The Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola

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Title: Les trois villes: Rome

Author: mile Zola

Release Date: December 1, 2010 [EBook #34528]
[Last updated: August 17, 2017]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES TROIS VILLES

ROME

PAR

MILE ZOLA

DOUZIME MILLE

PARIS
BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11

1896
Tous droits rservs.




ROME




I


Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards, entre Pise et
Civita-Vecchia, et il allait tre neuf heures du matin, lorsque l'abb
Pierre Froment, aprs un dur voyage de vingt-cinq heures, dbarqua enfin
 Rome. Il n'avait emport qu'une valise, il sauta vivement du wagon, au
milieu de la bousculade de l'arrive, cartant les porteurs qui
s'empressaient, se chargeant lui-mme de son lger bagage, dans la hte
qu'il prouvait d'tre arriv, de se sentir seul et de voir. Et, tout de
suite, devant la Gare, sur la place des Cinq-Cents, tant mont dans une
des petites voitures dcouvertes, ranges le long du trottoir, il posa
la valise prs de lui, aprs avoir donn l'adresse au cocher:

--Via Giulia, palazzo Boccanera.

C'tait un lundi, le 3 septembre, par une matine de ciel clair, d'une
douceur, d'une lgret dlicieuses. Le cocher, un petit homme rond, aux
yeux brillants, aux dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant
un prtre franais,  l'accent. Il fouetta son maigre cheval, la voiture
partit avec la vive allure de ces fiacres romains, si propres, si gais.
Mais, presque aussitt, aprs avoir long les verdures du petit square,
arriv sur la place des Thermes, il se retourna, souriant toujours,
dsignant de son fouet des ruines.

--Les Thermes de Diocltien, dit-il en un mauvais franais de cocher
obligeant, dsireux de plaire aux trangers, pour s'assurer leur
clientle.

Des hauteurs du Viminal, o se trouve la Gare, la voiture descendit au
grand trot la pente raide de la rue Nationale. Et, ds lors, il ne cessa
plus, il tourna la tte  chaque monument, le montra du mme geste. Dans
ce bout de large voie, il n'y avait que des btisses neuves. Sur la
droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, en haut desquels
s'allongeait un interminable btiment jaune et nu, couvent ou caserne.

--Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.

Pierre, depuis une semaine que son voyage tait dcid, passait les
jours  tudier la topographie de Rome sur des plans et dans des livres.
Aussi aurait-il pu se diriger, sans avoir  demander son chemin, et les
explications le trouvaient prvenu. Ce qui le droutait pourtant,
c'taient ces pentes soudaines, ces continuelles collines qui tagent en
terrasses certains quartiers. Mais la voix du cocher se haussa, bien
qu'un peu ironique, et le mouvement de son fouet se fit plus ample,
lorsque, sur la gauche, il nomma une immense construction, frache et
crayeuse encore, tout un pt gigantesque de pierres, surcharg de
sculptures, de frontons et de statues.

--La Banque Nationale.

Plus bas, comme la voiture tournait sur une place triangulaire, Pierre,
qui levait les yeux, fut ravi en apercevant, trs haut, support par un
grand mur lisse, un jardin suspendu, d'o se dressait, dans le ciel
limpide, l'lgant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire. Il
sentit toute la fiert et toute la grce de Rome.

--La villa Aldobrandini.

Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui acheva de le
passionner. La rue faisait de nouveau un coude brusque, lorsque, dans
l'angle, une troue de lumire se produisait. C'tait, en contre-bas,
une place blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante
poussire d'or; et, dans cette gloire matinale, s'rigeait une colonne
de marbre gante, toute dore du ct o l'astre la baignait  son
lever, depuis des sicles. Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma,
car il ne se l'tait pas imagine ainsi, dans ce trou d'blouissement,
au milieu des ombres voisines.

--La colonne Trajane.

Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernire fois. Et ce
furent encore des noms jets, au trot vit du cheval: le palais Colonna,
dont le jardin est bord de maigres cyprs; le palais Torlonia,  demi
ventr pour les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et
redoutable, avec ses murs crnels, sa svrit tragique de forteresse
du moyen ge, oublie l dans la vie bourgeoise d'aujourd'hui. La
surprise de Pierre augmentait, devant l'aspect inattendu des choses.
Mais le coup fut rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui
indiqua triomphalement le Corso, une longue rue troite,  peine aussi
large que notre rue Saint-Honor, blanche de soleil  gauche, noire
d'ombre  droite, et au bout de laquelle la lointaine place du Peuple
faisait comme une toile de lumire: tait-ce donc l le coeur de la
ville, la promenade clbre, la voie vivante o affluait tout le sang
de Rome?

Dj la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel, qui continue
la rue Nationale, les deux troues dont on a coup l'ancienne cit de
part en part, de la Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du
Ges tait toute blonde de gaiet matinale. Puis, entre l'glise et le
lourd palais Altieri, qu'on n'avait point os jeter bas, la rue
s'tranglait, on entrait dans une ombre humide, glaciale. Et, au del,
devant la faade du Ges, sur la place, le soleil recommenait,
clatant, droulant ses nappes dores; tandis qu'au loin, au fond de la
rue d'Aracoeli, noye d'ombre galement, des palmiers ensoleills
apparaissaient.

--Le Capitole, l-bas, dit le cocher.

Le prtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la tache verte, au bout
du tnbreux couloir. Il tait pntr comme d'un frisson par ces
alternatives soudaines de chaude lumire et d'ombre froide. Devant le
palais de Venise, devant le Ges, il lui avait sembl que toute la nuit
des jours anciens lui glaait les paules; puis, c'tait,  chaque
place,  chaque largissement des voies nouvelles, une rentre dans la
lumire, dans la douceur gaie et tide de la vie. Les coups de soleil
jaune tombaient des toitures, dcoupaient nettement les ombres
violtres. Entre les faades, on apercevait des bandes de ciel trs bleu
et trs doux. Et il trouvait  l'air qu'il respirait un got spcial,
encore indtermin, un got de fruit qui augmentait en lui la fivre de
l'arrive.

Malgr son irrgularit, c'est une fort belle voie moderne que le cours
Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait se croire dans une grande ville
quelconque, aux vastes btisses de rapport. Mais, quand il passa devant
la Chancellerie, le chef-d'oeuvre de Bramante, le monument type de la
Renaissance romaine, son tonnement revint, son esprit retourna aux
palais qu'il venait dj d'entrevoir,  cette architecture nue,
colossale et lourde, ces immenses cubes de pierre, pareils  des
hpitaux ou  des prisons. Jamais il ne se serait imagin ainsi les
fameux palais romains, sans grce ni fantaisie, sans magnificence
extrieure. C'tait videmment fort beau, il finirait par comprendre,
mais il devrait y rflchir.

Brusquement, la voiture quitta le populeux cours Victor-Emmanuel,
pntra dans des ruelles tortueuses, o elle avait peine  passer. Le
calme s'tait fait, le dsert, la vieille ville endormie et glaciale, au
sortir du clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se
rappela les plans consults, il se dit qu'il approchait de la via
Giulia; et sa curiosit qui avait grandi, s'accrut alors jusqu' le
faire souffrir, dsespr de ne pas en voir, de ne pas en savoir tout de
suite davantage. Dans l'tat de fivre o il tait depuis son dpart,
les tonnements qu'il prouvait  ne pas trouver les choses telles qu'il
les avait attendues, les chocs que venait de recevoir son imagination,
aggravaient sa passion, le jetaient au dsir aigu et immdiat de se
contenter. Neuf heures sonnaient  peine, il avait toute la matine pour
se prsenter au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas conduire
sur-le-champ  l'endroit classique, au sommet d'o l'on voyait Rome
entire, tale sur les sept collines? Quand cette pense fut entre en
lui, elle le tortura, il finit par cder.

Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever, pour lui
crier la nouvelle adresse:

--A San Pietro in Montorio.

D'abord, l'homme s'tonna, parut ne pas comprendre. D'un signe de son
fouet, il indiqua que c'tait l-bas, au loin. Enfin, comme le prtre
insistait, il se remit  sourire complaisamment, avec un branle amical
de la tte. Bon, bon! il voulait bien, lui.

Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu du ddale des
rues troites. On en suivit une, trangle entre de hauts murs, o le
jour descendait comme au fond d'une tranche. Puis, au bout, il y eut
une rentre soudaine en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique
pont de Sixte IV, tandis qu' droite et  gauche s'tendaient les
nouveaux quais, dans le ravage et les pltres neufs des constructions
rcentes. De l'autre ct, le Transtvre lui aussi tait ventr; et la
voiture monta la pente du Janicule, par une voie large qui portait, sur
de grandes plaques, le nom de Garibaldi. Une dernire fois, le cocher
eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie triomphale.

--Via Garibaldi.

Le cheval avait d ralentir le pas, et Pierre, pris d'une impatience
enfantine, se retournait pour voir,  mesure que la ville, derrire lui,
s'tendait et se dcouvrait davantage. La monte tait longue, des
quartiers surgissaient toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis,
dans l'motion croissante qui faisait battre son coeur, il trouva qu'il
gtait la satisfaction de son dsir, en l'miettant ainsi,  cette
conqute lente et partielle de l'horizon. Il voulait recevoir le coup en
plein front, Rome entire vue d'un regard, la ville sainte ramasse,
embrasse d'une seule treinte. Et il eut la force de ne plus se
retourner, malgr l'lan de tout son tre.

En haut, il y a une vaste terrasse. L'glise San Pietro in Montorio se
trouve l,  l'endroit o saint Pierre, dit-on, fut crucifi. La place
est nue et rousse, cuite par les grands soleils d't; pendant qu'un peu
plus loin, derrire, les eaux claires et grondantes de l'Acqua Paola
tombent  gros bouillons des trois vasques de la fontaine monumentale,
dans une ternelle fracheur. Et, le long du parapet qui borde la
terrasse,  pic sur le Transtvre, s'alignent toujours des touristes,
des Anglais minces, des Allemands carrs, bants d'admiration
traditionnelle, leur Guide  la main, qu'ils consultent, pour
reconnatre les monuments.

Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise sur la
banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui alla se ranger prs
des autres fiacres et qui resta philosophiquement sur son sige, au
plein soleil, la tte basse comme son cheval, tous deux rsigns
d'avance  la longue station accoutume.

Et Pierre, dj, regardait de toute sa vue, de toute son me, debout
contre le parapet, dans son troite soutane noire, les mains nues et
serres nerveusement, brlantes de sa fivre. Rome, Rome! la Ville des
Csars, la Ville des Papes, la Ville ternelle qui deux fois a conquis
le monde, la Ville prdestine du rve ardent qu'il faisait depuis des
mois! elle tait l enfin, il la voyait! Des orages, les jours
prcdents, avaient abattu les grandes chaleurs d'aot. Cette admirable
matine de septembre frachissait dans le bleu lger du ciel sans tache,
infini. Et c'tait une Rome noye de douceur, une Rome du songe, qui
semblait s'vaporer au clair soleil matinal. Une fine brume bleutre
flottait sur les toits des bas quartiers, mais  peine sensible, d'une
dlicatesse de gaze; tandis que la Campagne immense, les monts lointains
se perdaient dans du rose ple. Il ne distingua rien d'abord, il ne
voulait s'arrter  aucun dtail, il se donnait  Rome entire, au
colosse vivant, couch l devant lui, sur ce sol fait de la poussire
des gnrations. Chaque sicle en avait renouvel la gloire, comme sous
la sve d'une immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui
faisait battre son coeur plus fort,  grands coups, dans cette premire
rencontre, c'tait qu'il trouvait Rome telle qu'il la dsirait, matinale
et rajeunie, d'une gaiet envole, immatrielle presque, toute souriante
de l'espoir d'une vie nouvelle,  cette aube si pure d'un beau jour.

Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon sublime, les mains
toujours serres et brlantes, revcut en quelques minutes les trois
dernires annes de sa vie. Ah! quelle anne terrible, la premire,
celle qu'il avait passe au fond de sa petite maison de Neuilly, portes
et fentres closes, terr l comme un animal bless qui agonise! Il
revenait de Lourdes l'me morte, le coeur sanglant, n'ayant plus en lui
que de la cendre. Le silence et la nuit s'taient faits sur les ruines
de son amour et de sa foi. Des jours et des jours s'coulrent, sans
qu'il entendt ses veines battre, sans qu'une lueur se levt, clairant
les tnbres de son abandon. Il vivait machinalement, il attendait
d'avoir le courage de se reprendre  l'existence, au nom de la raison
souveraine, qui lui avait fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'tait-il
pas plus rsistant et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie
tranquillement  ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait de quitter
la soutane, fidle  un amour unique et par dgot du parjure, pourquoi
ne se donnait-il pas pour besogne quelque science permise  un prtre,
l'astronomie ou l'archologie? Mais quelqu'un pleurait en lui, sa mre
sans doute, une immense tendresse perdue que rien n'avait assouvie
encore, qui se dsesprait sans fin de ne pouvoir se contenter. C'tait
la continuelle souffrance de sa solitude, la plaie reste vive, dans la
haute dignit de sa raison reconquise.

Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le hasard le mit
en relations avec un vieux prtre, l'abb Rose, vicaire 
Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine. Il alla le voir, au
fond du rez-de-chausse humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois
pices transformes en asile, pour les petits enfants abandonns, qu'il
ramassait dans les rues voisines. Et, ds ce moment, sa vie changea, un
intrt nouveau et tout-puissant y tait entr, il devint l'aide peu 
peu passionn du vieux prtre. Le chemin tait long, de Neuilly  la rue
de Charonne. D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine. Puis, il
se drangea tous les jours, il partait le matin pour ne rentrer que le
soir. Les trois pices ne suffisant plus, il avait lou le premier
tage, il s'y tait rserv une chambre, o il finit par coucher
souvent; et toutes ses petites rentes passaient l, dans ce secours
immdiat donn  l'enfance pauvre; et le vieux prtre, ravi, touch aux
larmes de ce jeune dvouement qui lui tombait du ciel, l'embrassait en
pleurant, l'appelait l'enfant du bon Dieu.

La misre, la sclrate et abominable misre, Pierre alors la connut,
vcut chez elle, avec elle, pendant deux annes. Cela commena par ces
petits tres qu'il ramassait sur le trottoir, que la charit des voisins
lui amenait, maintenant que l'asile tait connu du quartier: des
garonnets, des fillettes, des tout petits tombs  la rue, pendant que
les pres et les mres travaillaient, buvaient ou mouraient. Souvent le
pre avait disparu, la mre se prostituait, l'ivrognerie et la dbauche
taient entres au logis avec le chmage; et c'tait la niche au
ruisseau, les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pav, les
autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue de Charonne,
sous les roues d'un fardier, il avait retir deux petits garons, deux
frres, qui ne purent mme lui donner une adresse, venus ils ne savaient
d'o. Un autre soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un
petit ange blond de trois ans  peine, trouve sur un banc, et qui
pleurait, en disant que sa maman l'avait laisse l. Et, plus tard,
forcment, de ces maigres et pitoyables oiseaux culbuts du nid, il
remonta aux parents, il fut amen  pntrer de la rue dans les bouges,
s'engageant chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en
connatre toute l'pouvantable horreur, le coeur saignant, perdu
d'angoisse terrifie et de charit vaine.

Ah! la dolente cit de la misre, l'abme sans fond de la dchance et
de la souffrance humaines, quels voyages effroyables il y fit, pendant
ces deux annes qui bouleversrent son tre! Dans ce quartier
Sainte-Marguerite, au sein mme de ce faubourg Saint-Antoine si actif,
si courageux  la besogne, il dcouvrit des maisons sordides, des
ruelles entires de masures sans jour, sans air, d'une humidit de cave,
o croupissait, o agonisait, empoisonne, toute une population de
misrables. Le long de l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les
ordures amasses. A chaque tage, recommenait le mme dnuement, tomb
 la salet,  la promiscuit la plus basse. Des vitres manquaient, le
vent faisait rage, la pluie entrait  flots. Beaucoup couchaient sur le
carreau nu, sans jamais se dvtir. Pas de meubles, pas de linge, une
vie de bte qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de
l'instinct et de la rencontre. L dedans, en tas, tous les sexes, tous
les ges, l'humanit revenue  l'animalit par la dpossession de
l'indispensable, par une indigence telle, qu'on s'y disputait  coups de
dents les miettes balayes de la table des riches. Et le pis y tait
cette dgradation de la crature humaine, non plus le libre sauvage qui
allait nu, chassant et mangeant sa proie dans les forts primitives,
mais l'homme civilis retourn  la brute, avec toutes les tares de sa
dchance, souill, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des
raffinements d'une cit reine du monde.

Pierre, dans chaque mnage, retrouvait la mme histoire. Au dbut, il y
avait eu de la jeunesse, de la gaiet, la loi du travail accepte
courageusement. Puis, la lassitude tait venue: toujours travailler pour
ne jamais tre riche,  quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir
d'avoir sa part de bonheur, la femme s'tait relche des soins du
mnage, buvant elle aussi parfois, laissant les enfants pousser au
hasard. Le milieu dplorable, l'ignorance et l'entassement avaient fait
le reste. Plus souvent encore, le chmage tait le grand coupable: il ne
se contente pas de vider le tiroir aux conomies, il puise le courage,
il habitue  la paresse. Pendant des semaines, les ateliers se vident,
les bras deviennent mous. Impossible, dans ce Paris si enfivr
d'action, de trouver la moindre besogne  faire. Le soir, l'homme rentre
en pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas mme russi 
tre accept pour balayer les rues, car l'emploi est recherch, il y
faut des protections. N'est-ce pas monstrueux, sur ce pav de la grande
ville o resplendissent, o retentissent les millions, un homme qui
cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, et qui ne mange
pas? La femme ne mange pas, les enfants ne mangent pas. Alors, c'tait
la famine noire, l'abrutissement, puis la rvolte, tous les liens
sociaux rompus, sous cette affreuse injustice de pauvres tres que leur
faiblesse condamnait  la mort. Et le vieil ouvrier, celui dont
cinquante annes de dur labeur avaient us les membres, sans qu'il pt
mettre un sou de ct, sur quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir,
au fond de quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de
marteau, comme une bte de somme fourbue, le jour o, ne travaillant
plus, il ne mangeait plus? Presque tous allaient mourir  l'hpital.
D'autres disparaissaient, ignors, emports dans le flot boueux de la
rue. Un matin, au fond d'une hutte infme, sur de la paille pourrie,
Pierre en dcouvrit un, mort de faim, oubli l depuis une semaine, et
dont les rats avaient dvor le visage.

Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa piti dborda. L'hiver, les
souffrances des misrables deviennent atroces, dans les taudis sans feu,
o la neige entre par les fentes. La Seine charrie, le sol est couvert
de glace, toutes sortes d'industries sont forces de chmer. Dans les
cits des chiffonniers, rduits au repos, des bandes de gamins s'en vont
pieds nus, vtus  peine, affams et toussant, emports par de brusques
rafales de phtisie. Il trouvait des familles, des femmes avec des cinq
et six enfants, blottis en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas
mang depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le
premier, il pntra, au fond d'une alle sombre, dans la chambre
d'pouvante, o une mre venait de se suicider avec ses cinq petits, de
dsespoir et de faim, un drame de la misre dont tout Paris allait
frissonner pendant quelques heures. Plus un meuble, plus un linge, tout
avait d tre vendu, pice  pice, chez le brocanteur voisin. Rien que
le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse  moiti vide,
la mre tait tombe en allaitant son dernier n, un nourrisson de trois
mois; et une goutte de sang perlait au bout du sein, vers lequel se
tendaient les lvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans
et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi l leur ternel
sommeil, cte  cte; tandis que, des deux garons, plus gs, l'un
s'tait ananti, la tte entre les mains, accroupi contre le mur,
pendant que l'autre avait agonis par terre, en se dbattant, comme s'il
s'tait tran sur les genoux, pour ouvrir la fentre. Des voisins
accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une lente ruine, le
pre ne trouvant pas de travail, glissant  la boisson peut-tre, le
propritaire las d'attendre, menaant le mnage d'expulsion, et la mre
perdant la tte, voulant mourir, dcidant sa niche  mourir avec elle,
pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait vainement le pav.
Comme le commissaire arrivait pour les constatations, ce misrable
rentra; et, quand il eut vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi
qu'un boeuf assomm, il se mit  hurler d'une plainte incessante, un tel
cri de mort, que toute la rue terrifie en pleurait.

Ce cri horrible de race condamne qui s'achve dans l'abandon et dans la
faim, Pierre l'avait emport au fond de ses oreilles, au fond de son
coeur; et il ne put manger, il ne put s'endormir, ce soir-l. tait-ce
possible, une abomination pareille, un dnuement si complet, la misre
noire aboutissant  la mort, au milieu de ce grand Paris regorgeant de
richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions  la
rue? Quoi! d'un ct de si grosses fortunes, tant d'inutiles caprices
satisfaits, des vies combles de tous les bonheurs! de l'autre, une
pauvret acharne, pas mme du pain, aucune esprance, les mres se
tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles n'avaient plus  donner que
le sang de leurs mamelles taries! Et une rvolte le souleva, il eut un
instant conscience de l'inutilit drisoire de la charit. A quoi bon
faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des secours aux
parents, prolonger les souffrances des vieux? L'difice social tait
pourri  la base, tout allait crouler dans la boue et dans le sang.
Seul, un grand acte de justice pouvait balayer l'ancien monde, pour
reconstruire le nouveau. Et,  cette minute, il sentit si nettement la
cassure irrparable, le mal sans remde, le chancre de la misre
srement mortel, qu'il comprit les violents, prt lui-mme  accepter
l'ouragan dvastateur et purificateur, la terre rgnre par le fer et
le feu, comme autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie
pour assainir les villes maudites.

Mais l'abb Rose, ce soir-l, en l'entendant sangloter, monta le gronder
paternellement. C'tait un saint, d'une douceur et d'un espoir infinis.
Dsesprer, grand Dieu! quand l'vangile tait l! Est-ce que la divine
maxime: Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du
monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, si grand que
ft le mal, on en viendrait tout de mme bien vite  bout, le jour o
l'on retournerait en arrire,  l'poque d'humilit, de simplicit et de
puret, lorsque les chrtiens vivaient en frres innocents. Quelle
dlicieuse peinture il faisait de la socit vanglique, dont il
voquait le renouveau avec une gaiet tranquille, comme si elle devait
se raliser le lendemain! Et Pierre finit par sourire, par se plaire 
ce beau conte consolateur, dans son besoin d'chapper au cauchemar
affreux de la journe. Ils causrent trs tard, ils reprirent les jours
suivants ce sujet de conversation que le vieux prtre chrissait,
abondant toujours en nouveaux dtails, parlant du rgne prochain de
l'amour et de la justice, avec la conviction touchante d'un brave homme
qui tait certain de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.

Alors, chez Pierre, une volution nouvelle se fit. La pratique de la
charit, dans ce quartier pauvre, l'avait amen  un attendrissement
immense: son coeur dfaillait, perdu, meurtri de cette misre qu'il
dsesprait de jamais gurir. Et, sous ce rveil du sentiment, il
sentait parfois cder sa raison, il retournait  son enfance,  ce
besoin d'universelle tendresse que sa mre avait mis en lui, imaginant
des soulagements chimriques, attendant une aide des puissances
inconnues. Puis, sa crainte, sa haine de la brutalit des faits, acheva
de le jeter au dsir croissant du salut par l'amour. Il tait grand
temps de conjurer l'effroyable catastrophe invitable, la guerre
fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamn 
disparatre sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction o il tait
que l'injustice se trouvait  son comble, que l'heure vengeresse allait
sonner o les pauvres forceraient les riches au partage, il se plut ds
lors  rver une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les
hommes, le retour  la morale pure de l'vangile, telle que Jsus
l'avait prche. D'abord, des doutes le torturrent: tait-ce possible,
ce rajeunissement de l'antique catholicisme, allait-on pouvoir le
ramener  la jeunesse,  la candeur du christianisme primitif? Il
s'tait mis  l'tude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en
plus pour cette grosse question du socialisme catholique, qui justement
menait grand bruit depuis quelques annes; et, dans son amour
frissonnant des misrables, prpar comme il l'tait au miracle de la
fraternit, il perdait peu  peu les scrupules de son intelligence, il
se persuadait que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter
l'humanit souffrante. Enfin, cela se formula nettement dans son esprit,
en cette certitude que le catholicisme, pur, ramen  ses origines,
pouvait tre l'unique pacte, la loi suprme qui sauverait la socit
actuelle, en conjurant la crise sanglante dont elle tait menace. Deux
annes auparavant, lorsqu'il avait quitt Lourdes, rvolt par toute
cette basse idoltrie, la foi morte  jamais et l'me inquite pourtant
devant l'ternel besoin du divin qui tourmente la crature, un cri tait
mont en lui, du plus profond de son tre: une religion nouvelle! une
religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'tait cette religion nouvelle, ou
plutt cette religion renouvele, qu'il croyait avoir dcouverte, dans
un but de salut social, utilisant pour le bonheur humain la seule
autorit morale debout, la lointaine organisation du plus admirable
outil qu'on ait jamais forg pour le gouvernement des peuples.

Durant cette priode de lente formation que Pierre traversa, deux
hommes, en dehors de l'abb Rose, eurent une grande influence sur lui.
Une bonne oeuvre l'avait mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un
vque, dont le pape venait de faire un cardinal, en rcompense de toute
une vie d'admirable charit, malgr la sourde opposition de son
entourage qui flairait chez le prlat franais un esprit libre,
gouvernant en pre son diocse; et Pierre s'enflamma davantage au
contact de cet aptre, de ce pasteur d'mes, un de ces chefs simples et
bons, tels qu'il les souhaitait  la communaut future. Mais la
rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, dans des
associations catholiques d'ouvriers, fut encore plus dcisive pour son
apostolat. Le vicomte, un bel homme, d'allures militaires,  la face
longue et noble, gte par un nez cass et trop petit, ce qui semblait
indiquer l'chec final d'une nature mal d'aplomb, tait un des
agitateurs les plus actifs du socialisme catholique franais. Il
possdait de grands domaines, une grande fortune, bien qu'on racontt
que des entreprises agricoles malheureuses lui en avaient emport dj
prs de la moiti. Dans son dpartement, il s'tait efforc d'installer
des fermes modles, o il avait appliqu ses ides en matire de
socialisme chrtien; et il ne semblait gure, non plus, que le succs
l'encouraget. Seulement, cela lui avait servi  se faire nommer dput,
et il parlait  la Chambre, il y exposait le programme du parti, en
longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur infatigable, il
conduisait des plerinages  Rome, il prsidait des runions, faisait
des confrences, se donnait surtout au peuple, dont la conqute,
disait-il dans l'intimit, pouvait seule assurer le triomphe de
l'glise. Et il eut de la sorte une action considrable sur Pierre, qui
admirait navement en lui les qualits dont il se sentait dpourvu, un
esprit d'organisation, une volont militante un peu brouillonne, tout
entire applique  recrer en France la socit chrtienne. Le jeune
prtre apprit beaucoup dans sa frquentation, mais il resta quand mme
le sentimental, le rveur dont l'envole, ddaigneuse des ncessits
politiques, allait droit  la cit future du bonheur universel; tandis
que le vicomte avait la prtention d'achever la ruine de l'ide librale
de 89, en utilisant, pour le retour au pass, la dsillusion et la
colre de la dmocratie.

Pierre passa des mois enchants. Jamais nophyte n'avait vcu si
absolument pour le bonheur des autres. Il fut tout amour, il brla de la
passion de son apostolat. Ce peuple misrable qu'il visitait, ces hommes
sans travail, ces mres, ces enfants sans pain, le jetaient  la
certitude de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait natre,
pour faire cesser une injustice dont le monde rvolt allait violemment
mourir; et cette intervention du divin, cette renaissance du
christianisme primitif, il tait rsolu  y travailler,  la hter de
toutes les forces de son tre. Sa foi catholique restait morte, il ne
croyait toujours pas aux dogmes, aux mystres, aux miracles. Mais un
espoir lui suffisait, celui que l'glise pt encore faire du bien, en
prenant en main l'irrsistible mouvement dmocratique moderne, afin
d'viter aux nations la catastrophe sociale menaante. Son me s'tait
calme, depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'vangile au
coeur du peuple affam et grondant des faubourgs. Il agissait, il
souffrait moins de l'affreux nant qu'il avait rapport de Lourdes; et,
comme il ne s'interrogeait plus, l'angoisse de l'incertitude ne le
dvorait plus. C'tait avec la srnit d'un simple devoir accompli
qu'il continuait  dire sa messe. Mme il finissait par penser que le
mystre qu'il clbrait ainsi, que tous les mystres et tous les dogmes
n'taient en somme que des symboles, des rites ncessaires  l'enfance
de l'humanit, et dont on se dbarrasserait plus tard, lorsque
l'humanit grandie, pure, instruite, pourrait supporter l'clat de la
vrit nue.

Et Pierre, dans son zle d'tre utile, dans sa passion de crier tout
haut sa croyance, s'tait trouv un matin  sa table, crivant un livre.
Cela tait venu naturellement, ce livre sortait de lui comme un appel de
son coeur, en dehors de toute ide littraire. Le titre, une nuit qu'il
ne dormait pas, avait brusquement flamboy, dans les tnbres: _la Rome
nouvelle_. Et cela disait tout, car n'tait-ce pas de Rome, l'ternelle
et la sainte, que devait partir le rachat des peuples? L'unique autorit
existante se trouvait l, le rajeunissement ne pouvait natre que de la
terre sacre o avait pouss le vieux chne catholique. En deux mois, il
crivit ce livre, qu'il prparait depuis un an sans en avoir conscience,
par ses tudes sur le socialisme contemporain. C'tait en lui comme un
bouillonnement de pote, il lui semblait parfois rver ces pages, tandis
qu'une voix intrieure et lointaine les lui dictait. Souvent, lorsqu'il
lisait au vicomte Philibert de la Choue les lignes crites la veille,
celui-ci les approuvait vivement, au point de vue de la propagande, en
disant que le peuple avait besoin d'tre mu pour tre entran, et
qu'il aurait fallu aussi composer des chansons pieuses, amusantes
pourtant, qu'on aurait chantes dans les ateliers. Quant  monseigneur
Bergerot, sans examiner le livre au point de vue du dogme, il fut touch
profondment du souffle ardent de charit qui sortait de chaque page, il
commit mme l'imprudence d'crire une lettre approbative  l'auteur, en
l'autorisant  la mettre comme prface en tte de l'oeuvre. Et c'tait
cette oeuvre, publie en juin, que la congrgation de l'Index allait
frapper d'interdiction, c'tait pour la dfense de cette oeuvre que le
jeune prtre venait d'accourir  Rome, plein de surprise et
d'enthousiasme, tout enflamm du dsir de faire triompher sa foi, rsolu
 plaider sa cause lui-mme devant le Saint-Pre, dont il tait
convaincu d'avoir exprim simplement les ides.

Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois annes dernires, il n'avait
pas boug, debout contre le parapet, devant cette Rome tant rve et
tant souhaite. Derrire lui, des arrives et des dparts brusques de
voitures se succdaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds
dfilaient, aprs avoir donn  l'horizon classique les cinq minutes
marques dans le Guide; tandis que le cocher et le cheval de son fiacre
attendaient complaisamment, la tte basse sous le grand soleil, qui
chauffait la valise reste seule sur la banquette. Et lui semblait
s'tre aminci encore, dans sa soutane noire, comme lanc, immobile et
fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait maigri aprs Lourdes,
son visage s'tait fondu. Depuis que sa mre l'emportait de nouveau, le
grand front droit, la tour intellectuelle qu'il devait  son pre,
semblait dcrotre, pendant que la bouche de bont, un peu forte, le
menton dlicat, d'une infinie tendresse, dominaient, disaient son me,
qui brlait aussi dans la flamme charitable des yeux.

Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la Rome de son
livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le rve! Si, d'abord,
l'ensemble l'avait saisi, dans la douceur un peu voile de l'admirable
matine, il distinguait maintenant des dtails, il s'arrtait  des
monuments. Et c'tait avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait
tous, pour les avoir longtemps tudis sur des plans et dans des
collections de photographies. L, sous ses pieds, le Transtvre
s'tendait, au bas du Janicule, avec le chaos de ses vieilles maisons
rougetres, dont les tuiles manges de soleil cachaient le cours du
Tibre. Il restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regarde
ainsi du haut de cette terrasse, comme nivele par cette vue  vol
d'oiseau,  peine bossue des sept fameuses collines, une houle presque
insensible au milieu de la mer largie des faades. L-bas,  droite,
se dtachant en violet sombre sur les lointains bleutres des monts
Albains, c'tait bien l'Aventin avec ses trois glises  demi caches
parmi des feuillages; et c'tait aussi le Palatin dcouronn, qu'une
ligne de cyprs bordait d'une frange noire. Le Coelius, derrire, se
perdait, ne montrait que les arbres de la villa Mattei, plis dans la
poussire d'or du soleil. Seuls, le mince clocher et les deux petits
dmes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, en
face et trs loin,  l'autre bout de la ville; tandis que, sur les
hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noye de lumire, qu'une confusion
de blocs blanchtres, stris de petites raies brunes, sans doute des
constructions rcentes, pareilles  une carrire de pierres abandonne.
Longtemps il chercha le Capitole, sans pouvoir le dcouvrir. Il dut
s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait bien le
campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, l-bas, cette tour carre,
si modeste, qu'elle se perdait au milieu des toitures environnantes. Et,
 gauche, le Quirinal venait ensuite, reconnaissable  la longue faade
du palais royal, cette faade d'hpital ou de caserne, d'un jaune dur,
plate et perce d'une infinit de fentres rgulires. Mais, comme il
achevait de se tourner, une soudaine vision l'immobilisa. En dehors de
la ville, au-dessus des arbres du jardin Corsini, le dme de
Saint-Pierre lui apparaissait. Il semblait pos sur la verdure; et, dans
le ciel d'un bleu pur, il tait lui-mme d'un bleu de ciel si lger,
qu'il se confondait avec l'azur infini. En haut, la lanterne de pierre
qui le surmonte, toute blanche et blouissante de clart, tait comme
suspendue.

Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans cesse d'un bout
de l'horizon  l'autre. Il s'attardait aux nobles dentelures,  la grce
fire des monts de la Sabine et des monts Albains, sems de villes, dont
la ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'tendait par
chappes immenses, nue et majestueuse, tel qu'un dsert de mort, d'un
vert glauque de mer stagnante; et il finit par distinguer la tour basse
et ronde du tombeau de Ccilia Metella, derrire lequel une mince ligne
ple indiquait l'antique voie Appienne. Des dbris d'aqueducs semaient
l'herbe rase, dans la poussire des mondes crouls. Et il ramenait ses
regards, et c'tait la ville de nouveau, le ple-mle des difices, au
petit bonheur de la rencontre. Ici, tout prs, il reconnaissait,  sa
loggia tourne vers le fleuve, l'norme cube fauve du palais Farnse.
Plus loin, cette coupole basse,  peine visible, devait tre celle du
Panthon. Puis, par sauts brusques, c'taient les murs reblanchis de
Saint-Paul hors les Murs, pareils  ceux d'une grange colossale, les
statues qui couronnent Saint-Jean de Latran, lgres,  peine grosses
comme des insectes; puis, le pullulement des dmes, celui du Ges, celui
de Saint-Charles, celui de Saint-Andr de la Valle, celui de Saint-Jean
des Florentins; puis, tant d'autres difices encore, resplendissants de
souvenirs, le Chteau Saint-Ange dont la statue tincelait, la villa
Mdicis qui dominait la ville entire, la terrasse du Pincio o
blanchissaient des marbres parmi des arbres rares, les grands ombrages
de la villa Borghse, au loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes.
Vainement il chercha le Colise. Le petit vent du nord qui soufflait,
trs doux, commenait pourtant  dissiper les bues matinales. Sur les
lointains vaporeux, des quartiers entiers se dgageaient avec vigueur,
tels que des promontoires, dans une mer ensoleille.  et l, parmi
l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille blanche
clatait, une range de vitres jetait des flammes, un jardin talait une
tache noire, d'une puissance de coloration surprenante. Et le reste, le
ple-mle des rues, des places, les lots sans fin, sems en tous sens,
s'emmlaient, s'effaaient dans la gloire vivante du soleil, tandis que
de hautes fumes blanches, montes des toits, traversaient avec lenteur
l'infinie puret du ciel.

Mais bientt Pierre, par un secret instinct, ne s'intressa plus qu'
trois points de l'horizon immense. L-bas, la ligne de cyprs minces qui
frangeait de noir la hauteur du Palatin, l'motionnait; il n'apercevait,
derrire, que le vide, les palais des Csars avaient disparu, crouls,
rass par le temps; et il les voquait, il croyait les voir se dresser
comme des fantmes d'or, vagues et tremblants, dans la pourpre de la
matine splendide. Puis, ses regards retournaient  Saint-Pierre; et l
le dme tait debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait
tre  ct, coll au flanc du colosse; et il le trouvait triomphal,
couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui apparaissait comme le
roi gant, rgnant sur la ville, vu de partout, ternellement. Puis, il
reportait les yeux en face, vers l'autre mont, au Quirinal, o le palais
du roi ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonne
de jaune. Et toute l'histoire sculaire de Rome, avec ses continuels
bouleversements, ses rsurrections successives, tait l pour lui, dans
ce triangle symbolique, dans ces trois sommets qui se regardaient,
par-dessus le Tibre: la Rome antique panouissant, en un entassement de
palais et de temples, la fleur monstrueuse de la puissance et de la
splendeur impriales; la Rome papale, victorieuse au moyen ge,
matresse du monde, faisant peser sur la chrtient cette glise
colossale de la beaut reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il
ignorait, qu'il avait nglige, dont le palais royal, si nu, si froid,
lui donnait une pauvre ide, l'ide d'une tentative bureaucratique et
fcheuse, d'un essai de modernit sacrilge sur une cit  part, qu'il
aurait fallu laisser au rve de l'avenir. Cette sensation presque
pnible d'un prsent importun, il l'cartait, il ne voulait pas
s'arrter  tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, en
construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement prs de
Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome nouvelle,  lui, il l'avait
rve, et il la rvait encore, mme en face du Palatin ananti dans la
poussire des sicles, du dme de Saint-Pierre dont la grande ombre
endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait  neuf et repeint,
rgnant bourgeoisement sur les quartiers nouveaux qui pullulaient de
toutes parts, ventrant la vieille ville aux toits roux, clatante sous
le clair soleil matinal.

_La Rome nouvelle_, le titre de son livre se remit  flamboyer devant
Pierre, et une autre songerie l'emporta, il revcut son livre, aprs
avoir revcu sa vie. Il l'avait crit d'enthousiasme, utilisant les
notes amasses au hasard; et la division en trois parties s'tait tout
de suite impose: le pass, le prsent, l'avenir.

Le pass, c'tait l'extraordinaire histoire du christianisme primitif,
de la lente volution qui avait fait de ce christianisme le catholicisme
actuel. Il dmontrait que, sous toute volution religieuse, se cache une
question conomique, et qu'en somme l'ternel mal, l'ternelle lutte n'a
jamais t qu'entre le pauvre et le riche. Chez les Juifs, immdiatement
aprs la vie nomade, lorsqu'ils ont conquis Chanaan et que la proprit
se cre, la lutte des classes clate. Il y a des riches et il y a des
pauvres: ds lors nat la question sociale. La transition avait t
brusque, l'tat de choses nouveau empira si rapidement, que les pauvres,
se rappelant encore l'ge d'or de la vie nomade, souffrirent et
rclamrent avec d'autant plus de violence. Jusqu' Jsus, les prophtes
ne sont que des rvolts, qui surgissent de la misre du peuple, qui
disent ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophtisent
tous les maux, en punition de leur injustice et de leur duret. Jsus
lui-mme n'est que le dernier d'eux, et il apparat comme la
revendication vivante du droit des pauvres. Les prophtes, socialistes
et anarchistes, avaient prch l'galit sociale, en demandant la
destruction du monde, s'il n'tait point juste Lui, apporte galement
aux misrables la haine du riche. Tout son enseignement est une menace
contre la richesse, contre la proprit; et, si l'on entendait par le
Royaume des cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternit sur cette
terre, il n'y aurait plus l qu'un retour  l'ge d'or de la vie
pastorale, que le rve de la communaut chrtienne, tel qu'il semble
avoir t ralis aprs lui, par ses disciples. Pendant les trois
premiers sicles, chaque glise a t un essai de communisme, une
vritable association, dont les membres possdaient tout en commun, hors
les femmes. Les apologistes et les premiers pres de l'glise en font
foi, le christianisme n'tait alors que la religion des humbles et des
pauvres, une dmocratie, un socialisme, en lutte contre la socit
romaine. Et, quand celle-ci s'croula, pourrie par l'argent, elle
succomba sous l'agio, les banques vreuses, les dsastres financiers,
plus encore que sous le flot des barbares et le sourd travail de
termites des chrtiens. La question d'argent est toujours  la base.
Aussi en eut-on une nouvelle preuve, lorsque le christianisme,
triomphant enfin, grce aux conditions historiques, sociales et
humaines, fut dclar religion d'tat. Pour assurer compltement sa
victoire, il se trouva forc de se mettre avec les riches et les
puissants; et il faut voir par quelles subtilits, quels sophismes, les
pres de l'glise en arrivent  dcouvrir dans l'vangile de Jsus la
dfense de la proprit. Il y avait l pour le christianisme une
ncessit politique de vie, il n'est devenu qu' ce prix le
catholicisme, l'universelle religion. Ds lors, la redoutable machine
s'rige, l'arme de conqute et de gouvernement: en haut, les puissants,
les riches, qui ont le devoir de partager avec les pauvres, mais qui
n'en font rien; en bas, les pauvres, les travailleurs,  qui l'on
enseigne la rsignation et l'obissance, en leur rservant le Royaume
futur, la compensation divine et ternelle. Monument admirable, qui a
dur des sicles, o tout est bti sur la promesse de l'au-del, sur
cette soif inextinguible d'immortalit et de justice dont l'homme est
dvor.

Cette premire partie de son livre, cette histoire du pass, Pierre
l'avait complte par une tude  grands traits du catholicisme jusqu'
nos jours. C'tait d'abord saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant 
Rome par un coup de gnie, venant raliser les oracles antiques qui
avaient prdit l'ternit du Capitole. Puis, c'taient les premiers
papes, de simples chefs d'associations funraires, c'tait le lent
avnement de la papaut toute-puissante, en continuelle lutte de
conqute dans le monde entier, s'efforant sans relche de satisfaire
son rve de domination universelle. Au moyen ge, avec les grands papes,
elle crut un instant toucher au but, tre la matresse souveraine des
peuples. La vrit absolue ne serait-ce pas le pape pontife et roi de la
terre, rgnant sur les mes et sur les corps de tous les hommes, comme
Dieu lui-mme, dont il est le reprsentant? Cette ambition totale et
dmesure, d'une logique parfaite, a t remplie par Auguste, empereur
et pontife, matre du monde; et, renaissant toujours des ruines de la
Rome antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hant les papes,
c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs veines. Mais le pouvoir
s'tant ddoubl aprs l'effondrement de l'empire romain, il fallut
partager, laisser  l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant
sur lui que le droit de le sacrer, par dlgation divine. Le peuple
tait  Dieu, le pape donnait le peuple  l'empereur, au nom de Dieu, et
pouvait le reprendre, pouvoir sans limite dont l'excommunication tait
l'arme terrible, souverainet suprieure qui acheminait la papaut  la
possession relle et dfinitive de l'empire. En somme, entre le pape et
l'empereur, l'ternelle querelle a t le peuple qu'ils se disputaient,
la masse inerte des humbles et des souffrants, le grand muet dont de
sourds grondements disaient seuls parfois l'ingurissable misre. On
disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et l'glise aidait
vraiment  la civilisation, rendait des services  l'humanit, rpandait
d'abondantes aumnes. Toujours, le rve ancien de la communaut
chrtienne revenait, au moins dans les couvents: un tiers des richesses
amasses pour le culte, un tiers pour les prtres, un tiers pour les
pauvres. N'tait-ce pas la vie simplifie, l'existence rendue possible
aux fidles sans dsirs terrestres, en attendant les satisfactions
inoues du ciel? Donnez-nous donc la terre entire, nous ferons ainsi
trois parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel ge d'or rgnera,
au milieu de la rsignation et de l'obissance de tous!

Mais Pierre montrait ensuite la papaut assaillie par les plus grands
dangers, au sortir de sa toute-puissance du moyen ge. La Renaissance
faillit l'emporter dans son luxe et son dbordement, dans le
bouillonnement de sve vivante jaillie de l'ternelle nature, mprise,
laisse pour morte pendant des sicles. Plus menaants encore taient
les sourds rveils du peuple, du grand muet, dont la langue semblait
commencer  se dlier. La Rforme avait clat comme une protestation de
la raison et de la justice, un rappel aux vrits mconnues de
l'vangile; et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la
rude dfense de l'Inquisition, le lent et obstin labeur du concile de
Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir temporel. Ce fut
alors l'entre de la papaut dans deux sicles de paix et d'effacement,
car les solides monarchies absolues qui s'taient partag l'Europe
pouvaient se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les foudres de
l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient plus le pape que
comme un matre de crmonie, charg de certains rites. Un
dsquilibrement s'tait produit dans la possession du peuple: si les
rois tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement
enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir  intervenir,
quelle que ft l'occasion, dans le gouvernement des tats. Jamais Rome
n'a t moins prs de raliser son rve sculaire de domination
universelle. Et, quand la Rvolution franaise clata, on put croire que
la proclamation des droits de l'homme allait tuer la papaut,
dpositaire du droit divin que Dieu lui avait dlgu sur les nations.
Aussi quelle inquitude premire, quelle colre, quelle dfense
dsespre, au Vatican, contre l'ide de libert, contre ce nouveau
credo de la raison libre et de l'humanit rentrant en possession
d'elle-mme! C'tait le dnouement apparent de la longue lutte entre
l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: l'empereur
disparaissait, et le peuple, libre dsormais de disposer de lui,
prtendait chapper au pape, solution imprvue o paraissait devoir
crouler tout l'antique chafaudage du catholicisme.

Pierre terminait ici la premire partie de son livre, par un rappel du
christianisme primitif, en face du catholicisme actuel, qui est le
triomphe des riches et des puissants. Cette socit romaine que Jsus
tait venu dtruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome
catholique ne l'a-t-elle pas rebtie,  travers les sicles, dans son
oeuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle triste ironie, quand
on constatait qu'aprs dix-huit cents ans d'vangile, le monde
s'effondrait de nouveau dans l'agio, les banques vreuses, les dsastres
financiers, dans cette effroyable injustice de quelques hommes gorgs de
richesses, parmi les milliers de leurs frres qui crevaient de faim!
Tout le salut des misrables tait  recommencer. Mais ces choses
terribles, Pierre les disait en des pages si adoucies de charit, si
noyes d'esprance, qu'elles y avaient perdu leur danger
rvolutionnaire. D'ailleurs, nulle part il n'attaquait le dogme. Son
livre n'tait que le cri d'un aptre, en sa forme sentimentale de pome,
o brlait l'unique amour du prochain.

Ensuite, venait la seconde partie de l'oeuvre, le prsent, l'tude de la
socit catholique actuelle. L, Pierre avait fait une peinture affreuse
de la misre des pauvres, de cette misre d'une grande ville, qu'il
connaissait, dont il saignait pour en avoir touch les plaies
empoisonnes. L'injustice ne se pouvait plus tolrer, la charit
devenait impuissante, la souffrance tait si pouvantable, que tout
espoir se mourait au coeur du peuple. Ce qui avait contribu  tuer la
foi en lui, n'tait-ce pas le spectacle monstrueux de la chrtient,
dont les abominations le corrompaient, l'affolaient de haine et de
vengeance? Et tout de suite, aprs ce tableau d'une civilisation
pourrie, en train de crouler, il reprenait l'histoire  la Rvolution
franaise,  l'immense esprance que l'ide de libert avait apporte au
monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, le grand parti libral,
s'tait charg de faire enfin le bonheur de tous. Mais le pis est que la
libert, dcidment, aprs un sicle d'exprience, ne semble pas avoir
donn aux dshrits plus de bonheur. Dans le domaine politique, une
dsillusion commence. En tout cas, si le troisime tat se dclare
satisfait, depuis qu'il rgne, le quatrime tat, les travailleurs,
souffrent toujours et continuent  rclamer leur part. On les a
proclams libres, on leur a octroy l'galit politique, et ce ne sont
en somme que des cadeaux drisoires, car ils n'ont, comme jadis, sous
leur servitude conomique, que la libert de mourir de faim. Toutes les
revendications socialistes sont nes de l, le problme terrifiant dont
la solution menace d'emporter la socit actuelle, s'est pos ds lors
entre le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du monde
antique, pour faire place au salariat, la rvolution fut immense; et,
certainement, l'ide chrtienne tait un des facteurs puissants qui ont
dtruit l'esclavage. Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat
par autre chose, peut-tre par la participation de l'ouvrier aux
bnfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il pas d'avoir
une action nouvelle? Cet avnement prochain et fatal de la dmocratie,
c'est une autre phase de l'histoire humaine qui s'ouvre, c'est la
socit de demain qui se cre. Et Rome ne pouvait se dsintresser, la
papaut allait avoir  prendre parti dans la querelle, si elle ne
voulait pas disparatre du monde, comme un rouage devenu dcidment
inutile.

De l naissait la lgitimit du socialisme catholique. Lorsque, de
toutes parts, les sectes socialistes se disputaient le bonheur du peuple
 coups de solutions, l'glise devait apporter la sienne. Et c'tait ici
que la Rome nouvelle apparaissait, et que l'volution s'largissait,
dans un renouveau d'esprance illimite. videmment, l'glise catholique
n'avait rien, en son principe, de contraire  une dmocratie. Il lui
suffirait mme de reprendre la tradition vanglique, de redevenir
l'glise des humbles et des pauvres, le jour o elle rtablirait
l'universelle communaut chrtienne. Elle est d'essence dmocratique, et
si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, lorsque le
christianisme est devenu le catholicisme, elle n'a fait qu'obir  la
ncessit de se dfendre pour vivre, en sacrifiant de sa puret
premire; de sorte qu'aujourd'hui, si elle abandonnait les classes
dirigeantes condamnes, pour retourner au petit peuple des misrables,
elle se rapprocherait simplement du Christ, elle se rajeunirait, se
purifierait des compromissions politiques qu'elle a d subir. En tous
temps, l'glise, sans renoncer en rien  son absolu, a su plier devant
les circonstances: elle rserve sa souverainet totale, elle tolre
simplement ce qu'elle ne peut empcher, elle attend avec patience, mme
pendant des sicles, la minute o elle redeviendra la matresse du
monde. Et, cette fois, la minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise
qui se prparait? De nouveau, toutes les puissances se disputent la
possession du peuple. Depuis que la libert et l'instruction ont fait de
lui une force, un tre de conscience et de volont rclamant sa part,
tous les gouvernants veulent le gagner, rgner par lui et mme avec lui,
s'il le faut. Le socialisme, voil l'avenir, le nouvel instrument de
rgne; et tous font du socialisme, les rois branls sur leur trne, les
chefs bourgeois des rpubliques inquites, les meneurs ambitieux qui
rvent du pouvoir. Tous sont d'accord que l'tat capitaliste est un
retour au monde paen, au march d'esclaves, tous parlent de briser
l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise soumise aux lois
de l'offre et de la demande, le salaire calcul sur le strict ncessaire
dont l'ouvrier a besoin pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux
grandissent, les travailleurs agonisent de famine et d'exaspration,
pendant qu'au-dessus de leurs ttes les discussions continuent, les
systmes se croisent, les bonnes volonts s'puisent  tenter des
remdes impuissants. C'est le pitinement sur place, l'effarement affol
des grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, le socialisme
catholique, aussi ardent que le socialisme rvolutionnaire, est entr 
son tour dans la bataille, en tchant de vaincre.

Alors, toute une tude suivait des longs efforts du socialisme
catholique, dans la chrtient entire. Ce qui frappait surtout, c'tait
que la lutte devenait plus vive et plus victorieuse, ds qu'elle se
livrait sur une terre de propagande, encore non conquise compltement au
christianisme. Par exemple, dans les nations o celui-ci se trouvait en
prsence du protestantisme, les prtres luttaient pour la vie avec une
passion extraordinaire, disputaient aux pasteurs la possession du
peuple,  coups de hardiesses, de thories audacieusement dmocratiques.
En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur Ketteler
parla un des premiers de frapper les riches de contributions, cra plus
tard une vaste agitation que tout le clerg dirige aujourd'hui, grce 
des associations et  des journaux nombreux. En Suisse, monseigneur
Mermillod plaida si haut la cause des pauvres, que les vques,
maintenant, y font presque cause commune avec les socialistes
dmocrates, qu'ils esprent convertir sans doute au jour du partage. En
Angleterre, o le socialisme pntre avec tant de lenteur, le cardinal
Manning remporta des victoires considrables, prit la dfense des
ouvriers pendant une grve fameuse, dtermina un mouvement populaire que
signalrent de frquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amrique,
aux tats-Unis, que le socialisme catholique triompha, dans ce milieu de
pleine dmocratie, qui a forc des vques tels que monseigneur Ireland
 se mettre  la tte des revendications ouvrires: toute une glise
nouvelle semble l en germe, confuse encore et dbordante de sve,
souleve d'un espoir immense, comme  l'aurore du christianisme rajeuni
de demain. Et, si l'on passe ensuite  l'Autriche et  la Belgique,
nations catholiques, on voit que, chez la premire, le socialisme
catholique se confond avec l'antismitisme, et que, chez la seconde, il
n'a aucun sens prcis; tandis que le mouvement s'arrte et mme
disparat, ds qu'on descend  l'Espagne et  l'Italie, ces vieilles
terres de foi, l'Espagne toute aux violences des rvolutionnaires, avec
ses vques ttus qui se contentent de foudroyer les incroyants comme
aux jours de l'Inquisition, l'Italie immobilise dans la tradition, sans
initiative possible, rduite au silence et au respect, autour du
Saint-Sige. En France, pourtant, la lutte restait vive, mais surtout
une lutte d'ides. La guerre, en somme, s'y menait contre la Rvolution,
et il semblait qu'il et suffi de rtablir l'ancienne organisation des
temps monarchiques, pour retourner  l'ge d'or. C'tait ainsi que la
question des corporations ouvrires tait devenue l'affaire unique,
comme la panace  tous les maux des travailleurs. Mais on tait loin de
s'entendre: les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingrence de
l'tat, qui prconisaient une action purement morale, voulaient les
corporations libres; tandis que les autres, les jeunes, les impatients,
rsolus  l'action, les demandaient obligatoires, avec capital propre,
reconnues et protges par l'tat. Le vicomte Philibert de la Choue
avait particulirement men une ardente campagne, par la parole, par la
plume, en faveur de ces corporations obligatoires; et son grand chagrin
tait de n'avoir pu encore dcider le pape  se prononcer ouvertement
sur le cas de savoir si les corporations devaient tre ouvertes ou
fermes. A l'entendre, le sort de la socit tait l, la solution
paisible de la question sociale ou l'effroyable catastrophe qui devait
tout emporter. Au fond, bien qu'il refust de l'avouer, le vicomte avait
fini par en venir au socialisme d'tat. Et, malgr le manque d'accord,
l'agitation restait grande, des tentatives peu heureuses taient faites,
des socits coopratives de consommation, des socits d'habitations
ouvrires, des banques populaires, des retours plus ou moins dguiss
aux anciennes communauts chrtiennes; pendant que, de jour en jour, au
milieu de la confusion de l'heure prsente, dans le trouble des mes et
dans les difficults politiques que traversait le pays, le parti
catholique militant sentait son esprance grandir, jusqu' la certitude
aveugle de reconqurir bientt le gouvernement du monde.

Justement, la deuxime partie du livre finissait par un tableau du
malaise intellectuel et moral o se dbat cette fin de sicle. Si la
masse des travailleurs souffre d'tre mal partage et exige que, dans un
nouveau partage, on lui assure au moins son pain quotidien, il semble
que l'lite n'est pas plus contente, se plaignant du vide o la laissent
sa raison libre, son intelligence largie. C'est la fameuse
banqueroute du rationalisme, du positivisme et de la science elle-mme.
Les esprits que dvore le besoin de l'absolu, se lassent des
ttonnements, des lenteurs de cette science qui admet les seules vrits
prouves; ils sont repris de l'angoisse du mystre, il leur faut une
synthse totale et immdiate, pour pouvoir dormir en paix; et, briss,
ils retombent  genoux sur la route, perdus  la pense qu'ils ne
sauront jamais tout, prfrant Dieu, l'inconnu rvl, affirm en un
acte de foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni notre
soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide sculaire que
nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une ternit de
jouissances. Elle n'en est qu' peler le monde, elle n'apporte, pour
chacun, que la solidarit austre du devoir de vivre, d'tre un simple
facteur du travail universel; et comme l'on comprend la rvolte des
coeurs, le regret de ce ciel chrtien, peupl de beaux anges, plein de
lumire, de musiques et de parfums! Ah! baiser ses morts, se dire qu'on
les retrouvera, qu'on revivra avec eux une immortalit glorieuse! et
avoir cette certitude de souveraine quit pour supporter l'abomination
de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse pense du nant, et
chapper  l'horreur de la disparition du moi, et se tranquilliser enfin
dans l'inbranlable croyance qui remet au lendemain de la mort la
solution heureuse de tous les problmes de la destine! Ce rve, les
peuples le rveront longtemps encore. C'est ce qui explique comment, 
cette fin de sicle, par suite du surmenage des esprits, par suite
galement du trouble profond o est l'humanit, grosse d'un monde
prochain, le sentiment religieux s'est rveill, inquiet, tourment
d'idal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance d'une
justice suprieure. Les religions peuvent disparatre, le sentiment
religieux en crera de nouvelles, mme avec la science. Une religion
nouvelle! une religion nouvelle! et n'tait-ce pas le vieux catholicisme
qui, dans cette terre contemporaine o tout semblait devoir favoriser ce
miracle, allait renatre, jeter des rameaux verts, s'panouir en une
toute jeune et immense floraison?

Enfin, dans la troisime partie de son livre, Pierre avait dit, en
phrases enflammes d'aptre, ce qu'allait tre l'avenir, ce catholicisme
rajeuni, apportant aux nations agonisantes la sant et la paix, l'ge
d'or oubli du christianisme primitif. Et, d'abord, il dbutait par un
portrait attendri et glorieux de Lon XIII, le pape idal, le prdestin
charg du salut des peuples. Il l'avait voqu, il l'avait vu ainsi,
dans son dsir brlant de la venue d'un pasteur qui mettait fin  la
misre. Ce n'tait pas un portrait d'troite ressemblance, mais le
sauveur ncessaire, l'inpuisable charit, le coeur et l'intelligence
larges, tels qu'il les rvait. Pourtant, il avait fouill les documents,
tudi les encycliques, bas la figure sur les faits: l'ducation
religieuse  Rome, la courte nonciature  Bruxelles, le long piscopat 
Prouse. Ds que Lon XIII est pape, dans la difficile situation laisse
par Pie IX, se rvle la dualit de sa nature, le gardien inbranlable
du dogme, le politique souple, rsolu  pousser la conciliation aussi
loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie moderne,
il remonte, par del la Renaissance, au moyen ge, il restaure dans les
coles catholiques la philosophie chrtienne, selon l'esprit de saint
Thomas d'Aquin, le docteur anglique. Puis, le dogme mis de la sorte 
l'abri, il vit d'quilibre, donne des gages  toutes les puissances,
s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On le voit, d'une activit
extraordinaire, rconcilier le Saint-Sige avec l'Allemagne, se
rapprocher de la Russie, contenter la Suisse, souhaiter l'amiti de
l'Angleterre, crire  l'empereur de la Chine pour lui demander de
protger les missionnaires et les chrtiens de son empire. Plus tard, il
interviendra en France, reconnatra la lgitimit de la Rpublique. Ds
le dbut, une pense se dgage, la pense qui fera de lui un des grands
papes politiques; et c'est, d'ailleurs, la pense sculaire de la
papaut, la conqute de toutes les mes, Rome centre et matresse du
monde. Il n'a qu'une volont, qu'un but, travailler  l'unit de
l'glise, ramener  elle les communions dissidentes, pour la rendre
invincible, dans la lutte sociale qui se prpare. En Russie, il tche de
faire reconnatre l'autorit morale du Vatican; en Angleterre, il rve
de dsarmer l'glise anglicane, de l'amener  une sorte de trve
fraternelle; mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les
glises schismatiques, qu'il traite en simples soeurs spares, dont son
coeur de pre sollicite le retour. De quelle force victorieuse Rome ne
disposerait-elle pas, le jour o elle rgnerait sans conteste sur les
chrtiens de la terre entire?

Et c'est ici qu'apparat l'ide sociale de Lon XIII. Encore vque de
Prouse, il avait crit une lettre pastorale, o se montrait un vague
socialisme humanitaire. Puis, ds qu'il a coiff la tiare, il change
d'opinion, foudroie les rvolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait
l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par les
faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme aux mains
des ennemis du catholicisme. Il coute les vques populaires des pays
de propagande, cesse d'intervenir dans la querelle irlandaise, retire
l'excommunication dont il avait frapp aux tats-Unis les Chevaliers du
travail, dfend de mettre  l'index les livres hardis des crivains
catholiques socialistes. Cette volution vers la dmocratie se retrouve
dans ses plus fameuses encycliques: _Immortale Dei_, sur la constitution
des tats; _Libertas_, sur la libert humaine; _Sapienti_, sur les
devoirs des citoyens chrtiens; _Rerum novarum_, sur la condition des
ouvriers; et c'est particulirement cette dernire qui semble avoir
rajeuni l'glise. Le pape y constate la misre immrite des
travailleurs, les heures de travail trop longues, le salaire trop
rduit. Tout homme a le droit de vivre, et le contrat extorqu par la
faim est injuste. Ailleurs, il dclare qu'on ne doit pas abandonner
l'ouvrier, sans dfense,  une exploitation qui transforme en fortune
pour quelques-uns la misre du plus grand nombre. Forc de rester vague
sur les questions d'organisation, il se borne  encourager le mouvement
corporatif, qu'il place sous le patronage de l'tat; et, aprs avoir
ainsi restaur l'ide de l'autorit civile, il remet Dieu en sa place
souveraine, il voit surtout le salut par des mesures morales, par
l'antique respect d  la famille et  la proprit. Mais cette main
secourable de l'auguste vicaire du Christ, tendue publiquement aux
humbles et aux pauvres, n'tait-ce pas le signe certain d'une nouvelle
alliance, l'annonce d'un nouveau rgne de Jsus sur la terre? Dsormais,
le peuple savait qu'il n'tait pas abandonn. Et, ds lors, dans quelle
gloire tait mont Lon XIII, dont le jubil sacerdotal et le jubil
piscopal avaient t fts pompeusement, parmi le concours d'une foule
immense, des cadeaux sans nombre, des lettres flatteuses envoyes par
tous les souverains!

Ensuite, Pierre avait trait la question du pouvoir temporel, ce qu'il
croyait devoir faire librement. Sans doute il n'ignorait pas que, dans
sa querelle avec l'Italie, le pape maintenait aussi obstinment qu'au
premier jour ses droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait l
une simple attitude ncessaire, impose par des raisons politiques, et
qui disparatrait, quand sonnerait l'heure. Lui, tait convaincu que, si
jamais le pape n'avait paru plus grand, il devait  la perte du pouvoir
temporel cet largissement de son autorit, cette splendeur pure de
toute-puissance morale o il rayonnait. Quelle longue histoire de fautes
et de conflits que celle de la possession de ce petit royaume de Rome,
depuis quinze sicles! Au quatrime sicle, Constantin quitte Rome, il
ne reste au Palatin vide que quelques fonctionnaires oublis, et le
pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la cit passe au
Latran. Mais ce n'est que quatre sicles plus tard que Charlemagne
reconnat les faits accomplis, en donnant formellement au pape les tats
de l'glise. La guerre, ds lors, n'a plus cess entre la puissance
spirituelle et les puissances temporelles, souvent latente, parfois
aigu, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, n'est-il pas
draisonnable de rver, au milieu de l'Europe en armes, la papaut reine
d'un lambeau de territoire, o elle serait expose  toutes les
vexations, o elle ne pourrait tre maintenue que par une arme
trangre? Que deviendrait-elle, dans le massacre gnral qu'on redoute?
et combien elle est plus  l'abri, plus digne, plus haute, dgage de
tout souci terrestre, rgnant sur le monde des mes! Aux premiers temps
de l'glise, la papaut, de locale, de purement romaine, s'est peu  peu
catholicise, universalise, conqurant son empire sur la chrtient
entire. De mme, le sacr collge, qui a continu d'abord le snat
romain, s'est internationalis ensuite, a fini de nos jours par tre la
plus universelle de nos assembles, dans laquelle sigent des membres de
toutes les nations. Et n'est-il pas vident que le pape, appuy ainsi
sur les cardinaux, est devenu la seule et grande autorit
internationale, d'autant plus puissante qu'elle est libre des intrts
monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanit, par-dessus mme la
notion de patrie? La solution tant cherche, au milieu de si longues
guerres, est srement l: ou donner la royaut temporelle du monde au
pape, ou ne lui en laisser que la royaut spirituelle. Reprsentant de
Dieu, souverain absolu et infaillible par dlgation divine, il ne peut
que rester dans le sanctuaire, si, dj matre des mes, il n'est pas
reconnu par tous les peuples comme l'unique matre des corps, le roi des
rois.

Mais quelle trange aventure que cette pousse nouvelle de la papaut
dans le champ ensemenc par la Rvolution franaise, ce qui l'achemine
peut-tre vers la domination dont la volont la tient debout depuis tant
de sicles! Car la voil seule devant le peuple; les rois sont abattus;
et, puisque le peuple est libre dsormais de se donner  qui bon lui
semble, pourquoi ne se donnerait-il pas  elle? Le dchet certain que
subit l'ide de libert permet tous les espoirs. Sur le terrain
conomique, le parti libral semble vaincu. Les travailleurs, mcontents
de 89, se plaignent de leur misre aggrave, s'agitent, cherchent le
bonheur dsesprment. D'autre part, les rgimes nouveaux ont accru la
puissance internationale de l'glise, les membres catholiques sont en
nombre dans les parlements des rpubliques et des monarchies
constitutionnelles. Toutes les circonstances paraissent donc favoriser
cette extraordinaire fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une
vigueur de jeunesse. Jusqu' la science qu'on accuse de banqueroute, ce
qui sauve du ridicule le _Syllabus_, trouble les intelligences, rouvre
le champ illimit du mystre et de l'impossible. Et, alors, on rappelle
une prophtie qui a t faite, la papaut matresse de la terre, le jour
o elle marcherait  la tte de la dmocratie, aprs avoir runi les
glises schismatiques d'Orient  l'glise catholique, apostolique et
romaine. Les temps taient srement venus, puisque le pape, donnant
cong aux grands et aux riches de ce monde, laissait  l'exil les rois
chasss du trne, pour se remettre, comme Jsus, avec les travailleurs
sans pain et les mendiants des routes. Encore peut-tre quelques annes
de misre affreuse, d'inquitante confusion, d'effroyable danger social,
et le peuple, le grand muet dont on a dispos jusqu'ici, parlera,
retournera au berceau,  l'glise unifie de Rome, pour viter la
destruction menaante des socits humaines.

Et Pierre terminait son livre par une vocation passionne de la Rome
nouvelle, de la Rome spirituelle qui rgnerait bientt sur les peuples
rconcilis, fraternisant dans un autre ge d'or. Il y voyait mme la
fin des superstitions, il s'tait oubli, sans aucune attaque directe
aux dogmes, jusqu' faire le rve du sentiment religieux largi,
affranchi des rites, tout entier  l'unique satisfaction de la charit
humaine; et, encore bless de son voyage  Lourdes, il avait cd au
besoin de contenter son coeur. Cette superstition de Lourdes, si
grossire, n'tait-elle pas le symptme excrable d'une poque de trop
de souffrance? Le jour o l'vangile serait universellement rpandu et
pratiqu, les souffrants cesseraient d'aller chercher si loin, dans des
conditions si tragiques, un soulagement illusoire, certains ds lors de
trouver assistance, d'tre consols et guris chez eux, dans leurs
maisons, au milieu de leurs frres. Il y avait,  Lourdes, un
dplacement de la fortune inique, un spectacle effroyable qui faisait
douter de Dieu, une continuelle cause de combat, qui disparatrait dans
la socit vraiment chrtienne de demain. Ah! cette socit, cette
communaut chrtienne, c'tait au dsir ardent de sa prochaine venue que
toute l'oeuvre aboutissait! Le christianisme enfin redevenant la
religion de justice et de vrit qu'il tait, avant de s'tre laiss
conqurir par les riches et les puissants! Les petits et les pauvres
rgnant, se partageant les biens d'ici-bas, n'obissant plus qu' la loi
galitaire du travail! Le pape seul debout  la tte de la fdration
des peuples, souverain de paix, ayant la simple mission d'tre la rgle
morale, le lien de charit et d'amour qui unit tous les tres! Et
n'tait-ce pas la ralisation prochaine des promesses du Christ? Les
temps allaient s'accomplir, la socit civile et la socit religieuse
se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne feraient plus qu'une; et
ce serait l'ge de triomphe et de bonheur prdit par tous les prophtes,
plus de luttes possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'me, un
merveilleux quilibre qui tuerait le mal, qui mettrait sur la terre le
royaume de Dieu. La Rome nouvelle, centre du monde, donnant au monde la
religion nouvelle!

Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un geste inconscient,
sans s'apercevoir qu'il tonnait les maigres Anglais et les Allemands
trapus, dfilant sur la terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers
la Rome relle, baigne d'un si beau soleil, qui s'tendait  ses
pieds. Serait-elle douce  son rve? Allait-il, comme il l'avait dit,
trouver chez elle le remde  nos impatiences et  nos inquitudes? Le
catholicisme pouvait-il se renouveler, revenir  l'esprit du
christianisme primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi que le
monde moderne boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et
vivre? Et il tait plein de passion gnreuse, plein de foi. Il revoyait
le bon abb Rose, pleurant d'motion en lisant son livre; il entendait
le vicomte Philibert de la Choue lui dire qu'un livre pareil valait une
arme; il se sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot,
cet aptre de la charit inpuisable. Pourquoi donc la congrgation de
l'Index menaait-elle son oeuvre d'interdit? Depuis quinze jours, depuis
qu'on l'avait officieusement prvenu de venir  Rome, s'il voulait se
dfendre, il retournait cette question, sans pouvoir dcouvrir quelles
pages taient vises. Toutes lui paraissaient brler du plus pur
christianisme. Mais il arrivait frmissant d'enthousiasme et de courage,
il avait hte d'tre aux genoux du pape, de se mettre sous son auguste
protection, en lui disant qu'il n'avait pas crit une ligne sans
s'inspirer de son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique.
tait-ce possible que l'on condamnt un livre o, trs sincrement, il
croyait avoir exalt Lon XIII, en l'aidant dans son oeuvre d'unit
chrtienne et d'universelle paix?

Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. Depuis prs
d'une heure, il tait l, ne parvenant pas  rassasier sa vue de la
grandeur de Rome, qu'il aurait voulu possder tout de suite, dans
l'inconnu qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connatre 
l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'tait une exprience
encore, aprs Lourdes, et plus grave, dcisive, dont il sentait bien
qu'il sortirait raffermi ou foudroy  jamais. Il ne demandait plus la
foi nave et totale du petit enfant, mais la foi suprieure de
l'intellectuel, s'levant au-dessus des rites et des symboles,
travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son
besoin de certitude. Son coeur battait  ses tempes: quelle serait la
rponse de Rome? Le soleil avait grandi, les quartiers hauts se
dtachaient avec plus de vigueur sur les fonds incendis. Au loin, les
collines se doraient, devenaient de pourpre, tandis que les faades
prochaines se prcisaient, trs claires, avec leurs milliers de
fentres, nettement dcoupes. Mais des vapeurs matinales flottaient
encore, des voiles lgers semblaient monter des rues basses, noyant les
sommets, o elles s'vaporaient, dans le ciel ardent, d'un bleu sans
fin. Il crut un instant que le Palatin s'tait effac, il en voyait 
peine la sombre frange de cyprs, comme si la poussire mme de ses
ruines la cachait. Et le Quirinal surtout avait disparu, le palais du
roi semblait s'tre recul dans une brume, si peu important avec sa
faade basse et plate, si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus;
tandis que, sur la gauche, au-dessus des arbres, le dme de Saint-Pierre
avait grandi encore, dans l'or limpide et net du soleil, tenant tout le
ciel, dominant la ville entire.

Ah! la Rome de cette premire rencontre, la Rome matinale o, brlant de
la fivre de l'arrive, il n'avait pas mme aperu les quartiers neufs,
de quel espoir illimit elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait
trouver l vivante, telle qu'il l'avait rve! Et, par ce beau jour,
pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la contemplait
ainsi, quel cri de prochaine rdemption lui paraissait monter des toits,
quelle promesse de paix universelle sortait de cette terre sacre, deux
fois reine du monde! C'tait la troisime Rome, la Rome nouvelle, dont
la paternelle tendresse, par-dessus les frontires, allait  tous les
peuples, pour les runir, consols, en une commune treinte. Il la
voyait, il l'entendait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand
ciel pur, comme envole dans la fracheur du matin, dans la candeur
passionne de son rve.

Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tte basse, en plein
soleil, le cocher et le cheval n'avaient pas boug. Sur la banquette, la
valise brlait, chauffe par l'astre dj lourd. Et il remonta dans la
voiture, en donnant de nouveau l'adresse:

--Via Giulia, palazzo Boccanera.




II


A cette heure, la rue Giulia, qui s'tend toute droite sur prs de cinq
cents mtres, du palais Farnse  l'glise Saint-Jean des Florentins,
tait baigne d'un soleil clair dont la nappe l'enfilait d'un bout 
l'autre, blanchissant le petit pav carr de sa chausse sans trottoirs;
et la voiture la remonta presque entirement, entre les vieilles
demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes fentres grilles
de fer, aux porches profonds laissant voir des cours sombres, pareilles
 des puits. Ouverte par le pape Jules II, qui rvait de la border de
palais magnifiques, la rue, la plus rgulire, la plus belle de Rome 
l'poque, avait servi de Corso au seizime sicle. On sentait l'ancien
beau quartier, tomb au silence, au dsert de l'abandon, envahi par une
sorte de douceur et de discrtion clricales. Et les vieilles faades se
succdaient, les persiennes closes, quelques grilles fleuries de plantes
grimpantes, des chats assis sur les portes, des boutiques obscures o
sommeillaient d'humbles commerces, installs dans des dpendances;
tandis que les passants taient rares, d'actives bourgeoises qui se
htaient, de pauvres femmes en cheveux tranant des enfants, une
charrette de foin attele d'un mulet, un moine superbe drap de bure, un
vlocipdiste filant sans bruit et dont la machine tincelait au soleil.

Enfin, le cocher se tourna, montra un grand btiment carr, au coin
d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.

--Palazzo Boccanera.

Pierre leva la tte, et ce svre logis, noirci par l'ge, d'une
architecture si nue et si massive, lui serra un peu le coeur. Comme le
palais Farnse et comme le palais Sacchetti, ses voisins, il avait t
bti par Antonio da San Gallo, vers 1540; mme, comme pour le premier,
la tradition voulait que l'architecte et employ, dans la construction,
des pierres voles au Colise et au Thtre de Marcellus. Vaste et
carre sur la rue, la faade  sept fentres avait trois tages, le
premier trs lev, trs noble. Et, pour toute dcoration, les hautes
fentres du rez-de-chausse, barres d'normes grilles saillantes, dans
la crainte sans doute de quelque sige, taient poses sur de grandes
consoles et couronnes par des attiques qui reposaient elles-mmes sur
des consoles plus petites. Au-dessus de la monumentale porte d'entre,
aux battants de bronze, devant la fentre du milieu, rgnait un balcon.
La faade se terminait, sur le ciel, par un entablement somptueux, dont
la frise offrait une grce et une puret d'ornements admirables. Cette
frise, les consoles et les attiques des fentres, les chambranles de la
porte taient de marbre blanc, mais si terni, si miett, qu'ils avaient
pris le grain rude et jauni de la pierre. A droite et  gauche de la
porte, se trouvaient deux antiques bancs ports par des griffons, de
marbre galement; et l'on voyait encore, encastre dans le mur,  l'un
des angles, une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie, un
Amour qui chevauchait un dauphin,  peine reconnaissable, tellement
l'usure avait mang le relief.

Mais les regards de Pierre venaient d'tre attirs surtout par un
cusson sculpt au-dessus d'une des fentres du rez-de-chausse, les
armes des Boccanera, le dragon ail soufflant des flammes; et il lisait
nettement la devise, reste intacte: _Bocca nera, Alma rossa_, bouche
noire, me rouge. Au-dessus d'une autre fentre, en pendant, il y avait
une de ces petites chapelles encore nombreuses  Rome, une sainte Vierge
vtue de satin, devant laquelle une lanterne brlait en plein jour.

Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer sous le porche
sombre et bant, lorsque le jeune prtre, saisi de timidit, l'arrta.

--Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.

Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa valise  la
main, sous la vote, puis dans la cour centrale, sans avoir rencontr
me qui vive.

C'tait une cour carre, vaste, entoure d'un portique, comme un
clotre. Sous les arcades mornes, des dbris de statues, des marbres de
fouille, un Apollon sans bras, une Vnus dont il ne restait que le
tronc, taient rangs contre les murs; et une herbe fine avait pouss
entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaque blanche et noire.
Jamais le soleil ne semblait devoir descendre jusqu' ce pav moisi
d'humidit. Il rgnait l une ombre, un silence, d'une grandeur morte et
d'une infinie tristesse.

Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait toujours
quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut avoir vu filer une
ombre, il se dcida  franchir une autre vote, qui conduisait  un
petit jardin, sur le Tibre. De ce ct, la faade, tout unie, sans un
ornement, n'offrait que les trois ranges de ses fentres symtriques.
Mais le jardin lui serra le coeur davantage, par son abandon. Au centre,
dans un bassin combl, avaient pouss de grands buis amers. Parmi les
herbes folles, des orangers aux fruits d'or mrissants indiquaient seuls
le dessin des alles, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite,
entre deux normes lauriers, il y avait un sarcophage du deuxime
sicle, des faunes violentant des femmes, toute une effrne bacchanale,
une de ces scnes d'amour vorace, que la Rome de la dcadence mettait
sur les tombeaux; et, transform en auge, ce sarcophage de marbre,
effrit, verdi, recevait le mince filet d'eau qui coulait d'un large
masque tragique, scell dans le mur. Sur le Tibre, s'ouvrait
anciennement l une sorte de loggia  portique, une terrasse d'o un
double escalier descendait au fleuve. Mais les travaux des quais taient
en train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait dj plus bas
que le nouveau sol, parmi des dcombres, des pierres de taille
abandonnes, au milieu de l'ventrement crayeux et lamentable qui
bouleversait le quartier.

Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une jupe. Il
retourna dans la cour, il s'y trouva en prsence d'une femme qui devait
approcher de la cinquantaine, mais sans un cheveu blanc, l'air gai, trs
vive, dans sa taille un peu courte. Pourtant,  la vue du prtre, son
visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprim comme une mfiance.

Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques mots de son
mauvais italien.

--Madame, je suis l'abb Pierre Froment...

Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en trs bon franais,
avec l'accent un peu gras et tranard de l'Ile-de-France:

--Ah! monsieur l'abb, je sais, je sais... Je vous attendais, j'ai des
ordres.

Et, comme il la regardait, bahi:

--Moi, je suis Franaise... Voici vingt-cinq ans que j'habite leur pays,
et je n'ai pas encore pu m'y faire,  leur satan charabia!

Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la Choue lui avait
parl de cette servante, Victorine Bosquet, une Beauceronne, d'Auneau,
venue  Rome  vingt-deux ans, avec une matresse phtisique, dont la
mort brusque l'avait laisse perdue, comme au milieu d'un pays de
sauvages. Aussi s'tait-elle donne corps et me  la comtesse Ernesta
Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher et qui l'avait ramasse
sur le pav pour en faire la bonne de sa fille Benedetta, avec l'ide
qu'elle l'aiderait  apprendre le franais. Depuis vingt-cinq ans dans
la famille, elle s'tait hausse au rle de gouvernante, tout en
restant une illettre, si dnue du don des langues, qu'elle n'tait
parvenue qu' baragouiner un italien excrable, pour les besoins du
service, dans ses rapports avec les autres domestiques.

--Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa familiarit
franche. Il est si gentil, il nous fait tant de plaisir, quand il
descend ici,  chacun de ses voyages!... Je sais que la princesse et la
contessina ont reu de lui, hier, une lettre qui vous annonait.

C'tait, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui avait tout
arrang pour le sjour de Pierre  Rome. De l'antique et vigoureuse race
des Boccanera, il ne restait que le cardinal Pio Boccanera, la princesse
sa soeur, vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina, puis
leur nice Benedetta, dont la mre, Ernesta, avait suivi au tombeau son
mari le comte Brandini, et enfin leur neveu, le prince Dario Boccanera,
dont le pre, le prince Onofrio Boccanera, tait mort, et la mre, une
Montefiori, remarie. Par le hasard d'une alliance, le vicomte s'tait
trouv petit parent de cette famille: son frre cadet avait pous une
Brandini, la soeur du pre de Benedetta; et c'tait ainsi,  titre
complaisant d'oncle, qu'il avait sjourn plusieurs fois au palais de la
rue Giulia, du vivant du comte. Il s'tait attach  la fille de
celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un fcheux mariage, qu'elle
tchait de faire annuler. Maintenant qu'elle tait revenue prs de sa
tante Serafina et de son oncle le cardinal, il lui crivait souvent, il
lui envoyait des livres de France. Entre autres, il lui avait donc
adress celui de Pierre, et toute l'histoire tait partie de l, des
lettres changes, puis une lettre de Benedetta annonant que l'oeuvre
tait dnonce  la congrgation de l'Index, conseillant  l'auteur
d'accourir et lui offrant gracieusement l'hospitalit au palais. Le
vicomte, aussi tonn que le jeune prtre, n'avait pas compris; mais il
l'avait dcid  partir, par bonne politique, passionn lui-mme pour
une victoire qu' l'avance il faisait sienne. Et, ds lors, l'effarement
de Pierre se comprenait, tombant dans cette demeure inconnue, engag
dans une aventure hroque dont les raisons et les conditions lui
chappaient.

Victorine reprit tout d'un coup:

--Mais je vous laisse l, monsieur l'abb... Je vais vous conduire dans
votre chambre. O est votre malle?

Puis, lorsqu'il lui eut montr sa valise, qu'il s'tait dcid  poser
par terre, en lui expliquant que, pour un sjour de quinze jours, il
s'tait content d'une soutane de rechange, avec un peu de linge, elle
sembla trs surprise.

--Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze jours? Enfin, vous
verrez bien.

Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini par se montrer:

--Giacomo, montez a dans la chambre rouge... Si monsieur l'abb veut me
suivre?

Pierre venait d'tre tout gay et rconfort par cette rencontre
imprvue d'une compatriote, si vive, si bonne femme, au fond de ce
sombre palais romain. Maintenant, en traversant la cour, il l'coutait
lui conter que la princesse tait sortie, et que la contessina, comme on
continuait  appeler Benedetta dans la maison, par tendresse, malgr son
mariage, n'avait pas encore paru ce matin-l, un peu souffrante. Mais
elle rptait qu'elle avait des ordres.

L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le portique: un
escalier monumental, aux marches larges et basses, si douces, qu'un
cheval aurait pu les monter aisment, mais aux murs de pierre si nus,
aux paliers si vides et si solennels, qu'une mlancolie de mort tombait
des hautes votes.

Arrive au premier tage, Victorine eut un sourire, en remarquant
l'moi de Pierre. Le palais semblait inhabit, pas un bruit ne venait
des salles closes. Elle dsigna simplement une grande porte de chne, 
droite.

--Son minence occupe ici l'aile sur la cour et sur la rivire, oh! pas
le quart de l'tage seulement... On a ferm tous les salons de rception
sur la rue. Comment voulez-vous entretenir une pareille halle, et
pourquoi faire? Il faudrait du monde.

Elle continuait de monter de son pas alerte, reste trangre, trop
diffrente sans doute pour tre pntre par le milieu; et, au second
tage, elle reprit:

--Tenez! voici,  gauche, l'appartement de donna Serafina et,  droite,
voici celui de la contessina. C'est le seul coin de la maison un peu
chaud, o l'on se sente vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la
princesse reoit ce soir. Vous verrez a.

Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier, trs troit:

--Nous autres, nous logeons au troisime... Si monsieur l'abb veut bien
me permettre de passer devant lui?

Le grand escalier d'honneur s'arrtait au second; et elle expliqua que
le troisime tage tait seulement desservi par cet escalier de service,
qui descendait  la ruelle longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre.
Il y avait l une porte particulire, c'tait trs commode.

Enfin, au troisime, elle suivit un corridor, elle montra de nouveau des
portes.

--Voici le logement de don Vigilio, le secrtaire de Son minence...
Voici le mien... Et voici celui qui va tre le vtre... Chaque fois que
monsieur le vicomte vient passer quelques jours  Rome, il n'en veut pas
d'autre. Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand
il veut. Je vous donnerai, comme  lui, une clef de la porte en bas...
Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!

Elle tait entre. Le logement se composait de deux pices, un salon
assez vaste, tapiss d'un papier rouge  grands ramages, et une chambre
au papier gris de lin, sem de fleurs bleues dcolores. Mais le salon
faisait l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle tait
alle tout de suite aux deux fentres, l'une ouvrant sur les lointains
du fleuve, en aval, l'autre donnant en face sur le Transtvre et sur le
Janicule, de l'autre ct de l'eau.

--Ah! oui, c'est trs agrable! dit Pierre qui l'avait suivie, debout
prs d'elle.

Giacomo, sans se presser, arriva derrire eux, avec la valise. Il tait
onze heures passes. Alors, voyant le prtre fatigu, comprenant qu'il
devait avoir trs faim, aprs un tel voyage, Victorine offrit de lui
faire servir tout de suite  djeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait
l'aprs-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne verrait ces dames
que le soir, au dner. Il se rcria, dclara qu'il sortirait, qu'il
n'allait certainement pas perdre une aprs-midi entire. Mais il accepta
de djeuner, car, en effet, il mourait de faim.

Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure encore. Giacomo,
qui le servait sous les ordres de Victorine, tait sans hte. Et
celle-ci, pleine de mfiance, ne quitta le voyageur qu'aprs s'tre
assure qu'il ne manquait rellement de rien.

--Ah! monsieur l'abb, quelles gens, quel pays! Vous ne pouvez pas vous
en faire la moindre ide. J'y vivrais cent ans, que je ne m'y
habituerais pas... Mais la contessina est si belle, si bonne!

Puis, tout en mettant elle-mme sur la table une assiette de figues,
elle le stupfia, quand elle ajouta qu'une ville o il n'y avait que des
curs ne pouvait pas tre une bonne ville. Cette servante incrdule, si
active et si gaie, dans ce palais, recommenait  l'effarer.

--Comment! vous tes sans religion?

--Non, non! monsieur l'abb, les curs, voyez-vous, ce n'est pas mon
affaire. J'en avais dj connu un, en France, quand j'tais petite.
Plus tard, ici, j'en ai trop vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas a pour
Son minence, qui est un saint homme digne de tous les respects... Et
l'on sait, dans la maison, que je suis une honnte fille: jamais je ne
me suis mal conduite. Pourquoi ne me laisserait-on pas tranquille, du
moment que j'aime bien mes matres et que je fais soigneusement mon
service?

Elle finit par rire franchement.

--Ah! quand on m'a dit qu'un prtre allait venir, comme si nous n'en
avions dj pas assez, a m'a fait d'abord grogner dans les coins...
Mais vous m'avez l'air d'un brave jeune homme, je crois que nous nous
entendrons  merveille... Je ne sais pas  cause de quoi je vous en
raconte si long, peut-tre parce que vous venez de France et peut-tre
aussi parce que la contessina s'intresse  vous... Enfin, vous
m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abb, et croyez-moi, reposez-vous
aujourd'hui, ne faites pas la btise d'aller courir leur ville, o il
n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.

Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accabl, sous la
fatigue accumule du voyage, accrue encore par la matine de fivre
enthousiaste qu'il venait de vivre; et, comme gris, tourdi par les
deux oeufs et la ctelette mangs en hte, il se jeta tout vtu sur le
lit, avec la pense de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit pas
sur-le-champ, il songeait  ces Boccanera, dont il connaissait en partie
l'histoire, dont il rvait la vie intime, dans le grossissement de ses
premires surprises, au travers de ce palais dsert et silencieux, d'une
grandeur si dlabre et si mlancolique. Puis, ses ides se
brouillrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple d'ombres, les
unes tragiques, les autres douces, des faces confuses qui le regardaient
de leurs yeux d'nigme, en tournoyant dans l'inconnu.

Les Boccanera avaient compt deux papes, l'un au treizime sicle,
l'autre au quinzime; et c'tait de ces deux lus, matres
tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois leur immense fortune, des
terres considrables du ct de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des
objets d'art  emplir des galeries, un amas d'or  combler des caves. La
famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain, celle dont la
foi brlait, dont l'pe avait toujours t au service de l'glise; la
plus croyante, mais la plus violente, la plus batailleuse aussi,
continuellement en guerre, d'une sauvagerie telle, que la colre des
Boccanera tait passe en proverbe. Et de l venaient leurs armes, le
dragon ail soufflant des flammes, la devise ardente et farouche, qui
jouait sur leur nom: _Bocca nera_, _Alma rossa_, bouche noire, me
rouge, la bouche entnbre d'un rugissement, l'me flamboyant comme un
brasier de foi et d'amour. Des lgendes de passions folles, d'actes de
justice terribles, couraient encore. On racontait le duel d'Onfredo, le
Boccanera qui, vers le milieu du seizime sicle, avait justement fait
btir le palais actuel, sur l'emplacement d'une antique demeure,
dmolie. Onfredo, ayant su que sa femme s'tait laiss baiser sur les
lvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever un soir, puis
amener chez lui, les membres lis de cordes; et l, dans une grande
salle, avant de le dlivrer, il le fora de se confesser  un moine.
Ensuite, il coupa les cordes avec un poignard, il renversa les lampes,
il cria au comte de garder le poignard et de se dfendre. Pendant prs
d'une heure, dans une obscurit complte, au fond de cette salle
encombre de meubles, les deux hommes se cherchrent, s'vitrent,
s'treignirent, en se lardant  coups de lame. Et, quand on enfona les
portes, on trouva, parmi des mares de sang, au travers des tables
renverses, des siges briss, Costamagna le nez coup, les cuisses
dchiquetes de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo avait perdu
deux doigts de la main droite, les paules troues comme un crible. Le
miracle fut que ni l'un ni l'autre n'en moururent. Cent ans plus tt,
sur cette mme rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans 
peine, la belle et passionne Cassia, avait frapp Rome de terreur et
d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils d'une famille
rivale, excre, que son pre, le prince Boccanera, lui refusait
rudement, et que son frre an, Ercole, avait jur de tuer, s'il le
surprenait jamais avec elle. Le jeune homme la venait voir en barque,
elle le rejoignait par le petit escalier qui descendait au fleuve. Or,
Ercole, qui les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un
couteau en plein coeur de Flavio. Plus tard, on put rtablir les faits,
on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et dsespre, faisant
justice, ne voulant pas elle-mme survivre  son amour, s'tait jete
sur son frre, avait saisi de la mme treinte irrsistible le meurtrier
et la victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait retrouv
les trois corps, Cassia serrait toujours les deux hommes, crasait leurs
visages l'un contre l'autre, entre ses bras nus, rests d'une blancheur
de neige.

Mais c'taient l des poques disparues. Aujourd'hui, si la foi
demeurait, la violence du sang semblait se calmer chez les Boccanera.
Leur grande fortune aussi s'en tait alle, dans la lente dchance qui,
depuis un sicle, frappe de ruine le patriciat de Rome. Les terres
avaient d tre vendues, le palais s'tait vid, tombant peu  peu au
train mdiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins, se
refusaient obstinment  toute alliance trangre, glorieux de leur sang
romain rest pur. Et la pauvret n'tait rien, ils contentaient l leur
orgueil immense, ils vivaient  part, sans une plainte, au fond du
silence et de l'ombre o s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort
en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio, le cardinal,
Serafina, qui ne s'tait pas marie pour demeurer prs de son frre; et,
Ernesta n'ayant laiss qu'une fille, il ne restait donc comme hritier
mle, seul continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune prince
Dario, g de trente ans. Avec lui, s'il mourait sans postrit, les
Boccanera, si vivaces, dont l'action avait empli l'histoire, devaient
disparatre.

Ds l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'taient aims d'une
passion souriante, profonde et naturelle. Ils taient ns l'un pour
l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils pussent tre venus au monde pour
autre chose que pour tre mari et femme, lorsqu'ils seraient en ge de
se marier. Le jour o, dj prs de la quarantaine, le prince Onofrio,
homme aimable trs populaire dans Rome, dpensant son peu de fortune au
gr de son coeur, s'tait dcid  pouser la fille de la Montefiori, la
petite marquise Flavia, dont la beaut superbe de Junon enfant l'avait
rendu fou, il tait all habiter la villa Montefiori, la seule richesse,
l'unique proprit que ces dames possdaient, du ct de Sainte-Agns
hors les Murs: un vaste jardin, un vritable parc, plant d'arbres
centenaires, o la villa elle-mme, une assez pauvre construction du
dix-septime sicle, tombait en ruine. De mauvais bruits couraient sur
ces dames, la mre presque dclasse depuis qu'elle tait veuve, la
fille trop belle, les allures trop conqurantes. Aussi le mariage
avait-il t dsapprouv formellement par Serafina, trs rigide, et par
le frre an, Pio, alors seulement camrier secret participant du
Saint-Pre, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule, Ernesta avait
gard avec son frre, qu'elle adorait pour son charme rieur, des
relations suivies; de sorte que, plus tard, sa meilleure distraction
tait devenue, chaque semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute
une journe  la villa Montefiori. Et quelle journe dlicieuse pour
Benedetta et pour Dario, gs elle de dix ans, lui de quinze, quelle
journe, tendre et fraternelle, au travers de ce jardin si vaste,
presque abandonn, avec ses pins parasols, ses buis gants, ses bouquets
de chnes verts, dans lesquels on se perdait comme dans une fort
vierge!

Ce fut une me de passion et de souffrance que la pauvre me touffe
d'Ernesta. Elle tait ne avec un besoin de vivre immense, une soif de
soleil, d'existence heureuse, libre et active, au plein jour. On la
citait pour ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux
visage. Trs ignorante, comme toutes les filles de la noblesse romaine,
ayant appris le peu qu'elle savait dans un couvent de religieuses
franaises, elle avait grandi clotre au fond du noir palais Boccanera,
ne connaissant le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait
en voiture, avec sa mre, au Corso et au Pincio. Puis,  vingt-cinq ans,
lasse et dsole dj, elle contracta le mariage habituel, elle pousa
le comte Brandini, le dernier-n d'une trs noble famille, trs
nombreuse et pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia,
o toute une aile du second tage fut dispose pour que le jeune mnage
s'y installt. Et rien ne fut chang, Ernesta continua de vivre dans la
mme ombre froide, dans ce pass mort dont elle sentait de plus en plus
sur elle le poids, comme une pierre de tombe. C'tait d'ailleurs, de
part et d'autre, un mariage trs honorable. Le comte Brandini passa
bientt pour l'homme le plus sot et le plus orgueilleux de Rome. Il
tait d'une religion stricte, formaliste et intolrant, et il triompha,
lorsqu'il parvint, aprs des intrigues sans nombre, de sourdes menes
qui durrent dix ans,  se faire nommer grand cuyer de Sa Saintet. Ds
lors, avec sa fonction, il sembla que toute la majest morne du Vatican
entrt dans son mnage. Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta,
sous Pie IX, jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fentres sur la rue,
recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des invitations  des
ftes. Mais, lorsque les Italiens eurent conquis Rome et que le pape se
dclara prisonnier, ce fut le spulcre, rue Giulia. On ferma la grande
porte, on la verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil;
et, pendant douze annes, on ne passa que par le petit escalier, donnant
sur la ruelle. Dfense galement d'ouvrir les persiennes de la faade.
C'tait la bouderie, la protestation du monde noir, le palais tomb 
une immobilit de mort; et une rclusion totale, plus de rceptions, de
rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le lundi, se
glissaient par la porte troite, entre-bille  peine. Alors, pendant
ces douze annes lugubres, la jeune femme pleura chaque nuit, cette
pauvre me sourdement dsespre agonisa d'tre ainsi enterre vive.

Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard,  trente-trois ans.
D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis, l'existence rgle la
reprit dans son broiement de meule, elle dut mettre la fillette au
Sacr-Coeur de la Trinit des Monts, chez les religieuses franaises qui
l'avaient instruite elle-mme. Benedetta en sortit grande fille, 
dix-neuf ans, sachant le franais et l'orthographe, un peu
d'arithmtique, le catchisme, quelques pages confuses d'histoire. Et la
vie des deux femmes avait continu, une vie de gynce o l'Orient se
sent dj, jamais une sortie avec le mari, avec le pre, les journes
passes au fond de l'appartement clos, gayes par l'unique, l'ternelle
promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au Pincio. A la
maison, l'obissance restait absolue, le lien de famille gardait une
autorit, une force, qui les pliait toutes deux sous la volont du
comte, sans rvolte possible; et,  cette volont, s'ajoutait celle de
donna Serafina et du cardinal, svres dfenseurs des vieilles coutumes.
Depuis que le pape ne sortait plus dans Rome, la charge de grand cuyer
laissait des loisirs au comte, car les curies se trouvaient
singulirement rduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son
service, simplement d'apparat, avec un dploiement de zle dvot, comme
une protestation continue contre la monarchie usurpatrice installe au
Quirinal. Benedetta venait d'avoir vingt ans, lorsque son pre rentra,
un soir, d'une crmonie  Saint-Pierre, toussant et frissonnant. Huit
jours aprs, il mourait, emport par une fluxion de poitrine. Et, au
milieu de leur deuil, ce fut une dlivrance inavoue pour les deux
femmes, qui se sentirent libres.

Ds ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pense, sauver sa fille de
cette affreuse existence mure, ensevelie. Elle s'tait trop ennuye, il
n'tait plus temps pour elle de renatre, mais elle ne voulait pas que
Benedetta vct  son tour une vie contre nature, dans une tombe
volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une rvolte pareilles se
montraient chez quelques familles patriciennes, qui, aprs la bouderie
des premiers temps, commenaient  se rapprocher du Quirinal. Pourquoi
les enfants, avides d'action, de libert et de grand soleil,
auraient-ils pous ternellement la querelle des pres? et, sans qu'une
rconciliation pt se produire entre le monde noir et le monde blanc,
des nuances se fondaient dj, des alliances imprvues avaient lieu. La
question politique laissait Ernesta indiffrente; elle l'ignorait mme;
mais ce qu'elle dsirait avec passion, c'tait que sa race sortt enfin
de cet excrable spulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, o ses
joies de femme s'taient glaces d'une mort si longue. Elle avait trop
souffert dans son coeur de jeune fille, d'amante et d'pouse, elle
cdait  la colre de sa destine manque, perdue en une imbcile
rsignation. Et le choix d'un nouveau confesseur,  cette poque, influa
encore sur sa volont; car elle tait reste trs religieuse,
pratiquante, docile aux conseils de son directeur. Pour se librer
davantage, elle venait de quitter le pre jsuite choisi par son mari
lui-mme, et elle avait pris l'abb Pisoni, le cur d'une petite glise
voisine, Sainte-Brigitte, sur la place Farnse. C'tait un homme de
cinquante ans, trs doux et trs bon, d'une charit rare en pays romain,
dont l'archologie, la passion des vieilles pierres, avait fait un
ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il ft, il avait 
plusieurs reprises servi d'intermdiaire entre le Vatican et le
Quirinal, dans des affaires dlicates; et, devenu aussi le confesseur de
Benedetta, il aimait  entretenir la mre et la fille de la grandeur de
l'unit italienne, de la domination triomphale de l'Italie, le jour o
le pape et le roi s'entendraient.

Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour, sans hte, de cet
amour fort et tranquille des amants qui se savent l'un  l'autre. Mais
il arriva, alors, qu'Ernesta se jeta entre eux, s'opposa obstinment au
mariage. Non, non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui
enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du palais Boccanera!
Ce serait l'ensevelissement continu, la ruine aggrave, la mme misre
orgueilleuse, l'ternelle bouderie qui dprime et endort. Elle
connaissait bien le jeune homme, le savait goste et affaibli,
incapable de penser et d'agir, destin  enterrer sa race en souriant, 
laisser crouler les dernires pierres de la maison sur sa tte, sans
tenter un effort pour fonder une famille nouvelle; et ce qu'elle
voulait, c'tait une fortune autre, son enfant renouvele, enrichie,
s'panouissant  la vie des vainqueurs et des puissants de demain. Ds
ce moment, la mre ne cessa de s'entter  faire le bonheur de sa fille
malgr elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas recommencer
sa dplorable histoire. Cependant, elle aurait chou, contre la volont
paisible de la jeune fille qui s'tait donne  jamais, si des
circonstances particulires ne l'avaient mise en rapport avec le gendre
qu'elle rvait. Justement,  la villa Montefiori, o Benedetta et Dario
s'taient engags, elle fit la rencontre du comte Prada, le fils
d'Orlando, un des hros de l'unit italienne. Venu de Milan  Rome, avec
son pre,  l'ge de dix-huit ans, lors de l'occupation, il tait entr
d'abord au ministre des Finances, comme simple employ, tandis que le
vieux brave, nomm snateur, vivait petitement d'une modeste rente,
l'pave dernire d'une fortune mange au service de la patrie. Mais,
chez le jeune homme, la belle folie guerrire de l'ancien compagnon de
Garibaldi s'tait tourne en un furieux apptit de butin, au lendemain
de la victoire, et il tait devenu un des vrais conqurants de Rome, un
des hommes de proie qui dpeaient et dvoraient la ville. Lanc dans
d'normes spculations sur les terrains, dj riche,  ce qu'on
racontait, il venait de se lier avec le prince Onofrio, qu'il avait
affol, en lui soufflant l'ide de vendre le grand parc de la villa
Montefiori, pour y construire tout un quartier neuf. D'autres
affirmaient qu'il tait l'amant de la princesse, la belle Flavia, plus
ge que lui de neuf ans, superbe encore. Et il y avait en effet, chez
lui, une violence de dsir, un besoin de cure dans la conqute, qui lui
tait tout scrupule devant le bien et la femme des autres. Ds la
premire rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne pouvait l'avoir
comme matresse, elle n'tait qu' pouser; et il n'hsita pas un
instant, il rompit net avec Flavia, brusquement affam de cette pure
virginit, de ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si
adorablement jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la mre, tait pour
lui, il demanda la main de la fille, certain de vaincre. Ce fut une
grande surprise, car il avait une quinzaine d'annes de plus qu'elle;
mais il tait comte, il portait un nom dj historique, il entassait les
millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les chances. Rome
entire se passionna.

Jamais ensuite Benedetta ne s'tait expliqu comment elle avait pu finir
par consentir. Six mois plus tt, six mois plus tard, certainement, un
pareil mariage ne se serait pas conclu, devant l'effroyable scandale
soulev dans le monde noir. Une Boccanera, la dernire de cette antique
race papale, donne  un Prada,  un des spoliateurs de l'glise! Et il
avait fallu que ce projet fou tombt  une heure particulire et brve,
au moment o un rapprochement suprme tait tent entre le Vatican et le
Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire enfin, que le
roi consentait  reconnatre au pape la proprit souveraine de la cit
Lonine et d'une troite bande de territoire, allant jusqu' la mer.
Ds lors, le mariage de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme
le symbole de l'union, de la rconciliation nationale? Cette belle
enfant, le lis pur du monde noir, n'tait-il pas l'holocauste consenti,
le gage accord au monde blanc? Pendant quinze jours, on ne causa pas
d'autre chose, et l'on discutait, on s'attendrissait, on esprait. La
jeune fille, elle, n'entrait gure dans ces raisons, n'coutant que son
coeur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle l'avait donn dj.
Mais, du matin au soir, elle avait  subir les prires de sa mre, qui
la suppliait de ne pas refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout
elle tait travaille par les conseils de son confesseur, le bon abb
Pisoni, dont le zle patriotique clatait en cette circonstance: il
pesait sur elle de toute sa foi aux destines chrtiennes de l'Italie,
il remerciait la Providence d'avoir choisi une de ses ouailles pour
hler un accord qui devait faire triompher Dieu dans le monde entier.
Et,  coup sr, l'influence de son confesseur fut une des causes
dcisives qui la dterminrent, car elle tait trs pieuse, trs dvote
particulirement  une Madone, dont elle allait adorer l'image chaque
dimanche, dans la petite glise de la place Farnse. Un fait la frappa
beaucoup, l'abb Pisoni lui raconta que la flamme de la lampe qui
brlait devant l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il
s'agenouillait lui-mme, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage
rdempteur  sa pnitente. Ainsi agirent des forces suprieures; et elle
cdait par obissance  sa mre, que le cardinal et donna Serafina
avaient combattue, puis qu'ils laissrent faire  son gr, lorsque la
question religieuse intervint. Elle avait grandi dans une puret, dans
une ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-mme, si ferme  la vie,
que le mariage avec un autre que Dario tait simplement la rupture d'une
longue promesse d'existence commune, sans l'arrachement physique de sa
chair et de son coeur. Elle pleura beaucoup, et elle pousa Prada, en
un jour d'abandon, ne trouvant pas la volont de rsister aux siens et
 tout le monde, consommant une union dont Rome entire tait devenue
complice.

Et alors, le soir mme des noces, ce fut le coup de foudre. Prada, le
Pimontais, l'Italien du Nord et de la conqute, montra-t-il la
brutalit de l'envahisseur, voulut-il traiter sa femme comme il avait
trait la ville, en matre impatient de se contenter? ou bien la
rvlation de l'acte fut-elle seulement imprvue pour Benedetta, trop
salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne put
se rsigner  subir? Jamais elle ne s'expliqua clairement. Mais elle
ferma violemment la porte de sa chambre, la verrouilla, refusa avec
obstination de la rouvrir  son mari. Pendant un mois, il dut y avoir
des tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle  sa passion
affolait. Il tait outrag, il saignait dans son orgueil et dans son
dsir, jurait de dompter sa femme, comme on dompte une jument indocile,
 coups de cravache. Et toute cette rage sensuelle d'homme fort se
brisait contre l'indomptable volont qui avait pouss en un soir, sous
le front troit et charmant de Benedetta. Les Boccanera s'taient
rveills en elle: tranquillement, elle ne voulait pas; et rien au
monde, pas mme la mort, ne l'aurait force  vouloir. Puis, c'tait
chez elle, devant cette brusque connaissance de l'amour, un retour 
Dario, une certitude qu'elle devait donner son corps  lui seul, puisque
 lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme, depuis le mariage qu'il
avait d accepter comme un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en
cacha mme pas, lui crivit de revenir, s'engagea de nouveau  ne jamais
appartenir  un autre. D'ailleurs, sa dvotion avait grandi encore, cet
enttement de garder sa virginit  l'amant choisi se mlait, dans son
culte,  une pense de fidlit  Jsus. Un coeur ardent de grande
amoureuse s'tait rvl en elle, prt au martyre pour la foi jure. Et,
quand sa mre, dsespre, la suppliait  mains jointes de se rsigner
au devoir conjugal, elle rpondait qu'elle ne devait rien, puisqu'elle
ne savait rien en se mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord
avait chou entre le Vatican et le Quirinal,  ce point, que les
journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une violence
nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage triomphal auquel tout
le monde avait travaill, comme  un gage de paix, croulait dans la
dbcle, n'tait plus qu'une ruine ajoute  tant d'autres.

Ernesta en mourut. Elle s'tait trompe, son existence manque d'pouse
sans joie aboutissait  cette suprme erreur de la mre. Le pis tait
qu'elle restait seule, sous l'entire responsabilit du dsastre, car
son frre, le cardinal, et sa soeur, donna Serafina, l'accablaient de
reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le dsespoir de l'abb
Pisoni, doublement frapp, par la perte de ses esprances patriotiques
et par le regret d'avoir travaill  une telle catastrophe. Et, un
matin, on trouva Ernesta, toute froide et blanche dans son lit. On parla
d'une rupture au coeur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait
affreusement, discrtement, sans se plaindre, comme elle avait souffert
toute sa vie. Il y avait dj prs d'un an que Benedetta tait marie,
se refusant  son mari, mais ne voulant pas quitter le domicile
conjugal, pour viter  sa mre le coup terrible d'un scandale public.
Sa tante Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir
d'une annulation de mariage possible, si elle allait se jeter aux genoux
du Saint-Pre; et elle finissait par la convaincre, depuis que, cdant
elle-mme  de certains conseils, elle lui avait donn pour directeur
son propre confesseur, le pre jsuite Lorenza, en remplacement de
l'abb Pisoni. Ce pre jsuite, g de trente-cinq ans  peine, tait un
homme grave et aimable, aux yeux clairs, d'une grande force dans la
persuasion. Benedetta ne se dcida qu'au lendemain de la mort de sa
mre, et seulement alors elle revint habiter, au palais Boccanera,
l'appartement o elle tait ne, o sa mre venait de s'teindre. Tout
de suite, d'ailleurs, le procs en annulation de mariage fut port, pour
une premire instruction, devant le cardinal vicaire, charg du diocse
de Rome. On racontait que la contessina ne s'y tait dcide qu'aprs
avoir obtenu une audience secrte du pape, qui lui avait tmoign la
plus encourageante sympathie. Le comte Prada parlait d'abord de forcer
judiciairement sa femme  rintgrer le domicile conjugal. Puis, suppli
par son pre, le vieil Orlando, que cette affaire dsolait, il se
contenta d'accepter le dbat devant l'autorit ecclsiastique, exaspr
surtout de ce que la demanderesse allguait que le mariage n'avait pas
t consomm, par suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les
plus nets, accepts comme valables en cour de Rome. Dans son mmoire,
l'avocat consistorial Morano, une des autorits du barreau romain,
ngligeait simplement de dire que cette impuissance avait pour cause
unique la rsistance de la femme; et tout un dbat se livrait sur ce
point dlicat, si scabreux, que la vrit semblait impossible  faire:
on donnait, de part et d'autre, des dtails intimes en latin, on
produisait des tmoins, des amis, des domestiques, ayant assist  des
scnes, racontant la cohabitation d'une anne. Enfin, la pice la plus
dcisive tait un certificat, sign par deux sages-femmes, qui, aprs
examen, concluaient  la virginit intacte de la jeune fille. Le
cardinal vicaire, agissant comme vque de Rome, avait donc dfr le
procs  la congrgation du Concile, ce qui tait pour Benedetta un
premier succs, et les choses en taient l, elle attendait que la
congrgation se pronont dfinitivement, avec l'espoir que l'annulation
religieuse du mariage serait ensuite un argument irrsistible pour
obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement
glacial o sa mre Ernesta, soumise et dsespre, venait de mourir, la
contessina avait repris sa vie de jeune fille et se montrait trs calme,
trs forte en sa passion, ayant jur de ne se donner  personne autre
qu' Dario, et de ne se donner  lui que le jour o un prtre les aurait
saintement unis devant Dieu.

Justement, Dario, lui aussi, tait venu habiter le palais Boccanera, six
mois plus tt,  la suite de la mort de son pre et de toute une
catastrophe qui l'avait ruin. Le prince Onofrio, aprs avoir, sur le
conseil de Prada, vendu la villa Montefiori dix millions  une compagnie
financire, s'tait laiss prendre  la fivre de spculation qui
brlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en poche, sagement; si
bien qu'il s'tait mis  jouer, en rachetant ses propres terrains, et
qu'il avait fini par tout perdre, dans le krach formidable o
s'engloutissait la fortune de la ville entire. Totalement ruin,
endett mme, le prince n'en continuait pas moins ses promenades au
Corso de bel homme souriant et populaire, lorsqu'il tait mort
accidentellement, des suites d'une chute de cheval; et, onze mois plus
tard, sa veuve, la toujours belle Flavia, qui s'tait arrange pour
repcher dans le dsastre une villa moderne et quarante mille francs de
rente, avait pous un homme magnifique, son cadet de dix ans, un Suisse
nomm Jules Laporte, ancien sergent de la garde du Saint-Pre, ensuite
courtier marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui marquis
Montefiori, ayant conquis le titre en conqurant la femme, par un bref
spcial du pape. La princesse Boccanera tait redevenue la marquise
Montefiori. Et c'tait alors que, bless, le cardinal Boccanera avait
exig que son neveu Dario vnt occuper, prs de lui, un petit
appartement, au premier tage du palais. Dans le coeur du saint homme,
qui semblait mort au monde, l'orgueil du nom demeurait, une tendresse
pour ce frle garon, le dernier de la race, le seul par qui la vieille
souche pt reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage
avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection paternelle, si fier
et si hautement convaincu de leur pit, en les prenant tous les deux
prs de lui, qu'il ddaignait les bruits abominables que les amis du
comte Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la runion du
cousin et de la cousine sous le mme toit. Donna Serafina gardait
Benedetta, comme lui-mme gardait Dario, et dans le silence, dans
l'ombre du vaste palais dsert, ensanglant autrefois par tant de
violences tragiques, il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs
passions maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui croulait,
au seuil d'un monde nouveau.

Lorsque, brusquement, l'abb Pierre Froment se rveilla, la tte lourde
de rves pnibles, il fut dsol de voir que le jour tombait. Sa montre,
qu'il se hta de consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se
reposer une heure au plus, en avait dormi prs de sept, dans un
accablement invincible. Et, mme veill, il restait sur le lit, bris,
comme vaincu dj avant d'avoir combattu. Pourquoi donc cette
prostration, ce dcouragement sans cause, ce frisson de doute, venu il
ne savait d'o, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune
enthousiasme du matin? Les Boccanera taient-ils lis  cette faiblesse
soudaine de son me? Il avait entrevu, dans le noir de ses rves, des
figures si troubles, si inquitantes, et son angoisse continuait, il les
voquait encore, effar de se rveiller ainsi au fond d'une chambre
ignore, pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui semblaient plus
raisonnables, il ne s'expliquait pas comment c'tait Benedetta qui avait
crit au vicomte Philibert de la Choue pour le charger de lui apprendre
que son livre tait dnonc  la congrgation de l'Index; et quel
intrt elle pouvait avoir  ce que l'auteur vnt se dfendre  Rome; et
dans quel but elle avait pouss l'amabilit jusqu' vouloir qu'il
descendt chez eux. Sa stupeur, en somme, tait d'tre l, tranger, sur
ce lit, dans cette pice, dans ce palais dont il entendait autour de lui
le grand silence de mort. Les membres anantis, le cerveau comme vide,
il avait une brusque lucidit, il comprenait que des choses lui
chappaient, que toute une complication devait se cacher sous
l'apparente simplicit des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le
soupon s'effaa, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant le
triste crpuscule d'tre la cause unique de ce frisson et de cette
dsesprance, dont il avait honte.

Pierre, alors, pour se remuer, se mit  examiner les deux pices. Elles
taient meubles d'acajou, simplement, presque pauvrement, des meubles
dpareills, datant du commencement du sicle. Le lit n'avait pas de
tentures, ni les fentres, ni les portes. Par terre, sur le carreau nu,
pass au rouge et cir, des petits tapis de pied s'alignaient seuls
devant les siges. Et il finit par se rappeler, en face de cette nudit
et de cette froideur bourgeoises, la chambre o il avait couch, enfant,
 Versailles, chez sa grand'mre, qui avait tenu l un petit commerce de
mercerie, sous Louis-Philippe. Mais,  un mur de la chambre, devant le
lit, un ancien tableau l'intressa, parmi des gravures enfantines et
sans valeur. C'tait,  peine clair par le jour mourant, une figure de
femme, assise sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et
svre logis, dont on semblait l'avoir chasse. Les deux battants de
bronze venaient de se refermer  jamais, et elle demeurait l, drape
dans une simple toile blanche, tandis que des vtements pars, lancs
rudement, au hasard, tranaient sur les paisses marches de granit. Elle
avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses mains convulses de
douleur, une face qu'on ne voyait pas, que les ondes d'une admirable
chevelure noyait, voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle
honte affreuse, quel abandon excrable, cachait-elle ainsi, cette
rejete, cette obstine d'amour, dont on rvait sans fin l'histoire,
d'un coeur perdu? On la sentait adorablement jeune et belle, dans sa
misre, dans ce lambeau de linge drap  ses paules; mais le reste
d'elle appartenait au mystre, et sa passion, et peut-tre son
infortune, et sa faute peut-tre. A moins qu'elle ne ft l seulement le
symbole de tout ce qui frissonne et pleure, sans visage, devant la porte
ternellement close de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien
qu'il s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une
puret divines. Ce n'tait qu'une illusion, le tableau avait beaucoup
souffert, noirci, dlaiss, et il se demandait de quel matre inconnu
pouvait bien tre ce panneau, pour l'mouvoir  ce point. Sur le mur d'
ct, une Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime sicle,
l'irrita par la banalit de son sourire.

Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la fentre du salon,
s'accouda. En face de lui, sur l'autre rive du Tibre, se dressait le
Janicule, le mont d'o il avait vu Rome, le matin. Mais ce n'tait plus,
 cette heure trouble, la ville de jeunesse et de rve, envole dans le
soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre grise, l'horizon se
noyait, indistinct et morne. L-bas,  gauche, il devinait de nouveau le
Palatin, par-dessus les toits; et,  droite, l-bas, c'tait toujours le
dme de Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb; tandis
que derrire lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir, devait sombrer lui
aussi sous la brume. Quelques minutes se passrent, et tout se brouilla
encore, il sentit Rome s'vanouir, s'effacer dans son immensit, qu'il
ignorait. Son doute et son inquitude sans cause le reprirent, si
douloureusement, qu'il ne put rester  la fentre davantage; il la
referma, alla s'asseoir, laissa les tnbres le submerger, d'un flot
d'infinie tristesse. Et sa rverie dsespre ne prit fin que lorsque la
porte s'ouvrit doucement et que la clart d'une lampe gaya la pice.

C'tait Victorine qui entrait avec prcaution, en apportant de la
lumire.

--Ah! monsieur l'abb, vous voici debout. J'tais venue vers quatre
heures; mais je vous ai laiss dormir. Et vous avez joliment bien fait
de dormir  votre contentement.

Puis, comme il se plaignait d'tre courbatur et frissonnant, elle
s'inquita.

--N'allez pas prendre leurs vilaines fivres! Vous savez que le
voisinage de leur rivire n'est pas sain. Don Vigilio, le secrtaire de
Son minence, les a, les fivres, et je vous assure que ce n'est pas
drle.

Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se recoucher. Elle
l'excuserait auprs de la princesse et de la contessina. Il finit par la
laisser dire et faire, car il tait hors d'tat d'avoir une volont. Sur
son conseil, il dna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et
des confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui fit grand
bien, il se sentit comme rpar,  ce point qu'il refusa de se mettre au
lit et qu'il voulut absolument remercier ces dames, le soir mme, de
leur aimable hospitalit. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il
se prsenterait.

--Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous allez bien, a vous
distraira... Le mieux est que don Vigilio, votre voisin, entre vous
prendre  neuf heures et qu'il vous accompagne. Attendez-le.

Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve, lorsque,  neuf
heures prcises, un coup discret fut frapp  la porte. Un petit prtre
se prsenta, g de trente ans  peine, maigre et dbile, la face longue
et ravage, couleur de safran. Depuis deux annes, des crises de fivre,
chaque jour,  la mme heure, le dvoraient. Mais, dans sa face jaunie,
ses yeux noirs, quand il oubliait de les teindre, brlaient, embrass
par son me de feu.

Il fit une rvrence et dit simplement, en un franais trs pur:

--Don Vigilio, monsieur l'abb, et entirement  votre service... Si
vous voulez bien que nous descendions?

Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don Vigilio, d'ailleurs, ne
parla plus, se contenta de rpondre par des sourires. Ils avaient
descendu le petit escalier, ils se trouvrent au second tage, sur le
vaste palier du grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et
attrist du faible clairage, de loin en loin des becs de gaz d'htel
garni louche, dont les taches jaunes toilaient  peine les profondes
tnbres des hauts couloirs sans fin. C'tait gigantesque et funbre.
Mme sur le palier, o s'ouvrait la porte de l'appartement de donna
Serafina, en face de celle qui conduisait chez sa nice, rien
n'indiquait qu'il pt y avoir rception, ce soir-l. La porte restait
close, pas un bruit ne sortait des pices, dans le silence de mort
montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio, qui, aprs une nouvelle
rvrence, tourna discrtement le bouton, sans sonner.

Une seule lampe  ptrole, pose sur une table, clairait l'antichambre,
une large pice aux murs nus, peints  fresque d'une tenture rouge et
or, drape rgulirement tout autour,  l'antique. Sur les chaises,
quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme, taient jets; tandis
que les chapeaux encombraient une console. Un domestique, assis, le dos
au mur, sommeillait.

Mais, comme don Vigilio s'effaait pour le laisser entrer dans un
premier salon, une pice tendue de brocatelle rouge,  demi obscure et
qu'il croyait vide, Pierre se trouva en face d'une apparition noire, une
femme vtue de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il
entendit heureusement son compagnon qui disait, en s'inclinant:

--Contessina, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur l'abb Pierre
Froment, arriv de France ce matin.

Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu de ce salon
dsert, dans la lueur dormante de deux lampes voiles de dentelle. Mais,
 prsent, un bruit de voix venait du salon voisin, un grand salon dont
la porte, ouverte  deux battants, dcoupait un carr de clart plus
vive.

Tout de suite la jeune femme s'tait montre accueillante, avec une
parfaite simplicit.

--Ah! monsieur l'abb, je sais heureuse de vous voir. J'ai craint que
votre indisposition ne ft grave. Vous voil tout  fait remis, n'est-ce
pas?

Il l'coutait, sduit par sa voix lente, lgrement grasse, o toute une
passion contenue semblait passer dans beaucoup de sage raison. Et il la
voyait enfin, avec ses cheveux si lourds et si bruns, sa peau si
blanche, d'une blancheur d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lvres
un peu fortes, le nez trs fin, des traits d'une dlicatesse d'enfance.
Mais c'taient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux
immenses, d'une infinie profondeur, o personne n'tait certain de lire.
Dormait-elle? Rvait-elle? Cachait-elle la tension ardente des grandes
saintes et des grandes amoureuses, sous l'immobilit de son visage? Si
blanche, si jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux, toute
une allure trs rflchie, trs noble et rythmique. Et, aux oreilles,
elle portait deux grosses perles, d'une puret admirable, des perles qui
venaient d'un collier clbre de sa mre, et que Rome entire
connaissait.

Pierre s'excusa, remercia.

--Madame, je suis confus, j'aurais voulu ds ce matin vous dire combien
j'tais touch de votre bont trop grande.

Il avait hsit  l'appeler madame, en se rappelant le motif allgu
dans son instance en nullit de mariage. Mais, videmment, tout le monde
l'appelait ainsi. Son visage, d'ailleurs, tait rest tranquille et
bienveillant, et elle voulut le mettre  son aise.

--Vous tes chez vous, monsieur l'abb. Il suffit que notre parent,
monsieur de la Choue, vous aime et s'intresse  votre oeuvre. Vous
savez que j'ai pour lui une grande affection...

Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre qu'elle devait
parler du livre, la seule cause du voyage et de l'hospitalit offerte.

--Oui, c'est le vicomte qui m'a envoy votre livre. Je l'ai lu, je l'ai
trouv trs beau. Il m'a trouble. Mais je ne suis qu'une ignorante, je
n'ai certainement pas tout compris, et il faudra que nous en causions,
vous m'expliquerez vos ides, n'est-ce pas, monsieur l'abb?

Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir, il lut alors la
surprise, l'moi d'une me d'enfant, mise en prsence d'inquitants
problmes qu'elle n'avait jamais soulevs. Ce n'tait donc pas elle qui
s'tait prise de passion, qui avait voulu l'avoir prs d'elle, pour le
soutenir, pour tre de sa victoire? Il souponna de nouveau, et trs
nettement cette fois, une influence secrte, quelqu'un dont la main
menait tout, vers un but ignor. Mais il tait charm de tant de
simplicit et de franchise, chez une crature si belle, si jeune et si
noble; et il se donnait  elle, ds ces quelques mots changs. Il
allait lui dire qu'elle pouvait disposer de lui, entirement, lorsqu'il
fut interrompu par l'arrive d'une autre femme, galement vtue de noir,
dont la haute et mince taille se dtacha durement dans le cadre lumineux
de la porte grande ouverte du salon voisin.

--Eh bien! Benedetta, as-tu dit  Giacomo de monter voir? Don Vigilio
vient de descendre, et il est seul. C'est inconvenant.

--Mais non, ma tante, monsieur l'abb est ici.

Et elle se hta de les prsenter l'un  l'autre.

--Monsieur l'abb Pierre Froment... La princesse Boccanera.

Il y eut des saluts crmonieux. Elle devait toucher  la soixantaine,
et elle se serrait tellement, qu'on l'et prise, par derrire, pour une
jeune femme. C'tait d'ailleurs sa coquetterie dernire, les cheveux
tout blancs, pais et rudes encore, n'ayant gard de noirs que les
sourcils, dans sa face longue aux larges plis, plante du grand nez
volontaire de la famille. Elle n'avait jamais t belle, et elle tait
reste fille, blesse mortellement du choix du comte Brandini qui avait
voulu Ernesta, sa cadette, rsolue ds lors  mettre ses joies dans
l'unique satisfaction de l'orgueil hrditaire du nom qu'elle portait.
Les Boccanera avaient dj compt deux papes, et elle esprait bien ne
pas mourir avant que son frre le cardinal ft le troisime. Elle
s'tait faite sa femme de charge secrte, elle ne l'avait pas quitt,
veillant sur lui, le conseillant, menant la maison souverainement,
accomplissant des miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait
crouler les plafonds sur leurs ttes. Si, depuis trente ans, elle
recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, c'tait par
haute politique, pour rester le salon du monde noir, une force et une
menace.

Aussi Pierre devina-t-il  son accueil combien peu il pesait devant
elle, petit prtre tranger qui n'tait pas mme prlat. Et cela
l'tonnait encore, posait de nouveau la question obscure: pourquoi
l'avait-on invit, que venait-il faire dans ce monde ferm aux humbles?
Il la savait d'une austrit de dvotion extrme, il crut finir par
comprendre qu'elle le recevait seulement par gard pour le vicomte; car,
 son tour, elle ne trouva que cette phrase:

--Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles de monsieur de la
Choue! Il y a deux ans, il nous a amen un si beau plerinage!

Elle passa la premire, elle introduisit enfin le jeune prtre dans le
salon voisin. C'tait une vaste pice carre, tendue de vieille
brocatelle jaune,  grandes fleurs Louis XIV. Le plafond, trs lev,
avait un revtement merveilleux de bois sculpt et peint, des caissons 
rosaces d'or. Mais le mobilier tait disparate. De hautes glaces, deux
superbes consoles dores, quelques beaux fauteuils du dix-septime
sicle; puis, le reste lamentable, un lourd guridon empire tomb on ne
savait d'o, des choses htroclites venues de quelque bazar, des
photographies affreuses, tranant sur les marbres prcieux des consoles.
Il n'y avait l aucun objet d'art intressant. Aux murs, d'anciens
tableaux mdiocres; except un primitif inconnu et dlicieux, une
Visitation du quatorzime sicle, la Vierge toute petite, d'une
dlicatesse pure d'enfant de dix ans, tandis que l'Ange, immense,
superbe, l'inondait du flot d'amour clatant et surhumain; et, en face,
un antique portrait de famille, celui d'une jeune fille trs belle,
coiffe d'un turban, que l'on croyait tre le portrait de Cassia
Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au Tibre avec
son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. Quatre
lampes clairaient, d'une grande lueur calme, la pice fane, comme
jaunie d'un mlancolique coucher de soleil, grave, vide et nue, sans un
bouquet de fleurs.

Tout de suite, donna Serafina prsenta Pierre d'un mot; et, dans le
silence, dans l'arrt brusque des conversations, il sentit les regards
qui se fixaient sur lui, comme sur une curiosit promise et attendue. Il
y avait l une dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario,
debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, amene par
une vieille parente, qui entretenait  demi-voix un prlat, monsignor
Nani, tous deux assis dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout
d'tre frapp par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le
vicomte, en l'envoyant  Rome, avait cru devoir lui expliquer la
situation particulire dans la maison, afin de lui viter des fautes.
Depuis trente ans, Morano tait l'ami de donna Serafina. Cette liaison,
autrefois coupable, car l'avocat avait femme et enfants, tait devenue,
aprs son veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excuse,
accepte par tous, une sorte de ces vieux mnages naturels que la
tolrance mondaine consacre. Tous les deux, trs dvots, s'taient
certainement assur les indulgences ncessaires. Et Morano se trouvait
l,  la place qu'il occupait depuis plus d'un quart de sicle, au coin
de la chemine, bien que le feu de l'hiver n'y ft pas allum encore.
Et, lorsque donna Serafina eut rempli son devoir de matresse de maison,
elle reprit elle-mme sa place,  l'autre coin de la chemine, en face
de lui.

Alors, tandis que Pierre s'asseyait, prs de don Vigilio, silencieux et
discret sur une chaise, Dario continua plus haut l'histoire qu'il
contait  Celia. Il tait joli homme, de taille moyenne, svelte et
lgant, portant toute sa barbe brune et trs soigne, avec la face
longue, le nez fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme
amollis par le sculaire appauvrissement du sang.

--Oh! une beaut, rpta-t-il avec emphase, une beaut tonnante!

--Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.

Celia, qui ressemblait  la petite Vierge du primitif, accroch
au-dessus de sa tte, s'tait mise  rire.

--Mais, chre, une pauvre fille, une ouvrire, que Dario a vue
aujourd'hui.

Et Dario dut recommencer son rcit. Il passait dans une troite rue, du
ct de la place Navone, quand il avait aperu, sur les marches d'un
perron, une belle et forte fille de vingt ans, effondre, qui pleurait 
gros sanglots. Touch surtout de sa beaut, il s'tait approch d'elle,
avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la maison, une
fabrique de perles de cire, mais que le chmage tait venu, que
l'atelier venait de fermer, et qu'elle n'osait rentrer chez ses parents,
tellement la misre y tait grande. Sous le dluge de ses larmes, elle
levait sur lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche
quelque argent. Et elle s'tait leve d'un bond, toute rouge et confuse,
se cachant les mains dans sa jupe, ne voulant rien prendre, disant qu'il
pouvait la suivre, s'il voulait, et qu'il donnerait a  sa mre. Puis,
elle avait fil vivement, vers le pont Saint-Ange.

--Oh! une beaut, rpta-t-il d'un air d'extase, une beaut
magnifique!... Plus grande que moi, mince encore dans sa force, avec une
gorge de desse! Un vrai antique, une Vnus  vingt ans, le menton un
peu fort, la bouche et le nez d'une correction de dessin parfaite, les
yeux, ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tte, coiffe d'un
casque de lourds cheveux noirs, la face clatante, comme dore d'un coup
de soleil!

Tous s'taient mis  couter, ravis, dans cette passion de la beaut
que, malgr tout, Rome garde au coeur.

--Elles deviennent bien rares, ces belles filles du peuple, dit Morano.
On pourrait battre le Transtvre, sans en rencontrer. Voici qui prouve
pourtant qu'il en existe encore, au moins une.

--Et comment l'appelles-tu, ta desse? demanda Benedetta souriante,
amuse et extasie ainsi que les autres.

--Pierina, rpondit Dario, riant lui aussi.

--Et qu'en as-tu fait?

Mais le visage excit du jeune homme prit une expression de malaise et
de peur, comme celui d'un enfant, qui, dans ses jeux, tombe sur une
laide bte.

--Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret... Une misre, une
misre  vous rendre malade!

Il l'avait suivie par curiosit, il tait arriv, derrire elle, de
l'autre ct du pont Saint-Ange, dans le quartier neuf en construction,
bti sur les anciens Prs du Chteau; et l, au premier tage d'une des
maisons abandonnes,  peine sche et dj en ruine, il tait tomb sur
un spectacle affreux, dont son coeur restait soulev: toute une famille,
la mre, le pre, un vieil oncle infirme, des enfants, mourant de faim,
pourrissant dans l'ordure. Il choisissait les termes les plus nobles
pour en parler, il cartait l'horrible vision d'un geste effray de la
main.

--Enfin, je me suis sauv, et je vous rponds que je n'y retournerai
pas.

Il y eut un hochement de tte gnral, dans le silence froid et gn qui
s'tait fait. Morano conclut en une phrase amre, o il accusait les
spoliateurs, les hommes du Quirinal, d'tre l'unique cause de toute la
misre de Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du
dput Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes d'aventures
louches? Ce serait le comble de l'impudence, la banqueroute infaillible
et prochaine.

Et seule Benedetta, dont le regard s'tait fix sur Pierre, en songeant
 son livre, murmura:

--Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi donc ne pas
retourner les voir?

Pierre, dpays et distrait d'abord, venait d'tre profondment remu
par le rcit de Dario. Il revivait son apostolat au milieu des misres
de Paris, il s'attendrissait pitoyablement, en retombant, ds son
arrive  Rome, sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il
haussa la voix, il dit trs haut:

--Oh! madame, nous irons les voir ensemble, vous m'emmnerez. Ces
questions me passionnent tant!

L'attention de tous fut ainsi ramene sur lui. On se mit  le
questionner, il les sentit inquiets de son impression premire, de ce
qu'il pensait de leur ville et d'eux-mmes. Surtout on lui recommandait
de ne pas juger Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui
avait-elle produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il? Et
lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir rpondre, n'ayant rien vu,
n'tant pas mme sorti. Mais on ne l'en pressa que plus vivement, il eut
la sensation nette d'un travail sur lui, d'un effort pour l'amener 
l'admiration et  l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas
cder  des dsillusions fatales, de persister, d'attendre que Rome lui
rvlt son me.

--Monsieur l'abb, combien de temps comptez-vous rester parmi nous?
demanda une voix courtoise, d'un timbre doux et clair.

C'tait monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait haut pour la
premire fois. A diverses reprises, Pierre avait cru s'apercevoir que le
prlat ne le quittait pas de ses yeux bleus, trs vifs, tandis qu'il
semblait couter attentivement le lent bavardage de la tante de Celia.
Et, avant de rpondre, il le regarda dans sa soutane lisre de
cramoisi, l'charpe de soie violette serre  la taille, l'air jeune
encore bien qu'il et dpass la cinquantaine, avec ses cheveux rests
blonds, son nez droit et fin, sa bouche du dessin le plus dlicat et le
plus ferme, aux dents admirablement blanches.

--Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois semaines peut-tre.

Le salon entier se rcria. Comment! trois semaines? Il avait la
prtention de connatre Rome en trois semaines! Il fallait six mois, un
an, dix ans! L'impression premire tait toujours dsastreuse; et, pour
en revenir, cela demandait un long sjour.

--Trois semaines! rpta donna Serafina de son air de ddain. Est-ce
qu'on peut s'tudier et s'aimer, en trois semaines? Ceux qui nous
reviennent, ce sont ceux qui ont fini par nous connatre.

Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'tait d'abord content de
sourire. Il avait eu un petit geste de sa main fine, qui trahissait son
origine aristocratique. Et, comme Pierre, modestement, s'expliquait,
disait que, venu pour faire certaines dmarches, il partirait lorsque
ces dmarches seraient faites, le prlat conclut, en souriant toujours:

--Oh! monsieur l'abb restera plus de trois semaines, nous aurons le
bonheur, j'espre, de le possder longtemps.

Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette phrase troubla le
jeune prtre. Que savait-on, que voulait-on dire? Il se pencha, il
demanda tout bas  don Vigilio, demeur prs de lui, muet:

--Qui est-ce, monsignor Nani?

Mais le secrtaire ne rpondit pas tout de suite. Son visage fivreux se
plomba encore. Ses yeux ardents virrent, s'assurrent que personne ne
le surveillait. Et, dans un souffle:

--L'assesseur du Saint-Office.

Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas que l'assesseur,
qui assistait en silence aux runions du Saint-Office, se rendait chaque
mercredi soir, aprs la sance, chez le Saint-Pre, pour lui rendre
compte des affaires traites l'aprs-midi. Cette audience hebdomadaire,
cette heure passe avec le pape, dans une intimit qui permettait
d'aborder tous les sujets, donnait au personnage une situation  part,
un pouvoir considrable. Et, d'ailleurs, la fonction tait cardinalice,
l'assesseur ne pouvait tre ensuite nomm que cardinal.

Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et aimable, continuait
 regarder le jeune prtre d'un air si encourageant, que ce dernier dut
aller occuper, prs de lui, le sige laiss enfin libre par la vieille
tante de Celia. N'tait-ce pas un prsage de victoire, cette rencontre,
faite le premier jour, d'un prlat puissant dont l'influence lui
ouvrirait peut-tre toutes les portes? Il se sentit alors trs touch,
lorsque celui-ci, ds la premire question, lui demanda obligeamment,
d'un ton de profond intrt:

--Alors, mon cher fils, vous avez donc publi un livre?

Et, repris par l'enthousiasme, oubliant o il tait, Pierre se livra,
conta son initiation de brlant amour au travers des souffrants et des
humbles, rva tout haut le retour  la communaut chrtienne, triompha
avec le catholicisme rajeuni, devenu la religion de la dmocratie
universelle. Peu  peu, il avait de nouveau lev la voix; et le silence
se faisait dans l'antique salon svre, tous s'taient remis 
l'couter, au milieu d'une surprise croissante, d'un froid de glace,
qu'il ne sentait pas.

Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son ternel sourire, dont
la pointe d'ironie ne se montrait mme plus.

--Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est trs beau, oh! trs beau,
tout  fait digne de l'imagination pure et noble d'un chrtien... Mais
que comptez-vous faire, maintenant?

--Aller droit au Saint-Pre, pour me dfendre.

Il y eut un lger rire rprim, et donna Serafina exprima l'avis
gnral, en s'criant:

--On ne voit pas comme a le Saint-Pre!

Mais Pierre se passionna.

--Moi, j'espre bien que je le verrai... Est-ce que je n'ai pas exprim
ses ides? Est-ce que je n'ai pas dfendu sa politique? Est-ce qu'il
peut laisser condamner mon livre, o je crois m'tre inspir du meilleur
de lui-mme?

--Sans doute, sans doute, se hta de rpter Nani, comme s'il et craint
qu'on ne brusqut trop les choses avec ce jeune enthousiaste. Le
Saint-Pre est d'une intelligence si haute! Et il faudra le voir...
Seulement, mon cher fils, ne vous excitez pas de la sorte, rflchissez
un peu, prenez votre heure...

Puis, se tournant-vers Benedetta:

--N'est-ce pas? Son minence n'a pas encore vu monsieur l'abb. Ds
demain matin, il faudra qu'elle daigne le recevoir, pour le diriger de
ses sages conseils.

Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux rceptions de sa
soeur, le lundi soir. Il tait toujours l, en pense, comme le matre
absent et souverain.

--C'est que, rpondit la contessina en hsitant, je crains bien que mon
oncle ne soit pas dans les ides de monsieur l'abb.

Nani se remit  sourire.

--Justement, il lui dira des choses bonnes  entendre.

Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que celui-ci
inscrirait le prtre pour une audience, le lendemain matin,  dix
heures.

Mais,  ce moment, un cardinal entra, vtu de l'habit de ville, la
ceinture et les bas rouges, la simarre noire, lisre et boutonne de
rouge. C'tait le cardinal Sarno, un trs ancien familier des Boccanera;
et, pendant qu'il s'excusait d'avoir travaill trs tard, le salon se
taisait, s'empressait, avec dfrence. Mais, pour le premier cardinal
qu'il voyait, Pierre prouvait une dception vive, car il ne trouvait
pas la majest, le bel aspect dcoratif, auquel il s'tait attendu.
Celui-ci apparaissait petit, un peu contrefait, l'paule gauche plus
haute que la droite, le visage us et terreux, avec des yeux morts. Il
lui faisait l'effet d'un trs vieil employ de soixante-dix ans, hbt
par un demi-sicle de bureaucratie troite, dform et alourdi de
n'avoir jamais quitt le rond de cuir, sur lequel il avait vcu sa vie.
Et, en ralit, son histoire entire tait l: enfant chtif d'une
petite famille bourgeoise, lve au Sminaire romain, plus tard
professeur de droit canonique pendant dix ans  ce mme Sminaire, puis
secrtaire  la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq ans. On
venait de clbrer son jubil cardinalice. N  Rome, il n'avait jamais
pass hors de Rome un seul jour, il tait le type parfait du prtre
grandi  l'ombre du Vatican et matre du monde. Bien qu'il n'et occup
aucune fonction diplomatique, il avait rendu de tels services  la
Propagande, par ses habitudes mthodiques de travail, qu'il tait devenu
prsident d'une des deux commissions qui se partagent le gouvernement
des vastes pays d'Occident, non encore catholiques. Et c'tait ainsi
qu'au fond de ces yeux morts, dans ce crne bas, d'expression obtuse, il
y avait la carte immense de la chrtient.

Nani lui-mme s'tait lev, plein d'un sourd respect devant cet homme
effac et terrible, qui avait les mains partout, aux coins les plus
reculs de la terre, sans tre jamais sorti de son bureau. Il le savait,
dans son apparente nullit, dans son lent travail de conqute mthodique
et organise, d'une puissance  bouleverser les empires.

--Est-ce que Votre minence est remise de ce rhume, qui nous a dsols?

--Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir pernicieux. J'ai le
dos glac, ds que je sors de mon cabinet.

A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et perdu. On oubliait
mme de le prsenter au cardinal. Et il dut rester l pendant prs d'une
heure encore, regardant, observant. Ce monde vieilli lui parut alors
enfantin, retourn  une enfance triste. Sous la morgue, la rserve
hautaine, il devinait maintenant une relle timidit, la mfiance
inavoue d'une grande ignorance. Si la conversation ne devenait pas
gnrale, c'tait que personne n'osait; et il entendait, dans les coins,
des bavardages purils et sans fin, les menues histoires de la semaine,
les petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort peu,
les moindres aventures prenaient des proportions normes. Il finit par
avoir la sensation nette qu'il se trouvait transport dans un salon
franais du temps de Charles X, au fond d'une de nos grandes villes
piscopales de province. Aucun rafrachissement n'tait servi. La
vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal Sarno, qui ne
rpondait pas, hochant le menton de loin en loin. Don Vigilio n'avait
pas desserr les dents de la soire. Une longue conversation,  voix
trs basse, s'tait engage entre Nani et Morano, tandis que donna
Serafina, qui se penchait pour les couter, approuvait d'un lent signe
de tte. Sans doute, ils causaient du divorce de Benedetta, car ils la
regardaient de temps  autre, d'un air grave. Et, au milieu de la vaste
pice, dans la clart dormante des lampes, il n'y avait que le groupe
jeune, form par Benedetta, Dario et Celia, qui semblt vivre,
babillant  demi-voix, touffant parfois des rires.

Tout d'un coup, Pierre fut frapp de la grande ressemblance qu'il y
avait entre Benedetta et le portrait de Cassia, pendu au mur. C'tait la
mme enfance dlicate, la mme bouche de passion et les mmes grands
yeux infinis, dans la mme petite face ronde, raisonnable et saine. Il y
avait l, certainement, une me droite et un coeur de flamme. Puis, un
souvenir lui revint, celui d'une peinture de Guido Reni, l'adorable et
candide tte de Batrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, 
cet instant, tre l'exacte reproduction. Cette double ressemblance
l'mut, lui fit regarder Benedetta avec une inquite sympathie, comme si
toute une fatalit violente de pays et de race allait s'abattre sur
elle. Mais elle tait si calme, l'air si rsolu et si patient! Et,
depuis qu'il se trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle
et Dario, aucune tendresse qui ne ft fraternelle et gaie, surtout de sa
part,  elle, dont le visage gardait la srnit claire des grands
amours avouables. Un moment, Dario lui avait pris les mains, en
plaisantant, les avait serres; et, s'il s'tait mis  rire un peu
nerveusement, avec de courtes flammes au bord des cils, elle, sans hte,
avait dgag ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades tendres.
Elle l'aimait, visiblement, de tout son tre, pour toute la vie.

Mais Dario ayant touff un lger billement, en regardant sa montre, et
s'tant esquiv, pour rejoindre des amis qui jouaient chez une dame,
Benedetta et Celia vinrent s'asseoir sur un canap, prs de la chaise de
Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques mots de leurs
confidences. La petite princesse tait l'ane du prince Matteo
Buongiovanni, pre de cinq enfants dj, mari  une Mortimer, une
Anglaise qui lui avait apport cinq millions. D'ailleurs, on citait les
Buongiovanni comme une des rares familles du patriciat de Rome riches
encore, debout au milieu des ruines du pass croulant de toutes parts.
Eux aussi avaient compt deux papes, ce qui n'empchait pas le prince
Matteo de s'tre ralli au Quirinal, sans toutefois se fcher avec le
Vatican. Fils lui-mme d'une Amricaine, n'ayant plus dans les veines le
pur sang romain, il tait d'une politique plus souple, fort avare,
disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse et la
toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamne  l'invitable mort.
Et c'tait dans cette famille, d'orgueil superbe, dont l'clat
continuait  emplir la ville, qu'une aventure venait d'clater,
soulevant des commrages sans fin: l'amour brusque de Celia pour un
jeune lieutenant,  qui elle n'avait jamais parl; l'entente passionne
des deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant pour tout
se dire que l'change d'un regard; la volont tenace de la jeune fille
qui, aprs avoir dclar  son pre qu'elle n'aurait pas d'autre mari,
attendait inbranlable, certaine qu'on lui donnerait l'homme de son
choix. Le pis tait que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait tre
le fils du dput Sacco, un parvenu, que le monde noir mprisait, comme
vendu au Quirinal, capable des plus laides besognes.

--C'est pour moi que Morano a parl tout  l'heure, murmurait Celia 
l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand il a maltrait le pre
d'Attilio,  propos de ce ministre dont on s'occupe... Il a voulu
m'infliger une leon.

Toutes deux s'taient jur une ternelle tendresse, ds le Sacr-Coeur,
et Benedetta, son ane de cinq ans, se montrait maternelle.

--Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours  ce jeune
homme?

--Oh! chre, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!... Attilio me
plat, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un autre. Je le veux, je
l'aurai, parce qu'il m'aime et que je l'aime... C'est tout simple.

Pierre, saisi, la regarda. Elle tait un lis candide et ferm, avec sa
douce figure de vierge. Un front et un nez d'une puret de fleur, une
bouche d'innocence aux lvres closes sur les dents blanches, des yeux
d'eau de source, clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues
d'une fracheur de satin, pas une inquitude ni une curiosit dans le
regard ingnu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui aurait pu le dire! Elle
tait la vierge dans tout son inconnu redoutable.

--Ah! chre, reprit Benedetta, ne recommence pas ma triste histoire. a
ne russit gure, de marier le pape et le roi.

--Mais, dit Celia avec tranquillit, tu n'aimais pas Prada, tandis que
moi j'aime Attilio. La vie est l, il faut aimer.

Cette parole, prononce si naturellement par cette enfant ignorante,
troubla Pierre  un tel point, qu'il sentit des larmes lui monter aux
yeux. L'amour, oui! c'tait la solution  toutes les querelles,
l'alliance entre les peuples, la paix et la joie dans le monde entier.
Mais donna Serafina s'tait leve, en se doutant du sujet de
conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un coup d'oeil 
don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint dire tout bas  Pierre
que l'heure tait venue de se retirer. Onze heures sonnaient, Celia
partait avec sa tante, sans doute l'avocat Morano voulait garder un
instant le cardinal Sarno et Nani pour causer en famille de quelque
difficult qui se prsentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le
premier salon, lorsque Benedetta eut bais Celia sur les deux joues,
elle prit cong de Pierre avec beaucoup de bonne grce.

--Demain matin, en rpondant au vicomte, je lui dirai combien nous
sommes heureux de vous avoir, et pour plus longtemps que vous ne
croyez... N'oubliez pas,  dix heures, de descendre saluer mon oncle le
cardinal.

En haut, au troisime tage, comme Pierre et don Vigilio, tenant chacun
un bougeoir que le domestique leur avait remis, allaient se sparer
devant leurs portes, le premier ne put s'empcher de poser au second une
question qui le tracassait.

--C'est un personnage trs influent que monsignor Nani?

Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en ouvrant les deux
bras, comme pour embrasser le monde. Puis, ses yeux flambrent, une
curiosit parut le saisir  son tour.

--Vous le connaissiez dj, n'est-ce-pas? demanda-t-il sans rpondre.

--Moi! pas du tout!

--Vraiment!... Il vous connat trs bien, lui! Je l'ai entendu parler de
vous, lundi dernier, en des termes si prcis, qu'il m'a sembl au
courant des plus petits dtails de votre vie et de votre caractre.

--Jamais je n'avais mme entendu prononcer son nom.

--Alors, c'est qu'il se sera renseign.

Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis que Pierre, qui
s'tonnait de trouver la porte de la sienne ouverte, en vit sortir
Victorine, de son air tranquille et actif.

--Ah! monsieur l'abb, j'ai voulu m'assurer par moi-mme que vous ne
manquiez de rien. Vous avez de la bougie, vous avez de l'eau, du sucre,
des allumettes... Et, le matin, que prenez-vous? Du caf? Non! du lait
pur, avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?... Et
reposez-vous, dormez bien. Moi, les premires nuits, oh! j'ai eu une
peur des revenants, dans ce vieux palais! Mais je n'en ai jamais vu la
queue d'un. Quand on est mort, on est trop content de l'tre, on se
repose.

Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se dtendre, d'chapper au
malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces gens, qui se mlaient,
s'effaaient en lui comme des ombres, sous la lumire dormante des
lampes. Les revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les
mes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la poitrine des vivants
d'aujourd'hui. Et, malgr son long repos de la journe, jamais il ne
s'tait senti si las, si dsireux de sommeil, l'esprit confus et
brouill, craignant bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit  se
dshabiller, l'tonnement d'tre l, de se coucher l, le reprit avec
une intensit telle, qu'il crut un moment tre un autre. Que pensait
tout ce monde de son livre? Pourquoi l'avait-on fait venir en ce froid
logis qu'il devinait hostile? tait-ce donc pour l'aider ou pour le
vaincre? Et il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher
d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano, aux deux coins
de la chemine, tandis que, derrire la tte passionne et calme de
Benedetta, apparaissait la face souriante de monsignor Nani, aux yeux de
ruse, aux lvres d'indomptable nergie.

Il se coucha, puis se releva, touffant, ayant un tel besoin d'air frais
et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la fentre, pour s'y accouder.
Mais la nuit tait d'un noir d'encre, les tnbres avaient submerg
l'horizon. Au firmament, des brumes devaient cacher les toiles, la
vote opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les maisons
du Transtvre dormaient depuis longtemps, pas une fentre ne luisait,
un bec de gaz scintillait seul, au loin, comme une tincelle perdue.
Vainement il chercha le Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du
nant, les vingt-quatre sicles de Rome, le Palatin antique et le
moderne Quirinal, le dme gant de Saint-Pierre, effac du ciel par le
flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne voyait pas, n'entendait mme
pas le Tibre, le fleuve mort dans la ville morte.




III


A dix heures moins un quart, le lendemain matin, Pierre descendit au
premier tage du palais, pour se prsenter  l'audience du cardinal
Boccanera. Il venait de se rveiller plein de courage, repris par
l'enthousiasme naf de sa foi; et rien n'tait rest de son singulier
accablement de la veille, des doutes et des soupons qui l'avaient
saisi, au premier contact de Rome, dans la fatigue de l'arrive. Il
faisait si beau, le ciel tait si pur, que son coeur s'tait remis 
battre d'esprance.

Sur le vaste palier, la porte de la premire antichambre se trouvait
large ouverte,  deux battants. Le cardinal, un des derniers cardinaux
du patriciat romain, tout en fermant les salons de gala dont les
fentres donnaient sur la rue et qui se pourrissaient de vtust, avait
gard l'appartement de rception d'un de ses grands-oncles, cardinal
comme lui, vers la fin du dix-huitime sicle. C'tait une srie de
quatre immenses pices, hautes de six mtres, qui prenaient jour sur la
ruelle en pente, descendant au Tibre; et le soleil n'y pntrait jamais,
barr par les noires maisons d'en face. L'installation avait donc t
conserve dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois, grands
dignitaires de l'glise. Mais aucune rparation n'tait faite, aucun
soin n'tait pris, les tentures pendaient en loques, la poussire
mangeait les meubles, au milieu d'une complte insouciance, o l'on
sentait comme une volont hautaine d'arrter le temps.

Pierre prouva un lger saisissement, en entrant dans la premire
pice, l'antichambre des domestiques. Jadis, deux gendarmes pontificaux,
en tenue, restaient l  demeure, parmi un flot de valets; et un seul
domestique, aujourd'hui, augmentait encore par sa prsence fantomatique
la mlancolie de cette vaste salle,  demi obscure. Surtout ce qui
frappait la vue, en face des fentres, c'tait un autel drap de rouge,
surmont d'un baldaquin tendu de rouge, sous lequel taient brodes les
armes des Boccanera, le dragon ail, soufflant des flammes, avec la
devise: _Bocca nera, Alma rossa._ Et le chapeau rouge du grand-oncle,
l'ancien grand chapeau de crmonie, se trouvait galement l, ainsi que
les deux coussins de soie rouge et les deux antiques parasols, pendus au
mur, qu'on emportait dans le carrosse,  chaque sortie. Au milieu de
l'absolu silence, on croyait entendre le petit bruit discret des mites
qui rongeaient depuis un sicle tout ce pass mort, qu'un coup de
plumeau aurait fait tomber en poudre.

La seconde antichambre, celle o se tenait autrefois le secrtaire, une
salle aussi vaste, tait vide; et Pierre dut la traverser, il ne
dcouvrit don Vigilio que dans la troisime, l'antichambre noble. Avec
son personnel dsormais rduit au strict ncessaire, le cardinal avait
prfr avoir son secrtaire sous la main,  la porte mme de l'ancienne
salle du trne, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio, si maigre, si
jaune, si frissonnant de fivre, tait l comme perdu,  une toute
petite et pauvre table noire, charge de papiers. Plong au fond d'un
dossier, il leva la tte, reconnut le visiteur; et, d'une voix basse, 
peine un murmure dans le silence:

--Son minence est occupe... Veuillez attendre.

Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour chapper  toute
tentative de conversation.

N'osant s'asseoir, Pierre examina la pice. Elle tait peut-tre encore
plus dlabre que les deux autres, avec sa tenture de damas vert, lime
par l'ge, pareille  la mousse qui se dcolore sur les vieux arbres.
Mais le plafond restait superbe, toute une dcoration somptueuse, une
haute frise dont les ornements peints et dors encadraient un Triomphe
d'Amphitrite, d'un des lves de Raphal. Et, selon l'antique usage,
c'tait dans cette pice que la barrette tait pose, sur une crdence,
au pied d'un grand crucifix d'bne et d'ivoire.

Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un coup trs
intress par un portrait en pied du cardinal, peint rcemment. Celui-ci
y tait reprsent en grand costume de crmonie, la soutane de moire
rouge, le rochet de dentelle, la cappa jete royalement sur les paules.
Et ce haut vieillard de soixante-dix ans avait gard, dans ce vtement
d'glise, son allure fire de prince, entirement ras, les cheveux si
blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient en boucles sur les
paules. C'tait le masque dominateur des Boccanera, le nez fort, la
bouche grande, aux lvres minces, dans une face longue, coupe de larges
plis; et surtout les yeux de sa race clairaient la face ple, des yeux
trs bruns, de vie ardente, sous des sourcils pais, rests noirs. La
tte laure, il aurait rappel les ttes des empereurs romains, trs
beau et matre du monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses
veines.

Pierre savait son histoire, et ce portrait l'voquait en lui. lev au
Collge des Nobles, Pio Boccanera n'avait quitt Rome qu'une fois, trs
jeune,  peine diacre, pour aller  Paris prsenter une barrette, comme
ablgat. Puis, sa carrire ecclsiastique s'tait droule
souverainement, les honneurs lui taient venus d'une faon toute
naturelle, dus  sa naissance: consacr de la main mme de Pie IX, fait
plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camrier secret
participant, nomm Majordome aprs l'occupation italienne, et enfin
cardinal en 1874. Depuis quatre ans, il tait camerlingue, et l'on
racontait tout bas que Lon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme
Pie IX autrefois l'avait choisi lui-mme, afin de l'carter de la
succession au trne pontifical; car, si, en le nommant, le conclave
avait mconnu la tradition qui voulait que le camerlingue ne pt tre
lu pape, sans doute reculerait-on devant une infraction nouvelle. Et
l'on disait encore que la lutte sourde continuait, comme sous le rgne
pass, entre le pape et le camerlingue, ce dernier  l'cart, condamnant
la politique du Saint-Sige, d'opinion radicalement oppose en tout,
attendant muet, dans le nant actuel de sa charge, la mort du pape, qui
lui donnerait le pouvoir intrimaire jusqu' l'lection du pape nouveau,
le devoir d'assembler le conclave et de veiller  la bonne expdition
transitoire des affaires de l'glise. L'ambition de la papaut, le rve
de recommencer l'aventure du cardinal Pecci, camerlingue et pape,
n'tait-il pas derrire ce grand front svre, dans la flamme mme de
ces regards noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que Rome,
il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement le monde moderne,
et il se montrait d'ailleurs trs pieux, d'une religion austre, d'une
foi pleine et solide, incapable du plus lger doute.

Mais un chuchotement tira Pierre de ses rflexions. C'tait don Vigilio
qui l'invitait  s'asseoir, de son air prudent.

--Ce sera long peut-tre, vous pouvez prendre un tabouret.

Et il se mit  couvrir une grande feuille jauntre d'une criture fine,
tandis que Pierre, machinalement, pour obir, s'asseyait, sur un des
tabourets de chne, rangs le long du mur, en face du portrait. Il
retomba dans une rverie, il crut voir renatre et clater, autour de
lui, le faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le jour
o il tait nomm, le cardinal donnait des ftes, des rjouissances
publiques, dont certaines sont cites encore pour leur splendeur.
Pendant trois journes, les portes des salons de rception restaient
grandes ouvertes, entrait qui voulait; et, de salle en salle, des
huissiers lanaient, rptaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu
peuple, Rome entire, que le nouveau cardinal accueillait avec une bont
souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'tait toute une royaut
organise, certains cardinaux jadis dplaaient plus de cinq cents
personnes avec eux, avaient une maison qui comprenait seize offices,
vivaient au milieu d'une vritable cour. Mme, plus rcemment, lorsque
la vie se fut simplifie, un cardinal, s'il tait prince, avait droit 
un train de gala de quatre voitures, atteles de chevaux noirs. Quatre
domestiques le prcdaient, en livre  ses armes, portant le chapeau,
les coussins et les parasols. Il tait en outre accompagn du secrtaire
en manteau de soie violette, du caudataire revtu de la croccia, sorte
de douillette en laine violette, avec des revers de soie, et du
gentilhomme, en costume Henri II, tenant la barrette entre ses mains
gantes. Quoique diminu dj, le train de maison comprenait encore
l'auditeur charg du travail des congrgations, le secrtaire uniquement
employ  la correspondance, le matre de chambre qui introduisait les
visiteurs, le gentilhomme qui portait la barrette, et le caudataire, et
le chapelain, et le matre de maison, et le valet de chambre, sans
compter la nue des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers,
les palefreniers, un vritable peuple dont bourdonnaient les palais
immenses. Et c'tait de ce peuple que Pierre, par la pense, remplissait
les trois vastes antichambres, prcdant la salle du trne, c'tait ce
flot de laquais en livre bleue, aux passementeries armories, ce monde
d'abbs et de prlats en manteaux de soie, qui revivait devant lui,
mettant toute une vie passionne et magnifique sous les hauts plafonds
vides, dans les demi-tnbres qu'il clairait de sa splendeur
ressuscite.

Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entre des Italiens  Rome, les
grandes fortunes des princes romains s'taient presque toutes
effondres, et le faste des hauts dignitaires de l'glise avait
disparu. Dans sa ruine, le patriciat, s'cartant des charges
ecclsiastiques, mal rmunres, de gloire mdiocre, les abandonnait 
l'ambition de la petite bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier
prince d'antique noblesse revtu de la pourpre, n'avait gure, pour
tenir son rang, que trente mille francs environ, les vingt-deux mille
francs de sa charge, augments de ce que lui rapportaient certaines
autres fonctions; et jamais il n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina
n'tait venue  son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune
patrimoniale, qu'il avait jadis abandonne  ses deux soeurs et  son
frre. Donna Serafina et Benedetta faisaient mnage  part, vivaient
chez elles, avec leur table, leurs dpenses personnelles, leurs
domestiques. Le cardinal n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais
il ne donnait un dner ni une rception. La plus grande dpense tait
son unique voiture, le lourd carrosse  deux chevaux que le crmonial
lui imposait, car un cardinal ne peut marcher  pied dans Rome. Encore
son cocher, un vieux serviteur, lui pargnait-il un palefrenier, par son
enttement  soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs,
vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais, le pre et
le fils, ce dernier n au palais. La femme du cuisinier aidait  la
cuisine. Mais les rductions portaient plus encore sur l'antichambre
noble et sur la premire antichambre; tout l'ancien personnel si
brillant et si nombreux se rduisait maintenant  deux petits prtres,
don Vigilio, le secrtaire, qui tait en mme temps l'auditeur et le
matre de maison, et l'abb Paparelli, le caudataire, qui servait aussi
de chapelain et de matre de chambre. O la foule des gens  gages de
toutes conditions avait circul, emplissant les salles de leur clat, on
ne voyait plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit,
deux ombres discrtes perdues dans la grande ombre des pices mortes.

Et comme Pierre la comprenait,  prsent, la hautaine insouciance du
cardinal, laissant le temps achever son oeuvre de ruine, dans ce palais
des anctres, auquel il ne pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois!
Bti pour cette vie, pour le train souverain d'un prince du seizime
sicle, le logis croulait, dsert et noir, sur la tte de son dernier
matre, qui n'avait plus assez de serviteurs pour le remplir, et qui
n'aurait pas su comment payer le pltre ncessaire aux rparations.
Alors, puisque le monde moderne se montrait hostile, puisque la religion
n'tait plus reine, puisque la socit tait change et qu'on allait 
l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indiffrence des gnrations
nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le vieux monde tomber en poudre,
dans l'orgueil obstin de sa gloire sculaire? Les hros seuls mouraient
debout, sans rien abandonner du pass, fidles jusqu'au dernier souffle
 la mme foi, n'ayant plus que la douloureuse bravoure, l'infinie
tristesse d'assister  la lente agonie de leur Dieu. Et, dans le haut
portrait du cardinal, dans sa face ple, si fire, si dsespre et
brave, il y avait cette volont ttue de s'anantir sous les dcombres
du vieil difice social, plutt que d'en changer une seule pierre.

Le prtre fut tir de sa rverie par le frlement d'une marche furtive,
un petit trot de souris, qui lui fit tourner la tte. Une porte venait
de s'ouvrir dans la tenture, et il eut la surprise de voir s'arrter
devant lui un abb d'une quarantaine d'annes, gros et court, qu'on
aurait pris pour une vieille fille en jupe noire, trs ge dj,
tellement sa face molle tait couture de rides. C'tait l'abb
Paparelli, le caudataire, le matre de chambre, qui,  ce dernier titre,
se trouvait charg d'introduire les visiteurs; et il allait questionner
celui-ci, en l'apercevant l, lorsque don Vigilio intervint, pour le
mettre au courant.

--Ah! bien, bien! monsieur l'abb Froment, que Son minence daignera
recevoir... Il faut attendre, il faut attendre.

Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre sa place dans la
seconde antichambre, o il se tenait d'habitude.

Pierre n'aima point ce visage de vieille dvote, blmi par le clibat,
ravag par des pratiques trop rudes; et, comme don Vigilio ne s'tait
pas remis au travail, la tte lasse, les mains brles de fivre, il se
hasarda  le questionner. Oh! l'abb Paparelli, un homme de la foi la
plus vive, qui restait par simple humilit dans un poste modeste, prs
de Son minence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien l'en rcompenser, en
ne ddaignant pas, parfois, d'couter ses avis. Et il y avait, dans les
yeux ardents de don Vigilio, une sourde ironie, une colre voile
encore, tandis qu'il continuait  examiner Pierre, l'air rassur un peu,
gagn par l'vidente droiture de cet tranger, qui ne devait faire
partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se dpartir de sa continue
et maladive mfiance. Il s'abandonna jusqu' causer un instant.

--Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et assez dure... Son
minence appartient  plusieurs congrgations, le Saint-Office, l'Index,
les Rites, la Consistoriale. Et, pour l'expdition des affaire qui lui
incombent, c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il faut
que j'tudie chaque affaire, que je fasse un rapport, enfin que je
dbrouille la besogne... Sans compter que toute la correspondance,
d'autre part, me passe par les mains. Heureusement, Son minence est un
saint, qui n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous permet
de vivre un peu  l'cart.

Pierre s'intressait vivement  ces dtails intimes d'une de ces
existences de prince de l'glise, si caches d'ordinaire, dformes
souvent par la lgende. Il sut que le cardinal, hiver comme t, se
levait  six heures du matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une
petite pice, meuble seulement d'un autel en bois peint, et o personne
n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement particulier ne se
composait que d'une chambre  coucher, une salle  manger et un cabinet
de travail, des pices modestes, troites, qu'on avait tailles dans une
grande salle,  l'aide de cloisons. Il y vivait trs enferm, sans luxe
aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il djeunait, une tasse
de lait froid. Puis, les matins de sance, il se rendait aux
congrgations dont il faisait partie; ou bien, il restait chez lui, 
recevoir. Le dner tait  une heure, et la sieste venait ensuite,
jusqu' quatre heures et mme cinq en t, la sieste de Rome, le moment
sacr, pendant lequel pas un domestique n'aurait os mme frapper  la
porte. Les jours de beau temps, au rveil, il faisait une promenade en
voiture, du ct de l'ancienne voie Appienne, d'o il revenait au
coucher du soleil, lorsqu'on sonnait l'_Ave Maria_. Et enfin, aprs
avoir reu de sept  neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre, ne
reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les cardinaux vont
chez le pape deux ou trois fois par mois,  jours fixes, pour les
besoins du service. Mais, depuis bientt un an, le camerlingue n'avait
pas t admis en audience particulire, ce qui tait un signe de
disgrce, une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait bas,
avec prudence.

--Son minence est un peu rude, continuait don Vigilio doucement,
heureux de parler, dans un moment de dtente. Mais il faut la voir
sourire, lorsque sa nice, la contessina, qu'elle adore, descend
l'embrasser... Vous savez que, si vous tes bien reu, vous le devrez 
la contessina...

A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait de la deuxime
antichambre, et il se leva vivement, il s'inclina trs bas, en voyant
entrer un gros homme  la soutane noire ceinture de rouge, coiff d'un
chapeau noir  torsade rouge et or, et que l'abb Paparelli amenait,
avec tout un dploiement d'humbles rvrences. Il avait fait signe 
Pierre de se lever galement, il put lui souffler encore:

--Le cardinal Sanguinetti, prfet de la congrgation de l'Index.

Mais l'abb Paparelli se prodiguait, s'empressait, rptait d'un air de
bate satisfaction:

--Votre minence rvrendissime est attendue. J'ai ordre de l'introduire
tout de suite... Il y a dj l Son minence le Grand Pnitencier.

Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un clat brusque et
familier.

--Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu! On ne fait jamais ce
qu'on veut. Enfin, j'arrive.

C'tait un homme de soixante ans, trapu et gras, la face ronde et
colore, avec un nez norme, des lvres paisses, des yeux vifs toujours
en mouvement. Mais il frappait surtout par son air de jeunesse active,
turbulente presque, les cheveux bruns encore,  peine sems de fils
d'argent, trs soigns, ramens en boucles sur les tempes. Il tait n 
Viterbe, avait fait ses classes au sminaire de cette ville, avant de
venir  Rome les achever  l'Universit Grgorienne. Ses tats de
service ecclsiastique disaient son chemin rapide, son intelligence
souple: d'abord, secrtaire de nonciature  Lisbonne; ensuite, nomm
vque titulaire de Thbes et charg d'une mission dlicate, au Brsil;
ds son retour, fait nonce  Bruxelles, puis  Vienne; et enfin
cardinal, sans compter qu'il venait d'obtenir l'vch suburbicaire de
Frascati. Rompu aux affaires, ayant pratiqu toute l'Europe, il n'avait
contre lui que son ambition trop affiche, son intrigue toujours aux
aguets. On le disait maintenant irrconciliable, exigeant de l'Italie la
reddition de Rome, bien qu'autrefois il et fait des avances au
Quirinal. Dans sa furieuse passion d'tre le pape de demain, il sautait
d'une opinion  une autre, se donnait mille peines pour conqurir des
gens, qu'il lchait ensuite. Deux fois dj, il s'tait fch avec Lon
XIII, puis avait cru politique de faire sa soumission. La vrit tait
que, candidat presque avou  la papaut, il s'usait par son continuel
effort, trempant dans trop de choses, remuant trop de monde.

Mais Pierre n'avait vu en lui que le prfet de la congrgation de
l'Index; et une ide seule l'motionnait, celle que cet homme allait
dcider du sort de son livre. Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et
que l'abb Paparelli fut retourn dans la deuxime antichambre, ne
put-il s'empcher de demander  don Vigilio:

--Leurs minences le cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera sont
donc trs lies?

Un sourire pina les lvres du secrtaire, pendant que ses yeux
flambaient d'une ironie dont il n'tait plus matre.

--Oh! trs lies, non, non!... Elles se voient, quand elles ne peuvent
pas faire autrement.

Et il expliqua qu'on avait des gards pour la haute naissance du
cardinal Boccanera, de sorte qu'on se runissait volontiers chez lui,
lorsqu'une affaire grave se prsentait, comme ce jour-l prcisment,
ncessitant une entrevue, en dehors des sances habituelles. Le cardinal
Sanguinetti tait le fils d'un petit mdecin de Viterbe.

--Non, non! Leurs minences ne sont pas lies du tout... Quand on n'a ni
les mmes ides, ni le mme caractre, il est bien difficile de
s'entendre. Et surtout quand on se gne!

Il avait dit cela plus bas, comme  lui-mme, avec son sourire mince.
D'ailleurs, Pierre coutait  peine, tout  sa proccupation
personnelle.

--Peut-tre bien est-ce pour une affaire de l'Index qu'ils sont runis?
demanda-t-il.

Don Vigilio devait savoir le motif de la runion. Mais il se contenta de
rpondre que, pour une affaire de l'Index, la runion aurait eu lieu
chez le prfet de la congrgation. Et Pierre, cdant  son impatience,
en fut rduit  lui poser une question directe.

--Mon affaire  moi, l'affaire de mon livre, vous la connaissez,
n'est-ce pas? Puisque Son minence fait partie de la congrgation, et
que les dossiers vous passent par les mains, vous pourriez peut-tre me
donner quelque utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle
hte de savoir!

Du coup, don Vigilio fut repris de son inquitude effare. Il bgaya
d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le dossier, ce qui tait vrai.

--Je vous assure, aucune pice ne nous est encore parvenue, j'ignore
absolument tout.

Puis, comme le prtre allait insister, il lui fit signe de se taire, il
se remit  crire, jetant des regards furtifs vers la deuxime
antichambre, craignant sans doute que l'abb Paparelli n'coutt.
Dcidment, il avait parl beaucoup trop. Et il se rapetissait  sa
table, fondu, disparu dans son coin d'ombre.

Alors, Pierre revint  sa rverie, envahi de nouveau par tout cet
inconnu qui l'entourait, par la tristesse ancienne et ensommeille des
choses. D'interminables minutes durent s'couler, il tait prs de onze
heures. Et un bruit de porte, un bruit de voix l'veilla enfin. Il
s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti, qui s'en
allait en compagnie d'un autre cardinal, trs maigre, trs grand, avec
une figure grise et longue d'ascte. Mais ni l'un ni l'autre ne parut
mme apercevoir ce simple petit prtre tranger, inclin ainsi sur leur
passage. Ils causaient haut, familirement.

--Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud qu'hier.

--C'est  coup sr du siroco pour demain.

Le silence retomba, solennel, dans la grande pice obscure. Don Vigilio
crivait toujours, sans qu'on entendt le petit bruit de sa plume sur le
dur papier jauntre. Il y eut un lger tintement de sonnette fle. Et
l'abb Paparelli accourut de la deuxime antichambre, disparut un
instant dans la salle du trne, puis revint appeler d'un signe Pierre,
qu'il annona d'une voix lgre.

--Monsieur l'abb Pierre Froment.

La salle, trs grande, tait une ruine, elle aussi. Sous l'admirable
plafond de bois sculpt et dor, les tentures rouges des murs, une
brocatelle  grandes palmes, s'en allaient en lambeaux. On avait fait
quelques reprises, mais l'usure moirait de tons ples la pourpre sombre
de la soie, autrefois d'un faste clatant. La curiosit de la pice
tait l'ancien trne, le fauteuil de velours rouge o prenait place
jadis le Saint-Pre, quand il rendait visite au cardinal. Un dais,
galement de velours rouge, le surmontait, sous lequel se trouvait
accroch le portrait du pape rgnant. Et, selon la rgle, le fauteuil
tait retourn contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y
asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans la vaste
salle, que des canaps, des fauteuils, des chaises, et une merveilleuse
table Louis XIV, de bois dor,  dessus de mosaque, reprsentant
l'enlvement d'Europe.

Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera, debout prs d'une
autre table, qui lui servait de bureau. Dans sa simple soutane noire,
lisere et boutonne de rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et
plus fier encore que sur son portrait, dans son costume de crmonie.
C'taient bien les cheveux blancs en boucles, la face longue, coupe de
larges plis, au nez fort et aux lvres minces; et c'taient les yeux
ardents clairant la face ple, sous les pais sourcils rests noirs.
Seulement, le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille foi
qui se dgageait de cette haute figure, une certitude totale de savoir
o tait la vrit, et une absolue volont de s'y tenir  jamais.

Boccanera n'avait pas boug, regardant fixement, de son regard noir,
s'avancer le visiteur; et le prtre, qui connaissait le crmonial,
s'agenouilla, baisa la grosse meraude qu'il portait au doigt. Mais,
tout de suite, le cardinal le releva.

--Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma nice m'a parl de
votre personne avec tant de sympathie, que je suis heureux de vous
recevoir.

Il s'tait assis prs de la table, sans lui dire encore de prendre
lui-mme une chaise, et il continuait  l'examiner, en parlant d'une
voix lente, fort polie.

--C'est hier matin que vous tes arriv, et bien fatigu, n'est-ce pas?

--Votre minence est trop bonne... Oui, bris, autant d'motion que de
fatigue. Ce voyage est pour moi si grave!

Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer ds les premiers mots la
question srieuse.

--Sans doute, il y a tout de mme loin de Paris  Rome. Aujourd'hui, a
se fait assez rapidement. Mais, jadis, quel voyage interminable!

Sa parole se ralentit.

--Je suis all  Paris une seule fois, oh! il y a longtemps, cinquante
ans bientt, et pour y passer une semaine  peine... Une grande et belle
ville, oui, oui! beaucoup de monde dans les rues, des gens trs bien
levs, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne peut
l'oublier, mme dans les tristes heures actuelles, la France a t la
fille ane de l'glise... Depuis cet unique voyage, je n'ai pas quitt
Rome.

Et, d'un geste de tranquille ddain, il acheva sa pense. A quoi bon des
courses au pays du doute et de la rbellion? Est-ce que Rome ne
suffisait pas, Rome qui gouvernait le monde, la ville ternelle qui, aux
temps prdits, devait redevenir la capitale du monde?

Pierre, muet, voquant en lui le prince violent et batailleur
d'autrefois, rduit  porter cette simple soutane, le trouva beau, dans
son orgueilleuse conviction que Rome se suffisait  elle-mme. Mais
cette obstination d'ignorance, cette volont de ne tenir compte des
autres nations que pour les traiter en vassales, l'inquitrent,
lorsque, par un retour sur lui-mme, il songea au motif qui l'amenait.
Et, comme le silence s'tait fait, il crut devoir rentrer en matire par
un hommage.

--Avant toute autre dmarche, j'ai voulu mettre mon respect aux pieds de
Votre minence, car c'est en elle seule que j'espre, c'est elle que je
supplie de vouloir bien me conseiller et me diriger.

De la main, alors, Boccanera l'invita  s'asseoir sur une chaise, en
face de lui.

--Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas mes conseils. Je
les dois  tout chrtien dsireux de bien faire. Vous auriez tort,
seulement, de compter sur mon influence: elle est nulle. Je vis
compltement  l'cart, je ne puis et ne veux rien demander... Voyons,
cela ne va pas nous empcher de causer un peu.

Il continua, aborda trs franchement la question, sans ruse aucune, en
esprit absolu et vaillant qui ne redoute pas les responsabilits.

--N'est-ce pas? vous avez crit un livre, _la Rome nouvelle_, je crois,
et vous venez pour dfendre ce livre, qui est dfr  la congrgation
de l'Index... Moi, je ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne
puis tout lire. Je lis seulement les oeuvres que m'envoie la
congrgation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et mme je me
contente souvent du rapport que rdige pour moi mon secrtaire... Mais
ma nice Benedetta a lu votre livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait
pas d'intrt, qu'il l'avait d'abord un peu tonne et beaucoup mue
ensuite... Je vous promets donc de le parcourir, d'en tudier les
passages incrimins avec le plus grand soin.

Pierre saisit l'occasion, pour commencer  plaider sa cause. Et il pensa
que le mieux tait d'indiquer tout de suite ses rfrences,  Paris.

--Votre minence comprend ma stupeur, quand j'ai su qu'on poursuivait
mon livre... Monsieur le vicomte Philibert de la Choue, qui veut bien me
tmoigner quelque amiti, ne cesse de rpter qu'un livre pareil vaut au
Saint-Sige la meilleure des armes.

--Oh! de la Choue, de la Choue, rpta le cardinal avec une moue de
bienveillant ddain, je n'ignore pas que de la Choue croit tre un bon
catholique... Il est un peu notre parent, vous le savez. Et, quand il
descend au palais, je le vois volontiers,  la condition de ne pas
causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons jamais nous
entendre... Mais enfin le catholicisme de ce distingu et bon de la
Choue, avec ses corporations, ses cercles d'ouvriers, sa dmocratie
dbarbouille et son vague socialisme, ce n'est en somme que de la
littrature.

Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie mprisante, dont
lui-mme se trouvait atteint. Aussi s'empressa-t-il de nommer son autre
rpondant, qu'il pensait d'une autorit indiscutable.

--Son minence le cardinal Bergerot a bien voulu donner  mon oeuvre une
entire approbation.

Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement. Ce ne fut plus le
blme railleur, la piti que soulve l'acte inconsidr d'un enfant,
destin  un avortement certain. Une flamme de colre alluma les yeux
sombres, une volont de combat durcit la face entire.

--Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot a une rputation
de grande pit, en France. Nous le connaissons peu,  Rome.
Personnellement, je l'ai vu une seule fois, quand il est venu pour le
chapeau. Et je ne me permettrais pas de le juger, si, dernirement, ses
crits et ses actes n'avaient contrist mon me de croyant. Je ne suis
malheureusement pas le seul, vous ne trouverez ici, dans le Sacr
Collge, personne qui l'approuve.

Il s'arrta, puis se pronona, d'une voix nette.

--Le cardinal Bergerot est un rvolutionnaire.

Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant muet. Un
rvolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'mes si doux, d'une charit
inpuisable, dont le rve tait que Jsus redescendt sur la terre, pour
faire rgner enfin la justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la
mme signification partout, et dans quelle religion tombait-il, pour que
la religion des pauvres et des souffrants devnt une passion
condamnable, simplement insurrectionnelle?

Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse et l'inutilit
d'une discussion, il n'eut plus que le dsir de raconter son livre, de
l'expliquer et de l'innocenter. Mais, ds les premiers mots, le cardinal
l'empcha de poursuivre.

--Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop de temps, et je veux
lire les passages... Du reste, il est une rgle absolue: tout livre est
pernicieux et condamnable qui touche  la foi. Votre livre est-il
profondment respectueux du dogme?

--Je le pense, et j'affirme  Votre minence que je n'ai pas entendu
faire une oeuvre de ngation.

--C'est bon, je pourrai tre avec vous, si cela est vrai... Seulement,
dans le cas contraire, je n'aurais qu'un conseil  vous donner, retirer
vous-mme votre oeuvre, la condamner et la dtruire, sans attendre
qu'une dcision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le
scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans sa propre
chair. Un prtre n'a pas d'autre devoir que l'humilit et l'obissance,
l'anantissement complet de son tre, dans la volont souveraine de
l'glise. Et mme pourquoi crire? car il y a dj de la rvolte 
exprimer une opinion  soi, c'est toujours une tentation du diable qui
vous met la plume  la main. Pourquoi courir le risque de se damner, en
cdant  l'orgueil de l'intelligence et de la domination?... Votre
livre, mon cher fils, c'est encore de la littrature, de la
littrature!

Ce mot revenait avec un mpris tel, que Pierre sentit toute la dtresse
des pauvres pages d'aptre qu'il avait crites, tombant sous les yeux de
ce prince devenu un saint. Il l'coutait, il le regardait grandir, pris
d'une peur et d'une admiration croissantes.

--Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, dsintresse, qui croit
pour l'unique bonheur de croire! Quel repos, lorsqu'on s'incline devant
les mystres, sans chercher  les pntrer, avec la conviction
tranquille qu'en les acceptant, on possde enfin le certain et le
dfinitif! N'est-ce pas la plus complte satisfaction intellectuelle,
cette satisfaction que donne le divin conqurant la raison, la
disciplinant et la comblant,  ce point qu'elle est comme remplie et
dsormais sans dsir? En dehors de l'explication de l'inconnu par le
divin, il n'y a pas, pour l'homme, de paix durable possible. Il faut
mettre en Dieu la vrit et la justice, si l'on veut qu'elles rgnent
sur cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de bataille livr 
tous les dsastres. C'est la foi seule qui dlivre et apaise!

Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette grande figure qui se
dressait. A Lourdes, il n'avait vu que l'humanit souffrante se ruer 
la gurison du corps et  la consolation de l'me. Ici, c'tait le
croyant intellectuel, l'esprit qui a besoin de certitude, qui se
satisfait, en gotant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais
encore il n'avait entendu un tel cri de joie,  vivre dans l'obissance,
sans inquitude sur le lendemain de la mort. Il savait que Boccanera
avait eu une jeunesse un peu vive, avec des crises de sensualit o
flambait le sang rouge des anctres; et il s'merveillait de la majest
calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de race si
violente, dont l'orgueil tait rest l'unique passion.

--Pourtant, se hasarda-t-il  dire enfin, trs doucement, si la foi
demeure essentielle, immuable, les formes changent... D'heure en heure,
tout volue, le monde change.

--Mais ce n'est pas vrai! s'cria le cardinal; le monde est immobile, 
jamais!... Il pitine, il s'gare, s'engage dans les plus abominables
voies; et il faut, continuellement, qu'on le ramne au droit chemin.
Voil le vrai... Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ
s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de dpart,  l'innocence
premire? Est-ce que la fin des temps n'est pas fixe au jour triomphal
o les hommes seront en possession de toute la vrit, apporte par
l'vangile?... Non, non! la vrit est dans le pass, c'est toujours au
pass qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre. Ces belles
nouveauts, ces mirages du fameux progrs, ne sont que les piges de
l'ternelle perdition. A quoi bon chercher davantage, courir sans cesse
des risques d'erreur, puisque la vrit, depuis dix-huit sicles, est
connue?... La vrit, mais elle est dans le catholicisme apostolique et
romain, tel que l'a cr la longue suite des gnrations! Quelle folie
de le vouloir changer, lorsque tant de grands esprits, tant d'mes
pieuses en ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument unique
de l'ordre en ce monde et du salut dans l'autre!

Pierre ne protesta plus, le coeur serr, car il ne pouvait douter
maintenant qu'il avait devant lui un adversaire implacable de ses ides
les plus chres. Il s'inclinait, respectueux, glac, en sentant passer
sur sa face un petit souffle, le vent lointain qui apportait le froid
mortel des tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa haute
taille, continuait de sa voix ttue, toute sonnante de fier courage:

--Et si, comme ses ennemis le prtendent, le catholicisme est frapp 
mort, il doit mourir debout, dans son intgralit glorieuse... Vous
entendez bien, monsieur l'abb, pas une concession, pas un abandon, pas
une lchet! Il est tel qu'il est, et il ne saurait tre autrement. La
certitude divine, la vrit totale est sans modification possible; et la
moindre pierre enleve  l'difice, n'est jamais qu'une cause
d'branlement... N'est-ce pas vident, d'ailleurs? On ne sauve pas les
vieilles maisons, dans lesquelles on met la pioche, sous prtexte de les
rparer. On ne fait qu'augmenter les lzardes. S'il tait vrai que Rome
menat de tomber en poudre, tous les raccommodages, tous les
repltrages n'auraient pour rsultat que de hter l'invitable
catastrophe. Et, au lieu de la mort grande, immobile, ce serait la plus
misrable des agonies, la fin d'un lche qui se dbat et demande
grce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce sont l d'affreux
mensonges, que le catholicisme n'a jamais t plus solide, qu'il puise
son ternit dans l'unique source de vie. Mais, le soir o le ciel
croulerait, je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'miettent,
sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres, et c'est
debout, dans les dcombres, que je finirais, en rcitant mon _Credo_ une
dernire fois.

Sa voix s'tait ralentie, envahie d'une tristesse hautaine, pendant que,
d'un geste large, il indiquait l'antique palais, autour de lui, dsert
et muet, dont la vie se retirait un peu chaque jour. tait-ce donc un
involontaire pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui
l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles s'en trouvait
expliqu, les tentures de soie en lambeaux, les armoiries plies par la
poussire, le chapeau rouge que les mites dvoraient. Et cela tait
d'une grandeur dsespre et superbe, ce prince et ce cardinal, ce
catholique intransigeant, retir ainsi dans l'ombre croissante du pass,
bravant d'un coeur de soldat l'invitable croulement de l'ancien monde.

Saisi, Pierre allait prendre cong, lorsqu'une petite porte s'ouvrit
dans la tenture. Boccanera eut une brusque impatience.

--Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant tranquille!

Mais l'abb Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra quand mme,
sans s'motionner le moins du monde. Il s'approcha, vint murmurer une
phrase, trs bas,  l'oreille du cardinal, qui s'tait calm  sa vue.

--Quel cur?... Ah! oui, Santobono, le cur de Frascati. Je sais...
Dites que je ne puis pas le recevoir maintenant.

De sa voix menue, Paparelli recommena  parler bas. Des mots pourtant
s'entendaient: une affaire presse, le cur tait forc de repartir, il
n'avait  dire qu'une parole. Et, sans attendre un consentement, il
introduisit le visiteur, son protg, qu'il avait laiss derrire la
petite porte. Puis, lui-mme disparut, avec la tranquillit d'un
subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant.

Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de prtre, taill 
coups de serpe, un fils de paysan, encore prs de la terre. Il avait de
grands pieds, des mains noueuses, une face couture et tanne, que des
yeux noirs, trs vifs, clairaient. Robuste encore, pour ses
quarante-cinq ans, il ressemblait un peu  un bandit dguis, la barbe
mal faite, la soutane trop large sur ses gros os saillants. Mais la
physionomie restait fire, sans rien de bas. Et il portait un petit
panier, que des feuilles de figuier recouvraient soigneusement.

Tout de suite, Santobono flchit les genoux, baisa l'anneau, mais d'un
geste rapide, de simple politesse usuelle. Puis, avec la familiarit
respectueuse du menu peuple pour les grands:

--Je demande pardon  Votre minence rvrendissime d'avoir insist. Du
monde attendait, et je n'aurais pas t reu, si mon ancien camarade
Paparelli n'avait eu l'ide de me faire passer par cette porte... Oh!
j'ai  solliciter de Votre minence un si grand service, un vrai service
de coeur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir un petit
cadeau.

Boccanera l'coutait gravement. Il l'avait beaucoup connu autrefois,
lorsqu'il allait passer les ts  Frascati, dans la villa princire que
la famille y possdait, une habitation reconstruite au seizime sicle,
un merveilleux parc dont la terrasse clbre donnait sur la Campagne
romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa tait aujourd'hui
vendue, et, sur des vignes, chues en partage  Benedetta, le comte
Prada, avant l'instance en divorce, avait commenc  faire btir tout un
quartier neuf de petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne
ddaignait pas, pendant ses promenades  pied, d'entrer se reposer un
instant chez Santobono qui desservait, en dehors de la ville, une
antique chapelle consacre  sainte Marie des Champs; et le prtre
occupait l, contre cette chapelle, une sorte de masure  demi ruine,
dont le charme tait un jardin clos de murs, qu'il cultivait lui-mme,
avec une passion de vrai paysan.

--Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur la table, j'ai
voulu que Votre minence gott mes figues. Ce sont les premires de la
saison que j'ai cueillies pour elle ce matin. Elle les aimait tant,
quand elle daignait les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien
me dire qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire de
pareilles.

Le cardinal ne put s'empcher de sourire. Il adorait les figues, et
c'tait vrai, le figuier de Santobono tait rput dans le pays entier.

--Merci, mon cher cur, vous vous souvenez de mes petits dfauts...
Voyons, que puis-je faire pour vous?

Il tait tout de suite redevenu grave, car il y avait entre lui et le
cur d'anciennes discussions, des faons de voir contraires, qui le
fchaient. Santobono, n  Nemi, en plein pays farouche, d'une famille
violente dont l'an tait mort d'un coup de couteau, avait profess de
tout temps des ides ardemment patriotiques. On racontait qu'il avait
failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le jour o les Italiens
taient entrs dans Rome, on avait d l'empcher de planter sur son toit
le drapeau de l'unit italienne. C'tait son rve passionn, Rome
matresse du monde, lorsque le pape et le roi, aprs s'tre embrasss,
feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait l un
rvolutionnaire dangereux, un prtre rengat mettant le catholicisme en
pril.

--Oh! ce que Votre minence peut faire pour moi! ce qu'elle peut faire,
si elle le daigne! rptait Santobono d'une voix brlante, en joignant
ses grosses mains noueuses.

Puis, se ravisant:

--Est-ce que Son minence le cardinal Sanguinetti n'a pas dit un mot de
mon affaire  Votre minence rvrendissime?

--Non, le cardinal m'a simplement prvenu de votre visite, en me disant
que vous aviez quelque chose  me demander.

Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une svrit plus
grande. Il n'ignorait pas que le prtre tait devenu le client de
Sanguinetti, depuis que ce dernier, nomm vque suburbicaire, passait 
Frascati de longues semaines. Tout cardinal, candidat  la papaut, a de
la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui jouent l'ambition de
leur vie sur son lection possible: s'il est pape un jour, si eux-mmes
l'aident  le devenir, ils entreront  sa suite dans la grande famille
pontificale. On racontait que Sanguinetti avait dj tir Santobono
d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur que celui-ci avait surpris
en train d'escalader son mur, et qui tait mort des suites d'une
correction trop rude. Mais,  la louange du prtre, il fallait pourtant
ajouter que, dans son dvouement fanatique au cardinal, il entrait
surtout l'espoir qu'il serait le pape attendu, le pape destin  faire
de l'Italie la grande nation souveraine.

--Eh bien! voici mon malheur... Votre minence connat mon frre
Agostino, qui a t pendant deux ans jardinier chez elle,  la villa.
Certainement, c'est un garon trs gentil, trs doux, dont jamais
personne n'a eu  se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de
quelle faon, il lui est arriv un accident, il a tu un homme d'un coup
de couteau,  Genzano, un soir qu'il se promenait dans la rue... J'en
suis tout  fait contrari, je donnerais volontiers deux doigts de ma
main, pour le tirer de prison. Et j'ai pens que Votre minence ne me
refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino chez elle et
qu'elle a t toujours trs contente de son bon caractre.

Nettement, le cardinal protesta.

--Je n'ai pas t content du tout d'Agostino. Il tait d'une violence
folle, et j'ai d justement le congdier parce qu'il vivait constamment
en querelle avec les autres domestiques.

--Oh! que Votre minence me chagrine, en me racontant cela! C'est donc
vrai que le caractre de mon pauvre petit Agostino s'tait gt! Mais il
y a moyen de faire les choses, n'est-ce pas? Votre minence peut me
donner un certificat tout de mme, en arrangeant les phrases. Cela
produirait un si bon effet, un certificat de Votre minence devant la
justice!

--Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends. Mais je ne donnerai
pas de certificat.

--Eh quoi! Votre minence rvrendissime refuse?

--Absolument!... Je sais que vous tes un prtre d'une moralit
parfaite, que vous remplissez votre saint ministre avec zle et que
vous seriez un homme tout  fait recommandable, sans vos ides
politiques. Seulement, votre affection fraternelle vous gare, je ne
puis mentir pour vous tre agrable.

Santobono le regardait, stupfi, ne comprenant pas qu'un prince, un
cardinal tout-puissant, s'arrtt  de si pauvres scrupules, lorsqu'il
s'agissait d'un coup de couteau, l'affaire la plus banale, la plus
frquente, en ces pays encore sauvages des Chteaux romains.

--Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir que de dire le bon
uniquement, quand il y en a, et tout de mme Agostino a du bon. Dans un
certificat, a dpend des phrases qu'on crit.

Il s'enttait  cet arrangement, il ne lui entrait pas dans la tte
qu'on pt refuser de convaincre la justice, par une ingnieuse faon de
prsenter les choses. Puis, quand il fut certain qu'il n'obtiendrait
rien, il eut un geste dsespr, sa face terreuse prit une expression de
violente rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de colre
contenue.

--Bien, bien! chacun voit la vrit  sa manire, je vais retourner dire
a  Son minence le cardinal Sanguinetti. Et je prie Votre minence
rvrendissime de ne pas m'en vouloir, si je l'ai drange
inutilement... Peut-tre que les figues ne sont pas trs mres; mais je
me permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de la saison,
lorsqu'elles sont tout  fait bonnes et sucres... Mille grces et mille
bonheurs  Votre minence rvrendissime.

Il s'en allait  reculons, avec des saluts qui pliaient en deux sa
grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'tait intress vivement  la
scne, retrouvait en lui le petit clerg de Rome et des environs, dont
on lui avait parl avant son voyage. Ce n'tait pas le scagnozzo, le
prtre misrable, affam, venu de la province  la suite de quelque
fcheuse aventure, tomb sur le pav de Rome en qute du pain quotidien,
une tourbe de mendiants en soutane, cherchant fortune dans les miettes
de l'glise, se disputant voracement les messes de hasard, se coudoyant
avec le bas peuple au fond des cabarets les plus mal fams. Ce n'tait
pas non plus le cur des campagnes lointaines, d'une ignorance totale,
d'une superstition grossire, paysan avec les paysans, trait d'gal 
gal par ses ouailles, qui, trs pieuses, ne le confondaient jamais avec
le Bon Dieu,  genoux devant le saint de leur paroisse, mais pas devant
l'homme qui vivait de lui. A Frascati, le desservant d'une petite glise
pouvait toucher neuf cents francs; et il ne dpensait que le pain et la
viande, s'il rcoltait le vin, les fruits, les lgumes de son jardin.
Celui-ci n'tait pas sans instruction, savait un peu de thologie, un
peu d'histoire, surtout cette histoire de la grandeur passe de Rome,
qui avait enflamm son patriotisme du rve fou de la prochaine
domination universelle, rserve  la Rome renaissante, capitale de
l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre ce petit
clerg romain, souvent trs digne et intelligent, et le haut clerg, les
hauts dignitaires du Vatican! Tout ce qui n'tait pas au moins prlat
n'existait point.

--Mille grces  Votre minence rvrendissime, et que tout lui
russisse dans ses dsirs!

Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal revint  Pierre, qui
s'inclinait, lui aussi, pour prendre cong.

--En somme, monsieur l'abb, l'affaire de votre livre me parat
mauvaise. Je vous rpte que je ne sais rien de prcis, que je n'ai pas
vu le dossier. Mais, n'ignorant pas que ma nice s'intressait  vous,
j'en ai dit un mot au cardinal Sanguinetti, le prfet de l'Index, qui
tait justement ici tout  l'heure. Et lui-mme n'est gure plus au
courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains du secrtaire.
Seulement, il m'a affirm que la dnonciation venait de personnes
considrables, d'une grande influence, et qu'elle portait sur des pages
nombreuses, o l'on aurait relev les passages les plus fcheux, tant au
point de vue de la discipline qu'au point de vue du dogme.

Trs mu  cette pense d'ennemis cachs, le poursuivant dans l'ombre,
le jeune prtre s'cria:

--Oh! dnonc, dnonc! si Votre minence savait combien ce mot me
gonfle le coeur! Et dnonc pour des crimes  coup sr involontaires,
puisque j'ai voulu uniquement, ardemment le triomphe de l'glise...
C'est donc aux genoux du Saint-Pre que je vais aller me jeter et me
dfendre.

Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait coup son grand
front.

--Sa Saintet peut tout, mme vous recevoir, si tel est son bon plaisir,
et vous absoudre... Mais, coutez-moi, je vous conseille encore de
retirer votre livre de vous-mme, de le dtruire simplement et
courageusement, avant de vous lancer dans une lutte o vous aurez la
honte d'tre bris... Enfin, rflchissez.

Immdiatement, Pierre s'tait repenti d'avoir parl de sa visite au
pape, car il sentait une blessure pour le cardinal, dans cet appel 
l'autorit souveraine. D'ailleurs, aucun doute n'tait possible,
celui-ci serait contre son oeuvre, il n'esprait plus que faire peser
sur lui par son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait
trouv trs net, trs franc, au-dessus des obscures intrigues qu'il
commenait  deviner autour de son livre; et ce fut avec respect qu'il
le salua.

--Je remercie infiniment Votre minence et je lui promets de penser 
tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrme bont de me dire.

Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes qui s'taient
prsentes pendant son entretien, et qui attendaient. Il y avait l un
vque, un prlat, deux vieilles dames; et, comme il s'approchait de don
Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le trouver en
conversation avec un grand jeune homme blond, un Franais, qui s'cria,
saisi lui aussi d'tonnement:

--Comment! vous ici, monsieur l'abb! vous tes  Rome!

Le prtre avait eu une seconde d'hsitation.

--Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande pardon, je ne vous
reconnaissais pas! Et je suis vraiment impardonnable, car je savais que
vous tiez, depuis l'anne dernire, attach  l'ambassade.

Mince, lanc, trs lgant, Narcisse, avec son teint pur, ses yeux d'un
bleu ple, presque mauve, sa barbe blonde, finement frise, portait ses
cheveux blonds boucls, coups sur le front  la florentine. D'une
famille de magistrats, trs riches et d'un catholicisme militant, il
avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait dcid de sa destine.
Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marque  Rome, o il comptait
de puissantes parents: neveu par alliance du cardinal Sarno, dont une
soeur avait pous  Paris un notaire, son oncle; cousin germain de
monsignor Gamba del Zoppo, camrier secret participant, fils d'une de
ses tantes, marie en Italie  un colonel. Et c'tait ainsi qu'on
l'avait attach  l'ambassade prs du Saint-Sige, o l'on tolrait ses
allures un peu fantasques, sa continuelle passion d'art, qui le
promenait en flneries sans fin au travers de Rome. Il tait du reste
fort aimable, d'une distinction parfaite; avec cela, trs pratique au
fond, connaissant  merveille les questions d'argent; et il lui arrivait
mme parfois, comme ce matin-l, de venir, de son air las et un peu
mystrieux, causer chez un cardinal d'une affaire srieuse, au nom de
son ambassadeur.

Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure d'une des
fentres, pour l'y entretenir  l'aise.

--Ah! mon cher abb, que je suis donc content de vous voir! Vous vous
souvenez de nos bonnes causeries, quand nous nous sommes connus chez le
cardinal Bergerot? Je vous ai indiqu, pour votre livre, des tableaux 
voir, des miniatures du quatorzime sicle et du quinzime. Et vous
savez que, ds aujourd'hui, je m'empare de vous, je vous fais visiter
Rome comme personne ne pourrait le faire. J'ai tout vu, tout fouill.
Oh! des trsors, des trsors! Mais au fond il n'y a qu'une oeuvre, on en
revient toujours  sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine, ah!
le Botticelli!

Sa voix se mourait, il eut un geste bris d'admiration. Et Pierre dut
promettre de s'abandonner  lui, d'aller avec lui  la Chapelle Sixtine.

--Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit enfin ce dernier. On
poursuit mon livre, on l'a dnonc  la congrgation de l'Index.

--Votre livre! pas possible! s'cria Narcisse. Un livre dont certaines
pages rappellent le dlicieux saint Franois d'Assise!

Obligeamment, alors, il se mit  sa disposition.

--Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous tre trs utile. C'est
l'homme le meilleur de la terre, et d'une affabilit charmante, et plein
de la vieille bravoure franaise... Cet aprs-midi, ou demain matin au
plus tard, je vous prsenterai  lui; et, puisque vous dsirez avoir
immdiatement une audience du pape, il tchera de vous l'obtenir...
Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas toujours commode. Le
Saint-Pre a beau l'aimer beaucoup, il choue parfois, tellement les
approches sont compliques.

Pierre, en effet, n'avait pas song  employer l'ambassadeur, dans son
ide nave qu'un prtre accus, qui venait se dfendre, voyait toutes
les portes s'ouvrir d'elles-mmes. Il fut ravi de l'offre de Narcisse,
il le remercia vivement, comme si dj l'audience tait obtenue.

--Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons quelques
difficults, vous n'ignorez pas que j'ai des parents au Vatican. Je ne
parle pas de mon oncle le cardinal, qui ne nous serait d'utilit aucune,
car il ne bouge jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse 
toute dmarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, est un
homme obligeant qui vit dans l'intimit du pape, dont son service le
rapproche  toute heure; et, s'il le faut, je vous mnerai  lui, il
trouvera le moyen sans doute de vous mnager une entrevue, bien que sa
grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre... Allons,
c'est entendu, confiez-vous  moi en tout et pour tout.

--Ah! cher monsieur, s'cria Pierre, soulag, heureux, j'accepte de
grand coeur, et vous ne savez pas quel baume vous m'apportez; car,
depuis que je suis ici, tout le monde me dcourage, vous tes le premier
qui me rendiez quelque force, en traitant les choses  la franaise.

Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal Boccanera,
sa certitude de n'tre aid par lui en rien, les nouvelles fcheuses
donnes par le cardinal Sanguinetti, enfin la rivalit qu'il avait
sentie entre les deux cardinaux. Narcisse l'coutait en souriant, et lui
aussi s'abandonna aux commrages et aux confidences. Cette rivalit,
cette dispute prmature de la tiare, dans leur furieux dsir  tous
deux, rvolutionnait le monde noir depuis longtemps. Il y avait des
dessous d'une complication incroyable, personne n'aurait pu dire
exactement qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que
Boccanera reprsentait l'intransigeance, le catholicisme dgag de tout
compromis avec la socit moderne, attendant immobile le triomphe de
Dieu sur Satan, le royaume de Rome rendu au Saint-Pre, l'Italie
repentante faisant pnitence de son sacrilge; tandis que Sanguinetti,
trs souple, trs politique, passait pour nourrir des combinaisons aussi
nouvelles que hardies, une sorte de fdration rpublicaine de tous les
anciens petits tats italiens mise sous le protectorat auguste du pape.
En somme, c'tait la lutte entre les deux conceptions opposes, l'une
qui veut le salut de l'glise par le respect absolu de l'antique
tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne consent pas 
voluer avec le sicle futur. Mais tout cela se noyait d'un tel
inconnu, que l'opinion finissait par tre que, si le pape actuel vivait
encore quelques annes, ce ne serait srement ni Boccanera, ni
Sanguinetti qui lui succderait.

Brusquement, Pierre interrompit Narcisse.

--Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai caus avec lui hier
soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer.

En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire, sa face
rose de prlat aimable. Sa soutane fine, sa ceinture de soie violette,
luisaient, d'un luxe discret et doux. Et il se montrait trs courtois 
l'gard de l'abb Paparelli lui-mme, qui l'accompagnait humblement, en
le suppliant de vouloir bien attendre que Son minence pt le recevoir.

--Oh! murmura Narcisse, devenu srieux, monsignor Nani est un homme dont
il faut tre l'ami.

Il savait son histoire, il la conta  demi-voix. N  Venise, d'une
famille noble ruine, qui avait compt des hros, Nani, aprs avoir fait
ses premires tudes chez les Jsuites, vint  Rome tudier la
philosophie et la thologie au Collge romain, que les Jsuites
tenaient. Ordonn prtre  vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi
un nonce en Bavire,  titre de secrtaire particulier; et, de l, il
tait all, comme auditeur de nonciature,  Bruxelles, puis  Paris,
qu'il avait habit pendant cinq ans. Tout semblait le destiner  la
diplomatie, ses brillants dbuts, son intelligence vive, une des plus
vastes et des plus renseignes qui pt tre, lorsque, brusquement, il
fut rappel  Rome, o, presque tout de suite, on lui confia la
situation d'assesseur du Saint-Office. On prtendit alors que c'tait l
un dsir formel du pape, qui, le connaissant bien, voulant avoir au
Saint-Office un homme  lui, l'avait fait revenir, en disant qu'il
rendrait beaucoup plus de services  Rome que dans une nonciature. Dj
prlat domestique, Nani tait depuis peu chanoine de Saint-Pierre et
protonotaire apostolique participant, en passe de devenir cardinal, le
jour o le pape trouverait un autre assesseur favori, qui lui plairait
davantage.

--Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme suprieur, qui connat
admirablement son Europe moderne, et avec cela un trs saint prtre, un
croyant sincre, d'un dvouement absolu  l'glise, d'une foi solide de
politique avis, diffrente il est vrai de l'troite et sombre foi
thologique, telle que nous la connaissons en France! C'est pourquoi il
vous sera difficile d'abord de comprendre ici les gens et les choses.
Ils laissent Dieu dans le sanctuaire, ils rgnent en son nom, convaincus
que le catholicisme est l'organisation humaine du gouvernement de Dieu,
la seule parfaite et ternelle, en dehors de laquelle il n'y a que
mensonge et que danger social. Pendant que nous nous attardons encore,
dans nos querelles religieuses,  discuter furieusement sur l'existence
de Dieu, eux n'admettent pas que cette existence puisse tre mise en
doute, puisqu'ils sont les ministres dlgus par Dieu; et ils sont
uniquement  leur rle de ministres qu'on ne saurait dpossder,
exerant le pouvoir pour le plus grand bien de l'humanit, employant
toute leur intelligence, toute leur nergie  rester les matres
accepts des peuples. Songez qu'un homme comme monsignor Nani, aprs
avoir t ml  la politique du monde entier, est depuis dix ans 
Rome, dans les fonctions les plus dlicates, ml aux affaires les plus
diverses et les plus importantes. Il continue  voir l'Europe entire
qui dfile  Rome, connat tout, a la main dans tout. Et, avec cela,
admirablement discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite,
sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si lger,  la
plus haute ambition,  la tiare souveraine.

Encore un candidat  la papaut! pensa Pierre, qui avait cout
passionnment, car cette figure de Nani l'intressait, lui causait une
sorte de trouble instinctif, comme s'il avait senti, derrire le visage
ros et souriant, tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal
les explications de son ami, il retomba  l'effarement de son arrive
dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait ses prvisions.

Mais monsignor Nani avait aperu les deux jeunes gens, et il s'avanait
la main tendue, trs cordial.

--Ah! monsieur l'abb Froment, je suis heureux de vous revoir, et je ne
vous demande pas si vous avez bien dormi, car on dort toujours bien 
Rome... Bonjour, monsieur Habert, votre sant est bonne, depuis que je
vous ai rencontr devant la Sainte Thrse du Bernin, que vous admirez
tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous les deux. C'est
charmant. Monsieur l'abb, je vous dnonce en monsieur Habert un des
passionns de notre ville, qui vous mnera dans les beaux endroits.

Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite tre renseign sur
l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en couta trs attentivement le
rcit, hochant la tte  certains dtails, rprimant parfois son fin
sourire. L'accueil svre du cardinal, la certitude o tait le prtre
de ne trouver prs de lui aucune aide, ne l'tonna nullement, comme s'il
s'tait attendu  ce rsultat. Mais, au nom de Sanguinetti, en apprenant
qu'il tait venu le matin et qu'il avait dclar l'affaire du livre trs
grave, il parut s'oublier un instant, il parla avec une soudaine
vivacit.

--Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arriv trop tard. A la
premire nouvelle des poursuites, j'ai couru chez Son minence le
cardinal Sanguinetti, pour lui dire qu'on allait faire  votre oeuvre
une rclame immense. Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous savons
que vous tes un peu exalt, l'me enthousiaste et prompte  la lutte.
Nous serions bien avancs, si nous nous mettions sur les bras la rvolte
d'un jeune prtre, qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un
livre dont on a dj vendu des milliers d'exemplaires. Moi, d'abord, je
voulais qu'on ne bouget pas. Et je dois dire que le cardinal, qui est
un homme d'esprit, pensait comme moi. Il a lev les bras au ciel, il
s'est emport, en criant qu'on ne le consultait jamais, que maintenant
la sottise tait faite, et qu'il tait absolument impossible d'arrter
le procs, du moment que la congrgation se trouvait saisie,  la suite
des dnonciations les plus autorises, lances pour les motifs les plus
graves... Enfin, comme il le disait, la sottise tait faite, et j'ai d
songer  autre chose...

Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux ardents de Pierre
fixs sur les siens, tchant de comprendre. Une imperceptible rougeur
rosa son teint davantage, tandis que, trs  l'aise, il continuait sans
laisser voir sa contrarit d'en avoir trop dit:

--Oui, j'ai song  vous aider de toute ma faible influence, pour vous
tirer des ennuis o cette affaire va srement vous mettre.

Un souffle de rbellion souleva Pierre, dans la sensation obscure qu'on
se jouait de lui peut-tre. Pourquoi donc n'aurait-il pas affirm sa
foi, qui tait si pure, si dgage de tout intrt personnel, si
brlante de charit chrtienne?

--Jamais, dclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai moi-mme mon
livre, comme on me le conseille. Ce serait une lchet et un mensonge,
car je ne regrette rien, je ne dsavoue rien. Si je crois que mon oeuvre
apporte un peu de vrit, je ne puis la dtruire, sans tre criminel
envers moi-mme et envers les autres... Jamais! entendez-vous, jamais!

Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitt:

--C'est aux genoux du Saint-Pre que je veux faire cette dclaration. Il
me comprendra, il m'approuvera.

Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme ferme dsormais. Il
sembla tudier curieusement la subite violence du prtre, qu'il
s'effora ensuite de calmer par sa bienveillance tranquille.

--Sans doute, sans doute... L'obissance et l'humilit ont de grandes
douceurs. Mais, enfui, je comprends que vous vouliez causer avant tout
avec Sa Saintet... Ensuite, n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez.

Et, de nouveau, il s'intressa beaucoup  la demande d'audience.
Vivement, il regrettait que Pierre n'et pas lanc cette demande de
Paris mme, avant son arrive  Rome: c'tait la plus sre faon de la
faire agrer. Au Vatican, on n'aimait gure le bruit, et pour peu que la
nouvelle de la prsence du jeune prtre se rpandt, pour peu qu'on
caust des motifs qui l'amenaient, tout allait tre perdu.

Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'tait offert pour prsenter Pierre
 l'ambassadeur de France prs du Saint-Sige, il parut pris
d'inquitude, il se rcria.

--Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernire imprudence!...
D'abord, vous courez le risque de gner monsieur l'ambassadeur, dont la
situation est toujours dlicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il
chouait, et ma crainte est qu'il n'choue, oui! s'il chouait, ce
serait fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir, d'autre
part, l'audience demande; car on ne voudrait pas infliger  monsieur
l'ambassadeur la petite blessure d'amour-propre d'avoir cd  une autre
influence que la sienne.

Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la tte, l'air gn,
hsitant.

--En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons demand
dernirement, pour un personnage politique franais, une audience, qui a
t refuse; et cela nous a t fort dsagrable... Monseigneur a
raison. Il faut rserver notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque
nous aurons puis les autres moyens d'approche.

Et, voyant le dsappointement de Pierre, il reprit avec son obligeance:

--Notre premire visite sera donc pour mon cousin, au Vatican.

tonn, l'attention veille de nouveau, Nani regarda le jeune homme.

--Au Vatican? vous y avez un cousin?

--Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo.

--Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me souviens... Ah! vous
avez song  Gamba pour agir prs de Sa Saintet. Sans doute, c'est une
ide, il faut voir, il faut voir...

Plusieurs fois, il rpta la phrase pour se donner le temps de voir
lui-mme, de discuter intrieurement l'ide. Monsignor Gamba del Zoppo
tait un brave homme, sans rle aucun, dont la nullit avait fini par
tre lgendaire au Vatican. Il amusait de ses commrages le pape, qu'il
flattait beaucoup, et qui aimait se promener  son bras, dans les
jardins. C'tait pendant ces promenades qu'il obtenait  l'aise toutes
sortes de petites faveurs. Mais il tait d'une poltronnerie
extraordinaire, il craignait  un tel point de compromettre son
influence, qu'il ne risquait pas une sollicitation, sans s'tre
longuement assur qu'il ne pouvait en rsulter pour lui aucun tort.

--Eh mais! l'ide n'est pas mauvaise, dclara enfin Nani. Oui, oui!
Gamba pourra vous obtenir l'audience, s'il le veut bien... Je le verrai
moi-mme, je lui expliquerai l'affaire.

Pour conclure, d'ailleurs, il se rpandit en conseils d'extrme
prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se mfier beaucoup de
l'entourage du pape. Hlas! oui, Sa Saintet tait si bonne, croyait si
aveuglment au bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers
avec le soin critique qu'elle aurait d y mettre. Jamais on ne savait 
qui l'on s'adressait, ni dans quel pige on pouvait poser le pied. Mme
il donna  entendre qu'il ne fallait,  aucun prix, s'adresser
directement  Son minence le Secrtaire d'tat, parce qu'elle-mme
n'tait pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues dont la
complication la paralysait, dans ses meilleures volonts. Et,  mesure
qu'il parlait ainsi, trs doucement, avec une onction parfaite, le
Vatican apparaissait comme un pays gard par des dragons jaloux et
tratres, un pays o l'on ne devait point franchir une porte, risquer un
pas, hasarder un membre, sans s'tre soigneusement assur d'avance qu'on
n'y laisserait pas le corps entier.

Pierre continuait  l'couter, glac de plus en plus, retomb 
l'incertitude.

--Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire... Ah! vous me
dcouragez, monseigneur!

Nani retrouva son sourire cordial.

--Moi! mon cher fils. J'en serais dsol... Je veux seulement vous
rpter d'attendre, de rflchir. Surtout pas de fivre. Rien ne presse,
je vous le jure, car on a choisi seulement hier un consulteur, pour
faire le rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon
mois... vitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que vous existez,
visitez Rome en paix, c'est la meilleure faon d'avancer vos affaires.

Et, prenant une main du prtre, dans ses deux mains aristocratiques,
grasses et douces:

--Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous parler ainsi...
Moi-mme, je me serais offert, j'aurais tenu  honneur de vous conduire
tout droit  Sa Saintet. Seulement, je ne veux pas m'en mler encore,
je sens trop qu' cette heure ce serait de la mauvaise besogne... Plus
tard, vous entendez! plus tard, dans le cas o personne n'aurait russi,
ce sera moi qui vous obtiendrai une audience. Je m'y engage
formellement... Mais, en attendant, je vous en prie, vitez de prononcer
les mots de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans votre
livre, et que je vous ai entendu dire encore hier soir. Il ne peut y
avoir de religion nouvelle, mon cher fils: il n'y a qu'une religion
ternelle, sans compromis ni abandon possible, la religion catholique,
apostolique et romaine. De mme, laissez vos amis de Paris o ils sont,
ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot, dont la haute pit n'est
pas apprcie suffisamment  Rome... Je vous assure que je vous parle en
ami.

Puis, le voyant dsempar,  moiti bris dj, ne sachant plus par quel
ct il devait commencer la campagne, il le rconforta de nouveau.

--Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux du monde, pour
le bien de l'glise et pour votre propre bien... Et je vous demande
pardon, mais je vous quitte, je ne verrai pas Son minence aujourd'hui,
car il m'est impossible d'attendre davantage.

L'abb Paparelli, que Pierre avait cru voir rder derrire eux,
l'oreille aux aguets, se prcipita, jura  monsignor Nani qu'il n'y
avait plus, avant lui, que deux personnes. Mais le prlat donna
l'assurance, trs gracieusement, qu'il reviendrait, l'affaire dont il
avait  entretenir Son minence ne pressant en aucune faon. Et il se
retira, avec des saluts courtois pour tous.

Presque aussitt, le tour de Narcisse vint. Avant d'entrer dans la salle
du trne, il serra la main de Pierre, il rpta:

--Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir mon cousin; et,
ds que j'aurai une rponse quelconque, je vous la ferai connatre... A
bientt.

Il tait midi pass, il ne restait plus l qu'une des deux vieilles
dames, qui semblait s'tre endormie. A sa petite table de secrtaire,
don Vigilio crivait toujours, de son criture menue, sur les immenses
feuilles de son papier jaune. Et, de temps  autre seulement, ses
regards noirs se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa
continuelle dfiance, que rien ne le menaait.

Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un moment encore,
immobile, au fond de la vaste embrasure de fentre. Ah! que son pauvre
tre d'enthousiaste et de tendre tait anxieux! En quittant Paris, il
avait vu les choses si simples, si naturelles! On l'accusait
injustement, et il partait pour se dfendre, il arrivait, se jetait aux
genoux du pape, qui l'coutait avec indulgence. Est-ce que le pape
n'tait pas la religion vivante, l'intelligence qui comprend, la justice
qui fait la vrit? et n'tait-il pas avant tout le Pre, le dlgu de
l'infini pardon, de la divine misricorde, dont les bras restaient
tendus  tous les enfants de l'glise, mme aux coupables? Est-ce qu'il
ne devait pas laisser grande ouverte sa porte, pour que les plus humbles
de ses fils pussent entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer
leur conduite, boire  la source de l'ternelle bont? Et, ds le
premier jour de son arrive, les portes se fermaient violemment, il
tombait dans un monde hostile, sem d'embches, barr de gouffres. Tous
lui criaient casse-cou, comme s'il courait les dangers les plus graves,
en y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prtention
exorbitante, une affaire de russite si difficile, qu'elle mettait en
branle les intrts, les passions, les influences du Vatican entier. Et
c'taient des conseils sans fin, des habilets discutes longuement, des
tactiques de gnraux menant une arme  la victoire, des complications
sans cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on devinait
par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand Dieu! que tout cela tait
diffrent de l'accueil charitable attendu, la maison du pasteur ouverte
sur le chemin  toutes les ouailles, les dociles et les gares!

Ce qui commenait  effrayer Pierre, c'tait ce qu'il sentait de mchant
s'agiter confusment dans l'ombre. Le cardinal Bergerot suspect, trait
de rvolutionnaire, si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus
le nommer! Il revoyait la moue de mpris du cardinal Boccanera parlant
de son collgue. Et monsignor Nani qui l'avertissait de n'avoir plus 
prononcer les mots de religion nouvelle, comme s'il n'tait pas clair
pour tous que ces mots signifiaient le retour du catholicisme  la
puret primitive du christianisme! tait-ce donc l un des crimes
dnoncs  la congrgation de l'Index? Ces dnonciateurs, il finissait
par les souponner, et il prenait peur, car il avait maintenant
conscience autour de lui d'une attaque souterraine, d'un vaste effort
pour l'abattre et supprimer son oeuvre. Tout ce qui l'entourait lui
devenait suspect. Il allait se recueillir pendant quelques jours,
regarder et tudier ce monde noir de Rome, si imprvu pour lui. Mais,
dans la rvolte de sa foi d'aptre, il se faisait le serment, ainsi
qu'il l'avait dit, de ne cder jamais, de ne rien changer, pas une page,
pas une ligne,  son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme
l'inbranlable tmoignage de sa croyance. Mme condamn par l'Index, il
ne se soumettrait pas, il ne retirerait rien. Et, s'il le fallait, il
sortirait de l'glise, il irait jusqu'au schisme, continuant de prcher
la religion nouvelle, crivant un second livre, la Rome vraie, telle
que, vaguement, il commenait  la voir.

Cependant, don Vigilio avait cess d'crire, et il regardait Pierre d'un
regard si fixe, que celui-ci finit par s'approcher poliment pour prendre
cong. Malgr sa crainte, cdant  un besoin de confidence, le
secrtaire murmura:

--Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait connatre le
rsultat de votre entrevue avec Son minence.

Le nom de monsignor Nani n'eut pas mme besoin d'tre prononc entre
eux.

--Vraiment, vous croyez?

--Oh! c'est hors de doute... Et, si vous coutiez mon conseil, vous
agiriez sagement en faisant tout de suite de bonne grce ce qu'il dsire
de vous, car il est absolument certain que vous le ferez plus tard.

Cela acheva de troubler et d'exasprer Pierre. Il s'en alla avec un
geste de dfi. On verrait bien s'il obissait. Et les trois
antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui parurent plus noires, plus
vides et plus mortes. Dans la seconde, l'abb Paparelli le salua d'une
petite rvrence muette; dans la premire, le valet ensommeill ne
sembla pas mme le voir. Sous le baldaquin, une araigne filait sa
toile, entre les glands du grand chapeau rouge. N'aurait-il pas mieux
valu mettre la pioche dans tout ce pass pourrissant, tombant en poudre,
pour que le soleil entrt librement et rendt au sol purifi une
fcondit de jeunesse?




IV


L'aprs-midi de ce mme jour, Pierre songea, puisqu'il avait des
loisirs,  commencer tout de suite ses courses dans Rome par une visite
qui lui tenait au coeur. Ds l'apparition de son livre, une lettre venue
de cette ville l'avait profondment mu et intress, une lettre du
vieux comte Orlando Prada, le hros de l'indpendance et de l'unit
italienne, qui, sans le connatre, lui crivait spontanment sous le
coup d'une premire lecture; et c'tait, en quatre pages, une
protestation enflamme, un cri de foi patriotique, juvnile encore chez
le vieillard, l'accusant d'avoir oubli l'Italie dans son oeuvre,
rclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifie et libre enfin.
Une correspondance avait suivi, et le prtre, tout en ne cdant pas sur
le rve qu'il faisait du no-catholicisme sauveur du monde, s'tait mis
 aimer de loin l'homme qui lui crivait ces lettres o brlait un si
grand amour de la patrie et de la libert. Il l'avait prvenu de son
voyage, en lui promettant d'aller le voir. Mais, maintenant,
l'hospitalit accepte par lui au palais Boccanera le gnait beaucoup,
car il lui semblait difficile, aprs l'accueil de Benedetta, si
affectueux, de se rendre ainsi ds le premier jour, sans la prvenir,
chez le pre de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait
en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, avec son fils,
le petit palais que celui-ci avait fait btir, dans le haut de la rue du
Vingt-Septembre.

Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule  la contessina
elle-mme. Il avait appris d'ailleurs, par le vicomte Philibert de la
Choue, qu'elle gardait pour le hros une filiale tendresse, mle
d'admiration. En effet, aprs le djeuner, au premier mot qu'il lui dit
de l'embarras o il tait, elle se rcria.

--Mais, monsieur l'abb, allez, allez vite! Vous savez que le vieil
Orlando est une de nos gloires nationales; et ne vous tonnez pas de me
l'entendre nommer ainsi, toute l'Italie lui donne ce petit nom tendre,
par affection et gratitude. Moi, j'ai grandi dans un monde qui
l'excrait, qui le traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai
connu, je l'ai aim, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus juste
qui soit sur la terre.

Elle s'tait mise  sourire, tandis que des larmes discrtes mouillaient
ses yeux, sans doute au souvenir de l'anne passe l-bas, dans cette
maison de violence, o elle n'avait eu d'heures paisibles que prs du
vieillard. Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante:

--Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part que je l'aime
toujours et que jamais je n'oublierai sa bont, quoi qu'il arrive.

Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, il
voqua toute cette histoire hroque du vieil Orlando, qu'il s'tait
fait conter. On y entrait en pleine pope, dans la foi, la bravoure et
le dsintressement d'un autre ge.

Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, fut tout jeune
brl d'une telle haine contre l'tranger, qu' peine g de quinze ans
il faisait partie d'une socit secrte, une des ramifications de
l'antique carbonarisme. Cette haine de la domination autrichienne venait
de loin, des vieilles rvoltes contre la servitude, lorsque les
conspirateurs se runissaient dans des cabanes abandonnes, au fond des
bois; et elle tait exaspre encore par le rve sculaire de l'Italie
dlivre, rendue  elle-mme, redevenant enfin la grande nation
souveraine, digne fille des anciens conqurants et matres du monde.
Ah! cette glorieuse terre d'autrefois, cette Italie dmembre, morcele,
en proie  une foule de petits tyrans, continuellement envahie et
possde par les nations voisines, quel rve ardent et superbe que de la
tirer de ce long opprobre! Battre l'tranger, chasser les despotes,
rveiller le peuple de la basse misre de son esclavage, proclamer
l'Italie libre, l'Italie une, c'tait alors la passion qui soulevait
toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui faisait clater
d'enthousiasme le coeur du jeune Orlando. Il vcut son adolescence dans
une indignation sainte, dans la fire impatience de donner son sang  la
patrie, et de mourir pour elle, s'il ne la dlivrait pas.

Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando vivait retir,
frmissant sous le joug, perdant les jours en conspirations vaines; et
il venait de se marier, il avait vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle
arriva de la fuite de Pie IX et de la rvolution  Rome. Brusquement, il
lcha tout, logis, femme, pour courir  Rome, comme appel par la voix
de sa destine. C'tait la premire fois qu'il s'en allait ainsi battre
les chemins,  la conqute de l'indpendance; et que de fois il devait
se remettre en campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini,
il se passionna un instant pour cette figure mystique de rpublicain
unitaire. Rvant lui-mme de rpublique universelle, il adopta la devise
mazinienne Dio e popolo, il suivit la procession qui parcourut en
grande pompe la Rome de l'meute. On tait  une poque de vastes
espoirs, travaille dj par le besoin d'une rnovation du catholicisme,
dans l'attente d'un Christ humanitaire, charg de sauver le monde une
seconde fois. Mais bientt un homme, un capitaine des anciens ges,
Garibaldi,  l'aurore de sa gloire pique, le prit tout entier, ne fit
plus de lui qu'un soldat de la libert et de l'unit. Orlando l'aima
comme un dieu, se battit en hros  son ct, fut de la victoire de
Rieti sur les Napolitains, le suivit dans sa retraite d'obstin
patriote, lorsqu'il se porta au secours de Venise, forc d'abandonner
Rome  l'arme franaise du gnral Oudinot, qui venait y rtablir Pie
IX. Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! cette Venise
que Manin, un autre grand patriote, un martyr, avait refaite
rpublicaine, et qui depuis de longs mois rsistait aux Autrichiens! et
ce Garibaldi, avec une poigne d'hommes, qui part pour la dlivrer,
frte treize barques de pche, en laisse huit entre les mains de
l'ennemi, est oblig de revenir aux rivages romains, y perd
misrablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, avant de retourner
en Amrique, o il avait habit dj en attendant l'heure de
l'insurrection! Ah! cette terre d'Italie, toute grondante alors du feu
intrieur de son patriotisme, d'o poussaient en chaque ville des hommes
de foi et de courage, d'o les meutes clataient de partout comme des
ruptions, et qui, au milieu des checs, allait quand mme au triomphe,
invinciblement!

Orlando revint  Milan, prs de sa jeune femme, et il y vcut deux ans,
cach, rong par l'impatience du glorieux lendemain, si long  natre.
Un bonheur l'attendrit, dans sa fivre: il eut un fils, Luigi; mais
l'enfant cota la vie  sa mre, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester
davantage  Milan, o la police le surveillait, le traquait, finissant
par trop souffrir de l'occupation trangre, Orlando se dcida 
raliser les dbris de sa fortune, puis se retira  Turin, prs d'une
tante de sa femme, qui prit soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en
grand politique, travaillait ds lors  l'indpendance, prparait le
Pimont au rle dcisif qu'il devait jouer. C'tait l'poque o le roi
Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse les rfugis qui
lui arrivaient de toute l'Italie, mme ceux qu'il savait rpublicains,
compromis et en fuite,  la suite d'insurrections populaires. Dans cette
rude et ruse maison de Savoie, le rve de raliser l'unit italienne,
au profit de la monarchie pimontaise, venait de loin, mrissait depuis
des annes. Et Orlando n'ignorait point sous quel matre il s'enrlait;
mais dj, en lui, le rpublicain passait aprs le patriote, il ne
croyait plus  une Italie faite au nom de la rpublique, mise sous la
protection d'un pape libral, comme Mazzini l'avait imagin un moment.
N'tait-ce pas l une chimre, qui dvorerait des gnrations, si l'on
s'enttait  la poursuivre? Lui, refusait de mourir sans avoir couch 
Rome, en conqurant. Quitte  y laisser la libert, il voulait la patrie
reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. Aussi avec quelle
fivre heureuse s'engagea-t-il, lors de la guerre de 1859, et comme son
coeur battait  lui briser la poitrine, aprs Magenta, quand il entra
dans Milan avec l'arme franaise, dans ce Milan que huit annes plus
tt il avait quitt en proscrit, l'me dsespre! A la suite de
Solferino, le trait de Villafranca fut une dception amre: la Vntie
chappait, Venise restait captive. Mais c'tait pourtant le Milanais
reconquis, et c'taient aussi la Toscane, les duchs de Parme et de
Modne, qui votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se
formait, la patrie se reconstituait, autour du Pimont victorieux.

Puis, l'anne suivante, Orlando rentra dans l'pope. Garibaldi tait
revenu de ses deux sjours en Amrique, entour de toute une lgende,
des exploits de paladin dans les pampas de l'Uruguay, une traverse
extraordinaire de Canton  Lima; et il avait reparu pour se battre en
1859, devanant l'arme franaise, culbutant un marchal autrichien,
entrant dans des villes, Cme, Bergame, Brescia. Tout d'un coup, on
apprit qu'il tait dbarqu avec mille hommes seulement,  Marsala, les
mille de Marsala, la poigne illustre de braves. Au premier rang,
Orlando se battit. Palerme rsista trois jours, fut emporte. Devenu le
lieutenant favori du dictateur, il l'aida  organiser le gouvernement,
passa ensuite avec lui le dtroit, fut  sa droite de l'entre
triomphale dans Naples, d'o le roi s'tait enfui. C'tait une folie
d'audace et de vaillance, l'explosion de l'invitable, toutes sortes
d'histoires surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnrable, mieux
protg par sa chemise rouge que par la plus paisse des armures,
Garibaldi mettant en droute les armes adverses, comme un archange,
rien qu'en brandissant sa flamboyante pe. Les Pimontais, de leur
ct, qui venaient de battre le gnral Lamoricire  Castelfidardo,
avaient envahi les tats romains. Et Orlando tait l, lorsque le
dictateur, se dmettant du pouvoir, signa le dcret d'annexion des
Deux-Siciles  la Couronne d'Italie; de mme qu'il fit galement partie,
au cri violent de Rome ou la mort!, de la tentative dsespre qui
finit tragiquement  Aspromonte: la petite arme disperse par les
troupes italiennes, Garibaldi bless, fait prisonnier, renvoy dans la
solitude de son le de Caprera, o il ne fut plus qu'un laboureur.

Les six annes d'attente qui suivirent, Orlando les vcut  Turin, mme
lorsque Florence fut choisie comme nouvelle capitale. Le snat avait
acclam Victor-Emmanuel roi d'Italie; et, en effet, l'Italie tait
faite, il n'y manquait que Rome et Venise. Dsormais les grands combats
semblaient finis, l're de l'pope se trouvait close. Venise allait
tre donne par la dfaite. Orlando tait  la bataille malheureuse de
Custozza, o il reut deux blessures, le coeur plus mortellement frapp
par la douleur qu'il prouva  croire un instant l'Autriche triomphante.
Mais, au mme moment, celle-ci, battue  Sadowa, perdait la Vntie, et
cinq mois plus tard il voulut tre  Venise, dans la joie du triomphe,
lorsque Victor-Emmanuel y fit son entre, aux acclamations frntiques
du peuple. Rome seule restait  prendre, une fivre d'impatience
poussait vers elle l'Italie entire, qu'arrtait le serment fait par la
France amie de maintenir le pape. Une troisime fois, Garibaldi rva de
renouveler les prouesses lgendaires, se jeta sur Rome, indpendant de
tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme illumine. Et,
une troisime fois, Orlando fut de cette folie d'hrosme, qui devait se
briser  Mentana, contre les zouaves pontificaux, aids d'un petit corps
franais. Bless de nouveau, il rentra  Turin presque mourant. L'me
frmissante, il fallait se rsigner, la situation restait insoluble.
Tout d'un coup, clata le coup de tonnerre de Sedan, l'crasement de la
France; et le chemin de Rome devenait libre, et Orlando, rentr dans
l'arme rgulire, faisait partie des troupes qui prirent position, dans
la Campagne romaine, pour assurer la scurit du Saint-Sige, selon les
termes de la lettre que Victor-Emmanuel crivit  Pie IX. Il n'y eut,
d'ailleurs, qu'un simulacre de combat: les zouaves pontificaux du
gnral Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers qui
pntra dans la ville par la brche de la porte Pia. Ah! ce vingt
septembre, ce jour o il prouva le plus grand bonheur de sa vie, un
jour de dlire, un jour de complet triomphe, o se ralisait le rve de
tant d'annes de luttes terribles, pour lequel il avait donn son repos,
sa fortune, son intelligence et sa chair!

Ensuite, ce furent encore plus de dix annes heureuses, dans Rome
conquise, dans Rome adore, mnage et flatte, comme une femme en
laquelle on a mis tout son espoir. Il attendait d'elle une si grande
vigueur nationale, une si merveilleuse rsurrection de force et de
gloire, pour la jeune nation! L'ancien rpublicain, l'ancien soldat
insurrectionnel qu'il tait, avait d se rallier et accepter un sige de
snateur: Garibaldi lui-mme, son Dieu, n'allait-il pas rendre visite au
roi et siger au parlement? Mazzini seul, dans son intransigeance,
n'avait point voulu d'une Italie indpendante et une, qui ne ft pas
rpublicaine. Puis, une autre raison avait dcid Orlando, l'avenir de
son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit ans, au lendemain de
l'entre dans Rome. Si lui s'accommodait des miettes de sa fortune
d'autrefois, mange au service de la patrie, il rvait de vastes
destins pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'ge hroque
tait achev, il voulait faire de lui un grand politique, un grand
administrateur, un homme utile  la nation souveraine de demain; et
c'tait pourquoi il n'avait pas repouss la faveur royale, la rcompense
de son long dvouement, voulant tre l, aider Luigi, le surveiller, le
diriger. Lui-mme tait-il donc si vieux, si fini, qu'il ne pt se
rendre utile dans l'organisation, comme il croyait l'avoir t dans la
conqute? Il avait plac le jeune homme au ministre des Finances,
frapp de la vive intelligence qu'il montrait pour les questions
d'affaires, devinant peut-tre aussi par un sourd instinct que la
bataille allait continuer maintenant sur le terrain financier et
conomique. Et, de nouveau, il vcut dans le rve, croyant toujours avec
enthousiasme  l'avenir splendide, dbordant d'une esprance illimite,
regardant Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle vgtation
de quartiers neufs, redevenir  ses yeux d'amant ravi la reine du monde.

Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant l'escalier,
Orlando fut frapp de paralysie, les deux jambes tout  coup mortes,
d'une pesanteur de plomb. On avait d le remonter, jamais plus il ne
remit les pieds sur le pav de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six
ans, et depuis quatorze ans il n'avait pas quitt son fauteuil, clou l
dans une immobilit de pierre, lui qui autrefois avait si rudement couru
les champs de bataille de l'Italie. C'tait une grande piti,
l'croulement d'un hros. Et le pis, alors, fut que le vieux soldat, de
cette chambre o il se trouvait prisonnier, assista au lent branlement
de tous ses espoirs, envahi d'une mlancolie affreuse, dans la peur
inavoue de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis que la griserie de
l'action ne l'aveuglait plus et qu'il passait ses longues journes vides
 rflchir. Cette Italie qu'il avait voulue si puissante, si
triomphante en son unit, agissait follement, courait  la ruine,  la
banqueroute peut-tre. Cette Rome qui avait toujours t pour lui la
capitale ncessaire, la ville de gloire sans pareille qu'il fallait au
peuple roi de demain, semblait se refuser  ce rle d'une grande
capitale moderne, lourde comme une morte, pesant du poids des sicles
sur la poitrine de la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son
Luigi, qui le dsolait, rebelle  toute direction, devenu un des enfants
dvorateurs de la conqute, se ruant  la cure chaude de cette Italie,
de cette Rome, que son pre semblait avoir uniquement voulues pour que
lui-mme les pillt et s'en engraisst. Vainement, il s'tait oppos 
ce qu'il quittt le ministre,  ce qu'il se jett dans l'agio effrn
sur les terrains et les immeubles, que dterminait le coup de dmence
des quartiers neufs. Il l'adorait quand mme, il tait rduit au
silence, surtout maintenant que les oprations financires les plus
hasardeuses lui avaient russi, comme cette transformation de la villa
Montefiori en une vritable ville, affaire colossale o les plus riches
s'taient ruins, dont lui s'tait retir avec des millions. Et Orlando,
dsespr et muet, dans le petit palais que Luigi Prada avait fait
btir, rue du Vingt-Septembre, s'tait entt  n'y occuper qu'une
chambre troite, o il achevait ses jours clotr, avec un seul
serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette hospitalit,
vivant pauvrement de son humble rente.

Comme il arrivait  cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le
flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frapp de la somptuosit
lourde des nouveaux palais, o s'accusait le got hrditaire de
l'norme. Dans la chaude aprs-midi de vieil or pourpr, cette rue large
et triomphale, ces deux files de faades interminables et blanches
disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le dsir de
souverainet qui avait fait pousser du sol ces btisses colossales. Mais
surtout il demeura bant devant le Ministre des Finances, un amas
gigantesque, un cube cyclopen o les colonnes, les balcons, les
frontons, les sculptures s'entassent, tout un monde dmesur, enfant en
un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et c'tait l, en face, un
peu plus haut, avant d'arriver  la villa Bonaparte, que se trouvait le
petit palais du comte Prada.

Lorsqu'il eut pay son cocher, Pierre resta embarrass un instant. La
porte tant ouverte, il avait pntr dans le vestibule; mais il n'y
apercevait personne, ni concierge, ni serviteur. Il dut se dcider 
monter au premier tage. L'escalier, monumental,  la rampe de marbre,
reproduisait en petit les dimensions exagres de l'escalier d'honneur
du palais Boccanera; et c'tait la mme nudit froide, tempre par un
tapis et des portires rouges, qui tranchaient violemment sur le stuc
blanc des murs. Au premier tage, se trouvait l'appartement de
rception, haut de cinq mtres, dont il aperut deux salons en enfilade,
par une porte entre-bille, des salons d'une richesse toute moderne,
avec une profusion de tentures, de velours et de soie, de meubles dors,
de hautes glaces refltant l'encombrement fastueux des consoles et des
tables. Et toujours personne, pas une me, dans ce logis comme
abandonn, o la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, pour
sonner, quand un valet se prsenta enfin.

--Monsieur le comte Prada, je vous prie.

Le valet considra en silence ce petit prtre et daigna demander:

--Le pre ou le fils?

--Le pre, monsieur le comte Orlando Prada.

--Bon! montez au troisime tage.

Puis, il voulut bien ajouter une explication.

--La petite porte,  droite sur le palier. Frappez fort pour qu'on vous
ouvre.

En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit vieux trs sec,
d'allure militaire, un ancien soldat du comte rest  son service, qui
vint lui ouvrir, en disant, pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus
vite, qu'il tait en train d'arranger les jambes de son matre. Tout de
suite il annona le visiteur. Et celui-ci, aprs une obscure
antichambre, trs troite, resta saisi de la pice dans laquelle il
entrait, une pice relativement petite, toute nue, toute blanche,
tapisse simplement d'un papier tendre  fleurettes bleues. Derrire un
paravent, il n'y avait qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun
autre meuble, rien que le fauteuil o l'infirme passait ses jours, une
table de bois noir prs de lui, couverte de journaux et de livres, deux
antiques chaises de paille qui servaient  faire asseoir les rares
visiteurs. Contre un des murs, quelques planches tenaient lieu de
bibliothque. Mais la fentre, sans rideaux, large et claire, ouvrait
sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pt voir.

Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le vieil Orlando, dans
une soudaine et profonde motion. C'tait un vieux lion blanchi, superbe
encore, trs fort, trs grand. Une fort de cheveux blancs, sur une tte
puissante,  la bouche paisse, au nez gros et cras, aux larges yeux
noirs tincelants. Une longue barbe blanche, d'une vigueur de jeunesse,
frise comme celle d'un dieu. Dans ce mufle lonin, on devinait les
terribles passions qui avaient d gronder; mais toutes, les charnelles,
les intellectuelles, avaient fait ruption en patriotisme, en bravoure
folle et en dsordonn amour de l'indpendance. Et le vieil hros
foudroy, le buste toujours droit et haut, tait clou l, sur son
fauteuil de paille, les jambes mortes, ensevelies, disparues dans une
couverture noire. Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la
face clatait de force et d'intelligence.

Orlando s'tait tourn vers son serviteur, pour lui dire doucement:

--Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux heures.

Puis, regardant Pierre bien en face, il s'cria de sa voix reste
sonore, malgr ses soixante-dix ans:

--Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, et nous allons
pouvoir causer tout  notre aise... Tenez! prenez cette chaise,
asseyez-vous devant moi.

Mais il avait remarqu le regard surpris que le prtre jetait sur la
nudit de la chambre. Il ajouta gaiement:

--Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. Oui, je vis ici
en moine, en vieux soldat retrait, dsormais  l'cart de la vie... Mon
fils me tourmente encore pour que je prenne une des belles chambres d'en
bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime gure les lits de
plume, car mes vieux os sont accoutums  la terre dure... Et puis, j'ai
l une si belle vue, toute Rome qui se donne  moi, maintenant que je ne
peux plus aller  elle!

D'un geste vers la fentre, il avait cach l'embarras, la lgre rougeur
dont il tait pris, chaque fois qu'il excusait son fils de la sorte,
sans vouloir dire la vraie raison, le scrupule de probit, qui le
faisait s'entter dans son installation de pauvre.

--Mais c'est trs bien! mais c'est superbe! dclara Pierre, pour lui
faire plaisir. Je suis si heureux de vous voir enfin, moi aussi! si
heureux de serrer vos mains vaillantes qui ont accompli tant de grandes
choses!

D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir carter le pass.

--Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterr... Parlons de vous, mon cher
monsieur Froment, de vous si jeune qui tes le prsent, et parlons vite
de votre livre qui est l'avenir... Ah! votre livre, votre Rome
nouvelle, si vous saviez dans quel tat de colre il m'a jet d'abord!

Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait justement sur la
table, prs de lui; et, tapant sur la couverture, de sa large main de
colosse:

--Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts de protestation je
l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et toujours le pape! La Rome
nouvelle pour le pape et par le pape! La Rome triomphante de demain
grce au pape, donne au pape, confondant sa gloire dans la gloire du
pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions que nous
avons dpenss pour faire de Rome une grande capitale?... Ah! qu'il faut
tre un Franais, et un Franais de Paris, pour crire le livre que
voil! Mais, cher monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la
capitale du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il y a
les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, et qui entend
garder pour lui Rome, la glorieuse, la ressuscite!

Cette fougue juvnile fit rire Pierre  son tour.

--Oui, oui, vous m'avez crit cela. Seulement, qu'importe,  mon point
de vue! L'Italie n'est qu'une nation, une partie de l'humanit, et je
veux l'accord, la fraternit de toutes les nations, l'humanit
rconcilie, croyante et heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement,
une monarchie, une rpublique! qu'importe l'ide de la patrie une et
indpendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, vivant de justice et
de vrit!

De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un mot. Il reprit plus
bas, d'un air songeur:

--La rpublique! je l'ai voulue ardemment, dans ma jeunesse. Je me suis
battu pour elle, j'ai conspir avec Mazzini, un saint, un croyant, qui
s'est bris contre l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les
ncessits pratiques, les plus intransigeants se sont rallis...
Aujourd'hui, la rpublique nous sauverait-elle? En tout cas, elle ne
diffrerait gure de notre monarchie parlementaire: voyez ce qui se
passe en France. Alors, pourquoi risquer une rvolution qui mettrait le
pouvoir aux mains des rvolutionnaires extrmes, des anarchistes? Nous
craignons tous cela, c'est ce qui explique notre rsignation... Je sais
bien que quelques-uns voient le salut dans une fdration rpublicaine,
tous les anciens petits tats reconstitus en autant de rpubliques, que
Rome prsiderait. Le Vatican aurait peut-tre gros  gagner dans
l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en envisage
simplement l'ventualit sans dplaisir. Mais c'est un rve, un rve!

Il retrouva sa gaiet, mme une pointe tendre d'ironie.

--Vous doutez-vous de ce qui m'a sduit dans votre livre? car, malgr
mes protestations, je vous ai lu deux fois... C'est que Mazzini aurait
pu presque l'crire. Oui! j'y ai retrouv toute ma jeunesse, tout
l'espoir fou de mes vingt-cinq ans, la religion du Christ, la
pacification du monde par l'vangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu,
longtemps avant vous, la rnovation du catholicisme? Il cartait le
dogme et la discipline, il ne retenait que la morale. Et c'tait la Rome
nouvelle, la Rome du peuple qu'il donnait pour sige  l'glise
universelle, o toutes les glises du pass allaient se fondre: Rome,
l'ternelle Cit, la prdestine, la mre et la reine dont la domination
renaissait pour le bonheur dfinitif des hommes!... N'est-ce pas curieux
que le no-catholicisme actuel, le vague rveil spiritualiste, le
mouvement de communaut, de charit chrtienne dont on mne tant de
bruit, ne soit qu'un retour des ides mystiques et humanitaires de 1848?
Hlas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, et je sais  quel
beau gchis nous ont conduits ces envoles dans le bleu du mystre. Que
voulez-vous! je n'ai plus confiance.

Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et rpondre, il
l'arrta.

--Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous soyez bien
convaincu de la ncessit absolue o nous tions de prendre Rome, d'en
faire la capitale de l'Italie. Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait
pas tre. Elle tait la gloire antique, elle dtenait dans sa poussire
la souveraine puissance que nous voulions rtablir, elle donnait  qui
la possdait la force, la beaut, l'ternit. Au centre du pays, elle en
tait le coeur, elle devait en devenir la vie, ds qu'on l'aurait
rveille du long sommeil de ses ruines... Ah! que nous l'avons dsire,
au milieu des victoires et des dfaites, pendant des annes d'affreuse
impatience! Moi, je l'ai aime et voulue plus qu'aucune femme, le sang
brl, dsespr de vieillir. Et, quand nous l'avons possde, notre
folie a t de la vouloir fastueuse, immense, dominatrice,  l'gal des
autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, Londres...
Regardez-la, elle est encore mon seul amour, ma seule consolation,
aujourd'hui que je suis mort, n'ayant plus de vivants que les yeux.

Du mme geste, il avait de nouveau indiqu la fentre. Rome, sous le
ciel intense, s'tendait  l'infini, tout empourpre et dore par le
soleil oblique. Trs lointains, les arbres du Janicule fermaient
l'horizon de leur ceinture verte, d'un vert limpide d'meraude; tandis
que le dme de Saint-Pierre, plus  gauche, avait la pleur bleue d'un
saphir, teint dans la trop vive lumire. Puis, c'tait la ville basse,
la vieille cit rousse, comme cuite par des sicles d'ts brlants, si
douce  l'oeil, si belle de la vie profonde du pass, un chaos sans
bornes de toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles.
Mais, au premier plan, sous la fentre, il y avait la jeune ville, celle
qu'on btissait depuis vingt-cinq annes, des cubes de maonnerie
entasss, crayeux encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient
draps de leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministre des
Finances talaient des steppes dsastreuses, infinies et blafardes,
d'une cruelle laideur. Et c'tait sur cette dsolation des constructions
nouvelles que les regards du vieux soldat de la conqute avaient fini
par se fixer.

Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le petit froid de la
tristesse cache, inavoue, et il attendait courtoisement.

--Je vous demande pardon de vous avoir coup la parole, reprit Orlando.
Mais il me semble que nous ne pouvons causer utilement de votre livre,
tant que vous n'aurez pas vu et tudi Rome de prs. Vous n'tes ici que
depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, questionnez, et je
crois que beaucoup de vos ides changeront. J'attends surtout votre
impression sur le Vatican, puisque vous tes venu uniquement pour voir
le pape et dfendre votre oeuvre contre l'Index. Pourquoi
discuterions-nous aujourd'hui, si les faits eux-mmes doivent vous
amener  d'autres ides, mieux que je n'y russirais par les plus beaux
discours du monde?... C'est entendu, vous reviendrez, et nous saurons de
quoi nous parlerons, nous nous entendrons peut-tre.

--Mais certainement, dit Pierre. Je n'tais venu aujourd'hui que pour
vous tmoigner ma gratitude d'avoir bien voulu lire mon livre avec
intrt et que pour saluer en vous une des gloires de l'Italie.

Orlando n'coutait pas, absorb, les yeux toujours fixs sur Rome. Il ne
voulait plus qu'on en parlt, et malgr lui, tout  son inquitude
secrte, il continua d'une voix basse, comme dans une involontaire
confession.

--Sans doute, nous sommes alls beaucoup trop vite. Il y a eu des
dpenses d'une utilit indispensable, les routes, les ports, les chemins
de fer. Et il a bien fallu armer le pays aussi, je n'ai pas dsapprouv
d'abord les grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet crasant
budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, dont l'attente
nous a ruins! Ah! j'ai toujours t l'ami de la France, je ne lui
reproche que de n'avoir pas compris la situation qui nous tait faite,
l'excuse vitale que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et
le milliard englouti  Rome! C'est ici que la folie a souffl, nous
avons pch par enthousiasme et par orgueil. Dans mes songeries de vieux
bonhomme solitaire, un des premiers, j'ai senti le gouffre,
l'effroyable crise financire, le dficit o allait sombrer la nation.
Je l'ai cri  mon fils,  tous ceux qui m'approchaient; mais  quoi
bon? ils ne m'coutaient pas, ils taient fous, achetant, revendant,
btissant, dans l'agio et dans la chimre. Vous verrez, vous verrez...
Le pis est que nous n'avons pas, comme chez vous, dans la population
dense des campagnes, une rserve d'argent et d'hommes, une pargne
toujours prte  combler les trous creuss par les catastrophes. Chez
nous, l'ascension du peuple, nulle encore, ne rgnre pas le sang
social, par un apport continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il
n'a pas de bas de laine  vider. La misre est effroyable, il faut bien
le dire. Ceux qui ont de l'argent, prfrent le manger petitement dans
les villes, que de le risquer dans des entreprises agricoles ou
industrielles. Les usines sont lentes  se btir, la terre en est encore
presque partout  la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voil
Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite sa capitale
par son ardent et unique dsir, Rome qui n'est toujours que le splendide
dcor de la gloire des sicles, Rome qui ne nous a donn encore que
l'clat de ce dcor, avec sa population papale abtardie, toute de
fiert et de fainantise! Je l'ai trop aime, je l'aime trop, pour
regretter d'y tre. Mais, grand Dieu! quelle dmence elle a mise en
nous, que de millions elle nous a cot, de quel poids triomphal elle
nous crase!... Voyez, voyez!

Et c'taient les toitures blafardes du Ministre des Finances, l'immense
steppe dsole, qu'il montrait, comme s'il y et vu la moisson de gloire
coupe en herbe, l'affreuse nudit de la banqueroute menaante. Ses yeux
se voilaient de larmes contenues, il tait superbe d'espoir branl,
d'inquitude douloureuse, avec sa tte norme de vieux lion blanchi,
dsormais impuissant, clou dans cette chambre si nue et si claire,
d'une pauvret si hautaine, qui semblait tre une protestation contre
la richesse monumentale de tout le quartier. C'tait donc l ce qu'on
avait fait de la conqute! et il tait foudroy maintenant, incapable de
donner de nouveau son sang et son me!

--Oui, oui! lana-t-il dans un dernier cri, on donnait tout, son coeur
et sa tte, son existence entire, tant qu'il s'est agi de faire la
patrie une et indpendante. Mais, aujourd'hui que la patrie est faite,
allez donc vous enthousiasmer pour rorganiser ses finances! Ce n'est
pas un idal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux meurent,
pas un homme nouveau ne se lve parmi les jeunes.

Brusquement, il s'arrta, un peu gn, souriant de sa fivre.

--Excusez-moi, me voil reparti, je suis incorrigible... C'est entendu,
laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous causerons, quand vous aurez
tout vu.

Ds lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son regret d'avoir
trop parl,  la bonhomie sductrice,  l'affection envahissante dont il
l'enveloppa. Il le suppliait de rester longtemps  Rome, de ne pas la
juger trop vite, d'tre convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours
la France; et il voulait aussi qu'on aimt l'Italie, il prouvait une
anxit vritable,  l'ide qu'on ne l'aimait peut-tre plus. Ainsi que
la veille, au palais Boccanera, le prtre eut conscience l d'une sorte
de pression exerce sur lui pour le forcer  l'admiration et  la
tendresse. L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beaut,
doutant d'elle et susceptible, s'inquitait de l'opinion des visiteurs,
s'efforait de garder malgr tout leur amour.

Mais, lorsque Orlando sut que Pierre tait descendu au palais Boccanera,
il se passionna de nouveau, et il eut un geste de contrarit vive, en
entendant frapper  la porte, juste  ce moment mme. Tout en criant
d'entrer, il le retint.

--Non, ne partez pas, je veux savoir...

Une dame entra, qui avait dpass la quarantaine, petite et ronde, jolie
encore, avec ses traits menus, ses gentils sourires, noys dans la
graisse. Elle tait blonde, avait les yeux verts, d'une limpidit d'eau
de source. Assez bien habille, en toilette rsda, lgante et sobre,
elle paraissait d'air agrable, modeste et avis.

--Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa embrasser.

--Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, pour prendre de vos
nouvelles.

C'tait madame Sacco, une nice d'Orlando, ne  Naples d'une mre venue
de Milan et marie au banquier napolitain Pagani, tomb plus tard en
dconfiture. Aprs la ruine, Stefana avait pous Sacco, lorsqu'il
n'tait encore que petit employ des Postes. Sacco, ds lors, voulant
relever la maison de son beau-pre, s'tait lanc dans des affaires
terribles, compliques et louches, au bout desquelles il avait eu la
chance imprvue de se faire nommer dput. Depuis qu'il tait venu 
Rome, pour la conqurir  son tour, sa femme avait d l'aider dans son
ambition dvorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si elle s'y
montrait encore un peu gauche, elle lui rendait pourtant des services
qui n'taient pas  ddaigner, trs conome, trs prudente, menant la
maison en bonne mnagre, toutes les excellentes et solides qualits de
l'Italie du Nord, hrites de sa mre, et qui faisaient merveille  ct
de la turbulence et des abandons de son mari, chez lequel l'Italie du
Midi flambait avec sa rage d'apptits continuelle.

Le vieil Orlando, dans son mpris pour Sacco, avait gard quelque
affection  sa nice, chez qui il retrouvait son sang. Il la remercia;
et, tout de suite, il parla de la nouvelle donne par les journaux du
matin, souponnant bien que le dput avait envoy sa femme pour avoir
son opinion.

--Eh bien! et ce ministre?

Elle s'tait assise, elle ne se pressa pas, regarda les journaux qui
tranaient sur la table.

--Oh! rien n'est fait encore, la presse a parl trop vite. Sacco a t
appel par le prsident du conseil, et ils ont caus. Seulement, il
hsite beaucoup, il craint de n'avoir aucune aptitude pour
l'Agriculture. Ah! si c'taient les Finances!... Et puis, il n'aurait
pris aucune rsolution sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon
oncle?

D'un geste violent, il l'interrompit.

--Non, non, je ne me mle pas de a!

C'tait, pour lui, une abomination, le commencement de la fin, ce rapide
succs de Sacco, un aventurier, un brasseur d'affaires qui avait
toujours pch en eau trouble. Son fils Luigi, certes, le dsolait.
Mais, quand on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses
qualits si belles encore, n'tait rien, tandis que ce Sacco, ce
brouillon, ce jouisseur sans cesse affam, aprs s'tre gliss  la
Chambre, se trouvait en passe de dcrocher un portefeuille! Un petit
homme brun et sec, avec de gros yeux ronds, les pommettes saillantes, le
menton prominent, toujours dansant et criant, d'une loquence
intarissable, dont toute la force tait dans la voix, une voix admirable
de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant de tout,
sducteur et dominateur!

--Tu entends, Stefana, dis  ton mari que le seul conseil que j'aie 
lui donner est de rentrer petit employ aux Postes, o il rendra
peut-tre des services.

Ce qui outrait et dsesprait le vieux soldat, c'tait un tel homme, un
Sacco, tomb en bandit  Rome, dans cette Rome dont la conqute avait
cot tant de nobles efforts. Et,  son tour, Sacco la conqurait,
l'enlevait  ceux qui l'avaient si durement gagne, la possdait, mais
pour s'y dlecter, pour y assouvir son amour effrn du pouvoir. Sous
des dehors trs clins, il tait rsolu  dvorer tout. Aprs la
victoire, lorsque le butin se trouvait l, chaud encore, les loups
taient venus. Le Nord avait fait l'Italie, le Midi montait  la cure,
se jetait sur elle, vivait d'elle comme d'une proie. Et il y avait
surtout cela, au fond de la colre du hros foudroy: l'antagonisme de
plus en plus marqu entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur et
conome, politique avis, savant, tout aux grandes ides modernes; le
Midi ignorant et paresseux, tout  la joie immdiate de vivre, dans un
dsordre enfantin des actes, dans un clat vide des belles paroles
sonores.

Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui s'tait retir
prs de la fentre.

--Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous aimez bien tout de
mme, et vous m'avez donn,  moi, plus d'un bon conseil, ce dont je
vous remercie... C'est comme pour l'histoire d'Attilio...

Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure amoureuse
avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, dont tous les salons noirs
et blancs s'entretenaient.

--Attilio, c'est autre chose, s'cria Orlando. Ainsi que toi, il est de
mon sang, et c'est merveilleux comme je me retrouve dans ce gaillard-l.
Oui, il est tout moi, quand j'avais son ge, et beau, et brave, et
enthousiaste!... Tu vois que je me fais des compliments. Mais, en
vrit, Attilio me tient chaud au coeur, car il est l'avenir, il me rend
l'esprance... Eh bien! son histoire?

--Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. Je vous en ai dj
parl, et vous avez hauss les paules, en disant que, dans ces
questions-l, les parents n'avaient qu' laisser les amoureux rgler
leurs affaires eux-mmes... Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise
partout que nous poussons notre fils  enlever la petite princesse, pour
qu'il pouse ensuite son argent et son titre.

Orlando s'gaya franchement.

--Voil un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de me l'exprimer?
Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la dlicatesse en cette
occasion... Moi, je te le rpte, je me crois aussi honnte que lui, et
j'aurais un fils tel que le tien, si droit, si bon, si navement
amoureux, que je le laisserais pouser qui il voudrait et comme il
voudrait... Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute
leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront trs honors d'avoir
pour gendre un beau garon, au grand coeur!

De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. Elle ne venait
srement que pour tre approuve.

--C'est bien, mon oncle, je redirai cela  mon mari; et il en tiendra
grand compte; car, si vous tes svre pour lui, il a pour vous une
vritable vnration... Quant  ce ministre, rien ne se fera peut-tre,
Sacco se dcidera selon les circonstances.

Elle s'tait leve, elle prit cong en embrassant le vieillard, comme 
son arrive, trs tendrement. Et elle le complimenta sur sa belle mine,
le trouva trs beau, le fit sourire en lui nommant une dame qui tait
encore folle de lui. Puis, aprs avoir rpondu d'une lgre rvrence au
salut muet du jeune prtre, elle s'en alla, de son allure modeste et
sage.

Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la porte, repris
d'une tristesse, songeant sans doute  ce prsent louche et pnible, si
diffrent du glorieux pass. Et, brusquement, il revint  Pierre, qui
attendait toujours.

--Alors, mon ami, vous tes donc descendu au palais Boccanera. Ah! quel
dsastre aussi de ce ct!

Mais, lorsque le prtre lui eut rpt sa conversation avec Benedetta,
la phrase o elle avait dit qu'elle l'aimait toujours et que jamais elle
n'oublierait sa bont, quoi qu'il arrivt, il s'attendrit, sa voix eut
un tremblement.

--Oui, c'est une bonne me, elle n'est pas mchante. Seulement, que
voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-mme a t un peu violent
peut-tre... Ces choses ne sont plus un mystre, je vous en parle
librement, puisque,  mon grand chagrin, tout le monde les connat.

Orlando, s'abandonnant  ses souvenirs, dit sa joie vive, la veille du
mariage,  la pense de cette admirable crature qui serait sa fille,
qui remettrait de la jeunesse et du charme autour de son fauteuil
d'infirme. Il avait toujours eu le culte de la beaut, un culte
passionn d'amant, dont l'unique amour serait rest celui de la femme,
si la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-mme. Et Benedetta, en
effet, l'adora, le vnra, montant sans cesse passer des heures avec
lui, habitant sa petite chambre pauvre, qui resplendissait alors de
l'clat de divine grce qu'elle y apportait. Il revivait dans son
haleine frache, dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme
dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, tout de suite,
quel affreux drame, et que son coeur avait saign, de ne savoir comment
rconcilier les poux! Il ne pouvait donner tort  son fils de vouloir
tre le mari accept, aim. D'abord, aprs la premire nuit dsastreuse,
ce heurt de deux tres, entts chacun dans son absolu, il avait espr
ramener Benedetta, la jeter aux bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes,
elle lui eut fait ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario,
disant toute sa rvolte imprvue devant l'acte, le don de sa virginit 
un autre homme, il comprit que jamais elle ne cderait. Et toute une
anne s'tait coule, il avait vcu une anne, clou sur son fauteuil,
avec ce drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements
luxueux dont les bruits n'arrivaient mme pas  ses oreilles. Que de
fois il avait essay d'entendre, craignant des querelles, dsol de ne
pouvoir se rendre utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien
par son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des dtails que par
Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans dfense; et ce
mariage, o il avait vu un instant l'alliance tant dsire de l'ancienne
Rome avec la nouvelle, ce mariage non consomm le dsesprait, comme
l'chec de tous ses espoirs, l'avortement final du rve qui avait empli
sa vie. Lui-mme finit par souhaiter le divorce, tellement la souffrance
d'une pareille situation devenait insupportable.

--Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalit de certains
antagonismes, et comment, avec le coeur le plus tendre, la raison la
plus droite, on peut faire son malheur et celui des autres!

Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans avoir frapp, le
comte Prada entra. Tout de suite, aprs un salut rapide au visiteur qui
s'tait lev, il prit doucement les mains de son pre, les tta, en
craignant de les trouver trop chaudes ou trop froides.

--J'arrive  l'instant de Frascati, o j'ai d coucher, tellement ces
constructions interrompues me tracassent. Et l'on me dit que vous avez
pass une nuit mauvaise.

--Eh! non, je t'assure.

--Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous  vivre
ici, sans aucune douceur? Cela n'est plus de votre ge. Vous me feriez
tant plaisir en acceptant une chambre plus confortable, o vous
dormiriez mieux!

--Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, mon bon Luigi. Mais,
je t'en prie, laisse-moi faire au gr de ma vieille tte. C'est la seule
faon de me rendre heureux.

Pierre fut trs frapp de l'ardente affection qui enflammait les regards
des deux hommes, pendant qu'ils se contemplaient, les yeux dans les
yeux. Cela lui parut infiniment touchant, d'une grande beaut de
tendresse, au milieu de tant d'ides et d'actes contraires, de tant de
ruptures morales, qui les sparaient.

Et il s'intressa  les comparer. Le comte Prada, plus court, plus
trapu, avait bien la mme tte nergique et forte, plante de rudes
cheveux noirs, les mmes yeux francs, un peu durs, dans une face d'un
teint clair, barre d'paisses moustaches. Mais la bouche diffrait,
une bouche  la dentition de loup, sensuelle et vorace, une bouche de
proie, faite pour les soirs de bataille, quand il ne s'agit plus que de
mordre  la conqute des autres. C'tait ce qui faisait dire, lorsqu'on
vantait ses yeux de franchise: Oui, mais je n'aime pas sa bouche. Les
pieds taient forts, les mains grasses et trop larges, trs belles.

Et Pierre s'merveillait de le trouver tel qu'il l'avait attendu. Il
connaissait assez intimement son histoire, pour reconstituer en lui le
fils du hros que la conqute a gt, qui mange  dents pleines la
moisson coupe par l'pe glorieuse du pre. Il tudiait surtout comment
les vertus du pre avaient dvi, s'taient, chez l'enfant, transformes
en vices, les qualits les plus nobles se pervertissant, l'nergie
hroque et dsintresse devenant le froce apptit des jouissances,
l'homme des batailles aboutissant  l'homme du butin, depuis que les
grands sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne se
battait plus, qu'on tait l au repos, parmi les dpouilles entasses,
pillant et dvorant. Et le hros, le pre paralytique, immobilis, qui
assistait  cela,  cette dgnrescence du fils, du brasseur d'affaires
gorg de millions!

Mais Orlando prsenta Pierre.

--Monsieur l'abb Pierre Froment, dont je t'ai parl, l'auteur du livre
que je t'ai fait lire.

Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de Rome, avec une
passion intelligente, en homme qui voulait en faire une grande capitale
moderne. Il avait vu Paris transform par le second empire, il avait vu
Berlin agrandi et embelli, aprs les victoires de l'Allemagne; et, selon
lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle ne devenait pas la
ville habitable d'un grand peuple, elle tait menace d'une mort
prompte. Ou un muse croulant, ou une cit refaite, ressuscite.

Pierre, intress, presque gagn dj, coutait cet habile homme dont
l'esprit ferme et clair le charmait. Il savait avec quelle adresse il
avait manoeuvr dans l'affaire de la villa Montefiori, s'y enrichissant
lorsque tant d'autres s'y ruinaient, ayant prvu sans doute la
catastrophe fatale, au moment o la rage de l'agio affolait encore la
nation entire. Pourtant, il surprenait dj des signes de fatigue, des
rides prcoces, les lvres affaisses, sur cette face de volont et
d'nergie, comme si l'homme se lassait de la continuelle lutte, parmi
les croulements voisins, qui minaient le sol, menaant d'emporter par
contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait que Prada, dans
les derniers temps, avait eu des inquitudes srieuses; et plus rien
n'tait solide, tout pouvait tre englouti,  la suite de la crise
financire qui s'aggravait de jour en jour. Chez ce rude fils de
l'Italie du Nord, c'tait une sorte de dchance, un lent pourrissement,
sous l'influence amollissante, pervertissante de Rome. Tous ses apptits
s'y taient rus  leur satisfaction, il s'puisait  les y contenter,
apptits d'argent, apptits de femmes. Et de l venait la grande
tristesse muette d'Orlando, quand il voyait cette dchance rapide de sa
race de conqurant, tandis que Sacco, l'Italien du Midi, servi par le
climat, fait  cet air de volupt,  ces villes d'antique poussire,
brles de soleil, s'y panouissait comme la vgtation naturelle du sol
satur des crimes de l'histoire, s'y emparait peu  peu de tout, de la
richesse et de la puissance.

Le nom de Sacco fut prononc, le pre dit au fils un mot de la visite de
Stefana. Sans rien ajouter, tous deux se regardrent avec un sourire. Le
bruit courait que le ministre de l'Agriculture, dcd, ne serait
peut-tre pas remplac tout de suite, qu'un autre ministre ferait
l'intrim, et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre.

Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, alors, redoubla
d'attention.

--Ah! lui dit le comte, vous tes descendu rue Giulia. Toute la vieille
Rome dort l, dans le silence de l'oubli.

Trs  l'aise, il s'entretint du cardinal et mme de Benedetta, la
comtesse, comme il disait en parlant de sa femme. Il s'tudiait  ne
montrer aucune colre. Mais le jeune prtre le sentit frmissant,
saignant toujours, grondant de rancune. Chez lui, la passion de la
femme, le dsir clatait avec la violence d'un besoin qu'il devait
satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore l une des
vertus gtes du pre, le rve enthousiaste courant au but, aboutissant
 l'action immdiate. Aussi, aprs sa liaison avec la princesse Flavia,
quand il avait voulu Benedetta, la nice divine d'une tante reste si
belle, s'tait-il rsign  tout, au mariage,  la lutte contre cette
jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre sa
vie entire. Plutt que de ne pas l'avoir, il aurait incendi Rome. Et
ce dont il souffrait sans espoir de gurison, la plaie sans cesse avive
qu'il portait au flanc, c'tait de ne pas l'avoir eue, de se dire
qu'elle tait sienne et qu'elle s'tait refuse. Jamais il ne devait
pardonner l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair
inassouvie, o le moindre souffle en rveillait la cuisson. Et, sous son
apparence d'homme correct, le sensuel dlirait alors, jaloux et
vindicatif, capable d'un crime.

--Monsieur l'abb est au courant, murmura le vieil Orlando de sa voix
triste.

Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde tait au courant.

--Ah! mon pre, si je ne vous avais pas obi, jamais je ne me serais
prt  ce procs en annulation de mariage! La comtesse aurait bien t
force de rintgrer le domicile conjugal, et elle ne serait pas
aujourd'hui  se moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin.

D'un geste,  son tour, Orlando voulut protester.

--Mais certainement, mon pre. Pourquoi croyez-vous donc qu'elle s'est
enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre aux bras de son amant, chez
elle? Et je trouve mme que le palais de la rue Giulia, avec son
cardinal, abrite l des choses assez malpropres.

C'tait le bruit qu'il rpandait, l'accusation qu'il portait partout
contre sa femme, cette liaison adultre, selon lui publique, honte. Au
fond, cependant, il n'y croyait pas lui-mme, connaissant trop bien la
raison ferme de Benedetta, l'ide superstitieuse et comme mystique
qu'elle mettait dans sa virginit, la volont qu'elle avait d'tre
seulement  l'homme qu'elle aimerait et qui serait son mari devant Dieu.
Mais il trouvait une accusation pareille de bonne guerre, trs efficace.

--A propos, s'cria-t-il brusquement, vous savez, mon pre, que j'ai
reu communication du mmoire de Morano; et c'est chose entendue: si le
mariage n'a pu tre consomm, c'est par suite de l'impuissance du mari.

Il partit d'un clat de rire, dsirant montrer que cela lui semblait
tre le comble du comique. Seulement, il avait pli de sourde
exaspration, sa bouche riait durement, avec une cruaut meurtrire; et
il tait vident que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si
insultante pour un homme de sa virilit, l'avait dcid  se dfendre,
dans ce procs, dont il voulait d'abord ne tenir aucun compte. Il
plaiderait donc, convaincu d'ailleurs que sa femme n'obtiendrait pas
l'annulation du mariage. Et, toujours riant, il donnait des dtails un
peu libres sur l'acte, expliquant que ce n'tait pas si commode avec une
femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du reste, il
n'tait pas si certain que a de ne pas l'avoir accompli. En tout cas,
il demanderait l'preuve, le jugement de Dieu, comme il disait en
s'gayant plus fort de sa plaisanterie, et devant les cardinaux
assembls, s'ils poussaient la conscience jusqu' vouloir constater la
chose par eux-mmes.

--Luigi! dit Orlando doucement, en dsignant le jeune prtre d'un
regard.

--Oui, je me tais, vous avez raison, mon pre. Mais, en vrit, c'est
tellement abominable et ridicule... Vous savez le mot de Lisbeth: Ah!
mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jsus que je vais accoucher.

De nouveau, Orlando parut mcontent, car il n'aimait point, quand il y
avait l un visiteur, que son fils afficht si tranquillement devant lui
sa liaison. Lisbeth Kauffmann,  peine ge de trente ans, trs blonde,
trs rose, et d'une gaiet toujours rieuse, appartenait  la colonie
trangre, veuve d'un mari mort depuis deux ans  Rome, o il tait venu
soigner une maladie de poitrine. Demeure libre, suffisamment riche pour
n'avoir besoin de personne, elle y tait reste par got, passionne
d'art, faisant elle-mme un peu de peinture; et elle avait achet, rue
du Prince-Amde, dans un quartier neuf, un petit palais, o la grande
salle du second tage, transforme en atelier, embaume de fleurs en
toute saison, tendue de vieilles toffes, tait bien connue de la
socit aimable et intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle
allgresse, vtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots
terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'tant encore compromise
qu'avec Prada. Il lui avait plu sans doute, elle s'tait simplement
donne  lui, lorsque sa femme, depuis quatre mois dj, l'avait quitt;
et elle tait enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne cachait
point, l'air si tranquille et si heureux, que son vaste cercle de
connaissances continuait  la venir voir, comme si de rien n'tait, dans
cette vie facile, libre, des grandes villes cosmopolites. Cette
grossesse, naturellement, au milieu des circonstances o se trouvait le
comte, le ravissait, devenait  ses yeux le meilleur des arguments,
contre l'accusation dont souffrait son orgueil d'homme. Mais, au fond de
lui, sans qu'il l'avout, la blessure ingurissable n'en saignait pas
moins; car ni cette paternit prochaine, ni la possession amusante et
flatteuse de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de Benedetta:
c'tait celle-ci qu'il brlait d'avoir, qu'il aurait voulu punir
tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas eue.

Pierre, n'tant pas au courant, ne pouvait comprendre. Comme il sentait
une gne, dsireux de se donner une contenance, il avait pris sur la
table, parmi les journaux, un gros volume, tonn de rencontrer l un
ouvrage franais classique, un de ces manuels pour le baccalaurat, o
se trouve un abrg des connaissances exiges dans les programmes. Ce
n'tait qu'un livre humble et pratique d'instruction premire, mais il
traitait forcment de toutes les sciences mathmatiques, de toutes les
sciences physiques, chimiques et naturelles, de sorte qu'il rsumait en
gros les conqutes du sicle, l'tat actuel de l'intelligence humaine.

--Ah! s'cria Orlando, heureux de la diversion, vous regardez le livre
de mon vieil ami Thophile Morin. Vous savez qu'il tait un des Mille de
Marsala et qu'il a conquis la Sicile et Naples avec nous. Un hros!...
Et, depuis plus de trente ans, il est retourn en France,  sa chaire de
simple professeur, qui ne l'a gure enrichi. Aussi a-t-il publi ce
livre, dont la vente, parat-il, marche si bien, qu'il a eu l'ide d'en
tirer un nouveau petit bnfice avec des traductions, entre autres avec
une traduction italienne... Nous sommes rests des frres, il a song 
utiliser mon influence, qu'il croit dcisive. Mais il se trompe, hlas!
je crains bien de ne pas russir  faire adopter l'ouvrage.

Prada, redevenu trs correct et charmant, eut un lger haussement
d'paules, plein du scepticisme de sa gnration, uniquement dsireuse
de maintenir les choses existantes, pour en tirer le plus de profit
possible.

--A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de livres!

--Non, non! reprit passionnment le vieillard, il n'y a jamais trop de
livres! Il en faut, et encore, et toujours! C'est par le livre, et non
par l'pe, que l'humanit vaincra le mensonge et l'injustice,
conquerra la paix finale de la fraternit entre les peuples... Oui, tu
souris, je sais que tu appelles a mes ides de 48, de vieille barbe,
comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. Mais il n'en
est pas moins vrai que l'Italie est morte, si l'on ne se hte de
reprendre le problme par en bas, je veux dire si l'on ne fait pas le
peuple; et il n'y a qu'une faon de faire un peuple, de crer des
hommes, c'est de les instruire, c'est de dvelopper par l'instruction
cette force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans l'ignorance
et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est faite, faisons les
Italiens. Des livres, des livres encore! et allons toujours plus en
avant, dans plus de science, dans plus de clart, si nous voulons vivre,
tre sains, bons et forts!

Le vieil Orlando tait superbe,  moiti soulev, avec son puissant
mufle lonin, tout flambant de la blancheur clatante de la barbe et de
la chevelure. Et, dans cette chambre candide, si touchante en sa
pauvret voulue, il avait pouss son cri d'espoir avec une telle fivre
de foi, que le jeune prtre vit s'voquer devant lui une autre figure,
celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, les cheveux seuls de
neige, admirable lui aussi de beaut hroque, au milieu de son palais
en ruine, dont les plafonds dors menaaient de crouler sur ses paules.
Ah! les entts magnifiques, les croyants, les vieux qui restent plus
virils, plus passionns que les jeunes! Ceux-ci taient aux deux bouts
opposs des croyances, n'ayant ni une ide, ni une tendresse communes;
et, dans cette antique Rome o tout volait en poudre, eux seuls
semblaient protester, indestructibles, face  face par-dessus leur
ville, comme deux frres spars, immobiles  l'horizon. De les avoir
ainsi vus l'un aprs l'autre, si grands, si seuls, si dsintresss de
la bassesse quotidienne, cela emplissait une journe d'un rve
d'ternit.

Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard, pour le calmer
dans une treinte tendrement filiale.

--Oui, oui! pre, c'est vous qui avez raison, toujours raison, et je
suis un imbcile de vous contredire. Je vous en prie, ne vous remuez pas
de la sorte, car vous vous dcouvrez, vos jambes vont se refroidir
encore.

Et il se mit  genoux, il arrangea la couverture avec un soin infini;
puis, restant par terre, comme un petit garon, malgr ses quarante-deux
ans sonns, il leva ses yeux humides, suppliants d'adoration muette;
tandis que le vieux, calm, trs mu, lui caressait les cheveux de ses
doigts tremblants.

Pierre tait l depuis prs de deux heures, lorsque enfin il prit cong,
trs frapp et trs touch de tout ce qu'il avait vu et entendu. Et, de
nouveau, il dut promettre de revenir, pour causer longuement. Dehors, il
s'en alla au hasard. Quatre heures sonnaient  peine, son ide tait de
traverser Rome ainsi, sans itinraire arrt d'avance,  cette heure
dlicieuse o le soleil s'abaissait, dans l'air rafrachi, immensment
bleu. Mais, presque tout de suite, il se trouva dans la rue Nationale,
qu'il avait descendue en voiture, la veille,  son arrive; et il
reconnut les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde et
dmesure, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. Puis, au
dtour, comme il s'arrtait pour revoir la colonne Trajane, qui
maintenant se dtachait en un ft sombre, au fond de la place basse dj
envahie par le crpuscule, il fut surpris de l'arrt brusque d'une
victoria, d'o un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit
signe de la main.

--Monsieur l'abb Froment! monsieur l'abb Froment!

C'tait le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire sa promenade
quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que des libralits de son oncle
le cardinal, presque toujours  court d'argent. Mais, comme tous les
Romains, il n'aurait mang que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour
garder sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture est le
luxe indispensable.

--Monsieur l'abb Froment, si vous voulez bien monter, je serai heureux
de vous montrer un peu notre ville.

Sans doute il dsirait faire plaisir  Benedetta, en tant aimable pour
son protg. Puis, dans son oisivet, il lui plaisait d'initier ce jeune
prtre, qu'on disait si intelligent,  ce qu'il croyait tre la fleur de
Rome, la vie inimitable.

Pierre dut accepter, bien qu'il et prfr sa promenade solitaire. Le
jeune homme pourtant l'intressait, ce dernier n d'une race puise,
qu'il sentait incapable de pense et d'action, fort sduisant
d'ailleurs, dans son orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que
patriote, il n'avait jamais eu la moindre vellit de se rallier,
satisfait de vivre  l'cart,  ne rien faire; et, si passionn qu'il
ft, il ne commettait point de folies, trs pratique au fond, trs
raisonnable, comme tous ceux de sa ville, sous leur apparente fougue.
Ds que la voiture, aprs avoir travers la place de Venise, s'engagea
dans le Corso, il laissa clater sa vanit enfantine, son amour de la
vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et tout cela apparut
trs clairement, dans le simple geste qu'il fit, en disant:

--Le Corso!

De mme que la veille, Pierre fut saisi d'tonnement. La longue et
troite rue s'tendait de nouveau, jusqu' la place du Peuple blanche de
lumire, avec la seule diffrence que c'taient les maisons de droite
qui baignaient dans le soleil, tandis que celles de gauche taient
noires d'ombre. Comment! c'tait a, le Corso! cette tranche  demi
obscure, trangle entre les hautes et lourdes faades! cette chausse
mesquine, o trois voitures au plus passaient de front, que des
boutiques serres bordaient de leurs talages de clinquant! Ni espace
libre, ni horizons vastes, ni verdure rafrachissante! Rien que la
bousculade, l'entassement, l'touffement, le long des petits trottoirs,
sous une mince bande de ciel! Et Dario eut beau lui nommer les palais
historiques et fastueux, le palais Bonaparte, le palais Doria, le palais
Odelscachi, le palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer
la place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurle, la place la plus
vivante de la ville, o pitine un continuel peuple debout, causant et
regardant; il eut beau, jusqu' la place du Peuple, lui faire admirer
les glises, les maisons, les rues transversales, la rue des Condotti,
au bout de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant,
l'apparition de la Trinit des Monts, toute en or, en haut du triomphal
escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression dsillusionne de voie
sans largeur et sans air, les palais lui semblaient des hpitaux ou des
casernes tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, seule
la Trinit des Monts l'avait sduit, par son resplendissement lointain
d'apothose.

Mais il fallut revenir de la place du Peuple  la place de Venise, et
retourner encore, et revenir encore, deux, trois, quatre tours, sans
lassitude. Dario, ravi, se montrait, regardait, tait salu, saluait.
Sur les deux trottoirs, une foule compacte dfilait, dont les yeux
plongeaient au fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les
mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu  peu, le nombre des
voitures devenait tel, que la double file tait ininterrompue, serre,
oblige de marcher au pas. On se touchait, on se dvisageait, dans ce
perptuel frlement de celles qui montaient et de celles qui
descendaient. C'tait la promiscuit du plein air, toute Rome entasse
dans le moins de place possible, les gens qui se connaissaient, qui se
retrouvaient comme en l'intimit d'un salon, les gens qui ne se
parlaient pas, des mondes les plus adverses, mais qui se coudoyaient,
qui se fouillaient du regard, jusqu' l'me. Et Pierre, alors, eut la
rvlation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion et la
gloire de la ville. Justement, le plaisir tait l, dans l'troitesse de
la voie, dans ce coudoiement forc, qui permettait les rencontres
attendues, les curiosits satisfaites, l'talage des vanits heureuses,
les provisions des commrages sans fin. La ville entire s'y revoyait
chaque jour, s'talait, s'piait, se donnait son spectacle  elle-mme,
brle d'un tel besoin, indispensable  la longue, de se voir ainsi,
qu'un homme bien n qui manquait le Corso, tait comme un homme dpays,
sans journaux, vivant en sauvage. Et l'air tait d'une douceur
dlicieuse, l'troite bande de ciel, entre les lourds palais roussis,
avait une infinie puret bleue.

Dario ne cessait de sourire, d'incliner lgrement la tte; et il
nommait  Pierre des princes et des princesses, des ducs et des
duchesses, des noms retentissants dont l'clat emplit l'Histoire, dont
les syllabes sonores voquent des chocs d'armures dans les batailles,
des dfils de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, aux
vtements sacrs tincelants de pierreries; et Pierre tait dsespr
d'apercevoir de grosses dames, de petits messieurs, des tres bouffis ou
chtifs, que le costume moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques
jolies femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux grands
yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer le palais Buongiovanni,
une immense faade du dix-septime sicle, aux fentres encadres de
rinceaux, d'une pesanteur de got fcheuse, il ajouta, d'un air gay:

--Ah! tenez, voici Attilio, l, sur le trottoir... Le jeune lieutenant
Sacco, vous savez, n'est-ce pas?

D'un signe, Pierre rpondit qu'il tait au courant. Attilio, en tenue,
le sduisit tout de suite, trs jeune, l'air vif et brave, avec son
visage de franchise o luisaient tendrement les yeux bleus de sa mre.
Il tait vraiment la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste,
dsintress de toute basse proccupation d'avenir.

--Vous allez voir, quand nous repasserons devant le palais, reprit
Dario. Il sera encore l, et je vous montrerai quelque chose.

Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, ces
petites duchesses, leves si discrtement au Sacr-Coeur, d'ailleurs si
ignorantes pour la plupart, achevant leur ducation ensuite dans les
jupons de leurs mres, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du
Corso, vivant les interminables jours clotres, emprisonnes au fond
des palais sombres. Mais quelles temptes dans ces mes muettes, o
personne n'tait descendu! quelle lente pousse de volont parfois, sous
cette obissance passive, sous cette apparente inconscience de ce qui
les entourait! Combien entendaient obstinment faire leur vie
elles-mmes, choisir l'homme qui leur plairait, l'avoir malgr le monde
entier! Et c'tait l'amant cherch et lu, parmi le flot des jeunes
hommes, au Corso; c'tait l'amant pch des yeux pendant la promenade,
les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient  l'aveu, au don total,
sans mme un souffle des lvres, chastement closes; et c'taient enfin
les billets doux remis furtivement  l'glise, la femme de chambre
gagne, facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, il y
avait souvent un mariage.

Celia, elle, avait voulu Attilio, ds que leurs regards s'taient
rencontrs, le jour de mortel ennui, o, pour la premire fois, elle
l'avait aperu, d'une fentre du palais Buongiovanni. Il venait de lever
la tte, elle l'avait pris  jamais, en se donnant elle-mme, de ses
grands yeux purs, poss sur les siens. Elle n'tait qu'une amoureuse,
rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas un autre.
Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait bien le conqurir
tout de suite par la tranquille obstination de sa volont. On racontait
les terribles fureurs du prince son pre, qui se brisaient contre son
silence respectueux et ttu. Le prince, de sang ml, fils d'une
Amricaine, ayant pous une Anglaise, ne luttait que pour garder
intacts son nom et sa fortune, au milieu des croulements voisins; et le
bruit courait qu' la suite d'une querelle, o il avait voulu s'en
prendre  sa femme, en l'accusant de n'avoir pas veill suffisamment sur
leur fille, la princesse s'tait rvolte, d'un orgueil et d'un gosme
d'trangre qui avait apport cinq millions. N'tait-ce point assez de
lui avoir donn cinq enfants? Elle vivait les jours  s'adorer,
abandonnant Celia, se dsintressant de la maison, o soufflait la
tempte.

Mais la voiture allait passer de nouveau devant le palais, et Dario
prvint Pierre.

--Vous voyez, voil Attilio revenu... Et, maintenant, regardez l-haut,
 la troisime fentre du premier tage.

Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau qui s'cartait
un peu, et la douce figure de Celia apparut, un lis candide et ferm.
Elle ne sourit pas, elle ne bougea pas. Rien ne se lisait sur cette
bouche de puret, dans ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle
prenait Attilio, elle se donnait  lui, sans rserve. Le rideau retomba.

--Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on jamais ce qu'il y a
derrire tant d'innocence?

Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tte leve encore, la
face immobile et ple lui aussi, avec sa bouche close, ses yeux
largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, l'amour absolu dans sa
brusque toute-puissance, l'amour vrai, ternel et jeune, en dehors des
ambitions et des calculs de l'entourage.

Puis, Dario donna  son cocher l'ordre de monter au Pincio: le tour
obligatoire du Pincio, par les belles aprs-midi claires. Et ce fut
d'abord la place du Peuple, la plus are et la plus rgulire de Rome,
avec ses amorces de rues et ses glises symtriques, son oblisque
central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, aux deux cts
du petit pav blanchi, entre les architectures graves, dores de soleil.
A droite, ensuite, la voiture s'engagea sur les rampes du Pincio, un
chemin en lacet, magnifique, orn de bas-reliefs, de statues, de
fontaines, toute une sorte d'apothose de marbre, un ressouvenir de la
Rome antique, qui se dressait parmi les verdures. Mais, en haut, Pierre
trouva le jardin petit,  peine un grand square, un carr aux quatre
alles ncessaires pour que les quipages pussent tourner indfiniment.
Les images des hommes illustres de l'ancienne Italie et de la nouvelle
bordent ces alles d'une file ininterrompue de bustes. Il admira surtout
les arbres, les essences les plus varies et les plus rares, choisis et
entretenus avec un grand soin, presque tous  feuillage persistant, ce
qui perptuait l, l'hiver comme l't, d'admirables ombrages, nuancs
de tous les verts imaginables. Et la voiture s'tait mise  tourner, par
les belles alles fraches,  la suite des autres voitures, un flot
continu, jamais lass.

Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria bleu sombre,
trs correctement mene. Elle tait fort jolie, petite, chtaine, avec
un teint mat, de grands yeux doux, l'air modeste, d'une simplicit
sduisante. Svrement habille de soie feuille morte, elle avait un
grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario la dvisageait, le
prtre lui demanda son nom, ce qui fit sourire le jeune prince. Oh!
personne, la Tonietta, une des rares demi-mondaines dont Rome
s'occupait. Puis, librement, avec la belle franchise de la race sur les
choses de l'amour, il continua, donna des dtails: une fille dont
l'origine restait obscure, les uns la faisant partir de trs bas, d'un
cabaretier de Tivoli, les autres la disant ne  Naples, d'un banquier;
mais, en tout cas, une fille fort intelligente, qui s'tait fait une
ducation, qui recevait admirablement dans son petit palais de la rue
des Mille, un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort  prsent. Elle ne
s'affichait pas, n'avait gure qu'un amant  la fois, et les princesses,
les duchesses qui s'inquitaient d'elle, chaque jour, au Corso, la
trouvaient bien. Une particularit surtout l'avait rendue clbre, des
coups de coeur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner pour
rien  l'aim, n'acceptant strictement de lui chaque matin qu'un bouquet
de roses blanches; de sorte que, lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant
des semaines souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de marie,
on souriait d'un air de tendre complaisance.

Mais Dario s'interrompit pour saluer crmonieusement une dame qui
passait dans un landau immense, seule en compagnie d'un monsieur. Et il
dit simplement au prtre:

--Ma mre.

Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son histoire du
vicomte de la Choue: son second mariage,  cinquante ans, aprs la mort
du prince Onofrio Boccanera; la faon dont, superbe encore, elle avait
pch des yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel homme  son
got, de quinze ans plus jeune qu'elle; et quel tait cet homme, ce
Jules Laporte, ancien sergent de la garde suisse, disait-on, ancien
commis voyageur en reliques, compromis dans une histoire extraordinaire
de reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un marquis
Montefiori, de belle prestance, le dernier des aventuriers heureux,
triomphant au pays lgendaire o les bergers pousent des reines.

A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre les regarda tous
les deux. La marquise tait vraiment surprenante, toute la classique
beaut romaine panouie, grande, forte, trs brune, avec une tte de
desse, aux traits rguliers, un peu massifs, n'accusant son ge que par
le duvet dont sa lvre suprieure tait recouverte. Et le marquis, ce
Suisse de Genve romanis, avait vraiment fire tournure, avec sa
carrure de solide officier et ses moustaches au vent, pas bte,
disait-on, trs gai et trs souple, amusant pour les dames. Elle en
tait si glorieuse, qu'elle le tranait et l'talait, ayant recommenc
l'existence avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant  son
cou la petite fortune sauve du dsastre de la villa Montefiori, si
oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait seulement parfois  la
promenade, le saluant ainsi qu'une connaissance de hasard.

--Allons voir le soleil se coucher derrire Saint-Pierre, dit Dario,
dans son rle d'homme consciencieux qui montre les curiosits.

La voiture revint sur la terrasse, o une musique militaire jouait avec
des clats de cuivre terribles. Pour entendre, beaucoup d'quipages dj
stationnaient, tandis qu'une foule de pitons, de simples promeneurs,
sans cesse accrue, s'tait amasse. Et, de cette terrasse admirable,
trs haute, trs large, se droulait une des vues les plus merveilleuses
de Rome. Au del du Tibre, par-dessus le chaos blafard du nouveau
quartier des Prs du Chteau, se dressait Saint-Pierre, entre les
verdures du mont Mario et du Janicule. Puis, c'tait  gauche toute la
vieille ville, une tendue de toits sans bornes, une mer roulante
d'difices,  perte de vue. Mais les regards, toujours, revenaient 
Saint-Pierre, trnant dans l'azur, d'une grandeur pure et souveraine.
Et, de la terrasse, au fond du ciel immense, les lents couchers de
soleil, derrire le colosse, taient sublimes.

Parfois, ce sont des croulements de nues sanglantes, des batailles de
gants, luttant  coups de montagnes, succombant sous les ruines
monstrueuses de villes en flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se
dtachent que des gerures rouges, comme si un filet de lumire tait
jet, pour repcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, c'est
une brume rose, toute une poussire dlicate qui tombe, raye de perles
par un lointain coup de pluie, dont le rideau est tir sur le mystre de
l'horizon. Parfois, c'est un triomphe, un cortge de pourpre et d'or,
des chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des galres qui
flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses et extravagantes,
s'abmant au gouffre peu  peu insondable du crpuscule.

Mais, ce soir-l, Pierre eut le spectacle sublime, dans une grandeur
calme, aveuglante et dsespre. D'abord, juste au-dessus du dme de
Saint-Pierre, descendant du ciel sans tache, d'une limpidit profonde,
le soleil tait si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en
soutenir l'clat. Dans cette splendeur, le dme semblait incandescent,
un dme d'argent liquide; tandis que le quartier voisin, les toitures du
Borgo taient comme changes en un lac de braise. Puis,  mesure que le
soleil s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et,
bientt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrire le dme, qui
se dtacha en bleu sombre, lorsque, entirement cach, l'astre ne fut
plus, autour, qu'une aurole, une gloire d'o jaillissait une couronne
de flamboyants rayons. Et, alors, commena le rve, le singulier
clairage du rang des fentres qui rgnent sous la coupole, traverses
de part en part, devenues des bouches rougeoyantes de fournaise; de
sorte qu'on aurait pu croire que le dme tait pos sur un brasier,
isol en l'air, soulev et port par la violence du feu. Cela dura trois
minutes  peine. En bas, les toits confus du Borgo se noyaient de
vapeurs violtres, pendant que l'horizon, du Janicule au mont Mario,
dcoupait sa ligne nette et noire; et ce fut le ciel qui devint  son
tour de pourpre et d'or, un calme infini de clart surhumaine, au-dessus
de la terre qui s'anantissait. Enfin, les fentres s'teignirent, le
ciel s'teignit, il ne resta que la rondeur du dme de Saint-Pierre,
vague, de plus en plus efface, dans la nuit envahissante.

Et, par une sourde liaison d'ides, Pierre vit  ce moment s'voquer
devant lui, une fois encore, les hautes, et tristes, et dclinantes
figures du cardinal Boccanera et du vieil Orlando. Au soir de ce jour,
o il les avait connus l'un aprs l'autre, si grands dans l'obstination
de leur espoir, ils taient l tous les deux, debout  l'horizon, sur
leur ville anantie, au bord du ciel que la mort semblait prendre.
tait-ce donc que tout allait ainsi crouler avec eux, que tout allait
s'teindre et disparatre, dans la nuit des temps rvolus?




V


Le lendemain, Narcisse Habert, dsol, vint dire  Pierre que son
cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le camrier secret, qui se prtendait
souffrant, avait demand deux ou trois jours avant de recevoir le jeune
prtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva donc
immobilis, n'osant rien tenter d'autre part pour voir le pape, car on
l'avait effray  un tel point, qu'il craignait de tout compromettre par
une dmarche maladroite. Et, dsoeuvr, il se mit  visiter Rome,
voulant occuper son temps.

Sa premire visite fut pour les ruines du Palatin. Ds huit heures, un
matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se prsenta  l'entre, qui se
trouve rue Saint-Thodore, une grille que flanquent les pavillons des
gardiens. Et, tout de suite, un de ceux-ci se dtacha, s'offrit pour
servir de guide. Lui, aurait prfr voyager  sa fantaisie, errer au
hasard de ses dcouvertes et de son rve. Mais il lui fut pnible de
refuser l'offre de cet homme qui parlait le franais trs nettement,
avec un bon sourire de complaisance. C'tait un petit homme trapu, un
ancien soldat, d'une soixantaine d'annes,  la figure carre et
rougeaude, que barraient de grosses moustaches blanches.

--Alors, si monsieur l'abb veut me suivre... Je vois que monsieur
l'abb est Franais. Moi, je suis Pimontais, et je les connais bien,
les Franais: j'tais avec eux  Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise,
a ne s'oublie pas, quand on a t frres... Tenez! montez par ici, 
droite.

Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de cyprs qui borde
le plateau du Palatin, du ct du Tibre, et qu'il avait aperue du
Janicule, le jour de son arrive. Dans l'air si dlicatement bleu, le
vert intense de ces arbres mettait l comme une frange noire. On ne
voyait qu'eux, la pente s'tendait nue et dvaste, d'un gris sale de
poussire, parseme de quelques buissons, au milieu desquels
affleuraient des bouts d'antiques murailles. C'tait le ravage, la
tristesse lpreuse des terrains de fouille, o seuls les savants
s'enthousiasment.

--Les maisons de Tibre, de Caligula et des Flaviens sont l-haut,
reprit le guide. Mais nous les gardons pour la fin, il faut que nous
fassions le tour.

Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrta devant une
excavation, une sorte de grotte dans le flanc du mont.

--Ceci est l'antre lupercal, o la louve allaita Romulus et Remus.
Autrefois, on voyait encore,  l'entre, le figuier Ruminal, qui avait
abrit les deux jumeaux.

Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien soldat semblait
simple et convaincu dans ses explications, trs fier d'ailleurs de toute
cette gloire antique qui tait sienne. Mais, lorsque, prs de la grotte,
le digne homme lui eut montr les vestiges de la Roma quadrata, des
restes de murailles qui paraissent rellement remonter  la fondation de
Rome, il s'intressa, une premire motion lui fit battre le coeur. Et,
certes, ce n'tait pas que le spectacle ft admirable, car il s'agissait
de quelques blocs de pierre taills, poss l'un sur l'autre, sans ciment
ni chaux. Seulement, un pass de vingt-sept sicles s'voquait, et ces
pierres effrites et noircies, qui avaient support un si retentissant
difice de splendeur et de toute-puissance, prenaient une extraordinaire
majest.

La visite continua, ils revinrent  droite, longeant toujours le flanc
du mont. Les annexes des palais avaient d descendre jusque-l: des
restes de portiques, des salles effondres, des colonnes et des frises
remises debout, bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des
herbes folles de cimetire; et le guide, rcitant ce qu'il savait si
bien pour l'avoir rpt quotidiennement depuis dix annes, continuait 
affirmer les hypothses les moins sres, en donnant  chaque dbris un
nom, un emploi, une histoire.

--La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste de la main qui
indiquait des boulis de terre.

Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se hasarda  demander:

--O donc?

--Ah! monsieur l'abb, il parat qu'on en voyait encore la faade  la
fin du sicle dernier. On y entrait de l'autre ct, par la voie Sacre.
De ce ct-ci, il y avait un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque
Maxime, et d'o l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous pouvez
le constater, le palais se trouve encore presque totalement enfoui sous
ce grand jardin, l-haut, le jardin de la villa Mills; et, quand on aura
l'argent pour les fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que
le temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient.

Il tourna  gauche, entra dans le Stade, le petit cirque pour les
courses  pied, qui s'allongeait au flanc mme de la maison d'Auguste;
et, cette fois, le prtre, saisi, commena  se passionner. Ce n'tait
point qu'il y et l une ruine suffisamment conserve et d'aspect
monumental; aucune colonne n'tait reste en place, seules les murailles
de droite se dressaient encore; mais on avait retrouv tout le plan, les
bornes  chaque bout, le portique autour de la piste, la loge de
l'empereur, colossale, qui, aprs avoir t  gauche, dans la maison
d'Auguste, s'tait ouverte ensuite  droite, encastre dans le palais de
Septime Svre. Et le guide allait toujours, au milieu de ces dbris
pars, donnait des explications abondantes et prcises, assurait que ces
messieurs de la Direction des fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux
plus petits dtails,  ce point qu'ils taient en train d'en tablir un
plan exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les niches,
la nature des marbres dont les murs se trouvaient recouverts.

--Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par dclarer, d'un
air bat lui-mme. Les Allemands n'auront pas  mordre, et ils ne
viendront pas tout bouleverser ici, comme ils l'ont fait au Forum, o
l'on ne se reconnat plus, depuis qu'ils y ont pass avec leur science.

Pierre sourit, et l'intrt s'accrut encore, lorsqu'il l'eut suivi, par
des escaliers rompus et des ponts de bois jets sur des trous, dans les
ruines gantes du palais de Septime Svre. Le palais s'levait  la
pointe mridionale du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la
Campagne, au loin,  perte de vue. Il n'en reste que les substructions,
les salles souterraines, mnages sous les arches des terrasses, dont on
avait largi le plateau du mont, devenu trop troit; et ces
substructions, dcouronnes, suffisent  donner l'ide du triomphal
palais qu'elles soutenaient, tellement elles sont restes normes et
puissantes, dans leur masse indestructible. L s'levait le fameux
Septizonium, la tour aux sept tages, qui n'a disparu qu'au quatorzime
sicle. Une terrasse s'avance encore, porte par des arcades
cyclopennes, et d'o la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un
entassement d'paisses murailles  demi croules, des gouffres bants 
travers des plafonds effondrs, des enfilades de couloirs sans fin et de
salles immenses, dont l'usage chappe. Toutes ces ruines, bien
entretenues par la nouvelle administration, balayes, dbarrasses des
vgtations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, pour prendre
une grandeur nue et morne. Mais des coups de vivant soleil doraient les
antiques murailles, pntraient par des brches au fond des salles
noires, animaient de leur poussire clatante la muette mlancolie de
cette souverainet morte, exhume de la terre o elle avait dormi
pendant des sicles. Sur les vieilles maonneries rousses, faites de
briques noyes de ciment, dpouilles de leur revtement fastueux de
marbre, le manteau de pourpre du soleil drapait de nouveau toute une
impriale gloire.

Depuis prs d'une heure et demie dj, Pierre marchait, et il lui
restait  visiter l'amas des palais antrieurs, sur le plateau mme, au
nord et  l'est.

--Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous voyez, les
jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure nous
bouchent le chemin. On ne pourra passer que lorsque les fouilles auront
dblay tout ce ct-ci... Ah! monsieur l'abb, si vous vous tiez
promen sur le Palatin, il y a cinquante ans  peine! Moi, j'ai vu des
plans de ce temps-l. Ce n'taient que des vignes, que des petits
jardins, coups de haies, une vraie campagne, un vrai dsert, o l'on ne
rencontrait pas une me... Et dire que tous ces palais dormaient
l-dessous!

Pierre le suivait, et ils repassrent devant la maison d'Auguste, ils
remontrent et dbouchrent dans la maison des Flaviens, immense,  demi
engage encore sous la villa voisine, compose d'un grand nombre de
salles, petites et grandes, sur la destination desquelles on continue 
discuter. La salle du trne, la salle de justice, la salle  manger, le
pristyle semblent certains. Mais, ensuite, tout n'est que fantaisie,
surtout pour les pices troites des appartements privs. Et,
d'ailleurs, pas un mur n'est entier, il n'y a l que des fondations qui
affleurent, que des soubassements tronqus qui dessinent  terre le plan
de l'difice. La seule ruine conserve comme par miracle, en contre-bas,
est la maison qu'on prtend tre celle de Livie, toute petite  ct des
vastes palais voisins, et dont trois salles sont intactes, avec leurs
peintures murales, des scnes mythologiques, des fleurs et des fruits,
d'une singulire fracheur. Quant  la maison de Tibre, il n'en parat
absolument rien, les restes en sont cachs sous l'adorable jardin
public, qui continue, sur le plateau, les anciens jardins Farnse; et,
de la maison de Caligula,  ct, au-dessus du Forum, il n'existe, comme
pour la maison de Septime Svre, que des substructions normes, des
contreforts, des tages entasss, des arcades hautes qui portaient le
palais, sortes d'immenses sous-sols, o la domesticit et les postes de
gardes vivaient, gorgs, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut
sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges  peine
reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, creuss par la pioche,
hrisss de quelques pans de vieux murs; et il fallait un effort
d'imagination rudite pour reconstituer l'antique splendeur impriale
qui avait triomph l.

Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, avec une
conviction tranquille, montrant le vide, comme si les monuments se
fussent encore dresss devant lui.

--Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la faade du
palais de Domitien est  gauche, la faade du palais de Caligula est 
droite; et, en vous tournant, vous avez en face de vous le temple de
Jupiter Stator... La voie Sacre montait jusqu' cette place et passait
sous la porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome
primitive.

Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest du mont.

--Vous avez remarqu que, de ce ct, les Csars n'ont point bti. C'est
videmment qu'ils ont d respecter de trs anciens monuments, antrieurs
 la fondation de la ville et vnrs du peuple. L taient le temple de
la Victoire bti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal que je
vous ai montr, l'humble cabane de Romulus, faite de roseaux et de
terre... Tout cela a t retrouv, monsieur l'abb; et, malgr ce que
disent les Allemands, il n'y a aucun doute.

Mais, tout d'un coup, il se rcria, de l'air d'un homme qui oublie le
plus intressant.

--Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain o Caligula a
t assassin.

Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, o le soleil,
aujourd'hui, par des brches, jette de gais rayons. Certaines
dcorations en stuc et des parties de mosaque se voient encore. Le lieu
n'en est pas moins morne et dsert, fait pour l'horreur tragique. La
voix de l'ancien soldat s'tait assombrie, il raconta comment Caligula,
qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de descendre seul dans ce
couloir, pour assister  des danses sacres, que, ce jour-l, y
rptaient de jeunes Asiatiques. Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le
chef des conjurs, Chras, put le frapper le premier au ventre.
L'empereur voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses
cratures, ses amis les plus aims, se rurent tous, le renversrent, le
hachrent de coups; pendant que, fou de rage et de peur, il emplissait
le couloir obscur et sourd de son hurlement de bte qu'on gorge. Quand
il fut mort, le silence retomba; et les meurtriers, pouvants,
s'enfuirent.

La visite classique des ruines du Palatin tait finie. Lorsque Pierre
fut remont, il n'eut plus qu'un dsir, se dbarrasser du guide, rester
seul dans ce jardin si discret, si rveur, qui occupait le sommet du
mont, dominant Rome. Depuis trois heures bientt, il pitinait, il
entendait cette voix grosse et monotone, bourdonnant  ses oreilles,
sans lui faire grce d'une pierre. Maintenant, le brave homme revenait
sur son amiti pour la France, racontait longuement la bataille de
Magenta. Il prit, avec un bon sourire, la pice blanche que le prtre
lui donna; puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaait de
ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame survint, en qute
d'un renseignement. Tout de suite, il l'accompagna.

--Bonsoir, monsieur l'abb. Vous pouvez descendre par le palais de
Caligula. Et vous savez qu'un escalier secret, creus dans le sol,
conduisait de ce palais  la maison des Vestales, en bas, sur le Forum.
On ne l'a pas retrouv, mais il doit y tre.

Ah! quel soulagement dlicieux, quand Pierre, enfin seul, put s'asseoir
un instant sur un des bancs de marbre du jardin! Il n'y avait l que
quelques bouquets d'arbres, des buis, des cyprs, des palmiers; mais les
beaux chnes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient une ombre
noire d'une fracheur exquise. Et le charme venait aussi de la solitude
songeuse, du silence frissonnant qui semblait sortir de ce vieux sol
satur d'histoire, de l'histoire la plus retentissante, dans l'clat
d'un orgueil surhumain. Anciennement, les jardins Farnse avaient chang
cette partie du mont en un sjour aimable, orn de bocages; les
btiments de la villa, fort endommags, existent encore; et toute une
grce a persist sans doute, le souffle de la Renaissance passe
toujours, comme une caresse, dans les feuillages luisants des vieux
chnes verts. On est l en pleine me du pass, au milieu du peuple
lger des visions, sous les haleines errantes des gnrations sans
nombre, endormies dans les herbes.

Mais Rome parse au loin, tout autour de ce sommet auguste, sollicita
Pierre si vivement, qu'il ne put rester assis. Il se leva, s'approcha de
la balustrade d'une terrasse; et, sous lui, le Forum se droula; et, au
bout, le mont du Capitule apparut.

Ce n'tait plus qu'un entassement de constructions grises, sans grandeur
ni beaut. Dominant le mont, on ne voyait que la faade postrieure du
palais des Snateurs, une faade plate, aux fentres troites, que
surmontait le haut campanile carr. Ce grand mur nu, d'un ton de
rouille, cachait l'glise d'Aracoeli, le fate o le temple de Jupiter
capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa royaut de protection
divine. Puis,  gauche, sur la pente du Caprinus, o les chvres
paissaient au moyen ge, s'tageaient de laides maisons; tandis que les
quelques beaux arbres du palais Caffarelli, occup par l'ambassade
d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche Tarpienne,
presque introuvable aujourd'hui, perdue, noye dans les murs de
soutnement. Et c'tait l ce mont du Capitole, la plus glorieuse des
sept collines, avec sa forteresse, avec son temple, auquel tait promis
l'empire du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont escarp
du ct du Forum,  pic du ct du Champ de Mars, d'aspect formidable!
ce mont que la foudre visitait, que le bois de l'Asile, avec ses chnes
sacrs, au plus lointain des ges, rendait mystrieux, frissonnant d'un
inconnu farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables de son
tat civil. Les triomphateurs y montrent, les empereurs y devinrent
dieux, debout dans leurs statues de marbre. Et les yeux,  cette heure,
cherchent avec tonnement, comment tant d'histoire, tant de gloire ont
pu tenir dans si peu d'espace, cet lot montueux et confus de mesquines
toitures, une taupinire pas plus grande, pas plus haute qu'un petit
bourg perch entre deux vallons.

Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant du Capitole,
s'allongeant au bas du Palatin: une troite place resserre entre les
collines voisines, un bas-fond o Rome grandissante avait d entasser
les difices, touffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser
profondment, pour retrouver le sol vnrable de la Rpublique, sous les
quinze mtres d'alluvion amens par les sicles; et le spectacle n'est
maintenant qu'une longue fosse blafarde, tenue avec propret, sans
ronces ni lierres, o apparaissent, tels que des dbris d'os, les
fragments du pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des
fondations. A terre, la basilique Julia, reconstitue en entier, est
simplement comme la projection d'un plan d'architecte. Seul, de ce ct,
l'arc de Septime Svre a gard sa carrure intacte; tandis que les
quelques colonnes qui restent du temple de Vespasien, isoles, debout
par miracle au milieu des effondrements, ont pris une lgance fire,
une souveraine audace d'quilibre, fines et dores dans le ciel bleu. La
colonne de Phocas est aussi l, debout; et, des rostres,  ct, on voit
ce qu'on en a rtabli, avec des morceaux dcouverts aux alentours. Mais
il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de Castor et
Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des Vestales, plus loin
que le temple de Faustine, o l'glise chrtienne San Lorenzo s'est
installe si tranquillement, plus loin encore que le temple rond de
Romulus, pour prouver l'extraordinaire sensation d'normit que cause
la basilique de Constantin, avec ses trois colossales votes bantes.
Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts pour un monde de gants,
d'une telle paisseur de maonnerie, qu'un fragment, tomb d'une des
arcades, gt par terre, tel qu'un bloc dtach d'une montagne. Et l,
dans ce Forum illustre, si troit et si dbordant, l'histoire du plus
grand des peuples avait tenu pendant des sicles, depuis la lgende des
Sabines rconciliant les Romains et les Sabins, jusqu' la proclamation
des liberts publiques, lentement conquises par les plbiens sur les
patriciens. N'tait-ce pas  la fois le March, la Bourse, le Tribunal,
la Salle des assembles politiques, ouverte au plein air? Les Gracques y
avaient dfendu la cause des humbles, Sylla y afficha ses listes de
proscription, Cicron y parla, et sa tte sanglante y fut accroche.
Puis, les empereurs en obscurcirent le vieil clat, les sicles
enfouirent sous leur poussire les monuments et les temples,  ce point
que le moyen ge n'y trouva de place que pour y installer un march aux
boeufs. Le respect est revenu, un respect violateur des tombes, une
fivre de curiosit et de science, qui s'irrite aux hypothses, gare
dans ce sol historique o les gnrations se superposent, partage entre
les quinze  vingt reconstitutions qu'on a faites du Forum, toutes aussi
plausibles les unes que les autres. Pour un simple passant, qui n'est ni
un rudit, ni un lettr de profession, qui n'a point relu de la veille
l'Histoire romaine, les dtails disparaissent, il ne reste, dans ce
terrain fouill de partout, qu'un cimetire de ville o blanchissent les
vieilles pierres exhumes, et d'o s'lve la grande mlancolie des
peuples morts. De place en place, Pierre voyait la voie Sacre qui
reparat, tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creus par la
roue des chars; et il songeait au triomphe,  l'ascension du
triomphateur, que son char devait secouer si durement sur ce rude pav
de gloire.

Mais, vers le sud-est, l'horizon s'largissait encore, et il apercevait
la grande masse du Colise, au del de l'arc de Titus et de l'arc de
Constantin. Ah! ce colosse dont les sicles n'ont entam qu'une moiti,
comme d'un immense coup de faux, il reste, dans son normit, dans sa
majest, tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines de baies
vides, bantes sur le bleu du ciel! C'est un monde de vestibules,
d'escaliers, de paliers, de couloirs, un monde o l'on se perd, au
milieu d'une solitude et d'un silence de mort; et,  l'intrieur, les
gradins ravins, mangs par l'air, semblent les degrs informes de
quelque ancien cratre teint, une sorte de cirque naturel, taill par
la force des lments, en pleine roche indestructible. Seuls, les grands
soleils de dix-huit cents ans ont cuit et roussi cette ruine, qui est
retourne  l'tat de nature, nue et dore ainsi qu'un flanc de
montagne, depuis qu'on l'a dpouille de la vgtation, de toute la
flore qui en faisait un coin de fort vierge. Et, maintenant, quelle
vocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination remet la
chair, le sang et la vie, emplit le cirque des quatre-vingt-dix mille
spectateurs qu'il pouvait contenir, droule les jeux et les combats de
l'arne, entasse l une civilisation, depuis l'empereur et sa cour
jusqu' la houle de la plbe, dans l'agitation et l'clat de tout un
peuple enflamm de passion, sous le rouge reflet du gigantesque vlum de
pourpre. Puis, c'tait aussi, plus loin,  l'horizon, une autre ruine
cyclopenne, les thermes de Caracalla, laisse l de mme comme le
vestige d'une race de gants, disparue de la terre: des salles d'une
ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; deux vestibules 
recevoir la population d'une ville; un frigidarium o la piscine pouvait
contenir  la fois cinq cents baigneurs; un tpidarium, un caldarium
d'gale taille, ns de la folie de l'norme; et la masse effroyable du
monument, l'paisseur des massifs, telle qu'aucun chteau fort n'en a
connu de pareille; et toute cette immensit o les visiteurs qui passent
ont l'air de fourmis gares, une si extraordinaire dbauche de ciment
et de briques, qu'on se demande pour quels hommes, pour quelles foules
ce monstrueux difice a pu tre bti. On dirait aujourd'hui des rochers
frustes, des matriaux abattus de quelque sommet, entasss l, pour la
construction d'une demeure de Titans.

Et Pierre tait envahi par ce pass dmesur o il baignait. De toutes
parts, des quatre points de l'horizon vaste, l'Histoire ressuscitait,
montait vers lui, en un flot dbordant. Au nord et  l'ouest, ces
plaines bleutres,  l'infini, c'tait l'trurie antique; les montagnes
de la Sabine dcoupaient  l'est leurs crtes denteles; tandis que,
vers le sud, les monts Albains et le Latium s'largissaient dans la
pluie d'or du soleil; et Albe la Longue tait l, ainsi que le mont
Cave, couronn de chnes, avec son couvent qui a remplac le vieux
temple de Jupiter. Puis,  ses pieds, au del du Forum, au del du
Capitole, Rome elle-mme s'tendait, l'Esquilin en face, le Coelius et
l'Aventin  sa droite, les autres qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le
Viminal,  sa gauche. Derrire, au bord du Tibre, tait le Janicule. Et
la ville entire prenait une voix, lui contait sa grandeur morte.

Alors, ce fut en lui une involontaire vocation, une rsurrection
vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, ce Palatin gris et morne,
ras comme une cit maudite, sem de quelques murs croulants, tout d'un
coup s'anima, se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples.
C'tait le berceau mme de Rome, Romulus avait fond l sa ville, sur ce
sommet, dominant le Tibre, tandis que les Sabins, en face, occupaient le
Capitole. Les sept rois de ses deux sicles et demi de monarchie
l'avaient srement habit, enferms dans les hautes et fortes murailles,
que trois portes seulement trouaient. Ensuite, se droulaient les cinq
sicles de rpublique, les plus grands, les plus glorieux, ceux qui
avaient soumis la pninsule italique, puis le monde,  la domination
romaine. Pendant ces victorieuses annes de luttes sociales et
guerrires, Rome agrandie avait peupl les sept collines, le Palatin
n'tait demeur que le berceau vnrable, avec ses temples lgendaires,
peu  peu envahi lui-mme par des maisons prives. Mais Csar, incarnant
la toute-puissance de la race, venait, aprs les Gaules et aprs
Pharsale, de triompher au nom du peuple romain entier, dictateur,
empereur, ayant achev la colossale besogne, dont les cinq nouveaux
sicles d'empire allaient profiter fastueusement, au galop lch de tous
les apptits. Et Auguste pouvait prendre le pouvoir, la gloire tait 
son comble, les milliards attendaient d'tre vols au fond des
provinces, le gala imprial commenait, dans la capitale du monde, aux
yeux des nations lointaines, blouies et vaincues. Lui tait n au
Palatin, et son orgueil, aprs que la victoire d'Actium lui eut donn
l'empire, fut de revenir rgner du haut de ce mont sacr, vnr du
peuple. Il y acheta des maisons particulires, il y btit son palais,
dans un clat de luxe, inconnu jusqu'alors: un atrium soutenu par quatre
pilastres et huit colonnes; un pristyle qu'entouraient cinquante-six
colonnes d'ordre ionique; des appartements privs  l'entour, tout en
marbre; une profusion de marbres, venus  grands frais de l'tranger,
des couleurs les plus vives, resplendissant comme des pierres
prcieuses. Et il s'tait log avec les dieux, il avait bti prs de sa
demeure le grand temple d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer
la royaut divine, ternelle. Ds lors, la semence des palais impriaux
se trouvait jete, ils allaient crotre, et pulluler, et couvrir le
Palatin entier.

Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre annes d'un
pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun despote, mme dans la
folie de ses rves, n'en a connu le pareil! Il s'tait fait donner tous
les titres, il avait runi en sa personne toutes les magistratures.
Imperator et consul, il commandait les armes, il exerait le pouvoir
excutif; proconsul, il avait la suprmatie dans les provinces; censeur
perptuel et princeps, il rgnait sur le snat; tribun, il tait le
matre du peuple. Et il s'tait fait proclamer Auguste, sacr, dieu
parmi les hommes, ayant ses temples, ses prtres, ador de son vivant
comme une divinit de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu
tre grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir civil,
ralisant l, par un coup de gnie, la totalit de la domination suprme
 laquelle un homme puisse monter. Le grand pontife ne devant pas
habiter une maison prive, il avait dclar sa maison proprit de
l'tat. Le grand pontife ne pouvant s'loigner du temple de Vesta, il
avait eu chez lui un temple de cette desse, laissant aux Vestales, en
bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. Rien ne lui cotait, car il
sentait bien que la souverainet humaine, la main mise sur les hommes et
le monde, tait l, dans cette double puissance en une personne, tre 
la fois le roi et le prtre, l'empereur et le pape. Toute la sve d'une
forte race, toutes les victoires amasses et toutes les fortunes parses
encore, s'panouirent chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais
plus ne devait rayonner avec cet clat. Il fut vraiment le matre de la
terre, les pieds sur le front des peuples conquis et pacifis, dans une
immortelle gloire de littrature et d'art. Il semble qu'en lui se soit
satisfaite,  ce moment, la vieille et pre ambition de son peuple, les
sicles de conqute patiente qu'il avait mis  tre le peuple roi. C'est
le sang romain, c'est le sang d'Auguste qui rougeoie enfin au soleil, en
pourpre impriale. C'est le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu
souverain des corps et des mes, ce sang d'un homme auquel aboutit la
longue hrdit de sept sicles d'orgueil national, et d'o une
postrit d'universel orgueil, innombrable et sans fin, va descendre 
travers les ges. Car, ds lors, c'en tait fait, le sang d'Auguste
devait renatre et battre dans les veines de tous les matres de Rome,
en les hantant du rve, ternellement recommenc, de la possession du
monde. Un instant, le rve a t ralis, Auguste, empereur et pontife,
a possd l'humanit, l'a tenue dans sa main, tout entire, sans
rserve, ainsi qu'une chose  lui. Et, plus tard, aprs la dchance,
lorsque le pouvoir s'est scind, a t de nouveau partag entre le roi
et le prtre, les papes n'ont pas eu d'autre passionn dsir, d'autre
politique sculaire, que de vouloir reconqurir l'autorit civile, la
totalit de la domination, le coeur brl par le sang atavique, le flot
rouge et dvorateur du sang de l'anctre.

Puis, Auguste mort et son palais ferm, consacr, devenu un temple,
Pierre voyait sortir du sol le palais de Tibre. C'tait  cette place
mme, sous ses pieds, sous ces beaux chnes verts qui l'abritaient. On
le rvait solide et grand, avec des cours, des portiques, des salles,
malgr l'humeur assombrie de l'empereur, qui vcut loin de Rome, au
milieu d'un peuple de dlateurs et de dbauchs, le coeur et le cerveau
empoisonns par le pouvoir jusqu'au crime, jusqu'aux accs des plus
extraordinaires dmences. Puis, c'tait le palais de Caligula qui
surgissait, un agrandissement de la maison de Tibre, des arcades
tablies pour en largir les constructions, un pont jet par-dessus le
Forum, aboutissant au Capitole, o le prince voulait pouvoir aller
causer  l'aise avec Jupiter, dont il se disait le fils; et le trne
avait aussi rendu celui-ci froce, un fou furieux lch dans la
toute-puissance. Puis, aprs Claude, Nron, renchrissant, n'avait pas
trouv le Palatin assez vaste, exigeant pour lui un palais immense,
s'emparant des jardins dlicieux qui montaient jusqu'au sommet de
l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, un rve de l'normit dans
la somptuosit, qu'il ne put mener jusqu'au bout, dont les ruines
disparurent vite, pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort
de monstre affol d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, Othon,
Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et dans le sang, rendus
 leur tour monstrueux et imbciles par la pourpre, gorgs de
jouissances  l'auge impriale, ainsi que des btes immondes; et ce sont
alors les Flaviens, un repos d'abord de la raison et de la bont
humaines, Vespasien, Titus qui btirent peu sur le Palatin, Domitien
ensuite avec qui recommence la folie sombre de l'omnipotence, sous le
rgime de la peur et de la dlation, des atrocits absurdes, des crimes,
des dbauches hors nature, des constructions d'une vanit dmente dont
le faste luttait avec celui des temples levs aux dieux: telle cette
maison de Domitien, qu'une ruelle sparait de celle de Tibre, et qui
s'levait colossale, un palais d'apothose, avec sa salle d'audience au
trne d'or, aux seize colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux
huit niches garnies de statues admirables, avec sa salle de tribunal, sa
grande salle  manger, son pristyle, ses appartements, o les granits,
les porphyres, les albtres dbordaient, travaills par les artistes
fameux, prodigus pour l'blouissement du monde. Puis, enfin, des annes
plus tard, un dernier palais s'ajoutait  l'norme masse des autres, le
palais de Septime Svre, une btisse d'orgueil encore, des arches qui
supportaient des salles hautes, des tages qui s'levaient sur des
terrasses, des tours qui dominaient les toitures, tout un entassement
babylonien, dress l,  la pointe extrme du mont, en face de la voie
Appienne, pour que, disait-on, les compatriotes de l'empereur, les
provinciaux venus d'Afrique o il tait n, pussent, ds l'horizon,
s'merveiller de sa fortune et l'adorer dans sa gloire.

Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, Pierre les
avait devant lui, autour de lui, tous ces palais voqus, ressuscits au
grand soleil. Ils taient comme souds les uns aux autres, quelques-uns
 peine spars par des passages troits. Dans le dsir de ne pas perdre
un pouce du terrain, sur ce sommet sacr, ils avaient pouss en une
masse compacte, ainsi qu'une monstrueuse floraison de la force, de la
puissance et de l'orgueil drgls, se satisfaisant  coups de millions,
saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et,  la vrit, il n'y
avait l qu'un palais unique, sans cesse agrandi,  mesure que
l'empereur dfunt passait dieu et que le nouvel empereur, dsertant la
demeure consacre, devenue temple, o l'ombre du mort l'pouvantait
peut-tre, prouvait l'imprieux besoin de se btir sa maison  lui, de
tailler dans l'ternit de la pierre l'indestructible souvenir de son
rgne. Tous avaient eu cette fureur de la construction, elle semblait
tenir au sol, au trne qu'ils occupaient, elle renaissait chez chacun
d'eux, avec une intensit grandissante, les dvorant du besoin de
lutter, de se surpasser par des murs plus pais et plus hauts, par des
amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, de statues. Et la
pense de survie glorieuse tait la mme chez tous, laisser aux
gnrations stupfaites le tmoignage de leur grandeur, se perptuer
dans des merveilles qui ne devaient pas prir, peser  jamais sur la
terre de tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emport
leur lgre cendre. Et le plateau du Palatin n'avait plus t ainsi que
la base vnrable d'un prodigieux monument, une vgtation drue
d'difices juxtaposs, empils, o chaque nouveau corps de logis tait
comme un accs ruptif de la fivre d'orgueil, et dont la masse, avec
l'clat de neige des marbres blancs, avec les tons vifs des marbres de
couleur, avait fini par couronner Rome et la terre entire de la maison
souveraine, palais, temple, basilique ou cathdrale, la plus
extraordinaire et la plus insolente, qui jamais se soit dresse sous le
ciel.

Mais la mort tait dans cet excs de force et de gloire. Sept sicles et
demi de monarchie et de rpublique avaient fait la grandeur de Rome; et,
en cinq sicles d'empire, le peuple roi allait tre mang, jusqu'au
dernier muscle. C'tait l'immense territoire, les provinces les plus
lointaines peu  peu pilles, puises; c'tait le fisc dvorant tout,
creusant le gouffre de la banqueroute invitable; et c'tait aussi le
peuple abtardi, nourri du poison des spectacles, tomb  la fainantise
dbauche des Csars, pendant que des mercenaires se battaient et
cultivaient le sol. Ds Constantin, Rome a une rivale, Byzance, et le
dmembrement s'opre avec Honorius, et douze empereurs alors suffisent
pour achever l'oeuvre de dcomposition, la proie mourante  ronger,
jusqu' Romulus Augustule, le dernier, le chtif misrable, dont le nom
est comme une drision de toute la glorieuse histoire, un double
soufflet au fondateur de Rome et au fondateur de l'empire. Sur le
Palatin dsert, les palais, le colossal amas de murailles, d'tages, de
terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. Dj, pourtant, on
avait arrach des ornements, enlev des statues, pour les porter 
Byzance. L'empire, devenu chrtien, ferma ensuite les temples, teignit
le feu de Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la statue
d'or de la Victoire, symbole de la Rome ternelle, qui tait
religieusement garde dans la chambre mme de l'empereur. Jusqu'au
quatrime sicle, elle conserva son culte. Mais, au cinquime sicle,
les Barbares se ruent, saccagent, brlent Rome, emportent  pleins
chariots les dpouilles laisses par la flamme. Tant que la ville avait
dpendu de Byzance, un surintendant des palais impriaux tait demeur
l, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, tout s'effondre dans la
nuit du moyen ge. Il semble bien que, ds lors, les papes aient
lentement pris la place des Csars, leur succdant dans leur maison de
marbre abandonne et dans leur volont toujours vivante de domination.
Ils ont srement habit le palais de Septime Svre, un concile a t
tenu au Septizonium, de mme que, plus tard, Glase II a t lu dans un
monastre voisin, sur ce mont d'apothose. C'tait Auguste encore, se
relevant du tombeau, de nouveau matre du monde, avec son Sacr Collge,
qui allait ressusciter le Snat romain. Au douzime sicle, le
Septizonium appartenait  des moines camaldules, lesquels le cdrent 
la puissante famille des Frangipani, qui le fortifirent, comme ils
avaient fortifi le Colise, les arcs de Constantin et de Titus, toute
une vaste forteresse englobant le mont vnrable, le berceau, presque en
entier. Et les violences des guerres civiles, les ravages des invasions,
passrent telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasrent
les palais et les tours. Des gnrations vinrent plus tard qui
envahirent les ruines, s'y installrent par droit de trouvaille et de
conqute, en firent des caves, des greniers  fourrage, des curies pour
les mulets. Dans les terres boules, recouvrant les mosaques des
salles impriales, des jardins potagers se crrent, des vignes furent
plantes. De toutes parts, obstruant ces champs dserts, les orties et
les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger les portiques
abattus. Et il vint un jour o le colossal entassement de palais et de
temples, o le triomphal logis des empereurs, que le marbre devait
rendre ternel, sembla rentrer dans la poussire du sol, disparut sous
la houle de terre et de vgtation que l'impassible Nature avait roule
sur elle. Au brlant soleil, parmi les fleurs sauvages, il n'y avait
plus l que de grosses mouches bourdonnantes, tandis que des troupeaux
de chvres erraient en libert, au travers de la salle du trne de
Domitien et du sanctuaire effondr d'Apollon.

Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de force et
d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, tout un monde
balay,  jamais! Quel souffle nouveau, barbare et vengeur, avait d
souffler sur cette clatante civilisation pour l'teindre ainsi, et dans
quelle nuit rparatrice, dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle
avait d tomber pour s'anantir d'un coup, avec son faste et ses
chefs-d'oeuvre! Il se demandait comment des palais entiers, peupls
encore de leurs sculptures admirables, de leurs colonnes et de leurs
statues, avaient pu s'enliser peu  peu, s'enfouir, sans que personne
s'avist de les protger. Ces chefs-d'oeuvre, qu'on devait plus tard
dterrer, dans un cri d'universelle admiration, ce n'tait pas une
catastrophe qui les avait engloutis, ils s'taient comme noys, pris aux
jambes, puis  la taille, puis au cou, jusqu'au jour o la tte avait
sombr, sous le flot montant; et comment expliquer que des gnrations
avaient assist  cela, insoucieuses, ne songeant mme pas  tendre la
main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement tir sur le monde, et
c'est une autre humanit qui recommence, avec un cerveau neuf qu'il faut
reptrir et meubler. Rome s'tait vide, on ne rparait plus ce que le
fer et la flamme avaient entam, une extraordinaire incurie laissait
crouler les difices trop vastes, devenus inutiles; sans compter que la
religion nouvelle traquait l'ancienne, lui volait ses temples,
renversait ses dieux. Enfin, des remblais achevrent le dsastre, car le
sol montait toujours, les alluvions du jeune monde chrtien recouvraient
et nivelaient l'antique socit paenne. Et, aprs le vol des temples,
le vol des toitures de bronze, des colonnes de marbre, le comble, plus
tard, ce fut le vol des pierres, arraches au Colise et au Thtre de
Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs casss  coups de
marteau, jets dans des fours, pour fabriquer la chaux ncessaire aux
nouveaux monuments de la Rome catholique.

Il tait prs d'une heure, et Pierre s'veilla comme d'un rve. Le
soleil tombait en pluie d'or,  travers les feuilles luisantes des
chnes verts, Rome s'tait assoupie  ses pieds, sous la grande chaleur.
Et il se dcida  quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'ingal
pav du chemin de la Victoire, l'esprit hant encore d'aveuglantes
visions. Pour que la journe ft complte, il s'tait promis de voir,
l'aprs-midi, l'ancienne voie Appienne. Il ne voulut pas retourner rue
Giulia, il djeuna dans un cabaret de faubourg, dans une vaste salle 
demi obscure, o, absolument seul, au milieu du bourdonnement des
mouches, il s'oublia plus de deux heures,  attendre le dclin du
soleil.

Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, trouant la
campagne de sa longue ligne droite, avec la double range de ses
orgueilleux tombeaux, elle ne fut pour lui que le prolongement triomphal
du Palatin! C'tait la mme volont de splendeur et de domination, le
mme besoin d'terniser sous le soleil, dans le marbre, la mmoire de la
grandeur romaine. L'oubli tait vaincu, les morts ne consentaient pas au
repos, restaient debout parmi les vivants,  jamais, aux deux bords de
ce chemin o passaient les foules du monde entier; et les images
difies de ceux qui n'taient plus que poussire, regardent aujourd'hui
encore les passants de leurs yeux vides; et les inscriptions parlent
encore, disent tout haut les noms et les titres. Du tombeau de Ccilia
Metella  celui de Casal Rotondo, sur ces kilomtres de route plate et
directe, la double range tait jadis ininterrompue, une sorte de
double cimetire en long, dans lequel les puissants et les riches
luttaient de vanit,  qui laisserait le mausole le plus vaste, dcor
avec la prodigalit la plus fastueuse: passion de la survie, dsir
pompeux d'immortalit, besoin de diviniser la mort en la logeant dans
des temples, dont la magnificence actuelle du Campo Santo de Gnes et du
Campo Verano de Rome, avec leurs tombes monumentales, est comme le
lointain hritage. Et quelle vocation de tombes dmesures,  droite et
 gauche du pav glorieux que les lgions romaines ont foul, au retour
de la conqute de la terre! Ce tombeau de Ccilia Metella, aux blocs
normes, aux murs assez pais pour que le moyen ge en ait fait le
donjon crnel d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les
constructions modernes qu'on a leves, pour y rtablir  leur place les
fragments de marbre dcouverts aux alentours; les massifs anciens de
ciment et de briques, dpouills de leurs sculptures, rests debout
ainsi que des roches manges  demi; les blocs dnuds, indiquant encore
des formes, des dicules en faon de temple, des cippes, des
sarcophages, poss sur des soubassements. Toute une tonnante succession
de hauts reliefs reprsentant les portraits des morts par groupes de
trois et de cinq, de statues debout o les morts revivaient en une
apothose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs pussent
s'asseoir en bnissant l'hospitalit des morts, d'pitaphes louangeuses
clbrant les morts, les connus et les inconnus, les enfants de Sextus
Pompe Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, les
Rabirius Hermodorus, sans compter les spultures hasardeusement
attribues, celle de Snque, celle des Horaces et des Curiaces. Et
enfin, au bout, la plus extraordinaire, la plus gante, celle qu'on
dsigne sous le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec un
bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, qui
portaient une double rotonde, orne de pilastres corinthiens, de grands
candlabres et de masques scniques.

Pierre, qui s'tait fait amener en voiture jusqu'au tombeau de Ccilia
Metella, continua sa promenade  pied, alla lentement jusqu' Casal
Rotondo. Par places, l'ancien pav reparat, de grandes pierres plates,
des morceaux de lave, djets par le temps, rudes aux voitures les mieux
suspendues. A droite et  gauche, filent deux bandes d'herbe, o
s'alignent les ruines des tombeaux, d'une herbe abandonne de cimetire,
brle par les soleils d't, seme de gros chardons violtres et de
hauts fenouils jaunes. Un petit mur  hauteur d'appui, bti en pierres
sches, clt de chaque ct ces marges rousstres, pleines d'un
crpitement de sauterelles; et, au del,  perte de vue, la Campagne
romaine s'tend, immense et nue. A peine, prs des bords, de loin en
loin, aperoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, des
figuiers, blancs de poussire. Sur la gauche, les restes de l'Acqua
Claudia dtachent dans les prs leurs arcades couleur de rouille, des
cultures maigres s'tendent au loin, des vignes avec de petites fermes,
jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, d'un bleu
violtre, o les taches claires de Frascati, de Rocca di Papa, d'Albano,
grandissent et blanchissent,  mesure qu'on approche; tandis que, sur la
droite, du ct de la mer, la plaine s'largit et se prolonge, par
vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une grandeur
simple extraordinaire, une ligne unique, toute plate, un horizon d'ocan
qu'une ligne droite, d'un bout  l'autre, spare du ciel. Au gros de
l't, tout brle, la prairie illimite flambe, d'un ton fauve de
brasier. Ds septembre, cet ocan d'herbe commence  verdir, se perd
dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu clatant, clabouss d'or,
des beaux couchers de soleil.

Et Pierre, promenant sa rverie, tait seul, s'avanait  pas lents, le
long de l'interminable route plate, dont la mlancolique majest est
faite de solitude et de silence, toute nue, toute droite  l'infini,
dans l'infini de la Campagne. En lui, la rsurrection du Palatin
recommenait, les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, avec
l'blouissante blancheur de leurs marbres. N'tait-ce pas ici, au pied
de ce massif de briques, affectant l'trange forme d'un grand vase,
qu'on avait trouv la tte d'une statue colossale, mle  des dbris
d'normes sphinx? et il revoyait debout la colossale statue, entre les
normes sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une
spulture, c'tait une belle statue de femme sans tte qu'on avait
dcouverte; et il la revoyait entire, avec un visage de grce et de
force, souriante  la vie. D'un bout  l'autre, les inscriptions se
compltaient, il les lisait, les comprenait couramment, revivait en
frre avec ces morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se
peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armes dfilaient d'un
pas lourd, le peuple de Rome voisine le coudoyait, dans l'agitation
fivreuse des grandes cits. On tait sous les Flaviens, sous les
Antonins, aux grandes annes de l'empire, lorsque la voie Appienne
atteignit tout le faste de ses tombeaux gants, sculpts et dcors
comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, quelle arrive
dans Rome, cette rue toute droite o les grands morts vous
accueillaient, vous introduisaient chez les vivants, avec
l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui survivait  leur cendre! Chez
quel peuple souverain, dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour
qu'il et confi  ses morts le soin de dire  l'tranger que rien ne
finissait chez lui, pas mme les morts, ternellement glorieux dans des
monuments dmesurs? Un soubassement de citadelle, une tour de vingt
mtres de diamtre, pour y coucher une femme! Et Pierre, s'tant
retourn, aperut distinctement, tout au bout de la rue superbe,
clatante, borde des marbres de ses palais funbres, le Palatin qui
s'levait au loin, dressant les marbres tincelants du palais des
empereurs, l'norme entassement des palais dont la toute-puissance
dominait la terre.

Mais il eut un lger tressaillement: deux carabiniers, qu'il n'avait
point vus, dans ce dsert, parurent entre les ruines. L'endroit n'tait
pas sr, l'autorit veillait discrtement sur les touristes, mme en
plein midi. Et, plus loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une
motion. C'tait un ecclsiastique, un grand vieillard  la soutane
noire, lisre et ceinture de rouge, dans lequel il eut la surprise de
reconnatre le cardinal Boccanera. Il avait quitt la route, il marchait
avec lenteur dans la bande d'herbe, au milieu des hauts fenouils et des
rudes chardons; et, la tte basse, parmi les dbris de tombeaux que ses
pieds frlaient, il tait tellement absorb, qu'il ne vit mme pas le
jeune prtre. Celui-ci, courtoisement, se dtourna, saisi de le voir
seul, si loin. Puis, il comprit, en dcouvrant, derrire une
construction, un lourd carrosse, attel de deux chevaux noirs, prs
duquel attendait, immobile, un laquais  la livre sombre, tandis que le
cocher n'avait mme pas quitt le sige; et il se souvenait que les
cardinaux, ne pouvant marcher  pied dans Rome, devaient gagner en
voiture la campagne, s'ils voulaient prendre quelque exercice. Mais
quelle tristesse hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise 
part, dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez les
hommes et chez Dieu, forc d'aller ainsi au dsert, au travers des
tombes, pour respirer un peu l'air rafrachi du soir!

Pierre s'tait attard pendant de longues heures, le crpuscule tombait,
et il assista encore  un admirable coucher de soleil. Sur la gauche, la
Campagne devenait couleur d'ardoise, confuse, coupe par les arcades
jaunissantes des aqueducs, barre au loin par les monts Albains, qui
s'vaporaient dans du rose; pendant que, sur la droite, vers la mer,
l'astre s'abaissait parmi de petits nuages, tout un archipel d'or semant
un ocan de braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir
stri de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la Campagne. Rien
autre, ni un monticule, ni un troupeau, ni un arbre. Rien que la
silhouette noire du cardinal Boccanera, debout parmi les tombeaux, et
qui se dtachait, grandie, sur la pourpre dernire du soleil.

Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fivre de tout voir,
revint  la voie Appienne, pour visiter les catacombes de Saint-Calixte.
C'est le plus vaste, le plus remarquable des cimetires chrtiens, celui
o furent enterrs plusieurs des premiers papes. On monte  travers un
jardin  demi brl, parmi des oliviers et des cyprs; on arrive  une
masure de planches et de pltre, dans laquelle on a install un petit
commerce d'objets religieux; et on y est, un escalier moderne,
relativement commode, permet la descente. Mais Pierre fut heureux de
trouver l des trappistes franais, chargs de garder et de montrer aux
touristes ces catacombes. Justement, un Frre allait descendre avec deux
dames, deux Franaises, la mre et la fille, l'une adorable de jeunesse,
l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes deux, un peu
peures pourtant, pendant qu'il allumait les minces bougies longues. Il
avait un front bossu, une large et solide mchoire de croyant ttu, et
ses ples yeux clairs disaient l'enfantine ingnuit de son me.

--Ah! monsieur l'abb, vous arrivez  propos... Si ces dames le veulent
bien, vous allez vous joindre  nous; car trois Frres sont dj en bas
avec du monde, et vous attendriez longtemps... C'est la grosse saison
des voyageurs.

Ces dames, poliment, inclinrent la tte, et il remit au prtre une des
petites bougies minces. Ni la mre ni la fille ne devaient tre des
dvotes, car elles avaient eu un coup d'oeil oblique sur la soutane de
leur compagnon, brusquement srieuses. On descendit, on arriva  une
sorte de couloir trs troit.

--Prenez garde, mesdames, rptait le religieux en clairant le sol avec
sa bougie. Marchez doucement, il y a des bosses et des pentes.

Et il commena l'explication, d'une voix aigu, avec une force de
certitude extraordinaire. Pierre tait descendu silencieux, la gorge
serre, le coeur battant d'motion. Ah! ces Catacombes des premiers
chrtiens, ces asiles de la foi primitive, que de fois il les avait
rves, au temps innocent du sminaire! et, dernirement encore, pendant
qu'il crivait son livre, que de fois il y avait song, comme au plus
antique et au plus vnrable vestige de cette communaut des petits et
des simples, dont il prchait le retour! Mais il avait le cerveau tout
plein des pages crites par les potes, par les grands prosateurs, qui
ont dcrit les Catacombes. Il les voyait  travers ce grandissement de
l'imagination, il les croyait vastes, pareilles  des villes
souterraines, avec des avenues larges, avec des salles amples, capables
de contenir des foules. Et dans quelle pauvre et humble ralit il
tombait!

--Ah! dame, oui! rpondait le Frre aux questions de la mre et de la
fille, a n'a gure plus d'un mtre, deux personnes ne passeraient pas
de front... Et comment on a creus a? Oh! c'est fort simple. Une
famille, une corporation funbre ouvrait une spulture, n'est-ce pas? Eh
bien! elle creusait une premire galerie,  la pioche, dans ce terrain
qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougetre comme vous voyez, 
la fois tendre et rsistante, trs facile  travailler, et absolument
impermable; enfin, une terre faite exprs, qui a merveilleusement
conserv les corps.

Il s'interrompit, montra,  la faible flamme de sa bougie, les cases
creuses  droite et  gauche, dans les parois.

--Regardez, ce sont les _loculi_... Ils ouvraient donc une galerie
souterraine, dans laquelle, des deux cts, ils pratiquaient ces cases
superposes, o ils couchaient les corps, le plus souvent envelopps
d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de
marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Ds lors, n'est-ce pas? tout
s'explique. Si d'autres familles se joignaient  la premire, si la
corporation s'tendait, ils prolongeaient la galerie au fur et  mesure
qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres,  droite,  gauche,
dans tous les sens; mme ils craient un deuxime tage, plus profond...
Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mtres de haut.
Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps, 
une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au
contraire, continuant  fouiller le sol davantage, ds que la range des
cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par
exemple, en moins de quatre sicles, ils ont creus seize kilomtres de
galeries, o plus d'un million de chrtiens ont d tre inhums. Or, des
Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi
troue. Songez  cela et faites le calcul.

Pierre coutait, passionnment. Autrefois, il avait visit une fosse
houillre, en Belgique, et il retrouvait ici les mmes couloirs
trangls, la mme pesanteur touffante, un nant d'obscurit et de
silence. Seules, les petites bougies toilaient l'ombre paisse,
qu'elles n'clairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de
termites funraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis
selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symtrie, au
petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait  chaque
pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait d tre fait au fil
 plomb, ni  l'querre. Ce n'tait l qu'une oeuvre de ncessit et de
charit, de nafs fossoyeurs de bonne grce, des ouvriers illettrs,
tombs  la maladresse de main de la dcadence. Cela, surtout, devenait
trs sensible, dans les inscriptions et les emblmes gravs sur les
plaques de marbre. On aurait dit les dessins purils que les gamins des
rues tracent sur les murs.

--Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un
nom; parfois mme pas de nom, et simplement les mots _in pace_...
D'autres fois, il y a un emblme, la colombe de la puret, la palme du
martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est compos de cinq
lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jsus-Christ, fils
de Dieu, Sauveur des hommes.

Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme,
un seul trait central, hriss de quelques autres petits traits, la
colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figure par un
zigzag, l'oeil par un point rond. Les lettres des inscriptions brves
s'en allaient de travers, ingales, dformes, la grosse criture des
ignorants et des simples.

Mais on tait arriv  une crypte,  une sorte de petite salle, o l'on
avait retrouv les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de
Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une
inscription mtrique superbe, place l par le pape Damase. Puis, dans
une salle voisine, aussi troite, un caveau de famille dcor plus tard
de naves peintures murales, on montrait la place o l'on avait
dcouvert le corps de sainte Ccile. Et l'explication continuait, le
religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation
irrfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptme,
l'eucharistie, la rsurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejet
par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Mose faisant jaillir
l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers ges accomplissant
des miracles.

--Vous voyez bien, rptait-il, tout est l, a n'a pas t prpar, et
rien n'est plus authentique.

Sur une question de Pierre, dont l'tonnement augmentait, il convint que
les Catacombes taient primitivement de simples cimetires et qu'aucune
crmonie religieuse n'y tait clbre. Plus tard seulement, au
quatrime sicle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes
pour le culte. De mme, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant
les perscutions, aux poques o les chrtiens durent en dissimuler les
entres. Jusque-l, elles taient restes librement, lgalement
ouvertes. Et telle tait l'histoire vraie: des cimetires de quatre
sicles, devenus des lieux d'asile et ravags durant les troubles,
honors ensuite jusqu'au huitime sicle, dpouills alors de leurs
saintes reliques, puis tombs dans l'oubli, bouchs par les terres,
enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que
les premiers travaux de recherches, au quinzime sicle, les remirent 
la lumire comme une extraordinaire trouvaille, un vritable problme
historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours.

--Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frre. Vous
voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touch. Il est
l depuis seize  dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien
comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est
une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette tait absolument
complet, l'anne dernire encore. Mais, vous le voyez, le crne est
dfonc. C'est un Amricain qui l'a cass d'un coup de canne, pour bien
s'assurer que la tte n'tait pas fausse.

Ces dames s'taient penches, et leurs ples visages,  la faible
lumire dansante, exprimrent une piti mle d'effroi. La fille
surtout, si frmissante de vie, avec sa bouche rouge, ses grands yeux
noirs, apparut un instant, pitoyable et douloureuse. Et tout retomba
dans l'ombre, les petites bougies se relevrent, continurent, promenes
le long des galeries, dans les tnbres lourdes. Durant une heure
encore, la visite se poursuivit, car le guide ne faisait pas grce d'un
dtail, aimant certains coins, fouett de zle, comme s'il et travaill
au salut des touristes.

Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde se passait en
lui. Peu  peu,  mesure qu'il voyait et comprenait, sa stupeur premire
de trouver la ralit si diffrente de l'embellissement des conteurs et
des potes, sa dsillusion de tomber dans ces trous de taupe, si
pauvrement, si grossirement creuss au fond de cette terre rougetre,
se changeaient en une motion fraternelle, en un attendrissement qui lui
bouleversait le coeur. Et ce n'tait pas la pense des quinze cents
martyrs, dont les os sacrs avaient repos l. Mais quelle humanit
douce, rsigne et berce d'esprance dans la mort! Pour les chrtiens,
ces basses galeries obscures n'taient qu'un lieu temporaire de sommeil.
S'ils ne brlaient pas les corps, comme les paens, s'ils les
enterraient, c'tait qu'ils avaient pris aux Juifs leur croyance  la
rsurrection de la chair; et cette ide heureuse de sommeil, de bon
repos aprs une vie juste, en attendant les rcompenses clestes,
faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cit
souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, tout y dormait
en une immobilit ravie, tout y patientait jusqu'au lointain rveil.
Quoi de plus touchant que ces plaques de terre cuite ou de marbre, ne
portant pas mme un nom, uniquement graves des mots _in pace_, en paix!
tre en paix enfin, dormir en paix, esprer en paix le ciel futur, aprs
la tche faite! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus dlicieuse,
qu'elle tait gote dans une parfaite humilit. Sans doute, tout art
avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des
irrgularits d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus
graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle
voix de jeune humanit s'levait de cette pauvret et de cette
ignorance! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant
couch, endormi sous la terre, pendant que le soleil, l-haut,
continuait son oeuvre. Une charit, une fraternit dans la mort: l'poux
et l'pouse souvent couchs ensemble, avec l'enfant  leurs pieds; le
flot dbordant des inconnus qui noyait le personnage, l'vque, le
martyr; la plus touchante des galits, celle de la modestie au fond de
toute cette poussire, les cases pareilles, les plaques sans un
ornement, la mme ingnuit et la mme discrtion confondant les ranges
sans fin de ttes ensommeilles. C'tait  peine si les inscriptions se
permettaient des louanges, et combien prudentes, combien dlicates: les
hommes sont trs dignes, trs pieux, les femmes sont trs douces, trs
belles, trs chastes. Un parfum d'enfance montait, une tendresse
illimite et si largement humaine, la mort de la primitive communaut
chrtienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rvait plus
l'empire de ce monde.

Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir les tombeaux de
la veille, ces tombeaux fastueux qu'il avait voqus aux deux bords de
la voie Appienne, qui talaient au plein soleil l'orgueil dominateur de
tout un peuple. Ils clataient d'une ostentation superbe, avec leurs
dimensions colossales, leur entassement de marbres, leurs inscriptions
indiscrtes, leurs chefs-d'oeuvre de sculpture, des frises, des
bas-reliefs, des statues. Ah! cette avenue de la mort pompeuse, en
pleine Campagne rase, menant comme une voie de triomphe  la ville
reine, ternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la comparait
 la cit souterraine des chrtiens, cette cit de la mort cache, trs
douce, trs belle, trs chaste! Ce n'tait plus que du sommeil, de la
nuit voulue et accepte, toute une rsignation sereine,  qui il ne
cotait rien de se confier au bon repos de l'ombre, en attendant les
batitudes du ciel; et il n'tait pas jusqu'au paganisme mourant,
perdant de sa beaut, cette maladresse de main des ouvriers ingnus, qui
n'ajoutt au charme de ces pauvres cimetires, creuss loin du soleil,
dans la nuit de la terre. Des millions d'tres s'taient couchs
humblement dans cette terre fore comme par des fourmis prudentes, y
avaient dormi leur sommeil durant des sicles, l'y dormiraient encore,
mystrieux, bercs de silence et d'obscurit, si les hommes n'taient
venus dranger leur dsir d'oubli, avant que les trompettes du Jugement
eussent sonn la rsurrection. La mort avait alors parl de la vie, rien
ne s'tait trouv plus vivant, d'une vie plus intime et plus mue, que
ces villes enfouies des morts sans nom, ignors et innombrables. Tout un
souffle immense en tait sorti autrefois, le souffle d'une humanit
nouvelle, qui allait renouveler le monde. Avec l'humilit, avec le
mpris de la chair, avec la haine terrifie de la nature, l'abandon des
jouissances terrestres, la passion de la mort qui dlivre et ouvre le
paradis, un autre monde commenait. Et le sang d'Auguste, si fier de sa
pourpre au soleil, si clatant de souveraine domination, sembla un
moment disparatre, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond de
ses tnbres spulcrales.

Le Frre insista pour montrer  ces dames l'escalier de Diocltien; et
il leur en contait la lgende.

--Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats poursuivaient des
chrtiens, qui se rfugirent dans ces Catacombes; et, lorsque les
soldats s'enttrent  les y suivre, l'escalier se rompit, tous furent
prcipits... Les marches sont effondres aujourd'hui encore. Venez
voir, c'est  deux pas.

Mais ces dames taient brises, envahies  la longue d'un tel malaise
par ces tnbres et ces histoires de mort, qu'elles voulurent absolument
remonter. D'ailleurs, les minces bougies tiraient  leur fin, et ce fut
pour tous un blouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le
soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune fille acheta
un presse-papier, un morceau de marbre sur lequel tait grav le
poisson, le symbole de Jsus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des hommes.

L'aprs-midi du mme jour, Pierre tint  visiter la basilique de
Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore, pour l'avoir traverse en
voiture, que la place grandiose, avec son oblisque et ses deux
fontaines, dans le cadre vaste de la colonnade du Bernin, cette
quadruple range de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de
majest monumentale. Au fond, la basilique s'lve, rapetisse et
alourdie par sa faade, mais emplissant le ciel de son dme souverain.

Sous le soleil brlant, des pentes s'tendaient, cailloutes, dsertes,
des marches basses se succdaient, uses et blanchies; et Pierre, tout
au bout, entra. Il tait trois heures, de larges rayons tombaient des
hautes fentres carres, une crmonie, des vpres sans doute,
commenait dans la chapelle Clmentine,  gauche. Mais il n'entendit
rien, il ne fut que frapp par l'immensit du vaisseau. A pas lents, les
yeux en l'air, il en parcourut les dimensions dmesures. C'taient, ds
l'entre, les bnitiers gants, avec leurs Anges gras comme des Amours;
c'tait la nef centrale, la colossale vote en berceau, dcore de
caissons; c'taient surtout,  la croise, les quatre piliers cyclopens
qui soutiennent le dme; c'taient encore les transepts et l'abside,
dont chacun est  lui seul vaste comme une de nos glises. Et la pompe
orgueilleuse, le faste clatant, crasant, le saisissait aussi: la
coupole, pareille  un astre, qui resplendissait des tons vifs et des
ors des mosaques; le baldaquin somptueux, dont le bronze a t pris au
Panthon, et qui couronne le matre-autel rig sur le tombeau mme de
saint Pierre, o descend le double escalier de la Confession,
qu'clairent les quatre-vingt-sept lampes, ternellement allumes; les
marbres, enfin, une profusion, une prodigalit de marbres
extraordinaire, des marbres blancs, des marbres de couleur, tals,
entasss. Ah! ces marbres polychromes dont le Bernin a eu la folie
luxueuse: le dallage splendide o tout l'difice se reflte; le
revtement des piliers orns de mdaillons reprsentant les papes,
alternant avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus;
les murs surchargs d'attributs compliqus, parmi lesquels se rpte
partout la colombe d'Innocent X; les niches avec leurs statues
colossales, d'un got baroque; les loges et leurs balcons, la rampe de
la Confession et son double escalier, les autels riches et les tombeaux
plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas cts, les transepts,
l'abside, taient en marbre, suaient le marbre, rayonnaient de la
richesse du marbre, sans qu'on pt trouver un coin, large comme la paume
de la main, qui n'et pas l'ostentation insolente du marbre. Et la
basilique triomphait, indiscute, reconnue et admire pour tre l'glise
la plus grande et la plus opulente du monde, l'normit dans la
magnificence.

Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, accabl, sans
rien distinguer encore. Il s'arrta un instant devant le Saint Pierre de
bronze,  la pose raidie, hiratique, sur son socle de marbre. Quelques
fidles s'approchaient, baisant le pouce du pied droit: les uns
l'essuyaient pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient,
appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il retourna
ensuite dans le transept de gauche, o sont les confessionnaux. Des
prtres y restent  demeure, prts  confesser en toutes les langues.
D'autres attendent, arms d'une longue baguette; et ils frappent
lgrement le crne des pcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure 
ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais trs peu de monde tait l, les
prtres occupaient leur attente, crivaient, lisaient, comme chez eux,
dans les troites caisses de bois. Et il se retrouva devant la
Confession, intress par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes
ainsi que des toiles. Le matre-autel, o le pape seul peut officier,
semblait avoir une mlancolie hautaine de solitude, sous le baldaquin
gigantesque et fleuri, dont la main-d'oeuvre et la dorure ont cot plus
d'un demi-million. Puis, le souvenir lui revint de la crmonie qu'on
clbrait dans la chapelle Clmentine, et il s'tonna, car il
n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut s'en assurer.
Alors,  mesure qu'il se rapprocha, il saisit un souffle lger, comme un
air de flte qui venait de loin. Cela grandissait, il ne reconnut un
chant d'orgues que lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges,
tirs devant les fentres, tamisaient le soleil; et elle tait ainsi
toute rougeoyante d'une clart de fournaise, toute sonore d'une musique
grave. Mais combien perdue, combien rduite dans l'immensit du
vaisseau, pour qu' soixante pas on ne distingut mme plus ni les voix
ni le grondement des orgues!

En entrant, Pierre avait cru l'glise compltement vide, immense et
morte. Puis, il s'tait aperu de la prsence de quelques tres, devins
au loin. Des gens se trouvaient l, mais si espacs, si rares, que cela
tait comme s'ils n'taient pas. Des touristes s'garaient, les jambes
lasses, leur Guide  la main. Au milieu de la grande nef, un peintre,
avec son chevalet, ainsi que dans une galerie publique, prenait une vue.
Tout un sminaire franais dfila ensuite, conduit par un prlat qui
expliquait les tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne
comptaient point, faisaient  peine l'effet, par la vaste tendue, de
quelques fourmis noires gares, cherchant leur route avec effarement.
Et, ds lors, il eut la sensation nette d'une salle de gala gante,
d'une vritable salle des pas perdus, dans un palais de rception
dmesur. Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes fentres
carres, sans verrire, l'clairaient d'une clart aveuglante, la
traversaient de part en part d'une gloire. Pas un banc, pas une chaise,
rien que le dallage superbe et nu,  l'infini, un dallage de muse, qui
miroitait sous la pluie dansante des rayons. Aucun coin de
recueillement, pas un coin d'ombre, de mystre, pour s'agenouiller et
prier. Partout la lumire vive, l'blouissement d'une souverainet et
d'une somptuosit de plein jour. Et lui, dans cette salle d'opra, si
dserte, allume d'un tel flamboiement d'or et de pourpre, qui arrivait
avec le frisson de nos cathdrales gothiques, o des foules obscures
sanglotent parmi la fort des piliers! lui qui apportait le souvenir
endolori de l'architecture et de la statuaire macies du moyen ge,
tout me, au milieu de cette majest d'apparat, de cette pompe norme et
vide, qui tait tout corps! Vainement, il chercha une pauvre femme 
genoux, un tre de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur,
s'abandonnant  l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche close. Il
n'y avait toujours l que le va-et-vient lass des touristes, l'air
affair des prlats menant les jeunes prtres aux stations obligatoires;
tandis que les vpres continuaient, dans la chapelle de gauche, sans que
le bruit en parvnt aux oreilles des visiteurs,  peine une onde
confuse, le branle d'une cloche descendu du dehors,  travers les
votes.

Pierre comprit que c'tait l le splendide squelette d'un colosse
monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour l'emplir, pour
l'animer de son me vritable, toutes les magnificences des pompes
religieuses. Il y fallait les quatre-vingt mille fidles que le vaisseau
pouvait contenir, les grandes crmonies pontificales, l'clat des ftes
de la Nol et de Pques, les dfils, les cortges, droulant le luxe
sacr, dans un dcor et une mise en scne de grand opra. Et il voqua
ce qu'il savait de la splendeur d'hier, la basilique dbordant d'une
foule idoltre, le cortge surhumain dfilant au milieu des fronts
prosterns, la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux
allant deux  deux comme des dieux de pliade, vtus du rochet de
dentelle, de la robe et du manteau de moire rouge, dont les caudataires
tenaient la queue, puis le pape enfin, en Jupiter tout-puissant, lev
sur un pavois de velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge
et d'or, habill de velours blanc, avec la chape d'or, l'tole d'or, la
tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire tincelaient dans leurs
tuniques rouges brodes de soie. Les flabelli agitaient, au-dessus de
la tte du pontife unique et souverain, les grands ventails de plume,
qu'on balanait autrefois devant les idoles de la Rome antique. Et,
autour de la chaise de triomphe, quelle cour blouissante et glorieuse!
toute la famille pontificale, le flot des prlats assistants, les
patriarches, les archevques, les vques, draps et mitrs d'or! les
camriers secrets participants en soie violette, les camriers de cape
et d'pe participants, portant le costume de velours noir, avec la
fraise et la chane d'or! l'innombrable suite, ecclsiastique et laque,
dont cent pages de la _Gerarchia_ n'puisent pas l'numration, les
protonotaires, les chapelains, les prlats de toutes les classes et de
tous les degrs, sans compter la maison militaire, les gendarmes avec le
bonnet  poil, les gardes palatins en pantalon bleu et tunique noire,
les gardes suisses cuirasss d'argent, rays de jaune, de noir et de
rouge, les gardes-nobles, superbes d'apparat dans leurs hautes bottes,
leur culotte de peau blanche, leur tunique rouge brode d'or, les
paulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome tait la
capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus  deux battants, on
les fermait au contraire avec un soin jaloux; et, les rares fois o le
pape descendait officier encore, se montrer comme l'lu suprme, Dieu
incarn sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invits,
il fallait pour entrer une carte. Ce n'tait plus le peuple, les
cinquante mille, les soixante mille chrtiens accourant, s'entassant, au
hasard du flot; c'tait un choix, des assistants amis, tris pour des
solennits particulires et fermes; et mme, lorsqu'on arrivait  en
runir des milliers, il n'y avait toujours l qu'un public restreint,
convi au spectacle d'un concert monstre.

Et Pierre, de plus en plus,  mesure qu'il parcourait ce muse froid et
majestueux, parmi l'clat dur des marbres, tait pntr de cette
sensation qu'il se trouvait l dans un temple paen, lev au dieu de la
lumire et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique tait
certainement pareil, avec les mmes murs revtus de marbres polychromes,
les mmes colonnes prcieuses, les mmes votes aux caissons dors.
Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les
autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vrit
indiscutable. C'tait d'abord l'glise chrtienne s'installant, en toute
audace et tranquillit, dans le temple paen, San Lorenzo in Miranda qui
se logeait comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, dont il
gardait le portique rare en marbre cipolin et le bel entablement de
marbre blanc; ou bien c'tait l'glise chrtienne qui repoussait du
tronc abattu, de l'difice antique dtruit, le Saint-Clment actuel par
exemple, sous lequel il y a des sicles de croyances contraires
stratifis, un monument trs ancien du temps de la rpublique, un autre
du temps de l'empire, dans lequel on a reconnu un temple de Mithra,
enfin une basilique de la primitive foi. C'tait ensuite l'glise
chrtienne, comme  Sainte-Agns hors les Murs, se btissant exactement
sur le modle de la basilique civile des Romains, le Tribunal et la
Bourse qui accompagnaient tout Forum; et c'tait surtout l'glise
chrtienne construite avec les matriaux vols aux temples en ruine: les
seize colonnes superbes de cette mme Sainte-Agns, de marbres
diffrents, prises videmment  plusieurs dieux; les vingt et une
colonnes de Sainte-Marie du Transtvre, de tous les ordres, arraches
d'un temple d'Isis et de Srapis, dont les chapiteaux ont conserv les
figures; les trente-six colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure,
d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; les vingt-deux
colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, toutes diverses de matire, de
dimension et de travail, et dont la lgende veut que certaines aient t
drobes  Jupiter lui-mme, au temple de Jupiter Capitolin, qui
s'levait  la mme place, sur le sommet sacr. Aujourd'hui encore, les
temples de la riche poque impriale renaissaient dans les basiliques
somptueuses,  Saint-Jean de Latran et  Saint-Paul hors les Murs. La
basilique de Saint-Jean, la Mre et la Tte de toutes les glises,
dveloppant ses cinq nefs, divises par quatre ranges de colonnes,
alignant ses douze statues colossales des Aptres, comme une double haie
de dieux menant au Matre des dieux, prodiguant les bas-reliefs, les
frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais d'honneur d'une
Divinit paenne, dont le royaume opulent tait de ce monde? Et, 
Saint-Paul surtout, tel qu'on vient de l'achever, dans le
resplendissement neuf des marbres, pareils  des miroirs, ne
retrouvait-on pas la demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type,
la majestueuse colonnade sous le plafond plat,  caissons dors, le
pavage de marbre, d'une beaut de matire et de travail incomparable,
les pilastres violets  base et  chapiteau blancs, l'entablement blanc
 frise violette, le mlange partout de ces deux couleurs d'une harmonie
divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains des
grandes desses, baigns d'aurore? Nulle part, pas plus qu'
Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystre, ouvrant sur
l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand mme le monstre, par son
droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, dmesur
tmoignage de ce que peut la folie de l'norme, quand l'orgueil humain
rve de loger Dieu,  coups de millions dpenss, dans la demeure de
pierres, trop vaste et trop riche, o triomphe l'homme en son nom.

C'tait donc  ce colosse de gala qu'avait abouti, aprs des sicles, la
ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sve du sol de Rome,
qui, dans tous les temps, a repouss en monuments draisonnables. Il
semble que les matres absolus qui, successivement, y ont rgn, aient
apport avec eux cette passion de la construction cyclopenne, l'aient
puise dans la terre natale o ils ont grandi, car ils se la sont
transmise sans arrt, de civilisation en civilisation. C'est une
vgtation continue de la vanit humaine, le besoin d'inscrire son nom
sur un mur, de laisser de soi, aprs avoir t le matre de la terre,
une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un
jour, l'difice ternel de bronze et de marbre qui en tmoignera jusqu'
la fin des ges. Au fond, il n'y a l que l'esprit de conqute,
l'ambition fire de la race, toujours en peine de la domination du
monde; et, lorsque tout a croul, lorsqu'une socit nouvelle renat des
ruines, et qu'on peut la croire gurie de l'orgueil, retrempe dans
l'humilit, ce n'est encore qu'une erreur, elle a le vieux sang en ses
veines, elle cde de nouveau  la folie insolente des anctres, livre 
toute la violence de l'hrdit, ds qu'elle est grande et forte. Il
n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu btir, qui n'ait repris la
tradition des Csars, ternisant leur rgne dans la pierre, se faisant
lever des temples  leur mort, pour passer au rang des dieux. Le mme
souci d'immortalit terrestre clate, c'est  qui lguera le monument le
plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la maladie est si
aigu que ceux, moins fortuns, qui, ne pouvant construire, ont d se
contenter de rparer, se sont plu  transmettre aux gnrations la
mmoire de leurs travaux modestes, en faisant sceller des plaques de
marbre, graves d'inscriptions pompeuses: de l la continuelle rencontre
de ces plaques, pas une muraille consolide sans qu'un pape l'ait
timbre de ses armes, pas une ruine rtablie, pas un palais remis en
tat, pas une fontaine nettoye, sans que le pape rgnant signe l'oeuvre
de son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, une
involontaire dbauche, la floraison fatale de ce terreau fait de
dcombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse
remontent de cette poussire de monuments. Et l'on se demande si Rome a
jamais t chrtienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a
presque tout de suite entach la doctrine de Jsus, cette volont de
domination, ce dsir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du
catholicisme, au mpris des humbles et des purs, des fraternels et des
simples du christianisme primitif.

Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination brusque, vit la
vrit clater et se rsumer en lui, au moment o, pour la seconde fois,
il faisait le tour de l'immense basilique, en admirant les tombeaux des
papes. Ah! ces tombeaux! L-bas, dans la Campagne rase, sous le plein
soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui tait comme l'entre
triomphale de Rome, conduisant l'tranger au Palatin auguste, ceint
d'une couronne de palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des
puissants et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence sans
pareille, qui ternisait dans le marbre l'orgueil et la pompe d'une race
forte, dominatrice des peuples. Puis, prs de l, sous la terre, en
pleine nuit discrte, au fond de misrables trous de taupe, se cachaient
les autres tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art
ni richesse, dont l'humilit disait qu'un souffle de tendresse et de
rsignation avait pass, qu'un homme tait venu prcher la fraternit et
l'amour, l'abandon des biens de cette vie pour les ternelles joies de
la vie future, confiant  la terre nouvelle le bon grain de son
vangile, semant l'humanit rajeunie qui allait transformer le vieux
monde. Et voil que de cette semence enfouie dans le sol durant des
sicles, voil que de ces tombeaux si humbles, si inconnus, o les
martyrs dormaient leur doux sommeil, en attendant le rveil glorieux,
voil que d'autres tombeaux encore avaient pouss, aussi gants, aussi
fastueux que les antiques tombeaux dtruits des idoltres, dressant
leurs marbres parmi les splendeurs paennes d'un temple, talant le mme
orgueil surhumain, la mme passion affole de domination universelle. A
la Renaissance, Rome redevient paenne, le vieux sang imprial remonte,
emporte le christianisme, sous la plus rude attaque qu'il ait eu 
subir. Ah! ces tombeaux des papes,  Saint-Pierre, dans leur insolente
glorification, dans leur normit charnelle et luxueuse, dfiant la
mort, mettant sur cette terre l'immortalit! Ce sont des papes de
bronze, dmesurs, ce sont des figures allgoriques, des anges
quivoques, beaux comme des belles filles, des femmes dsirables, avec
des hanches et des gorges de desses. Paul III est assis sur un haut
pidestal, la Justice et la Prudence sont  demi couches  ses pieds.
Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, Innocent XI entre la
Religion et la Justice, Innocent XII entre la Justice et la Charit,
Grgoire XIII entre la Religion et la Force. A genoux, Alexandre VII,
assist de la Prudence et de la Justice, a devant lui la Charit et la
Vrit; et un squelette se lve, montrant le sablier vide. Clment XIII,
agenouill galement, triomphe au-dessus d'un sarcophage monumental, sur
lequel s'appuie la Religion tenant la croix; tandis que le Gnie de la
Mort, qui s'accoude  l'angle de droite, a sous lui deux lions normes,
symbole de la toute-puissance. Le bronze disait l'ternit des figures,
les marbres blancs clataient en belles chairs opulentes, les marbres de
couleur s'enroulaient en riches draperies, dressaient les monuments en
pleine apothose, sous la vive lumire dore des nefs immenses.

Et Pierre passait de l'un  l'autre, continuait de marcher au travers de
la basilique ensoleille, superbe et dserte. Oui, ces tombeaux, d'une
impriale ostentation, rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'tait
Rome srement, la terre de Rome, cette terre o l'orgueil et la
domination poussaient comme l'herbe des champs, qui avait fait de
l'humble christianisme primitif le catholicisme victorieux, alli aux
puissants et aux riches, machine gante de gouvernement, dresse pour la
conqute des peuples. Les papes s'taient rveills Csars. Et la
lointaine hrdit agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau jailli,
coulant dans leurs veines, leur brlant le crne d'ambitions
surhumaines. Seul, Auguste avait ralis l'empire du monde,  la fois
empereur et grand pontife, matre des corps et des mes. De l,
l'ternel rve des papes, dsesprs de ne dtenir que le spirituel,
s'obstinant  ne rien cder du temporel, dans l'espoir sculaire, jamais
abandonn, que le rve, se ralisant encore, fera du Vatican un autre
Palatin, d'o ils rgneront, en despotes absolus, sur les nations
conquises.




VI


Depuis quinze jours dj, Pierre se trouvait  Rome, et l'affaire pour
laquelle il tait venu, la dfense de son livre, n'avanait point. Il en
tait encore  son dsir brlant de voir le pape, sans prvoir quand ni
comment il le satisferait, au milieu des continuels retards, dans la
terreur que monsignor Nani lui avait inspire d'une dmarche imprudente.
Et, comprenant que son sjour pouvait s'terniser, il s'tait dcid 
faire viser son _celebret_ au vicariat, il disait sa messe chaque matin
 Sainte-Brigitte, place Farnse, o il avait reu un bienveillant
accueil de l'abb Pisoni, l'ancien confesseur de Benedetta.

Ce lundi-l, il rsolut de descendre de bonne heure  la petite
rception intime de donna Serafina, avec l'espoir d'y apprendre des
nouvelles et d'y hter son affaire. Peut-tre monsignor Nani serait-il
l, peut-tre aurait-il la chance de tomber sur quelque prlat ou sur
quelque cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tch d'utiliser
don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements certains.
Comme repris de mfiance et de peur, aprs s'tre montr un instant
serviable, le secrtaire du cardinal Boccanera l'vitait, se cachait,
l'air rsolu  ne pas se mler d'une aventure dcidment louche et
dangereuse. D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'tre pris
d'un accs atroce de fivre, qui le forait  garder la chambre.

Et il n'y avait absolument, pour rconforter Pierre, que Victorine
Bosquet, l'ancienne bonne monte au rang de gouvernante, la Beauceronne
qui conservait son coeur de vieille France, aprs trente ans de vie dans
cette Rome qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle
l'avait quitt la veille. Mais, ce jour-l, elle n'avait point sa
vivacit accorte, sa gaiet d'habitude; et, quand elle sut qu'il
descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha la tte.

--Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma pauvre Benedetta a de
gros ennuis. Il parat que son divorce va trs mal.

Toute Rome en causait, c'tait une reprise extraordinaire de commrages
qui bouleversait le monde blanc et le monde noir. Aussi Victorine
n'avait-elle pas  faire de la discrtion inutile, vis--vis d'un
compatriote. Donc, en rponse au mmoire de l'avocat consistorial
Morano, qui, s'appuyant sur des tmoignages et sur des preuves crites,
dmontrait que le mariage n'avait pu tre consomm, par suite de
l'impuissance du mari, monsignor Palma, thologien, choisi dans
l'affaire par la congrgation du Concile, comme dfenseur du mariage,
venait  son tour de dposer un mmoire vraiment terrible. D'abord, il
mettait fortement en doute l'tat de virginit de la demanderesse,
discutant les termes techniques du certificat des deux sages-femmes,
exigeant l'examen  fond fait par deux mdecins, formalit devant
laquelle avait recul la pudeur de la jeune femme; et encore citait-il
des cas physiologiques, parfaitement tablis, o des filles avaient eu
commerce avec des hommes, sans paratre le moins du monde dflores. Il
tirait grand parti du rcit contenu dans le mmoire du comte Prada, qui,
trs sincrement, hsitait  dire si le mariage avait t consomm ou
non, tellement la comtesse s'tait dbattue; lui, sur le moment, avait
bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, dans les conditions normales;
mais, depuis, en y rflchissant, il n'osait tre affirmatif, il
admettait que, cdant  la violence de son dsir, il avait pu
s'illusionner sur une possession incomplte. Et monsignor Palma
triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements subtils
que comportait la dlicate matire, en arrivait  retourner contre
l'pouse violente la dposition de la femme de chambre, cite par elle,
qui avait entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur et
madame,  la suite de cette premire nuit, avaient toujours fait lit 
part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument dcisif du mmoire tait que, si
mme la demanderesse faisait la preuve complte de sa virginit, il n'en
demeurerait pas moins certain que son refus seul avait empch la
consommation du mariage, la condition foncire de l'acte tant
l'obissance de la femme. Et, enfin, sur un quatrime mmoire, celui du
rapporteur, o ce dernier rsumait et discutait les trois autres, la
congrgation avait vot, accordant l'annulation du mariage, mais  une
voix de majorit seulement, solution si prcaire, que sans attendre,
selon son droit, monsignor Palma s'tait empress de demander un
supplment d'informations, ce qui remettait en question toute la
procdure et rendait un nouveau vote ncessaire.

--Ah! ma pauvre contessina! s'cria Victorine, elle en mourra de
chagrin, car la chre fille brle  petit feu, sous son air si calme...
Il parat que ce monsignor Palma est le matre de la situation, qu'il
peut faire durer l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec a, on a
dj dpens tant d'argent, et il va falloir en dpenser encore...
L'abb Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu l une belle ide,
le jour o il a voulu ce mariage; et ce n'est pas pour chagriner la
mmoire de ma bonne matresse, la comtesse Ernesta, qui tait une
sainte, mais elle a srement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a
donne au comte Prada.

Elle s'interrompit. Puis, emporte par l'esprit de justice qui tait en
elle:

--Il a d'ailleurs raison de ne pas tre content, le comte Prada. On se
moque par trop de lui... Et, vous savez, a ne m'empche pas de dire que
ma Benedetta est bien sotte d'y mettre tant de formalits. Si a
dpendait de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa chambre,
puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment tous les deux et qu'ils
se veulent depuis si longtemps... Ah! ma foi, oui! sans maire et sans
cur, pour le plaisir d'tre jeunes, d'tre beaux et d'avoir du bonheur
ensemble... Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si rare!

Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se mit  rire de
son air de belle sant, avec le tranquille quilibre du menu peuple de
France qui ne croit plus gure qu' la vie heureuse, mene honntement.

Puis, d'une faon plus discrte, elle se dsola d'un autre ennui qui
assombrissait la maison, un contre-coup encore de cette malheureuse
affaire du divorce. Il y avait brouille entre donna Serafina et l'avocat
Morano, trs mcontent du demi-chec de son mmoire devant la
congrgation, accusant le pre Lorenza, le confesseur de la tante et de
la nice, de les avoir pousses  un procs fcheux, o il n'y aurait
que du scandale pour tout le monde. Et il n'avait plus reparu au palais
Boccanera, c'tait la rupture d'une vieille liaison de trente annes,
une vritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui dsapprouvaient
formellement Morano. Donna Serafina tait d'autant plus ulcre, qu'elle
le souponnait de soulever l une mauvaise querelle et de la quitter
pour une tout autre cause, un brusque dsir inavouable, criminel chez un
homme de sa position et de sa pit, la passion qu'une petite bourgeoise
jeune, une intrigante, avait allume en lui.

Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de brocatelle jaune,
 grandes fleurs Louis XIV, il trouva en effet qu'une mlancolie y
rgnait, sous la clart plus sourde des lampes voiles de dentelle. Il
n'y avait l, d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canap,
causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui au fond d'un
fauteuil, coutait, sans mot dire, le bavardage intarissable de la
vieille parente, qui, chaque lundi, amenait la petite princesse. Donna
Serafina tait seule,  sa place habituelle, au coin droit de la
chemine, avec la secrte rage de voir devant elle le coin gauche vide,
ce coin que Morano avait occup pendant les trente ans de sa fidlit.
Et Pierre remarqua le coup d'oeil anxieux, puis dsespr, dont elle
avait accueilli son entre, guettant la porte, attendant sans doute
encore le volage. Elle se tenait, du reste, trs droite et trs fire,
la taille fine, plus serre que jamais dans son corset, avec sa face
dure de vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils trs noirs.

Tout de suite Pierre, aprs lui avoir prsent ses hommages, laissa
percer sa proccupation, en demandant s'il n'aurait pas le plaisir de
voir monsignor Nani, ce soir-l. Et elle-mme ne put s'empcher de
rpondre:

--Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les autres. C'est lorsqu'on a
besoin des gens qu'ils disparaissent.

Elle gardait aussi une rancune au prlat de ce qu'il s'tait employ au
divorce trs mollement, aprs avoir beaucoup promis. Sans doute, comme
toujours, sous sa bienveillance extrme, pleine de caresses, il avait
quelque autre plan  lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que la
colre lui avait arrach; et elle reprit:

--Il va peut-tre venir. Il est si bon, il nous aime tant!

Malgr la vivacit de son sang, elle voulait tre politique, pour
vaincre les chances mauvaises. Son frre, le cardinal, lui avait dit
combien l'irritait l'attitude de la congrgation du Concile, car il ne
doutait pas que le froid accueil, fait  la demande de sa nice, ne vnt
en partie du dsir que certains de ses collgues, les cardinaux,
avaient de lui tre dsagrables. Lui-mme souhaitait le divorce, qui
seul devait assurer la continuation de la race, puisque Dario s'enttait
 ne vouloir pouser que sa cousine. Et c'tait un concours de
dsastres, toute la famille atteinte, lui frapp dans son orgueil, sa
soeur partageant cette souffrance et blesse par contre-coup au coeur,
les deux amoureux dsesprs de voir leur esprance recule une fois
encore.

Quand Pierre s'approcha du canap, o causaient les jeunes gens, il
entendit bien qu'on ne parlait que de la catastrophe,  demi-voix.

--Pourquoi vous dsoler? disait Celia. En somme, l'annulation du mariage
a t adopte,  la majorit d'une voix. Le procs est repris, ce n'est
qu'un retard.

Mais Benedetta hochait la tte.

--Non, non! si monsignor Palma s'entte, jamais Sa Saintet ne donnera
son approbation. C'est fini.

--Ah! si l'on tait riche, trs riche! murmura Dario d'un air convaincu,
qui ne fit sourire personne.

Puis, tout bas,  sa cousine:

--Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons plus vivre de la
sorte.

Et elle rpondit de mme, dans un souffle:

--Descends demain soir,  cinq heures. Je resterai, je serai seule, ici.

La soire s'ternisa ensuite. Pierre tait infiniment touch de l'air
d'accablement o il trouvait Benedetta, si calme et si raisonnable
d'habitude. Ses yeux profonds, dans son visage pur, d'une dlicatesse
d'enfance, taient comme voils de larmes contenues. Il s'tait dj
pris pour elle d'une vritable tendresse,  la voir toujours d'une
humeur gale, un peu indolente, cachant sous cette apparence de grande
sagesse la passion de son me de flamme. Elle tchait pourtant de
sourire, en coutant les jolies confidences de Celia, dont les amours
marchaient mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de
conversation gnrale, lorsque la vieille parente, haussant la voix,
parla de l'indigne attitude de la presse italienne,  l'gard du
Saint-Pre. Jamais les rapports ne semblaient avoir t aussi mauvais
entre le Vatican et le Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude,
annona que le pape,  l'occasion des ftes sacrilges du 20 septembre,
clbrant la prise de Rome, lancerait une nouvelle lettre de
protestation,  la face de tous les tats chrtiens, complices du rapt
par leur indiffrence.

--Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit donna Serafina
d'une voix amre, en faisant allusion au dplorable mariage de sa nice.

Elle paraissait hors d'elle, il tait trop tard maintenant, et l'on
n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. Pourtant,  un bruit
inespr de pas, ses yeux se rallumrent, elle regarda ardemment la
porte, eut la dernire dception de voir entrer Narcisse Habert, qui
vint s'excuser prs d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance,
le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si ferm, et il y
tait bien accueilli,  cause de ses ides religieuses, que l'on disait
intransigeantes. Ce soir-l, d'ailleurs, il n'y accourait, malgr
l'heure avance, que pour Pierre. Il le prit tout de suite  l'cart.

--J'tais certain de vous trouver ici, j'ai dn  l'ambassade avec mon
cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et j'ai une bonne nouvelle  vous
annoncer... Il nous recevra demain matin, vers onze heures,  son
appartement du Vatican.

Puis, baissant encore la voix:

--Je crois bien qu'il tchera de vous introduire auprs du Saint-Pre...
Enfin, l'audience me parat certaine.

Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui arrivait dans la
tristesse de ce salon, o, depuis prs de deux heures, il se chagrinait
et tombait  la dsesprance. Enfin, il aurait donc une solution!
Narcisse, aprs avoir serr la main de Dario, salua Benedetta et Celia,
puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, dbarrass de la vieille
parente, se dcidait  parler. Mais il ne causait gure que de sa sant,
du temps qu'il faisait, des anecdotes insignifiantes qu'on lui avait
contes, sans jamais un mot sur les mille affaires compliques et
terribles qu'il brassait  la Propagande. C'tait, en dehors de son
cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain d'effacement et de
mdiocrit, o il se reposait du souci de gouverner la terre. Et tout le
monde se leva, on prit cong.

--N'oubliez pas, rpta Narcisse  Pierre, demain matin,  dix heures,
vous me trouverez  la chapelle Sixtine. Et, en attendant l'heure de
notre rendez-vous, je vous montrerai le Botticelli.

Le lendemain, ds neuf heures et demie, Pierre, venu  pied, tait sur
la vaste place; et, avant de se diriger  droite, vers la porte de
bronze, dans l'angle de la colonnade, il leva les yeux, il s'arrta
quelques minutes pour regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins
monumental que cet entassement de constructions, grandies  l'ombre du
dme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, sans rgularit
quelconque. Les toitures se superposaient, les faades s'tendaient,
larges et plates, au hasard des ailes ajoutes et surleves. Seuls, les
trois cts de la cour Saint-Damase, symtriques, apparaissaient
au-dessus de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes loges,
fermes aujourd'hui, qui les faisaient ressembler  trois corps de serre
immenses, tincelant au soleil dans le ton roux de la pierre. Et c'tait
l le plus beau palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles,
celui qui contenait les plus admirables chefs-d'oeuvre du gnie humain!
Mais, dans sa dsillusion, Pierre ne s'intressa qu' la haute faade de
droite, qui donne sur la place, et o il savait que s'ouvraient les
fentres de l'appartement particulier du pape, au second tage. Il
contempla longuement ces fentres, on lui avait dit que la cinquime, 
droite, tait celle de la chambre  coucher, o l'on voyait toujours
brler une lampe, trs tard dans la nuit.

Qu'y avait-il derrire cette porte de bronze, qu'il apercevait l,
devant lui, et qui tait le seuil sacr, la communication entre tous les
royaumes de la terre et le royaume de Dieu, dont l'auguste reprsentant
s'tait emprisonn dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait de
loin, avec ses panneaux de mtal, garnis de gros clous  tte carre, et
il se demandait ce qu'elle dfendait, ce qu'elle cachait, ce qu'elle
murait, de son air dur d'antique porte de forteresse. Quel monde
allait-il trouver derrire, quel trsor de charit humaine conserv
jalousement dans l'ombre, quelle rsurrection d'espoir pour les peuples
nouveaux, avides de fraternit et de justice? Il se plaisait  ce rve,
le pasteur unique et sacr veillant au fond de ce palais clos, prparant
le rgne dfinitif de Jsus, pendant que s'croulaient les vieilles
civilisations pourries, et  la veille enfin de proclamer ce rgne, en
faisant de nos dmocraties la grande communaut chrtienne, que le
Sauveur avait promise. C'tait l'avenir qui s'laborait derrire la
porte de bronze, et l'avenir sans doute qui en sortirait.

Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver en face de
monsignor Nani, qui justement quittait le Vatican, pour regagner  pied,
 deux pas, le palais du Saint-Office, o il logeait comme assesseur.

--Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur Habert, va me
prsenter  son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et je crois bien que
je vais obtenir l'audience tant dsire.

De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait.

--Oui, oui, je sais.

Il se reprit.

--J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. Seulement, soyez
prudent.

Puis, craignant que son aveu n'et fait comprendre au jeune prtre qu'il
sortait de voir monsignor Gamba del Zoppo, le prlat le plus facile 
terrifier de toute la discrte famille pontificale, il conta qu'il
courait depuis le matin pour deux dames franaises, qui, elles aussi, se
mouraient du dsir de voir le pape; et il avait grand'peur de ne pas
russir.

--Je vous avouerai, monseigneur, dclara Pierre, que je commenais  me
dcourager. Oui, il est temps que j'aie un peu de rconfort, car mon
sjour ici n'est pas fait pour m'assainir l'me.

Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de briser en lui la
foi. De telles journes, celle qu'il avait passe au Palatin et  la
voie Appienne, puis celle qu'il avait vcue aux Catacombes et 
Saint-Pierre, n'taient bonnes qu' le troubler, qu' gter son rve
d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en proie au
doute, envahi d'une lassitude commenante, ayant perdu de son
enthousiasme toujours prt  la rvolte.

Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'coutait, hochait la tte d'un
air d'approbation. videmment, c'tait bien cela, les choses devaient se
passer ainsi. Il semblait l'avoir prvu et en tre satisfait.

--Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du moment que vous tes
certain de voir Sa Saintet.

--C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique espoir dans le trs juste
et trs clairvoyant Lon XIII. Lui seul peut me juger, puisque, dans mon
livre, lui seul reconnatra sa pense, que, trs fidlement, je crois
avoir traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jsus, par la dmocratie
et par la science, il sauvera le vieux monde!

Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus affable, avec
ses yeux aigus et ses lvres minces, approuva de nouveau.

--Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, vous verrez.

Puis, comme tous deux, levant la tte, regardaient la faade du Vatican,
il poussa l'amabilit jusqu' le dtromper. Non, la fentre o l'on
voyait de la lumire chaque soir, n'tait pas celle de la chambre 
coucher du pape. C'tait celle d'un palier de l'escalier, que des becs
de gaz clairaient toute la nuit. La chambre du pape se trouvait  deux
fentres de l. Et ils retombrent dans le silence, ils continurent 
regarder la faade, trs graves l'un et l'autre.

--Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez l'entrevue,
n'est-ce pas?

Ds que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, le coeur
battant  grands coups, comme s'il ft entr dans le lieu sacr et
redoutable o s'laborait le bonheur futur. Un poste veillait l, un
garde suisse marchait  pas lents, drap en un manteau gris bleu, qui
laissait dpasser seulement la culotte bariole de noir, de jaune et de
rouge; et il semblait que ce manteau discret ft jet ainsi sur un
dguisement, pour en dissimuler l'tranget devenue gnante. Puis, tout
de suite,  droite, s'ouvrait le grand escalier couvert qui conduit  la
cour Saint-Damase. Mais, pour se rendre  la chapelle Sixtine, il
fallait suivre la longue galerie, entre une double range de colonnes,
et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde gant, o toutes
les dimensions s'exagraient, d'une crasante majest, soufflait un peu,
en gravissant les larges marches.

Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il prouva d'abord une
surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, trs
haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la
partie o se tiennent les invits, les jours de grande crmonie, et le
choeur o s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de chne, tandis
que les prlats restent debout, derrire. Le trne pontifical, sur une
estrade basse, est  droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche,
dans la muraille, s'ouvre l'troite loge,  balcon de marbre, rserve
aux chanteurs. Et il faut lever la tte, il faut que les regards montent
de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi entire du
fond, aux peintures de la vote, qui descendent jusqu' la corniche,
entre les douze fentres claires, six de chaque ct, pour que,
brusquement, tout s'largisse, tout s'carte et s'envole, en plein
infini.

Il n'y avait heureusement l que trois ou quatre touristes, peu
bruyants. Et Pierre aperut tout de suite Narcisse Habert, sur un des
bancs des cardinaux; au-dessus de la marche o s'assoient les
caudataires. Le jeune homme, immobile, la tte un peu renverse,
semblait comme en extase. Mais ce n'tait pas l'oeuvre de Michel-Ange
qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche,
une des fresques antrieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le prtre, il se
contenta de murmurer, les regards noys:

--Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli!

Puis, il retomba dans son ravissement.

Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein coeur, venait
d'tre pris tout entier par le gnie surhumain de Michel-Ange. Le reste
disparut, il n'y eut plus, l-haut, comme en un ciel illimit, que cette
extraordinaire cration d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le
stupfiait, c'tait que le peintre avait accept d'tre l'unique artisan
de l'oeuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre
corps d'tat. Le peintre, avec son pinceau, avait suffi pour les
pilastres, les colonnes, les corniches de marbre, pour les statues et
les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour
toute cette dcoration d'une richesse inoue qui encadrait les fresques.
Et il se l'imaginait, le jour o on lui avait livr la vote nue, rien
que le pltre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de
mtres carrs  couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne
voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa
besogne gante, jalousement, violemment, passant quatre annes et demie
solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah!
cette oeuvre norme, faite pour emplir une vie, cette oeuvre qu'il avait
d commencer dans une tranquille confiance en sa volont et en sa force,
tout un monde tir de son cerveau et jet l, d'une pousse continue de
la virilit cratrice, en plein panouissement de la toute-puissance!

Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa  l'examen
de cette humanit agrandie de visionnaire, dbordant en des pages de
synthse dmesure, de symbolisme cyclopen. Et telles que des
floraisons naturelles, toutes les beauts resplendissaient, la grce et
la noblesse royales, la paix et la domination souveraines. Et la science
parfaite, les plus violents raccourcis oss dans la certitude de la
russite, la perptuelle victoire technique sur les difficults que les
plans courbes prsentaient. Et surtout une ingnuit de moyens
incroyable, la matire rduite presque  rien, quelques couleurs
employes largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'clat. Et cela
suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient
sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un lan
si nergique, qu'une flamme semblait passer l-haut, donnant  ce peuple
une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'tait la vie qui clatait, qui
triomphait, une vie norme et pullulante, un miracle de vie ralis par
une main unique, qui apportait le don suprme, la simplicit dans la
force.

Qu'on ait vu l une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la
destine, la cration du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le
chtiment, puis la rdemption, et enfin la justice de Dieu au dernier
jour du monde: Pierre ne pouvait s'y arrter, ds cette premire
rencontre, dans la stupeur merveille o une telle oeuvre le jetait.
Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beaut, de sa puissance et
de sa grce! Ah! ce Jhova, ce royal vieillard, terrible et paternel,
emport dans l'ouragan de sa cration, les bras largis, enfantant les
mondes! et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et
que Jhova anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace
sacr entre ce doigt du crateur et celui de la crature, petit espace
o tient l'infini de l'invisible et du mystre! et cette ve puissante
et adorable, cette ve aux flancs solides, capables de porter la future
humanit, d'une grce fire et tendre de femme qui voudra tre aime
jusqu' la perdition, toute la femme avec sa sduction, sa fcondit,
son empire! Puis, c'taient mme les figures dcoratives, assises sur
les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui clbraient le
triomphe de la chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'tre nus, d'une
splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensit de vie
telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse,
en des attitudes de hros. Et, entre les fentres, trnaient les gants,
les Prophtes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus dieux,
dmesurs dans la force de la musculature et dans la grandeur de
l'expression intellectuelle: Jrmie, le coude appuy sur le genou, la
mchoire dans la main, rflchissant, au fond mme de la vision et du
rve; la Sibylle d'rythre, au profil si pur, si jeune en son opulence,
un doigt sur le livre ouvert du destin; Isae,  l'paisse bouche de
vrit, toute gonfle sous le charbon ardent, hautain, la face tourne 
demi et une main leve, en un geste de commandement; la Sibylle de
Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, reste d'une solidit de
roc, avec son masque rid, son nez de proie, son menton carr qui avance
et s'obstine; Jonas, vomi par la baleine, lanc l en un raccourci
extraordinaire, le torse tordu, les bras replis, la tte renverse, la
bouche grande ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de
la mme famille ample et majestueuse, rgnant avec la souverainet de
l'ternelle sant et de l'ternelle intelligence, ralisant le rve
d'une humanit indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs,
dans les cintres des fentres, dans les lunettes, des figures de beaut,
de puissance et de grce, naissaient encore, se pressaient, abondaient,
les anctres du Christ, les mres songeuses aux beaux enfants nus, les
hommes aux regards lointains, fixs sur l'avenir, la race punie, lasse,
dsireuse du Sauveur promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre
angles, s'voquaient, vivantes, des scnes bibliques, les victoires
d'Isral sur l'esprit du mal. Et c'tait enfin la colossale fresque du
fond, le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si
innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une
foule perdue, emporte dans un brlant souffle de vie, depuis les morts
que rveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement de la
trompette, depuis les rprouvs que les dmons jettent  l'enfer, en
grappes d'pouvante, jusqu'au Jsus justicier, entour des aptres et
des saints, jusqu'aux lus radieux qui montent, soutenus par des anges,
pendant que, plus haut encore, d'autres anges, chargs des instruments
de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de
cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la
maturit de l'ge, le plafond garde son envole, sa supriorit
certaine, car c'tait l que l'artiste avait donn son effort vierge,
toute sa jeunesse, toute la flambe premire de son gnie.

Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange tait le monstre,
dominant tout, crasant tout. Et il n'y avait qu' voir, sous
l'immensit de son oeuvre, les oeuvres du Prugin, du Pinturicchio, de
Rosselli, de Signorelli, de Botticelli, les fresques antrieures,
admirables, qui se droulaient en dessous de la corniche, autour de la
chapelle.

Narcisse n'avait pas lev les yeux vers la splendeur foudroyante du
plafond. Abm d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli, qui a
l trois fresques. Enfin, il parla, d'un murmure.

--Ah! Botticelli, Botticelli! l'lgance et la grce de la passion qui
souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupt! toute
notre me moderne devine et traduite, avec le charme le plus troublant
qui soit jamais sorti d'une cration d'artiste!

Stupfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda  demander:

--Vous venez ici pour voir Botticelli?

--Mais certainement, rpondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne
viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde
absolument que lui... Tenez! tudiez donc cette page: Mose et les
filles de Jthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la mlancolie
humaines ont produit de plus pntrant?

Et il continua, avec un petit tremblement dvot de la voix, de l'air du
prtre qui pntre dans le frisson dlicieux et inquitant du
sanctuaire. Ah! Botticelli, Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa
face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les
draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, o tout son
corps se livre! les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si rels, et
beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe quivoque, dans lequel se
mle la solidit savante des muscles  la dlicatesse infinie des
contours, tous soulevs par une flamme de dsir dont on emporte la
brlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes
comme des fruits, ironiques ou douloureuses, nigmatiques en leurs plis
sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des purets ou des
abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion,
de pmoison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde,
parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus
insondables, ouverts sur le nant humain! les mains de Botticelli, si
travailles, si soignes, ayant comme une vie intense, jouant  l'air
libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un
souci tel de la grce, qu'elles en sont parfois manires, mais chacune
avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la
souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'effmin ni de menteur,
partout une sorte de fiert virile, un mouvement passionn et superbe
soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la vrit, l'tude
directe, la conscience, tout un vritable ralisme que corrige et relve
l'tranget gniale du sentiment et du caractre, donnant  la laideur
mme la transfiguration inoubliable du charme!

L'tonnement de Pierre grandissait, et il coutait Narcisse, dont il
remarquait pour la premire fois la distinction un peu tudie, les
cheveux boucls, taills  la florentine, les yeux bleus, presque
mauves, qui plissaient encore dans l'enthousiasme.

--Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux
artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange...

D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.

--Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-l! Il a tout gch, il a tout
perdu. Un homme qui s'attelait comme un boeuf  la besogne, qui abattait
l'ouvrage ainsi qu'un manoeuvre,  tant de mtres par jour! Et un homme
sans mystre, sans inconnu, qui voyait gros  dgoter de la beaut, des
corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles  des
bouchres gantes, des masses de chair stupides, sans au-del d'mes
divines ou infernales!... Un maon, et si vous voulez, oui! un maon
colossal, mais pas davantage!

Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqu,
gt par la recherche de l'original et du rare, clatait la haine
fatale de la sant, de la force, de la puissance. C'tait l'ennemi, ce
Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laiss la cration
la plus prodigieuse dont un artiste et jamais accouch. Le crime tait
l, crer, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites
crations des autres, mme les plus dlicieuses, fussent noyes,
disparussent dans ce flot dbordant d'tres, jets vivants sous le
soleil.

--Ma foi, dclara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis.
Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalit
n'est vraiment qu'aux cratures. Le cas de Michel-Ange me parat
dcisif, car il n'est le matre surhumain, le monstre qui crase les
autres, que grce  cet extraordinaire enfantement de chair vivante et
magnifique, dont votre dlicatesse se blesse: Allez, que les curieux,
les jolis esprits, les intellectuels pntrants raffinent sur
l'quivoque et l'invisible, qu'ils mettent le ragot de l'art dans le
choix du trait prcieux et dans la demi-obscurit du symbole,
Michel-Ange reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le Matre de la
clart, de la simplicit et de la sant, ternel comme la vie elle-mme!

Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de ddain indulgent et
courtois. Tout le monde n'allait pas  la chapelle Sixtine s'asseoir
pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la tte, pour
voir les Michel-Ange. Et il coupa court, en disant:

--Voil qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire prvenir ici,
ds qu'il pourrait nous recevoir, et je suis tonn de n'avoir encore vu
personne... Voulez-vous que nous montions aux chambres de Raphal, en
attendant?

Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, trs lucide et trs
juste pour les oeuvres, retrouvant toute son intelligence aise, ds
qu'il n'tait plus soulev par sa haine des besognes colossales et du
gnial dcor.

Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine; et il lui
fallut chapper  l'treinte du monstre, oublier ce qu'il venait de
voir, s'habituer  ce qu'il voyait l, pour en goter toute la beaut
pure. C'tait comme un vin trop rude qui l'avait d'abord tourdi et qui
l'empchait de goter ensuite cet autre vin plus lger, d'un bouquet
dlicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre; mais le
charme opre avec une puissance lente et irrsistible. C'est Racine 
ct de Corneille, Lamartine  ct d'Hugo, l'ternelle paire, le couple
de la femelle et du mle, dans les sicles de gloire. Avec Raphal,
triomphent la noblesse, la grce, la ligne exquise et correcte, d'une
harmonie divine; et ce n'est plus seulement le symbole matriel
superbement jet par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une
pntration profonde, apporte dans la peinture. L'homme y est plus
pur, plus idalis, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y
a l un sentimental, un fminin dont on sent le frisson de tendresse,
cela est aussi d'une solidit de mtier admirable, trs grand et trs
fort. Pierre peu  peu s'abandonnait  cette matrise souveraine,
conquis par cette lgance virile de beau jeune homme, touch jusqu'au
fond du coeur par cette vision de la suprme beaut dans la suprme
perfection. Mais, si la Dispute du Saint-Sacrement et l'cole d'Athnes,
antrieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les
chefs-d'oeuvre de Raphal, il sentit que, dans l'Incendie du Bourg, et
plus encore dans l'Hliodore chass du Temple et dans l'Attila arrt
aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grce,
impressionn par l'crasante grandeur de Michel-Ange. Quel foudroiement,
lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entrrent! Le
monstre avait procr en bas, et le plus grand parmi les humains y
laissa de son me, sans jamais plus se dbarrasser de l'influence subie.

Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges,  cette galerie vitre, si
claire et d'une dcoration si dlicieuse. Mais Raphal tait mort, il
n'y avait l, sur les cartons qu'il avait laisss, qu'un travail
d'lves. C'tait une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux
compris que le gnie est tout, que lorsqu'il disparat, l'cole sombre.
L'homme de gnie rsume l'poque, donne,  une heure de la civilisation,
toute la sve du sol social, qui reste ensuite puis, parfois pour des
sicles. Et il s'intressa davantage  l'admirable vue qu'on a des
loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre ct de
la cour Saint-Damase, l'tage habit par le pape. En bas, la cour avec
son portique, sa fontaine, son pav blanc, tait claire et nue, sous le
brlant soleil. Cela n'avait dcidment rien de l'ombre, du mystre
touff et religieux, que les alentours des vieilles cathdrales du Nord
lui avaient fait rver. A droite et  gauche du perron qui menait chez
le pape et chez le cardinal secrtaire, cinq voitures se trouvaient
ranges, les cochers raides sur leurs siges, les chevaux immobiles dans
la lumire vive; et pas une me ne peuplait le dsert de la vaste cour
carre, aux trois tages de loges vitres comme des serres immenses; et
l'clat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudit
du pav et des faades, dans une sorte de majest grave de temple paen,
consacr au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce
fut le prodigieux panorama de Rome qui se droule, sous ces fentres du
Vatican. Il n'avait point song que cela dt tre, il venait d'tre tout
d'un coup saisi par cette pense que le pape, de ses fentres, voyait
ainsi Rome entire, tale devant lui, ramasse, comme s'il n'avait eu
qu' tendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les
yeux et le coeur de ce spectacle inou, car il voulait l'emporter, le
garder, tout frmissant des rveries sans fin qu'il voquait.

Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tte; et il
aperut un domestique en livre noire, qui, aprs s'tre acquitt d'un
message prs de Narcisse, le saluait profondment.

Le jeune homme se rapprocha du prtre, l'air trs contrari.

--Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra
nous recevoir ce matin. Il est pris, parat-il, par un service
inattendu.

Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait gure  cette excuse et
qu'il commenait  souponner son parent de trembler de se compromettre,
averti, terrifi sans doute par quelque bonne me. Cela l'indignait
d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:

--coutez, il y a peut-tre un moyen de forcer les portes... Si vous
pouvez disposer de votre aprs-midi, nous allons djeuner ensemble, puis
nous reviendrons visiter le Muse des Antiques; et je finirai bien par
rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de
rencontrer le pape lui-mme, s'il descend aux jardins.

Pierre, d'abord,  l'annonce de l'audience encore recule, avait prouv
le plus vif dsappointement. Aussi, libre de sa journe entire,
accepta-t-il trs volontiers l'offre.

--Vous tes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille
fois.

Ils djeunrent en face de Saint-Pierre mme, dans un petit restaurant
du Borgo, dont les plerins faisaient l'ordinaire clientle. On y
mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour
de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place
Sainte-Marthe, pour gagner, derrire, l'entre du Muse. C'tait un
quartier clair, dsert et brlant, o le jeune prtre retrouva,
dcuple, la sensation de majest nue et fauve, comme cuite au soleil,
qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand
il contourna l'abside gante du colosse, il en comprit davantage
l'normit, toute une floraison d'architectures mises en tas, que
bordent les espaces vides du pav, o verdit une herbe fine. Il n'y
avait l, dans cette immensit muette, que deux enfants, qui jouaient 
l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue
italienne et garde par des soldats du roi, se trouve  gauche du
passage conduisant au Muse; tandis qu'en face,  droite, s'ouvre une
porte d'honneur du Vatican, o veille un poste de la garde suisse; et
c'est par cette porte que passent les voitures  deux chevaux, qui,
selon l'tiquette, amnent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du
cardinal secrtaire et de Sa Saintet.

Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais
et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivrent enfin au Muse des
Antiques. Ah! ce Muse immense, compos de salles sans fin, ce Muse qui
en contient trois, le trs ancien Muse Pio-Clementino, le Muse
Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouv dans la terre,
exhum, glorifi sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le
jeune prtre le parcourut, passa d'une salle  une autre, dans
l'blouissement des chefs-d'oeuvre, dans l'tourdissement de tant de
gnie et de tant de beaut. Ce n'taient pas seulement les morceaux
clbres qui l'tonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du
Belvdre, ni le Mlagre, ni mme le torse d'Hercule. Il tait pris
plus encore par l'ensemble, par la quantit innombrable des Vnus, des
Bacchus, des empereurs et des impratrices difis, par toute cette
pousse superbe de belles chairs, de chairs augustes, clbrant
l'immortalit de la vie. Trois jours auparavant, il avait visit le
Muse du Capitole, o il avait admir la Vnus, le Gaulois mourant, les
merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des
bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration dcuple jusqu' la
stupeur, par la richesse inpuisable des salles. Et, plus curieux
peut-tre de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes,
o ressuscite si relle la Rome historique, qui fut incapable
certainement de l'idale beaut de la Grce, mais qui enfanta de la vie.
Ils sont tous l, les empereurs, les philosophes, les savants, les
potes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensit, tels qu'ils
taient, tudis et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs
dformations, leurs tares, les moindres particularits de leurs traits;
et, de ce souci extrme de vrit, jaillit le caractre, une vocation
d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les
hommes eux-mmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire
fausse dont l'enseignement suffit  faire excrer l'antiquit par les
gnrations d'lves. Ds lors, comme on comprend, comme on sympathise!
Et c'tait ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues
tronques, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre mme, bras divin
de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, voquaient le resplendissement
d'une civilisation de lumire, de grandeur et de force.

Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candlabres, longue de cent
mtres, et o se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture.

--coutez, mon cher abb, il n'est gure que quatre heures, et nous
allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le
Saint-Pre y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une
vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-tre, qui
sait?... En tout cas, a vous reposera, vous devez avoir les jambes
rompues.

Il tait connu de tous les gardiens, sa parent avec monsignor Gamba del
Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, o il aimait venir
passer ainsi des journes entires. Deux chaises taient l, ils
s'installrent, et il se remit  parler d'art, immdiatement.

Cette Rome, quelle tonnante destine, quelle royaut souveraine et
d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre o le monde
entier converge et aboutit, mais o rien ne pousse du sol mme, frapp
de strilit ds le dbut. Il faut y acclimater les arts, y transplanter
le gnie des peuples voisins, qui, ds lors, y fleurit magnifiquement.
Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la
Grce que lui vient la beaut de ses monuments et de ses sculptures.
Plus tard, quand le christianisme nat, il reste chez elle tout imprgn
du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit
l'art gothique, l'art chrtien par excellence. Plus tard encore,  la
Renaissance, c'est bien  Rome que resplendit le sicle de Jules II et
de Lon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui
prparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envole.
Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royaut du
monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le
rveil extraordinaire de l'antiquit, c'est Apollon et c'est Vnus
ressuscits, adors par les papes eux-mmes, qui, ds Nicolas V, rvent
d'galer la Rome papale  la Rome impriale. Aprs les prcurseurs, si
sincres, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Prugin, Botticelli
et tant d'autres, apparaissent les deux souverainets, Michel-Ange et
Raphal, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut
attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage,  tout ce que la
science de la peinture a pu conqurir, en l'absence du gnie, la couleur
et le model puissants. Ensuite, la dchance continue jusqu'au Bernin,
qui est le transformateur, le vritable crateur de la Rome des papes
actuels, le jeune prodige enfantant ds sa dix-huitime anne toute une
ligne de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont
l'effrayante activit a termin la faade de Saint-Pierre, bti la
colonnade, dcor l'intrieur de la basilique, lev des fontaines, des
glises, des palais sans nombre. Et c'tait la fin de tout, car,
depuis, Rome est sortie peu  peu de la vie, s'est limine davantage
chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vcu des
autres cits, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en
faire encore de la gloire.

--Le Bernin, ah! le dlicieux Bernin, continua  demi-voix Narcisse, de
son air pm. Il est puissant et exquis, une verve toujours prte, une
ingniosit sans cesse en veil, une fcondit pleine de grce et de
magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'oeuvre,
sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a t le
Michel-Ange et le Raphal de l'architecture, et n'en parlons plus!...
Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prtendu mauvais got est fait
de plus de dlicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis
de gnie dans la perfection et l'normit! L'me du Bernin, varie et
profonde, o tout notre ge devrait se retrouver, d'un manirisme si
triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dgage des
bassesses de la ralit!... Allez donc voir,  la Villa Borghse, le
groupe d'Apollon et Daphn, qu'il fit  dix-huit ans, et surtout allez
voir sa Sainte Thrse en extase,  Sainte-Marie de la Victoire. Ah!
cette Sainte Thrse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance
divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupt de la foi
pousse jusqu'au spasme, la crature perdant le souffle, mourant de
plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai pass devant elle des heures et
des heures, sans jamais puiser l'infini prcieux et dvorant du
symbole.

Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'tonnait plus de sa haine sourde,
inconsciente, contre la sant, la simplicit et la force, l'coutait 
peine, tait lui-mme tout  l'ide dont il se sentait de plus en plus
envahi: la Rome paenne ressuscitant dans la Rome chrtienne, faisant
d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hirarchis et
dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle mme jamais t
chrtienne, en dehors de l'ge primitif des Catacombes? C'tait, en lui,
un prolongement, une affirmation de plus en plus vidente des penses
qu'il avait eues au Palatin,  la voie Appienne, puis  Saint-Pierre.
Et, le matin mme, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la
Signature, au milieu de l'tourdissement o le jetait l'admiration, il
avait bien compris la preuve nouvelle que le gnie apportait. Sans
doute, chez Michel-Ange et chez Raphal, le paganisme ne reparaissait
que transform par l'esprit chrtien. Mais est-ce qu'il n'tait pas  la
base mme? est-ce que les nudits gantes de l'un ne venaient pas du
terrible ciel de Jhova, vu  travers l'Olympe? est-ce que les idales
figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge,
les chairs divines et dsirables de Vnus? Maintenant, Pierre en avait
la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gne, car ces
beaux corps prodigus, ces nudits glorifiant l'ardente passion de la
vie, allaient contre le rve qu'il avait fait dans son livre, le
christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour  la
simplicit,  la puret des premiers temps.

Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pt
savoir par quelle transition, s'tait mis  le renseigner sur
l'existence quotidienne de Lon XIII.

--Oh! mon cher abb,  quatre-vingt-quatre ans, une activit de jeune
homme, une vie de volont et de travail, comme ni vous ni moi ne
voudrions la vivre!... Ds six heures, il est debout, dit sa messe dans
sa chapelle particulire, djeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures
 midi, c'est un dfil ininterrompu de cardinaux, de prlats, toutes
les affaires des congrgations qui lui passent sous les yeux, et je vous
rponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliques. A
midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives.
A deux heures, il dne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagne, ou
la promenade dans les jardins, jusqu' six heures. Les audiences
particulires, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux.
Il soupe  neuf heures, et il mange  peine, vit de rien, toujours seul
 sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'tiquette qui l'oblige 
cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un
convive, ternellement  l'cart dans sa grandeur!... Et,  dix heures,
aprs avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa
chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de frquentes
insomnies, se relve, appelle un secrtaire, pour lui dicter des notes,
des lettres. Lorsqu'une affaire intressante l'occupe, il s'y donne tout
entier, y songe sans cesse. C'est l sa vie, sa sant mme: une
intelligence continuellement en veil, en travail, une force et une
autorit qui ont le besoin de se dpenser... Vous n'ignorez pas,
d'ailleurs, qu'il a longtemps cultiv avec tendresse la posie latine.
On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de
lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il
subventionnait, et mme, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses
ides les plus chres taient en jeu.

Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des
Candlabres, dserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles,
d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tte, pour voir si
le petit cortge du pape n'allait pas dboucher de la galerie des
Tapisseries, puis dfiler devant eux, en se rendant aux jardins.

--Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez
troite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel
voyage! prs de deux kilomtres, au travers des loges, des chambres de
Raphal, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les
escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le
dpose, en bas, dans une alle o une calche  deux chevaux l'attend...
Le temps est trs beau, ce soir. Il va srement venir. Ayons quelque
patience.

Et, pendant que Narcisse donnait ces dtails, Pierre, galement dans
l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire.
C'taient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux
qui avaient ressuscit passionnment l'antiquit, rvant de draper le
Saint-Sige dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vnitien
magnifique, qui avait bti le palais de Venise, Sixte IV,  qui l'on
doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Lon X, qui firent de Rome une
ville de pompe thtrale, de ftes prodigieuses, des tournois, des
ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papaut venait
de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussire des ruines; et,
comme grise par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle crait
les muses, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au
culte de l'admiration universelle. Jamais l'glise n'avait travers un
tel pril de mort, car, si le Christ continuait d'tre honor 
Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les desses de marbre,
aux belles chairs triomphantes, trnaient dans les salles du Vatican.
Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant
l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa
bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or tait tran par six
chevaux, entour par la garde suisse, suivi par un peloton de
gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse,
poursuivait sa promenade  pied; et, alors, un garde  cheval galopait
en avant, avertissait, faisait tout arrter. Aussitt, les voitures se
rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pav,
tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tte
dvotement,  l'approche du Saint-Pre, qui, d'un pas ralenti, allait
ainsi avec sa cour jusqu' la place du Peuple, souriant et bnissant.
Et, maintenant, venait Lon XIII, prisonnier volontaire, enferm dans
le Vatican depuis dix-huit annes, ayant pris une majest plus haute,
une sorte de mystre sacr et redoutable, derrire les paisses
murailles silencieuses, au fond de cet inconnu o s'coulait la vie
discrte de chacune de ses journes.

Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape cach
au commun des hommes, tel qu'une de ces divinits terribles dont les
prtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonn dans ce
Vatican somptueux que ses anctres de la Renaissance avaient bti et
orn pour des ftes gantes; et il vit l, loin des foules, en prison,
avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphal,
avec les dieux et les desses de marbre, l'Olympe clatant, clbrant
autour de lui la religion de la lumire et de la vie. Toute la papaut
baigne l, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce
vieillard frle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Muse des
Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite,  gauche, les statues le
regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est
Apollon, et c'est Vnus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu
dont le rire sonne les joies de la terre. Des Nrides se baignent dans
le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes,
sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de
belles filles pmes. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymde caresse
l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard
va toujours, balanc sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair,
cette nudit tale, glorifie, qui clame la toute-puissance de la
nature, l'ternelle matire. Depuis qu'ils l'ont retrouve, exhume,
honore, elle rgne l de nouveau, imprissable; et, vainement, ils ont
mis des feuilles de vigne aux statues, de mme qu'ils ont vtu les
grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie dborde, la
semence circule  torrents dans les veines du monde. Prs de l, dans la
Bibliothque Vaticane, d'une incomparable richesse, o dort toute la
science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion
qui emporterait le Vatican et mme Saint-Pierre, si, un jour, les livres
se rveillaient  leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beaut
des Vnus et la virilit des Apollons. Mais le blanc vieillard, si
diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les ttes colossales
de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinos aux hanches
quivoques, continuent  le regarder passer.

Impatient, Narcisse se dcida  questionner un gardien, qui lui assura
que Sa Saintet tait descendue dj. Le plus souvent, en effet, pour
raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui dbouchait
devant la Monnaie.

--Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il  Pierre. Je vais tcher
de vous faire visiter les jardins.

En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large alle,
il se remit  causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical,
qu'il connaissait particulirement. Tout de suite, celui-ci le laissa
passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor
Gamba del Zoppo, ce jour-l, accompagnait Sa Saintet.

--N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvrent tous les deux
seuls dans l'alle, je ne dsespre pas encore d'une heureuse
rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican.

Ils sont trs vastes, le pape peut y faire quatre kilomtres, par les
alles du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces
jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de
Lon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons
voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur
allait jusqu'au Chteau Saint-Ange; et c'tait l ce qu'on nommait la
cit Lonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y
descendre, si ce n'est du dme de Saint-Pierre, dont l'normit seule y
jette son ombre, par les brlants jours d't. Ils sont, d'ailleurs,
tout un monde, un ensemble vari et complet, que chaque pape s'est plu 
embellir: un grand parterre aux gazons gomtriques, plant de deux
beaux palmiers, orn de citronniers et d'orangers en pots; un jardin
plus libre, plus ombreux, o, parmi des charmilles profondes, se
trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de
Pie IV; les bois ensuite, aux chnes verts superbes, des futaies de
platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges alles, d'une
douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant 
gauche, aprs d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant
de vigne trs soign.

Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait  Pierre des
dtails sur la vie du Saint-Pre, dans ces jardins. Lorsque le temps le
permet, il s'y promne tous les deux jours. Jadis, ds le mois de mai,
les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus
sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs  Castel-Gandolfo, au
bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Pre n'a plus, pour
rsidence d't, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Lon IV,  peu
prs intacte. Il y vient vivre les journes les plus chaudes. Il a mme
fait construire,  ct, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite,
de faon  s'y installer  demeure. Et Narcisse, en familier, entra
librement, put obtenir que Pierre jett un coup d'oeil dans l'unique
pice, occupe par Sa Saintet, une vaste pice ronde, au plafond
demi-sphrique, o le ciel est peint avec les figures symboliques des
constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux toiles, qu'un
systme d'clairage fait tinceler la nuit. Les murs sont d'une telle
paisseur, qu'en murant une des fentres, on a pu mnager dans
l'embrasure une sorte de chambre, o se trouve un lit de repos. Du
reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une
plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil,
entirement dor, un des cadeaux du jubil piscopal. Et l'on rve aux
journes de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de
donjon, frache comme un spulcre, lorsque les lourds soleils de juillet
et d'aot brlent au loin Rome anantie.

Puis, c'taient des dtails encore. Un observatoire astronomique a t
install dans une autre tour, qu'on aperoit, parmi les verdures,
surmonte d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres,
un chalet suisse, o Lon XIII aime  se reposer. Il va parfois  pied
jusqu'au potager, il s'intresse surtout  la vigne, qu'il visite, pour
voir si le raisin mrit, si la rcolte sera belle. Mais ce qui tonna le
plus le jeune prtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Pre tait un
dtermin chasseur, lorsque l'ge ne l'avait point encore affaibli. Il
chassait au roccolo, passionnment. A la lisire d'un taillis, des
filets  larges mailles sont tendus, le long d'une alle, qu'ils bordent
ainsi et ferment des deux cts. Au milieu, sur le sol, on pose les
cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas  attirer les oiseaux du
voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des
becfigues de toute espce. Et, quand une bande tait l, nombreuse, Lon
XIII, assis  l'cart, guettant, tapait dans ses mains, effarait
brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes
dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu' les
ramasser, puis  les touffer, d'un lger coup de pouce. Les becfigues
rtis sont un dlicieux rgal.

Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba
sur une Grotte de Lourdes, imite en petit, reproduite  l'aide de
rochers et de blocs de ciment. Et son motion fut telle, qu'il ne put la
cacher  son compagnon.

--C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le
Saint-Pre plus intellectuel, dgag de ces superstitions basses.

--Oh! rpondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui
avait une particulire reconnaissance  Notre-Dame de Lourdes. En tout
cas, ce doit tre un cadeau, et Lon XIII la fait entretenir,
simplement.

Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant
cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par
zle dvot, avaient laiss leurs cartes de visite, piques dans les
gerures du ciment. Et ce fut pour lui une trs grande tristesse, il se
remit  suivre son compagnon, la tte basse, perdu dans une rverie
dsole sur l'imbcile misre du monde. Puis,  la sortie du bois, de
nouveau en face du parterre, il leva les yeux.

Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour tait exquise pourtant, et quel
charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des
jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus mme que
parmi les vignes fcondes, il sentait l toute la force de la puissante
nature, au milieu de ce parterre nu, dsert, noble et brlant. C'taient
 peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symtrie les
compartiments gomtriques que les alles dcoupaient, quelques arbustes
bas, des roseaux nains, des alos, de rares touffes de fleurs  demi
sches; et, dans le got baroque d'autrefois, des buissons verts
dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence,
on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une
pluie de gouttes qui retombaient perptuellement d'une vasque. Rome
entire avec son ciel ardent, sa grce souveraine, sa volupt
conqurante, semblait animer de son me cette dcoration carre, vaste
mosaque de verdure, dont le demi-abandon, le dlabrement roussi
prenaient une mlancolique fiert, dans le frisson trs ancien d'une
passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des
statues antiques, d'une nudit blanche sous le soleil couchant,
bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins,
plus forte aussi que l'odeur des oranges mrissantes, une odeur
s'levait, celle des grands buis amers, si charge de vie pre, qu'elle
troublait au passage, comme l'odeur mme de la virilit de ce vieux sol,
satur de poussires humaines.

--C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontr Sa Saintet,
disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre alle du
bois, tandis que nous nous arrtions  la tour de Lon IV.

Il en tait revenu  son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il
expliquait que la fonction de Copiere, d'chanson du pape, que
celui-ci aurait d remplir, comme un des quatre camriers secrets
participants, n'tait plus qu'une charge purement honorifique, surtout
depuis que les dners diplomatiques et les dners de conscration
piscopale avaient lieu  la Secrtairerie d'tat, chez le cardinal
secrtaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullit poltronne tait
lgendaire, ne semblait avoir d'autre rle que de rcrer Lon XIII, qui
l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les
anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce
gros homme aimable, obligeant mme, tant que son intrt n'entrait pas
en jeu, tait une vritable gazette vivante, au courant de tout, ne
ddaignant pas les commrages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait
tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se
donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de
la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons
 faire, dans ce Vatican ferm o s'agite un tel pullulement de prlats
de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, compose
de vieux garons portant la robe, que travaillent sourdement des
ambitions dmesures, des luttes sourdes et abominables, des haines
froces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des
anciens temps!

Brusquement, Narcisse s'arrta.

--Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Pre... Mais nous n'avons pas
de chance. Il ne nous verra mme pas, il va remonter en voiture.

En effet, la calche venait de s'avancer jusqu' la lisire du bois, et
un petit cortge, qui dbouchait d'une alle troite, se dirigeait vers
elle.

Pierre avait reu au coeur un grand coup. Immobilis avec son compagnon,
cach  demi derrire le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que
de loin le blanc vieillard, si frle dans les plis flottants de sa
soutane blanche, marchant trs lentement, d'un petit pas qui semblait
glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de
vieil ivoire diaphane, accentue par le grand nez, au-dessus de la
bouche mince. Mais les yeux trs noirs luisaient d'un sourire,
curieusement, tandis que l'oreille se penchait  droite, vers monsignor
Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et
court, fleuri et digne. De l'autre ct,  gauche, marchait un
garde-noble; et deux autres prlats suivaient.

Ce ne fut qu'une apparition familire, dj Lon XIII montait dans la
calche ferme. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brlant et
odorant, retrouvait l'moi singulier qu'il avait ressenti, dans la
galerie des Candlabres, quand il avait voqu le passage du pape au
travers des Apollons et des Vnus, talant leur nudit triomphale. L,
ce n'tait que l'art paen qui clbrait l'ternit de la vie, les
forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voil qu'ici il le
voyait baigner dans la nature elle-mme, dans la plus belle, la plus
voluptueuse, la plus passionne. Ah! ce pape, ce blanc vieillard
promenant son Dieu de douleur, d'humilit et de renoncement, par les
alles de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journes
de l't, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les
oranges mres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait
des effluves souverains de sa virilit. Comme il faisait bon de vivre
l, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la
beaut de la femme, et de s'y rjouir dans la fcondit universelle!
Brusquement clatait cette vrit dcisive que, de ce pays de lumire et
de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conqute, de
domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord,
une religion d'me.

Mais Narcisse emmenait le jeune prtre, en lui contant encore des
histoires, la bonhomie parfois de Lon XIII, qui s'arrtait pour causer
avec les jardiniers, les questionnait sur la sant des arbres, sur la
vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux
gazelles, envoyes en cadeau d'Afrique, de jolies btes fines qu'il
aimait  caresser, et dont il avait pleur la mort. D'ailleurs, Pierre
n'coutait plus; et, quand ils se retrouvrent tous deux sur la place
Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican.

Ses yeux taient tombs sur la porte de bronze, et il se rappela que, le
matin, il s'tait demand ce qu'il y avait derrire ces panneaux de
mtal, garnis de gros clous  tte carre. Et il n'osait se rpondre
encore, il n'osait dcider si les peuples nouveaux, avides de fraternit
et de justice, y trouveraient la religion attendue par les dmocraties
de demain; car il n'emportait qu'une impression premire. Mais combien
cette impression tait vive et quel commencement de dsastre pour son
rve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican
sous ses lames antiques, le sparant du reste de la terre, si
solidement, que rien n'y tait plus entr depuis trois sicles.
Derrire, il venait de voir renatre les anciens sicles, jusqu'au
seizime, immuables. Les temps s'y taient comme arrts,  jamais. Rien
n'y bougeait plus, les costumes eux-mmes des gardes suisses, des
gardes-nobles, des prlats, n'avaient pas chang; et l'on retrouvait l
le monde d'il y a trois cents ans, avec son tiquette, ses vtements,
ses ides. Si, depuis vingt-cinq annes, les papes, par une protestation
hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le sculaire
emprisonnement dans le pass, dans la tradition, datait de bien plus
loin et prsentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait
fini par y tre enferm comme eux, s'obstinant  ses dogmes, ne vivant
plus, immobile et debout, que grce  la force de sa vaste organisation
hirarchique. Alors, tait-ce donc que, malgr son apparente souplesse,
le catholicisme ne pouvait cder sur rien, sous peine d'tre emport?
Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de
haines et de luttes! Et quelle prison trange, quels rapprochements sous
les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute
l'antiquit paenne fraternisant avec les Aptres, toutes les splendeurs
de la Renaissance entourant le pasteur de l'vangile, qui rgne au nom
des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil
dclinait, la douce volupt romaine tombait du ciel limpide, et le jeune
prtre restait perdu, aprs ce beau jour, pass avec Michel-Ange,
Raphal, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.

--Enfin, mon cher abb, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue
maintenant, je souponne mon brave cousin de ne pas vouloir se
compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez
bien de ne pas trop compter sur lui.

Ce jour-l, il tait prs de six heures, lorsque Pierre revint au palais
Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait
la porte du petit escalier, dont il possdait une clef. Mais il avait
reu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il
voulait communiquer  Benedetta; et il monta le grand escalier, il
s'tonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours
ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y
travaillait  quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise
tait bien l, il vit mme sur une table le linge qu'elle y avait
laiss; mais elle s'en tait alle sans doute, il se permit de pntrer
dans le premier salon. Il y faisait presque nuit dj, le crpuscule s'y
teignait avec une douceur mourante, et le prtre resta saisi, n'osa
plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune,
un bruit de voix perdues, des froissements, des heurts, toute une
lutte. C'taient des supplications ardentes, puis des grondements
dvorateurs. Et, brusquement, il n'hsita plus, il fut emport comme
malgr lui, par cette certitude que quelqu'un se dfendait, dans cette
pice, et allait succomber.

Quand il se prcipita, ce fut une stupeur. Dario tait l, fou, lch en
une sauvagerie de dsir o reparaissait tout le sang effrn des
Boccanera, dans son puisement lgant de fin de race; et il tenait
Benedetta aux paules, il l'avait renverse sur un canap, la
violentant, la voulant, lui brlant la face de ses paroles.

--Pour l'amour de Dieu, chrie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne
souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis
toi-mme, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cass, oh!
ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et
laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!

Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et
de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi
d'une nergie farouche, en rptant:

--Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!

A ce moment, dans son grondement dsespr, Dario eut la sensation que
quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de
dmence hbte, sans mme le bien reconnatre. Puis, il passa les deux
mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il
s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, o son
dsir refoul se dbattait encore dans des larmes et dans du repentir.

Benedetta tait reste assise sur le canap, soufflante,  bout de
courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer
galement, trs embarrass de son rle, ne trouvant pas un mot, elle le
supplia d'une voix qui se calmait.

--Non, non, monsieur l'abb, ne vous en allez pas... Je vous en prie,
asseyez-vous, je dsire causer avec vous un instant.

Il crut pourtant devoir s'excuser de son entre si brusque, il expliqua
que la porte du premier salon tait entr'ouverte et qu'il avait
seulement aperu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laiss
sur une table.

--Mais c'est vrai! s'cria la contessina, Victorine devait y tre, je
venais de la voir. Je l'ai appele, quand mon pauvre Dario s'est mis 
perdre la tte... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue?

Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant  demi, la face encore
brlante de la lutte:

--coutez, monsieur l'abb, je vais vous dire les choses, parce que je
ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine ide de mon pauvre
Dario. a me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma
faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demand un
rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et,
comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui,  cette heure,
je lui ai donc dit de venir... C'tait fort naturel, n'est-ce pas? de
nous voir, de nous entendre, aprs le gros chagrin que nous avons eu, 
la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annul. Nous
souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a
t l, nous nous sommes mis  pleurer, nous sommes rests longtemps aux
bras l'un de l'autre, nous caressant, mlant nos larmes. Je l'ai bais
mille fois en lui rptant que je l'adorais, que j'tais dsespre de
faire son malheur, que je mourrais srement de ma peine,  le voir si
malheureux. Peut-tre a-t-il pu se croire encourag; et, d'ailleurs, il
n'est pas un ange, je n'aurais pas d le garder de la sorte, si
longtemps sur mon coeur... Vous comprenez, monsieur l'abb, il a fini
par tre comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone,
j'ai jur de ne jamais accorder qu' mon mari.

Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son
air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur
ses lvres, quand elle continua.

--Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et a ne m'empche pas de
l'aimer, au contraire. Il a l'air dlicat, un peu maladif mme; mais, au
fond, c'est un passionn, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est
le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des
colres, tant petite,  rester par terre, et aujourd'hui encore, quand
le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-mme, que je
me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre
Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les
caprices doivent tre contents; mais, au fond pourtant, il a beaucoup
de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur srieux est
avec moi, qui l'adore.

Et Pierre vit alors se prciser pour lui cette figure du jeune prince,
reste vague jusque-l. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il
s'tait toujours amus. Un fond d'gosme parfait, mais un trs aimable
garon quand mme. Surtout une incapacit absolue de souffrir, une
horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvret, chez lui et
chez les autres. De chair et d'me pour la joie, l'clat, l'apparence,
la vie au clair soleil. Et fini, puis, n'ayant plus de force que pour
cette vie d'oisif, ne sachant mme plus penser et vouloir,  ce point
que l'ide de se rallier au rgime nouveau ne lui tait pas mme venue.
Avec a, l'orgueil dmesur du Romain, la paresse mle d'une sagacit,
d'un sens pratique du rel, toujours en veil; et, dans le charme doux
et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups
de furieux dsir, une sensualit fauve qui parfois se ruait.

--Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets,
ajouta trs bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne
faut point demander l'impossible  un homme, et je ne veux pas qu'il en
meure.

Et, comme Pierre la regardait, drang dans son ide de la jalousie
italienne, elle s'cria, toute brlante de son adoration passionne:

--Non, non, je ne suis pas jalouse de a. C'est son plaisir, a ne me
fait pas de peine. Et je sais trs bien qu'il me reviendra toujours,
qu'il ne sera plus qu' moi,  moi seule, quand je le voudrai, quand je
le pourrai.

Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes
consoles s'teignait, une mlancolie infinie tombait du haut plafond
obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientt, par
un hasard de l'clairage, un tableau se dtacha, au-dessus du canap o
la contessina tait assise, le portrait de la jeune fille au turban, si
belle, Cassia Boccanera, l'anctre, l'amoureuse et la justicire. De
nouveau, la ressemblance frappa le prtre, et il pensa tout haut, il
reprit:

--La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute o l'on
succombe, et tout  l'heure, si je n'tais pas entr...

Violemment, Benedetta l'interrompit.

--Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutt.

Et, dans une exaltation dvote extraordinaire, toute souleve d'amour,
et comme si la foi superstitieuse et embras en elle la passion jusqu'
l'extase:

--J'ai jur  la Madone de donner ma virginit  l'homme que j'aimerai,
seulement le jour o il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au
prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie mme... Oui, Dario
et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole,
et les anges ne pleureront pas dans le ciel.

Elle tait l tout entire, d'une simplicit qui pouvait d'abord
paratre complique, inexplicable. Sans doute elle cdait  cette
singulire ide de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le
renoncement et la puret, toute une protestation contre l'ternelle
matire, les forces de la nature, la fcondit sans fin de la vie. Mais,
en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donn  la
virginit, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire 
l'amant lu, choisi par son coeur, devenu le matre souverain de son
corps, ds que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prtre, du
mariage religieux, il n'y avait que pch mortel et abomination. Et, ds
lors, on comprenait sa longue rsistance  Prada, qu'elle n'aimait pas,
sa rsistance dsespre et si douloureuse  Dario, qu'elle adorait,
mais  qui elle ne voulait s'abandonner qu'en lgitime union. Et quelle
torture, pour cette me enflamme, que de rsister  son amour! quel
continuel combat du devoir, du serment fait  la Vierge, contre la
passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait,
soufflait chez elle en tempte! Tout ignorante et indolente qu'elle ft,
capable d'une ternelle fidlit de tendresse, elle exigeait d'ailleurs
le srieux, le matriel de l'amour. Aucune fille n'tait moins qu'elle
perdue dans le rve.

Pierre la regardait, sous le crpuscule mourant, et il lui semblait
qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la premire fois. Sa dualit
s'accusait dans les lvres un peu fortes et charnelles, les yeux
immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si
raisonnable, d'une dlicatesse d'enfance. Avec cela, derrire ces yeux
de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on sentait la tension
intrieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire,
la femme qui se gardait obstinment  son amour, ne manoeuvrant que pour
en jouir, toujours prte, dans sa raison avise,  quelque folie de
passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimt!
comme il sentait qu'une crature si adorable, avec sa belle sincrit,
sa fougue  se rserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence
d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la soeur cadette de cette
Cassia dlicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa
virginit dsormais inutile, et qui s'tait jete au Tibre, en y
entranant son frre, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant!

Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux
mains de Pierre.

--Monsieur l'abb, voici une quinzaine de jours que vous tes ici, et je
vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous
comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous
juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tche toujours
d'agir le mieux possible.

Il fut infiniment touch de sa bonne grce, et il l'en remercia, en
gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se
prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rve de nouveau
l'emportait, tre son ducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas
repartir du moins sans avoir conquis cette me aux ides de charit et
de fraternit futures, qui taient les siennes. N'tait-elle pas
l'Italie d'hier, cette crature admirable, indolente, ignorante,
inoccupe, ne sachant que dfendre son amour? L'Italie d'hier, si belle
et si endormie, avec sa grce finissante, charmeresse dans son
ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux
noirs, brlants de passion! Et quel rle que de l'veiller, de
l'instruire, de la conqurir pour la vrit, le peuple des souffrants et
des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rvait! Mme,
dans le mariage dsastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il
voulait voir une premire tentative manque, l'Italie moderne du Nord
allant trop vite en besogne, trop brutale  aimer et  transformer la
douce Rome attarde, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il
reprendre la tche, n'avait-il pas remarqu que son livre, aprs
l'tonnement de la premire lecture, tait rest chez elle une
proccupation, un intrt, au milieu du vide de ses journes, emplies de
ses seuls chagrins? Quoi! s'intresser aux autres, aux petits de ce
monde, au bonheur des misrables! tait-ce possible, y avait-il donc l
un apaisement  sa propre misre? Et elle tait mue dj, et il se
promettait de faire jaillir ses larmes, frmissant lui-mme prs d'elle,
 la pense de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour o elle
aimerait.

La nuit venait complte, et Benedetta s'tait leve pour demander une
lampe. Puis, comme Pierre prenait cong, elle le retint un instant
encore dans les demi-tnbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait
seulement rpter de sa voix grave:

--N'est-ce pas, monsieur l'abb, vous n'emporterez pas une trop mauvaise
opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un
pch, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps!
Figurez-vous, j'avais treize ans  peine, lui en avait dix-huit; et nous
nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de
la villa Montefiori, qu'on a saccag... Ah! les jours que nous avons
passs l, les aprs-midi entires, lchs  travers les arbres, les
heures vcues au fond de cachettes introuvables,  nous baiser, ainsi
que des chrubins! Lorsque venait le temps des oranges mres, c'tait un
parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils
nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre
le coeur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans dfaillir.

Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit
escalier, il trouva Victorine, qui eut un lger sursaut, comme si elle
s'tait poste l,  le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle
causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prtre eut conscience de ce
qui s'tait pass.

--Pourquoi donc n'tes-vous pas accourue, lorsque votre matresse vous a
appele, puisque vous tiez en train de coudre, dans l'antichambre?

D'abord, elle voulut faire l'tonne, dire qu'elle n'avait rien entendu.
Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand mme.
Elle finit par se confesser, de son air brave et gai.

--Dame! est-ce que a me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et
puis, j'tais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour
lui faire du mal,  ma petite Benedetta.

La vrit tait que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel
de dtresse, elle avait pos doucement son ouvrage sur la table et s'en
tait alle  pas de loup, pour ne pas avoir  dranger ses chers
enfants, ainsi qu'elle les nommait.

--Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser
pour des ides de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, o serait le mal,
grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si
drle. Et quel regret, plus tard, le jour o il ne serait plus temps!

Rest seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant,
perdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle
avait frissonn  leur pre odeur de virilit, et ils revenaient, et ils
voquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains,
dserts et brlants sous l'auguste soleil. Sa journe entire se
rsumait, prenait clairement sa signification totale. C'tait le rveil
fcond, l'ternelle protestation de la nature et de la vie, la Vnus et
l'Hercule qu'on peut enfouir pour des sicles dans la terre, mais qui en
surgissent quand mme un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du
Vatican dominateur, immobile et ttu, mais qui rgnent mme l et
gouvernent le monde, souverainement.




VII


Le lendemain, comme Pierre, aprs une longue promenade, se retrouvait
devant le Vatican, o une sorte d'obsession le ramenait toujours, il fit
de nouveau la rencontre de monsignor Nani. C'tait un mercredi soir, et
l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience hebdomadaire
chez le pape, auquel il rendait compte de la sance tenue le matin par
la sacre congrgation.

--Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je pensais  vous...
Dsirez-vous voir Sa Saintet en public, avant de la voir en audience
particulire?

Et il avait son grand air d'obligeance souriante, o l'on sentait 
peine l'ironie lgre de l'homme suprieur qui savait tout, pouvait
tout, prparait tout.

--Mais sans doute, monseigneur, rpondit Pierre, un peu tonn par la
brusquerie de l'offre. Toute distraction est la bienvenue, quand on perd
ses journes  attendre.

--Non, non, vous ne perdez pas vos journes, reprit vivement le prlat.
Vous regardez, vous rflchissez, vous vous instruisez.... Enfin, voici.
Sans doute savez-vous que le grand plerinage international du Denier de
Saint-Pierre arrive vendredi  Rome et qu'il sera reu samedi par Sa
Saintet. Le lendemain, dimanche, autre crmonie. Sa Saintet dira la
messe  la basilique... Eh bien! il me reste quelques cartes, voici de
trs bonnes places pour les deux jours.

Il avait tir de sa poche un lgant petit portefeuille, orn d'un
chiffre d'or, o il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit
au jeune prtre.

--Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces
deux dames franaises, qui se meurent du dsir de voir le Saint-Pre. Je
n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont
d se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai donnes... Oui,
le Saint-Pre est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fivreux.
Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'me.

Son sourire reparut, avec sa moquerie  peine perceptible.

--C'est l un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai
appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous.
Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de
rpter que cette longue attente est srement une grce que vous fait la
Providence, en vous renseignant, en vous forant  comprendre des choses
que vous autres, prtres de France, vous ne sentez malheureusement pas,
quand vous arrivez  Rome? Et peut-tre cela vous vitera-t-il des
fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les vnements sont dans
la main de Dieu et qu'ils se produiront  l'heure fixe par sa
souveraine sagesse.

Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais
dont l'treinte avait la force d'un tau de fer. Et il monta dans sa
voiture, qui l'attendait.

Justement, la lettre que Pierre avait reue du vicomte Philibert de la
Choue, tait un long cri de rancune et de dsespoir,  l'occasion du
grand plerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il crivait de
son lit, clou par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait
venir. Mais ce qui mettait le comble  sa peine, c'tait que le
prsident du comit, charg naturellement de prsenter le plerinage au
pape, se trouvait tre le baron de Fouras, un de ses adversaires
acharns du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas
un instant que le baron ne profitt de l'occasion unique pour faire
triompher dans l'esprit du pape sa thorie des corporations libres,
tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du
monde que par le systme des corporations fermes, obligatoires. Aussi
suppliait-il Pierre d'agir auprs des cardinaux favorables, et d'arriver
quand mme  tre reu par le Saint-Pre, et de ne pas quitter Rome sans
lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait dcider de la
victoire. La lettre donnait en outre d'intressants dtails sur le
plerinage, trois mille plerins venus de tous les pays, que des vques
et des suprieurs de congrgations amenaient par petits groupes, de
France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, mme d'Allemagne. C'tait la
France qui se trouvait le plus largement reprsente, prs de deux mille
plerins. Un comit international avait fonctionn  Paris pour tout
organiser, besogne dlicate, car il y avait l un mlange voulu, des
membres de l'aristocratie, des confrries de dames bourgeoises, des
associations ouvrires, les classes, les ges, les sexes confondus,
fraternisant dans la mme foi. Et le vicomte ajoutait que le plerinage,
qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrive,
de manire  tre la protestation du catholicisme universel contre les
ftes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de clbrer le
glorieux anniversaire de Rome capitale.

Pierre ne se mfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures,
puisque la solennit tait pour midi. Elle devait avoir lieu dans la
salle des Batifications, une grande et belle salle qui se trouve
au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a amnage en chapelle
depuis 1890. Une de ses fentres ouvre sur la loggia centrale, d'o le
pape nouvellement lu, autrefois, bnissait le peuple, Rome et le monde.
Elle est prcde de deux autres salles, la salle Royale et la salle
Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place  laquelle sa carte
verte lui donnait droit, dans la salle mme des Batifications, il les
trouva toutes les trois tellement bondes d'une foule compacte, qu'il
s'ouvrit un chemin avec les plus extrmes difficults. Il y avait une
heure dj qu'on touffait de la sorte, dans la fivre ardente,
l'motion grandissante des trois  quatre mille personnes enfermes l.
Enfin, il put arriver jusqu' la porte de la troisime salle; mais il se
dcouragea  y voir l'extraordinaire entassement des ttes, il n'essaya
mme pas d'aller plus loin.

Cette salle des Batifications, qu'il embrassait d'un regard, en se
dressant sur la pointe des pieds, tait d'une grande richesse, dore et
peinte, sous le haut plafond svre. En face de l'entre,  la place
ordinaire de l'autel, on avait plac, sur une estrade basse, le trne
pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les
bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, galement de
velours rouge, retombaient derrire, dployaient comme deux larges ailes
de pourpre. Mais ce qui l'intressait surtout, ce qui le saisissait,
c'tait cette foule, cette foule d'effrne passion, telle qu'il n'en
avait jamais vue, dont il entendait battre les coeurs  grands coups,
dont les yeux trompaient l'impatience fbrile de l'attente, en
regardant, en adorant le trne vide. Ah! ce trne, il les blouissait,
il les troublait jusqu' la pmoison des mes dvotes, ainsi que
l'ostensoir d'or o Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y
avait l des ouvriers endimanchs, aux regards clairs d'enfant, aux
rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vtues de la toilette
noire rglementaire, toutes ples d'une sorte de terreur sacre dans
l'excs de leur dsir, des messieurs en habit et en cravate blanche,
glorieux, soulevs par la conviction qu'ils sauvaient l'glise et les
peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulirement
devant le trne, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comit
international,  la tte duquel triomphait le baron de Fouras, un homme
d'une cinquantaine d'annes, trs grand, trs gros, trs blond, qui
s'agitait, se dpensait, donnait des ordres, comme un gnral au matin
d'une victoire dcisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des
vtements, clatait  et l la soie violette d'un vque, chaque
pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des rguliers,
des pres suprieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de
toutes leurs hautes ttes barbues ou rases. A droite et  gauche,
flottaient des bannires, que des associations, des congrgations
apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer
s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en
sueur, des yeux brlants, des bouches affames, que l'air s'en trouvait
comme paissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entass.

Mais, brusquement, Pierre aperut prs du trne monsignor Nani, qui,
l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avant;
et, comme il rpondait d'un geste modeste, signifiant qu'il prfrait
rester o il tait, le prlat s'entta quand mme, lui envoya un
huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque
l'huissier le lui eut amen:

--Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous
donne droit  tre ici,  la gauche du trne.

--Ma foi, rpondit le prtre, il y avait tant de monde  dranger, que
je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi.

--Non, non! je vous ai donn cette place, afin que vous l'occupiez. Je
dsire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien
perdre de la crmonie.

Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et
beaucoup de prlats de la famille pontificale attendaient, eux aussi,
aux deux cts du trne. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera,
qui ne paraissait  Saint-Pierre et au Vatican que les jours o le
service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal
Sanguinetti, large et fort, qui causait trs haut avec le baron de
Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air
complaisant, pour lui montrer deux autres minences, d'une importance de
hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme
court,  la face enfivre, brle d'ambition, et le cardinal
secrtaire, robuste, ossu, taill  coups de hache, un type romantique
de bandit sicilien qui se serait dcid pour la discrte et souriante
diplomatie ecclsiastique. A quelques pas encore,  l'cart, se tenait
le grand pnitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris
et maigre d'ascte.

Midi tait sonn. Il y eut une fausse joie, une motion qui vint des
deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'taient que les
huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de mnager un passage au
cortge. Et, tout d'un coup, du fond de la premire salle, des
acclamations partirent, grandirent, s'approchrent. Cette fois, c'tait
le cortge. D'abord, un dtachement de gardes suisses en petit uniforme,
conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les
prlats de la cour, parmi lesquels les quatre camriers secrets
participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en
demi-gala, le Saint-Pre marchait seul,  pied, souriant d'un ple
sourire, bnissant avec lenteur,  droite et  gauche. Avec lui, la
clameur, montant des salles voisines, s'tait engouffre dans la salle
des Batifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous
la frle main blanche qui bnissait, toutes ces cratures bouleverses
taient tombes  deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un
crasement de peuple dvot, comme foudroy par l'apparition du Dieu.

Pierre, emport, avait frmi, s'tait agenouill avec les autres. Ah!
cette toute-puissance, cette contagion irrsistible de la foi, du
souffle redoutable de l'au-del, se dcuplant dans un dcor et dans une
pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque
Lon XIII se fut assis sur le trne, entour des cardinaux et de sa
cour; et, ds lors, la crmonie se droula, selon l'usage et le rite.
Un vque parla d'abord,  genoux, pour mettre aux pieds de Sa Saintet
l'hommage des fidles de la chrtient entire. Le prsident du comit,
le baron de Fouras, lui succda, lut debout un long discours, dans
lequel il prsentait le plerinage, en expliquait l'intention, lui
donnait toute la gravit d'une protestation  la fois politique et
religieuse. Chez ce gros homme, la voix tait menue, perante, les
phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur
du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Sige souffrait
depuis un quart de sicle, la volont de tous les peuples, reprsents
l par des plerins, de consoler le Chef suprme et vnr de l'glise,
en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus
humbles, pour que la papaut vct fire, indpendante, dans le mpris
de ses adversaires. Il parla aussi de la France, dplora ses erreurs,
prophtisa son retour aux traditions saines, fit entendre
orgueilleusement qu'elle tait la plus opulente, la plus gnreuse,
celle dont l'or et les cadeaux coulaient  Rome, en un fleuve
ininterrompu. Lon XIII, enfin, se leva, rpondit  l'vque et au
baron. Sa voix tait grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait,
au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il tmoigna sa
gratitude, dit combien son coeur tait mu de ce dvouement des nations
 la papaut. Les temps avaient beau tre mauvais, le triomphe final ne
pouvait tarder davantage. Des signes vidents annonaient que le peuple
revenait  la foi, que les iniquits cesseraient bientt, sous le rgne
universel du Christ. Quant  la France, n'tait-elle pas la fille ane
de l'glise, qui avait donn au Saint-Sige trop de marques de
tendresse, pour que celui-ci cesst jamais de l'aimer? Puis, levant le
bras,  tous les plerins prsents, aux socits et aux oeuvres qu'ils
reprsentaient,  leurs familles et  leurs amis,  la France,  toutes
les nations de la catholicit, pour les remercier de l'aide prcieuse
qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bndiction apostolique. Pendant
qu'il se rasseyait, des applaudissements clatrent, des salves
frntiques qui durrent pendant dix minutes, mles  des vivats,  des
cris inarticuls, tout un dchanement passionn de tempte dont la
salle tremblait.

Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Lon
XIII, redevenu immobile sur le trne. Coiff du bonnet papal, les
paules couvertes de la plerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans
sa longue soutane blanche, la raideur hiratique de l'idole que deux
cent cinquante millions de chrtiens vnrent. Sur le fond de pourpre
des rideaux du baldaquin, entre cet cartement ail des draperies, o
brlait comme un brasier de gloire, il prenait une vritable majest. Ce
n'tait plus le vieillard dbile,  la petite marche saccade, au cou
frle de pauvre oiseau malade. Le dcharnement du visage, le nez trop
fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire,
on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une
ternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pntration
extraordinaires. Puis, c'tait un redressement volontaire de toute la
personne, une conscience de l'ternit qu'il reprsentait, une royale
noblesse qui lui venait de n'tre plus qu'un souffle, une me pure, dans
un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette me dj, comme
dlivre des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel
homme, le pontife souverain, le roi obi de deux cent cinquante millions
de sujets, devait tre pour les dvotes et dolentes cratures qui
venaient l'adorer de si loin, foudroyes  ses pieds par le
resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrire lui, dans la
pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-del, quel infini
d'idal et de gloire aveuglante! En un seul tre, l'lu, l'Unique, le
Surhumain, tant de sicles d'histoire, depuis l'aptre Pierre, tant de
force, de gnie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse
renouvel, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu
habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met  part, qu'il sacre
au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout
pouvoir et toute science! Quel trouble sacr, quel moi d'perdue
tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse l, au fond de ses yeux,
parlant par sa voix, manant de chacun de ses gestes de bndiction!
S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible,
l'autorit totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et
comme l'on comprenait le vol vers lui des mes dvores du besoin de
croire, l'anantissement en lui de ces mes qui trouvaient enfin la
certitude tant cherche, la consolation de se donner et de disparatre
en Dieu mme!

Mais la crmonie s'achevait, le baron de Fouras prsentait au
Saint-Pre les membres du comit, ainsi que quelques autres membres
importants du plerinage. C'tait un lent dfil, des gnuflexions
tremblantes, le baiser goulu  la mule et  l'anneau. Puis, les
bannires furent offertes, et Pierre eut un serrement de coeur, en
reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannire de
Lourdes, donne sans doute par les pres de l'Immacule-Conception. Sur
la soie blanche, brode d'or, d'un ct la Vierge de Lourdes tait
peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Lon XIII. Il
le vit sourire  son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout
son rve d'un pape intellectuel, vanglique, dgag des basses
superstitions, croulait. Et ce fut  ce moment qu'il rencontra de
nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux
depuis le commencement de la solennit, tudiant ses moindres
impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer  une
exprience.

Il s'tait rapproch, il dit:

--Elle est superbe, cette bannire, et quelle joie pour Sa Saintet
d'tre si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge!

Puis, comme le jeune prtre ne rpondait pas, devenu ple, il ajouta
avec un air de dvote jouissance italienne:

--Nous aimons beaucoup Lourdes  Rome, c'est si dlicieux, cette
histoire de Bernadette!

Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre en resta
longtemps boulevers. Il avait vu,  Lourdes, des spectacles d'une
idoltrie inoubliable, des scnes de foi nave, de passion religieuse
exaspre, dont il frmissait encore d'inquitude et de douleur. Mais
les foules se ruant  la Grotte, les malades expirant d'amour devant la
statue de la Vierge, tout un peuple dlirant sous la contagion du
miracle, rien, rien n'approchait du coup de folie qui souleva, qui
emporta les plerins, aux pieds du pape. Des vques, des suprieurs de
congrgation, des dlgus de toutes sortes, s'taient avancs pour
dposer prs du trne les offrandes qu'ils apportaient du monde
catholique entier, la collecte universelle du denier de Saint-Pierre.
C'tait l'impt volontaire d'un peuple  son souverain, de l'argent, de
l'or, des billets de banque, enferms dans des bourses, dans des
aumnires, dans des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui
tombaient  genoux, pour tendre les aumnires de soie ou de velours,
qu'elles avaient brodes. Et d'autres avaient fait mettre sur les
portefeuilles le chiffre en diamants de Lon XIII. Et l'exaltation
devint telle, un instant, que des femmes se dpouillrent, jetrent
leurs porte-monnaie, jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une,
trs belle, trs brune, mince et grande, arracha sa montre de son cou,
ta ses bagues, les lana sur le tapis de l'estrade. Toutes auraient
arrach leur chair, pour sortir leur coeur brlant d'amour, le jeter
aussi, se jeter entires, sans rien garder d'elles. Ce fut une pluie de
prsents, le don total, la passion qui se dpouille en faveur de l'objet
de son culte, heureuse de n'avoir rien  elle qui ne soit  lui. Et cela
au milieu d'une clameur croissante, des vivats qui avaient repris, des
cris d'adoration suraigus, tandis que des pousses de plus en plus
violentes se produisaient, tous et toutes cdant  l'irrsistible besoin
de baiser l'idole.

Un signal fut donn, Lon XIII se hta de descendre du trne et de
reprendre sa place dans le cortge, pour regagner ses appartements. Des
gardes suisses maintenaient nergiquement la foule, tchaient de dgager
le passage, au travers des trois salles. Mais,  la vue du dpart de Sa
Saintet, une rumeur de dsespoir avait grandi, comme si le ciel se ft
referm brusquement, devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore.
Quelle dception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant de
gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade fut si terrible,
que la plus extraordinaire confusion rgna, balayant les gardes suisses.
Et l'on vit des femmes se prcipiter derrire le pape, se traner 
quatre pattes sur les dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la
poussire de ses pas. La grande dame brune, tombe au bord de l'estrade,
venait de s'y vanouir, en poussant un grand cri; et deux messieurs du
comit la tenaient, afin qu'elle ne se blesst point, dans l'attaque
nerveuse qui la convulsait. Une autre, une grosse blonde, s'acharnait,
mangeait des lvres, perdument, un des bras dors du fauteuil, o
s'tait pos le pauvre coude frle du vieillard. D'autres l'aperurent,
vinrent le lui disputer, s'emparrent des deux bras, du velours, la
bouche colle au bois et  l'toffe, le corps secou de gros sanglots.
Il fallut employer la force pour les en arracher.

Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rve pnible, le coeur
soulev, la raison rvolte. Et il retrouva le regard de monsignor Nani
qui ne le quittait point.

--Une crmonie superbe, n'est-ce pas? dit le prlat. Cela console de
bien des iniquits.

--Oui, sans doute, mais quelle idoltrie! ne put s'empcher de murmurer
le prtre.

Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le mot, comme s'il
ne l'et pas entendu. A ce moment, les deux dames franaises, auxquelles
il avait donn des cartes, s'approchrent pour le remercier; et Pierre
eut la surprise de reconnatre en elles les deux visiteuses des
Catacombes, la mre et la fille, si belles, si gaies et si saines.
D'ailleurs, celles-ci n'taient enthousiastes que du spectacle. Elles
dclarrent qu'elles taient bien contentes d'avoir vu a, que c'tait
une chose tonnante, unique au monde.

Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hte, Pierre se sentit
toucher  l'paule, et il aperut Narcisse Habert, trs enthousiaste lui
aussi.

--Je vous ai fait des signes, mon cher abb, mais vous ne m'avez pas
vu.... Hein? cette femme brune qui est tombe raide, les bras en croix,
tait-elle admirable d'expression! Un chef-d'oeuvre des primitifs, un
Cimabu, un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui
mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe de suavit, de
beaut et d'amour!... Jamais je ne manque ces crmonies, il y a
toujours  y voir des tableaux, des spectacles d'mes.

Avec lenteur, l'norme flot des plerins s'coulait, descendait
l'escalier, dans la brlante fivre dont le frisson persistait; et
Pierre, suivi de monsignor Nani et de Narcisse, qui s'taient mis 
causer ensemble, rflchissait, sous le tumulte d'ides battant son
crne. Ah! certes, c'tait grand et beau, ce pape qui s'tait mur au
fond de son Vatican, qui avait mont dans l'adoration et dans la
terreur sacre des hommes,  mesure qu'il disparaissait davantage, qu'il
devenait un pur esprit, une pure autorit morale, dgage de tout souci
temporel. Il y avait l une spiritualit, un envolement en plein idal,
dont il tait remu profondment, car son rve d'un christianisme
rajeuni reposait sur ce pouvoir pur, uniquement spirituel du Chef
suprme; et il venait de constater ce qu'y gagnait, en majest et en
puissance, ce Souverain Pontife de l'au-del, aux pieds duquel
s'vanouissaient les femmes, qui, derrire lui, voyaient Dieu. Mais, 
la mme minute, il avait senti tout d'un coup se dresser la question
d'argent, gtant sa joie, remettant  l'tude le problme. Si l'abandon
forc du pouvoir temporel avait grandi le pape, en le librant des
misres d'un petit roi menac sans cesse, le besoin d'argent restait
encore comme un boulet  son pied, qui le clouait  la terre. Puisqu'il
ne pouvait accepter la subvention du royaume d'Italie, l'ide vraiment
touchante du denier de Saint-Pierre aurait d sauver le Saint-Sige de
tout souci matriel,  la condition que ce denier ft en ralit le sou
du catholique, l'obole de chaque fidle, prise sur le pain quotidien,
envoye directement  Rome, tombant de l'humble main qui la donne dans
l'auguste main qui la reoit; sans compter qu'un tel impt volontaire,
pay par le troupeau  son pasteur, suffirait  l'entretien de l'glise,
si chaque tte des deux cent cinquante millions de chrtiens donnait
simplement son sou par semaine. De la sorte, le pape devant  tous, 
chacun de ses enfants, ne devrait rien  personne. C'tait si peu, un
sou, et si ais, si attendrissant! Malheureusement, les choses ne se
passaient point ainsi, le plus grand nombre des catholiques ne donnaient
pas, des riches envoyaient de grosses sommes par passion politique, et
surtout les dons se centralisaient entre les mains des vques et de
certaines congrgations, de manire que les vritables donateurs
semblaient tre ces vques, ces puissantes congrgations, qui
devenaient ouvertement les bienfaiteurs de la papaut, les caisses
indispensables o elle puisait sa vie. Les petits et les humbles, dont
l'obole emplissait le tronc, taient comme supprims; c'taient des
intermdiaires, des hauts seigneurs sculiers ou rguliers, que
dpendait le pape, forc ds lors de les mnager, d'couter leurs
remontrances, d'obir parfois  leurs passions, s'il ne voulait voir se
tarir les aumnes. Allg du poids mort du pouvoir temporel, il n'tait
tout de mme pas libre, tributaire de son clerg, ayant  tenir compte
autour de lui de trop d'intrts et d'apptits, pour tre le matre
hautain, pur, tout me, le matre capable de sauver le monde. Et Pierre
se rappelait la Grotte de Lourdes dans les jardins, la bannire de
Lourdes qu'il venait de voir, et il savait que les pres de Lourdes
prlevaient, chaque anne, une somme de deux cent mille francs sur les
recettes de leur Vierge, pour les envoyer en cadeau au Saint-Pre.
N'tait-ce pas la grande raison de leur toute-puissance? Il frmit, il
eut la brusque conscience que, malgr sa prsence  Rome, malgr l'appui
du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamn.

Enfin, comme il dbouchait sur la place Saint-Pierre, dans la bousculade
dernire des plerins, il entendit Narcisse qui demandait:

--Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui, ont dpass ce
chiffre?

--Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu, rpondit monsignor
Nani.

Tous trois s'arrtrent un moment sous la colonnade de droite, regardant
l'immense place ensoleille, o les trois mille plerins se rpandaient,
petites taches noires, foule agite, telle qu'une fourmilire en
rvolution.

Trois millions! ce chiffre avait sonn aux oreilles de Pierre. Et il
leva la tte, il regarda, de l'autre ct de la place, les faades du
Vatican, toutes dores dans le soleil, sur l'infini ciel bleu, comme
s'il avait voulu suivre, au travers des murs, la marche de Lon XIII,
regagnant par les galeries et par les salles son appartement, dont il
apercevait l-haut les fentres. Il le voyait en pense charg des trois
millions, les emportant sur lui, entre ses frles bras serrs contre sa
poitrine, emportant l'or, l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que
les femmes avaient jets. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla.

--Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? O s'en va-t-il avec?

Narcisse et monsignor Nani lui-mme ne purent s'empcher de s'gayer, 
cette curiosit formule de la sorte. Ce fut le jeune homme qui
rpondit.

--Mais Sa Saintet les emporte dans sa chambre, ou du moins elle les y
fait porter devant elle. N'avez-vous pas vu deux personnes de la suite
qui ramassaient tout, les poches et les mains pleines?... Et,
maintenant, Sa Saintet est enferme, toute seule. Elle a congdi le
monde, elle a pouss soigneusement les verrous des portes... Et, si vous
pouviez l'apercevoir, derrire cette faade, vous la verriez compter et
recompter son trsor avec une attention heureuse, mettre en bon ordre
les rouleaux d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes,
par petits paquets gaux, puis tout ranger, tout faire disparatre au
fond de cachettes connues d'elle seule.

Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de nouveau lev les yeux
sur les fentres du pape, comme s'il avait suivi la scne. D'ailleurs,
le jeune homme continuait ses explications, disait que, dans la chambre,
contre le mur de droite, il y avait un certain meuble, o l'argent tait
serr. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs d'un bureau; et
d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de l'alcve, qui tait trs
vaste, l'argent dormait dans de grandes malles cadenasses. Il y avait
bien,  gauche du couloir menant aux Archives, une grande pice o se
tenait le caissier gnral, avec un monumental coffre-fort  trois
compartiments. Mais l tait l'argent du patrimoine de Saint-Pierre, les
recettes administratives faites  Rome; tandis que l'argent du denier,
des aumnes de la chrtient entire, restait entre les mains de Lon
XIII, qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul avec
ces millions, dont il disposait en matre absolu, sans rendre de comptes
 personne. Aussi ne quittait-il pas sa chambre, lorsque les domestiques
faisaient le mnage. A peine consentait-il  rester sur le seuil de la
pice voisine, pour viter la poussire. Et, quand il devait s'absenter
pendant quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait les
portes  double tour, il emportait sur lui les clefs, qu'il ne confiait
jamais  personne.

Narcisse s'arrta, se tourna vers monsignor Nani.

--N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont l des faits connus de toute Rome.

Le prlat, qui hochait la tte de son air souriant, sans approuver ni
dsapprouver, s'tait remis  suivre sur le visage de Pierre l'effet
produit par ces histoires.

--Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je ne le sais pas,
moi; mais puisque vous le savez, monsieur Habert!

--Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Saintet d'avarice sordide,
comme le bruit en court. Il circule des fables, les coffres pleins d'or,
o elle passerait des heures  plonger les mains, les trsors entasss
dans des coins, pour le plaisir de les compter et de les recompter sans
cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Pre aime tout de
mme un peu l'argent pour lui-mme, pour le plaisir de le toucher, de le
ranger, quand il est seul, une manie bien excusable chez un vieillard
qui n'a point d'autre distraction... Et je me hte d'ajouter qu'il aime
l'argent plus encore pour la force sociale qui est en lui, pour l'appui
dcisif qu'il doit donner  la papaut de demain, si elle veut vaincre.

Alors, se dressa la trs haute figure de ce pape, prudent et sage,
conscient des ncessits modernes, enclin  utiliser les puissances du
sicle pour le conqurir, faisant des affaires, ayant mme failli perdre
dans un dsastre le trsor laiss par Pie IX, et voulant rparer la
brche, reconstituer le trsor, afin de le lguer, solide et grossi, 
son successeur. conome, oui! mais conome pour les besoins de l'glise,
qu'il sentait immenses, plus grands chaque jour, d'une importance
vitale, si elle voulait combattre l'athisme sur le terrain des coles,
des institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent, elle
n'tait plus qu'une vassale,  la merci des pouvoirs civils, du royaume
d'Italie et des autres nations catholiques. Et c'tait ainsi que, tout
en tant charitable, en soutenant largement les oeuvres utiles, qui
aidaient au triomphe de la Foi, il avait le mpris des dpenses sans
but, il se montrait d'une duret hautaine pour lui-mme et pour les
autres. Personnellement, il tait sans besoins. Ds le dbut de son
pontificat, il avait nettement spar son petit patrimoine priv du
riche patrimoine de Saint-Pierre, se refusant  rien distraire de
celui-ci pour aider les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins
cd au npotisme,  ce point que ses trois neveux et ses deux nices
restaient pauvres, dans de gros embarras pcuniaires. Il n'entendait ni
les commrages, ni les plaintes, ni les accusations, il restait
intraitable et debout, dfendant avec rudesse les millions de la papaut
contre tant d'acharnes convoitises, contre son entourage et contre sa
famille, dans l'orgueil de laisser aux papes futurs l'arme invincible,
l'argent qui donne la vie.

--Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les recettes et quelles
sont les dpenses du Saint-Sige?

Monsignor Nani se hta de rpter son aimable geste vasif.

--Oh! en ces matires, je suis d'une ignorance... Adressez-vous 
monsieur Habert, qui est si bien renseign.

--Mon Dieu! dclara celui-ci, je sais ce que tout le monde sait dans les
ambassades, ce qui se rpte couramment... Pour les recettes, il faut
distinguer. D'abord, il y avait le trsor laiss par Pie IX, une
vingtaine de millions, placs de faons diverses, qui rapportaient  peu
prs un million de rentes; mais, comme je vous l'ai dit, un dsastre est
survenu, presque rpar maintenant, assure-t-on. Puis, outre le revenu
fixe des capitaux placs, il y a les quelques centaines de mille francs
que produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de toutes
sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais que l'on paye aux
congrgations... Seulement, comme le budget des dpenses dpasse sept
millions, vous voyez qu'il fallait en trouver six chaque anne; et c'est
srement le denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six
peut-tre, mais trois ou quatre, avec lesquels on a spcul pour les
doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long, cette histoire
des spculations du Saint-Sige depuis une quinzaine d'annes, les
premiers gains normes, puis la catastrophe qui a failli tout emporter,
enfin l'obstination aux affaires qui peu  peu a bouch les trous. Je
vous la conterai un jour, si vous tes curieux de la connatre.

Pierre coutait, trs intress.

--Six millions! s'cria-t-il, mme quatre! Que rapporte-t-il donc, le
denier de Saint-Pierre?

--Oh! a, je vous le rpte, personne ne l'a jamais su exactement.
Autrefois, les journaux catholiques publiaient des listes, les chiffres
des offrandes; et l'on pouvait arriver  une certaine approximation.
Mais sans doute on a jug cela mauvais, car aucun document ne parat
plus, il est devenu radicalement impossible de se faire mme une ide de
ce que le pape reoit. Lui seul, je le dis encore, connat le chiffre
total, garde l'argent et en dispose, en souverain matre. Il est 
croire que, les bonnes annes, les dons ont produit de quatre  cinq
millions. La France entrait d'abord pour la moiti dans cette somme;
mais elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amrique donne
galement beaucoup. Puis viennent la Belgique et l'Autriche,
l'Angleterre et l'Allemagne. Quant  l'Espagne et  l'Italie... Ah!
l'Italie...

Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui, batement,
dodelinait de la tte, de l'air d'un homme enchant d'apprendre des
choses curieuses dont il n'aurait pas su le premier mot.

--Allez, allez, mon cher fils!

--Ah! l'Italie ne se distingue gure. Si le pape n'avait pour vivre que
les cadeaux des catholiques italiens, la famine rgnerait vite au
Vatican. On peut mme dire que, loin de venir  son aide, la noblesse
romaine lui a cot fort cher, car une des principales causes de ses
pertes a t l'argent prt par lui aux princes qui spculaient... Il
n'y a rellement que la France et l'Angleterre o de riches
particuliers, de grands seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et
martyr, de royales aumnes. On cite un duc anglais qui, chaque anne,
apportait une offrande considrable,  la suite d'un voeu, pour obtenir
du ciel la gurison d'un misrable fils, frapp d'imbcillit... Et je
ne parle pas de l'extraordinaire moisson, pendant le jubil sacerdotal
et le jubil piscopal, des quarante millions qui s'abattirent alors aux
pieds du pape.

--Et les dpenses? demanda Pierre.

--Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions  peu prs. On peut
compter pour deux millions les pensions payes aux anciens serviteurs du
gouvernement pontifical qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il
faut ajouter que, chaque anne, ce chiffre diminue, par suite des
extinctions naturelles... Ensuite, en gros, mettons un million pour les
diocses italiens, un million pour la Secrtairerie et les nonces, un
million pour le Vatican. J'entends, par ce dernier article, les dpenses
de la cour pontificale, des gardes militaires, des Muses, de
l'entretien du palais et de la basilique... Nous sommes  cinq millions,
n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les OEuvres soutenues, pour la
Propagande et surtout pour les coles, que Lon XIII, avec son grand
sens pratique, subventionne toujours trs largement, dans la juste
pense que la lutte, le triomphe de la religion est l, chez les enfants
qui seront les hommes de demain et qui dfendront leur mre, l'glise,
si l'on a su leur inspirer l'horreur des abominables doctrines du
sicle.

Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrtrent sous la majestueuse
colonnade, o ils se promenaient  petits pas. Peu  peu, la place
s'tait vide de sa foule grouillante, il n'y avait plus que l'oblisque
et les deux fontaines, dans le dsert brlant du pav symtrique; tandis
qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en face, se
dtachaient les statues, en noble range immobile.

Et Pierre, un instant, les yeux levs encore vers les fentres du pape,
crut de nouveau le voir dans ce ruissellement d'or dont on lui parlait,
baignant de toute sa personne blanche et pure, de tout son pauvre corps
de cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il cachait, qu'il
comptait, qu'il dpensait  la seule gloire de Dieu.

--Alors, murmura-t-il, il est sans inquitude, il n'est pas embarrass?

--Embarrass, embarrass! s'cria monsignor Nani, que ce mot jeta hors
de lui, au point de le faire sortir de sa diplomatique discrtion. Ah!
mon cher fils... Chaque mois, lorsque le trsorier, le cardinal Mocenni,
va chez Sa Saintet, elle lui donne toujours la somme qu'il demande;
elle la donnerait, si forte qu'elle ft. Certainement, elle a eu la
sagesse de faire de grandes conomies, le trsor de Saint-Pierre est
plus riche que jamais... Embarrass, embarrass, bont divine! Mais
savez-vous bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses, le
Souverain Pontife faisait un appel direct  la charit de tous ses
enfants, des catholiques du monde entier, un milliard tomberait  ses
pieds, comme cet or, comme ces bijoux, qui tout  l'heure pleuvaient sur
les marches de son trne!

Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire:

--Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car moi, je ne sais
rien, je ne sais absolument rien; et il est heureux que monsieur Habert
se soit trouv justement l pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert,
monsieur Habert! moi qui vous croyais tout envol, vanoui dans l'art,
bien loin des basses questions d'intrts terrestres! Vraiment, vous
vous entendez  ces choses comme un banquier et comme un notaire... Rien
ne vous est inconnu, non! rien. C'est merveilleux.

Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en effet, au fond de
son tre, sous le Florentin d'emprunt, sous le garon anglique, aux
longs cheveux boucls, aux yeux mauves qui se noyaient devant les
Botticelli, un gaillard pratique, trs rompu aux affaires, menant
admirablement sa fortune, un peu avare mme. Il se contenta de fermer 
demi les paupires, d'un air de langueur.

--Oh! murmura-t-il, tout m'est rverie, et mon me est autre part.

--Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se tournant vers
Pierre, bien heureux, que vous ayez pu assister  un spectacle si beau.
Encore quelques occasions pareilles, et vous aurez vu, vous aurez
compris par vous-mme, ce qui vaudra certainement mieux que toutes les
explications du monde... A demain, ne manquez pas la grande crmonie 
Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous en tirerez des rflexions
excellentes, j'en suis certain... Et permettez-moi de vous quitter,
ravi des bonnes dispositions o je vous vois.

Ses yeux d'enqute, dans un dernier regard, semblaient avoir constat
avec joie la lassitude, l'incertitude qui plissaient le visage de
Pierre; et, quand il ne fut plus l, quand Narcisse lui-mme eut pris
cong d'une lgre poigne de main, le jeune prtre, rest seul, sentit
une sourde colre de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions
o il tait! quelles bonnes dispositions? Ce Nani esprait-il donc le
fatiguer, le dsesprer en le heurtant aux obstacles, de faon  le
vaincre ensuite tout  l'aise? Une seconde fois, il eut la soudaine et
brve conscience du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour
l'investir et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit ddaigneux, dans
la croyance o il tait de sa force de rsistance. De nouveau, il se
jurait de ne jamais cder, de ne pas retirer son livre, quels que
fussent les vnements. Lorsqu'on s'entte dans une rsolution, on est
inexpugnable, qu'importent les dcouragements et les amertumes! Mais,
avant de traverser la place, il leva encore les regards sur les fentres
du Vatican; et tout se rsumait, il ne restait que cet argent dont la
lourde ncessit attachait  la terre, par de dernires entraves, le
pape, aujourd'hui dlivr des bas soucis du pouvoir temporel, cet argent
qui le liait, que rendait mauvais surtout la faon dont il tait donn.
Alors, quand mme, une joie lui revint, en pensant que, s'il y avait
uniquement l une question de perception  trouver, son rve d'un pape
tout me, loi d'amour, chef spirituel du monde, n'en tait pas atteint
srieusement. Et il ne voulut plus qu'esprer, dans l'motion heureuse
du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard dbile
resplendissant comme le symbole de la dlivrance humaine, obi et ador
des foules, ayant seul en main la toute-puissance morale de faire enfin
rgner sur la terre la charit et la paix.

Heureusement, Pierre, pour la crmonie du lendemain, avait une carte
rose, qui lui assurait une place dans une tribune rserve; car la
bousculade, aux portes de la basilique, fut terrible, ds six heures du
matin, heure  laquelle on avait eu la prcaution d'ouvrir les grilles;
et la messe, que le pape devait dire en personne, n'tait que pour dix
heures. Le chiffre des trois mille fidles qui composaient le plerinage
international du Denier de Saint-Pierre, allait se trouver dcupl par
tous les touristes alors en Italie, accourus  Rome, dsireux de voir
une de ces grandes solennits pontificales, si rares dsormais; sans
compter Rome elle-mme, les partisans, les dvots que le Saint-Sige y
comptait, ainsi que dans les autres grandes villes du royaume, et qui
s'empressaient de manifester, ds que s'en prsentait l'occasion. On
prvoyait, par le nombre des cartes distribues, une affluence de
quarante mille assistants. Et, lorsque,  neuf heures, Pierre traversa
la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe,  la porte Canonique, o
taient reues les cartes roses, il vit encore, sous le portique de la
faade, la queue sans fin qui pntrait trs lentement; tandis que des
messieurs en habit noir, les membres d'un Cercle catholique, s'agitaient
au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec l'aide d'un dtachement de
gendarmes pontificaux. Des querelles violentes clataient dans la foule,
des coups de poing mmes taient changs, au milieu des pousses
involontaires. On touffait, on emporta deux femmes crases  demi.

En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise dsagrable.
L'immense vaisseau tait vtu, des chemises de vieux damas rouge 
galons d'or habillaient les colonnes et les pilastres de vingt-cinq
mtres de hauteur; tandis que le pourtour des nefs latrales se trouvait
galement drap de la mme toffe; et c'tait vraiment d'un got
singulier, d'une gloriole de parure affecte et pauvre, que ces marbres
pompeux, cette dcoration clatante et superbe, ainsi cache sous
l'ornement de cette soie ancienne, fane par l'ge. Mais il fut plus
tonn encore, en apercevant la statue de bronze de Saint Pierre
habille elle aussi, revtue, telle qu'un pape vivant, d'habits
pontificaux somptueux, la tiare pose sur sa tte de mtal. Jamais il
n'avait song qu'on pt habiller les statues, pour leur gloire ou pour
le plaisir des yeux, et le rsultat lui en parut funeste. Le Saint-Pre
devait dire la messe  l'autel papal de la Confession, le matre-autel,
sous le dme. A l'entre du transept de gauche, sur une estrade, se
trouvait le trne, o il irait ensuite prendre place. Puis, des deux
cts de la nef centrale, on avait construit des tribunes, celles des
chanteurs de la chapelle Sixtine, du corps diplomatique, des chevaliers
de Malte, de la noblesse romaine, des invits de toutes sortes. Et il
n'y avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois ranges de bancs,
recouverts de tapis rouges, le premier pour les cardinaux, les deux
autres pour les vques et pour la prlature de la cour pontificale.
Tout le reste des assistants allait demeurer debout.

Ah! cette foule norme de concert monstre, ces trente, ces quarante
mille fidles venus de partout, enflamms de curiosit, de passion et de
foi, s'agitant, se poussant, se haussant pour voir, au milieu d'une
grande rumeur de mare humaine, familire et gaie avec Dieu, comme si
elle se ft trouve dans quelque thtre divin o il tait permis
honntement de parler haut, de se rcrer au spectacle des pompes
dvotes! Pierre en fut saisi d'abord, ne connaissant que les
agenouillements inquiets et silencieux au fond des cathdrales sombres,
n'tant pas habitu  cette religion de lumire dont l'clat
transformait une crmonie en une fte de plein jour. Dans la tribune o
il tait plac, il avait autour de lui des messieurs en habit et des
dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles comme  l'Opra,
beaucoup de dames trangres, des Allemandes, des Anglaises, des
Amricaines surtout, ravissantes, d'une grce d'oiseaux tourdis et
bavards. A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il
reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, l, tranchant sur la
simplicit rglementaire du costume, les grands voiles de dentelle
luttaient d'lgance et de richesse. Puis, c'tait,  sa droite, la
tribune des chevaliers de Malte, o se trouvait le grand matre de
l'ordre, au milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de l'autre
ct de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique, il
apercevait les ambassadeurs de toutes les nations catholiques, en grand
costume, tincelants de broderies. Mais il revenait quand mme  la
foule, la grande foule vague et houleuse, o les trois mille plerins
semblaient comme perdus, noys parmi les milliers d'autres fidles. Et
pourtant la basilique, qui contiendrait  l'aise quatre-vingt mille
hommes, n'tait gure qu' moiti emplie par cette foule, qu'il voyait
librement circuler le long des nefs latrales, se tasser entre les baies
des colonnes, d'o le spectacle allait tre le plus commode  suivre.
Des gens gesticulaient, des appels s'levaient, au-dessus du grondement
continu des conversations. Par les hautes fentres claires, de larges
nappes de soleil tombaient, ensanglantant les tentures de damas rouge,
clairant d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fivreuses
d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept lampes de la Confession
plissaient, tels que des lueurs de veilleuse, dans cette aveuglante
clart; et ce n'tait plus que le gala mondain du Dieu imprial de la
pompe romaine.

Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte. Des cris
coururent, gagnrent la foule de proche en proche: _Eccolo! eccolo!_ le
voil! le voil! Et des pousses se produisirent, des remous firent
tournoyer cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant,
se ruant, dans une frnsie de voir Sa Saintet et le cortge. Mais ce
n'tait encore qu'un dtachement de gardes-nobles, qui venaient se
poster  droite et  gauche de l'autel. On les admira pourtant, on leur
fit une ovation, un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle
tenue, d'une impassibilit, d'une raideur militaire exagre. Une
Amricaine les dclara des hommes superbes. Une Romaine donna  une
amie, une Anglaise, des dtails sur ce corps d'lite, disant
qu'autrefois les jeunes gens de l'aristocratie tenaient  honneur d'en
faire partie, pour la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler
devant les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait
difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux garons d'une
noblesse douteuse et ruine, simplement heureux de toucher la maigre
solde qui leur permettait de vivre. Et, durant un quart d'heure encore,
les conversations particulires reprirent, emplirent les hautes nefs de
leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait  dvisager les gens
et  se conter leur histoire, dans l'attente du spectacle.

Enfin, le cortge dfila, et il tait la grande curiosit attendue, la
pompe dont on souhaitait ardemment le passage, pour l'acclamer. Alors,
comme au thtre, quand il apparut, de furieux applaudissements
clatrent, montrent, roulrent sous les votes, lui faisant une
entre, ainsi qu' l'acteur aim, au grand premier rle qui bouleverse
tous les coeurs. Du reste, comme au thtre encore, on avait rgl cette
apparition savamment, de faon qu'elle donnt tout son effet, au milieu
du magnifique dcor o elle allait se produire. Le cortge venait de se
former dans la coulisse, au fond de la chapelle de la Pieta, la premire
en entrant,  droite; et, pour s'y rendre, le Saint-Pre, qui tait
arriv de ses appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement,
avait d se dissimuler, passer derrire la draperie de la nef latrale,
utilise de la sorte comme toile de fond. Les cardinaux, les
archevques, les vques, toute la prlature pontificale, l'attendaient
l, classs, groups selon la hirarchie, prts  se mettre en marche.
Et, ainsi qu'au signal d'un matre de ballet, le cortge avait fait son
entre, gagnant la grande nef, la remontant tout entire,
triomphalement, de la porte centrale  l'autel de la Confession, entre
la double haie des fidles, dont les applaudissements redoublaient,
devant tant de magnificence,  mesure que montait le dlire de leur
enthousiasme.

C'tait le cortge des solennits anciennes, la croix et le glaive, la
garde suisse en grande tenue, les valets en simarre carlate, les
chevaliers de cape et d'pe en costume Henri II, les chanoines en
rochet de dentelle, les chefs des communauts religieuses, les
protonotaires apostoliques, les archevques et les voques, toute la
cour pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna draps
de pourpre, marchant deux  deux, largement espacs, solennellement.
Enfin, autour de Sa Saintet, se groupaient les officiers de sa maison
militaire, les prlats de l'antichambre secrte, monseigneur le
majordome, monseigneur le matre de chambre, et tous les hauts
dignitaires du Vatican, et le prince romain assistant au trne, le
traditionnel et symbolique dfenseur de l'glise. Sur la chaise
gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes plumes triomphales et
que balanaient les porteurs, aux tuniques rouges brodes de soie, Sa
Saintet tait revtue des vtements sacrs qu'elle avait mis dans la
chapelle du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'tole, la chasuble
blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux qui venaient
de France, d'une somptuosit extraordinaire. Et,  son approche, les
mains se levaient, battaient plus haut, dans les ondes de vivant soleil
qui tombaient des fentres.

Pierre eut alors une impression nouvelle de Lon XIII. Ce n'tait plus
le vieillard familier, las et curieux, se promenant au bras d'un prlat
bavard dans le plus beau jardin du monde. Ce n'tait mme plus le
Saint-Pre en plerine rouge et en bonnet papal, recevant
paternellement un plerinage qui lui apportait une fortune. C'tait le
Souverain Pontife, le Matre tout-puissant, le Dieu que la chrtient
adorait. Comme dans une chsse d'orfvrerie, son mince corps de cire
semblait s'tre raidi dans son vtement blanc, lourd de broderies d'or;
et il gardait une immobilit hiratique et hautaine, tel qu'une idole
dessche, dore depuis des sicles, parmi la fume des sacrifices. Les
yeux seuls vivaient, au milieu de la rigidit morte du visage, des yeux
de diamant noir et tincelant, fixs au loin, hors de la terre, 
l'infini. Il n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux ni
 droite ni  gauche, rest en plein ciel, ignorant ce qui se passait 
ses pieds. Et cette idole ainsi promene, comme embaume, sourde et
aveugle, malgr l'clat de ses yeux, au milieu de cette foule frntique
qu'elle paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majest
redoutable, une inquitante grandeur, toute la raideur du dogme, toute
l'immobilit de la tradition, exhume avec ses bandelettes, qui, seules,
la tenaient debout. Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape
tait souffrant, fatigu, sans doute cet accs de fivre dont monsignor
Nani lui avait parl la veille, en glorifiant le courage, la grande me
de ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, que la volont de vivre
faisait vivre, dans la souverainet de sa mission.

La crmonie commena. Descendu de la chaise gestatoire  l'autel de la
Confession, Sa Saintet, lentement, clbra une messe basse, assist de
quatre prlats et du pro-prfet des crmonies. Au lavabo, monseigneur
le majordome et monseigneur le matre de chambre, que deux cardinaux
accompagnaient, versrent l'eau sur les augustes mains de l'officiant;
et, un peu avant l'lvation, tous les prlats de la cour pontificale,
un cierge allum  la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce
fut un instant solennel, les quarante mille fidles, runis l,
frmirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et dlicieux de
l'invisible, lorsque, pendant l'lvation, les clairons d'argent
sonnrent le fameux choeur des anges, qui, chaque fois, fait vanouir
des femmes. Presque aussitt, un chant arien descendit du dme, de la
galerie suprieure o se trouvaient cachs cent vingt choristes; et ce
fut un merveillement, une extase, comme si,  l'appel des clairons, les
anges eux-mmes eussent rpondu. Les voix descendaient, volaient sous
les votes, d'une lgret de harpes clestes; puis, elles s'vanouirent
en un accord suave, elles remontrent aux cieux avec un petit bruit
d'ailes qui se perdit. Aprs la messe, Sa Saintet, encore debout 
l'autel, entonna elle-mme le _Te Deum_, que les chantres de la chapelle
Sixtine et les choeurs reprirent, chaque partie chantant un verset,
alternativement. Mais bientt l'assistance entire se joignit  eux, les
quarante mille voix s'levrent, le chant d'allgresse et de gloire
s'pandit dans l'immense vaisseau avec un clat incomparable. Alors, le
spectacle fut vraiment d'une extraordinaire magnificence, cet autel
surmont du baldaquin fleuri, triomphal et dor du Bernin, entour de la
cour pontificale que les cierges allums constellaient d'toiles, ce
Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un astre dans sa chasuble
d'or, devant les bancs des cardinaux de pourpre, des archevques et des
vques de soie violette, ces tribunes o tincelaient les costumes
officiels, les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des
officiers trangers, cette foule fluant de partout, roulant une houle de
ttes, des plus lointaines profondeurs de la basilique. Et c'taient les
proportions dmesures de cela qui saisissaient, des nefs latrales o
toute une paroisse pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des
glises de cit populeuse, un temple que des milliers et des milliers de
dvots emplissaient  peine. Et l'hymne glorieuse de ce peuple devenait
elle-mme colossale, montait avec un souffle gant de tempte parmi les
grands tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le long des
colonnes gigantesques, jusqu'aux votes droulant l'normit de leur
ciel de pierre, jusqu'au firmament de la coupole, o l'infini s'ouvrait,
dans le resplendissement d'or des mosaques.

Il y eut une longue rumeur, aprs le _Te Deum_, pendant que Lon XIII,
coiffant la tiare  la place de la mitre, changeant la chasuble pour la
chape pontificale, allait occuper son trne, sur l'estrade qui se
dressait  l'entre du transept de gauche. De l, il dominait toute
l'assistance. Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme sous un
souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva, aprs les prires du
rituel! Il apparut grandi, sous la triple couronne symbolique, dans la
gaine d'or de la chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que
troublait seul le battement des coeurs, il leva le bras d'un geste trs
noble, il donna lentement la bndiction papale, d'une voix haute et
forte, qui semblait tre en lui la voix de Dieu mme, tellement elle
surprenait, au sortir de ces lvres de cire, de ce corps exsangue et
sans vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de nouveau
clatrent, ds que le cortge se reforma pour s'en aller par o il
tait venu, une frnsie d'enthousiasme arrive  un tel paroxysme, que,
les battements de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y
mlrent, des cris qui gagnrent peu  peu toute la foule. Cela commena
prs de la statue de Saint Pierre, dans un groupe ardent: _Evviva il
papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Puis,
sur le passage du cortge, cela courut comme une flamme d'incendie,
embrasant les coeurs de proche en proche, finissant par jaillir des
milliers de bouches en une tonnante protestation contre le vol des tats
de l'glise. Toute la foi, tout l'amour des fidles, surexcits par le
royal spectacle d'une si belle crmonie, retournaient au rve, au
souhait exaspr du pape roi et pontife, matre des corps comme il tait
matre des mes, souverain absolu de la terre. L'unique vrit tait
l, l'unique bonheur, l'unique salut. Qu'on lui donnt tout, l'humanit
et le monde! _Evviva il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi!
Vive le pape roi!

Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre tant de fautes et
couler tant de sang, ce cri d'abandon et d'aveuglement dont le voeu
ralis aurait ramen les ges de souffrance! il rvolta Pierre, il le
dcida  quitter vivement la tribune o il se trouvait, comme pour
chapper  la contagion de l'idoltrie. Puis, pendant que le cortge
dfilait toujours, il longea un moment la nef latrale de gauche, dans
la bousculade, dans l'assourdissante clameur de la foule qui continuait;
et, dsesprant de gagner la rue, voulant viter la cohue de la sortie,
il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte, il se rfugia dans
le vestibule d'o montait l'escalier conduisant sur le dme. Un
sacristain, debout  cette porte, effar et ravi de la manifestation, le
regarda un instant, hsita  l'arrter; mais la vue de la soutane sans
doute, et plus encore l'motion profonde o il tait, le rendirent
tolrant. D'un geste, il laissa passer Pierre, qui tout de suite
s'engagea dans l'escalier, monta rapidement, pour fuir, aller plus haut,
plus haut encore, dans la paix et le silence.

Et, brusquement, le silence devint profond, les murs touffaient le cri,
dont ils semblaient ne garder que le frmissement. C'tait un escalier
commode et clair, aux larges marches paves, tournant dans une sorte de
tourelle. Quand il dboucha sur les toitures des nefs, il eut une joie 
retrouver le soleil clair, l'air pur et vif qui soufflait l, comme en
rase campagne. tonn, il parcourut des yeux cet immense dveloppement
de plomb, de zinc et de pierre, toute une cit arienne, vivant de son
existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait des dmes, des clochers,
des terrasses, jusqu' des maisons et  des jardins, les maisons gayes
de fleurs des quelques ouvriers qui vivent  demeure sur la basilique,
en continuels travaux d'entretien. Une petite population s'y agite,
travaille, aime, mange et dort. Mais il voulut s'approcher de la
balustrade, curieux d'examiner de prs les colossales statues du Sauveur
et des Aptres, dont la faade est surmonte, au-dessus de la place
Saint-Pierre, des gants de six mtres, sans cesse en rparation, dont
les bras, les jambes, les ttes,  demi mangs par le grand air, ne
tiennent plus qu' l'aide de ciment, de barres et de crampons; et, comme
il se penchait pour jeter un coup d'oeil sur l'entassement roux des
toits du Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'levait de la
place. En hte, il reprit son ascension, dans le pilier qui menait  la
coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis des couloirs trangls et
obliques, des rampes coupes de quelques marches, entre les deux parois
de la coupole double, l'intrieure et l'extrieure. Une premire fois,
curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la basilique,  plus
de soixante mtres du sol, sur une troite galerie qui faisait le tour
du dme, juste au-dessus de la frise, o se lisait l'inscription: _Tu es
Petrus et super hanc petram..._, en lettres de sept pieds de haut; et,
s'tant accoud pour regarder l'effroyable trou qui se creusait sous
lui, avec des chappes profondes sur les transepts et sur les nefs, il
reut violemment au visage le cri, le cri dlirant de la foule, dont le
grouillement norme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde
fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre galerie, cette
fois au-dessus des fentres,  la naissance des resplendissantes
mosaques, d'o la foule lui parut diminue, recule, perdue dans le
vertige de l'abme, au fond duquel les statues gantes, l'autel de la
Confession, le baldaquin triomphal du Bernin, n'taient plus que des
joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idoltrie et de guerre s'leva
de nouveau, le souffleta avec une rudesse d'ouragan, dont la course
accrot la force. Il dut monter plus haut, monter toujours, jusque sur
la galerie extrieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour cesser
d'entendre.

Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il y gota d'abord
un soulagement dlicieux! Au-dessus de lui, il n'y avait plus que la
boule de bronze dor, dans laquelle sont monts des empereurs et des
reines, ainsi que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs,
la boule creuse, o la voix retentit en fracas de tonnerre, o
retentissent tous les bruits de l'espace. Il tait sorti du ct de
l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux, dont les
massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient tels que des
buissons, au ras du sol; et il reconstitua sa promenade rcente, le
vaste parterre semblable  un tapis de Smyrne, de couleur fane, le
grand bois d'un vert profond et glauque de mare dormante, le potager et
la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines, la tour de
l'Observatoire, le Casino o le pape passait les chaudes journes d't,
ne faisaient que de petites taches blanches, au milieu de ces terrains
irrguliers, enclos bourgeoisement par le terrible mur de Lon IV, qui
gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna autour de la
lanterne, le long de l'troite galerie, et il se trouva brusquement
devant Rome, une immensit droule d'un coup, la mer lointaine 
l'ouest, les chanes ininterrompues des montagnes  l'est et au midi, la
Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille  un dsert uniforme et
verdtre, et la Ville, la Ville ternelle  ses pieds. Jamais il n'avait
eu une sensation si majestueuse de l'tendue. Rome tait l, ramasse
sous le regard,  vol d'oiseau, avec la nettet d'un plan gographique
en relief. Un tel pass, une telle histoire, tant de grandeur, et une
Rome si rapetisse par la distance, des maisons lilliputiennes et jolies
comme des jouets,  peine une tache de moisissure sur la vaste terre! Et
ce qui le passionnait, c'tait de comprendre clairement, en un coup
d'oeil, les divisions de la ville, la cit antique l-bas, au Capitole,
au Forum, au Palatin, la cit papale dans ce Borgo qu'il dominait, dans
Saint-Pierre et le Vatican, qui regardaient la cit moderne, le Quirinal
italien, par-dessus la cit du moyen ge, tasse au fond de l'angle
droit que formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une
remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture crayeuse que
faisaient les quartiers neufs au noyau central des vieux quartiers roux,
brls par le soleil, un vritable symbole du rajeunissement tent, le
vieux coeur aux rparations si lentes, tandis que les membres extrmes
se renouvelaient comme par miracle.

Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait pas la Rome si
claire, si pure, qu'il avait vue le matin de son arrive, sous la
douceur dlicieuse de l'astre  son lever. Ce n'tait plus la Rome
souriante et discrte, voile  demi d'une brume d'or, comme envole
dans un rve d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inonde de
clart crue, d'une duret immobile, d'un silence de mort. Les fonds
taient comme mangs par une flamme trop vive, noys d'une poussire de
feu o ils s'anantissaient. Et la ville entire se dcoupait violemment
sur ces lointains dcolors, en grandes masses de lumire et d'ombre,
aux brutales artes. On aurait dit quelque trs ancienne carrire de
pierres abandonne, claire d'aplomb, que les rares lots d'arbres
tachaient seuls de vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour
roussie du Capitole, les cyprs noirs du Palatin, les ruines du palais
de Septime-Svre, pareilles  des os blanchis,  une carcasse de
monstre fossile, apporte l par les dluges. En face, la ville moderne
trnait avec les longs btiments du Quirinal, remis  neuf, enduit d'un
badigeon dont la crudit jaune clatait, extraordinaire, parmi les cimes
vigoureuses du jardin; et, au del, sur les hauteurs du Viminal, 
droite,  gauche, les nouveaux quartiers taient d'une blancheur de
pltre, une ville de craie, raye par les mille petites raies d'encre
des fentres. Puis,  et l, au hasard, c'taient la mare stagnante du
Pincio, la villa Mdicis dressant son double campanile, le fort
Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de Sainte-Marie-Majeure
brlant comme un cierge, les trois glises de l'Aventin assoupies parmi
les branches, le palais Farnse avec ses tuiles vieil or, cuites par les
ts, les dmes du Ges, de Saint-Andr de la Valle, de Saint-Jean des
Florentins, et des dmes, et des dmes encore, tous en fusion,
incandescents dans la fournaise du ciel. Et Pierre, alors, sentit de
nouveau son coeur se serrer devant cette Rome violente, dure, si peu
semblable  la Rome de son rve, la Rome de rajeunissement et d'espoir,
qu'il avait cru trouver le premier matin, et qui s'vanouissait
maintenant, pour faire place  l'immuable cit de l'orgueil et de la
domination, s'obstinant sous le soleil jusque dans la mort.

Tout d'un coup, seul l-haut, Pierre comprit. Ce fut comme un trait de
flamme qui le frappa, dans l'espace libre, illimit, d'o il planait.
tait-ce la crmonie  laquelle il venait d'assister, le cri fanatique
de servage dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'tait-ce pas
plutt la vue de cette ville couche  ses pieds, comme la reine
embaume, qui rgne encore, parmi la poussire de son tombeau? Il
n'aurait pu le dire, les deux causes agissaient sans doute. Mais la
clart fut complte, il sentit que le catholicisme ne saurait tre sans
le pouvoir temporel, qu'il disparatrait fatalement, le jour o il ne
serait plus roi sur cette terre. D'abord, c'tait l'atavisme, les forces
de l'Histoire, la longue suite des hritiers des Csars, les papes, les
grands pontifes, dans les veines desquels n'avait cess de couler le
sang d'Auguste, exigeant l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le
Vatican, ils venaient des maisons impriales du Palatin, du palais de
Septime-Svre, et leur politique,  travers tant de sicles, n'avait
jamais poursuivi que le rve de la domination romaine, tous les peuples
vaincus, soumis, obissant  Rome. En dehors de cette royaut
universelle, de la possession totale des corps et des mes, le
catholicisme perdait sa raison d'tre, car l'glise ne peut reconnatre
l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement, l'empereur ou
le roi tant de simples dlgus temporaires, chargs d'administrer les
peuples, en attendant de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanit
avec la terre entire, sont  l'glise, qui les tient de Dieu. Si elle
n'en a pas aujourd'hui la relle possession, c'est qu'elle cde devant
la force, oblige d'accepter les faits accomplis, mais sous la rserve
formelle qu'il y a usurpation coupable, qu'on dtient injustement son
bien, et dans l'attente de la ralisation des promesses du Christ, qui,
au jour fix, lui rendra pour jamais la terre et les hommes, la
toute-puissance. Telle est la vritable cit future, la Rome catholique,
souveraine une seconde fois. Rome fait partie du rve, c'est  Rome
aussi que l'ternit a t prdite, c'est le sol mme de Rome qui a
donn au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu. Aussi
tait-ce pour cela que le destin de la papaut se trouvait li  celui
de Rome,  ce point qu'un pape hors de Rome ne serait plus un pape
catholique. Et Pierre, accoud  la mince rampe de fer, pench de si
haut au-dessus du gouffre, o la ville morne et dure achevait de
s'mietter sous l'ardent soleil, en resta pouvant, sentit tout d'un
coup passer dans ses os le grand frisson des tres et des choses.

Une vidence se faisait. Si Pie IX, si Lon XIII avaient rsolu de
s'emprisonner dans le Vatican, c'tait qu'une ncessit les clouait 
Rome. Un pape n'est pas le matre d'en sortir, d'tre ailleurs le chef
de l'glise. De mme, un pape, quelle que soit son intelligence du monde
moderne, ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir
temporel. Il y a l un hritage inalinable, dont il a la dfense; et
c'est en outre une question de vie qui s'impose, sans discussion
possible. Aussi Lon XIII a-t-il gard le titre de Matre du domaine
temporel de l'glise, d'autant plus que, comme cardinal, ainsi que tous
les membres du Sacr Collge, lors de leur lection, il avait, dans son
serment, jur de conserver intact ce domaine. Que l'Italie pendant un
sicle encore garde Rome capitale, et pendant un sicle les papes qui se
succderont, ne cesseront de protester violemment, en rclamant leur
royaume. Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait
srement base sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on pas
dit, lorsque des bruits de rconciliation couraient, que le pape rgnant
mettait, comme condition formelle, la possession au moins de la cit
Lonine, avec la neutralisation d'une route allant  la mer? Rien du
tout n'est point assez, on ne peut partir de rien pour arriver  tout
avoir. Tandis que la cit Lonine, ce coin de ville si troit, c'est
dj un peu de terre royale; et il n'y a plus qu' reconqurir le reste,
Rome, puis l'Italie, puis les nations voisines, puis le monde. Jamais
l'glise n'a dsespr, mme aux jours o, battue, dpouille, elle
semblait mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera aux promesses
du Christ, car elle croit  son avenir illimit, elle se dit
indestructible, ternelle. Qu'on lui accorde un caillou pour reposer sa
tte, et elle espre bien ravoir bientt le champ o se trouve ce
caillou, l'empire o se trouve ce champ. Si un pape ne peut mener  bien
le recouvrement de l'hritage, un autre pape s'y emploiera, dix, vingt
autres papes. Les sicles ne comptent plus. C'tait ce qui faisait qu'un
vieillard de quatre-vingt-quatre ans entreprenait des besognes
colossales qui demandaient plusieurs vies d'homme, dans la certitude que
des successeurs viendraient et que les besognes seraient quand mme
continues et termines.

Et Pierre se vit imbcile, avec son rve d'un pape purement spirituel,
en face de cette vieille cit de gloire et de domination, obstine dans
sa pourpre. Cela lui sembla si diffrent, si dplac, qu'il en prouva
une sorte de dsespoir honteux. Le nouveau pape vanglique que serait
un pape purement spirituel, rgnant sur les mes seules, ne pouvait
certainement pas tomber sous le sens d'un prlat romain. L'horreur de
cela, la rpugnance pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au
souvenir de cette cour papale, fige dans les rites, dans l'orgueil et
dans l'autorit. Ah! comme ils devaient tre pleins d'tonnement et de
mpris, devant cette singulire imagination du Nord, un pape sans terres
et sans sujets, sans maison militaire et sans honneurs royaux, pur
esprit, pure autorit morale, enferm au fond du temple, ne gouvernant
le monde que de son geste de bndiction, par la bont et l'amour! Ce
n'tait l qu'une invention gothique, embrume de brouillards, pour ce
clerg latin, prtres de la lumire et de la magnificence, pieux certes,
superstitieux mme, mais laissant Dieu bien abrit dans le tabernacle,
afin de gouverner en son nom, au mieux des intrts du ciel, rusant ds
lors en simples politiques, vivant d'expdients au milieu de la bataille
des apptits humains, marchant d'un pas discret de diplomates  la
victoire terrestre et dfinitive du Christ, qui devait trner un jour
sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle stupeur pour un
prlat franais, pour un monseigneur Bergerot, ce saint vque du
renoncement et de la charit, lorsqu'il tombait dans ce monde du
Vatican! quelle difficult de voir clair d'abord, de se mettre au point,
et quelle douleur ensuite  ne pouvoir s'entendre avec ces sans-patrie,
ces internationaux toujours penchs sur la carte des deux mondes,
enfoncs dans les combinaisons qui devaient leur assurer l'empire! Des
journes et des journes taient ncessaires, il fallait vivre  Rome,
et lui-mme ne venait de comprendre qu'aprs un mois de sjour, sous la
crise violente des pompes royales de Saint-Pierre, en face de l'antique
ville dormant au soleil son lourd sommeil, rvant son rve d'ternit.

Mais il avait abaiss son regard vers la place, en bas, devant la
basilique, et il aperut le flot de monde, les quarante mille fidles
qui sortaient, pareils  une irruption d'insectes, un fourmillement noir
sur le pav blanc. Alors, il lui sembla que le cri recommenait: _Evviva
il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Tout
 l'heure, pendant qu'il gravissait les escaliers sans fin, le colosse
de pierre lui avait paru frmir de ce cri frntique, pouss sous ses
votes. Et, maintenant, mont jusque dans la nue, il croyait le
retrouver l-haut,  travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de lui,
en vibrait encore, n'tait-ce pas comme sous une dernire pousse de
sve, le long de ses vieux murs, un renouveau du sang catholique qui
l'avait autrefois voulu si dmesur, tel que le roi des temples, et qui
tentait aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie,  l'heure
o la mort commenait pour ses nefs trop vastes et dsertes? La foule
sortait toujours, la place en tait pleine, et une affreuse tristesse
lui serra le coeur, car elle venait de balayer, avec son cri, le dernier
espoir. La veille encore, aprs la rception du plerinage, dans la
salle des Batifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant la
ncessit de l'argent qui cloue le pape  la terre, pour ne voir que le
vieillard dbile, tout me, resplendissant comme le symbole de
l'autorit morale. Mais c'en tait fait  prsent de sa foi en ce
pasteur de l'vangile, dgag des biens terrestres, roi du seul royaume
des cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas seul un dur
servage  Lon XIII, qui tait en outre le prisonnier de la tradition,
l'ternel roi de Rome, clou  ce sol, ne pouvant quitter la ville ni
renoncer au pouvoir temporel. Au bout taient fatalement la mort sur
place, le dme de Saint-Pierre s'croulant ainsi que s'tait croul le
temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme jonchant l'herbe de ses
ruines, pendant que le schisme clatait ailleurs, une foi nouvelle pour
les peuples nouveaux. Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit
son rve dtruit, son livre emport, dans le cri qui s'largissait,
comme s'il et vol aux quatre coins du monde catholique: _Evviva il
papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Et,
sous lui, il crut sentir dj le gant de marbre et d'or osciller, dans
l'branlement des vieilles socits pourries.

Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'motion encore de
rencontrer monsignor Nani sur les toitures des nefs, dans cette tendue
ensoleille, vaste  y loger une ville. Le prlat accompagnait les deux
dames franaises, la mre et la fille, si heureuses, si amuses,  qui
sans doute il avait aimablement offert de monter sur le dme. Mais, ds
qu'il reconnut le jeune prtre, il l'aborda.

--Eh bien! mon cher fils, tes-vous content? Avez-vous t impressionn,
difi?

De ses yeux d'enqute, il le fouillait jusqu' l'me, il constatait o
en tait l'exprience. Puis, satisfait, il se mit  rire doucement.

--Oui, oui, je vois... Allons, vous tes tout de mme un garon
raisonnable. Je commence  croire que votre malheureuse affaire, ici,
finira trs bien.




VIII


Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir, Pierre avait
pris l'habitude de passer des heures dans l'troit jardin abandonn, que
terminait autrefois une sorte de loggia  portique, d'o l'on descendait
au Tibre par un double escalier. Aujourd'hui, c'tait l un coin de
solitude dlicieuse, qui sentait bon les oranges mres, des orangers
centenaires dont les lignes symtriques indiquaient seules le dessin
primitif des alles, disparues sous les herbes folles. Et il y
retrouvait aussi l'odeur des buis amers, de grands buis pousss dans
l'ancien bassin central, que des boulis de terre avaient combl.

Par ces matines d'octobre, si lumineuses, d'un charme si tendre et si
pntrant, on y gotait une infinie douceur de vivre. Mais le prtre y
apportait sa rverie du Nord, le souci de la souffrance, son me de
continuelle fraternit apitoye, qui lui rendait plus douce la caresse
du clair soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir
contre la muraille de droite, sur un fragment de colonne renverse, 
l'ombre d'un laurier norme, dont l'ombre tait noire, d'une fracheur
balsamique. Et,  ct de lui, dans l'antique sarcophage verdi, o des
faunes lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui tombait
du masque tragique, scell au mur, mettait la continuelle musique de sa
note de cristal. Il lisait les journaux, ses lettres, toute une
correspondance du bon abb Rose, qui le tenait au courant de son oeuvre,
les misrables du Paris sombre, dj glac par les brouillards, noy
sous la boue. Ah! ces misres du pays froid, les mres et les petits qui
allaient bientt grelotter au fond des mansardes mal closes, les hommes
que les grandes geles jetteraient au chmage, toute cette agonie sous
la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud soleil, parfum d'un
got de fruit, dans ce pays de ciel bleu et d'heureuse paresse, o,
l'hiver mme, il faisait bon dormir dehors,  l'abri du vent, sur les
dalles tides!

Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le fragment de
colonne, qui servait de banc. Elle eut un lger cri de surprise, elle
resta un instant gne, car elle tenait justement  la main le livre du
prtre, cette _Rome nouvelle_, qu'elle avait lue une premire fois, sans
bien la comprendre. Et elle se hta ensuite de le retenir, voulut qu'il
prt place  ct d'elle, en lui avouant avec sa belle franchise, son
air de tranquille raison, qu'elle tait descendue l, pour tre seule et
s'appliquer  sa lecture, ainsi qu'une colire ignorante. Ils causrent
en amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle vitt de
parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins seuls la
rapprochaient de lui, comme si la souffrance lui et largi le coeur,
jusqu' la faire se proccuper de tous ceux qui souffraient en ce monde.
Jamais encore elle n'avait song  ces choses, dans son orgueil
patricien qui regardait la hirarchie ainsi qu'une loi divine, les
heureux en haut, les misrables en bas, sans aucun changement possible;
et, devant certaines pages du livre, quels tonnements elle gardait,
quelle peine elle prouvait  s'initier! Quoi? s'intresser au bas
peuple, croire qu'il avait la mme me, les mmes chagrins, vouloir
travailler  sa joie comme  celle d'un frre! Elle s'y efforait
pourtant, sans trop russir, avec une sourde crainte de commettre un
pch, car le mieux est de ne rien changer  l'ordre social tabli par
Dieu, consacr par l'glise. Certes, elle tait charitable, elle
donnait les petites aumnes accoutumes; mais elle ne donnait pas son
coeur, elle manquait totalement d'altruisme, de sympathie vritable, ne
et grandie dans l'atavisme d'une race diffrente, faite pour avoir, en
haut du ciel, des trnes au-dessus de la plbe des lus.

Et, d'autres matins, ils se retrouvrent  l'ombre du laurier, prs de
la fontaine chantante; et Pierre, inoccup, las d'attendre une solution
qui semblait reculer d'heure en heure, se passionna pour animer de sa
fraternit libratrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante
d'un jeune amour. Une ide continuait  l'enflammer, celle qu'il
catchisait l'Italie elle-mme, la reine de beaut assoupie encore dans
son ignorance, et qui retrouverait sa grandeur ancienne, si elle
s'veillait aux temps nouveaux, avec une me largie, pleine de piti
pour les choses et pour les tres. Il lui lut les lettres du bon abb
Rose, il la fit frmir de l'effroyable sanglot qui monte des grandes
villes. Puisqu'elle avait des yeux si profonds de tendresse, puisque
d'elle entire manait le bonheur d'aimer et d'tre aim, pourquoi donc
ne reconnaissait-elle pas avec lui que la loi d'amour tait l'unique
salut de l'humanit souffrante, tombe par la haine en danger de mort?
Elle le reconnaissait, elle voulait lui faire le plaisir de croire  la
dmocratie,  la refonte fraternelle de la socit, mais chez les autres
peuples, pas  Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, ds
qu'il voquait ce qu'il restait du Transtvre fraternisant avec ce
qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non! c'tait depuis trop
longtemps ainsi, il ne fallait rien changer  ces choses. Et, en somme,
l'lve ne faisait gure de progrs, elle n'tait rellement touche que
par la passion d'aimer qui brlait si intense chez ce prtre, et qu'il
avait chastement dtourne de la crature, pour la reporter sur la
cration entire. Pendant ces quelques matins d'octobre ensoleills, un
lien d'une exquise douceur se noua entre eux, ils s'aimrent rellement
d'un amour profond et pur, dans le grand amour qui les dvorait tous
les deux.

Puis, un jour, Benedetta, le coude appuy au sarcophage, parla de Dario,
dont elle avait vit de prononcer le nom jusque-l. Ah! le pauvre ami,
comme il s'tait montr discret et repentant, aprs son coup de brutale
dmence! D'abord, pour cacher sa gne, il s'en tait all passer trois
jours  Naples, o l'on disait que la Tonietta, l'aimable fille aux
bouquets de roses blanches, tombe follement amoureuse de lui, avait
couru le rejoindre. Et, depuis son retour au palais, il vitait de se
retrouver seul avec sa cousine, il ne la voyait gure que le lundi soir,
l'air soumis, implorant des yeux son pardon.

--Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontr dans l'escalier, je lui ai
donn la main, et il a compris que je n'tais plus fche, il a t bien
heureux... Que voulez-vous? On ne peut pas tre longtemps svre. Et
puis, j'ai peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette femme,
s'il s'amusait trop, pour s'tourdir. Il faut qu'il sache bien que je
l'aime toujours, que je l'attends toujours... Oh! il est  moi,  moi
seule! Il serait l, dans mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un
mot. Mais nos affaires vont si mal, si mal!

Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses yeux. Le procs
en annulation de mariage, en effet, semblait s'arrter, devant des
obstacles de toutes sortes, qui, chaque jour, renaissaient.

Et Pierre fut trs mu de ces larmes, si rares chez elle. Parfois,
elle-mme avouait, avec son calme sourire, qu'elle ne savait pas
pleurer. Mais son coeur se fondait, elle resta un instant comme
anantie, accoude au sarcophage moussu,  demi rong par l'eau, tandis
que le filet clair, tomb de la bouche bante du masque tragique,
continuait sa note perle de flte. L'ide brusque de la mort s'tait
dresse devant le prtre,  la voir, si jeune, si clatante de beaut,
dfaillir au bord de ce marbre, o les faunes qui s'y ruaient parmi des
femmes, en une bacchanale frntique, disaient la toute-puissance de
l'amour, dont les anciens se plaisaient  sculpter le symbole sur les
tombes, pour affirmer l'ternit de la vie. Et un petit souffle de vent
chaud passa dans la solitude ensoleille et silencieuse du jardin,
apportant l'odeur pntrante des orangers et des buis.

--Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il.

--Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante dj. Je ne suis
qu'une enfant... Mais c'est votre faute, avec votre livre. Je ne le
comprends bien que lorsque je souffre... Tout de mme, n'est-ce pas? je
fais des progrs. Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient
donc mes frres, et qu'elles soient mes soeurs, toutes celles qui ont
des peines comme moi!

D'ordinaire, Benedetta remontait la premire  son appartement, et
Pierre s'attardait parfois, restait seul sous le laurier, dans le lger
parfum de femme qu'elle laissait. Il rvait confusment  des choses
douces et tristes. Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres
tres que brlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui, le silence
s'tait largi encore, tout le vieux palais dormait son lourd sommeil de
ruine, avec sa cour voisine, seme d'herbe, entoure de son portique
mort, o moisissaient des marbres de fouille, un Apollon sans bras et le
torse tronqu d'une Vnus; et, de loin en loin, ce silence de tombe
n'tait troubl que par le grondement brusque d'un carrosse de prlat,
en visite chez le cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans
la cour dserte,  grand bruit de roues.

Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de donna Serafina, il
n'y avait plus que les jeunes gens. Monsignor Nani n'avait fait que
paratre, le cardinal Sarno venait de partir. Et, prs de la chemine, 
sa place habituelle, donna Serafina elle-mme se tenait comme  l'cart,
les yeux fixs sur la place inoccupe de l'avocat Morano, qui
s'enttait  ne point reparatre. Devant le canap, o Benedetta et
Celia se trouvaient assises, Dario, l'abb Pierre et Narcisse Habert
taient debout, causant et riant. Depuis quelques minutes, Narcisse
s'amusait  plaisanter le jeune prince, qu'il prtendait avoir rencontr
en compagnie d'une trs belle fille.

--Mais, mon cher, ne vous dfendez pas, car elle est vraiment superbe...
Elle marchait  ct de vous, et vous vous tes engags dans une ruelle
dserte, le Borgo Angelico je crois, o je ne vous ai pas suivis, par
discrtion.

Dario souriait, l'air trs  l'aise, en homme heureux, incapable de
renier son got passionn de la beaut.

--Sans doute, sans doute, c'tait bien moi, je ne nie pas... Seulement,
l'affaire n'est pas celle que vous pensez.

Et, se retournant vers Benedetta, qui s'gayait, elle aussi, sans aucune
ombre d'inquitude jalouse, comme ravie au contraire du plaisir des yeux
qu'il avait pu prendre un instant:

--Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai trouve en larmes,
il y a prs de six semaines... Oui, cette ouvrire en perles qui
sanglotait  cause du chmage, et qui s'est mise, toute rouge,  galoper
devant moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai voulu lui
donner une pice blanche... Pierina, tu te rappelles bien?

--Pierina, parfaitement!

--Alors, imaginez-vous, je l'ai dj, depuis ce jour, rencontre quatre
ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est vrai, elle est si
extraordinairement belle, que je m'arrte et que je cause... L'autre
jour, je l'ai conduite ainsi jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas
encore trouv d'ouvrage, elle s'est remise  pleurer; et, ma foi, pour
la consoler un peu, je l'ai embrasse... Ah! elle en est reste saisie,
et heureuse, si heureuse!

Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la premire, se
calma. Elle dit d'une voix trs grave:

--Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas tre mchant.

Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de nouveau
Benedetta, avec un hochement gai de la tte, pour dire que, s'il tait
aim, lui n'aimait pas. Une perlire, une fille du bas peuple, ah! non!
Elle pouvait tre une Vnus, elle n'tait pas une matresse possible. Et
il s'amusa beaucoup lui-mme de l'aventure romanesque, que Narcisse
arrangeait, en un sonnet  la mode ancienne: la belle perlire tombant
amoureuse folle du jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui
lui a donn un cu, touch de son infortune; la belle perlire, ds
lors, le coeur boulevers de le trouver aussi charitable que beau, ne
rvant plus que de lui, le suivant partout, attache  ses pas par un
lien de flamme; et la belle perlire, enfin, qui a refus l'cu,
demandant de ses yeux soumis et tendres, obtenant l'aumne que le jeune
prince daigne un soir lui faire de son coeur. Benedetta se plut beaucoup
 ce jeu. Mais Celia, avec sa face anglique, son air de petite fille
qui aurait d tout ignorer, restait trs srieuse, rptait tristement:

--Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire souffrir.

Alors, la contessina finit par s'apitoyer  son tour.

--Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens!

--Oh! s'cria le prince, une misre  ne pas croire! Le jour o elle m'a
men l-bas, aux Prs du Chteau, j'en suis rest suffoqu. C'est une
horreur, une horreur tonnante!

--Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le projet d'aller
les visiter, ces malheureux, et c'est fort mal d'avoir tard
jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur l'abb Froment, vous tiez trs
dsireux, pour vos tudes, de nous accompagner et de voir ainsi de prs
la classe pauvre  Rome.

Elle avait lev les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis un instant.
Il fut trs attendri que cette pense de charit lui revnt; car il
sentit, au lger tremblement de sa voix, qu'elle voulait se montrer
ainsi une lve docile, faisant des progrs dans l'amour des humbles et
des misrables. Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat
l'avait repris.

--Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'aprs y avoir vu le peuple qui
souffre, sans travail et sans pain. La maladie est l, pour toutes les
nations, et le salut ne peut venir que par la gurison de la misre.
Quand les racines de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt.

--Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous tout de suite,
vous viendrez avec nous aux Prs du Chteau... Dario nous conduira.

Celui-ci, qui avait cout le prtre d'un air stupfait, sans bien
comprendre l'image de l'arbre et de ses racines, se rcria, plein de
dtresse.

--Non, non! cousine, promne l-bas monsieur l'abb, si cela t'amuse...
Moi, j'y suis all, et je n'y retourne pas. Ma parole! en rentrant, j'ai
failli me mettre au lit, la cervelle et l'estomac  l'envers... Non,
non! c'est trop triste, ce n'est pas possible, des abominations
pareilles!

A ce moment, une voix mcontente s'leva du coin de la chemine. Donna
Serafina sortait de son long silence.

--Il a raison, Dario! Envoie ton aumne, ma chre, et j'y joindrai
volontiers la mienne... Seulement, il y a d'autres endroits plus utiles
 voir, o tu peux conduire monsieur l'abb... Tu vas, en vrit, lui
faire emporter l un beau souvenir de notre ville!

L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise humeur. A quoi bon
montrer ses plaies aux trangers qui viennent, amens peut-tre par des
curiosits hostiles? Il fallait tre toujours en beaut, ne montrer Rome
que dans l'apparat de sa gloire.

Mais Narcisse s'tait empar de Pierre.

--Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander cette
promenade... Il faut absolument que vous visitiez le nouveau quartier
qu'on a bti aux Prs du Chteau. Il est typique, il rsume tous les
autres; et vous n'aurez pas perdu votre temps, je vous en rponds, car
rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome actuelle. C'est
extraordinaire, extraordinaire!

Puis, s'adressant  Benedetta:

--Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?... Vous nous trouveriez
l-bas, l'abb et moi, parce que je tiens  le mettre d'abord au
courant, pour qu'il comprenne... A dix heures, voulez-vous?

Avant de rpondre, la contessina, qui s'tait tourne vers sa tante, lui
tint tte, respectueusement.

--Allez, ma tante, monsieur l'abb a d rencontrer assez de mendiants
dans nos rues, il peut tout voir. Et, d'ailleurs, d'aprs ce qu'il
raconte dans son livre, il n'en verra pas plus  Rome qu'il n'en a vu 
Paris. Partout, comme il le dit quelque part, la faim est la mme.

Puis, elle s'attaqua  Dario, trs douce, l'air raisonnable.

--Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros plaisir, en me
conduisant l-bas. Sans toi, nous aurions trop l'air de tomber du
ciel... Nous prendrons la voiture, nous irons rejoindre ces messieurs,
et a nous fera une trs jolie promenade... Il y a si longtemps que nous
ne sommes sortis ensemble!

Certainement, c'tait l ce qui la ravissait, d'avoir ce prtexte pour
l'emmener, pour se rconcilier tout  fait avec lui. Il sentit cela, il
ne put se drober, et il affecta de plaisanter.

--Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars tout le restant
de la semaine. Une partie de plaisir comme a, vois-tu, c'est  gter
pour huit jours le bonheur de vivre!

Il frmissait de rvolte  l'avance, les rires recommencrent; et,
malgr la muette dsapprobation de donna Serafina, le rendez-vous fut
dfinitivement fix au lendemain, dix heures. En partant, Celia regretta
vivement de ne pouvoir en tre. Mais elle, avec sa candeur ferme de lis
en bouton, ne s'intressait qu' la Pierina. Aussi, dans l'antichambre,
se pencha-t-elle  l'oreille de son amie.

--Cette beaut, regarde-la bien, ma chre, pour me dire si elle est
belle, trs belle, plus belle que toutes.

Le lendemain,  neuf heures, lorsque Pierre retrouva Narcisse prs du
Chteau Saint-Ange, il s'tonna de le voir retomb dans son enthousiasme
d'art, langoureux et pm. D'abord, il ne fut plus du tout question des
quartiers nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financire qu'ils
avaient provoque. Le jeune homme raconta qu'il s'tait lev avec le
soleil, pour aller passer une heure devant la Sainte Thrse du Bernin.
Quand il ne l'avait pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le
coeur gros de larmes, comme de la privation d'une matresse trs aime.
Et il avait des heures pour l'aimer ainsi, diffremment,  cause de
l'clairage: le matin, de tout un lan mystique de son me, sous la
lumire d'aube qui l'habillait de blancheur; l'aprs-midi, de toute la
passion rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques du soleil
couchant, dont la flamme semblait ruisseler en elle.

--Ah! mon ami, dclara-t-il de son air las, les yeux noys de mauve, ah!
mon ami, vous n'avez pas ide de son troublant et dlicieux rveil, ce
matin... Une vierge ignorante et pure, et qui, brise de volupt, ouvre
languissamment les yeux, encore pme d'avoir t possde par Jsus...
Ah! c'est  mourir!

Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de sa voix nette de
garon pratique, trs d'aplomb dans la vie:

--Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement aux Prs du
Chteau, dont vous apercevez les constructions l-bas, en face de nous;
et, pendant que nous marcherons, je vous raconterai ce que je sais, oh!
l'histoire la plus extravagante, un de ces coups de folie de la
spculation qui sont beaux comme l'oeuvre monstrueuse et belle de
quelque gnie dtraqu... J'ai t mis au courant par des parents  moi,
qui ont jou ici, et qui, ma foi! ont gagn des sommes considrables.

Alors, avec une clart et une prcision d'homme de finances, employant
les termes techniques d'un air d'aisance parfaite, il conta
l'extraordinaire aventure. Au lendemain de la conqute de Rome, lorsque
l'Italie entire dlirait d'enthousiasme,  l'ide de possder enfin la
capitale tant dsire, l'antique et glorieuse ville, l'ternelle qui
avait la promesse de l'empire du monde, ce fut d'abord une explosion
bien lgitime de la joie et de l'espoir d'un peuple jeune, constitu de
la veille, ayant hte d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre
possession de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne d'un
grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir, de la nettoyer
des ordures qui la dshonoraient. On ne peut plus s'imaginer dans quelle
salet immonde baignait la ville des papes, la Roma sporca regrette des
artistes: pas mme de latrines, la voie publique servant  tous les
besoins, les ruines augustes transformes en dpotoirs, les abords des
vieux palais princiers souills d'excrments, un lit d'pluchures, de
dtritus, de matires en dcomposition montant de partout, changeant les
rues en gouts empoisonns, d'o soufflaient de continuelles pidmies.
La ncessit de vastes travaux d'dilit s'imposait, c'tait une
vritable mesure de salut, le rajeunissement, la vie assure et plus
large, de mme qu'il tait juste de songer  btir de nouvelles maisons
pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de toutes parts. Le
fait s'tait pass  Berlin, aprs la constitution de l'empire
d'Allemagne, la ville avait vu sa population s'accrotre en coup de
foudre, par centaines de mille mes. Rome, certainement, allait elle
aussi doubler, tripler, quintupler, attirant  elle les forces vives des
provinces, devenant le centre de l'existence nationale. Et l'orgueil
s'en mla, il fallait montrer au gouvernement dchu du Vatican ce dont
l'Italie tait capable, de quelle splendeur rayonnerait la nouvelle
Rome, la troisime Rome, qui dpasserait les deux autres, l'impriale et
la papale, par la magnificence de ses voies et le flot dbordant de ses
foules.

Les premires annes, cependant, le mouvement des constructions garda
quelque prudence. On fut assez sage pour ne btir qu'au fur et  mesure
des besoins. D'un bond, la population avait doubl, tait monte de deux
cent mille  quatre cent mille habitants: tout le petit monde des
employs, des fonctionnaires, venus avec les administrations publiques,
toute la cohue qui vit de l'tat ou espre en vivre, sans compter les
oisifs, les jouisseurs, qu'une cour trane aprs elle. Ce fut l une
premire cause de griserie, personne ne douta que cette marche
ascensionnelle ne continut, ne se prcipitt mme. Ds lors, la cit de
la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre faire face aux
besoins du lendemain, en largissant Rome hors de Rome, dans tous les
antiques faubourgs dserts. On parlait aussi du Paris du second empire,
si agrandi, chang en une ville de lumire et de sant. Mais, aux bords
du Tibre, le malheur fut,  la premire heure, qu'il n'y eut pas un plan
gnral, pas plus qu'un homme de regard clair, matre souverain de la
situation, s'appuyant sur des Socits financires puissantes. Et ce que
l'orgueil avait commenc, cette ambition de surpasser en clat la Rome
des Csars et des Papes, cette volont de refaire de la Cit ternelle,
prdestine, le centre et la reine de la terre, la spculation l'acheva,
un de ces extraordinaires souffles de l'agio, une de ces temptes qui
naissent, font rage, dtruisent et emportent tout, sans que rien les
annonce ni les arrte. Brusquement, le bruit courut que des terrains,
achets cinq francs le mtre, se revendaient cent francs; et la fivre
s'alluma, la fivre de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de
spculateurs, venu de la haute Italie, s'tait abattu sur Rome, la plus
noble et la plus facile des proies. Pour ces montagnards, pauvres,
affams, la cure des apptits commena, dans ce Midi voluptueux, o la
vie est si douce; de sorte que les dlices du climat, elles-mmes
corruptrices, activrent la dcomposition morale. Puis, il n'y avait
vraiment qu' se baisser, les cus d'abord se ramassrent  la pelle,
parmi les dcombres des premiers quartiers qu'on ventra. Les gens
adroits, qui, flairant le trac des voies nouvelles, s'taient rendus
acqureurs des immeubles menacs d'expropriation, dcuplrent leurs
fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit, empoisonna la
ville entire, de proche en proche; les habitants  leur tour furent
emports, toutes les classes entrrent en folie, les princes, les
bourgeois, les petits propritaires, jusqu'aux boutiquiers, les
boulangers, les piciers, les cordonniers;  ce point qu'on cita plus
tard un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq millions.
Et ce n'tait plus que le jeu exaspr, un jeu formidable dont la fivre
avait remplac le petit train rglement du loto papal, un jeu  coups
de millions o les terrains et les btisses devenaient fictifs, de
simples prtextes  des oprations de Bourse. Le vieil orgueil atavique
qui avait rv de transformer Rome en capitale du monde, s'exalta ainsi
jusqu' la dmence, sous cette fivre chaude de la spculation, achetant
des terrains, btissant des maisons pour les revendre, sans mesure, sans
arrt, de mme qu'on lance des actions, tant que les presses veulent
bien en imprimer.

Certainement, jamais ville en volution n'a donn pareil spectacle.
Aujourd'hui, lorsqu'on tche de comprendre, on reste confondu. Le
chiffre de la population avait dpass quatre cent mille, et il semblait
rester stationnaire; mais cela n'empchait pas la vgtation des
quartiers neufs de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple
futur btissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle aberration en
arrivait-on  ne pas attendre les habitants,  prparer ainsi des
milliers de logements aux familles de demain, qui viendraient peut-tre?
La seule excuse tait de s'tre dit, d'avoir pos  l'avance, comme une
vrit indiscutable, que la troisime Rome, la capitale triomphante de
l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million d'mes. Elles n'taient
pas venues, mais elles allaient venir srement: aucun patriote n'en
pouvait douter, sans crime de lse-patrie. Et on btissait, on
btissait, on btissait sans relche, pour les cinq cent mille citoyens
en route. On ne s'inquitait mme plus du jour de leur arrive, il
suffisait que l'on comptt sur eux. Encore, dans Rome, les Socits qui
s'taient formes pour la construction des grandes voies, au travers des
vieux quartiers malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles,
ralisaient de gros bnfices. Seulement,  mesure que la folie
croissait, pour satisfaire  la fringale du lucre, d'autres Socits se
crrent, dans le but d'lever, hors de Rome, des quartiers encore, des
quartiers toujours, de vritables petites villes, dont on n'avait nul
besoin. A la porte Saint-Jean,  la porte Saint-Laurent, des faubourgs
poussrent comme par miracle. Sur les immenses terrains de la villa
Ludovisi, de la porte Salaria  la porte Pia, jusqu' Sainte-Agns, une
bauche de ville fut commence. Enfin, aux Prs du Chteau, ce fut toute
une cit qu'on voulut d'un coup faire natre du sol, avec son glise,
son cole, son march. Et il ne s'agissait pas de petites maisons
ouvrires, de logements modestes pour le menu peuple et les employs, il
s'agissait de btisses colossales, de vrais palais  trois et quatre
tages, dveloppant des faades uniformes et dmesures, qui faisaient
de ces nouveaux quartiers excentriques des quartiers babyloniens, que
des capitales de vie intense et d'industrie, comme Paris ou Londres,
pourraient seules peupler. Ce sont l les monstrueux produits de
l'orgueil et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leon amre,
lorsque Rome, aujourd'hui ruine, se voit dshonore en outre, par cette
laide ceinture de grandes carcasses crayeuses et vides, inacheves pour
la plupart, dont les dcombres dj sment les rues pleines d'herbe!

L'effondrement fatal, le dsastre fut effroyable. Narcisse en donnait
les raisons, en suivait les diverses phases, si nettement, que Pierre
comprit. De nombreuses Socits financires avaient naturellement pouss
dans ce terreau de la spculation, l'Immobilire, la Societ edilizia,
la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque toutes faisaient
construire, btissaient des maisons normes, des rues entires, pour les
revendre. Mais elles jouaient galement sur les terrains, les cdaient 
de gros bnfices aux petits spculateurs qui s'improvisaient de toutes
parts, rvant des bnfices  leur tour, dans la hausse continue et
factice que dterminait la fivre croissante de l'agio. Le pis tait que
ces bourgeois, ces boutiquiers sans exprience, sans argent,
s'affolaient jusqu' faire construire eux aussi, en empruntant aux
banques, en se retournant vers les Socits qui leur avaient vendu les
terrains, pour obtenir d'elles l'argent ncessaire  l'achvement des
constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout perdre, les Socits se
trouvaient un jour forces de reprendre les terrains et les
constructions, mme inacheves, ce qui amenait entre leurs mains un
engorgement formidable, dont elles devaient prir. Si le million
d'habitants tait venu occuper les logements qu'on lui prparait, dans
un rve d'espoir si extraordinaire, les gains auraient pu tre
incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait, devenait une des plus
florissantes capitales du monde. Seulement, ces habitants s'enttaient 
ne pas venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. Et,
alors, la crise clata en coup de foudre, avec une violence sans
pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons bties par les
Socits taient des morceaux trop gros, d'un achat difficile, devant
lesquels reculait la foule des rentiers moyens, dsireux de placer leur
argent dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs avaient
vu trop grand, une srie de palais magnifiques, destins  craser ceux
des autres ges, et qui allaient rester mornes et dserts, comme un des
tmoignages les plus inous de l'orgueil impuissant. Il ne se rencontra
donc pas de capitaux particuliers qui osassent ou qui pussent se
substituer  ceux des Socits. Ensuite, ailleurs,  Paris,  Berlin,
les quartiers neufs, les embellissements se sont faits avec des capitaux
nationaux, avec l'argent de l'pargne. Au contraire,  Rome, tout s'est
bti avec du crdit, des lettres de change  trois mois, et surtout avec
de l'argent tranger. On estime  prs d'un milliard l'norme somme
engloutie, dont les quatre cinquimes taient de l'argent franais. Cela
se faisait simplement de banquiers  banquiers, les banquiers franais
prtant  trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers italiens, qui
de leur ct prtaient aux spculateurs, aux constructeurs de Rome, 
six, sept et mme huit pour cent. Aussi s'imagine-t-on le dsastre,
lorsque la France, que fchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne,
retira ses huit cents millions en moins de deux ans. Un immense reflux
se produisit, vidant les banques italiennes; et les Socits foncires,
toutes celles qui spculaient sur les terrains et les constructions,
forces de rembourser  leur tour, durent s'adresser aux Socits
d'mission, celles qui avaient la facult d'mettre du papier. En mme
temps, elles intimidrent l'tat, elles le menacrent d'arrter les
travaux et de mettre sur le pav de Rome quarante mille ouvriers sans
ouvrage, s'il n'obligeait pas les Socits d'mission  leur prter les
cinq ou six millions de papier dont elles avaient besoin, ce que l'tat
finit par faire, pouvant  l'ide d'une faillite gnrale.
Naturellement, aux chances, les cinq ou six millions ne purent tre
rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se louaient, de sorte
que l'croulement commena, se prcipita, des dcombres sur des
dcombres: les petits spculateurs tombrent sur les constructeurs,
ceux-ci sur les Socits foncires, celles-ci sur les Socits
d'mission, qui tombrent sur le crdit public, ruinant la nation. Voil
comment une crise simplement dilitaire devint un effroyable dsastre
financier, un danger d'effondrement national, tout un milliard
inutilement englouti, Rome enlaidie, encombre de jeunes ruines
honteuses, les logements bants et vides, pour les cinq ou six cent
mille habitants rvs, qu'on attend toujours.

D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'tat lui-mme voyait
colossal. Il s'agissait de crer de toutes pices une Italie
triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d'unit
et de grandeur, que d'autres nations ont mis des sicles  faire
solidement. Aussi tait-ce une activit fbrile, des dpenses
prodigieuses, des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des
travaux publics dmesurs dans toutes les villes. On improvisait, on
organisait la grande nation, sans compter. Depuis l'alliance avec
l'Allemagne, le budget de la guerre et de la marine dvorait les
millions inutilement. Et on ne faisait face aux besoins, sans cesse
grandissants, qu' coups d'missions, les emprunts se succdaient
d'anne en anne. Rien qu' Rome, la construction du Ministre de la
Guerre cotait dix millions, celle du Ministre des Finances quinze, et
l'on dpensait cent millions pour les quais, qui ne sont pas finis, et
l'on engloutissait plus de deux cent cinquante millions dans les travaux
de dfense, autour de la ville. C'tait encore et toujours la flambe
d'orgueil fatal, la sve de cette terre qui ne peut s'panouir qu'en
projets trop vastes, la volont d'blouir le monde et de le conqurir,
ds qu'on a pos le pied au Capitole, mme dans la poussire accumule
de tous les pouvoirs humains, qui s'y sont crouls les uns sur les
autres.

--Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais dans les
histoires qui circulent, qu'on se raconte  l'oreille, si je vous citais
certains faits, vous seriez stupfait, pouvant, du degr de dmence o
cette ville entire, si raisonnable au fond, si indolente et si goste,
a pu monter, sous la terrible fivre contagieuse de la passion du jeu.
Le petit monde, les ignorants et les sots, ne s'y sont pas ruins seuls,
car les grandes familles, presque toute la noblesse romaine y a laiss
crouler les antiques fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries
de chefs-d'oeuvre, qu'elle devait  la munificence des papes. Ces
colossales richesses, qu'il avait fallu des sicles de npotisme pour
entasser entre les mains de quelques-uns, ont fondu comme de la cire, en
dix ans  peine, au feu niveleur de l'agio moderne.

Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait  un prtre, il conta
une de ces histoires quivoques:

--Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le dernier du nom, qui
en est rduit  vivre des miettes de son oncle le cardinal, lequel n'a
plus gure que l'argent de sa charge, eh bien! il roulerait srement
carrosse, sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On
doit vous avoir dj mis au courant: les vastes terrains de cette villa
cds pour dix millions  une compagnie financire; puis, le prince
Onofrio, le pre de Dario, mordu par le besoin de spculer, rachetant
fort cher ses propres terrains, jouant dessus, faisant btir; puis, la
catastrophe finale emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il
possdait lui-mme, les dbris de la fortune anciennement colossale des
Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce sont les
causes caches, le rle que le comte Prada, justement l'poux spar de
cette dlicieuse contessina que nous attendons, a jou l dedans. Il
tait l'amant de la princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui
avait apport la villa au prince, oh! une crature admirable, beaucoup
plus jeune que son mari; et l'on assure que Prada tenait le mari par la
femme,  ce point que celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux
prince hsitait  donner une signature,  s'engager davantage dans une
aventure dont il avait flair d'abord le danger. Prada y a gagn les
millions qu'il mange aujourd'hui d'une faon fort intelligente. Et quant
 la belle Flavia, devenue mre, vous savez qu'aprs avoir tir une
petite fortune du dsastre, elle a renonc galamment  son titre de
princesse Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second mari
beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle a fait un marquis
Montefiori, lequel l'entretient en joie et en beaut opulente, malgr
ses cinquante ans passs... Dans tout cela, il n'y a de victime que
notre bon ami Dario, totalement ruin, rsolu  pouser sa cousine, pas
plus riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable
de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela, il aurait dj
accept quelque Amricaine, une hritire  millions, ainsi que tant
d'autres princes;  moins que le cardinal et donna Serafina ne s'y
fussent opposs, car ces deux-l sont aussi des hros dans leur genre,
des Romains d'orgueil et d'enttement, qui entendent garder leur sang
pur de toute alliance trangre... Enfin, esprons que le bon Dario et
cette Benedetta exquise seront heureux ensemble.

Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en silence, il
continua plus bas:

--Moi, j'ai un parent qui a ramass prs de trois millions dans
l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je regrette de n'tre arriv
ici qu'aprs ces temps hroques de l'agio! comme cela devait tre
amusant, et quels coups  faire, pour un joueur de sang-froid!

Mais, brusquement, en levant la tte, il aperut devant lui le quartier
neuf des Prs du Chteau; et sa physionomie changea, il redevint l'me
artiste, indigne des abominations modernes dont on avait souill la
Rome papale. Ses yeux plirent, sa bouche exprima l'amer ddain du
rveur bless dans sa passion des sicles disparus.

--Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Lon X, ville de
l'ternelle puissance et de l'ternelle beaut!

Pierre, en effet, restait lui-mme saisi. A cette place, autrefois,
s'tendaient en terrain plat les prairies du Chteau Saint-Ange, coupes
de peupliers, tout le long du Tibre, jusqu'aux premires pentes du mont
Mario, vastes herbages, aims des artistes, pour le premier plan de
riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dme lointain de
Saint-Pierre. Et c'tait, maintenant, au milieu de cette plaine
bouleverse, lpreuse et blanchtre, une ville entire, une ville de
maisons massives, colossales, des cubes de pierres rguliers, tous
pareils, avec des rues larges, se coupant  angle droit, un immense
damier aux cases symtriques. D'un bout  l'autre, les mmes faades se
reproduisaient, on aurait dit des sries de couvents, de casernes,
d'hpitaux, dont les lignes identiques se continuaient sans fin. Et
l'tonnement, l'impression extraordinaire et pnible, venait surtout de
la catastrophe, inexplicable d'abord, qui avait immobilis cette ville
en pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, un magicien
de dsastre avait, d'un coup de baguette, arrt les travaux, vid les
chantiers turbulents, laiss les btisses telles qu'elles taient, 
cette minute prcise, dans un morne abandon. Tous les tats successifs
se retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds creuss
pour les fondations, rests bants et que des herbes folles avaient
envahis, jusqu'aux maisons entirement debout, acheves et habites. Il
y avait des maisons dont les murs sortaient  peine du sol; il y en
avait d'autres qui atteignaient le deuxime, le troisime tage, avec
leurs planchers de solives de fer  jour, leurs fentres ouvertes sur le
ciel; il y en avait d'autres, montes compltement, couvertes de leur
toit, telles que des carcasses livres aux batailles des vents, toutes
semblables  des cages vides. Puis, c'taient des maisons termines,
mais dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extrieurs; et
d'autres qui taient demeures sans boiseries, ni aux portes ni aux
fentres; et d'autres qui avaient bien leurs portes et leurs persiennes,
mais cloues, telles que des couvercles de cercueil, les appartements
morts, sans une me; et d'autres enfin habites, quelques-unes en
partie, trs peu totalement, vivantes de la plus inattendue des
populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse de ces choses,
la ville de la Belle au Bois dormant, frappe d'un sommeil mortel avant
mme d'avoir vcu, s'anantissant au lourd soleil, dans l'attente d'un
rveil qui paraissait ne devoir jamais venir.

A la suite de son compagnon, Pierre s'tait engag dans les larges rues
dsertes, d'une immobilit et d'un silence de cimetire. Pas une
voiture, pas un piton n'y passait. Certaines n'avaient pas mme de
trottoir, l'herbe envahissait la chausse, non pave encore, telle qu'un
champ qui retournait  l'tat de nature; et, pourtant, des becs de gaz
provisoires restaient l depuis des annes, de simples tuyaux de plomb
lis  des perches. Aux deux cts, les propritaires avaient clos
hermtiquement les baies des rez-de-chausse et des tages,  l'aide de
grosses planches, pour viter d'avoir  payer l'impt des portes et
fentres. D'autres maisons, commences  peine, taient barres de
palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent le repaire de
tous les bandits du pays. Mais, surtout, la dsolation tait les jeunes
ruines, de hautes btisses superbes, pas finies, pas crpies mme,
n'ayant pu vivre encore de leur existence de gants de pierre, et qui se
lzardaient dj de toutes parts, et qu'il avait fallu tayer avec des
complications de charpentes, pour qu'elles ne tombassent pas en poudre
sur le sol. Le coeur se serrait, comme dans une cit d'o un flau
aurait balay les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont
ces carcasses bantes semblaient garder les traces. Puis,  l'ide que
c'tait l une naissance avorte, et non une mort, que la destruction
allait faire son oeuvre, avant que les habitants rvs, attendus en
vain, eussent apport la vie  ces maisons mort-nes, la mlancolie
s'aggravait, on tait dbord d'une infinie dsesprance humaine. Et il
y avait encore l'ironie affreuse,  chaque angle, de magnifiques plaques
de marbre portant les noms des rues, des noms illustres emprunts 
l'Histoire, les Gracques, les Scipion, Pline, Pompe, Jules Csar, qui
clataient l, sur ces murs inachevs et croulants, comme une drision,
comme un soufflet du pass donn  l'impuissance d'aujourd'hui.

Alors, Pierre fut une fois de plus frapp de cette vrit que quiconque
possde Rome est dvor de la folie du marbre, du besoin vaniteux de
btir et de laisser aux peuples futurs son monument de gloire. Aprs les
Csars entassant leurs palais au Palatin, aprs les papes rebtissant la
Rome du moyen ge et la timbrant de leurs armes, voil que le
gouvernement italien n'avait pu devenir le matre de la ville, sans
vouloir tout de suite la reconstruire, plus resplendissante et plus
norme qu'elle n'avait jamais t. C'tait la suggestion mme du sol,
c'tait le sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crne des derniers
venus, les jetait  la dmence de faire de la troisime Rome la nouvelle
reine de la terre. Et de l les projets gigantesques, les quais
cyclopens, les simples Ministres luttant avec le Colise; et de l ces
quartiers neufs aux maisons gantes, pousses tout autour de l'antique
cit comme autant de petites villes. Il se souvenait de cette ceinture
crayeuse, entourant les vieilles toitures rousses, qu'il avait vue du
dme de Saint-Pierre, pareille de loin  des carrires abandonnes; car
ce n'tait pas aux Prs du Chteau seulement, c'tait aussi  la porte
Saint-Jean,  la porte Saint-Laurent,  la villa Ludovisi, sur les
hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des quartiers inachevs et
vides croulaient dj, dans l'herbe des rues dsertes. Cette fois, aprs
deux mille ans de fertilit prodigieuse, il semblait que le sol ft
enfin puis, que la pierre des monuments refust d'y pousser encore. De
mme que, dans de trs vieux jardins fruitiers, les pruniers et les
cerisiers qu'on replante s'tiolent et meurent, les murs neufs sans
doute ne trouvaient plus  boire la vie dans cette poussire de Rome,
appauvrie par la vgtation sculaire d'un si grand nombre de temples,
de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'glises. Et les
maisons modernes qu'on avait tent d'y faire fructifier de nouveau, les
maisons inutiles et trop vastes, toutes gonfles de l'ambition
hrditaire, n'avaient pu arriver  maturit, dressant des moitis de
faade que trouaient les fentres bantes, sans force pour monter
jusqu' la toiture, restes l infcondes, telles que les broussailles
sches d'un terrain qui a trop produit. L'affreuse tristesse venait
d'une grandeur passe si cratrice aboutissant  un pareil aveu
d'actuelle impuissance, Rome qui avait couvert le monde de ses monuments
indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines.

--On les finira bien un jour! s'cria Pierre.

Narcisse le regarda tonn.

--Pour qui donc?

Et c'tait le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille habitants dont on
avait rv la venue, qu'on attendait toujours, o vivaient-ils  l'heure
prsente, dans quelles campagnes voisines, dans quelles villes recules?
Si un grand enthousiasme patriotique avait pu seul esprer une telle
population, aux premiers jours de la conqute, il aurait fallu
aujourd'hui un singulier aveuglement pour croire encore qu'elle
viendrait jamais. L'exprience semblait faite, Rome restait
stationnaire, on ne prvoyait aucune des causes qui en auraient doubl
les habitants, ni les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un
commerce et d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie
sociale et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. En tout
cas, des annes et des annes seraient indispensables. Et, alors,
comment peupler les maisons finies et vides, qui n'attendaient que des
locataires? Pour qui terminer les maisons restes  l'tat de squelette,
s'miettant au soleil et  la pluie? Elles demeureraient donc
indfiniment l, les unes dcharnes, ouvertes  toutes les bises, les
autres closes, muettes comme des tombes, dans la laideur lamentable de
leur inutilit et de leur abandon? Quel terrible tmoignage sous le ciel
splendide! Les nouveaux matres de Rome taient mal partis, et s'ils
savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire, oseraient-ils jamais
dfaire ce qu'ils avaient fait? Puisque le milliard qui tait l
semblait dfinitivement gch et compromis, on se mettait  souhaiter un
Nron de volont dmesure et souveraine, prenant la torche et la
pioche, et brlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison et de
la beaut.

--Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince.

Benedetta avait fait arrter la voiture  un carrefour des rues
dsertes; et, par ces larges voies, si calmes, pleines d'herbes, faites
pour les amoureux, elle s'avanait au bras de Dario, tous les deux ravis
de la promenade, ne songeant plus aux tristesses qu'ils taient venus
voir.

--Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant les deux amis.
Voyez donc ce soleil si doux!... Et c'est si bon de marcher un peu 
pied, comme dans la campagne!

Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu,  la joie prsente de
promener sa cousine  son bras.

--Ma chre, il faut pourtant aller visiter ces gens, puisque tu
t'enttes  ce caprice, qui va srement nous gter la belle journe...
Voyons, il faut que je me retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort
pour me reconnatre dans les endroits o je n'aime pas aller... Avec a,
ce quartier est imbcile, avec ces rues mortes, ces maisons mortes, o
il n'y a pas une figure dont on se souvienne, pas une boutique qui vous
remette dans le bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi
toujours, nous verrons bien.

Et les quatre promeneurs se dirigrent vers la partie centrale du
quartier, faisant face au Tibre, o un commencement de population
s'tait form. Les propritaires tiraient parti comme ils le pouvaient
des quelques maisons termines, ils en louaient les logements  trs bas
prix, ne se fchaient pas lorsque les loyers se faisaient attendre. Des
employs ncessiteux, des mnages sans argent s'taient donc installs
l, payant  la longue, arrivant toujours  donner quelques sous. Mais
le pis tait qu' la suite de la dmolition de l'ancien Ghetto et des
perces dont on avait ar le Transtvre, de vritables hordes de
loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans vtements, s'taient
abattues sur les maisons inacheves, les avaient envahies de leur
souffrance et de leur vermine; et il avait bien fallu fermer les yeux,
tolrer cette brutale prise de possession, sous peine de laisser toute
cette pouvantable misre tale en pleine voie publique. C'tait  ces
htes effrayants que venaient d'choir les grands palais rvs, les
colossales btisses de quatre et cinq tages, o l'on entrait par des
portes monumentales, ornes de hautes statues, o des balcons sculpts,
que soutenaient des cariatides, allaient d'un bout  l'autre des
faades. Les boiseries des portes et des fentres manquaient, chaque
famille de misrables avait fait son choix, fermant parfois les fentres
avec des planches, bouchant les portes  l'aide de simples haillons,
occupant tout un tage princier, ou prfrant des pices plus troites,
pour s'y entasser  son got. Des linges affreux schaient sur les
balcons sculpts, pavoisaient de leur immonde dtresse ces faades
d'avortement, souffletes dans leur orgueil. Une usure rapide, des
souillures sans nom dgradaient dj les belles constructions blanches,
les rayaient, les claboussaient de taches infmes; et, par les porches
magnifiques, faits pour la royale sortie des quipages, c'tait un
ruisseau d'ignominie qui dbouchait, des ordures et des fientes, dont
les mares stagnantes pourrissaient ensuite sur la chausse sans
trottoirs.

A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons sur leurs pas.
Il s'garait, il s'assombrissait de plus en plus.

--J'aurais d prendre  gauche. Mais comment voulez-vous savoir? Est-ce
possible, au milieu d'un monde pareil?

Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se tranaient dans la
poussire. Ils taient d'une extraordinaire salet, presque nus, la
chair noire, les cheveux en broussaille, tels que des paquets de crins.
Et des femmes circulaient en jupes sordides, en camisoles dfaites,
montrant des flancs et des seins de juments surmenes. Beaucoup, toutes
droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante; d'autres,
assises sur de vieilles chaises, les mains allonges sur les genoux,
restaient ainsi pendant des heures, sans rien faire. On rencontrait peu
d'hommes. Quelques-uns, allongs  l'cart, parmi l'herbe rousse, le nez
contre la terre, dormaient lourdement au soleil.

Mais l'odeur surtout devenait nausabonde, une odeur de misre
malpropre, le btail humain s'abandonnant, vivant dans sa crasse. Et
cela s'aggrava des manations d'un petit march improvis qu'il fallut
franchir, des fruits gts, des lgumes cuits et aigres, des fritures de
la veille,  la graisse fige et rance, que de pauvres marchandes
vendaient par terre, au milieu de la convoitise affame d'un troupeau
d'enfants.

--Enfin, je ne sais plus, ma chre! s'cria le prince, en s'adressant 
sa cousine. Sois raisonnable, nous en avons assez vu, retournons  la
voiture.

Rellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta elle-mme, il ne
savait pas souffrir. Cela lui semblait monstrueux, un crime imbcile,
que d'attrister sa vie par une promenade pareille. La vie tait faite
pour tre vcue lgre et aimable, sous le ciel clair. Il fallait
l'gayer uniquement par des spectacles gracieux, des chants, des danses.
Et, dans son gosme naf, il avait une vritable horreur du laid, du
pauvre, du souffrant,  ce point que la vue seule lui en causait un
malaise, une sorte de courbature physique et morale.

Mais Benedetta, qui frmissait comme lui, voulait tre brave devant
Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intress, si passionnment
pitoyable, qu'elle ne cda pas, dans son effort  sympathiser avec les
humbles et les malheureux.

--Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs veulent tout
voir, n'est-ce pas?

--Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit plus long que
toutes les promenades classiques  travers les ruines et les monuments.

--Mon cher, vous exagrez, dclara Narcisse  son tour. Seulement,
j'accorde que cela est intressant, trs intressant... Les vieilles
femmes surtout, ah! extraordinaires d'expression, les vieilles femmes!

A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration heureuse, en
apercevant devant elle une jeune fille d'une beaut superbe.

--_O che bellezza!_

Et Dario, l'ayant reconnue, s'cria du mme air ravi:

--Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire.

Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se permettre
d'approcher. Ses regards s'taient ardemment fixs sur le prince,
luisant d'une joie d'esclave amoureuse; puis, ils avaient vivement
dvisag la contessina, mais sans colre, avec une sorte de soumission
tendre, de bonheur rsign,  la trouver trs belle, elle aussi. Et elle
tait en vrit telle que le prince l'avait dpeinte, grande, solide,
avec une gorge de desse, un vrai antique, une Junon  vingt ans, le
menton un peu fort, la bouche et le nez d'une correction parfaite, de
larges yeux de gnisse, et la face clatante, comme dore d'un coup de
soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs.

--Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, familire, souriante,
dj console des laideurs voisines,  l'ide qu'il pouvait exister des
cratures pareilles.

--Oh! oui, madame, oui! tout de suite.

Elle courut devant eux, chausse de souliers sans trous, vtue d'une
vieille robe de laine marron, qu'elle avait d laver et raccommoder
rcemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un dsir
de propret, que n'avaient pas les autres;  moins que ce ne ft
simplement sa grande beaut qui rayonnt de ses pauvres vtements et ft
d'elle une desse.

--_Che bellezza! che bellezza!_ ne se lassait pas de rpter la
contessina, tout en la suivant. C'est un rgal, mon Dario, que cette
fille  regarder.

--Je savais bien qu'elle te plairait, rpondit-il simplement, flatt de
sa trouvaille, ne parlant plus de s'en aller, puisqu'il pouvait enfin
reposer les yeux sur quelque chose d'agrable  voir.

Derrire eux venait Pierre, merveill galement,  qui Narcisse disait
les scrupules de son got, qui tait pour le rare et le subtil.

--Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, leur type romain,
mon cher, au fond, rien n'est plus lourd, sans me, sans au-del... Il
n'y a que du sang sous leur peau, il n'y a pas de ciel.

Mais la Pierina s'tait arrte, et, d'un geste, elle montra sa mre,
assise sur une caisse dfonce  demi, devant la haute porte d'un palais
inachev. Elle avait d tre aussi fort belle, ruine  quarante ans,
les yeux teints de misre, la bouche dforme, aux dents noires, la
face coupe de grandes rides molles, la gorge norme et tombante; et
elle tait d'une salet affreuse, ses cheveux grisonnants dpeigns,
envols en mches folles, sa jupe et sa camisole souilles, fendues,
laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses
genoux un nourrisson, son dernier-n, qui s'tait endormi. Elle le
regardait, comme foudroye, et sans courage, de l'air de la bte de
somme rsigne  son sort, en mre qui avait fait des enfants et les
avait nourris sans savoir pourquoi.

--Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tte, c'est le monsieur qui est
venu me donner un cu, parce qu'il t'avait rencontre en train de
pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de
mme de braves coeurs.

Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher mme  les
apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, elle avait pous un maon, Tommaso
Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un
grand garon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux
annes en deux annes, et puis celui-ci enfin, un garon de nouveau,
qu'elle tenait sur les genoux. Trs longtemps, ils avaient habit le
mme logement au Transtvre, dans une vieille maison qu'on venait
d'abattre. Et il semblait qu'on et, en mme temps, abattu leur
existence; car, depuis qu'ils s'taient rfugis aux Prs du Chteau,
tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les
constructions qui avait rduit au chmage Tommaso et son fils Tito, la
fermeture rcente de l'atelier de perles de cire o la Pierina gagnait
jusqu' vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne
ne travaillait plus, la famille vivait de hasard.

--Si vous prfrez monter, madame et messieurs? Vous trouverez l-haut
Tommaso, avec son frre Ambrogio, que nous avons pris chez nous; et ils
sauront mieux vous parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire...
Que voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il dort,
puisqu'il n'a rien de mieux  faire.

De la main, elle montrait, allong dans l'herbe sche, un grand
gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait les admirables yeux de
la Pierina. Il s'tait content de lever la tte, inquiet de ces gens.
Un pli farouche creusa son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi
sa soeur contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tte, mais il
ne referma pas les paupires, il les guetta.

--Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, puisqu'ils veulent
voir.

D'autres femmes s'taient approches, tranant leurs pieds nus dans des
savates; des bandes d'enfants grouillaient, des fillettes  demi vtues,
parmi lesquelles sans doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables
avec leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmles, que les mres
seules pouvaient les reconnatre; et c'tait en plein soleil comme un
pullulement, un campement de misre, au milieu de cette rue de
majestueux dsastre, borde de palais inachevs et dj en ruine.

Doucement, Benedetta dit  son cousin, avec une tendresse souriante:

--Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort, mon Dario... Tu as
t bien aimable de venir jusqu'ici, attends-moi sous ce beau soleil,
puisque monsieur l'abb et monsieur Habert m'accompagnent.

Il se mit  rire, lui aussi, et il accepta trs volontiers, il alluma
une cigarette, puis se promena  petits pas, satisfait de la douceur de
l'air.

La Pierina tait entre vivement sous le vaste porche,  la haute vote,
orne de caissons  rosaces; mais un vritable lit de fumier, dans le
vestibule, couvrait les dalles de marbre dont on avait commenc la pose.
Ensuite, c'tait le monumental escalier de pierre,  la rampe ajoure et
sculpte; et les marches se trouvaient dj rompues, souilles d'une
telle paisseur d'immondices, qu'elles en paraissaient noires. Partout,
les mains avaient laiss des traces graisseuses. Toute une ignominie
sortait des murs, rests  l'tat brut, dans l'attente des peintures et
des dorures qui devaient les dcorer.

Au premier tage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrta; et elle se
contenta de crier, par la baie d'une grande porte bante, sans huisserie
ni vantaux:

--Pre, c'est une dame et deux messieurs qui vont te voir.

Puis, se tournant vers la contessina:

--Tout au fond, dans la troisime salle.

Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite qu'elle ne
l'avait mont, courant  sa passion.

Benedetta et ses compagnons traversrent deux salons immenses, au sol
bossu de pltre, aux fentres ouvertes sur le vide. Et ils tombrent
enfin dans un salon plus petit, o toute la famille Gozzo s'tait
installe, avec les dbris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur
les solives de fer laisses  nu, tranaient cinq ou six paillasses
lpreuses, manges de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le
milieu; et il y avait aussi de vieilles chaises dpailles, raccommodes
 l'aide de cordes. Mais le gros travail avait consist  boucher deux
fentres sur trois avec des planches, tandis que la troisime et la
porte taient fermes par d'anciennes toiles  matelas, cribles de
taches et de trous.

Tommaso, le maon, parut surpris, et il fut vident qu'il n'tait gure
habitu  de pareilles visites de charit. Il tait assis devant la
table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train
de se reposer, comme l'avait dit sa femme Giacinta. C'tait un fort
gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et
longue, d'une srnit de snateur romain, dans sa misre et dans son
oisivet. La vue des deux trangers, qu'il flaira tout de suite, l'avait
fait se lever, d'un brusque mouvement de dfiance. Mais il sourit, ds
qu'il reconnut Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario rest en
bas, en lui expliquant leur but charitable:

--Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien qui vous tes,
car j'ai mur une fentre, au palais Boccanera, du temps de mon pre.

Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il rpondit  Pierre
surpris qu'on n'tait pas trs heureux, mais qu'enfin on aurait vcu
tout de mme, si l'on avait pu travailler deux jours seulement par
semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le
ventre, du moment qu'il vivait  sa guise, sans fatigue. C'tait
toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appel par un voyageur pour
ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef tait perdue, refusait
absolument de se dranger,  l'heure de la sieste. On ne payait plus son
logement, puisqu'il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde,
et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on tait
sobre et peu difficile.

--Oh! monsieur l'abb, tout allait beaucoup mieux sous le pape... Mon
pre, qui tait maon comme moi, a travaill sa vie entire au Vatican;
et moi-mme, aujourd'hui encore, quand j'ai quelques journes d'ouvrage,
c'est toujours l que je les trouve... Voyez-vous, nous avons t gts
par ces dix annes de gros travaux, o l'on ne quittait pas les
chelles, o l'on gagnait ce qu'on voulait. Naturellement, on mangeait
mieux, on s'habillait, on ne se refusait aucun plaisir; et c'est plus
dur aujourd'hui de se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abb, si
vous tiez venu nous voir! Pas d'impts, tout se donnait pour rien, on
n'avait vraiment qu' se laisser vivre.

A ce moment, un grondement s'leva d'une des paillasses, dans l'ombre
des fentres bouches, et le maon reprit de son air lent et paisible:

--C'est mon frre Ambrogio qui n'est pas de mon avis... Lui a t avec
les rpublicains, en quarante-neuf,  l'ge de quatorze ans... a ne
fait rien, nous l'avons pris avec nous, quand nous avons su qu'il se
mourait dans une cave, de faim et de maladie.

Les visiteurs, alors, eurent un frmissement de piti. Ambrogio tait
l'an de quinze ans, et, g de soixante ans  peine, il n'tait plus
qu'une ruine, dvor par la fivre, tranant des jambes si diminues,
qu'il passait les jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que
son frre, plus maigre et turbulent, il avait exerc l'tat de
menuisier. Mais, dans sa dchance physique, il gardait une tte
extraordinaire, une face d'aptre et de martyr, d'une expression noble
et tragique, encadre dans un hrissement de barbe et de chevelure
blanches.

--Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parl du pape. C'est
sa faute pourtant, si la tyrannie continue. Lui seul, en quarante-neuf,
aurait pu nous donner la rpublique, et nous n'en serions pas o nous en
sommes.

Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosit vague, le rve
d'un pape rpublicain, faisant enfin rgner la libert et la fraternit
sur la terre. Mais, plus tard, sa passion pour Garibaldi, en troublant
cette conception, lui avait fait juger la papaut indigne dsormais,
incapable de travailler  la libration humaine. De sorte qu'il ne
savait plus trop au juste, partag entre la chimre de sa jeunesse et la
rude exprience de sa vie. D'ailleurs, il n'avait jamais agi que sous le
coup d'une motion violente, et il en restait  de belles paroles,  des
souhaits vastes et indtermins.

--Ambrogio, mon frre, reprit tranquillement Tommaso, le pape est le
pape, et la sagesse est de se mettre avec lui, parce qu'il sera toujours
le pape, c'est--dire le plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je
voterais pour lui.

Le vieil ouvrier ne se hta pas de rpondre. Toute la prudence avise de
la race l'avait calm.

--Moi, Tommaso, mon frre, je voterais contre, toujours contre... Et tu
sais bien que nous aurions la majorit. C'est fini, le pape roi. Le
Borgo lui-mme se rvolterait... Mais a ne veut pas dire qu'on ne doive
pas s'entendre avec lui, pour que la religion de tout le monde soit
respecte.

Intress vivement, Pierre coutait. Il se risqua  poser une question.

--Et y a-t-il beaucoup de socialistes,  Rome, parmi le peuple?

Cette fois, la rponse se fit attendre davantage encore.

--Des socialistes, monsieur l'abb, oui, sans doute, quelques-uns, mais
bien moins nombreux que dans d'autres villes... Ce sont des nouveauts,
o vont les impatients, sans y entendre grand'chose peut-tre... Nous,
les vieux, nous tions pour la libert, nous ne sommes pas pour
l'incendie ni pour le massacre.

Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces messieurs, il se
mit  geindre en s'allongeant sur sa paillasse, pendant que la
contessina prenait cong, un peu incommode par l'odeur, aprs avoir
averti le prtre qu'il tait prfrable de remettre leur aumne  la
femme, en bas.

Dj, Tommaso avait repris sa place devant la table, le menton entre les
mains, tout en saluant ses htes, sans plus s'motionner  leur sortie
qu' leur entre.

--Bien au revoir, et trs heureux d'avoir pu vous tre agrable.

Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse clata. Il se retourna,
pour admirer encore la tte du vieil Ambrogio.

--Oh! mon cher abb, quel chef-d'oeuvre! La voil la merveille, la voil
la beaut! Combien cela est moins banal que le visage de cette fille!...
Ici, je suis certain que le pige du sexe ne m'induit pas en une
tentation malpropre. Je ne m'meus pas pour des raisons basses... Et
puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel inconnu au fond des
yeux noys, quel mystre parmi le hrissement de la barbe et des
cheveux! On rve un prophte, un Dieu le Pre!

En bas, Giacinta tait encore assise sur la caisse  demi dfonce,
avec son nourrisson en travers des genoux; et,  quelques pas, la
Pierina, debout devant Dario, le regardait finir sa cigarette, d'un air
d'enchantement; tandis que Tito, ras dans l'herbe, comme une bte 
l'afft, ne les quittait toujours pas des yeux.

--Ah! madame, reprit la mre de sa voix rsigne et dolente, vous avez
vu, ce n'est gure habitable. La seule bonne chose, c'est qu'on a
vraiment de la place. Autrement, il y a des courants d'air,  prendre la
mort matin et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants,
 cause des trous.

Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un soir, croyant
sortir sur le palier, avait pris une fentre pour la porte, et s'tait
tue net, en culbutant dans la rue. Une petite fille, aussi, s'tait
cass les deux bras, en tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de
rampe. D'ailleurs, on serait rest mort l dedans, sans que personne le
st et s'avist d'aller vous ramasser. La veille, on avait trouv, au
fond d'une pice perdue, couch sur le pltre, le corps d'un vieil
homme, que la faim devait y avoir trangl depuis prs d'une semaine; et
il y serait rest srement, si l'odeur infecte n'avait averti les
voisins de sa prsence.

--Encore si l'on avait  manger! continua Giacinta. Et quand on nourrit
et qu'on ne mange pas, on n'a pas de lait. Ce petit-l, ce qu'il me suce
le sang! Il se fche, il en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets 
pleurer, car ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien.

Des larmes, en effet, taient montes  ses pauvres yeux plis. Mais
elle fut prise d'une brusque colre, en remarquant que Tito n'avait pas
boug de son herbe, vautr comme une bte au soleil, ce qu'elle jugeait
mal poli pour ce beau monde, qui allait srement lui laisser une aumne.

--Eh! Tito, fainant! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout,
quand on vient te voir?

Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d'un
air de grande mauvaise humeur; et Pierre, qu'il intressait, tcha de le
faire parler, de mme qu'il avait questionn le pre et l'oncle,
l-haut. Il n'en tira que des rponses brves, pleines de dfiance et
d'ennui. Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu' dormir.
Ce n'tait pas en se fchant qu'on changerait les choses. Le mieux tait
donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant  des
socialistes, oui! peut-tre, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en
connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indiffrente, il ressortait
clairement que, si le pre tait pour le pape et l'oncle pour la
rpublique, lui, le fils, n'tait certainement pour rien. Pierre sentit
l une fin de peuple, ou plutt le sommeil d'un peuple, dans lequel une
dmocratie ne s'tait pas veille encore.

Mais, comme le prtre continuait, voulant savoir son ge,  quelle cole
il tait all, dans quel quartier il tait n, Tito, brusquement, coupa
court, en disant d'une voix grave, un doigt en l'air, tourn vers sa
poitrine:

--_Io son Romano di Roma!_

En effet, cela ne rpondait-il pas  tout? Moi, je suis Romain de
Rome. Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n'avait mieux
senti l'orgueil de la race, le lointain hritage de gloire, si lourd aux
paules. Chez ce garon dgnr, qui savait  peine lire et crire,
revivait la vanit souveraine des Csars. Ce meurt-de-faim connaissait
sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux belles pages. Les
noms des grands empereurs et des grands papes lui taient familiers. Et
pourquoi travailler alors, aprs avoir t les matres de la terre?
Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des
villes, sous le plus beau des ciels?

--_Io son Romano di Roma._

Benedetta avait gliss son aumne dans la main de la mre; et Pierre
ainsi que Narcisse, voulant s'associer  sa bonne oeuvre, faisaient de
mme, lorsque Dario, qui lui aussi s'tait joint  sa cousine, eut une
ide gentille, dsireux de ne pas oublier la Pierina,  qui il n'osait
offrir de l'argent. Il posa lgrement les doigts sur ses lvres, il dit
avec un lger rire:

--Pour la beaut.

Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoy, ce rire qui s'en
moquait un peu, ce prince familier, que touchait l'adoration muette de
la belle perlire, comme dans une histoire d'amour du temps jadis.

La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle perdit la tte,
elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lvres chaudes, dans un
mouvement irraisonn, o il entrait autant de divine reconnaissance que
de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flamb de colre,
il saisit brutalement sa soeur par sa jupe, l'carta du poing, en
grondant sourdement.

--Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi.

Il tait grand temps de partir, car d'autres femmes, ayant flair
l'argent, s'approchaient, tendaient la main, lanaient des enfants en
larmes. Un moi agitait le misrable quartier des grandes btisses
abandonnes, un cri de dtresse montait des rues mortes, aux plaques de
marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner  tous. Il n'y
avait que la fuite, le coeur dbord de tristesse, devant cette
conclusion de la charit impuissante.

Lorsque Benedetta et Dario furent revenus  leur voiture, ils se
htrent d'y monter, ils se serrrent l'un contre l'autre, ravis
d'chapper  un tel cauchemar. Elle tait heureuse pourtant de s'tre
montre brave devant Pierre; et elle lui serra la main en lve
attendrie, lorsque Narcisse eut dclar qu'il gardait le prtre, pour
l'emmener djeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, d'o
l'on avait une vue si intressante sur le Vatican.

--Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario redevenu trs
gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les ides noires.

Mais Pierre se montrait insatiable de dtails. En chemin, il questionna
encore Narcisse sur le peuple de Rome, sa vie, ses habitudes, ses
moeurs. L'instruction tait presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs,
aucun commerce pour le dehors. Les hommes exeraient les quelques
mtiers courants, toute la consommation ayant lieu sur place. Parmi les
femmes, il y avait des perlires, des brodeuses, et l'article religieux,
les mdailles, les chapelets, avait de tout temps occup un certain
nombre d'ouvriers, de mme que la fabrication des bijoux locaux. Mais,
ds que la femme tait marie, mre de ces nues d'enfants qui
poussaient  miracle, elle ne travaillait gure. En somme, c'tait une
population se laissant vivre, travaillant juste assez pour manger, se
contentant de lgumes, de ptes, de basse viande de mouton, sans
rvolte, sans ambition d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie
prcaire, au jour le jour. Les deux seuls vices taient le jeu et les
vins rouges et blancs des Chteaux romains, des vins de querelle et de
meurtre, qui, les soirs de fte, au sortir des cabarets, semaient les
rues d'hommes rlants, la peau troue  coups de couteau. Les filles se
dbauchaient peu, on comptait celles qui se donnaient avant le mariage.
Cela venait de ce que la famille tait reste trs unie, soumise
troitement  l'autorit absolue du pre. Et les frres eux-mmes
veillaient sur l'honntet des soeurs, comme ce Tito si dur  la
Pierina, la gardant avec un soin farouche, non par une pense de
jalousie inavouable, mais pour le bon renom, pour l'honneur de la
famille. Et cela sans religion relle, au milieu de la plus enfantine
idoltrie, tous les coeurs allant  la Madone et aux saints, qui seuls
existaient, que seuls on implorait, en dehors de Dieu,  qui personne ne
s'avisait de songer.

Ds lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait aisment. Il y
avait, derrire, des sicles de paresse encourage, de vanit flatte,
de molle existence accepte. Quand ils n'taient ni maons, ni
menuisiers, ni boulangers, ils taient domestiques, ils servaient les
prtres,  la solde plus ou moins directe de la papaut. De l, les deux
partis tranchs: les anciens carbonari, devenus des mazziniens et des
garibaldiens, les plus nombreux srement, l'lite du Transtvre; puis,
les clients du Vatican, tous ceux qui vivaient de l'glise, de prs ou
de loin, et qui regrettaient le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela
restait  l'tat d'opinion dont on causait, sans que jamais l'ide
s'veillt d'un effort  faire, d'une chance  courir. Il aurait fallu
une brusque passion balayant la solide raison de la race, la jetant 
quelque courte dmence. A quoi bon? La misre venait de tant de sicles,
le ciel tait si bleu, la sieste valait mieux que tout, aux heures
chaudes! Et un seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la
majorit certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise,  ce
point qu'une rvolte avait failli clater dans la cit Lonine, lorsque
le bruit avait couru d'un accord entre l'Italie et le pape, ayant pour
base le rtablissement du pouvoir temporel sur cette cit. Si la misre
pourtant semblait avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait
davantage, c'tait qu'il n'avait vraiment rien gagn aux travaux normes
qui s'taient, pendant quinze ans, excuts chez lui. D'abord, plus de
quarante mille ouvriers avaient envahi sa ville, des ouvriers venus du
Nord pour la plupart, qui travaillaient  bas prix, plus courageux et
plus rsistants. Puis, lorsque lui-mme avait eu sa part dans la
besogne, il avait mieux vcu, sans faire d'conomies; de sorte que,
lorsque la crise s'tait produite et qu'on avait d rapatrier les
quarante mille ouvriers des provinces, lui s'tait retrouv comme
devant, dans une ville morte, o les ateliers chmaient, sans espoir de
se faire embaucher de longtemps. Et il retombait ainsi  son antique
indolence, satisfait au fond que trop de travail ne le bouscult plus,
faisant de nouveau le meilleur mnage possible avec sa vieille
matresse la misre, sans un sou et grand seigneur.

Pierre, surtout, tait frapp des caractres diffrents de la misre, 
Paris et  Rome. Certes, ici, le dnuement tait plus absolu, la
nourriture plus immonde, la salet plus repoussante. Pourquoi donc ces
effroyables pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaiet relle?
Lorsqu'il voquait un hiver de Paris, les bouges qu'il avait tant
visits, o la neige entrait, o grelottaient des familles sans feu et
sans pain, il se sentait le coeur perdu d'une compassion, qu'il ne
venait pas d'prouver si vive, aux Prs du Chteau. Et il comprit enfin:
la misre,  Rome, tait une misre qui n'avait pas froid. Ah! oui,
quelle douce et ternelle consolation, un soleil toujours clair, un ciel
bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par bont pour les misrables!
Qu'importait l'abomination du logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans
la caresse du vent tide! Qu'importait mme la faim, si la famille
attendait l'aubaine du hasard, par les rues ensoleilles, au travers des
herbes sches! Le climat rendait sobre, aucun besoin d'alcool ni de
viandes rouges pour affronter les brouillards. La divine fainantise
riait aux soires d'or, la pauvret devenait une jouissance libre, dans
cet air dlicieux, o semblait suffire  la crature le bonheur de
vivre. A Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers du port
et de Sainte-Lucie, aux rues troites, nausabondes, pavoises de linges
en train de scher, la vie entire du peuple se passait dehors. Les
femmes et les enfants qui n'taient pas en bas, dans la rue, vivaient
sur les lgers balcons de bois, suspendus  toutes les fentres. On y
cousait, on y chantait, on s'y dbarbouillait. Mais la rue, surtout,
tait la salle commune, des hommes qui achevaient de passer leur
culotte, des femmes demi-nues qui pouillaient leurs enfants et qui s'y
peignaient elles-mmes, une population d'affams dont le couvert s'y
trouvait toujours mis. C'tait sur de petites tables, dans des voitures,
un continuel march de mangeailles  bas prix, des grenades et des
pastques trop mres, des ptes cuites, des lgumes bouillis, des
poissons frits, des coquillages, toute une cuisine faite, constamment
prte parmi la cohue, qui permettait de manger l, au plein air, sans
jamais allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mres sans cesse
 gesticuler, les pres assis  la file le long des trottoirs, les
enfants lchs en galops sans fin, cela au milieu d'une frnsie de
vacarme, des cris, des chansons, de la musique, la plus extraordinaire
des insouciances! Des voix rauques clataient en grands rires, des faces
brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui flambaient de la
joie d'tre, sous les cheveux d'encre bouriffs. Ah! pauvre peuple gai,
si enfant, si ignorant, dont l'unique dsir se bornait aux quelques sous
ncessaires pour manger  sa faim, dans cette foire perptuelle!
Certainement, jamais dmocratie n'avait eu moins conscience d'elle-mme.
Puisque, disait-on, ils regrettaient l'ancienne monarchie, sous laquelle
leurs droits  cette vie de pauvret insoucieuse semblaient mieux
assurs, on se demandait s'il fallait se fcher pour eux, leur conqurir
malgr eux plus de science et de conscience, plus de bien-tre et de
dignit. Une infinie tristesse, pourtant, montait au coeur de Pierre de
cette gaiet des meurt-de-faim, dans la griserie et la duperie du
soleil. C'tait bien le beau ciel qui faisait l'enfance prolonge de ce
peuple, qui expliquait pourquoi cette dmocratie ne s'veillait pas plus
vite. Sans doute,  Naples,  Rome, ils souffraient de manquer de tout;
mais ils ne gardaient pas en eux la rancune des atroces jours d'hiver,
la rancune noire d'avoir trembl de froid, pendant que les riches se
chauffaient devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses
rveries, dans les taudis battus par la neige, devant la maigre
chandelle qui va s'teindre, le besoin alors de faire justice, le devoir
de la rvolte, pour sauver la femme et les enfants de la phtisie, pour
qu'ils aient eux aussi un nid chaud, o l'existence soit possible. Ah!
la misre qui a froid, c'est l'excs de l'injustice sociale, la plus
terrible cole o le pauvre apprend  connatre sa souffrance, s'en
indigne et jure de la faire cesser, quitte  faire crouler le vieux
monde!

Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, l'explication de
saint Franois, le divin mendiant d'amour, battant les chemins,
clbrant le charme dlicieux de la pauvret. Il tait sans doute un
inconscient rvolutionnaire, il protestait  sa faon contre le luxe
dbordant de la cour de Rome, par ce retour  l'amour des humbles,  la
simplicit de la primitive glise. Mais jamais un tel rveil de
l'innocence et de la sobrit ne se serait produit dans une contre du
Nord, que glacent les froids de dcembre. Il y fallait l'enchantement de
la nature, la frugalit d'un peuple nourri de soleil, la mendicit bnie
par les routes toujours tides. C'tait ainsi qu'il avait d en venir au
total oubli de soi-mme. La question paraissait d'abord embarrassante:
comment un saint Franois avait-il pu natre jadis, l'me si brlante de
fraternit, communiant avec les cratures, les btes, les choses, sur
cette terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, mprisant
son bas peuple, ne faisant pas mme l'aumne  son pape? tait-ce donc
que l'antique orgueil avait dessch les coeurs, ou bien tait-ce que
l'exprience des trs vieux peuples menait  un gosme final, pour que
l'Italie semblt s'tre ainsi engourdi l'me dans son catholicisme
dogmatique et pompeux, tandis que le retour  l'idal vanglique, la
passion des humbles et des souffrants se rveillait de nos jours aux
plaines douloureuses du septentrion, parmi les peuples privs de soleil?
C'tait tout cela, et c'tait surtout que saint Franois, lorsqu'il
avait pous si gaiement sa dame la Pauvret, avait pu ensuite la
promener, pieds nus, vtue  peine, par des printemps splendides, au
travers de populations que brlait alors un ardent besoin de compassion
et d'amour.

Tout en causant, Pierre et Narcisse taient arrivs sur la place
Saint-Pierre, et ils s'assirent  la porte du restaurant o ils avaient
dj djeun, devant une des petites tables, au linge douteux, qui se
trouvaient ranges l, le long du pav. Mais la vue tait vraiment
superbe, la basilique en face, le Vatican  droite, au-dessus du
dveloppement majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre avait
lev les yeux, s'tait remis  regarder ce Vatican qui le hantait, ce
deuxime tage aux fentres toujours closes, o vivait le pape, o
jamais rien de vivant n'apparaissait. Et, comme le garon commenait son
service en apportant des hors-d'oeuvre, des finocchi et des anchois, le
prtre eut un lger cri, pour attirer l'attention de Narcisse.

--Oh! voyez donc, mon ami... L,  cette fentre, que l'on m'a donne
comme tant celle du Saint-Pre... Vous ne distinguez pas une figure
ple, tout debout, immobile?

Le jeune homme se mit  rire.

--Eh bien! mais, ce doit tre le Saint-Pre en personne. Vous dsirez
tant le voir, que votre dsir l'voque.

--Je vous assure, rpta Pierre, qu'il y a l, derrire les vitres, une
figure toute blanche qui regarde.

Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de plaisanter. Puis,
brusquement:

--Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, c'est le moment de nous
occuper encore de lui... Je vous ai promis de vous raconter comment il
avait englouti les millions du patrimoine de Saint-Pierre dans
l'effroyable crise financire dont vous venez de voir les ruines, et une
visite au quartier neuf des Prs du Chteau ne serait pas complte, si
cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait de conclusion.

Sans perdre une bouche, il parla longuement. A la mort de Pie IX, le
patrimoine de Saint-Pierre dpassait vingt millions. Longtemps, le
cardinal Antonelli, qui spculait et faisait gnralement de bonnes
affaires, avait laiss cet argent en partie chez Rothschild, en partie
entre les mains des diffrents nonces, qu'il chargeait ainsi de le
faire fructifier  l'tranger. Mais, aprs la mort du cardinal
Antonelli, son remplaant, le cardinal Simeoni, redemanda l'argent aux
nonces pour le placer  Rome. Ce fut alors que, ds son avnement, Lon
XIII composa, dans le but de grer le patrimoine, une commission de
cardinaux, dont monsignor Folchi fut nomm secrtaire. Ce prlat, qui
joua pendant douze annes un rle considrable, tait le fils d'un
employ de la Daterie, lequel laissa un million d'hritage, gagn dans
d'adroites oprations. Trs habile lui-mme, tenant de son pre, il se
rvla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission,
peu  peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir compltement
 son gr, en se contentant d'approuver le rapport qu'il prsentait 
chaque sance. Le patrimoine ne produisait gure qu'un million de rente,
et comme le budget des dpenses tait de sept millions, il fallait en
trouver six autres. Sur le denier de Saint-Pierre, le pape donna donc
annuellement trois millions  monsignor Folchi, qui, pendant les douze
annes de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la
science de ses spculations et de ses placements, de faon  faire face
au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers
temps, il ralisa des gains considrables, en jouant  Rome sur les
terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il
jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d'eau; sans
compter tout un agio men de concert avec une banque catholique, la
Banque de Rome. merveill de tant d'adresse, le pape qui, jusque-l,
avait spcul de son ct, par l'intermdiaire d'un homme de confiance,
nomm Sterbini, le congdia et chargea monsignor Folchi de faire
travailler son argent, puisqu'il faisait travailler si rudement celui du
Saint-Sige. Ce fut l'poque de la grande faveur du prlat, l'apoge de
sa toute-puissance. Les mauvais jours commenaient, le sol craquait
dj, l'croulement allait se produire en coups de foudre.
Malheureusement, une des oprations de Lon XIII tait de prter de
fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu,
engags dans des affaires de terrains et de btisses, manquaient
d'argent; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; si bien que,
lorsque vint la dbcle, le pape n'eut plus, entre les mains, que des
chiffons de papier. D'autre part, il y avait toute une histoire
dsastreuse, la tentative de crer une maison de crdit  Paris, afin
d'couler, parmi la clientle religieuse et aristocratique, des
obligations qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on
disait que le pape tait dans l'affaire; et le pis, en effet, tait
qu'il devait y compromettre trois millions. En somme, la situation
devenait d'autant plus critique, que, peu  peu, il avait mis les
millions dont il disposait dans la terrible partie d'agio qui se jouait
 Rome, sous les fentres de son Vatican, brl srement de la passion
du jeu, anim peut-tre aussi du sourd espoir de reconqurir par
l'argent cette ville qu'on lui avait arrache par la force. Sa
responsabilit allait rester entire, car jamais monsignor Folchi ne
risquait une affaire importante sans le consulter; et il se trouvait
tre ainsi le vritable artisan du dsastre, dans son pret au gain,
dans son dsir plus haut de donner  l'glise la toute-puissance moderne
des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prlat paya seul
les fautes communes. Il tait de caractre imprieux et difficile, les
cardinaux de la commission ne l'aimaient gure, jugeant les sances
parfaitement inutiles, puisqu'il agissait en matre absolu et qu'on se
runissait uniquement pour approuver ce qu'il voulait bien faire
connatre de ses oprations. Quand la catastrophe clata, un complot fut
ourdi, les cardinaux terrifirent le pape par les mauvais bruits qui
couraient, puis forcrent monsignor Folchi  rendre ses comptes devant
la commission. La situation tait trs mauvaise, des pertes normes ne
pouvaient plus tre vites. Et il fut disgraci, et depuis ce temps il
a vainement implor une audience de Lon XIII, qui, durement, a toujours
refus de le recevoir, comme pour le punir de leur aberration  tous
deux, cette folie du lucre qui les avait aveugls; mais il ne s'est
jamais plaint, trs pieux, trs soumis, gardant ses secrets, et
s'inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions
que le patrimoine de Saint-Pierre a laisss dans cette bagarre de Rome,
change en tripot, et si les uns n'en avouent que dix, les autres vont
jusqu' trente. Il est croyable que la perte a t d'une quinzaine de
millions.

Aprs des ctelettes aux tomates, le garon apportait un poulet frit. Et
Narcisse conclut en disant:

--Oh! le trou est bouch maintenant, je vous ai dit les sommes
considrables fournies par le denier de Saint-Pierre, dont le pape seul
connat le chiffre et rgle l'emploi... D'ailleurs, il n'est pas
corrig, je sais de bonne source qu'il joue toujours, avec plus de
prudence, voil tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un
prlat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d'argent...
Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable!

Pierre avait cout avec une surprise croissante, o s'tait mle une
sorte de terreur et de tristesse. Ces choses taient bien naturelles,
lgitimes mme; mais jamais il n'avait song qu'elles dussent exister,
dans son rve d'un pasteur des mes, trs loin, trs haut, dgag de
tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce pre spirituel des
petits et des souffrants, avait spcul sur des terrains, sur des
valeurs de Bourse! Il avait jou, plac des fonds chez des banquiers
juifs, pratiqu l'usure, fait suer  l'argent des intrts, ce
successeur de l'Aptre, ce pontife du Christ, du Jsus de l'vangile,
l'ami divin des pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de
millions l-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque
meuble discret! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient,
sans cesse placs et dplacs pour qu'ils produisissent davantage, tels
que des oeufs d'or couvs avec une tendresse passionne d'avare! et tout
prs, en bas, dans ces abominables btisses inacheves du quartier neuf,
tant de misre! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de
leur ordure, les mres sans lait pour leur nourrisson, les hommes
rduits  la fainantise par le chmage, les vieux agonisant comme des
btes de somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes  rien! Ah!
Dieu de charit, Dieu d'amour, tait-ce possible? Sans doute, l'glise
avait des besoins matriels, elle ne pouvait vivre sans argent, c'tait
une pense de prudence et de haute politique que de lui gagner un trsor
pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais
comme cela tait blessant, salissant, et comme elle descendait de sa
royaut divine pour n'tre plus qu'un parti, une vaste association
internationale, organise dans le but de conqurir et de possder le
monde!

Et Pierre s'tonnait davantage encore devant l'extraordinaire aventure.
Avait-on jamais imagin drame plus inattendu, plus saisissant? Ce pape
qui s'enfermait troitement dans son palais, une prison certes, mais une
prison dont les cent fentres ouvraient sur l'immensit, Rome, la
Campagne, les collines lointaines; ce pape qui, de sa fentre,  toutes
les heures du jour et de la nuit, par toutes les saisons, embrassait
d'un coup d'oeil, voyait sans cesse se drouler  ses pieds sa ville, la
ville qu'on lui avait vole, dont il exigeait la restitution d'un cri de
plainte ininterrompu; ce pape qui, ds les premiers travaux, avait
assist ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville
subissait, les perces nouvelles, les vieux quartiers abattus, les
terrains vendus, les btisses neuves s'levant peu  peu de toutes
parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures
rousses; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de
construction qu'il pouvait suivre de son lever  son coucher, gagn
lui-mme par la passion du jeu qui montait de la cit entire, telle
qu'une fume d'ivresse; et ce pape, du fond de sa chambre stoquement
close, se mettant  jouer sur les embellissements de son ancienne ville,
tchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires dtermin par ce
gouvernement italien qu'il traitait de spoliateur, puis perdant
brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu'il aurait d
souhaiter, mais qu'il n'avait pas prvue! Non, jamais, un roi dtrn
n'avait cd  une suggestion plus singulire, pour se compromettre dans
une aventure plus tragique, qui le frappait comme un chtiment. Et ce
n'tait pas un roi, c'tait le dlgu de Dieu, c'tait Dieu lui-mme,
infaillible, aux yeux de la chrtient idoltre!

Le dessert venait d'tre servi, un fromage de chvre, des fruits, et
Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il
s'cria:

--Mais vous avez raison, mon cher, je vois trs bien cette ombre ple,
l-haut, derrire les vitres, dans la chambre du Saint-Pre.

Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fentre, dit lentement:

--Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparatre, et elle est
toujours l, immobile, toute blanche.

--Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son
air languissant, sans qu'on st s'il se moquait. Il est comme tout le
monde, il regarde par sa fentre, quand il veut se distraire un peu;
d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.

Et c'tait bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre,
l'envahissait d'une motion grandissante. On parlait du Vatican ferm,
il s'tait imagin un palais sombre, clos de hautes murailles, car
personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait
Rome et que, de sa fentre, le pape voyait le monde. Cette immensit,
Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule,
pour l'avoir revue des loges de Raphal et du dme de la basilique. Et
ce que Lon XIII regardait  cette minute, immobile et blanc derrire
les vitres, Pierre l'voquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste
dsert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts
Albains, Lon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que
couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin o il ne restait
que les trois glises  demi caches dans les verdures, le Coelius plus
recul, dsert encore, parfum par les oranges mres de la villa Mattei,
le Palatin que bordait une maigre range de cyprs, pousss l comme sur
la tombe des Csars, l'Esquilin d'o se dressait le clocher mince de
Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait  une carrire
ventre, avec son amas confus et blanchtre de constructions neuves, le
Capitule qu'indiquait  peine le campanile carr du palais des
Snateurs, le Quirinal o s'allongeait le palais du roi, d'un jaune
clatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre
Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le
berceau de la papaut, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de
Jrusalem, Sainte-Agns, et les dmes du Ges, de Saint-Andr de la
Valle, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre
cents glises de Rome, qui font de la ville un champ sacr plant de
croix. Il voyait les monuments fameux, tmoignages de l'orgueil de tous
les sicles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transform en une
forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie
Appienne, l-bas, puis les ruines parses des Thermes de Caracalla, de
la maison de Septime-Svre, des colonnes, des portiques, des arcs de
triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la
Renaissance, le palais Farnse, le palais Borghse, la villa Mdicis, et
d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de faades.
Mais il voyait surtout, sous sa fentre mme,  gauche, l'abomination
du nouveau quartier inachev des Prs du Chteau. L'aprs-midi,
lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Lon IV bastionne
comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on
a ravag au pied du mont Mario, pour y tablir des briqueteries, 
l'heure fivreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont
ventres, des tranches jauntres les coupent de toutes parts; tandis
que les usines, fermes aujourd'hui, ne sont plus que des ruines
lamentables, avec leurs hautes chemines mortes, d'o la fume ne monte
plus. Et,  toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher
de sa fentre, sans avoir sous les yeux le spectacle des btisses
abandonnes, pour lesquelles avaient travaill tant de briqueteries, ces
btisses mortes galement avant d'avoir vcu, o il n'y avait  cette
heure que la misre grouillante de Rome, qui pourrissait l comme la
dcomposition mme des vieilles socits.

Mais Pierre surtout s'imaginait que Lon XIII, l'ombre toute blanche
l-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa
rverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui dcouronn, ne dressant
dans le ciel bleu que ses cyprs noirs. Sans doute il rebtissait en
pense les palais des Csars, il aimait  y voquer de grandes ombres
glorieuses, vtues de pourpre, ses anctres vritables, empereurs et
grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on rgnait sur
tous les peuples, en matre absolu du monde. Puis, ses regards allaient
au Quirinal, et l il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle
de la royaut d'en face. Quelle trange rencontre, ces deux palais qui
se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dresss
l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen ge et de la
Renaissance, dont les toitures, cuites et dores sous les brlants
soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple
jumelle de thtre, le pape et le roi, quand ils se mettent  leur
fentre, peuvent se voir trs nettement. Ils ne sont que des points
ngligeables, perdus dans l'tendue sans bornes; et quel abme entre
eux, que de sicles d'histoire, que de gnrations qui ont lutt et
souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystrieux
avenir! Ils se voient, ils en sont encore  l'ternelle lutte,  qui
aura le peuple dont le flot s'agite l sous leurs yeux,  qui restera le
souverain absolu, du pontife, pasteur des mes, ou du monarque, matre
des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles taient les rflexions,
les rveries de Lon XIII, derrire ces vitres, o il croyait toujours
distinguer sa ple figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux
vieux quartiers ravags, aux nouveaux quartiers battus par un vent de
dsastre, il devait certainement se rjouir de l'avortement colossal du
gouvernement italien. On lui avait vol sa ville, on avait eu l'air de
dire qu'on voulait lui montrer comment on crait une grande capitale, et
on aboutissait  cette catastrophe,  tant de laides btisses inutiles,
qu'on ne savait mme comment finir. Il ne pouvait qu'tre ravi des
embarras terribles, dans lesquels le rgime usurpateur tait tomb, la
crise politique, la crise financire, tout un malaise national
grandissant, o ce rgime semblait menac de sombrer un jour; et,
pourtant, n'avait-il pas lui-mme l'me d'un patriote, n'tait-il pas un
fils aimant de cette Italie, dont le gnie et la sculaire ambition
circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie,
tout au contraire pour qu'elle redevnt la matresse de la terre! Une
douleur montait srement, au milieu de la joie de son esprance, quand
il la voyait ainsi ruine, menace de la faillite, talant cette Rome
bouleverse et inacheve, qui tait l'aveu public de son impuissance.
Mais, si la dynastie de Savoie devait tre emporte un jour, n'tait-il
pas l, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa
ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fentre,
en proie aux dmolisseurs et aux maons? Il redevenait le matre, il
rgnait sur le monde, trnait dans la Cit prdestine,  laquelle les
prophties avaient assur l'ternit et l'universelle domination.

Et l'horizon s'largissait, et Pierre se demanda ce que Lon XIII voyait
par del Rome, par del la Campagne romaine, par del les monts de la
Sabine et les monts Albains, dans la chrtient entire. Puisqu'il
s'tait enferm dans son Vatican depuis dix-huit annes, puisqu'il
n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fentre de sa chambre, que
voyait-il de l-haut, quels chos, quelles vrits et quelles certitudes
lui arrivaient de nos socits modernes? Parfois, des hauteurs du
Viminal o la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives
devaient lui parvenir; et c'tait notre civilisation scientifique, les
peuples rapprochs, l'humanit libre allant  l'avenir. Rvait-il
lui-mme de libert, lorsque, tournant les regards vers la droite, il
devinait la mer, l-bas, au del des tombeaux de la voie Appienne?
Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son pass, pour fonder
ailleurs la papaut des nouvelles dmocraties? Puisqu'on le disait d'un
esprit si net, si pntrant, il aurait d comprendre, il aurait d
trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de
lutte, de cette Amrique par exemple, o des vques rvolutionnaires
taient en train de conqurir le peuple. tait-ce pour lui ou pour eux
qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'enttait dans
son Vatican, li de tous cts par le dogme et la tradition, n'tait-il
pas  craindre qu'une rupture un jour ne s'impost? Et la menace d'un
vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face,
l'emplissait d'une angoisse croissante. C'tait bien pour cela qu'il
s'tait fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa
main toutes les forces parses de l'glise, fermant les yeux sur les
audaces de certains vques autant que la tolrance le permettait,
s'efforant lui-mme de conqurir le peuple, en se mettant avec lui
contre les monarchies tombes. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se
trouvait-il pas mur derrire la porte de bronze, dans la stricte
formule catholique, o les sicles l'enchanaient? L'obstination y tait
fatale, il lui serait impossible de ne rgner que sur les mes, par sa
force relle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette
autorit morale de l'au-del, qui amenait l'humanit  ses pieds, qui
faisait s'agenouiller les plerinages et s'vanouir les femmes.
Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le
centre du monde catholique, ce serait n'tre plus lui, chef du
catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles penses
inquites,  cette fentre, si le vent du soir, parfois, lui apportait
la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse
encore, qui s'laborait, dans le sourd pitinement des nations en
marche, dont les bruits lui arrivaient  la fois de tous les points de
l'horizon!

Mais,  ce moment, Pierre sentit que, derrire les vitres closes,
l'ombre blanche, l'ombre immobile tait tenue debout par l'orgueil, dans
la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas,
le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il
rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'tait pas lui, ce serait
son successeur. L'glise, dans son indomptable nergie de vivre,
n'avait-elle pas l'ternit devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui?
Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait,
malgr tous les raisonnements humains, malgr l'apparence de la logique
des faits, sa ville lui serait rendue,  quelque brusque tournant de
l'Histoire. Ah! quelle fte  cette fille prodigue, dont il n'avait
cess de suivre les aventures quivoques, de ses yeux paternels mouills
de larmes! Il oublierait vite les dbordements auxquels il venait
d'assister pendant dix-huit annes,  toutes les heures et par toutes
les saisons. Peut-tre rvait-il  ce qu'il ferait de ces quartiers
nouveaux, dont on l'avait souille: les abattrait-il, les laisserait-il
l comme un tmoignage de la dmence des usurpateurs? Elle redeviendrait
la ville auguste et morte, ddaigneuse des vains soucis de propret et
d'aisance matrielles, rayonnant sur le monde telle qu'une me pure,
dans la gloire traditionnelle des sicles passs. Et son rve
continuait, imaginait la faon dont les choses allaient se passer,
demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, mme une
rpublique. Pourquoi pas une rpublique fdrative, qui morcellerait
l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui
restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de
l'tat, ainsi reconstitu? Puis, ses regards s'tendaient au del de
Rome, au del de l'Italie, son rve s'largissait, s'largissait
toujours, englobait la France rpublicaine, l'Espagne qui pouvait l'tre
de nouveau, l'Autriche elle-mme qui un jour serait gagne, toutes les
nations catholiques devenues les tats-Unis d'Europe, pacifies et
fraternisant sous sa haute prsidence de Souverain Pontife. Puis, dans
le triomphe suprme, c'taient enfin toutes les autres glises qui
disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient  lui comme au
pasteur unique, Jsus qui rgnait en sa personne sur la dmocratie
universelle.

Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rve qu'il prtait  Lon
XIII.

--Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, l, sur la
colonnade!

Il s'tait fait servir une tasse de caf, il fumait languissamment un
cigare, retomb  ses seules proccupations d'esthtique raffine.

--N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve,
comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre...
C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie
supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me
tendre les bras, par certains beaux crpuscules... Ah! Rome, Rome
merveilleuse et dlicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre
que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!

Cette fois, Pierre ne put s'empcher d'tre surpris, en se rappelant sa
voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pense
retourna aux Prs du Chteau, une affreuse tristesse lui noya le coeur,
devant cette vocation dernire de tant de misre et de tant de
souffrance. Il revoyait de nouveau la salet immonde o tant de
cratures se gtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne
le plus grand nombre  une existence de btes maudites, sans joie, sans
pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fentres du
Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main ple, derrire les
vitres,  cette bndiction papale que Lon XIII donnait de si haut,
par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidles de la
chrtient entire. Et cette bndiction lui apparut tout d'un coup
drisoire et impuissante, puisque depuis tant de sicles elle n'avait pu
supprimer une seule des douleurs de l'humanit, puisqu'elle n'arrivait
mme pas  faire un peu de justice pour les misrables qui agonisaient
l, en bas, sous la fentre.




IX


Ce soir-l, au crpuscule, comme Benedetta avait fait dire  Pierre
qu'elle dsirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en
compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant.

--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'criait la jeune fille,
justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutt
elle devait le guetter, il l'a aperue qui l'attendait, dans une alle
du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
beaut!

Benedetta s'gaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu
douloureux attristait sa bouche; car, bien que trs raisonnable, elle
finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si nave et si
forte. Que Dario s'amust, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait 
lui, qu'il tait jeune et qu'il n'tait pas dans les ordres. Seulement,
cette misrable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne
s'oublit, la fleur de beaut excusant tout. Aussi avoua-t-elle le
secret de son coeur, en dtournant la conversation.

--Asseyez-vous, monsieur l'abb... Vous voyez, nous sommes en train de
mdire. Mon pauvre Dario est accus de mettre  mal toutes les beauts
de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui
offre les bouquets de roses dont la Tonietta promne la blancheur au
Corso, depuis quinze jours.

Celia aussitt se passionna.

--Mais c'est certain, ma chre! D'abord, on a dout, on a nomm le petit
Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu
penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de coeur de la
Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est all la voir dans sa
loge, au Costanzi.

Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le
jeune prince lui avait montre, au Pincio, une des rares demi-mondaines
dont la belle socit de Rome se proccupait. Et il se rappela aussi la
galante particularit qui rendait celle-ci clbre, le caprice
dsintress qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle
s'obstinait ds lors  n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses
blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des
semaines souvent, avec ces roses pures, c'tait parmi les dames de la
bonne compagnie tout un moi, toute une ardente curiosit, en qute du
nom de l'homme lu et ador. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi,
qui lui avait laiss son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta
tait rpute pour la correction de sa voiture, l'lgante simplicit de
sa toilette, que dparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y
avait prs d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, tait en
voyage.

--Elle est trs bien, elle est trs bien, rpta Celia avec conviction,
de son air candide de vierge qui ne s'intressait qu'aux choses de
l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la
Pierina, non! cela est impossible; mais jolie  voir, une vraie caresse
pour le regard!

D'un geste involontaire, Benedetta sembla carter la Pierina de nouveau;
et, quant  la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle
tait une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le
disait son amie.

--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses
blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me
le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire
tarde  s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui,
l'affaire va tre reprise, et ma tante est sortie justement pour a.

Et, comme Celia se levait, au moment o Victorine apportait une lampe,
Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait galement debout.

--Restez, il faut que je vous parle.

Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce
de son amie, voulant savoir o en taient les choses et si le mariage
des deux amants aurait bientt lieu. Et elle l'embrassa perdument.

--Alors, tu as de l'espoir dsormais, tu crois que le Saint-Pre le
rendra ta libert? Oh! ma chrie, que je suis heureuse pour toi, comme
ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chrie, je suis de
mon ct trs contente, parce que je vois bien que mon pre et ma mre
se lassent de mon enttement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de
mon petit air tranquille: Je veux Attilio, et vous me le donnerez.
Alors, mon pre a eu une colre pouvantable, m'accablant d'injures, me
menaant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tte aussi dure que
la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourn
furieusement vers ma mre, silencieuse et ennuye, en disant: Eh!
donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix... Oh!
ce que je suis contente, ce que je suis contente!

Pierre et Benedetta ne purent s'empcher de rire, tellement son visage
de vierge, d'une puret de lis, exprimait une joie innocente et cleste.
Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui
l'attendait dans le premier salon.

Ds qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prtre.

--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a charge de vous
donner... Il parat que le bruit de votre prsence  Rome se rpand et
qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquitantes. Votre
livre serait un appel ardent au schisme, vous-mme ne seriez qu'un
schismatique ambitieux et turbulent, qui, aprs avoir publi son oeuvre
 Paris, se serait empress d'accourir  Rome pour la lancer, en
dchanant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez
toujours  voir Sa Saintet pour plaider votre cause, on vous conseille
donc de vous faire oublier, de disparatre compltement pendant deux 
trois semaines.

Pierre coutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enrag!
mais on la lui donnerait, l'ide du schisme, d'un scandale justicier et
librateur, en le promenant ainsi d'chec en chec, comme pour user sa
patience! Il voulut se rcrier, protester. Puis, il eut un geste de
lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement,
tait sincre et affectueuse?

--Qui vous a prie de me donner ce conseil?

Elle ne rpondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque
intuition.

--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?

Alors, sans vouloir rpondre directement, elle se mit  faire un loge
mu du prlat. Cette fois, il consentait  la diriger dans
l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait
confr longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement
de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de
certaines premires dmarches. Le pre Lorenza, le confesseur de la
tante et de la nice, devait aussi se trouver  l'entrevue, car cette
affaire du divorce tait au fond son oeuvre, il y avait toujours pouss
les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait nou, au milieu de
si belles illusions, le cur patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait
les raisons de son esprance.

--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse,
maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez
raisonnable vous aussi, ne vous rvoltez pas, abandonnez-vous. Je vous
assure que vous vous en trouverez bien un jour.

La tte basse, Pierre rflchissait. Rome l'avait envelopp, il y
satisfaisait  chaque heure des curiosits plus vives, et la pense d'y
rester deux  trois semaines encore n'avait rien pour lui dplaire. Sans
doute il sentait, dans ces continuels retards, un miettement possible
de sa volont, une usure d'o il sortirait diminu, dcourag, inutile.
Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien
abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Pre que pour affirmer plus
hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il cda.
Et, comme il s'excusait d'tre un embarras au palais:

--Non, s'cria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde,
je m'imagine que votre prsence ici va nous porter bonheur  tous,
maintenant que la chance semble tourner.

Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rder autour de Saint-Pierre
ni du Vatican, o la vue continuelle de sa soutane devait avoir veill
l'attention. Il promit mme de rester huit jours sans presque sortir du
palais, dsireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire,
 Rome mme. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui
rgnait dans le salon, depuis que la lampe l'clairait d'une clart
dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit tait noire dans la
rue.

--Son minence n'a-t-elle pas t souffrante aujourd'hui? demanda-t-il.

--Mais oui, rpondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement,
nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prvenir par don
Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui
dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.

Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue dserte ni du
vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et,  ce moment,
dans ce salon si mollement endormi, plein dsormais de la douceur d'un
rve d'espoir, il y eut une entre en tempte, un tourbillon de jupes,
une haleine entrecoupe d'pouvante. C'tait Victorine, qui, disparue
depuis qu'elle avait apport la lampe, revenait essouffle, effare.

--Contessina, contessina...

Benedetta s'tait leve, toute blanche, toute froide soudainement, comme
 l'entre d'un vent de malheur.

--Quoi? quoi?... Qu'as-tu  courir et  trembler?

--Dario, monsieur Dario, en bas... J'tais descendue pour voir si l'on
avait allum la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et
l, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butt contre monsieur Dario... Il
est par terre, il a un coup de couteau quelque part.

Un cri jaillit du coeur de l'amoureuse:

--Mort!

--Non, non, bless.

Mais elle n'entendait pas, elle continuait  crier d'une voix qui
montait:

--Mort! mort!

--Non, non, il m'a parl... Et, de grce, taisez-vous! Il m'a fait
taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir
vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abb
est l, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.

Pierre l'coutait, perdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la
lampe, sa main droite qui tremblait apparut tache de sang, ayant sans
doute tt le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour
Benedetta, qu'elle se remit  gmir follement.

--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit.
Je prends la lampe, parce que tout de mme il faut voir clair... Vite,
vite!

En bas, en travers du porche, devant l'entre du vestibule, Dario
gisait sur le dallage, comme si, frapp dans la rue, il n'avait eu que
la force de faire quelques pas pour tomber l. Et il venait de
s'vanouir, trs ple, les lvres pinces, les yeux clos. Benedetta, qui
retrouvait l'nergie de sa race, dans l'excs de sa douleur, ne se
lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs,
largis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'tait le coup de foudre
de la catastrophe, l'imprvu, l'inexpliqu, le pourquoi et le comment de
ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais dsert, envahi par
la nuit. La blessure devait saigner trs peu, les vtements seuls
taient souills.

--Vite, vite! rpta Victorine  demi-voix, aprs avoir baiss et
promen la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas l, il est
toujours chez le menuisier d' ct,  rire avec la femme, et vous voyez
qu'il n'a pas encore allum la lanterne; mais il peut rentrer...
Monsieur l'abb et moi, nous allons vite monter le prince dans sa
chambre.

Elle seule avait maintenant toute sa tte, en femme de bel quilibre et
de tranquille activit. Les deux autres, dans leur stupeur persistante,
l'coutaient sans trouver un mot, lui obissaient avec une docilit
d'enfant.

--Contessina, il va falloir que vous nous clairiez. Tenez, prenez la
lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous,
monsieur l'abb, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous
les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!

Ah! cette monte, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux
paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel
transport, mais quel lugubre cortge, sous la faible clart vacillante
de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la
volont! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte,
o l'on n'entendait que l'miettement des murs, le petit travail de
ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait
 chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
au bord des pierres luisantes, dployait une force exagre, qui
l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers,
des vastes murailles nues, jusqu' la haute vote, dcore de caissons.
Il fallut faire une halte, tant l'tage paraissait interminable. Puis,
la lente marche fut reprise.

Heureusement, l'appartement de Dario, compos de trois pices, une
chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier, 
la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils
n'avaient plus qu' suivre la galerie en touffant le bruit de leurs
pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le bless sur son
lit.

Victorine en eut un lger rire de satisfaction.

--C'est fait!... Dbarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez!
ici, sur cette table... Et je vous rponds bien que personne ne nous a
entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina
soit sortie et que Son minence ait gard don Vigilio avec elle, les
portes closes... J'avais envelopp les paules dans ma jupe, pas une
goutte de sang n'a d tomber; et, tout  l'heure, je donnerai moi-mme
un coup d'ponge, en bas.

Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:

--Il respire... Alors, je vous laisse l tous les deux pour le garder,
et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue natre,
contessina, et qui est un homme sr.

Quand ils furent seuls, en face du bless vanoui, dans cette chambre 
demi obscure, o semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar
qui tait en eux, Benedetta et Pierre restrent aux deux cts du lit,
sans trouver encore un mot  se dire. Elle avait ouvert les bras,
s'tait tordu les mains, avec un gmissement sourd, dans un besoin de
dtendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie
sur ce visage ple, aux yeux ferms. Il respirait en effet, mais d'une
respiration trs lente,  peine sensible. Une faible rougeur pourtant
montait  ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.

Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serre, comme
pour y mettre l'angoisse de son coeur; et elle fut si heureuse de sentir
qu'il lui rendait faiblement son treinte.

--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arriv, mon Dieu?

Mais lui, sans rpondre, s'inquitait de la prsence de Pierre. Quand il
l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte,
si personne autre n'tait dans la chambra. Et il finit par murmurer:

--Personne n'a vu, personne ne sait?...

--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine,
sans rencontrer me qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enferm
chez lui.

Alors, il sembla soulag, il eut un sourire.

--Je veux que personne ne sache, c'est si bte!

--Qu'est-il donc arriv, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau.

--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...

Il abaissait les paupires, d'un air de fatigue, tchant d'chapper  la
question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de
suite une partie de la vrit.

--Un homme qui s'tait cach dans l'ombre du porche, au crpuscule, et
qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentr, il m'a
plant son couteau, l, dans l'paule.

Frmissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en
demandant:

--Mais qui donc, qui donc, cet homme?

Et, comme il bgayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait
pas, que l'homme avait fui dans les tnbres, sans qu'il pt le
reconnatre, elle eut un cri terrible.

--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!

Elle dlirait.

--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas t  lui, il ne veut pas que nous
soyons l'un  l'autre, et il te tuera plutt, le jour o je serai libre
de me donner  toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse...
C'est Prada, c'est Prada!

Mais une brusque nergie avait soulev le bless, et il protestait
loyalement.

--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant
pour lui... a, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce
n'est pas Prada, non, non!

Dario avait un tel accent de vrit, que Benedetta dut tre convaincue.
D'ailleurs, elle fut reprise d'pouvante, elle sentit la main qu'elle
tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle
se glaait. puis par l'effort qu'il venait de faire, il tait retomb,
la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, vanoui. Et il semblait
mourir.

perdue, elle le toucha de ses mains ttonnantes.

--Monsieur l'abb, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il
se meurt! le voici dj tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt!

Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'effora de la rassurer.

--Il a trop parl, il a perdu connaissance, comme tout  l'heure... Je
vous assure que je sens son coeur battre. Tenez! mettez votre main... De
grce, ne vous affolez pas, le mdecin va venir, tout ira trs bien.

Et elle ne l'coutait pas, et il assista alors  une scne
extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'tait jete
sur le corps de l'homme ador, elle le serrait d'une treinte
frntique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en
balbutiant des paroles de flamme.

--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donne
 toi, j'ai eu cette btise de me refuser, lorsqu'il tait temps encore
de connatre le bonheur... Oui, une ide pour la Madone, une ide que la
virginit lui plat et qu'on doit se garder vierge  son mari, si l'on
veut qu'elle bnisse le mariage... Qu'est-ce que a pouvait lui faire
que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si
elle m'avait tromp, si elle te prenait avant que nous eussions dormi
aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui
de ne m'tre pas damne avec toi, oui, oui! la damnation plutt que de
ne pas nous tre possds de tout notre sang, de toutes nos lvres!

tait-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour
mieux organiser son existence? Pierre, terrifi, ne la reconnaissait
plus. Jusque-l, il l'avait vue d'une telle rserve, d'une pudeur si
naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature
elle-mme! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le
terrible sang des Boccanera venait de se rveiller en elle, tout un
atavisme de violence, d'orgueil, de furieux apptits, exasprs et
dchans. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle
grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
arrachait de sa propre chair.

--Je vous en supplie, madame, rptait le prtre, calmez-vous... Il vit,
son coeur bat... Vous vous faites un mal affreux.

Mais elle voulait mourir avec lui.

--Oh! mon chri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me
coucherai sur ton coeur, je te serrerai si fort entre mes deux bras,
qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre
ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons maris tous de
mme. Je t'ai promis de n'tre qu' toi, je serai  toi malgr tout,
dans la terre s'il le faut... Oh! mon chri, ouvre les yeux, ouvre la
bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure  mon tour, quand tu seras
mort!

Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambe de
passion sauvage, de feu et de sang, avait pass. Mais les larmes
gagnrent Benedetta, de gros sanglots la brisrent, la jetrent au bord
du lit, aveugle, sans force. Et, heureusement, mettant fin  la
farouche scne, le mdecin parut, amen par Victorine.

Le docteur Giordano, qui avait dpass la soixantaine, tait un petit
vieillard  boucles blanches, ras et frais de teint, dont toute la
personne paterne avait pris une allure d'aimable prlat, au milieu de sa
clientle d'glise. Et il tait excellent homme, disait-on, soignait les
pauvres pour rien, se montrait surtout d'une rserve et d'une discrtion
ecclsiastiques, dans les cas dlicats. Depuis trente ans, tous les
Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu' l'minentissime cardinal
lui-mme, ne passaient que par ses mains prudentes.

Doucement, clair par Victorine, aid par Pierre, il dshabilla Dario
que la douleur tira de son vanouissement, examina la blessure, la
dclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait
rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication  craindre.
Et, comme tous les mdecins de Rome, en amoureux des beaux coups de
couteau qu'il avait journellement  soigner, parmi ses clients de hasard
du bas peuple, il s'attardait avec complaisance  la plaie, l'admirait
en connaisseur, trouvait sans doute que c'tait l de la besogne bien
faite. Il finit par dire au prince,  demi-voix:

--Nous appelons a un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le
coup a t port de haut en bas, de faon  glisser dans les chairs,
sans mme intresser l'os... Ah! il faut tre adroit, c'est joliment
plant.

--Oui, oui, murmura Dario, il m'a pargn, il m'aurait trou de part en
part.

Benedetta n'entendait point. Depuis que le mdecin avait dclar le cas
sans gravit aucune, en expliquant que la faiblesse et l'vanouissement
ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle tait tombe sur
une chaise, dans un tat de prostration absolue. C'tait la dtente de
la femme, aprs l'affreuse crise de dsespoir. Des larmes douces,
lentes, se mirent  couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint
embrasser Dario avec une effusion de joie passionne et muette.

--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on
sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu,
parat-il, except monsieur l'abb,  qui je demande le secret... Et,
n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiter le cardinal, ni mme
ma tante, enfin aucun des amis de la maison.

Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.

--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le
monde, vous tes tomb dans l'escalier et vous vous tes dmis
l'paule... Et, maintenant que vous voil pans, tchez de dormir sans
trop de fivre. Je reviendrai demain matin.

Alors, des jours de grand calme s'coulrent lentement, une vie nouvelle
s'organisa pour Pierre. Il resta les premires journes sans mme sortir
du vieux palais ensommeill, lisant, crivant, n'ayant chaque
aprs-midi, jusqu'au crpuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
dans la chambre de Dario, o il tait certain de trouver Benedetta.
Aprs quarante-huit heures d'une fivre assez intense, la gurison avait
pris son train accoutum; et les choses marchaient pour le mieux,
l'histoire de l'paule dmise tait accepte par tout le monde,  ce
point que le cardinal exigea de la stricte conomie de donna Serafina
qu'une seconde lanterne ft allume sur le palier, pour qu'un tel
accident ne se renouvelt plus. Dans cette paix monotone qui se
refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernire, une menace de trouble
plutt,  laquelle Pierre fut ml, un soir qu'il s'attardait prs du
convalescent.

Comme Benedetta s'tait absente quelques minutes, Victorine, qui avait
mont un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire trs bas
au prince:

--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient
tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la
renvoyer, elle rde, et j'aime mieux vous prvenir.

Malgr lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il
comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il
pensait. Aussi, sans rpondre  Victorine:

--Eh! oui, l'abb, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu!
est-ce assez bte?

Mais, bien qu'il se dfendt d'avoir rien fait, pour que le frre lui
donnt l'avertissement de ne pas toucher  sa soeur, il souriait d'un
air d'embarras, trs ennuy, un peu honteux mme d'une pareille
histoire. Et il fut videmment soulag, lorsque le prtre promit de voir
la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle
devait rester chez elle.

--Une aventure stupide, stupide! rptait le prince en exagrant sa
colre, comme pour se railler lui-mme. Vraiment, c'est d'un autre
sicle.

Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir prs
de son cher malade. Et la douce veille continua, dans la vieille
chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'o ne montait pas un
souffle.

Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le
quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intressait,
il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia
et la rva borde de palais splendides. Pendant le carnaval, des
courses y avaient lieu: on partait  pied ou  cheval du palais Farnse,
pour aller jusqu' la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que
l'ambassadeur du roi de France, d'Estre, marquis de Cour, qui habitait
le palais Saccheti, y avait ft magnifiquement, en 1630, la naissance
du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto 
Saint-Jean des Florentins, avec un dploiement de luxe extraordinaire,
la rue jonche de fleurs, toutes les fentres pavoises des plus riches
tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tire sur
le Tibre, reprsentant la nef Argo qui emportait Jason  la conqute de
la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnse, le Mascherone,
coula du vin. Combien ces temps taient lointains et changs, et
aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur
triste de son abandon, large et toute droite, ensoleille ou tnbreuse,
au milieu du quartier dsert! Ds neuf heures, le plein soleil
l'enfilait, blanchissait le petit pav de la chausse, plate et sans
trottoir; tandis que, sur les deux cts qui passaient alternativement
de la vive lumire  l'ombre paisse, les palais anciens, les lourdes et
vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardes de plaques et de
clous, des fentres barres par d'normes grilles de fer, des tages
entiers aux volets clos, comme clous pour ne plus laisser entrer la
clart du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des
votes profondes, des cours intrieures, humides et froides, taches de
verdures sombres, et que, pareils  des clotres, des portiques
entouraient. Puis, dans les dpendances, dans les constructions basses
qui avaient fini par se grouper l, surtout du ct des ruelles dvalant
au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'taient
installes, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces
obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une
planche, des dbits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de
Genzano, et o les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue,
la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune,
n'tait point faite pour l'gayer. Toute une vole de fils
tlgraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux
rares passants, o s'miettait la poussire du pass, de l'arcade du
palais Farnse  l'chappe lointaine, au del du fleuve, sur les arbres
de l'Hpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, ds la nuit faite,
Pierre tait saisi par la dsolation, la sorte d'horreur sacre que la
rue prenait. Pas une me, l'anantissement absolu. Pas une lumire aux
fentres, rien que la double file des becs de gaz, trs espacs, des
lueurs affaiblies de veilleuse, manges par les tnbres. Les portes
verrouilles, barricades, d'o pas un bruit, pas un souffle ne sortait.
Seulement, de loin en loin, un dbit de vin clair, des vitres dpolies
derrire lesquelles brlait une lampe dans une immobilit complte, sans
un clat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux
sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la
ruelle de droite, toutes les deux debout et figes, dans la rue morte.

D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier
tomb  l'oubli, si cart de la vie moderne, n'exhalant dsormais
qu'une odeur de renferm, la fade et discrte odeur ecclsiastique. Du
ct de Saint-Jean des Florentins,  l'endroit o le nouveau cours
Victor-Emmanuel est venu tout ventrer, l'opposition tait violente,
entre les hautes maisons  cinq tages, sculptes, clatantes,  peine
finies, et les noires demeures, affaisses et borgnes, des ruelles
voisines. Le soir, des globes lectriques tincelaient, d'une blancheur
blouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et
des autres rues n'taient plus que des lampions fumeux. C'taient
d'anciennes voies clbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du
Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinit de traverses qui les
coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si troites,
que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son glise,
une multitude d'glises presque semblables, trs dcores, trs dores
et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de
soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait
dans le bas, derrire le palais Farnse, l'glise des Morts, o il
aimait entrer pour y rver  cette sauvage Rome, aux pnitents qui
desservaient cette glise et dont la mission tait d'aller ramasser,
dans la Campagne, les cadavres abandonns qu'on leur signalait. Un soir,
il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans
spulture, qu'on avait dcouverts dans un champ,  droite de la voie
Appienne.

Mais la promenade prfre de Pierre devint bientt le nouveau quai du
Tibre, devant l'autre faade du palais Boccanera. Il n'avait qu'
descendre le vicolo, l'troite ruelle, et il dbouchait dans un lieu de
solitude, o les choses l'emplissaient d'infinies penses. Le quai
n'tait pas achev, les travaux semblaient mme abandonns compltement,
c'tait tout un chantier immense, encombr de gravats, de pierres de
taille, coup de palissades  demi rompues et de baraques  outils dont
les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhauss,
tandis que les fouilles continuelles ont abaiss le sol de la ville, aux
deux bords. Aussi tait-ce pour la mettre  l'abri des inondations qu'on
venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse.
Et il avait fallu surlever les anciennes berges  un tel point, que,
sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera,
avec son double escalier o l'on amarrait autrefois les bateaux de
plaisance, se trouvait en contre-bas, menace d'tre ensevelie et de
disparatre, quand on achverait les travaux de voirie. Rien encore
n'tait nivel, les terres rapportes restaient l telles que les
tombereaux les dchargeaient, il n'y avait partout que des fondrires,
des boulements, au milieu des matriaux laisss  l'abandon. Seuls, des
enfants misrables venaient jouer parmi ces dcombres o le palais
s'enfonait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand
soleil, des femmes tendaient leur pauvre lessive sur les tas de
cailloux. Et, cependant, c'tait pour Pierre un asile heureux, de paix
certaine, inpuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des
heures,  regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux
deux bouts.

Ds huit heures, le soleil dorait la vaste troue de sa lumire blonde.
Quand il regardait l-bas, vers la gauche, il apercevait les toits
lointains du Transtvre, qui se dcoupaient, d'un gris bleu noy de
brume, sur le ciel clatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude
au del de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de
l'Hpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant
rideau, laissant voir,  l'horizon, le profil clair du Chteau
Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait dtacher les yeux de la berge
d'en face, car un morceau de la trs vieille Rome y tait demeur
intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
rive droite, la partie des quais laisse en suspens, dont la
construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les
deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'tait
en vrit une surprise et un charme que cette extraordinaire vocation
des anciens ges, cette berge charge de tout un lambeau de la vieille
ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les faades uniformes avaient
d tre rebadigeonnes; mais, ici, les derrires des maisons, qui
descendaient jusque dans l'eau, restaient lzards, roussis, clabousss
de rouille, patins par les ts brlants, comme d'antiques bronzes. Et
quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des votes noires o le
fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction
romaine plongeant  pic; puis, des escaliers raides, disloqus, verdis,
qui montaient de la grve, des terrasses qui se superposaient, des
tages qui alignaient leurs petites fentres irrgulires, perces au
hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et
cela ple-mle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries
de bois, de ponts jets au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on
aurait dits pousss sur les toits, de mansardes ajoutes, plantes au
milieu des tuiles roses. Un gout, en face, tombait d'une gorge de
pierre, use et souille,  gros bruit. Partout o la berge
apparaissait, dans le retrait des maisons, elle tait couverte d'une
vgtation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre
tranant  plis royaux. Et la misre, la salet disparaissaient sous la
gloire du soleil, les vieilles faades tasses, djetes, devenaient en
or, des lessives entires qui schaient aux fentres les pavoisaient de
la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges.
Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule
s'levait dans l'blouissement de l'astre, avec le fin profil de
Saint-Onuphre, parmi les cyprs et les pins.

Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'norme mur du
quai, et il restait l longtemps, le coeur gonfl, plein de la tristesse
des sicles morts,  regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la
grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de
cette tranche babylonienne o elles taient enfermes, des murailles
dmesures de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore,
dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se
moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais,
ds qu'il tait gagn par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
boue, d'une vieillesse si paisse et si lourde, que les maisons d'en
face ne s'y refltaient mme plus. Et quel abandon dsol, quel fleuve
de silence et de solitude! Si, aprs les pluies d'hiver, il roulait
furieusement parfois son flot menaant, il s'engourdissait pendant les
longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coule
sourde, comme dsabuse de tout bruit inutile. On pouvait demeurer l,
pench, durant la journe entire, sans voir passer une barque, une
voile qui l'animt. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits
vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de
Sicile, s'arrtaient tous au pied de l'Aventin. Au del, il n'y avait
plus que dsert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un
pcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un
peu  sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique
pniche couverte, une arche de No  demi pourrie, peut-tre un
bateau-lavoir, mais o jamais il n'apercevait une me; et il y avait
encore, sur une langue de boue, un canot chou, le flanc crev,
lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et
abandonne. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines
fameuses dont elle tait lasse de baigner la poussire, depuis tant de
sicles! Et quelle vocation, ces sicles d'histoire que les eaux jaunes
avaient reflts, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris
la fatigue et le dgot, au point d'tre devenues si lourdes, si
muettes, si dsertes, dans leur souhait de nant!

Ce fut l que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrire une
des baraques de bois qui avaient servi  serrer les outils. Elle
allongeait la tte, elle regardait fixement, depuis des heures
peut-tre, la fentre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du
quai. Effraye sans doute par la faon svre dont Victorine l'avait
reue, elle ne s'tait pas reprsente au palais, pour avoir des
nouvelles; mais elle venait l, elle y passait les journes, ayant
appris de quelque domestique o tait la fentre, attendant sans se
lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul
lui faisait battre le coeur. Le prtre s'approcha, infiniment touch de
la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante
d'adoration, dans sa royale beaut. Au lieu de la gronder, de la
chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra trs doux et trs
gai, lui parla des siens comme si rien ne s'tait pass, s'arrangea de
manire  prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il
serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut,
farouche, mfiante, prte  fuir. Puis, quand elle eut compris, des
larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse,
elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: _Grazie, grazie!_
Merci, merci!, en se sauvant  toutes jambes. Jamais il ne la revit.

Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe 
Sainte-Brigitte, sur la place Farnse, eut la surprise de rencontrer
Benedetta sortant de cette glise, de si bonne heure, une toute petite
fiole d'huile  la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du
bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brlant
devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une
absolue confiance. Elle avouait mme qu'elle n'avait de confiance qu'en
celle-l, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'tait
adresse  d'autres, pourtant trs rputes, des Madones de marbre et
mme d'argent. Aussi une dvotion ardente, toute sa dvotion en ralit,
brlait-elle dans son coeur pour cette image sainte qui ne lui refusait
rien. Et elle affirma trs simplement, comme une chose naturelle, hors
de discussion, que c'taient ces quelques gouttes d'huile, dont elle
frottait matin et soir la plaie de Dario, qui dterminaient une gurison
si prompte, tout  fait miraculeuse. Pierre, saisi, dsol d'une
religion si enfantine chez cette admirable crature de sagesse, de
passion et de grce, ne se permit pas un sourire.

Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une
heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il
racontt ses journes pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses
tonnements, ses motions, ses colres parfois, prenaient un charme
triste, au milieu du grand calme touff de la pice. Mais, surtout,
quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de
tendresse pour les jardins romains, o il allait ds l'ouverture des
portes, afin d'tre sr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des
sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux
jaillissantes, des terrasses largies sur des horizons sublimes.

Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent
le coeur davantage. A la villa Borghse, le petit bois de Boulogne de
Rome, il y avait des futaies majestueuses, des alles royales, o les
voitures venaient tourner l'aprs-midi, avant la promenade obligatoire
du Corso; et il fut plus touch par le jardin rserv devant la villa,
cette villa d'un luxe de marbre blouissant, o se trouve aujourd'hui le
plus beau muse du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin
central que domine la blancheur nue d'une Vnus, et des fragments
d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
rangs symtriquement en carr, et rien autre que cette herbe dserte,
ensoleille et mlancolique. Au Pincio, o il retourna, il eut une
matine exquise, il comprit le charme de ce coin troit, avec ses arbres
rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre
au lointain, dans la clart si tendre, si limpide, poudre de soleil. A
la villa Albani,  la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins
parasols, d'une grce gante et fire, les chnes verts puissants, aux
membres tordus,  la verdure noire. Dans la dernire surtout, les chnes
noyaient les alles d'un demi-jour dlicieux, le petit lac tait plein
de rve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre
en contre-bas droulait une mosaque d'un got baroque, tout un dessin
compliqu de rosaces et d'arabesques, que la diversit des fleurs et
des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus
noble, le plus vaste, le mieux soign, ce fut, en longeant un petit mur,
de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprvu,
qu'il en emporta  jamais la symbolique image. Rome avait disparu
compltement, il n'y avait plus l, entre les pentes du mont Mario et un
autre coteau bois qui cachait la ville, que le dme colossal dont la
masse semblait pose sur des blocs pars, blancs et roux. C'taient les
lots des maisons du Borgo, les constructions entasses du Vatican et de
la basilique, qu'il dominait, qu'il crasait ainsi de sa coupole
dmesure, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que,
derrire lui, au loin, fuyait une chappe bleutre de campagne
illimite, trs dlicate.

Mais Pierre sentit davantage l'me des choses dans des jardins moins
somptueux, d'une grce plus ferme. Ah! la villa Mattei, sur la pente du
Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses alles intimes qui
descendent bordes d'alos, de lauriers et de fusains gants, avec ses
buis amers taills en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses
fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une gale
impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois glises,
qui s'y noient parmi la verdure,  Sainte-Sabine surtout, le berceau des
Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune,
dort dans une paix tide et odorante, plant d'orangers, au milieu
desquels l'oranger sculaire de Saint-Dominique, norme et noueux, est
encore charg d'oranges mres. Puis,  ct, au Prieur de Malte, le
jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense,  pic au-dessus du
Tibre, enfilant le cours du fleuve, les faades et les toitures qui se
serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule.
C'taient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mmes buis
taills, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles ples, longues
comme des chevelures, les chnes verts trapus et sombres, les pins
gants, les cyprs noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de
roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne
gota une joie plus tendrement attriste qu' la villa du pape Jules,
dont le portique ouvert en hmicycle sur le jardin raconte la vie d'une
poque aimable et sensuelle, avec sa dcoration peinte, son treillage
d'or charg de fleurs, o passent des vols souriants de petits Amours.
Le soir enfin o il revint de la villa Farnsine, il dit qu'il en
rapportait toute l'me morte de la vieille Rome; et ce n'taient pas les
peintures excutes d'aprs les cartons de Raphal qui l'avaient touch,
c'tait plutt la jolie salle du bord de l'eau,  la dcoration bleu
tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans gnie, mais si
charmant et si romain; c'tait surtout le jardin abandonn, qui
descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
maintenant, d'une dsolation lamentable, ravag, bossu, envahi d'herbes
folles, tel qu'un cimetire, o pourtant mrissaient toujours les fruits
d'or des orangers et des citronniers.

Puis, une dernire fois, il eut une secousse au coeur, le beau soir o
il visita la villa Mdicis. L, il tait en terre franaise. Et quel
merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses alles de
magnificence et de charme! quel refuge de rverie antique que le trs
vieux et trs noir bois de chnes verts, o, dans le bronze luisant des
feuilles, le soleil  son dclin jetait des lueurs braisillantes d'or
rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de l-haut, du
belvdre qui domine, on possde Rome entire d'un regard, comme si, en
largissant les bras, on allait la prendre toute. Du rfectoire de la
villa, que dcorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui
s'y sont succd, de la bibliothque surtout, une grande salle au calme
profond, on a la mme vue admirable, la plus large et la plus
conqurante, une vue d'ambition dmesure dont l'infini devrait mettre
au coeur des jeunes gens, enferms l, la volont de possder le monde.
Lui, qui tait venu hostile  l'institution du prix de Rome,  cette
ducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalit,
resta sduit un instant par cette paix tide, cette solitude limpide du
jardin, cet horizon sublime o semblaient battre les ailes du gnie. Ah!
quelles dlices, avoir vingt ans, vivre trois annes dans cette douceur
de rve, au milieu des plus belles oeuvres humaines, se dire qu'on est
trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher,
apprendre  jouir,  souffrir,  aimer! Mais, ensuite, il rflchit que
ce n'tait point l une besogne de jeunesse, que pour goter la divine
jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait
certainement l'ge mr, les victoires dj gagnes, la lassitude
commenante des oeuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il
remarqua que, si les jeunes mes de songe et de contemplation, ainsi que
la simple mdiocrit, s'y accommodaient de cette vie clotre dans l'art
du pass, tout artiste de bataille, tout temprament personnel s'y
mourait d'impatience, les yeux tourns vers Paris, dvor par la hte
d'tre en pleine fournaise de production et de lutte.

Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement,
veillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la
villa Montefiori, aujourd'hui saccag, autrefois si verdoyant, plant
des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
dans lequel ils avaient appris  s'aimer.

--Ah! je me rappelle, disait la contessina,  l'poque des fleurs,
c'tait une bonne odeur  en mourir, tellement forte, tellement
grisante, qu'une fois je suis reste dans l'herbe, sans pouvoir me
relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as
porte prs de la fontaine, o il faisait trs bon et trs frais.

Elle tait assise, au bord du lit, comme  son ordinaire, et elle
tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'tait mis  sourire.

--Oui, oui, je t'ai baise sur les yeux, et tu les as rouverts enfin...
Tu te montrais moins cruelle en ce temps-l, tu me laissais te baiser
les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous tions des enfants, et si
nous n'avions pas t des enfants, nous aurions t mari et femme tout
de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et o nous courions
si libres!

Elle approuvait de la tte, convaincue que la Madone seule les avait
protgs.

--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que
nous allons pouvoir tre l'un  l'autre, sans faire pleurer les anges!

La conversation en revenait toujours l, l'affaire de l'annulation du
mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre
assistait chaque soir  leur enchantement, ne les entendait causer que
de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
lchs en plein paradis. Dirige cette fois par une main
toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur,
car il ne se passait gure de jour, sans qu'elle rapportt quelque
nouvelle heureuse. Elle avait hte de terminer cette affaire, pour la
continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait pouser
que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout,
ferait tout excuser, en mettant fin  une situation dsormais
intolrable. Le scandale abominable, les affreux commrages qui
bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter
hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la ncessit d'une victoire,
devant l'ventualit d'un conclave possible, o elle dsirait que le nom
de son frre brillt d'un clat pur, souverain. Jamais cette secrte
ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisime
pape  l'glise, ne l'avait brle d'une pareille passion, comme si elle
avait eu le besoin de se consoler dans son froid clibat, depuis que
son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la dlaissait si durement.
Toujours vtue d'une robe sombre, active et si mince, si pince, qu'on
l'aurait prise par derrire pour une jeune fille, elle tait comme l'me
noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rdant en
intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait
en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au coeur, en la voyant de
visage si dessch, coup de longs plis, plant du grand nez volontaire
de la famille. Mais elle lui rendait  peine son salut, reste
ddaigneuse de ce petit prtre tranger, ne le tolrant dans son
intimit que pour complaire  monsignor Nani, dsireuse en outre d'tre
agrable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amen de si beaux
plerinages  Rome.

Peu  peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour
de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en
souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se reprsenter devant
la congrgation du Concile, dont une premire dcision en faveur du
divorce tait reste nulle, le dfenseur du mariage, monsignor Palma,
ayant demand, selon son droit, un supplment d'enqute. D'ailleurs,
cette premire dcision, prise seulement  une voix de majorit,
n'aurait srement pas t ratifie par le Saint-Pre. Et il s'agissait
en somme de conqurir des voix parmi les dix cardinaux dont la
congrgation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque
unanimit: besogne ardue, car la parent de Benedetta, cet oncle
cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au
milieu des intrigues compliques du Vatican, des rivalits qui brlaient
de tuer en lui le pape possible, en ternisant le scandale. C'tait 
cette conqute des voix que donna Serafina se lanait chaque aprs-midi,
dirige par son confesseur, le pre Lorenza, qu'elle allait voir
quotidiennement au Collge Germanique, le dernier refuge  Rome des
Jsuites, qui ont cess d'y tre les matres du Ges. L'espoir du succs
tenait surtout  ce que Prada, lass, irrit, avait dclar formellement
qu'il ne se prsenterait plus. Il ne rpondait mme pas aux assignations
rptes, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et
ridicule, depuis que Lisbeth, sa matresse avre, tait enceinte de ses
oeuvres, aux yeux de la ville entire. Il se taisait donc, affectait de
n'avoir jamais t mari, bien que la blessure de son dsir tenu en
chec, de son orgueil de mle soufflet, saignt toujours au fond,
rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur
sa paternit, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie
adverse se dsistait, disparaissait de son plein gr, on comprenait
l'esprance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque
donna Serafina, en rentrant, leur annonait qu'elle croyait bien avoir
gagn encore la voix d'un cardinal.

Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, tait monsignor
Palma, l'avocat d'office choisi par la congrgation pour dfendre le
lien sacr du mariage. Il avait des droits presque illimits, pouvait en
rappeler encore, en tout cas ferait traner l'affaire autant qu'il lui
plairait. Son premier plaidoyer, en rponse  celui de Morano, avait
dj t terrible, mettant l'tat de virginit en doute, citant
scientifiquement des cas o des femmes possdes offraient les
particularits d'aspect constates par les sages-femmes, rclamant
d'ailleurs l'examen minutieux de deux mdecins asserments, dclarant
enfin que, la condition premire de l'acte tant l'obissance de la
femme, la demanderesse, mme vierge, n'tait pas fonde  rclamer
l'annulation d'un mariage dont ses refus ritrs avaient seuls empch
la consommation. Et l'on annonait que le nouveau plaidoyer qu'il
prparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction tait
absolue. Devant cette belle nergie de vrit et de logique, le pis
allait tre que les cardinaux, mme bienveillants, n'oseraient jamais
conseiller l'annulation au Saint-Pre. Aussi le dcouragement
reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite
faite  monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun
s'tait charg de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coterait
trs cher. Monsignor Palma, thologien rompu aux affaires canoniques et
d'une honntet parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une
nice pauvre, d'une admirable beaut, qu'il s'tait mis sur le tard 
aimer follement, et qu'il avait d, afin d'viter le scandale, marier 
un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
restaient dignes, le prlat traversait justement une crise affreuse, las
de se dpouiller, n'ayant plus l'argent ncessaire pour tirer son neveu
d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver
le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans
rien demander  l'oncle, qui, un soir, aprs la nuit tombe, comme s'il
se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa
bont.

Ce soir-l, Pierre tait avec Dario, lorsque Benedetta entra riant,
tapant de joie dans ses mains.

--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a jur une
reconnaissance ternelle. Maintenant, le voil bien forc d'tre
aimable.

Plus mfiant, Dario demanda:

--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engag
formellement?

--Oh! non, comment veux-tu? c'tait si dlicat!... On assure que c'est
un trs honnte homme.

Pourtant, elle-mme fut effleure d'une nouvelle inquitude. Si
monsignor Palma, malgr le grand service reu, allait demeurer
incorruptible? Cela, ds lors, les hanta. Leur attente recommenait.

--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle aprs un silence, je me suis
dcide  leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis alle chez deux
mdecins avec ma tante.

Elle s'tait remise  sourire, elle ne semblait aucunement gne.

--Et alors? demanda-t-il du mme air tranquille.

--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont
rdig chacun une espce de certificat en latin... C'tait, parat-il,
absolument ncessaire pour permettre  monsignor Palma de revenir sur ce
qu'il a dit.

Puis, se tournant vers Pierre:

--Ah! ce latin! monsieur l'abb... J'aurais bien dsir savoir tout de
mme, et j'ai song  vous, pour que vous ayez l'obligeance de le
traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pices, elle les a
fait joindre immdiatement au dossier.

Trs embarrass, le prtre se contenta de rpondre d'un vague signe de
tte, car il n'ignorait pas ce qu'taient ces sortes de certificats, une
description nette et complte, en termes prcis, avec tous les dtails
d'tat, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas l de
pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux mme,
puisque toute la flicit de leur vie allait en dpendre.

--Enfin, conclut Benedetta, esprons que monsignor Palma aura de la
reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guris-toi vite, pour le
beau jour tant souhait de notre bonheur.

Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tt, sa blessure
s'tait rouverte, ce qui devait le forcer  garder le lit quelques jours
encore. Et Pierre continua, chaque soir,  le venir distraire, en lui
contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les
quartiers de Rome, dcouvrait avec ravissement les curiosits
classiques, catalogues dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur
parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la
ville, qu'il avait trouves banales d'abord, qui lui apparaissaient
maintenant trs diverses, ayant chacune son originalit profonde: la
place du Peuple, si ensoleille, si noble, dans sa symtrie monumentale;
la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des trangers, avec son
double escalier de cent trente-deux marches, dor par les ts, d'une
ampleur et d'une grce gantes; la place Colonna, vaste, toujours
grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et
d'insoucieux espoir, debout, flnant autour de la colonne de
Marc-Aurle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place
Navone, longue, rgulire, dserte depuis que le march ne s'y tient
plus, gardant le mlancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois;
la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du
march aux fruits et du march aux lgumes, toute une plantation de
grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins,
au milieu du flot glapissant des marchandes et des mnagres. Sa grande
surprise fut la place du Capitole, qui veillait en lui une ide de
sommet, de lieu dcouvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva
petite, carre, enferme entre ses trois palais, ouverte d'un seul ct
sur un court horizon, born par quelques toitures. Personne ne passe l,
on monte par une rampe d'accs que bordent des palmiers, les trangers
seuls font un dtour pour arriver en voiture. Les voitures attendent,
les touristes stationnent un moment, le nez lev vers l'admirable bronze
antique, le Marc-Aurle  cheval, plac au centre. Vers quatre heures,
lorsque le soleil dore le palais de gauche, dtachant sur le ciel bleu
les fines statues de l'entablement, on dirait une tide et douce petite
place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
sous le portique, et ses bandes d'enfants dpenaills, lchs l comme
toute une cole dans une cour de rcration.

Et, un autre soir, Pierre dit  Benedetta et  Dario son admiration pour
les fontaines de Rome, la ville du monde o les eaux ruissellent le plus
abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze:
depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
Barberini, les Tortues de l'troite place qui a pris leur nom, jusqu'aux
trois fontaines de la place Navone, o triomphe, au centre, la vaste
composition du Bernin, et surtout jusqu' la colossale fontaine de
Trevi, d'un got si fastueux, domine par le roi Neptune, entre les
hautes figures de la Sant et de la Fcondit. Et, un autre soir, il
rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le
singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du
Capitole et sur la rive gauche du Tibre, l o des masures se collaient
aux flancs des grands palais princiers: c'tait qu'elles n'avaient pas
de trottoirs et que les pitons marchaient au milieu,  l'aise, parmi
les voitures, sans avoir jamais l'ide de filer aux deux bords, contre
les faades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse
tournantes, troites places irrgulires, palais normes et carrs,
comme disparus dans la foule bouscule des petites maisons qui les
noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des
escaliers qui montent, caillouts de gris, chaque marche ourle de
pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui
s'tagent, des sminaires et des couvents aux fentres closes, comme des
habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un
palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir,
ayant pouss plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le
long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasm d'avoir eu
la rvlation de tout un art classique, qu'il n'avait gure got
jusque-l. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve
jaune et lent, aux bords plants de roseaux, les falaises basses,
dcoupes, dont la blancheur crayeuse se dtachait sur les fonds roux
de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique,
ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons
ples qui descendaient boire, tandis que le berger, appuy d'une paule
au tronc d'un chne vert, regardait. Beaut spciale, large et rousse,
faite de rien, simplifie jusqu' la ligne droite et plate, tout anoblie
des grands souvenirs: toujours les lgions romaines en marche par les
voies paves, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil
du moyen ge, puis le rveil de l'antique nature dans la foi catholique,
ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la matresse du monde.

Un jour que Pierre tait all visiter le Campo Verano, le grand
cimetire de Rome, il trouva, le soir, prs du lit de Dario, Celia en
compagnie de Benedetta.

--Comment! monsieur l'abb, s'cria la petite princesse, a vous amuse
d'aller voir les morts?

--Ah! ces Franais! reprit Dario, que l'ide seule d'un cimetire
dsobligeait, ces Franais! ils se gtent la vie  plaisir, avec leur
amour des spectacles tristes.

--Mais, dit Pierre doucement, on n'chappe pas  la ralit de la mort.
Le mieux est de la regarder en face.

Du coup, le prince se fcha.

--La ralit, la ralit!  quoi bon? Quand la ralit n'est pas belle,
moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais.

De son air tranquille et souriant, le prtre n'en continua pas moins 
dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetire, l'air de fte
que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de
marbre, des statues de marbre prodigues sur les tombeaux, des chapelles
de marbre, des monuments de marbre. Srement l'atavisme antique
agissait, les somptueux mausoles de la voie Appienne repoussaient l,
une pompe, un orgueil dmesur dans la mort. Sur la hauteur surtout, la
noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
vritables temples, des figures colossales, des scnes  plusieurs
personnages, d'un got parfois dplorable, mais o des millions avaient
d tre dpenss. Et ce qui tait charmant, parmi les ifs et les cyprs,
c'tait l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que
les ts brlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres
de pluie qui rendent si mlancoliques les statues des pays du Nord.

Benedetta, silencieuse, touche du malaise de Dario, finit par
interrompre Pierre, en disant  Celia:

--Et la chasse a t intressante?

Au moment o le prtre tait entr, la petite princesse parlait d'une
chasse au renard,  laquelle sa mre l'avait conduite.

--Oh! chre, tout ce qu'il y a de plus intressant!... Le rendez-vous
tait pour une heure, l-bas, au tombeau de Ccilia Metella, o l'on
avait install le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie
trangre, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter
nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes
en amazone... Le dpart a t donn  une heure et demie, et le galop a
dur plus de deux heures, si bien que le renard s'est all faire prendre
trs loin, trs loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de mme,
oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a d
sauter, puis des fosss, des haies, une course folle derrire les
chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est
foul le poignet et un autre qui a eu la jambe casse.

Dario avait cout avec passion, car ces chasses au renard taient le
grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette
Campagne romaine si plate et si hrisse d'obstacles pourtant, la joie
de djouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels
dtours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin ds qu'il tombe
puis de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique
bonheur de courir  la queue de cette bte, de la gagner de vitesse et
de la vaincre.

--Ah! dit-il dsespr, est-ce imbcile d'tre clou dans cette chambre!
Je finirai par y mourir d'ennui.

Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de
ce cri naf d'gosme. Elle qui tait si heureuse de l'avoir tout 
elle, dans cette chambre o elle le soignait! Mais son amour, si jeune
et si sage  la fois, avait un coin de maternit, et elle comprenait
parfaitement qu'il ne s'amust gure, priv de ses plaisirs habituels,
spar de ses amis qu'il cartait, dans la crainte que l'histoire de son
paule dmise ne leur part louche. Plus de ftes, plus de soires au
thtre, plus de visites aux dames. Et c'tait le Corso qui lui manquait
surtout, une souffrance, une vritable dsesprance de ne plus voir ni
savoir, en regardant, de quatre  cinq heures, dfiler Rome entire.
Aussi, ds qu'un intime venait, c'taient des questions interminables,
et si l'on avait rencontr celui-ci, et si cet autre avait reparu, et
comment avaient fini les amours d'un troisime, et si quelque aventure
nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commrages
d'un jour, intrigues puriles d'une heure, o jusque-l s'taient
dpenses toutes ses nergies d'homme.

Celia, qui aimait  lui apporter les bavardages innocents, reprit aprs
un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de
vierge nigmatique:

--Comme c'est long  se remettre, une paule!

Avait-elle donc devin, cette enfant, dont l'unique affaire tait
l'amour? Dario, gn, se tourna vers Benedetta, qui continuait 
sourire, l'air placide. Mais, dj, la petite princesse sautait  un
autre sujet.

--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame...

Elle s'arrta, surprise elle-mme et embarrasse de cette nouvelle qui
venait de lui chapper. Puis, trs bravement, elle continua, en amie
d'enfance qui tait dans les petits secrets amoureux:

--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de
mme un bouquet de roses blanches.

Cette fois, Benedetta s'gaya franchement, tandis que Dario la regardait
en riant aussi. Elle l'avait plaisant, les premiers jours, de ce qu'une
dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'tait pas
fch de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir
gnante; et, quoique un peu bless dans sa fatuit de joli homme, il
tait content d'apprendre que la Tonietta l'avait dj remplac.

--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.

--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, dclara Celia de son air grave
et pur.

Mais Benedetta s'tait leve, pour remonter les oreillers, derrire le
dos du convalescent.

--Va, va, mon Dario, toutes ces misres sont finies, et je te garderai,
tu n'auras plus que moi  aimer.

Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle
disait vrai, il n'avait jamais aim qu'elle; et elle ne se trompait pas
non plus, quand elle comptait le garder toujours,  elle seule, ds
qu'elle se serait donne. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
chambre, elle tait heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait
aim autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une
purilit singulire, sans doute dans l'appauvrissement de sa race,
cette sorte de retour  l'enfance, qu'on remarque chez les peuples trs
vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des
heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacit de
souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle ft gaie et qu'elle
chantt, il l'amusait par la gentillesse de son gosme, qui l'amenait
 rver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon
de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se
soucier de rien, le monde dt-il crouler quelque part, sans qu'on se
donnt la peine d'y aller voir!

--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que
monsieur l'abb a fini par tomber amoureux de Rome.

Pierre, qui avait cout en silence, acquiesa de bonne grce.

--C'est vrai.

--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps,
beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'tiez rest
que quinze jours, vous auriez emport de nous une ide dplorable;
tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien
tranquilles, jamais plus vous ne songerez  nous sans tendresse.

Elle tait d'un charme dlicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une
seconde fois. Mais il avait dj rflchi au phnomne, il croyait en
tenir la solution. Quand on arrive  Rome, on apporte une Rome  soi,
une Rome rve, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
est le pire des dsenchantements. Aussi faut-il attendre que
l'accoutumance se fasse, que la ralit mdiocre s'attnue, pour donner
le temps  l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de
manire  ne voir de nouveau les choses relles qu' travers la
prodigieuse splendeur du pass.

Celia s'tait leve, prenant cong.

--Au revoir, chre, et  bientt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous
savez que je veux tre fiance avant la fin du mois, oui, oui! une
grande soire que je forcerai bien mon pre  donner... Ah! que ce
serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en mme temps!

Ce fut deux jours plus tard que Pierre, aprs une grande promenade qu'il
fit au Transtvre, suivie d'une visite au palais Farnse, sentit se
rsumer en lui la terrible et mlancolique vrit sur Rome. Plusieurs
fois dj, il avait parcouru le Transtvre, dont la population
misrable l'attirait, dans sa passion navre pour les pauvres et les
souffrants. Ah! ce cloaque de misre et d'ignorance! Il avait vu, 
Paris, des coins de faubourg abominables, des cits d'pouvante o
l'humanit en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette
stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours
de ce pays du soleil, une ombre humide glaait les ruelles tortueuses,
trangles, pareilles  des couloirs de cave; et l'odeur tait affreuse
surtout, une nause qui prenait le passant  la gorge, faite des lgumes
aigres, des graisses rances, du btail humain parqu l, parmi ses
fientes. C'taient d'antiques masures irrgulires, jetes dans un
ple-mle aim des artistes romantiques, avec des portes noires et
bantes qui s'enfonaient sous terre, des escaliers extrieurs qui
montaient aux tages, des balcons de bois tenus comme par miracle en
quilibre sur le vide. Et des faades  demi croules qu'il avait fallu
tayer  l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fentres
creves laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime
commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui
n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et
leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de lgumes
cuits talant des navets normes, des paquets de cleris, de
choux-fleurs, d'pinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
mal coupe, tait noire, des cous de bte hrisss de caillots
violtres, comme arrachs. Les pains des boulangers s'entassaient sur
une planche, ainsi que des pavs ronds; de pauvres fruitires n'avaient
d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin,  leurs
portes enguirlandes de tomates sches et enfiles; tandis que les
seules boutiques allchantes taient celles des charcutiers, dont les
salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur pre,
l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, o les numros
gagnants taient affichs, alternaient avec les cabarets, des cabarets
tous les trente pas, qui annonaient en grosses lettres les vins choisis
des Chteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du
quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des
bandes d'enfants  moiti nus que la vermine dvorait, des femmes en
cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et
criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agite, au milieu du
continuel va-et-vient de petits nes tranant des charrettes, d'hommes
conduisant des dindes  coups de fouet, de quelques touristes inquiets,
sur lesquels se ruaient aussitt des bandes de mendiants. Des savetiers
s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte
d'un petit tailleur, un vieux seau de mnage tait accroch, plein de
terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fentres, de tous
les balcons, sur des cordes jetes d'une maison  l'autre, en travers de
la rue, pendaient les lessives des mnages, un pavoisement de loques
sans nom, qui taient comme les drapeaux symboliques de l'abominable
misre.

Pierre sentait son me fraternelle se soulever d'une piti immense. Ah!
certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de
peste, o le peuple avait si longtemps croupi comme dans une gele
empoisonne, et il tait pour l'assainissement, pour la dmolition,
quitte  tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Dj le
Transtvre tait bien chang, des voies nouvelles l'ventraient, des
prises d'air pratiques  grands coups de pioche, qui le pntraient de
nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au
milieu de ces abatis de maisons, de ces troues rcentes, vastes
terrains vagues, o l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en
volution l'intressait infiniment. Plus tard sans doute, on achverait
de la rebtir, mais quelle heure passionnante, celle o la vieille cit
agonisait dans la nouvelle,  travers tant de difficults! Il fallait
avoir connu la Rome des immondices, noye sous les excrments, les eaux
mnagres et les dtritus de lgumes. Le Ghetto, rcemment ras, avait,
depuis des sicles, imprgn le sol d'une telle pourriture humaine, que
l'emplacement, demeur nu, plein de bosses et de fondrires, exhalait
toujours une infme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps
se scher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux
bords du Tibre, o l'on a entrepris des travaux d'dilit considrables,
c'est  chaque pas la mme rencontre: on suit une rue troite, puante,
d'une humidit glaciale, entre les faades sombres, aux toits qui se
touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une claircie, dans une
clairire ouverte  coups de hache, parmi la fort des vieilles masures
lpreuses. Il y a l des squares, des trottoirs larges, de hautes
constructions blanches, charges de sculptures, une capitale moderne 
l'tat d'bauche, pas finie, encombre de gravats, barre de palissades.
Partout des amorces de voies projetes, le colossal chantier que la
crise financire menace d'terniser maintenant, la ville de demain
arrte dans sa croissance, reste en dtresse, avec ses commencements
dmesurs, trop htifs et qui dtonnent. Mais ce n'en tait pas moins
une besogne bonne et saine, d'une ncessit sociale absolue pour une
grande ville d'aujourd'hui,  moins de laisser la vieille Rome se
pourrir sur place, telle qu'une curiosit des anciens ges, une pice de
muse qu'on garde sous verre.

Ce jour-l, Pierre, en se rendant du Transtvre au palais Farnse, o
il tait attendu, fit un dtour, passa par la rue des Pettinari, puis
par la rue des Giubbonari, la premire si sombre, si resserre entre le
grand mur noir de l'Hpital et les misrables maisons d'en face, la
seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout gaye par les
vitrines des bijoutiers, aux grosses chanes d'or, et par les talages
des marchands d'toffe, o flottent des ls immenses, bleus, jaunes,
verts, rouges, d'un ton clatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de
parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait
maintenant, voqurent en lui le quartier d'affreuse misre qu'il avait
visit dj, la masse pitoyable des travailleurs dchus, rduits par le
chmage  la mendicit, campant parmi les constructions superbes et
abandonnes des Prs du Chteau. Ah! le pauvre, le triste peuple rest
enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crdulit de sauvages par
des sicles de thocratie, si accoutum  la nuit de son intelligence,
aux souffrances de son corps, qu'il reste quand mme aujourd'hui en
dehors du rveil social, simplement heureux si on le laisse jouir 
l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait
aveugle et sourd en sa dchance, il continuait sa vie stagnante
d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en
prouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers o il logeait
abattus, les habitudes changes, les vivres plus chers, comme si la
clart, la propret, la sant le gnaient, quand il fallait les payer de
toute une crise ouvrire et financire. Cependant, qu'on l'et voulu ou
non, c'tait au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la
rebtissait, dans l'ide d'en faire une grande capitale moderne; car la
dmocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple
qui hritera demain des cits d'o l'on chasse la salet et la maladie,
o la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misre. Et voil
pourquoi, si l'on maudit les ruines poussetes, tenues bourgeoisement,
le Colise dbarrass de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fche
devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en
pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et
leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie
nat de la mort et que demain doit forcment refleurir dans la poudre du
pass.

Pierre, en songeant  ces choses, tait arriv sur la place Farnse,
dserte, svre, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont
l'une, en plein soleil, grenait sans fin un jet de perles, au milieu du
grand silence; et il regarda un instant la faade nue et monumentale du
lourd palais carr, sa haute porte o flottait le drapeau tricolore, ses
treize fentres de faade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux.
Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachs de
l'ambassade prs du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire
visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a lou
pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et
mortelle, avec sa vaste cour  portique, d'une humidit sombre, son
escalier gant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses
galeries et ses salles dmesures! C'tait d'une pompe souveraine dans
la mort, un froid glacial tombait des murs, pntrait jusqu'aux os les
fourmis humaines qui s'aventuraient sous les votes. L'attach, avec un
sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait  mourir, cuite
l't, gele l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la
partie occupe par l'ambassadeur, le premier tage donnant sur le Tibre.
L, de la clbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins
Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, aprs
un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, gay de
soleil. Mais la salle  manger, les chambres, les autres salles qui
suivent, occupes par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une
rue latrale. Toutes ces vastes pices, de sept  huit mtres de
hauteur, ont des plafonds peints ou sculpts admirables, des murs nus,
quelques-uns dcors de fresques, des mobiliers disparates, de superbes
consoles mles  tout un bric--brac moderne. Et cette tristesse des
choses tourne  l'abomination, lorsqu'on pntre dans les appartements
de gala, les grandes pices d'honneur qui occupent la faade sur la
place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un dsastre, des salles
magnifiques dsertes, livres aux araignes et aux rats. L'ambassade
n'en occupe qu'une, o elle entasse ses archives poudreuses, sur des
tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A ct, l'norme
salle de dix mtres de hauteur, sur deux tages, que le propritaire,
l'ancien roi de Naples, s'tait rserve, est un vritable grenier de
dbarras, o des maquettes, des statues inacheves, un trs beau
sarcophage tranent, parmi un entassement sans nom de dbris
mconnaissables. Et ce n'tait l qu'une partie du palais: le
rez-de-chausse est compltement inhabit, notre cole de Rome occupe un
coin du second tage, tandis que notre ambassade se serre frileusement
dans l'angle le plus logeable du premier, force d'abandonner tout le
reste, de fermer les portes  double tour, pour viter l'inutile peine
de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
Farnse, bti par le pape Paul III, occup sans interruption pendant
plus d'un sicle par des cardinaux; mais quelle incommodit cruelle,
quelle affreuse mlancolie, dans cette ruine immense, dont les trois
quarts des pices sont mortes, inutiles, impossibles, retranches de la
vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
couloirs envahis par les paisses tnbres, les quelques becs de gaz
fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage  travers ce lugubre
dsert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tide et aimable de
l'ambassadeur!

Pierre sortit de l saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres
palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses
promenades, se dressaient dans sa mmoire, tous dchus de leur
splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombs  n'tre plus
que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces
salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire  y
mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bties, ni mme y
nourrir le personnel ncessaire  leur entretien? Ils taient rares, les
princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse ligne,
occupaient seuls leurs palais. La presque totalit louaient les antiques
demeures des aeux  des socits,  des particuliers, en se rservant
un tage, parfois mme un simple logement dans le coin le plus obscur.
Lou le palais Chigi, le rez-de-chausse  des banques, le premier 
l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se
partagent le second avec un cardinal. Lou le palais Sciarra, le premier
au ministre des Affaires trangres, le second  un snateur, tandis que
le prince et sa mre n'habitent que le rez-de-chausse. Lou le palais
Barberini, le rez-de-chausse, le premier tage et le second  des
familles, tandis que le prince s'est log au troisime, dans les
anciennes chambres des domestiques. Lou le palais Borghse, le
rez-de-chausse  un marchand d'antiquits, le premier  une loge
maonnique, tout le reste  des mnages, tandis que le prince n'a gard
que les quelques pices d'un petit appartement bourgeois. Lou le palais
Odelscachi, lou le palais Colonna, lou le palais Doria, tandis que les
princes n'y mnent plus que l'existence rduite de bons propritaires,
tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux
bouts. C'tait qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain,
les plus grosses fortunes venaient de s'crouler dans la crise
financire, trs peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
d'une richesse immobile et morte, que ni le ngoce ni l'industrie ne
pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tent les
affaires taient dpouills. Les autres, terrifis, frapps d'impts
normes qui leur prenaient prs du tiers de leurs revenus, devaient
dsormais se rsigner  voir leurs derniers millions stagnants s'puiser
sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt,
ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre
vivante. Il n'y avait l qu'une question de temps, car la ruine finale
tait irrmdiable, d'une absolue fatalit historique. Et ceux qui
consentaient  louer, luttaient encore pour la vie, tchaient de
s'accommoder  l'poque prsente, en s'efforant au moins de peupler le
dsert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait dj
chez les autres, chez les entts et les superbes qui se muraient dans
le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant
en poudre, si glac d'ombre et de silence, o l'on n'entendait de loin
en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant
sourdement sur l'herbe de la cour.

Mais Pierre, surtout, venait d'tre frapp de ces deux visites
successives, au Transtvre et au palais Farnse, et elles s'clairaient
l'une l'autre, et elles aboutissaient  une conclusion, qui jamais
encore ne s'tait formule en lui avec une nettet si effrayante: pas
encore de peuple et bientt plus d'aristocratie. Cela, ds lors, le
hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misrable,
d'une ignorance et d'une rsignation telles, dans la longue enfance o
le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues annes
d'ducation et d'instruction taient ncessaires pour qu'il constitut
une dmocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au
fond de ses palais croulants, elle n'tait plus qu'une race finie,
abtardie, si mlange d'ailleurs de sang amricain, autrichien,
polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception;
sans compter qu'elle avait cess d'tre d'pe et d'glise, rpugnant 
servir l'Italie constitutionnelle, dsertant le Sacr Collge, o les
parvenus seuls revtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et
les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie
solidement installe, forte d'une sve nouvelle, assez instruite et
assez sage pour tre l'ducatrice transitoire de la nation. La
bourgeoisie, c'taient les anciens domestiques, les anciens clients des
princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
notaires ou avocats, qui graient leurs fortunes; c'tait le monde
d'employs, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de
dputs, de snateurs, que le gouvernement avait amens des provinces;
et c'tait enfin la vole des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome,
les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont
les ongles et le bec dvoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour
qui donc avait-on travaill? Pour qui les travaux gigantesques de la
nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si dmesurs, qu'on ne
pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait
entendre, veillant dans tous les coeurs fraternels une inquitude en
larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus
d'aristocratie, et une bourgeoisie dvorante, menant la cure parmi les
ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait btis
sur le modle gant des palais d'autrefois, ces palais normes,
fastueux, pullulant pour des centaines de mille mes vainement espres,
ces palais o devait s'installer la richesse grandissante, le luxe
triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui taient devenus les
lamentables refuges, souills et dj branlants, de la basse misre du
peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds!

Le soir de ce jour, Pierre,  la nuit noire, alla passer une heure sur
le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'tait un recueillement,
une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgr les avis de
Victorine, qui prtendait que l'endroit n'tait pas sr. Et, en
ralit, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
n'avait droul un dcor plus tragique. Pas une me, pas un passant; un
silence, une ombre, un vide, qui s'tendaient  droite,  gauche, en
face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier
abandonn, barraient le passage aux chiens eux-mmes. A l'angle du
palais, noy de tnbres, un bec de gaz, rest en contre-bas depuis le
remblai, clairait le quai bossu, au ras du sol, d'une lueur louche; et
les matriaux qui tranaient l, les tas de briques, les pierres de
taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques
lumires brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux
fentres de l'Hpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement
indfini de la coule du fleuve, les lointains quartiers sombraient,
disparus. Puis, en face, c'tait le Transtvre, les maisons de la berge
telles que de ples fantmes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une
clart trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule
le Janicule, o les lanternes de quelque promenade, tout en haut,
faisaient scintiller un triangle d'toiles. Le Tibre surtout passionnait
Pierre,  ces heures nocturnes, d'une si mlancolique majest. Il
restait accoud au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de
longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la
noire et monstrueuse apparence d'une prison btie l pour un gant. Tant
que les lumires brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux
lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson
leur donnait une vie mystrieuse. Et il rvait sans fin  tout le pass
fameux de ce fleuve, il voquait souvent la lgende qui veut que des
richesses fabuleuses soient enterres dans la boue de son lit. A chaque
invasion des Barbares, et particulirement lors du sac de Rome, on y
aurait jet les trsors des temples et des palais, pour les soustraire
au pillage, des vainqueurs. L-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans
l'eau glauque, n'tait-ce pas le chandelier d'or  sept branches, que
Titus avait rapport de Jrusalem? et ces pleurs sans cesse dformes
par les remous, n'taient-ce pas des blancheurs de colonnes et de
statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes,
n'tait-ce pas un amas, un ple-mle de mtaux prcieux, des coupes, des
vases, des bijoux orns de pierreries? Quel rve que ce pullulement
entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cache de ces trsors, qui
auraient dormi l pendant tant de sicles! et quel espoir, pour
l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles
miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le
desscher un jour, comme le projet en a dj t fait! La fortune de
Rome tait l peut-tre.

Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoud au parapet, n'avait en
lui que des penses de svre ralit. Il continuait les rflexions de
la journe, que lui avait inspires sa visite au Transtvre, puis au
palais Farnse. Il aboutissait, devant cette eau morte,  cette
conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
tait le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien
que ce choix s'imposait comme invitable, Rome tant la reine de gloire,
l'antique matresse du monde  laquelle l'ternit tait promise, sans
laquelle l'unit nationale avait toujours paru impossible; de sorte que
le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas
tre, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle ft. Ah!
ce fleuve mort, quelle sourde voix de dsastre il prenait dans la nuit!
Pas une barque, pas un frisson de l'activit commerciale et industrielle
des eaux qui charrient la vie au coeur des grandes villes! Sans doute on
avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques,
le lit creus pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter
jusqu' l'Aventin; mais ce n'taient l que des chimres,  peine
finirait-on par dsembourber l'embouchure, qui, continuellement, se
comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le dsert de
mort que le fleuve mort traversait et qui faisait  Rome une ceinture de
strilit? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
vainement sur la question de savoir si elle tait fertile sous les
Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste
cimetire, comme une ville d'autrefois spare  jamais du monde
moderne, par cette lande o s'est accumule la poussire des sicles.
Les raisons gographiques qui lui ont jadis donn l'empire du monde
connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est
dplac de nouveau, le bassin de la Mditerrane a t partag entre des
nations puissantes. Tout aboutit  Milan, la cit de l'industrie et du
commerce, tandis que Rome n'est dsormais qu'un passage. Aussi, depuis
vingt-cinq annes, les efforts les plus hroques n'ont pu la tirer du
sommeil invincible qui continue  l'envahir. La capitale qu'on a voulu
improviser trop vite est reste en dtresse et a presque ruin la
nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent ds les premires
chaleurs, pour en viter le climat mortel;  ce point que les htels et
les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la
ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant  la mort, ds que la
vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans
cette capitale de simple dcor, o la population aujourd'hui ne diminue
ni n'augmente, o il faudrait une pousse nouvelle d'argent et d'hommes
pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des
quartiers neufs. Et, s'il tait vrai que demain refleurissait toujours
dans la poudre du pass, il fallait donc se forcer  l'espoir. Mais ce
sol n'tait-il pas puis, et puisque les monuments eux-mmes n'y
poussaient plus, la sve qui fait les tres sains, les nations fortes,
n'y tait-elle pas galement tarie  jamais?

A mesure que la nuit avanait, les lumires des maisons du Transtvre,
en face, s'teignaient une  une. Et Pierre resta longtemps encore,
envahi de dsesprance, pench sur les eaux devenues noires. C'taient
les tnbres sans fond, il ne restait, dans l'paississement d'ombre du
Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'toiles.
Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus
danser, sous le mystre de son courant, la vision chimrique de
fabuleuses richesses; et c'en tait fait de la lgende, du chandelier
d'or  sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rve d'un
trsor antique tomb  la nuit, comme l'antique gloire de Rome
elle-mme. Pas une clart, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
chute grosse et lourde de l'gout,  droite, qu'on ne voyait point. Les
eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur
coule de plomb dans les tnbres, la pesante vieillesse, la fatigue
sculaire, l'immense tristesse et l'envie de nant de ce Tibre trs
ancien et trs glorieux, qui semblait ne rouler dsormais que la mort
d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'ternel ciel fastueux droulait
la vie clatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre
roulant les ruines de prs de trois mille ans.

Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, tait entr s'asseoir un
instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de
prparer tout pour la nuit, et qui se rcria, lorsqu'elle l'entendit
raconter d'o il venait.

--Comment! monsieur l'abb, vous vous tes encore promen sur le quai, 
cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon
coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si
tard, dans cette satane ville!

Puis, avec sa familiarit, elle se tourna vers le prince, allong dans
un fauteuil, et qui souriait.

--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je
l'ai vue qui rdait l-bas, parmi les dmolitions.

D'un geste, Dario la fit taire. Il s'tait tourn vers le prtre.

--Vous lui avez parl pourtant. C'est imbcile  la fin... Voyez-vous
cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre paule!

Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entre
sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'coutait. Son embarras fut
extrme, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite
dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
tendrement:

--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne
suis pas assez sotte, pour ne pas avoir rflchi et compris... Si j'ai
cess de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de
mme.

Elle tait d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir mme que
monsignor Palma, le dfenseur du mariage dans l'affaire de son divorce,
venait de se montrer reconnaissant du service rendu  son neveu, en
dposant un nouveau plaidoyer, qui lui tait favorable. Non pas que le
prlat, dsireux de ne pas trop se dmentir, se ft dclar pour elle
compltement; mais les certificats des deux mdecins lui avaient permis
de conclure  l'tat de virginit certaine; et, ensuite, glissant sur ce
fait que la non-consommation provenait de la rsistance de la femme, il
avait habilement group les quelques raisons qui rendaient l'annulation
ncessaire. Ainsi, toute esprance de rapprochement tant carte, il
devenait vident que les poux se trouvaient en continuel danger de
tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrte au mari, le
montrait comme ayant dj succomb  ce danger; puis, il clbrait la
haute moralit de la femme, sa dvotion, toutes les vertus qui tait une
garantie en faveur de sa vracit. Et, sans se prononcer pourtant, il
s'en remettait  la sagesse de la congrgation. Mais, ds lors, puisque
monsignor Palma rptait  peu prs les arguments de l'avocat Morano, et
puisque Prada s'enttait  ne plus se prsenter, il paraissait hors de
doute que la congrgation voterait l'annulation  une forte majorit, ce
qui permettrait au Saint-Pre d'agir avec bienveillance.

--Ah! mon Dario, nous voil au bout de nos chagrins... Mais que
d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront  peine de
l'eau  boire.

Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionne. Ce
n'tait pas que la juridiction des congrgations ft ruineuse, car en
principe la justice y tait gratuite. Seulement, il y avait une infinit
de petits frais  payer, tous les employs subalternes, puis les
expertises mdicales, les transcriptions, les mmoires, les plaidoyers.
Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des
cardinaux, certaines de ces voix revenaient  de fortes sommes, quand il
fallait s'assurer les cratures, faire agir tout un monde autour de
Leurs minences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au
Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons dcisives qui
tranchent les pires difficults. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma
avait cot horriblement cher.

--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voil guri, qu'on nous permette
vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur
demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la
seule fortune qui va me rester.

Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compt dans son existence.
Il n'en avait jamais eu  son gr, il esprait simplement vivre toujours
chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune mnage sur
le pav. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne
reprsentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
divorces en avaient cot cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une
plaisanterie.

--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chre, et nous vivrons
bien heureux, au fond de ce vieux palais, mme s'il faut en vendre les
meubles.

Elle fut enthousiasme, elle lui saisit la tte entre ses deux mains, et
elle lui baisa les yeux perdument, dans un lan de passion
extraordinaire.

Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:

--Ah! pardon, monsieur l'abb, j'ai une commission pour vous... Oui,
c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et
il m'a charge de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous
devriez agir pour la dfense de votre livre.

tonn, le prtre l'coutait.

--Mais c'est lui qui m'a conseill de disparatre.

--Sans doute... Seulement, il parat que l'heure est venue o vous devez
aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez!
il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a charg d'examiner votre
livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.

Pierre sentait crotre sa stupfaction. Jamais cela ne se faisait, de
livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer
l'entire libert de jugement. tait-ce donc une nouvelle phase de son
sjour  Rome qui allait commencer? Et il rpondit simplement:

--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.




X


Ds le lendemain, Pierre, dont l'unique pense tait d'en finir, voulut
se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui
frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il
dsirait viter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqu et
si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrtaire du cardinal, il
le pria d'entrer un instant chez lui.

--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abb. Je me confie  vous,
j'ai besoin d'un conseil.

Il le sentait trs renseign, ml  tout, dans sa discrtion outre et
peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait
toujours la fivre, et qui, jusque-l, avait presque paru le fuir, sans
doute pour chapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis
quelque temps dj, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs
flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il tait pris
lui-mme de l'impatience dont celui-ci devait brler,  tre immobilis
de la sorte, durant des journes si longues. Aussi n'essaya-t-il pas
d'viter l'entretien.

--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette
pice en dsordre. Ce matin, j'ai encore reu de Paris du linge et des
vtements d'hiver... Imaginez-vous que j'tais venu avec une petite
valise, pour quinze jours, et voil bientt trois mois que je suis ici,
sans tre plus avanc que le matin de mon arrive.

Don Vigilio eut un lger hochement de tte.

--Oui, oui, je sais.

Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par
la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour dfendre son livre, il
tait fort embarrass, ignorant dans quel ordre rgler ses visites,
d'une faon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir
monsignor Fornaro, le prlat consulteur charg du rapport sur son livre,
dont on lui avait dit le nom?

--Ah! s'cria don Vigilio frmissant, monsignor Nani est all jusque-l,
il vous a livr le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je
ne croyais!

Et, s'oubliant, s'abandonnant  sa passion:

--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre
une visite trs humble au prfet de la congrgation de l'Index,  Son
minence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas
d'avoir port  un autre votre premier hommage, s'il le savait un
jour...

Il s'arrta, il ajouta  voix plus basse, dans un petit frisson de sa
fivre:

--Et il le saurait, tout se sait.

Puis, comme s'il et cd  une brusque vaillance de sympathie, il prit
les deux mains du jeune prtre tranger.

--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais trs heureux de
vous tre bon  quelque chose, parce que vous tes une me simple et que
vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me
demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les
prils qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire
encore aujourd'hui de ne compter en aucune faon sur mon matre, Son
minence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a
dsapprouv absolument votre livre... Seulement, celui-l est un saint,
un grand honnte homme, et s'il ne vous dfend pas, il ne vous
attaquera pas, il restera neutre, par gard pour sa nice, la
contessina, qu'il adore et qui vous protge... Quand vous le verrez, ne
plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait  rien et pourrait
l'irriter.

Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris,
ds sa premire entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites
qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais
en lui qu'un adversaire.

--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralit.

Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.

--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-tre que j'ai
parl, et quel dsastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien
dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux.
Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.

Et, ce jour-l, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pice,
frissonnant, en fouillant  droite et  gauche le corridor, de ses yeux
de flamme, pleins d'inquitude.

Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal
Sanguinetti. Il tait dix heures, il avait quelque chance de le trouver.
Le cardinal habitait,  ct de l'glise Saint-Louis des Franais, dans
une rue noire et troite, le premier tage d'un petit palais, amnag
bourgeoisement. Ce n'tait pas la ruine gante, d'une grandeur princire
et mlancolique, o s'enttait le cardinal Boccanera. L'ancien
appartement de gala rglementaire tait rduit, comme le train. Il n'y
avait plus de salle du trne, ni de grand chapeau rouge accroch sous un
baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourn contre le
mur. Deux pices successives servant d'antichambres, un salon o le
cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable mme, des
meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis
poussireux, fans par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner
longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hte, remettait sa
veste, finit par entre-biller la porte, ce fut pour rpondre que Son
Excellence tait depuis la veille  Frascati.

Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti tait en effet un
des voques suburbicaires. Il avait,  Frascati, son vch, une villa,
o il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un dsir de repos ou
une raison politique l'y poussait.

--Et Son minence reviendra bientt?

--Ah! on ne sait pas... Son minence est souffrante. Elle a bien
recommand qu'on n'envoie personne la tourmenter l-bas.

Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout dsorient par
ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les
choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro,  la
place Navone, qui tait voisine? Mais il se rappela la recommandation
que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il
eut une inspiration, il rsolut de voir immdiatement le cardinal Sarno,
dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna
Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considraient comme un
des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacr Collge,
ce qui n'empchait pas son neveu, Narcisse, de dclarer qu'il ne
connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions trangres  ses
occupations habituelles. S'il ne sigeait pas  la congrgation de
l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-tre agir
sur ses collgues par sa grande influence.

Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, o il savait
devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperoit la lourde faade
de la place d'Espagne, est une norme construction nue et massive qui
occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais
italien desservait, s'y perdit, monta des tages qu'il lui fallut
redescendre, un vritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de
salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrtaire du cardinal,
un jeune prtre aimable, qu'il avait dj vu au palais Boccanera.

--Mais sans doute, je crois que Son minence voudra bien vous recevoir.
Vous avez parfaitement fait de venir  cette heure, car elle est ici
tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie.

Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrtaire  la
Propagande, y prsidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui
organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amrique et
d'Ocanie, nouvellement conquis au catholicisme; et,  ce titre, il
avait l un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative,
o il rgnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son
fauteuil de cuir, sans jamais tre sorti du cercle troit de ses cartons
verts, sans connatre autre chose du monde que le spectacle de la rue,
dont les pitons et les voitures passaient sous sa fentre.

Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient clairer en
plein jour, le secrtaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis,
aprs un grand quart d'heure, il revint de son air empress et affable.

--Son minence est occupe, une confrence avec des missionnaires qui
partent. Mais a va tre fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son
cabinet, o vous l'attendrez.

Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosit
l'amnagement. C'tait une assez vaste pice, sans luxe, tapisse de
papier vert, garnie d'un meuble de damas vert,  bois noir. Les deux
fentres, qui donnaient sur une rue latrale, troite, clairaient d'un
jour morne les murs assombris et le tapis dteint; et il n'y avait, en
dehors de deux consoles, que le bureau prs d'une des fentres, une
simple table de bois noir,  la moleskine mange, tellement encombre
d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.
Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil dfonc par l'usage,
le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier clabouss
d'encre. Puis, il commena  s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui
l'oppressait, dans le grand silence inquitant que troublaient seuls les
roulements touffs de la rue.

Mais, comme il se dcidait  marcher doucement de long en large, Pierre
tomba sur une carte, accroche au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit
des penses les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette
carte, en couleurs, tait celle du monde catholique, la terre entire,
la mappemonde droule, o les diverses teintes indiquaient les
territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux,
matre absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les
infidles, et ces derniers pays classs selon l'organisation en
vicariats ou en prfectures. N'tait-ce pas, graphiquement, tout
l'effort sculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a
voulue ds la premire heure, qu'il n'a cess de vouloir et de
poursuivre  travers les temps? Dieu a donn le monde  son glise, mais
il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entte 
rgner. De l, l'ternelle bataille, les peuples disputs de nos jours
encore aux religions ennemies, comme  l'poque o les Aptres
quittaient la Jude pour rpandre l'vangile. Pendant le moyen ge, la
grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pt mme
tenter la rconciliation avec les glises dissidentes d'Orient. Puis, la
Rforme clata, ce fut le schisme ajout au schisme, la moiti
protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe  reconqurir. Mais,
avec la dcouverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrire s'tait
rveille, Rome ambitionnait d'avoir  elle cette seconde face de la
terre, des missions furent cres, allrent soumettre  Dieu ces
peuples, ignors la veille, et qu'il avait donns avec les autres. Et
les grandes divisions actuelles de la chrtient s'taient ainsi
formes d'elles-mmes: d'une part, les nations catholiques, celles o la
foi n'avait qu' tre entretenue, et que dirigeait souverainement la
Secrtairerie d'tat, installe au Vatican; de l'autre, les nations
schismatiques ou simplement paennes, qu'il s'agissait de ramener au
bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforait de rgner la
congrgation de la Propagande. Ensuite, cette congrgation avait d, 
son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la
branche orientale charge spcialement des sectes dissidentes de
l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'tend sur tous les autres
pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conqurante, immense
filet, aux mailles fortes et serres, jet sur le monde et qui ne devait
pas laisser chapper une me.

Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d'une
telle machine, fonctionnant depuis des sicles, faite pour absorber
l'humanit. Dote richement par les papes, disposant d'un budget
considrable, la Propagande lui apparut comme une force  part, une
papaut dans la papaut; et il comprit le nom de pape rouge donn au
prfet de la congrgation, car de quel pouvoir illimit ne jouissait-il
pas, l'homme de conqute et de domination, dont les mains vont d'un bout
de la terre  l'autre? Si le cardinal secrtaire avait l'Europe
centrale, un point si troit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste,
des espaces infinis, les contres lointaines, inconnues encore? Puis,
les chiffres taient l, Rome ne rgnait sans conteste que sur deux
cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains;
tandis que les schismatiques, ceux de l'Orient et ceux de la Rforme, si
on les additionnait, dpassaient dj ce nombre; et quel cart,
lorsqu'on ajoutait le milliard des infidles dont la conversion restait
encore  faire! Brusquement, il fut frapp par ces chiffres,  un tel
point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! tait-ce donc vrai? environ
cinq millions de Juifs, prs de deux cents millions de Mahomtans, plus
de sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter
les cent millions d'autres paens, de toutes les religions, au total un
milliard, devant lequel les chrtiens n'taient gure que quatre cents
millions, diviss entre eux, en continuelle bataille, une moiti avec
Rome, l'autre moiti contre Rome! tait-ce possible que le Christ n'et
pas mme, en dix-huit sicles, conquis le tiers de l'humanit, et que
Rome, l'ternelle, la toute-puissante, ne comptt comme soumise que la
sixime partie des peuples? Une seule me sauve sur six, quelle
proportion effrayante! Mais la carte parlait brutalement, l'empire de
Rome, colori en rouge, n'tait qu'un point perdu, quand on le comparait
 l'empire des autres dieux, colori en jaune, les contres sans fin que
la Propagande avait encore  soumettre. Et la question se posait,
combien de sicles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent
remplies, la terre entire soumise  sa loi, la socit religieuse
recouvrant la socit civile, ne formant plus qu'une croyance et qu'un
royaume? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne 
terminer, quel tonnement, lorsqu'on songeait  la tranquille srnit
de Rome,  son obstination patiente, qui n'a jamais dout, qui doute
aujourd'hui moins que jamais, toujours  l'oeuvre par ses vques et par
ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son oeuvre sans arrt
comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude
qu'elle seule, un jour, sera la matresse de la terre!

Ah! cette arme continuellement en marche, Pierre la voyait, l'entendait
 cette heure, par del les mers, au travers des continents, prparer et
assurer la conqute politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait
cont avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements
de la Propagande,  Rome; car les missions taient souvent des
instruments nationaux, au loin, d'une force dcisive. Le spirituel
assurait le temporel, les mes conquises donnaient les corps. Aussi
tait-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrgation favorisait
les missionnaires de l'Italie ou des nations allies, dont elle
souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle s'tait montre
jalouse de sa rivale franaise, la Propagation de la foi, installe 
Lyon, aussi riche qu'elle, aussi puissante, plus abondante en hommes
d'nergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un
tribut considrable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout o
elle craignait son triomphe. A maintes reprises, les missionnaires
franais, les ordres franais venaient d'tre chasss, pour cder la
place  des religieux italiens ou allemands. Et c'tait maintenant ce
secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, sous l'ardeur
civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussireux, que
jamais n'gayait le soleil. Son frisson l'avait repris, ce frisson des
choses que l'on sait et qui, tout d'un coup, un jour, vous apparaissent
monstrueuses et terrifiantes. N'tait-ce pas  bouleverser les plus
sages,  faire plir les plus braves, cette machine de conqute et de
domination, universellement organise, fonctionnant dans le temps et
dans l'espace avec un enttement d'ternit, ne se contentant pas de
vouloir les mes, mais travaillant  son rgne futur sur tous les
hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, disposant
d'eux, les cdant au matre temporaire qui les lui gardera? Quel rve
prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillit le sicle o
elle aura absorb les deux cents millions de Mahomtans et les sept
cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un peuple unique
dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ
triomphant!

Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en apercevant
le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu entrer. Ce fut pour lui,
d'tre trouv de la sorte devant cette carte, comme si on le surprenait
en train de mal faire, occup  violer un secret. Une rougeur intense
lui envahit le visage.

Mais le cardinal, qui l'avait regard fixement de ses yeux ternes, alla
jusqu' sa table, se laissa tomber sur son fauteuil, sans dire une
parole. D'un geste, il l'avait dispens du baisement de l'anneau.

--J'ai voulu prsenter mes hommages  Votre minence... Est-ce que Votre
minence est souffrante?

--Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne veut pas me quitter.
Et puis, j'ai en ce moment tant d'affaires!

Pierre le regardait, sous le jour livide de la fentre, si malingre, si
contrefait, avec son paule gauche plus haute que la droite, n'ayant
plus rien de vivant, pas mme le regard, dans son visage us et terreux.
Il se rappelait un de ses oncles,  Paris, qui, aprs trente annes
passes au fond d'un bureau de ministre, avait ce regard mort, cette
peau de parchemin, cet hbtement las de tout l'tre. tait-ce donc vrai
que celui-ci, ce petit vieillard dessch et flottant dans sa soutane
noire, lisre de rouge, ft le matre du monde, possdant en lui  un
tel point la carte de la chrtient, sans tre jamais sorti de Rome, que
le prfet de la Propagande ne prenait pas la moindre dcision avant de
connatre son avis?

--Asseyez-vous un instant, monsieur l'abb... Alors, vous tes venu me
voir, vous avez quelque demande  me faire...

Et, tout en s'apprtant  couter, il feuilletait de ses doigts maigres
les dossiers entasss devant lui, jetait un coup d'oeil sur chaque
pice, ainsi qu'un gnral, un tacticien de science profonde, dont
l'arme est au loin, et qui la conduit  la victoire, du fond de son
cabinet de travail, sans jamais perdre une minute.

Un peu gn de voir ainsi poser nettement le but intress de sa visite,
Pierre se dcida  brusquer les choses.

--En effet, je me permets de venir demander des conseils  la haute
sagesse de Votre minence. Elle n'ignore pas que je suis  Rome pour
dfendre mon livre, et je serais trs heureux, si elle voulait bien me
diriger, m'aider de son exprience.

Brivement, il dit o en tait l'affaire, il plaida sa cause. Mais, 
mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal se dsintresser, songer 
autre chose, ne plus comprendre.

--Ah! oui, vous avez crit un livre, il en a t question un soir, chez
donna Serafina... C'est une faute, un prtre ne doit pas crire. A quoi
bon?... Et, si la congrgation de l'Index le poursuit, elle a raison
srement. Que puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrgation,
je ne sais rien, rien du tout.

Vainement, Pierre s'effora de l'instruire, de l'mouvoir, dsol de le
sentir si ferm, si indiffrent. Et il s'aperut que cette intelligence,
vaste et pntrante dans le domaine o elle voluait depuis quarante
ans, se bouchait ds qu'on la sortait de sa spcialit. Elle n'tait ni
curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de toute tincelle
de vie, le crne semblait se dprimer encore, la physionomie entire
prenait un air d'imbcillit morne.

--Je ne sais rien, je ne puis rien, rpta-t-il. Et jamais je ne
recommande personne.

Pourtant, il fit un effort.

--Mais Nani est l dedans. Que vous conseille-t-il de faire, Nani?

--Monsignor Nani a eu l'obligeance de me rvler le nom du rapporteur,
monsignor Fornaro, en me faisant dire d'aller le voir.

Le cardinal parut surpris et comme rveill. Un peu de lumire revint 
ses yeux.

--Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que Nani ait fait cela,
c'est qu'il a son ide. Allez voir monsignor Fornaro.

Il s'tait lev de son fauteuil, il congdia le visiteur, qui dut le
remercier, en s'inclinant profondment. D'ailleurs, sans l'accompagner
jusqu' la porte, il s'tait rassis tout de suite, et il n'y eut plus,
dans la pice morte, que le petit bruit sec de ses doigts osseux
feuilletant les dossiers.

Pierre, docilement, suivit le conseil. Il dcida de passer par la place
Navone, en retournant  la rue Giulia. Mais, chez monsignor Fornaro, un
serviteur lui dit que son matre venait de sortir et qu'il fallait se
prsenter de bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc
le lendemain matin seulement qu'il put tre reu. Auparavant, il avait
eu soin de se renseigner, il savait sur le prlat le ncessaire: la
naissance  Naples, les tudes commences chez les pres Barnabites de
cette ville, termines  Rome au Sminaire, enfin le long professorat 
l'Universit Grgorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs
congrgations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, monsignor Fornaro
brlait de l'ambition immdiate d'obtenir le canonicat  Saint-Pierre,
et faisait le rve lointain d'tre nomm un jour secrtaire de la
Consistoriale, charge cardinalice qui donne la pourpre. Thologien
remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier parfois  la
littrature, en crivant dans les revues religieuses des articles, qu'il
avait la haute prudence de ne pas signer. On le disait aussi trs
mondain.

Ds que Pierre eut remis sa carte, il fut reu, et le soupon qu'on
l'attendait lui serait venu peut-tre, si l'accueil qui lui tait fait
n'avait tmoign de la plus sincre surprise, mle  un peu
d'inquitude.

--Monsieur l'abb Froment, monsieur l'abb Froment, rptait le prlat
en regardant la carte qu'il avait garde  la main. Veuillez entrer, je
vous prie.... J'allais dfendre ma porte, car j'ai un travail trs
press.... a ne fait rien, asseyez-vous.

Mais Pierre restait charm, en admiration devant ce bel homme, grand et
fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. Rose, ras, avec des
boucles de cheveux  peine grisonnants, il avait un nez aimable, des
lvres humides, des yeux caresseurs, tout ce que la prlature romaine
peut offrir de plus sduisant et de plus dcoratif. Il tait vraiment
superbe dans sa soutane noire  collet violet, trs soign de sa
personne, d'une lgance simple. Et la vaste pice o il recevait,
gaiement claire par deux larges fentres sur la place Navone, meuble
avec un got trs rare aujourd'hui chez le clerg romain, sentait bon,
lui faisait un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.

--Asseyez-vous donc, monsieur l'abb Froment, et veuillez me dire ce qui
me cause l'honneur de votre visite.

Il s'tait remis, l'air naf, simplement obligeant; et Pierre, tout d'un
coup, devant cette question naturelle, qu'il aurait d prvoir, se
trouva trs gn. Allait-il donc aborder directement l'affaire, avouer
le motif dlicat de sa visite? Il sentit que c'tait encore le parti le
plus prompt et le plus digne.

--Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens faire prs de vous
ne se fait pas. Mais on m'a conseill cette dmarche, et il m'a sembl
qu'entre honntes gens, il ne peut jamais tre mauvais de chercher la
vrit de bonne foi.

--Quoi donc, quoi donc? demanda le prlat, d'un air de candeur parfaite,
sans cesser de sourire.

--Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrgation de l'Index vous
avait remis mon livre: _la Rome nouvelle_, en vous chargeant de
l'examiner, et je me permets de me prsenter, dans le cas o vous auriez
 me demander quelques explications.

Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre davantage. Il
porta les deux mains  sa tte, se recula, toujours courtois cependant.

--Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas, vous me feriez un
chagrin immense... Mettons, si vous voulez, qu'on vous a tromp, car on
ne doit rien savoir, on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De
grce, ne parlons pas de ces choses.

Heureusement, Pierre, qui avait remarqu l'effet dcisif que produisait
le nom de l'assesseur du Saint-Office, eut l'ide de rpondre:

--Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner le moindre
embarras, et je vous rpte que jamais je ne me serais permis de venir
vous importuner, si monsignor Nani lui-mme ne m'avait fait connatre
votre nom et votre adresse.

Cette fois encore, l'effet fut immdiat. Seulement, monsignor Fornaro
mit une grce aise  se rendre, comme  tout ce qu'il faisait. Il ne
cda pas tout de suite, d'ailleurs, trs malicieux, plein de nuances.

--Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret! Mais je le
gronderai, je me fcherai!... Et qu'en sait-il? il n'est pas de la
congrgation, il a pu tre induit en erreur.... Vous lui direz qu'il
s'est tromp, que je ne suis pour rien dans votre affaire, ce qui lui
apprendra  rvler des secrets ncessaires, respects de tous.

Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa bouche fleurie:

--Voyons, puisque monsignor Nani le dsire, je veux bien causer un
instant avec vous, mon cher monsieur Froment,  la condition que vous ne
saurez rien de moi sur mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se
dire  la congrgation.

A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait  quel point les
choses devenaient faciles, lorsque les formes taient sauves. Et il se
mit  expliquer une fois de plus son cas, l'tonnement profond o
l'avait jet le procs fait  son livre, l'ignorance o il tait encore
des griefs qu'il cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.

--En vrit, en vrit! rpta le prlat, l'air bahi de tant
d'innocence. La congrgation est un tribunal, et elle ne peut agir que
si on la saisit de l'affaire. Votre livre est poursuivi, parce qu'on l'a
dnonc, tout simplement.

--Oui, je sais, dnonc!

--Mais sans doute, la plainte a t porte par trois vques franais,
dont vous me permettrez de taire les noms, et il a bien fallu que la
congrgation passt  l'examen de l'oeuvre incrimine.

Pierre le regardait, effar. Dnonc par trois vques, et pourquoi, et
dans quel but?

Puis, l'ide de son protecteur lui revint.

--Voyons, le cardinal Bergerot m'a crit une lettre approbative, que
j'ai mise comme prface en tte de mon livre. Est-ce que cela n'tait
pas une garantie qui aurait d suffire  l'piscopat franais?

Finement, monsignor Fornaro hocha la tte, avant de se dcider  dire:

--Ah! oui, certainement, la lettre de Son minence, une trs belle
lettre... Je crois cependant qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne
pas l'crire, pour elle, et surtout pour vous.

Et, comme le prtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche,
voulant le presser de s'expliquer:

--Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son minence le cardinal
Bergerot est un saint que tout le monde rvre, et s'il pouvait pcher,
il faudrait srement n'en accuser que son coeur.

Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un abme. Il n'osa
insister, il reprit avec quelque violence:

--Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres? Je
n'entends pas  mon tour me faire dnonciateur, mais que de livres je
connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulirement
plus dangereux que le mien!

Cette fois, monsignor Fornaro sembla trs heureux d'abonder dans son
sens.

--Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous
les mauvais livres, nous en sommes dsols. Il faut songer au nombre
incalculable d'ouvrages que nous serions forcs de lire. Alors, n'est-ce
pas? nous condamnons les pires en bloc.

Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les
imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au
pralable soumis le manuscrit  l'approbation de l'vque. Mais,
aujourd'hui, dans l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend
quel serait l'embarras terrible des vchs, si, brusquement, les
imprimeurs se conformaient  la rgle. On n'y avait ni le temps, ni
l'argent, ni les hommes ncessaires, pour cette colossale besogne. Aussi
la congrgation de l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir  les
examiner, les livres parus ou  paratre de certaines catgories:
d'abord tous les livres dangereux pour les moeurs, tous les livres
rotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles en langue vulgaire, car
les saints livres ne doivent pas tre permis sans discrtion; enfin les
livres de sorcellerie, des livres de science, d'histoire ou de
philosophie contraires au dogme, les livres d'hrsiarques ou de simples
ecclsiastiques discutant la religion. C'taient l des lois sages,
rendues par diffrents papes, dont l'expos servait de prface au
catalogue des livres dfendus que la congrgation publiait, et sans
lesquelles ce catalogue, pour tre complet, aurait empli  lui seul une
bibliothque. En somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que
l'interdiction frappait surtout des livres de prtres, Rome ne gardant
gure, devant la difficult et l'normit de la tche, que le souci de
veiller avec soin  la bonne police de l'glise. Et tel tait le cas de
Pierre et de son oeuvre.

--Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que nous n'allons pas
faire de la rclame  un tas de livres malsains, en les honorant d'une
condamnation particulire. Ils sont lgions, chez tous les peuples, et
nous n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les atteindre.
De temps  autre, nous nous contentons d'en frapper un, lorsqu'il est
sign d'un nom clbre, qu'il fait trop de bruit ou qu'il renferme des
attaques inquitantes contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde
que nous existons et que nous nous dfendons, sans rien abandonner de
nos droits ni de nos devoirs.

--Mais mon livre, mon livre? s'cria Pierre, pourquoi cette poursuite
contre mon livre?

--Je vous l'explique, autant que cela m'est permis, mon cher monsieur
Froment. Vous tes prtre, votre livre a du succs, vous en avez publi
une dition  bon march qui se vend trs bien; et je ne parle pas du
mrite littraire qui est remarquable, un souffle de relle posie qui
m'a transport et dont je vous fais mon sincre compliment... Comment
voulez-vous que, dans ces conditions, nous fermions les yeux sur une
oeuvre o vous concluez  l'anantissement de notre sainte religion et 
la destruction de Rome?

Pierre resta bant, suffoqu de surprise.

--La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la veux rajeunie,
ternelle, de nouveau reine du monde!

Et, repris de son brlant enthousiasme, il se dfendit, il confessa de
nouveau sa foi, le catholicisme retournant  la primitive glise,
puisant un sang rgnr dans le christianisme fraternel de Jsus, le
pape libr de toute royaut terrestre, rgnant sur l'humanit entire
par la charit et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise
sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume de Dieu,  la
communaut chrtienne de tous les peuples unis en un seul peuple.

--Est-ce que le Saint-Pre peut me dsavouer? Est-ce que ce ne sont pas
l ses ides secrtes, qu'on commence  deviner et que mon seul tort
serait d'exprimer trop tt et trop librement? Est-ce que, si l'on me
permettait de le voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la
cessation des poursuites?

Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de hocher la tte, sans
se fcher de la fougue juvnile du prtre. Au contraire, il souriait
avec une amabilit croissante, comme trs amus par tant d'innocence et
tant de rve. Enfin, il rpondit gaiement:

--Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrterai, il m'est dfendu de
rien dire... Mais le pouvoir temporel, le pouvoir temporel...

--Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.

De nouveau, le prlat ne parlait plus. Il levait au ciel sa face
aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, quand il reprit, ce
fut pour ajouter:

--Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y est deux fois, la
religion nouvelle, la religion nouvelle... Ah! Dieu!

Il s'agita davantage, il se pma,  ce point, que Pierre, saisi
d'impatience, s'cria:

--Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, mais je vous affirme
que jamais je n'ai entendu attaquer le dogme. Et, de bonne foi, voyons!
cela ressort de tout mon livre, je n'ai voulu faire qu'une oeuvre de
piti et de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des
intentions.

Monsignor Fornaro tait redevenu trs calme, trs paterne.

--Oh! les intentions, les intentions...

Il se leva, pour congdier le visiteur.

--Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que je suis trs honor de
votre dmarche prs de moi... Naturellement, je ne puis vous dire quel
sera mon rapport, nous en avons dj trop caus, et j'aurais d mme
refuser d'entendre votre dfense. Vous ne m'en trouverez pas moins prt
 vous tre agrable en tout ce qui n'ira point contre mon devoir...
Mais je crains fort que votre livre ne soit condamn.

Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:

--Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et non les
intentions. Toute dfense est donc inutile, le livre est l, et il est
ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer, vous ne le changerez pas...
C'est pourquoi la congrgation ne convoque jamais les accuss, n'accepte
d'eux que la rtractation pure et simple. Et c'est encore ce que vous
auriez de plus sage  faire, retirer votre livre, vous soumettre... Non!
vous ne voulez pas? Ah! que vous tes jeune, mon ami!

Il riait plus haut du geste de rvolte, d'indomptable fiert, qui venait
d'chapper  son jeune ami, comme il le nommait. Puis,  la porte, dans
une nouvelle expansion, baissant la voix:

--Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous
donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon
rapport, on l'imprime, on le lit, quitte  n'en tenir aucun compte...
Tandis que le secrtaire de la congrgation, le pre Dangelis, peut
tout, mme l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des
Dominicains, derrire la place d'Espagne... Ne me nommez pas. Et au
revoir, mon cher, au revoir!

Pierre, tourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce
qu'il devait croire et esprer. Une pense lche l'envahissait: pourquoi
continuer cette lutte o les adversaires restaient ignors,
insaisissables? Pourquoi davantage s'entter dans cette Rome si
passionnante et si dcevante? Il fuirait, il retournerait le soir mme 
Paris, y disparatrait, y oublierait les dsillusions amres dans la
pratique de la plus humble charit. Il tait dans une de ces heures
d'abandon o la tche longtemps rve apparat brusquement impossible.
Mais, au milieu de son dsarroi, il allait pourtant, il marchait quand
mme  son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et
enfin place d'Espagne, il rsolut de voir encore le pre Dangelis. Le
couvent des Dominicains est l, en bas de la Trinit des Monts.

Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais song  eux, sans un respect ml
d'un peu d'effroi. Pendant des sicles, quels vigoureux soutiens ils
s'taient montrs de l'ide autoritaire et thocratique! L'glise leur
avait d sa plus solide autorit, ils taient les soldats glorieux de sa
victoire. Tandis que saint Franois conqurait pour Rome les mes des
humbles, saint Dominique lui soumettait les mes des intelligents et des
puissants, toutes les mes suprieures. Et cela passionnment, dans une
flamme de foi et de volont admirables, par tous les moyens d'action
possibles, par la prdication, par le livre, par la pression policire
et judiciaire. S'il ne cra pas l'Inquisition, il l'utilisa, son coeur
de douceur et de fraternit combattit le schisme dans le sang et le feu.
Vivant, lui et ses moines, de pauvret, de chastet et d'obissance, les
grandes vertus de ces temps orgueilleux et drgls, il allait par les
villes, prchait les impies, s'efforait de les ramener  l'glise, les
dfrait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il
s'attaquait aussi  la science, il la voulut sienne, il fit le rve de
dfendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines,
aeul de l'anglique saint Thomas, lumire du moyen ge, qui a tout mis
dans _la Somme_, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et
ce fut ainsi que les Dominicains emplirent le monde, soutenant la
doctrine de Rome dans les chaires clbres de tous les peuples, en lutte
presque partout contre l'esprit libre des Universits, vigilants
gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les
plus puissants parmi les ouvriers d'art, de sciences et de lettres, qui
ont construit l'norme difice du catholicisme, tel qu'il existe encore
aujourd'hui.

Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet difice qu'on
avait cru bti  chaux et  sable, pour l'ternit, se demandait de
quelle utilit ils pouvaient bien tre encore, ces ouvriers d'un autre
ge, avec leur police et leurs tribunaux morts sous l'excration, leur
parole qu'on n'coute plus, leurs livres qu'on ne lit gure, leur rle
de savants et de civilisateurs fini, devant la science actuelle, dont
les vrits font de plus en plus craquer le dogme de toutes parts.
Certes, ils constituent toujours un ordre influent et prospre;
seulement, qu'on est loin de l'poque o leur gnral rgnait  Rome,
matre du sacr palais, ayant par l'Europe entire des couvents, des
coles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste hritage, il ne
leur reste dsormais que quelques situations acquises et, entre autres,
la charge de secrtaire de la congrgation de l'Index, une ancienne
dpendance du Saint-Office, o ils gouvernaient souverainement.

Tout de suite, on introduisit Pierre auprs du pre Dangelis. La salle
tait vaste, nue et blanche, inonde de clair soleil. Il n'y avait l
qu'une table et des escabeaux, avec un grand crucifix de cuivre, pendu
au mur. Prs de la table, le pre se tenait debout, un homme d'environ
cinquante ans, trs maigre, drap svrement de l'ample costume blanc et
noir. Dans sa longue face d'ascte,  la bouche mince, au nez mince, au
menton mince et ttu, les yeux gris avaient une fixit gnante. Et,
d'ailleurs, il se montra trs net, trs simple, d'une politesse
glaciale.

--Monsieur l'abb Froment, l'auteur de _la Rome nouvelle_, n'est-ce pas?

Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la main.

--Veuillez, monsieur l'abb, me faire connatre l'objet de votre visite.

Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa dfense; et cela ne
tarda pas  lui devenir d'autant plus pnible, que ses paroles tombaient
dans un silence, dans un froid de mort. Le pre ne bougeait pas, les
mains croises sur les genoux, les yeux aigus et pntrants, fixs dans
les yeux du prtre.

Enfin, quand celui-ci s'arrta, il dit sans hte:

--Monsieur l'abb, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre, mais je
n'avais point  couter tout ceci. Le procs de votre livre s'instruit,
et aucune puissance au monde ne saurait en entraver la marche. Je ne
vois donc pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.

La voix tremblante, Pierre osa rpondre:

--J'attends de la bont et de la justice.

Un ple sourire, d'une orgueilleuse humilit, monta aux lvres du
religieux.

--Soyez sans crainte, Dieu a toujours daign m'clairer dans mes
modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune justice  rendre, je suis
un simple employ, charg de classer et de documenter les affaires. Et
ce sont Leurs minences seules, les membres de la congrgation, qui se
prononceront sur votre livre... Ils le feront srement avec l'aide du
Saint-Esprit, vous n'aurez qu' vous incliner devant leur sentence,
lorsqu'elle sera ratifie par Sa Saintet.

Il coupa court, se leva, forant Pierre  se lever. Ainsi, c'taient
presque les mmes paroles que chez monsignor Fornaro, dites seulement
avec une nettet tranchante, une sorte de tranquille bravoure. Partout,
il se heurtait  la mme force anonyme,  la machine puissamment monte,
dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et qui crase. Longtemps
encore, on le promnerait sans doute, de l'un  l'autre, sans qu'il
trouvt jamais la tte, la volont raisonnante et agissante. Et il n'y
avait qu' s'incliner.

Pourtant, avant de partir, il eut l'ide de prononcer une fois de plus
le nom de monsignor Nani, dont il commenait  connatre la puissance.

--Je vous demande pardon de vous avoir drang inutilement. Je n'ai cd
qu'aux bienveillants conseils de monsignor Nani, qui daigne s'intresser
 moi.

Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage du pre
Dangelis s'claira d'un sourire, d'un plissement des lvres, o
s'aiguisait le plus ironique ddain. Il tait devenu plus ple, et ses
yeux de vive intelligence flambrent.

--Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh bien! mais, si vous
croyez avoir besoin de protection, il est inutile de vous adresser  un
autre qu' lui-mme. Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le
voir.

Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de sa visite: le
conseil de retourner chez celui qui l'envoyait. Il sentit qu'il perdait
pied, il rsolut de rentrer au palais Boccanera, pour rflchir et
comprendre, avant de continuer ses dmarches. Tout de suite, la pense
de questionner don Vigilio lui tait venue; et la chance voulut, ce
soir-l, aprs le souper, qu'il rencontrt le secrtaire dans le
corridor, avec sa bougie, au moment o celui-ci allait se coucher.

--J'aurais tant de choses  vous dire! Je vous en prie, cher monsieur,
entrez donc un instant chez moi.

D'un geste, l'abb le fit taire. Puis,  voix trs basse:

--N'avez-vous pas aperu l'abb Paparelli au premier tage? Il nous
suivait.

Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire, dont la face
molle, l'air sournois et fureteur de vieille fille en jupe noire lui
dplaisaient souverainement. Mais il ne s'en inquitait point, et il fut
surpris de la question. D'ailleurs, sans attendre la rponse, don
Vigilio tait retourn au bout du couloir, o il couta longuement.
Puis, il revint  pas de loup, il souffla sa bougie, pour entrer d'un
saut chez son voisin.

--L, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte fut referme. Et, si
vous le voulez bien, ne restons pas dans ce salon, passons dans votre
chambre. Deux murs valent mieux qu'un.

Enfin, quand la lampe eut t pose sur la table, et qu'ils se
trouvrent assis tous les deux au fond de cette pice ple, dont le
papier gris de lin, les meubles dpareills, le carreau et les murs nus
avaient la mlancolie des vieilles choses fanes, Pierre remarqua que
l'abb tait en proie  un accs de fivre plus intense que de coutume.
Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses yeux de braise
n'avaient brl si noirs, dans sa pauvre face jaune et ravage.

--Est-ce que vous tes souffrant? Je n'entends pas vous fatiguer.

--Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au contraire, je veux
parler... Je n'en puis plus, je n'en puis plus! Il faut bien qu'un jour
ou l'autre on se soulage.

tait-ce de son mal qu'il dsirait se distraire? tait-ce son long
silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en mourir touff? Tout de
suite, il se fit raconter les dmarches des derniers jours, il s'agita
davantage, lorsqu'il sut de quelle faon le cardinal Sarno, monsignor
Fornaro et le pre Dangelis avaient reu le visiteur.

--C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'tonne plus, et cependant
je m'indigne pour vous, oui! a ne me regarde pas et a me rend malade,
car a rveille toutes mes misres,  moi!... Il faut ne pas compter le
cardinal Sarno, qui vit autre part, toujours trs loin, et qui n'a
jamais aid personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!

--Il m'a paru fort aimable, plutt bienveillant, et je crois en vrit
qu' la suite de notre entrevue, il adoucira beaucoup son rapport.

--Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est montr plus tendre.
Il vous mangera, il s'engraissera de cette proie facile. Ah! vous ne le
connaissez gure, si dlicieux, et sans cesse aux aguets pour btir sa
fortune avec les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la
dfaite doit tre agrable aux puissants!... J'aime mieux l'autre, le
pre Dangelis, un terrible homme, mais franc et brave au moins, et
d'une intelligence suprieure. J'ajoute que celui-ci vous brlerait
comme une poigne de paille, s'il tait le matre... Et si je pouvais
tout vous dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables
dessous de ce monde, les monstrueux apptits d'ambition, les
complications abominables des intrigues, les vnalits, les lchets,
les tratrises, les crimes mme!

En le voyant si exalt, sous la flambe d'une telle rancune, Pierre
songea  tirer de lui les renseignements qu'il avait en vain cherchs
jusque-l.

--Dites-moi seulement o en est mon affaire. Lorsque je vous ai
questionn, ds mon arrive ici, vous m'avez rpondu qu'aucune pice
n'tait encore parvenue au cardinal. Mais le dossier s'est form, vous
devez tre au courant, n'est-ce pas?... Et,  ce propos, monsignor
Fornaro m'a parl de trois vques franais qui auraient dnonc mon
livre, en exigeant des poursuites. Trois vques! est-ce possible?

Don Vigilio haussa violemment les paules.

--Ah! vous tes une belle me! Moi, je suis surpris qu'il n'y en ait que
trois... Oui, plusieurs pices de votre affaire sont entre nos mains, et
d'ailleurs je me doutais bien de ce qu'elle pouvait tre, votre affaire.
Les trois vques sont l'vque de Tarbes d'abord, qui videmment
excute les vengeances des Pres de Lourdes, puis les vques de
Poitiers et d'vreux, tous les deux connus par leur intransigeance
ultramontaine, adversaires passionns du cardinal Bergerot. Ce dernier,
vous le savez, est mal vu au Vatican, o ses ides gallicanes, son
esprit largement libral soulvent de vritables colres... Et ne
cherchez pas autre part, toute l'affaire est l, une excution que les
tout-puissants Pres de Lourdes exigent du Saint-Pre, sans compter
qu'on dsire atteindre, par-dessus votre livre, le cardinal, grce  la
lettre d'approbation qu'il vous a si imprudemment crite et que vous
avez publie en guise de prface... Depuis longtemps, les condamnations
de l'Index ne sont souvent, entre ecclsiastiques, que des coups de
massue changs dans l'ombre. La dnonciation rgne en matresse
souveraine, et c'est ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous
citer des faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent
autres, pour tuer une ide ou un homme; car, derrire l'auteur, on vise
presque toujours quelqu'un, plus loin et plus haut. Il y a l un tel nid
d'intrigues, une telle source d'abus, o se satisfont les basses
rancunes personnelles, que l'institution de l'Index croule, et qu'ici
mme, dans l'entourage du pape, on sent l'absolue ncessit de la
rglementer  nouveau prochainement, si on ne veut pas qu'elle tombe 
un discrdit complet... S'entter  garder l'universel pouvoir, 
gouverner par toutes les armes, je comprends cela, certes! mais encore
faut-il que les armes soient possibles, qu'elles ne rvoltent pas par
l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage ne fasse
pas sourire!

Pierre coutait, le coeur envahi d'un tonnement douloureux. Sans doute,
depuis qu'il tait  Rome, depuis qu'il y voyait les Pres de la Grotte
salus et redouts, matres par les larges aumnes qu'ils envoyaient au
denier de Saint-Pierre, il les sentait derrire les poursuites, il
devinait qu'il allait avoir  payer la page de son livre o il
constatait,  Lourdes, un dplacement de la fortune inique, un spectacle
effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle cause de combat
qui disparatrait dans la socit vraiment chrtienne de demain. De
mme, il n'tait pas sans avoir compris maintenant le scandale que
devaient avoir soulev sa joie avoue du pouvoir temporel perdu et
surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle, suffisant,  lui
seul, pour armer les dlateurs. Mais ce qui le surprenait et le
dsolait, c'tait d'apprendre cette chose inoue, la lettre du cardinal
Bergerot impute  crime, son livre dnonc et condamn pour atteindre
par derrire le pasteur vnrable qu'on n'osait frapper de face. La
pense d'affliger le saint homme, d'tre pour lui une cause de dfaite,
dans son ardente charit, lui tait cruelle. Et quelle dsesprance 
trouver, au fond de ces querelles, o devrait lutter seul l'amour du
pauvre, les plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions
et les apptits lchs dans le plus froce gosme!

Puis, ce fut, chez Pierre, une rvolte contre cet Index odieux et
imbcile. Il en suivait  prsent le fonctionnement, depuis la
dnonciation jusqu' l'affichage public des livres condamns. Le
secrtaire de la congrgation, il venait de le voir, le pre Dangelis,
entre les mains duquel la dnonciation arrivait, qui ds lors
instruisait l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine
autoritaire et lettr, rvant de gouverner les intelligences et les
consciences comme aux temps hroques de l'Inquisition. Les prlats
consulteurs, il en avait visit un, monsignor Fornaro, charg du rapport
sur son livre, si ambitieux et si accueillant, thologien subtil qui
n'tait point embarrass pour trouver des attentats contre la foi dans
un Trait d'algbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait. Ensuite,
c'taient les rares runions des cardinaux, votant, supprimant de loin
en loin un livre ennemi, dans le mlancolique dsespoir de ne pouvoir
les supprimer tous; et c'tait enfin le pape, approuvant, signant le
dcret, une formalit pure, car tous les livres n'taient-ils pas
coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable bastille du pass,
que cet Index vieilli, caduc, tomb en enfance! On sentait la formidable
puissance qu'il avait d tre autrefois, lorsque les livres taient
rares et que l'glise avait des tribunaux de sang et de feu pour faire
excuter ses arrts. Puis, les livres s'taient multiplis tellement, la
pense crite, imprime, tait devenue un fleuve si profond et si large,
que ce fleuve avait tout submerg, tout emport. Dbord, frapp
d'impuissance, l'Index se trouvait maintenant rduit  la vaine
protestation de condamner en bloc la colossale production moderne,
limitant de plus en plus son champ d'action, s'en tenant  l'unique
examen des oeuvres d'ecclsiastiques, et l encore corrompu dans son
rle, gt par les pires passions, chang en un instrument d'intrigues,
de haine et de vengeance. Ah! cette misre de ruine, cet aveu de
vieillesse infirme, de paralysie gnrale et croissante, au milieu de
l'indiffrence railleuse des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent
glorieux de civilisation, en tre venu l,  jeter au feu de son enfer
les livres en tas, et quel tas! presque toute la littrature,
l'histoire, la philosophie, la science des sicles passs et du ntre!
Peu de livres se publient  cette heure, qui ne tomberaient sous les
foudres de l'glise. Si elle parat fermer les yeux, c'est afin d'viter
l'impossible besogne de tout poursuivre et de tout dtruire; et elle
s'entte pourtant  conserver l'apparence de sa souveraine autorit sur
les intelligences, telle qu'une reine trs ancienne, dpossde de ses
tats, dsormais sans juges ni bourreaux, qui continuerait  rendre de
vaines sentences, acceptes par une minorit infime. Mais qu'on la
suppose un instant victorieuse, matresse par un miracle du monde
moderne, et qu'on se demande ce qu'elle ferait de la pense humaine,
avec des tribunaux pour condamner, des gendarmes pour excuter. Qu'on
suppose les rgles de l'Index appliques strictement, un imprimeur ne
pouvant rien mettre sous presse sans l'approbation de l'vque, tous les
livres dfrs ensuite  la congrgation, le pass expurg, le prsent
garrott, soumis au rgime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce
pas la fermeture des bibliothques, le long hritage de la pense crite
mis au cachot, l'avenir barr, l'arrt total de tout progrs et de toute
conqute? De nos jours, Rome est l comme un terrible exemple de cette
exprience dsastreuse, avec son sol refroidi, sa sve morte, tue par
des sicles de gouvernement papal, Rome devenue si infertile, que pas un
homme, pas une oeuvre n'a pu y natre encore au bout de vingt-cinq ans
de rveil et de libert. Et qui accepterait cela, non pas parmi les
esprits rvolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de quelque
culture et de quelque largeur? Tout croulait dans l'enfantin et dans
l'absurde.

Le silence tait profond, et Pierre, que ces rflexions bouleversaient,
eut un geste dsespr, en regardant don Vigilio muet devant lui. Un
moment, tous deux se turent, dans l'immobilit de mort qui montait du
vieux palais endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe
clairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se pencha, le
regard tincelant, qui souffla dans un petit frisson de sa fivre:

--Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours eux.

Pierre, qui ne comprit pas, s'tonna, un peu inquiet de cette parole
gare, tombe l sans transition apparente.

--Qui, eux?

--Les Jsuites!

Et le petit prtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri la rage
concentre de sa passion, qui clatait. Ah! tant pis, s'il faisait une
nouvelle sottise! le mot tait lch enfin! Il eut pourtant un dernier
coup d'oeil de dfiance perdue, autour des murs. Puis, il se soulagea
longuement, dans une dbcle de paroles, d'autant plus irrsistible,
qu'il l'avait plus longtemps refoule au fond de lui.

--Ah! les Jsuites, les Jsuites!... Vous croyez les connatre, et vous
ne vous doutez seulement pas de leurs oeuvres abominables ni de leur
incalculable puissance. Il n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours.
Dites-vous cela, ds que vous cessez de comprendre, si vous voulez
comprendre. Quand il vous arrivera une peine, un dsastre, quand vous
souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitt: Ce sont eux, ils
sont l. Je ne suis pas sr qu'il n'y en a pas un sous ce lit, dans
cette armoire... Ah! les Jsuites, les Jsuites! Ils m'ont dvor, moi,
et ils me dvorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair ni
de mes os.

De sa voix entrecoupe, il conta son histoire, il dit sa jeunesse pleine
d'esprance. Il tait de petite noblesse provinciale, et riche de jolies
rentes, et d'une intelligence trs vive, trs souple, souriante 
l'avenir. Aujourd'hui, il serait srement prlat, en marche pour les
hautes charges. Mais il avait eu le tort imbcile de mal parler des
Jsuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. Et, ds
lors,  l'entendre, ils avaient fait pleuvoir sur lui tous les malheurs
imaginables: sa mre et son pre taient morts, son banquier avait pris
la fuite, les bons postes lui chappaient ds qu'il s'apprtait  les
occuper, les pires msaventures le poursuivaient dans le saint
ministre,  ce point, qu'il avait failli se faire interdire. Il ne
gotait un peu de repos que depuis le jour o le cardinal Boccanera,
prenant en piti sa malechance, l'avait recueilli et attach  sa
personne.

--Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils excrent Son minence, qui
n'a jamais t avec eux; mais ils n'ont point encore os s'attaquer 
elle, ni  ses gens... Oh! je ne m'illusionne pas, ils me rattraperont
quand mme. Peut-tre sauront-ils notre conversation de ce soir et me la
feront-ils payer trs cher; car j'ai tort de parler, je parle malgr
moi... Ils m'ont vol tout le bonheur, ils m'ont donn tout le malheur
possible, tout, tout, entendez-vous bien!

Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'cria, en s'efforant
de plaisanter:

--Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jsuites qui vous ont donn les
fivres?

--Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio. Je les ai prises
au bord du Tibre, un soir que j'allais y pleurer, dans le gros chagrin
d'avoir t chass de la petite glise que je desservais.

Jusque-l, Pierre n'avait pas cru  la terrible lgende des Jsuites. Il
tait d'une gnration qui souriait des loups-garous et qui trouvait un
peu sotte la peur bourgeoise des fameux hommes noirs, cachs dans les
murs, terrorisant les familles. C'taient l, pour lui, des contes de
nourrice, exagrs par les passions religieuses et politiques. Aussi
examinait-il don Vigilio avec ahurissement, pris de la crainte d'avoir
affaire  un maniaque.

Cependant, l'extraordinaire histoire des Jsuites s'voquait en lui. Si
saint Franois d'Assise et saint Dominique sont l'me mme et l'esprit
du moyen ge, les matres et les ducateurs, l'un exprimant toute
l'ardente foi charitable des humbles, l'autre dfendant le dogme, fixant
la doctrine pour les intelligents et les puissants, Ignace de Loyola
apparat au seuil des temps modernes pour sauver le sombre hritage qui
priclite, en accommodant la religion aux socits nouvelles, en lui
donnant de nouveau l'empire du monde qui va natre. Ds lors,
l'exprience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante avec le
pch allait tre vaincu, car il tait dsormais certain que l'ancienne
volont de supprimer la nature, de tuer dans l'homme l'homme mme, avec
ses apptits, ses passions, son coeur et son sang, ne pouvait aboutir
qu' une dfaite dsastreuse, o l'glise se trouvait  la veille de
sombrer; et ce sont les Jsuites qui viennent la tirer d'un tel pril,
qui la rendent  la vie conqurante, en dcidant que c'est elle
maintenant qui doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus
vouloir aller  elle. Tout est l, ils dclarent qu'il est avec le ciel
des arrangements, ils se plient aux moeurs, aux prjugs, aux vices
mme, ils sont souriants, condescendants, sans nul rigorisme, d'une
diplomatie aimable, prte  tourner les pires abominations  la plus
grande gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur morale en
dcoule, cette morale dont on a fait leur crime, que tous les moyens
sont bons pour atteindre le but, quand le but est la royaut de Dieu
mme, reprsente par celle de son glise. Aussi quel succs foudroyant!
Ils pullulent, ils ne tardent pas  couvrir la terre,  tre partout les
matres incontests. Ils confessent les rois, ils acquirent d'immenses
richesses, ils ont une force d'envahissement si victorieuse, qu'ils ne
peuvent mettre le pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le
possder bientt, mes, corps, pouvoir, fortune. Surtout ils fondent des
coles, ils sont des ptrisseurs de cerveau incomparables, car ils ont
compris que l'autorit appartient toujours  demain, aux gnrations qui
poussent et dont il faut rester les matres, si l'on veut rgner
ternellement. Leur puissance est telle, base sur la ncessit d'une
transaction avec le pch, qu'au lendemain du concile de Trente, ils
transforment l'esprit du catholicisme, le pntrent et se l'identifient,
se trouvent tre les soldats indispensables de la papaut, qui vit d'eux
et pour eux. Depuis lors, Rome est  eux, Rome o leur gnral a si
longtemps command, d'o sont partis si longtemps les mots d'ordre de
cette tactique obscure et gniale, aveuglment suivie par leur
innombrable arme, dont la savante organisation couvre le globe d'un
rseau de fer, sous le velours des mains douces, expertes au maniement
de la pauvre humanit souffrante. Mais le prodige, en tout cela, tait
encore la stupfiante vitalit des Jsuites, sans cesse traqus,
condamns, excuts, et debout quand mme. Ds que leur puissance
s'affirme, leur impopularit commence, peu  peu universelle. C'est une
hue d'excration qui monte contre eux, des accusations abominables, des
procs scandaleux o ils apparaissent comme des corrupteurs et des
malfaiteurs. Pascal les voue au mpris public, des parlements condamnent
leurs livres au feu, des universits frappent leur morale et leur
enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulvent dans chaque royaume
de tels troubles, de telles luttes, que la perscution s'organise et
qu'on les chasse bientt de partout. Pendant plus d'un sicle, ils sont
errants, expulss, puis rappels, passant et repassant les frontires,
sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y rentrer ds que
l'apaisement s'est fait. Enfin, supprims par un pape, dsastre suprme,
mais rtablis par un autre, ils sont depuis cette poque  peu prs
tolrs. Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire o ils
ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins triomphants, l'air
tranquille et certain de la victoire, en soldats qui ont pour jamais
conquis la terre.

Pierre savait qu'aujourd'hui,  ne voir que l'apparence des choses, ils
semblaient dpossds de Rome. Ils ne desservaient plus le Ges, ils ne
dirigeaient plus le Collge Romain, o ils avaient faonn tant d'mes;
et, sans maison  eux, rduits  l'hospitalit trangre, ils s'taient
rfugis modestement au Collge Germanique, dans lequel se trouvait une
petite chapelle. L, ils professaient, ils confessaient encore, mais
sans clat, sans les splendeurs dvotes du Ges, sans les succs
glorieux du Collge Romain. Et fallait-il croire, ds lors,  une
habilet souveraine,  cette ruse de disparatre pour rester les matres
secrets et tout-puissants, la volont cache qui dirige tout? On disait
bien que la proclamation de l'Infaillibilit du pape tait leur oeuvre,
l'arme dont ils s'taient arms eux-mmes, en feignant d'en armer la
papaut, pour les besognes prochaines et dcisives que leur gnie
prvoyait,  la veille des grands bouleversements sociaux. Elle tait
peut-tre vraie, cette souverainet occulte que racontait don Vigilio
dans un frisson de mystre, cette mainmise sur le gouvernement de
l'glise, cette royaut ignore et totale au Vatican.

Un sourd rapprochement s'tait fait dans l'esprit de Pierre, et il
demanda tout d'un coup:

--Monsignor Nani est donc Jsuite?

Ce nom parut rendre don Vigilio  toute sa passion inquite. Il eut un
geste tremblant de la main.

--Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour avoir pris la
robe. Mais il sort de ce Collge Romain o sa gnration a t forme,
il y a bu ce gnie des Jsuites qui s'adaptait si exactement  son
propre gnie. S'il a compris le danger de se marquer d'une livre
impopulaire et gnante, voulant tre libre, il n'en est pas moins
Jsuite, oh! Jsuite dans la chair, dans les os, dans l'me, et
suprieurement. Il a l'vidente conviction que l'glise ne peut
triompher qu'en se servant des passions des hommes, et avec cela il
l'aime trs sincrement, il est trs pieux au fond, trs bon prtre,
servant Dieu sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne  ses
ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalit ni d'une
faute, aid par la ligne de nobles Vnitiens qu'il a derrire lui,
instruit profondment par la connaissance du monde auquel il s'est
beaucoup ml,  Vienne,  Paris, dans les nonciatures, sachant tout,
connaissant tout, grce aux dlicates fonctions qu'il occupe ici depuis
dix ans, comme assesseur du Saint-Office... Oh! une toute-puissance, non
pas le Jsuite furtif, dont la robe noire passe au milieu des dfiances,
mais le chef sans un uniforme qui le dsigne, la tte, le cerveau!

Ceci rendit Pierre srieux, car il ne s'agissait plus des hommes cachs
dans les murs, des sombres complots d'une secte romantique. Si son
scepticisme rpugnait  ces contes, il admettait trs bien qu'une morale
opportuniste, comme celle des Jsuites, ne des besoins de la lutte pour
la vie, se ft inocule et prdomint dans l'glise entire. Mme les
Jsuites pouvaient disparatre, leur esprit leur survivrait, puisqu'il
tait l'arme de combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui
pouvait remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la lutte
restait, en ralit, dans cette tentative d'accommodement qui se
poursuivait, entre la religion et le sicle. Ds lors, il comprenait que
des hommes, comme monsignor Nani, pouvaient prendre une importance
norme, dcisive.

--Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don Vigilio, il est
partout, il a la main dans tout. Tenez! pas une affaire ne s'est passe
ici, chez les Boccanera, sans que je l'aie trouv au fond, brouillant et
dbrouillant les fils, selon des ncessits que lui seul connat.

Et, dans cette fivre intarissable de confidences dont la crise le
brlait, il raconta comment monsignor Nani avait srement travaill au
divorce de Benedetta. Les Jsuites ont toujours eu, malgr leur esprit
de conciliation, une attitude irrconciliable  l'gard de l'Italie,
soit qu'ils ne dsesprent pas de reconqurir Rome, soit qu'ils
attendent l'heure de traiter avec le vainqueur vritable. Aussi,
familier de donna Serafina depuis longtemps, Nani avait-il aid celle-ci
 reprendre sa nice,  prcipiter la rupture avec Prada, ds que
Benedetta eut perdu sa mre. C'tait lui qui, pour vincer l'abb
Pisoni, ce cur patriote, le confesseur de la jeune fille, qu'on
accusait d'avoir fait le mariage, avait pouss cette dernire  prendre
le mme directeur que sa tante, le pre Jsuite Lorenza, un bel homme
aux yeux clairs et bienveillants, dont le confessionnal tait assig, 
la chapelle du Collge Germanique. Et il semblait certain que cette
manoeuvre avait dcid de toute l'aventure, ce qu'un cur venait de
faire pour l'Italie, un pre allait le dfaire contre l'Italie.
Maintenant, pourquoi Nani, aprs avoir ainsi consomm la rupture,
paraissait-il s'tre dsintress un moment, jusqu'au point de laisser
pricliter la demande en annulation de mariage? et pourquoi, dsormais,
s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter monsignor Palma, mettant
donna Serafina en campagne, pesant lui-mme sur les cardinaux de la
congrgation du Concile? Il y avait l des points obscurs, comme dans
toutes les affaires dont il s'occupait; car il tait surtout l'homme des
combinaisons  longue porte. Mais on pouvait supposer qu'il voulait
hter le mariage de Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux
commrages abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la
cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'oeil plein d'indulgence
de leur oncle, le cardinal. Ou peut-tre ce divorce, obtenu  prix
d'argent et sous la pression des influences les plus notoires, tait-il
un scandale volontaire, tran en longueur, prcipit  prsent, pour
nuire au cardinal lui-mme, dont les Jsuites devaient avoir besoin de
se dbarrasser, dans une circonstance prochaine.

--J'incline assez  cette supposition, conclut don Vigilio, d'autant
plus que j'ai appris ce soir que le pape tait souffrant. Avec un
vieillard de quatre-vingt-quatre ans bientt, une catastrophe soudaine
est possible, et le pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le
Sacr Collge et la prlature soient en l'air, bouleverss par la
brusque bataille des ambitions... Or les Jsuites ont toujours combattu
la candidature du cardinal Boccanera. Ils devraient tre pour lui, pour
son rang, pour son intransigeance  l'gard de l'Italie; mais ils sont
inquiets  l'ide de se donner un tel matre, ils le trouvent d'une
rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse, trop
dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie que traverse
l'glise... Et je ne serais aucunement tonn qu'on chercht  le
dconsidrer,  rendre sa candidature impossible, par les moyens les
plus dtourns et les plus honteux.

Pierre commenait  tre envahi d'un petit frisson de peur. La contagion
de l'inconnu, des noires intrigues trames dans l'ombre, agissait, au
milieu du silence de la nuit, au fond de ce palais, prs de ce Tibre,
dans cette Rome toute pleine des drames lgendaires. Et il fit un
brusque retour sur lui-mme, sur son cas personnel.

--Mais moi, l dedans, moi! pourquoi monsignor Nani semble-t-il
s'intresser  moi, comment se trouve-t-il ml au procs qu'on fait 
mon livre?

Don Vigilio eut un grand geste.

--Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!... Ce que je puis
affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que lorsque les dnonciations
des vques de Tarbes, de Poitiers et d'vreux se trouvaient dj entre
les mains du pre Dangelis, le secrtaire de l'Index; et j'ai appris
galement qu'il s'est efforc, alors, d'arrter le procs, le trouvant
inutile et impolitique sans doute. Mais quand la congrgation est
saisie, il est presque impossible de la dessaisir, d'autant plus qu'il a
d se heurter contre le pre Dangelis, qui, en fidle Dominicain, est
l'adversaire passionn des Jsuites... C'est  ce moment qu'il a fait
crire par la contessina  monsieur de la Choue, pour qu'il vous dise
d'accourir ici vous dfendre, et pour que vous acceptiez, pendant votre
sjour, l'hospitalit dans ce palais.

Cette rvlation acheva d'motionner Pierre.

--Vous tes certain de cela?

--Oh! tout  fait certain, je l'ai entendu parler de vous, un lundi, et
dj je vous ai prvenu qu'il paraissait vous connatre intimement,
comme s'il s'tait livr  une enqute minutieuse. Pour moi, il avait lu
votre livre, il en tait extrmement proccup.

--Vous le croyez donc dans mes ides, il serait sincre, il se
dfendrait en s'efforant de me dfendre?

--Non, non, oh! pas du tout... Vos ides, il les excre srement, et
votre livre, et vous-mme! Il faut connatre, sous son amabilit si
caressante, son ddain du faible, sa haine du pauvre, son amour de
l'autorit, de la domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait,
bien qu'il y ait l une arme merveilleuse de gouvernement. Mais jamais
il ne vous pardonnera d'tre avec les petits de ce monde et de vous
prononcer contre le pouvoir temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec
une tendre frocit de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule
pleureur lgiaque du no-catholicisme!

Pierre porta les deux mains  ses tempes, se serra la tte
dsesprment.

--Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie!... Pourquoi
me faire venir et m'avoir ici, dans cette maison,  sa disposition
entire? Pourquoi me promener depuis trois mois dans Rome,  me heurter
contre les obstacles,  me lasser, lorsqu'il lui tait si facile de
laisser l'Index supprimer mon livre, s'il en est gn? Il est vrai que
les choses ne se seraient pas passes tranquillement, car j'tais
dispos  ne pas me soumettre,  confesser ma foi nouvelle hautement,
mme contre les dcisions de Rome.

Les yeux noirs de don Vigilio tincelrent dans sa face jaune.

--Eh! c'est peut-tre ce qu'il n'a pas voulu. Il vous sait trs
intelligent et trs enthousiaste, je l'ai entendu rpter souvent qu'on
ne doit pas lutter de face avec les intelligences et les enthousiasmes.

Mais Pierre s'tait lev, et il n'coutait mme plus, il marchait 
travers la pice, comme emport dans le dsordre de ses ides.

--Voyons, voyons, il est ncessaire que je sache et que je comprenne, si
je veux continuer la lutte. Vous allez me rendre le service de me
renseigner en dtail sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des
Jsuites, des Jsuites partout! Mon Dieu! je veux bien, vous avez
peut-tre raison. Encore faut-il, que vous me disiez les nuances...
Ainsi, par exemple, ce Fornaro?

--Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut. Mais il a t
lev aussi, celui-l, au Collge Romain, et soyez persuad qu'il est
Jsuite, Jsuite par ducation, par position, par ambition. Il brle
d'tre cardinal, et s'il devient cardinal un jour, il brlera d'tre
pape. Tous des candidats  la papaut, ds le sminaire!

--Et le cardinal Sanguinetti?

--Jsuite, Jsuite!... Entendons-nous, il l'a t, ne l'a plus t,
l'est de nouveau certainement. Sanguinetti a coquet avec tous les
pouvoirs. Longtemps on l'a cru pour la conciliation entre le Saint-Sige
et l'Italie; puis, la situation s'est gte, il a violemment pris parti
contre les usurpateurs. De mme, il s'est brouill plusieurs fois avec
Lon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au Vatican sur un
pied de diplomatique rserve. En somme, il n'a qu'un but, la tiare, et
il le montre mme trop, ce qui use un candidat... Mais, pour le moment,
la lutte semble se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et
c'est pourquoi il s'est remis avec les Jsuites, exploitant leur haine
contre son rival, comptant bien que, dans leur dsir d'vincer celui-ci,
ils seront forcs de le soutenir. Moi j'en doute, car je les sais trop
fins, ils hsiteront  patronner un candidat si compromis dj... Lui,
brouillon, passionn, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque vous me
dites qu'il est  Frascati, je suis sr qu'il a couru s'y enfermer, ds
la nouvelle de la maladie du pape, dans un but de haute tactique.

--Eh bien! et le pape lui-mme, Lon XIII?

Ici don Vigilio eut une courte hsitation, un lger battement de
paupires.

--Lon XIII? il est Jsuite, Jsuite!... Oh! je sais qu'on le dit avec
les Dominicains, et c'est vrai, si l'on veut, car il se croit anim de
leur esprit, il a remis en faveur saint Thomas, a restaur sur la
doctrine tout l'enseignement ecclsiastique... Mais il y a aussi le
Jsuite sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera le
plus fameux exemple. tudiez ses actes, rendez-vous compte de sa
politique: vous y verrez l'manation, l'action mme de l'me jsuite.
C'est qu'il en est imprgn  son insu, c'est aussi que toutes les
influences qui agissent sur lui, directement ou indirectement, partent
de ce foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous rpte qu'ils
ont tout conquis, tout absorb, que Rome est  eux, depuis le plus
infime clerc jusqu' Sa Saintet elle-mme!

Et il continua, et il rpondit  chaque nouveau nom que citait Pierre,
par ce cri entt et maniaque: Jsuite, Jsuite! Il semblait qu'il ne
ft plus possible d'tre autre chose dans l'glise, que cette
explication se vrifit d'un clerg rduit  pactiser avec le monde
nouveau, s'il voulait sauver son Dieu. L'ge hroque du catholicisme
tait accompli, ce dernier ne pouvait vivre dsormais que de diplomatie
et de ruses, de concessions et d'accommodements.

--Et ce Paparelli, Jsuite, Jsuite! continua don Vigilio, en baissant
instinctivement la voix, oh! le Jsuite humble et terrible, le Jsuite
dans sa plus abominable besogne d'espionnage et de perversion! Je
jurerais qu'on l'a mis ici pour surveiller Son minence, et il faut voir
avec quel gnie de souplesse et d'astuce il est parvenu  remplir sa
tche, au point qu'il est maintenant l'unique volont, ouvrant la porte
 qui lui plat, usant de son matre comme d'une chose  lui, pesant sur
chacune de ses rsolutions, le possdant enfin par un lent envahissement
de chaque heure. Oui! c'est la conqute du lion par l'insecte, c'est
l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment grand, ce simple abb si
infime, le caudataire dont le rle est de s'asseoir aux pieds de son
cardinal comme un chien fidle, et qui en ralit rgne sur lui, le
pousse o il veut... Ah! le Jsuite, le Jsuite! Dfiez-vous de lui,
quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil  une vieille
femme en jupe noire, avec sa face molle et ride de dvote. Regardez
s'il n'est pas derrire les portes, au fond des armoires, sous les lits.
Je vous dis qu'ils vous mangeront comme ils m'ont mang, et qu'ils vous
donneront,  vous aussi, la fivre, la peste, si vous ne prenez garde!

Brusquement, Pierre s'arrta devant le prtre. Il perdait pied, la
crainte et la colre finissaient par l'envahir. Aprs tout, pourquoi
pas? toutes ces histoires extraordinaires devaient tre vraies.

--Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous ai justement pri
d'entrer chez moi, ce soir, parce que je ne savais plus que faire et que
je sentais le besoin d'tre remis dans la bonne route.

Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous la pousse de sa
passion qui dbordait.

--Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime mieux partir. Cette
pense m'est dj venue, mais dans une heure de lchet, avec l'ide de
disparatre, de retourner vivre en paix dans mon coin; tandis que,
maintenant, si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour crier, de
Paris, ce que j'ai vu  Rome, ce qu'on y a fait du christianisme de
Jsus, le Vatican tombant en poudre, l'odeur de cadavre qui s'en
chappe, l'imbcile illusion de ceux qui esprent voir un renouveau de
l'me moderne sortir un jour de ce spulcre, o dort la dcomposition
des sicles... Oh! je ne cderai pas, je ne me soumettrai pas, je
dfendrai mon livre par un nouveau livre. Et, celui-ci, je vous rponds
qu'il fera quelque bruit dans le monde, car il sonnera l'agonie d'une
religion qui se meurt et qu'il faut se hter d'enterrer, si l'on ne veut
pas que ses restes empoisonnent les peuples.

Ceci dpassait la cervelle de don Vigilio. Le prtre italien se
rveillait en lui, avec sa croyance troite, sa terreur ignorante des
ides nouvelles. Il joignit les mains, pouvant.

--Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphmes... Et puis, vous ne
pouvez vous en aller ainsi, sans tenter encore de voir Sa Saintet. Elle
seule est souveraine. Et je sais que je vais vous surprendre, mais le
pre Dangelis, en se moquant, vous a encore donn le seul bon conseil:
retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira la porte du
Vatican.

Pierre en eut un nouveau sursaut de colre.

--Comment! que je sois parti de monsignor Nani, pour retourner 
monsignor Nani! Quel est ce jeu? Puis-je accepter d'tre un volant que
se renvoient toutes les raquettes? A la fin, on se moque de moi!

Et, harass, perdu, Pierre revint tomber sur sa chaise, en face de
l'abb qui ne bougeait pas, la face plombe par cette veille trop
longue, les mains toujours agites d'un petit tremblement. Il y eut un
long silence. Puis, don Vigilio expliqua qu'il avait bien une autre
ide, il connaissait un peu le confesseur du pape, un pre Franciscain,
d'une grande simplicit, auquel il pourrait l'adresser. Peut-tre,
malgr son effacement, ce pre lui serait-il utile. C'tait toujours une
tentative  faire. Et le silence recommena, et Pierre, dont les yeux
vagues restaient fixs sur le mur, finit par distinguer le tableau
ancien, qui l'avait touch si profondment, le jour de son arrive. Dans
la ple lueur de la lampe, il venait peu  peu de le voir se dtacher et
vivre, tel que l'incarnation mme de son cas, de son dsespoir inutile
devant la porte rudement ferme de la vrit et de la justice. Ah! cette
femme rejete, cette obstine d'amour, sanglotant dans ses cheveux et
dont on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait, tombe
de douleur sur les marches de ce palais,  l'impitoyable porte close!
Elle tait grelottante, drape d'un simple linge, elle ne disait point
son secret, infortune ou faute, douleur immense d'abandon; et, derrire
ses mains serres sur la face, il lui prtait sa figure, elle devenait
sa soeur, ainsi que toutes les pauvres cratures sans toit ni certitude,
qui pleurent d'tre nues et d'tre seules, qui usent leurs poings 
vouloir forcer le seuil mchant des hommes. Il ne pouvait jamais la
regarder sans la plaindre, il fut si remu, ce soir-l, de la retrouver
toujours inconnue, sans nom et sans visage, et toujours baigne des plus
affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don Vigilio.

--Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me remue jusqu'
l'me, ainsi qu'un chef-d'oeuvre.

Stupfait de cette question imprvue, qui tombait l sans transition
aucune, le prtre leva la tte, regarda, s'tonna davantage quand il eut
examin le panneau noirci, dlaiss, dans son cadre pauvre.

--D'o vient-elle, savez-vous? rpta Pierre. Comment se fait-il qu'on
l'ait relgue au fond de cette chambre?

--Oh! dit-il, avec un geste d'indiffrence, ce n'est rien, il y a comme
a partout des peintures anciennes sans valeur... Celle-ci a toujours
t l sans doute. Je ne sais pas, je ne l'avais mme pas vue.

Enfin, il s'tait lev avec prudence. Mais ce simple mouvement venait de
lui donner un tel frisson, qu'il put  peine prendre cong, les dents
claquant de fivre.

--Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans cette pice... Et,
pour conclure, le mieux serait encore de vous abandonner aux mains de
monsignor Nani, car celui-l, au moins, est suprieur. Je vous l'ai dit,
ds votre arrive, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire ce
qu'il voudra. Alors,  quoi bon lutter?... Et jamais un mot de notre
conversation de cette nuit, ce serait ma mort!

Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec mfiance,  droite, 
gauche, dans les tnbres du couloir, puis se hasarda, disparut, rentra
chez lui si doucement, qu'on n'entendit mme point l'effleurement de ses
pieds, au milieu du sommeil de tombe de l'antique palais.

Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et qui voulait tout
essayer, se fit recommander par don Vigilio au confesseur du pape,  ce
pre Franciscain que le secrtaire connaissait un peu. Mais il tomba sur
un bon moine, l'homme le plus timor, videmment choisi trs modeste et
trs simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abust point de sa
situation toute-puissante prs du Saint-Pre. Il y avait aussi une
humilit affecte, de la part de celui-ci,  n'avoir pour confesseur
que le plus humble des rguliers, l'ami des pauvres, le saint mendiant
des routes. Ce pre jouissait pourtant d'une renomme d'orateur plein de
foi, le pape assistait  ses sermons, cach selon la rgle derrire un
voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, il ne pouvait
recevoir la leon d'aucun prtre, on admettait que, comme homme, il
tirt quand mme profit de la bonne parole. En dehors de son loquence
naturelle, le bon pre tait vraiment un simple blanchisseur d'mes, le
confesseur qui coute et qui absout, sans se souvenir des impurets
qu'il lave, aux eaux de la pnitence. Et Pierre,  le voir si rellement
pauvre et nul, n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.

Ce jour-l, la figure de l'amant ingnu de la Pauvret, du dlicieux
Franois, comme disait Narcisse Habert, le hanta jusqu'au soir. Souvent
il s'tait tonn de la venue de ce nouveau Jsus, si doux aux hommes,
aux btes et aux choses, le coeur enflamm d'une si brlante charit
pour les misrables, dans cette Italie d'gosme et de jouissance, o la
joie de la beaut est seule reste reine. Sans doute les temps sont
changs, et quelle sve d'amour il a fallu, aux temps anciens, pendant
les grandes souffrances du moyen ge, pour qu'un tel consolateur des
humbles, pouss du sol populaire, se mt  prcher le don de soi-mme
aux autres, le renoncement aux richesses, l'horreur de la force brutale,
l'galit et l'obissance qui devaient assurer la paix du monde. Il
marchait par les chemins, vtu ainsi que les plus pauvres, une corde
serrant  ses reins la robe grise, des sandales  ses pieds nus, sans
bourse ni bton. Et ils avaient, lui et ses frres, le verbe haut et
libre, d'une verdeur de posie, d'une hardiesse de vrit souveraines,
se faisant justiciers partout, attaquant les riches et les puissants,
osant dnoncer les mauvais prtres, les vques dbauchs, simoniaques
et parjures. Un long cri de soulagement les accueillait, le peuple les
suivait en foule, ils taient les amis, les librateurs de tous les
petits qui souffraient. Aussi, d'abord, de tels rvolutionnaires
inquitrent-ils Rome, les papes hsitrent avant d'autoriser l'ordre;
et, quand ils cdrent enfin, ce fut srement dans l'ide d'utiliser 
leur profit cette force nouvelle, la conqute du peuple infime, de la
masse immense et vague, dont la sourde menace a toujours grond 
travers les ges, mme aux poques les plus despotiques. Ds lors, la
papaut avait eu, dans les fils de Saint-Franois, une arme de
continuelle victoire, l'arme errante qui se rpandait partout, par les
routes, par les villages, par les villes, qui pntrait jusqu'au foyer
de l'ouvrier et du paysan, gagnant les coeurs simples. S'imaginait-on la
puissance dmocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles du peuple!
De l, la prosprit si rapide, le nombre des frres pullulant en
quelques annes, des couvents se fondant de toutes parts, le tiers ordre
envahissant la population laque au point de l'imprgner et de
l'absorber. Et ce qui prouvait qu'il y avait l une production du sol,
une vgtation vigoureuse de la souche plbienne, c'tait que tout un
art national allait en natre, les prcurseurs de la Renaissance en
peinture, et Dante lui-mme, l'me du gnie de l'Italie.

Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, ces grands ordres
d'autrefois, et se heurtait contre eux, dans la Rome actuelle. Les
Franciscains et les Dominicains, qui avaient si longtemps combattu de
compagnie pour l'glise, rivaux anims de la mme foi, taient toujours
l, face  face, dans leurs vastes couvents, d'apparence prospre. Mais
il semblait que l'humilit des Franciscains les et  la longue mis 
l'cart. Peut-tre aussi tait-ce que leur rle d'amis et de librateurs
du peuple a cess, depuis que le peuple se libre lui-mme, dans ses
conqutes politiques et sociales. Et la seule bataille restait srement
entre les Dominicains et les Jsuites, les prcheurs et les ducateurs,
qui, les uns et les autres, ont gard la prtention de ptrir le monde
 l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, c'tait une
guerre de toutes les heures, dont Rome, le pouvoir suprme au Vatican,
demeurait l'ternel enjeu. Les premiers, cependant, avaient beau avoir
saint Thomas qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur vieille
science dogmatique, ils devaient cder chaque jour un peu de terrain aux
seconds, victorieux avec le sicle. Puis, c'taient encore les
Chartreux, vtus de leur robe de drap blanc, les silencieux trs saints
et trs purs, les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs
clotres aux cellules calmes, les dsesprs et les consols dont le
nombre peut tre moindre, mais qui vivront ternellement, comme la
douleur et le besoin de solitude. C'taient les Bndictins, les enfants
de Saint-Benot dont la rgle admirable a sanctifi le travail, les
ouvriers passionns des lettres et des sciences, qui ont longtemps t,
 leur poque, des instruments puissants de civilisation, aidant 
l'instruction universelle par leurs immenses travaux d'histoire et de
critique; et ceux-ci, Pierre qui les aimait, qui se serait rfugi chez
eux deux sicles plus tt, s'tonnait pourtant de leur voir btir, sur
l'Aventin, une vaste demeure, pour laquelle Lon XIII a dj donn des
millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain et encore t
un champ o ils pussent moissonner:  quoi bon? lorsque les ouvriers ont
chang, lorsque les dogmes sont l pour barrer la route  qui doit
passer en les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'tait le
pullulement des ordres moindres, dont on compte des centaines: c'taient
les Carmes, les Trappistes, les Minimes, les Barnabites, les Lazaristes,
les Eudistes, les Missionnaires, les Rcollets, les Frres de la
Doctrine chrtienne; c'taient les Bernardins, les Augustins, les
Thatins, les Observantins, les Clestins, les Capucins; sans compter
les ordres correspondants de femmes, ni les Clarisses, ni les
religieuses sans nombre, telles que les religieuses de la Visitation et
celles du Calvaire. Chaque maison avait son installation modeste ou
somptueuse, certains quartiers de Rome n'taient faits que de couvents,
et tout ce peuple, derrire les faades muettes, bourdonnait, s'agitait,
intriguait, dans la continuelle lutte des intrts et des passions.
L'ancienne volution sociale qui les avait produits n'agissait plus
depuis longtemps, ils s'enttaient  vivre quand mme, de plus en plus
inutiles et affaiblis, destins  cette agonie lente, jusqu'au jour o
l'air et le sol leur manqueront  la fois, au sein de la socit
nouvelle.

Et, dans ses dmarches, dans ses courses qui recommenaient, ce n'tait
pas le plus souvent contre les rguliers que se heurtait Pierre: il
avait affaire surtout au clerg sculier,  ce clerg de Rome, qu'il
finissait par bien connatre. Une hirarchie, rigoureuse encore, y
maintenait les classes et les rangs. Au sommet, autour du pape, rgnait
la famille pontificale, les cardinaux et les prlats, trs hauts, trs
nobles, d'une grande morgue, sous leur apparente familiarit. En dessous
d'eux, le clerg des paroisses formait comme une bourgeoisie, trs
digne, d'un esprit sage et modr, o les curs patriotes n'taient mme
pas rares; et l'occupation italienne, depuis un quart de sicle, avait
eu ce singulier rsultat, en installant tout un monde de fonctionnaires,
tmoins des moeurs, de purifier la vie intime des prtres romains, dans
laquelle la femme autrefois jouait un rle si dcisif, que Rome tait 
la lettre un gouvernement de servantes matresses, trnant dans des
mnages de vieux garons. Et, enfin, on tombait  cette plbe du clerg,
que Pierre avait tudie curieusement, tout un ramassis de misrables
prtres, crasseux,  demi nus, rdant en qute d'une messe, comme des
btes famliques, s'chouant dans les tavernes louches, en compagnie des
mendiants et des voleurs. Mais il tait plus intress encore par la
foule flottante des prtres accourus de la chrtient entire, les
aventuriers, les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome attirait
comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes de l'ombre. Il y en
avait de toute nationalit, de toute fortune, de tout ge, galopant sous
le fouet de leurs apptits, se bousculant du matin au soir autour du
Vatican, pour mordre  la proie qu'ils taient venus saisir. Partout, il
les retrouvait, et il se disait avec quelque honte qu'il tait un d'eux,
qu'il augmentait de son unit ce nombre incroyable de soutanes qu'on
rencontrait par les rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle
mare, dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs!
Les sminaires des diverses nations auraient suffi  pavoiser les rues,
avec leurs queues d'lves en frquentes promenades: les Franais tout
noirs, les Amricains du Sud noirs avec l'charpe bleue, les Amricains
du Nord noirs avec l'charpe rouge, les Polonais noirs avec l'charpe
verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, les Romains violets, et
les autres, et les autres, brods, lisrs de cent faons. Puis, il y
avait en outre les confrries, les pnitents, les blancs, les noirs, les
bleus, les gris, avec des cagoules, avec des plerines diffrentes,
grises, bleues, noires ou blanches. Et c'tait ainsi que, parfois
encore, la Rome papale semblait ressusciter et qu'on la sentait vivace
et tenace, luttant pour ne pas disparatre, dans la Rome cosmopolite
actuelle, o s'effacent le ton neutre et la coupe uniforme des
vtements.

Mais Pierre avait beau courir de chez un prlat chez un autre,
frquenter des prtres, traverser des glises, il ne pouvait s'habituer
au culte,  cette dvotion romaine, qui l'tonnait quand elle ne le
blessait pas. Un dimanche qu'il tait entr, par un matin de pluie, 
Sainte-Marie-Majeure, il avait cru se trouver dans une salle d'attente,
d'une richesse inoue certes, avec ses colonnes et son plafond de temple
antique, le baldaquin somptueux de son autel papal, les marbres
clatants de sa Confession, de sa chapelle Borghse surtout, et o Dieu
cependant ne semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc,
pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidles qui la traversaient,
comme on traverse une gare, en trempant de leurs souliers mouills le
prcieux dallage de mosaque; des femmes et des enfants, que la fatigue
avait fait asseoir autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit,
dans l'encombrement des grands dparts, attendant leur train. Et, pour
cette foule pitinante de menu peuple, entre en passant, un prtre
disait une messe basse, au fond d'une chapelle latrale, devant laquelle
une file unique de gens debout s'tait forme, troite, longue, une
queue de thtre barrant la nef en travers. A l'lvation, tous
s'inclinrent d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se dissipa, la
messe tait dite. C'tait partout la mme assistance des pays du soleil,
presse, n'aimant pas s'installer sur des siges, ne faisant  Dieu que
de courtes visites familires, en dehors des grandes rceptions de gala,
 Saint-Paul comme  Saint-Jean de Latran, dans toutes les vieilles
basiliques comme  Saint-Pierre lui-mme. Au Ges seul, il tomba, un
autre dimanche matin, sur une grand'messe qui lui rappela les foules
dvotes du Nord: l, il y avait des bancs, des femmes assises, une
tideur mondaine, sous le luxe des votes, charges d'or, de sculptures
et de peintures, d'une splendeur fauve admirable, depuis que le temps en
a fondu le got baroque trop vif. Mais que d'glises vides, parmi les
plus anciennes et les plus vnrables, Saint-Clment, Sainte-Agns,
Sainte-Croix de Jrusalem, o l'on ne voyait gure, aux heures des
offices, que les quelques voisins du quartier! Quatre cents glises,
mme pour Rome, c'taient bien des nefs  peupler; et il y en avait
qu'on frquentait uniquement  certains jours fixes de crmonie,
beaucoup n'ouvraient leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fte
du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de possder un
ftiche, une idole secourable aux misres humaines: l'Aracoeli avait le
petit Jsus miraculeux, il Bambino, qui gurissait les enfants
malades; Sant'Agostino avait la Madona del Parto, la Vierge qui
dlivrait heureusement les femmes enceintes. D'autres taient rputes
pour l'eau de leurs bnitiers, l'huile de leurs lampes, la puissance
d'un saint de bois ou d'une madone de marbre. D'autres semblaient
dlaisses, abandonnes aux touristes, livres  la petite industrie des
bedeaux, telles que des muses, peupls de dieux morts. D'autres enfin
restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, installe dans le
Panthon, une salle ronde qui tient du cirque, et o la Vierge est
demeure l'vidente locataire de l'Olympe. Il s'tait intress aux
glises des quartiers pauvres,  Saint-Onuphre,  Sainte-Ccile, 
Sainte-Marie du Transtvre, sans y rencontrer la foi vive, le flot
populaire qu'il esprait. Une aprs-midi, dans cette dernire
compltement vide, il avait entendu des chantres chanter  pleine voix,
un lamentable chant au milieu de cette solitude. Un autre jour, tant
entr  San Grisogono, il l'avait trouv tendu, sans doute pour une fte
du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de damas rouge, les
portiques sous des lambrequins et des rideaux alterns, jaunes et bleus,
blancs et rouges; et il avait fui, devant cette affreuse dcoration,
d'un clinquant de foire. Ah! qu'il tait loin des cathdrales o, dans
son enfance, il avait cru et pri! Partout, il retrouvait la mme
glise, l'ancienne basilique antique, accommode au got de la Rome du
dernier sicle par le Bernin ou ses lves. A Saint-Louis des Franais,
dont le style est meilleur, d'une sobrit lgante, il ne fut mu que
par les grands morts, les hros et les saints, qui dormaient sous les
dalles, dans la terre trangre. Et, comme il cherchait du gothique, il
finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, qu'on lui disait tre
le seul chantillon du style gothique  Rome. Ce fut pour lui la
stupfaction dernire, ces colonnes engages recouvertes de marbre, ces
ogives qui n'osent s'lancer, touffes dans le plein cintre, ces
votes qui s'arrondissent, condamnes  la lourde majest du dme. Non,
non! la foi dont les cendres tides demeuraient l, n'tait plus celle
dont le brasier avait envahi et brl au loin la chrtient entire.
Monsignor Fornaro, que le hasard lui fit rencontrer justement, au sortir
de Sainte-Marie de la Minerve, s'leva contre le gothique, en le
traitant d'hrsie pure. La premire glise chrtienne, c'tait la
basilique, ne du temple; et l'on blasphmait, lorsqu'on voyait la
vritable glise chrtienne dans la cathdrale gothique, car le gothique
n'tait que le dtestable esprit anglo-saxon, le gnie rvolt de
Luther. Il voulut rpondre passionnment au prlat; puis, il se tut, de
crainte d'en trop dire. N'tait-ce pas, en effet, la preuve dcisive que
le catholicisme tait la vgtation mme du sol de Rome, le paganisme
transform par le christianisme? Ailleurs, celui-ci a pouss dans un
esprit diffrent,  ce point qu'il est entr en rbellion, qu'il s'est
tourn contre la Cit mre, au jour du schisme. L'cart est all en
s'largissant toujours, les dissemblances s'accusent aujourd'hui de plus
en plus, dans l'volution des socits nouvelles, malgr les efforts
dsesprs d'unit, de sorte que le schisme, une fois encore, apparat
invitable et prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune
d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, des belles
et grandes cloches, aimes des humbles. Il faut des clochers, pour les
cloches, et il n'y a pas de clochers  Rome, il n'y a que des dmes.
Dcidment, Rome n'tait pas la ville de Jsus, sonnante et
carillonnante, d'o la prire montait en ondes sonores parmi le vol
tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.

Cependant, Pierre continuait ses dmarches, envahi par une sourde
irritation qui le faisait s'obstiner, retournant voir les gens, tenant
la parole qu'il s'tait donne de rendre visite  chacun des cardinaux
de la congrgation de l'Index, malgr les blessures. Et il se trouva peu
 peu lanc  travers les autres congrgations, ces ministres de
l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins nombreuses, mais
d'une complication de rouages extraordinaire encore, ayant chacune un
cardinal pour prfet, des membres cardinaux tenant sance, des prlats
consulteurs, tout un monde d'employs. Il dut aller plusieurs fois  la
Chancellerie o sige la congrgation de l'Index, il se perdit dans
cette immensit d'escaliers, de couloirs et de salles, gagn ds le
portique de la cour par le frisson glac des vieux murs, ne pouvant
arriver  aimer ce palais, l'oeuvre matresse de Bramante, le type pur
de la renaissance romaine, d'une beaut si nue et si froide. Il
connaissait dj la congrgation de la Propagande, o le cardinal Sarno
l'avait reu; et ce fut le hasard de ses visites, renvoy de l'un 
l'autre, dans cette chasse aux influences, qui lui fit connatre de mme
les autres congrgations, celle des vques et Rguliers, celle des
Rites, celle du Concile. Mme il entrevit la Consistoriale, la Daterie,
la Sacre Pnitencerie. C'tait le mcanisme norme de l'administration
de l'glise, le monde entier  gouverner, largir les conqutes, grer
les affaires des pays conquis, juger les questions de foi, de moeurs et
de personnes, examiner et punir les dlits, accorder les dispenses,
vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre effroyable d'affaires
qui, chaque matin, tombait au Vatican, les questions les plus graves,
les plus dlicates, les plus complexes, dont la solution donnait lieu 
des recherches,  des tudes sans nombre. Il fallait bien rpondre  ce
peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, venus de tous les points de
la chrtient,  ces lettres,  ces suppliques,  ces dossiers, dont le
flot se distribuait, s'entassait dans les bureaux. Et le miracle tait
le grand silence discret dans lequel se faisait la colossale besogne,
pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, des fabriques de
saints et de nobles d'o ne sortait pas mme la petite trpidation du
travail, une mcanique si bien huile, que, malgr la rouille des
sicles, l'usure profonde et irrmdiable, elle fonctionnait sans qu'on
la devint, derrire les murs. Toute la politique de l'glise
n'tait-elle pas l? se taire, crire le moins possible, attendre. Mais
quelle mcanique prodigieuse, suranne et si puissante encore! et comme
il se sentait pris, au milieu de ces congrgations, dans le rseau de
fer du plus absolu pouvoir qu'on et jamais organis pour dominer les
hommes! Il avait beau y constater des lzardes, des trous, une vtust
annonant la ruine, il ne lui appartenait pas moins, depuis qu'il s'y
tait risqu, il tait saisi, broy, emport au travers de cet
inextricable filet, de ce labyrinthe sans fin des influences et des
intrigues, o s'agitaient les vanits et les vnalits, les corruptions
et les ambitions, tant de misre et tant de grandeur. Et qu'il tait
loin de la Rome qu'il avait rve, et quelle colre le soulevait parfois
dans sa lassitude, dans sa volont de se dfendre!

Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre n'avait jamais
comprises. Un jour qu'il tait retourn  la Propagande, le cardinal
Sarno lui parla de la Franc-Maonnerie avec une telle rage froide, que,
tout d'un coup, il vit clair. Jusque-l, la Franc-Maonnerie l'avait
fait sourire, il n'y croyait gure plus qu'aux Jsuites, trouvant
enfantines les ridicules histoires qui circulaient, renvoyant  la
lgende ces hommes de mystre et d'ombre, dont le secret pouvoir,
incalculable, aurait gouvern le monde. Il s'tonnait surtout de la
haine aveugle qui affolait certaines gens, ds que le mot de
francs-maons leur venait aux lvres: un prlat, et des plus distingus,
des plus intelligents, lui avait affirm d'un air de conviction profonde
que toute loge maonnique tait prside, au moins une fois l'an, par le
Diable en personne, visible. C'tait  confondre le simple bon sens. Et
il venait de comprendre la rivalit, la furieuse lutte de l'glise
catholique et romaine contre l'autre glise, l'glise d'en face. La
premire avait beau se croire triomphante, elle n'en sentait pas moins
dans l'autre une concurrence, une trs vieille ennemie, qui se
prtendait mme plus ancienne qu'elle, et dont la victoire restait
toujours possible. Surtout, le heurt rsultait de ce que les deux sectes
avaient la mme ambition de souverainet universelle, la mme
organisation internationale, le mme coup de filet jet sur les peuples,
des mystres, des dogmes, des rites. Dieu contre Dieu, foi contre foi,
conqute contre conqute; et, ds lors, de mme que deux maisons
rivales, tablies aux deux cts d'une rue, elles se gnaient, l'une
devait finir par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait
caduc, menac de ruine, il restait galement sceptique sur la puissance
de la Franc-Maonnerie. Il avait questionn, fait une enqute, pour se
rendre compte de la ralit de cette puissance, dans cette ville de Rome
o les deux pouvoirs suprmes se trouvaient en prsence, o le grand
matre trnait en face du pape. On lui avait bien racont que les
derniers princes romains se croyaient forcs de se faire recevoir
francs-maons, pour ne pas se rendre la vie trop rude, aggraver leur
situation difficile, barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne
cdaient-ils pas uniquement  la force irrsistible de l'volution
sociale actuelle? La Franc-Maonnerie n'allait-elle pas tre noye, elle
aussi, dans son propre triomphe, celui des ides de justice, de raison
et vrit, qu'elle avait si longtemps dfendues, au travers des tnbres
et des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la victoire de
l'ide tue la secte qui la propage, rend inutile et un peu baroque
l'appareil dont les sectaires ont d s'entourer pour frapper les
imaginations. Le carbonarisme n'a pu survivre  la conqute des liberts
politiques qu'il rclamait, et le jour o l'glise catholique croulera,
ayant fait son oeuvre civilisatrice, l'autre glise, l'glise
franc-maonne d'en face, disparatra de mme, sa tche de libration
tant faite. Aujourd'hui, la fameuse toute-puissance des loges serait un
pauvre instrument de conqute, entrav lui-mme par des traditions,
gt par un crmonial dont on plaisante, rduit  n'tre qu'un lien
d'entente et de secours mutuel, si le grand souffle de la science
n'emportait les peuples, aidant  la destruction des religions
vieillies.

Alors, Pierre, bris par tant de courses et de dmarches, fut repris
d'anxit, dans son obstination  ne pas quitter Rome, sans s'tre battu
jusqu'au bout, en soldat d'une esprance qui ne veut pas croire  la
dfaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui
tre de quelque utilit. Il avait vu le cardinal vicaire, charg du
diocse de Rome, un lettr qui avait caus d'Horace avec lui, un
politique un peu brouillon qui s'tait mis  le questionner sur la
France, sur la Rpublique, sur le budget de la guerre et de la marine,
sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le
Grand Pnitencier, le cardinal aperu dj au palais Boccanera, un
vieillard maigre, au visage dcharn d'ascte, dont il n'avait pu tirer
qu'un long blme, des paroles svres contre les jeunes prtres, gts
par le sicle, auteurs d'ouvrages excrables. Enfin, il avait vu, au
Vatican, le cardinal secrtaire, en quelque sorte le ministre des
Affaires trangres de Sa Saintet, la grande puissance du Saint-Sige,
dont on l'avait cart jusque-l, en le terrifiant sur les consquences
d'une visite malheureuse. Il s'tait excus de venir si tard, et il
avait trouv l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique
bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un
air d'intrt aprs l'avoir fait asseoir, l'coutant, le rconfortant
mme. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris
que son affaire n'avait point avanc d'un pas, et que, s'il arrivait un
jour  forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la
Secrtairerie d'tat. Et, ce soir-l, il tait rentr rue Giulia effar,
surmen, la tte brise aprs tant de visites  tant de gens, si perdu
de s'tre senti peu  peu prendre tout entier par cette machine aux cent
rouages, qu'il s'tait demand avec terreur ce qu'il ferait le
lendemain, n'ayant plus rien  faire, qu' devenir fou.

Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et il voulut de
nouveau le consulter, obtenir de lui un bon conseil. Mais celui-ci le
fit taire d'un geste inquiet, sans qu'il st pourquoi. Il avait ses yeux
de terreur. Puis, dans un souffle,  l'oreille:

--Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez le voir, allez le voir.
Je vous rpte que vous n'avez pas d'autre chose  faire.

Il cda. Pourquoi rsister, en effet? En dehors de la passion d'ardente
charit qui l'avait amen pour dfendre son livre, n'tait-il pas  Rome
dans un but d'exprience? Il fallait bien pousser jusqu'au bout les
tentatives.

Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous la colonnade de
Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en attendant. Jamais encore il
n'avait mieux senti l'normit de ces quatre ranges tournantes de
colonnes, de cette fort aux gigantesques troncs de pierre, o personne
ne se promne d'ailleurs. C'est un dsert grandiose et morne, on se
demande pourquoi un portique si majestueux: pour l'unique majest sans
doute, pour la pompe de la dcoration; et toute Rome, une fois de plus,
tait l. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva devant le
palais du Saint-Office, derrire la Sacristie, dans un quartier de
solitude et de silence, que le pas d'un piton, le roulement d'une
voiture troublent  peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promne,
en nappes lentes, sur le petit pav blanchi. On y devine le voisinage de
la basilique, l'odeur d'encens, la paix clotre, dans le sommeil des
sicles. Et,  un angle, le palais du Saint-Office est d'une nudit
pesante et inquitante: une haute faade jaune, perce d'une seule ligne
de fentres; tandis que, sur la rue latrale, l'autre faade est plus
louche encore, avec son rang de fentres plus troites, des judas aux
vitres glauques. Dans l'clatant soleil, ce colossal cube de maonnerie
couleur de boue parat dormir, presque sans jour sur le dehors, ferm et
mystrieux comme une prison.

Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que d'un
enfantillage. La sainte, romaine et universelle Inquisition, la sacre
congrgation du Saint-Office, comme on la nommait aujourd'hui, n'tait
plus celle de la lgende, la pourvoyeuse des bchers, le tribunal
occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanit entire.
Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa besogne, elle se
runissait chaque mercredi, jugeait et condamnait, sans que rien, pas
mme un souffle, sortt des murs. Mais, si elle continuait  frapper le
crime d'hrsie, si elle ne s'en tenait pas aux oeuvres et frappait
aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni fer, ni feu,
rduite  un rle de protestation, ne pouvant mme infliger aux siens,
aux ecclsiastiques, que des peines disciplinaires.

Lorsqu'il fut entr et qu'on l'eut introduit dans le salon de monsignor
Nani, qui habitait le palais,  titre d'assesseur, Pierre prouva une
surprise heureuse. La pice tait vaste, situe au midi, inonde de gai
soleil; et il rgnait l une douceur exquise, malgr la raideur des
meubles, la couleur sombre des tentures, comme si une femme y et vcu,
accomplissant ce prodige de mettre de sa grce dans ces choses svres.
Il n'y avait pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, pandu,
prenait les coeurs, ds le seuil.

Tout de suite, monsignor Nani s'tait avanc, souriant, avec sa face
rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux blonds que l'ge
poudrait. Et les deux mains tendues:

--Ah! mon cher fils, que vous tes aimable d'tre venu me voir...
Voyons, asseyez-vous, causons comme deux amis.

Il le questionna sans attendre, avec une apparence d'affection
extraordinaire.

--O en tes-vous? Racontez-moi a, dites-moi bien tout ce que vous avez
fait.

Pierre, touch malgr les confidences de don Vigilio, gagn par la
sympathie qu'il croyait sentir, se confessa sans rien omettre. Il dit
ses visites au cardinal Sarno,  monsignor Fornaro, au pre Dangelis; il
conta ses autres dmarches prs des cardinaux influents, tous ceux de
l'Index, et le Grand Pnitencier, et le cardinal vicaire, et le cardinal
secrtaire; il insista sur ses courses sans fin d'une porte  une autre,
 travers tout le clerg de Rome,  travers toutes les congrgations,
dans cette immense ruche active et silencieuse, o il s'tait lass les
pieds, bris les membres, hbt le cerveau.

Et monsignor Nani, qui semblait l'couter d'un air de ravissement,
s'exclamait, rptait  chaque station de ce calvaire du solliciteur:

--Mais c'est trs bien! mais c'est parfait! Oh! votre affaire marche! A
merveille,  merveille, elle marche!

Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie malsante.
Il n'avait que son joli regard d'enqute, qui fouillait le jeune prtre,
pour savoir s'il l'avait enfin amen au point d'obissance o il le
dsirait. tait-il assez las, assez dsillusionn, assez renseign sur
la ralit des choses, pour qu'on pt en finir avec lui? Trois mois de
Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un rsign au moins, de
l'enthousiaste un peu fou du premier jour?

Brusquement, monsignor Nani demanda:

--Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son minence le cardinal
Sanguinetti.

--Monseigneur, c'est que Son minence est  Frascati, je n'ai pu la
voir.

Alors, le prlat, comme s'il et recul encore le dnouement, avec une
secrte jouissance de diplomate artiste, se rcria, leva ses petites
mains grasses au ciel, de l'air inquiet d'un homme qui dclare tout
perdu.

--Oh! il faut voir Son minence, il faut voir Son minence! C'est
absolument ncessaire. Pensez donc! le prfet de l'Index! Nous ne
pourrons agir qu'aprs votre visite, car vous n'avez vu personne, si
vous ne l'avez pas vu... Allez, allez  Frascati, mon cher fils.

Et Pierre ne put que s'incliner.

--J'irai, monseigneur.




XI


Bien qu'il st ne pouvoir se prsenter chez le cardinal Sanguinetti que
vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit ds
neuf heures  la petite gare de Frascati. Dj, il y tait venu, en un
de ses jours d'oisivet force; il avait fait l'excursion classique de
ces Chteaux romains, qui vont de Frascati  Rocca di Papa, et de Rocca
di Papa au Monte Cave; et il tait charm, il se promettait deux heures
de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, o
Frascati est bti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes,
dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un
promontoire, jusqu' Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un lot de
marbre,  six grandes lieues.

Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boises
de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'o l'on a la plus belle vue du
monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fires et lgantes
faades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plants de
cyprs, de pins et de chnes! C'tait une douceur, une joie, une
sduction dont il ne se serait jamais lass. Et, depuis plus d'une
heure, il errait dlicieusement par les routes bordes d'antiques
oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands
arbres des proprits voisines, par les sentiers odorants, au bout
desquels,  chaque coude, la Campagne se droulait  l'infini, lorsqu'il
fit une rencontre imprvue, qui le contraria d'abord.

Il tait redescendu prs de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes
vignes o tout un mouvement de constructions nouvelles s'tait produit
depuis quelques annes; et il fut surpris de voir une victoria, trs
correctement attele de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrter prs
de lui, et de s'entendre appeler par son nom.

--Comment! monsieur l'abb Froment, vous ici en promenade, de si bonne
heure!

Alors, il reconnut le comte Prada qui, tant descendu, laissa la voiture
vide achever la route, tandis qu'il faisait  pied les deux ou trois
derniers cents mtres,  ct du jeune prtre. Aprs une cordiale
poigne de main, il expliqua son got.

--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. a
promne mes chevaux... Vous savez que j'ai des intrts par ici, toute
une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas trs bien.
Et c'est pourquoi, malgr la saison avance, je suis encore forc d'y
venir plus souvent que je ne voudrais.

Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient d vendre
la villa somptueuse, btie l par un cardinal, leur anctre, sur les
plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moiti du seizime sicle:
une demeure d't royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des
bassins, des cascades, surtout une terrasse, clbre entre toutes celles
du pays, qui s'avanait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine,
dont l'immensit sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la
Mditerrane. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mre de vastes
champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apports en dot 
Prada, au moment o la folie de la pierre soufflait de Rome sur les
provinces. Aussi Prada avait-il eu l'ide de construire l tout un
quartier de villas bourgeoises, dans le got de celles qui encombrent la
banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'taient prsents,
l'effondrement financier tait survenu, et il liquidait pniblement
cette affaire fcheuse, aprs en avoir dsintress sa femme, ds leur
sparation.

--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on
veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai
ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats,
et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays,
n'est-ce pas? dont nous avons raison d'tre trs fiers,  Rome. J'ai
beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que
mon coeur batte de joie.

Ce qu'il ne disait pas, c'tait que son amie, comme il la nommait,
Lisbeth Kauffmann, venait de passer l't dans une des villas neuves, o
elle avait install son atelier de dlicieuse artiste, visit par toute
la colonie trangre, qui tolrait l'irrgularit de sa situation,
depuis la mort de son mari, grce  sa gaiet et  sa peinture, juste
assez pour tre libre. On avait fini mme par accepter sa grossesse, et
elle tait rentre  Rome ds le milieu de novembre, pour y accoucher
d'un gros garon, dont la venue avait rallum, dans les salons blancs et
dans les salons noirs, les commrages passionns sur le divorce imminent
de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati tait
srement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil o
le jetait cette naissance d'un fils.

Pierre, qui gardait en sa prsence une gne, comme une sorte de malaise,
dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut
pourtant rpondre  son amabilit parfaite, en lui demandant des
nouvelles de son pre, le vieil Orlando, le hros de la conqute.

--Oh!  part les jambes, il se porte  merveille, il vivra cent ans. Ce
pauvre pre! j'aurais t si heureux de l'installer dans une de ces
petites maisons, cet t! Mais jamais il n'a voulu, il s'entte  ne pas
quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprt, pendant son
absence.

Il clata d'un beau rire, s'gayant tout seul  plaisanter ainsi l'ge
hroque et dmod de l'indpendance. Puis, il ajouta:

--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abb. Il s'tonne de ne
pas vous avoir revu.

Cela chagrina Pierre, car il s'tait mis  aimer Orlando d'une tendresse
respectueuse. Deux fois, depuis la premire visite, il tait retourn le
saluer; et,  chaque fois, le vieillard avait refus de causer de Rome,
tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris.
Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure.

--Je vous en prie, s'cria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie
pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je dsire le
satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai t
touch de son accueil.

Tous deux continuaient  marcher lentement, par la route montante, au
milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'taient mme pas
acheves. Et, lorsque Prada sut que le prtre tait venu pour se
prsenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire
de loup aimable, qui dcouvrait ses dents blanches.

--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous
allez le trouver dans un bel tat de fivre!

--Pourquoi donc?

--Mais parce que les nouvelles de la sant du Saint-Pre ne sont pas
bonnes, ce matin. Quand j'ai quitt Rome, le bruit courait qu'il avait
pass une nuit affreuse.

Il s'tait arrt  un coude de la route, devant une antique chapelle,
une petite glise, d'une grce solitaire et triste,  la lisire d'un
bois d'oliviers. Et, tout  ct, se trouvait une masure tombant en
ruine, l'ancienne cure sans doute, d'o sortait un prtre, grand,
noueux, la face paisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef,
ferma rudement la porte, avant de s'loigner.

--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le coeur doit
battre aussi bien fort, et qui monte srement chez votre cardinal, aux
nouvelles.

Pierre, surpris, avait regard le prtre.

--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le
lendemain de mon arrive, chez le cardinal Boccanera, auquel il
apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat
pour son jeune frre, qu'une violence, un coup de couteau, je crois,
avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a
refus absolument.

--C'est lui-mme, n'en doutez pas, car il a t autrefois un familier de
la villa Boccanera, o son jeune frre tait jardinier. Aujourd'hui, il
est le client, la crature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure
curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je
suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette
trs vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, o l'on ne vient pas
entendre la messe trois fois par anne. Oui, une vritable sincure, qui
lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan
philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez l, entour
de grands murs.

En effet, le clos s'tendait sur la pente, derrire la cure, ferm
soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche o les regards
eux-mmes ne pntraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la
muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier gant, dont les
feuilles hautes se dcoupaient en noir sur le ciel clair.

Prada s'tait remis  marcher, et il continuait  parler de Santobono,
qui l'intressait videmment. Un prtre patriote, un garibaldien. N 
Nemi, dans ce coin rest sauvage des monts Albains, il tait du peuple,
encore prs de la terre; mais il avait tudi, il savait assez
d'histoire pour connatre la grandeur passe de Rome et pour rver le
rtablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il
s'tait mis  croire passionnment qu'un grand pape seul pouvait
raliser ce rve, en s'emparant du pouvoir, puis en conqurant toutes
les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait 
des millions de catholiques? Est-ce que la moiti de l'Europe n'tait
pas  lui? La France, l'Espagne, l'Autriche cderaient, ds qu'elles le
verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant  l'Allemagne et 
l'Angleterre,  toutes les nations protestantes, elles seraient
invitablement conquises, la papaut tant l'unique digue qu'on pt
opposer  l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle.
Politiquement, il s'tait malgr a dclar en faveur de l'Allemagne,
dans la pense que la France avait besoin d'tre crase, pour se jeter
entre les bras du Saint-Pre. Et les contradictions, les imaginations
folles se heurtaient ainsi dans cette tte fumeuse, o les ides
brlaient, tournaient vite  la violence, sous la rudesse primitive de
la race: un barbare de l'vangile, un ami des humbles et des souffrants,
qui tait de la famille des sectaires exalts, capables des grandes
vertus et des grands crimes.

--Oui, conclut Prada, il s'est donn au cardinal Sanguinetti, parce
qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit
faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non
plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conqurir
un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits
dsagrments de l'existence, comme le jour o il a eu besoin de tirer
son frre d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on
nourrit un terne  la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une
fortune... C'est pourquoi vous le voyez l-bas marcher  si longues
enjambes, dans la hte de savoir si Lon XIII va mourir et si son terne
sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.

Intress et pris d'inquitude, Pierre demanda:

--Croyez-vous donc le pape malade  ce point?

Le comte sourit, leva les deux bras.

--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intrt 
l'tre. Mais je le crois vraiment indispos, un drangement
d'entrailles, dit-on; et,  son ge, la moindre indisposition peut
devenir fatale.

Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prtre posa
une question.

--Alors, si le Saint-Sige se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti
aurait de grandes chances?

--De grandes chances! de grandes chances! voil encore une de ces choses
qu'on ne sait jamais. La vrit est qu'on le classe parmi les candidats
possibles; et, si le dsir d'tre pape suffisait, Sanguinetti serait
srement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volont
extraordinaire, brl jusqu'aux os par cette ambition suprme. C'est
mme l sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il tre dcid
 tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est
venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit tre afin de mieux
diriger sa bataille de loin, tout en affectant un dsir de retraite, un
dtachement du meilleur effet.

Et il s'tendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait
l'intrigue, l'pre apptit de conqute, l'activit excessive, mme un
peu brouillonne. Il l'avait connu  son retour de la nonciature de
Vienne, rompu aux affaires, rsolu ds lors  mettre la main sur la
tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses
raccommodements avec le pape rgnant, sa tendresse pour l'Allemagne
suivie d'une brusque volution vers la France, ses attitudes successives
devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une
intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas
vacue. Et il semblait s'en tenir l dsormais, il affectait de
dplorer le rgne flottant de Lon XIII, de garder sa fervente
admiration  Pie IX, le grand pape hroque de la rsistance, dont le
bon coeur n'empchait pas l'inbranlable fermet. C'tait dire que, lui,
restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'glise, en dehors des
complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rvait que de
politique au fond, il avait d en arriver  tout un programme,
volontairement vague, mais que ses clients, ses cratures rpandaient,
d'un air de mystre extasi. Depuis une autre indisposition du pape, qui
datait dj du printemps, il vivait dans une inquitude mortelle, car le
bruit avait couru que les Jsuites, bien que le cardinal Boccanera ne
les aimt gure, se rsigneraient  le soutenir. Sans doute, ce dernier
tait rude, d'une pit outre, dangereuse, en ce sicle de tolrance;
seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son lection ne
signifierait-elle pas que jamais la papaut ne renoncerait au pouvoir
temporel? Ds lors, Boccanera tait devenu l'homme redoutable aux yeux
de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dpouill, passait ses
heures  chercher la combinaison qui le dbarrasserait de ce rival
tout-puissant, sans mnager les histoires abominables sur ses
complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le reprsenter
comme l'Antchrist, dont le rgne devait consommer la ruine de la
papaut. Sa dernire combinaison, afin de s'assurer l'appui des
Jsuites, tait donc de faire rpandre par ses familiers que lui, non
seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais
encore qu'il s'engageait  reconqurir ce pouvoir. Et il avait tout un
plan qu'on se chuchotait  l'oreille, un plan d'une victoire certaine,
foudroyant dans ses rsultats, malgr d'apparentes concessions: ne plus
dfendre aux catholiques de voter et d'tre candidats, envoyer  la
Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renverser lors
la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fdration des
provinces italiennes, dont le Saint-Pre, rentr en possession de Rome,
deviendrait le Prsident auguste et souverain.

En terminant, Prada se mit  rire de nouveau, montrant ses dents
blanches, peu faites pour lcher la proie.

--Vous voyez que nous avons  bien nous dfendre, car il s'agit de nous
jeter dehors. Heureusement qu'il y a,  tout cela, de petits
empchements. Mais de tels rves n'en ont pas moins une action norme
sur certaines cervelles exaltes, comme celle de ce Santobono par
exemple; et, tenez! en voil un que Sanguinetti mnerait loin, d'un mot,
s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc l-haut, il
est arriv, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute
blanche qui a des balcons sculpts.

En effet, on apercevait le petit palais, une des premires maisons de
Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les
fentres s'ouvraient sur l'immensit de la Campagne romaine.

Il tait onze heures, et comme Pierre prenait cong du comte, pour
monter faire lui-mme sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans
la sienne.

--Vous ne savez pas, si vous tiez trs gentil, eh bien! vous
djeuneriez avec moi... Voulez-vous? Ds que vous serez libre, venez me
rejoindre  ce restaurant, l, cette faade rose. Moi, en une heure,
j'aurai rgl mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul.

D'abord, Pierre refusa, se dfendit; mais il n'avait aucune excuse
possible; et il dut se rendre enfin, cdant malgr lui au charme rel de
Prada. Ds qu'ils se furent spars, il n'eut qu' monter une rue, pour
se trouver  la porte du cardinal. Ce dernier tait d'un abord trs
facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer
 l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient  deux
battants, mme devant les plus humbles soutanes. Le jeune prtre fut
donc introduit tout de suite, un peu tonn de cet accueil, en se
souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait
dconseill le voyage, Son minence n'aimant pas  tre drange, quand
elle tait souffrante. A la vrit, il n'tait gure question de
maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa,
inonde de soleil. Le salon d'attente, o l'on venait de le laisser
seul, meubl d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni
confort; mais il tait gay par la plus belle lumire du monde, et il
donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une
beaut sans gale, toute de rve, dans le continuel mirage du pass.
Aussi, en attendant d'tre reu, alla-t-il se planter  une des
fentres, grande ouverte sur un balcon, merveill, parcourant des yeux
la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome,
que dominait le dme de Saint-Pierre, une petite tache tincelante, 
peine large comme l'ongle du petit doigt.

Il s'oubliait l, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui
arrivaient trs nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre
que c'tait Son minence elle-mme, debout sur le balcon voisin, qui
causait avec un prtre, dont il voyait seulement un bout de soutane.
Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier
mouvement fut de se retirer, par discrtion; et puis, les paroles qu'il
entendit le retinrent.

--Nous allons savoir dans un instant, disait Son minence de sa voix
grasse. J'ai envoy Eufemio  Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et
voici le train qui le ramne.

En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un
jouet d'enfant. Ce devait tre pour le guetter que Sanguinetti tait
venu s'accouder  la balustrade du balcon. Et il restait l, les yeux
sur Rome, au loin.

Santobono pronona passionnment quelques mots, que Pierre entendit mal.
Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement:

--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que
Dieu nous conserve longtemps encore Sa Saintet...

Il s'arrta, et comme il n'tait pas hypocrite, il complta sa pens:

--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est
mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de
l'Antchrist ont gagn beaucoup de terrain dans ces derniers temps.

Un cri chappa  Santobono.

--Oh! Votre minence agira, triomphera!

--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu' la
disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la
victoire du Saint-Sige. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun
dans ses moyens  barrer la route aux mchants, de manire  ce que les
bons russissent... Ah! si l'Antchrist rgne...

Ce mot d'Antchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout
d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antchrist,
c'tait le cardinal Boccanera.

--Mon cher, songez  cela: l'Antchrist au Vatican, consommant la ruine
de la religion par son orgueil implacable, sa volont de fer, sa sombre
folie du nant; car il n'y a plus  en douter, il est la bte de mort
annonce par les prophties, celle qui menace de tout engloutir avec
elle, dans sa furieuse course aux tnbres de l'abme. Je le connais, il
ne rve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du
temple et les branlera pour s'abmer sous les dcombres, lui et la
catholicit entire. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit
chass de Rome, fch avec toutes les nations, excr de l'Italie,
tranant par le monde le fantme errant du dernier pape.

Un grognement sourd, un juron touff de Santobono accueillit cette
effroyable prdiction. Mais le train tait arriv en gare; et, parmi les
quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un
petit abb, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite.
C'tait l'abb Eufemio, le secrtaire du cardinal. Quand il eut aperu
celui-ci au balcon, il lcha tout respect humain, il se mit  courir,
pour gravir la rue en pente.

--Ah! voici Eufemio! s'cria Son minence, frmissante d'anxit. Nous
allons savoir, nous allons savoir enfin!

Le secrtaire s'tait engouffr sous la porte, et il dut monter si
vivement, que Pierre, presque aussitt, le vit traverser hors d'haleine
le salon d'attente, o il se trouvait, puis disparatre dans le cabinet
du cardinal. Celui-ci avait quitt le balcon pour aller  la rencontre
de son messager; mais il y revint, au milieu de questions,
d'exclamations, de tout un tumulte, caus par les mauvaises nouvelles.

--Alors, c'est bien vrai, la nuit a t mauvaise, Sa Saintet n'a pas
dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on racont? Mais,  son ge,
rien n'est plus grave, a peut l'emporter en deux heures... Et les
mdecins, que disent-ils?

La rponse ne parvint pas  Pierre. Seulement, il comprit en entendant
le cardinal reprendre:

--Oh! les mdecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne
veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel
malheur, si la catastrophe ne peut tre recule de quelques jours!

Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, l-bas,
regardant de toute son angoisse ambitieuse le dme de Saint-Pierre, la
petite tache tincelante,  peine grande comme l'ongle du petit doigt,
au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si
le pape tait mort! Et il aurait voulu n'avoir qu' tendre le bras pour
prendre dans le creux de sa main la Ville ternelle, la Ville sacre,
qui ne tenait pas plus de place,  l'horizon, qu'un tas de gravier, jet
l par la pelle d'un enfant. Dj, il rvait du conclave, lorsque les
dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile,
souverain, le couronnerait de pourpre.

--Mais vous avez raison, mon cher, s'cria-t-il en s'adressant 
Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'glise... Et puis, il
n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons
uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprme, il saura bien
foudroyer l'Antchrist.

Alors, pour la premire fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui
disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage dcision:

--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!

Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon
tait vide, et son attente recommena, dans le salon ensoleill, d'une
gaiet calme et dlicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail
s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut tonn de
trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prtres, qui
s'en taient alls par une autre porte.

Dans la vive lumire blonde, le cardinal tait debout prs d'une
fentre, avec sa face colore au nez fort, aux grosses lvres, son air
de jeunesse trapue et vigoureuse, malgr ses soixante ans. Il avait
repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par
bonne politique. Et, tout de suite, ds que Pierre se fut inclin et eut
bais l'anneau, il lui indiqua une chaise.

--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette
malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux
d'en causer avec vous.

Lui-mme avait pris une chaise, devant cette fentre ouverte sur Rome,
dont il semblait ne pouvoir s'loigner. Le prtre s'aperut qu'il ne
l'coutait gure, les yeux de nouveau l-bas, vers la proie si
chaudement dsire, pendant qu'il s'excusait d'tre venu le troubler
dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention tait
parfaite, il s'merveilla de la volont que cet homme devait avoir, pour
paratre si calme, si dvou aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent
de tempte soufflait en lui.

--Votre minence daignera donc me pardonner...

--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma sant chancelante me
retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est trs naturel
que vous dsiriez me fournir des explications, dfendre votre oeuvre,
clairer mon jugement. Mme je m'tonnais de ne pas vous avoir encore
vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'pargnez pas vos
dmarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous coute,
de toute la bonne joie que j'aurais  vous absoudre.

Et Pierre se laissa prendre  ces bienveillantes paroles. Un espoir lui
revint, celui de gagner  sa cause le prfet de l'Index, tout-puissant.
Il le jugeait dj d'une intelligence rare, d'une cordialit exquise,
cet ancien nonce qui avait appris,  Bruxelles d'abord, puis  Vienne,
l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur
promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois
encore sa flamme d'aptre, pour exposer ses ides sur la Rome de demain,
la Rome qu'il rvait, de nouveau matresse du monde, si elle revenait au
christianisme de Jsus, dans l'ardent amour des petits et des humbles.

Sanguinetti souriait, hochait doucement la tte, s'exclamait de
ravissement.

--Trs bien, trs bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher
fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'vidence mme, vous tes l
avec tous les bons esprits.

Puis, tout le ct posie le touchait profondment, disait-il. Il aimait
 passer, comme Lon XIII, par rivalit sans doute, pour un latiniste
des plus distingus, et il avait vou  Virgile une tendresse spciale
et sans bornes.

--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant
les pauvres que l'hiver a glacs, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous
doutez-vous que vous tes plein de tournures latines? J'ai not chez
vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les glogues.
Un charme, votre livre, un vrai charme!

Comme il n'tait point sot, et qu'il sentait l, dans ce petit prtre,
une grande intelligence, il finissait par s'intresser, non pas  lui,
mais au profit quelconque qu'il y avait peut-tre  tirer de lui.
C'tait, dans sa fivre d'intrigues, sa continuelle proccupation, tirer
des autres, des cratures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui
apportaient d'utile  son propre triomphe. Et il se dtournait un
instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'coutait
parler, en se demandant  quoi il pourrait bien l'employer, tout de
suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait
pape. Mais le prtre commit encore une fois la faute d'attaquer le
pouvoir temporel de l'glise et de prononcer les mots malencontreux de
religion nouvelle.

D'un geste, le cardinal l'arrta, toujours souriant, sans rien perdre de
son amabilit, bien que sa rsolution, prise depuis longtemps, ft ds
lors confirme et dfinitive.

--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je
suis souvent avec vous, oh! tout  fait... Seulement, voyons, vous
ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors,
aprs la page que vous avez crite sur la Grotte, comment voulez-vous
que je me prononce pour vous, contre les Pres?

Pierre fut atterr par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne
n'avait eu la prcaution de l'avertir. A Rome, les oeuvres catholiques
du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, dsign par le
Saint-Pre, charg de la reprsenter et de la dfendre au besoin.

--Ces bons Pres! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait
beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains lies, nous ne
pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de
messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos
pauvres prtres qui mourrait de faim.

Il n'y avait qu' s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus 
cette question d'argent,  la ncessit o se trouvait le Saint-Sige
d'assurer son budget, bon an mal an. C'tait toujours le servage du
pape, que la perte de Rome avait libr du souci de rgner, mais que sa
gratitude force pour les aumnes reues, clouait quand mme  la terre.
Les besoins taient si grands, que l'argent rgnait, tait la puissance
souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome.

Sanguinetti se leva pour donner cong au visiteur.

--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous dsesprez pas. Je
n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des
excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si
Dieu est avec vous, il vous sauvera, mme malgr nous!

C'tait son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais
pousser personne  bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon
dire  celui-ci que la condamnation de son livre tait chose faite et
que le seul parti prudent serait de le dsavouer? Il n'y avait qu'un
sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colre sur les mes de feu et
les jeter  la rbellion.

--Esprez, esprez! rpta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de
sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire.

Pierre, profondment touch, se sentit renatre. Il oubliait mme la
conversation qu'il avait surprise, cette pret d'ambition, cette rage
sourde contre le rival redout. Et puis, chez les puissants,
l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de coeur? Si celui-ci tait
pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-tre le pape
attendu, acceptant la tche de rorganiser l'glise des tats-Unis
d'Europe, matresse spirituelle du monde? Il le remercia avec motion,
s'inclina et le laissa  son rve, debout devant cette fentre grande
ouverte, d'o Rome lui apparaissait au loin toute prcieuse et luisante
comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le
resplendissement du soleil d'automne.

Il tait prs d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin
djeuner,  une des petites tables du restaurant, o ils s'taient donn
rendez-vous. Leurs affaires les avaient retards l'un et l'autre. Mais
le comte paraissait fort gai, ayant rgl  son avantage des questions
fcheuses; et le prtre lui-mme, repris d'esprance, s'abandonnait, se
laissait dlicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour.
Aussi le djeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire,
peinte en bleu et en rose, absolument dserte  cette poque de l'anne.
Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les
Chteaux romains dcoraient les murs. Et ils mangrent des choses
fraches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un got brl de
terroir, comme si les anciens volcans avaient laiss  la terre un peu
de leur flamme.

Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grce
farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le
plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en
voiture, de Frascati  Nemi, tait rest sous le charme; et il en
parlait encore avec feu. C'tait d'abord l'adorable chemin de Frascati 
Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantes de
roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de
continuelles chappes sur l'immensit houleuse de la Campagne. A
gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithtre, blanchissait sur
un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronn de grands arbres
sculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers
Frascati, on apercevait, trs haut,  la lisire d'un bois de pins, les
ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des
sicles de soleil, et d'o la vue sans bornes devait tre admirable.
Puis, on traversait Marino,  la grande rue en pente,  la vaste glise,
au vieux palais noirci et  demi mang des Colonna. Puis, aprs un bois
de chnes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde:
les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre ct des eaux immobiles,
clair miroir; le Monte Cave  gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola;
et Castel-Gandolfo  droite, dominant le lac, comme du haut d'une
falaise. Dans le cratre teint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure
gante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de mtal fondu, que le
soleil moirait d'or d'un ct, tandis que l'autre moiti, dans l'ombre,
tait noire. Et la route montait ensuite, jusqu' Castel-Gandolfo,
perch sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer,
toujours rafrachi par une brise, mme aux heures les plus brlantes de
l't, autrefois clbre par sa villa des Papes, o Pie IX aimait 
vivre des journes d'indolence, o Lon XIII n'est jamais venu. Et la
route descendait ensuite; et les chnes verts recommenaient, des chnes
verts fameux par leur normit, une double range de colosses, de
monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on
arrivait enfin  Albano, une petite ville moins nettoye, moins
modernise que Frascati, un coin de terroir qui a gard un peu de son
odeur d'ancienne sauvagerie; et c'tait encore l'Arricia, avec le palais
Chigi, des coteaux couverts de forts, des ponts enjambant des gorges
dbordantes d'ombrages; et c'tait encore Genzano, c'tait encore Nemi,
de plus en plus reculs et farouches, perdus au milieu des rocs et des
arbres.

Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaable Pierre en avait gard, ce Nemi
au bord de son lac, ce Nemi dlicieux de loin, d'une apparition si
charmeresse, vocatrice des anciennes lgendes, des villes fes nes
dans la verdure du mystre des eaux, et d'une salet repoussante quand
on l'aborde enfin, croulant de partout, domin encore par la tour des
Orsini, comme par le gnie mauvais des anciens ges, qui semble y
maintenir les moeurs froces, les passions violentes et les coups de
couteau! Il tait de l, ce Santobono, dont le frre avait tu, et qui
lui-mme semblait brler d'une flamme meurtrire, avec ses yeux de
crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une
lune teinte, tombe l, dans ce fond de cratre, cette coupe plus
profonde et plus troite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une
vigueur et d'une densit prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules,
en un flot vert de branches qui s'crasent, descendent jusqu' la rive.
Cette fcondit formidable nat des continuelles vapeurs d'eau qui se
dgagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent
dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidit chaude et
lourde, les alles des jardins environnants se verdissent de mousses,
des brouillards pais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une
vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcire, aux louches
malfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac o
paraissent dormir des atrocits anciennes, toute une religion
mystrieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable dcor. Il
l'avait vu,  l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forts,
tel qu'une plaque de mtal terni, noir et argent, d'une immobilit
pesante; et cette eau trs claire, mais si profonde, cette eau dserte,
sans une barque, cette eau morte, auguste et spulcrale, lui avait
laiss une indicible tristesse, une mlancolie  en mourir, la
dsesprance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonfles
de la douleur muette des germes, inquitantes de fcondit. Ah! ces
bords noirs qui s'enfonaient, ce lac morne et noir qui gisait, l-bas,
au fond!

Le comte Prada s'tait mis  rire de cette impression.

--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je
l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils,
tout en l'clairant, ne l'animent gure. Pour mon compte, je sais que je
prirais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue.
Mais il a pour lui les potes et les femmes romanesques, celles qui
adorent les grands amours passionns, aux dnouements tragiques.

Puis, comme les deux convives s'taient levs de table, pour aller
prendre le caf sur une terrasse, la conversation changea.

--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre  la
rception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un tranger, un
spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer.

--Oui, j'ai une invitation, rpondit Pierre. C'est un de mes amis,
monsieur Narcisse Habert, un attach de notre ambassade, qui me l'a
procure et qui, du reste, doit m'y conduire.

En effet, il devait y avoir, le soir mme, une fte au palais
Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne
que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dpasserait tout
en magnificence, car il avait lieu  l'occasion des fianailles de
Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, aprs avoir gifl sa
fille, disait-on, et avoir lui-mme couru des risques srieux
d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colre, venait de cder devant
le tranquille et doux enttement de la jeune fille, en consentant  son
mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous
les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en
taient bouleverss.

Le comte Prada s'gayait de nouveau.

--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis
enchant, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un trs honnte
et trs charmant garon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entre,
dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui
vient enfin de dcrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera
vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon pre, qui prend tout
au srieux, m'a dit qu'il n'en avait pas ferm l'oeil de la nuit.

Il s'interrompit, pour reprendre aussitt:

--Dites donc, il est dj deux heures et demie, vous n'aurez plus un
train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire?
ce serait de rentrer  Rome avec moi, en voiture.

Mais Pierre se rcriait.

--Non, non, merci mille fois! Je dne avec mon ami Narcisse, je ne puis
m'attarder.

--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir 
trois heures, nous serons  Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de
promenade plus dlicieuse  faire, quand le jour tombe, et, voyons! je
vous promets un admirable coucher de soleil.

Il fut si pressant que le prtre dut accepter, gagn dcidment par tant
d'amabilit et de belle humeur. Ils passrent encore une heure fort
agrable,  causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils taient
remonts un instant dans Frascati, o le comte voulait revoir un
entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin,
mollement bercs cte  cte, sur les coussins de la victoria, au trot
lger des deux chevaux. C'tait dlicieux, en effet, ce retour  Rome,
au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par
cette fin exquise de la plus douce des journes d'automne.

Mais d'abord,  grande allure, la victoria dut descendre les pentes de
Frascati, entre de continuels champs de vignes et des bois d'oliviers.
La route pave tournait, peu frquente:  peine quelques paysans en
vieux chapeaux de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attele d'un
ne; c'tait seulement le dimanche que les dbits de vin se peuplaient
et que les artisans  leur aise venaient manger le chevreau dans les
bastides d'alentour. On passa devant une fontaine monumentale,  un
coude du chemin. Tout un troupeau de moutons dfila, barra un instant le
passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de l'immense
Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait dans les vapeurs violettes
du soir, semblait s'enfoncer peu  peu,  mesure que la voiture
descendait davantage. Il vint un moment o elle ne fut plus, au ras de
l'horizon, qu'une mince raie grise,  peine toile de blanc par
quelques faades ensoleilles. Puis, elle s'abma en terre, elle se noya
sous la houle des champs infinis.

Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrire elle les
monts Albains, tandis qu' droite,  gauche, en face, commenait la mer
des prairies et des chaumes. Et ce fut alors que le comte, s'tant
pench, s'cria:

--Tenez! voyez donc en avant, l-bas, notre homme de ce matin, le
Santobono en personne... Hein? quel gaillard, comme il marche! Mes
chevaux ont peine  le rattraper.

Pierre se pencha  son tour. C'tait bien le cur de Sainte-Marie des
Champs, grand et noueux, comme taill  coups de serpe, dans sa longue
soutane noire. Sous la fine lumire, le clair soleil blond qui
l'inondait, il faisait une dure tache d'encre; et il allait d'un tel
pas, rgulier et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout de
son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on distinguait mal.

Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna l'ordre au cocher
de ralentir; et il engagea la conversation.

--Bonjour, l'abb! vous allez bien?

--Trs bien, monsieur le comte. Mille grces!

--Et o courez-vous donc si gaillardement?

--Monsieur le comte, je vais  Rome.

--Comment,  Rome? Si tard!

--Oh! j'y serai presque aussitt que vous. La route ne me fait pas peur,
et c'est de l'argent vite gagn.

Il ne perdait pas une enjambe, tournant  peine la tte, allongeant le
pas, le long des roues; si bien que Prada, mis en joie par la rencontre,
dit tout bas  Pierre:

--Attendez, il nous amusera.

Puis,  voix haute:

--Puisque vous allez  Rome, l'abb, montez donc, il y a une place pour
vous.

Immdiatement, sans se faire prier davantage, Santobono accepta.

--Je veux bien, mille grces!... a vaut encore mieux de ne point user
ses souliers.

Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec une brusque
humilit la place que Pierre voulait poliment lui cder prs du comte.
Ceux-ci venaient enfin de reconnatre, dans l'objet qu'il portait, un
petit panier plein de figues, joliment arrang et recouvert de feuilles.

Les chevaux taient repartis  un trot plus vif, la voiture roulait sur
la belle route plate.

--Alors, vous allez  Rome? reprit le comte, pour faire causer le cur.

--Oui, oui, je vais porter  Son minence rvrendissime le cardinal
Boccanera ces quelques figues, les dernires de la saison, dont j'avais
promis de lui faire le petit cadeau.

Il avait pos sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement entre
ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une chose fragile et rare.

--Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, elles sont tout
miel... Mais dbarrassez-vous donc, vous n'allez pas les garder sur vos
genoux jusqu' Rome. Donnez-les-moi, je vais les mettre dans la capote.

Il s'agita, les dfendit, ne voulut absolument pas s'en sparer.

--Mille grces! mille grces!... Elles ne me gnent, pas du tout, elles
sont trs bien l, et je suis sr de cette faon qu'il ne leur arrivera
pas d'accident.

Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin amusait
beaucoup Prada, qui poussait le coude de Pierre. Il demanda de nouveau:

--Et le cardinal les aime, vos figues?

--Oh! monsieur le comte, Son minence daigne les adorer. Autrefois,
lorsqu'elle passait l't  la villa, elle ne voulait pas en manger d'un
autre arbre. Alors, vous comprenez, a ne me cote gure de lui faire
plaisir, du moment que je connais son got.

Mais il avait jet sur Pierre un regard si aigu, que le comte sentt la
ncessit de les prsenter l'un  l'autre.

--Monsieur l'abb Froment est justement descendu au palais Boccanera, o
il loge depuis trois mois.

--Je sais, je sais, dit avec tranquillit Santobono. J'ai vu monsieur
l'abb chez Son minence, un jour o, dj, j'tais all porter des
figues. Seulement, elles taient moins mres. Celles-ci sont parfaites.

Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, qu'il parut serrer
plus troitement entre ses doigts normes, couverts de poils fauves. Et
il se fit un silence, tandis que la Campagne se droulait sans fin, aux
deux bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas un mur,
pas un arbre, rien que les ondulations vastes, dont l'approche de
l'hiver commenait  verdir les herbes maigres et rases. Une tour, une
ruine  demi croule, qui apparut  gauche, prit tout  coup une
importance extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de la
ligne plate, illimite de l'horizon. Puis,  droite, dans un grand parc,
ferm de pieux, se montrrent de lointaines silhouettes de boeufs et de
chevaux; d'autres boeufs, attels encore, rentraient lentement du
labour, sous les piqres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lanc au
galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son coup d'oeil du
soir,  travers les terres laboures. La route par moments se peuplait.
Un biroccino, trs lgre voiture  deux grandes roues, avec un simple
sige pos sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps 
autre, la victoria dpassait un carrotino, la charrette basse, dans
laquelle le paysan, abrit sous une sorte de tente aux couleurs vives,
apportait  Rome le vin, les lgumes, les fruits des Chteaux romains.
On entendait de loin les clochettes grles des chevaux, s'en allant
d'eux-mmes, par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire
dormait  poings ferms. Des femmes rentraient par groupes de trois ou
quatre, la jupe releve, les cheveux nus et noirs, avec des fichus
carlates. Et la route se vidait ensuite, et le dsert se faisait de
plus en plus, sans un passant, sans une bte, pendant des kilomtres,
sous le ciel rond et infini, o descendait le soleil oblique, l-bas, au
bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose et triste.

--Et le pape, l'abb? demanda soudain Prada; est-il mort?

Santobono ne s'effara mme pas.

--J'espre bien, dit-il simplement, que Sa Saintet a encore de longs
jours  vivre, pour le triomphe de l'glise.

--Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, chez votre vque,
le cardinal Sanguinetti?

Cette fois, le cur ne put rprimer un lger tressaillement. On l'avait
donc vu? Lui, dans sa hte, n'avait pas remarqu ces deux passants, qui
venaient derrire son dos, sur la route.

--Oh! rpondit-il, en se remettant tout de suite, on ne sait jamais au
juste si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises... Il parat que Sa
Saintet a pass une assez pnible nuit, et je fais des voeux pour que
la nuit prochaine soit meilleure.

Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta:

--Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler  lui Sa
Saintet, il ne laisserait pas son troupeau sans pasteur, il aurait dj
choisi et marqu le Souverain Pontife de demain.

Cette belle rponse accrut encore la joie de Prada.

--Vraiment, l'abb, vous tes extraordinaire... Alors, vous pensez que
les papes se font ainsi par la grce de Dieu? Le pape de demain est
nomm l-haut, n'est-ce pas? et il attend, simplement. Je m'imaginais,
moi, que les hommes se mlaient un peu de l'affaire... Mais peut-tre
savez-vous dj quel est le cardinal lu d'avance par la faveur divine!

Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui laissaient du
reste le prtre dans un calme parfait. Ce dernier finit mme par rire,
lui aussi, lorsque le comte, faisant allusion  l'ancienne passion que
le peuple joueur de Rome mettait, lors de chaque conclave,  parier sur
l'lu probable, lui dit qu'il y aurait l, pour lui, une fortune 
gagner, s'il tait dans le secret de Dieu. Puis, il fut question des
trois soutanes blanches, de trois grandeurs diffrentes, qui attendaient
dans une armoire du Vatican, toujours prtes: serait-ce cette fois la
petite, la grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre
maladie srieuse du pape rgnant, c'tait ainsi une motion
extraordinaire, un rveil aigu de toutes les ambitions, de toutes les
intrigues,  ce point que, non seulement dans le monde noir, mais encore
dans la ville entire, il n'y avait plus d'autre curiosit, d'autre
entretien, d'autre occupation, que pour discuter les titres des
cardinaux et peur prdire celui qui l'emporterait.

--Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, vous, je veux
absolument que vous me disiez... Sera-ce le cardinal Moretta?

Santobono, malgr son vidente volont de rester digne et dsintress,
en bon prtre pieux, se passionnait peu  peu, cdait  sa flamme
intrieure. Et cet interrogatoire l'acheva, il ne put se contenir
davantage.

--Moretta, allons donc! il est vendu  toute l'Europe!

--Sera-ce le cardinal Bartolini?

--Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est us  tout vouloir et
 ne jamais rien obtenir!

--Alors, sera-ce le cardinal Dozio?

--Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait  dsesprer de
notre sainte glise, car il n'y a pas d'esprit plus bas ni plus mchant!

Prada leva les mains, comme s'il tait  bout de candidats srieux. Il
mettait un malin plaisir  ne pas nommer le cardinal Sanguinetti, le
candidat certain du cur, pour exasprer celui-ci davantage. Puis,
soudain, il parut avoir trouv, il s'cria gaiement:

--Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal Boccanera!

Du coup, Santobono fut touch en plein coeur, dans sa rancune, dans sa
foi de patriote. Dj, sa bouche terrible s'ouvrait, il allait crier
non, non! de toute sa force. Mais il parvint  retenir le cri, rduit au
silence, avec son cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que
ses deux mains serrrent,  le briser; et l'effort qu'il dut faire, le
laissa si frmissant, qu'il fut forc d'attendre, avant de rpondre
d'une voix calme:

--Son minence rvrendissime le cardinal Boccanera est un saint homme,
digne du trne, et je craindrais seulement qu'il n'apportt la guerre,
dans sa haine contre notre Italie nouvelle.

Mais Prada voulut aggraver la blessure.

--Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop pour ne pas vous
rjouir de ses chances. Et je crois que, cette fois, nous sommes dans le
vrai, car tout le monde est convaincu que le conclave n'en peut nommer
un autre... Allons, il est trs grand, ce sera la grande soutane blanche
qui servira.

--La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono sourdement et
comme malgr lui,  moins pourtant...

Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. Et Pierre, qui
coutait en silence, s'merveilla, car il se rappelait la conversation
qu'il avait surprise, chez le cardinal Sanguinetti. videmment, les
figues n'taient qu'un prtexte pour forcer la porte du palais
Boccanera, o quelque familier, l'abb Paparelli sans doute, pouvait
seul donner des renseignements certains  son ancien camarade. Mais quel
empire cet exalt avait sur lui-mme, dans les mouvements les plus
dsordonns de son me!

Aux deux cts de la route, la Campagne continuait  drouler  l'infini
ses nappes d'herbe, et Prada regardait sans voir, devenu srieux et
songeur. Il acheva tout haut ses rflexions.

--Vous savez ce qu'on dira, l'abb, s'il meurt cette fois... a ne sent
gure bon, ce brusque malaise, ces coliques, ces nouvelles qu'on
cache... Oui, oui, le poison, comme pour les autres.

Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonn!

--Comment! le poison, encore! cria-t-il.

Effar, il les contemplait tous les deux. Le poison comme aux temps des
Borgia, comme dans un drame romantique,  la fin de notre dix-neuvime
sicle! Cette imagination lui semblait  la fois monstrueuse et
ridicule.

Santobono, la face devenue immobile, impntrable, ne rpondit pas. Mais
Prada hocha la tte, et la conversation ne fut plus qu'entre lui et le
jeune prtre.

--Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est reste vivace et
trs grande. Ds qu'une mort y parat inexplicable, trop prompte ou
accompagne de circonstances tragiques, la premire pense est unanime,
tout le monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de ville, je
crois, o les morts subites soient plus frquentes, je ne sais au juste
pour quelles causes, les fivres, dit-on... Oui, oui, le poison avec
toute sa lgende, le poison qui tue comme la foudre et ne laisse pas de
trace, la fameuse recette lgue d'ge en ge, sous les empereurs et
sous les papes, et jusqu' nos jours de bourgeoise dmocratie.

Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-mme, dans sa
terreur sourde, de race et d'ducation. Et il citait des faits. Les
dames romaines se dbarrassaient de leurs maris ou de leurs amants, en
employant le venin d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste
s'adressait aux plantes, faisait bouillir une plante qui devait tre
l'aconit. Aprs les Borgia, la Toffana vendait,  Naples, dans des
fioles dcores de l'image de saint Nicolas de Bari, une eau clbre, 
base d'arsenic sans doute. Et c'taient encore des histoires
extraordinaires, des pingles  la piqre foudroyante, une coupe de vin
qu'on empoisonnait en y effeuillant une rose, une bcasse qu'un couteau
prpar partageait en deux et dont la moiti contamine tuait l'un des
deux convives.

--Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un ami dont la fiance,
 l'glise, le jour du mariage, est tombe morte pour avoir simplement
respir un bouquet de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que
la fameuse recette se soit rellement transmise et reste connue de
quelques initis?

--Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de progrs. Si les
anciens croyaient  des poisons mystrieux, c'tait qu'ils manquaient de
tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, la drogue des Borgia mnerait droit
en cour d'assises le naf qui s'en servirait. Ce sont des contes 
dormir debout, et c'est  peine si les bonnes gens les tolrent encore
dans les romans-feuilletons.

--Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gn. Vous avez sans
doute raison... Seulement, allez donc dire cela, tenez!  votre hte, au
cardinal Boccanera, qui a tenu dans ses bras un vieil ami  lui,
tendrement aim, monsignor Gallo, mort l't dernier, en deux heures.

--En deux heures, une congestion crbrale suffit, et un anvrisme tue
mme en deux minutes.

--C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pens devant les longs
frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se creusaient, ce masque
d'pouvante o il ne retrouvait plus rien de son ami. Il en a la
conviction absolue, monsignor Gallo a t empoisonn, parce qu'il tait
son confident le plus cher, son conseiller toujours cout, dont les
sages avis taient des garants de victoire.

L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa directement 
Santobono, qui achevait de le troubler par son impassibilit irritante.

--C'est imbcile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur le cur,
vous croyez  ces affreuses histoires?

Pas un poil du prtre ne bougea. Il ne desserra pas ses grosses lvres
violentes, il ne dtourna pas ses yeux de flamme noire, qu'il tenait
fixs sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, continuait  donner des exemples.
Et monsignor Nazzarelli, qu'on avait trouv dans son lit, rduit et
calcin comme un charbon! et monsignor Brando, frapp  Saint-Pierre
mme, pendant les vpres, mort dans la sacristie, vtu de ses habits
sacerdotaux!

--Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, que je finirai par
trembler, moi aussi, et par ne plus oser manger que des oeufs  la
coque, dans votre terrible Rome!

Cette boutade les gaya un instant, le comte et lui. Et c'tait vrai,
une terrible Rome se dgageait de leur conversation, la ville ternelle
du crime, du poignard et du poison, o, depuis plus de deux mille ans,
depuis le premier mur bti, la rage du pouvoir, l'apptit furieux de
possder et de jouir, avait arm les mains, ensanglant le pav, jet
des victimes au Tibre ou dans la terre. Assassinats et empoisonnements
sous les empereurs, empoisonnements et assassinats sous les papes, le
mme flot d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans la
gloire souveraine du soleil.

--N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs prcautions n'ont
peut-tre pas tort. On dit que plus d'un cardinal frissonne et se mfie.
J'en sais un qui ne mange rien que les viandes achetes et prpares par
son cuisinier. Et, quant au pape, s'il a des inquitudes...

Pierre eut un nouveau cri de stupeur.

--Comment, le pape lui-mme! le pape a la crainte du poison!

--Eh oui! mon cher abb, on le prtend du moins. Il est certainement des
jours o il se voit le premier menac. Ne savez-vous pas que l'ancienne
croyance,  Rome, est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que,
lorsqu'il s'entte  ne pas mourir  temps, on l'aide? Sa place est
naturellement au ciel, ds qu'un pape tombe en enfance, devient une
gne, mme un danger pour l'glise par sa snilit. Les choses,
d'ailleurs, sont faites trs proprement, le moindre rhume est le
prtexte dcent pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trne de
Saint-Pierre.

A ce propos, il ajouta de curieux dtails. Un prlat, disait-on, voulant
calmer les craintes de Sa Saintet, avait imagin tout un systme de
prcautions, entre autres une petite voiture cadenasse pour les
provisions destines  la table pontificale, trs frugale du reste. Mais
cette voiture tait reste  l'tat de simple projet.

--Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut bien mourir un
jour, surtout lorsque c'est pour le bien de l'glise... N'est-ce pas,
l'abb?

Depuis un instant, Santobono, dans son immobilit, avait baiss les
regards, comme s'il et examin sans fin le petit panier de figues,
qu'il tenait sur ses genoux avec tant de prcautions, tel qu'un saint
sacrement. Interpell d'une faon si directe et si vive, il ne put
viter de relever les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence,
il se contenta d'incliner longuement la tte.

--N'est-ce pas, l'abb, rpta Prada, que c'est Dieu seul, et non le
poison, qui fait mourir?... On raconte que telle a t la dernire
parole du pauvre monsignor Gallo, quand il a expir dans les bras de son
ami, le cardinal Boccanera.

Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tte. Et tous trois
se turent, songeurs.

La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensit nue de la
Campagne. Toute droite, la route paraissait aller  l'infini. A mesure
que le soleil descendait vers l'horizon, des jeux d'ombre et de lumire
marquaient davantage les vastes ondulations des terrains, qui se
succdaient ainsi, d'un vert rose et d'un gris violtre, jusqu'aux bords
lointains du ciel. Le long de la route,  droite,  gauche, il n'y avait
toujours que de grands chardons schs, des fenouils gants aux ombelles
jaunes. Puis, ce fut encore,  un moment, un attelage de quatre boeufs,
attards dans un labour, s'enlevant en noir sur l'air ple, d'une
extraordinaire grandeur, au milieu de la morne solitude. Plus loin, des
moutons en tas, dont le vent apportait l'pre odeur de suint, tachaient
de brun les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait,
seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce dsert silencieux, o
semblait rgner la paix souveraine des morts. Mais il y eut un chant
lger, des alouettes s'envolaient, une d'elles monta trs haut, tout en
haut du ciel d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal
limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses tours et ses dmes,
ainsi qu'une ville de marbre blanc, qui natrait d'un mirage parmi les
verdures d'un jardin enchant.

--Matteo, cria Prada  son cocher, arrte-nous  l'Osteria Romana.

Et, s'adressant  ses compagnons:

--Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas des oeufs frais
pour mon pre. Il les adore.

On arrivait, et la voiture s'arrta. C'tait, au bord mme de la route,
une sorte d'auberge primitive, au nom sonore et fier: Antica Osteria
Romana, simple relais pour les charretiers, o les chasseurs seuls se
hasardaient  boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette et
un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, le petit peuple de
Rome poussait jusque-l, venait s'y rjouir. Mais, en semaine, dans
l'immense Campagne nue, des journes s'coulaient, sans qu'une me y
entrt.

Dj le comte sautait lestement de la voiture, en disant:

--J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite.

L'osteria ne se composait que d'une longue construction basse,  un seul
tage; et l'on montait  cet tage par un escalier extrieur, fait de
grosses pierres, que les grands soleils avaient cuites. Toute la
btisse, d'ailleurs, tait fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au
rez-de-chausse, une salle commune, une remise, une curie, des hangars.
A ct, prs d'un bouquet de pins parasols, l'arbre unique qui poussait
dans le sol ingrat, se trouvait une tonnelle en roseaux, sous laquelle
taient ranges cinq ou six tables de bois, quarries  coups de hache.
Et, comme fond  ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, derrire,
un fragment d'aqueduc antique, dont les arches bantes sur le vide,
croules  demi, coupaient seules la ligne plate de l'horizon sans
bornes.

Mais le comte revint brusquement sur ses pas.

--Dites donc, l'abb, vous accepterez bien un verre de vin blanc. Je
sais que vous tes un peu vigneron, et il y a ici un petit vin qu'il
faut connatre.

Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit  son tour.

--Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de Marino, qu'on
rcolte dans une terre plus maigre que nos terres de Frascati.

Et, comme il ne lchait toujours pas son panier de figues, l'emportant
avec lui, le comte s'impatienta.

--Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc dans la voiture!

Le cur ne rpondit pas, marcha devant, tandis que Pierre se dcidait
aussi  descendre, curieux de voir une osteria, une de ces guinguettes
du petit peuple, dont on lui avait parl.

Prada tait connu, tout de suite une vieille femme s'tait montre,
grande, sche, d'allure royale dans sa misrable jupe. L dernire fois,
elle avait fini par trouver une demi-douzaine d'oeufs frais; et, cette
fois, elle allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait
jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les coins.

--Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe de vin blanc.

Tous trois entrrent dans la salle commune. La nuit y tait dj noire.
Bien que la saison chaude ft passe, on y entendait, ds le seuil, le
ronflement sourd du vol des mouches. Une odeur cre de vin aigrelet et
d'huile rance prenait  la gorge. Et, ds que leurs yeux se furent un
peu accoutums, ils purent distinguer la vaste pice, noircie,
empuantie, meuble simplement de bancs et de tables, en gros bois, 
peine rabot. Elle semblait vide, tellement le silence y tait absolu,
sous le vol des mouches. Il y avait pourtant l deux hommes, deux
passants, immobiles et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise
basse, prs de la porte, dans le peu de jour qui entrait, la fille de la
maison, une maigre fille jaune, tremblait de fivre, les deux mains
serres entre les genoux, oisive.

En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de se faire servir
dehors.

--Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux!

Et la fille, pendant que la mre cherchait les oeufs et que le pre,
sous un hangar voisin, raccommodait une roue, dut se lever en
grelottant, pour porter la carafe de vin et les trois verres sur une des
tables de la tonnelle. Elle empocha les six sous de la carafe, elle
retourna s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir t force
de faire un tel voyage.

Gaiement, lorsque tous trois se furent attabls, Prada emplit les
verres, malgr les supplications de Pierre, incapable, disait-il, de
boire ainsi du vin entre ses repas.

--Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, l'abb, qu'il est
amusant, ce petit vin?... Voyons,  la sant du pape, puisqu'il est
souffrant!

Santobono, aprs avoir vid son verre d'un trait, fit claquer sa langue.
Il avait pos le panier par terre,  ct de lui, d'une main douce, avec
un soin paternel; et il enleva son chapeau, il respira largement. La
soire tait vraiment dlicieuse, une puret de ciel admirable, un
immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer sans fin de la
Campagne, qui allait s'endormir dans une immobilit, une paix
souveraine. Et le petit vent dont les souffles passaient, au travers du
grand silence, avait un got exquis d'herbes et de fleurs sauvages.

--Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagn par ce charme. Et quel
dsert d'ternel repos, pour y oublier le reste du monde!

Mais Prada, qui avait vid la carafe, en remplissant de nouveau le verre
du cur, s'amusait fort, sans rien dire, d'une aventure, qu'il fut
d'abord seul  remarquer. Il avertit le jeune prtre d'un coup d'oeil de
gaie complicit; et, ds lors, tous deux en suivirent les pripties
dramatiques. Quelques poules maigres erraient autour d'eux, dans l'herbe
roussie, en qute des sauterelles. Or, une de ces poules, une petite
poule noire, fine et luisante, d'une grande effronterie, ayant aperu le
panier de figues, par terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant,
quand elle fut tout prs, elle prit peur, recula. Elle raidissait le
cou, tournait la tte, dardait la braise de son oeil rond. Enfin, la
passion fut la plus forte; et, comme une figue se montrait entre deux
feuilles, elle s'avana sans hte, en levant les pattes trs haut; et,
brusquement, elle allongea un grand coup de bec, elle troua la figue,
qui saigna.

Prada, heureux comme un enfant, put lcher l'clat de rire qu'il avait
contenu  grand'peine.

--Attention! l'abb, gare  vos figues!

Justement, Santobono achevait son second verre, la tte renverse, les
yeux au ciel, dans une bate satisfaction. Il eut un sursaut, regarda,
comprit en voyant la poule. Et ce fut tout un clat de colre, de grands
gestes, des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait  ce moment
un autre coup de bec, ne lcha pas, piqua la figue, l'emporta, les ailes
battantes, si prompte et si comique, que Prada et Pierre lui-mme rirent
aux larmes, devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit
un instant, en la menaant du poing.

--Voil ce que c'est que de ne pas avoir laiss le panier dans la
voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prvenu, la poule
mangeait tout.

Sans rpondre, grondant encore de sourdes imprcations, le cur avait
pos le panier sur la table; et il souleva les feuilles, rangea de
nouveau les figues avec art, pour combler le trou; puis, les feuilles
replaces, le mal rpar, il se calma.

Il tait temps de repartir, le soleil s'abaissait  l'horizon, la nuit
tait proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter.

--Eh bien! et ces oeufs!

Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit  sa recherche. Il entra
dans l'curie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point.
Alors, il passa derrire la maison, pour jeter un coup d'oeil sous les
hangars. Mais, l, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrta net.
Par terre, la petite poule noire gisait, foudroye, morte. Elle n'avait
au bec qu'un mince flot de sang, violtre, et qui coulait encore.

D'abord, il ne fut qu'tonn. Il se baissa, la toucha. Elle tait
tide, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang.
Puis, aussitt, il devint affreusement ple, la vrit l'envahissait, le
glaait. Comme dans un clair, il voquait Lon XIII malade, Santobono
courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour
Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se
rappelait la conversation depuis Frascati, la mort ventuelle du pape,
les candidats possibles  la tiare, les histoires lgendaires de poison
qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le
cur avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et
il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant
avec une figue au bec. La petite poule tait l, morte, foudroye.

Sa conviction fut immdiate, absolue. Mais il n'eut pas mme le temps de
se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrire lui, se rcriait.

--Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?

C'tait Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait,
lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus prs le fragment
d'aqueduc,  demi croul parmi les pins parasols.

Prada, frmissant comme s'il tait le coupable, rpondit par un
mensonge, sans l'avoir prmdit, cdant  une sorte d'instinct.

--Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment
o j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez l-bas, s'est jete
sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un
coup de bec, dfonc le crne... Vous voyez bien, le sang coule.

Pourquoi disait-il ces choses? Il s'tonnait lui-mme en les inventant.
Voulait-il donc rester matre de la situation, n'tre avec personne dans
l'abominable confidence, pour agir ensuite  son gr? C'tait  la fois
une gne honteuse devant un tranger, un got personnel de la violence
qui mlait de l'admiration  sa rvolte d'honnte homme, un sourd
besoin d'examiner la chose au point de vue de son intrt personnel,
avant de prendre un parti. Honnte homme, il l'tait, il n'allait
srement pas laisser empoisonner les gens.

Pierre, pitoyable aux btes, regardait la poule avec la petite motion
que lui causait la brusque suppression de toute vie. Et il accepta trs
naturellement l'histoire.

--Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une frocit imbcile que les
hommes ont  peine gale! J'avais un poulailler chez moi, et une
d'elles ne pouvait se blesser  la patte, sans que toutes les autres, en
voyant perler le sang, vinssent la piquer et la manger jusqu' l'os.

Tout de suite, Prada s'loigna; et, justement, la femme le cherchait de
son ct, pour lui remettre quatre oeufs, qu'elle avait dnichs 
grand'peine, dans les coins de la maison. Il se hta de les payer,
rappela Pierre qui s'attardait.

--Dpchons, dpchons! Maintenant, nous ne serons plus  Rome qu' la
nuit noire.

Dans la voiture, ils retrouvrent Santobono, qui attendait
tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, l'chine
fortement appuye contre le sige du cocher, ses grandes jambes ramenes
sous lui; et il tenait de nouveau, sur ses genoux, le petit panier de
figues, si coquettement arrang, qu'il protgeait de ses grosses mains
noueuses, comme une chose rare et fragile, que le moindre cahot des
roues aurait pu endommager. Sa soutane faisait une grande tache sombre.
Dans sa face paisse et terreuse de paysan rest prs de la sauvage
terre, mal dgrossi par ses quelques annes d'tudes thologiques, ses
yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dvorante de passion.

En l'apercevant si carrment install, si calme, Prada avait eu un petit
frisson. Puis, ds que la victoria se fut remise  rouler, par la route
toute droite et sans fin:

--Eh bien! l'abb, voil un coup de vin qui va nous protger du mauvais
air. Si le pape pouvait faire comme nous, a le gurirait srement de
ses coliques.

Mais Santobono, pour toute rponse, ne lcha qu'un sourd grondement. Il
ne voulait plus parler, il s'enferma dans un absolu silence, comme
envahi par la nuit lente qui tombait. Et Prada se tut  son tour, les
yeux fixs sur lui, en se demandant ce qu'il allait faire.

La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, sur une chausse
interminable, dont le pav blanc semblait filer  l'infini, d'un trait.
Maintenant, cette blancheur de la route prenait une sorte de lumire,
droulait un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux deux
bords, se noyait peu  peu d'une ombre fine. Dans les creux des vastes
ondulations, les tnbres s'amassaient, une mare violtre semblait s'en
pandre, recouvrant partout de son flot l'herbe rase, largissant la
plaine  perte de vue, telle qu'une mer dteinte. Tout se confondait, ce
n'tait plus que la houle indistincte et neutre, d'un bout de l'horizon
 l'autre. Et le dsert s'tait vid encore, une dernire charrette
indolente venait de passer, un dernier tintement de clochettes claires
s'teignait au loin; plus un passant, plus une bte, la mort des
couleurs et des sons, toute vie tombant au sommeil,  la paix sereine du
nant. A droite, des fragments d'aqueduc continuaient  se montrer de
place en place, pareils  des tronons de mille-pattes gants, que la
faux des sicles aurait coups; puis, ce fut,  gauche, une nouvelle
tour, dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et
d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent de ce ct une
valeur dmesure, en se dtachant sur le coucher du soleil. Ah! l'heure
unique, l'heure du crpuscule dans la Campagne romaine, quand tout s'y
noie et s'y rsume, l'heure de l'immensit nue, de l'infini dans la
simplicit! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate de
l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isole, debout, et ce rien est
d'une majest, d'une grandeur souveraines.

Mais le soleil se couchait, l-bas,  gauche, vers la mer. Dans le ciel
limpide, il descendait, tel qu'un globe de braise, d'un rouge aveuglant.
Il plongea lentement derrire l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages
que quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine et
bouillonn soudain, sous la flamme de cette royale visite. Tout de
suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel s'empourpra d'une mare de
sang, tandis que la Campagne devenait grise. Il n'y avait plus, au bout
de la plaine dcolore, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier
peu  peu mourir, derrire les arches noires des aqueducs; et, de
l'autre ct, les autres arches parses, restes roses, s'enlevaient en
clair sur le ciel couleur d'tain. Puis, les vapeurs d'incendie se
dissiprent, le couchant finit par s'teindre, dans une grande
mlancolie farouche. Au firmament apais, devenu de cendre bleue, les
toiles s'allumaient une  une, pendant que les lumires de Rome encore
lointaine, au ras de l'horizon, en face, scintillaient pareilles  des
phares.

Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de
l'infinie tristesse du soir, envahi lui-mme d'une dtresse indicible,
continuait  se questionner,  se demander ce qu'il allait faire. Ses
yeux n'avaient pas quitt Santobono, dont la figure se noyait de nuit,
mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la
voiture. Il se rptait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les
gens. Les figues taient srement destines au cardinal Boccanera, et
peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape
possible dont l'action historique future tait difficile  prvoir. Dans
son pre conception de conqurant, tout  la lutte pour la vie, le mieux
lui avait toujours sembl de laisser faire le destin, sans compter qu'il
ne voyait aucun mal  ce que le prtre manget le prtre, ce qui gayait
son athisme. Il songea aussi qu'il pouvait tre dangereux d'intervenir
dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et
insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'tait pas seul au palais
Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller 
d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette ide de
rvoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voult y
arrter sa pense, les visages de Benedetta et de Dario s'taient
dresss devant lui, revenaient malgr son effort pour ne pas les voir,
s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits?
Benedetta, il l'carta tout de suite, car il savait qu'elle faisait
table  part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les
deux cuisines. Mais Dario djeunait chaque jour avec son oncle. Un
instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du
cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux
creux, foudroy en deux heures.

Non, non! cela tait affreux, il ne pouvait permettre une abomination
pareille. Alors, son parti fut arrt. Il allait attendre que la nuit
ft complte; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux
du cur, il le jetterait  la vole dans quelque trou d'ombre, sans dire
un mot. Le cur comprendrait. L'autre, le jeune prtre, ne s'apercevrait
peut-tre pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il tait
bien dcid  ne pas mme expliquer son acte. Et il se sentit tout 
fait calm, lorsque l'ide lui vint de jeter le panier, au moment o la
voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomtres avant Rome.
Dans les tnbres de la porte, ce serait trs bien, on ne pourrait rien
voir.

--Nous nous sommes attards, nous ne serons gure  Rome avant six
heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez
le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami.

Et, sans attendre la rponse, il s'adressa  Santobono:

--Vos figues arriveront bien tard.

--Oh! dit le cur, Son minence reoit jusqu' huit heures. Et puis, ce
n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir.
Ce sera pour demain matin.

Il retomba dans son silence, il ne parla plus.

--Pour demain matin, oui, oui! sans doute, rpta Prada. Et le cardinal
pourra vraiment s'en rgaler, si personne ne l'aide.

Pierre, tourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait.

--Il sera sans doute seul  les manger, car son neveu, le prince Dario,
a d partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence,
aprs l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois.

Brusquement, il s'arrta, en songeant  qui il parlait. Mais le comte
avait remarqu sa gne.

--Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne me faites aucune
peine. C'est dj trs ancien... Et il est parti, ce jeune homme,
dites-vous?

--Oui,  moins qu'il n'ait remis son dpart. Je m'attends  ne pas le
retrouver au palais.

Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que le roulement
continu des roues. Et Prada se taisait, repris de trouble, rendu au
malaise de son incertitude. Si pourtant Dario n'tait pas l, de quoi
allait-il se mler? Toutes ces rflexions lui fatiguaient le crne, et
il finit par penser tout haut.

--S'il s'en est all, ce doit tre par convenance, afin de ne pas
assister  la soire des Buongiovanni, car la congrgation du Concile
s'est runie ce matin pour se prononcer dfinitivement, dans le procs
que la comtesse m'a intent... Oui, tout  l'heure, je saurai si
l'annulation de notre mariage sera signe par le Saint-Pre.

Sa voix tait devenue un peu rauque, on sentait la vieille blessure se
rouvrir et saigner, la plaie faite  son orgueil d'homme par cette femme
qui tait sienne et qui s'tait refuse, en se rservant pour un autre.
Son amie Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation
d'impuissance, l'outrage  sa virilit, renaissait sans cesse, lui
gonflait le coeur d'aveugles colres. Il eut un violent et brusque
frisson, comme si tout un grand souffle glac lui et travers la chair;
et, dtournant l'entretien, il ajouta tout  coup:

--Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure mauvaise, 
Rome, l'heure de la tombe du jour, o l'on empoigne trs bien une bonne
fivre, si l'on ne se mfie pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos
jambes, enveloppez-vous soigneusement.

Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence se fit encore,
plus lourd, pareil au sommeil invincible qui endormait la Campagne,
submerge dans la nuit. Enfin, la porte apparut,  la clart des toiles
vives; et elle n'tait autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous
laquelle passait la route. Ce dbris d'aqueduc semblait, de loin, barrer
le passage de sa masse norme de vieux murs  demi crouls. Ensuite,
l'arche gante, toute noire d'ombre, se creusait, telle qu'un porche
bant. Et l'on passait en pleines tnbres, dans le roulement plus
sonore des roues.

Lorsqu'on fut de l'autre ct, Santobono avait toujours sur les genoux
le petit panier de figues, et Prada le regardait, boulevers, se
demandant par quelle subite paralysie de ses deux mains, il ne l'avait
pas saisi, jet aux tnbres. Cependant, il y tait dcid encore,
quelques secondes avant de pntrer sous la vote. Il l'avait mme
regard une dernire fois, pour bien calculer le mouvement qu'il aurait
 faire. Que venait-il donc de se passer en lui? Et il se sentait en
proie  une indcision grandissante, incapable dsormais de vouloir un
acte dfinitif, ayant le besoin d'attendre, dans l'ide sourde de se
satisfaire pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il press
maintenant, puisque Dario tait sans doute parti et puisque ces figues
ne seraient srement pas manges avant le lendemain? Le soir mme, il
devait apprendre si la congrgation du Concile avait annul son mariage,
il saurait jusqu' quel point la justice de Dieu tait vnale et
mensongre. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, pas mme le
cardinal Boccanera, dont l'existence, cependant, lui importait si peu.
Mais, depuis le dpart de Frascati, n'tait-ce pas le destin en marche
que ce petit panier? Ne cdait-il pas  une jouissance d'absolu pouvoir,
en se disant qu'il tait le matre de l'arrter ou de lui permettre
d'aller jusqu'au bout de son oeuvre de mort? Et, d'ailleurs, il
s'abandonnait  la plus obscure des luttes, il ne raisonnait pas, les
mains lies au point de ne pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait
glisser une lettre d'avertissement dans la bote aux lettres du palais,
avant de se mettre au lit, tout en tant heureux de penser que, si
pourtant il avait intrt  ne pas le faire, il ne le ferait pas.

Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce silence las, dans
le frisson du soir, qui semblait avoir glac les trois hommes.
Vainement, le comte, pour chapper au combat de ses rflexions, revint
sur le gala des Buongiovanni, donnant des dtails, dcrivant les
splendeurs auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient rares,
gnes et distraites. Puis, il s'effora de rconforter Pierre, de le
rendre  son espoir, en lui reparlant du cardinal Sanguinetti, si
aimable, si plein de promesses; et, bien que le jeune prtre rentrt
trs heureux, dans l'ide que son livre n'tait pas condamn encore et
qu'il triompherait peut-tre, si on l'aidait, il rpondit  peine, tout
 sa rverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, comme disparu, noir
dans la nuit noire. Et les lumires de Rome s'taient multiplies, des
maisons avaient reparu,  droite,  gauche, d'abord espaces largement,
peu  peu ininterrompues. C'tait le faubourg, des champs de roseaux
encore, des haies vives, des oliviers dont la tte dpassait les long
murs de clture, de grands portails aux piliers surmonts de vases,
enfin la ville, avec ses ranges de petites maisons grises, de commerces
pauvres, de cabarets borgnes, d'o sortaient parfois des cris et des
bruits de bataille.

Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia,  cinquante
mtres du palais.

--Cela ne me gne pas, et d'aucune faon, je vous assure... Voyons, vous
ne pouvez achever la route  pied, presss comme vous l'tes!

Dj, la rue Giulia dormait dans sa paix sculaire, absolument dserte,
d'une mlancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de
gaz. Et, ds qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas
Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la
ruelle latrale.

--Au revoir, l'abb.

--Au revoir, monsieur le comte. Mille grces!

Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera,
dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, tait encore grande
ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait
cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier,
portant le destin.




XII


Il tait dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui avaient dn au
Caf de Rome, o ils s'taient ensuite oublis dans une longue causerie,
descendirent  pied le Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils
eurent toutes les peines du monde  en gagner la porte. Les voitures
arrivaient par files serres, et la foule des curieux qui stationnaient,
dbordant, envahissant la chausse, malgr les agents, devenait si
compacte, que les chevaux n'avanaient plus. Dans la longue faade
monumentale, les dix hautes fentres du premier tage flambaient, une
grande clart blanche, la clart de plein jour des lampes lectriques,
qui clairait, comme d'un coup de soleil, la rue, les quipages
embourbs dans le flot humain, la houle des ttes ardentes et
passionnes, au milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des
cris.

Et il n'y avait pas l que la curiosit habituelle de regarder passer
des uniformes et descendre des femmes en riches toilettes, car Pierre
entendit vite que cette foule tait venue attendre l'arrive du roi et
de la reine, qui avaient promis de paratre au bal de gala, que le
prince Buongiovanni donnait pour fter les fianailles de sa fille Celia
avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un des ministres de Sa Majest.
Puis, ce mariage tait un ravissement, le dnouement heureux d'une
histoire d'amour qui passionnait la ville entire, le coup de foudre, le
couple jeune et si beau, la fidlit obstine, victorieuse des
obstacles, et cela dans des conditions romanesques, dont le rcit
circulait de bouche en bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre
tous les coeurs.

C'tait cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant dix
heures, venait encore de conter  Pierre, qui la connaissait en partie.
On affirmait que, si le prince avait fini par cder, aprs une dernire
scne pouvantable, il ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia
quitter un beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en
menaait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge ignorante, un
tel mpris de tout ce qui n'tait pas son amour, qu'il la sentait
capable des pires folies, commises ingnument. La princesse, sa femme,
s'tait dsintresse, en Anglaise flegmatique, belle encore, qui
croyait avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq millions
de sa dot et en donnant cinq enfants  son mari. Le prince, inquiet et
faible dans ses violences, o se retrouvait le vieux sang romain, gt
dj par son mlange avec celui d'une race trangre, n'agissait plus
que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa fortune, restes
jusque-l intactes, au milieu des ruines accumules du patriciat; et, en
cdant enfin, il avait d obir  l'ide de se rallier par sa fille,
d'avoir un pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre du
Vatican. Sans doute, c'tait une honte brlante, son orgueil saignait de
s'allier  ces Sacco, des gens de rien. Mais Sacco tait ministre, il
avait march si vite, de succs en succs, qu'il semblait en passe de
monter encore, de conqurir, aprs le portefeuille de l'Agriculture,
celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. Avec lui, c'tait
la faveur certaine du roi, la retraite assure de ce ct, si le pape un
jour sombrait. Puis, le prince avait pris des renseignements sur le
fils, un peu dsarm devant cet Attilio si beau, si brave, si droit, qui
tait l'avenir, peut-tre l'Italie glorieuse de demain. Il tait soldat,
on le pousserait aux plus hauts grades. On ajoutait mchamment que la
dernire raison qui avait dcid le prince, fort avare, dsespr
d'avoir  disperser sa fortune entre ses cinq enfants, tait l'occasion
heureuse de pouvoir donner  Celia une dot drisoire. Et, ds lors, le
mariage consenti, il avait rsolu de clbrer les fianailles par une
fte retentissante, comme on n'en donnait plus que bien rarement  Rome,
les portes ouvertes  tous les mondes, les souverains invits, le palais
flambant ainsi qu'aux grands jours d'autrefois, quitte  y laisser un
peu de cet argent qu'il dfendait si prement, mais voulant par bravoure
prouver qu'il n'tait pas vaincu et que les Buongiovanni ne cachaient
rien, ne rougissaient de rien. A la vrit, on prtendait que cette
bravoure superbe ne venait pas de lui, qu'elle lui avait t souffle,
sans mme qu'il en et conscience, par Celia, la tranquille,
l'innocente, qui dsirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant
Rome entire, applaudissant  cette histoire d'amour qui finissait bien,
comme dans les beaux contes de fes.

--Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait, jamais nous
n'arriverons en haut. Ils ont donc invit toute la ville!

Et, comme Pierre s'tonnait de voir passer un prlat en carrosse:

--Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux n'osent se
risquer,  cause de la prsence des souverains, la prlature viendra
srement. Il s'agit d'un salon neutre, o le monde noir et le monde
blanc peuvent fraterniser. Puis, les ftes ne sont pas si nombreuses, on
s'y crase.

Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la cour donnait par
hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles pour dcider le
patriciat  offrir des galas pareils. Deux ou trois salons noirs
ouvraient bien encore une fois leurs salons, vers la fin du carnaval.
Mais, partout, les petites sauteries intimes remplaaient les
rceptions fastueuses. Quelques princesses avaient simplement leur
jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient une gale
intimit, mlange plus ou moins, car pas une matresse de maison
n'tait devenue la reine indiscute du monde nouveau.

--Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier.

Pierre, inquiet, lui dit:

--Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la fiance, et je tiens
 ce que vous me prsentiez.

Mais c'tait encore un effort rude et long, que de monter le vaste
escalier, tellement la cohue des arrivants s'y bousculait. Mme aux
temps anciens, lors des chandelles de cire et des lampes  huile, jamais
il n'avait resplendi d'un tel clat de lumire. Des lampes lectriques
l'inondaient de clart blanche, brlant en bouquets dans les admirables
candlabres de bronze qui ornaient les paliers. On avait cach les stucs
froids des murs sous une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de
Psych et de l'Amour, des merveilles restes dans la famille depuis la
Renaissance. Un pais tapis recouvrait l'usure des marches, et des
massifs de plantes vertes garnissaient les coins, des palmiers grands
comme des arbres. Tout un sang nouveau affluait, chauffait l'antique
demeure, une rsurrection de vie qui montait avec le flot des femmes
rieuses et sentant bon, les paules nues, tincelantes de diamants.

Quand ils furent en haut, Pierre aperut tout de suite,  l'entre du
premier salon, le prince et la princesse Buongiovanni, debout cte 
cte, recevant leurs invits. Le prince, un blond qui grisonnait, grand
et mince, avait les ples yeux du Nord que sa mre lui avait lgus,
dans une face nergique d'ancien capitaine des papes. La princesse, au
petit visage rond et dlicat, paraissait  peine avoir trente ans, bien
qu'elle et dpass la quarantaine, jolie toujours, d'une srnit
souriante que rien ne dconcertait, simplement heureuse de s'adorer
elle-mme. Elle portait une toilette de satin rose, toute rayonnante
d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui semblait allumer de courtes
flammes sur sa peau fine et dans ses fins cheveux de blonde. Et, des
cinq enfants, le fils an qui voyageait, les trois autres filles trop
jeunes, encore en pension, Celia seule tait l, Celia en petite robe de
lgre soie blanche, blonde elle aussi, dlicieuse avec ses grands yeux
d'innocence et sa bouche de candeur, gardant jusqu'au bout de son
aventure d'amour son air de grand lis ferm, impntrable en son mystre
de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et Attilio, qui tait
rest prs de sa fiance, portait son simple uniforme de lieutenant,
mais si navement, si ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa
jolie tte,  la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance, en
resplendissait, d'un clat extraordinaire de jeunesse et de force. Tous
les deux, l'un prs de l'autre, dans ce triomphe de leur passion,
apparaissaient, ds le seuil, comme la joie, la sant mme de la vie,
l'espoir illimit aux promesses du lendemain; et tous les invits qui
entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empcher de sourire,
s'attendrissaient, oubliant leur curiosit maligne et bavarde, jusqu'
donner leur coeur  ce couple d'amour, si beau et si ravi.

Narcisse s'tait avanc pour prsenter Pierre. Mais Celia ne lui en
laissa pas le temps. Elle fit un pas  la rencontre du prtre, elle le
mena  son pre et  sa mre.

--Monsieur l'abb Pierre Froment, un ami de ma chre Benedetta.

Il y eut des saluts crmonieux. Pierre fut trs touch de cette bonne
grce de la jeune fille, qui lui dit ensuite:

--Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit tre si heureuse,
ce soir! Et vous verrez comme elle est belle!

Pierre et Narcisse la flicitrent alors. Mais ils ne pouvaient rester
l, le flot les poussait, le prince et la princesse n'avaient que le
temps de saluer d'un branle aimable et continu de la tte, noys,
dbords. Et Celia, quand elle eut men les deux amis  Attilio, dut
revenir prendre sa place de petite reine de la fte, prs de ses
parents.

Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des flicitations
nouvelles et des poignes de main. Puis, curieusement, tous deux
manoeuvrrent pour s'arrter un instant dans ce premier salon, o le
spectacle en valait vraiment la peine. C'tait une vaste pice, tendue
de velours vert,  fleurs d'or, qu'on appelait la salle des armures, et
qui contenait en effet une collection d'armures trs remarquable, des
cuirasses, des haches d'armes, des pes, ayant presque toutes appartenu
 des Buongiovanni, au quinzime sicle et au seizime. Et, au milieu de
ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable chaise  porteurs du
sicle dernier, orne des dorures et des peintures les plus dlicates,
dans laquelle l'arrire-grand'mre du Buongiovanni actuel, la clbre
Bettina, une beaut lgendaire, se faisait conduire aux offices.
D'ailleurs, sur les murs, ce n'taient que tableaux historiques,
batailles, signatures de traits, rceptions royales, o les
Buongiovanni avaient jou un rle; sans compter les portraits de
famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines de terre et de mer,
grands dignitaires de l'glise, prlats, cardinaux, parmi lesquels,  la
place d'honneur, triomphait le pape, le Buongiovanni vtu de blanc, dont
l'avnement au trne pontifical avait enrichi la longue descendance. Et
c'tait parmi ces armures, prs de la galante chaise  porteurs, c'tait
au-dessous de ces antiques portraits, que les Sacco, le mari et la
femme, venaient de s'arrter, eux aussi,  quelques pas des matres de
la maison, prenant leur part des flicitations et des saluts.

--Tenez! souffla tout bas Narcisse  Pierre, les Sacco, l, en face de
nous, ce petit homme noir et cette dame en soie mauve.

Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontre chez le vieil Orlando,
avec sa figure claire au gentil sourire, ses traits menus que noyait un
embonpoint naissant. Mais ce fut surtout le mari qui l'intressa, brun
et sec, les yeux gros dans un teint de jaunisse, le menton prominent et
le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle napolitain, et
dansant, criant, et d'une belle humeur si envahissante, que les gens,
autour de lui, taient gagns tout de suite. Il avait une faconde
extraordinaire, une voix surtout, un instrument de charme et de conqute
incomparable. Rien qu' le voir, dans ce salon, sduire si aisment les
coeurs, on comprenait ses succs foudroyants, au milieu du monde brutal
et mdiocre de la politique. Pour le mariage de son fils, il venait de
manoeuvrer avec une adresse rare, affectant une dlicatesse outre,
contre Celia, contre Attilio lui-mme, dclarant qu'il refusait son
consentement, de peur qu'on ne l'accust de voler une dot et un titre.
Il n'avait cd qu'aprs les Buongiovanni, il avait voulu prendre
auparavant l'avis du vieil Orlando, dont la haute loyaut hroque tait
proverbiale dans l'Italie entire; d'autant plus qu'en agissant ainsi,
il savait aller au-devant d'une approbation, car le hros ne se gnait
pas pour rpter tout haut que les Buongiovanni devaient tre enchants
d'accueillir dans leur famille son petit-neveu, un beau garon, de coeur
sain et brave, qui rgnrerait leur vieux sang puis, en faisant 
leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette affaire, s'tait
merveilleusement servi du nom lgendaire d'Orlando, faisant sonner sa
parent, montrant une vnration filiale pour le glorieux fondateur de
la patrie, sans paratre vouloir se douter un instant  quel point
celui-ci le mprisait et l'excrait, dsespr de son arrive au
pouvoir, convaincu qu'il mnerait le pays  la ruine et  la honte.

--Ah! reprit Narcisse, en s'adressant  Pierre, un homme souple et
pratique, que les soufflets ne gnent pas! Il en faut, parat-il, de ces
hommes sans scrupules, dans les tats tombs en dtresse, qui traversent
des crises politiques, financires et morales. On dit que celui-ci, avec
son aplomb imperturbable, l'ingniosit de son esprit, ses infinies
ressources de rsistance qui ne reculent devant rien, a compltement
conquis la faveur du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne
croirait pas qu'il est dj le matre de ce palais, au milieu du flot de
courtisans qui l'entoure!

En effet, les invits qui passaient en saluant devant les Buongiovanni,
s'amassaient autour de Sacco; car il tait le pouvoir, les places, les
pensions, les croix; et, si l'on souriait encore de le trouver l, avec
sa maigreur noire et turbulente, parmi les grands anctres de la maison,
on l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force dmocratique, si
trouble encore, qui se levait de partout, mme de ce vieux sol romain,
o le patriciat gisait en ruines.

--Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels sont donc tous ces gens?

--Oh! rpondit Narcisse, c'est dj trs ml. Ils n'en sont plus ni au
monde noir, ni au monde blanc; ils en sont au monde gris. L'volution
tait fatale, l'intransigeance d'un cardinal Boccanera ne peut tre
celle d'une ville entire, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non,
restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se transforme,
invinciblement. De sorte que, malgr les rsistances, dans quelques
annes, Rome sera italienne... Vous savez que, ds maintenant, lorsqu'un
prince a deux fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il
faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger de mort, n'ont
pas l'hrosme de pousser l'obstination jusqu'au suicide... Et je vous
ai dj dit que nous tions ici sur un terrain neutre, car le prince
Buongiovanni a compris un des premiers la ncessit de la conciliation.
Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie ni
dans les affaires, il la voit dj miette entre ses cinq enfants, qui
l'mietteront  leur tour; et c'est pourquoi il s'est mis du ct du
roi, sans vouloir rompre avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous,
dans ce salon, l'image exacte de la dbcle, du ple-mle qui rgne dans
les opinions et dans les ides du prince.

Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui entraient.

--Tenez! voici un gnral, trs aim, depuis sa dernire campagne en
Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de militaires, tous les suprieurs
d'Attilio, qu'on a invits pour faire un entourage de gloire au jeune
homme... Et tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est  croire que
le corps diplomatique viendra presque en entier,  cause de la prsence
de Leurs Majests... Et, par opposition, vous voyez bien ce gros homme,
l-bas? C'est un dput fort influent, un enrichi de la bourgeoisie
nouvelle. Il n'tait encore, il y a trente ans, qu'un fermier du prince
Albertini, un de ces mercanti di campagna, qui battaient la Campagne
romaine, en bottes fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez
ce prlat qui entre...

--Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor Fornaro.

--Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. Vous m'avez en effet
cont qu'il est rapporteur, dans l'affaire de votre livre... Un prlat
dlicieux! Avez-vous remarqu de quelle rvrence il vient de saluer la
princesse? Et quelle noble allure, quelle grce, sous son petit manteau
de soie violette!

Narcisse continua  numrer ainsi des princes et des princesses, des
ducs et des duchesses, des hommes politiques et des fonctionnaires, des
diplomates et des ministres, des bourgeois et des officiers, le plus
incroyable tohu-bohu, sans compter la colonie trangre, des Anglais,
des Amricains, des Allemands, des Espagnols, des Russes, la vieille
Europe et les deux Amriques. Puis, il revint brusquement aux Sacco, 
la petite madame Sacco, pour raconter les efforts hroques qu'elle
avait faits, dans la bonne pense d'aider les ambitions de son mari, en
ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, tait une personne
trs ruse, pourvue des qualits les plus solides, la patience et la
rsistance pimontaises, l'ordre, l'conomie. Aussi, dans le mnage,
rtablissait-elle l'quilibre, que le mari compromettait par son
exubrance. Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en doutt. Mais,
jusqu'ici, elle avait chou  opposer, aux derniers des salons noirs,
un salon blanc qui ft l'opinion. Elle ne runissait toujours que des
gens de son monde, pas un prince n'tait venu, on dansait le lundi chez
elle, comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, sans
clat et sans puissance. Le vritable salon blanc, menant les hommes et
les choses, matre de Rome, restait encore  l'tat de chimre.

--Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine tout ici, reprit
Narcisse. Je suis bien sr qu'elle s'instruit et qu'elle dresse des
plans. A prsent qu'elle va tre allie  une famille princire,
peut-tre espre-t-elle avoir enfin la belle socit.

La foule devenait telle, dans la pice, grande pourtant, qu'ils
touffaient, bousculs, serrs contre un mur. Aussi l'attach
d'ambassade emmena-t-il le prtre, en lui donnant des dtails sur ce
premier tage du palais, un des plus somptueux de Rome, clbre par la
magnificence des appartements de rception. On dansait dans la galerie
de tableaux, une salle longue de vingt mtres, royale, dbordante de
chefs-d'oeuvre, dont les huit fentres ouvraient sur le Corso. Le buffet
tait dress dans la salle des Antiques, une salle de marbre, o il y
avait une Vnus, dcouverte prs du Tibre, et qui rivalisait avec celle
du Capitole. Puis, c'tait une suite de salons merveilleux, encore
resplendissants du luxe ancien, tendus des toffes les plus rares, ayant
gard de leurs mobiliers d'autrefois des pices uniques, que guettaient
les antiquaires, dans l'espoir de la ruine future, invitable. Et, parmi
ces salons, un surtout tait fameux, le petit salon des glaces, une
pice ronde, de style Louis XV, entirement garnie de glaces, dans des
cadres de bois sculpt, d'une extrme richesse et d'un rococo exquis.

--Tout  l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. Mais entrons ici,
si nous voulons respirer un peu... C'est ici qu'on a apport les
fauteuils de la galerie voisine, pour les belles dames dsireuses de
s'asseoir, d'tre vues et d'tre aimes.

Le salon tait vaste, drap de la plus admirable tenture de velours de
Gnes qu'on pt voir, cet ancien velours jardinire,  fond de satin
ple,  fleurs clatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se
sont divinement plis, d'un ton doux et fan de vieilles fleurs d'amour.
Il y avait l, sur les consoles, dans les vitrines, les objets d'art les
plus prcieux du palais, des coffrets d'ivoire, des bois sculpts,
peints et dors, des pices d'argenterie, un entassement de merveilles.
Et, sur les siges nombreux, des dames en effet s'taient dj
rfugies, fuyant la cohue, assises par petits groupes, riant et causant
avec les quelques hommes qui avaient dcouvert ce coin de grce et de
galanterie. Rien n'tait plus aimable  regarder, sous le vif clat des
lampes, que ces nappes d'paules nues, d'une finesse de soie, que ces
nuques souples, o se tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les
bras nus sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels que
de vivantes fleurs de chair. Les ventails battaient avec lenteur, comme
pour aviver les feux des pierres prcieuses, jetant  chaque souffle une
odeur de femme, mle  un parfum dominant de violettes.

--Tiens! s'cria Narcisse, notre bon ami, monsignor Nani, qui salue
l-bas l'ambassadrice d'Autriche.

Ds que Nani aperut le prtre et son compagnon, il vint  eux; et, tous
trois, ils gagnrent l'embrasure d'une fentre, pour causer un instant 
l'aise. Le prlat souriait, l'air enchant de la beaut de la fte, mais
gardant la srnit d'une me triplement cuirasse d'innocence, au
milieu de toutes ces paules tales, comme s'il ne les avait pas mme
vues.

--Ah! mon cher fils, dit-il  Pierre, que je suis heureux de vous
rencontrer!... Eh bien! que dites-vous de notre Rome, quand elle se mle
de donner des ftes?

--Mais c'est superbe, monseigneur!

Il parlait avec attendrissement de la haute pit de Celia, il affectait
de ne voir chez le prince et la princesse que des fidles du Vatican,
pour faire honneur  ce dernier de ce gala fastueux, sans paratre mme
savoir que le roi et la reine allaient venir. Puis, soudain:

--J'ai pens  vous toute la journe, mon cher fils. Oui, j'avais appris
que vous tiez all voir Son minence le cardinal Sanguinetti, pour
votre affaire... Voyons, comment vous a-t-il reu?

--Oh! trs paternellement... D'abord, il m'a fait entendre l'embarras o
le mettait sa situation de protecteur de Lourdes. Mais, comme je
partais, il s'est montr charmant, il m'a formellement promis son aide,
avec une dlicatesse dont j'ai t trs touch.

--Vraiment, mon cher fils! Du reste, vous ne m'tonnez pas, Son
Excellence est si bonne!

--Et, monseigneur, je dois ajouter que je suis revenu le coeur lger,
plein d'esprance. Dsormais, il me semble que mon procs est  moiti
gagn.

--C'est bien naturel, je comprends cela.

Nani souriait toujours, de son fin sourire d'intelligence, aiguis d'une
pointe d'ironie, si discrte, qu'on n'en sentait pas la piqre. Aprs un
court silence, il ajouta trs simplement:

--Le malheur est que votre livre a t condamn, avant-hier, par la
congrgation de l'Index, qui s'est runie tout exprs, sur une
convocation du secrtaire. Et l'arrt sera mme port  la signature de
Sa Saintet aprs-demain.

Pierre, tourdi, le regardait. L'croulement du vieux palais sur sa tte
ne l'aurait pas accabl davantage. C'tait donc fini! le voyage qu'il
avait fait  Rome, l'exprience qu'il tait venu y tenter aboutissait
donc  cette dfaite, qu'il apprenait ainsi brusquement, au milieu de
cette fte! Et il n'avait mme pu se dfendre, il avait perdu les jours,
sans trouver  qui parler, devant qui plaider sa cause! Une colre
montait en lui, il ne put s'empcher de dire  demi-voix, amrement:

--Ah! comme on m'a dup! Ce cardinal qui me disait ce matin: Si Dieu est
avec vous, il vous sauvera, mme malgr vous! Oui, oui, je comprends 
cette heure, il jouait sur les mots, il ne me souhaitait qu'un dsastre,
pour que la soumission me gagnt le ciel... Me soumettre, ah! je ne puis
pas, je ne puis pas encore! J'ai le coeur trop gonfl d'indignation et
de chagrin.

Curieusement, Nani l'coutait, l'tudiait.

--Mais, mon cher fils, rien n'est dfinitif, tant que le Saint-Pre
n'aura pas sign. Vous avez la journe de demain, et mme la matine
d'aprs-demain. Un miracle est toujours possible.

Et, baissant la voix, le prenant  part, pendant que Narcisse, en
esthte amoureux des cols allongs et des gorges puriles, examinait les
dames:

--coutez, j'ai une communication  vous faire, en grand secret... Tout
 l'heure, pendant le cotillon, venez me rejoindre dans le petit salon
des glaces. Nous y causerons  l'aise.

Pierre promit d'un signe de tte; et, discrtement, le prlat s'loigna,
se perdit au milieu de la foule. Mais les oreilles du prtre
bourdonnaient, il ne pouvait plus esprer. Que ferait-il en un jour,
puisqu'il avait perdu trois mois, sans arriver seulement  tre reu
par le pape? Dans son tourdissement, il entendit Narcisse, qui lui
parlait d'art.

--C'est tonnant comme le corps de la femme s'est abm, depuis nos
affreux temps de dmocratie. Il s'empte, il devient horriblement
commun. Voyez donc l, devant nous, pas une qui ait la ligne florentine,
la poitrine petite, le col dgag et royal...

Il s'interrompit, pour s'crier:

--Ah! en voici une qui est assez bien, la blonde, avec des bandeaux...
Tenez! celle que monsignor Fornaro vient d'aborder.

Depuis un instant, en effet, monsignor Fornaro allait de belle dame en
belle dame, d'un air d'aimable conqute. Il tait superbe, ce soir-l,
avec sa haute taille dcorative, ses joues fleuries, sa bonne grce
victorieuse. Aucune histoire leste ne circulait sur son compte, il tait
accept simplement comme un prlat galant qui se plaisait dans la
compagnie des femmes. Et il s'arrtait, causait, se penchait au-dessus
des paules nues, les frlait, les respirait, les lvres humides et les
yeux riants, dans une sorte de ravissement dvot.

Il aperut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avana. Le jeune
homme dut le saluer.

--Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous
voir  l'ambassade?

--Oh! trs bien, trs bien!... Hein? quelle dlicieuse fte!

Pierre s'tait inclin. C'tait cet homme, dont le rapport avait fait
condamner son livre; et il lui reprochait surtout son air de caresse,
les promesses menteuses de son accueil si charmant. Mais le prlat, trs
fin, dut sentir qu'il avait appris l'arrt de la congrgation. Aussi
trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnatre ouvertement. Il se
contenta, lui aussi, d'incliner la tte, avec un lger sourire.

--Que de monde! rpta-t-il, et que de belles personnes! On ne va
bientt plus pouvoir circuler dans ce salon.

Maintenant, tous les siges y taient occups par des dames, et l'on
commenait  y touffer, au milieu de ce parfum de violettes, que
chauffait la fauve odeur des nuques blondes ou brunes. Les ventails
battaient plus vifs, des rires clairs s'levaient, dans le brouhaha
grandissant, toute une rumeur de conversation, o l'on entendait
circuler les mmes mots. Quelque nouvelle, sans doute, venait d'tre
apporte, un bruit qui se chuchotait, qui jetait la fivre de groupe en
groupe.

Monsignor Fornaro, trs au courant, voulut donner lui-mme la nouvelle,
qu'on ne disait pas encore  voix haute.

--Vous savez ce qui les passionne toutes?

--La sant du Saint-Pre? demanda Pierre, dans son inquitude. Est-ce
que la situation s'est encore aggrave ce soir?

Le prlat le regarda, tonn. Puis, avec une sorte d'impatience:

--Oh! non, oh! non, Sa Saintet va beaucoup mieux, Dieu merci! Quelqu'un
du Vatican me disait tout  l'heure qu'elle avait pu se lever, cette
aprs-midi, et recevoir ses intimes, ainsi qu' l'habitude.

--On a eu tout de mme grand'peur, interrompit  son tour Narcisse. A
l'ambassade, j'avoue que nous n'tions pas rassurs, parce qu'un
conclave, en ce moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y
aurait aucun pouvoir, notre gouvernement rpublicain a tort de traiter
la papaut comme une quantit ngligeable... Seulement, sait-on jamais
si le pape est malade ou non? J'ai appris d'une faon certaine qu'il a
failli tre emport, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait mot;
tandis que, la dernire fois, lorsque tous les journaux le tuaient, en
parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui vous parle, trs gaillard
et trs gai... Il est malade, quand il le faut, je crois.

D'un geste press, monsignor Fornaro carta ce sujet importun.

--Non, non, on est rassur, on n'en cause dj plus... Ce qui passionne
toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui la congrgation du Concile a vot
l'annulation du mariage, dans l'affaire Prada,  une grosse majorit.

De nouveau, Pierre s'mut. N'ayant eu le temps de voir personne au
palais Boccanera,  son retour de Frascati, il craignait que la nouvelle
ne ft fausse. Et le prlat crut devoir donner sa parole d'honneur.

--La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre de la congrgation.

Mais, brusquement, il s'excusa, s'chappa.

--Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperue et que je dsire
saluer.

Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne pouvant s'asseoir,
il resta debout, courbant sa grande taille, comme s'il et envelopp de
sa galante courtoisie la jeune femme, si frache, si nue, qui riait d'un
si beau rire, sous l'effleurement lger du petit manteau de soie
violette.

--Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda Narcisse  Pierre.
Non! vraiment?... C'est la bonne amie du comte Prada, la toute charmante
Lisbeth Kauffmann, qui vient de lui donner un gros garon, et qui
reparat ce soir pour la premire fois dans le monde... Vous savez
qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et qu'elle peint un
peu, assez joliment mme. On pardonne beaucoup  ces dames de la colonie
trangre, et celle-ci est particulirement aime, pour la belle humeur
avec laquelle elle reoit, dans son petit palais de la rue du
Prince-Amde... Vous pensez si la nouvelle qui circule de l'annulation
du mariage, doit l'amuser!

Elle tait vraiment exquise, cette Lisbeth, trs blonde, trs rose,
trs gaie, avec sa peau de satin, son visage de lait, ses yeux si
tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable sourire tait clbre pour sa
grce. Et, dans sa toilette de soie blanche paillete d'or, elle avait
surtout, ce soir-l, une telle joie de vivre, une telle certitude
heureuse,  se sentir libre, aimante et aime, qu'autour d'elle la
nouvelle qu'on chuchotait, les mchancets dites derrire les ventails,
semblaient tourner  son triomphe. Tous les regards s'taient un instant
fixs sur elle. On rptait son mot  Prada, quand elle s'tait vue
enceinte, des oeuvres d'un homme que l'glise dcrtait aujourd'hui
d'impuissance: Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jsus que je vais
accoucher! Et des rires s'touffaient, d'irrespectueuses plaisanteries
circulaient tout bas, de bouche  oreille, tandis qu'elle, radieuse dans
son insolente srnit, acceptait d'un air de ravissement les
galanteries de monsignor Fornaro, qui la flicitait sur une toile, une
Vierge au lis, envoye par elle  une Exposition.

Ah! cette annulation de mariage, qui dfrayait la chronique scandaleuse
de Rome depuis un an, quelle rumeur dernire elle produisait, en tombant
ainsi au beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc
l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille, pour y changer
les plus incroyables mdisances, des commrages sans fin, des histoires
 dormir debout. Et c'tait fini cette fois, le Vatican imperturbable
osait prononcer l'annulation, sous le prtexte que le mariage n'avait pu
tre consomm, par suite de l'impuissance du mari. Rome entire allait
en rire, avec son libre scepticisme, ds qu'il s'agissait des affaires
d'argent de l'glise. Personne dj n'ignorait les incidents de la
lutte, Prada rvolt qui s'tait tenu  l'cart, les Boccanera inquiets
qui avaient remu ciel et terre, et l'argent distribu aux cratures des
cardinaux pour acheter leur influence, et la grosse somme dont on avait
paye indirectement le rapport enfin favorable de monsignor Palma. On
parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on ne trouvait pas
trop cher, car un autre divorce, celui d'une comtesse franaise, avait
cot prs d'un million. Le Saint-Pre avait tant de besoins! Et cela,
d'ailleurs, ne fchait personne, on se contentait d'en plaisanter
malignement, les ventails battaient toujours dans la chaleur
croissante, les dames avaient un frmissement d'aise, sous le vol
discret des mots lgers, murmurs  peine, qui frlaient leurs paules
nues.

--Oh! que la contessina doit tre contente! reprit Pierre. Je n'avais
pas compris pourquoi sa petite amie nous disait,  notre arrive,
qu'elle allait tre, ce soir, si heureuse et si belle... Et c'est 
cause de cela, certainement, qu'elle va venir, elle qui, depuis ce
procs, se considrait comme en deuil.

Mais Lisbeth, ayant rencontr les yeux de Narcisse, lui avait souri, et
il dut aller la saluer  son tour, car il la connaissait, pour avoir
travers son atelier, comme toute la colonie trangre. Il revenait prs
de Pierre, lorsqu'une nouvelle motion parut agiter les aigrettes de
diamants et les fleurs, dans les chevelures. Des ttes se tournrent, le
brouhaha grandit.

--Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura Narcisse merveill. Une
jolie carrure tout-de mme! Habillez-le de velours et d'or, et quelle
figure de bel aventurier du quinzime sicle, mordant sans scrupule 
toutes les jouissances!

Prada entrait, l'air trs  l'aise, gai, presque triomphant. Et,
au-dessus du large plastron blanc de la chemise, que l'habit encadrait
de noir, il avait vraiment une haute mine de proie, avec ses yeux francs
et durs, sa face nergique, barre d'paisses moustaches brunes. Jamais
sa bouche vorace n'avait montr sa dentition de loup, dans un sourire de
sensualit plus ravie. D'un regard rapide, il examina, dshabilla toutes
les femmes. Puis, quand il eut aperu Lisbeth, si gamine, si rose et si
blonde, il s'adoucit, il vint trs ouvertement  elle, sans s'inquiter
le moins du monde de l'ardente curiosit qui le dvisageait. Il se
pencha, causa bas un instant, ds que monsignor Fornaro lui eut cd la
place. Sans doute la nouvelle qui courait lui fut confirme par la jeune
femme, car il eut un geste, un rire un peu forc, en se relevant.

Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans l'embrasure de
la fentre. Il serra galement la main de Narcisse. Et, tout de suite,
avec sa bravoure:

--Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir de Frascati...
Eh bien! il parat que c'est fait, ils ont annul mon mariage... C'est
si gros, si impudent, si imbcile, que j'en doutais tout  l'heure.

--Oh! se permit de dclarer Pierre, la nouvelle est certaine. Elle vient
de nous tre confirme par monsignor Fornaro, qui la tenait d'un membre
de la congrgation. Et l'on assure que la majorit a t trs forte.

Un rire encore secoua Prada.

--Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est le plus beau
soufflet que je connaisse, donn  la justice et au simple bon sens. Ah!
si l'on parvient aussi  faire casser le mariage civilement, et si mon
amie que vous voyez l-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans Rome!
Mais oui! je l'pouserai  Sainte-Marie-Majeure, en grande pompe. Et il
y a, de par le monde, un cher petit tre qui sera de la fte, aux bras
de sa nourrice!

Il riait trop haut, il tait trop brutal, dans cette allusion  son
enfant, preuve vivante de sa virilit. Souffrait-il donc, pour avoir aux
lvres un pli qui les retroussait, montrant ses dents blanches? On le
sentait frmissant, en lutte contre un rveil de passion sourde,
tumultueuse, qu'il ne s'avouait pas  lui-mme.

--Et vous, mon cher abb, reprit-il vivement, connaissez-vous l'autre
nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse allait venir?

Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant qu'elle n'tait plus
sa femme.

--On vient de me le dire en effet, rpondit Pierre.

Un moment, il hsita, avant d'ajouter, cdant au besoin de prvenir
toute surprise fcheuse:

--Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il n'est pas parti
pour Naples, comme je vous le disais. Un empchement,  la dernire
minute, je crois.

Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face brusquement
srieuse:

--Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, nous les verrons tous
les deux!

Et il se tut, comme envahi d'un flot de penses graves qui le foraient
 la rflexion, pendant que les deux amis continuaient de causer. Puis,
il eut un geste d'excuse, il s'enfona davantage dans l'embrasure, tira
d'une poche un calepin, en dchira une feuille, sur laquelle, en
grossissant seulement un peu les caractres, il crivit au crayon ces
quatre lignes: Une lgende assure que le figuier de Judas repousse 
Frascati, mortel pour quiconque veut un jour tre pape. N'en mangez pas
les figues empoisonnes, ne les donnez ni  vos gens ni  vos poules.
Et il plia la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse:
Son minence Rvrendissime et Illustrissime le cardinal Boccanera.
Quand il eut replac le tout dans sa poche, il respira largement, il
retrouva son rire.

C'tait comme un malaise invincible, une lointaine terreur qui l'avait
glac. Sans qu'un raisonnement net se formult en lui, il venait de
sentir le besoin de s'assurer contre la tentation d'une lchet, d'une
abomination possible. Et il n'aurait pu dire la relation des ides qui
l'avait amen  crire les quatre lignes, tout de suite,  l'endroit
mme o il se trouvait, sous peine du plus grand des malheurs. Il
n'avait qu'une pense bien arrte: il irait jeter le billet, en sortant
du bal, dans la bote du palais Boccanera. Maintenant, il tait
tranquille.

--Qu'avez-vous donc, mon cher abb? demanda-t-il en se mlant de nouveau
 la conversation. Vous tes tout assombri.

Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle qu'il avait reue,
son livre condamn, l'unique journe qu'il aurait le lendemain pour agir
encore, s'il ne voulait pas que son voyage  Rome ft une dfaite, il se
rcria, comme si lui-mme avait besoin d'agitation, d'tourdissement,
afin d'esprer quand mme et de vivre.

--Bah! bah! ne vous dcouragez donc pas, on y laisse toute sa force!
C'est beaucoup qu'une journe, on fait tant de choses dans une journe!
Une heure, une minute suffit pour que le destin agisse et change les
dfaites en victoires.

Il s'enfivrait, il ajouta:

--Tenez! allons dans la salle de bal. Il parat que c'est un prodige.

Il changea un dernier regard tendre avec Lisbeth, tandis que Pierre et
Narcisse le suivaient, tous trois se dgageant  grand'peine, gagnant la
galerie voisine au milieu du flot press des jupes, parmi cette houle de
nuques et d'paules, d'o montait la passion qui fait la vie, l'odeur
d'amour et de mort.

Dans une splendeur incomparable, la galerie se droulait, large de dix
mtres, longue de vingt, avec ses huit fentres qui donnaient sur le
Corso, nues, sans rideaux de vitrage, incendiant les maisons d'en face.
C'tait une clart blouissante, sept paires d'normes candlabres de
marbre, que des bouquets de lampes lectriques changeaient en torchres
gantes, pareilles  des astres; et, en haut, tout le long des
corniches, d'autres lampes, enfermes dans des fleurs aux teintes
claires, faisaient une miraculeuse guirlande de fleurs de flamme, des
tulipes, des pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lam
d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. Aux portes et
aux fentres, les tentures taient de vieille dentelle, brode de soies
de couleur, des fleurs encore, d'une intensit vivante. Mais, sous le
plafond somptueux, aux caissons orns de rosaces d'or, la richesse sans
pareille, unique au monde, tait la collection de chefs-d'oeuvre, telle
qu'aucun muse n'en offrait de plus belle. Il y avait l des Raphal,
des Titien, des Rembrandt et des Rubens, des Velasquez et des Ribera,
des oeuvres fameuses entre toutes, qui soudainement, dans cet clairage
inattendu, apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme rveilles 
l'immortelle vie du gnie. Et, Leurs Majests ne devant arriver que vers
minuit, le bal venait d'tre ouvert, une valse emportait des couples,
des vols de toilettes tendres, au travers de la cohue fastueuse, un
ruissellement de dcorations et de joyaux, d'uniformes brods d'or et de
robes brodes de perles, dans un dbordement sans cesse largi de
velours, de soie et de satin.

--C'est prodigieux vraiment! dclara Prada, de son air excit. Venez
donc par ici, nous allons nous remettre dans une embrasure de fentre.
Il n'y a pas de meilleure place pour bien voir, sans tre trop bouscul.

Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvrent plus que deux, Pierre
et le comte, quand ils eurent gagn enfin l'embrasure dsire.
L'orchestre, plac sur une petite estrade, au fond, venait de finir la
valse, et les danseurs s'taient remis  marcher lentement, d'un air
d'tourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la foule,
lorsqu'il se produisit une entre qui fit tourner les ttes. Donna
Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme si elle et port les
couleurs de son frre le cardinal, arrivait royalement au bras de
l'avocat consistorial Morano. Et jamais elle ne s'tait serre
davantage, d'une taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de
vieille demoiselle, coupe de grands plis,  peine adoucie par les
cheveux blancs, n'avait exprim une si ttue et si victorieuse
domination. Il y eut un murmure d'approbation discrte, une sorte de
soulagement public, car le monde romain avait absolument condamn la
conduite indigne de Morano, rompant une liaison de trente annes, 
laquelle les salons s'taient habitus, ainsi qu' un lgitime mariage.
On parlait d'un caprice inavouable pour une petite bourgeoise, d'un
mauvais prtexte de rupture,  la suite d'une querelle survenue au sujet
du divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait dur prs de
deux mois, au grand scandale de Rome, o persiste le culte des longues
tendresses fidles. Aussi la rconciliation touchait-elle tous les
coeurs, comme une des plus heureuses consquences du procs, gagn ce
jour-l, devant la congrgation du Concile. Morano repentant, donna
Serafina reparaissant  son bras, dans cette fte, c'tait trs bien,
l'amour vainqueur, les bonnes moeurs sauves, l'ordre rtabli.

Mais il y eut une sensation plus profonde, ds que, derrire sa tante,
on aperut Benedetta qui entrait avec Dario, cte  cte. Le jour mme
o son mariage venait d'tre annul, cette indiffrence tranquille des
ordinaires convenances, cette victoire de leur amour avoue, clbre
devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une telle bravoure de
jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut aussitt pardonne, dans une
rumeur d'universelle admiration. Comme pour Celia et Attilio, les coeurs
volaient  eux,  l'clat de beaut dont ils rayonnaient, 
l'extraordinaire bonheur dont resplendissaient leurs visages. Dario,
encore pli par sa longue convalescence, tait, dans sa dlicatesse un
peu mince, avec ses beaux yeux clairs de grand enfant, sa barbe brune et
frise de jeune dieu, d'une fiert svelte, o se retrouvait tout le
vieux sang princier des Boccanera. Benedetta, la trs blanche sous son
casque de cheveux noirs, la trs calme, la trs sage, avait son beau
rire, ce rire si rare chez elle, mais d'une sduction irrsistible, qui
la transfigurait, donnait un charme de fleur  sa bouche un peu forte,
emplissait d'une clart de ciel l'infini de ses grands yeux sombres,
insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si gaie, si bonne,
elle avait eu le dlicieux instinct de se mettre en robe blanche, une
robe tout unie de jeune fille, dont le symbole disait sa virginit, le
grand lis pur qu'elle tait reste obstinment, pour le mari de son
choix. Rien de sa chair ne se montrait encore, pas mme la discrte
chancrure permise sur la gorge. C'tait le mystre d'amour
impntrable, redoutable, une beaut souveraine de femme, dont la
toute-puissance dormait l, voile de blanc. Aucune parure, pas un
bijou, ni aux mains, ni aux oreilles. Sur le corsage, rien qu'un
collier, mais un collier de reine, le fameux collier de perles des
Boccanera, qu'elle tenait de sa mre et que Rome entire connaissait,
des perles d'une grosseur fabuleuse, jetes l,  son cou, ngligemment,
et qui suffisaient, dans sa robe simple,  lui donner la royaut.

--Oh! murmura Pierre extasi, qu'elle est heureuse et qu'elle est belle!

Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pens  voix haute; car il
entendit,  son ct, une plainte sourde de fauve, un involontaire
grondement, qui lui rappela la prsence du comte. Celui-ci, d'ailleurs,
touffa ce cri de sa blessure, brusquement rouverte. Et il eut encore la
force d'affecter une gaiet brutale.

--Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les deux! J'espre bien
qu'on va les marier et les coucher devant nous.

Puis, regrettant cette grossiret de plaisanterie, o se rvoltait la
souffrance de son dsir inassouvi de mle, il voulut se montrer
indiffrent.

--Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a les plus belles
paules du monde, et que c'est un vrai succs pour elle que de paratre
plus belle encore, en ne les montrant pas.

Il continua, parvint  causer d'un air dtach, contant de menus faits
sur celle qu'il s'obstinait  nommer la comtesse. Mais il s'tait
renfonc un peu dans l'embrasure, de crainte sans doute qu'on ne
remarqut sa pleur, le tic douloureux qui contractait ses lvres. Il
n'tait pas en tat de lutter, de se faire voir riant et insolent, 
ct de la joie du couple, si navement affiche. Et il fut heureux du
rpit que lui donna,  ce moment, l'arrive du roi et de la reine.

--Ah! voici Leurs Majests! s'cria-t-il en se tournant vers la fentre.
Voyez donc cette bousculade, dans la rue!

En effet, malgr les vitres fermes, un tumulte de foule montait des
trottoirs. Et Pierre, ayant regard, vit, dans le reflet des lampes
lectriques, une nappe de ttes humaines envahir la chausse et se
presser autour des carrosses. Dj,  plusieurs reprises, il avait
rencontr le roi, pendant ses promenades quotidiennes  la villa
Borghse, venant l comme un modeste particulier, un brave bourgeois,
sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui, dans sa victoria, qu'un
aide de camp. D'autres fois, il tait seul, il conduisait un lger
phaton, accompagn simplement d'un valet de pied en livre noire. Mme
une fois, il avait emmen la reine, tous deux assis cte  cte, en bon
mnage qui se promne pour son plaisir. Et le monde affair des rues,
les promeneurs des jardins, en les voyant passer ainsi, se contentaient
de les saluer d'un geste affectueux, sans les importuner d'acclamations,
tandis que les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement
pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'ide traditionnelle qu'il se
faisait des rois qui se gardent et qui dfilent, entours de toute une
pompe militaire, avait-il t singulirement surpris et touch de la
bonhomie aimable de ce mnage royal s'en allant  sa guise, avec une
belle scurit, au milieu de l'amour souriant de son peuple. D'autres
dtails sur le Quirinal lui taient venus de partout, la bont et la
simplicit du roi, son dsir de paix, sa passion de la chasse, de la
solitude et du grand air, qui avait d souvent, dans le dgot du
pouvoir, lui faire rver une vie libre, loin de cette besogne
autoritaire de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait. Mais
surtout la reine tait adore, d'une honntet si naturelle et si
sereine, qu'elle tait la seule  ignorer les scandales de Rome, trs
cultive, trs affine, au courant de toutes les littratures, et trs
heureuse d'tre intelligente, suprieure de beaucoup  son entourage, et
le sachant, et aimant  le faire voir, sans effort, avec une parfaite
grce.

Prada qui tait rest, ainsi que Pierre, le visage contre une vitre de
la fentre, montra la foule d'un geste.

--Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se coucher contents.
Et il n'y a pas l, je vous en rponds, un seul agent de police... Ah!
tre aim, tre aim!

Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en plaisantant.

--Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer l'entre de Leurs
Majests. C'est le plus beau de la fte.

Quelques minutes s'coulrent, et l'orchestre, brusquement,
s'interrompit au milieu d'une polka, pour jouer, de toute la sonorit de
ses cuivres, la marche royale. Il y eut une dbcle parmi les danseurs,
le milieu de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagns
par le prince et par la princesse Buongiovanni, qui taient alls les
recevoir en bas de l'escalier. Le roi tait simplement en frac, la reine
avait une robe de satin paille, recouverte d'une admirable dentelle
blanche; et, sous le diadme de brillants qui ceignait ses beaux cheveux
blonds, elle gardait un grand air de jeunesse, une face ronde et
frache, faite d'amabilit, de douceur et d'esprit. La musique jouait
toujours, avec une violence d'accueil, enthousiaste. Derrire son pre
et sa mre, Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient
pour voir; puis taient venus Attilio, les Sacco, des parents, des
personnages officiels. Et, en attendant que la marche royale ft finie,
il n'y avait encore, au milieu de la sonorit des instruments et de
l'clat des lampes, que des saluts, des regards, des sourires; pendant
que tous les invits, debout, se poussaient, se haussaient, le cou
tendu, les yeux luisants, un flux montant de ttes et d'paules,
tincelantes de pierreries.

Enfin, l'orchestre se tut, les prsentations eurent lieu. Leurs
Majests, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la flicitrent avec une
bont toute paternelle. Mais Sacco, comme ministre autant que comme
pre, tenait surtout  prsenter son fils Attilio. Il courba sa souple
chine de petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si
bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le roi, tandis
qu'il rservait pour la reine l'hommage du beau garon, si passionnment
aim. De nouveau, Leurs Majests se montrrent d'une bienveillance
extrme, mme pour madame Sacco, toujours modeste et prudente, qui
s'effaait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le rcit, colport
de salon en salon, allait y soulever des commentaires sans fin.
Apercevant Benedetta, que le comte Prada lui avait amene aprs son
mariage, la reine lui sourit, ayant conu pour sa beaut et pour son
charme une admiration tendre; de sorte que, force de s'approcher, la
jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation de quelques minutes,
accompagne des plus aimables paroles, que toutes les oreilles voisines
purent entendre. Certainement, la reine ignorait l'vnement du jour, le
mariage avec Prada annul, l'union prochaine avec Dario annonce
publiquement, dans ce gala qui ftait dsormais de doubles fianailles.
Mais l'impression n'en tait pas moins produite, on ne parla plus que de
ces compliments adresss  Benedetta par la plus vertueuse et la plus
intelligente des reines, et son triomphe en fut accru, elle en devint
plus belle, plus fire, plus victorieuse, dans ce bonheur d'tre enfin 
l'poux choisi, qui la faisait rayonner.

Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant que les
souverains continuaient  s'entretenir, la reine avec les dames qui
venaient la saluer, le roi avec des officiers, des diplomates, tout un
dfil des personnages importants, Prada, lui, ne voyait toujours que
Benedetta flicite, caresse, hausse en pleine tendresse et en pleine
gloire. Dario tait prs d'elle, jouissait, resplendissait avec elle.
C'tait pour eux que ce bal tait donn, pour eux que les lampes
tincelaient, que l'orchestre jouait, que toutes les belles femmes de
Rome s'taient dvtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un
violent parfum d'amour; c'tait pour eux que Leurs Majests venaient
d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux que la fte tournait 
l'apothose, pour eux qu'une souveraine adore souriait, apportait  ces
fianailles le cadeau de sa prsence, pareille  la bonne fe des contes
bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-ns. Et il y avait,
dans cette heure d'extraordinaire clat, un apoge de chance et
d'allgresse, une victoire de cette femme dont il avait eu la beaut 
lui, sans la pouvoir possder, de cet homme qui maintenant allait la lui
prendre, victoire si publique, si tale, si insultante, qu'il la
recevait en plein visage, brlante comme un soufflet. Puis, ce n'tait
pas que son orgueil et sa passion qui saignaient ainsi, il se sentait
encore frapp dans sa fortune par le triomphe des Sacco. tait-ce donc
vrai que le climat dlicieux de Rome devait finir par corrompre les
rudes conqurants du Nord, pour qu'il et cette sensation de fatigue et
d'puisement,  moiti mang dj? Le jour mme,  Frascati, avec cette
dsastreuse histoire de btisses, il avait entendu craquer ses millions,
bien qu'il refust de convenir que ses affaires devenaient mauvaises,
comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu de cette fte, il
voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter, en homme qui vit  l'aise des
cures chaudes, faites goulment sous le soleil de flamme. Ce Sacco
ministre, ce Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son
fils  une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine, en passe
d'tre un jour le matre de Rome et de l'Italie, remuant ds maintenant,
 pleines mains, l'argent et le peuple, quel soufflet encore pour sa
vanit d'homme de proie, pour ses apptits toujours voraces de
jouisseur, qui se sentait pouss hors de la table avant la fin du
festin! Tout croulait, tout lui chappait, Sacco lui volait ses
millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui cette
abominable blessure du dsir inassouvi, dont jamais plus il ne devait
gurir.

A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte sourde de fauve,
ce grondement involontaire et dsespr, qui lui avait dj boulevers
le coeur. Et il regarda le comte, il lui demanda:

--Vous souffrez?

Mais, devant cet homme blme, qui gardait un grand calme par un effort
surhumain de volont, il regretta sa question indiscrte, reste
d'ailleurs sans rponse. Aussi, pour le mettre  l'aise, continua-t-il,
en disant tout haut les rflexions que faisait natre en lui le
spectacle de la pompe qui se droulait.

--Ah! votre pre avait raison, nous autres Franais, avec notre
ducation si profondment catholique, mme en ces jours de doute
universel, nous ne voyons toujours dans Rome que la Rome sculaire des
papes, sans presque savoir, sans pouvoir presque comprendre les
modifications profondes, qui, d'anne en anne, en font la Rome
italienne d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis arriv ici,
combien le roi avec son gouvernement, combien ce jeune peuple
travaillant  se faire une grande capitale, taient pour moi des
quantits ngligeables! Oui, j'cartais cela, je n'en tenais aucun
compte, dans mon rve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrtienne
et vanglique, pour le bonheur des peuples.

Il eut un lger rire, prenant en piti sa candeur; et, d'un geste, il
montrait la galerie, le prince Buongiovanni en ce moment inclin devant
le roi, la princesse coutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie
papale abattue, les parvenus d'hier accepts, le monde noir et le monde
blanc mls  ce point, qu'il n'y avait plus gure l que des sujets, 
la veille de ne faire qu'un peuple. L'impossible conciliation entre le
Quirinal et le Vatican ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les
faits, sinon dans les principes, en face de l'volution quotidienne, de
ces hommes, de ces femmes en joie, riants et pars, que le souffle du
dsir emportait? Il fallait bien vivre, aimer, tre aim, faire de la
vie, ternellement! Et le mariage d'Attilio et de Celia allait tre le
symbole de l'union ncessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des
vieilles haines, toutes les querelles oublies dans cette treinte du
beau garon qui passe et qui emmne  son cou la belle fille conquise,
pour que le monde continue.

--Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces fiancs, et jeunes,
et gais, et riant  l'avenir! Je comprends bien que votre roi soit venu
ici pour faire plaisir  son ministre et pour achever de rallier  son
trne une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de la brave
et paternelle politique. Mais je veux croire aussi qu'il a compris la
touchante signification de ce mariage, la vieille Rome, dans la personne
de cette dlicieuse enfant, si ingnue, si amoureuse, se donnant  la
jeune Italie,  cet enthousiaste et loyal garon, qui porte si crnement
l'uniforme. Et que leurs noces soient donc dfinitives et fcondes,
qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'tre, de toute
mon me, maintenant que j'apprends  vous connatre!

Dans l'branlement douloureux de son ancien rve d'une Rome vanglique
et universelle, il venait de prononcer ce souhait d'une nouvelle fortune
pour l'ternelle cit, avec une si vive, si profonde motion, que Prada
ne put s'empcher de rpondre:

--Je vous remercie, vous faites l un voeu qui est dans le coeur de tout
bon Italien.

Mais sa voix s'trangla. Pendant qu'il regardait Celia et Attilio, qui
causaient en se souriant, il venait d'apercevoir Benedetta et Dario, qui
les rejoignaient, avec le mme sourire d'immense bonheur. Et, lorsque
les deux couples furent runis, si clatants, si triomphants de vie
heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester l, de les voir et
de souffrir.

--J'ai une soif  crever, dit-il brutalement. Venez donc au buffet boire
quelque chose.

Et il manoeuvra pour se glisser derrire la foule, le long des fentres,
de manire  ne pas tre remarqu, en gagnant la porte de la salle des
Antiques,  l'extrmit de la galerie.

Comme Pierre le suivait, un flot de monde les spara, et le prtre se
trouva port vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement.
Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle tait en
extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beaut, joignant
devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la
Madone.

--Oh! monsieur l'abb, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est
belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre,
plus belle que le soleil, la lune et les toiles!... Si tu savais,
chrie, a m'en donne un frisson, de te voir belle  ce point, belle
comme le bonheur, belle comme l'amour!

Benedetta se mit  rire, pendant que les deux jeunes gens s'gayaient.

--Tu es aussi belle que moi, chrie... C'est parce que nous sommes
heureuses que nous sommes belles.

Celia rpta doucement:

--Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir o tu me disais que a
ne russissait gure, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous
les marions, et nous sommes si heureux pourtant!

--Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit
gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as rpondu, ce mme soir, il
suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde!

Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, o
tait install le buffet, il y retrouva Prada debout, clou l,
immobilis, s'emplissant quand mme les yeux de l'atroce spectacle qu'il
voulait fuir. Il avait d se retourner, voir, voir encore. Et ce fut
ainsi qu'il assista, le coeur saignant,  la reprise des danses, la
premire figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'clat de
ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient
vis--vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de
jeunesse et de joie, dansant dans la clart blanche, dans le luxe et
dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchrent,
s'intressrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse
s'pandit de tous les coeurs.

--Je crve de soif, venez donc! rpta Prada, qui put enfin s'arracher 
sa torture.

Il se fit servir un verre de limonade glace, il l'avala d'un trait, de
l'air goulu d'un fivreux qui jamais plus n'apaisera le feu intrieur
dont il est brl.

Cette salle des Antiques tait une vaste pice, dalle d'une mosaque,
dcore de stuc, o se trouvait, le long des murs, une clbre
collection de vases, de bas-reliefs, de statues. Les marbres dominaient,
il y avait l pourtant quelques bronzes, entre autres un gladiateur
mourant, d'une beaut incomparable. Mais la merveille tait la fameuse
Vnus, un pendant  la Vnus du Capitole, plus fine, plus souple, le
bras gauche dtendu, en un geste de voluptueux abandon. Ce soir-l, un
puissant rflecteur lectrique jetait sur elle une blouissante clart
d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudit, semblait vivre
d'une vie surhumaine, immortelle.

Contre le mur du fond, on avait install le buffet, une longue table,
recouverte d'une nappe brode, charge d'assiettes de fruits, de
ptisseries, de viandes froides. Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au
milieu des bouteilles de champagne, des punchs brlants et des sorbets
glacs, de l'arme des verres, des tasses  th et des bols  bouillon,
toute une richesse de cristaux, de porcelaines, d'argenterie tincelante
aux lumires. Et l'innovation heureuse tait qu'on avait empli toute une
moiti de la salle par des ranges de petites tables, o les invits, au
lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire servir, comme
dans un caf.

Pierre,  une de ces petites tables, aperut Narcisse, assis prs d'une
jeune femme; et Prada s'approcha, en reconnaissant Lisbeth.

--Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, dit galamment
l'attach d'ambassade. Puisque vous m'aviez perdu, je n'ai rien trouv
de mieux que d'aller offrir mon bras  madame pour l'amener ici.

--Une bonne ide, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant plus que
j'avais trs soif.

Ils s'taient fait servir du caf glac, qu'ils buvaient lentement, 
l'aide de petites cuillers de vermeil.

--Moi aussi, dclara le comte, je meurs de soif, je ne puis pas me
dsaltrer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? cher monsieur. Ce caf-l
va peut-tre me calmer un peu... Ah! chre amie, que je vous prsente
donc monsieur l'abb Froment, un jeune prtre franais des plus
distingus.

Tous quatre demeurrent longtemps assis, causant et s'gayant un peu des
invits qui dfilaient. Mais Prada restait proccup, malgr sa
galanterie habituelle pour son amie; par moments, il l'oubliait,
retombait dans sa souffrance; et ses yeux, quand mme, retournaient vers
la galerie voisine, d'o lui arrivaient des bruits de musique et de
danse.

--Eh bien! mon ami,  quoi donc pensez-vous? demanda gentiment Lisbeth,
en le voyant  un moment si ple, si perdu. tes-vous indispos?

Il ne rpondit pas, il dit tout d'un coup:

--Tenez! voyez donc, voil le vrai couple, voil l'amour et le bonheur!

Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, la mre de
Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, cet ancien sergent de la
garde suisse, plus jeune qu'elle de quinze ans, qu'elle avait pch au
Corso, de ses yeux de flamme rests superbes, et dont elle avait fait un
marquis Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout  elle. Dans les
bals, dans les soires, elle ne le lchait pas, le gardait  son bras
malgr l'usage, se faisait conduire au buffet par lui, tant elle tait
heureuse de le montrer, en beau garon dont elle tait fire. Et tous
les deux buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, elle
extraordinaire encore de beaut massive, malgr ses cinquante ans
passs, lui de fire tournure, les moustaches au vent, en aventurier
heureux dont la brutalit gaie plaisait aux dames.

--Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a d le tirer d'une
vilaine aventure. Oui, il plaait des reliques, il vivotait en faisant
le courtage pour les couvents de Belgique et de France, et il avait
lanc toute une affaire de reliques fausses, des juifs d'ici qui
fabriquaient de petits reliquaires anciens avec des dbris d'os de
mouton, le tout scell, sign par les autorits les plus authentiques.
On a touff cette affaire, dans laquelle trois prlats se trouvaient
galement compromis... Ah! l'heureux homme! Regardez donc comme elle le
dvore des yeux! Et lui, est-il assez grand seigneur, avec sa faon de
lui tenir cette assiette, o elle mange un blanc de volaille!

Puis, rudement, avec une ironie sourde et pre, il continua, en parlant
des amours  Rome. Les femmes y taient ignorantes, ttues et jalouses.
Quand une femme y avait conquis un homme, elle le gardait la vie
entire, il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait  toute
heure pour son plaisir  elle. Et il citait des liaisons sans fin, celle
entre autres de donna Serafina et de Morano, devenues de vritables
mariages; et il raillait ce manque de fantaisie, ce don total et trop
lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, qui ne pouvaient finir, s'ils
finissaient, qu'au milieu des catastrophes les plus dsagrables.

--Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? se rcria de
nouveau Lisbeth en riant. C'est trs gentil au contraire, ce que vous
nous racontez l! Lorsqu'on s'aime, il faut bien s'aimer toujours.

Elle tait dlicieuse, avec ses fins cheveux blonds envols, sa dlicate
nudit blonde; et Narcisse, languissant, les yeux  demi ferms, la
compara  une figure de Botticelli, qu'il avait vue  Florence. La nuit
s'avanait, Pierre tait retomb dans sa proccupation assombrie,
lorsqu'il entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait dj le
cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au loin, et il
se rappela brusquement le rendez-vous que monsignor Nani lui avait
donn, dans le petit salon des glaces.

--Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant que le prtre saluait
Lisbeth.

--Non, non! pas encore.

--Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher un peu, je vous
accompagnerai jusque l-bas... N'est-ce pas? vous me retrouverez ici.

Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, avant d'arriver,
tout au bout, au petit salon des glaces. Ce dernier tait en vrit une
merveille, d'un rococo exquis, une rotonde de glaces plies, que
d'admirables bois dors encadraient. Mme au plafond, les glaces
continuaient en pans inclins, de sorte que, de toutes parts, les images
se multipliaient, se mlaient, se renversaient,  l'infini. Par une
heureuse discrtion, l'lectricit n'y avait pas t mise, deux
candlabres seulement y brlaient, chargs de bougies roses. Les
tentures et le meuble taient de soie bleue trs tendre. Et
l'impression, en entrant, tait d'une douceur, d'un charme sans pareil,
comme si l'on tait entr chez les fes, reines des sources, au milieu
d'un palais d'eaux limpides, illumin jusqu'aux plus lointaines
profondeurs, par des bouquets d'toiles.

Tout de suite Pierre aperut monsignor Nani, assis paisiblement sur un
canap bas; et, comme ce dernier l'avait espr, il se trouvait
absolument seul, le cotillon ayant attir la foule vers la galerie. Un
grand silence rgnait, on entendait  peine l'orchestre qui venait
mourir l, en un vague petit souffle de flte.

Le prtre s'excusa de s'tre fait attendre.

--Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec son amabilit, que
rien n'puisait, j'tais fort bien dans cet asile... Quand j'ai vu la
foule par trop menaante, je me suis rfugi ici.

Il ne parla pas de Leurs Majests, mais il laissait entendre qu'il avait
vit leur prsence, courtoisement. S'il tait venu, c'tait par grande
tendresse pour Celia; et c'tait aussi dans un but de trs dlicate
diplomatie, pour que le Vatican ne part pas rompre tout  fait avec les
Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans les fastes de la
papaut. Sans doute le Vatican ne pouvait signer  ce mariage, qui
semblait unir la vieille Rome au jeune royaume d'Italie; mais,
cependant, il ne voulait pas non plus avoir l'air de disparatre, de se
dsintresser, en abandonnant ses plus fidles serviteurs.

--Voyons, mon cher fils, reprit le prlat, il s'agit maintenant de
vous... Je vous ai dit que, si la congrgation de l'Index avait conclu 
la condamnation de votre livre, la sentence ne serait soumise au
Saint-Pre, et signe par lui, qu'aprs-demain. Vous avez donc toute une
journe encore devant vous.

Pierre ne put s'empcher de l'interrompre, avec une vivacit
douloureuse.

--Hlas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? J'ai dj rflchi,
je ne trouve aucune occasion, aucun moyen de me dfendre... Voir Sa
Saintet, et comment, maintenant qu'elle est malade!

--Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, Sa Saintet va
beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui mme, comme tous les
mercredis, l'honneur d'tre reu par elle. Quand elle est fatigue un
peu, et qu'on la dit trs malade, elle laisse dire: a la repose et a
lui permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et certaines
impatiences.

Mais Pierre tait trop boulevers pour couter attentivement. Il
continua:

--Non, c'est fini, je suis dsespr. Vous m'avez parl d'un miracle
possible, je ne crois gure aux miracles. Puisque je suis battu  Rome,
je repartirai, je retournerai  Paris, o je continuerai la lutte...
Oui! mon me ne peut se rsigner, mon espoir du salut par l'amour ne
peut mourir, et je rpondrai par un nouveau livre, et je dirai dans
quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle!

Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, o
l'intelligence avait la nettet et le tranchant de l'acier. Dans le
grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit salon, dont les glaces
refltaient les bougies sans nombre, un clat plus sonore de l'orchestre
entra, droula un lent bercement de valse, puis mourut.

--Mon cher fils, la colre est mauvaise... Vous rappelez-vous que, ds
votre arrive, je vous ai promis, lorsque vous auriez vainement tch
d'tre reu par le Saint-Pre, de faire  mon tour une tentative?

Et, voyant le jeune prtre s'agiter:

--coutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Saintet, hlas! n'est pas
toujours conseille prudemment. Elle a autour d'elle des personnes dont
le dvouement manque parfois de l'intelligence dsirable. Je vous l'ai
dj dit, je vous ai mis en garde contre les dmarches inconsidres...
C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines dj,  remettre
moi-mme votre livre  Sa Saintet, pour qu'elle daignt y jeter les
yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait empch d'arriver jusqu' elle...
Et voil ce que j'tais charg de vous dire: Sa Saintet, qui a eu
l'extrme bont de lire votre livre, dsire formellement vous voir.

Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge de Pierre.

--Ah! monseigneur, ah! monseigneur!

Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, d'un air
d'inquitude extrme, comme s'il et redout qu'on pt les entendre.

--Chut! chut! c'est un secret, Sa Saintet dsire vous recevoir tout 
fait en particulier, sans mettre personne dans la confidence... coutez
bien. Il est deux heures du matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui mme, 
neuf heures prcises du soir, vous vous prsenterez au Vatican, en
demandant  toutes les portes monsieur Squadra. Partout, on vous
laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous attendra et vous
introduira... Et pas un mot, que pas une me ne se doute de ces choses!

Le bonheur, la reconnaissance de Pierre dbordrent enfin. Il avait
saisi les deux mains douces et grasses du prlat.

--Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma gratitude? Si vous
saviez, la nuit et la rvolte taient dans mon me, depuis que je me
sentais le jouet de ces minences puissantes qui se moquaient de moi!...
Mais vous me sauvez, je suis de nouveau sr de vaincre, puisque je vais
pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Saintet, le Pre de toute vrit
et de toute justice. Il ne peut que m'absoudre, moi qui l'aime, qui
l'admire, qui suis convaincu de n'avoir lutt jamais que pour sa
politique et ses ides les plus chres... Non, non! c'est impossible, il
ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre!

Nani, qui avait dgag ses mains, tchait de le calmer, d'un geste
paternel, tout en gardant son petit sourire de mpris, pour une telle
dpense inutile d'enthousiasme. Il y parvint, il le supplia de
s'loigner. L'orchestre avait repris, au loin. Puis, lorsque le prtre
se retira, en le remerciant encore, il lui dit simplement:

--Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obissance est grande.

Pierre, qui n'avait plus que l'ide de partir, retrouva presque tout de
suite Prada, dans la salle des armures. Leurs Majests venaient de
quitter le bal, en grande crmonie, accompagnes par les Buongiovanni
et les Sacco. La reine avait maternellement embrass Celia, pendant que
le roi serrait la main d'Attilio, honneurs d'une bonhomie charmante dont
les deux familles rayonnaient. Mais beaucoup d'invits suivaient
l'exemple des souverains, s'en allaient dj par petits groupes. Et le
comte, qui paraissait singulirement nerv, plus pre et plus amer,
tait impatient de partir, lui aussi.

--Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons vite,
voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse Habert, m'a pri de
vous dire que vous ne le cherchiez pas. Il est descendu, pour
accompagner mon amie Lisbeth jusqu' sa voiture... Moi, dcidment, j'ai
besoin d'air. Je veux faire un tour  pied, je vais aller avec vous
jusqu' la rue Giulia.

Puis, comme tous deux reprenaient leurs vtements au vestiaire, il ne
put s'empcher de ricaner, en ajoutant de sa voix brutale:

--Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble, vos bons amis;
et vous faites bien d'aimer rentrer  pied, car il n'y avait pas de
place pour vous dans le carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle
effronterie,  son ge, de s'tre trane ici, avec son Morano, pour
triompher du retour de l'infidle!... Et les deux autres, les deux
jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler d'eux
tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en se montrant de la
sorte, une abomination d'une impudence et d'une cruaut rares!

Ses mains tremblaient, il murmura encore:

--Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il part pour Naples!...
Oui, j'ai entendu dire  Celia qu'il partait ce soir,  six heures, pour
Naples. Eh bien! que mes voeux l'accompagnent, bon voyage!

Dehors, les deux hommes eurent une sensation dlicieuse, au sortir de la
chaleur touffante des salles, en entrant dans l'admirable nuit, limpide
et froide. C'tait une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de
Rome, o la ville dort sous le ciel immense, dans une clart lysenne,
comme berce d'un rve d'infini. Et ils prirent le beau chemin, ils
descendirent le Corso, suivirent ensuite le cours Victor-Emmanuel.

Prada s'tait un peu calm, mais il restait ironique, il parlait pour
s'tourdir sans doute, avec une abondance fivreuse, revenant aux femmes
de Rome,  cette fte qu'il avait trouve splendide, et qu'il raillait
maintenant.

--Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur vont pas, des robes
qu'elles font venir de Paris, et qu'elles n'ont pu naturellement
essayer. C'est comme leurs bijoux, elles ont encore des diamants et
surtout des perles de toute beaut, mais monts si lourdement, qu'ils
sont affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur frivolit,
sous leur apparente morgue! Tout est chez elles en surface, mme la
religion: dessous, il n'y a rien, qu'un vide insondable. Je les
regardais, au buffet, manger  belles dents. Ah! pour a, elles ont un
vigoureux apptit! Remarquez que, ce soir, les invits se sont conduits
assez bien, on n'a pas trop dvor. Mais, si vous assistiez  un bal de
la cour, vous verriez un pillage sans nom, le buffet assig, les plats
engloutis, une bousculade d'une voracit extraordinaire!

Pierre ne rpondait que par des monosyllabes. Il tait tout  sa joie
dbordante,  cette audience du pape, qu'il rvait dj, la prparant
dans ses moindres dtails, sans pouvoir se confier  personne. Et les
pas des deux hommes sonnaient sur le pav sec, dans la large rue,
dserte et claire, tandis que la lune dcoupait nettement les ombres
noires.

Brusquement, Prada se tut. Il tait  bout de bravoure bavarde, envahi
tout entier et comme paralys par l'effrayante lutte qui se livrait en
lui. A deux reprises dj, il avait touch, dans la poche de son habit,
le billet crit au crayon, dont il se rptait les quatre lignes: Une
lgende assure que le figuier de Judas repousse  Frascati, mortel pour
quiconque veut un jour tre pape. N'en mangez pas les figues
empoisonnes, ne les donnez ni  vos gens ni  vos poules. Le billet
tait bien l, il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre,
c'tait pour le jeter dans la bote du palais Boccanera. Il continuait 
marcher d'un pas vif, le billet serait dans la bote avant dix minutes,
aucune puissance au monde ne pouvait l'empcher de l'y jeter, puisque sa
volont tait arrte formellement. Jamais il ne commettrait le crime de
laisser empoisonner les gens.

Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta et ce Dario
venaient de soulever en lui un tel orage de haine jalouse! Il en
oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et cet enfant, ce petit tre de sa
chair, dont il tait si orgueilleux. Toujours la femme l'avait ravag
d'un dsir de mle conqurant, il n'avait violemment joui que de celles
qui rsistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, qu'il
avait voulue, qu'il avait achete en l'pousant, et qui s'tait refuse
ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait pas eue, il ne l'aurait
jamais. Pour l'avoir, autrefois, il aurait incendi Rome; maintenant, il
se demandait ce qu'il allait bien faire, pour l'empcher d'tre  un
autre. Ah! c'tait cette pense qui rouvrait la plaie saignante  son
flanc, la pense de cet autre jouissant de son bien. Comme ils devaient
se moquer de lui ensemble! Comme ils s'taient plu  le ridiculiser en
lanant le mensonge de sa prtendue impuissance, dont il se sentait
quand mme atteint, malgr toutes les preuves qu'il pourrait faire de sa
virilit. Sans trop y croire, il les avait accuss d'tre amant et
matresse depuis longtemps, se rejoignant la nuit, n'ayant qu'une
alcve, au fond de ce sombre palais Boccanera, dont les histoires
d'amour taient lgendaires. A prsent, cela certainement allait tre,
puisqu'ils taient libres, dlis au moins du lien religieux. Ils les
voyaient cte  cte sur la mme couche, il voquait des visions
brlantes, leurs treintes, leurs baisers, le ravissement de leur
dlire. Ah! non, ah! non, c'tait impossible, la terre croulerait
plutt!

Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, pour
s'engager parmi les anciennes rues, trangles et tortueuses, qui
conduisent  la rue Giulia, il se revit jetant le billet dans la bote
du palais. Ensuite, il se disait comment les choses devaient se passer.
Le billet dormirait jusqu'au matin dans la bote. Don Vigilio, le
secrtaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la clef de
cette bote, descendrait de bonne heure, trouverait la lettre, la
remettrait  Son minence, laquelle ne permettait pas qu'on en
dcachett aucune. Et les figues seraient jetes, il n'y aurait plus de
crime possible, le monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le
billet ne se trouvait pas dans la bote, que se produirait-il? Alors, il
admit cette supposition, vit nettement les figues arriver sur la table,
au dner d'une heure, dans leur joli petit panier, si coquettement
recouvert de feuilles. Dario tait l comme de coutume, seul avec son
oncle, puisqu'il ne partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu
mangeaient-ils l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et lequel
des deux? Ici, la vision se brouillait, c'tait de nouveau le destin en
marche, ce destin qu'il avait rencontr sur la route de Frascati, allant
 son but inconnu, sans arrt possible, au travers des obstacles. Le
petit panier de figues allait, allait toujours,  sa besogne ncessaire,
qu'aucune main au monde n'tait assez forte pour empcher.

La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de lune, et Pierre
sortit comme d'un rve, devant le palais Boccanera, noir sous le ciel
d'argent. Trois heures du matin sonnaient  une glise du voisinage. Et
il se sentit un petit frisson, en entendant prs de lui cette plainte
douloureuse de fauve bless  mort, ce sourd grondement involontaire que
le comte, dans sa lutte affreuse, venait de laisser chapper de nouveau.

Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en serrant la
main du prtre:

--Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait ici,  cette
heure, on croirait que je suis retomb amoureux de ma femme.

Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, sans se
retourner.




XIII


Pierre, lorsqu'il s'veilla, fut tout surpris d'entendre sonner onze
heures. Dans la fatigue de ce bal, o il tait rest si tard, il avait
dormi d'un sommeil d'enfant, d'une paix dlicieuse, comme s'il avait, en
dormant, senti son bonheur. Et, ds qu'il eut ouvert les yeux, le
radieux soleil qui entrait par les fentres, le baigna d'espoir. Sa
premire pense fut que, le soir enfin, il verrait le pape,  neuf
heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant cette journe
bnie, dont le ciel splendide et pur lui semblait d'un si heureux
prsage?

Il se leva, ouvrit les fentres, laissa entrer la tideur de l'air, qui
lui sembla avoir ce got de fruit et de fleur, remarqu ds le jour de
son arrive, dont il avait plus tard essay vainement d'analyser la
nature, un got d'orange et de rose. tait-ce possible qu'on ft en
dcembre? Quel pays adorable, pour qu'avril part y refleurir, au seuil
mme de l'hiver! Puis, sa toilette faite, comme il s'accoudait, pour
regarder au del du Tibre, couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes
en toute saison, il aperut Benedetta assise prs de la fontaine, dans
le petit jardin abandonn du palais. Et il descendit, ne pouvant tenir
en place, cdant  un besoin de vie, de gaiet et de beaut.

Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait d'elle,
rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.

--Ah! mon cher abb, que je suis heureuse, que je suis heureuse!

Souvent, ils avaient pass les matines dans ce coin de calme et
d'oubli. Mais quelles matines tristes, quand, l'un et l'autre, ils
taient sans esprance! Aujourd'hui, l'abandon des alles envahies par
les herbes folles, les buis qui avaient pouss dans le vieux bassin
combl, les orangers symtriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin
des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme infini, une intimit
rveuse et tendre, dans laquelle il tait trs bon de reposer sa joie.
Et surtout il faisait si tide,  ct du grand laurier, dans l'angle o
se trouvait la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'norme bouche
bante du masque tragique, avec sa chanson de flte. Une fracheur
montait du grand sarcophage de marbre, dont le bas-relief droulait une
bacchanale frntique, des faunes emportant, renversant des femmes sous
leurs baisers voraces. Et l'on tait l hors des temps et des lieux, au
fond d'un pass rvolu, si lointain, que les alentours disparaissaient,
les constructions rcentes des quais, le quartier ventr, gris encore
de la poussire des dcombres, Rome elle-mme bouleverse, en mal d'un
monde nouveau.

--Ah! rpta Benedetta, que je suis heureuse!... J'touffais dans ma
chambre, j'ai d descendre ici, tant mon coeur avait besoin de place,
d'air et de soleil, pour battre  son aise!

Elle tait assise, prs du sarcophage, sur le fragment de colonne
renverse, qui servait de banc; et elle voulut que le prtre vnt se
mettre  ct d'elle. Jamais il ne l'avait vue d'une telle beaut, avec
ses noirs cheveux encadrant sa face pure, toute rose et dlicate comme
une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans fond, dans la
lumire, taient des brasiers o roulait de l'or; tandis que sa bouche
d'enfance, sa bouche de candeur et de sage raison, avait un rire de
bonne crature, libre enfin d'aimer selon son coeur, sans offenser ni
les hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, rvant tout
haut.

--Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai dj obtenu la
sparation de corps, je finirai par obtenir le divorce civil, du moment
que l'glise aura annul mon mariage. Et j'pouserai Dario, oui! vers le
printemps prochain, peut-tre plus tt, si l'on arrive  hter les
formalits... Ce soir,  six heures, il part pour Naples, o il va
rgler une affaire d'intrt, une proprit que nous y possdions
encore, et qu'il a fallu vendre, car tout cela a cot trs cher. Mais
qu'importe  prsent, puisque nous voil l'un  l'autre!... Dans
quelques jours, ds qu'il sera revenu, que de bonnes heures, comme nous
allons rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en ai pas
dormi, aprs ce bal qui a t si beau, tant j'ai fait des projets, ah!
des projets magnifiques, vous verrez, vous verrez, car je veux que vous
restiez  Rome, dsormais, jusqu' notre mariage.

Il se mit  rire avec elle, gagn par cette explosion de jeunesse et de
bonheur, au point qu'il devait faire un rude effort sur lui-mme, pour
ne pas dire lui aussi sa flicit, l'espoir dont sa prochaine entrevue
avec le pape l'emplissait. Mais il avait jur de n'en parler  personne.

Dans le silence frissonnant de l'troit jardin ensoleill, un cri
persistant d'oiseau revenait par intervalles; et Benedetta en
plaisantant leva la tte, regarda une cage qui tait accroche  une
fentre du premier tage.

--Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut que tout le
monde soit content dans la maison.

Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'colire en vacances:

--Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez pas Tata?...
Mais c'est la perruche de mon oncle le cardinal! Je la lui ai donne au
dernier printemps, et il l'adore, il lui permet de voler les morceaux
sur son assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la
rentre, craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la laisse
dans la salle  manger, la seule pice de son appartement o il fasse un
peu chaud.

Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, une de ces
jolies petites perruches d'un vert cendr, si soyeuses et si souples.
Elle se pendait du bec aux barreaux de sa cage, se balanait, battait
des ailes, dans l'allgresse du clair soleil.

--Parle-t-elle? demanda-t-il.

--Ah! non, elle crie, rpondit Benedetta en riant. Mon oncle prtend
qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il cause trs bien avec elle.

Brusquement, elle sauta  un autre sujet, comme si une obscure liaison
d'ides la faisait penser  son autre oncle,  l'oncle par alliance
qu'elle avait  Paris.

--Vous devez avoir reu une lettre du vicomte de la Choue... Il m'a
crit hier son chagrin de voir que vous n'arriviez pas  tre reu par
Sa Saintet. Il avait tant compt sur vous, sur votre victoire, pour le
triomphe de ses ides!

En effet, Pierre recevait frquemment des lettres du vicomte, o
celui-ci se dsesprait de l'importance prise par son adversaire, le
baron de Fouras, depuis le grand succs de sa dernire campagne  Rome,
avec le plerinage international du Denier de Saint-Pierre. C'tait le
rveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les conqutes
librales du no-catholicisme menaces, si l'on n'obtenait pas du
Saint-Pre une adhsion formelle aux fameuses corporations obligatoires,
pour battre en brche les corporations libres, soutenues par les
conservateurs. Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans
compliqus, dans son impatience de le voir reu enfin au Vatican.

--Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu dj une lettre dimanche, et
j'en ai encore trouv une hier soir, en revenant de Frascati... Ah! je
serais si heureux, si heureux de pouvoir lui rpondre par la bonne
nouvelle!

De nouveau, sa joie dborda,  la pense que le soir il verrait le pape,
lui ouvrirait son me brlante d'amour, recevrait de lui l'encouragement
suprme, raffermi dans sa mission du salut social, au nom fraternel des
petits et des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lcha son
secret, qui lui gonflait le coeur.

--Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce soir.

Benedetta ne comprit pas d'abord.

--Comment a?

--Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, ce matin,  ce bal, que
le Saint-Pre, auquel il avait remis mon livre, dsirait me voir... Et
je serai reu ce soir,  neuf heures.

Elle tait devenue toute rouge, tellement elle faisait sienne la joie du
jeune prtre, qu'elle avait fini par aimer d'une ardente amiti. Et ce
succs d'un ami tombant dans sa flicit  elle, prenait une importance
extraordinaire, comme une certitude de complte russite pour tout le
monde. Elle eut un cri de superstitieuse exalte et ravie.

--Ah! mon Dieu! a va nous porter chance!... Ah! que je suis heureuse,
mon ami, que je suis heureuse de voir que le bonheur vous arrive en mme
temps qu' moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur que vous ne
pouvez pas vous imaginer... Et c'est sr, maintenant, que tout marchera
trs bien, car une maison o il y a quelqu'un qui voit le pape est
bnie, la foudre ne la frappe plus.

Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si clatante de gaiet,
qu'il s'inquita.

--Chut! chut! on m'a demand le secret... Je vous en supplie, pas un mot
 personne, ni  votre tante, ni mme  Son minence... Monsignor Nani
serait trs contrari.

Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait de
monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car n'tait-ce pas  lui qu'elle
devait d'tre parvenue enfin  faire annuler son mariage? Puis, reprise
d'une bouffe de folle joie:

--Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur seul est bon?... Vous
ne me demandez pas des larmes, aujourd'hui, mme pour les pauvres qui
souffrent, qui ont froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a
vraiment que le bonheur de vivre! a gurit tout. On ne souffre pas, on
n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!

Stupfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait cette
singulire solution donne  la question redoutable de la misre.
Soudainement, il sentait que toute sa tentative d'apostolat tait vaine,
sur cette fille d'un beau ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de
sicles de souveraine aristocratie. Il avait voulu la catchiser,
l'amener  l'amour chrtien des humbles et des misrables, la conqurir
 la nouvelle Italie qu'il rvait, veille aux temps nouveaux, pleine
de piti pour les choses et pour les tres. Et, si elle s'tait
attendrie avec lui sur les souffrances du bas peuple, aux heures o elle
souffrait elle-mme, le coeur saignant des plus cruelles blessures, la
voil qui, ds sa gurison, clbrait l'universelle flicit, en
crature des brlants ts et des hivers doux comme des printemps!

--Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.

--Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les connaissez pas, les
pauvres!... Qu'on donne  une fille de notre Transtvre le garon
qu'elle aime, et elle est aussi radieuse qu'une reine, elle mange son
pain sec, le soir, en lui trouvant le got sucr le plus dlicieux. Les
mres qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui sont
vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient leurs numros sortir 
la loterie, tout le monde est comme a, tout le monde ne demande que de
la chance et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir tre juste et
tcher de mieux rpartir la fortune, il n'y aura toujours de satisfaits
que ceux dont le coeur chantera, souvent mme sans en savoir la cause,
par un beau jour de soleil comme aujourd'hui!

Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en plaidant de
nouveau la cause de tant de pauvres tres, qui,  cette minute mme,
agonisaient au loin, quelque part, succombant  la douleur physique ou 
la douleur morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si doux,
une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie de la joie, la
dsesprance sans bornes du soleil, comme si quelqu'un qu'on ne voyait
pas avait laiss tomber cette ombre. tait-ce donc l'odeur trop forte du
laurier, la senteur amre des orangers et des buis qui lui donnaient ce
vertige? tait-ce le frisson de sensuelle tideur dont ses veines se
mettaient  battre, parmi ces ruines, dans ce coin de passion trs
ancienne? Ou plutt n'tait-ce que ce sarcophage avec son enrage
bacchanale, qui veillait l'ide de la mort prochaine, au fond mme des
obscures volupts de l'amour, sous le baiser inassouvi des amants? Un
instant, la claire chanson de la fontaine lui parut un long sanglot, et
il lui sembla que tout s'anantissait, dans cette ombre formidable venue
de l'invisible.

Dj, Benedetta lui avait pris les deux mains et le rveillait 
l'enchantement d'tre l, prs d'elle.

--L'lve est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et elle a le crne
bien dur. Que voulez-vous? il y a des ides qui n'entrent pas dans notre
tte. Non, jamais vous ne ferez entrer ces choses dans la tte d'une
fille de Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous aimer
telles que nous sommes, belles de toute notre force, autant que nous
pouvons l'tre!

Et elle tait si belle  cette minute, si belle dans le resplendissement
de son bonheur, qu'il en tremblait, comme devant un dieu, devant la
toute-puissance qui menait le monde.

--Oui, oui, bgaya-t-il, la beaut, la beaut, souveraine encore,
souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle suffire  rassasier
l'ternelle faim des pauvres hommes!

--Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... Montons dner,
ma tante doit nous attendre.

Le dner avait lieu  une heure, et les rares fois o Pierre ne mangeait
pas dehors, il avait son couvert mis  la table de ces dames, dans la
petite salle  manger du second, qui donnait sur la cour, d'une
tristesse mortelle. A la mme heure, au premier tage, dans la salle
ensoleille dont les fentres ouvraient sur le Tibre, le cardinal
dnait, lui aussi, trs heureux d'avoir pour convive son neveu Dario,
car son secrtaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne
desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services
taient absolument distincts, ni la mme cuisine, ni le mme personnel;
et il n'existait gure de commune, en bas, qu'une grande pice servant
d'office.

Mais la salle  manger du second avait beau tre morne, attriste par le
demi-jour verdtre de la cour, le djeuner de ces dames et du jeune
prtre fut trs gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait
elle-mme dtendue par une grande flicit intrieure. Sans doute elle
n'avait pas encore puis les dlices de son triomphe de la veille, au
bras de Morano,  ce bal; et ce fut elle qui parla de la soire la
premire, pleine d'loges, bien que la prsence du roi et de la reine
l'et beaucoup gne, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une
tactique savante, elle avait vit de se faire prsenter. D'ailleurs,
elle esprait que son affection bien connue pour Celia, dont elle tait
la marraine, suffirait  expliquer sa prsence dans ce salon neutre, o
tous les pouvoirs s'taient coudoys. Elle devait pourtant garder un
scrupule, car elle annona que, tout de suite aprs le djeuner, elle
comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal
secrtaire,  qui elle dsirait parler d'une oeuvre dont elle tait dame
patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soire des
Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait
brl de plus de zle, ni de plus d'espoir,  propos du prochain
avnement de son frre, le cardinal, au trne de saint Pierre: c'tait,
pour elle, un suprme triomphe une exaltation de sa race, que son
orgueil du nom jugeait ncessaire et invitable; et, pendant la dernire
indisposition du pape rgnant, elle avait pouss les choses jusqu'
s'inquiter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du
nouveau pontife.

Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et
d'Attilio avec la tendresse passionne d'une femme dont le bonheur
d'amour se plat au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de
servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:

--Eh bien? Giacomo, et les figues?

Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans
comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pice.

--Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas?

--Quelles figues donc, contessina?

--Mais les figues que j'ai vues ce matin  l'office, par o j'ai eu la
curiosit de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un
petit panier. Mme, je me suis tonne qu'il pt encore y en avoir, en
cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'tais rgale  l'avance, en
songeant que j'en mangerais au dner.

Victorine se mit  rire.

--Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prtre
de Frascati, vous vous rappelez, le cur de l-bas, est venu, hier soir,
dposer en personne pour Son minence. J'tais l, il a rpt  trois
reprises que c'tait un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de
Son minence, sans mme dranger une feuille... Alors, on a fait comme
il a dit.

--Eh bien! c'est gentil, s'cria Benedetta, avec une colre comique. En
voil des gourmands qui se rgalent sans nous! Il me semble qu'on aurait
pu partager.

Donna Serafina intervint, en demandant  Victorine:

--N'est-ce pas? vous parlez du cur qui venait autrefois nous voir  la
villa.

--Oui, oui, le cur Santobono, celui qui dessert l-bas la petite glise
Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, il fait toujours demander
l'abb Paparelli, dont il a t le camarade au sminaire, je crois. Et,
hier soir encore, c'est l'abb Paparelli qui a d nous l'amener 
l'office, avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, malgr
les recommandations, on avait oubli de le mettre tout  l'heure sur la
table de Son minence, de sorte que les figues n'auraient, ce matin, t
pour personne, si l'abb Paparelli n'tait descendu les prendre en
courant et ne les avait montes lui-mme, avec une vraie dvotion, comme
s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que Son minence les
trouve si bonnes!

--Ce n'est pas ce matin que mon frre leur fera grande fte, conclut la
princesse, car il a un peu de drangement, il a pass une nuit mauvaise.

Au nom rpt de Paparelli, elle tait devenue soucieuse. Le caudataire,
avec sa face molle et ride, sa taille grosse et courte de vieille fille
dvote en jupe noire, lui dplaisait, depuis qu'elle s'tait aperue de
l'extraordinaire empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son
humilit et de son effacement. Il n'tait rien qu'un domestique, en
apparence le plus chtif, et il gouvernait, elle le sentait combattre sa
propre influence, dfaire souvent ce qu'elle avait fait, pour le
triomphe des ambitions de son frre. Le pis tait que, deux fois dj,
elle le souponnait d'avoir pouss celui-ci  des actes qu'elle
considrait comme de vritables fautes. Peut-tre s'tait-elle trompe,
elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares mrites et une pit
tout  fait exemplaire.

Cependant, Benedetta continuait  rire et  plaisanter. Et, comme
Victorine tait sortie de la salle, elle appela le valet.

--coutez, Giacomo, vous allez me faire une petite commission...

Elle s'interrompit, pour dire  sa tante et  Pierre:

--Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je les vois 
table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils doivent, comme nous, en
tre au dessert. Mon oncle soulve les feuilles, se sert avec un bon
sourire, passe le panier  Dario, qui le passe  don Vigilio. Et, tous
les trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? les
voyez-vous?

Elle les voyait, elle, et c'tait son besoin d'tre prs de Dario, sa
continuelle pense volant vers lui, qui l'voquait ainsi, avec les deux
autres. Son coeur tait en bas, elle voyait, elle entendait, elle
sentait, par tous les sens exquis de son amour.

--Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire  Son minence que nous
mourons d'envie de goter  ses figues et qu'elle serait bien aimable en
nous envoyant celles dont elle ne voudra pas.

Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant sa voix svre.

--Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.

Et elle s'adressa  sa nice:

--Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces sortes de
gamineries.

--Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, il y a si
longtemps que je n'ai ri de si bon coeur!

Pierre, jusque-l, s'tait content d'couter, s'gayant simplement
lui-mme de la voir gaie  ce point. Comme il se produisait un petit
froid, il parla alors, dit son propre tonnement d'avoir aperu la
veille, si tard en saison, des fruits sur ce fameux figuier de
Frascati. Cela tenait sans doute  l'exposition de l'arbre, au grand mur
qui le protgeait.

--Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda Benedetta.

--Mais oui, j'ai mme voyage avec les figues qui vous ont fait tant
d'envie.

--Comment cela, voyag avec les figues?

Dj, il regrettait la parole qui venait de lui chapper. Puis, il
prfra tout dire.

--J'ai rencontr l-bas quelqu'un qui tait venu en voiture et qui a
voulu absolument me ramener  Rome. En route, nous avons recueilli le
cur Santobono, parti  pied pour faire le chemin, trs gaillardement,
avec son panier... Mme nous nous sommes arrts un instant dans une
osteria.

Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, au travers de
la Campagne romaine, envahie par le crpuscule. Mais Benedetta le
regardait fixement, prvenue, renseigne, n'ignorant pas les frquentes
visites que Prada faisait, l-bas,  ses terrains et  ses
constructions.

--Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, n'est-ce pas?

--Oui, madame, le comte, rpondit simplement Pierre. Je l'ai revu cette
nuit, il tait boulevers, et il faut le plaindre.

Les deux femmes ne se blessrent pas, tellement cette parole charitable
du jeune prtre tait dite avec une motion profonde et naturelle, dans
le dbordement d'amour qu'il aurait voulu pandre sur les tres et sur
les choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle affectait de
n'avoir pas mme entendu; tandis que Benedetta, d'un geste, sembla dire
qu'elle n'avait  tmoigner ni piti ni haine pour un homme qui lui
tait devenu compltement tranger. Cependant, elle ne riait plus, elle
finit par dire, en songeant au petit panier qui s'tait promen dans la
voiture de Prada:

--Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, je prfre
maintenant ne pas en avoir mang.

Tout de suite aprs le caf, donna Serafina les quitta, dans la hte
qu'elle avait de mettre un chapeau et de partir pour le Vatican. Rests
seuls, Benedetta et Pierre s'attardrent  table un instant encore,
repris de leur gaiet, causant en bons amis. Le prtre reparla de son
audience du soir, de sa fivre d'impatience heureuse. A peine deux
heures, encore sept heures  attendre: qu'allait-il faire,  quoi
allait-il employer cette aprs-midi interminable? Alors, elle, trs
gentiment, eut une ide.

--Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes tous si contents, il
ne faut pas nous quitter... Dario a sa voiture. Il doit, comme nous,
avoir fini de djeuner, et je vais lui faire dire de monter nous
prendre, de nous emmener pour une grande promenade, le long du Tibre,
trs loin.

Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. Mais, juste  ce
moment, don Vigilio parut, l'air effar.

--Est-ce que la princesse n'est pas l?

--Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?

--C'est Son minence qui m'envoie... Le prince vient de se sentir
indispos, en se levant de table... Oh! rien, rien de bien grave sans
doute.

Elle eut un cri, plutt de surprise que d'inquitude.

--Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. Venez donc,
monsieur l'abb. Il ne faut pas qu'il soit malade, pour nous emmener en
voiture.

Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, elle la fit
descendre aussi.

--Dario se trouve indispos, on peut avoir besoin de toi.

Tous quatre entrrent dans la chambre, vaste et suranne, meuble
simplement, o le jeune prince venait dj de passer un long mois,
clou l par sa blessure  l'paule. On y arrivait en traversant un
petit salon; et, partant du cabinet de toilette voisin, un couloir
reliait ces pices  l'appartement intime du cardinal: la salle 
manger, la chambre  coucher, le cabinet de travail, relativement
troits, qu'on avait taills dans une des immenses salles de jadis, 
l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, dont la porte ouvrait
sur le couloir, une simple chambre nue, o se trouvait un autel de bois
peint, sans un tapis, sans une chaise, rien que le carreau dur et froid,
pour s'agenouiller et prier.

En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario tait allong,
tout vtu. Prs de lui, le cardinal Boccanera se tenait debout,
paternellement; et, dans l'inquitude commenante, il gardait sa haute
taille fire, son calme d'me souveraine et sans reproche.

--Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?

Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il n'tait encore
que trs ple, l'air ivre.

--Oh! ce n'est rien, un tourdissement... Imagine-toi, c'est comme si
j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, et il m'a sembl que
j'allais tomber... Alors, je n'ai eu que le temps de venir me jeter sur
mon lit.

Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre haleine. Et le
cardinal,  son tour, entra dans quelques dtails.

--Nous achevions tranquillement de djeuner, je donnais des ordres  don
Vigilio pour l'aprs-midi, et j'tais sur le point de quitter la table,
lorsque j'ai vu Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se
rasseoir, il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en ouvrant
les portes de ses mains ttonnantes... Et nous l'avons suivi, sans
comprendre. J'avoue que je cherche, que je ne comprends pas encore.

D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, o
semblait avoir souffl un brusque vent de catastrophe. Toutes les
portes taient restes grandes ouvertes, on voyait en enfilade le
cabinet de toilette, puis le couloir, au bout duquel la salle  manger
apparaissait dans son dsordre de pice abandonne soudainement, avec la
table servie encore, les serviettes jetes, les chaises repousses.
Cependant, on ne s'effarait toujours pas.

Benedetta fit,  voix haute, la rflexion habituelle en pareil cas.

--Pourvu que vous n'ayez rien mang de mauvais!

D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobrit ordinaire de
sa table.

--Oh! des oeufs, des ctelettes d'agneau, un plat d'oseille, ce n'est
pas ce qui a pu lui charger l'estomac. Moi, je ne bois que de l'eau
pure; lui, prend deux doigts de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y
est pour rien.

--Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio Son minence et moi,
nous serions galement indisposs.

Dario, qui avait un moment ferm les yeux, les rouvrit, respira
fortement de nouveau, en s'efforant de rire.

--Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens dj beaucoup plus 
l'aise. Il faut que je me remue.

--Alors, reprit Benedetta, coute le projet que j'ai fait... Tu vas me
prendre en voiture, avec monsieur l'abb Froment, et tu nous conduiras
dans la Campagne, trs loin.

--Volontiers! Elle est gentille, ton ide... Victorine, aidez-moi donc.

Il s'tait soulev, en s'aidant pniblement du poignet. Mais, avant que
la servante se ft avance, il eut une lgre convulsion, il retomba,
comme foudroy par une syncope. Ce fut le cardinal, rest au bord du
lit, qui le reut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois,
perdait la tte.

--Mon Dieu! mon Dieu! a le reprend... Vite, vite, il faut le mdecin.

--Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, que la scne
commenait  bouleverser, lui aussi.

--Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se dpcher. Elle
connat l'adresse... Le docteur Giordano, tu sais, Victorine.

La servante partit, et un lourd silence tomba dans la pice, o un
frisson d'anxit croissait de minute en minute. Benedetta, trs ple,
tait revenue prs du lit, pendant que le cardinal, qui avait gard
Dario entre ses bras, la tte tombe sur son paule, le regardait. Et un
affreux soupon venait de natre en lui, vague, indtermin encore: il
lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse terrifie, qu'il avait
remarqu chez le plus cher ami de son coeur, monsignor Gallo, quand il
l'avait ainsi tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'tait
la mme syncope, la mme sensation qu'il n'treignait plus que le corps
froid d'un tre aim, dont le coeur s'arrtait; c'tait surtout la
pense grandissante du poison, venu de l'ombre, frappant dans l'ombre,
autour de lui, en coup de foudre. Longtemps, il resta pench de la
sorte, au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race,
cherchant, tudiant, retrouvant les symptmes du mal mystrieux et
implacable, qui lui avait dj emport la moiti de lui-mme.

Mais Benedetta,  demi-voix, le suppliait.

--Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en prie,
laissez-le-moi, je le tiendrai un peu,  mon tour... N'ayez pas peur, je
le tiendrai trs doucement, il sentira que c'est moi, et a le
rveillera peut-tre.

Il leva enfin la tte, la regarda; et il lui cda la place, aprs
l'avoir serre et baise perdument, les yeux gros de larmes, toute une
brusque motion, o l'adoration qu'il avait pour elle fondait la rigide
froideur qu'il affectait d'habitude.

--Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bgaya-t-il, avec un grand
tremblement de chne dracin.

Tout de suite, d'ailleurs, il se matrisa, se reconquit. Et, tandis que
Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient qu'on et besoin
d'eux, dsesprs de n'tre bons  rien, il se mit  marcher avec
lenteur au travers de la chambre. Puis, cette pice parut tre trop
troite pour les penses qu'il roulait, il s'carta d'abord jusque dans
le cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par pousser
jusqu' la salle  manger. Et il allait toujours, et il revenait
toujours, srieux, impassible, la tte basse, perdu dans la mme rverie
sombre. Quel monde de rflexions s'agitait dans le crne de ce croyant,
de ce prince hautain, qui s'tait donn  Dieu, et qui tait sans
pouvoir contre l'invitable destine? De temps  autre, il revenait prs
du lit, s'assurait des progrs du mal, regardait sur le visage de Dario
o en tait la crise; ensuite, il repartait du mme pas rythmique,
disparaissait, reparaissait, comme emport par la rgularit monotone
des forces que l'homme n'arrte point. Peut-tre se trompait-il,
peut-tre ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, dont le
mdecin sourirait. Il fallait esprer et attendre. Et il allait encore,
et il revenait encore, et rien, au milieu du silence lourd, ne pouvait
sonner plus anxieusement que les pas cadencs de ce haut vieillard, dans
l'attente du destin.

La porte se rouvrit, Victorine rentra, essouffle.

--Le mdecin, je l'ai trouv, le voici!

De son air souriant, le docteur Giordano se prsenta, avec sa petite
tte rose  boucles blanches, toute sa personne discrtement paterne,
qui lui donnaient une allure d'aimable prlat. Mais, ds qu'il eut
flair la chambre, vu ce monde angoiss, qui l'attendait, il devint
aussitt trs grave, il prit l'attitude ferme, l'absolu respect du
secret ecclsiastique, qu'il devait  la frquentation de sa clientle
d'glise. Et il ne laissa chapper qu'un mot, murmur  peine, ds qu'il
eut jet un regard sur le malade.

--Comment, encore! a recommence!

Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il avait rcemment
soign. Qui donc s'acharnait sur ce pauvre jeune prince, si inoffensif,
si peu gnant? Personne, du reste, ne pouvait comprendre, si ce
n'taient Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une telle
fivre d'impatience, brlant d'tre rassure, qu'elle n'coutait pas,
n'entendait pas.

--Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, dites-nous que
ce n'est rien... a ne peut rien tre, puisqu'il tait si bien portant,
si gai tout  l'heure... Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?

--Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement rien... Nous
allons voir.

Il s'tait tourn, et il s'inclina profondment devant le cardinal, qui
revenait du fond de la salle  manger, de son pas gal et songeur, pour
se planter au pied du lit, immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux
sombres fixs sur les siens, une inquitude mortelle, car il n'ajouta
rien, il se mit  examiner Dario, en homme qui a senti le prix des
minutes. Et,  mesure que son examen avanait, son visage d'affable
optimisme prenait une gravit blme, une sourde terreur, que tmoignait
seule un petit frmissement des lvres. C'tait lui qui, prcisment,
avait assist monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci tait mort,
une crise de fivre infectieuse, ainsi qu'il l'avait diagnostiqu pour
le bulletin de dcs. Sans doute lui aussi reconnaissait les mmes
terribles symptmes, la face d'un gris de plomb, l'hbtement d'affreuse
ivresse; et, en vieux mdecin romain, habitu aux morts subites, il
sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science ait encore
bien compris, exhalaison putride du Tibre ou sculaire poison de la
lgende.

Mais il avait relev la tte, et son regard de nouveau se rencontra avec
le regard noir du cardinal, qui ne le quittait pas.

--Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous n'tes pas trop
inquiet, j'espre?... Ce n'est qu'une mauvaise digestion, n'est-ce pas?

Le mdecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, au lger tremblement
de la voix, la cruelle anxit de cet homme puissant, frapp encore dans
la plus chre affection de son coeur.

--Votre minence doit avoir raison, une digestion mauvaise certainement.
Parfois, de tels accidents sont dangereux, quand la fivre s'en mle...
Je n'ai pas besoin de dire  Votre minence combien elle peut compter
sur ma prudence et sur mon zle...

Il s'interrompit, pour reprendre aussitt de sa voix nette de praticien:

--Le temps presse, il faut dshabiller le prince et agir promptement.
Qu'on me laisse un instant seul, j'aime mieux cela.

Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. S'il avait
besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. Son dsir vident tait
d'loigner la famille, afin d'tre plus libre, sans tmoins gnants. Et
le cardinal comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener
lui-mme  son bras jusque dans la salle  manger o Pierre et don
Vigilio les suivirent.

Quand les portes furent refermes, le plus morne et le plus pesant des
silences rgna dans cette salle  manger, que le clair soleil d'hiver
inondait d'une lumire et d'une tideur dlicieuses. La table tait
toujours servie, avec son couvert abandonn, la nappe salie de miettes,
une tasse de caf  demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le
panier de figues, dont on avait cart les feuilles, mais o ne
manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fentre, Tata, la
perruche, sortie de sa cage, tait sur son bton, ravie, blouie, dans
un grand rayon jaune, o dansaient des poussires. Pourtant, elle avait
cess de crier et de se lisser les plumes du bec, tonne de voir
entrer tout ce monde, trs sage, tournant la tte  demi pour mieux
tudier ces gens, de son oeil rond et scrutateur.

Des minutes interminables s'coulrent, dans l'attente fbrile de ce qui
se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'tait
silencieusement assis  l'cart, tandis que Benedetta et Pierre, rests
debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris
sa marche sans fin, ce pitinement instinctif et berceur, par lequel il
semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite 
l'explication qu'il cherchait obscurment, au milieu d'une effroyable
tempte d'ides. Pendant que son pas rythm sonnait avec une rgularit
machinale, c'tait en lui une fureur sombre, une recherche exaspre du
pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les
plus extrmes et les plus contraires. Mais dj,  deux reprises, en
passant, il avait promen son regard sur la dbandade de la table, comme
s'il y avait qut quelque chose. tait-ce, peut-tre, ce caf inachev?
ce pain dont les miettes tranaient encore? ces ctelettes d'agneau dont
il restait un os? Puis, au moment o, pour la troisime fois, il passait
en regardant, ses yeux rencontrrent le panier de figues; et il s'arrta
net, sous le coup d'une rvlation soudaine. L'ide l'avait saisi,
l'envahissait, sans qu'il st quelle exprience faire pour que le
brusque soupon se changet en certitude. Un instant, il resta ainsi,
combattu, ne trouvant pas, les yeux fixs sur ce panier. Enfin, il prit
une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout prs. Mais elle
n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres,
lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri
strident. Et ce fut une illumination, l'exprience cherche qui
s'offrait.

Lentement, de son air srieux, le visage noy d'ombre, le cardinal porta
la figue  la perruche, la lui donna, sans une hsitation ni un regret.
C'tait une trs jolie bte, la seule qu'il et ainsi aime
passionnment. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre
verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue
dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle
l'eut fouille, elle n'en mangea que trs peu, elle laissa tomber la
peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait,
attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se
rassura, il gratta la tte de la perruche, qui, pleine d'aise, se
faisait caresser, tournait le cou, levait sur son matre son petit oeil
rouge, d'un vif clat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa
sans mme un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata tait
morte, foudroye.

Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains leves, jetes au ciel, dans
l'pouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si
affreuse mprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur
ne lui chappa, l'ombre de son visage tait devenue farouche et noire.

Pourtant, il y eut un cri, un cri clatant de Benedetta, qui, ainsi que
Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un
tonnement qui s'tait ensuite chang en terreur.

--Du poison! du poison! ah! Dario, mon coeur, mon me!

Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nice, en
lanant un coup d'oeil oblique sur les deux petits prtres, ce
secrtaire et cet tranger, prsents  la scne.

--Tais-toi! tais-toi!

Elle se dgagea, d'une secousse, rvolte, souleve par une rage de
colre et de haine.

--Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le
dnoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est
Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de
Frascati, dans sa voiture, avec ce cur Santobono et ce panier de
figues... Oui, oui! j'ai des tmoins, c'est Prada, c'est Prada!

--Non, non! tu es folle, tais-toi!

Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tchait de la
matriser de toute son autorit souveraine. Lui, qui savait l'influence
que le cardinal Sanguinetti exerait sur la tte exalte de Santobono,
venait de s'expliquer l'aventure, non pas une complicit directe, mais
une pousse sourde, l'animal excit, puis lch sur le rival gnant, 
l'heure o le trne pontifical allait sans doute tre libre. La
probabilit, la certitude de cela avait brusquement clat  ses yeux,
sans qu'il et besoin de tout comprendre, malgr les lacunes et les
obscurits. Cela tait, parce qu'il sentait que cela devait tre.

--Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme n'a aucune raison de
m'en vouloir, et moi seul tais vis, c'est  moi qu'on a donn ces
fruits... Voyons, rflchis! Il a fallu une indisposition imprvue pour
m'empcher d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; et,
pendant que mon pauvre Dario les gotait seul, je plaisantais, je lui
disais de me garder les plus belles pour demain... L'abominable chose
tait pour moi, et c'est lui qui est frapp, ah! Seigneur! par le hasard
le plus froce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur,
Seigneur! vous nous avez donc abandonns!

Des larmes taient montes  ses yeux, tandis qu'elle, frmissante, ne
semblait pas convaincue encore.

--Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi voulez-vous que ce
Santobono attente ainsi  vos jours?

Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une rponse suffisante.
Dj, la volont du silence se faisait en lui, dans une grandeur
suprme. Puis, un souvenir lui revint, et il se rsigna au mensonge.

--Santobono a toujours eu la cervelle un peu drange, et je sais qu'il
m'excre, depuis que j'ai refus de tirer de prison son frre, un de nos
anciens jardiniers, en lui donnant le bon certificat qu'il ne mritait
certes pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des causes plus
graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance  tirer de moi.

Alors, Benedetta, brise, incapable de discuter davantage, se laissa
tomber sur une chaise, avec un geste d'abandon dsespr.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et puis, qu'est-ce que
a fait, maintenant que mon Dario en est l? Il n'y a qu'une chose, il
faut le sauver, je veux qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils
font dans cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous
chercher?

Le silence recommena, perdu. Le cardinal, sans parler, prit sur la
table le panier de figues, le porta dans une armoire, qu'il ferma 
double tour; puis, il mit la clef dans sa poche. Sans doute, ds que la
nuit serait tombe, il se proposait de le faire disparatre lui-mme, en
descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait de l'armoire, il
aperut ces deux petits prtres, dont les yeux l'avaient forcment
suivi. Et il leur dit simplement, grandement:

--Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander d'tre discrets... Il
est des scandales qu'il faut pargner  l'glise, laquelle n'est pas, ne
peut pas tre coupable. Livrer un des ntres aux tribunaux civils, s'il
est criminel, c'est frapper l'glise entire, car les passions mauvaises
s'emparent ds lors du procs, pour faire remonter jusqu' elle la
responsabilit du crime. Et notre seul devoir est de remettre le
meurtrier aux mains de Dieu, qui saura le punir plus srement... Ah!
pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou dans ma famille,
dans mes plus tendres affections, je dclare, au nom du Christ mort sur
la croix, que je n'ai ni colre, ni besoin de vengeance, et que
j'efface le nom du meurtrier de ma mmoire, et que j'ensevelis son
action abominable dans l'ternel silence de la tombe!

Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant que, la main
leve dans un geste large, il prononait ce serment, cet abandon de ses
ennemis  l'unique justice de Dieu; car ce n'tait pas de Santobono
qu'il entendait parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti,
dont il avait devin l'influence nfaste. Et une infinie dtresse, une
souffrance tragique le bouleversait, dans l'hrosme de son orgueil, 
la pense de la lutte sombre autour de la tiare, de tout ce qui
s'agitait de mauvais et de vorace, au fond des tnbres.

Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, pour lui promettre de
se taire, une motion invincible l'trangla, le sanglot qu'il refoulait
monta brusquement  sa gorge, pendant qu'il bgayait:

--Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! l'unique fils de notre
race, le seul amour et le seul espoir de mon coeur! Ah! mourir, mourir
ainsi!

Mais, violente de nouveau, Benedetta s'tait releve.

--Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous allons le soigner,
nous allons retourner prs de lui. Et nous le prendrons dans nos bras,
et nous le sauverons. Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je
ne veux pas, je ne veux pas qu'il meure!

Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empche de rentrer dans
la chambre, lorsque, justement, Victorine parut, l'air gar, ayant
perdu tout courage, malgr sa belle srnit habituelle.

--Le docteur prie madame et Son minence de venir tout de suite, tout de
suite.

Pierre, frapp de stupeur par ces choses, ne les suivit pas, resta un
instant en arrire, avec don Vigilio, dans la salle  manger
ensoleille. Eh quoi! le poison, le poison comme au temps des Borgia,
dissimul lgamment, servi avec ces fruits par un tratre tnbreux,
qu'on n'osait mme pas dnoncer! Et il se rappelait sa conversation, au
retour de Frascati, son scepticisme de Parisien  propos de ces drogues
lgendaires, qu'il n'admettait qu'au cinquime acte d'un drame
romantique. Et elles taient vraies, les abominables histoires, les
bouquets et les couteaux empoisonns, les prlats et jusqu'aux papes
gnants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat du matin; car
ce Santobono passionn et tragique tait bien un empoisonneur, il n'en
pouvait plus douter, il revoyait toute sa journe de la veille, sous cet
effrayant clairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait
surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hte d'agir devant la mort
probable du pape rgnant, la suggestion du crime au nom du salut de
l'glise, puis ce cur rencontr sur la route, avec son petit panier de
figues, puis ce panier promen par le crpuscule de la mlancolique
campagne, longuement, dvotement, sur les genoux du prtre, ce panier
dont le souvenir le hantait maintenant d'un cauchemar, dont il reverrait
toujours, avec un frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le
poison, le poison! c'tait vrai pourtant, a existait, a circulait
encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des pres apptits de
conqute et de domination!

Et, soudainement, dans la mmoire de Pierre, la figure de Prada se
dressa, elle aussi. Tout  l'heure, lorsque Benedetta l'avait accus si
violemment, il s'tait un moment avanc pour le dfendre, pour crier
cette histoire du poison qu'il savait, et le point d'o le panier tait
parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitt, une rflexion
venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait le crime, Prada l'avait
laiss faire. Un souvenir encore, aigu comme une lame, le traversait,
celui de la petite poule noire, dans le morne dcor de l'osteria, morte
sous le hangar, foudroye, avec le mince flot de sang violtre qui lui
coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir, Tata, la perruche,
gisait de mme, molle et tide, le bec tach d'une goutte de sang.
Pourquoi donc Prada avait-il menti en racontant une bataille? C'tait
toute une complication de passions et de luttes obscures, dans les
tnbres desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de mme qu'il ne
savait comment reconstituer l'effroyable combat qui avait d se produire
dans le cerveau de cet homme, pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le
revoir  son ct, l'voquer pendant son retour matinal au palais
Boccanera, sans frmir, en devinant sourdement tout ce qui s'tait
dcid d'pouvantable,  cette porte. D'ailleurs, malgr les obscurits
et les impossibilits, que ce ft contre le cardinal ou plutt dans
l'espoir d'une flche gare qui le vengerait, au petit bonheur du
hasard farouche, le fait terrible tait l: Prada savait, Prada aurait
pu arrter le destin en marche, et il avait laiss le destin accomplir
son aveugle besogne de mort.

Mais Pierre, en tournant la tte, aperut don Vigilio  l'cart, sur la
chaise d'o il n'avait pas boug, si dfait et si ple, qu'il le crut
frapp, lui aussi.

--Est-ce que vous tes souffrant?

D'abord, le secrtaire sembla ne pouvoir rpondre, tellement la terreur
le serrait  la gorge. Puis, d'une voix basse:

--Non, non, je n'en ai pas mang... Ah! grand Dieu! quand je songe que
j'en avais grande envie et que la dfrence seule m'a retenu, en voyant
que Son minence n'en mangeait pas!

Il eut un petit grelottement de tout son corps,  cette pense que son
humilit seule venait de le sauver. Et il gardait, sur ses mains, sur
son visage, le froid de la mort voisine, dont il avait senti le
frlement.

A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans son effroi, il
cartait d'un geste l'affreuse chose, en murmurant:

--Ah! Paparelli, Paparelli!

Pierre, trs mu, n'ignorant pas ce qu'il pensait du caudataire, tcha
de savoir.

--Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... Croyez-vous
donc qu'ils l'ont pouss et que ce sont eux, en somme?

Le mot de Jsuites ne fut pas mme dit, mais la grande ombre noire passa
dans le gai soleil de la salle  manger, qu'elle parut un moment emplir
de tnbres.

--Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux toujours! Ds qu'on
pleure, ds qu'on meurt, ils en sont, ce sont eux, quand mme! Et
c'tait fait pour moi, je m'tonne de n'y tre pas rest!

Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, d'excration et
de colre:

--Ah! Paparelli, Paparelli!

Et il se tut, refusant de rpondre, regardant de ses yeux effars les
murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir le caudataire, avec
sa face molle de vieille fille, son trot roulant de souris rongeuse, ses
mains de mystre et d'envahissement, qui taient alles prendre 
l'office le panier de figues oubli, pour l'apporter sur la table.

Alors, tous deux se dcidrent  retourner dans la chambre, o peut-tre
avait-on besoin d'eux; et Pierre, en entrant, fut saisi du dchirant
spectacle qu'elle offrait. Depuis une demi-heure, vainement, le docteur
Giordano, souponnant le poison, avait employ les remdes d'usage, un
vomitif, puis la magnsie. Il venait mme de faire battre, par
Victorine, des blancs d'oeufs dans de l'eau. Mais le mal empirait, avec
une si foudroyante rapidit, que maintenant tout secours devenait
inutile. Dshabill, couch sur le dos, le buste soutenu par des
oreillers, et les bras allongs hors des draps, Dario tait effrayant,
dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractrisait ce mal mystrieux
et redoutable, auquel monsignor Gallo, dj, et d'autres, avaient
succomb. Il semblait frapp d'une stupeur de vertige, ses yeux
s'enfonaient de plus en plus au fond des orbites noires, tandis que la
face entire se desschait, vieillissait  vue d'oeil, envahie d'une
ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, accabl, il avait
ferm les yeux, il n'avait de vivants que les souffles oppresss,
pnibles et longs, qui soulevaient sa poitrine. Et, debout, penche sur
ce pauvre visage d'agonisant, Benedetta se tenait l, souffrant sa
souffrance, envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-mme
tait mconnaissable, si blanche, si perdue d'angoisse, comme prise
elle aussi par la mort, peu  peu, en mme temps que lui.

Dans l'embrasure de fentre o le cardinal Boccanera avait emmen le
docteur Giordano, il y eut quelques mots changs  voix basse.

--Il est perdu, n'est-ce pas?

Le docteur, boulevers galement, eut un geste dsol de vaincu.

--Hlas! oui. Je dois prvenir Votre minence que dans une heure tout
sera fini.

Un court silence rgna.

--Et, n'est-ce pas, de la mme maladie que Gallo?

Puis, comme le docteur ne rpondait pas, tremblant, dtournant les yeux:

--Enfin, d'une fivre infectieuse?

Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait ainsi. C'tait
le silence, le crime enfoui,  jamais, pour le bon renom de sa mre
l'glise. Et rien n'tait plus grand, d'une grandeur tragique plus
haute, que ce vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et
souverain, ne voulant pas que sa famille spirituelle pt dchoir, pas
plus qu'il ne consentait  ce qu'on trant sa famille humaine dans les
invitables salissures d'un procs retentissant. Non, non! le silence,
l'ternel silence o tout repose et s'oublie!

De son air doux de discrtion clricale, le docteur finit par
s'incliner.

--videmment, d'une fivre infectieuse, comme le dit si bien Votre
minence.

Deux grosses larmes, aussitt, reparurent dans les yeux de Boccanera.
Maintenant qu'il avait mis Dieu  l'abri, son humanit saignait de
nouveau. Il supplia le mdecin de tenter un effort suprme, d'essayer
l'impossible; mais celui-ci secouait la tte, montrait le malade de ses
pauvres mains tremblantes. Pour son pre, pour sa mre, il n'aurait rien
pu. La mort tait l. A quoi bon fatiguer, torturer un mourant, dont il
n'aurait fait qu'aggraver les souffrances? Et, comme le cardinal, devant
la catastrophe prochaine, songeait  sa soeur Serafina, se dsesprait
en disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernire fois, si
elle s'attardait au Vatican, o elle devait tre, le mdecin offrit
d'aller la chercher avec sa voiture, qu'il avait garde en bas. C'tait
une affaire de vingt minutes. Il serait de retour, si, dans les derniers
moments, on avait besoin de lui.

Rest seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, un instant
encore. Par la fentre, les yeux obscurcis de ses larmes, il regardait
le ciel. Et ses bras frmissants se tendirent, en un geste d'imploration
ardente. O Dieu! puisque la science des hommes tait si courte et si
vaine, puisque ce mdecin s'en allait ainsi, heureux de sauver
l'embarras de son impuissance,  Dieu! que ne faisiez-vous un miracle,
pour montrer l'clat de votre pouvoir sans bornes! Un miracle, un
miracle! il le demandait du fond de son me de croyant, avec
l'insistance, la prire imprative d'un prince de la terre, qui croyait
avoir rendu au ciel un service considrable, par sa vie entire donne 
l'glise. Il le demandait pour la continuation de sa race, pour que le
dernier mle ne dispart pas si misrablement, pour qu'il pt pouser
cette cousine tant aime, l pleurante et si malheureuse  cette heure.
Un miracle, un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un miracle
qui ft renatre la famille! un miracle qui ternist le glorieux nom
des Boccanera, en permettant qu'il sortt de ces jeunes poux toute une
ligne sans nombre de vaillants et de fidles!

Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal apparut
transfigur, les yeux schs par la foi, l'me dsormais forte et
soumise, exempte de toute faiblesse. Il s'tait remis entre les mains de
Dieu, il avait rsolu d'administrer lui-mme l'extrme-onction  Dario.
D'un geste, il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pice
voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours la clef
sur lui. Cette pice nue, o personne n'entrait, cette pice o se
trouvait simplement un petit autel de bois peint, surmont d'un grand
crucifix de cuivre, avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu
et terrible, car Son minence, disait-on, y passait les nuits  genoux,
conversant avec Dieu en personne. Et, pour qu'il y entrt publiquement,
pour qu'il en laisst ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il
voult forcer Dieu  en sortir avec lui, dans son dsir d'un miracle.

On avait mnag une armoire derrire l'autel, et le cardinal y passa
prendre l'tole et le surplis. La bote aux saintes huiles tait
galement l, une trs ancienne bote d'argent, timbre des armes des
Boccanera. Puis, don Vigilio tant rentr dans la chambre  la suite de
l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite
alternrent.

--_Pax huic domui._

--_Et omnibus habitantibus in ea._

La mort venait, si menaante, si prochaine, que tous les prparatifs
habituels se trouvaient forcment supprims. Il n'y avait ni les deux
cierges, ni la petite table recouverte d'une nappe blanche. De mme,
l'assistant n'ayant pas apport le bnitier et l'aspersoir, l'officiant
dut se contenter de faire le geste, bnissant la chambre et le mourant,
en prononant les paroles du rituel:

--_Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem
dealbabor._

Dans un long frisson, en voyant paratre le cardinal, avec les saintes
huiles, Benedetta tait tombe  genoux, au pied du lit; tandis que
Pierre et Victorine, un peu en arrire, s'agenouillaient eux aussi,
bouleverss par la douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux
immenses, largis dans sa face d'une pleur de neige, la contessina ne
quittait pas du regard son Dario qu'elle ne reconnaissait plus, le
visage terreux, la peau tanne et ride ainsi que celle d'un vieillard.
Et ce n'tait pas pour leur mariage, accept et dsir par lui, que leur
oncle, ce tout-puissant prince de l'glise, apportait le sacrement,
c'tait pour la rupture suprme, la fin humaine de tout orgueil, la mort
qui achve et emporte les races, comme le vent balaye la poussire des
routes.

Il ne pouvait s'attarder, il rcita promptement le _Credo_  demi-voix.

--_Credo in unum Deum..._

--_Amen_, rpondit don Vigilio.

Aprs les prires du rituel, ce dernier balbutia les litanies, pour que
le ciel prt en piti l'homme misrable qui allait comparatre devant
Dieu, si un prodige de Dieu ne lui faisait pas grce.

Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le cardinal ouvrit
la bote des saintes huiles; et, se bornant  une seule onction, comme
il tait permis dans le cas d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille
d'argent, une seule goutte sur la bouche dessche, dj fltrie par la
mort.

--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
tactum, deliquisti._

Ah! de quel coeur brlant de foi il les prononait, ces appels au
pardon, pour que la divine misricorde effat les pchs commis par
les cinq sens, ces cinq portes de l'ternelle tentation ouvertes sur
l'me! Mais c'tait encore avec l'espoir que, si Dieu avait frapp le
pauvre tre pour ses fautes, peut-tre aurait-il l'indulgence entire de
le rendre mme  la vie, ds qu'il les aurait pardonnes. La vie, 
Seigneur! la vie, pour que cette antique ligne des Boccanera pullule
encore, continue  vous servir au travers des ges, dans les combats et
devant les autels!

Un instant, le cardinal resta les mains frmissantes, regardant la face
muette, les yeux ferms du moribond, attendant le miracle. Rien ne se
produisait, pas une clart n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la
bouche avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement
sortt des lvres. Et l'oraison dernire fut dite, l'officiant retourna
dans la chapelle, suivi de l'assistant, au milieu de l'effrayant silence
qui retombait. Et l tous deux s'agenouillrent, le cardinal s'abma
dans une prire brlante, sur le carreau nu. Les yeux levs vers le
crucifix de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, il se
donna tout entier, suppliant Jsus de le prendre  la place de son
neveu, s'il fallait un holocauste, ne dsesprant toujours pas de
flchir la colre cleste, tant que Dario aurait un souffle de vie, et
tant que lui-mme serait ainsi  genoux, en conversation avec Dieu. Il
tait  la fois si humble et si souverain! De Dieu  un Boccanera,
l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux palais pouvait
crouler, il n'aurait pas senti la chute des poutres.

Dans la chambre, cependant, rien n'avait boug encore, sous le poids de
cette majest tragique que la crmonie semblait y avoir laisse. Et ce
fut alors seulement que Dario ouvrit les paupires. Il regarda ses
mains, il les vit si vieillies, si rduites, qu'un immense regret de
l'existence se peignit au fond de ses yeux. Sans doute,  ce moment de
lucidit, au milieu de cette sorte de griserie du poison qui
l'accablait, il eut pour la premire fois conscience de son tat. Ah!
mourir, dans une telle douleur, une telle dchance, quelle rvoltante
abomination pour cet tre de lgret et d'gosme, pour cet amant de la
beaut, de la gaiet et de la lumire, qui ne savait pas souffrir! Le
destin froce chtiait en lui avec trop de rudesse sa race finissante.
Il se fit horreur  lui-mme, il fut pris d'un dsespoir, d'une terreur
d'enfant, qui lui donnrent la force de se soulever sur son sant et de
regarder perdument autour de la chambre, pour voir si tout le monde ne
l'avait pas abandonn. Et, lorsque son regard rencontra Benedetta
toujours agenouille au pied du lit, il eut un suprme lan vers elle,
il lui tendit ses deux bras, brlant du dsir goste de l'emmener  son
cou.

--Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me laisse pas mourir
seul!

Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne l'avait pas quitt
des yeux. Le mal horrible qui emportait son amant, semblait de plus en
plus la possder et la dtruire,  mesure que lui s'affaiblissait. Elle
devenait d'une blancheur immatrielle; et, par les trous de ses
prunelles si claires, on commenait  voir son me. Mais, quand elle
l'aperut, ressuscitant, les bras tendus et l'appelant, elle se leva 
son tour, elle s'approcha, se tint debout prs du lit.

--Je viens, mon Dario... Me voil, me voil!

Et Pierre et Victorine, alors, toujours  genoux, assistrent  l'acte
sublime, d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils en restrent clous au
sol, comme devant un spectacle extra-terrestre, o les humains n'avaient
plus  intervenir. Elle-mme, Benedetta parlait, agissait en crature
dlivre de tous liens conventionnels et sociaux, dj hors de la vie,
ne voyant et n'interpellant plus les tres et les choses que de trs
loin, du fond de l'inconnu o elle allait disparatre.

--Ah! mon Dario, on a voulu nous sparer. Oui, c'est pour que je ne
puisse me donner  toi, c'est pour que nous ne soyons jamais heureux,
aux bras l'un de l'autre, qu'on a rsolu ta mort, en sachant bien que ta
vie emporterait la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il est
ton assassin, mme si un autre t'a frapp. C'est lui qui est la cause
premire, qui m'a vole  toi quand j'allais tre tienne, qui a ravag
notre existence  tous deux, qui a souffl autour de nous, en nous,
l'excrable poison dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le
hais, d'une haine dont je voudrais l'craser avant de partir  ton cou!

Elle n'levait pas la voix, elle disait ces choses affreuses dans un
murmure profond, simplement, passionnment. Prada ne fut pas mme nomm,
et elle se tourna  peine vers Pierre, frapp d'immobilit, derrire
elle, pour ajouter d'un air de commandement:

--Vous qui verrez son pre, je vous charge de lui dire que j'ai maudit
son fils. Le hros si tendre m'a bien aime, je l'aime bien encore, et
cette parole que vous lui porterez lui dchirera le coeur. Mais je veux
qu'il sache, il doit savoir, pour la vrit et pour la justice.

Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les bras, en sentant
qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait plus ses yeux clairs fixs
sur les siens.

--Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit toute noire, je
ne veux pas y entrer seul!

--Je viens, je viens, mon Dario... Me voil!

Elle s'tait rapproche encore, elle le touchait presque, debout contre
le lit.

--Ah! ce serment que j'avais fait  la Madone de n'tre  aucun homme,
pas mme  toi, avant que Dieu l'et permis, par la bndiction d'un de
ses prtres! Je mettais une noblesse suprieure, divine,  tre
immacule, vierge comme la Vierge, ignorante des souillures et des
bassesses de la chair. Et c'tait en outre un cadeau d'amour exquis et
rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire  l'amant lu par mon
coeur, pour qu'il ft  jamais le seul matre de mon me et de mon
corps... Cette virginit dont j'tais si orgueilleuse, je l'ai dfendue
contre l'autre, des ongles et des dents, comme on se dfend contre un
loup, je l'ai dfendue contre toi, avec des larmes, pour que tu n'en
salisses pas le trsor, dans une fivre sacrilge, avant l'heure sainte
des dlices permises... Et si tu savais quelles terribles luttes je
soutenais aussi contre moi-mme, pour ne pas cder! J'avais un besoin
fou de te crier de me prendre, de me possder, de m'emporter. Car
c'tait toi tout entier que je voulais, et c'tait moi tout entire que
je te donnais, oui! sans rserve, en femme qui sait, et qui accepte, et
qui rclame tout l'amour, celui qui fait l'pouse et la mre... Ah! mon
serment  la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, lorsque le vieux
sang soufflait chez moi en tempte, et maintenant quel dsastre!

Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se faisait plus
ardente.

--Tu te souviens, le soir o tu es rentr, avec un coup de couteau dans
l'paule... Je t'ai cru mort, j'ai cri de rage,  l'ide que tu allais
partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur.
J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-l, de ne m'tre pas
damne avec toi, pour mourir avec toi, enlacs tous les deux dans une
treinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire
que ce terrible avertissement ne devait servir  rien! J'ai t assez
aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leon. Te voil frapp de
nouveau, on te vole  mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois
donne enfin, lorsqu'il en tait temps encore... Ah! misrable
orgueilleuse, rveuse imbcile!

Ce qui grondait  prsent dans sa voix touffe, c'tait, contre
elle-mme, la colre de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait
toujours t. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur
des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, 
les voir aux bras l'un de l'autre, si passionns, si heureux? Non, non!
les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, mme en dehors du
prtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils
chantaient d'allgresse. Et c'tait srement une duperie abominable que
de ne pas puiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la
vie battait dans les veines.

--Benedetta, Benedetta! rpta le mourant, en l'pouvante d'enfant qu'il
avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'ternelle nuit noire.

--Me voil, me voil! mon Dario... Je viens!

Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu
un geste pour se lever et pour l'empcher de faire l'acte:

--Laisse, laisse, Victorine, rien au monde dsormais ne peut empcher
cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort.
Quelque chose, il y a un instant, quand j'tais  genoux, m'a redresse,
m'a pousse. Je sais o je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas jur, le
soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'tre  lui seul, jusque
dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte!
Nous serons morts, nous serons maris tout de mme et pour toujours!

Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.

--Mon Dario, me voil, me voil!

Et ce fut inou. Dans une exaltation grandissante, dans une flambe
d'amour qui la soulevait, elle commena sans hte  se dvtir. D'abord,
le corsage tomba, et les bras blancs, les paules blanches
resplendirent; puis, les jupes glissrent, et, dchausss, les pieds
blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les
derniers linges, un  un, s'en allrent, et le ventre blanc, la gorge
blanche, les cuisses blanches, s'panouirent en une haute floraison
blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retir, avec une
audace ingnue, une tranquillit souveraine, comme si elle se trouvait
seule. Elle tait debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudit candide,
dans sa royaut ddaigneuse, ignorante des regards. Elle clairait, elle
parfumait la morne chambre de la beaut de son corps, un prodige de
beaut, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une
reine, la poitrine d'une desse guerrire, la ligne fire et souple de
l'paule au talon, les rondeurs sacres des membres et des flancs. Et
elle tait si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni
la neige elle-mme, n'taient plus blanches.

--Mon Dario, me voil, me voil!

Comme renverss  terre par une apparition, le glorieux flamboiement
d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux
aveugls, blouis. Celle-ci n'avait pas mme fait un mouvement pour
l'arrter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de
respect terrifi qu'on prouve devant les folies de la passion et de la
foi. Et, lui, paralys, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il
n'tait plus capable que d'un frisson d'admiration perdue. Rien d'impur
ne lui venait de cette nudit de neige et de lis, de cette vierge de
candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumire
propre, de l'clat mme du puissant amour dont il brlait. Elle ne le
choquait pas plus qu'une oeuvre de vrit, transfigure par le gnie.

--Mon Dario, me voil, me voil!

Et Benedetta, s'tant couche, prit dans ses bras Dario agonisant, dont
les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle
avait voulu cela, dans sa tranquillit apparente, dans la blancheur
liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur
d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dvore, mme aux heures de
calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle
refusait de se rsigner  cette duperie de le perdre sans s'tre
donne, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils
taient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et,
dans sa folie, clatait la rvolte de la nature, le cri inconscient de
la femme qui ne voulait pas mourir infconde, inutile comme la graine
emporte par un vent de dsastre, et dont ne germera plus aucune autre
vie.

--Mon Dario, me voil, me voil!

Elle l'treignait de tous ses membres nus, de toute son me nue. Et
Pierre,  ce moment, aperut contre le mur, au chevet du lit, les armes
des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de
couleur, sur velours violet. Oui, c'tait bien le dragon ail soufflant
des flammes; c'tait bien la devise farouche et ardente, _Bocca nera,
Alma rosa_, bouche noire, me rouge, la bouche entnbre d'un
rugissement, l'me flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute
cette vieille race de passion et de violence, aux lgendes tragiques,
venait de renatre, pour pousser cette fille dernire, si adorable, 
ces effrayantes et prodigieuses fianailles dans la mort. Et la vue des
armes brodes voqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de
Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au
Tibre avec son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio
Corradini. N'tait-ce pas la mme treinte dsespre qui tchait de
vaincre la mort, la mme sauvagerie se jetant  l'abme avec le corps du
bien-aim, l'lu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des
soeurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se
mourait l de la mort de son amant, comme si cette dernire n'tait que
la revenante de l'autre, avec leurs mmes traits d'enfance dlicate, la
mme bouche de dsir et les mmes grands yeux de rve, dans la mme
petite face ronde, sage et ttue.

--Mon Dario, me voil, me voil!

Pendant une ternit, une seconde peut-tre, ils s'treignirent. Elle y
apportait une frnsie du don d'elle-mme, une frnsie sacre allant au
del de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commenait
pour eux. Elle se mlait  lui, entrait dans lui, sans terreur ni
rpugnance du mal qui le rendait mconnaissable; et lui, qui venait
d'expirer sous ce grand bonheur dont la flicit lui arrivait enfin,
restait les bras serrs, nous convulsivement autour d'elle, comme s'il
l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplte,
en songeant  sa virginit inutile, qui ne pouvait plus tre fconde?
ou bien fut-ce au milieu de la joie suprme d'avoir consomm quand mme
le mariage, de toute la volont de son tre? Elle eut au coeur, dans
cette treinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son coeur
clata. Elle tait morte au cou de son amant mort, tous les deux
troitement serrs,  jamais, entre les bras l'un de l'autre.

Il y eut un gmissement, Victorine s'tait approche, avait compris;
tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frmissant d'admiration et
de larmes, soulev par le sublime.

--Voyez, voyez, bgaya  voix trs basse la servante, elle ne bouge
plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est
morte!

Et le prtre murmura:

--Mon Dieu! qu'ils sont beaux!

C'tait vrai, jamais beaut si haute, si resplendissante, n'avait clat
sur des visages morts. La face, tout  l'heure terreuse et vieillie de
Dario, venait de prendre une pleur, une noblesse de marbre, les traits
allongs, simplifis, comme dans un lan d'ineffable allgresse.
Benedetta restait trs grave, avec un pli d'ardente volont aux lvres,
tandis que la figure entire exprimait une batitude douloureuse et
infinie, dans une infinie blancheur. Ils mlaient leurs chevelures, et
leurs yeux, rests grands ouverts, les uns au fond des autres,
continuaient  se regarder sans fin, d'une ternelle douceur de
caresse. Ils taient le couple pour toujours enlac, parti pour
l'immortalit dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la
mort, et de qui rayonnait cette beaut ravie de l'amour immortel et
vainqueur.

Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mls  de telles
plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, boulevers 
prsent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un
coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur dsespre agitait.
Le cardinal avait d accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans
doute aussi,  cette minute, le docteur Giordano ramenait donna
Serafina, prvenue de la mort prochaine de son neveu, car elle tait l
maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui
frappaient la maison. Lui-mme, le docteur avait cet tonnement troubl
des plus vieux mdecins dont l'exprience s'effare toujours devant les
faits; et il tentait une explication, il parlait en hsitant d'un
anvrisme possible, peut-tre d'une embolie.

Victorine, en servante que sa douleur faisait l'gale de ses matres,
osa l'interrompre.

--Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que
a ne suffit pas pour mourir ensemble?

Donna Serafina, aprs avoir bais au front les chers enfants, voulut
leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupires se
rouvraient ds que le doigt les abandonnait, les yeux recommenaient 
se sourire,  changer fixement la caresse de leur regard d'ternit.
Et, comme elle parlait, pour la dcence, de sparer les deux corps, en
essayant de dnouer leurs membres:

--Oh! madame, oh! madame! se rcria de nouveau Victorine. Vous leur
casseriez plutt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont
entrs dans les paules, jamais ils ne se quitteront.

Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il
tait livide, sans une larme, dans un dsespoir glac qui le
grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification,
comme si, en prince de l'glise, disposant des volonts du ciel, il
acceptait ainsi les deux amants embrasss devant le tribunal suprme,
largement ddaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe
amour, mu jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par
la beaut de leur mort.

--Laissez-les, laissez-les, ma soeur, ne les troublez pas dans leur
sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir
jusqu' la fin des temps pour se regarder, sans jamais en tre las! Et
qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas pch
durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi nous d'une treinte
que pour se coucher dans la terre!

Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore
des anciennes aventures de batailles et de passions:

--Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entire les admirera et les
pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un  l'autre, ma soeur. Dieu les
connat et les attend.

Tous les assistants s'taient agenouills, le cardinal rcita lui-mme
les prires des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait
la chambre, o bientt deux flammes de cierge brillrent comme deux
toiles.

Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin
abandonn du palais, au bord du Tibre. Il devait y tre descendu,
touffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les tnbres
noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau
tombant du masque tragique chantait sa grle chanson de flte; et le
laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes
n'taient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir.
Ah! comme il tait doux et gai le matin, ce dlicieux jardin
mlancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laiss un cho
dsol, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui
maintenant gisait l-haut, dans le nant des choses et des tres! Il eut
le coeur serr si douloureusement, qu'il clata en gros sanglots, assis
 la place mme o elle s'tait assise, sur le fragment de colonne
renverse, dans l'air qu'elle avait respir et qui paraissait garder son
odeur pure de femme adorable.

Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un
brusque sursaut, en se souvenant que c'tait le soir mme que le pape
devait le recevoir,  neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas
song pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et
des mois s'taient couls, cela revenait en lui comme un trs ancien
rendez-vous, auquel, aprs des annes d'absence, on arrive vieilli, le
coeur et le cerveau changs par des vnements sans nombre. Et,
pniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican,
il verrait enfin le pape.




XIV


Le soir, comme Pierre dbouchait du Borgo devant le Vatican, l'horloge,
dans le profond silence du quartier entnbr et sommeillant dj,
laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il tait en
avance, il rsolut d'attendre vingt minutes, de faon  n'tre en haut,
 la porte des appartements, qu' neuf heures, l'heure exacte de
l'audience.

Et ce rpit lui fut un soulagement, dans l'motion et dans la tristesse
infinies qui lui treignaient le coeur. Il arrivait les membres briss,
affreusement las de l'aprs-midi tragique qu'il venait de passer au fond
de cette chambre de mort, o Dario et Benedetta dormaient maintenant
leur ternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. Il n'avait pu manger, il
tait hant par l'image farouche et douloureuse des deux amants, si
plein d'eux, que des soupirs involontaires s'chappaient de sa gorge,
tandis que des pleurs sans cesse remontaient  ses yeux. Ah! qu'il
aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer  son aise, satisfaire ce besoin
immense de larmes dont il touffait! Et c'tait un attendrissement qui
gagnait toutes ses penses, la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait
pour lui  la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d'une
piti plus grande, d'une vritable angoisse de charit pour tous les
misrables et pour tous les souffrants de ce monde, si perdu  cette
vocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette
Rome o il avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il
avait peur,  chaque pas, d'clater en sanglots, les bras tendus vers le
ciel noir.

Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place
Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'tait une immensit de tnbres
et de solitude. Quand il tait arriv, il avait cru se perdre dans une
mer d'ombre. Mais, peu  peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace
n'tait clair que par les quatre candlabres  sept becs, aux quatre
coins de l'Oblisque, et que par les rares becs,  droite et  gauche,
le long des btiments qui montent  la basilique. Sous le double
portique de la colonnade, d'autres lanternes brlaient d'une lueur
jaune, parmi la colossale fort des quatre ranges de piliers, dont
elles dcoupaient bizarrement les fts. Et, sur la place, il n'y avait
de visible que l'Oblisque ple, se dressant d'un air d'apparition. La
faade de Saint-Pierre s'voquait elle aussi,  peine distincte, comme
en un rve, et close, et morte, dans une extraordinaire grandeur de
sommeil, d'immobilit et de silence. Il ne voyait pas le dme,  peine
une rondeur bleutre, gante, devine sur le ciel. Sans les voir, il
avait d'abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au
fond de cette obscurit vague; puis, il finit par distinguer le fantme
mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et,
au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, sans lune, de
velours bleu sombre, o les toiles semblaient avoir une grosseur et un
clat d'escarboucles, le Chariot renvers sur la toiture du Vatican,
avec ses roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarr des
trois astres d'or de son baudrier, l-bas sur Rome, du ct de la rue
Giulia.

Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait l qu'un
entassement de faades confuses, o ne luisaient que deux petites lueurs
de lampe,  l'tage des appartements du pape. Seule, dans la cour
Saint-Damase, claire intrieurement, la faade du fond et celle de
gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands
vitrages de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas mme
un dplacement de l'ombre. Deux personnes traversrent l'immensit de la
place, il en vint une troisime qui disparut  son tour; puis, il ne
resta qu'une cadence de pas rythms, trs lointaine. C'tait le dsert
absolu, ni promeneurs, ni passants, pas mme l'ombre d'un rdeur sous la
colonnade, entre la fort de piliers, aussi vide que les sauvages forts
centenaires des premiers ges. Et quel dsert solennel, quel silence de
hautaine dsolation! Jamais il n'avait prouv une sensation de sommeil
plus vaste ni plus noir, d'une souveraine noblesse de mort.

A neuf heures moins dix, Pierre se dcida, se dirigea vers la porte de
bronze. Un seul battant en tait ouvert encore, au bout du portique de
droite, dans un paississement des tnbres, qui la noyait de nuit. Il
se souvenait des instructions prcises que monsignor Nani lui avait
donnes: demander  chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter une
parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu' se laisser
conduire. Personne au monde maintenant ne le savait l, puisque
Benedetta n'tait plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu'il
se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un
air ensommeill, il dit simplement le mot convenu.

--Monsieur Squadra.

Et, le garde suisse n'ayant pas boug, ne lui barrant pas le chemin, il
passa, il tourna tout de suite  droite, dans le grand vestibule de la
scala Pia, l'escalier de pierre  l'norme cage carre, qui monte  la
cour Saint-Damase. Et pas une me, rien que l'cho touff des pas, rien
que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dpolis
blanchissaient mollement la clart.

En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir dj vue, des
loges de Raphal, avec son portique, sa fontaine, son pav blanc, sous
le brlant soleil. Mais il n'y apercevait mme plus les cinq ou six
voitures qui attendaient, les chevaux figs, les cochers raidis sur
leurs siges. C'tait une solitude, un vaste carr nu et ple, d'un
sommeil spulcral, sous la lumire morne des lanternes, dont les
rverbrations blanchissaient les hauts vitrages des trois faades. Et,
un peu inquiet, gagn par le petit frisson du vide et du silence, il se
hta, il se dirigea,  droite, vers le perron, abrit d'une marquise,
dont les quelques degrs mnent  l'escalier des appartements.

L, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme.

--Monsieur Squadra.

D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l'escalier.

Pierre monta. C'tait un escalier trs large,  la rampe de marbre
blanc, aux marches basses, aux murs enduits d'un suc jauntre. Dans les
globes de verre dpoli, les becs de gaz semblaient avoir t baisss
dj, par une conomie sage. Et, sous cette clart de veilleuse, rien
n'tait d'une solennit plus triste que cette majestueuse nudit, si
blme et si froide. A chaque palier, un garde suisse veillait encore,
avec sa hallebarde; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on
n'entendait plus que les pas rguliers de ces hommes, allant et venant
toujours, sans doute pour ne pas succomber  l'engourdissement des
choses.

Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence
frissonnant, la monte paraissait interminable. Chaque tage se coupait
en tronons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au
palier du deuxime tage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent ans.
Devant la porte vitre de la salle Clmentine, dont le battant de droite
tait seul ouvert, un dernier garde suisse veillait.

--Monsieur Squadra.

Le garde s'effaa, laissa entrer le jeune prtre.

Cette salle Clmentine, immense, semblait sans bornes  cette heure,
dans la clart crpusculaire des lampes. La dcoration si riche, les
sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n'tait plus qu'une
vague apparition fauve, des murs de rve o dormaient des reflets de
joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans
fin, une solitude largie, se perdant au fond des demi-tnbres.

Enfin,  l'autre bout, prs d'une porte, Pierre crut apercevoir des
formes, le long d'un banc. C'taient trois gardes suisses assis l,
ensommeills.

--Monsieur Squadra.

Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il
devait attendre. Il n'osa bouger, troubl par le bruit de ses pas sur
les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en voquant les
foules qui avaient peupl cette salle. Aujourd'hui encore, elle tait la
salle accessible  tous et que tous devaient traverser, simplement une
salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'alles et de
venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, ds que la nuit l'avait
envahie, et comme elle tait dsespre et lasse d'avoir vu dfiler tant
de choses et tant d'tres!

Enfin, le garde revint, et derrire lui apparut, sur le seuil de la
pice voisine, un homme d'une quarantaine d'annes, vtu entirement de
noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de
cathdrale. Il avait un beau visage correct et ras, avec un nez un peu
fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.

--Monsieur Squadra, dit Pierre une dernire fois.

L'homme s'inclina, pour dire qu'il tait monsieur Squadra. Puis, d'une
nouvelle rvrence, il invita le prtre  le suivre. Et tous deux, l'un
derrire l'autre, sans hte aucune, s'engagrent dans l'interminable
enfilade des salles.

Pierre, au courant du crmonial, et qui en avait caus plusieurs fois
avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela
l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de
s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une
certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent tre reues par
le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en
celles des gardes-nobles, puis en celles des camriers d'honneur, puis
en celles des camriers secrets, jusqu'au Saint-Pre. Mais, ds huit
heures, les salles se vident, de rares lampes brlent seules sur les
consoles, ce n'est plus qu'une suite de pices dsertes,  demi
obscures, assoupies, au fond du nant auguste o tombe le palais entier.

Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples
huissiers, vtus de velours rouge, brod aux armes du pape, qui ont la
charge de mener les visiteurs jusqu' la porte de l'antichambre
d'honneur. A cette heure tardive, un seul tait encore l, assis sur une
banquette, en un tel coin d'ombre, que sa tunique de pourpre paraissait
noire. Il leva la tte, laissa passer, dans ces tnbres o s'teignait
toute la pompe clatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des
gendarmes, o la rgle tait que les secrtaires des cardinaux et des
hauts personnages attendissent le retour de leurs matres; et elle tait
compltement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux
buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s'y
mlaient pendant les heures brillantes des rceptions. Vide galement la
salle suivante, plus petite, rserve  la garde palatine, cette milice
recrute parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les
paulettes d'or, le shako surmont d'un plumet rouge. On tourna 
droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la premire o
l'on entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe avec
son haut plafond peint, ses Gobelins admirables, signs Audran, Jsus
faisant des miracles et les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des
gardes-nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console  droite, que
surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du
fond qui s'ouvre sur une autre petite pice, une sorte d'alcve
contenant un autel, o le Saint-Pre dit sa messe, isol, pendant que
les assistants restent  genoux sur les dalles de marbre de la salle
voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleills des
gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la salle du trne,
dans laquelle le pape reoit en audience publique, jusqu' deux et trois
cents personnes  la fois. En face des fentres, sur une estrade basse,
est le trne, un fauteuil dor, recouvert de velours rouge, sous un
baldaquin de mme velours. A ct se trouve le coussin, pour le
baise-pied. Puis, c'est  droite et  gauche deux consoles face  face,
l'une avec une pendule, l'autre avec un crucifix, entre de hauts
candlabres  pied de bois dor, portant des bougies. La tenture de
damas rouge,  larges palmes Louis XIV, monte jusqu' la fastueuse frise
qui encadre le plafond d'attributs et de figures allgoriques; et le
magnifique et froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de
Smyrne que devant le trne. Mais, les jours d'audience particulire,
lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trne ou mme dans sa
chambre, la salle du trne n'tait plus que l'antichambre d'honneur, o
toute la prlature attendait, les hauts dignitaires de l'glise mls
aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs. Le
service y tait fait par les deux camriers d'honneur, l'un en habit
violet, l'autre de cape et d'pe, qui y recevaient, des mains des
bussolanti, les personnes admises au prcieux honneur d'une audience,
pour les conduire eux-mmes  la porte de la pice voisine,
l'antichambre secrte, o ils les remettaient aux mains des camriers
secrets. C'tait la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans
l'clat des uniformes et des costumes, dans l'motion qui grandissait, 
mesure qu'on approchait du tabernacle habit par l'lu et l'Unique, au
travers de cette succession sans fin de salles, o le coeur battait de
plus en plus fort, treint jusqu' l'touffement par cette gradation
savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et, 
cette heure de nuit, toujours pas une me, pas un geste, pas une voix,
rien que le silence tombant des tnbres du plafond sur le trne de
velours rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait  l'angle d'une
console, dans la salle vide et endormie.

Monsieur Squadra, qui ne s'tait pas encore retourn, marchant d'un pas
lent et muet, s'arrta un instant  la porte de l'antichambre secrte,
comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant
d'affronter l'entre du sanctuaire. Seuls les camriers secrets avaient
le droit de vivre l, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le
pape daignt les recevoir. Pierre, en y pntrant, lorsque monsieur
Squadra se fut dcid  l'introduire, sentit bien,  son petit frisson
d'homme nerveux, qu'il entrait dans l'au-del redoutable, de l'autre
ct de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un
garde-noble de faction en gardait la porte; mais la porte,  cette
heure, tait libre, la pice tait vide comme les autres; et, pour la
peupler, il y fallait voquer les trs nobles et trs puissants
personnages qui la garnissaient d'ordinaire, en grand habit de
crmonie. Elle s'tranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux
fentres donnant sur le nouveau quartier des Prs du Chteau, tandis
qu'une seule fentre s'ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, prs
de la porte qui conduisait  la salle du petit trne. C'tait l, entre
cette porte et cette fentre, assis devant une table troite, que se
tenait d'habitude un secrtaire, absent en ce moment. Et toujours la
mme console dore, avec le mme crucifix, entre la mme paire de
lampes. Une grande horloge, dans une gaine d'bne incruste de cuivre,
battait lourdement l'heure. La seule curiosit, sous le plafond 
rosaces d'or, tait la tenture, en damas rouge, sem d'cussons jaunes,
les deux clefs et la tiare, alternant avec le lion, la griffe pose sur
la boule du monde.

Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement 
l'tiquette, Pierre tenait encore  la main son chapeau, qu'il aurait d
laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit
de garder la barrette. Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa
lui-mme sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester au moins
l. Puis, sans un mot toujours, d'une simple rvrence, il fit
comprendre qu'il allait annoncer le visiteur  Sa Saintet, et que
celui-ci voult bien attendre un instant dans cette pice.

Demeur seul, Pierre respira profondment. Il touffait, son coeur
battait  se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait trs
bien jug dans les demi-tnbres ces fameux, ces magnifiques
appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs
orns de tapisseries, tendus de soie, des frises dores et peintes, des
plafonds droulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des
consoles, des escabeaux et des trnes; et les lampes, les pendules, les
crucifix, mme les trnes, rien que des cadeaux, apports des quatre
coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubils. Pas le moindre
confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne
Italie tait l, avec son continuel gala et son manque de vie intime et
tide. On avait d jeter quelques tapis sur les admirables dallages de
marbre, o les pieds se glaaient. On avait fini par installer rcemment
des calorifres, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer le
pape. Et ce qui avait frapp Pierre davantage encore, ce qui le
pntrait jusqu'aux os, maintenant qu'il tait l, debout,  attendre,
c'tait ce silence extraordinaire, un silence tel, qu'il n'en avait
jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le nant
noir du Vatican colossal, tomb au sommeil, ft mont  cet tage, dans
cette enfilade de salles dsertes, somptueuses et mortes, o brlaient
les petites flammes immobiles des lampes.

Neuf heures sonnrent  l'horloge d'bne, et il s'tonna. Comment! dix
minutes seulement s'taient coules, depuis qu'il avait franchi la
porte de bronze? Il aurait cru qu'il marchait depuis des jours et des
jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui
l'tranglait, car jamais il n'tait sr de lui-mme, il craignait
toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes.
Il marcha, passa devant l'horloge, donna un coup d'oeil au crucifix de
la console, regarda le globe de la lampe, o les doigts gras d'un
domestique avaient laiss leur empreinte. Elle clairait d'une lueur si
jaune et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa pas.
Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fentre
qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de
saisissement, Rome immense s'tendait, dans l'entre-billement des
persiennes mal fermes, Rome telle qu'il l'avait dj vue des loges de
Raphal, telle qu'il l'avait reconstruite, le jour o, du petit
restaurant de la place, il s'tait imagin voir Lon XIII  la fentre
de sa chambre. Seulement, c'tait la Rome de nuit, la Rome largie
encore au fond des tnbres, sans bornes comme le ciel toil. Dans
cette mer illimite, aux vagues noires, on ne reconnaissait srement que
les grandes voies, changes en voies lactes par les blancheurs vives de
l'clairage lectrique: le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale,
ensuite le Corso qui les coupait  angle droit, coup lui-mme par la
rue du Triton, que continuait la rue San Nicol da Tolentino, laquelle
tait relie  la Gare par la lointaine lueur de la place des Thermes.
De l'autre ct du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la
Rome antique, quelques places, quelques bouts d'avenue flamboyaient
encore; mais l'ombre dj submergeait tout. Pour le reste, ce n'tait
plus qu'un pullulement de petites clarts jaunes, les miettes d'un ciel
 demi teint, balay sur la terre. De rares constellations, des toiles
brillantes traant de mystrieuses et nobles figures, tchaient
vainement de lutter et de se dgager. Elles taient noyes, effaces
dans le chaos confus de cette poussire d'un vieil astre, qui se serait
bris l, y laissant sa gloire, rduite dsormais  n'tre qu'une sorte
de sable phosphorescent. Et quelle immensit noire, ainsi poudre de
lumire, quelle masse norme d'obscurit et d'inconnu, dans laquelle
semblaient avoir sombr les vingt-sept sicles de la Ville ternelle,
ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu' ne plus
pouvoir dire o elle commenait ni o elle finissait, peut-tre largie
jusqu'au bord illimit de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-tre si
diminue, si disparue, que le soleil  son retour n'en clairerait que
le peu de cendre!

Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgr son effort pour la calmer,
augmentait de seconde en seconde, mme devant cet ocan de tnbres,
d'une souveraine paix. Il s'carta de la fentre, il tressaillit de tout
son tre en entendant un lger bruit de pas et en croyant qu'on venait
le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, la salle du petit
trne, dont il s'aperut alors que la porte tait reste entr'ouverte.
N'entendant plus rien, il se hasarda, dans sa fivre d'impatience, il
allongea la tte, pour voir. C'tait encore une salle tendue de damas
rouge, assez vaste, avec un fauteuil dor, recouvert de velours rouge,
sous un baldaquin de mme velours; et l'on y trouvait l'invitable
console, le haut crucifix d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les
candlabres, deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne
taille, sortis de la manufacture de Svres, orns d'un portrait du
Saint-Pre. Pourtant, on sentait l plus de confortable, le tapis de
Smyrne recouvrait le dallage entier, quelques fauteuils s'alignaient
contre les murs, une fausse chemine, drape d'toffe, servait de
pendant  la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette salle,
y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait honorer. Et le
frisson de Pierre augmentait,  l'ide qu'il n'avait plus qu'une pice 
traverser, que si prs de lui, derrire cette simple porte de bois,
tait Lon XIII. Pourquoi le faisait-on attendre? Se prparait-on  le
recevoir dans cette pice, pour ne pas l'admettre dans une intimit trop
troite? On lui avait cont des visites mystrieuses, reues  pareille
heure, des personnages inconnus introduits de mme faon,
silencieusement, de grands personnages dont on murmurait les noms trs
bas. Lui, ce devait tre qu'on le jugeait compromettant, qu'on dsirait
causer  l'aise, sans paratre s'engager en rien,  l'insu de
l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua la cause du bruit qu'il
avait entendu, en apercevant, sur la console, prs de la lampe, une
petite caisse de bois, une sorte de profond plateau  anses, o se
trouvait la desserte d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille
et le verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqu cette
desserte dans la chambre, venait de l'apporter l, puis qu'il devait
tre rentr faire un bout de mnage. Il savait la grande frugalit du
pape, ses repas pris sur un troit guridon, le tout apport  la fois
dans cette petite caisse, une viande, un lgume, deux doigts de bordeaux
par ordonnance du mdecin, du bouillon surtout, des tasses de bouillon
qu'il aimait  offrir aux vieux cardinaux, ses favoris, comme on offre
du th, tout un rgal rparateur de vieux garons. L'ordinaire de Lon
XIII tait fix  huit francs par jour. O dbauches d'Alexandre VI, 
festins et galas de Jules II et de Lon X! Mais il y eut un nouveau
petit bruit, venu de la chambre, qu'il ne put s'expliquer, et il fut
terrifi de son indiscrtion, il se hta de retirer sa tte, en croyant
voir toute la salle rouge du petit trne flamber d'un brusque incendie,
dans la paix morte o elle dormait.

Alors, il prfra marcher  pas touffs, trop frmissant pour rester
immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait maintenant d'en avoir
entendu parler par Narcisse: tout un gros personnage, l'homme le plus
important, le plus influent, le valet de chambre bien-aim de Sa
Saintet, qui seul pouvait la dcider, les jours de rception,  mettre
une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait se trouvait par
trop salie de tabac. Sa Saintet s'obstinait galement  s'enfermer
chaque nuit toute seule dans sa chambre, sans vouloir que personne
coucht prs d'elle, par indpendance, on disait aussi par inquitude
d'avare, qui entend dormir seul avec son trsor; ce qui causait de
continuelles inquitudes, car il n'tait gure raisonnable qu'un
vieillard de cet ge se barricadt de la sorte; et monsieur Squadra
couchait seulement dans une pice voisine, mais l'oreille aux aguets,
toujours prt  rpondre au plus lger appel. C'tait lui encore qui
intervenait avec respect, lorsque Sa Saintet veillait trop tard,
travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait difficilement
raison, se relevait durant les heures d'insomnie, l'envoyait rveiller
un secrtaire, pour dicter des notes, jeter sur le papier un projet
d'encyclique. Quand la rdaction d'une encyclique la passionnait, elle y
aurait pass les jours et les nuits, de mme que jadis, quand elle se
piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait parfois en
train de polir une strophe. Elle dormait fort peu, en proie  un
continuel travail, d'une activit crbrale extraordinaire, toujours
hante par la ralisation de quelque volont ancienne. La mmoire seule
avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-tre bien que
monsieur Squadra venait de trouver Sa Saintet plus souffrante,  la
suite d'un excs de travail, puisque, la veille encore, on la disait si
malade, et que le plus souvent, d'ailleurs, elle ddaignait de se
soigner.

Tandis qu'il continuait  marcher doucement, Pierre tait ainsi envahi
peu  peu par cette haute et souveraine figure. Des dtails infimes de
la vie quotidienne, il montait  la vie intellectuelle,  ce rle d'un
grand pape que Lon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, 
Saint-Paul hors les murs, se drouler la frise interminable o sont
reprsents les portraits des deux cent soixante-deux papes; et il se
demandait, dans cette longue suite de mdiocres, de saints, de criminels
et de gnies, quel tait le pape auquel Lon XIII aurait voulu
ressembler. tait-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux qui
se sont succd pendant les trois premiers sicles de vie cache,
simples chefs d'associations funraires, pasteurs fraternels de la
communaut chrtienne? tait-ce le pape Damase, le premier grand
btisseur, le cerveau lettr qui se plut aux choses de l'esprit, le
croyant de foi vive qui ouvrit les catacombes  la pit des fidles?
tait-ce Lon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, acheva
la rupture avec l'Orient que le grand schisme avait dj spar, porta
l'empire  l'Occident par l'unique et toute-puissante volont de Dieu et
de son glise, qui ds lors disposa des couronnes? tait-ce le terrible
Grgoire VII, le purificateur du temple, le souverain des rois, tait-ce
Innocent III, tait-ce Boniface VIII, les matres des mes, des peuples
et des trnes, arms de l'excommunication farouche, rgnant sur le moyen
ge pouvant, dans une telle domination, que jamais le catholicisme ne
devait raliser d'aussi prs son rve? tait-ce Urbain II, tait-ce
Grgoire IX, ou un autre des papes dans le coeur desquels flamba la
passion rouge des croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva
les foules, qui les jeta  la conqute de l'inconnu et du divin?
tait-ce Alexandre III dfendant la papaut contre l'empire, luttant
jusqu'au bout pour ne rien cder de l'autorit suprme qu'il tenait de
Dieu, finissant par vaincre, en posant son pied triomphal sur la tte de
Frdric Barberousse? tait-ce, longtemps aprs les tristesses
d'Avignon, Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la puissance
politique du Saint-Sige? tait-ce Lon X, le fastueux, le glorieux
patron de la Renaissance, de tout un grand sicle d'art, mais l'esprit
court et imprvoyant qui traitait Luther de simple moine rvolt?
tait-ce Pie V, la raction noire et vengeresse, la flamme des bchers
chtiant la terre redevenue paenne, tait-ce quelque autre des papes
qui rgnrent aprs le concile de Trente, d'une foi absolue, la croyance
rtablie dans son intgrit, l'glise sauve par son orgueil, son
intransigeance, son enttement au respect total des dogmes? tait-ce, au
dclin de la papaut, lorsqu'elle n'avait plus t qu'une matresse de
crmonie, rglant le gala des grandes monarchies de l'Europe, tait-ce
Benot XIV, la vaste intelligence, le profond thologien, qui, les mains
lies, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, avait pass sa
belle vie  rglementer les choses du ciel? Et l'histoire de cette
papaut se droulait ainsi, la plus prodigieuse des histoires, toutes
les fortunes, les plus basses, les plus misrables, comme les plus
hautes, les plus clatantes, une obstine volont de vivre qui l'avait
fait vivre quand mme, au travers des incendies, des massacres et des
croulements de peuples, toujours militante et debout dans la personne
de ses papes, la plus extraordinaire ligne de souverains absolus,
conqurants et dominateurs, tous matres du monde, mme les chtifs et
les humbles, tous glorieux de l'imprissable gloire du ciel, lorsqu'on
les voquait de la sorte, dans ce Vatican sculaire, o leurs ombres
srement se rveillaient la nuit, venaient rder par les galeries sans
fin, par les salles immenses, au fond de ce silence ananti de tombe,
dont le frisson devait tre fait du lger frlement de leurs pas sur les
dalles de marbre.

Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait bien, le grand
pape que Lon XIII voulait tre. C'tait, tout au dbut de la puissance
catholique, Grgoire le Grand, le conqurant et l'organisateur. Celui-l
tait d'antique souche romaine, un peu du vieux sang imprial battait
dans son coeur. Il administra Rome sauve des Barbares, il fit cultiver
les domaines ecclsiastiques, il partagea les biens de la terre, un
tiers aux pauvres, un tiers au clerg, un tiers  l'glise. Puis, le
premier, il cra la Propagande, envoya ses prtres civiliser et pacifier
les nations, poussa la conqute jusqu' soumettre la Grande-Bretagne 
la divine loi du Christ. Et c'tait aussi, aprs un intervalle norme de
sicles, Sixte-Quint, le pape financier et politique, le fils de
jardinier qui se rvla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus
vastes et les plus souples d'une poque fertile en beaux diplomates. Il
thsaurisait, il se montrait d'une avarice rude, pour gouverner en
monarque qui a toujours, dans ses coffres, l'or ncessaire  la guerre
et  la paix. Il passait des annes en ngociations avec les rois, il ne
dsesprait jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait son
temps, il l'acceptait tel qu'il tait, puis tchait de le modifier au
gr des intrts du Saint-Sige, conciliant pour tout et avec tous,
rvant dj un quilibre europen, dont il comptait devenir le centre et
le matre. Avec cela, un trs saint pape, un mystique fervent, mais un
pape, l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doubl d'un
politique dcid aux actes pour assurer sur cette terre la royaut de
Dieu.

Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgr sa volont de
calme, remontait en lui, balayait en lui toutes les prudences et tous
les doutes, Pierre se demandait pourquoi interroger ainsi le pass.
Est-ce que le seul Lon XIII n'tait pas celui de son livre, le grand
pape dont il avait eu la rvlation, qu'il avait peint selon son coeur,
tel que les mes le voulaient et l'attendaient? Ce n'tait point sans
doute un portrait d'troite ressemblance, mais il fallait bien que les
grandes lignes en fussent vraies, pour que l'humanit ne dsesprt pas
de son salut. Et des pages nombreuses de son livre s'voqurent,
flambrent devant ses yeux, il revit son Lon XIII, le politique sage,
le conciliateur, travaillant  l'unit de l'glise, voulant la rendre
forte et invincible, au jour prochain de la lutte invitable. Il le
revit dgag des soucis du pouvoir temporel, grandi, pur, clatant de
splendeur morale, seule autorit debout, au-dessus des nations, ayant
compris le mortel danger qu'il y avait  laisser la solution socialiste
entre les mains des ennemis du christianisme, rsolu ds lors 
intervenir dans la querelle contemporaine, comme Jsus autrefois, pour
la dfense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre du ct des
dmocraties, accepter la rpublique en France, laisser  l'exil les rois
chasss de leurs trnes, raliser la prdiction qui promettait  Rome de
nouveau l'empire du monde, lorsque la papaut, ayant unifi la croyance,
marcherait  la tte du peuple. Les temps s'accomplissaient, Csar tait
abattu, le pape demeurait seul, et le peuple, le grand muet, que les
deux pouvoirs s'taient disput si longtemps, n'allait-il pas se donner
au Pre, puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le coeur
embras, la main tendue, accueillant les travailleurs sans pain et les
mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe qui menaait les
socits pourries, dans l'affreuse misre qui ravageait les villes, il
n'y avait pas d'autre solution possible. Lon XIII le prdestin, le
rdempteur ncessaire, le pasteur envoy pour sauver ses ouailles du
prochain dsastre, en rtablissant la communaut chrtienne, l'ge d'or
oubli du christianisme primitif! La justice rgnant enfin, la vrit
resplendissant comme le soleil, tous les hommes rconcilis, plus qu'un
peuple vivant dans la paix, n'obissant qu' la loi galitaire du
travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de charit et
d'amour!

Alors, Pierre fut comme soulev par une flamme, port, pouss en avant.
Enfin, enfin, il allait le voir, vider son coeur, ouvrir son me! Il y
avait tant de jours qu'il souhaitait cette minute passionnment, qu'il
luttait de tout son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les
obstacles sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver, depuis
son arrive  Rome; et cette longue lutte, ce succs final inespr,
redoublaient sa fivre, exaspraient son dsir de victoire. Oui, oui! il
vaincrait, il confondrait les adversaires de son livre. Ainsi qu'il
l'avait dit  monsignor Fornaro, est-ce que le Saint-Pre pouvait le
dsavouer? est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprim ses ides
secrtes, trop tt peut-tre, faute pardonnable? Et il se souvenait
aussi de sa dclaration  monsignor Nani, le jour o il avait jur que
jamais il ne supprimerait lui-mme son livre, car il ne regrettait rien,
il ne dsavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait, il
croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa volont de se
dfendre, de faire triompher sa foi, dans la violente excitation
nerveuse o l'attente le jetait, aprs sa course sans fin au travers de
ce Vatican norme, qu'il sentait  son entour si muet et si noir.
Cependant, il se troublait de plus en plus, il en venait  chercher ses
ides, il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en
quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient s'tre amasses en
lui, car leur pesanteur tait pour beaucoup dans son touffement, sans
qu'il voult s'en rendre compte. Tout au fond, il tait bris, las dj,
n'ayant plus d'autre ressort que l'envole de son rve, son cri de piti
devant l'abominable misre. Oui, oui! il entrerait vite, il tomberait 
genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant son coeur dborder. Et
srement le Saint-Pre sourirait, le renverrait en disant qu'il ne
signerait pas la condamnation d'une oeuvre, o il venait de se revoir
tout entier, avec ses penses les plus chres.

Pierre eut une telle dfaillance, qu'il marcha de nouveau jusqu' la
fentre, pour appuyer son front brlant contre une vitre glace. Ses
oreilles bourdonnaient, ses jambes flchissaient, tandis que le sang, 
grands coups, battait dans son crne. Et il s'efforait de ne plus
penser  rien, il regardait Rome noye d'ombre, en lui demandant un peu
du sommeil o elle s'anantissait. Il voulut se distraire de sa hantise,
il essaya de reconnatre des rues, des monuments,  la seule faon dont
se groupaient les lumires. Mais c'tait la mer sans bornes, ses ides
se brouillaient, s'en allaient  la drive, au fond de ce gouffre de
tnbres sem de clarts menteuses. Ah! pour se calmer, pour ne plus
penser enfin, la nuit, la nuit totale et rparatrice, la nuit o l'on
dort  jamais, guri de la misre et de la souffrance! Brusquement, il
eut la nette sensation que quelqu'un tait debout derrire lui,
immobile, et il se retourna, avec un lger sursaut.

Debout en effet, dans sa livre noire, monsieur Squadra attendait. Il
eut simplement une de ses rvrences, pour inviter le visiteur  le
suivre. Puis, il se remit  marcher le premier, traversa la salle du
petit trne, ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaa,
laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.

Pierre tait dans la chambre de Sa Saintet. Il avait craint une de ces
motions foudroyantes qui affolent ou paralysent, on lui avait cont que
des femmes arrivaient mourantes, pmes, l'air ivre, ou bien se
prcipitaient, comme souleves, dansantes, apportes par le vol d'ailes
invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa fivre accrue
de tout  l'heure aboutissait  une sorte de saisissement,  une
raction qui le faisait trs calme, les yeux clairs, voyant tout. En
entrant, l'importance dcisive d'une telle audience lui tait nettement
apparue, lui simple petit prtre devant le suprme pontife, chef de
l'glise, matre souverain des mes. Toute sa vie religieuse et morale
allait en dpendre, et c'tait peut-tre cette pense soudaine qui le
glaait ainsi, au seuil du sanctuaire redoutable, vers lequel il venait
de marcher d'un pas si frmissant, dans lequel il n'aurait cru pntrer
que le coeur perdu, les sens abolis, ne trouvant plus  balbutier que
ses prires de petit enfant.

Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se rappela qu'il
avait vu Lon XIII d'abord, mais dans le cadre o il tait, dans cette
grande chambre, tendue de damas jaune,  l'alcve immense, si profonde,
que le lit y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une chaise
longue, une armoire, des malles, les fameuses malles o se trouvait,
disait-on, sous de triples serrures, le trsor du Denier de
Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV, une sorte de bureau  cuivres
cisels, faisait face  une grande console Louis XV, dore et peinte,
sur laquelle, prs d'un haut crucifix, brlait une lampe. La chambre
tait nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq chaises
recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste espace que recouvrait
un tapis, dj fort us. Et Lon XIII tait l, sur un des fauteuils,
assis  ct d'une petite table volante, o l'on avait pos une seconde
lampe garnie d'un abat-jour. Trois journaux y tranaient, deux franais,
un italien, celui-ci  demi dpli, comme si le pape venait de le
quitter  l'instant, pour tourner,  l'aide d'une longue cuiller de
vermeil, un verre de sirop, plac prs de lui.

Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume, la soutane de drap
blanc  boutons blancs, la calotte blanche, la plerine blanche, la
ceinture blanche, frange d'or, les bouts brods des clefs d'or. Les bas
taient blancs, les mules taient de velours rouge, galement brodes
des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce fut le visage, le personnage
tout entier, qui lui paraissait diminu, qu'il reconnaissait  peine.
C'tait la quatrime rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les
dlices des jardins, souriant et familier, coutant les commrages d'un
prlat favori, tandis qu'il s'avanait de son petit pas de vieillard, un
sautillement d'oiseau bless. Il l'avait vu dans la salle des
Batifications, en pape bien-aim et attendri, les joues roses de
contentement, pendant que les femmes lui offraient des bourses, des
calottes blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux pour les jeter
 ses pieds, se seraient arrach le coeur pour le jeter de mme. Il
l'avait vu  Saint-Pierre, port sur le pavois, pontifiant, dans toute
sa gloire de Dieu visible que la chrtient adorait, telle qu'une idole
enferme en sa gaine d'or et de pierreries, la face fige, d'une
immobilit hiratique et souveraine. Et il le revoyait, l, sur ce
fauteuil, dans l'intimit troite, l'air aminci, si frle, qu'il en
prouvait une sorte d'inquitude, mle d'attendrissement. Le cou
surtout tait extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit
oiseau trs vieux et trs blanc. D'une pleur d'albtre, la face avait
une transparence caractristique, on apercevait la clart de la lampe 
travers le grand nez dominateur, comme si le sang se ft totalement
retir. La bouche immense, aux lvres de neige, coupait d'une ligne
mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls taient rests beaux
et jeunes, des yeux admirables, d'un noir luisant de diamants noirs,
d'un clat, d'une force qui ouvraient les mes, les foraient de
confesser la vrit  voix haute. Les rares cheveux sortaient de la
calotte blanche en lgres boucles blanches, couronnant de blanc la
maigre figure blanche, dont la laideur s'purait dans tout ce blanc,
cette blancheur toute me o la chair semblait se fondre en une candide
floraison de lis.

Mais, au premier coup d'oeil, Pierre avait constat que, si monsieur
Squadra l'avait fait attendre, ce n'tait pas pour obliger le Saint-Pre
 passer une soutane propre, car celle qu'il portait se trouvait
fortement tache de tabac, des salissures brunes qui avaient coul le
long des boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Pre avait un mouchoir
sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait bien portant,
remis de son indisposition de la veille, comme il se remettait
d'ordinaire, avec facilit, en vieillard trs sobre et trs sage, qui
n'avait aucune maladie organique et qui s'en allait simplement un peu
chaque jour, d'puisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui,  force de
donner sa flamme, finit un soir par s'teindre.

Ds la porte, Pierre avait senti les deux yeux tincelants, les deux
yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le silence tait norme, les
lampes brlaient d'une flamme immobile et ple, dans cet immense calme
du Vatican endormi, sans qu'on sentt autre chose, au loin, que
l'antique Rome sombre sous l'amas des tnbres, comme un lac d'encre o
se refltaient les toiles. Il dut s'approcher, il fit les trois
gnuflexions, il se pencha pour baiser la mule de velours rouge, pose
sur un coussin. Et il n'y eut pas une parole, pas un geste, pas un
mouvement. Et, lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants
noirs, les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient
toujours.

Enfin, Lon XIII, qui n'avait pas voulu lui pargner l'humilit du
baisement de pied, et qui maintenant le laissait debout, parla le
premier, sans cesser de l'examiner, lui fouillant l'me, au plus profond
de son tre.

--Mon fils, vous avez vivement dsir me voir, et j'ai consenti  vous
donner cette satisfaction.

Il parlait en franais, un franais un peu incertain, qu'il prononait 
l'italienne, si lentement, qu'on aurait pu crire les phrases, comme
sous une dicte. La voix tait forte, nasale, une de ces voix grosses et
grondantes qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps
dbiles, qui paraissent exsangues et sans souffle.

Pierre s'tait content de s'incliner de nouveau, en signe de profond
remerciement, sachant que, pour parler, le respect voulait qu'on
attendt d'tre questionn d'une faon directe.

--Vous habitez Paris?

--Oui, Saint-Pre.

--Vous tes attach  une des grandes paroisses de la ville?

--Non, Saint-Pre, je ne suis desservant qu' la petite glise de
Neuilly.

--Ah! oui, oui, je sais, c'est du ct du Bois de Boulogne, n'est-ce
pas?... Et quel est votre ge, mon fils?

--Trente-quatre ans, Saint-Pre.

Il y eut un court silence. Lon XIII avait fini par baisser les yeux. Il
reprit, de sa frle main d'ivoire, le verre de sirop, le tourna avec la
longue cuiller, but une gorge. Et cela doucement, d'un air prudent et
raisonn, comme tout ce qu'il devait penser et faire.

--J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie. D'habitude, on
ne me soumet que des fragments. Mais quelqu'un qui s'intresse  vous
m'a remis directement le volume, en me suppliant de le parcourir. C'est
ainsi que j'ai pu en prendre connaissance.

Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir une protestation
contre l'isolement o le tenait son entourage, cet excrable entourage
qui faisait bonne garde pour que rien d'inquitant n'entrt du dehors,
selon le mot de monsignor Nani lui-mme.

--Je remercie Votre Saintet du trs grand honneur qu'elle a daign me
faire, se permit alors de dire le prtre. Il ne pouvait pas m'arriver de
bonheur plus haut ni plus ardemment souhait.

Il tait si heureux! Il s'imagina que sa cause tait gagne, en voyant
le pape trs calme, sans colre, lui parler de son livre sur ce ton, en
homme qui le connaissait  fond maintenant.

--N'est-ce pas? mon fils, vous tes en relations avec monsieur le
vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord t frapp de la
ressemblance de certaines de vos ides avec celles de ce trs dvou
serviteur, qui nous a donn d'autre part des preuves prcieuses de son
bon esprit.

--En effet, Saint-Pre, monsieur de la Choue veut bien m'aimer un peu.
Nous avons longuement caus, il n'y a rien d'tonnant  ce que j'aie
reproduit plusieurs de ses penses les plus chres.

--Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des corporations, il
s'en occupe beaucoup, un peu trop mme. Lors de son dernier voyage, il
m'en a entretenu avec une rare insistance. De mme que, ces temps
derniers, un autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus
minent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amen ce si beau
plerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas eu de cesse que je ne le
reoive, pour m'en parler lui aussi pendant prs d'une heure. Seulement,
il faut dire qu'ils ne s'entendent gure ensemble, car l'un me supplie
de faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse.

Ds le dbut, la conversation bifurquait. Pierre sentit qu'elle dviait
de son livre, mais il se rappela la promesse formelle qu'il avait faite
au vicomte, s'il voyait le pape et si l'occasion se prsentait, de
tenter un effort afin d'obtenir une parole dcisive, au sujet de la
fameuse question de savoir si les corporations devaient tre libres ou
obligatoires, ouvertes ou fermes. Depuis qu'il tait  Rome, il avait
reu lettre sur lettre du malheureux vicomte, clou  Paris par la
goutte, pendant que son rival, le baron, profitait de l'admirable
occasion du plerinage, dont il tait le chef, pour tcher d'arracher au
pape le simple mot approbatif, qu'il aurait rapport triomphalement. Et
le prtre tint  remplir sa promesse avec conscience.

--Votre Saintet sait mieux que nous tous o est la sagesse. Monsieur de
Fouras croit que le salut, la solution de la question ouvrire, se
trouve simplement dans le rtablissement des anciennes corporations
libres, tandis que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protges
par l'tat, soumises  des rgles nouvelles. Et, certainement, cette
dernire conception est davantage avec les ides sociales
d'aujourd'hui... Si Votre Saintet daignait se prononcer dans ce sens,
le jeune parti catholique, en France, saurait en tirer srement le plus
beau rsultat, tout un mouvement ouvrier  la gloire de l'glise.

Lon XIII rpondit de son air tranquille:

--Mais je ne peux pas. On me demande toujours de France des choses que
je ne peux pas, que je ne veux pas faire. Ce que je vous permets de dire
de ma part  monsieur de la Choue, c'est que, si je ne puis le
contenter, je n'ai pas content davantage monsieur de Fouras. Il n'a
galement emport de moi que l'expression de ma bienveillance  l'gard
de vos chers ouvriers franais, qui peuvent tant pour le rtablissement
de la foi. Comprenez donc, chez vous, qu'il est des questions de dtail,
de simple organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible de
descendre, sous peine de leur donner une importance qu'elles n'ont pas,
et de mcontenter violemment les uns, si je faisais trop de plaisir aux
autres.

Il eut un ple sourire o tout le politique conciliant et avis apparut,
bien rsolu  ne pas laisser compromettre son infaillibilit dans des
aventures inutiles. Et il but une nouvelle gorge de sirop, il s'essuya
avec son mouchoir, en souverain dont la journe d'apparat tait finie,
qui prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude et de
silence pour causer sans hte, aussi longuement qu'il en aurait le
dsir.

Pierre tcha de le ramener  son livre.

--Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a t si affectueux pour
moi, il attend avec tant d'motion le sort rserv  mon livre, comme si
cette oeuvre tait sienne! C'est pourquoi j'aurais t bien heureux de
lui rapporter une bonne parole de Votre Saintet.

Mais le pape continuait  s'essuyer, sans rpondre.

--Je l'ai connu chez Son minence le cardinal Bergerot, un autre grand
coeur, dont l'ardente charit devrait suffire  refaire une France
croyante.

Cette fois, l'effet fut immdiat.

--Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa lettre en tte de
votre livre. Il a t bien mal inspir, en vous l'crivant, et vous, mon
fils, bien coupable, le jour o vous l'avez publie... Je ne puis croire
encore que monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos
pages, quand il vous a envoy son approbation pleine et entire. J'aime
mieux l'accuser d'ignorance et d'tourderie. Comment aurait-il approuv
vos attaques contre le dogme, vos thories rvolutionnaires qui tendent
 la destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu, il n'a
d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable, impardonnable...
Il est vrai qu'il rgne un si mauvais esprit dans une partie du clerg
franais. Ce sont les ides gallicanes qui repoussent sans cesse comme
les herbes mauvaises, tout un libralisme frondeur, en rvolte contre
notre autorit, en continuel apptit de libre examen et d'aventures
sentimentales.

Il s'animait, des mots d'italien se mlaient  son franais hsitant, sa
grosse voix nasale sortait de son frle corps de cire et de neige avec
des sonorits de cuivre.

--Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien, nous le briserons, le
jour o nous ne verrons plus en lui qu'un fils rvolt. Il doit
l'exemple de l'obissance, nous lui ferons part de notre mcontentement,
nous esprons qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilit, la charit
sont de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours  les honorer
en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le refuge d'un coeur de
rebelle, car elles ne sont rien, si l'obissance ne les accompagne pas,
l'obissance, l'obissance! la plus belle parure des grands saints!

Saisi, boulevers, Pierre l'coutait. Il s'oubliait, il ne songeait qu'
l'homme de bont et de tolrance sur lequel il venait d'attirer cette
toute-puissante colre. Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les
dnonciations des vques de Poitiers et d'vreux allaient atteindre,
par-dessus sa tte, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine,
le doux et bon cardinal Bergerot, l'me ouverte  toutes les misres, 
toutes les souffrances des pauvres et des humbles. Il en tait
dsespr, acceptant encore la dnonciation de l'vque de Tarbes,
l'instrument des Pres de la Grotte, qui ne frappait que lui, au moins,
en rponse  sa page sur Lourdes; tandis que la guerre sournoise des
deux autres l'exasprait, le jetait  une indignation douloureuse. Et,
du vieillard chtif, au cou grle d'oiseau trs vieux, buvant
tranquillement son verre de sirop, il venait de voir se lever un matre
si courrouc, si formidable, qu'il en tremblait. Comment avait-il pu se
laisser prendre aux apparences, en entrant, croire qu'il n'y avait l
qu'un pauvre homme puis par l'ge, dsireux de paix, rsolu  tout
concder? Un souffle venait de passer dans la chambre endormie, et
c'tait la lutte encore, le rveil de ses doutes, de ses angoisses. Ah!
ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait dpeint,  Rome,
tel qu'il n'avait pas voulu le croire, plus intellectuel que
sentimental, d'un orgueil dmesur, ayant eu ds sa jeunesse l'ambition
suprme, au point d'avoir promis le triomphe  sa famille pour obtenir
d'elle les sacrifices ncessaires, montrant partout et en tout une
volont unique, depuis qu'il occupait le trne pontifical, rgner,
rgner quand mme, rgner en matre absolu, omnipotent! La ralit se
dressait avec une force irrsistible, et pourtant il se dbattit, il
s'entta  ressaisir son rve.

--Oh! Saint-Pre, j'aurais tant de chagrin, si,  cause de mon
malheureux livre, Son minence avait une seconde de contrarit! Moi,
coupable, je puis rpondre de ma faute, mais Son minence qui n'a obi
qu' son coeur, qui n'aurait pch que par son trop grand amour des
dshrits de ce monde!

Lon XIII ne rpondit pas. Il avait relev sur Pierre ses yeux
admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face immobile d'idole
d'albtre. De nouveau, fixement, il le regardait.

Et Pierre le voyait toujours, dans la fivre qui le reprenait, grandir
en clat et en puissance. Maintenant, derrire lui, il s'imaginait voir
s'enfoncer, au lointain des ges, la longue suite des papes qu'il avait
voqus tout  l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les
asctes, les diplomates et les thologiens, ceux qui avaient port la
cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix, ceux qui avaient dispos
des empires comme de simples provinces que Dieu remettait en leur garde.
Puis, particulirement, c'tait Grgoire le Grand, le conqurant et le
fondateur, c'tait Sixte-Quint, le ngociateur et le politique, qui
avait le premier entrevu la victoire de la papaut sur les monarchies
vaincues. Quelle foule de princes magnifiques, de rois souverains, de
cerveaux et de bras tout-puissants, derrire ce ple vieillard immobile!
Quel amas accumul de volont inpuisable, d'obstin gnie, de
domination sans bornes! Toute l'histoire de l'ambition humaine, tout
l'effort pour soumettre les peuples  l'orgueil d'un seul, la force la
plus haute qui ait jamais conquis, exploit, faonn les hommes, au nom
de leur bonheur! Et, maintenant mme que sa royaut terrestre avait pris
fin, dans quelle souverainet spirituelle tait mont ce mince
vieillard, si ple, devant lequel il avait vu des femmes s'vanouir,
comme foudroyes par la divinit redoutable, mane de sa personne! Ce
n'taient plus seulement les gloires retentissantes, les triomphes
dominateurs de l'histoire qui se droulaient derrire lui, c'tait le
ciel qui s'ouvrait, l'au-del qui resplendissait, dans l'blouissement
du mystre. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait aux
mes, l'antique symbole revivait avec une intensit nouvelle, dgag
enfin du royaume salissant d'ici-bas.

--Oh! je vous en supplie, Saint-Pre, s'il faut un exemple, ne frappez
pas un autre que moi. Je suis venu, me voici, dcidez de mon sort, mais
n'aggravez pas ma punition, en me donnant le remords d'avoir fait
condamner un innocent.

Sans rpondre, Lon XIII continua de le regarder de ses yeux brlants.
Et il ne voyait plus Lon XIII, deux cent soixante-troisime pape,
vicaire de Jsus-Christ, successeur du prince des Aptres, souverain
pontife de l'glise universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie,
archevque et mtropolitain de la province romaine, souverain des
domaines temporels de la sainte glise. Il voyait le Lon XIII qu'il
avait rv, le messie attendu, le sauveur envoy pour conjurer
l'effroyable dsastre social o sombrait la vieille socit pourrie. Il
le voyait avec son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique
de conciliation, vitant les heurts, travaillant  l'unit, avec son
coeur dbordant d'amour, allant droit au coeur des foules, donnant une
fois encore le meilleur de son sang, en signe de l'alliance nouvelle. Il
le dressait comme l'unique autorit morale, comme l'unique lien possible
de charit et de paix, comme le Pre enfin qui pouvait seul faire cesser
l'injustice parmi ses enfants, tuer la misre, rtablir la loi
libratrice du travail, en ramenant les peuples  la foi de l'glise
primitive,  la douceur et  la sagesse de la communaut chrtienne. Et
cette haute figure, dans le silence profond de la chambre, prenait une
toute-puissance invincible, une extraordinaire majest.

--Oh! de grce, coutez-moi, Saint-Pre! Ne me frappez mme pas, ne
frappez personne, oh! personne, ni un tre, ni une chose, ni rien de ce
qui peut souffrir sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la
bont que la douleur du monde a d mettre en vous!

Alors, quand il vit que Lon XIII se taisait toujours, en le laissant
debout devant lui, il tomba sur les deux genoux, comme s'il croulait,
perdu sous l'motion croissante qui faisait son coeur si lourd. Et ce
fut en son tre une sorte de dbcle, l'amas de tous les doutes, de
toutes les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'touffaient de
nouveau, qui crevaient en un flot irrsistible. Il y avait l l'affreuse
journe, les morts si tragiques de Dario et de Benedetta, dont le
chagrin terrifi restait sur son coeur, en un poids inconscient, d'une
pesanteur de plomb. Il y avait l tout ce qu'il avait souffert depuis
qu'il tait  Rome, les illusions peu  peu dtruites, les intimes
dlicatesses blesses, le jeune enthousiasme soufflet par la ralit
des hommes et des choses. Puis, c'tait, plus profondment encore, toute
la misre humaine elle-mme, les affams qui hurlaient, les mres aux
mamelles taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les pres
sans travail qui se rvoltaient, les poings serrs, l'excrable misre,
vieille comme l'humanit, dont celle-ci est ronge depuis le premier
jour, qu'il avait trouve partout, grandissante, dvorante, effrayante,
sans espoir qu'on puisse la gurir jamais. Et c'tait enfin, plus
immense, plus ingurissable, une douleur sans nom, sans cause prcise,
pour rien ni pour personne, une douleur universelle, illimite, dans
laquelle il baignait et se sentait fondre, dsesprment, peut-tre la
douleur de vivre.

--Oh! Saint-Pre, moi, je n'existe pas, et mon livre n'existe pas. J'ai
dsir voir Votre Saintet, oh! passionnment, pour m'expliquer, pour me
dfendre. Et je ne sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses
que je voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui
m'touffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai que le besoin
de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres, oh! les humbles, que j'ai
vus depuis deux ans dans nos faubourgs de Paris, si misrables et si
douloureux, de pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de
pauvres petits anges qui n'avaient pas mang depuis deux jours, des
femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu, au fond de taudis
immondes, des hommes jets sur le pav par le chmage, las de quter du
travail comme on qute une aumne, retournant  leurs tnbres ivres de
colre, avec l'unique pense vengeresse de mettre le feu aux quatre
coins de la ville. Et le soir, le terrible soir, o, dans la chambre
d'pouvante, j'ai vu une mre qui venait de se suicider avec ses cinq
petits, la mre tombe sur une paillasse en allaitant son nouveau-n,
les deux fillettes dormant aussi l leur dernier sommeil de blondines
jolies, les deux garons foudroys plus loin, l'un ananti contre un
mur, l'autre renvers par terre, tordu en une suprme rvolte... Oh!
Saint-Pre, je ne suis plus que leur ambassadeur, l'envoy de ceux qui
souffrent et qui sanglotent, l'humble dlgu des humbles qui meurent de
misre, sous l'excrable duret, l'effroyable injustice sociale. Et
j'apporte  Votre Saintet leurs larmes, et je mets  ses pieds leurs
tortures, et je lui fais entendre leur cri de dtresse, comme un cri
mont de l'abme, demandant justice, si l'on ne veut pas que le ciel
croule... Oh! soyez bon, Saint-Pre, soyez bon!

Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de suprme appel 
la piti divine. Puis, il continua:

--Et, Saint-Pre, dans cette Rome ternelle et resplendissante, est-ce
que la misre aussi n'est pas affreuse? Depuis des semaines que j'erre
au hasard, dans l'attente,  travers la poussire fameuse de ses ruines,
je ne fais que me heurter  des maux ingurissables, qui m'ont empli
d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui expire, l'agonie de
tant de gloire, l'affreuse mlancolie d'un monde qui se meurt
d'puisement et de faim!... L, sous les fentres de Votre Saintet,
est-ce que je n'ai pas vu un quartier d'horreur, des palais inachevs,
frapps d'une hrdit maudite, ainsi que des enfants rachitiques qui ne
peuvent aller au bout de leur croissance, des palais en ruine dj,
devenus les refuges de toute la misre pitoyable de Rome? Et, comme 
Paris, quelle population de souffrance, tale au plein air avec plus
d'impudeur encore, toute la plaie sociale, le chancre dvorant tolr
et montr, en sa terrible inconscience! Des familles entires qui vivent
leur oisivet affames sous le soleil splendide, les vieux devenus
infirmes, les pres attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel,
les fils dormant parmi les herbes sches, les mres et les filles
tranant leur paresse bavarde, fltries avant l'ge... Oh! Saint-Pre,
ds l'aurore, demain, que Votre Saintet ouvre cette fentre, et qu'elle
le rveille de sa bndiction, ce grand peuple enfant, qui sommeille
encore dans son ignorance et dans sa pauvret! Qu'elle lui donne l'me
qui lui manque, l'me consciente de la dignit humaine, de la loi
ncessaire du travail, de la vie libre et fraternelle, rgle par la
seule justice! Oui, qu'elle fasse un peuple de ce ramassis de
misrables, dont l'excuse est de tant souffrir dans son intelligence et
dans son corps, vivant comme la bte qui passe et meurt sans savoir,
sans comprendre, et qu'on roue de coups!

Peu  peu, les sanglots l'tranglaient, il ne parla plus que secou,
emport par sa passion.

--Et, Saint-Pre, n'est-ce pas  vous que je dois m'adresser, au nom des
misrables? N'tes-vous pas le Pre? N'est-ce pas devant le Pre que
l'envoy des pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis
agenouill en ce moment? Et n'est-ce pas au Pre qu'il doit apporter
l'norme charge de leurs douleurs, en demandant piti enfin, aide et
secours, justice, oh! surtout justice?... Puisque vous tes le Pre,
ouvrez donc la porte largement, que tout le monde puisse entrer,
jusqu'aux plus petits de vos enfants, les fidles, les passants de
hasard, mme les rvolts, les gars, ceux qui entreront peut-tre, 
qui vous pargnerez les fautes de l'abandon. Soyez le refuge des routes
mauvaises, le tendre accueil offert aux voyageurs, la lampe hospitalire
toujours allume, aperue de loin et qui sauve dans l'orage... Et,
puisque vous tes la puissance,  Pre, soyez le salut. Vous pouvez
tout, vous avez derrire vous des sicles de domination, vous tes
mont aujourd'hui dans une autorit morale qui vous a rendu l'arbitre du
monde, vous tes l, devant moi, comme la majest mme du soleil qui
claire et qui fconde. Oh! soyez l'astre de bont et de charit, soyez
le rdempteur, reprenez la besogne de Jsus qu'on a pervertie au cours
des sicles, en la laissant entre les mains des puissants et des riches,
qui ont fini par faire de l'oeuvre vanglique le plus excrable
monument d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'oeuvre est manque,
recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les humbles, avec
les pauvres, ramenez-les  la paix,  la fraternit,  la justice de la
communaut chrtienne... Et dites,  Pre, dites que je vous ai compris,
que j'ai simplement exprim l vos ides chres, le seul et vivant dsir
de votre rgne. Le reste, oh! le reste, mon livre, moi, qu'importe! Je
ne me dfends pas, je ne veux que votre gloire et le bonheur des hommes.
Dites que, du fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement
sourd des vieilles socits corrompues. Dites que vous avez trembl de
piti attendrie, dites que vous avez voulu empcher l'pouvantable
catastrophe, en rappelant l'vangile au coeur de vos enfants frapps de
folie, en les ramenant  l'ge de simplicit et de puret, lorsque les
premiers chrtiens vivaient comme des frres innocents... Oui, n'est-ce
pas? c'est bien pour cela que vous vous tes remis avec les pauvres, 
Pre, et c'est pour cela que je suis ici,  vous demander piti, bont,
justice, de toute mon me, oh! de toute mon me de pauvre homme!

Alors, il succomba sous l'motion, il s'crasa par terre, dans une
dbcle de gros sanglots. Son coeur clatait et se rpandait. C'taient
des sanglots normes, des sanglots sans fin, toute une houle effrayante
qui venait de son tre entier, qui venait de plus loin, de tous les
tres misrables, qui venait du monde dont les veines charriaient la
douleur avec le sang mme de la vie. Il tait l, dans sa brusque
faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la souffrance, ainsi qu'il
l'avait dit. Et, aux genoux de ce pape immobile et muet, il tait l
toute la misre humaine en larmes.

Lon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait faire un effort sur
lui-mme pour couter parler les autres, avait d'abord,  deux reprises,
lev une de ses mains ples pour l'interrompre. Puis, saisi peu  peu
d'tonnement, gagn lui-mme par l'motion, il lui avait permis de
continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri, dans le dsordre du flot
irrsistible qui l'emportait. Un peu de sang tait mont  la neige de
son visage, ses lvres et ses joues s'taient roses faiblement, tandis
que ses yeux noirs luisaient d'un clat plus vif. Ds qu'il le vit sans
voix, abattu  ses pieds, secou par ces gros sanglots qui semblaient
lui arracher le coeur, il s'inquita, il se pencha.

--Mon fils, calmez-vous, relevez-vous...

Mais les sanglots continuaient, dbordaient, emportaient toute raison et
tout respect, dans la plainte perdue de l'me blesse, dans le
grondement de la chair qui souffre et qui agonise.

--Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable... Tenez! prenez cette
chaise.

Et, d'un geste d'autorit, il l'invita enfin  s'asseoir.

Pierre, pniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber. Il cartait
ses cheveux de son front, il essuyait de ses mains ses larmes brlantes,
l'air fou, tchant de se ressaisir, ne pouvant comprendre ce qui venait
de se passer.

--Vous faites appel au Saint-Pre. Ah! certes, soyez convaincu que son
coeur est plein de piti et de tendresse pour les malheureux. Mais la
question n'est pas l, il s'agit de notre sainte religion... J'ai lu
votre livre, un mauvais livre, je vous le dis tout de suite, le plus
dangereux et le plus condamnable des livres, prcisment par ses
qualits, par les pages qui m'ont intress moi-mme. Oui, j'ai t
sduit souvent, je n'aurais pas continu ma lecture, si je ne m'tais
senti comme soulev dans le souffle ardent de votre foi et de votre
enthousiasme. Ce sujet tait si beau, il me passionne tant! La Rome
nouvelle, ah! sans doute il y avait un livre  faire avec ce titre,
mais dans un esprit totalement diffrent du vtre... Vous croyez m'avoir
compris, mon fils, vous tre pntr de mes crits et de mes actes, au
point de n'exprimer que mes ides les plus chres. Non, non! vous ne
m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous voir, vous
expliquer, vous convaincre.

Muet et immobile, c'tait maintenant Pierre qui coutait. Il n'tait
cependant venu que pour se dfendre, il souhaitait avec fivre cette
entrevue depuis trois mois, prparant ses arguments, certain de la
victoire; et il entendait traiter son livre de dangereux, de
condamnable, sans protester, sans rpondre par toutes les bonnes raisons
qu'il avait crues irrsistibles. Une lassitude extraordinaire
l'accablait, comme puis par son accs de larmes. Tout  l'heure, il
serait brave, il dirait ce qu'il avait rsolu de dire.

--On ne me comprend pas, on ne me comprend pas! rptait Lon XIII, d'un
air d'impatience irrite. En France surtout, c'est incroyable que j'aie
tant de peine  me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par
exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le Saint-Sige
transigera sur cette question? C'est un langage indigne d'un prtre,
c'est la chimre d'un ignorant qui ne se rend pas compte des conditions
dans lesquelles la papaut a vcu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit
continuer de vivre, si elle ne veut pas disparatre du monde. Ne
voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la dclarez d'autant plus haute
qu'elle est dgage davantage des soucis de sa royaut terrestre? Ah!
oui, une belle imagination, la pure royaut spirituelle, la souverainet
par la charit et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui nous fera
l'aumne d'une pierre pour reposer notre tte, si nous sommes jamais
chass, errant par les routes? Qui assurera notre indpendance, quand
nous serons  la merci de tous les tats?... Non, non! cette terre de
Rome est  nous, car nous en avons reu l'hritage de la longue suite
des anctres, et elle est le sol indestructible, ternel, sur lequel la
sainte glise est btie, de sorte que l'abandonner, ce serait vouloir
l'croulement de la sainte glise catholique, apostolique et romaine.
D'ailleurs, nous ne le pourrions pas, nous sommes li par notre serment
envers Dieu et envers les hommes.

Il se tut un instant, pour laisser Pierre rpondre. Mais celui-ci avait
la stupeur de ne rien trouver  dire, car il s'apercevait que ce pape
parlait comme il devait le faire. Les choses confuses et lourdes,
amasses en lui, dont il avait senti la gne, tout  l'heure, dans
l'antichambre secrte, s'clairaient maintenant, se prcisaient avec une
nettet de plus en plus grande. C'tait, depuis son arrive  Rome, tout
ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas de ses
dsillusions, des ralits existantes, sous lesquelles son rve d'un
retour au christianisme primitif tait  demi mort dj, cras. Il
venait brusquement de se rappeler l'heure, o, sur le dme de
Saint-Pierre, il s'tait vu imbcile avec son imagination d'un pape
purement spirituel, en face de la vieille cit de gloire obstine dans
sa pourpre. Ce jour-l, il avait fui le cri furieux des plerins du
Denier de Saint-Pierre acclamant le pape roi. La ncessit de l'argent,
de ce dernier esclavage du pape, il l'avait accepte. Mais tout avait
croul ensuite, quand la vritable Rome lui tait apparue, la ville
sculaire de l'orgueil et de la domination, o la papaut ne saurait
tre sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le dogme, la tradition, le
milieu, le sol lui-mme la rendaient immuable,  jamais. Elle ne pouvait
cder que sur les apparences, il viendrait quand mme une heure o ses
concessions s'arrteraient, devant l'impossibilit d'aller plus loin
sans se suicider. La Rome nouvelle ne se raliserait peut-tre un jour
qu'en dehors de Rome, au loin; et l seulement se rveillerait le
christianisme, car le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le
dernier des papes, clou  cette terre de ruines, disparatrait sous le
dernier craquement du dme de Saint-Pierre, qui s'effondrerait comme
s'tait effondr le temple de Jupiter Capitolin. Quant  ce pape
d'aujourd'hui, il avait beau tre sans royaume, avoir la fragilit
chtive de son grand ge, la pleur exsangue d'une trs vieille idole de
cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge de la souverainet
universelle, il n'en tait pas moins le fils obstin de l'anctre, le
Pontifex Maximus, le Cesar Imperator, dans les veines duquel coulait le
sang d'Auguste, matre du monde.

--Vous avez parfaitement vu, reprit Lon XIII, l'ardent dsir d'unit
qui nous a toujours possd. Nous avons t bien heureux le jour o nous
avons unifi le rite, en imposant le rite romain dans la catholicit
entire. C'est l une de nos plus chres victoires, car elle peut
beaucoup pour notre autorit. Et j'espre que nos efforts, en Orient,
finiront par ramener  nous nos chers frres gars des communions
dissidentes, de mme que je ne dsespre pas de convaincre les sectes
anglicanes, sans parler des sectes protestantes qui seront forces de
rentrer dans le sein de l'glise unique, l'glise catholique,
apostolique et romaine, quand les temps prdits par le Christ
s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas dit, c'est que l'glise ne
peut rien abandonner du dogme. Au contraire, vous avez sembl croire
qu'une entente interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des
concessions; et c'est l une pense condamnable, un langage qu'un prtre
ne peut tenir sans tre criminel. Non, la vrit est absolue, pas une
pierre de l'difice ne sera change. Oh! dans la forme, tout ce qu'on
voudra! Nous sommes prt  la conciliation la plus grande, s'il ne
s'agit que de tourner certaines difficults, de mnager les termes pour
faciliter l'accord... Et c'est comme notre rle dans le socialisme
contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux que vous avez si bien
nomms les dshrits de ce monde, sont l'objet de notre sollicitude. Si
le socialisme est simplement un dsir de justice, une volont constante
de venir au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que
nous s'en proccupe, y travaille avec plus d'nergie? Est-ce que
l'glise n'a pas toujours t la mre des affligs, l'aide et la
bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les progrs
raisonnables, nous admettons toutes les formes sociales nouvelles qui
aideront  la paix,  la fraternit... Seulement, nous ne pouvons que
condamner le socialisme qui commence par chasser Dieu pour assurer le
bonheur des hommes. C'est l un simple tat de sauvagerie, un abominable
retour en arrire, o il n'y aura que catastrophes, qu'incendies et que
massacres. Et c'est encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de
force, car vous n'avez pas dmontr qu'aucun progrs ne saurait avoir
lieu en dehors de l'glise, qu'elle est en somme la seule initiatrice,
la seule conductrice,  laquelle il soit permis de s'abandonner sans
crainte. Mme, et c'est l votre crime encore, il m'a sembl que vous
mettiez Dieu  l'cart, que la religion demeurait uniquement pour vous
un tat d'me, une floraison d'amour et de charit, o il suffisait de
se trouver, pour faire son salut. Hrsie excrable, Dieu est toujours
prsent, matre des mes et des corps, la religion reste le lien, la
loi, le gouvernement mme des hommes, sans laquelle il ne saurait y
avoir que barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et, encore
une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le dogme demeure. Ainsi,
notre adhsion  la Rpublique, en France, prouve que nous n'entendons
pas lier le sort de la religion  une forme gouvernementale, mme
auguste et sculaire. Si les dynasties ont fait leur temps, Dieu est
ternel. Prissent les rois, et que Dieu vive! D'ailleurs, la forme
rpublicaine n'a rien d'antichrtien, et il semble au contraire qu'elle
soit comme un rveil de cette communaut chrtienne dont vous avez parl
en des pages vraiment charmantes. Le pis est que la libert devient tout
de suite de la licence et qu'on nous rcompense souvent bien mal de
notre dsir de conciliation... Ah! quel mauvais livre vous avez crit,
mon fils, avec les meilleures intentions, je veux le croire, et comme
votre silence est bien la preuve que vous commencez  entrevoir les
consquences dsastreuses de votre faute!

Pierre continuait  se taire, ananti, sentant en effet ses arguments
qui tombaient un  un, comme devant une roche sourde et aveugle,
impntrable, o il devenait inutile et drisoire de vouloir les faire
entrer. A quoi bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une
proccupation, il se demandait avec surprise comment un homme de cette
intelligence, de cette ambition, ne s'tait pas fait du monde moderne
une ide plus nette et plus exacte. videmment, il le sentait document,
renseign sur tout, curieux de tout, ayant dans la tte la vaste carte
de la chrtient, avec les besoins, les espoirs, les actes, lucide et
clair, au milieu de l'cheveau compliqu de ses luttes diplomatiques.
Mais que de trous pourtant! La vrit devait tre qu'il connaissait du
monde uniquement ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature 
Bruxelles. Ensuite venait son piscopat  Prouse, o il ne s'tait ml
qu' la vie de la jeune Italie naissante. Et, depuis dix-huit annes, il
se trouvait enferm dans son Vatican, isol du reste des hommes, ne
communiquant avec les peuples que par son entourage, souvent le plus
inintelligent, le plus menteur, le plus tratre. En outre, il tait
prtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique, li par la
tradition, soumis aux influences de race et de milieu, cdant au besoin
d'argent, aux ncessits politiques; sans parler de son orgueil immense,
la certitude d'tre le Dieu auquel on doit obir, le seul pouvoir
lgitime et raisonnable sur la terre. De l, les causes de dformation
fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait tre, avec ses erreurs,
ses lacunes, parmi tant d'admirables qualits, la comprhension vive, la
volont patiente, le vaste effort qui gnralise et qui agit. Mais
l'intuition surtout paraissait prodigieuse, car n'tait-ce pas elle,
elle seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement volontaire,
l'norme volution, au loin, de l'humanit d'aujourd'hui? Il avait ainsi
la nette conscience de l'effroyable danger au milieu duquel il baignait,
de cette mer montante de la dmocratie, de cet ocan sans bornes de la
science, qui menaait de submerger l'lot troit o triomphait encore le
dme de Saint-Pierre. Il pouvait mme se dispenser de se mettre  sa
fentre, les voix du dehors traversaient les murs, lui apportaient le
cri d'enfantement des socits nouvelles. Et toute sa politique partait
de l, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de vaincre pour rgner.
S'il voulait l'unit de l'glise, c'tait pour la rendre forte,
inexpugnable, dans l'assaut qu'il prvoyait. S'il prchait la
conciliation, cdant de tout son pouvoir sur les questions de forme,
tolrant les audaces des vques d'Amrique, c'tait que sa grande peur
inavoue tait la dislocation de l'glise elle-mme, quelque schisme
brusque qui aurait prcipit le dsastre. Ah! ce schisme, il devait le
sentir dans l'air venu des quatre points de l'horizon, tel qu'une menace
prochaine, un pril invitable de mort, contre lequel il fallait s'armer
 l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour de tendresse
vers le peuple, sa proccupation du socialisme, la solution chrtienne
qu'il offrait aux misres d'ici-bas! Puisque Csar tait abattu, la
longue dispute de savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se
trouvait-elle pas vide, par ce fait que le pape seul restait debout et
que le peuple, le grand muet, allait enfin parler et se donner  lui?
L'exprience tait tente en France, il y abandonnait la monarchie
vaincue, il y reconnaissait la Rpublique, il la rvait forte,
victorieuse, car elle tait toujours la fille ane de l'glise, la
seule nation catholique assez puissante encore pour restaurer un jour
peut-tre le pouvoir temporel du Saint-Sige. Rgner, rgner par la
France, puisqu'il semblait impossible de rgner par l'Allemagne! Rgner
par le peuple, puisque le peuple devenait le matre et le dispensateur
des trnes! Rgner par la Rpublique italienne, si cette Rpublique
seule pouvait lui rendre Rome, arrache  la maison de Savoie, une
Rpublique fdrative qui ferait du pape le prsident des tats-Unis
d'Italie, en attendant qu'il le devnt des tats-Unis d'Europe! Rgner
quand mme, rgner malgr tout, rgner sur le monde, comme avait rgn
Auguste, dont le sang dvorateur soutenait seul ce vieillard expirant,
obstin dans sa domination!

--Et, mon fils, continua Lon XIII, le crime enfin est d'avoir os
demander une religion nouvelle. Cela est impie, blasphmatoire,
sacrilge. Il n'est qu'une religion, notre sainte religion catholique,
apostolique et romaine. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que
tnbres et que damnation... J'entends bien que c'est au christianisme
que vous prtendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante, si
coupable, si nfaste, n'a pas eu d'autre prtexte. Ds qu'on s'carte de
la stricte observation des dogmes, du respect absolu des traditions, on
tombe dans les plus effroyables prcipices... Ah! le schisme, ah! le
schisme, mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du
vrai Dieu, la bte de tentation immonde, suscite par l'enfer, pour la
perte des fidles. Quand il n'y aurait que ces mots de religion
nouvelle, dans votre livre, il faudrait le dtruire, le brler, comme un
poison mortel des mes.

Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait  ce que lui avait
dit don Vigilio,  ces Jsuites tout-puissants dans l'ombre, au Vatican
comme ailleurs, qui gouvernaient souverainement l'glise. tait-ce donc
vrai qu' son insu mme, si imbu qu'il croyait tre de la doctrine de
saint Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours en veil,
tait un des leurs, un instrument docile entre leurs souples mains de
conqute sociale? Lui aussi pactisait avec le sicle, allait au monde,
consentait  le flatter, pour le possder. Pierre n'avait jamais senti
si cruellement que l'glise en tait dsormais rduite l,  ne vivre
que de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue claire de
ce clerg romain, si difficile d'abord  comprendre pour un prtre
franais, de ce gouvernement de l'glise, reprsent par le pape, ses
cardinaux, ses prlats, que Dieu en personne a chargs d'administrer
ici-bas son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par mettre
Dieu de ct, au fond du tabernacle, ne tolrant plus qu'on le discute,
imposant les dogmes comme les vrits de son essence, mais eux-mmes ne
s'embarrassant plus de lui, ne s'amusant plus  prouver son existence
par de vaines discussions thologiques. videmment il existe, puisqu'ils
gouvernent en son nom. Cela suffit. Ds lors, ils sont au nom de Dieu
les matres, consentant bien  signer des concordats pour la forme, mais
ne les observant pas, ne pliant que devant la force, rservant toujours
leur souverainet finale, qui un jour triomphera. Dans l'attente de ce
jour, ils agissent en simples diplomates, ils organisent la lente
conqute en fonctionnaires du Dieu triomphant de demain, et la religion
n'est ainsi que l'hommage public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la
magnificence qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire rgner
sur l'humanit ravie et conquise, ou plutt de rgner en son lieu et
place, puisqu'ils sont ses reprsentants visibles, dlgus par lui. Ils
descendent du droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce
vieux sol paen de Rome, et s'ils ont dur, s'ils comptent durer
ternellement, jusqu' l'heure espre o l'empire du monde leur sera
rendu, c'est qu'ils sont les hritiers directs des Csars, draps dans
leur pourpre, ligne ininterrompue et vivante du sang d'Auguste.

Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres nerfs, ses
abandons de sentimental et d'enthousiaste! Une pudeur lui venait, comme
s'il s'tait montr l dans la nudit de son me. Et si inutilement,
grand Dieu! au fond de cette chambre o jamais rien ne s'tait dit de
semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre! Cette ide
politique des papes, de rgner par les humbles et par les pauvres, lui
faisait horreur. N'tait-ce pas la conciliation du loup, cette pense
d'aller au peuple, dbarrass de ses anciens matres, pour s'en nourrir
 son tour? Et il avait d tre fou, en vrit, le jour o il s'tait
imagin qu'un prlat romain, un cardinal, un pape, taient capables
d'admettre le retour  la communaut chrtienne, une floraison nouvelle
du christianisme primitif pacifiant les peuples vieillis, que la haine
dvore. Une pareille conception ne pouvait mme tomber sous le sens
d'hommes qui, depuis des sicles, vivaient en matres du monde, pleins
d'un mpris insoucieux des petits et des souffrants, frapps  la longue
d'une totale impuissance de charit et d'amour.

Mais Lon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait toujours. Et le
prtre l'entendit qui disait:

--Pourquoi avez-vous crit sur Lourdes cette page entache d'un si
mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a rendu de grands services  la
religion. J'ai souvent exprim aux personnes qui sont venues me raconter
les touchants miracles, presque quotidiens  la Grotte, mon vif dsir de
voir ces miracles confirms, tablis par la science la plus rigoureuse.
Et, d'aprs ce que j'ai lu, il me semble qu'aujourd'hui les esprits
malveillants ne sauraient douter davantage, car les miracles sont
dsormais prouvs scientifiquement d'une faon irrfutable... La
science, mon fils, doit tre la servante de Dieu. Elle ne peut rien
contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive  la vrit. Toutes les
solutions qu'on prtend trouver actuellement et qui paraissent dtruire
les dogmes, seront forcment reconnues fausses un jour, car la vrit de
Dieu restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis. Ce sont
l pourtant des certitudes bien simples, ce que savent les petits
enfants et ce qui suffirait  la paix, au salut des hommes, s'ils
voulaient s'en contenter... Et soyez convaincu, mon fils, que la foi
n'est pas incompatible avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas l, qui
a tout prvu, tout expliqu, tout rgl? Votre foi a t branle sous
les assauts de l'esprit d'examen, vous avez connu des troubles, des
angoisses, que le ciel veut bien pargner  nos prtres, sur cette terre
d'antique croyance, cette Rome sanctifie par le sang de tant de
martyrs. Mais nous ne craignons pas l'esprit d'examen, tudiez
davantage, lisez  fond saint Thomas, et votre foi reviendra, plus
solide, dfinitive et triomphante.

Effar, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux de la vote du
firmament lui fussent tombs sur le crne. O Dieu de vrit! les
miracles de Lourdes prouvs scientifiquement, la science servante de
Dieu, la foi compatible avec la raison, saint Thomas suffisant  la
certitude du sicle! Comment rpondre,  Dieu! et pourquoi rpondre?

--Le plus coupable et le plus dangereux des livres, finit par conclure
Lon XIII, un livre dont le titre, _la Rome nouvelle_, est  lui seul un
mensonge et un poison, un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes
les sductions du style, toutes les perversions des chimres gnreuses,
un livre enfin qu'un prtre, s'il l'a conu dans une heure d'garement,
doit brler en public, par pnitence, de la main mme qui en a crit les
pages d'erreur et de scandale.

Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le silence norme qui
s'tait fait, autour de cette chambre morte, si plement claire, il
n'y avait que la Rome du dehors, la Rome nocturne, noye de tnbres,
immense et noire, seme seulement d'une poussire d'astres. Et il allait
crier:

--C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir retrouve,
dans la piti que la misre du monde m'avait mise au coeur. Vous tiez
mon dernier espoir, le Pre, le sauveur attendu. Et voil que c'est un
rve encore, vous ne pouvez tre de nouveau Jsus, pacifier les hommes,
 la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prpare. Vous ne
pouvez laisser l le trne, venir par les chemins, avec les humbles,
avec les pauvres, pour faire l'oeuvre suprme de fraternit. Eh bien!
c'en est fini de vous, de votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout
croule sous l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit.
Vous n'tes plus, il n'y a plus ici que des dcombres.

Mais il ne pronona point ces paroles. Il s'inclina et dit:

--Saint-Pre, je me soumets et je rprouve mon livre.

Sa voix tremblait d'un amer dgot, ses mains ouvertes eurent un geste
d'abandon, comme s'il avait lch son me. C'tait la formule exacte de
la soumission: _Auctor laudabiliter se subjecit et opus reprobavit_,
l'auteur louablement s'est soumis et a rprouv son oeuvre. Rien ne fut
d'un dsespoir plus haut, d'une grandeur plus souveraine dans l'aveu
d'une erreur et dans le suicide d'une esprance. Mais quelle affreuse
ironie! ce livre qu'il avait jur de ne retirer jamais, pour le triomphe
duquel il s'tait battu si passionnment, et qu'il reniait, qu'il
supprimait lui-mme tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait coupable,
mais parce qu'il venait de le sentir inutile et chimrique comme un
dsir d'amant, un rve de pote. Ah! oui, puisqu'il s'tait tromp,
puisqu'il avait rv, puisqu'il ne trouvait l ni le Dieu, ni le prtre
qu'il avait voulus pour le bonheur des hommes,  quoi bon s'entter dans
l'illusion d'un impossible rveil! Plutt jeter son livre  la terre
comme une feuille morte, plutt le renier, le retrancher de lui, tel
qu'un membre mort, dsormais sans raison ni usage!

Un peu surpris d'une si prompte victoire, Lon XIII eut une lgre
exclamation de contentement.

--C'est trs bien, trs bien, mon fils! Vous venez de dire les seules
paroles sages qui convenaient  votre caractre de prtre.

Et, dans son vidente satisfaction, lui qui n'abandonnait jamais rien au
hasard, qui prparait chacune de ses audiences, avec les mots qu'il
dirait, les gestes qu'il ferait, il se dtendit un peu, il montra une
bonhomie vritable. Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais
motifs de la soumission de ce rvolt, il gotait la joie orgueilleuse
de l'avoir si aisment rduit au silence, car son entourage lui avait
fait de lui un portrait de rvolutionnaire terrible. Aussi une telle
conversion le flattait-elle beaucoup.

--D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre esprit
distingu. Reconnatre sa faute, en faire pnitence, se soumettre, il
n'y a pas de jouissance plus haute.

D'un geste familier, il avait repris sur la petite table son verre de
sirop, il s'tait remis, avant de la boire,  en tourner la dernire
gorge, avec la longue cuiller de vermeil. Et Pierre tait surtout
frapp de le retrouver, ainsi qu'au dbut, l'air rduit, dchu de sa
majest souveraine, pareil  un petit bourgeois trs vieux qui buvait
solitairement son verre d'eau sucre, avant de se mettre au lit. La
figure, aprs avoir grandi et rayonn, comme un astre qui monte au
znith, venait de retomber  l'horizon, au ras du sol, dans son humaine
mdiocrit. Il le revoyait chtif, frle, avec son cou mince de petit
oiseau malade, avec sa laideur snile, qui le rendait si difficile pour
ses portraits, toiles peintes ou photographies, mdailles d'or ou bustes
de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci, mais Lon
XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition de laisser  la postrit
une si haute image. Et Pierre, qui avait cess de les voir un instant,
tait de nouveau gn par le mouchoir rest sur les genoux, par la
soutane malpropre, tache de tabac. Et il n'prouvait plus qu'une piti
attendrie pour tant de vieillesse pure et toute blanche, qu'une profonde
admiration pour l'entte puissance de vie qui s'tait rfugie dans les
yeux noirs, qu'une dfrence respectueuse de travailleur pour le large
cerveau, aux vastes projets, si dbordant de penses et d'actions sans
nombre.

L'audience tait finie, il s'inclina profondment.

--Je remercie Votre Saintet du paternel accueil qu'elle a daign me
faire.

Mais Lon XIII voulut bien le retenir encore une minute, en lui
reparlant de la France, en lui disant son vif dsir de la voir prospre,
calme et forte, pour le plus grand bien de l'glise. Et Pierre, pendant
cette dernire minute, eut une singulire vision, une vritable hantise.
En regardant le front d'ivoire du Saint-Pre, tandis qu'il songeait 
son grand ge, au moindre rhume qui pouvait l'emporter, il venait, par
un involontaire rapprochement, de se rappeler la scne d'usage, d'une
grandeur farouche: Pie IX, Giovanni Masta, mort depuis deux heures, le
visage couvert d'un linge blanc, entour de la famille pontificale
bouleverse; puis, le cardinal Pecci, camerlingue, s'approchant du lit
funbre, faisant carter le voile, tapant trois fois de son marteau
d'argent sur le front du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel:
Giovanni! Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas rpondu, le
camerlingue se tournait aprs avoir patient quelques secondes, disait:
Le pape est mort! Pierre, en mme temps, avait vu se dresser l-bas,
rue Giulia, le cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec
son marteau d'argent; et il s'tait imagin Lon XIII, Joachim Pecci,
mort depuis deux heures, le visage couvert d'un linge blanc, entour de
ses prlats, dans cette chambre mme; et il voyait le camerlingue qui
s'approchait, faisait carter le voile, tapait trois fois sur le front
d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim! Joachim!
Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas rpondu, il se tournait aprs
avoir patient quelques secondes, il disait: Le pape est mort! Lon
XIII s'en souvenait-il des trois coups qu'il avait donns sur le front
de Pie IX, et sentait-il parfois  son front la crainte glace des trois
coups, le froid mortel du marteau dont il avait arm le camerlingue,
l'implacable adversaire qu'il savait avoir dans le cardinal Boccanera?

--Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Saintet, comme bndiction
dernire. Votre faute vous sera remise, puisque vous l'avez confesse et
que vous en tmoignez l'horreur.

Pierre, sans rpondre, l'me en dtresse, acceptant l'humiliation comme
le chtiment mrit de sa chimre, s'en alla  reculons, selon le
crmonial d'usage. Il s'inclina profondment  trois reprises, il
franchit la porte sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Lon
XIII, qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur la
table le journal, dont il avait interrompu la lecture pour le recevoir,
ayant gard le got de la presse, une curiosit vive des nouvelles, bien
qu'il se trompt souvent sur l'importance des articles, au fond de son
isolement, donnant  certains, sur certains points, une gravit qu'ils
n'avaient pas. Les deux lampes brlaient avec une douce clart immobile,
la chambre retomba dans son grand silence et dans sa paix infinie.

Au milieu de l'antichambre secrte, monsieur Squadra debout, immobile et
noir, attendait. Et, comme il constata que Pierre, perdu dans son
tourdissement, passait en oubliant son chapeau sur la console o il
l'avait laiss, il prit discrtement ce chapeau, le lui tendit, avec une
muette rvrence. Puis, sans hte aucune, du mme pas qu' l'arrive, il
se remit  marcher devant lui, pour le reconduire  la salle Clmentine.

Alors, ce fut, en sens inverse, la mme immense promenade, le dfil
sans fin au travers des salles interminables. Et toujours pas une me,
pas un bruit, pas un souffle. Dans chaque pice vide, l'unique lampe,
solitaire et comme oublie, charbonnait, brlait plus ple dans plus de
silence. Le dsert semblait s'tre largi,  mesure que la nuit
avanait, noyant d'ombre les rares meubles, pars sous les hauts
plafonds dors, les trnes, les escabeaux de bois, les consoles, les
crucifix, les candlabres, qui se rptaient  chaque salle nouvelle. Et
ce fut ainsi, aprs l'antichambre d'honneur dont le damas rougeoyait, la
salle des gardes-nobles, endormie dans une lgre odeur d'encens, qu'une
messe dite le matin y avait laisse; puis, ce furent la salle des
Tapisseries, la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes; et,
dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier domestique de
service, rest sur la banquette, s'y tait assoupi d'un si bon sommeil,
qu'il ne s'veilla point. Les pas sonnaient faiblement sur les dalles,
touffs dans l'air morne de ce palais clos, mur de partout ainsi
qu'une tombe, envahi  cette heure tardive d'un nant qui le
submergeait. Enfin, ce fut la salle Clmentine, que le poste de la garde
suisse venait de quitter.

Jusqu' cette salle, monsieur Squadra n'avait pas tourn la tte.
Toujours muet, sans un geste, il s'effaa, laissa passer Pierre, qu'il
salua d'une dernire rvrence. Ensuite, il disparut.

Et Pierre descendit les deux tages de l'escalier monumental, que les
globes dpolis des becs de gaz clairaient d'une lueur de veilleuse,
dans un accablement extraordinaire du silence, depuis que les pas des
gardes suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers. Et il
traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous la ple clart des
lanternes du perron, descendit la scala Pia, l'autre escalier gant,
aussi vide, aussi mort dans sa demi-obscurit, franchit enfin la porte
de bronze, qu'un portier, derrire lui, roula et ferma d'une pousse
lente. Et quel grondement, quel cri farouche de dur mtal, sur tout ce
que cette porte enfermait l, tant de tnbres entasses, tant de
silence accru, les sicles immobiles que la tradition y perptuait, les
idoles indestructibles des dogmes conservs sous leurs bandelettes de
momies, toutes les chanes qui psent et qui lient, tout l'appareil
d'troit servage, de domination souveraine, dont les chos des salles
dsertes et noires renvoyaient le formidable retentissement!

Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensit sombre, il se
retrouva seul. Pas un promeneur attard, pas un tre. mergeant de la
vaste mosaque du petit pav gris, rien que la haute apparition de
l'Oblisque blme, entre les quatre candlabres. La faade de la
basilique s'voquait, elle aussi, d'une pleur de rve, largissant,
pareilles  deux bras normes, les quadruples ranges de piliers de la
colonnade, noyes d'obscurit, ainsi que des futaies de pierre. Et rien
autre, le dme n'tait qu'une rondeur dmesure, devine  peine dans le
ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines, qu'on finissait par
distinguer comme de grles fantmes mouvants, mettaient l une voix, un
murmure sans fin de triste plainte, venu on ne savait de quelles
tnbres. Ah! la mlancolique grandeur de ce sommeil, toute cette place
fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la nuit, noys d'ombre
et de silence! Soudain l'horloge sonna dix heures, d'une cloche si lente
et si forte, que jamais heures plus solennelles, plus dfinitives,
n'avaient sembl tomber dans plus d'infini noir et insondable.

Pierre, immobile au milieu de l'tendue, avait tressailli de tout son
pauvre tre bris. Eh! quoi, il n'avait caus, l-haut, que trois quarts
d'heure  peine, avec le blanc vieillard qui venait de lui arracher
toute son me? Oui, c'tait l'arrachement final, la dernire croyance
arrache de son cerveau, de son coeur saignants. L'exprience suprme
tait faite, un monde en lui avait croul. Tout d'un coup, il songea 
monsignor Nani, en rflchissant que celui-l seul avait eu raison. On
lui disait bien qu'il finirait quand mme par faire ce que voudrait
monsignor Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir fait.

Mais un brusque dsespoir le saisit, une dtresse si atroce, que, du
fond de l'abme de tnbres o il tait, il leva ses deux bras
frmissants dans le vide, il parla tout haut.

--Non, non! vous n'tes point ici,  Dieu de vie et d'amour,  Dieu de
salut! et venez donc, apparaissez, puisque vos enfants se meurent de ne
savoir ni qui vous tes ni o vous tes, dans l'infini des mondes!

Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, de velours
bleu sombre, l'infini muet et bouleversant o palpitaient les
constellations. Sur les toitures du Vatican, le Chariot semblait s'tre
renvers davantage, ses roues d'or comme dvies du droit chemin, son
brancard d'or en l'air; tandis que l-bas, sur Rome, du ct de la rue
Giulia, Orion allait disparatre, ne montrant dj plus qu'une seule des
trois toiles d'or qui chamarraient son baudrier.




XV


Pierre ne s'tait assoupi qu'au petit jour, bris d'motion, brlant de
fivre. Ds son retour au palais Boccanera, dans la nuit noire, il avait
retrouv l'affreux deuil de la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers
neuf heures, lorsqu'il se fut rveill et qu'il eut djeun, il voulut
descendre tout de suite  l'appartement du cardinal, o l'on avait
expos les corps des deux amants, pour que la famille, les amis, les
clients, pussent leur apporter leurs larmes et leurs prires.

Pendant qu'il djeunait, Victorine, qui ne s'tait pas couche, d'une
bravoure active dans son dsespoir, venait de lui raconter les
vnements de la nuit et de la matine. Donna Serafina, par un respect
de prude pour les convenances, avait risqu une nouvelle tentative,
voulant qu'on spart les deux corps. Cette femme nue qui, dans la mort,
treignait si troitement cet homme dvtu lui-mme, blessait toutes ses
pudeurs. Mais il n'tait plus temps, la rigidit s'tait produite, ce
qu'on n'avait pas fait au premier moment ne pouvait plus l'tre, sans
une horrible profanation. Leur treinte d'amour tait si puissante,
qu'il aurait fallu, pour les dnouer l'un de l'autre, arracher leurs
chairs, casser leurs membres. Et le cardinal, qui, dj, n'avait pas
permis qu'on troublt leur sommeil, leur union d'ternit, s'tait
presque querell avec sa soeur. Sous sa robe de prtre, il se retrouvait
de sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours violentes,
des beaux coups de dague, disant que, si la famille comptait deux
papes, de grands capitaines, de grands amoureux l'avaient aussi
illustre. Jamais il ne laisserait toucher  ces deux enfants, si purs
en leur douloureuse existence, et que la tombe seule avait unis. Il
tait le matre en son palais, on les coudrait dans le mme suaire, on
les clouerait dans le mme cercueil. Ensuite, le service religieux
serait fait  San Carlo, l'glise voisine, dont il avait le titre
cardinalice, o il tait le matre encore. Et, s'il le fallait, il irait
jusqu'au pape. Et telle tait sa volont souveraine, exprime si
hautement, que tout le monde dans la maison avait d s'incliner, sans se
permettre un geste ni un souffle.

Alors, donna Serafina s'tait occupe de la toilette dernire. Selon
l'usage, les domestiques se trouvaient l, Victorine avait aid la
famille, comme la servante la plus ancienne, la plus aime. Il avait
fallu se contenter d'envelopper d'abord les deux amants dans les cheveux
dnous de Benedetta, la chevelure odorante, paisse et large, ainsi
qu'un royal manteau; puis, on les avait vtus d'un mme linceul de soie
blanche, serr  leurs cous, qui faisait d'eux un seul tre dans la
mort. Et, de nouveau, le cardinal avait exig qu'ils fussent descendus
chez lui, qu'on les coucht sur un lit de parade, au milieu de la salle
du trne, pour leur rendre un suprme hommage, comme aux derniers du
nom, aux deux fiancs tragiques, avec qui la gloire jadis retentissante
des Boccanera retournait  la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'tait
range tout de suite  ce projet, car elle jugeait peu dcent que sa
nice, mme morte, ft aperue dans cette chambre, sur ce lit d'un jeune
homme. L'histoire arrange circulait dj: le brusque dcs de Dario
emport en quelques heures par une fivre infectieuse; la douleur folle
de Benedetta, qui avait expir sur son corps, en le serrant une dernire
fois entre ses bras; et les honneurs royaux qu'on leur rendait, et les
belles noces funbres qu'on leur faisait, allongs tous les deux sur le
mme lit d'ternel repos. Rome entire, bouleverse par cette histoire
d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines, causer d'autre
chose.

Pierre serait parti le soir mme pour la France, dans sa hte de quitter
cette ville de dsastre, o il devait laisser le dernier lambeau de sa
foi. Mais il voulait attendre les obsques, il avait remis son dpart au
lendemain soir. Et, toute cette journe encore, il la passerait l, dans
ce palais qui croulait, prs de cette morte qu'il avait aime, lchant
de retrouver pour elle des prires, au fond de son coeur vide et
meurtri.

Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement de
rception du cardinal, le souvenir lui revint du premier jour o il
s'tait prsent l. C'tait la mme sensation d'ancienne pompe
princire, dans l'usure et dans la poussire du pass. Les portes des
trois immenses antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les
salles taient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs,  cause de
l'heure matinale. Dans la premire, celle des domestiques, il n'y avait
que Giacomo en livre noire, immobile et debout, en face de l'antique
chapeau rouge, accroch sous le baldaquin, avec ses glands mangs 
demi, parmi lesquels les araignes filaient leur toile. Dans la seconde,
celle o le secrtaire se tenait autrefois, l'abb Paparelli, le
caudataire qui remplissait aussi la fonction de matre de chambre,
attendait les visiteurs en marchant  petits pas silencieux; et jamais
il n'avait plus ressembl  une trs vieille fille en jupe noire,
blmie, ride par des pratiques trop svres, avec son humilit
conqurante, son air louche de toute-puissance obsquieuse. Enfin, dans
la troisime antichambre, l'antichambre noble, o la barrette, pose sur
une crdence, faisait face au grand portrait imprieux du cardinal en
costume de crmonie, le secrtaire, don Vigilio, avait quitt sa petite
table de travail pour se tenir  la porte de la salle du trne, saluant
d'une rvrence les personnes qui en passaient le seuil. Et, par cette
sombre matine d'hiver, ces salles apparaissaient plus mornes, plus
dlabres, les tentures en lambeaux, les rares meubles ternis de
poussire, les vieilles boiseries s'miettant sous le continu travail
des vers, les plafonds seuls gardant leur fastueuse envole de dorures
et de peintures triomphales.

Mais Pierre, que l'abb Paparelli venait de saluer profondment, d'une
faon exagre, o se sentait l'ironie d'une sorte de cong donn  un
vaincu, tait surtout saisi par la grandeur triste de ces trois vastes
salles en ruine, qui conduisaient, ce jour-l,  cette salle du trne
transforme en salle de mort, dans laquelle dormaient les deux derniers
enfants de la maison. Quel gala superbe et dsol de la mort, toutes les
larges portes ouvertes, tout le vide de ces pices trop grandes,
dpeuples de leurs anciennes foules, aboutissant au deuil suprme de la
fin d'une race! Le cardinal s'tait enferm dans son petit cabinet de
travail, o il recevait les membres de la famille, les intimes qui
tenaient  lui prsenter leurs condolances; tandis que donna Serafina,
de son ct, avait choisi une chambre voisine, pour y attendre les dames
amies, dont le dfil allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que
Victorine avait renseign sur ce crmonial, dut se dcider  entrer
directement dans la salle du trne, de nouveau salu par une grande
rvrence de don Vigilio, ple et muet, qui sembla mme ne pas le
reconnatre.

Une surprise attendait le prtre. Il s'tait imagin une chapelle
ardente, la nuit compltement faite, des centaines de cierges brlant
autour d'un catafalque, au milieu de la salle tendue de draperies
noires. On lui avait dit que l'exposition se faisait l, parce que
l'antique chapelle du palais, situe au rez-de-chausse, tait ferme
depuis cinquante ans, hors d'usage, et que la petite chapelle prive du
cardinal se trouvait trop troite pour une pareille crmonie. Aussi
avait-il fallu improviser un autel dans la salle du trne, o les messes
se succdaient depuis le matin. D'ailleurs, des messes devaient
galement tre dites toute la journe dans la chapelle prive; de mme
qu'on avait install deux autres autels, un dans une petite pice
voisine de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcve qui
s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'tait ainsi que des prtres,
surtout des franciscains, des religieux appartenant aux ordres pauvres,
allaient sans interruption et concurremment clbrer le divin sacrifice,
sur ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un instant le
sang divin ne cesst de couler chez lui pour la rdemption des deux mes
chres, envoles ensemble. Dans le palais en deuil, au travers des
salles funbres, les tintements des sonnettes de l'lvation ne
s'arrtaient pas, les murmures frissonnants des paroles latines ne se
taisaient pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient
continuellement, sans que Dieu pt une seule minute s'absenter de cet
air lourd, qui sentait la mort.

Et Pierre, tonn, trouva la salle du trne telle qu'il l'avait vue, le
jour de sa premire visite. Les rideaux des quatre grandes fentres
n'avaient pas mme t tirs, la sombre matine d'hiver entrait en une
clart faible, grise et froide. C'taient encore, sous le plafond de
bois sculpt et dor, les tentures rouges des murs, une brocatelle 
grandes palmes, mange par l'usure; et l'ancien trne se trouvait l, le
fauteuil retourn contre la muraille, dans l'attente inutile du pape,
qui ne venait jamais plus. Seul, l'autel improvis, dress  ct de ce
trne, changeait un peu l'aspect de la pice, dbarrasse de ses
quelques meubles, siges, tables, consoles. Puis, au milieu, on avait
pos sur une marche basse le lit d'apparat, o Benedetta et Dario
taient couchs, dans une jonche de fleurs. Au chevet du lit, deux
cierges simplement, un de chaque ct, brlaient. Et rien autre, et
seulement des fleurs encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne
savait dans quel jardin chimrique on avait bien pu la couper, des roses
blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des gerbes de roses
s'croulant du lit, des gerbes de roses couvrant la marche, dbordant de
la marche jusque sur le dallage magnifique de la salle.

Pierre s'tait approch du lit, le coeur boulevers d'une motion
profonde. Ces deux cierges dont le jour ple teignait  demi les
petites flammes jaunes, cette continuelle plainte basse de la messe
voisine, ce parfum pntrant des roses qui alourdissait l'air, mettaient
une infinie dtresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la
grande salle suranne et poudreuse. Et pas un geste, pas un souffle,
rien autre, par instants, qu'un petit bruit de sanglots touffs, parmi
les quelques personnes qui se trouvaient l. Des domestiques de la
maison se relayaient sans cesse, quatre toujours taient au chevet du
lit, debout, immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidles. De
temps  autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait de tout,
depuis le matin, traversait la pice, l'air press, d'un pas silencieux.
Et, sur la marche, tous ceux qui entraient venaient s'agenouiller,
priaient, pleuraient. Pierre y aperut trois dames, la face dans leur
mouchoir. Un vieux prtre y tait aussi, tremblant de douleur, la tte
basse, et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut surtout
attendri par la vue d'une jeune fille, vtue pauvrement, qu'il prit pour
une servante, si crase par le chagrin sur les dalles, qu'elle n'tait
plus l qu'une loque de misre et de souffrance.

Alors,  son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement professionnel
des lvres, il tcha de retrouver le latin des prires consacres, qu'il
avait dites si souvent comme prtre, au chevet des morts. Son motion
grandissante brouillait sa mmoire, il s'anantit dans le spectacle
adorable et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient
quitter. Sous la jonche des roses, les corps se distinguaient  peine,
dans leur treinte; mais les deux ttes mergeaient, serres au cou par
le suaire de soie. Et qu'elles taient belles encore, d'une beaut de
passion enfin satisfaite, poses toutes deux sur le mme coussin,
mlant leurs chevelures! Benedetta avait gard sa face divinement
rieuse, aimante et fidle pour l'ternit, exalte d'avoir rendu son
dernier souffle en un baiser d'amour. Dario, en son allgresse dernire,
tait rest plus douloureux, tel que les marbres des pierres funraires,
que les amoureuses s'puisent  treindre vainement. Et ils avaient
encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond des autres, et
ils continuaient  se regarder sans fin, avec une douceur de caresse que
jamais rien ne devait plus troubler.

Mon Dieu! tait-ce donc vrai qu'il l'avait aime, cette Benedetta, d'un
amour si pur, si dgag de toute ide d'impossible possession! Et Pierre
tait remu jusqu'au fond de l'me par les heures dlicieuses qu'il
avait passes prs d'elle, dans un lien d'une exquise amiti, aussi
douce que l'amour. Elle tait si belle, si sage, si brlante de passion!
Lui-mme avait fait un si beau rve, animer de sa fraternit libratrice
cette admirable crature,  l'me de feu, aux airs indolents, en
laquelle il revoyait toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu rveiller
et conqurir  l'Italie de demain. Il rvait de la catchiser, de lui
largir le coeur et le cerveau, en lui donnant l'amour des petits et des
pauvres, le flot de piti d'aujourd'hui pour les choses et pour les
tres. Maintenant, cela l'aurait fait un peu sourire, s'il n'avait pas
dbord de larmes. Comme elle s'tait montre charmante, en s'efforant
de le contenter, malgr les obstacles invincibles, la race, l'ducation,
le milieu, qui l'empchaient de le suivre! Elle tait une colire
docile, mais incapable de progrs vritable. Un jour pourtant, elle
avait sembl se rapprocher, de lui, comme si la souffrance lui ouvrait
l'me  toutes les charits. Puis, l'illusion du bonheur tait venue, et
elle n'avait plus rien compris  la misre des autres, elle s'en tait
alle dans l'gosme de son espoir et de sa joie,  elle. tait-ce donc,
grand Dieu! que cette race, condamne  disparatre, devait finir
ainsi, si belle encore parfois, si adore, mais si ferme  l'amour des
humbles,  la loi de charit et de justice, qui, en rglementant le
travail, pouvait seule dsormais sauver le monde?

Puis, ce fut chez Pierre une autre dsolation encore, qui le laissa
balbutiant, sans prires prcises. Il venait de songer au coup de
violence qui avait emport les deux enfants, dans une revanche
foudroyante de la nature. Quelle drision d'avoir promis  la Vierge de
ne faire le cadeau de sa virginit qu'au mari lu, de s'tre fait
saigner sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence
entire, pour en venir  se jeter dans la mort, au cou de l'amant,
perdue de regrets, brlante de se donner toute! Et elle s'tait donne
avec l'emportement d'une protestation dernire, et il avait suffi du
fait brutal de la sparation menaante, l'avertissant de la duperie, la
ramenant  l'instinct de l'universel amour. C'tait encore une fois
l'glise vaincue, le grand Pan, semeur des germes, rassemblant les
couples de son geste continu de fcondit. Si, lors de la Renaissance,
l'glise n'avait pas croul sous l'assaut des Vnus et des Hercules
exhums du vieux sol romain, la lutte continuait aussi pre, et  chaque
heure les peuples nouveaux, dbordants de sve, affams de vie, en
guerre contre une religion qui n'tait qu'un apptit de la mort,
menaaient d'emporter l'ancien difice catholique, dont les murs dj
croulaient de vieillesse infconde.

Et,  ce moment. Pierre eut la sensation que la mort de cette Benedetta
adorable tait pour lui le suprme dsastre. Il la regardait toujours,
et des larmes brlrent ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimre.
Comme la veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer sa
dernire esprance, la rsurrection tant souhaite de la vieille Rome,
en une Rome de jeunesse et de salut. Cette fois, c'tait bien la fin:
Rome la catholique, la princire, tait morte, couche l, telle qu'un
marbre, sur ce lit funbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux
souffrants de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant de
sa passion goste, quand il tait trop tard pour aimer et enfanter.
Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la vieille maison romaine tait
vide dsormais, strile, sans rveil possible. Pierre, dont la chre
morte laissait l'me veuve, en deuil d'un si grand rve, prouvait une
telle douleur  la voir ainsi immobile et glace, qu'il se sentit
dfaillir. tait-ce le jour livide, toil par les taches jaunes des
deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des roses, alourdi
dans l'air de mort, qui le grisait comme d'une ivresse, le sourd murmure
continu de l'officiant en train d'achever sa messe, derrire lui, qui
bourdonnait dans son crne, en l'empchant de retrouver ses prires? Il
craignit de tomber en travers de la marche, il se releva pniblement et
s'carta.

Puis, comme il se rfugiait au fond de l'embrasure d'une fentre, pour
se remettre, il eut l'tonnement de rencontrer l Victorine, assise sur
une banquette, qu'on y avait  demi dissimule. Elle avait des ordres de
donna Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants,
ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des yeux les personnes qui
entraient et qui sortaient. Tout de suite, elle fit asseoir le jeune
prtre, lorsqu'elle le vit si ple, prs de s'vanouir.

--Ah! dit-il trs bas, lorsqu'il eut longuement respir, qu'ils aient au
moins la joie d'tre ensemble ailleurs, de revivre une autre vie, dans
un autre monde!

Elle haussa doucement les paules, elle rpondit  voix trs basse, elle
aussi:

--Oh! revivre, monsieur l'abb, pourquoi faire? Quand on est mort,
allez! le mieux est encore d'tre mort et de dormir. Les pauvres enfants
ont eu assez de peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de
recommencer ailleurs.

Ce mot si naf et si profond d'illettre incroyante fit passer un
frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les dents avaient parfois
claqu de terreur, la nuit,  la brusque vocation du nant! Il la
trouvait hroque de n'tre pas trouble par les ides d'ternit et
d'infini. Ah! si tout le monde avait eu cette tranquille irrligion,
cette insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrdule de France,
quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie heureuse!

Et, comme elle le sentait qui frmissait ainsi, elle ajouta:

--Que voulez-vous donc qu'il y ait aprs la mort? On a bien mrit de
dormir, c'est encore ce qu'il y a de plus dsirable et de plus
consolant. Si Dieu avait  rcompenser les bons et  punir les mchants,
il aurait vraiment trop  faire. Est-ce que c'est possible, un pareil
jugement? Est-ce que le bien et le mal ne sont pas dans chacun,  ce
point mls, que le mieux serait encore d'acquitter tout le monde?

--Mais, murmura-t-il, ces deux-l, si aimables, si aims, n'ont pas
vcu, et pourquoi ne pas se donner la joie de croire qu'ils revivent,
rcompenss ailleurs, aux bras l'un de l'autre, ternellement?

De nouveau, elle secoua la tte.

--Non, non!... Je le disais bien, que ma pauvre Benedetta avait tort de
se martyriser avec des ides de l'autre monde, en se refusant  son
amoureux, qu'elle dsirait tant. Moi, si elle avait voulu, je le lui
aurais amen dans sa chambre, son amoureux, et sans maire, et sans cur
encore! C'est si rare, le bonheur! On a tant de regret, plus tard, quand
il n'est plus temps!... Et voil toute l'histoire de ces deux pauvres
mignons. Il n'est plus temps pour eux, ils sont morts, et on a beau
mettre les amoureux dans les toiles, voyez-vous, quand ils sont morts,
ils le sont bien, a ne leur fait plus ni chaud ni froid, de
s'embrasser!

A son tour, elle tait reprise par les larmes, elle sanglotait.

--Les pauvres petits! les pauvres petits! dire qu'ils n'ont pas eu
seulement une nuit gentille, et que c'est maintenant la grande nuit qui
ne finira plus!... Regardez-les donc, comme ils sont blancs! et
pensez-vous  cela, quand il ne restera que les os de leurs deux ttes,
sur le coussin, et que les os seuls de leurs bras se serreront
encore?... Ah! qu'ils dorment, qu'ils dorment! au moins ils ne savent
plus, ils ne sentent plus!

Un long silence retomba. Pierre, dans le frisson de son doute, dans son
dsir anxieux de survie, la regardait, cette femme dont les curs ne
faisaient pas l'affaire, qui avait gard son franc-parler de
Beauceronne, l'air si paisible et si content du devoir accompli, en son
humble situation de servante, perdue depuis vingt-cinq ans au milieu
d'un pays de loups, o elle n'avait pas mme pu apprendre la langue. Oh!
oui, tre comme elle, avoir son bel quilibre de crature saine et
borne qui se contentait de la terre, qui se couchait pleinement
satisfaite le soir, lorsqu'elle avait rempli son labeur du jour, quitte
 ne se rveiller jamais!

Mais Pierre, en reportant les yeux vers le lit funbre, venait de
reconnatre le vieux prtre, agenouill sur la marche, et dont la tte
basse, accable de douleur, ne lui avait point permis de distinguer les
traits.

--N'est-ce pas l'abb Pisoni, le cur de Sainte-Brigitte, o j'ai dit
quelques messes? Ah! le pauvre homme, comme il pleure!

Victorine rpondit de sa voix tranquille et navre:

--Il y a de quoi. Le jour o il s'est avis de marier ma pauvre
Benedetta au comte Prada, il a fait vraiment un beau coup. Tant
d'abominations ne seraient pas arrives, si on avait donn tout de suite
son Dario  la chre enfant. Mais ils sont tous fous dans cette bte de
ville, avec leur politique; et celui-ci, qui est pourtant un si brave
homme, croyait avoir fait un vrai miracle et sauv le monde, en mariant
le pape et le roi, comme il disait avec un rire doux de vieux savant
qui n'a jamais aim que les vieilles pierres: vous savez bien, leurs
antiquailles, leurs ides patriotiques d'il y a cent mille ans. Et vous
voyez, aujourd'hui, il pleure toutes les larmes de son corps... L'autre
aussi est venu, il n'y a pas vingt minutes, le pre Lorenza, le Jsuite,
celui qui a t le confesseur de la contessina, aprs l'abb Pisoni, et
qui a dfait ce que ce dernier avait fait. Oui, un bel homme, un beau
gcheur de besogne encore, un empcheur d'tre heureux, avec toutes les
complications sournoises qu'il a mises dans l'histoire du divorce...
J'aurais voulu que vous fussiez l, pour voir la faon dont il a fait un
grand signe de croix, aprs s'tre mis  genoux. Il n'a pas pleur, lui,
ah! non, et il semblait dire que, puisque les choses finissaient si mal,
c'tait que Dieu s'tait finalement retir de toute cette affaire. Tant
pis pour les morts!

Elle parlait doucement, sans arrt, comme soulage de pouvoir se vider
le coeur, aprs les terribles heures de bousculade et d'touffement,
qu'elle vivait depuis la veille.

--Et celle-ci, reprit-elle plus bas, vous ne la reconnaissez donc point?

Elle dsignait du regard la jeune fille pauvrement vtue, qu'il avait
prise pour une servante, et que le chagrin, une dtresse affreuse,
crasait sur les dalles, devant le lit. Dans un mouvement d'perdue
souffrance, elle venait de relever, de renverser la tte, une tte d'une
beaut extraordinaire, noye dans la plus admirable des chevelures
noires.

--La Pierina! dit-il. La pauvre fille!

Victorine eut un geste de piti et de tolrance.

--Que voulez-vous? je lui ai permis de monter jusqu'ici... Je ne sais
comment elle a pu apprendre le malheur. Il est vrai qu'elle rde
toujours autour du palais. Alors, elle m'a fait appeler, en bas, et si
vous l'aviez entendue me supplier, me demander avec de gros sanglots la
grce de voir son prince une fois encore!... Mon Dieu! elle ne fait de
mal  personne, l, par terre,  les regarder tous les deux, de ses
beaux yeux d'amoureuse, pleins de larmes. Elle y est depuis une
demi-heure, je m'tais promis de la faire sortir, si elle ne se
conduisait pas bien. Mais, puisqu'elle est sage, qu'elle ne bouge
seulement pas, ah! qu'elle reste donc et qu'elle s'emplisse le coeur
pour la vie entire!

Et c'tait, en vrit, un spectacle sublime, que cette Pierina, cette
fille d'ignorance, de passion et de beaut, foudroye de la sorte,
anantie, au bas de la couche nuptiale, o les deux amants enlacs
dormaient, dans la mort, leur premire et ternelle nuit. Elle s'tait
affaisse sur les talons, elle avait laiss tomber ses bras trop lourds,
les mains ouvertes; et, la face leve, immobile, comme fige en une
extase d'agonie, elle ne quittait plus du regard le couple adorable et
tragique. Jamais visage humain n'avait paru si beau, d'une splendeur de
souffrance et d'amour si clatante, la Douleur antique, mais toute
frmissante de vie, avec son front royal, ses joues de grce fire, sa
bouche de perfection divine. A quoi pensait-elle, de quoi
souffrait-elle, en regardant fixement son prince,  jamais dans les bras
de sa rivale? tait-ce donc une jalousie sans fin possible qui glaait
le sang de ses veines? tait-ce plutt la seule souffrance de l'avoir
perdu, de se dire qu'elle le voyait pour la dernire fois, sans haine
contre cette autre femme qui tchait vainement de le rchauffer, contre
sa chair, aussi froide que la sienne? Ses yeux noys restaient doux
pourtant, ses lvres amres gardaient leur tendresse. Elle les trouvait
si purs, si beaux, couchs parmi cette jonche de fleurs! Et, dans sa
beaut  elle, sa beaut de reine qui s'ignore, elle tait l sans
souffle, en humble servante, en esclave amoureuse, dont ses matres, en
mourant, ont arrach et emport le coeur.

Sans cesse, maintenant, des personnes entraient d'un pas ralenti, avec
des visages de deuil, s'agenouillaient, priaient pendant quelques
minutes, puis sortaient, de la mme allure muette et dsole. Et Pierre
eut un serrement de coeur, quand il vit arriver ainsi la mre de Dario,
la toujours belle Flavia, accompagne correctement de son mari, le beau
Jules Laporte, l'ancien sergent de la garde suisse dont elle avait fait
un marquis Montefiori. Prvenue ds la mort, elle tait venue la veille
au soir. Mais elle revenait d'un air de crmonie, en grand deuil,
superbe dans tout ce noir, qui allait trs bien  sa majest de Junon un
peu forte. Lorsqu'elle se fut approche royalement du lit, elle resta un
instant debout, avec deux larmes au bord des paupires, qui ne coulaient
pas. Puis, au moment de se mettre  genoux, elle s'assura que Jules
tait bien  son ct, elle lui commanda d'un coup d'oeil de
s'agenouiller aussi, prs d'elle. Tous deux s'inclinrent au bord de la
marche, restrent l en prire le temps convenable, elle trs digne et
accable, lui beaucoup mieux qu'elle encore, d'une dsolation parfaite
d'homme qui n'tait dplac dans aucune des circonstances de la vie,
mme les plus graves. Ensuite, tous les deux se relevrent, disparurent
avec lenteur par la porte des appartements, o le cardinal et donna
Serafina recevaient la famille et les intimes.

Cinq dames entrrent  la file, tandis que deux capucins et
l'ambassadeur d'Espagne prs du Saint-Sige sortaient. Et Victorine, qui
se taisait depuis quelques minutes, reprit soudain:

--Ah! voici la petite princesse, et bien afflige, elle qui aimait tant
notre Benedetta!

Pierre, en effet, vit entrer Celia, qui avait pris le deuil, elle aussi,
pour cette visite d'abominable adieu. Derrire elle, la femme de
chambre, dont elle s'tait fait accompagner, tenait, dans chacun de ses
bras, une gerbe norme de roses blanches.

--La chre petite! murmura encore Victorine, elle qui voulait que ses
noces avec son Attilio se fissent en mme temps que les noces des deux
pauvres morts dont les amours maintenant reposent l! Et ce sont eux qui
l'ont devance, elles sont faites, leurs noces, ils la dorment dj,
leur premire nuit!

Tout de suite, Celia s'tait agenouille, avait fait le signe de la
croix. Mais, visiblement, elle ne priait pas, elle regardait les deux
chers amants, dans la stupeur dsespre de les retrouver si blancs, si
froids, d'une beaut de marbre. Eh quoi! quelques heures avaient suffi,
la vie s'en tait alle, jamais plus les lvres ne se baiseraient? Elle
les revoyait encore, au milieu de ce bal de l'autre nuit, si clatants,
si triomphants de vivant amour! Une protestation furieuse montait de son
jeune coeur, ouvert  la vie, avide de joie et de soleil, en rvolte
contre l'imbcile mort. Et cette colre, cet effroi, cette douleur en
face du nant, o toute passion se glace, se lisaient sur son visage
ingnu de lis candide et ferm. Jamais sa bouche d'innocence aux lvres
closes sur les dents blanches, jamais ses yeux d'eau de source, clairs
et sans fond, n'avaient exprim plus d'insondable mystre, la vie de
passion qu'elle ignorait, o elle entrait, et qui se heurtait, ds le
seuil,  ces deux morts tendrement aims, dont la perte lui bouleversait
l'me.

Doucement, elle ferma les yeux, elle tcha de prier, tandis que de
grosses larmes, maintenant, coulaient de ses paupires abaisses. Un
temps s'coula, au milieu du silence frissonnant, que troublaient seuls
les petits bruits de la messe voisine. Elle se leva enfin, se fit donner
par la femme de chambre les deux gerbes de roses blanches, qu'elle
voulait dposer elle-mme sur le lit. Debout sur la marche, elle hsita,
finit par les mettre  droite et  gauche du coussin o reposaient les
deux ttes, comme si elle les et couronnes de ces fleurs, les mlant 
leurs cheveux, embaumant leurs jeunes fronts de ce parfum si doux et si
fort. Mais, les mains vides, elle ne s'en allait pas, elle demeurait l,
tout prs, penche sur eux, tremblante, cherchant ce qu'elle pourrait
bien leur dire encore, leur laisser d'elle,  jamais. Et elle trouva,
elle se pencha davantage, elle mit deux longs baisers, toute son me
profonde d'amoureuse, sur les fronts glacs de l'poux et de l'pouse.

--Ah! la brave petite! dit Victorine, dont les larmes coulrent. Vous
avez vu, elle les a baiss, et personne n'a song encore  cela, pas
mme la mre... Ah! le brave petit coeur, c'est pour sr qu'elle a pens
 son Attilio!

En se retournant pour descendre de la marche, Celia venait d'apercevoir
la Pierina, toujours  demi renverse, dans son adoration douloureuse et
muette. Elle la reconnut, elle s'apitoya surtout, lorsqu'elle la vit
reprise de si gros sanglots, que tout son corps, ses hanches et sa gorge
de desse, en taient secous affreusement. Cette peine d'amour la
bouleversa, telle qu'un dsastre o sombrait tout le reste. On
l'entendit dire  demi-voix, d'un ton d'infinie piti:

--Ma chre, calmez-vous, calmez-vous... Je vous en prie, soyez plus
raisonnable, ma chre.

Puis, comme la Pierina, saisie d'tre ainsi plainte et secourue,
sanglotait plus fort, au point de faire scandale, Celia la releva, la
soutint entre ses deux bras, de crainte qu'elle ne tombt par terre. Et
elle l'emmena dans une fraternelle treinte, ainsi qu'une soeur de
tendresse et de dsespoir, elle la fit sortir de la salle, en lui
prodiguant les plus douces paroles.

--Suivez-les donc, allez donc voir ce qu'elles deviennent, dit Victorine
 Pierre. Moi, je ne veux pas bouger d'ici, a me tranquillise de les
veiller, ces chers enfants.

A l'autel improvis, un autre prtre, un capucin, commenait une autre
messe; et, de nouveau, la sourde psalmodie latine reprit, tandis que,
de la salle prochaine, venaient les coups de sonnette de l'lvation,
dans l'indistinct bourdonnement de la messe d' ct. Le parfum des
fleurs augmentait, se faisait plus lourd, d'une caresse de vertige, au
milieu de l'air immobile et morne de la vaste salle. Au fond, les
domestiques, ainsi que pour une rception de gala, ne bougeaient point.
Et, devant le lit de parade, que les deux cierges ples toilaient, le
dfil de deuil continuait sans bruit, des femmes, des hommes, qui
touffaient l un instant, puis qui s'en allaient, en emportant
l'inoubliable vision des deux amants tragiques, dormant leur ternel
sommeil.

Pierre rejoignit Celia et la Pierina dans l'antichambre noble, o se
tenait don Vigilio. On y avait apport, en un coin, les quelques siges
de la salle du trne, et la petite princesse venait de forcer l'ouvrire
 s'asseoir sur un fauteuil, pour qu'elle se remt un peu. Elle tait en
extase devant elle, ravie de la trouver si belle, plus belle que toutes,
comme elle disait. Puis, elle reparla des deux chers morts qui lui
avaient sembl bien beaux, eux aussi, d'une beaut superbe et douce,
extraordinaire. Elle en restait transporte d'admiration, au milieu de
ses larmes. En faisant causer la Pierina, le prtre sut que Tito, son
frre, tait  l'hpital, en grand danger, le flanc trou d'un coup de
couteau terrible; et la misre avait grandi, affreuse, aux Prs du
Chteau, depuis le commencement de l'hiver. C'taient pour tout le monde
de grands chagrins, ceux que la mort emportait devaient se rjouir. Mais
Celia, d'un geste d'invincible espoir, cartait la souffrance, la mort
elle-mme.

--Non, non, il faut vivre. Et, ma chre, a suffit d'tre belle pour
vivre... Allons, ma chre, ne restez pas ici, ne pleurez plus, vivez
pour la joie d'tre belle.

Elle l'emmena, et Pierre demeura sur un des fauteuils, envahi d'une
telle tristesse lasse, qu'il aurait voulu ne plus bouger. Don Vigilio,
debout, continuait  saluer chaque visiteur d'une rvrence. Dans la
nuit, il avait eu un accs de fivre, il en grelottait encore, trs
jaune, les yeux brlants et inquiets. Et il jetait sur Pierre de
continuels regards, comme dvor du dsir de lui parler; mais la terreur
d'tre vu de l'abb Paparelli, par la porte grande ouverte de
l'antichambre voisine, combattait sans doute ce dsir, car il ne cessait
aussi de guetter le caudataire. Enfin, celui-ci dut s'absenter un
moment, don Vigilio s'approcha du prtre.

--Vous avez vu Sa Saintet hier soir.

Stupfait, Pierre le regarda.

--Oh! tout se sait, je vous l'ai dj dit... Et qu'avez-vous fait? Vous
avez purement et simplement retir votre livre, n'est-ce pas?

La stupeur grandissante du prtre le renseigna, sans qu'il lui laisst
mme le temps de rpondre.

--Je m'en doutais, mais je tenais  en avoir la certitude... Ah! que
tout cela est bien leur oeuvre! Me croyez-vous maintenant, tes-vous
convaincu que ceux qu'ils n'empoisonnent pas, ils les touffent?

Il devait parler des Jsuites. Prudemment, il allongea la tte, s'assura
que l'abb Paparelli n'tait point de retour.

--Et monsignor Nani, que vient-il de vous dire?

--Pardon, finit par rpondre Pierre, je n'ai pas encore vu monsignor
Nani.

--Ah! je croyais... Il a pass par cette salle, avant votre arrive. Si
vous ne l'avez pas vu dans la salle du trne, c'est qu'il a d se rendre
prs de donna Serafina et de Son minence, pour les saluer. Il va
srement repasser par ici, vous allez le voir.

Puis, avec son amertume de faible, toujours terroris et vaincu:

--Je vous avais bien prdit que vous finiriez par faire ce qu'il
voudrait.

Mais il crut entendre le lger pitinement de l'abb Paparelli, il
revint vivement  sa place, salua de sa rvrence deux vieilles dames
qui se prsentaient. Et Pierre, rest assis, accabl, les yeux  demi
clos, vit se dresser enfin la figure de Nani, dans sa ralit
d'intelligence et de diplomatie souveraines. Il se rappelait ce que don
Vigilio, pendant la fameuse nuit des confidences, lui avait dit de cet
homme bien trop adroit pour s'tre marqu d'une robe impopulaire, prlat
charmant d'ailleurs, connaissant  fond le monde par ses fonctions
successives dans les nonciatures et au Saint-Office, ml  tout,
document sur tout, une des ttes, un des cerveaux de la moderne arme
noire, dont l'opportunisme entend ramener le sicle  l'glise. Et,
brusquement, la lumire totale se faisait en lui, il comprenait par
quelle souple et admirable tactique cet homme l'avait amen  l'acte
qu'il voulait obtenir de sa libre volont apparente, le retrait pur et
simple de son livre. C'tait d'abord une contrarit vive,  la nouvelle
qu'on poursuivait le volume, une soudaine inquitude qu'on ne jett
l'auteur exalt dans quelque rvolte fcheuse; et c'tait aussitt le
plan arrt, les renseignements pris sur ce jeune prtre capable de
schisme, son voyage provoqu  Rome, l'invitation qu'on lui avait faite
de descendre dans un antique palais, dont les murs eux-mmes allaient le
glacer et l'instruire. Puis, c'taient, ds lors, les obstacles sans
cesse renaissants, la faon de prolonger son sjour en l'empchant de
voir le pape, en lui promettant de lui obtenir l'audience tant dsire,
lorsque l'heure serait venue, aprs l'avoir promen partout, l'avoir
heurt contre tout, de monsignor Fornaro au pre Dangelis, du cardinal
Sarno au cardinal Sanguinetti. C'tait, enfin, branl par les choses et
par les hommes, lass, coeur, rendu  son doute, l'audience  laquelle
on le prparait depuis trois mois, cette visite au pape qui devait
achever de tuer en lui son rve. Maintenant, il revoyait Nani, avec son
fin sourire, ses yeux clairs de savant politique qui s'amusait  une
exprience, il l'entendait lui rpter de sa voix lgrement railleuse
que c'tait une vritable grce de la Providence, si ces retards lui
permettaient de visiter Rome, de rflchir, de comprendre, toute une
instruction, toute une ducation qui lui viteraient bien des fautes. Et
lui qui tait arriv avec son enthousiasme d'aptre, brlant de se
battre, jurant que jamais il ne retirerait son livre! N'tait-ce pas la
plus dlicate des diplomaties, et la plus profonde, que d'avoir ainsi
bris son sentiment contre sa raison, en faisant appel  son
intelligence pour qu'elle supprimt, sans lutte scandaleuse, l'oeuvre
inutile et fausse, sortie d'elle-mme, ds qu'elle se serait rendu
compte, devant la Rome relle, du ridicule norme qu'il y avait  rver
une Rome nouvelle?

A ce moment, Pierre aperut monsignor Nani qui venait de la salle du
trne, et il n'prouva pas le sentiment d'irritation et de rancune
auquel il s'attendait. Au contraire, il fut heureux, lorsque le prlat,
l'ayant vu  son tour, s'approcha et lui tendit la main. Mais celui-ci
ne souriait pas comme  son habitude, il avait l'air trs grave,
douloureusement frapp.

--Ah! mon cher fils, quelle pouvantable catastrophe! Je sors de chez
Son Excellence, elle est dans les larmes. C'est horrible, horrible!

Il s'assit sur un des siges, en invitant le prtre  se rasseoir
lui-mme, et il resta silencieux un moment, las d'motion sans doute,
ayant besoin de ces quelques minutes de repos, sous le poids des
rflexions qui assombrissaient visiblement son clair visage. Puis, d'un
geste, il parut vouloir carter cette ombre, il retrouva son aimable
obligeance.

--Eh bien! mon cher fils, vous avez vu Sa Saintet?

--Oui, monseigneur, hier soir, et je vous remercie de la grande bont
que vous avez mise  satisfaire mon dsir.

Nani le regardait fixement, tandis que le sourire invincible remontait 
ses lvres.

--Vous me remerciez... Je vois bien que vous avez t sage, en faisant
votre soumission entire aux pieds de Sa Saintet. J'en tais certain,
je n'attendais pas moins de votre belle intelligence. Mais vous me
rendez tout de mme trs heureux, car je suis ravi de constater que je
ne m'tais pas tromp sur votre compte.

Il s'abandonnait, il ajouta:

--Jamais je n'ai discut avec vous. A quoi bon? puisque les faits
taient l pour vous convaincre. Et, maintenant que vous avez retir
votre livre, toute discussion serait plus inutile encore... Pourtant,
rflchissez donc que, s'il tait en votre puissance de ramener l'glise
 ses dbuts,  cette communaut chrtienne dont vous avez trac une si
dlicieuse peinture, l'glise ne pourrait qu'voluer de nouveau dans la
voie o Dieu l'a une premire fois conduite; de sorte que, au bout du
mme nombre de sicles, elle se retrouverait exactement o elle en est
aujourd'hui... Non! Dieu a bien fait ce qu'il faisait, l'glise telle
qu'elle est doit gouverner le monde tel qu'il est, c'est  elle seule de
savoir comment elle finira par tablir solidement son rgne ici-bas. Et
voil pourquoi votre attaque contre le pouvoir temporel tait une faute
impardonnable, un crime, car en dpossdant la papaut de son domaine,
vous la livrez  la merci des peuples... Votre religion nouvelle n'est
que l'croulement final de toute religion, l'anarchie morale, la libert
du schisme, en un mot la destruction de l'difice divin, ce catholicisme
sculaire, si prodigieux de sagesse et de solidit, qui a suffi au salut
des hommes jusqu'ici, qui peut seul les sauver demain et toujours.

Pierre le sentit sincre, pieux, d'une foi vraiment inbranlable, aimant
l'glise en fils reconnaissant, convaincu qu'elle tait la plus belle,
la seule des organisations sociales capables de rendre l'humanit
heureuse. Et, s'il entendait gouverner le monde, c'tait sans doute pour
la joie dominatrice de le gouverner, mais aussi dans la certitude que
personne ne le gouvernerait mieux que lui.

--Oh! certainement, on peut discuter sur les moyens, et je les veux
affables pour mon compte, aussi humains qu'il se pourra, tout de
conciliation avec le sicle qui parat nous chapper, justement parce
qu'il y a un simple malentendu, entre lui et nous. Mais nous le
ramnerons, j'en suis sr... Et voil pourquoi, mon cher fils, je suis
si content de vous voir rentrer au bercail, pensant comme nous, prt 
lutter avec nous, n'est-ce pas?

Le prtre retrouvait l tous les arguments de Lon XIII lui-mme.
Voulant viter de rpondre directement, dsormais sans colre, mais
sentant toujours la plaie vive de son rve arrach, il s'inclina de
nouveau, ralentissant la voix pour en cacher l'amer tremblement.

--Je vous dis encore, monseigneur, combien je vous remercie de m'avoir
opr de mes vaines illusions, d'une main si habile de parfait
chirurgien. Demain, quand je ne souffrirai plus, je vous en garderai une
ternelle gratitude.

Monsignor Nani continuait  le regarder, avec son sourire. Il entendait
bien que ce jeune prtre restait  l'cart, tait une force vive perdue
pour l'glise. Que ferait-il le lendemain? Quelque autre sottise sans
doute. Mais le prlat devait se contenter de l'avoir aid  rparer la
premire, ne pouvant prvoir l'avenir. Et il eut un joli geste, comme
pour dire que chaque jour suffisait  sa tche.

--Me permettez-vous de conclure? mon cher fils, dit-il enfin. Soyez
sage, votre bonheur de prtre et d'homme est dans l'humilit. Vous serez
affreusement malheureux, si vous employez contre Dieu l'admirable
intelligence que Dieu vous a donne.

Puis, d'un geste encore, il carta toute cette affaire, bien finie, dont
il n'y avait plus  s'occuper. Et l'autre affaire revint l'assombrir,
celle qui s'achevait elle aussi, mais si tragiquement, par la mort
foudroyante de ces deux enfants endormis l, dans la salle voisine.

--Ah! reprit-il, cette pauvre princesse, ce pauvre cardinal, ils m'ont
boulevers le coeur! Jamais catastrophe ne s'est abattue plus
cruellement sur une maison... Non, non, c'est trop! le malheur va trop
loin, l'me en est rvolte!

Mais,  ce moment, un bruit de voix vint de la seconde antichambre, et
Pierre eut la surprise de voir passer le cardinal Sanguinetti, que
l'abb Paparelli amenait avec un redoublement d'obsquiosit.

--Si Votre minence a l'extrme bont de me suivre, je vais la conduire
moi-mme.

--Oui, je suis arriv hier soir de Frascati, et quand j'ai su la triste
nouvelle, j'ai voulu tout de suite apporter mes regrets et mes
consolations.

--Que Votre minence daigne s'arrter un instant prs des corps, et je
la conduirai ensuite  Son minence.

--C'est cela, je dsire qu'on sache bien la part immense que je prends
au deuil qui frappe cette illustre maison.

Il disparut dans la salle du trne, et Pierre resta bant de cette
tranquille audace. Il ne l'accusait certainement pas de complicit
directe avec Santobono, il n'osait mesurer jusqu'o pouvait aller sa
complicit morale. Mais,  le voir passer de la sorte, le front si haut,
la parole si nette, il avait eu la conviction brusque, certaine, qu'il
savait. Comment? par qui? il n'aurait pu le dire. Sans doute comme les
crimes se savent, dans ces dessous tnbreux, entre gens intresss 
savoir. Et il demeurait glac de la faon hautaine dont cet homme se
prsentait, pour arrter les soupons peut-tre, pour faire srement un
acte de bonne politique, en donnant  son rival un public tmoignage
d'estime et de tendresse.

--Le cardinal, ici! ne put-il s'empcher de murmurer.

Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des penses de Pierre dans ses yeux
d'enfance, o tout se lisait, affecta de se tromper sur le sens de cette
exclamation.

--Oui, j'avais appris, en effet, qu'il tait rentr  Rome depuis hier
soir. Il a tenu  ne pas s'absenter davantage, le Saint-Pre allant
mieux et pouvant avoir besoin de lui.

Bien que cela ft dit d'un air d'innocence parfaite, Pierre ne s'y
mprit pas un instant. Et,  son tour, ayant regard le prlat, il fut
convaincu que lui aussi savait. Tout d'un coup, l'affaire lui
apparaissait dans sa complication terrible, dans la frocit que lui
avait donne le destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera,
n'tait point sans coeur, aimait srement Benedetta d'une affection
charme par tant de beaut et de grce. On pouvait expliquer ainsi la
faon victorieuse dont il avait fini par faire prononcer l'annulation du
mariage. Mais,  entendre don Vigilio, ce divorce obtenu  prix d'argent
et sous la pression des influences les plus notoires, tait simplement
un scandale, tran d'abord par lui en longueur, prcipit ensuite vers
une solution retentissante, dans l'unique but de dconsidrer le
cardinal et de l'carter de la tiare,  la veille du conclave que tout
le monde croyait prochain. Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que
le cardinal, intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait tre le
candidat de Nani, si souple, si dsireux d'entente universelle; de sorte
que le long travail de ce dernier dans cette maison, tout en aidant au
bonheur de la chre contessina, n'avait pu tre que la destruction
lente, ininterrompue, de la brlante ambition de la soeur et du frre,
ce troisime pape triomphal que leur antique famille devait donner 
l'glise. Seulement, s'il avait toujours voulu cela, s'il avait mme un
instant combattu pour le cardinal Sanguinetti, mettant en lui son
espoir, jamais il ne s'tait imagin qu'on irait jusqu'au crime,  cette
abomination imbcile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait
des innocents. Non, non! comme il le disait, c'tait trop, l'me en
tait rvolte. Il se servait d'armes plus douces, une telle brutalit
le rpugnait, l'indignait; et son visage, si rose et si soign, gardait
encore la gravit de sa rvolte, devant le cardinal en larmes et ces
deux tristes amants foudroys  sa place.

Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti tait toujours le candidat
secret du prlat, restait quand mme tourment par l'ide de savoir
jusqu'o allait la complicit morale de ce dernier, dans l'excrable
aventure. Il reprit la conversation.

--On dit Sa Saintet fche avec Son minence le cardinal Sanguinetti.
Naturellement, le pape rgnant ne peut voir d'un trs bon oeil le pape
futur.

Monsignor Nani s'gaya un instant, en toute franchise.

--Oh! le cardinal s'est fch et raccommod trois ou quatre fois avec le
Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Pre n'a pas  montrer de jalousie
posthume, il sait qu'il peut faire un trs bon accueil  Son minence.

Puis, il regretta d'avoir exprim ainsi une certitude, il se reprit.

--Je plaisante, Son minence est tout  fait digne de la haute fortune
qui l'attend peut-tre.

Mais Pierre tait fix, le cardinal Sanguinetti n'tait certainement
plus le candidat de monsignor Nani. Sans doute le trouvait-il trop us
par son ambition impatiente, trop dangereux aussi par les alliances
quivoques qu'il avait conclues, dans sa fivre, avec tous les mondes,
mme avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'clairait, le
cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dvoraient, se
supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse en intrigues, ne reculant
devant aucun compromis, rvant de reconqurir Rome par la voie des
lections; l'autre immobile et debout dans son intransigeance,
excommuniant le sicle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait
sauver l'glise. Pourquoi ne pas laisser les deux thories, ainsi mises
face  face, se dtruire, avec ce qu'elles avaient d'extrme et
d'inquitant? Si Boccanera avait chapp au poison, il n'en tait pas
moins atteint par la tragique aventure, dsormais impossible comme
candidat, tu sous les histoires dont bourdonnait Rome entire; et, si
Sanguinetti pouvait se croire enfin dbarrass d'un rival, il n'avait
pas vu qu'il se frappait lui-mme, qu'il tuait galement sa candidature,
en la brlant dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse des
moyens, menaante pour tous. Monsignor Nani en tait visiblement
enchant: ni l'un ni l'autre, la place nette, l'histoire de ces deux
loups lgendaires qui s'taient battus et mangs, sans qu'on retrouvt
rien, pas mme les deux queues. Et, au fond de ses yeux ples, en toute
sa personne discrte, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable, le
candidat choisi dfinitivement, patronn par la toute-puissante arme
dont il tait un des chefs les plus adroits. Un tel homme ne se
dsintressait jamais, avait toujours la solution prte. Qui donc, qui
donc allait tre le pape de demain?

Il s'tait lev, il prenait cordialement cong du jeune prtre:

--Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous souhaite un bon
voyage...

Pourtant, il ne s'loignait pas, il continuait  regarder Pierre de son
air de pntration vive; et il le fit se rasseoir, il reprit lui-mme un
sige.

--Dites, vous irez srement, ds votre retour en France, saluer le
cardinal Bergerot... Veuillez donc me rappeler respectueusement  son
souvenir. Je l'ai connu un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau.
C'est une des plus grandes lumires du clerg franais... Ah! si une
telle intelligence voulait travailler  la bonne entente dans notre
sainte glise! Malheureusement, je crains bien qu'il n'ait des
prventions de race et de milieu, il ne nous aide pas toujours.

Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la premire fois, 
cette minute dernire, Pierre l'coutait avec curiosit. Puis, il ne se
gna plus, il rpondit en toute franchise:

--Oui, Son minence a des ides trs arrtes sur notre vieille glise
de France. Ainsi, il professe une vritable horreur des Jsuites...

D'une lgre exclamation, monsignor Nani l'arrta. Et il avait un air le
plus sincrement tonn, le plus franc qu'on pt voir.

--Comment, l'horreur des Jsuites? En quoi les Jsuites peuvent-ils
l'inquiter? Il n'y en a plus, c'est de l'histoire finie, les Jsuites!
Est-ce que vous en avez vu  Rome? Est-ce qu'ils vous ont gn en rien,
ces pauvres Jsuites, qui n'y possdent mme plus une pierre pour
reposer leur tte?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage cet
pouvantail, c'est enfantin!

Pierre le regardait  son tour, merveill de son aisance, de son audace
tranquille, sur ce sujet brlant. Il ne dtournait pas les yeux,
laissait sa face ouverte, comme un livre de vrit.

--Ah! si par Jsuites vous entendez les prtres sages, qui, au lieu
d'engager avec les socits modernes des luttes striles, dangereuses,
s'efforcent de les ramener humainement  l'glise, mon Dieu! nous sommes
tous plus ou moins des Jsuites, car il serait fou de ne pas tenir
compte de l'poque o l'on vit... Oh! d'ailleurs, je ne m'arrte pas aux
mots, peu m'importe! Des Jsuites, oui! si vous voulez, des Jsuites!

Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, o il y avait tant
de moquerie et tant d'intelligence.

--Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot, dites-lui qu'il est
draisonnable, en France, de traquer les Jsuites, de les traiter en
ennemis de la nation. C'est tout le contraire qui est la vrit, les
Jsuites sont pour la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour
la force et le courage. La France est la seule grande nation catholique
reste debout, souveraine encore, la seule sur laquelle la papaut
puisse un jour s'appuyer solidement. Aussi, le Saint-Pre, aprs avoir
rv un instant d'obtenir cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il
fait alliance avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant
qu'il n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'glise. Et il n'a
obi en cela qu' la politique des Jsuites, de ces affreux Jsuites que
votre Paris excre... Dites bien en outre au cardinal Bergerot qu'il
serait beau  lui de travailler  l'apaisement, en faisant comprendre
combien votre Rpublique a tort de ne pas aider davantage le Saint-Pre
dans son oeuvre de conciliation. Elle affecte de le considrer en
quantit ngligeable, et c'est l une faute dangereuse pour des
gouvernants, car s'il parat dpouill de toute action politique, il
n'en est pas moins une immense force morale, qui peut,  chaque heure,
soulever les consciences, dterminer des agitations religieuses, d'une
incalculable porte. C'est toujours lui qui dispose des peuples,
puisqu'il dispose des mes, et la Rpublique agit avec une lgret bien
grande, dans son intrt mme, en montrant qu'elle ne s'en doute plus...
Et dites-lui enfin que c'est une vraie piti de voir la misrable faon
dont cette Rpublique choisit ses vques, comme si elle voulait
affaiblir volontairement son piscopat. A part quelques exceptions
heureuses, vos vques sont de bien pauvres cervelles, et par consquent
vos cardinaux, ttes mdiocres, n'ont ici aucune influence, ne jouent
aucun rle. Lorsque le prochain conclave va s'ouvrir, quelle triste
figure vous y ferez! Pourquoi, ds lors, traitez-vous avec une haine si
sotte et si aveugle ces Jsuites qui sont politiquement vos amis?
pourquoi n'employez-vous pas leur zle intelligent, prt  vous servir,
de manire  vous assurer l'aide du pape de demain? Il vous le faut 
vous et pour vous, il faut qu'il continue chez vous l'oeuvre de Lon
XIII, cette oeuvre si mal juge, si combattue, qui se soucie peu des
petits rsultats d'aujourd'hui, qui travaille surtout  l'avenir, 
l'unit de tous les peuples en leur sainte mre l'glise... Dites-le,
dites-le bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il
travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape de demain!
mais toute la question est l, malheur  la France, si elle ne trouve
pas un continuateur de Lon XIII dans le pape de demain!

Il s'tait lev de nouveau, et cette fois il partait. Jamais il ne
s'tait panch de la sorte, si longuement. Mais il n'avait srement dit
que ce qu'il voulait dire, dans un but qu'il connaissait seul, avec une
lenteur, une douceur fermes, o l'on sentait chaque parole mrie, pese
 l'avance.

--Adieu, mon cher fils, et encore une fois rflchissez  tout ce que
vous aurez vu et entendu  Rome, soyez bien sage, ne gtez pas votre
vie.

Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple que le prlat
lui tendait.

--Monseigneur, je vous remercie encore de vos bonts, et soyez convaincu
que je n'oublierai rien de mon voyage.

Il le regarda disparatre, dans sa soutane fine, de son pas lger et
conqurant, qui croyait aller  toutes les victoires de l'avenir. Non,
non, il n'oublierait rien de son voyage! Il la connaissait, cette unit
de tous les peuples en leur sainte mre l'glise, ce servage temporel,
o la loi du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, matre du monde.
Et ces Jsuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent la France, la
fille ane de l'glise, la seule qui pt aider encore sa mre 
reconqurir la royaut universelle; mais ils l'aimaient comme les vols
noirs de sauterelles aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent
et qu'ils dvorent. Une infinie tristesse lui tait revenue au coeur, en
ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroy, dans ce
deuil et dans cet croulement, c'taient eux, eux encore, qui devaient
tre les artisans de la douleur et du dsastre.

Justement, s'tant retourn, il aperut don Vigilio, adoss  la
crdence, devant le grand portrait du cardinal, la face entre les mains,
comme s'il et voulu s'anantir, disparatre  jamais, et grelottant de
tous ses membres, autant de peur que de fivre. Dans un moment o aucun
visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber  une crise de
dsespoir terrifi, il s'abandonnait.

--Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en s'avanant.
tes-vous malade, puis-je vous secourir?

Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bgayait entre ses
mains serres. Et il ne lcha que son cri touff d'pouvante:

--Ah! Paparelli, Paparelli!

--Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prtre tonn.

Alors, le secrtaire dgagea son visage, cda encore au besoin
frissonnant de se confier  quelqu'un.

--Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc rien, vous ne voyez
donc rien! Avez-vous remarqu la faon dont il s'est empar du cardinal
Sanguinetti pour le mener  Son minence? Imposer ce rival souponn,
excr,  Son minence, en un moment pareil, quelle insolente audace!
Et, quelques minutes auparavant, avez-vous constat avec quelle
sournoiserie mchante il a conduit une vieille dame, une trs ancienne
amie, qui demandait seulement  baiser les mains de Son minence, un peu
de vraie tendresse dont Son minence aurait t si heureuse?... Je vous
dis qu'il est le matre ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte  son
gr, qu'il nous tient tous entre ses doigts, comme la pince de
poussire qu'on jette au vent!

Pierre s'inquita de le voir si frmissant et si jaune.

--Voyons, voyons, mon cher, vous exagrez.

--J'exagre... Savez-vous ce qui s'est pass cette nuit, la scne 
laquelle j'ai assist, malgr moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais
vous la dire.

Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle tait rentre la veille, pour
tomber dans l'effroyable catastrophe qui l'attendait, revenait dj
l'me ulcre, toute brise des mauvaises nouvelles qu'elle avait
apprises. Au Vatican, chez le cardinal secrtaire, puis chez des prlats
de sa connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation de
son frre priclitait singulirement, qu'il s'tait cr des ennemis de
plus en plus nombreux dans le Sacr Collge,  ce point que son lection
au trne pontifical, probable l'anne prcdente, semblait dsormais
tre devenue impossible. Tout d'un coup, le rve de sa vie croulait,
l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait en poudre  ses pieds.
Comment? pourquoi? elle s'tait dsesprment enquis des motifs, et elle
avait su toutes sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des
manifestations inopportunes, des gens blesss par un mot, par un acte,
une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait dite prise
volontairement pour gter les choses. Le pis tait que, dans chacune de
ces fautes, elle avait reconnu des maladresses, blmes, dconseilles
par elle, et que son frre s'tait obstin  commettre, sous l'influence
inavoue de l'abb Paparelli, ce caudataire si humble, si infime, en qui
elle sentait une puissance nfaste, un destructeur de sa propre
influence, si vigilante et si dvoue. Aussi, malgr le deuil o tait
la maison, n'avait-elle pas voulu retarder l'excution du tratre,
d'autant plus que l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono,
l'histoire du panier de figues qui avait pass des mains de celui-ci
dans les mains de celui-l, la glaaient d'un soupon qu'elle vitait
mme d'claircir. Mais, ds les premiers mots, ds sa demande formelle
de jeter le tratre  la porte, sur l'heure, elle avait trouv chez son
frre une rsistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu
l'entendre, il s'tait fch, une de ces colres d'ouragan dont la
violence balayait tout, disant que c'tait trs mal  elle de s'en
prendre  un saint homme si modeste, si pieux, l'accusant de faire l le
jeu de ses ennemis, qui, aprs lui avoir tu monsignor Gallo,
cherchaient  empoisonner son affection dernire pour ce pauvre prtre
sans importance. Il traitait toutes ces histoires d'abominables
inventions, il jurait de le garder, rien que pour montrer son ddain de
la calomnie. Et elle avait d se taire.

Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'tait de nouveau couvert le
visage de ses deux mains.

--Ah! Paparelli, Paparelli!

Et il bgayait de sourdes invectives: le louche hypocrite de modestie et
d'humilit, le vil espion charg au palais de tout voir, de tout
couter, de tout pervertir, l'insecte immonde et destructeur, matre des
plus nobles proies, dvorant la crinire du lion, le Jsuite, le Jsuite
valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne de vermine
triomphante!

--Calmez-vous, calmez-vous, rptait Pierre, qui, tout en faisant la
part de l'exagration folle, tait envahi lui-mme par ce frisson de
l'inconnu redoutable, des choses menaantes et vagues qu'il sentait
s'agiter rellement au fond de l'ombre.

Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des terribles figues,
depuis que la foudre tait tombe prs de lui, en avait gard ce
tremblement, cet effroi perdu que rien ne pouvait plus calmer. Mme
seul, la nuit, couch, la porte verrouille, des terreurs le prenaient,
le faisaient se cacher sous le drap, en touffant des cris, comme si des
hommes allaient entrer par le mur, pour l'trangler.

Il reprit, essouffl, d'une voix dfaillante, ainsi qu'au sortir d'une
lutte:

--Je le disais bien, le soir o nous avons caus dans votre chambre,
enferms pourtant  triple tour... J'avais tort de vous parler librement
d'eux, de me soulager le coeur, en vous racontant tout ce dont ils sont
capables. J'tais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils
l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce moment mme, j'ai
tort de vous dire cela, parce qu'ils vont le savoir, et que cette fois
ils ne me manqueront pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble
maison que je croyais si sre sera mon tombeau!

Une piti profonde prenait Pierre pour ce malade, ce cerveau de fivreux
hant de cauchemars, achevant de gter sa vie manque, dans les
angoisses de la terreur perscutrice.

--Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France, allez n'importe
o.

Stupfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant.

--Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe o, ils y sont.
Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je serais quand mme avec eux,
chez eux... Non, non! je prfre rester ici, autant mourir ici tout de
suite, si Son minence ne peut plus me dfendre.

Il avait lev sur le grand portrait de crmonie, o le cardinal
resplendissait dans sa soutane de moire rouge, un regard d'infinie
supplication, o s'efforait de luire encore un espoir. Mais la crise
revint, l'agita, le submergea, dans un redoublement furieux de sa
fivre.

--Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me faites pas causer
davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il revenait, s'il nous voyait,
s'il m'entendait parler... Jamais plus je ne parlerai. Je m'attacherai
la langue, je me la couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous
me tuez, qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en, oh! de
grce, allez-vous-en!

Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour s'y craser la face,
s'y murer la bouche d'un silence de tombe, et Pierre se dcida 
l'abandonner, craignant de provoquer un accs plus grave, s'il
s'enttait  le secourir.

Dans la salle du trne, o il rentra, Pierre se retrouva au milieu du
deuil affreux de la maison, irrparable. Une autre messe y succdait 
l'autre, des messes toujours dont les prires balbuties montaient sans
fin implorer la misricorde divine, pour qu'elle accueillt avec
bienveillance les deux chres mes envoles. Et, dans l'odeur mourante
des roses qui se fanaient, devant les deux toiles plies des cierges,
il songea  cet croulement suprme des Boccanera. Dario tait le
dernier du nom. Avec lui, les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait
empli l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal,
chez qui l'orgueil du nom restait l'unique pch, pour ce frle garon,
la fin de la race, le seul rejeton par lequel la vieille souche pt
reverdir; et, si lui, si donna Serafina avaient voulu le divorce, puis
le mariage, c'tait, plus que le dsir de faire cesser le scandale,
l'esprance de voir natre des deux beaux enfants une ligne nouvelle et
forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient  ne pas se marier,
si on ne les donnait pas l'un  l'autre. Maintenant, avec eux, l, sur
ce lit de parade, dans leur mortelle treinte infconde, gisait la
dpouille dernire, les pauvres restes d'une si longue suite de princes
clatants, prlats et capitaines, que la tombe allait boire. C'tait
fini, rien ne natrait d'une vieille fille qui n'tait plus femme, d'un
vieux prtre qui avait cess d'tre un homme. Tous deux demeuraient face
 face, striles, tels que deux chnes rests seuls debout de l'ancienne
fort disparue, et dont la mort laisserait bientt la plaine absolument
rase. Et quelle douleur impuissante de survivre, quelle dtresse de se
dire qu'on est la fin de tout, qu'on emporte toute la vie, tout l'espoir
du lendemain! Dans le balbutiement des messes, dans l'odeur dfaillante
des roses, dans la pleur des deux cierges, Pierre sentait  prsent
l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la pierre qui retombait 
jamais sur une famille teinte, sur un monde ananti.

Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison, saluer donna
Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se fit introduire dans la
chambre voisine, o la princesse recevait. Il la trouva, vtue de noir,
trs mince, trs droite, assise sur un fauteuil, d'o elle se levait un
instant, avec une dignit lente, pour rpondre au salut de chacune des
personnes qui entraient. Et elle coutait les condolances, elle ne
rpondait pas une parole, l'air rigide, victorieux de la douleur
physique. Mais lui, qui avait appris  la connatre, devinait au
creusement des traits, aux yeux vides,  la bouche amre, l'effroyable
dsastre intrieur, tout ce qui s'tait croul en elle, sans espoir de
rparation possible. Non seulement la race tait finie, mais encore son
frre ne serait jamais pape, le pape qu'elle avait si longtemps cru
faire par son dvouement, son renoncement de femme qui donnait son
cerveau et son coeur  ce rve, ses soins, sa fortune, sa vie manque
d'pouse et de mre. Au milieu de tant de ruines, c'tait peut-tre de
cette ambition due qu'elle saignait davantage. Elle se leva pour le
jeune prtre, son hte, comme elle se levait pour les autres personnes;
mais elle arrivait  mettre des nuances dans la faon dont elle quittait
son sige, il sentit trs bien qu'il tait rest  ses yeux le petit
prtre franais, l'infime serviteur attard dans la domesticit de Dieu,
du moment qu'il n'avait pas mme su s'lever au titre de prlat. Un
moment, lorsqu'elle se fut assise de nouveau, aprs avoir accueilli son
compliment d'une lgre inclinaison de tte, il demeura debout, par
politesse. Aucun bruit, pas un mot, ne troublait la paix morne de la
pice. Quatre ou cinq dames, des visiteuses, taient cependant l,
assises elles aussi, dans une immobilit dsole et muette. Mais ce qui
le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal Sarno, un des vieux
amis de la maison, avec son corps chtif, son paule gauche plus haute
que la droite, affaiss, presque couch au fond d'un fauteuil, les
paupires closes. Il s'y tait d'abord oubli, aprs les condolances
qu'il apportait; puis, il venait de s'y endormir, envahi par le silence
lourd, par la tideur touffante de l'air; et tout le monde respectait
son sommeil. Rvait-il, en son assoupissement,  cette carte de la
chrtient entire qu'il avait dans son crne bas, d'expression obtuse?
Continuait-il, en son rve, derrire son masque blmi de vieux
fonctionnaire, hbt par un demi-sicle de bureaucratie troite, sa
terrible besogne de conqute, la terre soumise et gouverne du fond de
son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de dames attendries et
dfrentes se fixaient sur lui, on le grondait parfois doucement de trop
travailler, on voyait l'excs de son gnie et de son zle dans ces
somnolences qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre ne
devait emporter de cette minence toute-puissante que cette dernire
image, un vieillard puis, se reposant dans l'motion d'un deuil,
dormant l comme un vieil enfant candide, sans qu'on pt savoir si
c'tait l'imbcillit commenante ou la fatigue d'une nuit passe 
faire rgner Dieu sur quelque continent lointain.

Deux dames partirent, trois autres arrivrent. Donna Serafina s'tait
leve de son sige, avait salu, puis avait repris son attitude rigide,
le buste droit, le visage dur et dsespr. Le cardinal Sarno dormait
toujours. Alors, Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le coeur
battant  grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme il passait
dans la salle  manger, pour se rendre au petit cabinet de travail o le
cardinal Boccanera recevait, il se trouva en prsence de l'abb
Paparelli, qui gardait la porte jalousement.

Quand le caudataire l'eut flair, il sembla comprendre qu'il ne pouvait
lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque cet intrus repartait le
lendemain, battu et honteux, on n'avait rien  en craindre.

--Vous dsirez voir Son minence, bon, bon!... Tout  l'heure, attendez!

Et, jugeant qu'il s'avanait trop prs de la porte, il le repoussa 
l'autre bout de la pice, dans la crainte sans doute qu'il ne surprt un
mot.

--Son minence est encore enferme avec Son minence le cardinal
Sanguinetti... Attendez, attendez l!

En effet, Sanguinetti avait affect de rester trs longtemps  genoux,
devant les deux corps, dans la salle du trne. Puis, il venait aussi de
prolonger sa visite  donna Serafina, pour bien marquer quelle part il
prenait  la dsolation de la famille. Et il tait, depuis plus de dix
minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendt autre chose, par moments,
au travers de la porte, que le murmure de leurs deux voix.

Mais Pierre, en retrouvant l Paparelli, fut hant de nouveau par tout
ce que don Vigilio lui avait cont. Il le regardait, si gros, si court,
ballonn d'une mauvaise graisse, avec sa face molle que dformaient les
rides, pareil,  quarante ans, dans sa soutane malpropre,  une trs
vieille fille, dont le clibat aurait fait une outre  demi dtendue. Et
il s'tonnait. Comment le cardinal Boccanera, ce prince superbe, qui
portait si haut la tte, dans la fiert indestructible de son nom,
avait-il pu se laisser envahir et dominer par un tel tre, si
cruellement affreux, suant  ce point la bassesse et le dgot?
N'tait-ce pas justement cette dchance physique de la crature, cette
profonde humilit morale, qui l'avaient frapp, troubl d'abord, puis
sduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui lui manquaient?
Cela souffletait sa propre beaut, son propre orgueil. Lui qui ne
pouvait tre dform ainsi, qui ne parvenait pas  vaincre son dsir de
gloire, devait en tre arriv, par un effort de sa foi,  jalouser cet
infiniment laid et cet infiniment petit,  l'admirer,  le subir comme
une force suprieure de pnitence, de ravalement humain, ouvrant toutes
grandes les portes du ciel. Qui dira jamais l'ascendant que le monstre a
sur le hros, que le saint couvert de vermine, devenu un objet
d'horreur, prend sur les puissants de ce monde, dans leur pouvante de
payer leurs joies terrestres des flammes ternelles? Et c'tait bien le
lion mang par l'insecte, tant de force et d'clat dtruit par
l'invisible. Ah! tre comme cette belle me, si certaine du paradis,
enferme pour son bien dans ce corps immonde, avoir la bienheureuse
humilit de cette intelligence, de ce thologien remarquable qui se
battait de verges tous les matins et qui consentait  n'tre que le plus
infime des domestiques!

Debout, tass dans sa graisse livide, l'abb Paparelli surveillait
Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au milieu des mille plis de
sa face. Et celui-ci commenait  tre pris de malaise, en se demandant
ce que les deux minences pouvaient bien se dire, enfermes si longtemps
ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux hommes, si
Boccanera souponnait, chez Sanguinetti, l'vque qui avait Santobono
dans sa clientle! Quelle srnit d'audace, chez l'un, d'avoir os se
prsenter, et quelle force d'me, chez l'autre, quel empire sur
soi-mme, au nom de la sainte religion, d'viter le scandale, en se
taisant, en acceptant la visite comme une simple marque d'estime et
d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se dire? Combien cela aurait
t passionnant de les voir en face l'un de l'autre, de les entendre
changer les paroles diplomatiques qui convenaient  une pareille
entrevue, tandis que leurs mes grondaient de furieuse haine!

Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti reparut, la
face calme, pas plus rouge qu' l'habitude, dcolore mme un peu, et
gardant la plus juste mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de
montrer. Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, dcelaient
sa joie d'tre dbarrass d'une corve fort lourde en somme. Il s'en
allait, dans son espoir, comme l'unique pape dsormais possible.

L'abb Paparelli s'tait prcipit.

--Si Son minence veut bien me suivre... Je vais reconduire Son
minence...

Et, se tournant vers Pierre:

--Vous pouvez entrer, maintenant.

Pierre les regarda disparatre, l'un si humble, derrire l'autre si
triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au milieu du cabinet de
travail, troit, meubl d'une simple table et de trois chaises, il
aperut le cardinal Boccanera debout encore, dans l'attitude haute et
noble, qu'il avait prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trne,
redout, excr. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se croyait
aussi le seul pape possible, celui que devait lire le conclave de
demain.

Mais, quand la porte fut referme,  la vue de ce jeune prtre, son
hte, qui avait assist  la mort de ses deux chers enfants, endormis
pour toujours dans la salle voisine, le cardinal fut repris d'une
motion indicible, d'une faiblesse inattendue, o toute son nergie
sombra. C'tait la revanche de son humanit, maintenant que son rival
n'tait plus l pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil arbre
tremblant sous la cogne, il s'affaissa sur une chaise, tout d'un coup
suffoqu par de gros sanglots. Et, comme Pierre voulait, selon le
crmonial, baiser l'meraude qu'il portait  l'annulaire, il le releva,
le fit asseoir immdiatement devant lui, en bgayant d'une voix
entrecoupe:

--Non, non, mon cher fils, prenez ce sige, attendez... Excusez-moi,
laissez-moi un instant, j'ai le coeur qui clate.

Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se matriser,
renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux encore, qu'il
serrait sur ses joues et sur ses tempes.

Des larmes montrent alors aux yeux de Pierre, revivant  son tour
l'affreuse aventure, boulevers de voir pleurer ce grand vieillard, ce
saint et ce prince d'ordinaire si hautain, si matre de lui, et qui
n'tait plus l qu'un pauvre tre d'agonie et de souffrance, aussi
perdu, aussi faible qu'un enfant. touffant lui-mme, il voulut pourtant
prsenter ses condolances, il chercha par quelles bonnes paroles il
apporterait quelque douceur  ce dsespoir.

--Je supplie Votre minence de croire  mon chagrin profond. J'ai t
chez elle combl de bonts, j'ai tenu  lui dire tout de suite combien
cette perte irrparable...

Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire.

--Non, non, ne dites rien, de grce, ne dites rien!

Et un silence rgna, tandis qu'il pleurait toujours, secou par sa
lutte, attendant de redevenir assez fort, pour se vaincre. Enfin, il
dompta son frisson, il dgagea lentement sa face, peu  peu apaise,
redevenue celle d'un croyant fort de sa foi, soumis  la volont de
Dieu. Puisque Dieu s'tait refus  faire un miracle, puisqu'il frappait
si durement sa maison, il avait ses raisons sans doute, et lui, un de
ses ministres, un des hauts dignitaires de sa cour terrestre, n'avait
qu' s'incliner.

Le silence se prolongea un moment encore. Puis, d'une voix qu'il avait
russi  rendre naturelle et obligeante:

--Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher fils?

--Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre cong de Votre minence, en
la remerciant une fois encore de sa bienveillance inpuisable.

--Alors, vous avez su que la congrgation de l'Index avait condamn
votre livre, comme cela tait invitable?

--Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'tre reu par Sa Saintet, et c'est
devant elle que je me suis soumis et que j'ai rprouv mon oeuvre.

Une flamme commena  remonter aux yeux humides du cardinal.

--Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi, mon cher fils! Ce
n'tait que votre devoir strict de prtre, mais il y en a tant de nos
jours qui ne font pas mme leur devoir!... Comme membre de la
congrgation, j'ai tenu la parole que je vous avais donne, de lire
votre livre, d'en tudier soigneusement surtout les pages vises par
l'accusation. Et si, ensuite, je suis rest neutre, si j'ai affect de
me dsintresser de l'affaire, jusqu' manquer la sance o elle a t
juge, ce n'a t que pour faire plaisir  ma pauvre chre nice, qui
vous aimait, qui vous dfendait prs de moi...

Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il allait
dfaillir encore, s'il voquait le souvenir de Benedetta, l'adore, la
regrette. Aussi fut-ce avec une pret batailleuse qu'il continua:

--Mais quel livre excrable, mon cher fils, permettez-moi de le dire!
Vous m'aviez affirm que vous tiez respectueux du dogme, et je me
demande encore par quelle aberration vous aviez pu tomber dans un
aveuglement tel, que la conscience mme de votre crime vous chappait.
Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'oeuvre entire est la
ngation mme de toute notre sainte religion... Vous n'aviez donc pas
senti qu'en demandant une religion nouvelle, c'tait condamner
absolument l'ancienne, la seule vraie, la seule bonne, la seule
ternelle. Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel
des poisons, un de ces livres infmes qu'on brlait autrefois par la
main du bourreau, qu'on laisse forcment circuler de nos jours, aprs
l'avoir interdit et dsign par l mme aux curiosits perverses, ce qui
explique la pourriture contagieuse du sicle... Ah! que j'ai bien
reconnu l les ides de notre distingu et potique parent, ce cher
vicomte Philibert de la Choue! Un homme de lettres, oui! un homme de
lettres! De la littrature, rien que de la littrature! Je prie Dieu de
lui pardonner, car il ne sait srement pas ce qu'il fait ni o il va,
avec son christianisme d'lgie pour les ouvriers beaux parleurs et pour
les jeunes gens des deux sexes dont la science a rendu l'me vague. Et
je ne garde ma colre que contre Son minence le cardinal Bergerot, car
celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites rien, ne le
dfendez pas. Il est la rvolution dans l'glise, il est contre Dieu!

En effet, Pierre, bien qu'il se ft promis de ne pas rpondre, de ne pas
discuter, avait laiss chapper un geste de protestation, devant cette
furieuse attaque contre l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait
le plus au monde. D'ailleurs, il cda, il s'inclina de nouveau.

--Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement Boccanera, oui!
mon horreur de tout ce songe creux d'une religion nouvelle! de cet appel
aux plus laides passions qui soulve les pauvres contre les riches, en
leur annonant je ne sais quel partage, quelle communaut aujourd'hui
impossible! de cette basse flatterie au menu peuple qui lui promet, sans
pouvoir jamais les lui donner, une galit et une justice, qui vient de
Dieu seul, que Dieu seul pourra faire rgner enfin, au jour marqu par
sa toute-puissance! de cette charit intresse dont on abuse contre le
ciel lui-mme, pour l'accuser d'iniquit et d'indiffrence, de cette
charit larmoyante et amollissante, indigne des coeurs solides et forts,
comme si la souffrance humaine n'tait pas ncessaire au salut, comme si
nous ne devenions pas plus grands, plus purs, plus prs de l'infini
bonheur,  mesure que nous souffrons davantage!

Il s'exaltait, il tait saignant et superbe. C'tait son deuil, sa
blessure au coeur qui l'exasprait ainsi, le coup de massue qui l'avait
abattu un moment, et sous lequel il se relevait, si provocant contre la
douleur, si entt dans son ide stoque d'un Dieu omnipotent, matre
des hommes, rservant sa flicit aux seuls lus de son choix.

De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit plus doucement:

--Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert, et vous y voil
de retour, puisque vous vous tes repenti. Vous ne sauriez croire
combien j'en suis heureux.

A son tour, Pierre s'effora de se montrer conciliant, afin de ne pas
ulcrer davantage cette me violente et endolorie.

--Votre minence peut tre certaine que je tcherai de n'oublier aucune
de ses bonnes paroles, pas plus que je n'oublierai le paternel accueil
de Sa Saintet Lon XIII.

Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation. Ce ne
furent tout d'abord que des paroles sourdes, retenues  demi, comme s'il
se dbattait pour ne pas interroger directement le jeune prtre.

--Ah! oui, vous avez vu Sa Saintet, vous avez caus avec elle, et elle
a d vous dire, n'est-ce pas? comme  tous les trangers qui vont la
saluer, qu'elle voulait la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois
plus que dans les occasions invitables, voici plus d'un an que je n'ai
pas t admis en audience particulire.

Cette preuve publique de dfaveur, cette lutte sourde qui, de mme qu'au
temps de Pie IX, heurtait le Saint-Pre et le camerlingue, emplissait
d'amertume ce dernier. Il lui fut impossible de se contenir, il parla,
en se disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un homme
sr, qui d'ailleurs partait le lendemain.

--La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux mots, si souvent
vides de vraie sagesse et de courage... La vrit terrible, c'est que
les dix-huit annes de concessions de Lon XIII ont tout branl dans
l'glise, et que, s'il rgnait longtemps encore, le catholicisme
croulerait, tomberait en poudre, ainsi qu'un difice dont on a sap les
colonnes.

Pierre, trs intress, ne put s'empcher de soulever des objections,
pour s'instruire.

--Mais ne s'est-il pas montr trs prudent, n'a-t-il pas mis le dogme 
l'cart, dans une forteresse inexpugnable? En somme, s'il parat avoir
cd en beaucoup de points, a n'a jamais t que dans la forme.

--La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion croissante, il
vous a dit comme aux autres qu'intraitable sur le fond, il cdait
volontiers sur la forme. Parole dplorable, diplomatie quivoque, quand
elle n'est pas une simple et basse hypocrisie! Mon me se soulve  cet
opportunisme,  ce jsuitisme qui ruse avec le sicle, qui est fait
seulement pour jeter le doute parmi les croyants, le dsarroi du
sauve-qui-peut, cause prochaine des irrmdiables dfaites! Une lchet,
la pire des lchets, l'abandon de ses armes afin d'tre plus prompt 
la retraite, la honte d'tre soi tout entier, le masque accept dans
l'espoir de tromper le monde, de pntrer chez l'ennemi et de le rduire
par la tratrise! Non, non! la forme est tout, dans une religion
traditionnelle, immuable, qui depuis dix-huit cents ans a t, qui est
encore, qui restera jusqu' la fin des ges la loi mme de Dieu!

Il ne put rester assis, il se leva, se mit  marcher au travers de
l'troite pice, qu'il semblait emplir de sa haute taille. Et c'tait
tout le rgne, toute la politique de Lon XIII qu'il discutait, qu'il
condamnait violemment.

--L'unit, la fameuse unit qu'on lui fait une gloire si grande de
vouloir rtablir dans l'glise, ce n'est l que l'ambition furieuse, et
aveugle d'un conqurant qui largit son empire, sans se demander si les
nouveaux peuples soumis ne vont pas dsorganiser son ancien peuple,
jusque-l fidle, l'adultrer, lui apporter la contagion de toutes les
erreurs. Et, si les schismatiques d'Orient, si les schismatiques des
autres pays, en rentrant dans l'glise catholique, la transforment
fatalement,  ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une glise
nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'tre que ce qu'on est, mais tre
solidement... De mme, n'est-ce pas  la fois un danger et une honte,
cette prtendue alliance avec la dmocratie, cette politique que suffit
 condamner l'esprit sculaire de la papaut? La monarchie est de droit
divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser avec la Rvolution,
rver ce dnouement monstrueux d'utiliser la dmence des hommes, pour
mieux rtablir sur eux son pouvoir. Toute rpublique est un tat
d'anarchie, et c'est ds lors la plus criminelle des fautes, c'est
branler  jamais l'ide d'autorit, d'ordre, de religion mme, que de
reconnatre la lgitimit d'une rpublique, dans l'unique but de
caresser le rve d'une conciliation impossible... Aussi voyez ce qu'il a
fait du pouvoir temporel. Il le rclame bien encore, il affecte de
rester intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. Mais,
en ralit, est-ce qu'il n'en a pas consomm la perte, est-ce qu'il n'y
a pas renonc dfinitivement, puisqu'il reconnat que les peuples ont le
droit de disposer d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre
comme les btes libres, au fond des forts?

Brusquement, il s'arrta, leva les deux bras au ciel, dans un lan de
sainte colre.

--Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanit, par son besoin du
succs, aura t la ruine de l'glise! cet homme qui n'a cess de tout
corrompre, de tout dissoudre, de tout mietter, afin de rgner sur le
monde qu'il croit reconqurir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant,
pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappel  vous?

Et cet appel  la mort prenait un accent si sincre, il y avait l une
haine grandie par un si rel dsir de sauver Dieu en pril ici-bas, que
Pierre fut travers lui aussi d'un grand frisson. Maintenant, il le
voyait, ce cardinal Boccanera, qui hassait religieusement,
passionnment Lon XIII, il le voyait guettant depuis des annes dj,
du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort officielle qu'il
avait la charge de constater,  titre de camerlingue. Comme il devait
l'attendre, comme il souhaitait avec une impatience fbrile l'heure
bienheureuse o il irait, arm du petit marteau d'argent, taper les
trois coups symboliques sur le crne de Lon XIII glac, rigide, tendu
sur son lit, entour de sa cour pontificale! Ah! taper enfin  ce mur du
cerveau, pour tre bien certain que rien ne rpondait plus, qu'il n'y
avait plus rien l dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces
trois appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, le cadavre ne
rpondant pas, le camerlingue se tournerait aprs avoir patient
quelques secondes, puis il dirait: Le pape est mort!

--Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au prsent, la
conciliation est une arme de l'poque, c'est pour vaincre  coup sr que
le Saint-Pre consent  cder sur les questions de forme.

--Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. Jamais l'glise n'a
eu la victoire qu'en s'obstinant dans son intgralit, dans l'ternit
immuable de son essence divine. Et il est certain que, le jour o elle
laisserait toucher  une seule pierre de son difice, elle croulerait...
Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a pass, au temps du concile de
Trente. La Rforme venait de l'branler d'une faon profonde, le
relchement de la discipline et des moeurs s'aggravait partout, c'tait
un flot montant de nouveauts, d'ides souffles par l'esprit du mal, de
projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, lch en pleine
licence. Et, dans le concile mme, bien des membres taient troubls,
gangrens, prts  voter les modifications les plus folles, tout un
vritable schisme s'ajoutant aux autres... Eh bien! si,  cette poque
critique, sous la menace d'un si grand pril, le catholicisme a t
sauv du dsastre, c'est que la majorit, claire par Dieu, a maintenu
le vieil difice intact, c'est qu'elle a eu le divin enttement de
s'enfermer dans le dogme troit, c'est qu'elle n'a rien concd, rien,
rien! ni sur le fond, ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la
situation n'est pas pire qu' l'poque du concile de Trente. Mettons
qu'elle soit la mme, et dites-moi s'il n'est pas plus noble, plus
courageux et plus sr pour l'glise d'avoir comme autrefois la bravoure
de dire hautement ce qu'elle est, ce qu'elle a t, ce qu'elle sera. Il
n'y a de salut pour elle que dans sa souverainet totale, indiscutable;
et, puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est la tuer
que de vouloir la concilier avec le sicle.

Il se remit  marcher, de son pas songeur et puissant.

--Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, pas une faiblesse! Le
mur d'airain qui barre la route, la borne de granit qui limite un
monde!... Je vous l'ai dj dit, le jour de votre arrive, mon cher
fils. Vouloir accommoder le catholicisme aux temps nouveaux, c'est hter
sa fin, s'il est vraiment menac d'une mort prochaine, comme les athes
le prtendent. Et il mourrait bassement, honteusement, au lieu de mourir
debout, digne et fier, dans sa vieille royaut glorieuse... Ah! mourir
debout, sans rien renier de son pass, en bravant l'avenir, en
confessant sa foi entire!

Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir encore, sans peur
devant l'anantissement final, avec un geste de hros qui dfiait les
sicles futurs. La foi lui avait donn la paix sereine, cette paix que
l'explication de l'inconnu par le divin apporte  l'esprit, dont elle
satisfait pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. Il
croyait, il savait, il tait sans doute et sans peur sur le lendemain de
la mort. Mais une mlancolie hautaine avait pass dans sa voix.

--Dieu peut tout, mme dtruire son oeuvre, s'il la trouve mauvaise.
Tout croulerait demain, la sainte glise disparatrait au milieu des
ruines, les sanctuaires les plus vnrs s'effondreraient sous la chute
des astres, qu'il faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main,
aprs avoir cr le monde, l'anantirait ainsi, pour sa gloire... Et
j'attends, je me soumets d'avance  sa volont, qui seule peut se
produire, car rien n'arrive sans qu'il le veuille. Si vraiment les
temples sont branls, si le catholicisme doit demain tomber en poudre,
je serai l pour tre le ministre de la mort, comme j'ai t le ministre
de la vie... Mme, je le confesse, il est certain qu'il y a des heures
o des signes terribles me frappent. Peut-tre en effet la fin des temps
est-elle proche et allons-nous assister  cet croulement du vieux monde
dont on nous menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroys,
comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes de la terre;
et n'ai-je pas senti le souffle de l'abme, o tout va sombrer, depuis
que ma maison, pour des fautes que j'ignore, est frappe de ce deuil
affreux, qui la jette au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, 
jamais!

L, dans la pice voisine, il voquait les deux chers morts, qui ne
cessaient d'tre prsents. Des sanglots remontaient  sa gorge, ses
mains tremblaient, son grand corps tait agit d'une dernire rvolte de
douleur, sous l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se ft
permis de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, de commencer
ainsi par le plus grand, par le plus fidle, ce devait tre que le monde
tait dfinitivement condamn. La fin de sa maison, n'tait-ce pas la
fin prochaine de tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de
prtre, il trouva un cri de suprme rsignation.

--O Dieu puissant, que votre volont soit donc faite! Que tout meure,
que tout croule, que tout retourne  la nuit du chaos! Je resterai
debout dans ce palais en ruine, j'attendrai d'y tre enseveli sous les
dcombres. Et, si votre volont m'appelle  tre le fossoyeur auguste de
votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais rien
d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la maintiendrai debout
comme moi, aussi fire, aussi intraitable qu'au temps de sa
toute-puissance. Je l'affirmerai avec la mme obstination vaillante,
sans rien abandonner ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et,
le jour venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la terre
plutt que de rien cder d'elle, la gardant entre mes bras glacs pour
la rendre  votre inconnu, telle que vous l'avez donne en garde  votre
glise... O Dieu puissant, souverain Matre, disposez de moi, faites de
moi, si cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de la
mort du monde!

Saisi, Pierre frmissait de peur et d'admiration devant cette
extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape menant les
funrailles du catholicisme. Il comprenait que Boccanera avait d
parfois faire ce rve, il le voyait, dans son Vatican, dans son
Saint-Pierre qu'ventrait la foudre, debout, seul au travers des salles
immenses, que sa cour pontificale, terrifie et lche, avait
abandonnes. Lentement, vtu de sa soutane blanche, portant ainsi en
blanc le deuil de l'glise, il descendait une fois encore jusqu'au
sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, tombt,
crasant la terre. Trois fois, il redressait le grand Crucifix, que les
convulsions suprmes du sol avaient renvers. Puis, lorsque le
craquement final fendait les marbres, il le saisissait d'une treinte,
il s'anantissait avec lui, sous l'effondrement des votes. Et rien
n'tait d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur.

D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans faiblesse,
invincible et droit quand mme dans sa haute taille, donna cong 
Pierre, qui, cdant  sa passion de la beaut et de la vrit, trouvant
que lui seul tait grand, que lui seul avait raison, lui baisa la main.

Ce fut le soir, dans la salle du trne, quand les visites cessrent, 
la nuit tombe, qu'on ferma les portes et qu'on procda  la mise en
bire. Les messes venaient de finir, les sonnettes de l'lvation ne
tintaient plus, le balbutiement des paroles latines se taisait, aprs
avoir bourdonn aux oreilles des deux chers enfants morts pendant douze
heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, il ne restait que le
parfum violent des roses, que l'odeur chaude des deux cierges de cire.
Comme ceux-ci n'clairaient gure la vaste salle, on avait apport des
lampes, que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des torches.
Selon l'usage, tous les domestiques de la maison taient l, pour dire
un dernier adieu aux matres, qu'on allait coucher  jamais dans la
mort.

Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, se donnait
beaucoup de peine, pour veiller aux mille dtails, venait de courir
encore, dsespr de ne pas voir arriver le triple cercueil. Enfin, des
domestiques le montrent, on put commencer. Le cardinal et donna
Serafina se tenaient cte  cte, prs du lit. Pierre tait l
galement, ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit  coudre
les deux amants dans le mme suaire, une large pice de soie blanche, o
ils semblrent vtus de la mme robe de marie, la robe gaie et pure de
leur union. Puis, deux domestiques s'avancrent, aidrent Pierre et don
Vigilio,  les coucher dans le premier cercueil, de bois de sapin,
capitonn de satin rose. Il n'tait gure plus large que les cercueils
ordinaires, tellement les deux amants taient jeunes, d'une lgance
mince, et tellement leur treinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un
seul corps. Quand ils y furent allongs, ils y continurent leur ternel
sommeil, la tte  demi noye parmi leurs chevelures odorantes qui se
mlaient. Et, quand cette premire bire se trouva enferme dans la
seconde, de plomb, puis dans la troisime, de chne, quand les trois
couvercles eurent t souds et visss, on continua  voir les faces des
deux amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une paisse glace,
pratique, selon la mode romaine, dans les trois bires. Et,  jamais
spars des vivants, seuls au fond de ce triple cercueil, ils se
souriaient toujours, ils se regardaient toujours, de leurs yeux
obstinment ouverts, ayant l'ternit pour puiser leur amour infini.




XVI


Le lendemain, au retour du cimetire, aprs l'enterrement. Pierre
djeuna seul dans sa chambre, en se rservant de prendre, l'aprs-midi,
cong du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il
partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus,
il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une visite
dernire au vieil Orlando, le hros de l'indpendance, auquel il avait
fait la formelle promesse de ne point retourner  Paris, sans venir
causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre
qui le conduisit rue du Vingt-Septembre.

Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidit noyait la
ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait cess, mais le ciel restait
sombre, et les grands palais neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce
morne ciel de dcembre, avaient des faades livides, d'une mlancolie
interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs rguliers de
fentres qui n'en finissaient pas. Le Ministre des Finances surtout, ce
colossal entassement de maonnerie et de sculptures, prenait une
apparence de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps
exsangue, dont la vie s'tait retire. La pluie avait adouci l'air, il
faisait presque chaud, une tideur moite de fivre.

Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut surpris de se
rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, en train de retirer leurs
paletots; et un serviteur lui dit que monsieur le comte avait une
runion avec des entrepreneurs. Puisque monsieur l'abb venait voir le
pre de monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu' monter au
troisime tage. La petite porte,  droite sur le palier.

Mais, au premier tage, Pierre se trouva brusquement face  face avec
Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et il remarqua qu'il devenait, en
le reconnaissant, d'une pleur affreuse. Depuis l'pouvantable drame,
ils ne s'taient pas revus. Aussi le prtre comprit-il quel trouble sa
prsence veillait chez cet homme, quel souvenir importun de complicit
morale, quelle mortelle inquitude d'avoir t devin.

--Vous venez me voir, vous avez quelque chose  me dire?

--Non, je pars, je viens faire mes adieux  votre pre.

La pleur de Prada s'accrut, un frmissement agita toute sa face.

--Ah! c'est pour mon pre... Il est un peu souffrant, mnagez-le.

Et son angoisse confessait clairement, malgr lui, tout ce qu'il
redoutait, une parole imprudente, peut-tre mme une mission dernire,
la maldiction de cet homme et de cette femme qu'il avait tus.
Srement, son pre en serait mort, lui aussi.

--Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec vous! Ces messieurs
sont l qui m'attendent... Mon Dieu! que je suis contrari! Ds que je
vais le pouvoir, je vous rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite!

Ne sachant comment l'arrter, il fallait bien qu'il le laisst se
trouver seul avec son pre, pendant que lui-mme restait l, clou par
ses affaires d'argent, qui priclitaient. Mais de quels yeux de dtresse
il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son
pre, le seul amour vritable, la grande passion pure et fidle de sa
vie!

--Ne le faites pas trop parler, gayez-le, n'est-ce pas?

En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si dvou  son matre,
qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point
d'abord. Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute
blanche, tapisse simplement d'un papier clair,  fleurettes bleues,
avec son pauvre lit de fer derrire un paravent, ses quatre planches
contre un mur, servant de bibliothque, sa table de bois noir et ses
deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fentre large et
claire, sans rideaux, c'tait le mme admirable panorama de Rome, toute
Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une Rome crase, ce
jour-l, sous un ciel de plomb, envahie d'une ombre de morne tristesse.
Mais le vieil Orlando, lui, n'avait pas chang, avec sa tte superbe de
vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, tincelant
encore des passions qui avaient grond dans cette me de feu. Pierre le
retrouvait sur le mme fauteuil, prs de la mme table, encombre par
les mmes journaux, les jambes enveloppes, ensevelies dans la mme
couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent immobilis l
dans une gaine de pierre,  ce point qu' des mois,  des annes de
distance, on tait sr de l'y revoir sans nul changement possible, avec
son buste vivant, sa face qui clatait de force et d'intelligence.

Cependant, par cette journe grise, il paraissait abattu, le visage
assombri.

--Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe 
vous, je vis les atroces jours que vous avez d vivre, dans ce tragique
palais Boccanera. Mon Dieu! quel pouvantable deuil! J'en ai le coeur
retourn, ces journaux viennent encore de me bouleverser l'me, avec les
nouveaux dtails qu'ils donnent.

Il indiquait les journaux pars sur la table. Puis, il carta d'un geste
la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait.

--Voyons, et vous?

--Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains
vaillantes.

--Vous partez? mais votre livre?

--Mon livre... J'ai t reu par le Saint-Pre, je me suis soumis, j'ai
rprouv mon livre.

Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel
leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu'il y avait  dire. Et ni
l'un ni l'autre ne sentit la ncessit d'une explication plus longue. Le
vieillard conclut simplement:

--Vous avez bien fait, votre livre tait une chimre.

--Oui, une chimre, un enfantillage, et je l'ai condamn moi-mme, au
nom de la vrit et de la raison.

Un sourire reparut sur les lvres douloureuses du hros foudroy.

--Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant?

--Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir sans avoir
avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise.

Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il parut se rappeler
le jeune homme qui tait all ouvrir la porte, puis qui avait repris
modestement sa place, sur une chaise,  l'cart, prs de la fentre.
C'tait presque un enfant, vingt ans  peine, imberbe encore, d'une
beaut blonde comme il en fleurit parfois  Naples, avec de longs
cheveux boucls, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout
d'une langueur rveuse et d'une infinie douceur. Et le vieillard le
prsenta paternellement: Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses
vieux camarades de guerre, l'pique Mascara des Mille, qui tait mort en
hros, le corps trou de cent blessures.

--Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant.
Imaginez-vous que ce gaillard-l, avec son air de fille, donne dans les
ides nouvelles! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines
d'anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui
n'a plus que sa mre, qui la soutient, grce au maigre emploi qu'il
occupe et d'o il va se faire chasser, un de ces beaux malins... Voyons,
voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d'tre raisonnable.

Alors, Angiolo, dont les vtements uss et propres disaient en effet la
misre dcente, rpondit d'une voix grave, musicale:

--Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le
sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vrit
et la justice, le monde sera heureux.

--Ah! si vous croyez qu'il cdera! cria Orlando. Ah! mon pauvre enfant,
la justice, la vrit, demande  monsieur l'abb si l'on sait jamais o
elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de
comprendre!

Et, sans plus s'occuper de lui, il revint  Pierre. Mais Angiolo resta
dans son coin, l'air trs sage, les yeux ardemment fixs sur les
interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frmissantes, ne perdant pas
une de leurs paroles.

--Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos ides
changeraient et que la connaissance de Rome vous amnerait  des
opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont
j'aurais tch de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais dout que vous
retireriez votre livre, de votre plein gr, comme une erreur fcheuse,
ds que les choses et les hommes vous auraient renseign sur le
Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de ct, il n'y a l
rien  faire, qu' le laisser crouler, dans sa ruine lente et
invitable. Ce qui m'intresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est
la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si
fivreusement ressuscite, que vous traitiez en quantit ngligeable, et
que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se
comprennent, maintenant que vous la connaissez.

Tout de suite, il concda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut
l'tat dplorable des finances, les difficults graves de toutes sortes,
en homme d'intelligence et de bon sens, qui, clou par la paralysie,
loin de la lutte, avait les journes entires pour rflchir et
s'inquiter. Ah! sa conqute, son Italie adore, pour laquelle il aurait
voulu donner encore le sang de ses veines,  quelles inquitudes
mortelles,  quelles indicibles souffrances elle tait de nouveau
tombe! Ils avaient pch par un lgitime orgueil, ils taient alls
trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rvant de faire de
l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de
baguette. Et de l cette folie des quartiers neufs, cette spculation
dmente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la
nation  deux doigts de la banqueroute.

Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule  laquelle il
en tait arriv, aprs ses courses et ses tudes dans Rome.

--Oh! cette fivre, cette cure de la premire heure, cette dbcle
financire, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se
rparent. Mais le grave est que votre Italie reste  faire... Plus
d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie ne d'hier,
dvorante, en train de manger en herbe la riche moisson future.

Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tte de vieux lion,
dsormais impuissant. Cette duret nette de la formule le frappait au
coeur.

--Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi
dire non, quand les faits sont l, vidents aux yeux de tous?... Cette
bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais dj
parl, si affame de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et
si avare avec cela, si mfiante pour son argent, qu'elle place dans les
banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou
dans le commerce, dvore du seul besoin de jouir en ne faisant rien,
inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son
dgot du travail, son mpris du peuple, sa passion unique de vivre
petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir  une administration
quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat
dcouronn, ruin, tomb  l'abtardissement des races finissantes, le
plus grand nombre rduits  la misre, les autres, les rares qui ont
gard leur argent, crass sous les impts trop lourds, n'ayant plus que
des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminues par les
continuels partages, destines  bientt disparatre, avec les princes
eux-mmes, dans l'croulement des vieux palais, devenus inutiles... Et
le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre
encore, mais qui est tellement habitu  sa souffrance, qu'il ne parat
seulement pas concevoir l'ide d'en sortir, aveugle et sourd, poussant
les choses jusqu' regretter peut-tre l'ancienne servitude, d'un
accablement stupide de bte sur son fumier, d'une ignorance totale,
l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misre, sans espoir,
sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie,
cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises
et que nous tchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire...
Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie
si inquitante! Comment ne pas cder parfois aux terreurs des
pessimistes, de ceux qui prtendent que tous nos malheurs ne sont rien
encore, que nous allons  des catastrophes bien plus terribles, comme si
nous n'en tions qu'aux premiers symptmes de la fin de notre race,
prcurseurs de l'anantissement final!

Il avait lev vers la fentre, vers la lumire, ses deux grands bras
frmissants, et Pierre, trs mu, se rappela ce geste de dtresse
suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans
son appel  la puissance divine. Tous deux, si opposs de croyance,
avaient la mme grandeur dsespre et farouche.

--Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que
les seules choses logiques et invitables. Cette Rome, avec son pass de
splendeur et de domination, qui pse si lourdement sur nous, nous ne
pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule tait le
lien, le symbole vivant de notre unit, en mme temps que la promesse
d'ternit, le renouveau de notre grand rve de rsurrection et de
gloire.

Il continua, il reconnut toutes les conditions dsastreuses de Rome
capitale. Une ville de simple dcor, au sol puis, reste  l'cart de
la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce
possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du dsert
strile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui
la jalousent: Florence, devenue si indiffrente, si sceptique pourtant,
d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable aprs les passions
frntiques, les flots de sang de son histoire; Naples,  qui son clair
soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit
plaindre de son ignorance et de sa misre, puisqu'il parat en jouir si
paresseusement; Venise, rsigne  n'tre plus qu'une merveille de l'art
ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte,
endormie dans le faste et la souverainet de ses annales; Gnes, toute 
son commerce, active et bruyante, une des dernires reines de cette
Mditerrane, de ce lac aujourd'hui infime qui a t la mer opulente, le
centre o roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les
industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernises, que les
touristes les ddaignent comme n'tant pas des villes italiennes, toutes
deux sauves du sommeil des ruines, entres dans l'volution occidentale
qui prpare le prochain sicle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il
donc la laisser crouler, telle qu'un muse poussireux, pour le plaisir
des mes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de
la Grande-Grce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles  ces bibelots
exquis qu'on n'ose faire rparer, de crainte d'en gter le caractre? Ou
la mort prochaine, invitable, ou la pioche des dmolisseurs, les murs
branlants jets par terre, des villes de travail, de science, de sant
cres partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses
cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre
l'humanit!

--Mais pourquoi dsesprer? reprit-il avec force. Rome a beau tre
lourde  nos paules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons
voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les vnements...
D'ailleurs, si la population a cess de s'y accrotre, elle y reste
stationnaire,  quatre cent mille mes environ, et le flot ascendant
peut parfaitement reprendre, le jour o disparatraient les causes qui
l'ont arrt. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un
Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques,
ethniques mme semblent jusqu' prsent s'y opposer; mais qui sait les
surprises de demain, peut-on nous interdire l'esprance, la foi que nous
avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens
conqurants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes
deux jambes mortes, foudroy, ananti, il est des heures o ma folie me
reprend, o je crois  Rome comme  ma mre, invincible, immortelle, o
j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces
douloureux quartiers neufs que vous avez visits, vides et croulants
dj. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous
verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra btir encore... Et
puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possde la
Lombardie? Notre Midi lui-mme n'est-il pas d'une richesse inpuisable?
Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une
gnration de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si
fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et
mrisse au brlant soleil!

L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses
yeux. Pierre souriait, tait gagn; et, quand il put parler, il dit 
son tour:

--Il faut reprendre le problme par le bas, par le peuple. Il faut faire
des hommes.

--Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le rpter, il
faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emport ailleurs,
loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples
vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vtre, en France, n'est
pas un rservoir d'hommes et d'argent, o l'on puise  mains pleines.
C'est ce rservoir inpuisable que je voudrais voir se crer chez nous.
Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des coles partout,
l'ignorance pourchasse, la brutalit et la paresse combattues  coups
de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple
travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparatre
du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc
avons-nous travaill en reprenant Rome, en voulant lui refaire une
troisime gloire, si ce n'est pour la dmocratie de demain? et comme on
s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec
vigueur, du moment que cette dmocratie y est radicalement absente!...
Oui, oui! la solution du problme n'est pas ailleurs, faire un peuple,
faire une dmocratie italienne!

Pierre s'tait calm, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se
modifiait pas facilement, que l'Italie tait ce que le sol, l'histoire,
la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup,
pouvait tre une besogne dangereuse. Les peuples, comme les cratures,
n'ont-ils pas une jeunesse active, un ge mr resplendissant, une
vieillesse plus ou moins lente, aboutissant  la mort? Une Rome moderne,
dmocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres,
Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence:

--Mais, en attendant ce grand travail de rnovation par le peuple, ne
croyez-vous pas que vous feriez bien d'tre sages? Vos finances sont
dans un si mauvais tat, vous traversez de si grosses difficults
sociales et conomiques, que vous courez le risque des pires
catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent
ministre ce serait, si un de vos ministres disait  la tribune: Eh
bien! notre orgueil s'est tromp, nous avons eu tort de nous improviser
grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et
de patience; et nous consentons  n'tre encore qu'un peuple jeune qui
se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans
vouloir jouer d'ici  longtemps un rle dominateur; et nous dsarmons,
nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les
budgets d'ostentation extrieure, pour ne nous consacrer qu' la
prosprit intrieure,  l'instruction,  l'ducation physique et morale
du grand peuple que nous nous jurons d'tre dans cinquante ans.
Enrayer, oui! enrayer, votre salut est l!

Orlando l'avait cout, peu  peu assombri de nouveau, retomb  une
songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit  demi-voix:

--Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un
aveu trop dur qu'on ne peut demander  un peuple. Les coeurs
bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne
serait-il pas plus grand peut-tre, si on laissait crouler brusquement
tout ce qui a t fait? Que d'espoirs avorts, que de ruines, que de
matriaux inutilement pars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que
par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes
un peuple trs jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unit
que d'autres nations ont mis deux cents ans  conqurir. Eh bien! il
faut payer cette hte, il faut attendre que la moisson mrisse et
qu'elle emplisse nos granges.

D'un nouveau geste, raffermi, largi, il s'entta dans son espoir.

--Vous savez que j'ai toujours t contre l'alliance avec l'Allemagne.
Je l'avais prdit, elle nous a ruins. Nous n'tions pas encore de
taille  marcher de compagnie avec une si riche et si puissante
personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, juge
invitable, que nous souffrons si cruellement  cette heure de nos
budgets crasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas
venue, elle a puis le meilleur de notre sang, notre sve, notre or,
sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu' rompre avec une
allie, qui a jou de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien,
sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des mfiances et
d'excrables conseils... Mais tout cela tait invitable, et c'est ce
qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je
suis un ami dclar de la France, on m'en garde mme ici quelque
rancune. Expliquez donc  vos compatriotes, puisqu'ils s'enttent  ne
pas comprendre, qu'au lendemain de notre conqute de Rome, dans notre
frntique dsir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait
bien jouer notre rle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec
laquelle on compterait dsormais. Et l'hsitation n'tait pas permise,
tous nos intrts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait
l une vidence aveuglante qui s'est impose. La dure loi de la lutte
pour la vie pse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus,
et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux soeurs,
l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux,
mme, si vous le voulez, les services rendus... Les deux soeurs, oui!
et elles se dchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle
haine, que, de part et d'autre, tout bon sens parat aboli. Mon pauvre
vieux coeur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos
journaux et les ntres changent comme des flches empoisonnes. Quand
cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui
comprendra la premire la ncessit de la paix, cette alliance des races
latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus
en plus envahissant des autres races?

Et, gaiement, avec sa bonhomie de hros dsarm par l'ge, rfugi dans
le rve:

--Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de
nous aider, ds votre retour  Paris. Dans votre champ d'action, si
troit qu'il puisse tre, jurez-moi de travailler  faire la paix entre
la France et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous
venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez
vu, ce que vous avez entendu, oh! en toute franchise. Si nous avons des
torts, vous en avez srement aussi. Eh! que diable! les querelles de
famille ne peuvent pas tre ternelles!

Gn, Pierre rpondit:

--Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans
les familles, quand le sang s'exaspre contre son sang, on va jusqu'au
couteau et au poison. Il n'y a plus de pardon possible.

Et il n'osa dire toute sa pense. Depuis qu'il tait  Rome, qu'il
coutait et qu'il jugeait, cette querelle entre l'Italie et la France se
rsumait pour lui en un beau conte tragique. Il tait une fois deux
princesses nes d'une reine puissante, matresse du monde. L'ane, qui
avait hrit du royaume de sa mre, eut le chagrin secret de voir sa
cadette, tablie en un pays voisin, grandir peu  peu en richesse, en
force, en clat, tandis qu'elle-mme dclinait, comme affaiblie par
l'ge, dmembre, si puise et si meurtrie, qu'elle se sentit battue,
le jour o elle tenta un effort suprme pour reconqurir la souverainet
universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte, 
voir sa soeur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son
gala blouissant, rgner sur la terre par sa force, par sa grce et par
son esprit! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que ft l'attitude  son
gard de cette soeur envie et dteste. L tait la blessure au flanc,
ingurissable, cette vie de l'une empoisonne par la vie de l'autre,
cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s'apaiserait
qu'avec la mort. Et mme, le jour prochain peut-tre o la paix se
ferait entre elles, devant l'vident triomphe de la cadette, l'autre
garderait au plus profond de son coeur la douleur sans fin d'tre
l'ane et la vassale.

--Tout de mme comptez sur moi, reprit affectueusement Pierre. C'est en
effet une grande douleur, un grand pril, que cette enrage querelle des
deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois tre la
vrit. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que
vous ne l'aimiez gure, que vous n'y soyez gure prpars, ni par le
temprament, ni par l'usage. Les potes de toutes les nations qui sont
venus et qui ont parl de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de
leur culture classique, vous ont griss de telles louanges, que vous me
semblez peu faits pour entendre la vrit vraie sur votre Rome
d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait
bien en arriver  la ralit des choses, et c'est justement cette
ralit que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand mme,
trs susceptibles, pareils  ces femmes qui ne se sentent plus en beaut
et que dsespre la moindre remarque sur leurs rides.

Orlando s'tait mis  rire, d'un rire enfantin.

--Certainement, on doit toujours embellir un peu. A quoi bon parler des
laids visages? Nous autres, nous n'aimons au thtre que la jolie
musique, la jolie danse, les jolies pices qui font plaisir. Le reste,
tout ce qui est dsagrable, ah! grand Dieu, cachons-le!

--Mais, continua le prtre, je confesse volontiers tout de suite la
capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j'avais nglige,
pour la sacrifier  la Rome papale, dont je rvais le rveil, elle
existe, et si puissante, si triomphante dj, que c'est srement l'autre
qui est fatalement destine  disparatre avec le temps. Comme je l'ai
observ, le pape a beau s'entter  tre immuable, dans son Vatican, de
plus en plus lzard, menaant ruine, tout volue autour de lui, le
monde noir est dj devenu le monde gris, en se mlangeant au monde
blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu' la fte donne par le
prince Buongiovanni, pour les fianailles de sa fille avec votre
petit-neveu. J'en suis sorti absolument enchant, gagn  votre cause de
rsurrection.

Les yeux du vieillard tincelrent.

--Ah! vous y tiez! N'est-ce pas que vous avez eu l un spectacle
inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalit, du peuple que
nous devons tre, quand les difficults d'aujourd'hui seront vaincues?
Qu'importe un quart de sicle, qu'importe un sicle! L'Italie renatra
dans sa gloire ancienne, ds que le grand peuple de demain aura pouss
de terre!... Et c'est bien vrai que j'excre ce Sacco, parce qu'il
incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les apptits ont
tout retard, en se ruant  la cure de notre conqute, qui nous avait
cot tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aim
Attilio, cette vraie chair de ma chair, si tendre et si vaillant, qui va
tre l'avenir, la gnration de braves gens dont la venue instruira et
purifiera le pays... Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de
lui et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, ma
nice, une femme de raison au fond, m'a amene l'autre jour. Si vous
aviez vu cette enfant se jeter  mon cou, m'appeler des plus doux noms,
me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu'il
s'appelt comme moi et qu'il sauvt une seconde fois l'Italie... Oui,
oui! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l'union de
ces chers enfants soit l'indissoluble mariage entre Rome et la nation
entire, et que tout soit rpar, et que tout resplendisse dans leur
amour!

Des larmes taient montes  ses yeux. Pierre, trs touch de cette
flamme inextinguible de patriotisme, qui brlait encore chez le hros
foudroy, voulut lui faire plaisir.

--C'est le voeu que j'ai fait moi-mme,  la fte de leurs fianailles,
en disant  votre fils  peu prs ce que vous venez de dire. Oui! que
leurs noces soient dfinitives et fcondes, qu'il naisse d'elles le
grand pays que je vous souhaite d'tre, de toute mon me, maintenant que
j'ai appris  vous connatre!

--Vous avez dit a! cria Orlando, vous avez dit a! Allons, je vous
pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la
voil! la Rome qui est la ntre, que nous voulons refaire digne de son
glorieux pass, une troisime fois reine du monde!

D'un de ses gestes amples, o il mettait tout ce qui lui restait de vie,
il montra, par la fentre claire, sans rideaux, l'immense panorama qui
se droulait, Rome tale au loin, d'un bout de l'horizon  l'autre.
Sous le ciel couleur d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville
prenait une sorte de majest plus haute, la mlancolique grandeur d'une
cit reine, aujourd'hui dchue encore, qui attend, muette, immobile,
dans l'air morne, le rveil clatant, la royaut enfin reconnue de tous,
qu'on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux
arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes
vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dmes,
avait une largeur d'ocan, dans un balancement sans fin de vagues
profondes et grises.

Mais, brusquement, Orlando avait tourn la tte, saisi d'un accs de
paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara.

--Et, sclrat que tu es, c'est notre Rome que tu rves de dtruire 
coups de bombes, que tu parles de raser comme une vieille maison
branlante et pourrie, afin d'en dbarrasser  jamais la terre!

Angiolo, jusque-l silencieux, avait cout passionnment la
conversation. Sur son visage imberbe, d'une beaut de fille blonde, les
moindres motions passaient en rougeurs soudaines; et surtout ses grands
yeux bleus avaient brl,  entendre parler du peuple, de ce peuple
nouveau qu'il s'agissait de faire.

--Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui! la raser, n'en
pas laisser une seule pierre! mais la dtruire pour la reconstruire!

Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie.

--Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux!

--Je la reconstruirais, rpta l'enfant debout, d'une voix tremblante de
prophte inspir, je la reconstruirais, oh! si grande, si belle, si
noble! Ne faut-il pas pour l'universelle dmocratie de demain, pour
l'humanit enfin libre, une cit unique, l'arche d'alliance, le centre
mme du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est dsigne, que les prophties
ont marque comme l'ternelle, l'immortelle, celle en qui s'accompliront
les destines des peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire
dfinitif, la capitale des royaumes dtruits o s'assembleront, une fois
par an, les sages de toutes les contres, on doit la purifier d'abord
par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite,
quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebtirons
dix fois plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais t. Et
quelle ville enfin de vrit et de justice, la Rome annonce, attendue
depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la
Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si
prospre et si sage, que ses vingt millions d'habitants vivront dans
l'unique joie d'tre, aprs avoir rglement la loi du travail. Oui!
oui! Rome, la Mre, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour
l'ternit!

Bant, Pierre l'coutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en venait l? Au
moyen ge, les papes n'avaient pu tre les matres de Rome, sans
prouver l'imprieux besoin de la rebtir, dans leur volont sculaire
de rgner de nouveau sur le monde. Rcemment, ds que la jeune Italie
s'tait empare de Rome, elle avait aussitt cd  cette folie atavique
de la domination universelle, voulant  son tour en faire la plus grande
des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui
n'tait pas venue. Et voil que les anarchistes eux-mmes, en leur rage
de bouleversement, taient possds du mme rve obstin de la race,
dmesur cette fois, une quatrime Rome monstrueuse, dont les faubourgs
finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur
humanit libertaire, runie en une famille unique! C'tait le comble,
jamais preuve plus extravagante ne serait donne du sang d'orgueil et de
souverainet qui avait brl les veines de cette race, depuis qu'Auguste
lui avait laiss l'hritage de son empire absolu, avec le furieux
instinct de croire que le monde tait lgalement  elle et qu'elle avait
la mission toujours prochaine de le reconqurir. Cela sortait du sol
mme, une sve qui avait gris tous les enfants de ce terreau
historique, qui les poussait tous  faire de leur ville la Ville, celle
qui avait rgn, qui rgnerait, resplendissante, aux jours prdits par
les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S.
P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, qu'il avait retrouves partout
dans la Rome actuelle, comme un ordre de dfinitif triomphe donn au
destin, sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur les
tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les
ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse vanit de ces gens hants
par la grandeur des aeux, hypnotiss devant le pass de leur Rome,
dclarant qu'elle renferme tout, qu'eux-mmes ne parviennent pas  la
connatre, qu'elle est le sphinx charg de dire un jour le mot de
l'univers, si grande et si noble que tout y grandit et s'y anoblit,
qu'ils en arrivent  exiger pour elle le respect idoltre de la terre
entire, dans cette vivace illusion de la lgende o elle demeure, cette
inextricable confusion de ce qui a pu tre grand et de ce qui ne l'est
plus.

--Mais je la connais, ta quatrime Rome, reprit Orlando, qui s'gayait
de nouveau. C'est la Rome du peuple, la capitale de la Rpublique
universelle, que Mazzini a dj rve. Il est vrai qu'il y ajoutait le
pape... Vois-tu, mon garon, si nous, les vieux rpublicains, nous nous
sommes rallis, c'est que notre crainte a t de voir, en cas de
rvolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t'ont
troubl la cervelle. Et, ma foi! nous nous sommes rsigns  notre
monarchie, qui n'est pas sensiblement diffrente d'une bonne Rpublique
parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre
mre en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens que je
t'embrasse tout de mme.

Angiolo, sous le baiser affectueux du hros, devint rouge comme une
jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux de songeur veill,
aprs avoir salu poliment le prtre, d'un signe de tte, sans ajouter
une parole.

Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontr les
journaux, pars sur la table, il reparla de l'affreux deuil du palais
Boccanera. Cette Benedetta, qu'il avait adore comme une fille chre,
aux jours de tristesse o elle vivait prs de lui, quelle mort
foudroyante, quel tragique destin, d'avoir t ainsi emporte dans la
mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant les rcits des journaux
singuliers, le coeur douloureux et tourment par ce qu'il sentait l
d'obscur, il demandait des dtails, lorsque son fils Prada entra
brusquement, la face torture d'inquitude, essouffl d'avoir mont trop
vite. Il venait de congdier ses entrepreneurs avec une brutalit
impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune
compromise, en train de crouler, cdant  un tel dsir d'tre en haut
prs de son pre, qu'il ne les coutait mme pas, insoucieux de savoir
si la maison n'allait pas s'effondrer sur sa tte. Et, quand il fut en
haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le
dvisager, pour se rendre compte si le prtre, par quelque mot
imprudent, ne venait pas de le frapper  mort.

Il frmit de le trouver frissonnant, mu aux larmes de l'aventure
terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il arrivait trop tard,
que le malheur tait fait.

--Mon Dieu! pre, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?

Et il s'tait jet  ses pieds, agenouill, lui prenant les mains, le
regardant passionnment, dans une telle adoration, qu'il semblait offrir
tout le sang de son coeur, pour lui viter la moindre peine.

--C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je
disais  monsieur Froment combien elle m'avait dsol, et j'ajoutais que
j'en tais encore  comprendre l'aventure... Les journaux parlent d'une
mort subite, c'est toujours si extraordinaire!

Trs ple, Prada se releva. Le prtre n'avait pas parl. Mais quelle
effrayante minute! S'il rpondait, s'il parlait!

--Vous tiez prsent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez
tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passes.

Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixrent, entrrent l'un dans
l'autre. Entre eux, tout recommenait. C'tait encore le destin en
marche, Santobono rencontr au bas des pentes de Frascati, avec son
petit panier; c'tait le retour  travers la Campagne mlancolique, la
conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se
balanait doucement sur les genoux du cur; et c'tait surtout l'osteria
sommeillante au dsert, la petite poule noire foudroye, morte, un filet
de sang violtre au bec. Puis, c'tait, dans la nuit mme, le bal des
Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un
triomphe de l'amour. Enfin, c'tait devant le palais Boccanera, noir
sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait
sans retourner la tte, laissant l'obscur destin faire sa besogne de
mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient,
n'avaient pas besoin de se la rpter tout haut, pour tre certains
qu'ils s'taient devins, jusqu'au fond de l'me.

Pierre n'avait pas rpondu tout de suite au vieillard.

--Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses...

--Sans doute, c'est ce que j'ai souponn, reprit Orlando. Vous pouvez
nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonn.

Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si
lourd, si charg d'une ardente supplication, que le prtre en fut remu
profondment. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant
le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au
destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait d se
passer au fond de lui, ensuite, aprs l'effroyable dnouement: d'abord,
la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait
pas demande si froce; puis, le calme glac du beau joueur qui attend
les vnements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui
du capitaine  qui la victoire a cot trop d'hommes. Tout de suite, il
avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de
l'glise. Il gardait seulement au coeur un poids lourd, le regret
peut-tre de cette femme si dsire, qu'il n'avait pas eue, qu'il
n'aurait jamais, peut-tre aussi une horrible jalousie dernire, qu'il
ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir
ternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voil, de cet
effort vainqueur pour tre calme, de cette attente froide et sans
remords, que se dressait le chtiment, la peur que le destin, cheminant
avec les figues empoisonnes, ne se ft pas encore arrt dans sa
marche, et ne vnt par contre-coup frapper son pre. Encore un coup de
foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adore. Toute sa
force de rsistance avait croul en une minute, il tait l dans
l'pouvante du destin, plus dsarm et plus tremblant qu'un enfant.

--Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il et cherch ses mots, les
journaux ont d vous dire que le prince avait d'abord succomb et que la
contessina tait morte de douleur, en l'embrassant une dernire fois...
Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les mdecins eux-mmes,
d'ordinaire, n'osent gure se prononcer exactement...

Il s'arrta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta
mourante lui donner l'ordre terrible: Vous qui verrez son pre, je vous
charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il
doit savoir, pour la vrit et la justice. Grand Dieu! allait-il obir,
tait-ce donc l un de ces ordres sacrs qu'il fallait excuter quand
mme, dussent les larmes et le sang couler  flots? Pendant quelques
secondes, il souffrit du plus dchirant des combats, partag entre cette
vrit, cette justice invoques par la morte, et son besoin personnel de
pardon, l'horreur qu'il se serait faite  lui-mme s'il avait tu ce
vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bnfice pour
personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque
lutte suprme se livrait en lui, d'o allait sortir le sort de son pre,
car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.

--On a cru d'abord  une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le
mal a si vite empir, qu'on s'est affol et qu'on a couru chercher le
mdecin...

Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils taient devenus si dsesprs, si
pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prtre y
lisait toutes les raisons dcisives qui allaient l'empcher de parler.
Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien
promis, il aurait cru charger d'un crime la mmoire de la morte, s'il
avait obi  sa haine dernire. Prada, lui, pendant ces quelques minutes
d'angoisse, venait de souffrir une vie entire de douleur, si
abominable, que tout de mme un peu de justice tait faite.

--Alors, acheva Pierre, quand le mdecin a t l, il a formellement
reconnu qu'il s'agissait d'une fivre infectieuse. Il n'y a aucun
doute... J'ai assist ce matin aux obsques, c'tait bien beau et bien
touchant.

Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire combien, lui
aussi, avait t mu toute la matine, en songeant  ces obsques. Puis,
comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de
ses mains restes tremblantes, Prada, le corps glac d'une sueur
mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise pour ne pas
tomber, regarda Pierre encore, d'un regard fixe, mais d'un regard trs
doux, perdu de reconnaissance, qui disait merci.

--Je pars ce soir, rpta Pierre bris, voulant rompre la conversation.
Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous pas de commission  me
donner pour Paris?

--Non, non, aucune, dit Orlando.

Puis, tout d'un coup, se souvenant:

--Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon
vieux compagnon de batailles Thophile Morin, un des Mille de Garibaldi,
ce manuel pour le baccalaurat, qu'il voudrait faire traduire et adopter
chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse qu'on le lui prendra
dans nos coles, mais  la condition qu'il fera quelques changements...
Luigi, donne-moi donc le volume qui est l, sur cette planche.

Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra  Pierre les notes
qu'il avait crites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les
modifications qu'on exigeait de l'auteur, dans le plan gnral de
l'ouvrage.

--Soyez donc assez gentil pour porter vous-mme cet exemplaire  Morin,
dont l'adresse est au verso de la couverture. Vous m'pargnerez une
longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d'une faon plus nette
et plus complte, que je ne le ferais en dix pages... Et vous
embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime toujours, ah!
de tout mon coeur d'autrefois, lorsque j'avais mes jambes et que l'un et
l'autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles!

Il y eut un court silence, ce silence, cette gne attendrie de la minute
du dpart.

--Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi
tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a tout  l'heure embrass... Je
suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me
permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un
aeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui
seule aide  vivre.

Pierre fut si touch, que des larmes lui montrent aux yeux, et
lorsqu'il baisa de toute son me, sur les deux joues, le hros foudroy,
il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore,
pareille  un tau, il le retint un instant, contre son fauteuil
d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprme, il lui montrait
une dernire fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre.
Sa voix se fit basse, frmissante et suppliante.

--Et, de grce, jurez-moi de l'aimer quand mme, malgr tout, car elle
est le berceau, elle est la mre! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus,
pour ce qu'elle veut tre!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la,
aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!

Sans pouvoir rpondre, Pierre l'embrassa de nouveau, boulevers de tant
de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle 
trente ans d'une femme adore. Et il le trouvait si beau, si grand, avec
son hrissement de vieux lion blanchi, dans sa volont obstine de
rsurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le
cardinal Boccanera, s'voqua devant lui, entt galement dans sa foi,
n'abandonnant rien de son rve, quitte  tre cras sur place, par la
chute du ciel. Ils taient toujours face  face, aux deux bouts de leur
ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant
l'avenir.

Puis, lorsque Pierre eut salu Prada et qu'il se retrouva dehors, dans
la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hte, celle de rentrer
au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses
visites d'adieu taient faites, il ne lui restait qu' prendre cong de
donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalit si
bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils
s'taient enferms chez eux, au retour des obsques, rsolus  ne
recevoir personne. Ds le crpuscule, Pierre put donc se croire
compltement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine
qui lui tnt compagnie. Comme il tmoignait le dsir de souper avec don
Vigilio, elle le prvint que l'abb, lui aussi, s'tait enferm dans sa
chambre; et, lorsqu'il alla frapper  cette chambre voisine de la
sienne, dsireux au moins de lui serrer une dernire fois la main, il
n'obtint mme pas de rponse, il devina que le secrtaire, pris de
quelque crise de fivre et de mfiance, s'enttait  ne point le revoir,
dans la terreur de se compromettre davantage. Ds lors, tout fut rgl,
il fut entendu que, le train ne partant qu' dix heures dix-sept,
Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa
chambre,  huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-mme une
lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas
qu'elle l'aidt, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle.

Il avait achet une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire,
pour emporter le linge et les vtements qu'il s'tait fait envoyer de
Paris,  mesure que son sjour se prolongeait. La besogne ne fut
pourtant pas longue, l'armoire vide, les tiroirs visits, la petite
caisse et la valise emplies, fermes  clef. Il n'tait que sept heures,
il avait  attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en
faisant le tour des murs, pour tre certain de ne rien oublier,
tombrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un matre ignor qui
l'avait si souvent mu, pendant son sjour. Justement, la lampe
l'clairait en plein, d'une lumire vocatrice; et, cette fois encore,
il reut un coup au coeur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir,
 cette heure dernire, tout un symbole de son chec  Rome, dans cette
dolente et tragique figure de femme, demi nue, drape en un lambeau,
assise au seuil du palais dont on l'avait chasse, pleurant entre ses
mains jointes. Cette rejete, cette obstine d'amour, qui sanglotait
ainsi, dont on ne savait rien, ni quel tait son visage, ni d'o elle
venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout
l'effort inutile pour forcer la porte de la vrit, de tout l'abandon
affreux o l'homme tombe, ds qu'il se heurte au mur qui barre
l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller
ainsi, avant d'avoir connu sa face, noye de ses cheveux d'or, cette
face de douloureuse beaut, qu'il rvait rayonnante de jeunesse, si
dlicieuse dans son mystre. Et il croyait la connatre, il tait sur le
point de la possder enfin, lorsqu'on frappa  la porte.

Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois
jours  Florence, une de ces fugues o se plaisait la flnerie d'art du
jeune attach d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son
brusque envahissement.

--Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu
vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que
d'pouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis
revenu que cette aprs-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin.
Mais vous devez penser quel a t mon saisissement, lorsque j'ai appris
ces deux morts affreuses.

Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavou, en homme qui
connaissait la sombre Rome lgendaire. D'ailleurs, il n'insista pas,
bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets
redoutables. Il se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prtre lui
dit des deux amants, enlacs aux bras l'un de l'autre, d'une beaut
surhumaine dans la mort. Et il se fcha de ce que personne n'en avait
pris un dessin.

--Mais vous-mme, mon cher! a ne fait rien que vous ne sachiez pas
dessiner. Vous y auriez mis votre ingnuit, vous auriez peut-tre
laiss un chef-d'oeuvre.

Puis, se calmant:

--Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince! N'importe, voyez-vous,
tout peut crouler dans ce pays, ils ont eu la beaut, et la beaut reste
indestructible!

Pierre fut frapp du mot. Et ils causrent longuement de l'Italie, de
Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence, rptait languissamment
Narcisse. Il avait allum une cigarette, sa parole se faisait plus
lente, tandis qu'il promenait les regards autour de la chambre.

--Vous tiez bien ici, dans un grand calme. Jamais encore je n'tais
mont  cet tage.

Ses yeux continuaient  errer sur les murs, lorsqu'ils furent arrts
par la toile ancienne, que la lampe clairait. Un instant, il battit des
paupires, l'air surpris. Et, tout d'un coup, il se leva, il
s'approcha.

--Quoi donc? quoi donc? mais c'est trs bien, mais c'est trs beau, a!

--N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je n'en ai pas
moins t remu ds le premier jour, et que de fois j'ai t retenu l,
le coeur battant et gonfl de choses indicibles!

Narcisse ne parlait plus, examinait de prs la peinture, avec le soin
d'un connaisseur, d'un expert dont le coup d'oeil tranchant dcide de
l'authenticit, fixe la valeur marchande. La plus extraordinaire des
joies se peignit sur sa face blonde et pme, tandis que ses doigts
taient pris d'un petit tremblement.

--C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas un doute 
avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la draperie. Et ce ton de la
chevelure, et ce faire, cet envolement de toute la composition... Un
Botticelli, ah! mon Dieu, un Botticelli!

Il dfaillait, il tait dbord par une admiration croissante,  mesure
qu'il pntrait dans ce sujet si simple et si poignant. Est-ce que cela
n'tait pas d'un modernisme aigu? L'artiste avait prvu tout notre
sicle douloureux, nos inquitudes devant l'invisible, notre dtresse de
ne pouvoir franchir la porte du mystre,  jamais close. Et quel symbole
ternel de la misre du monde, cette femme dont on ne voyait pas le
visage et qui sanglotait perdument, sans qu'on pt essuyer ses larmes!
Un Botticelli inconnu, un Botticelli de cette qualit absent de tous les
catalogues, quelle trouvaille!

Il s'interrompit pour demander:

--Vous saviez que c'tait un Botticelli?

--Ma foi, non! J'ai interrog un jour don Vigilio, mais il a paru faire
peu de cas de cette peinture. Et Victorine,  qui j'en ai parl
galement, m'a rpondu que toutes ces vieilleries, ce n'taient que des
nids  poussire.

Stupfait, Narcisse se rcria.

--Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli sans le savoir! Ah!
que je reconnais bien l mes princes romains, incapables la plupart de
se reconnatre parmi leurs chefs-d'oeuvre, si l'on n'a pas coll des
tiquettes dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute,
mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une toile fameuse,
que je crois estimer trop bas en disant qu'un muse la payerait...

Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant la phrase
d'un geste vague. La soire s'avanait, et comme Victorine entrait,
suivie de Giacomo, pour mettre le couvert sur la petite table, il tourna
le dos au Botticelli, il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont
l'attention tait veille, devinait tout le travail qui se faisait au
fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses yeux mauves
devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus que, sous le garon
anglique, sous le Florentin d'emprunt, il y avait un gaillard rompu aux
affaires, menant admirablement sa fortune, un peu avare mme, disait-on.
Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant l'affreuse
Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime sicle, pendue 
ct du chef-d'oeuvre, en s'criant:

--Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami a charg de lui
acheter quelques vieux tableaux... Dites donc, Victorine, maintenant que
voil donna Serafina et le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se
dbarrasseraient volontiers de certaines toiles sans valeur?

La servante leva les deux bras, comme pour dire que, si a dpendait
d'elle, on pouvait bien tout emporter.

--Oh! monsieur,  un marchand, non!  cause des vilains bruits qui
courraient tout de suite; mais  un ami, je suis certaine qu'ils
seraient heureux de faire ce plaisir. La maison est lourde, l'argent y
serait le bienvenu.

Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse  souper avec lui. Le jeune
homme donna sa parole d'honneur qu'il tait attendu. Mme il s'tait mis
en retard. Et il se sauva, aprs avoir serr les deux mains du prtre,
en lui souhaitant affectueusement un bon voyage.

Huit heures sonnaient. Ds qu'il fut seul, Pierre s'assit devant la
petite table, et Victorine resta l,  le servir, aprs avoir renvoy
Giacomo, qui avait mont la vaisselle et les plats, dans un panier.

--Ils me font bouillir, les gens d'ici, avec leur lenteur, dit-elle. Et
puis, monsieur l'abb, c'est un plaisir pour moi que de vous servir
votre dernier repas. Vous voyez, je vous ai fait faire un petit dner 
la franaise, une sole au gratin et un poulet rti.

Il fut touch de son attention, heureux d'avoir pour compagne cette
compatriote, pendant qu'il mangeait, au milieu de l'norme silence du
vieux palais noir et dsert. Elle avait encore sur elle, en toute sa
personne grasse et ronde, la tristesse de son deuil, la perte
douloureuse de sa chre contessina. Mais, dj, sa besogne quotidienne
qui l'avait reprise, son servage accept la redressait, lui rendait son
activit alerte, dans son humilit de pauvre fille, rsigne aux pires
catastrophes de ce monde. Et elle causait presque gaiement, tout en lui
passant les plats.

--Dire, monsieur l'abb, qu'aprs-demain matin vous serez  Paris! Moi,
vous savez, il me semble que j'ai quitt Auneau hier. Ah! c'est la terre
qui est belle par l, une terre grasse, jaune comme de l'or, oui! pas de
leur terre maigre d'ici, qui sent le soufre. Et les saules si frais, si
gentils, au bord de notre ruisseau! et le petit bois o il y a tant de
mousse! Ils n'en ont pas, ils n'ont que des arbres en fer-blanc, sous
leur bte de soleil qui rtit les herbes. Mon Dieu! dans les premiers
temps, j'aurais donn je ne sais quoi pour une bonne pluie qui me
trempt, me nettoyt de leur sale poussire. Aujourd'hui encore, le
coeur me bat, ds que je songe aux jolies matines de chez nous, quand
il a plu la veille et que toute la campagne est si douce, si agrable,
comme si elle se mettait  rire aprs avoir pleur... Non, non! jamais
je ne m'y ferai,  leur satane Rome! Quelles gens, quel pays!

Il s'gayait de son obstination fidle  son terroir, qui, aprs
vingt-cinq ans de sjour, la laissait impntrable, trangre, ayant
l'horreur de cette ville de lumire dure et de vgtation noire, en
fille d'une aimable contre tempre, souriante, baigne au matin de
brumes roses. Lui-mme ne pouvait se dire, sans une motion vive, qu'il
allait retrouver les bords attendris et dlicieux de la Seine.

--Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune matresse n'est plus,
qui vous retient ici, pourquoi ne prenez-vous pas le train avec moi?

Elle le regarda, pleine de surprise.

--Moi, m'en aller avec vous, retourner l-haut!... Oh! non, monsieur
l'abb, c'est impossible. Ce serait trop d'ingratitude d'abord, parce
que donna Serafina est habitue  moi et que j'agirais trs mal en les
abandonnant, elle et Son minence, quand ils sont dans la peine. Et
puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs? Moi, maintenant, mon trou
est ici.

--Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais!

--Non, jamais, c'est certain.

--Et a ne vous fera rien d'tre enterre ici, de dormir dans cette
terre qui sent le soufre?

Elle se mit  rire franchement.

--Oh! quand je serai morte, a m'est gal d'tre n'importe o!... On est
bien partout pour dormir, allez, monsieur l'abb! Et c'est drle que a
vous inquite tant, ce qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien,
pardi! Ce qui me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que ce
sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon Dieu nous doit
bien a,  nous autres qui aurons tant travaill... Vous savez que je ne
suis pas une dvote, oh! non. Mais a ne m'a pas empche de me conduire
honntement, et c'est si vrai que, telle que vous me voyez, je n'ai
jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-l,  mon ge, on a
l'air bte. Tout de mme, je la dis, parce que c'est la vrit pure.

Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait pas aux curs et
qui n'avait pas un pch sur la conscience. Et Pierre s'merveillait une
fois encore de ce simple courage  vivre, de ce grand bon sens pratique,
chez cette laborieuse si dvoue, qui incarnait pour lui le menu peuple
incroyant de France, ceux qui ne croyaient plus, qui ne croiraient
jamais plus. Ah! tre comme elle, faire sa tche et se coucher pour
l'ternel sommeil, sans rvolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa
part de besogne accomplie!

--Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, je dirai bonjour pour
vous au petit bois plein de mousse?

--C'est a, monsieur l'abb, dites-lui qu'il est dans mon coeur et que
je l'y vois reverdir tous les jours.

Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la desserte par Giacomo.
Puis, comme il n'tait que huit heures et demie, elle conseilla au
prtre de passer bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. A
quoi bon aller se glacer trop tt  la gare? A neuf heures et demie,
elle enverrait chercher un fiacre; et, ds que cette voiture serait en
bas, elle monterait le prvenir, elle ferait descendre ses bagages.
Donc, il pouvait tre bien tranquille, il n'avait plus  s'inquiter de
rien.

Quand elle s'en fut alle et que Pierre se trouva seul, il prouva en
effet un sentiment de vide, de dtachement extraordinaire. Ses bagages,
sa valise et sa petite caisse, taient par terre, dans un coin de la
chambre. Et quelle chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait
dj comme trangre! Il ne lui restait qu' partir, il tait parti,
Rome autour de lui n'tait plus qu'une image, celle qu'il allait
emporter dans sa mmoire. Une heure encore, cela lui semblait d'une
longueur dmesure. Sous lui, le vieux palais noir et dsert dormait
dans l'anantissement de son silence. Il s'tait assis pour patienter,
il tomba  une rverie profonde.

Ce fut son livre qui s'voqua, _la Rome nouvelle_, tel qu'il l'avait
crit, tel qu'il tait venu le dfendre. Et il se rappela sa premire
matine sur le Janicule, au bord de la terrasse de San Pietro in
Montorio, en face de la Rome qu'il rvait, si rajeunie, si douce
d'enfance, sous le grand ciel pur, comme envole dans la fracheur du
matin. L, il s'tait pos la question dcisive: le catholicisme
pouvait-il se renouveler, retourner  l'esprit du christianisme
primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi que le monde moderne
boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et vivre? Son coeur
battait d'enthousiasme et d'espoir, il venait,  peine remis de son
dsastre de Lourdes, tenter l une autre exprience suprme, en
demandant  Rome quelle serait sa rponse. Et, maintenant, l'exprience
avait chou, il connaissait la rponse que Rome lui avait faite par ses
ruines, par ses monuments, par sa terre elle-mme, par son peuple, par
ses prlats, par ses cardinaux, par son pape. Non! le catholicisme ne
pouvait se renouveler, non! il ne pouvait revenir  l'esprit du
christianisme primitif, non! il ne pouvait tre la religion de la
dmocratie, la foi nouvelle qui sauverait les vieilles socits
croulantes, en danger de mort. S'il semblait d'origine dmocratique, il
tait clou dsormais  ce sol romain, roi quand mme, forc de
s'entter au pouvoir temporel sous peine de suicide, li par la
tradition, enchan par le dogme, n'voluant qu'en apparence, rduit
rellement  une telle immobilit, que, derrire la porte de bronze du
Vatican, la papaut tait la prisonnire, la revenante de dix-huit
sicles d'atavisme, dans son rve ininterrompu de la domination
universelle. O sa foi de prtre, exalt par l'amour des souffrants et
des pauvres, tait venue chercher la vie, une rsurrection de la
communaut chrtienne, il avait trouv la mort, la poussire d'un monde
dtruit, sans germination possible, une terre puise de laquelle ne
pousserait jamais plus que cette papaut despotique, matresse des corps
ainsi qu'elle tait matresse des mes. A son cri perdu qui demandait
une religion nouvelle, Rome s'tait contente de rpondre en condamnant
son livre, comme entach d'hrsie, et lui-mme l'avait retir, dans
l'amre douleur de sa dsillusion. Il avait vu, il avait compris, tout
s'tait effondr. Et c'tait lui, son me et son cerveau, qui gisait
parmi les dcombres.

Pierre touffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute grande la fentre
qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder un instant. La pluie s'tait
remise  tomber vers le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser.
Il faisait trs doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel d'un
gris de cendre, la lune devait s'tre leve, car on la sentait derrire
les nuages, qu'elle clairait d'une lumire jaune et louche, infiniment
triste. Sous cette clart dormante de veilleuse, le vaste horizon
apparaissait noir, fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons
entasses du Transtvre, la coule du fleuve l-bas,  gauche, vers la
hauteur confuse du Palatin, tandis que le dme de Saint-Pierre, 
droite, dtachait sa rondeur dominatrice au fond de l'air ple. Il ne
pouvait apercevoir le Quirinal, mais il le savait derrire lui, il se
l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa faade interminable, dans
cette nuit si mlancolique, d'un vague de songe. Et quelle Rome
finissante,  demi mange par l'ombre, diffrente de la Rome de jeunesse
et de chimre qu'il avait vue et passionnment aime, le premier jour,
du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal  cette heure la
masse entnbre! Un autre souvenir s'veilla, les trois points
souverains, les trois sommets symboliques qui avaient, ds ce jour-l,
rsum pour lui l'histoire sculaire de Rome, l'antique, la papale,
l'italienne. Mais, si le Palatin tait rest le mme mont dcouronn o
ne se dressait que le fantme de l'anctre, Auguste empereur et pontife,
matre du monde, il voyait avec d'autres yeux Saint-Pierre et le
Quirinal, qui avaient comme chang de plans. Ce palais du roi qu'il
ngligeait alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce
gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai de modernit
sacrilge sur une cit  part, il leur accordait maintenant, ainsi qu'il
l'avait dit  Orlando, la place considrable, grandissante, qu'ils
tenaient dans l'horizon, au point de l'emplir bientt tout entier;
pendant que Saint-Pierre, ce dme qu'il avait trouv triomphal, couleur
du ciel, rgnant sur la ville en roi gant que rien ne pouvait branler,
lui apparaissait  prsent plein de lzardes, diminu dj, d'une de ces
vieillesses normes dont la masse s'effondre parfois d'un seul coup,
dans l'usure secrte, l'miettement ignor des charpentes.

Un murmure sourd, une plainte grondante montait du Tibre grossi, et
Pierre frissonna, au souffle glac de fosse qui lui passa sur la face.
Cette ide des trois sommets, du triangle symbolique, veillait en lui
la longue souffrance du grand muet, du peuple des petits et des pauvres,
dont le pape et le roi s'taient toujours disput la possession. Cela
venait de loin, du jour o, dans le partage de l'hritage d'Auguste,
l'empereur avait d se contenter des corps, en laissant les mes au
pape, qui, ds ce moment, n'avait plus brl que du dsir de reconqurir
ce pouvoir temporel, dont on dpouillait Dieu en sa personne. La
querelle avait boulevers et ensanglant tout le moyen ge, sans que ni
l'glise ni l'Empire pussent s'entendre sur la proie qu'ils
s'arrachaient par lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de
misre, voulut parler, secoua le joug du pape, aux temps de la Rforme,
commena plus tard de renverser les rois, dans sa furieuse explosion de
89. Et l'extraordinaire aventure de la papaut tait partie de l, comme
Pierre l'avait crit dans son livre, une fortune nouvelle qui permettait
au pape de reprendre le rve sculaire, le pape se dsintressant des
trnes abattus, se remettant avec les misrables, esprant bien cette
fois conqurir le peuple, l'avoir enfin tout  lui. N'tait-ce pas
prodigieux, ce Lon XIII dpouill de son royaume, qui se laissait dire
socialiste, qui rassemblait sous lui le troupeau des dshrits, qui
marchait contre les rois,  la tte du quatrime tat, auquel
appartiendra le sicle prochain? L'ternelle lutte continuait aussi pre
pour cette possession du peuple,  Rome mme, et dans l'espace le plus
resserr, le Vatican en face du Quirinal, le pape et le roi pouvant se
voir de leurs fentres, toujours se battant  qui aurait l'empire, ayant
sous leurs yeux les toits roux de la vieille ville, cette menue
population qu'ils en taient encore  se disputer, comme le faucon et
l'pervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et c'tait ici,
pour Pierre, que le catholicisme se trouvait condamn, vou  une ruine
fatale, parce que justement il tait d'essence monarchique,  ce point
que la papaut apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir
temporel, sous peine d'tre autre chose et de disparatre. Vainement
elle feignait un retour au peuple, vainement elle apparaissait tout me,
il n'y avait pas de place, au milieu de nos dmocraties, pour la
souverainet totale et universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il
voyait l'imperator repousser dans le pontife, et c'tait l surtout ce
qui avait tu son rve, dtruit son livre, amass le tas de dcombres,
devant lequel il restait perdu, sans force ni courage.

Cette Rome noye de cendre, dont les difices s'effaaient, finit par
lui serrer tellement le coeur, qu'il revint tomber sur la chaise, prs
de ses bagages. Jamais encore il n'avait prouv une pareille dtresse,
il lui sembla que c'tait la fin de son me. Il se rappelait comment ce
voyage  Rome, cette exprience nouvelle s'tait pose pour lui,  la
suite de son dsastre de Lourdes. Il n'y tait plus venu demander la foi
nave et entire du petit enfant, mais la foi suprieure de
l'intellectuel, s'levant au-dessus des rites et des symboles,
travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son
besoin de certitude. Et si cela croulait, si le catholicisme rajeuni ne
pouvait tre la religion, la loi morale du nouveau peuple, si le pape 
Rome, avec Rome, n'tait pas le Pre, l'arche d'alliance, le chef
spirituel cout, obi, c'tait  ses yeux le naufrage de l'esprance
dernire, un suprme craquement o les socits actuelles s'abmaient.
La trop longue souffrance des pauvres allait incendier le monde. Tout
cet chafaudage du socialisme catholique, qui lui avait sembl si
heureux, si triomphant, pour consolider la vieille glise, il le voyait
par terre  cette heure, il le jugeait svrement comme un simple
expdient transitoire qui, pendant des annes, pourrait peut-tre tayer
l'difice en ruine; mais ces choses n'taient construites que sur un
malentendu volontaire, sur un mensonge habile, sur de la diplomatie et
de la politique. Non, non! le peuple encore gagn et dup, caress pour
tre asservi, cela rpugnait  la raison, et tout le systme
apparaissait btard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir  de pires
catastrophes. Alors, c'tait donc la fin, rien ne restait debout, le
vieux monde devait disparatre, dans l'effroyable crise sanglante dont
des signes certains annonaient l'approche. Et lui, devant ce chaos,
n'avait plus d'me, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette exprience
qu'il avait sentie dcisive, convaincu  l'avance d'en sortir raffermi
ou foudroy  jamais. C'tait la foudre qui tait tombe. Maintenant,
grand Dieu! qu'allait-il faire?

Son angoisse l'treignit si rudement, que Pierre se leva, se mit 
marcher par la chambre, en qute d'un peu de calme. Grand Dieu! que
faire,  prsent qu'il tait rendu au doute immense,  la ngation
douloureuse, et que jamais sa soutane n'avait pes si lourd  ses
paules? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de se soumettre,
disant  monsignor Nani que son me ne pouvait se rsigner, que son
espoir du salut par l'amour ne pouvait mourir, et qu'il rpondrait par
un autre livre, et qu'il dirait dans quelle terre neuve devait pousser
la religion nouvelle. Oui, un livre enflamm contre Rome, o il mettrait
tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu, un livre o serait
la Rome vraie, la Rome sans charit, sans amour, en train d'agoniser
dans l'orgueil de sa pourpre! Il voulait repartir pour Paris, sortir de
l'glise, aller jusqu'au schisme. Eh bien! ses bagages taient l, il
partait, il crirait le livre, il serait le grand schismatique attendu.
Ah! le schisme, est-ce que tout ne l'annonait pas? Est-ce qu'il ne
semblait pas imminent, au milieu du prodigieux mouvement des esprits,
las des vieux dogmes, affams pourtant du divin? Lon XIII en avait bien
la sourde conscience, car toute sa politique, son effort vers l'unit
chrtienne, sa tendresse pour la dmocratie, n'avait pas d'autre but que
de grouper la famille autour de la papaut, de l'largir et de la
consolider, afin de rendre le pape invincible dans la lutte prochaine.
Mais les temps taient venus, le catholicisme allait bientt se trouver
 bout de concessions politiques, incapable de cder davantage sans en
mourir, immobilis  Rome, tel qu'une vieille idole hiratique, tandis
qu'il pouvait voluer ailleurs, dans ces pays de propagande o il se
trouvait en lutte avec les autres religions. C'tait bien pour cela que
Rome tait condamne, d'autant plus que l'abolition du pouvoir temporel,
en habituant l'esprit  l'ide d'un pape purement spirituel, dgag du
sol, semblait devoir favoriser l'avnement d'un antipape, au loin,
pendant que le successeur de saint Pierre serait forc de s'entter dans
sa fiction impriale et romaine. Un vque, un prtre tait  la veille
de se lever, o, qui aurait pu le dire? Peut-tre l-bas, dans cette
Amrique si libre, parmi ces prtres dont les ncessits de la lutte
pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des dmocrates ardents,
prts  marcher avec le sicle prochain. Et, pendant que Rome ne pourra
rien lcher de son pass, des mystres ni des dogmes, ce prtre
abandonnera de ces choses tout ce qui tombe de soi-mme en poudre. tre
ce prtre, ce grand rformateur, ce sauveur des socits modernes, quel
rve norme, quel rle de messie espr, appel par les peuples en
dtresse! Un instant, Pierre en fut affol, un vent d'esprance et de
triomphe le soulevait, l'emportait; et si ce n'tait en France,  Paris,
ce serait donc plus loin, l-bas, de l'autre ct de l'Ocan, ou plus
loin encore, n'importe o dans le monde, sur une terre assez fconde
pour que la semence nouvelle pousst en une dbordante moisson. Une
religion nouvelle, une religion nouvelle! comme il l'avait cri aprs
Lourdes, une religion qui ne ft surtout pas un apptit de la mort! une
religion qui ralist enfin ici-bas le Royaume de Dieu dont parle
l'vangile, qui partaget quitablement la richesse, qui ft rgner,
avec la loi du travail, la vrit et la justice!

Pierre, dans la fivre de ce nouveau rve, voyait dj flamboyer devant
lui les pages de son prochain livre, o il achverait de dtruire la
vieille Rome en proclamant la loi du christianisme rajeuni et
librateur, lorsque ses yeux rencontrrent un objet rest sur une
chaise, dont la prsence le surprit d'abord. C'tait un livre aussi, le
volume de Thophile Morin, que le vieil Orlando l'avait charg de
remettre  son auteur; et il fut fch contre lui-mme, quand il le
reconnut, en se disant qu'il aurait pu fort bien l'oublier l. Avant de
rouvrir sa valise pour l'y mettre, il le garda un instant, le feuilleta,
les ides brusquement changes, comme si, tout d'un coup, un vnement
considrable s'tait produit, un de ces faits dcisifs qui
rvolutionnent un monde. L'oeuvre tait cependant des plus modestes, le
classique manuel pour le baccalaurat, ne contenant gure que les
lments des sciences; mais toutes les sciences y taient reprsentes,
il rsumait assez bien l'tat actuel des connaissances humaines. Et
c'tait en somme la science qui faisait irruption dans la rverie de
Pierre, soudainement, avec la masse, avec l'nergie irrsistible d'une
force toute-puissante, souveraine. Non seulement le catholicisme en
tait balay, tel qu'une poussire de ruines, mais toutes les
conceptions religieuses, toutes les hypothses du divin chancelaient,
s'effondraient. Rien que cet abrg scolaire, cet infiniment petit livre
classique, rien mme que le dsir universel de savoir, cette instruction
qui s'tend toujours, qui gagne le peuple entier, et les mystres
devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne restait debout
de l'antique foi. Un peuple nourri de science, qui ne croit plus aux
mystres ni aux dogmes, au systme compensateur des peines et des
rcompenses, est un peuple dont la foi est morte  jamais; et, sans la
foi, le catholicisme ne peut tre. L est le tranchant du couperet, le
couteau qui tombe et qui tranche. S'il faut un sicle, s'il en faut
deux, la science les prendra. Elle seule est ternelle. C'est une
absurdit de dire que la raison n'est pas contraire  la foi et que la
science doit tre la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c'est que, ds
aujourd'hui, les critures sont ruines et que, pour en sauver des
fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes nouvelles, en
se rfugiant dans le symbole. Et quelle extraordinaire attitude,
l'glise dfendant  quiconque dcouvre une vrit contraire aux livres
saints, de se prononcer d'une faon dfinitive, dans l'attente que
cette vrit sera convaincue un jour d'tre une erreur! Le pape est seul
infaillible, la science est faillible, on exploite contre elle son
continuel ttonnement, on reste aux aguets pour mettre ses dcouvertes
d'aujourd'hui en contradiction avec celles d'hier. Qu'importent, pour un
catholique, ses affirmations sacrilges, qu'importent les certitudes
dont elle entame le dogme, puisqu'il est certain qu' la fin des temps
la science et la foi se rejoindront, de faon que celle-l sera
redevenue  la lettre l'humble esclave de celle-ci? N'tait-ce pas
prodigieux d'aveuglement volontaire et d'impudente carrure, niant
jusqu' la clart du soleil? Et le petit livre infime, le manuel de
vrit continuait son oeuvre, en dtruisant quand mme l'erreur, en
construisant la terre prochaine, comme les infiniment petits, les forces
de la vie ont construit peu  peu les continents.

Dans la grande clart brusque qui se faisait, Pierre enfin se sentait
sur un terrain solide. Est-ce que la science a jamais recul? C'est le
catholicisme qui a sans cesse recul devant elle et qui sera forc de
reculer sans cesse. Jamais elle ne s'arrte, elle conquiert pas  pas la
vrit sur l'erreur, et dire qu'elle fait banqueroute parce qu'elle ne
saurait expliquer le monde d'un coup, est simplement draisonnable. Si
elle laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en
plus rtrci au mystre, et si une hypothse pourra toujours essayer
d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai qu'elle ruine,
qu'elle ruinera  chaque heure davantage les anciennes hypothses,
celles qui s'effondrent devant les vrits conquises. Et le
catholicisme, qui est dans ce cas, y sera demain plus qu'aujourd'hui.
Comme toutes les religions, il n'est au fond qu'une explication du
monde, un code social et politique suprieur, destin  faire rgner
toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre. Ce code, qui
embrasse l'universalit des choses, devient ds lors humain, mortel
comme ce qui est humain. On ne saurait le mettre  part, en disant
qu'il existe par lui-mme d'un ct, tandis que la science existe de
l'autre. La science est totale, et elle le lui a bien fait voir dj, et
elle le lui fera bien voir encore, en l'obligeant  rparer les
continuelles brches qu'elle lui cause, jusqu'au jour o elle le
balayera, sous un dernier assaut de l'clatante vrit. Cela prte 
rire de voir des gens assigner un rle  la science, lui dfendre
d'entrer sur tel domaine, lui prdire qu'elle n'ira pas plus loin,
dclarer qu' la fin de ce sicle, lasse dj, elle abdique. Ah! petits
hommes, cervelles troites ou mal bties, politiques  expdients,
dogmatiques aux abois, autoritaires s'obstinant  refaire les vieux
rves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sches!

Et Pierre continuait  parcourir l'humble livre, coutait ce qu'il lui
disait de la science souveraine. Elle ne peut faire banqueroute, car
elle ne promet pas l'absolu, elle qui est simplement la conqute
successive de la vrit. Jamais elle n'a affich la prtention de
donner, d'un coup, la vrit totale, cette sorte de construction tant
prcisment le fait de la mtaphysique, de la rvlation, de la foi. Le
rle de la science n'est au contraire que de dtruire l'erreur,  mesure
qu'elle avance et qu'elle augmente la clart. Ds lors, loin de faire
banqueroute, dans sa marche que rien n'arrte, elle demeure la seule
vrit possible, pour les cerveaux quilibrs et sains. Quant  ceux
qu'elle ne satisfait pas,  ceux qui prouvent l'perdu besoin de la
connaissance immdiate et totale, ils ont la ressource de se rfugier
dans n'importe quelle hypothse religieuse,  la condition pourtant,
s'ils veulent sembler avoir raison, de ne btir leur chimre que sur les
certitudes acquises. Tout ce qui est bti sur l'erreur prouve, croule.
Si le sentiment religieux persiste chez l'homme, si, le besoin d'une
religion reste ternel, il ne s'ensuit pas que le catholicisme soit
ternel, car il n'est en somme qu'une forme religieuse, qui n'a pas
toujours exist, que d'autres formes religieuses ont prcde, et que
d'autres suivront. Les religions peuvent disparatre, le sentiment
religieux en crera de nouvelles, mme avec la science. Et Pierre
pensait  ce prtendu chec de la science, devant le rveil actuel du
mysticisme, dont il avait indiqu les causes dans son livre: le dchet
de l'ide de libert parmi le peuple qu'on a dup lors du dernier
partage, le malaise de l'lite dsespre du vide o la laissent sa
raison libre, son intelligence largie. C'est l'angoisse de l'inconnu
qui renat, mais ce n'est aussi qu'une raction naturelle et momentane,
aprs tant de travail,  l'heure premire o la science ne calme encore
ni notre soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide
sculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une
ternit de jouissance. Pour que le catholicisme pt renatre, comme on
l'annonce, il faudrait que le sol social ft chang, et il ne saurait
changer, il n'a plus la sve ncessaire au renouveau d'une formule
caduque, que les coles et les laboratoires, chaque jour, tuent
davantage. Le terrain est devenu autre, un autre chne y grandira. Que
la science ait donc sa religion, s'il doit en pousser une d'elle, car
cette religion sera bientt la seule possible, pour les dmocraties de
demain, pour les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi
catholique n'est dj que cendre!

Et Pierre, tout d'un coup, conclut, en songeant  l'imbcillit de la
congrgation de l'Index. Elle avait frapp son livre, elle frapperait
certainement le nouveau livre dont il venait d'avoir l'ide, s'il
l'crivait jamais. Une belle besogne en vrit! de pauvres livres de
rveur enthousiaste, des chimres qui s'acharnaient sur des chimres! Et
elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre classique qu'il
tenait l, entre ses mains, le seul redoutable, l'ennemi toujours
triomphant qui renverserait srement l'glise! Celui-ci avait beau tre
modeste, dans sa pauvre allure de manuel scolaire: le danger commenait
 l'alphabet pel par les bambins, et il croissait  mesure que les
programmes se chargeaient de connaissances, il clatait avec ces rsums
des sciences physiques, chimiques et naturelles, qui ont remis en
question la cration du Dieu des critures. Mais le pis tait que
l'Index, dj dsarm, n'osait pas supprimer ces humbles volumes, ces
terribles soldats de la vrit, destructeurs de la foi. Qu'importait
alors tout l'argent que Lon XIII prlevait sur son trsor cach du
Denier de Saint-Pierre, afin d'en doter les coles catholiques, dans la
pense d'y former la gnration croyante de demain, dont la papaut
avait besoin pour vaincre! qu'importait le don de cet argent prcieux,
s'il ne devait servir qu' acheter ces volumes infimes et formidables,
qu'on n'expurgerait jamais assez, qui contiendraient toujours trop de
science, de cette science grandissante dont l'clat finirait par faire
sauter un jour le Vatican et Saint-Pierre! Ah! l'Index imbcile et vain,
quelle misre et quelle drision!

Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de Thophile Morin,
il revint s'accouder  la fentre, et l il eut une extraordinaire
vision. Dans la nuit si douce et si triste, sous le ciel nuageux, jauni
par la lune, couleur de rouille, des brumes flottantes s'taient leves,
qui cachaient en partie les toitures, derrire des lambeaux tranants,
pareils  des suaires. Des monuments entiers avaient disparu de
l'horizon. Et il s'imagina que les temps taient accomplis, que la
vrit venait de faire sauter le dme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou
dans mille ans, il sera de la sorte, croul, ras au fond du ciel noir.
Dj, il l'avait bien senti qui chancelait et se crevassait sous lui, le
jour de fivre o il y avait pass une heure, dsespr de voir de
l-haut la Rome papale entte dans la pourpre des Csars, prvoyant ds
lors que ce temple du Dieu catholique s'effondrerait, comme s'tait
effondr le temple de Jupiter, au Capitole. Et c'tait fait, le dme
avait jonch le sol de ses dbris, il ne restait plus debout, avec un
pan de l'abside, que cinq des colonnes de la nef centrale, supportant
encore un morceau de l'entablement. Mais surtout les quatre piliers de
la croise, qui avaient port le dme, les piliers cyclopens se
dressaient toujours, isols et superbes, parmi les croulements voisins,
l'air indestructible. Des brumes paissies roulrent leur flot, mille
annes sans doute passrent encore, et plus rien ne resta. Maintenant,
l'abside, les dernires colonnes, les piliers gants eux-mmes taient
abattus. Le vent en avait emport la poussire, il aurait fallu fouiller
le sol, pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques fragments
de statues brises, des marbres gravs d'inscriptions, sur le sens
desquelles les savants ne pouvaient s'entendre. Comme autrefois, au
Capitole, parmi les dcombres enfouis du temple de Jupiter, des chvres
grimpaient, se nourrissaient des buissons, dans la solitude, dans le
grand silence des lourds soleils d't, empli du seul bourdonnement des
mouches.

Alors seulement, Pierre sentit en lui l'croulement suprme. C'tait
bien fini, la science tait victorieuse, il ne demeurait rien du vieux
monde. tre le grand schismatique, le rformateur attendu,  quoi bon?
N'tait-ce pas difier un autre rve? Seule, l'ternelle lutte de la
science contre l'inconnu, son enqute qui traquait, qui rduisait sans
cesse chez l'homme la soif du divin, lui semblait importer  prsent, le
laissait dans l'attente de savoir si elle triompherait jamais au point
de suffire un jour  l'humanit, en rassasiant tous ses besoins. Et,
dans le dsastre de son enthousiasme d'aptre, en face des ruines qui
comblaient son tre, sa foi morte, son espoir mort d'utiliser le vieux
catholicisme pour le salut social et moral, il n'tait plus tenu debout
que par la raison. Elle avait flchi un moment. S'il avait rv son
livre, s'il venait de traverser cette seconde et terrible crise, c'tait
que le sentiment l'avait de nouveau chez lui emport sur la raison. Sa
mre s'tait mise  pleurer en son coeur, devant la souffrance des
misrables, dans l'irrsistible dsir de les soulager, afin de conjurer
les prochains massacres; et son besoin de charit lui avait ainsi fait
perdre les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait la
voix de son pre, la raison haute, la raison pre, la raison qui avait
pu s'clipser, mais qui revenait souveraine. Comme aprs Lourdes, il
protestait contre la glorification de l'absurde et la dchance du sens
commun, il tait la raison. Elle seule le faisait marcher droit et
solide, parmi les dbris des croyances anciennes, mme au milieu des
obscurits et des avortements de la science. Ah! la raison, il ne
souffrait que par elle, il ne se contentait que par elle, il jurait de
la satisfaire toujours davantage, comme la matresse unique, quitte  y
laisser le bonheur!

Ce qu'il fallait faire? il aurait vainement,  cette heure, tch de le
savoir. Tout restait en suspens, il avait devant lui l'immense monde,
encore encombr des ruines du pass, dbarrass demain peut-tre.
L-bas, dans le faubourg douloureux, il allait retrouver le bon abb
Rose, qui, la veille encore, lui avait crit de revenir, de revenir bien
vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver, puisque cette Rome, si
resplendissante de loin, tait sourde  la charit. Et, autour du bon
prtre paisible, il retrouverait aussi le flot toujours croissant des
misrables, les petits tombs des nids, qu'il ramassait ples de faim,
grelottant de froid, les mnages d'pouvantable dtresse, o le pre
boit, o la mre se prostitue, o les fils et les filles tombent au vice
et au crime, les maisons entires  travers lesquelles la famine
soufflait, la salet la plus basse, la promiscuit la plus honteuse, pas
de meubles, pas de linge, une vie de bte qui se contente et se soulage
comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Puis, ce
seraient encore les coups de froid de l'hiver, les dsastres du chmage,
des rafales de phtisie emportant les faibles, tandis que les forts
serraient les poings, en rvant de vengeance. Puis, un soir, il
rentrerait peut-tre dans quelque chambre d'pouvante, o une mre se
serait tue avec ses cinq petits, son dernier-n entre les bras,  sa
mamelle vide, les autres pars sur le carreau nu, heureux enfin et
rassasis d'tre morts. Non, non! cela n'tait plus possible, la misre
noire aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant de
richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions  la
rue! L'difice social tait pourri  la base, tout croulait dans la boue
et dans le sang. Jamais il n'avait senti  ce point l'inutilit
drisoire de la charit. Et, tout d'un coup, il eut conscience que le
mot attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet sculaire, du
peuple cras et billonn, tait le mot de justice. Ah! oui, justice,
et non plus charit! La charit n'avait fait qu'terniser la misre, la
justice la gurirait peut-tre. C'tait de justice que les misrables
avaient faim, un acte de justice pouvait seul balayer l'ancien monde,
pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne serait ni au Vatican ni
au Quirinal, ni au pape ni au roi, car il n'avait sourdement grond au
travers des ges, dans sa longue lutte, tantt mystrieuse, tantt
ouverte, il ne s'tait dbattu entre le pontife et l'empereur, qui
chacun le voulait  lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa
volont de n'tre  personne, le jour o il crierait justice. Demain
allait-il donc tre enfin ce jour de justice et de vrit? Au milieu de
son angoisse, partag entre le besoin du divin qui tourmente l'homme, et
la souverainet de la raison, qui l'aide  vivre debout, Pierre n'tait
sr que de tenir son serment, prtre sans croyance veillant sur la
croyance des autres, faisant chastement, honntement son mtier, dans la
tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer  son intelligence, comme il
avait renonc  sa chair d'amoureux et  son rve de sauveur des
peuples. Et, de nouveau, de mme qu'aprs Lourdes, il attendrait.

Mais,  cette fentre, en face de cette Rome envahie d'ombre, submerge
sous les brumes dont le flot semblait en raser les difices, ses
rflexions taient devenues si profondes, qu'il n'entendit pas une voix
qui l'appelait. Il fallut qu'une main le toucht  l'paule.

--Monsieur l'abb, monsieur l'abb...

Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit:

--Il est neuf heures et demie. Le fiacre est en bas, Giacomo a dj
descendu les bagages... Il faut partir, monsieur l'abb.

Puis, le voyant battre des paupires, effar encore, elle eut un
sourire.

--Vous faisiez vos adieux  Rome. Un bien vilain ciel.

--Oui, bien vilain, dit-il simplement.

Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de cent francs,
pour qu'elle le partaget avec les domestiques. Et elle s'tait excuse
de prendre la lampe et de le prcder, parce que, expliquait-elle, on y
voyait  peine clair, tant le palais tait noir, cette nuit-l.

Ah! ce dpart, cette descente dernire, au travers du palais noir et
vide, Pierre en eut le coeur boulevers! Il avait donn, autour de sa
chambre, ce coup d'oeil d'adieu qui le dsesprait toujours, qui
laissait l un peu de son me arrache, mme quand il quittait une pice
o il avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio, d'o ne
sortait qu'un silence frissonnant, il se l'imagina la tte au fond de
l'oreiller, retenant son souffle, de peur que son souffle ne parlt
encore, ne lui attirt des vengeances. Mais ce fut surtout, sur les
paliers du second tage et du premier, en face des portes closes de
donna Serafina et du cardinal, qu'il frmit de ne rien entendre, pas
mme un souffle, comme s'il passait devant des tombes. Depuis leur
rentre du convoi, ils n'avaient pas donn signe de vie, enferms,
disparus, immobilisant avec eux la maison entire, sans qu'on pt y
surprendre le chuchotement d'une conversation, le pas perdu d'un
serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe  la main, et
Pierre la suivait, songeant  ces deux qui restaient seuls, dans le
palais en ruine, les derniers d'un monde  demi croul, au seuil du
monde nouveau. Dario et Benedetta venaient d'emporter tout espoir de
vie, il n'y avait plus l que la vieille fille et le prtre infcond,
sans rsurrection possible. Ah! ces couloirs interminables d'une ombre
lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui semblait descendre au
nant, ces salles immenses dont les murs se lzardaient de pauvret et
d'abandon! et la cour intrieure, pareille  un cimetire, avec son
herbe, avec son portique humide o pourrissaient des torses de Vnus et
d'Apollon! et le petit jardin dsert, embaum par les oranges mres,
dans lequel personne n'irait plus, maintenant qu'il n'y rencontrerait
plus la contessina adorable, sous le laurier, prs du sarcophage! Tout
cela s'anantissait dans l'abominable deuil, dans le silence de mort, o
les deux derniers Boccanera n'avaient plus qu' attendre, en leur
grandeur farouche, que leur palais, ainsi que leur Dieu, s'effondrt sur
leurs ttes. Et Pierre ne percevait rien autre chose qu'un bruit trs
lger, un trot de souris sans doute, les dents d'un rongeur peut-tre,
l'abb Paparelli en train quelque part, au fond des pices perdues,
d'mietter les murailles, de manger sans fin la vieille demeure  la
base, pour en hter l'croulement.

Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux lanternes dont les
deux rayons jaunes trouaient l'obscurit de la rue. Les bagages y
taient chargs dj, la petite caisse prs du cocher, la valise sur la
banquette. Et le prtre monta tout de suite.

--Oh! vous avez le temps, dit Victorine, reste debout sur le trottoir.
Rien ne vous manque, je suis contente de voir que vous partez  l'aise.

A cette minute dernire, il fut rconfort d'avoir l cette
compatriote, cette bonne me, qui l'avait accueilli, le jour de
l'arrive, et qui le saluait, au dpart.

--Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abb, car je ne crois pas que
vous reviendrez de sitt dans leur satane ville... Adieu, monsieur
l'abb.

--Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon coeur.

Dj, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait dans les rues
troites et tortueuses qui mnent au cours Victor-Emmanuel. Il ne
pleuvait pas, la capote n'avait pas t releve; mais l'air humide avait
beau tre doux, le prtre se sentit tout de suite pris de froid, sans
vouloir perdre le temps  faire arrter le cocher, un silencieux,
celui-ci, qui semblait n'avoir que la hte de se dbarrasser de son
voyageur.

Et, lorsque Pierre dboucha sur le cours Victor-Emmanuel, il fut surpris
de le trouver dj si dsert,  cette heure peu avance de la nuit, les
maisons barricades, les trottoirs vides, les lampes lectriques brlant
seules dans la mlancolique solitude. A la vrit, il ne faisait gure
chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus en plus les
faades. Quand il passa devant la Chancellerie, il lui sembla que le
svre et colossal monument se reculait, s'vanouissait dans un rve.
Et, plus loin,  droite, au bout de la rue d'Aracoeli toile de rares
becs de gaz fumeux, le Capitole avait sombr en pleines tnbres. Puis,
le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux masses
sombres, crasantes, du Ges obscur et du lourd palais Altieri; et ce
fut dans ce couloir trangl, o par les beaux soleils eux-mmes tombait
toute l'humidit des temps anciens, qu'il s'abandonna  une songerie
nouvelle, la chair et l'me envahies d'un frisson.

Brusquement, le rveil se faisait en lui de cette pense, dont il avait
eu parfois l'inquitude, que l'humanit, partie l-bas de l'Asie, avait
toujours march dans le sens du soleil. Un vent d'est avait toujours
souffl, emportant  l'ouest la semence humaine, pour les moissons
futures. Et, depuis longtemps dj, le berceau tait frapp de
destruction et de mort, comme si les peuples ne pouvaient avancer que
par tapes, laissant derrire eux le sol puis, les villes dtruites,
les populations dcimes et abtardies,  mesure qu'ils marchaient du
levant au couchant, vers le but ignor. C'taient Ninive et Babylone sur
les bords de l'Euphrate, c'taient Thbes et Memphis sur les bords du
Nil, rduites en poudre, tombes de vieillesse et de lassitude  un
engourdissement mortel, sans qu'un rveil ft possible. Puis, de l,
cette dcrpitude avait gagn les bords du grand lac mditerranen,
ensevelissant dans la poussire de l'ge Tyr et Sidon, allant plus loin
encore endormir Carthage, frappe de snilit en pleine splendeur. Cette
humanit en marche, que la force cache des civilisations roulait ainsi
de l'orient  l'occident, marquait ses journes de route par des ruines,
et quelle effrayante strilit aujourd'hui que celle de ce berceau de
l'Histoire, cette Asie, cette gypte, retournes au bgayement de
l'enfance, immobilises dans l'ignorance et dans la caducit, sur les
dcombres des antiques capitales, jadis matresses du monde!

Au passage,  travers sa songerie, Pierre eut conscience que le palais
de Venise, noy de nuit, semblait crouler sous quelque assaut de
l'invisible. La brume en avait entam les crneaux, et les hautes
murailles nues, si redoutables, flchissaient sous la pousse de
l'obscurit croissante. Puis, aprs la troue profonde du Corso, 
gauche, dsert lui aussi dans l'clat blafard des lampes lectriques, le
palais Torlonia apparut sur la droite, avec son aile ventre par la
pioche des dmolisseurs; tandis que, de nouveau sur la gauche, plus
haut, le palais Colonna allongeait sa faade morne, ses fentres closes,
comme si, dsert par ses matres, dmnag de son ancien faste, il
attendait les dmolisseurs  son tour.

Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commenait  gravir la
monte de la rue Nationale, la rverie continua. Est-ce que Rome
n'tait pas atteinte, est-ce que son heure n'tait pas venue de
disparatre, dans cette destruction que les peuples en marche laissaient
continuellement derrire eux? La Grce, Athnes et Sparte
s'ensommeillaient sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient plus dans
le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de la pninsule italique tait dj
gagn par la paralysie montante. Et, en mme temps que Naples, c'tait
bien le tour de Rome dsormais. Elle se trouvait  la limite de la
contagion,  cette marge de la tache de mort qui s'tend sans cesse sur
le vieux continent, cette marge o l'agonie se dclare, o la terre
appauvrie ne veut plus nourrir ni supporter des villes, o les hommes
eux-mmes semblent frapps de vieillesse ds la naissance. Depuis deux
sicles, Rome allait en dclinant, s'liminait peu  peu de la vie
moderne, sans industrie, sans commerce, incapable mme de science, de
littrature et d'art. Et ce n'tait plus seulement la basilique de
Saint-Pierre, qui s'effondrait, qui semait l'herbe de ses dbris, comme
autrefois le temple de Jupiter Capitolin. Dans la rverie noire et
douloureuse, c'tait Rome entire qui croulait en un suprme craquement,
qui couvrait les sept collines du chaos de ses ruines, les glises, les
palais, les quartiers entiers disparus, dormant sous les orties et les
ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thbes et Memphis, Rome n'tait
plus qu'une plaine rase, bossue par des dcombres, au milieu desquels
on cherchait vainement  reconnatre la place des anciens difices, et
qu'habitaient seuls des noeuds de serpents et des bandes de rats.

La voiture tournait, et Pierre reconnut,  droite, dans un trou norme
de nuit entasse, la colonne Trajane. Mais,  cette heure, elle se
dressait noire, telle que le tronc mort d'un arbre gant, dont le grand
ge aurait abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place
triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre rel qu'il distingua sur
le ciel de plomb, le pin parasol de la villa Aldobrandini, qui tait l
comme la grce et la fiert de Rome, ne fut dsormais pour lui qu'une
salissure, le petit nuage de poussire charbonneuse qui montait du total
croulement de la ville.

Une pouvante le prenait maintenant, au bout de ce rve tragique, dans
sa fraternit inquite. Et, lorsque l'engourdissement qui monte 
travers le monde vieilli aurait dpass Rome, lorsque la Lombardie
serait prise, que Gnes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme
Venise dj s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la France! Les
Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses ports combls par le
sable, comme ceux de Tyr et de Sidon, Lyon tomberait  la solitude et au
sommeil, Paris enfin, envahi par l'invincible torpeur, chang en un
champ de pierres strile, hriss de chardons, rejoindrait dans la mort
Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples continueraient leur
marche du levant au couchant, avec l'ternel soleil. Un grand cri
traversa l'ombre, le cri de mort des races latines. L'Histoire, qui
semblait tre ne dans le bassin de la Mditerrane, se dplaait, et
l'Ocan aujourd'hui devenait le centre du monde. O en tait-on de la
journe humaine? Partie de l-bas, du berceau, au lever de l'aube,
l'humanit, d'tape en tape, semant sa route de ses ruines, se
trouvait-elle  la moiti du jour, lorsque midi flamboie? C'tait alors
l'autre moiti des temps qui commenait, le nouveau monde aprs
l'ancien, ces villes d'Amrique o s'bauchait la dmocratie, o
poussait la religion de demain, les reines souveraines du prochain
sicle, avec, l-bas, au del d'un autre Ocan, en revenant vers le
berceau, sur l'autre face de la terre, l'Extrme-Orient immobile, la
Chine et le Japon mystrieux, tout le pullulement menaant de la race
jaune.

Mais,  mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale, Pierre sentait
son cauchemar se dissiper. Un air plus lger soufflait, il rentrait dans
plus d'esprance et de courage. La Banque, cependant, avec sa laideur
neuve, son normit crayeuse encore, lui fit l'effet d'un fantme
promenant son linceul dans la nuit; tandis qu'en haut des jardins
confus, le Quirinal n'tait qu'une ligne noire, barrant le ciel.
Seulement, la rue montait, s'largissait toujours, et sur le sommet du
Viminal enfin, sur la place des Thermes, lorsqu'il passa devant les
ruines de Diocltien, il respira  pleins poumons. Non, non! la journe
humaine ne pouvait finir, elle tait ternelle, et les tapes des
civilisations se succderaient  l'infini. Qu'importait ce vent d'est
qui roulait les peuples  l'ouest, comme charris dans la force du
soleil? S'il le fallait, ils reviendraient par l'autre face du globe,
ils feraient plusieurs fois le tour de la terre, jusqu'au jour o ils
pourraient se fixer dans la paix, dans la vrit et la justice. Aprs la
prochaine civilisation, autour de l'Atlantique, devenu le centre, bord
des villes matresses, une civilisation encore natrait, ayant pour
centre le Pacifique, avec d'autres capitales riveraines, qu'on ne
pouvait prvoir, dont les germes dormaient sur des rivages ignors.
Puis, d'autres encore, toujours d'autres, en recommenant toujours! Et,
 cette minute dernire, il eut cette pense de confiance et de salut
que le grand mouvement des nationalits tait l'instinct, le besoin mme
que les peuples avaient de revenir  l'unit. Partis de la famille
unique, spars, disperss en tribus plus tard, heurts par des haines
fratricides, ils tendaient malgr tout  redevenir l'unique famille. Les
provinces se runissaient en peuples, les peuples se runiraient en
races, les races finiraient par se runir en la seule humanit
immortelle. Enfin, l'humanit sans frontires, sans guerres possibles,
l'humanit vivant du juste travail, dans la communaut universelle de
tous les biens! N'tait-ce pas l'volution, le but du labeur qui se fait
partout, le dnouement de l'Histoire? Que l'Italie ft donc un peuple
sain et fort, que l'entente se ft donc entre elle et la France, et que
cette fraternit des races latines devnt le commencement de la
fraternit universelle! Ah! cette patrie unique, la terre pacifie et
heureuse, dans combien de sicles, et quel rve!

Puis,  la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne pensa plus. Il
dut prendre son billet, faire enregistrer ses bagages. Et, tout de
suite, il monta en wagon. Le surlendemain, au lever du jour, il serait 
Paris.


FIN


530.--L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.

       *       *       *       *       *


G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS

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530.--L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.






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