la rapidit de sa marche.

Mais, dira-t-on, qu'arriverait-il si la vitesse diminuait, et comment
obtenir une vitesse suffisante? Toutes les tentatives faites jusqu' ce
jour ont chou, parce qu'il n'existait aucune machine  la fois assez
lgre et assez, puissante pour lever son propre poids dans l'air avec
la vitesse ncessaire. Cette double difficult, M. Henson prtend
l'avoir vaincue: 1 par l'invention d'une nouvelle machine  vapeur
aussi puissante que lgre, et 2 par un procd trs-singulier qui
demande une explication particulire.

Les divers inventeurs de machines ariennes ont cru jusqu' ce jour que
leur machine devait avoir en elle-mme la force ncessaire pour se
mettre en mouvement, s'lever et se soutenir dans l'air. M. Henson croit
que cette erreur a empch leurs entreprises de russir; l'ait seul
tant impuissant, il a recours  la nature: sa machine, prte  partir,
est lance dans l'air de l'extrmit suprieure d'un plan inclin. A
mesure qu'elle descend, elle acquiert la vitesse qui lui est ncessaire
pour qu'elle puisse se soutenir sur l'atmosphre durant le reste de son
voyage. La rsistance que l'air lui oppose ralentirait peu  peu sa
vitesse; la machine  vapeur n'a d'autre but que de rparer constamment
cette perte de vitesse. Un oiseau prend-il son vol du haut d'un arbre ou
d'un rocher, d'abord il plonge dans l'air pour acqurir une certaine
vitesse. Une fois ce mouvement imprim, il a peu d'efforts  faire pour
monter plus haut et augmenter la rapidit de sa course. Avec quelle
peine, au contraire, le mme oiseau ne s'lve-t-il pas de terre au
sommet d'un arbre ou d'un rocher! Ce fait est une consquence ncessaire
d'un axiome mcanique bien connu: une fois en mouvement, un corps
continue  se mouvoir, si sa force gale celle des obstacles qu'il
rencontre. M. Henson ayant lanc sa machine, lui donne,  l'aide de sa
machine  vapeur, une force gale  celle des obstacles qu'elle doit
surmonter.

On demandera encore, nous le savons, si la machine  vapeur de M. Henson
est suffisante pour obtenir ce rsultat.

Cette question en soulve deux autres,  savoir: quelle est la puissance
de cette machine, et quels obstacles aura-t-elle  surmonter? Il est
plus facile de rpondre  la premire de ces deux questions qu' la
seconde. La puissance d'une machine  vapeur dpend principalement de la
quantit de vapeur que produit le gnrateur; or, d'aprs les
expriences faites, la machine de M. Henson reprsentera une force de 20
chevaux. Le gnrateur et le condensateur sont aussi nouveaux
qu'ingnieux: le premier se compose d'une cinquantaine de cnes de
cuivre tronqus et renverss, disposs au-dessus et  l'entour de la
fournaise; le condensateur est form d'un certain nombre de petits
tuyaux exposs au courant d'air produit par la course de la machine.
Enfin le poids total de la machine, avec l'eau ncessaire pour
l'entretenir, ne dpasse pas 600 livres.

Quelle rsistance cette machine rencontrera-t-elle? Sera-t-elle assez
forte pour en triompher? L'exprience qui sera faite prochainement
permettra seule de rpondre  cette dernire question.



Courrier de Paris.

THTRE-ITALIEN.--PROCS D'UN DAUPHIN.--LE BURGRAVE. PHDRE ET LA
POLOGNE.--UNE AMNIT.--UN JEUNE HOMME A MARIER.--LA LOGE DU CINTRE.--LA
VICTIME DE L'AMITI.

Les rossignols sont envols, comme dit le feuilleton dilettante dans son
jour de deuil; le Thtre-Italien vient de clore ses portes, et la
cavatine va prendre le paquebot de Boulogne ou de Calais. Ninetta,
Otello, Don Pasquale jetteront, en passant, quelques notes aux alcyons.
D'ordinaire, on se quittait avec larmes; c'tait, des deux parts, un
assaut d'motion flagrante et d'attentions dlicates; le parterre et les
loges s'abmaient en bravos, se ruinaient en bouquets monstres. L'autre
jour,  la clture, tout s'est pass froidement; sans doute on y a mis
des procds: le camlia, la violette, le laurier ont cherch  fleurir
et  chauffer la sparation; mais, vous savez, quand deux amis sont 
la veille d'une rupture, ils ont beau s'efforcer de sourire comme par le
pass, et de se serrer tendrement la main, il y a, dans leurs
dmonstrations caressantes, un ne sait quoi de contraint et de glac
qui les dnonce. Comment? qu'est-ce  dire? le public et le
Thtre-Italien auraient-ils assez l'un de l'autre? Aprs dix ans d'une
union intime, d'une passion qui s'est emporte jusqu' l'aveuglement et
 la fureur, tout serait-il fini? Faudrait-il mettre cet amour
transalpin sur le grand bcher o ce capricieux Paris brle, ple mle,
tous ses caprices, toutes ses fantaisies, toutes ses admirations d'une
anne, d'un mois, d'une semaine, d'un jour, pour semer ensuite leurs
cendres au vent? Je ne dis pas cela, comme dit Alceste; mais, enfin, il
y a dans l'air quelque chose d'inquitant. Le vent qui souffle sur le
Thtre-Italien n'a plus la douceur de cette bise amoureuse o fauvettes
et rossignols ont chant si longtemps.

Il s'est pass un fait qui atteste la ralit de cet attidissement.
Lablache a dclar publiquement,  la face du parterre, qu'il chantait 
Paris pour la dernire fois. Dieu! si une parelle nouvelle tait
inopinment tombe sur le public de l'anne dernire, quel bruit! quelle
dsolation! il se serait dress sur ses banquettes, il aurait bondi dans
toutes ses loges, et, s'emparant de Don Gronimo de vive force, il
l'aurait port dix fois autour de la salle, en palanquin ou sur ses
paules, criant  tue-tte: _Lablache for ever!_ Hier il ne s'est gure
plus mu que si Morelli et annonc qu'il allait cultiver ses
tulipes.--Ainsi Lablache nous quitte, et nous quitte sans rmission.
Pourquoi s'en va-t-il? c'est l le mystre. Le Thtre-Italien est en ce
moment plein de logogriphes et d'nigmes de la mme espce; les
meilleurs y montrent les dents, les plus unis s'y querellent.

Une histoire non moins grave et non moins intressante, c'est le procs
du Dauphin. Quoi! le Dauphin devant un tribunal?--Oui, le Dauphin, un
vrai fils de roi.--En police correctionnelle... ou en cour
d'assises?--Non pas, mais au tribunal de commerce.--O en est la
royaut, hlas!--Le conflit tait srieux: il s'agissait du Dauphin,
fils de _Charles VI_, opra en cinq actes d: M. Casimir Delavigne,
musique de M. Fromental Halvy. Le Dauphin ne voulait plus l'tre, sous
prtexte que ce rle de Dauphin tait peu digne d'un _ut_ de poitrine de
sa qualit... M. Lon Pillet dclarait que l'_ut_ de poitrine et le
Dauphin taient parfaitement au diapason l'un de l'autre. Les
Xaintrailles et les Lahire du tribunal de commerce, donnant gain de
cause  M. Lon Pillet ont forc, comme la chose leur tait arriv
autrefois, le Dauphin de rester et d'tre le Dauphin; ainsi finit la
bataille. Le tribunal a jug sagement qu'un Dauphin qui palpe 100.000 fr.
par an ne peut joindre  cet agrment incontestable, l'autre agrment
d'envoyer promener son directeur, tandis que tant d'honntes Dauphins
chanteraient pour beaucoup moins, du tout leur coeur, et mme
dchanteraient.

On siffle toujours, et l'on distribue quelques coups de poings  et
l, aux reprsentants de la trilogie de M. Victor Hugo; il ne faut pas
perdre les bonnes habitudes. Mercredi, deux adversaires taient aux
prises, l'un hugoltre et l'autre hugophobe; ils changeaient, depuis
un quart d'heure, des regards flamboyants, et se lanaient de vives
apostrophes. L'hugophobe avait le dessus, et pressait vivement
l'hugoltre, qui se dfendait par toute l'artillerie en usage dans son
arme: nain, rococo, racinien, mirmidon, perruque! Tout  coup,  bout
de munitions et se levant sur ses ergots: Enfin, monsieur, cria-t-il 
son antagoniste; enfin.... vous tes... vous tes un... vous tes un
Burgrave! L'hugoltre, dans sa colre, avait oubli son tle.

Phdre ne se livre pas, elle, aux boxeurs du parterre. Drape dans son
harmonieuse tunique, elle a quitt Trzence, l'autre jour, pour venir
dans les salons d'rard rciter sa passion et ses beaux vers, au
bnfice des jeunes lves de: l'_cole polonaise_, enfants de la
proscription, Phdre est arrive sur son char; ses nobles coursiers n
taient nullement affligs; ils n'avaient point l'oeil morne, ni la tte
baisse; comme Phdre avait vit le chemin de Mycne, en passant par
la rue Croix-des-Petits-Champs, nul monstre sauvage ne s'est roul sous
le pied de ses chevaux, en replis tortueux. Avec Phdre, Camille et
Brnice sont aussi venues, apportant dans cette bonne action, l'une son
iambe implacable, l'autre sa plaintive lgie; et si quelqu'un,
tristement et diversement mu de cette passion fatale, de ce pudique
amour, de ce dsespoir furieux, avait demand: Qui est Phdre? qui est
Brnice? qui est Camille? C'est mademoiselle Rachel, aurait-on
rpondu. Remords cuisants, chastes soupirs, terrible maldiction, elle a
pris tous les tons potiques, elle a eu toutes les voix harmonieuses,
elle a prodigu les luttes les plus opposes de l'me et du coeur, pour
ces pauvret jeunes exils de la Pologne. Voil qui est bien; que le
talent et la posie appellent la richesse et le loisir  l'aide du
malheur et de l'exil! Camille aura pu y trouver quelque soulagement  la
perte de son cher Curiace, Phdre en faire la dclaration sans remords 
Hyppolyte, et Brnice dira comme Titus: Je n'ai pas perdu ma journe.

Vendredi il y avait grand concert chez madame L. C. G..., une des
aimables et jolies comtesses du faubourg Saint-Germain. Thalherg s'y
faisait entendre, et Duprez et Artt; on applaudissait. Les petites
mains dlicates et parfumes n'taient pas les moins ardentes  battre
motives d'enthousiasme et de ravissement. Le gracieux sourire et
l'hospitalit charmante de la comtesse, chtelaine de l'endroit,
assaisonnaient agrablement l'archet d'Artt, le gosier de Duprez et le
piano de Thalherg. Tout  coup entre; M. de Cham... d'un air tout
effar. M. de Cham... est un de ces hommes qui ressemblent  une
sinistre nouvelle; ds que vous le voyez, vous ne savez point,  la mine
ahurie qu'il vous apporte, s'il ne vient pas vous annoncer que votre
maison brle, que votre banquier a fait banqueroute, ou que votre
meilleur ami vous a enlev votre matresse. A cette profession
d'enseigne de mauvais augure, M. de Cham... joint l'avantage de ne
pouvoir hasarder un geste sans faire une maladresse, ni prononcer un mot
sans dire une btise. Le plaisant, c'est que notre homme a la persuasion
la plus cordiale de sa dextrit et de sa finesse. Tous ses saluts
aboutissent  renverser un fauteuil,  craser un pied ou  briser une
porcelaine: toutes ses galanteries se travestissent en un mauvais
compliment. Aprs tout, il est si naf et se mire si ingnument dans sa
balourdise, il est si bon homme, d'ailleurs, qu'on lui pardonne, et mme
on l'aime mieux comme cela.--Il entre donc de l'air que je vous ai dit.
Artt excutait la prire de _Mose_. Mon de Cham... ouvre les oreilles
(et, Dieu merci! il a de quoi), allonge le cou et coute en regardant de
temps en temps ses voisins d'un oeil dsespr. Le solo fini, il se
glisse  la rencontre de la comtesse, qui traversait la foule en
aspirant un magnifique bouquet de violettes, de roses blanches et de
myosotis: Ah! M. de Cham.... vous voil, lui dit-elle de son plus fin
sourire.--Oui, madame, et trs-heureux de vous voir. Je sors du concert
de M. Guizot, et vraiment c'tait bien plus ennuyeux qu'ici. Il dit, et
regagnant sa place, l'ingnieux de Cham... laboura cruellement du coude
le nez d'une douairire tendrement absorbe dans la contemplation de la
barbe fantastique d'Artt.

Dans la mme soire, j'ai entendu le dialogue suivant:--Eh bien, ma
chre, mariez-vous votre jeune cousine Anna?--Mais, oui, ma chre, si
nous lui trouvons quelque chose qui nous aille.--Et, tenez, j'ai votre
affaire: un jeune homme!--Vous le nommez?--Ah! je ne sais pas son nom;
mars il vous convient  ravir.--Sa fortune?--On ne m'en a rien dit: mais,
certainement, il fera le bonheur d'Anna.--Son esprit, son coeur, sa
position dans le monde?--Oh! vous ne sauriez mieux faire!--Qui est-ce
donc, enfin--Vous savez, ma chre, vous savez bien... c'est ce jeune
homme que... ce jeune homme qui valse  deux temps.

Vous savez, ou plutt vous ne savez peut-tre pas ce qu'on appelle une
loge du cintre: la loge du cintre est une de ces cages troites,
imperceptibles et malsaines qu'on peut apercevoir  l'aide d'un
excellent tlescope, perches au sommet d'un thtre comme un nid
d'hirondelle sur un haut peuplier. La loge du cintre est le champ
d'asile des mamans de ces demoiselles des portires de ces
messieurs... Un comparse du Thtre-Franais, un de ces braves Romains de
la tragdie classique, aborda dernirement, chapeau bas et avec toute
l'humilit d'un soldat d'Auguste et de Nron, l'auteur des _Burgraves_.
en mditation dans la coulisse: Monsieur, pourriez-vous me faire
l'honneur d'une loge du cintre pour mon pouse?--Quoi! une loge du
cintre! Mais, mon ami, savez-vous ce que vous demandez? Cela n'est pas
possible. J'y ai des princes!

Le vicomte de S... est un de ces ternels Adonis qui croient  leur
ternelle fracheur et  leur jeunesse ternelle; c'est un tourdi en
cheveux gris, un adolescent de cinquante ans; il y a bien trente ans
qu'il est intimement li avec madame de Val..., liaison tout amicale,
toute d'estime, car de S... a d'excellentes qualits; elles ressortent
d'autant plus qu'il a de nombreux ridicules. Il est honnte, sincre,
dvou; il donnerait sa fortune pour ses amis, j'entends pour ses vrais
amis, et peut-tre sa vie; mais pour tout au monde, il ne leur
accorderait pas qu'il n'est plus  la fleur de l'ge. Vous lui
demanderiez  emprunter six mois de sa prtendue jeunesse pour vous
sauver d'un pril, ou pour vous tirer vivant d'une fondrire ou d'un
puits artsien, qu'il vous les refuserait. Un jour--il y a quelques
semaines de cela--madame de Val... avait runi une socit nombreuse
dans son joli appartement de la rue Bergre; la conversation tait
anime; le vicomte y semait l'esprit de toutes mains: il en a plein ses
poches. Une opinion lui chappa, je ne sais plus sur quel point de
politique, de morale ou de littrature, que madame de Val... crut devoir
contredire avec cette finesse d'aperu et ce bon got qui donnent tant
de charme  ses moindres paroles. Eh! quoi, vous pensez cela?--Eh! oui,
vraiment, madame.--Vraiment, mon vieil ami? A ces mots, de S... plit,
ses lvres se contractrent et il se laissa aller sur le dos de son
fauteuil. On crut qu'il se trouvait mal. Non, ce n'est rien, dit-il;
et se levant tout  coup, il prit son chapeau, salua brusquement et
sortit. De S..., qu'avez-vous donc? s'cria madame de Val...; mais il
tait dj loin.

Le lendemain, madame de Val... reut le billet suivant, sous enveloppe
parfume, et pour cachet une colombe tenant dans son bec une rose
enlace d'une branche de myrte. La lettre tait ainsi conue: Madame,
hier, vous m'avez appel votre vieil ami; je ne devais pas attendre cela
de vous, aprs trente ans d'affection.

Nous l'avons en contant, madame, chapp belle.

La comte a failli caresser de l'extrmit de sa queue la face de notre
globe sublunaire. Vous devinez ce que doivent procurer d'agrment les
caresses d'une comte. Ajoutez  sa queue quelques aunes de plus, et
cette queue nous faisait la ntre; l'Acadmie des Sciences l'atteste. Je
vous le demande, o seraient maintenant Lablache, le Dauphin, les
_Burgraves,_ Phdre, la Pologne, M. de Cham..., madame L. C. G., la loge
du cintre, M. le vicomte de S..., madame de Val..., _l'Illustration_
et moi-mme, qui viens de vous conter tranquillement tous mes petits
contes? Mais, grces au ciel (c'est bien le cas de le dire), la comte,
de mauvaise humeur sans doute d'avoir compromis inutilement sa queue
dans cette affaire, vient de se replonger, bien loin de nous, dans les
immenses profondeurs de l'infini. Qu'elle y reste! Nous ne lui enverrons
pas M. de Sercy en ambassade pour la prier de revenir.



Les frontires du Maine

ET LE DERNIER TRAIT ENTRE L'ANGLETERRE ET LES TATS-UNIS.

Quand l'Angleterre reconnut, par le trait de 1783 l'indpendance des
tats-Unis, la frontire nord-est de l'Union avait t fixe ainsi qu'il
suit par l'article 2 de ce trait: Pour prvenir toutes les disputes
qui pourraient s'lever  l'avenir au sujet des frontires desdits
tats-Unis, il est ici convenu de dclarer que leurs frontires sont et
seront,  partir de l'angle nord-est de la Nouvelle-Ecosse (divise
aujourd'hui en Nouvelle-Ecosse et en Nouveau-Brunswick), c'est--dire
l'angle qui est form par une ligne tire dans la direction du nord, de
la source de la rivire Sainte-Croix aux hautes terres, puis le long de
ces hautes terres qui sparent les eaux qui s'coulent dans la rivire
Saint-Laurent de celles qui se jettent dans l'Ocan Atlantique, jusqu'
celle des sources du Connecticut, qui est situ le plus au
nord-ouest... etc.

Cet article n'tait pas trs-clair  l'poque o le trait fut conclu,
et ne l'est pas davantage aujourd'hui. Le territoire en litige n'tait
pas habit et avait  peine t explor par les chasseurs. La situation
de l'angle nord-ouest de la Nouvelle-Ecosse tait plus que
problmatique, car on ne savait pas exactement lequel des cours d'eaux
qui parcourent ce pays tait la rivire Sainte-Croix, et,  plus forte
raison ignorait-on o il fallait fixer sa source. On tait convenu, par
le trait, de suivre une certaine ligne de hautes terres: mais des qu'on
voulut mettre le trait en excution on chercha vainement quelles
taient ces hautes terres qui devaient sparer le bassin du
Saint-Laurent du bassin des affluents de Atlantique, et on douta mme de
leur existence C'est que les ngociateurs du trait s'taient bass sur
une carte publie par Mitchell en 1753, alors fort estime et reconnue
depuis fort inexacte.

En 1794, un nouveau trait fut conclu entre l'Angleterre et les
tats-Unis, et un des objets de ce trait tait de dterminer exactement
ce que c'tait que la rivire Sainte-Croix. Des commissaires furent
nomms de part et d'autre; ils firent un rapport en 1798, qui devait
tre considr par les termes mmes du trait comme dfinitif. On trouva
une source plus ou moins exacte de la rivire Sainte-Croix et un des
points de la frontire fut ainsi fix. C'tait un premier pas.
Malheureusement la guerre clata entre les deux tats avant que les
explorations eussent donn de nouveaux rsultats, et elles ne furent
reprises qu'aprs le traite de Gand, en 1814. Des commissaires
explorateurs furent envoys sur le terrain par les deux gouvernements;
d'admirables travaux furent entrepris, mais la question ne fut pas
rsolue; les commissaires eux-mmes ne s'entendirent pas. Au milieu de
toutes ces incertitudes, chaque gouvernement se forma une opinion  son
avantage. Les tats-Unis, en tablissant la ligne de dmarcation 
partir de la rivire Sainte-Croix, dans la direction du nord, lui
faisaient traverser le fleuve Saint-Jean, dont le cours suprieur leur
aurait appartenu, et le faisaient aboutir  quarante-un milles de
Saint-Laurent, vers le 48e degr de latitude nord; car, selon eux, ce
n'tait que l que l'on rencontrait les hautes terres dsignes par le
trait de 1783, et tout le pays  l'ouest de cette ligne, en suivant les
hautes terres dans la mme direction jusqu' la source du Connecticut,
devait appartenir  l'Union. Les Anglais ne pouvaient accepter
bnvolement une telle dcision, car cette ligne de frontires qui
traversait ainsi du sud au nord, presque dans toute son tendue, la
vaste pninsule forme par l'Ocan, le golfe Saint-Laurent et le fleuve
du mme nom, interrompait toute communication entre les provinces de la
Nouvelle-Ecosse et le Canada, entre Halifax et Qubec, entre les riches
tablissements de la baie de Fundy et le Saint-Laurent.

[Illustration: Carte]

La difficult restait entire. On tait convenu, de part et d'autre, par
le trait de Gand, qu'en cas de dissentiment, on dfrerait le jugement
de la contestation  l'arbitrage d'un tiers. En consquence, le roi des
Pays-Bas fut choisi pour arbitre en 1828. Sa sentence fut rendue et
communique aux intresss dans les premiers jours du mois de janvier
1831. Ce n'tait pas une interprtation des questions qu'il devait
rsoudre, au moins quant au point principal; il proposait simplement une
transaction. Selon le roi des Pays-Bas, il tait impossible de fixer
exactement l'angle nord-ouest de la Nouvelle-Ecosse qu'avait voulu
dsigner le trait de 1783, car les cartes dont on s'tait servi taient
remplies d'erreurs; quant aux hautes terres, il tait manifeste qu'il en
existait plusieurs lignes, mais aucune ne rsistait aux objections. En
consquence il proposait, comme le parti le plus juste et le plus
raisonnable, de substituer  la dmarcation imaginaire du trait de 1783
une dlimitation toute nouvelle, en tenant compte, autant que possible,
des convenances rciproques. Le gouvernement anglais se montra dispos 
accepter la dcision de son alli, bien qu'elle allt  rencontre de ses
prtentions, et peu de jours aprs qu'elle lui eut t communique, lord
Palmerston envoya au ministre britannique  Washington l'acceptation de
son gouvernement.

Mais dans le mme temps, le ministre des tats-Unis  La Haye, M.
Preble, de l'tat du Maine, en recevant la sentence du roi Guillaume, au
lieu de la transmettre purement et simplement  son gouvernement,
protesta contre cette sentence d'arbitrage, et sans attendre des
instructions ultrieures, partit aussitt pour New-York, d'o il se
rendit dans l'tat du Maine avant d'aller  Washington. Or, il y a dans
la Constitution fdrale des tats-Unis un article qui interdit au
gouvernement fdral la facult de cder aucune portion de territoire
d'un Etat particulier sans le consentement de cet tat. L'tat du Maine
tait le plus intress dans cette affaire; de sa dcision dpendait le
rejet ou l'acceptation des propositions d'accommodement: encourage par
la protestation de M. Preble, la lgislature du Maine prit les devants
sur la dlibration du prsident et du congrs, et dclara que l'arbitre
avait dpass la limite de ses droits, en substituant un compromis 
l'interprtation qu'on lui demandait.

Les dispositions du prsident et du cabinet taient beaucoup plus
conciliantes, et s'il n'avait tenu qu' eux, la transaction aurait t
accepte; mais, aux tats-Unis, le droit de ratifier les traits
appartient au Snat. La convention propose par le roi Guillaume lui fut
donc soumise. Une grande majorit se pronona pour le rejet de cette
sentence. Ce fut en vain que le prsident exprima le plus vif dsir que
la convention ft accepte; ce fut en vain que le comit des affaires
trangres, auquel fut renvoy le message, fit un rapport conforme 
l'opinion du prsident, le Snat refusa sa ratification, et le
gouvernement fdral se vit oblig de notifier au gouvernement anglais
qu'il regardait le jugement du roi des Pays-Bas comme non avenu; mais en
mme temps il lui faisait esprer que la difficult constitutionnelle
pourrait tre leve au moyen d'un arrangement qui se ngociait entre
l'tat du Maine et le gouvernement fdral. Le cabinet de Washington
s'tait flatt d'un vain espoir. Il s'agissait d'obtenir de l'tat du
Maine la cession du territoire contest moyennant une indemnit
pcuniaire, et quand l'Union aurait t substitue aux droits de l'tat
du Maine, le cabinet amricain en aurait dispos pour le plus grand bien
de la rpublique tout entire. Cette combinaison manqua. Le Maine
consentit, mais l'tat de Massachusetts, dont le Maine n'tait qu'un
dmembrement, et dont il fallait obtenir l'autorisation comme
propritaire de la moiti du terrain, refusa son adhsion 
l'arrangement propos. De son ct, le gouvernement anglais, las de
faire des avances inutiles, dclara qu'il ne se considrait plus comme
li par les offres ritres qu'il avait faites, et qu'il ne
consentirait plus en aucun cas  accepter la ligne trace par le roi des
Pays-Bas. De la sorte, la solution du diffrend fut encore indfiniment
ajourne.

Les ngociations n'taient cependant pas rompues; mais elles faillirent
l'tre par une simple querelle de juridiction entre le gouverneur de
l'tat du Maine et le gouverneur de la colonie anglaise du
Nouveau-Brunswick, qui compliqua d'une manire fcheuse la question du
territoire contest, et dont les journaux ont retenti assez longtemps
pour qu'il soit inutile d'en rappeler les dtails. Ce dbat apais, les
deux gouvernements envoyrent, chacun de son ct, des commissaires pour
explorer le territoire contest, o manquaient tous les lments
d'observations topographiques. En arrivant sur le terrain de nos
oprations, disaient les deux officiers du gnie anglais, dans le
rapport adress par eux, en 1840,  lord Palmerston, nous apprmes que
nous aurions  explorer un pays dsert, o l'on ne rencontrait pas un
tre humain,  l'exception de quelques pionniers et de quelques Indiens
errants occups  la chasse. Ce dsert n'a jamais t travers par des
personnes capables de faire des observations exactes, de sorte que
toutes les cartes que nous avons vues sont incompltes. Si nous n'avions
pas eu le bonheur d'engager  notre service deux Indiens intelligents,
dont les cartes informes taient traces sur l'corce des arbres, nous
aurions perdu tout notre temps  couper des communications  travers des
forts impntrables. Ces difficults n'empchrent pas les
commissaires anglais d'arriver  une conclusion conforme aux prtentions
de leur gouvernement, et ils crurent avoir prouv dans leur rapport que
la Grande-Bretagne avait un titre clair et inalinable  la totalit du
territoire en litige. Dans le mme temps, les commissaires envoys par
les tats-Unis taient arrivs  une conclusion semblable en faveur des
prtentions de leur gouvernement, de sorte que, lorsque le ministre
tory arriva au pouvoir, la question tait au mme point qu'en 1840,
aprs tant de recherches et d'efforts pour arriver  un compromis.

Sir Robert Peel, au milieu des embarras de la situation, rsolut de
terminer  tout prix et sans retard cette question, qui pouvait
compliquer d'une manire si fcheuse sa position. Un plnipotentiaire
fut envoy  Washington au commencement de l'anne 1812, pour ngocier
une transaction. C'tait lord Ashburton, clbre sous le nom d'Alexandre
Baring, chef de la plus puissante maison de banque et de commerce du
monde entier, et qui, par son mariage avec la fille d'un ngociant de
Philadelphie, a d'troites relations avec les tats-Unis. Ds le dbut
des ngociations, il devint vident que l'Angleterre avait hte
d'arriver  une solution pacifique. Le cabinet de Washington a profit
de cette disposition, et a obtenu tout ce qu'exigeaient ses intrts et
sa vanit. Adoptant pour base de l'arrangement la proposition faite en
1839 par lord Palmerston, de prendre la rivire Saint-Jean pour ligne
limitrophe, lord Ashburton a cd aux tats-Unis toute la partie du
territoire contest, fertile, habitable et couverte des plus riches
forts, et n'a rserv  l'Angleterre qu'un pays dont les neuf diximes
sont sans valeur. En un certain point, les deux rives du Saint-Jean sont
occupes par une colonie d'origine franaise, un des dbris de l'Acadie.
Le plnipotentiaire anglais refusait sur ce seul point de prendre la
rivire pour limite, ne voulant pas couper en deux et placer sous des
lois diffrentes cet tablissement; mais il a t forc de cder devant
les exigences du cabinet amricain, et la colonie de Madawaska a t
divise. Une autre concession non moins importante lui a t impose;
c'est la facult accorde aux Amricains de naviguer librement sur le
Saint-Jean jusqu' la mer,  travers la province anglaise du
Nouveau-Brunswick. De plus, il a t stipul que tous les produits non
manufacturs du pays arros par le Saint-Jean ou par ses tributaires
pourraient descendre la rivire jusqu' la mer, et que les produits
amricains, lorsqu'ils traverseraient le Nouveau-Brunswick, seraient
admis dans les ports de cette province comme des produits anglais. En
outre, l'Angleterre paie aux tats du Maine et de Massachusetts une
indemnit de 300,000 dollars (environ 1,000,000 fr.). Par cet
arrangement, l'Angleterre s'assure,  la vrit, une ligne de
communication entre les possessions du Canada et le Nouveau-Brunswick et
la Nouvelle-Ecosse, mais elle a ouvert aux Amricains un libre accs au
coeur mme de ses provinces. Tel est en substance le trait conclu 
Washington le 9 aot 1842, qu'ont impos  l'Angleterre les embarras de
sa situation politique et financire. D'abord la Grande-Bretagne tout
entire l'a accueilli avec enthousiasme, comme terminant un diffrend
qui pouvait amener tt ou tard un conflit entre deux nations dont le
plus grand intrt est de demeurer en bonne intelligence; mais bientt,
quand on a connu les dtails du trait, la presse et le pays ont retenti
des plaintes des citoyens touchant les sacrifices faits  l'honneur et
aux intrts de la Grande-Bretagne, par la _capitulation Ashburton_.
Cependant le sentiment de la ncessit de conserver entre les deux pays
la bonne intelligence, a fait taire ce mcontentement, et la discussion
que lord Palmerston a voulu soulever rcemment, dans la Chambre des
Communes, au sujet de ce trait, a tourn entirement  l'avantage du
ministre.



Tribunaux.

LA POLICE CORRECTIONNELLE.

Les audiences de la police correctionnelle commencent en gnral entre
onze heures et midi; mais tous les matins, avant neuf heures,
quatre-vingt ou cent individus viennent s'entasser sur les marches du
grand escalier situ  l'extrmit de la salle des Pas-Perdus et
conduisant  la 6e chambre. A dix heures et demie, les portes sont
ouvertes; cette foule, compose en grande partie d'hommes et d'enfants,
se prcipite dans l'antichambre qui prcde la salle d'audience, puis
dans l'troite enceinte rserve au _public_. Les gardes municipaux de
service sont souvent obligs d'employer la force pour le repousser.
Rarement tous les curieux qui se pressaient sur l'escalier voient leur
patience rcompense. L'enceinte rserve suffisamment remplie, le
passage est barr par la crosse d'un fusil. Quand une personne sort, une
autre personne entre; telle est la consigne; aussi, sans mme entrer
dans la salle de la police correctionnelle, en se promenant quelques
instants, de midi  quatre heures, devant le grand escalier de la salle
des Pas-Perdus, un observateur intelligent peut-il apprendre  connatre
le _public_ qui assiste presque rgulirement aux audiences de la 6e
chambre, la plus clbre des trois chambres de la police correctionnelle
du tribunal de la Seine.

Triste tude, en vrit, pour le dessinateur comme pour le moraliste!
Sur les cent individus dont se compose l'auditoire, il y en a plus de
cinquante qui n'ont d'autre profession que le vol; ils viennent tantt
assister au jugement de leurs complices et leur faire des signes
convenus, tantt se familiariser d'avance avec l'aspect et les formes de
la justice, prendre des leons d'adresse ou d'audace, quelquefois mme
s'exercer  commettre des vols jusque sous les yeux des magistrats. Au
milieu de cette bande d'escrocs se trouvent dissmins  et l des
ouvriers sans ouvrage, des coliers qui font l'cole buissonnire, des
vieillards pauvres qui n'ont d'autre but que de passer quelques heures
dans une chambre bien chauffe, et enfin cinq ou six honntes bourgeois
attirs  la 6e chambre par le dsir d'assister en personne 
quelques-unes de ces scnes dramatiques ou ridicules que racontent
chaque matin  leurs abonns les journaux judiciaires.

Les crivains spirituels se sont cr, depuis un certain nombre
d'annes, une nouvelle spcialit littraire. Dveloppant avec un art
remarquable les situations tragiques ou comiques dont les dbats de
certaines causes leur fournissaient la premire ide, ils composrent
d'abord de petites scnes qui obtinrent beaucoup de succs; puis ils se
laissrent entraner par leur imagination, et ils inventrent des procs
plus ou moins vraisemblables. Le public, quand on l'intresse ou quand
on l'amuse, se fche rarement; satisfait de pleurer et de rire tour 
tour, il prit un tel got  ces contes de la police correctionnelle, que
tous les journaux politiques remplirent leurs colonnes des meilleurs
articles de la _Gazette des Tribunaux_, et de son rival _le Droit_. La
vrit est connue aujourd'hui de tout le monde, et cependant on hsite 
y ajouter foi, on craint de perdre une illusion qui procure de temps 
autre quelques distractions.

[Illustration.]

Mais, en ralit, la police correctionnelle du dpartement de la Seine
n'offre pas un spectacle aussi mouvant ou aussi divertissant que
persiste  le croire, malgr les nombreux avertissements qu'elle a
reus, la majorit du public. Quand les trois juges et l'avocat du roi
qui composent le tribunal se sont assis sur leurs siges, l'huissier
audiencier fait faire silence, prend le rle du jour et appelle les
causes; alors les gendarmes ou les gardes municipaux de service
introduisent par une porte basse, dans une espce de loge ou de tribune
garnie de deux bancs de bois, les prvenus, qui ont t amens le matin
mme de la Force ou de la Roquette  la Conciergerie. Ce sont presque
toujours:

Un forat libr accus d'avoir rompu son ban;

Un vieillard que les sergents de ville ont surpris tendant la main au
moment o, dnu de toute ressource et trop faible pour travailler, il
sentait les premires atteintes de cette terrible maladie qu'on appelle
la faim;

Un jeune homme de dix-huit  vingt ans, qui a dj subi plusieurs
condamnations et qui a t arrt une quatrime fois en flagrant dlit
de vol, qui se glorifie de son crime, qui insulte la justice; car il se
sent lui-mme aussi indigne de piti qu'il est incapable de se repentir
et de se corriger;

Un pauvre petit enfant tranger, accus d'avoir mendi, qui s'avoue
coupable et qui promet de ne plus recommencer si on l'acquitte;

Des enfants vagabonds que leurs parents ne viennent pas rclamer parce
qu'ils sont trop pauvres pour pouvoir les nourrir, ou parce qu'ils ont
vainement essay de vaincre leurs mauvais penchants;

Un ouvrier dont l'ivresse a fait presque un meurtrier;

Une femme adultre et son complice.

[Illustration.]

Toujours le vice ou la misre! toujours des malheureux qui n'ont pas de
moyens d'existence ou qui ne vivent que du produit de leurs vols! Qu'on
cesse donc de regarder la police correctionnelle comme, l'un des
thtres les plus curieux et les plus agrables de Paris; ce ne sont pas
des distractions qu'il faut y venir chercher, ce sont des leons. Toutes
les classes de la socit y en trouveront: des ouvriers verront avec un
effroi salutaire les terribles consquences qu'entranent d'ordinaire
aprs elles la paresse, l'imprvoyance et la dbauche; une partie de la
bourgeoisie y rougira peut-tre de son gosme, elle comprendra qu'elle
a de grands sacrifices  faire; qu'au lien d'essuyer en passant quelques
larmes, elle doit s'efforcer d'en tarir la source; que ce n'est pas
seulement le mal prsent, mais plus encore le mal futur qu'il importe de
gurir.--Si cet infortun qui vient s'asseoir sur ce banc de honte pour
s'entendre condamner  cinq annes d'emprisonnement tait n dans la
mme position sociale que ses juges ou que son dfenseur, s'il avait
reu une meilleure ducation, il serait peut-tre rest toute sa vie un
honnte homme. Mais  peine sa mre l'eut-elle mis au jour, elle
l'abandonna; personne ne lui a donn un sage conseil; il n'a jamais en
sous les yeux que de mauvais exemples; il voudrait travailler, mais on
ne lui a pas appris un tat; tous les ateliers sont ferms pour lui. Le
besoin le dtermine  commettre un premier vol; malheureusement on le
surprend en flagrant dlit, on l'arrte, on le juge, on le condamne, on
l'enferme avec d'autres malfaiteurs. Si courte que soit sa peine, quand
il l'aura subie, il sera perdu sans ressource.

C'est donc parfois un devoir pour la presse de raconter, mais sans y
rien ajouter, sans en rien retrancher, quelques-uns des petits drames
qui se jouent journellement aux audiences de la police correctionnelle.
Outre l'intrt bien naturel qu'ils inspirent, ces rcits renferment
d'utiles enseignements que l'crivain doit s'attacher  signaler 
l'attention publique. Il y a certaines gens, assez honntes d'ailleurs,
que le mot seul de morale fait bailler d'ennui; ils ont le vice en
horreur dans leur vie prive, mais ils le trouvent amusant dans les
journaux. Suivant eux, la littrature et les beaux-arts ne doivent se
proposer qu'un but, celui de plaire, comme si l'humanit avait t cre
uniquement pour se divertir. Il y aurait du courage  rsister  ces
erreurs du got public,  ragir,  ne pas mentir pour plaire,  ne pas
exciter le rire avec le rcit de faits qui ne doivent jamais exciter que
l'indignation ou la piti. La presse a une mission plus noble  remplir:
instruire et moraliser, telle est sa devise; qu'elle y reste toujours
fidle dsormais, elle ne tardera pas  reconqurir l'influence qu'elle
a perdue.

Ajoutons toutefois que la seconde partie d'une audience de la police
correctionnelle ne ensemble en rien  la premire. Le drame fini, la
comdie commence. Aprs les affaires des dtenus ou des individus qui
ont obtenu leur libert provisoire sous caution, mais qui sont galement
poursuivis  la requte du ministre public, viennent les causes dites
_entre parties._ Certaines classes de la population parisienne font un
abus vraiment extraordinaire du droit de citation directe, droit que le
lgislateur aurait cependant tort d'abolir. Les juges sont dous d'une
patience vanglique. Que de petites passons se dmnent chaque jour
autour de ce tribunal! que de ridicules s'y talent avec orgueil! que de
sottises s'y dbitent! que d'esprit s'y dpense inutilement! Il y a l
des peintures de moeurs et de caractres assez vives et assez
divertissantes pour qu'il soit inutile ou mme fcheux de les convertir
en charges. Il faudrait se contenter de prsenter le miroir  ces scnes
de comdie, et ne les point affaiblir, les dnaturer, en les parodiant.



DES CIRCONSTANCES ATTNUANTES.

L'application des circonstances attnuantes en matire criminelle n'est
pas, en gnral, parfaitement apprcie par tous les esprits. Les effets
de ce systme sont surtout inexactement jugs. Quelques verdicts du jury
ont fait penser qu'il abusait de la facult mise  sa disposition. Les
expressions mmes de la formule qui exprime cette facult lui ont nui
dans l'opinion publique; on a t port  en induire que la rpression
ressentait une certaine mollesse, la justice pnale quelque relchement.
Quelques magistrats ont mme dj manifest des alarmes. Cette ide, qui
se fonde sur de vagues proccupations ou sur des actes isols, mais non
sur les faits gnraux, n'est nullement fonde; elle a t rfute
rcemment par un savant criminaliste, M. Faustin Hlie, dans la _Revue de
Lgislation_, et il nous a paru curieux et utile d'emprunter  cette
dissertation quelques observations qui sont de nature  clairer cette
question morale et pratique et  rectifier des jugements conus
peut-tre avec quelque lgret.

Le systme des circonstances attnuantes a t adopt par la loi du 28
avril 1832. Les jurs, en matire criminelle, et les juges, en matire
correctionnelle, ont t investis de la facult de dclarer qu'il existe
en faveur du prvenu des circonstances attnuantes; cette dclaration a
pour effet de faire diminuer la peine porte par la loi; cette peine
peut alors descendre, en matire correctionnelle, jusqu'au taux des
peines de simple police, et en matire criminelle, d'un ou de deux
degrs, suivant l'application des juges de la Cour d'assises. Or, ce que
nous voulons examiner, c'est l'effet de ce droit d'attnuation sur la
marche gnrale de la rpression.

Un premier fait est incontestable: c'est la diminution du nombre des
acquittements. Les acquittements n'avaient cess de s'accrotre jusqu'
la promulgation de la loi du 28 avril 1832; en 1826, sur cent accuss,
on comptait trente-huit acquitts; en 1831, on en comptait quarante-six.
La facult de dclarer des circonstances attnuantes a subitement arrt
cette progression, qui menaait de dtruire toute rpression. En 1833,
sur cent accuss, il n'y eut plus que quarante-un acquittements; ce
nombre s'abaissa successivement, en 1834,  quarante; en 1835, 
trente-neuf; en 1836,  trente-six; en 1839,  trente-cinq; enfin, en
1840,  trente-trois. Ce premier rsultat est donc bien constat.

Les acquittements nombreux attestent ou une mauvaise lgislation ou une
mauvaise justice. Les jurs rejettent les accusations, soit parce que
les lois pnales leur semblent trop rigoureuses, soit parce que des
procdures mal instruites amnent devant eux des accuss sur lesquels
psent des charges insuffisantes. Avant la rforme de 1832, le nombre
extraordinaire des acquittements,  peu prs la moiti des accuss,
tait d principalement  l'excessive svrit du Code Pnal; les jurs
hsitaient  condamner, quand les peines taient hors de proportion avec
les dlits: ils acquittaient en haine de la loi. Il fallait un terme 
un tel dsordre; l'admission des circonstances attnuantes a eu pour but
de le faire cesser. Le lgislateur pensa que les jurs pouvant attnuer
les peines, ne prononceraient plus autant d'acquittements. Cette
prvision s'est rapidement ralise. C'est l, il faut le dire, le
progrs le plus sr qu'ait pu faire la justice. Avant tout, il faut
atteindre et punir les coupables; le degr de la punition n'a, ainsi que
nous le dirons plus loin, qu'un intrt secondaire.

Un deuxime rsultat est galement constat. Avant la loi modificative
du Code, les dclarations du jury, lors mme qu'elles dclaraient
l'accus coupable, n'taient pas sincres: il mutilait les accusations,
cartait les circonstances aggravantes et bouleversait la qualification
des faits incrimins. En 1826, sur cent accusations admises par le jury,
soixante taient modifies par le rejet des circonstances aggravantes;
ce nombre s'tait, successivement lev jusqu' soixante-neuf sur cent
en 1832. A partir de cette poque, les accusations admises sans
changement dans la qualification des faits se sont leves chaque anne:
aujourd'hui, cinquante sur cent seulement sont modifies. D'o nait
cette diffrence? C'est que les jurs n'ont plus en besoin de faire des
dclarations mensongres pour mettre la peine en rapport avec le dlit;
l'attnuation dont la loi les a investis leur a suffi; leurs verdicts
sont devenus sincres; ils ont affirm tous les faits que l'accusation
prouvait. Cette deuxime amlioration est vidente; elle dmontre que la
justice est rentre dans la voie de la vrit; elle dmontre aussi que
la lgislation a cess d'tre en opposition avec les moeurs publiques,
et que ses dispositions sont, en gnral, acceptes.

Maintenant il est trs-vrai que le bnfice des circonstances
attnuantes a t tendu  un trs-grand nombre de condamns. Nous
verrons tout  l'heure ce chiffre, qui est assurment fort lev; mais
plusieurs considrations trs-graves l'expliquent facilement.

D'abord, on vient de voir que si, d'un ct, le nombre des attnuations
de peines s'accroit, d'un autre ct, et par une sorti; d'quation
mathmatique, le nombre des acquittements diminue, et les dclarations
du jury deviennent plus fermes et plus sincres. Or, ne doit-on pas
prfrer, dans l'intrt de la rpression, des peines attnues  des
acquittements complets? La justice n'est-elle pas plus satisfaite par la
dclaration consciencieuse de tous les faits de l'accusation que par la
dngation mensongre d'une partie de ces faits pour arriver, par un
dtour frauduleux,  une diminution de peine que la dclaration de
circonstances anmiantes rgularise? Avant la loi de 1832, l'exprience
des annes antrieures nous l'apprend, le jury aurait acquitt le tiers
de ces condamns, et il aurait,  l'gard des autres, dni les
circonstances aggravantes. Ces dclarations, dsavoues par la
conscience, auraient-elles donc produit une rpression meilleure? Un
chtiment, quel qu'il soit, quand il frappe un coupable, n'est-il pas
prfrable  une complte impunit?

Sans doute les peines ont diminu dans leur gravit ou dans leur dure.
Mais suit-il donc de l que la mesure de la rpression se soit
affaiblie? Constatons d'abord dans quelles limites cette attnuation
s'est opre. Avant la loi de 1832, le nombre des condamnations  des
peines afflictives ou infamantes s'abaissait chaque anne: ce chiffre,
qui tait de quarante sur cent accuss en 1826, n'tait plus que de
vingt-sept sur cent en 1832. Et remarquez que le systme des
circonstances attnuantes n'existait point  cette poque. Les peines
afflictives ne se transformaient que fort rarement en peines
correctionnelles; elles n'taient remplaces que par les acquittements,
dont le chiffre s'levait incessamment. Depuis 1832, ces peines n'ont
pas t appliques plus frquemment; mais les condamnations
correctionnelles ont graduellement augment. En 1840, sur cent accuss,
vingt-huit ont t condamns  des peines afflictives et infamantes, et
trente-neuf  des peines correctionnelles. Ainsi, le chiffre gnral des
condamnations a tendu sans cesse  se relever depuis l'adoption des
circonstances attnuantes. Ce chiffre, qui tait de soixante-deux sur
cent accuss en 1826, et mme de cinquante-quatre sur cent en 1831, est
remont par degrs  soixante-sept sur cent en 1840. Une espce de
raction s'est mme manifeste dans la distribution des peines pendant
ces dernires annes. Les condamnations ont t plus fermes et plus
nombreuses; les peines se sont leves, soit par leur intensit, soit
par leur dure.

Faut-il attribuer cette raction morale, cette fermet plus grande, aux
lumires que les jurs acquirent  mesure qu'ils exercent leurs
fonctions, aux temps plus calmes qui ont succd  des temps de troubles
politiques,  l'inquitude cause par quelques verdicts empreints d'une
indulgence excessive, enfin,  l'instinct de conservation qu'prouvent
les citoyens  la vue des crimes qui semblent s'accrotre? Il faut
l'attribuer sans doute  toutes ces causes; mais son vritable, son
principal motif est dans la facult attribue au jury, par la
dclaration des circonstances attnuantes, de faire bonne justice,
justice suivant sa conscience, c'est--dire de proportionner la peine
avec le dlit. Le jury exprime de la manire la plus nave et la plus
sincre les mouvements de la conscience individuelle, bien plus que de
la conscience sociale; il est plus proccup de la justice intrinsque
d'une peine que des motifs d'utilit gnrale qui s'attachent  son
application; son point de vue se borne gnralement  la cause qu'il
juge; il s'tend rarement aux causes de la mme nature dont le nombre et
la rptition exigent une rpression plus ou moins svre. Il dclarera
la culpabilit qui lui est dmontre, mais  condition que les effets
de cette dclaration lui paratront quitables. Vainement vous voudriez
couvrir la loi pnale d'un voile  ses yeux; ce voile, vaine fiction du
lgislateur, il le dchire tous les jours. Il pse la peine en pesant
les termes de sa dclaration; il rejettera, comme il l'a fait tant de
fois, la condamnation la plus juste, si le chtiment lui parat hors de
proportion avec le crime.

Les faits sont donc incontestables: le systme des circonstances
attnuantes a produit des condamnations plus nombreuses, une
distribution plus ferme des peines, une apprciation plus consciencieuse
et plus exacte des faits incrimins. Une seule objection peut tre
oppose  ces bienfaits. Les peines appliques sont plus nombreuses,
mais elles sont moins fortes; elles perdent en intensit ce qu'elles
gagnent en nombre; les peines afflictives et infamantes semblent tendre 
se transformer en peines correctionnelles; elles se dpouillent de leur
appareil afflictif et de leur intimidation.

Cette objection, vue de prs, disparat promptement. Il n'est pas vrai,
d'abord, que les peines afflictives tendent  se correctionnaliser, et
cela par une raison trs-simple, c'est que la loi a pos des limites que
cette tendance ne pourrait franchir. Mais prenons successivement les
diffrentes peines afflictives, et nous verrons que leur marche est
plutt ascendante que dcroissante. Ainsi, la peine qui semblait devoir
exciter la rpugnance la plus grande de la part des jurs, parce qu'elle
fait peser sur eux une responsabilit plus grande, la peine de mort, n'a
pas cess d'tre applique; en 1840, cinquante-un accuss ont t
condamns  cette peine, et ce chiffre, qui avait vari dans les annes
prcdentes, parat dispos  s'lever. Les condamns aux travaux forcs
 perptuit qui, en 1835, taient au nombre de cent quarante-un, sont
monts successivement  cent soixante-dix-sept, cent
quatre-vingt-dix-sept, cent quatre-vingt-dix-huit; en 1841, ils ont t
de cent quatre-vingt-cinq. Les condamns aux travaux forcs  temps se
sont gnralement maintenus au chiffre de huit cents chaque anne; les
dernires annes ont prsent les chiffres de huit cent cinquante-deux,
huit cent quatre-vingt-trois et mille cinquante-six. Enfin, les
condamns  la rclusion, qui n'taient qu'au nombre de six cent
quatre-vingt-quatorze en 1833, ont atteint les chiffres de neuf cent
vingt-trois et mille trente-deux en 1839 et 1840. Sans doute, il faut
tenir compte de l'augmentation gnrale des accusations et des
condamnations, mais il ne rsulte pas moins de ces chiffres que la
rpression ne s'affaiblit pas, et que les peines afflictives reoivent
une application journalire et continuelle.

Maintenant, nous ne prtendons nullement mconnatre qu'un certain
nombre de peines afflictives se soient transformes en peines
correctionnelles. Est-ce vritablement un mal? La socit a-t-elle un
intrt rel  ce qu'une peine afflictive soit applique  certains
faits plutt qu'une peine correctionnelle? Son principal intrt
n'est-il pas que les coupables soient punis? Il est, d'ailleurs, reconnu
maintenant que le rgime des maisons centrales est plus rigoureux et
plus rpressif que celui des bagnes; et, dans les maisons centrales, les
condamns  la rclusion et  l'emprisonnement de plus d'un an sont
soumis au mme rgime et subissent la mme peine. Il n'y aurait donc que
la dure plus brve de la peine qui pourrait lui enlever une partie de
son effet d'intimidation; mais l'efficacit d'une peine est dans la
certitude de son application bien plus que dans sa dure; elle est
surtout dans le mode de son excution. Sans doute la prolongation de
cette excution ajoute  la rigueur de la punition, mais elle n'est
qu'une cause secondaire d'intimidation. Le systme pnitentiaire peut la
dsirer, parce qu'elle augmente son action sur le condamn, mais la
rpression est moins intresse  cette prolongation au del de
certaines limites. Il suffit que la peine soit assez longue, pour peser
sur la vie du coupable, mais elle ne doit pas puiser toute sa gravit
dans sa dure.

La justice n'a donc pas flchi: le systme des circonstances attnuantes
ne l'a donc pas dsarme; elle a mme puis dans son application une
puissance nouvelle: sa marche a t plus sre, plus ferme, plus
certaine. La rpression a t plus complte, car elle a atteint un plus
grand nombre de coupables; elle a t plus juste, car le rapport entre
le dlit et la peine a t tabli avec plus de soin; elle a t mieux
rgle, car la conscience, qui se dbattait nagure contre l'exagration
des chtiments, applaudit  ses jugements depuis qu'il est permis de
concilier la peine avec la gravit du fait.

Voil les rsultats qu'a produits le systme des circonstances
attnuantes, rsultats constats par la statistique, et qu'il est
impossible de dnier. La justice et la morale elles-mmes doivent donc
applaudir  une innovation qui a assur une rpression plus tendue,
bien que modre, des actions criminelles.



Potes italiens contemporains.

LOUIS CARRER.

Parmi les potes italiens contemporains, l'un des plus aimables, l'un
des plus gracieux et des plus nationaux, c'est sans doute le Vnitien
Carrer, dont le nom est  peine connu en France.

La vocation de ce pote se dclara un jour que, presque enfant, il
entendit le clbre improvisateur Sgricci. Le feu divin s'alluma dans
l'me du jeune Louis, et l'adolescent, dans lequel rien jusque-l
n'avait rvl le pote, eut l'audace de parler  son tour aux
Vnitiens, encore frmissants des applaudissements prodigus au Sgricci,
cette langue des vers, toujours si douce  leur oreille. Le succs fut
complet, et, pour que rien n'y manquai, pour que le talent ft en
quelque sorte sacr par le gnie, Byron, alors  Venise, prdit que cet
enfant ferait un jour la gloire du pays o il tait n. Toutefois
Carrer, loin de se laisser tourdir par de si nombreux applaudissements
et par un tel suffrage, eut vite compris qu'ils ne devaient tre pour
lui qu'un encouragent; qu'il pouvait devenir un pote, mais qu'il ne
l'tait pas encore. L'art de l'improvisation ne fut  ses yeux qu'un des
degrs les plus infimes de la posie, et il se mit  travailler
assidment, convaincu que les oeuvres faites lentement, difficilement
mme, sont les seules durables. Naturellement dou d'une riche
imagination, il tudia avec patience la forme, cette partie de l'art si
difficile, et sans laquelle pourtant il n'est point d'art vritable.

[Illustration: (Louis Carrer.)]

Or, cette qualit de la forme, Carrer, aujourd'hui, la possde  un
degr minent, comme l'atteste le recueil que nous avons sous les yeux,
et qui contient des posies de diffrents genres: ballades, sonnets,
odes, nouvelles, etc. Les ballades sont empruntes parfois  des
traditions trangres, mais plus souvent  des lgendes vnitiennes, et
celles-ci sont, nous l'avouons, celles que nous prfrons; tout
imprgnes qu'elles sont du parfum des lagunes, riches, tincelantes
d'or et de pierreries, comme _Venise la belle_, riantes alors mme que
le fond en est sombre ou sanglant. L'arbre des tombeaux pour le pote
vnitien, ce n'est pas le sombre cyprs, mais le myrte, et parfois mme
l'oranger. La mort, c'est le seuil de la vie heureuse.

Les sonnets, crits dans la langue italienne, vraie langue du sonnet,
ont cette perfection de forme sans laquelle ce genre n'existe pas; mais
ils nous semblent, de mme que les odes, trop souvent dnus d'une
pense forte ou originale. En somme, ce que nous aimons le mieux, ce qui
nous parat le vritable titre de gloire du pote, ce sont les ballades,
dont nous donnerons de prfrence quelques-unes  nos lecteurs.

Selon une tradition populaire  Venise, un patricien devint amoureux
d'une jeune fille du peuple, et, dsole de ne pouvoir tre sa femme,
celle-ci se prcipita dans l'Adriatique, o elle prit; aprs sa mort,
le jeune noble ne voulut jamais accepter d'autre pouse, et, devenu
doge, il se dclara le fianc de la mer. C'est l, selon les enfants des
lagunes, l'origine de la fte qui fut clbre chaque anne le jour de
l'Ascension, tant que Venise a eu un doge, crmonie dans laquelle, du
haut du _Bucentaure_, le chef de la rpublique jetait solennellement
dans la mer l'anneau, symbole d'une mystique union. Les historiens
donnent  cette crmonie une autre, ou plutt d'autres origines sur
lesquelles ils ne peuvent s'accorder; mais les potes aiment d'ordinaire
mieux la lgende que l'histoire; l'rudition les effraie, et nul ne
s'tonnera de voir Carrer adopter la croyance des pcheurs de Venise. On
sera, nous n'en doutons pas, tent de l'en remercier, quand on verra de
quelle posie limpide et brillante, j'ai presque dit phosphorescente
comme les flots de l'Adriatique, il a su la revtir.


L'POUSE DE L'ADRIATIQUE.

Qu'elle se taise, la joyeuse fanfare, qu'elle se taise sur la route
azure de la mer, qu'elle se taise parmi les rochers o, pauvre me nue,
je me cache pour soupirer.

Qu'on me le donne, l'anneau d'or, et alors je cesserai ma plainte,
alors en silence j'attendrai l'poux qui me fut fianc.

Qu'il n'appartienne jamais  une autre celui-l qui m'a donn sa foi;
il m'a nomme sienne, et je l'attends; aprs la mort nous serons unis.

Pour ce jour je le prpare, le lit nuptial; je le fais d'cume
moelleuse, trompant, dans cette douce occupation, l'ardent dsir qui me
consume.

Quand, parvenu  son dernier jour, mon poux descendra enfin vers moi,
il me trouvera venant  sa rencontre au bord de la grotte o je gmis.

Alors mon sein et mes cheveux seront orns de deux colliers de
coquillages; alors je me ceindrai la taille d'une verte ceinture
d'algues marines.

Alors il verra briller  mon doigt l'anneau qu'il m'a jet du haut du
trne d'or, cet anneau que depuis si longues annes je tiens l cach
sur mon coeur.

Le reconnais-tu, le reconnais-tu, cet anneau que jamais je n'ai
quitt?--Oui, je le reconnais, bien-aime; c'est lui que je te donnai
dans un jour de bonheur.

Mais comme tu es froide et ple!--C'est la mer qui m'a faite ainsi,
cher amour: toi, tu as vcu au milieu des joies de la vie; et moi,
j'tais ici seule, toujours attendant, toujours pensant  lui.

Chre pouse!  toi qui si confiante as attendu ma venue, enfin nous
voil runis; maintenant rien ne peut nous sparer, je ne le quitterai
plus.

Tant que durera le jour, je les parcourrai avec lui, ces ondes amies,
et quand viendra la nuit, elle sera l'asile de mon sommeil, la grotte
silencieuse.

Ensemble  toute heure et pourtant nous dsirant toujours, notre amour,
n sur la mer, ne finira qu'avec la mer.

Aprs avoir entendu cette fille des lagunes qui pour son noble amant
veut sparer de ces jolies coquillages dont, enfant, elle avait, comme
tous les enfants de Venise, form de gracieux colliers; aprs avoir vu
rcompenser son fidle amour par une ternelle union au sein de cette
mer tant aime de tout Vnitien, suivons la capricieuse imagination du
pote en Espagne, o il a trouv une de ses plus originales ballades.
Mais comment rendre l'harmonie de ce rhythme si parfaitement adapt au
sujet? C'est quelque chose qui rappelle le rhythme adopt par Byron dans
_Mazeppa_: c'est le galop rgulier du cheval qui doit emporter la belle
Espagnole, et pas une minute l'esprit ne peut oublier le noble et
fantastique animal qui se trouve ainsi le _principal personnage_ de ce
petit drame. Selon la manire d'un autre grand pote, Goethe, dans
plusieurs de ses adorables ballades, la pice n'a pas de dnouement, et
le lecteur peut le faire riant ou terrible  volont.


LE CHEVAL D'ESTRAMADURE.

Un indomptable destrier bal les plaines de l'Estramadure; le royaume en
est en deuil, et ducs, chevaliers et princes, tous ont peur du fier
animal.

--Qui lui mettra le frein et la selle, je le jure, pour peu qu'il soit
chrtien, celui-l sera l'poux d'Isabelle, il deviendra gendre du
roi.--

Tel est le ban que, par ordre du monarque, un hraut va proclamant de
contre en contre; mais depuis six mois il est proclam et il n'a pas
paru encore le brave qui doit gagner le prix.

Le hraut a vu la Castille et Grenade, il a visit Cadix et Sville, il
a travers le Tage et le Douro. Vainement il a proclam son ban sur les
places d'Ovido et de Pampelune, vainement il a vu et la Murcie, et
l'Aragon et le beau sol catalan.

Mais un jour voil que se prsente un obscur Biscayen, et cet homme
pauvre, riche de son seul courage, offre de lutter contre le sauvage
coursier.

Les grands tonns raillent son audace. Bonhomme, disent-ils, prends
l'trille; sans elle que peut un homme de ta sorte en semblable
affaire?

L'tranger ne rpond rien; il renferme au dedans de lui sa trop juste
colre; il attend, et aprs une longue attente, on l'introduit devant le
roi.

Il se dcouvre d'abord; puis, s'adressant respectueusement au monarque:
--La proclamation que j'ai entendue plusieurs fois est-elle fidle, 
roi?

Celui qui mettra le frein et la selle  un coursier qui pouvante le
royaume, celui-l sera-t-il l'poux d'Isabelle, deviendra-t-il gendre du
roi?

--Oui, dit le roi, tel est mon ban, et, je le jure, telle sera la
rcompense du vainqueur, pourvu qu'il adore notre Dieu.--

Et le souverain avait  peine fini de parler, que dj le brave inconnu
tait sur le chemin o se montrait le plus souvent l'indomptable
coursier.

Il y marchait depuis peu de temps, lorsque sous de rapides bonds il
entend retentir la terre; le peuple fuit pouvant et le laisse seul
avec l'tre mystrieux qu'il doit vaincre.

Le soleil avait presque achev sa course, et le roi, assis sur la
terrasse, parlait ainsi  sa fille assise prs de lui.

--Il est parti ds le commencement du jour, le hardi Biscayen; le
soleil va se coucher, il n'est pas encore de retour: quel aura t son
destin?--

Et la jeune fille rpondait:  mon pre! je ne crains rien, car elle
annonait une haute valeur, la figure de l'hte inconnu.

Isabelle parlait encore, quand la plaine fil entendre de bruyantes
acclamations, et bientt l'tranger parut menant aprs lui le cheval
enfin dompt.

Le peuple qui lui faisait cortge vantait hautement sa valeur, et
bientt, se sparant de la foule, le vainqueur s'approcha du roi, tenant
toujours le cheval dompt.

--Le voil, dit-il, de mes mains il a reu la selle et le frein;
maintenant elle m'appartient la main d'Isabelle, maintenant je dois tre
ton gendre.

Le roi se troubla en entendant ces paroles, et il allait... Une sorte
de terreur le retint, et d'une voix douce et contenue il parla ainsi 
l'tranger:

--Ta demande est audacieuse, Biscayen; mais d'abord dis-moi ton rang,
afin que je sache  qui je parle.

--Tu ne me l'as pas demand lorsque pour loi je me suis offert  la
lutte; mon titre de noblesse, c'est l'action que j'ai faite, c'est 
elle de rpondre pour moi.

Il doit le suffire de savoir que moi aussi j'adore Jsus. Le ciel sait
le reste, le ciel qui m'a fait vaincre et a combattu avec moi.

Et le roi lui rpond: Non, Biscayen, cela ne suffit pas, car il ne
peut tre l'poux de ma fille, celui qui n'est pas de sang royal.

Demande de riches vtements, demande des bijoux prcieux, tu les
obtiendras de moi, mais, je te le rpte, si tu n'es pas de sang royal,
ne me la demande pas, la main d'Isabelle.

--Ce ne sont ni de riches vlements ni des bijoux prcieux qui me
furent promis; tu l'as jur que tu me donnerais Isabelle.

--Tu obtiendras de moi toute autre belle de mon royaume, et j'y
joindrai une riche dot; mais, je te le dis encore, il n'aura pas la main
d'Isabelle, celui-l qui n'est pas roi.

--Que me parles-tu d'autre belle? que me fait la dot que tu m'offres?
c'est pour Isabelle que j'ai voulu vaincre.  roi! remplis ta promesse.

--Pars, fuis loin de mes yeux, arrogant aventurier, et si tu ne veux
mourir, ne reparais jamais devant moi.

L'tranger se tut, et jetant sur le roi un regard de colre, il partit,
emmenant avec lui le cheval qu'il avait dompt.

On n'entendit plus parler ni de lui, ni du sauvage coursier, mais sur
le front d'Isabelle plana depuis lors un sombre nuage.

A un an de l un roi puissant demanda la main de la jeune fille;
celle-ci ne le refusa pas, elle ne l'accepta pas non plus, sa bouche
resta muette.

Cependant le roi son pre a engag sa parole, le jour des noces a t
proclam dans toute la contre, et de chaque point de l'Espagne on
accourt pour assister  la crmonie sacre.

La foule se presse et augmente de moment en moment dans l'auguste
cathdrale o se voit dj l'archevque, la mitre en tte et la crosse 
la main.

Sur deux haies, des deux cts de la porte, sont rangs les varlets et
les hallebardiers contenant le peuple et gardant la voie libre pour les
chevaliers.

Dj s'approche le royal cortge, dj s'entend le son des trompettes;
la messe va commencer, chacun est  son poste.

L'autel est par en fte: les fleurs et les cierges brillent de toutes
parts. Isabelle, vtue de blanc, est l debout entre son pre et son
poux.

Mais quelle sourde rumeur se rpand dans la foule? On parle tout bas du
Biscayen, et plusieurs disent: Si par hasard il tait l?

A peine a-t-on commenc le saint et redoutable sacrifice, qu'un bruit
s'lve dans un coin recul de l'glise.

L orgue retentit, comme touch par une main invisible; les lumires
s'teignent toutes  la fois, et on entend au loin gronder le tonnerre.

Parmi les assistants renverss  terre, plusieurs virent une tombe
s'ouvrir, et de l'abme surgit un destrier que tous eurent bientt
reconnu.

C'tait bien celui auquel l'aventurier avait mis le frein et la selle,
c'tait bien celui qui pendant si longtemps avait pouvant le roi et le
royaume.

A son aspect nul ne demeure; l'pouvante chasse du temple tous ceux qui
s'y trouvent, et le roi et le nouvel poux prennent la fuite comme les
autres.

Pour Isabelle, pour la jeune fille qui s'tait rendue  la crmonie
sans refuser, mais sans consentir, elle resta ferme au lieu o elle
tait, tandis que tous les autres prenaient la fuite.

Le cheval s'approche d'elle, il plie doucement les jarrets, et, d'un
doux regard, le mystrieux animal semble l'inviter  se placer sur son
dos.

La jeune fille y monte confiante; d'une main ferme elle saisit la
bride, et le destrier n'a pas plus tt senti le doux fardeau, qu'il
part, rapide comme l'clair.

Sorti de l'glise, il traverse la cit, prend  travers la campagne. O
alla-l-il? nul ne le sait.

Peu  peu l'pouvante de la foule se calme; mais vainement le monarque
essaie de vaincre sa terreur.

Toujours il croit voir les cierges s'teindre au milieu des rites
sacrs, toujours il croit entendre le sourd galop d'un cheval.

Il demande  ceux qui l'entourent s'ils ont vu l'tranger qui doit
arriver; et,  peine a-t-il reu leur repose, que de nouveau il leur
adresse la mme question.

Le pauvre fou vcut ainsi une longue anne, puis il mourut, laissant la
couronne  son plus proche parent.

Et jamais nul n'entendit plus parler ni de l'aventurier inconnu ni de
la belle Isabelle, emporte par le destrier.

Pour faire bien connatre notre pote, il nous faudrait citer encore la
_Vendetta_, avec son naf refrain: _l'antique histoire le dit ainsi: la
Chapelle des Innocents_, emprunte  une tradition suisse, plus sombre,
plus dpouille d'ornements que les autres ballades de Carrer, mais
pleine d'expression; _Le Sultan, le Maure, le Chanteur Stratella_, l'une
des plus longues pices, mais peut-tre la plus belle du recueil, qui
suffirait seule  rvler un pote minent: petit drame plein d'motion,
o Carrer a dploy, en mme temps qu'une vive sensibilit, l'tonnante
flexibilit de son talent et toutes les richesses d'un rhythme
heureusement vari.

Dans l'impossibilit de tout citer, nous terminerons nos citations par
un sonnet dont la vague expression nous semble rvler autant les
douleurs d'une haute ambition potique que celles d'un amour tromp.

Dsormais je n'espre plus l'obtenir, la paix: je ne l'attends plus, la
gurison du mal qui me dvore sans relche; il plit, le rayon qui me
donna la vie; mes jours volent rapides vers leur terme.

Elle brle et fume encore ma plaie cache, et la honte s'ajoute 
l'injure; et toi, vain nuage, toi, vile cume, toi, gloire, autre
perfide, tu me fuis aussi!

Comment se sont vanouies tant de douces esprances, comment est-il
mort si vite cet amour si profond? Et toi, lche! tu les pleures les
jours couls, tu pleures l'heure de la joie.

Et l'avenir? je l'attends, je le considre avec stupeur. Tout secours
humain arrivera trop tard; il ne peut plus tre apais, le soupir de mon
coeur.



Beaux-Arts.--Salon de 1843

(Voyez p. 44, 56 et 68.) TABLEAUX ET SCULPTURES.

[Illustration: (Le Colin-Maillard, par M. Giraud.)]

_M. E. Giraud--Colin-Maillard._--Monsieur l'abb a les yeux bands, il
s'avance les mains tendues dans le vide; pourtant on serait tent de
croire que le bandeau est mal assur sur ses yeux et que l'abb triche
un peu, car il poursuit les dames et ne se soucie point de prendre le
cavalier qui vient lui parler imprudemment  l'oreille; mais les dames
se drobent, et l'une, glissant, tombe sur l'herbe, sans doute pour
montrer  demi sa jolie jambe, et relever une de ses mains jusqu'aux
lvres du jeune chevalier qui, par fortune, se trouve derrire elle au
moment de sa chute. Cependant M. l'abb pose lourdement son escarpin sur
la queue du griffon, le mignon fanfreluche, flocon de soie avec un petit
nez rose et deux jolis yeux noirs; le faune joue de la flte sur son
pidestal, et semble rire de ce pauvre abb, qui fait tomber la dame au
bnfice de son prochain.--Une gaiet vive et gracieuse anime toute cette
scne; les figures sont dessines avec une facilit charmante, et les
moindres dtails spirituellement traits.

[(Port de Boutogne, par M. Isabey. Voyez page 50.)]

_Les Crpes_, de M. Giraud, se recommandent par les mmes qualits de
conception et de dessin; mais les _Crpes_ ne semblent-elles pas tre 
Watteau ce que les _Beignets  la Cour_ sont aux comdies de Marivaux?

_M. Desboeufs.--La Science_, statue en marbre--La science, on le sait,
est et demeure ternellement vierge, comme la divine Minerve, sa
patronne; elle a mme quelquefois des airs de pruderie, des
susceptibilits de vieille fille; aussi ne voyons-nous pas sans quelque
peine la statue de _la Science_ place prs de _la Cassandre_ de M.
Pradier, et nous craignions qu'elle ne se couvrt tout  coup le visage
de ses mains pudibondes, comme Ovide nous raconte que firent autrefois
les statues de Vesta, lorsque la prtresse Rha Sylvia accoucha dans le
temple de la desse. Heureusement on a eu soin de la tourner un peu du
ct de la fentre, de faon qu' la rigueur elle n'est pas oblige de
voir la fille de Priam. _La Science_ de M. Desboeufs a l'air grave et
austre; son front est pur et sans rides, sa tte est mme lgamment
couronne de myrte; mais le souci de la pense semble visible dans le
pli de sa narine et de sa bouche. Elle laisse tomber sa main droite, qui
tient un manuscrit, et accoude son bras gauche sur une de ces petites
colonnes quadrilatrales dont les sculpteurs font un si grand usage
(ainsi, _la Cassandre_ de M. Pradier a le dos appuy sur un vritable
cube, tout  fait chimrique). _La Science_ est surtout antique par sa
draperie remarquablement svre, quoique un peu trop uniformment
chiffonne; le corps, les contours surtout se sentent bien sous les plis
de cette draperie, qui rappelle de loin celle de la Crs antique. Grce
 Dieu, M. Desboeufs s'est montr fort conome d'attributs allgoriques;
et, sauf quelques figures de gomtrie que l'on aperoit au bas de la
statue, tout est laiss  la sagacit du spectateur.

Nous croyons devoir,  ce propos d'allgorie, prvenir nos lecteurs
contre l'explication, assez plausible d'ailleurs, que nous leur avions
donne des bateaux  vapeur et tlgraphes du tableau de M. Papety. Nous
avons lu, sur ces appendices symboliques, des interprtations depuis si
diffrentes, que nous ne savons plus vraiment  quoi nous en tenir. Les
peintres s'amuseraient-ils  torturer de ces logogriphes l'esprit
curieux des bonnes gens, comme fit Goethe dans son _Faust?_ Voil
trente ans, crivait-il, que les Allemands se donnent du tracas avec les
manches  balais du Bloksberg et les conversations des chats dans la
cuisine de la sorcire; trente ans qu'ils ne cessent d'interprter et
d'allgoriser sur ce burlesque non-sens dramatique. En vrit, on
devrait, dans sa jeunesse, se donner plus souvent de ces plaisirs, et
leur jeter  la tte des blocs comme le Brocken.

_M. Baron.--Des Condottieri._--Chacun se souvient encore du succs
qu'avait obtenu  la dernire Exposition la _Sieste en Italie_. M. Baron
n'a rien perdu de son originalit; la fantaisie de son pinceau est
toujours vive et charmante comme au premier jour. Il y a peu de ballades
en posie qui valent ces condottieri, jouissant des heures de trve dans
le sein de leurs foyers ou de leurs corps-de-garde, comme vous voudrez,
car il est impossible de localiser la scne; cela se passe dans un lieu
quelconque o il y a une table, une lampe  la vote et une grande
chemine.

Un condottiere fourbit activement sa cuirasse, tandis que ses camarades
interrogent les ds, qu'une jeune femme, le dos tourn  la table des
joueurs, les pieds tendus vers la flamme du foyer, semble chercher sur
des cordes de sa guitare l'expression de sa pense insouciante et
rveuse.--Sur le premier plan, couchs  terre, un enfant et un
chien.--Les figures sont remarquablement expressives, mme on y voit
peinte une certaine crnerie, qui rappelle les personnages  plumets des
comdies de cape et d'pe; ces condottieri conservent, en pleine paix,
leur air de bravoure, et, si l'on peut dire ainsi, leur visage ne
dsarme pas.

[Illustration: Les Condottieri, par M. Baron.]

Nous regrettons d'ailleurs de trouver quelque alliage dans le talent
original de M. Baron: il nous semble que ses figures rappellent
l'accentuation particulire  M. Poittevin, et ses murailles les
procds ordinaires de M. Decamps. Cette seconde imitation est surtout
manifeste, et nous en sommes d'autant plus fchs pour M. Baron, que
cette anne _le Decamps_, comme on dit, semble tout  fait  la mode, et
que l'on aperoit sur de fort mchantes toiles des rminiscences ou
copies de ce genre. Un jour on reprochait  un grand paysagiste d'imiter
les moutons d'un autre; aussitt il les supprima; que M. Baron supprime
de mme ses murailles, s'il ne peut pas les imaginer autrement, qu'il se
retranche svrement tout ce qu'autrui peut lui revendiquer:

            Mon verre est bien petit, mais je bois dans mon verre.



La Vengeance des Trpasss.

NOUVELLE.

(Suite.--Voyez page 73.)

Lonor fut saisie d'une profonde motion en coutant cet air, qui, la
nuit prcdente, avait dtermin sa fuite, et, selon toute apparence,
dcid du sort de toute sa vie. Quand le couplet fut achev, elle fit un
signe  don Christoval, et ils chantrent  deux voix _l'estrivillo_;

                           Mira no tardes,
                              (Ayol!)
                           Que suele en un momento
                           Mudarse al ayre.

Avant qu'ils eussent fini, une fentre s'tait ouverte, et une jeune
dame avait paru derrire les barreaux; elle couta attentivement les
chanteurs. Aussitt le couplet achev, don Christoval adressa la parole
 la matresse de ce logis, et renouvela sa requte, si brutalement
repousse par le portier. La dame avana le bras hors des barreaux comme
pour faire un signe d'assentiment, puis elle se retira, et la fentre fut
referme.... Mais quelques minutes aprs, la grand'porte s'ouvrit, et le
portier, tenant une lanterne, vint chercher les trangers. Il s'empara
du cheval en grommelant: Vous eussiez mieux l'ait de rester dehors;
vous n'avez pas voulu me croire; c'est votre affaire! Et, sans mme
retourner la tte, il se dirigea vers l'curie. Un laquais se prsenta 
sa place, et introduisit les htes dans un salon tincelant de lumire.
Les meubles, les draperies releves de franges d'or, tout ce luxe
annonait une demeure o le bon got s'alliait avec l'opulence. On
voyait aux quatre coins des caisses d'arbustes fleuris; les consoles
taient charges de grands vases de porcelaine de la Chine remplis de
fleurs, et tout autour de ce lieu de dlices rgnait un large divan avec
des coussins d'toffe de soie cramoisie pareille aux tentures. Trois
personnes taient assises sur le divan: un vieillard majestueux,
habill,  la mode orientale, d'un riche cafetan bleu, et coiff d'un
turban de mousseline aussi blanche que la barbe vnrable qui lui
descendait jusqu'au milieu de la poitrine. Deux jeunes dames taient 
ses cts, pares avec lgance et belles comme le jour. L'une, qui
paraissait l'ane, tait brune et avait  la main un bouquet de roses
muscades; l'autre tait blonde et tenait un luth ou thorbe de forme
antique. Le vieillard se leva pour faire honneur  ses htes: Soyez les
bienvenus sous mon toit, leur dit-il; je vous prsente mes deux filles,
Amine et Rachel. Rachel tait la musicienne.

Don Christoval remarqua que les deux soeurs portaient de jolis gants
noirs qui montaient jusqu'au coude, et par consquent ne permettaient
pas de juger de la beaut des bras. Le vieillard tait pareillement
gant de noir, mais seulement  la main droite; la gauche tait nue.

La conversation s'engagea, et les voyageurs furent naturellement amens
 dire qui ils taient, d'o ils venaient, o ils allaient. Don
Christoval se garda bien de faire connatre la vrit; mais comme il
avait infiniment d'esprit, il improvisa une histoire suivant laquelle il
se nommait don Fernand Tellez, nouvellement mari, et allant avec sa
femme rejoindre sa famille tablie  Jaen, ou dans les environs. Il
arrangea si bien la chose, avec force dtails, qu'il tait impossible de
souponner sa vracit. De sa part, le matre de la maison ne voulut pas
demeurer en reste, il leur apprit donc qu'il s'appelait Ibrahim, natif
du port de Ceuta, par consquent Moresque de nation et de religion, il
avait longtemps habit Cordoue, o il avait fait fortune par le
commerce; mais des chagrins et des malheurs particuliers l'avaient
dgot de cette ville et mme de la frquentation des hommes; en sorte
qu'il s'tait retir avec ses deux filles et son frre dans cette
demeure isole, o ils vivaient en paix, conservant les pratiques
religieuses et les moeurs de leur pays, sans jamais voir personne, si ce
n'est de temps  autre quelque passant gar de sa route,  qui ils
accordaient avec plaisir l'hospitalit.

En cet endroit, la porte de la salle s'ouvrit, et l'on vit paratre un
second vieillard. Mais autant le premier avait la contenance noble et la
mine loyale, autant celui-ci avait l'extrieur commun et repoussant,
mauvaise figure, les yeux enfoncs, le regard faux, un long nez
perpendiculaire et la barbe horizontale; ses lvres minces semblaient
vouloir se cacher dans sa bouche. Cet autre vieillard avait aussi la
main gauche nue et la droite couverte d'un gant noir. Ah! s'cria
Ibrahim, voil mon frre Diego, dont je vous parlais; il revient de la
ville, o le soin de nos affaires le contraint d'aller quelquefois.
Puisqu'il est arriv, rien ne nous empche plus de nous mettre  table.
On vient de m'avertir que le souper tait servi. Passons, s'il vous
plat, dans la salle  manger.

Amine et Rachel s'approchant de leur pre, lui prirent chacune un bras
et l'aidrent  se lever avec des difficults inoues. Les trangers
s'aperurent alors que ce beau vieillard avait la moiti du corps
paralyse. Pour le faire avancer, une de ses filles poussait doucement
du pied la jambe insensible, et le pauvre Ibrahim s'aidait de l'autre
comme il pouvait, s'appuyant de tout son poids sur ses belles
conductrices. Cette opration ne se lit pas sans bien des gmissements 
demi touffs de la part du malade, et une grande compassion de la part
des assistants. Ibrahim fit mme quelques exclamations que Lonor et don
Christoval ne purent comprendre, car il se servait de la langue arabe.
On parvint  la fin dans la salle  manger, et Ibrahim une fois assis,
ne tarda pas  reprendre sa belle humeur. Il fit mettre Lonor auprs de
lui; don Christoval se mit en face, entre Amine et Rachel; le frre
Diego s'assit  la gauche d'Ibrahim.

Amine et Rachel, aprs s'tre places, commencrent  tirer leurs gants.
Elles trent celui du bras gauche, et don Christoval, qui avait une
passion particulire pour les beaux bras, faillit tomber en extase
devant la perfection de ceux qu'on offrait  ses regards. Il attendait
avec impatience le moment de juger si les bras droits seraient aussi
admirables; mais son attente fut vaine. Les gants du bras droit
demeurrent en place, et les deux hommes conservrent aussi le gant noir
de leur main droite. Cela parut trs-singulier  don Christoval; car
videmment cette main droite gante devait tre incommode  table. Il y
avait donc quelque chose l-dessous. Don Christoval ne savait que
penser: mais il tait trop bien lev pour se permettre aucune question
sur cette bizarrerie, et mme pour avoir l'air de s'en apercevoir. Il
finit par s'imaginer que c'tait un point de religion, ou peut-tre un
voeu obligatoire pour tous les membres de cette famille, de ne pas
dcouvrir leur main droite.

[Illustration.]

Ibrahim, en chef de maison, commena par faire ses excuses  ses htes
pour la mauvaise chre. Effectivement la table n'tait garnie que de
fruits; mais c'taient des fruits magnifiques servis dans des vases et
des corbeilles d'argent cisel; un seul plat couvert tait au milieu, et
Ibrahim ayant enlev le couvercle, on vit qu'il contenait deux poulets
accommods au riz. Nous ne buvons point de vin, dit Ibrahim, notre loi
nous le dfend; mais comme nos htes ne sont pas assujettis  nos
pratiques, j'ai fait placer devant vous un flacon du meilleur cru
d'Espagne. Ne vous en faites pas faute.

Les convives se mirent  manger de bon apptit, et la conversation
s'tant anime: Frre, demanda Ibrahim, que dit-on de nouveau  la
ville? On ne s'y entretient, rpondit Diego, que d'un accident arriv
chez les nonnes de Sainte-Claire, et qui a failli les consumer toutes
vives dans leur maison. Une jeune religieuse avait l'habitude de lire en
cachette, pendant la nuit, des livres de posie et d'amour. Or, la nuit
dernire le sommeil l'ayant surprise, le feu se mit  ses rideaux et se
communiqua avec rapidit. Par bonheur, le jardinier, qui faisait le guet
contre les voleurs, dans son verger, donna l'alarme assez  temps, et
les secours qu'on s'empressa d'apporter sauvrent les btiments du
monastre. Les soeurs en seront quittes pour quelques cellules rduites
en cendres.--Personne au moins n'a pri? dit Lonor d'une voix
mue--Pardonnez-moi. La jeune religieuse fut dvore par les flammes; on
ne retrouva que ses os calcins. De plus, une vieille tourire, dont la
cellule touchait le foyer de l'incendie, prit galement touffe par la
fume qui l'empcha de fuir. Comme vous voyez, le dommage n'est pas
grand! Il n'y a de regrettable que la jeune fille; car pour la
dcrpite, il y aura toujours assez de celles-l. La perte des meubles
n'est rien. Les nonnes ont fait une qute dont le produit,  ce qu'on
assure, rparerait deux ou trois dsastres pareils; de sorte qu'elles y
gagneront encore en fin de compte. Est-ce que les nonnes et les moines
ne se tirent pas toujours d'affaire?

Le vilain Diego se tut sur cette interrogation. Lonor tait extrmement
ple et agite. Pour empcher qu'on ne prit garde  son trouble et pour
donner un autre tour  la conversation, don Christoval se mit  dire:
Excusez ma franchise, mon cher hte; mais ce riz me parat bien fade. Je
crois que votre cuisinier y a totalement oubli le sel; je n'en vois pas
non plus sur la table. Ne serait-il pas possible d'en avoir?--Nous n'en
faisons point usage, dit gravement Ibrahim; mais on va vous en
donner.--Il lit un signe, et l'esclave noir qui servait  table tant
dehors pour le moment, Rachel se leva, sortit par une porte situe
derrire don Christoval, par consquent vis--vis Lonor, et rentra une
minute aprs tenant une salire. Don Christoval, l'ayant remercie,
sala son riz et prit du sel sur la pointe de son couteau, pour en mettre
dans celui de Lonor; mais en passant par-dessus l'assiette de Rachel,
quelques grains y tombrent. Rachel ne s'en aperut pas d'aburd, mais 
la premire cuillere elle ne put douter de ce qui tait arriv. Elle
ragit et regarda fixement don Christoval, qui n'y faisait point
attention, tant absorb par l'tat o il voyait sa compagne. En effet,
depuis une minute, la pleur de Lonor s'tait considrablement accrue;
on aurait dit le visage d'une morte, et malgr tous ses efforts pour
combattre l'vanouissement, elle se laissa aller  la renverse sur le
dos de son sige, en poussant un faible soupir comme une personne 
l'agonie.

Aussitt le repas est interrompu, on entoure Lonor, on la secourt, on
la questionne.--Ce n'est rien, dit-elle, en reprenant ses esprits, ce
n'est rien. La fatigue de cette journe a t grande pour moi; j'avais
la fivre en me mettant  table; le rcit de don Diego m'a vivement
mue; il n'est pas surprenant que mon souper m'ait tait mal J'ai eu tort
de manger; j'avais plus besoin de repos que de nourriture. Je sens que
le lit me remettra; je souhaiterais me retirer pour dormir.--A
l'instant, rpondit Ibrahim d'un ton plein de bont. Et il ajouta, en
regardant ses filles et avec un clignement d'oeil qui n'chappa point 
don Christoval:--Tout est-il prpare dans la chambre des htes?--Rachel
se hta de prvenir sa soeur, et rpondit:-Non, mon pre; mais ce soin
me regarde: dans une minute tout sera prt.--En disant ces mots, elle
s'lana hors de la salle, mais non par la mme porte par o elle tait
alle chercher le sel.

Amine apporta des senteurs exquises  Lonor, qui parvint enfin 
comprimer le, frisson nerveux dont elle tait saisie. Don Christoval
tait rveur; Ibrahim et Diego gardaient le silence. Tous les
personnages commenaient  tre embarrasss les uns des autres, sans
trop savoir pourquoi. Lonor voulut essayer de faire quelques tours dans
le salon; Amine lui offrit son bras, qu'elle accepta, et elles allaient
commencer leur promenade, quand Rachel reparut une bougie  la main. On
se donna mutuellement le bonsoir, et, avec un sourire quivoque, Diego
ajouta, par forme d'encouragement: Il faut esprer que demain, madame,
vous ne sentirez plus aucun mal.

Lorsqu'ils furent seuls dans leur chambre, la porte ferme au verrou,
Lonor s'arma de rsolution et murmura  l'oreille de don Christoval;
Nous sommes perdus! nous sommes dans un coupe-gorge!

--Comment, qui vous l'a dit?

--Quand vous avez demand du sel, Rachel est alle vous en chercher.
Lorsqu'elle est rentre, j'avais par hasard les yeux attachs sur la
porte par o elle tait sortie et  laquelle vous tourniez le dos. H
bien, quelle qu'ait t sa promptitude  refermer cette horrible porte,
mon regard s'est gliss dans la pice voisine, et je suis certaine
d'avoir entrevu,  la faible lueur d'une flamme qui brlait dans cette
pice, un cadavre humain suspendu au plafond!

-- ciel! tes-vous bien sre de ne pas vous tre trompe?

--Plt  Dieu! mais non, don Christoval, comptez sur ce que je vous dis.
Rappelez-vous le propos de cet homme qui ne voulait pas nous introduire:
_vous eussiez mieux fuit de rester dehors._ Il faut trouver un moyen de
fuite, ou bien c'est fait de nous.

--Et mes pistolets sont rests  l'aron de ma selle! J'ai bien un
poignard, mais ils auront l'avantage et du nombre et des armes!

--Nous ne sommes qu'au premier tage; si cette fentre donnait sur la
campagne, peut-tre avec les draps du lit...

Don Christoval courut examiner la fentre, et Lonor se mit en devoir de
dfaire le lit.

Hlas! dit-il en revenant, la fentre donne effectivement sur un
jardin, mais elle est grille.

Cette grille confirmait leurs craintes. Lonor, pouvante, laissa
tomber le traversin qu'elle avait drang  moiti. En ce moment, un
objet cach dans le pli du drap s'chappa et lit un peu de bruit en
tombant sur le plancher. Don Christoval ramassa une petite clef dans
l'anneau de laquelle tait gliss un papier pli en deux. Il l'ouvrit et
lut ces mots tracs au crayon: Nous avons mang du sel ensemble, je ne
puis vous laisser prir. Cette clef ouvre le buffet de votre chambre.
Que Dieu protge votre fuite! teignez votre lumire, et surtout ne
partez pas avant que le lit ait disparu.

Ce billet secourable venait sans doute de Rachel. Les termes n'en
taient pas clairs  la premire lecture; il en fallut une seconde,
aprs laquelle les deux amants, un peu moins mus, examinrent la
chambre qu'on leur avait donne. C'tait une vaste pice toute
lambrisse en chne, si haute que la lumire de la bougie clairait 
peine le plafond. L'ameublement consistait en un lit  baldaquin plac
sur une estrade et en quelques vieux fauteuils de tapisserie; rien de
plus, pas mme un miroir sur la chemine gothique. Dans un coin on
voyait s'avancer en saillie le buffet, ou placard mentionn dans la
lettre de Rachel. Don Christoval y essaya la clef avec prcaution. La
porte s'ouvrit silencieusement, et la lumire approche dcouvrit que
cette prtendue armoire n'avait pas de fond, mais servait d'entre  un
passage obscur et bas. C'est l-dedans qu'il fallait s'engager  tout
hasard pour conserver la dernire chance de salut.

D'aprs les instructions de leur libratrice, il ne fallait point partir
sur-le-champ, mais attendre, et attendre dans les tnbres; car
apparemment on guettait le moment o ils seraient couchs et endormis.
Don Christoval tira de sa poche une petite lanterne sourde qu'il portait
toujours en voyage; il ralluma, souffla la bougie, puis Lonor et
Christoval, blottis dans l'angle de la chemine, celui-ci cachant encore
sa lanterne sous son manteau, attendirent avec anxit l'vnement qui
devait leur servir de signal.

Au bout d'un quart d'heure, qui leur avait paru un sicle, il leur
sembla oue marcher sur leur tte. Lonor crut avoir distingu un son de
ferraille, comme si l'on et secou des chanes. Le silence se rtablit
et se prolongea si longtemps, qu'aprs avoir pass par tous les degrs
de l'angoisse, ils ne savaient plus que penser. Don Christoval en tait
 se demander si tout cela ne serait pas un jeu, une mauvaise
plaisanterie concerte d'avance pour s'gayer ensuite aux dpens de la
terreur qu'ils auraient eue. Un si grossier manque de convenance tait
bien invraisemblable; mais enfin l'heure s'coulait et rien ne
paraissait. Soudain,  quelques pas d'eux, un coup norme est frapp, un
coup touff, sourd. C'tait le ciel du lit qui s'abattait charg d'une
masse de plomb considrable. Une minute aprs, le grincement d'une
poulie mal graisse se fit entendre, et  travers l'ombre claire d'une
nuit d't, Christoval et Lonor virent leur lit remuer, descendre
lentement et enfin s'abmer  travers le plancher.

Ce n'tait pas le moment de s'arrter  trembler; l'heure tait arrive.
Christoval et Lonor s'lancrent dans le passage masqu par le buffet,
dont ils eurent la prsence d'esprit de refermer les portes derrire
eux. Ce passage tait compltement obscur, bas et vot, s'abaissait par
une pente si rapide, qu'ils avaient beaucoup de peine  ne point
glisser. Ils tchaient de se retenir aux murailles et avanaient 
ttons dans ce labyrinthe de pierre qui ne finissait pas. Don Christoval
tenait d'une main sa tremblante compagne et de l'autre son poignard 
tout vnement. F. G.

(La suite  un autre numro.)



Nouvelles Inventions.

LE PROCD ROUILLET.

Dans l'art du dessin il y a une partie qui n'est autre chose que
l'imitation exacte du contour des objets, de leurs positions et de leurs
proportions relatives; c'est la reproduction matrielle de ce que nous
voyons; l'imagination et le sentiment n'ont aucune part dans ce travail
entirement mcanique, mais dont la difficult est extrme. Ainsi, les
peintres consument de longues annes, s'puisent en efforts multiplis
pour arriver  bien dessiner, c'est--dire  reproduire ce qu'ils
voient. Au lieu de pouvoir se livrer sans crainte  l'inspiration, ils
sont arrts dans la composition de leurs tableaux par les proportions,
la perspective, la forme des objets. Un procd, au moyen duquel cette
difficult serait limine rendrait donc un immense service  l'art en
gnral et  la peinture en particulier. L'artiste serait ramen  sa
vritable vocation, qui n'est pas de copier servilement la nature, mais
de l'idaliser; de mme que ce n'est pas celui qui taille la statue dans
le marbre qui est le statuaire, mais celui qui traduit sa pense en la
matrialisant dans une masse d'argile. De mme aussi celui-l n'est
point un gomtre, qui sait mesurer exactement les longueurs des cts
d'un triangle, mais celui qui, de la connaissance d'un ct de ce
triangle et de ses angles adjacents, dduit la figure et la grandeur du
triangle tout entier.

Un peintre, M. Amaranthe Rouillet, vient de rsoudre le problme de la
reproduction exacte des objets. Il a imagin un appareil simple,
trs-portatif, commode et totalement diffrent de la chambre-claire, du
diagraphe et du daguerrotype. Avec cet appareil, on peut, sans savoir
dessiner, dessiner trs-rapidement,  une chelle quelconque, un difice
en perspective, un paysage, une statue, et faire le portrait d'une
personne avec une exactitude incroyable. Le crayon, la plume, le fusain,
le pinceau, peuvent tre mis indiffremment en usage. Le dessin est
d'une exactitude miraculeuse, le portrait d'une ressemblance telle,
qu'on reconnat une personne vue par derrire, ou dont la figure est
cache. Les raccourcis les plus tonnants sont rendus compltement au
moyen d'un simple trait. Un grand nombre de peintres ont vu les dessins
de M. Rouillet et en ont t tonns; tous ont avou qu'il leur serait
impossible d'atteindre  cette perfection dans la vrit des contours.
La plupart dsirent que son procd entre dans le domaine public;
quelques-uns voudraient qu'il restt secret: ce sont ceux dont tout le
mrite consiste  faire des yeux, des oreilles, des bras et des jambes
dans les proportions voulues; copistes d'acadmies, qui sont aux
vritables artistes ce que l'ouvrier statuaire, dont nous parlions tout
 l'heure, est au sculpteur.

Le procd de M. Rouillet, utile aux artistes, sera un service immense
rendu aux savants, aux voyageurs, aux artisans, aux dcorateurs et aux
mcaniciens. Pouvoir reproduire fidlement, facilement et rapidement
tous les objets de la nature et de l'art, est un bienfait dont la
socit tout entire lui sera reconnaissante. Le dessin suivant a t
fait en deux minutes: il reprsente l'enfant de l'auteur, modle bien
remuant, posant mal, et qu'on a d saisir, pour ainsi dire, au vol
pendant qu'il attendait sa soupe. Toutes les personnes qui comprennent
la nature seront frappes de la vrit nave de cet ensemble, et ceux
qui ont vu le petit modle le reconnatront  l'instant. Faisons des
voeux pour que la dcouverte de M. Rouillet, fruit de cinq ans de
mditations assidues et d'essais multiplis, soit porte  la
connaissance du public. Diminuer les difficults matrielles de l'art
pour faire une place plus large aux sentiments et  l'imagination, ce
n'est point diminuer le mrite de l'artiste, c'est au contraire diriger
toutes ses facults vers l'tude du beau et l'intelligence du sujet,
dans la disposition des personnages, l'expression des sentiments,
l'harmonie des couleurs et la traduction potique des beauts de la
nature.

[Illustration:]



Industrie.

LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE..

I.

Production de la Canne et fabrication du Sucre.

La canne  sucre parat originaire de l'Orient, o elle peut se
reproduire par semence. Dans les autres pays, on a adopt l'habitude de
la planter par boutures, et elle pousse ainsi d'une manire surprenante.

Dans l'Inde, chaque bouture donne trois  six cannes, qui, lorsqu'on les
coupe, ont de deux  trois mtres de hauteur et vingt-cinq  trente
millimtres de diamtre. On les plante vers la fin de mai, et la rcolte
se l'ail environ neuf mois aprs leur plantation, c'est--dire vers
janvier et fvrier. Il existe plusieurs varits de cette plante
prcieuse. On en compte trois principales: la _canne du Brsil_, qui,
quoique venue originairement de l'Asie, a reu ce nom parce qu'elle
tait arrive aux Antilles en passant  travers le Brsil; la _canne
d'Olahiti_, la plus robuste, celle qui fournit le plus de sucre, et la
canne  sucre violette, connue sous le nom de _Batavia_.

Les cannes viennent ordinairement, dans les Antilles, de boutures et de
rejetons. Les premires ne peuvent gnralement tre coupes avant
quinze ou seize mois, tandis que les secondes le sont d'habitude de onze
 douze. Les mois de fvrier, mars, avril et mai, sont ceux employs 
la coupe et  la rcolte. L'abattage des cannes est en gnral une
opration longue, difficile, coteuse, et qui ncessite l'emploi d'un
personnel considrable. D'abord toutes les cannes ne parviennent pas
ensemble  la maturit, et mme les parties d'une mme tige ne mrissent
pas toujours au mme moment. La coupe d'une plantation peut donc ainsi
durer trois mois; car il faut n'abattre  la fois que la quantit de
cannes qui peut tre immdiatement broye par le moulin: sans cette
indispensable prcaution, le sucre qu'elle contient entrerait rapidement
en fermentation. Il en serait de mme du jus, si on ne se htait de
l'employer. Ce jus, ou plutt ce suc susceptible de se convertir en
sucre, est ce qu'on appelle _vesou_.

Pour oprer cette conversion, on a recours  plusieurs oprations
successives dont nous allons donner la description. Nous croyons ne
pouvoir mieux faire que de l'emprunter  un savant conomiste. M. Rodet.

Dans l'intrieur d'une sucrerie proprement dite, dit M. Rodet, sont
tablis sur une mme ligne les fourneaux et leurs chaudires. L'ensemble
des chaudires se nomme _quipage_. On en a souvent deux dans la mme
sucrerie; mais, dans ce cas, les chaudires de mme nom sont de diverses
grandeurs, et on les distingue en _grand_ et _petit quipage_. Un seul
foyer chauffe tout l'quipage et est plac sous la plus petite
chaudire. Chaque chaudire a son nom; la plus rapproche du bassin 
jus s'appelle _la grande_; celle qui suit _la propre_; la troisime,
_le flambeau_; la quatrime, _le sirop_, et la dernire, _la batterie_.

Toutes les chaudires diminuent de grandeur, depuis la _grande_ jusqu'
la dernire, et cela en raison du rapprochement du jus; presque partout
encore, ces vases sont en fonte, et leur contenance est encore augmente
par la maonnerie exhausse qui les entoure. La partie suprieure du
fourneau n'est pas de niveau, et reoit une pente de 4  5 centimtres
par chaudire. _La batterie_ est la plus leve d'environ 20  22
centimtres. Cette prcaution est prise pour ne point perdre le sirop
quand celui-ci s'enlve au-dessus des chaudires, et dans ce cas il
rentre dans celle qui prcde celle dont il sort; il entrane sans
inconvnients quelques cumes avec lui, puisqu'il rentre dans une
chaudire de sucre moins purifie. Prs de chaque chaudire est un petit
bassin correspondant  une gouttire qui se rend dans _la grande_. Ces
bassins reoivent les cumes,  mesure qu'on les enlve.

Les anciennes chaudires taient en fonte et se brisaient frquemment.
Quelques personnes en ont substitu de cuivre, de forme conique et 
fond presque plat. Ce changement a t une amlioration  laquelle on a
fait faire de nouveaux progrs.

On fait couler le jus du bassin dans _la grande_, on y ajoute une
certaine quantit de chaux prpare  l'avance, et de suite on remplit
avec le suc ainsi trait _le sirop_ et _le flambeau_. On opre de mme
une seconde fois, et l'on verse dans _la propre_; il faut alors remplir
de nouveau _la grande_ et continuer l'addition de la chaux. Aussitt que
les quatre grandes chaudires sont pleines de jus et _la batterie_ d'eau,
on allume le foyer, qui, tant plus rapproch du _sirop_ et du
_flambeau_, les fait bouillir d'abord; on enlve alors les cumes, et
l'on fait passer le _vesou_ de ces deux chaudires dans _la batterie_.
Pendant ce temps on a enlev les grosses cumes du suc de la _propre_,
et on le fait passer dans le _flambeau_; celui de la _grande_ est
transport dans _la propre_, et _l'quipage_ est en roulement complet.
Ce changement de chaudire se fait au fur et  mesure que chaque
opration est termine; mais on runit toujours dans _la batterie_ le
produit de plusieurs chauffes des autres chaudires Quand le sirop de
_la batterie_ est arriv au degr favorable, on le verse dans le
rafrachissoir aprs avoir diminu le feu, et de suite on remplit la
batterie avec la charge du _sirop_, celui-ci avec celle du _flambeau_,
le _flambeau_ avec le vesou de _la propre_, et cette dernire avec le
jus de la _grande_, et l'on continue de travailler.

D'un premier rafrachissoir o il a t dpos, le sirop encore chaud
est port dans un second rafrachissoir, o l'on ajoute une seconde
cuite plus rapproche que la premire, afin que la cristallisation
commence aussitt aprs la runion; on remue ou l'on _mouve_ bien ces
deux cuites, qui, runies, forment un _empli_, et l'on va verser le
tout dans un bac ou dans des formes. On appelle _bac_ un coffre de trois
mtres trente centimtres de long sur deux mtres de large, et
trente-trois centimtres de profondeur. Les formes sont des vases
coniques en terre cuite de diffrentes dimensions. On verse plusieurs
emplis dans le mme bac, mais sans remuer le sirop dj dpos, et qui
commence  cristalliser.

Telle est la mthode la plus gnralement adopte dans les colonies
franaises pour la fabrication du sucre. Ces oprations termines, on
procde au travail de la purgerie.

Les _purgeries_ sont de deux sortes, suivant l'espce de sucre qui doit
y tre prpar. Celle  _moscouade_, ou _sucre brut_, est un btiment de
vingt-trois mtres de long sur environ sept mtres de large, et divis
en deux parties. L'une, creuse dans le sol de deux mtres au moins, est
partage en plusieurs bassins que l'on nomme _bassins  mlasse_, et
l'autre, construite au-dessus de la premire, est appele _le plancher_.
Celui-ci est  claire-voie et se trouve au niveau du sol. Les bassins
sont ciments avec soin, et ont ordinairement une partie de leur fond un
peu plus creuse que l'autre pour favoriser le puisage des mlasses. Des
barriques ouvertes par le dessus, et reposant sur l'un des fonds, qui
est perc de quelques trous, reoivent, les sucres  goutter, quand
toutefois on a plac dans les trous dont nous venons de parler des
cannes  sucre qui se prolongent jusqu'au-dessus du tonneau; on laisse
le sucre s'goutter pendant prs de trois semaines, aprs lesquelles on
remplit la barrique et on place le fond suprieur; on ferme avec des
chevilles les trous pratiqus dans le fond de la barrique, et le sucre
peut alors tre expdi.

On construit quelquefois,  l'une des extrmits de la purgerie, un
fourneau en maonnerie sur lequel sont tablies deux chaudires  faire
cuire et raffiner les sirops goutts des formes.

Le sirop incristallisable que l'on nomme _mlasse_, et qui est produit
par l'gouttage des sucres, sert  prparer le rhum, esprit alcoolique
que l'on porte au titre de 20  24 degrs. On peut aussi l'employer  la
nourriture du btail en y mlant de la paille hache ou de la bagasse
coupe en trs-petits morceaux.

A la Guadeloupe et  la Martinique il y a environ 50 p. cent de
mlasse;  Cayenne et  Bourbon, 60 p. cent.

Ces chiffres peuvent donner  connatre l'tat de la fabrication dans
les Antilles, et combien les colons pourraient gagner en amliorant
seulement leurs procds, s'il est vrai, ainsi que le prtendent
plusieurs chimistes distingus, que la mlasse est en quelque sorti un
produit dgnr, rsultant d'une fabrication vicieuse, et que tout ce
que contient la canne est matire cristallisable.

La _purgerie_, continue M. Rodet, dans laquelle on prpare le sucre
_terr_ ou _clairc_, demande des dimensions beaucoup plus grandes, et
aussi  tre divise en divers compartiments par des traverses en bois.
Ceux-ci portent le nom de _cabanes_, et reoivent les formes pleines de
sucre  goutter. On les y place sur des puis de forme particulire,
aprs avoir enlev la cheville qui s'opposait  l'coulement du sirop.
Il serait plus avantageux de placer ces formes sur des gouttires qui
conduiraient les sirops dans un bassin unique o l'on pourrait les
reprendre pour leur faire subir une nouvelle cuite. Quand la partie
liquide du sucre s'est coule, on porte les formes sur d'autres pots,
et l'on procde au _terrage_ ou au _clairage._

De tous les sucres, si nous en croyons les expriences qui ont t
faites et les calculs fournis par M. Longchamps, le plus riche est le
sucre de l'Inde. Dans l'Inde, un hectare plant en cannes produit 32,110
kil. de _vesou_, lesquels rendent 5,681 kil. de moscouade; par
consquent, 100 de vesou rendent 17,70 de moscouade. Dans les colonies
anglaises de l'Amrique, 100 de vesou produisent, d'aprs Edward, 12,15
de moscouade. A la Martinique, les expriences ont amen le chiffre de
11,8 de moscouade pour 100 de vesou. A la Guadeloupe le chiffre est le
mme; bien que 100 de vesou y donnent 17 de matire sucre, on n'y
obtient que 12 environ de moscouade, le reste est  l'tat de mlasse.

Pour terrer le sucre, on tend sur la forme une couche d'argile
plastique qui doit tre peu ou mme point calcaire, et ne contenir ni
sels facilement dissolubles dans l'eau, ni matires colorantes avec,
lesquelles l'eau puisse se combiner. Cette couche d'argile fait en
quelque sorte l'office de philtre et est lentement traverse par l'eau,
qui, pntrant ainsi pour ainsi dire goutte  goutte et par la base dans
la forme emplie de sucre brut, lave le grain en sucre et le purifie en
repoussant devant, elle le sirop qui le salit. On comprend facilement
que plus l'eau avance dans la forme, moins elle a la facult de se
charger de sirop. Si, l'opration termine, vous redressez et videz la
forme, vous trouverez dans le pain qui en sortira une srie de courbes
de moins en moins blanches. Vient d'abord le _sucre-tte_, c'est--dire
l'extrmit du cne, qui est jauntre; immdiatement aprs, le _petit
sucre_, d'une nuance tirant sur le gris. Aprs ces deux couches
commencent les couches blanches, qui, en leur appliquant le mme
raisonnement, prsenteront, suivant leur position, divers degrs de
puret. Elles forment ce qu'un appelle le _sucre terr blanc_, et on en
compte quatre sortes, toujours de plus en plus blanches, jusqu' la
quatrime, qui est prcisment  la base du cne, d'o lui est venu le
nom usit dans le commerce, de _bonne quatrime_.

Le _clairage_ a beaucoup d'analogie avec le terrage, car c'est la
filtration  travers le sucre brut d'une eau compltement sature de
sucre, et qui a pour objet, par la pression qu'elle exerce au dehors, de
dgager les cristaux de la mlasse qui les enveloppe. Pour rendre le
clairage  la fois plus facile et plus parfait, on traite d'abord le
sucre avec du noir animal ou du sang. Le clairage est dans le
traitement des sucres une amlioration qui aurait fait plus de progrs
sans les obstacles imposs par nos lois de douanes. Il suffira, pour
s'en convaincre, de jeter les yeux sur le tableau suivant, qui rsume
les tarifs aujourd'hui pays par les sucres selon leurs diffrentes
provenances.

[Illustration: tableau.]

On reconnat,  la seule inspection de ce tableau, combien notre
lgislation douanire est prjudiciable aux colonies, puisque, pour
accorder une protection aux raffineries indignes, elle a voulu en
levant le droit dans une si forte proportion, et suivant le degr de
perfection dans la fabrication, imposer aux sucres purs et blanchis
par le _clairage_ ou tout autre procd de fabrication analogue, une
taxe proportionne  leur richesse cristallisable. Aussi, qu'en est-il
rsult? Il ne vient pas de sucres claircs, et aujourd'hui mme on ne
terre presque plus dans les Antilles franaises qui de ce fait, sont
condamnes  livrer leurs sucres sous la forme la plus dfectueuse
possible. Mais notre systme conomique ne s'est pas born  mettre
obstacle  ces exportations de dtail, il a port  nos colonies
d'autres coups plus terribles encore.

Ainsi qu'on a pu le remarquer, et par ce que nous avons dit de la
culture, et par la description que nous avons cite des procds actuels
de la fabrication, il faut absolument que toute sucrerie contienne
non-seulement les plantations et le nombre de noirs ou d'individus
ncessaires  la culture et  la rcolte des cannes, mais encore les
moulins  sucre, les purgeries, en un mot, que la production et la
fabrication coexistent simultanment sur la mme habitation. Les
consquences de ce systme ont t, d'abord, qu'il n'a pu y avoir aux
colonies que des habitations considrables par leur tendue ou leur
production, et qui partant ont toutes exig de gros capitaux pour leur
acquisition. En outre, il a fallu leur appliquer un fonds de roulement
proportionnel, et enfin consacrer chaque anne aux frais de la culture,
au renouvellement des instruments ou des agents du travail, 
l'entretien des btiments, des sommes qui,  titre d'intrts,
ajoutaient encore aux charges coloniales. Mais ce n'est pas tout encore.
Une habitation, avec la constitution que nous venons de lui donner, et
qu'elle doit ncessairement avoir, ne peut tre divise. Production,
fabrication, tout est d'un seul morceau; c'est un seul et unique lot qui
doit tomber en partage  l'un ou  l'autre des hritiers, sauf une
soulte  donner par lui  ses autres cohritiers. Un exemple va nous
faire mieux comprendre. Nous allons nous expliquer.

Un colon meurt en laissant plusieurs enfants. Comme les colonies sont
rgies par le Code civil, qui prescrit pour les successions l'galit
dans les partages, on estime fictivement, d'aprs l'inventaire de la
succession, ce qui doit revenir  chacun des enfants. Mais le dfunt n'a
laiss qu'une seule chose, qu'un seul immeuble, et cet immeuble est
impartageable: c'est sa sucrerie. Alors un des enfants est oblige de la
prendre et de tenir compte de leur part  chacun de ses cohritiers.
Comme il n'a pas d'argent, il emprunte pour remplir ses engagements, le
plus souvent  gros intrts, ou du moins  un taux qui n'est jamais
infrieur  10 p. 100, et qui s'lve quelquefois  12 p. 100. C'est le
taux de l'intrt colonial. Or, comme il n'y a pas d'argent aux
colonies, il paie en nature. Toutes ses rcoltes, sauf une part
considre comme ncessaire, et qui est prleve en sa faveur, sont la
proprit du prteur, qui les vend ou fait vendre pour son compte,
jusqu' parfait paiement. On comprend ds lors qu'avec la situation
actuelle des colonies, l'emprunteur soit bien longtemps  se librer,
qu'il y passe mme sa vie entire. Au moment o il devient propritaire,
il meurt, et les mmes faits que nous venons de signaler se reproduisent
au prjudice de ses enfants; et encore nous avons choisi ici l'hypothse
la plus favorable, car souvent le colon dcde avant d'avoir rembours
ses cranciers, et ne peut laisser ainsi  ses descendants qu'une
succession greve de dettes. Aujourd'hui, au prix o sont les sucres
coloniaux, par suite de la concurrence indigne, avec le droit qu'ils
ont  acquitter, non-seulement il ne reste rien au colon, mais encore il
vend 17 fr., et l'anne dernire seulement 15 fr., ce qu'il aurait d
vendre 23 fr. 50 c, somme gale  son prix de revient.

(La suite  un prochain numro.)



Thtres.

_Georges et Thrse_ (Gymnase).--_La Chambre Verte_.--_Un
Pch_ (Vaudeville).--_Mademoiselle Djazet au Srail_
(Palais-Royal).--_Un Tour de Roulette_ (Odon).--_Les Marocains_
(Cirque-Olympique).--Le paradis des Funambules. _La Statue de sainte
Claire_ (Gaiet).--L'escamoteur Philippe.

D'o venez-vous, mes chers enfants? Toi, Thrse, avec ta jeunesse et
ton bonnet blanc  barbes flottantes, ton doux et naf sourire et ton
cotillon court?--Toi, Georges, avec tes longs cheveux lisses, ton bton
noueux, ton air  la fois candide et rsolu et la veste bretonne?--Ah!
monsieur, nous venons de bien loin, bien loin.... de par del les
mers!--Quoi! seuls?--Oui, seuls.--Si jeunes:--Ma soeur a seize ans et
moi dix-huit.--Mais d'o, enfin?--De Pondichry; et, chemin faisant,
nous sommes arrivs en Bretagne.

Et voil Georges et Thrse qui se remettent en route, la soeur
s'appuyant sur le bras du frre, le frre soutenant la soeur et veillant
sur elle, d'un regard tendre et intrpide. Il carte les ronces et les
cailloux de son chemin: si elle est lasse, il lui prpare un sige de
mousse; si le soleil est trop ardent, il lui fait un abri de feuillage;
la fatigue a-t-elle excit sa soif, il court puiser une eau pure 
quelque source murmurante; et prenez garde! n'approchez pas de Thrse
d'un air provoquant, attir par l'attrait de sa beaut, il vous en
arriverait mal. Georges fait sentinelle comme un jeune molosse vigilant,
tout prt  donner la chasse aux larrons.

Il est un nom qu'ils prononcent dans tous leurs dangers et dans toutes
leurs prires, comme le nom d'un bon ange: c'est le nom de leur mre.
Elle leur a dit en mourant: Allez, mes pauvres orphelins, allez
chercher la France; et ils sont venus en France, aprs avoir couvert de
baisers et inond de larmes le linceul et la tombe.

[Illustration: (Thtre du Gymnase.--Une scne de _Georges et
Thrse_.--Mademoiselle Julienne.)]

Les voici  Paris, perdus dans cette grande ville, mais Thrse toujours
avec sa candeur, et Georges avec son courage. Ils cherchent  utiliser
honntement leur rsignation et leur jeunesse: une marquise les
accueille, une bonne et vieille marquise. D'abord tout leur sourit dans
cette maison hospitalire; la marquise les aime. Et qui ne les aimerait
pas, si bons, si sincres, si dvous? Mais l'amour vient se jeter 
travers ce bonheur. L'amour gte tout.--La marquise a un neveu et
Thrse a deux beaux yeux. Le neveu s'prend des deux beaux yeux, et les
deux beaux yeux, tout chastes qu'ils sont, regardent furtivement le
neveu. Quoi! dit la marquise, vous aviser d'tre aimable et d'tre
aime! allez-vous-en, petite malheureuse!--Georges est fier, et il va
partir, et Thrse, le coeur gros, va le suivre. Mon Dieu! faudra-t-il
nous embarquer avec Thrse et Georges pour retourner  Pondichry?...
Je souponne que quelque lettre, venue je ne sais d'o, nous pargnera
les frais de ce grand voyage.

[Illustration: (Thtre du Palais-Royal.--Costume du rle principal, dans
le vaudeville _Mademoiselle Djazet au srail._)]

La lettre arrive en effet, ou tombe de la poche de Georges, peu importe.
 merveilleux effet de la lettre! au lieu d'tre chasss cruellement,
Georges et Thrse sont reconnus pour les petits enfants de la marquise.
C'est toute une histoire de fils exil, maudit et repentant, dont je
n'ai pas le loisir aujourd'hui d'aller chercher les preuves authentiques
dans les Indes.

Et ainsi la Providence tient toujours en rserve une grand'maman
marquise, et un bon petit cousin pour les orphelines qui viennent de
Pondichry et qui sont bien sages.--Petit drame mouill de pleurs.

Un comte et un duc sont maris tous deux; rien de plus ordinaire. Le
comte n'aime gure sa femme, et le duc n'aime pas du tout la sienne;
cela s'est vu. C'est la duchesse que le comte dsire, c'est la comtesse
que dsire le duc; je n'y trouve rien d'invraisemblable.--Cependant la
nuit vient.  nuit favorable! Duc et comte se glissent d'un pas
conqurant dans une certaine chambre verte, chacun  son heure, bien
entendu. Le comte croit en sortir emportant pour trophe une couronne de
duchesse, et le duc une branche du laurier, ou plutt de myrte, cueillie
sur les domaines d'une comtesse. Mais le comte s'tait entendu avec le
duch pour se moquer des deux infidles, et l'un avait pris la place de
l'autre dans l'obscurit et dans la chambre verte. Ainsi le duc et le
comte, croyant braconner sur les terres du voisin, n'ont fait, en
dfinitive, que chasser lgitimement sur les leurs. Qui se moque du
comt? c'est le duch. Oui se moque du duch? c'est le comt. Et la
comtesse n'pargne pas le comte! et la duchesse n'pargne pas le duc! Si
ce vaudeville n'est pas d'un got trs-virginal, il n'encourage pas du
moins l'usurpation.

Comment! mademoiselle Djazet au srail! est-il possible? La grisette
insouciante et lgre enferme dans cette cage? Frtillon, la vive et
babillarde Frtillon, en compagnie des muets et des Calpigi? Mais elle
en mourra, la _poveretta_, ne sachant plus  qui parler. Enfin elle y
est, il faut bien qu'elle y reste. Et puis, Frtillon est philosophe;
elle se contente de ce qu'elle a, quand elle n'a pas autre chose.
Frtillon accepte le mdiocre et mme le mauvais, faute de mieux; c'est
la bonne philosophie. Et le mieux, d'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'on
tient? Qui peut compter sur l'inconnu?

Ce que fait mademoiselle Djazet au srail? vraiment ce n'est pas
difficile  deviner. Elle fait ce qu'elle fait partout: vtue du costume
albanais, elle chante, elle rit, elle jette au vent mille gaillardes
bouffes d'insouciance et de gaiet. De son ct, Alcide Tousez roucoule
et lance des regards langoureux et triomphants, qui laissent de beaucoup
derrire lui tous les Amurath, tous les Slim et tous les Mustapha du
monde, et compromettent singulirement la pruderie de la Sublime
Porte.--Mais comment mademoiselle Djazet a-t-elle permis qu'on donnt
son nom, son propre nom,  un vaudeville?

Je m'aperois que j'ai oubli _Un Pch_, du thtre du Vaudeville, et
compagnon de la _Chambre verte_. Je m'en confesse. Ce pch se prsente
sous la forme d'une petite pensionnaire de dix-sept ans, joli pch!
C'est M. d'Ercilly qui a fait ce pch, et qui l'a mis en pension sans
en rien dire  personne; lui, cependant, a atteint la quarantaine.--Je
passe les mois de nourrice.--D'Ercilly veut se marier; il convoite
madame d'Harville, je crois, une veuve trs-piquante; le vaudeville
n'est peupl que de veuves piquantes. Madame d'Harville est prs de
consentir, bien qu'elle trouve notre homme un tant soit peu jaloux et
bourru. Mais voici qu'un jeune galant arrive, ple, mu, gar; il vient
se mettre sous la protection de madame d'Harville: Qu'avez-vous donc?
--Je suis ador d'une charmante pensionnaire, et la petite veut que je
l'enlve; venez  mon aide.--Et son nom?--Thrse
d'Ercilly.--Comment?--La fille de M. d'Ercilly.--Oh! oh! dit la veuve.
Et la pice continue ainsi de oh! oh! en ah! ah! spirituel quiproquo
dans lequel d'Ercilly est plaisamment ballott, et madame d'Harville
avec lui: l'un voulant cacher son secret, l'autre voulant le lui
arracher; si bien que d'Ercilly perd dans cette lutte, ingnieusement
comique, le coeur et la main de la veuve.... Je vous le dis, en vrit,
mes frres, en vrit, je vous le dis: il faut toujours, tt ou tard,
payer ses pchs mignons.

[Illustration: (Cirque olympique.--Les Sauteurs maroquins)]

Un tour de roue, et vous tes  terre, ou port gaiement au but de votre
route; un tour de roulette, et votre bourse est pleine ou vide; de haut
en bas, la roue de fortune va et vient: elle lve le pauvre diable dans
un moment de caprice, et fait choir le riche: le matre descend pour
faire place au valet. Ainsi de Floricourt et de Bertrand; Bertrand est le
valet, Floricourt est le matre. Floricourt, jeune tourdi, se ruine en
folle paresse; le jeu l'a enrichi, le jeu le met  sec. Bertrand, tout
au contraire, n'avait pas un denier, et le voici cousu d'or; c'est
Floricourt qui le sert. Quant  lui, il prend des airs et se dandine.
Heureusement que Floricourt est ador: une jeune femme l'aimait riche;
pauvre, elle l'aime davantage et l'pouse.  femme amoureuse! je te
reconnais bien l. Floricourt est converti; il ne jouera plus et
travaillera. Et Bertrand? un second tour de roulette le renvoie 
l'antichambre. Pourquoi donc? ce Bertrand tait bonhomme, au fond de
l'me; mais, aprs tout, laissons faire aux dieux!

Tomber du salon dans l'antichambre, c'est quelque chose; toutefois, on
ne risque pas de se casser les reins, l'affaire tant de plain-pied, en
dfinitive; mais tomber du haut de la pyramide humaine, Dieu vous en
garde, et moi aussi! Pour moi, je suis sr d'tre  l'abri de cette
chute; et la raison, c'est que je n'irai jamais me loger  un pareil
tage; pas si Marocain!

On a fait des pyramides en pierre, en granit, en marbre, en je ne sais
quoi; mais il fallait notre sicle de progrs pour btir des pyramides
en chair humaine. Les fondations, comme vous le voyez, sont faites de
pieds en chair et en os; l'entre-sol a des paules pour assises, ainsi
du second et ainsi du troisime; le Cirque-Olympique s'est arrt 
cette hauteur du btiment. Peut-tre l'architecte-voyer a-t-il dfendu
de btir plus haut, de par M. le prfet de la Seine; mais, il y a deux
ou trois ans, le thtre de la Porte-Saint-Martin, ayant obtenu une
dispense, avait lev une maison  six tages de Marocains. Je dois dire
que le cinquime et le sixime se louaient difficilement, et que le
propritaire, plusieurs fois, fit mander des architectes 
l'amphithtre de l'cole de Mdecine et  l'Htel-Dieu pour rcrpir
une jambe, un bras, une cuisse de l'difice, et faire toutes autres
rparations locatives.

Puisque le Cirque-Olympique nous amne au boulevard du Temple, entrons
sans faon au thtre de la Gaiet. Dieu!!! _la Statue de sainte
Claire!_ Cette statue serait-elle, par hasard, une des victimes du jury
de peinture et de sculpture, rfugie l pour s'y faire un petit Louvre
et une petite exposition particulire? Non, pas encore: il ne s'agit
point d'un Phidias mconnu ou d'un Canova incompris; cette statue est de
carton peint, et fabrique par le mlodrame, seigneur du lieu, et pour
ses besoins personnels; elle n'en a pas l'air, mais elle cache un gros
crime. Le sclrat s'appelle Duhamel. J'avoue que je m'y serais laiss
prendre; le nom de Duhamel est fait pour inspirer de la confiance. J'ai
connu une grande quantit de Duhamel; tous faisaient crotre des
berceaux de capucines  leur fentre, et sautaient avec candeur  bas du
lit, pour aller voir lever l'aurore, mais enfin, il n'y a pas de Duhamel
qui n'ait son exception: celle-ci est affreuse. Ce Duhamel,--et j'espre
bien que nous n'en verrons plus de pareil,--ce fieff Duhamel, vole,
pille, assassine, et fait bien d'autres choses encore. A la fin, il
reoit son prix de vertu: le procureur du roi le flaire, le gendarme le
prend au collet, et je ne sais pas si la statue de sainte Claire ne lui
tombe pas sur le dos; pour moi, je l'espre.--Tous mes honntes Duhamel
sont venus me trouver ce matin, pour m'annoncer qu'ils allaient demander
 qui de droit l'autorisation de changer leur nom en celui de Caramel.

[Illustration: (Philippe le prestidigitateur, au bazar du boulevard
Bonne-Nouvelle)]

Sortons de cet enfer, et montons au paradis... au paradis des
Funambules. Ah! vraiment, oui, c'est le paradis; demandez plutt aux
habitants. Est-ce dans l'enfer qu'on se foule et qu'on se presse ainsi?
Non pas, vraiment; les pauvres ombres n'y vont qu' leurs corps
dfendant; il faut qu'elles soient damnes et condamnes, et poursuivies
 outrance par la grande fourche de Belzbuth. Mais l, voyez nos gens;
c'est  qui entrera; ils se poussent, ils se heurtent, ils se disputent
la jouissance de ce sjour des bienheureux. Et comme les places
manquent, on en fait en s'entassant, en s'enlaant, en se pelotonnant,
en s'asseyant sur son voisin; les ttes sont dans les bras, les bras
sont dans les jambes, les yeux regardent  travers les dos, les nez se
mettent je ne sais o, tout cela vit sans remuer ni respirer.  paradis!
les anges y mangent de la galette avec dlices, les archanges sucent du
sucre d'orge, les dominations jettent des trognons de pommes 
l'avant-scne.

Mais o sommes-nous? grand Dieu! je sens autour de moi comme une odeur
de sorcier; et en effet, voici un magicien qui se dresse devant moi. Il
est coiff  l'gyptienne; il est vtu d'une longue robe flottante orne
de mille broderies mystrieuses et de signes hiroglyphiques. A-t-il
soulev quelque dalle du temple de Memphis? Sort-il de quelque fort de
Bohme, ou d'un exemplaire du Cabinet des fes? Peu importe; c'est un
grand et un charmant sorcier. Demandez-le aux petites filles,
demandez-le aux petits garons, demandez-le mme aux grands enfants,
depuis vingt ans jusqu' soixante,  toute cette multitude bahie, que
ce grand enchanteur Philippe, digne hritier de Merlin et de
Parapharagaramus, charme et surprend, ravit et tonne, par son officine
diabolique du bazar Bonne-Nouvelle. En ce moment, tel que j'ai l'honneur
de vous le faire voir, Philippe excute le tour merveilleux des
poissons, accommods du bout de sa baguette magique. Je ne vous dirai
pas si les poissons sont frais, mais je vous engage  y aller goter.

Et moi qui oubliais les noms des auteurs de ces vaudevilles et de ces
comdies. Que dirait la postrit? _George et Thrse_ ont pour pre M.
Auvray; MM. Desnoyers et Danvin ont bti _la Chambre Verte_; M. Bavard a
conduit _Mademoiselle Djazet au Srail_: le _Pch_ a t commis par
MM. Samson et Jules de Wailly; M. Armand Durantin a fait tourner la
_Roulette_, et M. Eugne a taill _la Statue de sainte Claire_. Qui dit
Eugne, ou Lon, ou Achille, ou Gustave, en matire dramatique, dit
sifflets.

[Illustration: (Le paradis du thtre des Funambules.)]



Bulletin bibliographique.

_conomistes financiers du dix-huitime sicle._--Vauran--: Projet d'une
dme royale.--- BOISGUILBERT: Dtail de la France; Factum de la France
et Opuscules divers.--JEAN LAW: Considrations sur le numraire et le
commerce; Mmoires et Lettres sur les Banques; Opuscules divers.--MELOX:
Essai politique sur le commerce--DUTOT: Rflexions politiques sur le
commerce et les finances. Prcds de Notices historiques sur chaque
auteur et accompagns de commentaires et de notes explicatives; par M.
EUGNE DAME.--Paris, 1843. _Guillaumin_. Un magnifique volume grand
in-8, de 1,008 pages  une seule colonne. 13 fr. 50 c.

M. Guillaumin a commenc l'anne dernire la publication des oeuvres des
principaux conomistes franais ou trangers. Cette importante
collection doit former douze  quinze volumes. Cinq de ces volumes sont
dj en vente; ils contiennent le _Trait_ et le _Cours d'conomie
politique_ de J.-B. Say, et la _Richesse des Nations_ d'Adam Smith. Dans
le courant de l'anne 1843, paratront successivement: Turgot (1 vol.),
_les Physiocrates_, Quesnay, Mercier de la Rivire, Dupont de Nemours (1
vol.); Malthus (1 vol.); Ricardo (1 vol.). Le texte de chaque ouvrage,
revu et corrig avec le plus grand soin, est accompagn de notes
explicatives et historiques, de commentaires et notices biographiques,
par M. M. Blanqui, Eugne Daire, Hippolyte Dussard, Rossi et Horace Say.

_Les conomistes financiers du dix-huitime sicle_ formeront le premier
volume de la collection des principaux conomistes. A ces divers
penseurs, que, un seul except, la France a vus natre, appartient, en
elle, la gloire d'avoir march les premiers  la conqute des vrits
conomiques. Avec eux finit l're de l'empirisme ou de la routine, et
commence celle du raisonnement en ce qui touche les intrts matriels
de la socit. Ils sont les vritables prcurseurs de l'cole
physiocratique dont Quesnay fut le chef, et de l'cole industrielle qui
eut Adam Smith pour fondateur. Bien qu'ils soient dsigns par le titre
d'_Economistes financiers_, il ne faut pas induire de cette dnomination
qu'ils n'ont accord leur attention qu' l'impt. Loin de la, presque
toutes les questions qu'agitent encore de nos jours la presse et la
tribune des Chambres lgislatives, ont t souleves et dbattues ans
les crits de Vauban, de Boisguilbert et de leurs successeurs immdiats.
En rsum, ce furent ces _anctres de ta science_, qu'on nous permette
cette expression, qui dtermineront le grand mouvement conomique auquel
la France doit sa prosprit actuelle.

_Colonisation de l'Algrie_; par ENFANTIN.--Paris, 1843. _Bertrand._ 1
vol in-8 de 542 pages, avec une carte. 7 fr. 50 c.

Le nouvel ouvrage de M. Enfantin se divise en cinq parties, une
introduction et une conclusion spares par trois livres.

L'INTRODUCTION a pour titre: _Des colonisations en gnral._ M. Enfantin
definit d'abord ce qu'il entend par le mot colonisation. Dans son
opinion, c'est le transport d'une population civile considrable, d'une
population agricole, commerante et industrielle, formant familles,
villages et villes, et des arts et des sciences qu'une semblable
population apporte ou attire ncessairement. Mais ce mot comprend aussi
l'organisation par la France, c'est--dire par le gouvernement et
l'administration, par des Franais, de la population indigne, dans les
villes et dans les campagnes. Cette dfinition donne, M Enfantin
examine plusieurs systmes coloniaux diffrents, selon les poques et
selon le degr de civilisation des peuples colonisateurs; il se demande
ensuite ce que peut et ce que doit tre une colonisation faite par la
France en Algrie, au dix-neuvime sicle. Selon lui, notre politique
n'est plus absolue, elle transige et concilie, elle veut associer; par
consquent deux problmes  rsoudre: 1 modifier progressivement les
institutions, les moeurs, les habitudes des indignes; 2 modifier aussi
celles des Europens colons, de manire  faire vivre les uns et les
autres en socit, sur un mme sol et sous un mme gouvernement. Les
institutions coloniales donnes par la France  l'Algrie doivent faire
tendre les deux populations (indigne et europenne) vers un ut commun,
sous le triple rapport administratif, judiciaire et religieux.
--application de ce principe  la _constitution de la proprit_ dans
l'Algrie franaise, telle est la base de l'ouvrage de M. Enfantin.

Ainsi, M. Enfantin aborde la question gnrale de la _colonisation_ de
l'Algrie par son ct le plus apparent, le plus _matriel_, qui lui
permet cependant, sinon d'embrasser, au moins de toucher presque toutes
les parties de ce grand ensemble.

Le LIVRE Ier, intitul: _Constitution de la proprit_, se divise en
trois chapitres. M. Enfantin recherche d'abord quel tait, en 1830,
l'tat de la proprit en Algrie, et quel est actuellement l'tat de la
proprit en France; puis il compare ces deux manires de concevoir la
proprit, et il se demande ce qu'elle doit tre pour l'Algrie
franaise.

Dans le LIVRE II _(colonisation europenne)_, M. Enfantin tablit,
d'aprs des considrations historiques, gographiques et politiques, les
lieux qui sont propres  la colonisation civile ou  la colonisation
militaire, et l'ordre selon lequel ces deux espces de colonisation
doivent tre commences et progressivement dveloppes; il traite
ensuite du personnel et du matriel des colonies civiles et des colonies
militaires.

Le LIVRE III _colonisation indigne_ est consacr aux mmes questions
qui font l'objet du livre deuxime, seulement ces questions se
rattachent  la population indigne.

La CONCLUSION renferme l'examen spcial d'une question naturellement
touche et souleve dans toutes les autres parties, celle du
_gouvernement_ de l'Algrie. M Enfantin indique ses rapports avec le
gouvernement central, la nature et les limites de ses attributions, et
sa hirarchie suprieure, politique, militaire et administrative,
relativement aux colonies europennes et aux tribus indignes; enfin, il
expose l'organisation spciale des villes d'Algrie, de leur population
indigne et europenne, dans le but de complter ce qui, dans le cours de
l'ouvrage, a t plus particulirement prsent comme relatif aux tribus
indignes et aux colonies agricoles, civiles ou militaires, fondes par
la France.

Quoi que soit le sort rserv dans l'avenir aux projets de K. Enfantin,
nous devons, ds aujourd'hui, nous empresser de reconnatre que la
_Colonisation de l'Algrie_ est un de ces ouvrages utiles, pleins de
faits et d'ides, qui honorent leur auteur, et qui se recommandent
d'eux-mmes  l'attention de tous les hommes.

_Histoire des Invasions des Sarrasins en Italie, du septime au onzime
sicle_; par Csar FAMIN. Tome 1er. in-8 de 27 feuilles 1/4.--Paris,
1843. _Didot_. 6 fr.

Cet ouvrage fut commenc en 1833,  Palerme et  Naples, o son auteur
fit un sjour de huit annes. Des circonstances extraordinaires avaient
empch M. Csar Famin de le continuer et de l'achever. Enfin il a pu
reprendre ses travaux, si longtemps interrompus, et il vient de publier
un premier volume.

_L'Histoire des Invasions des Sarrasins en Italie_ se divisera en trois
parties: dans la premire, M. Csar Famin tracera l'histoire des
diffrentes incursions faites par les Arabes d'Asie et d'Afrique, tant
sur le continent, de l'Italie que sur les les qui en dpendent, depuis
l'anne 632 jusqu' l'anne 1242. Cette premire partie doit indiquer
les dates prcises des pisodes les plus importants, appeler sur la
scne les principaux acteurs de ce grand drame, et relever, en passant,
les erreurs plus ou moins graves dans lesquelles sont tombs la plupart
des auteurs arabes ou occidentaux dont les crits se rattachent au mme
sujet. La seconde partie sera consacre  l'examen de la condition
religieuse des Italiens pendant la domination des Arabes, du droit civil
et criminel des Arabes, du mode d'administration, des impts, de la
division territoriale, du sort des esclaves, du partage du butin, de la
valeur et de l'espce des monnaies. Enfin, dans la troisime partie,
l'auteur recherchera les traces de l'influence des Arabes sur l'Italie
et sur ses habitants.

Le tome 1er, qui vient d'tre publi, contient sept chapitres de la
premire partie intitule _Histoire_.--Le chapitre premier a pour titre:
_Esquisse sommaire de l'histoire des Arabes et de celle des Italiens au
moment o commencrent les invasions._--Les six chapitres suivants
embrassent la priode de temps qui s'tend depuis les premires courses
des Sarrasins, en 632, jusqu' la mort du pape Jean VIII, en 885.

_De l'Idiotie chez les Enfants,_ et des autres particularits
d'intelligence ou de caractre qui ncessitent pour eux une instruction
et une ducation spciales; de leur responsabilit morale; par FLIX
VOISIN, mdecin en chef de l'hospice des alins de Bictre. Une
brochure in-8 de 124 pages.

--Paris, 1843. _Baillire_.

Le Conseil gnral des hospices vient de prendre en considration
particulire la seule et dernire classe des alins, qui, jusqu' ce
jour, tait reste en quelque sorte dans l'oubli, celle des _enfants
idiots_; il a pens qu'il y avait des distinctions  faire et  tablir
entre les individus compris sous cette fatale dnomination, et qu'il
tait possible d'en appeler quelques-uns  une partie de l'existence
intellectuelle et morale propre  l'humanit; en consquence, il a voulu
que les idiots qui peuvent prsenter quelque prise  l'action des
modificateurs externes, reussent les bienfaits d'une instruction et
d'une ducation spciales, et il a nomm tout rcemment,  Bictre, un
instituteur qui, sous la direction et la surveillance des mdecins en
chef de l'hospice, pt exclusivement se consacrer  ces fonctions
honorables.

M. Flix Voisin, qui, depuis treize ans, s'occupe de cette grave
question avec un zle digne des plus grands loges, s'est empress de
runir tous les matriaux scientifiques qu'il possde sur la matire, et
d'exposer le plan qu'il a suivi et qu'il se propose de suivre encore
dans l'intrt des enfants idiots. En publiant ces documents, il
espre, dit-il, pouvoir dmontrer que les mdecins de l'poque actuelle
ne sont point rests sans action devant les enfants qui, d'une manire
ou d'une autre, sortent de la ligne ordinaire, et qui, par cela mme,
tant pour eux que pour la socit, ont, en gnral, besoin,--selon les
expressions de Montaigne,--d'tre ploys et appliqus au niveau de la
gnrale et grande matresse, la nature universelle. Dans cette oeuvre
de science et de philanthropie, les mdecins ne se sont laiss devancer
par personne; ils ont les premiers fait connatre ce que c'est que
l'idiotie, et expose les principes et indique les mthodes propres 
modifier la constitution instinctive intellectuelle, morale et
perceptive des enfants qui ont le malheur d'en tre atteints.

La brochure de M. Flix Voisin contient, entre autres documents curieux,
un mmoire sur l'idiotie, donn  l'Acadmie royale de Mdecine, le 24
janvier 1843, et une analyse psychologique de l'entendement humain chez
les idiots.

_Rapport annuel sur les Progrs de la Chimie_, prsente le 31 mars 1842,
 l'Acadmie royale des Sciences de Stockholm; par J. BERZLIUS,
secrtaire perptuel. Traduit du sudois par PH. PLANTAMOUR (3e anne).
1 vol. in-8 de 336 pages.

--Paris, 1843. _Fortin, Masson et comp._ 5 fr.

Il suffit d'annoncer la publication d'un pareil ouvrage pour appeler sur
lui l'attention publique. Son titre indique son but et son utilit; le
nom de l'auteur est une garantie de son importance et de sa valeur M.
Berzlius a divis son rapport en quatre grandes parties: chimie
inorganique, chimie minera logique, chimie organique et chimie animale.
Il passe successivement en revue, dans la premire partie, les
phnomnes physico-chimiques en gnral, les mtallodes et leurs
combinaisons binaires, les mtaux, les sels, les analyses chimiques et
les appareils;--dans la seconde, la loi de symtrie des cristaux, les
minraux nouveaux, les minraux connus non oxyds, les minraux oxyds,
les minraux d'origine organique; la troisime partie comprend les
acides organiques, les bases vgtales, les matires indiffrentes, les
huiles grasses, les huiles essentielles, les rsines, les matires
colorantes, les matires cristallises propres  certains vgtaux, les
matires vgtales non cristallises, les produits de la fermentation
alcoolique, la fermentation acide, les produits de la putrfaction et
les produits de la distillation sche, etc., etc.;--enfin, la
quatrime partie est consacre  l'examen de tous les phnomnes de la
chimie animale, qui ont fourni quelques observations curieuses durant le
cours de l'anne 1842.

_Un autre Monde_, Transformations, visions, incarnations, excursions,
locomotions, explorations, prgrinations, stations, foltreries,
cosmogonies, rveries, lubies, fantasmagories, apothoses, zoomorphoses,
lilliomorphoses, mtamorphoses, mtempsycoses et autres choses; par
GRANDVILLE.--Paris, 1843. _Fournier_, libraire-diteur. 1 vol. petit
in-4, paraissant en 56 livraisons d'une feuille, comprenant du texte et
4 ou 5 gravures et un grand sujet tir  part et colori. Prix de la
livraison: 50 c. (8 ont paru.)

Le titre et les nombreux sous-titres de cet ouvrage indiquent d'avance
au lecteur, ou plutt au spectateur, qu'il va voir des choses tranges
et surnaturelles. _Un autre Monde_, ce n'est pas le monde que nous
habitons, ce n'est pas non plus l'autre monde, celui que nous devons,
selon certaines religions, habiter aprs notre mort, c'est un monde tout
autre, dont nul tre vivant n'avait pu jusqu' ce jour souponner
l'existence. Grandville l'avait enfant, il y a longtemps dj, dans les
profondeurs mystrieuses de son imagination; et il commence, depuis
quelques mois seulement,  nous initier peu  peu aux secrets de cette
cration nouvelle. Nous n'en connaissons encore,--il est vrai,--qu'une
trs-faible partie; mais notre curiosit est vivement excite; les
rvlations dj faites par le pote-dessinateur sont tellement
bizarres, que nous attendons avec une impatience enfantine celles qui
doivent suivre bientt. Grandville est, sans contredit, le dessinateur
le plus extraordinaire et le plus original de _notre Monde_. Ce qu'il
avait fait pour les animaux, il essaie de le faire pour les objets
inanims, pour les vgtaux; il leur donne une figure humaine. Jetez les
yeux sur les premires livraisons de _L'autre Monde_, qu'y voyez-vous?
des machines  vapeur qui font de la musique, des maillots qui dansent,
des plantes qui se battent ou qui se rveillent au matin d'un beau jour.
Cette tentative sera-t-elle aussi heureuse que les prcdentes? c'est ce
que nous apprendrons aux lecteurs du bulletin bibliographique de
_l'Illustration_, ds que les trente-six semaines, ncessaires au
crateur de _l'autre Monde_ pour achever son oeuvre, seront coules. En
intendant cette poque fatale, applaudissons aux efforts de Grandville,
soutenons son courage, et promettons-lui un succs complet.

_Fables_: par M. VIENNET, l'un des quarante de l'Acadmie
franaise.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. 5 fr. 80 c.

M. Viennet a exerc un grand nombre de professions: d'abord il devait
tre l'un des curs de Paris, la Rvolution de 1789 le fora de devenir
un artilleur de marine; sous la Restauration, il fut nomme dput; la
Rvolution de Juillet en a fait un pair de France et un acadmicien.
Mais, dans quelque position que le sort l'ait place, M. Viennet n'a
jamais cess d'tre ce qu'on appelle vulgairement un homme de lettres,
car il est n, comme il l'avoue lui-mme, avec un prodigieux amour pour
la gloire sans alliage du lucre. Son ambition tait attache  une ide
fixe. Il ne tenait nullement  tre un Csar ou un Richelieu; si Dieu le
lui et propos, il ne rpond pas qu'il l'et accept: c'est  la gloire
des potes qu'il visait. Une statue de Corneille, de Molire, de
Voltaire, le tenait un extase. Il lui importait fort peu que l'histoire
parlt de lui  la postrit, c'tait lui qui voulait parler par ses
ouvrages aux gnrations futures. L'ide de voir ses livres entre les
mains d'un homme qui devait natre dans trois ou quatre sicles, le
faisaient bondir de joie comme un enfant.

Entran par cette passion fatale, M. Viennet s'est rendu coupable de
bien des pchs littraires; il a fait des comdies, des tragdies, des
pomes, des ptres, des dialogues, des pigrammes, des histoires, des
opras-comiques, etc.; aussi passa-t-il tour  tour--pour nous servir de
ses propres expressions,--du Capitole  la roche Tarpeienne, du Panthon
aux Gmonies. Aujourd'hui il publie un recueil de fables, et les rieurs
se rangent de son ct. Oubliant qu'il s'est un peu moqu d'_Arbogaste_
et de certaines ptres, le public lit avec un vritable plaisir ces
charmants apologues satiriques, qu'un homme qui natra dans trois ou
quatre sicles tiendra peut-tre encore un jour entre ses mains. Que M.
Viennet soit donc heureux, si l'histoire ne parle pas de lui  la
postrit, il doit esprer de parler au moins par ses fables aux
gnrations futures.

_Oberon_, pome hroque; par C.-M. WIELAND; traduction entirement
nouvelle, par AUGUSTE JULLIEN, prcde d'une notice et suivie de
notes.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. _Paul Masgana_. 3 fr. 50 c.

Aussi longtemps que la posie sera de la posie, l'or de l'or, le
cristal du cristal, on aimera, on admirera _Oberon_ comme un
chef-d'oeuvre de l'art. Que pourrions-nous ajouter  cet loge de
Goethe?

Tous les matriaux qui ont servi  Wieland pour la composition de son
pome, et surtout pour la fable proprement dite, sont tirs en grande
partie d'ouvrages connus. C'est la runion de ces lments divers qui
constitue l'originalit relle du pome Dans le fait, _Oberon_ comprend
trois actions principales: l'entreprise tente par Huon sur l'ordre de
l'empereur; l'histoire de ses amours avec Itezia, et la rconciliation
d'Oberon et de Titania. Mais ces trois actions, ou plutt ces trois
fables se rattachent si intimement au noeud vritable du rcit,
qu'aucune ne peut, sans le concours des autres, ni se dvelopper, ni se
dnouer avec succs. Tout s'enchane avec un art admirable. Mouvements
dramatiques, tableaux varis, exploits hroques, magiques,
incantations, se trouvent unis, a dit un critique, par une dpendance
mutuelle si bien tablie, que l'absence d'un seul des vnements ou de
l'un des personnages dtruirait l'harmonie de l'ensemble.

Ce _chef-d'oeuvre de l'art_, depuis son apparition en 1780, a trouv
plus d'un interprte; mais ses traducteurs franais ne se contentaient
pas de faire de grossiers contre-sens, de mutiler des strophes, de
sacrifier des images charmantes, ils avaient supprim un chaut tout
entier. M. Auguste Jullien a corrig les fautes et a rpar les
injustices de ses prdcesseurs. La traduction qu'il vient de publier
est aussi fidle et aussi complte qu'elle est lgante. En la lisant,
on peut jusqu' un certain point se consoler de ne pas savoir
l'allemand.

_Sances et travaux de l'Acadmie des Sciences morales et politiques_.
Compte-rendu par M. M. CH. VERG et LOISEAU, sous la direction de M.
MIGNET, secrtaire perptuel de l'Acadmie. Douze cahiers de 4 ou 5
feuilles par mois, formant chaque anne 2 forts vol. in-8 avec une table
gnrale des matires.--Paris, au bureau du _Moniteur universel_. 20 fr.
par an.

Runir dans une collection accessible  tous, les Mmoires et
communications soit des membres de l'Acadmie, soit des savants
trangers admis  l'honneur de lui soumettre les rsultats de leurs
recherches; tel est le but que s'est propose le Compte-rendu de
l'Acadmie des Sciences morales et politiques.

Cette publication, organise sur des bases analogues  celles du
Compte-rendu priodique de l'Acadmie des Sciences, parat sous les
auspices de l'Acadmie elle-mme, et sous la direction de son secrtaire
perptuel. Les encouragements que l'Administration lui a accords ds
son dbut, et l'accueil favorable qu'elle a reu du public, attestent
assez son importance et son utilit.

Elle se compose de deux parties distinctes: 1 d'un Bulletin mensuel qui
rsume sommairement, dans un ordre chronologique, les actes officiels et
les dcisions de l'Acadmie; 2 des Lectures, communications et travaux
acadmiques, qui sont reproduits ou dans leur texte primitif et sans
aucune modification, ou par extraits et sous forme d'analyse toujours
trs-dveloppe, suivant la nature des divers documents soumis 
l'Acadmie.

Le Compte-rendu, publi par M. Charles Verg et Loiseau, parat depuis
un an.--Deux volumes sont en vente au prix d'abonnement.



Modes.

[Illustration: COSTUMES D'HOMMES PAR HEMANN.]

COIFFURES DE PRINTEMPS.

Voici paratre des capotes en couleur tendre, coiffure lgre qui repose
la tte des lourds chapeaux d'hiver. Alexandrine fait des capotes
entoures de plusieurs biais qui ont beaucoup de lgret, et donnent au
visage une grande douceur. La forme en est lgrement cambre, et
s'vase un peu vers le bas, de faon  laisser les cheveux en libert.

[Illustration.]

Ses petits chapeaux de crpe, avec une plume-saule, ont toute l'lgance
qu'exige une toilette recherche. C'est une vritable parure de
printemps, une coiffure destine  briller en voiture ouverte par une de
ces premires belles journes qui font valoir toutes les coquetteries.

[Illustration.]

Alexandrine prpare pour la grande semaine des pailles de riz qu'elle
terminera selon les exigences de chaque toilette, avec ce got
d'innovation artistique qu'il nous est permis de signaler et non pas de
rvler.

[Illustration.]

Le chle de cachemire va faire place au mantelet, quelque chose qui
ressemble  la mante et  la pelisse de nos mres, un retour au mantelet
garni, faisant charpe.

Il est question de robes garnies sur le ct; c'est probable, en raison
de la mode de l'hiver, et parce que la direction semble tre encore une
grande lgance  laquelle les robes unies ne rpondraient pas. Quant
aux manches et aux corsages, rien n'est connu. Le soir en demi-toilette,
les manches courtes se portent familirement. Quelle que soit l'toffe
de sa robe, une femme peut,  son gr, mettre des manches courtes avec
un fichu trs-simple, et un petit bonnet de tulle  rubans de gaze. En
un mot, les manches courtes n'ont plus aucune prtention  la parure,
c'est une faon comme une autre.

Pour ces derniers jours de runion o le velours est encore permis, je
recommande les coiffures turques que fait Alexandrine, avec des fichus
ou des charpes en tissus d'Orient. Il est difficile de trouver
l'lgance plus riche et plus distingue que sous cette forme
artistique. On ne saurait appeler cela un turban, cela peut-tre n'en a
pas la svrit; cependant c'est une coiffure de caractre qu'il ne faut
pas confondre avec les caprices colifichets ns d'une fantaisie
parisienne.

[Illustration.]

La semaine prochaine, nous comblerons toutes les lacunes laisses
aujourd'hui par scrupule. Ce sera prs du jour des rvlations, et nous
parlerons  coup sr.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Je ne suis sensible qu' l'argent.

[Illustration.]









End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
L'ILLUSTRATION, NO. 0006, 8 AVRIL 1843 ***

***** This file should be named 34516-8.txt or 34516-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/4/5/1/34516/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
