Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843

Author: Various

Release Date: January 15, 2011 [EBook #34976]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.


Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger .--       10    --        20    --       40

                N 8 Vol. I.--SAMEDI 22 AVRIL 1843.
                Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.



SOMMAIRE

Mouvement Insurrectionnel  Hati. _Carte de Hati. Portrait du
prsident Boyer_.--Hati et l'Angleterre.--Courrier de Paris. Le Cigare;
Fraternit; le Rocher de Cantate; un Turbot dans l'embarras; le
Changement de Dynastie; Paul Ier; le savant prcepteur; le Bal
reprsentatif; armistice dansant; les Morts millionnaires; petits
Enfants--Danseurs espagnols. _Gravure._--Tribunaux. Procs Sirey; M.
Chaix-d'Est-Ange. _Vue de la cour d'assises de Bruxelles. Portrait de M.
Chaix-d'Est-Ange._--Mariage de la princesse Clmentine. _Vue de la
Crmonie_.--Un succs chevelu, chapitre indit des Mmoires de Jrme
Paturot.--Paris au bord de l'eau. _Les Dbardeurs._--Beaux-Arts. Salon
de 1843. _Les Crpes,_ par Giraud; _une Pasada_, par Leleux.--La
Vengeance des Trpasss, nouvelle (4e partie), avec une _gravure._--Le
Commissaire-Priseur.--Les Chemins de Fer en France, _carte des Chemins
de fer_.--Algrie. Description gographique. _Portraits de Cavaignac,
Jusuf, Mustapha ben Ismal; Passage dans un dfil; Tentes arabes; Vues
de Mascara et de Mostaganem_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces-Modes. _Amazones_.--Omnibus, nouveau modle,
_deux gravures_.--Rbus.



Mouvement insurrectionnel  Hati.

Hati (en indien, terre montagneuse), appartient au groupe des
Grandes-Antilles. Elle se trouve situe entre Puerto-Rico, Cuba et la
Jamaque, par 17 13' et 19 58' de latitude septentrionale et 70 45'
et 70 55' de longitude occidentale. Sa superficie n'est que d'un
sixime moins considrable que celle de Cuba, la plus grande des
Antilles. Elle a 600 kilom. de long et 232 de large. La capitale d'Hati
est le _Port-au-Prince_, ville situe sur un terrain bas et marcageux,
vers l'extrmit d'une vaste baie, dans la partie occidentale de l'le.
On y compte 30.000 habitants.

L'histoire d'Hati est si connue que nous nous bornerons  en rsumer
aussi brivement que possible les principaux vnements, afin de faire
bien comprendre les causes de la rvolution nouvelle qui vient
d'clater.

Le 5 dcembre 1492, Christophe Colomb dcouvrit Hati, qu'il nomma
_Espanola_. Elle tait alors habite par les Carabes, peuple doux, bon,
sobre et hospitalier. Mais bientt les Espagnols forcrent les indignes
 se rvolter contre eux, les dtruisirent et restrent les seuls
matres de cette le dpeuple, qu'ils nommaient alors Saint-Domingue,
du nom d'une ville qu'ils y avaient fonde; ils la repeuplrent, au
commencement du seizime sicle, avec des esclaves ngres arrachs au
sol africain.

[Illustration: carte.]

En 1630, des flibustiers formrent un tablissement, sur la partie
septentrionale d'Hati, que les Espagnols avaient abandonne. Chasss 
diverses reprises, ils revinrent avec des forces nouvelles; la France
les protgea, leur fit reconnatre sa suzerainet et leur donna, en
1664, un gouverneur. Ds lors les croles, abandonns par leur
mtropole, furent obligs de cder une partie de l'le. En 1689,
l'Espagne rgularisa cette cession dans le trait de Ryswick. D'abord,
la France envoya dans sa nouvelle colonie tous les individus dont elle
dsirait se dbarrasser. Mais bientt la traite des ngres s'tablit
d'une manire rgulire; la mtropole encouragea, favorisa mme cet
infme trafic, et, au moyen de ces nombreux travailleurs, Saint-Domingue
marcha dans une voie de prosprit progressive. En 1789, on n'y comptait
pas moins de 700.000 esclaves possds par environ 28.000 multres
libres, et 40.000 blancs.

[Illustration: Boyer, prsident de la rpublique d'Hati.]

Cependant le temps approchait o les esclaves allaient recouvrer leur
libert et se venger de leurs oppresseurs. Quand la Rvolution franaise
clata, le coutre-coup s'en fit sentir aux Antilles. A cette poque,
trois partis taient en prsence  Saint-Domingue: les grands
propritaires, qui voulaient l'indpendance de l'le: les petits blancs,
qui cherchaient  renverser les privilges des riches; les multres, qui
songeaient  s'affranchir de la tyrannie des uns et des autres. Les
esclaves n'osaient pas mme dsirer leur affranchissement. Mais les
querelles de leurs matres, les luttes des blancs et des multres, leur
leur fit concevoir enfin des esprances qui ne devaient pas tarder  se
raliser. Le 23 aot 1791, ils se rvoltrent pour la premire fois.
Douze ans aprs, vainqueurs des Anglais, qui voulaient s'emparer de
cette le, et des franais qui faisaient les plus grands efforts pour la
conserver, ils se proclamrent les seuls matres de Saint-Domingue, 
laquelle ils avaient donn son ancien nom d'Hati.

Un moment ils faillirent retomber sous la domination franaise. Le brave
Toussaint-Louverture, l'auteur principal de cette rvolution, le
librateur, le chef, le pre des noirs, victime d'une odieuse trahison,
mourut, dans le Jura, au fort de Joux, o Napolon l'avait fait
enfermer. Mais ses gnraux le vengrent. Le 30 novembre 1803, les
derniers dbris de l'expdition franaise se virent obligs d'vacuer la
ville du Cap la seule place qui leur restt alors, et de se livrer  la
merci des Anglais. Le 1er janvier de l'anne suivante, des gnraux et
des officiers de l'arme noire, runis en convention au nombre de
quarante, prononcrent _l'acte d'indpendance d'Hati_, en jurant  la
postrit et  l'univers entier de renoncer  jamais  la France, et de
mourir plutt que de vivre sous sa domination. A cette poque, la
population totale de l'le tait rduite  400,000 habitants. En
quatorze ans la guerre avait dvor 500,000 victimes.

Le 8 octobre 1804, Dessalines, le gnral en chef de l'arme
victorieuse, le successeur de l'infortun Toussaint-Louverture, fut
proclam empereur, sous les nom de Jacques 1er, et six mois aprs (28
mai 1803) une convention de gnraux publia la constitution de l'empire
d'Hati (rvise depuis en 1816).

Dessalines exera son autorit d'une manire arbitraire; aussi ne
rgna-t-il que deux annes. Le 17 octobre 1809, il prissait assassin,
et son rival Christophe lui succdait, avec le titre de chef du
gouvernement d'Hati. Sa puissance ne fut toutefois bien tablie que
dans le nord de l'le. Un multre, nomm Ption, commandant du
Port-au-Prince, se refusa  reconnatre le nouveau titulaire, et,
pendant cinq annes, les deux comptiteurs se disputrent l'autorit
suprme sans parvenir  se vaincre. Enfin, de guerre lasse, ils mirent
bas les armes, Christophe se couronna roi, sous le nom de Henri 1er;
Ption se fit nommer prsident, et ces deux souverains s'occuprent ds
lors  rtablir l'ordre et la prosprit, l'un, dans son royaume,
l'autre, dans sa rpublique.

A sa mort le prsident Ption eut pour successeur (en 1818) le gnral
Jean-Pierre Boyer, multre qui n'avait jou qu'un rle secondaire dans
la rvolution; et, lorsqu'en 1820 le roi Christophe se fit (g de 74
ans) sauter la cervelle, afin de ne pas tomber vivant entre les mains de
ses soldats rvoltes, Boyer resta seul possesseur du trne prsidentiel.
Deux annes plus tard un coup de main lui livra la partie de l'le qui
appartenait encore aux Espagnols. A partir du 28 janvier 1822 l'tendard
bleu et rouge de la rpublique une et indivisible flotta sur l'le
entire. Il n'exista plus  Hati qu'un seul gouvernement et qu'une
seule constitution. Enfin, en 1825, la France abandonna solennellement
toutes ses prtentions  la souverainet de son ancienne colonie
moyennant une indemnit de 150 millions de francs, payables en cinq
termes gaux. Ds lors, Hati entra au nombre des nations civilises
reconnues..

Le prsident Boyer rgne donc depuis 1818 sur Hati. Qu'a-t-il fait de
cette le si fertile et si belle pendant ces vingt-cinq annes? Pour
connatre la triste vrit, il faut lire le second volume de l'ouvrage
remarquable que vient de publier M. Victor Schoelcher _(Colonies
trangres et Hati)_. Ce courageux et infatigable abolitionniste a
visit Hati en 1841 et il en trace une peinture effrayante; il nous
montre ces villes dtruites, inhabites, encombres de matires
corrompues; l'esprit public ananti; la banqueroute imminente, les
moeurs se corrompant de plus en plus... Et tous ces maux, M Schoelcher
les attribue au gouvernement du prsident Boyer Le gouvernement de
Boyer, dit-il, est quelque chose de bien plus infme qu'un gouvernement
de violence et de compression. Il n'est pas arriv au despotisme en
brisant les membres du corps populaire, mais en l'affaiblissant; il ne
tue pas, il nerve.

Si misrable, si souffrante, si avilie qu'elle fut, la nation hatienne
n'ignorait rien de son mal; elle aspirait  des temps meilleurs, et ne
s'abandonnait pas dans sa dtresse, comme l'ont dit les partisans de
l'esclavage,  l'insouciance d'un sauvage hbt. L'opposition acqurait
chaque anne des forces nouvelles. En 1839, elle faillit renverser la
faction rgnante. Boyer voyant qu'elle allait obtenir la majorit,
s'adressa  l'arme, et chassa de la chambre les dputs qui osaient lui
tre hostiles. Mais, bien qu'il et alors un succs complet ce coup
d'tat devait plus tard amener une rvolution. Les ides librales
firent de notables progrs, des journaux se fondrent, qui dfendirent
avec nergie la constitution et les intrts gnraux. Les dputs
exclus en 1839 furent rlus  la presque unanimit en 1841; le peuple
commena  ouvrir les yeux et aperut avec terreur l'abme o le
poussait le prsident. Boyer employa une seconde fois la force. A
l'ouverture de la session, la chambre des reprsentants, cdant aux
influences de la peur et de la corruption, limina, avant mme d'tre
constitue, les dputs que Boyer avait frapps d'ostracisme. Pour
comble de malheur, le 7 mai, un affreux tremblement de terre dtruisit
presque entirement la ville du Cap avec un tiers de ses 8,000
habitants, et comme si la nature n'avait pas fait assez de mal, un
hideux pillage vint remuer les dcombres qui couvraient les morts et les
mourants.

Enfin, le 28 fvrier 1843, le bruit s'tant rpandu que quatre patriotes
allaient tre excuts, une insurrection clata aux Cayes. Un
rassemblement de six  huit mille individus se forma, et Boyer rsolut
d'employer la force pour le disperser. Le lendemain, tous les habitants
prirent les armes et rclamrent un gouvernement semblable  celui des
tats-Unis. En peu de jours, l'insurrection fit de grands progrs. Toute
la partie du sud et de l'est de l'le tomba au pouvoir des insurgs, qui
avaient pris pour chefs deux officiers de la Colombie. Les troupes
envoyes contre eux se rangrent de leur ct, et celles qui restrent
fidles  Boyer furent battues dans deux rencontres et perdirent 500
hommes et deux gnraux. D'aprs les dernires nouvelles reues  Paris,
les insurgs taient au nombre de 12,000, et Boyer n'avait plus que
4,000 hommes  Port-au-Prince.

Une lettre date du Port-au-Prince, le 5 mars 1843, et reue vendredi
dernier  Liverpool, contient ce qui suit:

La rvolution n'est pas encore termine; les insurgs du Midi marchent,
dit-on, sur la ville. On s'attend tous les jours  une attaque. Toutes
les affaires sont suspendues. On assure que les troupes du gouvernement
passent  l'ennemi.

Les insurgs se trouvent maintenant  Leogane (24 milles). Ils ont
annonc qu'ils entreraient dimanche prochain, le 5 mars, au
Port-au-Prince.

Le 9 mars, au dpart du brick _Fairfield_, l'arme insurrectionnelle
tait toujours campe  Leogane. Elle y attendait, pour marcher sur la
capitale, l'arrive d'un fort dtachement qui venait de s'emparer des
Cayes aprs un combat meurtrier. Boyer s'apprtait  faire une
vigoureuse rsistance. Il construisait de nouvelles fortifications et
creusait des fosss. Pendant plusieurs jours aucun habitant n'avait
obtenu l'autorisation de quitter la ville, mais, l'avant-veille du
dpart du brick _Fairfield_, une proclamation permit aux femmes de
s'embarquer ou de se retirer  la campagne. Les ngociants trangers
avaient fait transporter leurs marchandises  bord des btiments en
rade. Les Anglais seuls ne croyaient pas devoir prendre cette sage
prcaution. Ils se trouvaient, disaient-ils, suffisamment protgs par
le pavillon britannique et par trois vaisseaux de guerre qui taient
alors dans le port.

Toutes les lettres particulires annoncent que la majorit des habitants
du Port-au-Prince dsire ardemment le succs des patriotes (ainsi
s'appellent les insurgs). Le prochain paquebot apportera peut-tre en
Europe la nouvelle de la chute ou de la mort du prsident Boyer.

La _Columbia_, arrive samedi de New-York  Liverpool, a apport
l'ordonnance et la proclamation suivantes, dont nous donnons seulement
quelques fragments.

RPUBLIQUE D'HATI.

_Au nom du Peuple souverain--Ordre du jour._

Charles Hrard an, charg d'excuter la volont et les rsolutions du
peuple souverain;

Considrant que sous le gouvernement du tyran Boyer, les ports ont t
ferms, ordonnons ce qui suit:

ART. 1er. Les ports d'Aquin, d'Anse d'Hainault et de Miragouine sont
ouverts au commerce tranger,  dater de la promulgation du prsent
ordre du jour.

ART. 2. La direction des nouvelles douanes et l'administration des
finances seront confies  un fonctionnaire qui prendra le titre
d'administrateur particulier.

ART. 3. Les droits d'importation sont maintenus; mais le mode de
perception est aboli jusqu' la promulgation d'un nouveau rglement.

Fait au quartier-gnral d'Aquin, le 5 mars 1843, premire anne de la
rgnration d'Hati. HRARD an.

La proclamation est adresse au peuple et  l'arme. Elle commence en
ces termes:

Citoyens et soldats, une rvolution sans exemple dans les annales du
monde, une rvolution morale dans ses effets vient de changer la face
d'Hati. La tranquillit ayant t rtablie, j'ai t choisi par le
peuple pour faire excuter ses ordres et lui faire rendre ses droits si
longtemps fouls aux pieds et mconnus. J'ai arbor l'tendard national,
etc., etc.....

Elle se termine ainsi: Le sort du tyran est crit par une main
invisible sur les murs de son palais. Soldats, je me confie  votre
zle, suivez-moi dans cette carrire de patriotisme et de gloire,
secondez mes efforts persvrants, et bientt vous verrez d'illustres
lgislateurs dtruire le systme qui vous a fait tant de mal, rendre une
vie nouvelle au commerce et  l'agriculture, dissiper les tnbres de
l'ignorance, et fonder des institutions non plus sur le sable mouvant du
rivage de la mer, mais sur un roc large et inbranlable.



Tati et l'Angleterre.

Bien que le gouvernement franais ait donn  l'Angleterre l'assurance
que les missionnaires de toutes les sectes seraient non-seulement
tolrs, mais encore protgs dans l'archipel de la mer du Sud, et que
ces avantages seraient impartialement tendus aux intrts commerciaux
de toute puissance amie, ces assurances, sincres de la part de la
France, n'ont pas suffi  nos exigeants voisins, et leurs mthodistes
jettent les hauts cris contre nous, comme si on les entravait par la
force dans l'exercice de leur quivoque influence sur les sauvages de
ces les. A Londres, dans la vaste salle d'Exeter-Hall, a eu lieu une
runion _(meeting)_ des Amis des Missions protestantes, dans le but de
mieux assurer  l'avenir leur propagande dans ces parages. Le prsident,
M. Charles Hindley, aprs avoir expos les travaux des missions
anglaises, a racont, au milieu de l'indignation gnrale, l'occupation
rcente de Tati par nos marins. Il a rappel comment, ds le 21
novembre 1836, un petit navire de Vile de Gambier, ayant  bord deux
prtres catholiques romains, et _natifs de France,_ avaient os aborder
_clandestinement_ dans l'le, et comment, en vertu d'ordres formels des
autorits locales, ces prtres avaient t bnvolement reconduits 
leur navire, _sans qu'on leur fit aucun mal._ Mais voil que depuis la
France s'est cru le droit de violer (nos lecteurs savent comment), de
violer de la manire la plus criante les lois de Tati, en y tablissant
de vive force sa domination, et bientt, si on la laisse faire, les
missionnaires catholiques y jouiront absolument de la mme libert que
les autres. Voyez-vous l'abomination!

Nous nous plaisons  ajouter qu'en finissant, M. Hindley, indign sans
doute lui-mme des vocifrations de quelques-uns de ses collgues, a
reconnu, un peu timidement peut-tre, que l'Angleterre, conformment
mme au principe de la Rforme, l'indpendance de la raison, ne saurait
nier absolument  la France le droit de prcher  ct d'elle. Mais
aussitt un membre plus zl s'est lev violemment contre cette
assertion du prsident, soutenant que le catholicisme n'avait pas le
droit de s'tablir l plus qu'ailleurs, parce que le catholicisme est la
plus affreuse superstition, la plus affreuse idoltrie, le plus affreux
blasphme et la plus affreuse tyrannie qui ait jamais pouvant le
monde. Puis le rvrend docteur Vaughan a dplor avec passion que le
beau jardin de l'Ocan Pacifique, qui, par les soins des missionnaires
anglais, avait fini par devenir productif et florissant, ft en ce
moment, hlas! dvast par les mains de l'tranger, et il a menac le
roi Louis-Philippe et M. Guizot, s'ils s'obstinent  garder Tati, de
l'excration de toute l'Angleterre et de toute l'Europe protestante. Il
a rappel, non sans quelque loquence, que Cromwell avait prdit qu'un
jour viendrait que le nom anglais serait redout dans le monde entier 
l'gal du nom romain, et il a dclar sans hsiter que, bien que la
guerre soit le plus grand flau qui puisse affliger l'humanit, il est
bien des cas o l'homme doit respecter le sabre et la baonnette, le
canon et le fusil. On dira: de quoi se mlent ces mthodistes, qui
passent leur vie  chanter des psaumes? Que l'on ne croie pas que nous
ne savons que chanter des psaumes... Quant aux Franais, s'ils
continuent  se faire les aptres du catholicisme, le rsultat sera
contre eux et retombera sur eux, et cette vaine philosophie dont ils se
vantent ne sera plus qu'un objet de drision. Enfin le rvrend docteur
Alder a dclar et veut qu'on signifie au monde entier que quiconque se
soumettra,  Tati,  l'autorit franaise, sera regard comme un ennemi
de la religion protestante. Et le _Morning-Chronicle_, le journal de
lord Palmerston, rivalisant de verve et de fureur avec les orateurs
mthodistes, affirme, sans rire, qu'il n'y a pas dans toute l'histoire
de _croisade_ plus infme, plus effronte et plus bigote que notre
expdition de Tati, etc., etc.

En vrit, on ne saurait rfuter srieusement toutes ces dclamations,
et il serait peu digne de rpondre  ces injures. Mais n'est-il pas
trange qu'aprs avoir t si longtemps damne par tout le Midi
catholique, comme le grand foyer de la philosophie et la source
infernale de toute hrsie et de tout mal, la France soit maudite
aujourd'hui par le Nord protestant, comme le centre d'une propagande
catholique menaante pour le reste du monde, et accuse de rver _la
Ligue_, de mditer _la Saint-Barthlemi_, de tendre  rtablir demain
_l'Inquisition_, mme  Tati! Que les mthodistes de Londres tchent
donc de s'entendre un peu avec les sacristains d'Espagne et d'Italie sur
le compte de cette pauvre France.

En attendant, et  ne considrer la chose qu' un point de vue humain,
n'y a-t-il pas lieu de s'tonner que les mthodistes s'alarment tant des
prdications dans l'le de quelques prtres _natifs de France_, comme
ils disent. S'ils sont si srs de la supriorit de leur foi,
devraient-ils tant se dfier de la puissance de leur parole, et tant
craindre, pour parler leur langage, que l'clat de leur soleil soit
effac sans retour par les tnbres de noire nuit? Si leur enseignement
et leur discipline taient si doux aux sauvages, qu'ils nous disent donc
pourquoi ces pauvres sauvages se sont ainsi mis d'eux-mmes sous notre
protection et ainsi prcipits dans nos bras? Quel est donc ce droit
exclusif  la civilisation du monde que cette secte voudrait s'arroger
dsormais? Mais dans cet archipel, elle n'a pas le droit de premier
occupant? La prsence des catholiques dans ces les n'est point une
nouveaut, et il parat qu'il y a exist une glise romaine desservie
par quatre prtres. Il y a plus; l'action des missionnaires anglais,
quoi qu'ils puissent dire, n'avait pas mme dans ces contres lointaines
le prestige, sinon toujours la juste autorit, qui accompagne et
sanctionne les entreprises d'une grande nation; car, comme le remarque
sensment le _Times_, cette action manait surtout des sectes
dissidentes de la Grande-Bretagne, tandis que les missionnaires
catholiques romains, soit de Rome, soit de Paris, parlent le langage et
se portent reprsentants d'une religion universelle et constitue de la
faon la plus clatante. Comment donc l'Europe et le monde
pourraient-ils prendre au srieux cette prtention de quelques
mthodistes de Londres  une sorte de monopole thocratique? et, d'un
autre ct, comment admettre ce droit de domination politique en faveur
du pays dont les missionnaires sont matriellement et accidentellement
partis pour remplir une mission individuelle, et, dans tous les cas,
toute spirituelle?

La Nouvelle-Zlande aussi avait t d'abord visite par des Franais,
qui s'y tablirent. Quelques annes aprs, des Anglais vinrent s'y
tablir galement, et on ne voit pas que les rclamations de nos
compatriotes, dans cette occasion, aient en rien mis obstacle  la
pleine souverainet de l'Angleterre. Si le principe est vrai, quand il
nous dpouille l, pourquoi serait-il faux quand il nous favorise ici?

Au reste, nous l'avons dit, tout ceci n'a gure d'importance que comme
symptme de l'tat du monde, et comme un signe de plus des dispositions
constantes d'une portion notable de la population anglaise  l'gard de
la France. Nos voisins ont beau faire, leur intrt, et leur intrt le
plus positif, le plus immdiat, perce toujours  travers leurs
prdications les plus exaltes et leurs homlies les plus touchantes.
Tels ils sont de nos jours, au su et au vu du monde entier, tels
l'histoire nous les montre, de bonne heure exalts dans leur gosme et
dans leur orgueil insulaire par cet isolement mme du reste du monde,
envisageant toute chose, mme les choses saintes, sous le rapport de
l'utilit, exploitant volontiers les ides religieuses du continent et
les cultivant habilement  leur profit, comme ils ont fait depuis et
voudraient faire la philanthropie. Au quinzime sicle, par exemple,
dj affranchie, quant  elle, de l'influence papale dans les lections
ecclsiastiques, l'Angleterre n'osait-elle pas accuser la France,
soumise au pape, d'tre schismatique, sous ce prtexte que le pape
rsidant  Avignon n'tait plus le chef catholique, indpendant et
lgitime de l'glise romaine? Elle sut se donner par l l'immense
avantage d'appeler la guerre d'invasion qu'elle nous faisait une
_croisade_; mais, ds qu'il n'y eut plus de pape franais, on ne voit
pas que l'Angleterre se soit jamais beaucoup inquit de rformer ni le
pontificat ni l'glise.

Nous ne sommes pas de ceux qui jugent absolument de la grandeur d'un
peuple par l'tendue de son territoire, et nous croyons que ceux-l se
trompent grossirement qui mesurent l'abaissement prtendu de notre pays
au nombre et  l'immensit des possessions gagnes depuis un sicle, et
la plupart sur nous, par les Anglais. Nanmoins, en voyant, au del de
la Manche, fermenter sourdement encore tant de haine contre nous, au
moment mme o, en France, l'esprit public, qui nous a levs si
longtemps au-dessus de tous les peuples du monde, semble languir, sinon
s'affaisser et s'teindre, nous ne croyons pas inutile de jeter un coup
d'oeil sur le pass et de rappeler ce que nous avons perdu, depuis un
sicle, de possessions coloniales.

Il y a un sicle, bien qu'affaiblie par le trait d'Utrecht, la France
possdait la suprmatie comme puissance continentale et coloniale. Elle
possdait presque toutes les Antilles; ses colonies d'Acadie, du Canada,
de la Louisiane s'tendaient de jour en jour; indpendamment de Qubec
et de Montral, de Mobile et de la Nouvelle-Orlans, de nouvelles villes
se fondaient, des forts taient construits sur le Mississipi, sur les
lacs et les rivires du Canada. En Afrique, elle possdait le Sngal et
Gore; elle colonisait Madagascar; les les de France, Bourbon,
Sainte-Marie, Rodrigue, lui appartenaient; enfin, elle dominait dans
l'Inde, sous le commandement de Dumas, de La Bourdonnaye, de Dupleix;
elle y acqurait de vastes territoires, et les rajahs taient ses
vassaux. A cette poque, l'Angleterre posait  peine le pied en
Amrique, et dans l'Inde, elle ne possdait que le fort Williams, auprs
de Kali-Katta (Calcutta), et Bombay.

De toutes ces anciennes possessions en Asie, en Afrique, en Amrique, on
peut dire que la France a tout perdu, sauf des points insignifiants,
sans importance, et depuis quelques annes ravags par tous les flaux.

En revanche, et depuis 1740, l'Angleterre, ou si l'on veut la race
anglaise, a augment ses possessions dans une proportion incroyable.
Elle a gagn:

En Europe, Malte et le protectorat des les Ioniennes, l'le
d'Hligoland.

En Asie, la ville d'Aden, qui commande la mer Rouge; l'le de Ceylan, la
grande presqu'le de l'Inde, soit en possession directe, soit en
vassalit complte. Sans compter les possessions de la presqu'le au
del du Gange et les les Singapoure, Pinang, Sumatra, etc., etc., la
Grande-Bretagne possde dans l'indoustan 1,103,000 milles carrs de
territoire, nourrissant _cent vingt-trois millions_ d'habitants. Et la
Chine, que devient-elle?

En Afrique: Bathurta, les les de Loss, Sierra-Leone, de nombreux
tablissements sur la cte de Guine, Fernando P, les les de
l'Ascension et Sainte-Hlne, la colonie du Cap, le Port-Natal,
l'Ile-de-France (Maurice), Rodrigue, les Seychelles, Socolora, etc.

En Amrique: le Canada et tout le continent septentrional, jusqu'au mont
Saint-Elie;  l'ouest, les Lucayes, presque toutes les Antilles, la
Trinit, une partie de la Guyane, les Malouines, Balla, Ruattan, les
Bermudes, etc.

Dans l'Ocanie: la plus grande partie de l'Australie, la Tasmanie (terre
de Van-Diemen), la Nouvelle-Zlande, Norfolk, Hawa (les les Sandwich),
etc., etc.

Et dans toutes les parties du monde, des prtentions excessives qu'il
serait infiniment trop long d'numrer.

Et maintenant, parce que la reine de Tati a mis spontanment sous la
protection de notre pavillon les fleurs de son petit jardin, o les
navires anglais seront encore libres de venir chercher des lgumes et
les boeufs qu'ils y ont imports, c'est nous qui menaons l'indpendance
du monde; c'est nous qui sommes  la veille de lui imposer par la force
nos moeurs, nos lois, notre religion. Et c'est l'Angleterre qui se
plaint!

En prsence de pareils faits, comment y a-t-il en France un seul homme
qui hsite sur la question de la colonisation de l'Algrie, et pourquoi
faut-il que la France soit  peine reprsente  cette heure en Asie, au
milieu des grands vnements qui se prparent l et particulirement
dans le cleste empire de la Chine?

Courrier de Paris.

LE CIGARE.--FRATERNIT.--LE ROCHER DE CANCALE.--UN TURBOT DANS
L'EMBARRAS.--LE CHANGEMENT DE DYNASTIE.--PAUL 1er.--LE SAVANT
PRCEPTEUR.--LE BAL REPRSENTATIF.--ARMISTICE DANSANT.--LES MORTS
MILLIONNAIRES.--PETITS ENFANTS.

On n'y prend pas garde; mais il avance, mais il se propage, mais de jour
en jour il tend sa conqute. Comment y mettre obstacle? Par o le fuir?
Les plus rebelles sont obligs de subir sa tyrannie; les plus agiles ne
peuvent l'viter. Il est partout, il entre partout, il vous saisit 
l'improviste, il vous attaque au moment o vous y pensez le moins. Le
matin et le soir, le jour et la nuit, le dmon continue sa poursuite.
Flnez-vous  la grce de Dieu, sur l'asphalte des boulevards, le voil
qui vous arrte au passage et vous saute  la gorge; entrez-vous dans
les rues, il vous attend  chaque porte et s'embusque  l'angle des
maisons. Vous abritez-vous dans votre demeure, comme dans une citadelle,
il court  travers l'escalier et pntre chez vous par la fentre
entr'ouverte ou par le trou des serrures.--De quoi s'agit-t-il? d'o
vient cet ennemi si audacieux, si entreprenant, si invitable, si
subtil? Comment le reconnatre? Quel est son visage et quel est son
nom?--Sa patrie se trouve par del les mers; il est parti du
Nouveau-Monde pour conqurir l'Ancien. Quant  son air et  sa tournure,
on ne souponnerait jamais qu'un personnage si lger, si fragile, ft
capable de telles entreprises et d'une telle domination. Figurez-vous
que ce terrible conqurant se laisse trs-paisiblement mettre dans la
poche et enfermer dans un tui; puis vous le prenez, sans plus de faon,
entre vos deux doigts, et vous le portez  votre bouche, et vous le
pressez sur vos lvres et entre vos dents; lui cependant de se laisser
faire. On n'a jamais vu de tyran, en apparence plus humain et plus
docile. Mais c'est prcisment quand il parat si humble et si soumis,
qu'il se montre tout  coup et sme dans l'air les preuves de son
audacieux caractre. Voyez comme il se trahit lui-mme. Ce n'est plus
l'innocent de tout  l'heure. Il s'chauffe, il prend flamme, et une
fois qu'il est en feu, tout est dit, il ne respecte plus rien.--Une
jolie femme rose, et blanche, fine et effarouche, vient-elle  passer
prs de lui d'un pied furtif, l'insolent se jette sous son nez--Un
honnte bourgeois ouvre-t-il la bouche pour respirer l'air frais du
matin, le bourreau lui court sus, et va tout droit se loger dans son
gosier, au risque de lui faire perdre haleine. Que vous dirai-je? il
apostrophe les plus dlicates et les plus timides, en vritable dragon.
Encore, s'il avait des formes visibles et palpables, on le verrait venir
de loin, et peut-tre pourrait-on l'viter. Mais, comme certains dieux
de la mythologie, il s'enveloppe d'un nuage imperceptible ou se fait
vapeur lgre, pour mieux surprendre son monde. Voulez-vous fuir, il
n'est plus temps; le nuage vous environne, la vapeur tratresse vous
inonde.

Son berceau est  la Havane; c'est l qu'il est n d'une trs-noble et
trs-excellente race. Il s'est msalli depuis, chemin faisant, comme
cela arrive  toutes les grandes maisons; et quelquefois il se souvient
encore de sa haute origine; mais le plus souvent il a le mauvais got
des espces corrompues et abtardies.--Vous demandez le lieu de son
domicile?--Il a son quartier-gnral dans un endroit appel _la Rgie_,
et  et l, par toute la ville, des succursales que vous reconnatrez
aisment au signalement que voici: Une veilleuse, un paquet
d'allumettes, des pipes en sautoir; ce sont l ses parchemins et ses
armes.--Vous tenez  savoir sa qualit et son titre?--Son nom plbien
est tabac, son nom de gentilhomme cigare.

On ne s'imagine pas  quel point le tabac et le cigare ont tendu leur
empire, seulement depuis un an. C'est un trait caractristique des
rvolutions du got parisien, qu'il est impossible de ne pas signaler.
De toutes parts, on ouvre au dieu cigare des temples enfums; il envahit
les quartiers les plus prudes, qui le repoussaient autrefois comme un
serpent et un pestifr. Il installe ses entrepts dans la rue de la
Paix et au coeur de la Chausse-d'Antin. J'avais autour de moi une
marchande de fleurs et, un peu plus loin, une magnifique librairie; les
fleurs et les livres viennent de cder la place  deux bureaux de tabac.
Le bureau de tabac fait des progrs inous. Bientt Paris ne sera plus
qu'un estaminet. Le cigare rgne aux deux points opposs: ici, il est
peuple et s'appelle pipe et non cigare; l, il a sa calche et ses gens.
A l'examiner du salon et du boudoir, comme marque de galanterie et de
moeurs parfumes, le cigare aurait grand'peine  se dfendre; mais il
peut se faire valoir comme moyen de fusion et comme agent de fraternit.
Le cigare rapproche les rangs, efface les distances; il y a un moment o
personne n'est plus ni pauvre, ni riche, ni ouvrier, ni matre, c'est le
moment o le cigare a besoin de feu pour s'allumer. A cette heure
suprme, le cigare te trs-poliment son chapeau et abordant la pipe lui
dit: Voulez-vous me permettre? La pipe, portant la main  sa
casquette, rplique: Volontiers!--Merci, pipe!--N'y a pas de quoi,
cigare! La pipe salue le cigare, le cigare salue la pipe, et tous deux
se quittent avec un sentiment d'estime et de satisfaction
rciproque--D'ailleurs, je cigare abrge les heures; il occupe, il
distrait, il console, il chasse la triste ralit et veille les rves.
La matire s'idalise  travers sa blanche vapeur; la pense court et
voltige avec les nuages lgers qu'elle pousse devant vous. Passons donc
le cigare au riche et la pipe au pauvre. Tous deux n'ont-ils pas 
oublier et  rver?... Cependant,  Athnes, que dirait Platon s'il
savait que tu as introduit le tabac dans la rpublique?


Il y a vingt ans, la nouvelle aurait jet la dsolation dans le temple
de Comus; Erigone se serait trouve mal et Bacchus en aurait fait une
maladie; mais,  l'heure qu'il est, arroserait de larmes sa muse
grivoise; Dsaugiers mettrait un crpe de deuil aux cordes de son luth
bachique; le Champagne, pour un jour, suspendrait le jet de sa liqueur
fumante; la poularde truffe n'achverait pas son tour de broche, et
Vatel oublierait de s'armer en cuisine et d'allumer ses fourneaux.--On
annonce la chute du Rocher-de-Cancale!--Ce bruit s'est rpandu l'autre
jour; personne ne voulait y croire; mais le dsastre est rel et s'est
confirm. C'est une vritable catastrophe pour Epicure; le
Rocher-de-Cancale tait son laboratoire le plus renomm. Nul ne pouvait
lui disputer la palme de la cloyre d'hutres, du potage en tortue, du
filet aux truffes, du plum-pudding  la chipolata et du buisson
d'crevisses. On venait de loin,  travers cette rue Montorgueil sombre
et boueuse, on venait de toutes parts pour goter  ses coulis et  ses
suprmes. La province arrivant  Paris dsirait surtout deux choses:
voir l'Opra et dner au Rocher-de-Cancale. Depuis que les grands
restaurateurs sont tombs avec tant d'autres grandeurs, le
Rocher-de-Cancale restait seul debout; il dominait encore, dernier
oblisque, cet empire culinaire, jadis peupl par des gants (les
Provenaux et Vry), et aujourd'hui livr aux mirmidons.

Non, il n'est pas possible que le Rocher-de-Cancale prisse! Le turbot 
la sauce aux hutres ne peut rester sans asile! Que deviendra-t-il, si
le Rocher-de-Cancale lui manque? Faudra-t-il qu'il s'en aille tristement
frapper  la porte des empoisonneurs et des gargotes? Le vritable
turbot  la sauce aux hutres sait trop ce qu'il se doit  lui-mme pour
s'abaisser jusque-l; et, plutt que de dchoir  ce point, il irait se
rejeter dans le sein de sa vieille mre, Amphitrite, qu'il n'avait
certes pas quitte pour de si mdiocres devins. Esprons-le! ce n'est
qu'une bourrasque qui a souffl sur le fameux Hocher; la bourrasque
passe, Cancale renatra de sa ruine: un pilote fait naufrage, un autre
s'lance  bord et navigue firement. Il est des institutions qui ne
sauraient mourir; les hutres du Rocher-de-Cancale sont de celles-l.
Que l'ombre de Dsaugiers si; tranquillise!


Le Gymnase vient aussi de subir une rvolution, mais d'un genre moins
tragique; il ne s'croule pas, il ne fait que changer d'autocrate. Aprs
vingt ans de rgne ml de prose et de couplets, M. Delestre-Poirson
abdique; il rsigne le pouvoir, emportant avec lui toutes les
consolations ncessaires pour ne pas le regretter, et entre autres
baumes salutaires et efficaces, une magnifique fortune, dit-on. M.
Delestre-Poirson n'a pas gouvern sans bonheur et sans clat; le soleil
levant de M. Scribe a illumin les premires annes de son autorit.
Pendant longtemps le Gymnase cueillit la plus riante et la plus jeune
moisson de ce charmant esprit, se tressant des couronnes de vaudevilles
parfums et de fines comdies. Quel ge d'or pour le Gymnase! Que de
caprices dlicieux! que de dlicates fantaisies! que de petits
chefs-d'oeuvre! Il y a plus de quinze ans de cela, eh bien! en passant
sur le boulevard Bonne-Nouvelle, il semble qu'on respire encore le
parfum du frais bouquet de M. Scribe! Depuis ce temps, le fcond auteur
est devenu acadmicien, et M. Poirson se retire dans la solitude de ses
cent mille livres de rente. Ainsi chacun finit par s'asseoir dans son
fauteuil. Mais qui sait! Peut-tre, du haut de l'Acadmie, M. Scribe
jette-t-il de temps en temps un sourire de regret  cette riante prairie
du Gymnase, aujourd'hui un peu aride et dessche, autrefois maille
des fleurs gracieuses de son imagination. Quant  M. Delestre-Poirson,
s'il reoit dans sa retraite la visite de tous les aimables colonels, de
toutes les veuves ravissantes qui se sont attaqus, sous son
administration, et maris au couplet final, il ne manquera pas de
compagnie.

Le gouvernement du Gymnase ne se transmet pas du pre au fils, par droit
de progniture. L'empire des Poirson finit dans son chef, et le
successeur de M. Delestre n'arrive pas mme au pouvoir par un sentier
collatral. C'est donc un changement total de dynastie. L'hritier
s'appelle Paul. Aprs Poirson 1er, nous aurons Paul Ier. Qu'on ne
s'avise pas de demander: Qu'est-ce que M. Paul? On commettrait une
grande bvue et une norme ingratitude. Quoi donc! ne vous souvient-il
plus de Paul? Paul n'aurait-il chant tant de couplets galants,
n'aurait-il charm tant de pupilles, n'aurait-il tromp tant de tuteurs,
n'aurait-il emport d'assaut tant de coeurs de veuves, que pour faire
dire: Qu'est-ce que Paul? Eh! mon Dieu oui, Paul est l'amoureux du
Gymnase; l'amoureux si cher  la Restauration et si applaudi de madame
la duchesse de Berri; l'amoureux de Mademoiselle Djazet, de madame
Allan, de madame Volnys; le mauvais sujet qui a jou de si malins tours
et fait de si belles peurs  sa grand'maman, mademoiselle Julienne. Que
voulez-vous! d'amoureux, de sducteur, de jeune-premier qu'il tait,
Paul est devenu pre-noble, et ne pouvant plaire davantage aux veuves et
aux pupilles du Gymnase, il s'en est fait le directeur.

Le gouvernement reprsentatif se prpare  se mettre en danse. M. le
prsident de la Chambre des Dputs a promis un bal pour la semaine
prochaine: M. Sanzet fera les choses magnifiquement: la liste des
invitations s'lve jusqu'ici  plus de trois mille personnes; on espre
que le chiffre s'largira encore. Toutes les opinions et tous les
systmes se meurent d'envie de figurer chez M. Sauzet. Devant la danse,
il n'y a plus de haine politique, et les partis les plus acharns sont
tous prts  valser ensemble. Les fiers Brutus se laissent entraner au
galop; la vertu d'Aristide lui-mme descend du haut de sa montagne, pour
faire un avant-deux. Le bal de M. Sauzet offrira donc les plus curieuses
contredanses: l'extrme gauche balancera avec le centre; la droite
excutera un chass-crois avec le tiers-parti; le 1er avril, le 12 mai,
le 1er mars et le 29 octobre se proposent de rgler entre eux une partie
carre; puis la question d'Orient avec la loi sur les sucres, les
chemins de fer avec le droit de visite, le recrutement avec le budget.
Pour cette dernire contredanse on n'est pas sans inquitude;
l'architecte ne rpond pas de la solidit de la salle.--M. Sauzet ne
sait d'ailleurs s'il doit inviter la seconde liste du jury, et v
adjoindre les capacits.


M. le comte de M*** a fait venir  grands frais un prcepteur pour
achever l'ducation de M. son fils; un des amis du comte lui avait
recommand notre Fnelon comme un phnix sans gal, comme un vritable
puits de science. Monsieur, dit le prcepteur, abordant
trs-humblement le pre de son futur nourrisson; monsieur, ayez la
bont de m'apprendre ce que vous voulez que j'enseigne  monsieur votre
fils.--Monsieur le prcepteur, rpliqua celui-ci sans plus
d'explication, allez  l'cole.


La Mort ne respecte rien: elle frappe  la porte du pauvre et entre dans
les palais sans demander le cordon. Il y a longtemps qu'Horace l'a dit,
un peu plus potiquement que moi, et d'autres l'avaient dit avant
Horace; car ce sont l des tours que la Mort n'a pas invents d'hier, et
dont le premier pote et le premier philosophe se sont aperus ds avant
le dluge.--La Mort donc, sortant peut-tre de quelque triste masure,
s'est abattue, il y a quelques heures, dans un magnifique htel, o elle
a trouv--qui?--un des hommes les plus riches de ce temps-ci et des plus
fameux par l'clat de leur luxe. La Mort n'a t arrte ni par les
valets galonns qui veillaient  la porte, ni par les palissades de
soie, de velours, d'or et de diamants; et, passant  travers cette
richesse, d'un pied rapide, elle a enlev M. Schichler. M. Schichler
avait de huit  neuf cent mille livres de rente. Il est mort comme M.
Aguado, sur un lit de millions.

Cependant les Tuileries verdoient et sont en fleurs, et les petits
enfants s'battent au soleil avec insouciance, se roulant sur le sable,
gayant l'air de leurs cris joyeux, ou venant se jeter avec un gai
sourire dans les bras de la mre attentive qui les provoque de loin, ou
les guette et les surprend au passage.



LES
Danseurs espagnols.

Entendez-vous le bruit de la castagnette? C'est la danse espagnole qui
nous revient: la danse espagnole, vive, anime, souple et ardente, sous
les traits de M. Campruri et de madame Dolors. Ici nos deux charmants
danseurs excutent la _rondola_. La _rondola_ est une des danses les
plus potiques et les plus animes de l'Espagne; elle commence sous le
balcon, au bruit, de la guitare, et finit au babil de la castagnette.
Regardez cette taille charmante, voyez ces bras qui se cherchent, ces
ttes qui se penchent l'une vers l'autre, et mlent leurs regards et
leurs sourires; ce pied qui provoque le pied. Quelle grce et quelle
force en mme temps dans ces mouvements du danseur et de la danseuse, et
que notre contredanse, froide et compasse, est loin de cette adorable
_rondola!_ Que nos petites-matresses auraient grand besoin d'aller
animer au soleil de l'Andalousie leur danse minaudire et sans vie!
Dolors et Campruri avaient dj fait rsonner  Paris le vif accent de
leurs castagnettes; on se souvient de leurs succs. Cette fois, c'est le
thtre des Varits qui a donn asile  la _rondola_, au milieu des
bravos.

[Illustration: (Les Danseurs espagnols.)]



Tribunaux.

COUR D'ASSISES DU BRADANT.--PROCS SIREY.

La cour d'assises du Brabant vient de prononcer son arrt dans la
dplorable affaire qui appelait devant un tribunal tranger M.
Caumartin, avocat, membre du barreau de Paris, sous la prvention
d'homicide volontaire commis  Bruxelles sur la personne de M. Aim
Sirey, dans l'appartement de mademoiselle Catinka Heinefetter. M.
Caumartin a t acquitt.

Nous n'avons pas le dsir de reproduire ici les dtails de ce procs
scandaleux; il y a l cependant un enseignement grave qu'il importe au
moins de constater. On se rappelle les faits.

Une jeune femme, cantatrice assez estime, avait accueilli  Paris les
soins assidus de M. Caumartin, qui avait conu pour elle une passion
violente. Mademoiselle Heinefetter quitte Paris, se rend  Bruxelles,
d'o elle crit des lettres pleines de tendresse  M. Caumartin, pendant
qu'elle accepte les soins et l'amour de M. Sirey, homme mari, pre de
famille. M. Caumartin va rejoindre  Bruxelles mademoiselle Heinefetter;
il arrive chez elle au moment o, sortant du concert, mademoiselle
Heinefetter allait se mettre  table avec M. Sirey et plusieurs amis.
Une querelle violente, grossire, brutale, s'engage entre les deux
rivaux; des soufflets, des coups de canne, sont de part et d'autre
donns et reus. M. Caumartin, porteur d'une canne  dard, s'en arme
pour sa dfense, et en se prcipitant contre son adversaire, M. Sirey
s'enferre lui-mme et meurt instantanment.

Il est sans doute plus consolant de croire, ainsi que l'a jug la cour
d'assises du Brabant, que cet homicide a t involontaire; que, suivant
l'expression du dfenseur de M. Caumartin, il n'y a pas eu de meurtrier
dans cette affaire, et que Dieu seul a port le coup; mais puisque
l'on a invoqu le nom de Dieu, ne serait-ce pas aussi qu'il a voulu
donner une grande leon  notre jeune gnration et lui rappeler les
devoirs que l'tat, actuel de nos institutions lui impose?

Nos deux Rvolutions ont plac la bourgeoisie franaise  la tte du
grand mouvement social dont la France est le centre; les classes
ouvrires, traites en mineures, sont jusqu' ce jour exclues de toute
participation aux droits politiques, aux affaires publiques. Nous ne
critiquons pas ici cet tat de choses, nous le constatons, et nous
demandons si c'est ainsi que les jeunes hommes clairs, les hritiers
de grandes fortunes, comprennent les devoirs de leur position. Nous
demandons si c'est avec de si scandaleux exemples que la bourgeoisie
peut prtendre  diriger et  moraliser les classes laborieuses et
pauvres de la socit.

Et qu'on ne nous accuse pas de gnraliser un fait isol. Ce n'est pas
seulement la mort de M. Sirey et le procs de M. Caumartin qui nous
proccupent ici; mais les tendances gnrales se manifestent toujours
par des faits de ce genre. Depuis le fameux procs Gisquet, combien de
fois la classe bourgeoise est-elle venue dposer publiquement en face de
nos tribunaux des petites passions et de;'gosme qui la dconsidrent
aux yeux du peuple et rendent son influence nulle ou pernicieuse!

Vous vous tes poss en chefs politiques, vous exercez le pouvoir, vous
tes la noblesse nouvelle; mais avez-vous oubli la devise de notre
vieille aristocratie fodale, _Noblesse oblige?_ Et si vous ne tenez pas
compte de vos obligations, de vos devoirs, de quel droit pourrez-vous
exiger que les classes laborieuses tiennent compte de ceux auxquels vous
les soumettez? Ce n'est pas avec des intrigues de coulisses, avec des
tripotages de bourse, que la bourgeoisie attirera  elle l'estime
publique, la considration et le respect de tous. Quand la noblesse de
l'ancien rgime se dgradait dans les orgies et dans les scandales de la
Rgence, son heure n'tait pas loigne; et loin du tumulte et des
dbauches de la cour, les pres de nos bourgeois actuels, pleins de
mpris pour cette noblesse dgnre, se prparaient  la grande oeuvre
de 1780.

Ce n'est pas comme une menace, c'est au nom des sentiments pacifiques
qui sont aujourd'hui dans les plus nobles coeurs, que nous voquons ce
souvenir. Le temps des rvolutions politiques est pass, nous
l'esprons; la sagesse du peuple en fait foi; mais c'est  la condition
que ceux qui exercent le pouvoir seront meilleurs, plus forts et plus
moraux que les autres. C'est donc un devoir pour la presse de rappeler 
la vritable intelligence de sa mission, de ses propres intrts, cette
bourgeoisie si fire de son pouvoir, de ses lumires et de ses
richesses; mais qui jusqu'ici, dans l'exercice de la direction suprme
qu'elle exerce sur les destines du pays, n'a su s'environner d'aucun
prestige de gnrosit et de grandeur.

C'est surtout dans ce sens que les dtails si pnibles du procs qui
vient de se dnouer devant la cour d'assises du Brabant ont produit en
France une impression fcheuse. Il peut tre  craindre qu'aux yeux du
peuple, ce n'ait t la jeunesse bourgeoise tout entire qui posait sur
la sellette d'un tribunal tranger et se fltrissait au contact de
femmes perdues. Et pourquoi non? Ne disait-on point qu'il y avait
solidarit entre tous les ouvriers de nos villes industrielles, alors
que l'insurrection de quelques-uns y mettait l'ordre public en pril?
Que nos jeunes bourgeois y songent, eux qui ont tous les avantages de
notre tat social; s'ils veulent tre un corps politique, s'ils veulent
gouverner et administrer la socit, i! faut qu'ils pensent  conserver
autre chose que leur fortune, leurs honneurs, leurs droits personnels;
il faut surtout qu'ils usent noblement, gnreusement de leurs
avantages; il faut qu'au lieu de se donner en spectacle  la classe
ouvrire et de s'attirer son mpris ou sa haine, ils se rapprochent
d'elle, et prparent par de sages mesures son mancipation.

Les paroles me manquent, a dit M. d'Anethan, avocat-gnral prs la
cour d'assises du Brabant, les paroles me manquent pour fltrir de
pareilles infamies; mais l'accus a sa part d'immoralit dans toutes ces
scnes qui offensent la pudeur et soulvent un sentiment de dgot.

Puisse ce juste reproche d'un magistrat tranger tre profitable aux
jeunes hritiers de notre bourgeoisie!

[Illustration: (Vue de la Cour d'assises du Brabant.)]

M. CHAIX-D'EST-ANGE.

Si le procs Sirey n'a point fait honneur  nos moeurs, il a t
l'occasion d'un nouveau triomphe pour notre barreau.

L'loquente et chaleureuse plaidoirie de M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas peu
contribu  l'acquittement de M. Caumartin. Nous croyons tre agrables
 nos lecteurs en ajoutant aux rflexions qui prcdent le portrait et
la biographie de l'honorable btonnier du barreau de Paris.

M. Chaix-d'Est-Ange, btonnier le l'ordre des avocats  la cour Royale
de Paris, est n  Reims le 11 avril 1800. Sa rputation a devanc les
annes; et, par ses habitudes, la nature de son talent, la vivacit de
son esprit, il est le reprsentant fidle du barreau tel que nous le
voyons actuellement.

Orphelin  dix-neuf ans, ayant six cents francs pour tout patrimoine, M.
Chaix-d'Est-Ange allait trouver dans son diplme de licenci en droit,
ce parchemin le plus souvent si strile, le principe de sa fortune. Un
an aprs il dbutait  la Cour des Pairs, et portait la parole avec
succs dans l'affaire des vnements de juin 1820, dans celle de la
conspiration du 19 aot de la mme anne, et dans le procs de La
Rochelle. La bienveillance des nobles pairs l'accueillit et sut
l'encourager, M. de Smouville, en le prenant,  son esprit caustique,
pour quelqu'un de sa famille, lui offrit son assistance. Le jeune avocat
n'en fit pas usage et garda cependant la plus vive reconnaissance pour
les procds dont il tait l'objet.

Au palais, M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas connu les ennuis et les
proccupations des dbuts. Il passa pour ainsi dire gnral sans avoir
t soldat. L'esprit du temps lui tait, il faut en convenir,
trs-favorable. La Restauration portait bonheur  ses ennemis: les
banquiers s'enrichissaient en la poursuivant de l'opposition de leurs
cus; les gens de lettres se faisaient un renom d'esprit en l'attaquant
dans leurs pamphlets, les avocats gagnaient leurs perons et
s'improvisaient des _Gerbiers_ en dirigeant contre elle les attaques de
leurs plaidoyers. Dans le procs de M. Cauchois-Lemaire, M.
Chaix-d'Est-Ange sut exposer les doctrines encore nouvelles du
gouvernement constitutionnel; dans le procs de M. Pouillet, il traita
une des plus graves questions de proprit littraire, l'tendue du
droit des professeurs sur leurs leons orales.

[Illustration: (M. Chaix-d'Est-Ange, btonnier de l'ordre des avocats de
Paris.)]

Aprs 1830, et au moment o le barreau perd, au profit ou au dtriment
de la politique, MM. Dupin an, Barthe, Persil et autres, Al.
Chaix-d'Est-Ange se trouve plac en premire ligne, et son talent ne
fait jamais dfaut  sa position. Il suffit de rappeler les affaires le
_Roi s'amuse_, _Benoit_ et _Latoncire_. Dans l'affaire du ministre de
l'Intrieur contre M. Victor Hugo,  l'occasion de la pice _le Roi
s'amuse_, l'avocat fut expos  un vritable danger. Le parterre
romantique du Thtre-Franais s'tait install dans l'enceinte du
tribunal de Commerce avec mission, non plus d'applaudir, mais
d'interrompre. La tche de M. Chaix-d'Est-Ange tait difficile. Il lui
fallait plus que du talent; il lui fallait du courage et de la prsence
d'esprit. Il s'agissait en effet de persiffler le dieu  la barbe de ses
adorateurs. A quelques interruptions prs, les _hugotistes_ volurent
bien ne pas faire un mauvais parti  leur adversaire, et lui permirent
de plaider sa cause. La morale publique, essentiellement engage dans le
procs, eut raison, et l'auteur dut dsormais se borner  violer les
rgles du bon got, qui ne mnent pas devant la juridiction consulaire.

Dans l'affaire Latoncire, M. Chaix-d'Est-Ange rsiste seul  la
dialectique pressante de M. Odilon-Barrot et aux accents pleins
d'motion de M Betryer. Son client est cependant condamn, et le procs
est perdu, mais non clairci. Dans l'affaire Benoit, M.
Chaix-d'Est-Ange; obtient un triomphe inou dans les fastes judiciaires.
Comme avocat de la partie civile, il arrache  un misrable parricide
l'aveu de son crime. Vaincu par la parole accusatrice de l'avocat, qui
renouvelle pour lui les tortures de la question, le coupable confesse,
au milieu du bruit, du tonnerre et des clairs qui sillonnent la cour
d'assises, le crime qui a failli mener un innocent  l'chafaud. Le
Palais garde souvenir d'un grand nombre d'autres affaires, telles que
les affaires Ardisson, Fouchres, du procs tout rcent du
Gymnase-Dramatique contre la socit des gens de lettres, qui furent
plaides par il. Chaix-d'Est-Ange avec un grand clat. Il est aussi
l'avocat ncessaire des sparations de corps.

Une pense proccupe les amis de M. Chaix-d'Est-Ange: dans la voie qu'il
s'est trace, il n'a plus rien  acqurir. Ce que l'esprit peut inspirer
de plus vif, l'imagination de plus imprvu et de plus clatant, l'ironie
de plus acerbe et de plus incisif, le pathtique de plus puissant, M.
Chaix-d'Est-Ange l'a rencontr. Il lui resterait peut-tre, pour se
montrer sous une autre face,  entrer hardiment dans une voie plus
grave, o la mditation, o l'tude attentive, viendraient temprer la
fougue et l'imprvu de ses inspirations. Il a eu lui la puissance de
cette transformation, voudra-t-il l'accomplir?

M. Chaix-d'Est-Ange a longtemps fait partie de la Chambre des Dputs.
Un des premiers il usait du bnfice des nouvelles lois d'ligibilit,
et la ville de Reims, alors qu'il n'avait que trente ans, lui donnait la
mission de la reprsenter. Les Rmois ont depuis remplac l'avocat par
un chimiste.



Mariage de la princesse Clmentine.

[Illustration: Mariage civil de la princesse Clmentine d'Orlans et du
Prince de Saxe-Cobourg-Gotha.]

Le mariage de la princesse Clmentine d'Orlans avec le prince Auguste
de Saxe-Cobourg-Gotha a t clbr dans la soire de jeudi dernier, 20
avril, au palais de Saint-Cloud, dans la grande galerie attenante  la
chapelle.

Les ministres secrtaires d'tat, les marchaux de France, le
chancelier, le prsident, les vice-prsidents et secrtaires de la
Chambre des Pairs; le prsident, les vice-prsidents et secrtaires de
la Chambre des Dputs; les officiers de la maison du Roi et des
Princes; les dames de la Reine et des Princesses, s'taient runis, vers
huit heures, dans les salons du Roi.

La galerie d'Apollon avait t dispose pour le mariage civil, que notre
gravure reprsente, et on s'y rendit,  neuf heures, dans l'ordre
suivant:

Le Roi donnait le bras  madame la princesse Clmentine, la Reine tait
conduite par S. A. S. le prince Auguste.

Venaient ensuite le roi des Belges, la reine douairire d'Espagne, le
duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, pre du fianc, et la reine des Belges;
le duc et madame la duchesse de Nemours, M. le duc de Montpensier et
madame la princesse Adelaide, le duc Alexandre de Wurtemberg et la
princesse hrditaire de Saxe-Cobourg-Gotha, le prince hrditaire et le
prince Lopold de Saxe-Cobourg.

Le prince de Joinville et le duc d'Aumale, absents pour le service du
roi, manquaient  cette crmonie. On remarquait galement l'absence de
madame la duchesse d'Orlans, qui, depuis le commencement de son deuil,
persiste  se tenir renferme, avec ses deux fils, dans ses appartements
des Tuileries.

Les tmoins taient:

Pour S. A. S. le prince Auguste, M. le baron de Koenneritz, ministre
plnipotentiaire du roi de Saxe, et M. le marquis de Rumigny,
ambassadeur du roi  la cour de Belgique.

Pour S. A. R. madame la princesse Clmentine, M. le baron Sguier,
premier vice-prsident de la Chambre des Pairs; M. Sauzet, prsident de
la Chambre des Dputs; M. le marchal comte Grard et M. le marchal
comte Sbastiani.

La famille royale et les tmoins se rangrent, dans la galerie, autour
d'une table circulaire sur laquelle avaient t dposs les registres de
l'tat-civil. Les deux fiancs taient au milieu;  la droite de la
princesse Clmentine, le roi Louis-Philippe, la reine, la duchesse de
Nemours et la reine des Belges;  gauche du prince Auguste, le duc
Ferdinand, son pre, le roi des Belges, M. le duc de Nemours, le prince
hrditaire et le plus jeune des princes de Saxe-Cobourg; des deux
cts, et formant le cercle, les princes, les princesses, puis les
tmoins. En face des futurs poux se tenait M. le baron Pasquier,
chancelier de France, ayant  sa droite M. le prsident du conseil des
ministres et M. le garde-des-sceaux, entour des autres magistrats, et 
sa gauche, le M. duc Decazes, grand-rfrendaire, M. Cauchy, garde des
archives de la Chambre des Pairs.

M. le chancelier, qui remplissait les fonctions d'officier de
l'tat-civil, aprs avoir pris les ordres du roi, donna lecture du
projet d'acte de mariage. Il reut ensuite des deux fiancs la
dclaration exige par l'art. 73 du Code civil, et pronona que le
prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha et la princesse Clmentine
d'Orlans taient unis en mariage.

Les nouveaux poux, LL. MM. les princes, les princesses et les tmoins,
signrent alors l'acte de mariage, qui fut clos par M. le prsident du
conseil des ministres, par M. le garde-des-sceaux, par M. le chancelier
et M. le ministre des affaires trangres, et M. le grand-rfrendaire
de la Chambre des Pairs.

Cela fait, on descendit dans la chapelle du chteau, o M. l'vque de
Versailles clbra le mariage religieux.

Le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha est g de vingt-quatre ans
environ. C'est un grand jeune homme, trs-blond, qui ressemble beaucoup
 madame la duchesse de Nemours, sa soeur cadette. Il tait dernirement
encore major dans les armes d'Autriche; mais il vient de quitter le
service de cette puissance.

La maison de Saxe-Cobourg tient un haut rang parmi les maisons
princires de l'Europe. Le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, pre de
l'poux de madame la princesse Clmentine, est peu ml, il est vrai,
aux affaires politiques. Retir  Vienne, il y dpense assez
tranquillement, assez bourgeoisement, si l'on veut, ses immenses
revenus. Cependant, il est le frre du roi des Belges, du duc rgnant de
Saxe-Cobourg-Gotha et de la duchesse de Kent, mre de la reine Victoria
d'Angleterre.

De ses trois fils, l'un est mari  la reine de Portugal; le second
vient d'pouser la princesse Clmentine, et le troisime, le prince
Lopold de Saxe-Cobourg, qui est venu, ainsi que nous l'avons dit,
assister au mariage, n'a pas plus de dix-sept  dix-huit ans.

Le nouvel poux de la princesse Clmentine est donc frre an de madame
la duchesse de Nemours, neveu du roi des Belges et du duc rgnant de
Saxe-Cobourg, frre du roi de Portugal et cousin de la reine
d'Angleterre.

Le prince Auguste est, dit-on, un jeune homme studieux, aim et
considr en Allemagne.

Quant  la princesse Clmentine, tout ce que nous savons d'elle, c'est
qu'elle a t leve par madame Angelet, femme trs-distingue, soeur de
deux officiers morts  Waterloo. Depuis la mort de l'infortune
princesse Marie, madame la princesse Clmentine s'est voue 
l'ducation de son neveu, le petit duc de Wurtemberg. Elle a exprim le
dsir de continuer, aprs son mariage, les mmes soins au fils de sa
soeur. La princesse Clmentine compte un an de plus que son poux.

Le contrat de mariage constitue  madame la princesse Clmentine un
revenu annuel de 500,000 fr. et 100,000 fr. au prince Auguste. On a
dispos avec beaucoup de luxe les appartements que les jeunes poux
doivent occuper au palais de Saint-Cloud jusqu'au mois de juillet. Ils
iront,  cette poque, faire un voyage en Allemagne et en Belgique, et
reviendront ensuite s'tablir  Paris,  l'lyse-Bourbon.



UN CHAPITRE INDIT
Des Mmoires de Jrme Paturot.

L'article suivant est un chapitre indit des _Mmoires de Jrme Paturot
 la recherche d'une position sociale et politique_. Ces mmoires, dont
une partie seulement a t publie par le _National_, formeront trois
beaux volumes in-8, et paratront cette semaine  la librairie Paulin.
Le spirituel auteur de cette curieuse satire a augment les mmoires de
son hros de plusieurs chapitres indits, non moins piquants que celui
qui a pour titre:

UN SUCCS CHEVELU.

Parmi les clbrits qui frquentaient ma maison, figurait ce que l'on
se plat  appeler un Gnie. Le mot a t prodigu, mais il a encore
quelque valeur. C'est du reste un tat plein de charmes, quand on
l'exerce en conscience et avec gravit. Tout homme qui hsite et qui
doute y est impropre; il faut croire en soi pour y exceller et ne pas
broncher dans cette croyance. Alors on monte sur les sommets de l'art,
on devient un Gnie qui a du mtier, qui sait son affaire. C'est l'idal
de l'emploi.

Le Gnie qui daignait m'honorer de ses visites, et que je n'amoindrirai
pas en employant son nom vulgaire, ce Gnie tait particulirement dou
de cette bonne opinion de lui-mme, qu'il dguisait sous une modestie
parfaite. Il tait impossible de s'adorer avec plus d'humilit, de poser
avec plus de dcence. Il ne tenait pas aux apparences de l'orgueil, et
c'tait de sa part une preuve d'esprit: en toutes choses il songeait aux
ralits, pierre de touche du vrai Gnie. J'ai peu vu d'amours-propres
se dguiser avec cet art, et s'envelopper d'une candeur plus habile. Du
reste, c'tait l le moindre contraste qu'offrit mon Gnie; on et dit
une antithse vivante. Les instincts rvolutionnaires taient temprs
par des formes pleines de got et de dignit; il n'avait du niveleur que
la plume, et faisait du bouleversement littraire en gants Jouvin.

Le don minent de mon ami le Gnie tait de ne jamais s'abandonner. Il
avait, sur la manire dont se forment les rputations, des ides qui
tmoignaient une profonde connaissances du coeur humain; il ne croyait 
aucune des chimres des mes adolescentes, par exemple, au succs
naturel et spontan,  l'hommage que le public rend de lui-mme au
mrite. Il n'avait vu des triomphes de ce genre se raliser que pour les
morts, et encore la vanit personnelle d'un vivant y tait-elle presque
toujours intresse. Pntr de cette conviction, que les oeuvres sont
ce qu'on les fait, et qu'une vogue ne rapporte qu'en raison des soins
qu'elle cote, il avait introduit ce principe dans sa pratique
littraire, et s'tait fray des voies nouvelles dans la prparation de
l'enthousiasme public. Avant lui personne n'avait manipul l'opinion
avec cette dlicatesse, excit la curiosit avec ce tact, matris la
vogue avec cette puissance. N'et-il t Gnie que par ce cte, il
l'tait en dpit de ses ennemis.

Le Gnie en avait, des ennemis: n'en a pas qui vent! Le premier il avait
compris que les ennemis forment un lment essentiel de la gloire; qu
ils rchauffent l'attention, et qu'ils peuvent tre employs utilement
dans ce travail de notorit que toute ouvre ncessite pour devenir
clbre. Les ennemis seuls tiennent en haleine le zle des partisans,
veillent dans le public un sentiment passionn, crent la controverse,
et poussent au scandale, cet apoge de la tactique. Qu'en rsulte-t-il?
que le public se trouve saisi de la chose avant l'vnement, qu'il s'en
occupe, prend parti pour ou contre, et livre,  son sujet, des combats
dans le vide. L'univers ne connat pas le premier mot du chef-d'oeuvre,
et il est prt  en venir aux mains pour l'attaquer ou pour le dfendre.

Voil dans quel genre oprait mon ami le Gnie; quel que ft le sujet
sur lequel il s'exert, c'tait toujours enlev. Jamais je n'ai vu
faire de meilleure besogne; on ne travaille pas plus proprement. Au
moment o je le connus, il avait  lancer une pice intitule: _les Durs
 cuire_, ouvrage taill dans le granit et le porphyre, travail
babylonien et basaltique, tude de mages et de hirophantes. Par son
caractre de simplicit, cette pice rappelait la Bible; par sa
profondeur sombre, les vdas hindous; par son charme, la Gense; par ses
expiations, le Coran, c'est--dire toutes les traditions et tous les
cultes. Chaque personnage avait dix mtres, mesure lgale, et une
vieillesse robuste comme celle de Mathusalem. De la ce titre de la
pice: _les Durs  cuire_. Quels gaillards! Sans le public, jamais on
n'en et vu la fin; lui seul a pu les enterrer.

Il fallait donc lancer _les Durs  cuire_; mon ami le Gnie se mit  la
besogne. Le premier point d'appui tait dans les journaux; il y comptait
des coeurs dvous, des amitis vives; cette puissance ne lui lit pas
dfaut. De mille cts s'leva un concert d'loges hyperboliques.
L'auteur,  croire les plumes sympathiques, avait mis la cration
entire  contribution pour que rien ne manqut  son oeuvre. Il avait
fendu les Pyrnes pour y sculpter ses hros  la faon des chevaliers
de la Table-Ronde; il s'tait permis de tronquer les sommets des Alpes
pour leur confectionner des pidestaux. Tous ses personnages pleuraient
des fleuves et gmissaient  la faon des temptes; les plus hauts
chnes leur servaient de cure-dents, et les lacs, de plats  barbe. Ainsi
parlaient les pangyriques chevelus; le Gnie les remerciait du geste,
tout en les trouvant trop discrets et point assez gnsiaques. Hlas! ce
n'tait pas faute de bonne volont, mais la barbe la plus exalte du
monde ne peut donner que ce qu'elle a.

Quand le Gnie vit que les journaux menaient naturellement leur petit
bruit, il se tourna vers d'autres soins.

Maintenant, s'cria-t-il en frappant son front olympien, il faut que je
cherche des interprtes pour mon monument.

Puis il se tourna vers le directeur du thtre qu'il honorait de son
oeuvre, et lui dit avec une modestie adorable:

Mon cher, je droge en venant chez vous, je le sais; mais je suis bon
prince, je veux vous protger; seulement permettez-moi de vous poser une
petite condition.

--Laquelle, Gnie?

--C'est que je serai le matre de la maison. Vous seriez trop regardant;
laissez-moi dgourdir vos petites conomies. Je veux trois dcorations
splendides et quatre sries de costumes tout battants neufs, des barbes
qui n'aient jamais servi, et des casques Moyen-Age qui ne soient pas
renouvels des Grecs. Voil le premier article de mon ultimatum.

--Qu'il soit fait comme vous le dsirez, Gnie!

--Ensuite, il me faut des sujets qui aient des poitrines d'acier, des
poignets d'airain, des pieds de bronze, des bras de fer, des poumons de
platine. Je veux que les articulations soient parfaitement souples, les
muscles lastiques, les nerfs sensibles, les membres dsosss. Les
acteurs marcheraient sur la tte et parleraient du ventre qu'ils n'en
conviendraient que mieux. J'ai l'emploi de ces petits talents de
socit.

--On cherchera ce que nous avons de mieux, Gnie!

--Palsambleu! j'y songe! Il y a une actrice  Saint-Ptersbourg qui doit
russir dans un de mes rles. N'oubliez pas de m'embaucher cela.

--Ce sera peut-tre cher, Gnie. Vingt ou trente mille francs de ddit!

--Mettez cinquante mille, et ayons-la. Cette femme a l'oeil de vipre;
c'est hors de prix.

--Soit, Gnie; mais l'autre?

--Quelle autre?

--Celle qui tient l'emploi, Gnie!

--Je lui donnerai un de mes autographes, mon cher, et elle nous devra
encore du retour.

--Vous croyez, Gnie; elle est difficile  vivre, pourtant: elle ne se
paiera pas de cela.

--Eh bien! mon cher, qu'elle nous fasse un procs! Voil qui arrangera
tout le monde! Un procs, deux procs, vingt procs! Que les tribunaux
retentissent de ses plaintes! Qu'elle y trane ses regrets et ses
douleurs! Ce sera au mieux. Par Saint-Georges! dira le public, il faut
que cette pice soit quelque chose de bien babylonien, pour que cette
crature vienne gmir sur le malheur d'en tre vince. Ainsi donc, un
procs, deux procs: les petits procs entretiennent les grands drames.
Nous paierons les hommes de loi, s'il le faut.

--Vraiment, Gnie, je vous admire.

--Faites, mon cher, ne vous gnez pas.

On le voit, mon ami le Gnie pensait  tout. Il traitait une premire
reprsentation comme un gnral traite un plan de campagne, formait ses
cadres, dployait ses ailes, et groupait son corps d'arme. Que
vouliez-vous que fit un directeur contre une si belle ordonnance? Il
paya et s'effaa. On se procura des sujets constitus, autant que
possible, d'aprs le programme du grand homme, et on leur prpara les
poumons de manire  les rendre propres au service qu'ils allaient
soutenir; car l'un des titres de mon ami le Gnie, c'tait la tirade
dmesure. L'art chevelu a fait une rvolution pour abolir les tirades
de l'art bien peign. On a ainsi pass par les armes l'exposition du
premier acte, le songe du deuxime, et le rcit du dernier, avec les: _O
ciel! en croirai-je mes yeux?_ et les: _Madame, qui l'et dit?_ C'est
bien; je suis de ceux qui trouvent qu'il y en avait assez comme cela: en
fait de tirades, les plus courtes sont les meilleures. Mais aprs avoir
aboli la chose, peut-tre et-il mieux valu ne pas la recommencer sur
des dimensions plus effrayantes. C'est pourtant ce qu'ordonnait
l'esthtique de mon ami le Gnie: pour gurir compltement le public de
la tirade, il l'administrait  haute dose. L ou trente vers suffisaient
autrefois, il en mettait cent cinquante; d'o l'imprieuse ncessit
d'obtenir des poumons capables d'un pareil effort.

A l'aide de ces brillants moyens, le succs se prparait  vue d'oeil.
On citait partout _les Durs  cuire_; on s'emparait des moindres
indiscrtions de coulisse; on se communiquait, sous le sceau du secret,
des vers bizarres que mon ami le Gnie jette sur ses oeuvres comme Dieu
a mis des taches sur le soleil. L'actrice qu'il comptait attacher au
char de sa gloire ne voulait pas quitter Saint-Ptersbourg, o elle
avait des engagements avec le czar; il fallut ngocier, changer des
notes diplomatiques et des billets de banque. Chaque acteur essentiel du
drame exigeait qu'on lui fit un sort, qu'on lui assurt une retraite
pour ses vieux jours et une maison de campagne dans un canton salubre.
Il en est mme qui voulurent se prvaloir de cette occasion pour
demander des rcompenses civiques et se faire exempter du service de la
garde nationale. Le Gnie parvint  calmer cette effervescence de
prtentions en promenant  chacun d'eux trois autographes et une ligne
dans sa prface, ce qui valait mieux que des rentes sur le grand-livre.

Il n'tait plus bruit que de cela. Les procs survinrent et donnrent un
nouvel lan  la curiosit. Quelque feuille que l'on ouvrt, quelque
part que l'on allt, on retrouvait _les Durs  cuire_. On en parlait
dans les salons, aux Chambres,  la cour, dans les cercles, dans les
foyers de thtres, dans les estaminets, partout. L'cole de droit en
rvait, le commerce s'en proccupait, la magistrature en tait saisie et
jouissait des bagatelles de la porte avant d'tre admise aux motions du
spectacle. Mon ami le Gnie triomphait dans sa chevelure; jamais
manipulation prparatoire n'avait plac une oeuvre aussi haut; jamais
semailles n'avaient promis une telle moisson. Il tait question de
quatre parodies: le grand homme voulut les inspirer, les surveiller
lui-mme, y faire verser quelques grains d'encens, savoir  quel gros
sel on le mettrait. Les Gnies n'oublient, ne ngligent rien; ils sont
grands par le dtail comme par l'ensemble.

J'assistai  ces prparatifs avec l'intrt qu'un ami devait y prendre.
Le Gnie avait su que Malvina, dans la premire priode de notre
liaison, s'tait mle de succs dramatiques, et qu'elle y avait dploy
une certaine habilet de combinaisons. Cette circonstance me valut, de
la part du grand homme, un redoublement de poignes de main et une place
plus avance dans son estime. Moi-mme j'tais devenu un fanatique
admirateur de son oeuvre, et, en toute occasion, je me livrais  une
propagande illimite. Je ne connaissais pas le premier mot de la pice,
mais je n'en tais que plus propre  en clbrer les beauts.

La veille du jour dcisif, le Gnie passa en revue ses troupes et les
anima par diverses harangues. La premire s'adressa aux acteurs,
c'est--dire  l'tat-major de l'arme. Ils se montrrent tous pleins de
feu, rsolus  vaincre ou  succomber glorieusement. Le grand homme
parut content de cette attitude:

Mes amis, leur dit-il, que chacun fasse son devoir, et j'aurai soin de
tout le monde. Vous, Fier--Bras, je vous promets de vous comparer  un
marbre de Farnse; vous, Lame-de-Couteau, vous serez l'un des angles de
l'oblisque de Luxor; vous, Contre-Basse, vous serez la note lugubre du
chne dodonien. Je ferai de tous les autres des propyles garnis de
sphinx mystrieux, des memnoniums, des cryptes, des dolmen, des jardins
de Smiramis, tous monuments plus ou moins babyloniens. Les plus sages
auront, en outre, un autographe. Je veux faire loyalement les choses.

Aprs l'tat-major vint le tour des soldats. Cette troupe tait en
gnral mal couverte, et ne brillait pas par le physique. Le Gnie, dans
le cours de son inspection, ne parut pas s'inquiter du visage, mais il
regarda beaucoup aux mains, les plus crasseuses et les plus solides que
l'on pt voir. Ce dtail le satisfit, et aprs avoir laiss tomber sur
ce bataillon aguerri un regard  la fois digne et caressant, il prit 
part une espce d'Hercule qui remplissait le rle de chef de manoeuvre:

Mitouflet, lui dit-il en lui prsentant un manuscrit, voici votre
affaire; il faut tudier cela d'ici  demain.

--Matre, vous serez obi.

--Attention surtout au manuscrit! Toutes les intentions y sont notes!
Il y a le grand battement, le battement moyen et le petit battement.

--Connu, matre!

--Le petit battement, Mitouflet, pour les motions douces! Mnageons la
sensibilit du public. Le battement moyen, pour les vers  effet et les
priodes  ciselures! Ceci est propre  tenir en haleine les
connaisseurs et les hommes de style. Quant au grand battement, il faut
le garder pour les coups de thtre, les temps de passion incandescente!
Alors, Mitouflet, lancez-vous; un tremblement, un tonnerre, ce que vous
voudrez, point de limites  votre admiration, Mitouflet; faites crouler
la salle, le propritaire a de quoi. Il la rebtira. Vos trois cents
battoirs en branle, et mettez  l'amende ceux qui molliront.

--Ce sera fait, matre.

--Bien! Mitouflet; s'ils enlvent la chose, ils auront tous un
autographe; je me fends de a.

Qu'on juge de l'enthousiasme qu'excitait, parmi ces hommes nafs, ces
enfants de nature, de pareils encouragements distribus sur le front de
bataille. Est-il tonnant que des hommes ainsi prpars aient pouss
l'admiration jusqu'au pugilat?

Enfin le soleil se leva sur cette mmorable journe. Le bruit que
l'ouvrage avait fait attira une grande affluence d'amateurs vers le
bureau de location. On vint en prvenir mon ami le Gnie:

Pour qui me prenez-vous? rpliqua-t-il? Des paysans, des gens qui se
mlent de juger, fi donc! Avoir une salle  douze degrs au-dessous de
zro; merci. N'ouvrez pas les bureaux; que tout se passe en famille. O
peut-on tre mieux? comme dit la romance.

Un effet, le public fut congdi, et l'on s'pargna mme le petit
simulacre d'une distribution exigu. Dans les cabarets et les estaminets
voisins s'organisait l'assemble brillante qui devait accueillir le
chef-d'oeuvre  son entre dans le monde. C'tait une phalange de
marchands de chanes de sret et de pastilles du srail, de proxntes
et de spculateurs en contre-marques, de bijoutiers en plein vent et de
fabricants de mtal d'Alger, tous arbitres de choix et nourris de haute
littrature. A leurs cts devaient se grouper les dbris de l'art
chevelu, ces rares et derniers desservants d'un culte en ruines; puis
quelques hommes et femmes du monde, qui sont de toutes les ftes au mme
titre que les journalistes et les gardes municipaux. Bref, on devait y
voir ce que l'on nomme, en style de feuilleton, l'lite de la socit de
Paris. Le feuilleton ne se prive jamais de se faire ce petit compliment
 lui-mme.

Il m'en souvient: nous occupions une loge de face, et Malvina avait fait
 l'ouvrage de notre ami la galanterie d'une toilette  l'anglaise. Les
femmes appellent cela s'habiller; le mot oppos serait plus juste. Le
satin, la dentelle, le bouquet de violette de Parme, rien n'y manquait.
Place en vidence, madame Paturot devait produire un grand effet, et
exercer quelque action sur la partie lgante de la salle. Ce drle de
Mitouflet s'en aperut, et compromit ma femme par un sourire; il
semblait, le vil salari, vouloir s'lever jusqu' nous ou nous faire
descendre jusqu' lui. Vous tes des amis de l'auteur, je suis un ami de
l'auteur: voil un lien; touchez l, et travaillons de concert.

En effet, la besogne marcha rondement. Dans le cours des premires
scnes, Mitouflet mnagea ses moyens et prluda par le battement
contenu. C'tait comme une admiration qui s'essayait, et qui, dans un
premier essor, se tenait sur ses gardes. Du reste, l'attitude de ces
trois cents vendeurs de contre-marques et de chanes de sret tait
particulirement difiante; vous eussiez dit de vrais juges, des tres
pntrs des beauts de la langue. On les voyait se dilater, s'panouir,
comme s'ils eussent parfaitement compris. Trente d'entre eux ne
parlaient que l'allemand. Mitouflet surtout avait une pose homrique:
l'oeil fix sur l'acteur, il piait la minute prcise o
l'applaudissement arrive  point, et l'arrtait quand il pouvait nuire.

Toutes les nuances que notre ami le Gnie avait indiques, Mitouflet les
saisit, les fit valoir, les dveloppa. Du battement contenu, il passa
par les varits du battement expansif, pour arriver au trpignement. Au
dernier acte, cet enthousiasme littraire ne connut plus de frein: la
lgion romaine souleva les banquettes et s'en fit des instruments
d'admiration. Ceux qui ne parlaient que l'allemand clataient surtout en
transports extraordinaires. La voix de la conscience ne les troublait
pas dans l'expression de leur ravissement; peut-tre mme avaient-ils
cru retrouver dans certaines parties de l'ouvrage un souvenir de
l'idiome natal.

En prsence de cette ovation tumultueuse, Malvina ne se prodigua point;
elle vit que notre ami le Gnie pouvait marcher seul, et que son affaire
tait monte de main de matre. Avec une salle ainsi compose, l'ouvrage
devait aller aux nues; il y alla et mme au plus haut; le difficile
tait de l'y soutenir. Voil o se trouvait le revers de la mdaille.
Les marchands de contre-marques passent, et les pices ne restent pas.
Mais notre ami le Gnie se consolait aisment de ces petites disgrces.
Pourquoi se serait-il dsespr? Ne lui restait-il pas la confiance de
sa force et l'estime de Mitouflet?



Paris au bord de l'eau,

I.

Le jour commence  poindre; les brouillards se replient  l'horizon, le
dme du Panthon, les tours jumelles de Notre-Dame, se dtachent sur
l'azur du ciel; les lions du Jardin-des-Plantes font entendre leurs
rugissements, les chants des lavandires leur rpondent sur l'autre
bord. Les hommes et les animaux saluent l'aurore  leur manire. Les
premiers rayons du soleil se jouent dans les eaux; la brise est douce,
le ciel est pur; il est temps de commencer mon lointain voyage depuis le
pont d'Austerlitz jusqu'au pont d'Ina. Je me suis donn  moi-mme la
mission d'explorer les rives peu connues de la Seine et de dcrire les
populations qui les habitent. C'est une excursion curieuse, et n'offrant
que le danger de lire quelques articles rapides comme le courant qui les
entrane.

Regardez sur les deux rives comme partout rgnent le mouvement et le
travail. Un norme train de bois va passer sous le pont d'Austerlitz;
quatre vigoureux compagnons, arms de longues perches, font mouvoir le
radeau et le maintiennent contre les prils du courant. A coup sr, si
nous tions en Italie, les mariniers adresseraient une prire  la
Madone avant de s'engager sous l'arche au pied de laquelle le flot
tourbillonne; mais nous sommes  Paris, et l'quipage se borne 
entonner une chanson en redoublant d'efforts. Encore quelques minutes,
et le train sera amarr  ct de cinq ou six autres qui ont fait la
mme route et couru les mmes dangers. Des ouvriers, nus jusqu' la
ceinture, dpcent ces radeaux phmres et transportent sur le rivage
les bches qui s'amoncellent ensuite dans les chantiers. Rude labeur que
rien n'interrompt, ni les chaleurs de l't, ni les froids prcoces de
l'automne, jusqu' ce que la capitale ait la quantit de bois ncessaire
pour se chauffer pendant une anne. C'est ici le cas d'entrer un moment
dans la statistique. Il n'y a pas de voyage sans cela. Environ quatre
mille cinq cents trains descendent annuellement la Seine. Chacun de ces
trains se compose de dix-huit _coupons_ formant un _dcastre_, ce qui
fait quatre-vingt-un mille _dcastres_ ou huit cent dix mille _stres_.
Un stre gale une _demi-voie_ ou un mtre cube. La consommation de
Paris est donc de quatre cent cinq mille voies ou huit cent dix mille
mtres cubes que nous amne la rivire. Ici c'est l'eau qui alimente le
feu.

Ce rude dmenti aux proverbes leur a t inflig par un bourgeois de
Paris, nomm Jean Rouvet, qui vivait sous Charles IX. Avant lui, les
disettes de bois taient extrmement frquentes. Les chroniques du
Moyen-Age sont pleines du rcit des meutes et sditions occasionnes
par le manque de combustible. Les amoureux et les potes qui vont
abriter leurs rveries dans les alles des bois de Boulogne ou de
Vincennes, ne se doutent pas qu'ils parcourent les derniers dbris des
vastes forts dans lesquelles les rois chevelus menaient leurs chasses
gigantesques. Le cor d'ivoire de Roland a bien des fois rveill ces
vieux chos qui ne redisent plus maintenant que la fanfare du clairon de
l'infanterie lgre. Peu  peu le gibier, chass par le bruit de la
cogne du bcheron, manqua aux plaisirs royaux; bientt aprs les arbres
eux-mmes firent dfaut. Il fallut songer  chercher ailleurs des cerfs
pour les rois et des bches pour les Parisiens. Des ordonnances des
douzime, treizime et quatorzime sicles attestent ce manque de bois.
On mit en coupe rgle les forts de Snart et de Fontainebleau,
ressources immenses qui n'empchrent pas cependant le mme inconvnient
de se reproduire. L'usage des chantiers n'tait pas connu. Le port de la
Grve tait le seul march o le bois se vendit. Les bateaux qui
l'avaient transport servaient de magasins. Malheur aux Parisiens si la
rivire cesse d'tre navigable! les deux tiers de la population seront
obligs de souffler dans leurs doigts en demandant au ciel tantt la
crue, tantt la baisse des eaux, tantt enfin la cessation de la gele.
Quelle influence n'et pas exerce  cette poque l'ingnieur Chevalier
avec son baromtre! Mais alors on ne connaissait ni les baromtres ni
les ingnieurs. Cet tat de choses dura jusqu'au jour o enfin Jean
Bouvet vint, tout aussi  propos que Malherbe, ce me semble.

L'ide de Rouvet tait si bonne, si juste, si raisonnable, que ses
contemporains le traitrent de fou. Je vous laisse  penser comment les
bailleurs de fonds du temps de Charles IX durent recevoir un homme qui
leur proposait de s'associer  une entreprise dont le but tait
d'approvisionner Paris de bois qu'on ferait venir par la Seine sans le
secours d'aucun bateau, et sans craindre ni les inondations, ni la
scheresse, ni le gel, ni le dgel. Un de ces bailleurs de fonds,
devanant Shakspeare de prs d'un sicle, rpondit  Jean Rouvet qu'il
croirait  la possibilit d'excution de son projet, lorsqu'il verrait
les forts se mettre en marche vers Paris et se vendre elles-mmes sur
le port de la Grve.

Les forts marchrent en effet, quoi qu'en pt dire le Macbeth de la
finance; mais Jean Bouvet tait mort de chagrin et de misre, comme tous
les inventeurs, quand ce prodige eut lieu. Un autre bourgeois, Ren
Arnoul, prit l'ide abandonne et la mit en pratique. Les petites
rivires qui forment la partie suprieure du bassin de la Seine
traversaient d'immenses forts en quelque sorte vierges. Jean Rouve
voulait qu'on y jett les bches, qu'on les abandonnt au courant, et
qu'on leur fit ainsi parcourir sans frais un trajet considrable. Les
bches arrtes ensuite  l'endroit o les rivires tombent dans la
Seine ou dans ses grands affluents, devaient tre runies en train et
diriges sur Paris. C'est ce plan qu'excuta Ren Arnoul en vertu d'une
concession de Charles IX. Les lettres patentes qui investissaient
l'industriel de son privilge furent signes deux jours avant la
Saint-Barthlemi.

C'est depuis lors que Paris a cess de grelotter. Pour apprcier  sa
juste valeur l'invention de Rouvet, il ne faut pas oublier que les
canaux de Briare et d'Orlans n'existant pas, les bois traverss par ces
canaux et par la Loire ne pouvaient envoyer leurs produits dans la
capitale.

Revenons maintenant aux trains de bois amens sur le quai d'Austerlitz.
Cette digression n'est pas aussi inutile qu'elle en a l'air; car j'ai 
vous parler des dbardeurs, et sans Rouvet les dbardeurs n'existeraient
pas. Je pourrais auparavant vous conduire au bal de l'Opra; mais le
temps des bals est pass: nous le reverrons l'an prochain. Observons
d'abord le dbardeur sur les lieux mmes ou il a pris naissance,
c'est--dire dans l'eau. Le dbardeur est amphibie.

Ni vous, ni moi, ne ferions de bons dbardeurs. Hercule, Thse, Samson,
feu le gant Bihin, seraient tout au plus admis dans la corporation. On
prendra une ide de la force que doivent avoir ces ouvriers, en sachant
qu'un stre de bois rondin sorti de l'eau depuis deux ans pse quatre
cent seize kilogrammes, et qu' la sortie de la rivire il a prs d'un
cinquime de plus de pesanteur.

Concevez-vous que ce soient de pareils hommes que la mode ail pris pour
type de l'esprit, de la gaiet, de la verve, et mme de la finesse qu'on
dpense dans une nuit de carnaval? Le dbardeur est le hros de tous les
bals autoriss et non autoriss; il fait partie de l'histoire de France;
on l'a potis, idalis, lev jusqu' l'art. Garanti et les grisette
parisiennes ont pris le dbardeur sous leur protection, l'un en
dessinant son costume, les autres en le portant. Je voudrais que les
dbardeurs du Caf Anglais ou de la Cit d'Or pussent entendre une
conversation de leurs collgues de la Rpe, ou seulement qu'ils
assistassent  un de leurs djeuners. Voici la carte de quelques-uns.
Montre-moi ton menu, je te dirai qui tu es.

Les dbardeurs du port des Invalides prennent un verre d'eau-de-vie 
trois heures du matin;  neuf heures, ils mangent la soupe et boivent un
litre de vin;  midi, lger repas et lger litre,  six heures, souper
et litre. Dans l'intervalle, ils consomment trois ou quatre litres et
cinq  six petit-verres.

Les dbardeurs de presque tous les autres ports se livrent  la mme
consommation, et ne diffrent que par la quantit de litres et de petits
verres. Ceux de Bercy ne boivent que du vin blanc et presque pas
d'eau-de-vie. On voit qu'il va loin de l au dbardeur dlicat, pimpant,
musqu, des vignettes et des albums. Les femmes des dbardeurs de Bercy,
de la Rpe, du port aux Vins, des Invalides, sont gnralement
blanchisseuses; celles des Tuileries s'adonnent gnralement  la vente
du beurre, des oeufs, du fruit, du poisson dans les marchs et dans les
rues. Quand ces messieurs ne travaillent pas, ce sont ces dames qui les
nourrissent. Malgr sa grossiret et sa rudesse native, le dbardeur
n'est point compltement tranger au culte des Muses. Comme les potiers,
les tisserands, les cordonniers, les menuisiers, les maons, les
vitriers, les dbardeurs ont aussi leur pote dans le nomm Ferrand. Ce
dbardeur compose des chansons qui ne manquent ni d'esprit ni
d'lgance.

Gavard, le clbre anatomiste, trop pauvre pour se livrer  ses tudes,
joignit pendant quelque temps le mtier de dbardeur  celui d'tudiant.
Cach parmi les ouvriers de la Rpe, il gagnait l't de quoi suivre
les cours pendant l'hiver. Ce dvouement peut tmoigner de la force de
son me et de son temprament.

Chose extraordinaire! de tout temps la mode a pris les dbardeurs sous
sa protection. La fivre philanthropique dont tous les esprits furent
atteints dans les premires annes du lgue de Louis XVI, produisit des
miracles en faveur des dbardeurs. Notre philanthropie est bien mesquine
auprs de celle du dix-huitime sicle. La charpie pour les Grecs,
produit des loisirs patriotiques de nos femmes de banquiers, plit
singulirement  ct du prix que fonda une runion de marquises et de
duchesses en faveur de l'inventeur du meilleur moyen mcanique pour
mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les livres de
mdecine taient remplis de la nomenclature de toutes les maladies
auxquelles les dbardeurs taient exposs. Outre les fivres aigus, les
pleursies, les pripneumonies, la toux, la dyspne, et diverses autres
affections de poitrine, il leur survenait encore, disait-on, des ulcres
aux jambes extrmement difficiles  gurir. _In cruribus ulcra sunt
sanatu difficilia,_ dit un mdecin qui florissait vers 1784. Il fallait,
 tout prix, dbarrasser ces pauvres dbardeurs de la dyspne et des
ulcres, et nul doute que l'on n'y ft parvenu, car ce que femme veut,
la mdecine le veut, si la Rvolution franaise n'et disperse le club
des amies des Dbardeurs. De nos jours, un praticien dont le talent et
la bonne foi ne sauraient tre mis en doute, Parent-Duchtelet, qui, lui
aussi, s'tait fait dbardeur par amour de la science, a publi les
rsultats de son sjour parmi cette classe de la population. Ce rapport
charmerait bien les marquises du dix-huitime sicle, si elles pouvaient
revenir  la vie; elles y verraient que leurs chers dbardeurs ne sont
pas plus malheureux que les autres ouvriers; que le sjour dans l'eau
n'occasionne pas autant de maladies qu'on le croyait; que ces ulcres
difficiles  gurir, dont s'pouvantait l'ancienne mdecine, ne sont
qu'une affection peu dangereuse, commune  d'autres professions, et qu
on dsigne vulgairement sous le nom de _grenouille_. Parent-Duchtelet a
vu un dbardeur de soixante-douze ans qui, aprs avoir pass la moiti
de sa vie dans l'eau, absorbait ses litres et ses petits verres comme
n'importe quel charpentier. Il est donc moins urgent qu'on ne le pensait
au dix-huitime sicle de trouver un moyen mcanique pour mettre les
trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les dbardeurs, eux-mmes ne
sentent pas charms de voir se rsoudre ce problme, car une dcouverte
semblable diminuerait considrablement leur salaire.

[Illustration: (Les vrais dbardeurs, dessin de Daumier.)]

Mais nous voici en prsence d'une nouvelle espce de dbardeurs: ce sont
les _dchireurs de bateaux_, ainsi nomms parce qu'ils mettent en pices
les bateaux qui descendent, chargs de bois, la Haute-Loire, l'Allier et
les autres rivires dont le cours ne peut se remonter. On value
annuellement; trois ou quatre mille le nombre des embarcations ainsi
charpes. Du dchireur au dbardeur il n'y a que quelques petits verres
de diffrence. Nous en dirons autant des _lcheurs de trains_, ou gens
chargs de les faire passer sous les ponts, et nous terminerons par un
tableau de la population des dbardeurs ainsi qu'elle est rpartie:

Port de Bercy (deux rives)    112
Port de la Rpe               92
Port aux Vins                  40
Port des Tuileries             40
Clichy-la-Garenne              10
Choisy-le-Roi                  30
Canal Saint-Martin             12

DCHIREURS DE BATEAUX.
Ile des Cygnes                150
Gare Saint-Denis                6
Bassin de l'Arsenal             6
Bassin de la Villette           5
Sur divers points              11

LACHEURS DE TRAINS.
Port des Invalides             17
Port des Tuileries             14

Ces diverses classes forment ce que nous pourrions appeler
l'aristocratie de l'eau. Voici maintenant ses proltaires. Voyez-vous
l-bas ces hommes au teint livide, aux traits amaigris, aux vtements
dlabrs, entrs dans la vase jusqu'au genou; ils agitent de vastes
sbiles en bois, dans lesquelles ils lavent la boue comme si c'tait le
sable fantastique du Potose. Ces gens-l cherchent de l'or l o vous ne
voyez que des immondices. Les ruisseaux de Paris tombent dans la Seine,
et, avec eux, tout ce qu'ils peuvent emporter; de plus, on y jette les
glaces et les neiges, elles entranent une grande quantit de matires
qui, ne surnageant pas, se prcipitent et se dposent sur le fond
jusqu' une distance assez loigne des bords. De ces causes, et de
plusieurs autres ressortant des lois hydrauliques particulires aux
fleuves, il est rsult que le sol de la Seine s'est considrablement
exhauss. En quelque endroit qu'on l'examine, jusqu' cinq ou six pieds
de profondeur, et quelquefois mme davantage, il est compos de sable et
de vase renfermant une foule de particules mtalliques, fer, cuivre,
plomb, tain, or et argent, quelquefois en petits lingots, ordinairement
ouvrags; plus, des clous, des boutons de gutres, des pingles, des
fragments de toutes sortes d'ustensiles. Pour extraire les parcelles de
mtal, des malheureux entrent dans ce Pactole fangeux, y restent depuis
le matin jusqu'au soir, et cela pendant six mois de l'anne; ils gagnent
quarante sous par jour. Quand le froid est trop vif, ils exercent leur
industrie en fouillant les ruisseaux. C'est en voyant le fer aigu dont
ils sont arms, et l'ardeur avec laquelle ils travaillent que le peuple
les a surnomms _ravageurs_.

Pauvres gens, les trottoirs  rebords viennent de leur enlever cette
ressource!

Le nombre des ravageurs est connu: on en compte six dans file
Saint-Louis, huit dans la Cit, cinq au pont Saint-Michel, deux 
l'Htel-dieu.

La population ouvrire vivant exclusivement de la rivire ne dpasse pas
en tout six cent soixante-dix personnes; mais, dans cette promenade
rapide, nous n'avons examin que les industries avoues; que de gens
viennent chercher sur les bords du fleuve les moyens de soutenir leur
existence alatoire! que de bohmiens, depuis le rdeur de rivire,
cumeur d'eau douce poursuivant sa proie la nuit de bateaux en bateaux,
jusqu'au chiffonnier dressant son chien  lui rapporter l'immonde pave
de l'got! Nous sommes loin d'avoir termin notre exploration de la
Seine; un autre jour nous reviendrons sur l'eau.



Beaux-Arts.--Salon de 1843.

(Voyez pages 44, 56, 68 et 88.) TABLEAUX.

_M. Giraud.--Les Crpes_.--Tout l'esprit du _Colin-Maillard_ se retrouve
dans _les Crpes;_ mais puisque M. Giraud possde si bien son
dix-huitime sicle, puisque les Grces poudres n'ont plus de secrets
pour son pinceau et qu'il sait tous les sourires de leurs bouches en
coeur, toutes les fossettes de leurs mains poteles, aux ongles roses,
puisque enfin elles lui ont appris l'art suprme de poser une mouche sur
un beau visage assez galamment pour que personne ne soit tent de
regretter la place blanche ou vermeille qu'il nous drobe ainsi,
pourquoi ne laisserait-il pas le badinage pompadour? pourquoi ne
viserait-il pas plutt  cet idal srieux et charmant de Marivaux et de
Watteau, ces deux potes? On a appel du nom de marivaudage le style
prcieux, les jolies fadeurs, les galanteries manires, elles
imitateurs ont cru bien marivauder en perfectionnant, si je puis dire,
les dfauts du matre; mais ils oublirent, la grce rflchie et le
calme sourire de la belle Silvia: Mon frre, sentez-vous cette paix
douce qui se mle  ce qu'elle dit?--Et de mme pour Watteau, grave
avec tant d'affterie, presque rveur sous la poudre, et tendre comme le
madrigal, d'esprit au moins, sinon de coeur: Mon frre, sentez-vous
cette paix douce qui se mle  ce qu'il peint? Ds que le bruit des
baisers se fait entendre, que les clats de rire viennent troubler
l'aimable comdie, que le galant badinage se tourne en joie libertine,
Fi, le vilain amour! dit Anglique; et tout de suite nous revenons aux
soupers de Diderot et aux fines parties de Trianon.

Que M. Giraud nous pardonne ces restrictions; on a souvent reproch aux
critiques cette fcheuse habitude qu'ils ont de se demander, non point
ce que l'artiste a voulu faire, mais ce qu'il aurait d faire; et
toujours les critiques retombent dans ce mme dfaut; telle est ta
nature de leur esprit, qu'ils ne peuvent jamais voir le bien sans penser
immdiatement au mieux. Si donc aujourd'hui nous nous tions uniquement
demand comme il convenait sans doute, ce que M. Giraud a voulu faire,
si nous avions examin simplement l'excution de sa pense, nous
n'aurions eu que des loges pour son tableau.

_M. Leleux.--L'Illustration_ donne aujourd'hui la gravure de la _Posada
navarraise_ de M. Leleux. Nous avons, dans un article spcial sur le
salon carr, examin en dtail cette toile remarquable  diffrents
titres; nous rappellerons volontiers  nos lecteurs que nous avions lou
l'lgante simplicit, la vrit potique, la riche fantaisie de M.
Leleux; quant  nos critiques, nous ne les renouvellerons certainement
pas: _Semel est salis atque super_. Il importe surtout de se rappeler
les qualits par lesquelles une oeuvre a sembl recommandable.

[Illustration: (Les Crpes, par M. Giraud.)]

[Illustration: (Posada navarraise, par M. Leleux.)]

Nous regrettons de ne pouvoir joindre ici les gravures de deux tableaux
dont la gracieuse ide a sembl d'autant plus charmante que d'ordinaire
les peintres ne se mettent point en frais d'imagination, et se
contentent volontiers des sujets les plus vulgaires et les plus
rebattus: nous voulons parler des _Fils de la Vierge_ et du _Soir;_ au
moins essaierons-nous d'en donner une fidle description, que saura
d'ailleurs complter l'imagination de nos lecteurs.

                         --Les Fils de la Vierge.
        Pauvre fil qu'autrefois ma jeune rverie,
                    Nave enfant,
        Croyait abandonn par la vierge Marie
                   Au gr du vent;
        Drob par la brise  son voile de soie,
                   Fil prcieux,
        Quel est le chrubin dont le souffle t'envoie
                   Si loin des cieux?

La romance imaginait que le fil de la Vierge tait enlev par la brise 
son voile de soie; l'ide du peintre nous semble encore plus gracieuse:
Marie est assise avec l'enfant Jsus sur une nue lgre, que supporte
de ses ailes et de ses mains leves, _manibusque supinis_, un bel ange
planant au milieu de l'azur; la Vierge tient une blanche quenouille,
elle file, et l'enfant Jsus abandonne au souffle du vent le fil sorti
des mains de sa mre.--Jamais la touchante lgende n'avait t si
potiquement traduite, et le tableau mrite de devenir populaire mieux
encore que la romance.

Quelques-uns, critiques svres, ont reproch aux _Fils de la Vierge_ de
n'tre proprement qu'une vignette, qu'un cul-de-lampe; mais pour cette
toile, si modeste qu'elle soit, nous donnerions volontiers bien des
tableaux de genre, bien d'immenses toiles historiques qui tapissent les
murs du salon; de mme, on a justement mis au premier rang _la Guirlande
de Fleurs_ de M. Saint-Jean, dont la perfection dpasse les fameuses
fleurs des matres hollandais.

_M. Gleyre.--Le Soir._--Le pote est assis sur la rive; la tte penche,
il suit d'un triste regard la barque qui s'loigne toute charge de ses
esprances, de ses illusions, de ses belles amours; elles s'en vont, et
sans retour, plus charnelles encore, plus jeunes, plus souriantes sous
leurs paisses couronnes, qu'elles n'taient au jour fortun o le
gracieux essaim vint convier le pote  descendre le fleuve de la vie;
en son aimable socit. Aujourd'hui elles le laissent sur la rive, elles
l'abandonnent, et voguent insoucieusement vers d'autres bords: amour,
bonheur et gloire, tout lui chappe  la fois, et la brillante Thorie
lui emporte toutes les joies de son coeur, tous les rves de sa pense:

            Que vous ai-je donc fait,  mes jeunes annes?

L'Amour effeuille ses roses dans le fleuve: la Gloire est debout, la
palme  la main, toujours sereine et radieuse; les autres blanches
figures, l'Amiti, l'Esprance et leurs soeurs, marient leurs voix
douces aux sons de la lyre; et le pote dlaiss recueille tristement,
ces harmonies dcroissantes, et plein de mlancolie il coute

             L'adieu qu'en s'en allant chasse l'Illusion.

Le tableau de M. Gleyre, au dire de chacun, mrite une des premires
places dans l'Exposition de cette anne; il se distingue d'abord par le
choix infiniment potique du sujet, par une heureuse et savante
composition, par un choix exquis de dtails; puis il se recommande
encore par la peinture et le dessin. M. Gleyre n'a point fait comme ces
potes qui croiraient nuire  leur fantaisie et rogner les ailes  leurs
pensers ariens, s'ils se proccupaient terrestrement de la correction
du style et de la puret du langage; il a su avoir de l'imagination sans
faire tort au bon got; et, d'autre part, prciser sa rverie de faon 
ce qu'elle ft intelligible, sans lui rien ter d'ailleurs de sa
tristesse ni de sa posie. C'est une excellente leon littraire pour
tous nos jeunes rimeurs chimriques et mystiques, qui boivent les
regards soyeux de leurs matresses, et se dcorent volontiers du beau
nom d'mes incomprises.



La Vengeance des Trpasss

NOUVELLE. (Suite.--Voyez pages 73, 89 et 103.)

 V.--La Terre-Sainte.

Lonor n'avait pu cacher  don Christoval son entretien avec
l'gyptienne; celui-ci avait tourn la chose en plaisanterie et s'tait
moqu de la crdulit de sa compagne. Mais le lendemain, quand ils se
furent remis en route, il s'aperut que Lonor tait silencieuse,
qu'elle avait l'air abattu et proccup. Il jugea bien que la scne de
la veille avait produit une impression profonde sur cette imagination
trop sensible. Leur voiture gravissait en ce moment une montagne
escarpe,  travers une vieille fort, Christoval pensa qu'un peu
d'exercice, l'air frais du matin, le charme du paysage clair des
premiers rayons du soleil, feraient une diversion salutaire. Sous
prtexte que la lenteur des chevaux l'impatientait, il proposa  Lonor
de marcher un peu; elle y consentit, et, quand ils furent seuls dans le
sentier agreste qui ctoyait la route, Christoval, pressant doucement
sous son bras le bras de Lonor, prit la parole en ces termes:

Ma chre Lonor, c'est toujours une imprudence de chercher  connatre
l'avenir. Je suis fch que vous ayez cd  cette curiosit; mais enfin
le mal est fait; tachons qu'il n'ait pas de suites prolonges. Quoique
je n'attache pas de valeur aux prdictions de ces sortes de gens,
j'avoue nanmoins que dans ce fatras de mensonges et de paroles
hasardes il peut se rencontrer quelque chose qui mrite qu'on s'y
arrte. Je ne crois pas  l'art des devins et des sorciers, mais je
crois que la Providence peut se servir quelquefois de ces pauvres
instruments aveugles pour annoncer mystrieusement ses desseins et
transmettre un avertissement aux hommes. On a vu dans ce genre des faits
trs-singuliers. Ainsi, quoique j'aie affect hier soir de rire de votre
superstition, je n'en ai pas moins rflchi srieusement aux dtails que
vous m'avez raconts. J'ai t frapp particulirement d'un mot: Le
repos, dit la bohmienne, vous attend en Terre-Sainte! Eh bien, il faut
y aller. Que risquons-nous? Du moment que nous quittons notre patrie,
tous les pays nous sont indiffrents. Courons donc la chance de trouver
le bonheur en Terre-Sainte. Mais quelle est cette Terre-Sainte? La
Palestine? Point du tout!

Lorsque je faisais mes caravanes, je me souviens d'avoir visit, en
Suisse, une petite le dlicieusement situe dans le lac de Constance:
on l'appelle l'le de Reichenau, et, par un surnom qui date de huit ou
dix sicles, l'le Sainte ou la Terre-Sainte. Cela vient d'une abbaye de
bndictins, florissante et superbe du temps de Charlemagne; aujourd'hui
noire et triste ruine. Ce nom de l'le Sainte est rest dans la bouche
du peuple, pour attester qu'autrefois les moines propritaires de
Reichenau y firent fleurir la vertu et la pit, sans laquelle il n'y a
point de vertu.

Nous avions le projet de nous fixer quelque part en France; mais la
France est trop rapproche de l'Espagne, et les relations sont trop
frquentes entre les deux pays. Votre oncle finirait par dcouvrir notre
asile et trouverait le moyen de nous y tracasser, car vous savez s'il
est actif et vindicatif; Faisons mieux: si vous l'avez pour agrable,
chre amie, nous nous tablirons  Reichenau. Il faut considrer votre
fortune comme perdue; mais la mienne sera plus que suffisante pour nous
deux. J'crirai  don Sbastien; cet ami fidle et discret nous fera
passer nos quartiers de rente, et nous vivrons heureux _en terre
sainte_, dans ce repli cach de l'univers,  l'abri de tous les oncles,
de tous les archevques et de tous les mchants du monde.

Lonor s'accorda  tout ce que disait don Christoval. La srnit
reparut sur son visage; il lui sembla dmontr que les paroles de la
bohmienne renfermaient un avis de la Providence, et elle ne se lassait
pas d'admirer avec quel bonheur don Christoval l'avait reconnu et en
avait dml le sens.

Leur premier soin, en arrivant en France, fut de faire consacrer et
bnir leur union par l'glise. Cela tait fort ncessaire, surtout pour
Lonor, qui sentait de grands scrupules de conscience.

[Illustration.]

Ils prirent leur route par Lyon; puis ils gagnrent Strasbourg. Ils
allaient  petites journes, mais sans aucunement s'arrter pour visiter
les curiosits qui se trouvaient sur leur chemin. Lonor sentit un
frisson au coeur lorsque,  l'entre du mont de Kelh, se prsentrent 
ses yeux les montagnes vaporeuses de la Fort-Noire. Ce large fleuve,
dont les ondes fortes s'enfuyaient en bruissant sous ses pieds, sur sa
tte ce ciel d'un bleu clair et profond, cette valle seme de villages
aux maisons blanches, aux clochers aigus, peuple d'aunes noirs, de
saules au feuillage ple et mlancolique; ces hommes avec leurs ttes
blondes et leurs visages ross, faisant retentir  ses oreilles un
idiome guttural, trange, tout lui causait une impression de peine et de
malaise indfinissable. Ce n'tait plus l'Espagne! Elle comprit qu'elle
changeait d'atmosphre, qu'elle passait d'une nature ardente au sein
d'une nature langoureuse. En traversant cet immense pont de bateaux, il
lui semblait renoncer pour jamais  sa chre patrie. Sa patrie serait
dsormais ce qu'elle avait devant les yeux. Elle ne put s'empcher de
tourner la tte, comme pour adresser un dernier regard, un regard
d'adieu  l'Andalousie; mais ce regard ne rencontra qu'un vaste marais
au del duquel montait la flche de Strasbourg, dans un horizon charg
de petits nuages laiteux. Elle sentit une larme rouler sous sa paupire;
heureusement, don Christoval, occup  acquitter le page, ne s'en
aperut pas. Un moment aprs, tandis qu'il se rcriait sur la beaut du
pays qui s'ouvrait devant eux, Lonor se mit  rciter mentalement une
prire en espagnol, pour marquer d'une action de pit son premier pas
sur la terre trangre et y commencer son sjour sous des auspices
favorables.

Ils voyagrent toute la nuit. Le lendemain, vers cinq heures du soir, la
diligence les dposa quelques lieues avant Constance, dans la petite
ville de Radolfszell, situe au bord du lac Infrieur, en face de
Reichenau. On fit avancer une barque, et en quelques minutes les deux
poux se virent spars du continent, voguant vers cette troite bande
de terre, perdue au milieu de l'eau, o ils venaient de si loin chercher
la paix. L'heure tait solennelle et tout portait  la mditation; le
lac s'embrasant des derniers feux du soleil, ressemblait  un ocan de
cuivre en fusion. A l'autre bord, le regard, se relevant sur les
collines verdoyantes de Thurgovie couronnes de jolies fabriques,
glissait jusqu'au rocher de Hohentwiel, dont la masse gigantesque et
bizarre apparaissait toute noire au sein d'une poussire lumineuse.

Lonor prouva un serrement de coeur, une angoisse de tristesse amre,
en se voyant au milieu de cette vaste tendue d'eau, sous un ciel
tranger, bien loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, et sans
aucun espoir de les revoir ou d'en entendre jamais parler. Dsormais
elle tait seule au monde, seule avec son mari, qui,  vrai dire,
abandonnait aussi pour elle le reste de l'univers. Tandis que la nacelle
se balanait mollement sur les vagues, au bruit cadenc des rames, elle
se rappelait ces vers d'un ancien pote qui semblaient s'adresser  elle
et  don Christoval:

        Soyez-vous l'un  l'autre un monde vaste et beau,
        Toujours charmant, toujours nouveau!

Le lac sur lequel ils voguaient rappelait  sa pense ce lac funraire
qui, dans l'ancienne mythologie, sparait la terre des vivants du ple
royaume des morts. Toute sa vie passe se droulait devant elle comme un
rve. Que de prils, que d'alarmes depuis le jour o elle avait fui son
couvent! Mais l-bas, se disait elle, nous allons recommencer notre
existence sous une forme nouvelle. Puisse l'avenir nous ddommager du
pass! Puisse cette le, cette terre sainte, nous donner en effet le
repos que nous y promet la prdiction de la bohmienne!

Puis elle tait obsde par un souvenir musical, celui de la chanson
qui, deux fois dj, s'tait trouve aux vnements les plus graves de
son existence. Une sorte de voix surnaturelle,  laquelle elle ne
pouvait imposer silence, lui murmurait  l'oreille cet air populaire:

        Marinero del alma
        Ayol!
        En un arrojo
        Hecha te al golfo,
        Que tu dicha consiste
        En un arrojo.

Marinier de mon me, prends ton lan et mets la barque dans le golfe,
car ton bonheur dpend de cet lan.

Le sens de ce couplet s'adaptait naturellement  la situation. Dieu
veuille, pensait Lonor, que la chanson dise cette fois la vrit!

Don Christoval, de son ct, paraissait absorb dans des rflexions non
moins srieuses.

Enfin, leur bateau prit terre dans une petite crique. Ils descendirent,
et, suivis du guide, qui portait leur bagage, ils montrent par une
pente douce  la seule auberge qui se trouve dans l'le; auberge comme
on en voit peu: vaste, calme, silencieuse, jamais trouble par les ris
et les chants des buveurs; elle s'lve au milieu des ruines et sur le
terrain de l'abbaye. Le btiment est un carr long, dont la faade
troite regarde le sentier (il n'y a point de route dans l'le); les
fentres de la maison donnent  droite sur un joli jardin, dont les
alles, bien sables et bordes de buis, conduisent les voyageurs au
perron de la porte d'entre. L foisonnent tout l't ces fleurs
vulgaires, si distingues par leur clat ou leur parfum: des roses, des
penses, du rsda; au printemps, quelques lignes de tulipes; ensuite
des lis et des anmones; en automne, des dahlias et des tournesols.
Enfin, plus tard, on est trop heureux de voir poindre sur la neige
quelque triste ellbore, la rose de Nol, ou de dcouvrir dans un coin,
expos au midi, le bouquet embaum de l'hliotrope d'hiver.

Les fentres du ct oppos donnent aussi sur un jardin; mais que
celui-l est diffrent de l'autre? Il n'y vient qu'une fort de plantes
ombellifres, basses, maigres, dcolores, frissonnantes au moindre
souffle du vent, au milieu desquelles se lvent presses dans une
lugubre symtrie des croix de bois noir. Le propritaire de cet enclos
c'est la mort; le fossoyeur est son jardinier.

On ne s'aperoit de la population de l'le que par les croix de bois
noir, et l'on s'tonne qu'il y ait tant de dfunts dans un endroit ou
l'on voit si peu de vivants.

Au reste, le domaine de la mort ne se borne pas  ce champ resserr: on
retrouve  chaque pas l'empreinte de l'impitoyable suzeraine; et lorsque
parmi ces chaumires neuves, ces beaux tilleuls, ces grands noyers, au
milieu de ces prairies mailles, de ces riants vignobles, on dcouvre
ici un pan de mur, l un chapiteau sculpt, plus loin un tronon de
colonne, quelque saint mutil couch dans l'herbe, les mains jointes, ou
l'entre basse et vote d'un souterrain ferm par les dcombres, on
sent que Reichenau tout entire appartient  la mort, et l'on croit, au
pied de tout objet ayant vie, entrevoir la faulx impatiente de frapper.

Lonor et Christoval avaient devant leur croise attenante au jardin de
l'auberge, une vieille tour quadrangulaire en pierres grises dont les
sicles avaient rong le ciment, mais retenues aux artes et dans le
milieu par des lignes de briques rouges qui rayaient l'difice dans
toute sa hauteur. Cette tour avait encore deux tages, comme
l'attestaient au dehors deux rangs de petites fentres romanes
assembles. Ils apprirent que c'tait la tour du monastre bti par
Charles Martel. L'glise dans laquelle elle donnait entre n'tait que
du temps de Charlemagne, et le choeur mme avait t refait sous un roi
dont l'ge a dtruit la mmoire.

Ds le lendemain de leur arrive ils s'empressrent d'aller visiter ce
monument vnrable. Le sacristain qui les conduisait tait un vieillard
au visage semblable  celui d'un trpass, mais avec des traits
extrmement doux et une physionomie mlancolique. Il parlait trs-bien
le franais, que Lonor et don Christoval entendaient  peu prs comme
leur langue maternelle, possdait des connaissances en histoire et en
architecture, et, grce  l'obscurit de l'le, aujourd'hui trs-peu
visite, n'avait rien de commun avec les _ciceroni_ officiels, race
insupportable par son bavardage autant que par ses mensonges.

Regardez cette tour, leur dit-il; elle a prcd neuf autres tours qui
ornaient les btiments de l'ancien monastre et qui ont disparu avec
eux; vous en verrez le tableau tout  l'heure dans l'glise. La tour de
Charles Martel a dj dur deux sicles de plus que n'a dur en Espagne
le royaume des Maures, fond en mme temps qu'elle; elle est beaucoup
plus vieille que l'tablissement des Normands en Angleterre. Cependant
elle a t incendie deux fois par le feu des hommes et une fois par le
feu du ciel; ses malheurs l'ont beaucoup diminue. La voil! telle
qu'elle est, elle durera encore plus que vous et moi.

Nous voici dans le vaisseau,  l'entre des trois nefs. Remarquez le
pristyle o nous sommes; on ne le trouve que dans les glises de la
plus haute antiquit. C'est dans ce pristyle, ou plutt ce _narthex_,
que se tenaient, aux jours de la primitive glise, les pnitents et les
catchumnes, spars du reste des fidles par cette range de piliers.
Ce pilier-ci est encore de la premire fondation, contemporain de la
tour; les autres sont plus jeunes, comme vous pouvez le reconnatre  la
diffrence de la forme.

Avanons dans cette nef latrale de gauche. Hlas! les vitraux sont
briss, le toit laisse voir le ciel en plusieurs endroits; les dalles du
pav sont descelles et manquent  et l. Il n'y a que les pierres
tombales qui soient restes fidles au sol o le doigt de la mort les
avait fixes. Voil, contre ces piliers, les tableaux dont je vous
parlais: celui-ci reprsente le miracle de saint Pirminius, prenant
possession de l'le, au septime sicle, et en chassant tous les
reptiles venimeux. Vous les voyez fuyant  la nage sur les eaux du lac,
qui en sont couvertes. Ici, le saint fait construire son monastre, et
l, vous voyez l'ensemble des btiments au temps de leur splendeur,
lorsque l'abbaye, semblable  une petite cit, renfermait huit cents
moines et resplendissait de l'clat des vertus et de la science;
lorsqu'elle avait pour amis des rois et des empereurs, et pour sujets
des ducs, des comtes et des vques; lorsqu'elle recevait dans son sein
Charles le Gros, dpos par la dite de Tribur,--voil sa tombe et son
image en pied;--lorsque, enfin, elle tait si puissante et si riche, que
l'abb pouvait aller  Rome sans cesser de marcher sur ses terres! Alors
Reichenau tait grande sur la terre et dans le ciel; Dieu l'honorait par
de frquents miracles, dont vous voyez les principaux retracs dans ces
peintures  demi ronges par l'humidit; les grands de la terre la
comblaient de privilges et de prsents de toute sorte. Que reste-t-il
de tant d'honneurs et d'opulence? La tour de Charles Martel et un moine,
un seul, g de quatre-vingts ans! Mais, n'importe! tant que la tour et
le chanoine Sulzer subsisteront, l'abbaye sera reprsente. Quand dom
Sulzer aura cess de vivre, quand la tour aura croul... tout sera fini!
Puissent mes yeux ne pas tre tmoins de cette double catastrophe!

L'aspect dsol de cette glise ne justifiait que trop les plaintes
douloureuses du sacristain. Toutefois, comme les personnes dchues d'un
rang lev, aprs l'avoir occup longtemps, l'glise de Reichenau
retenait, au sein de son deuil et de sa misre, un je ne sais quel air
d'importante majest. La grandeur des dimensions, la forme du
matre-autel, le choeur, entirement revtu de chne noir et ferm dans
toute sa largeur par une grille d'un travail exquis, jusqu' ces
peintures envahies par les lichens verdtres qui servaient de tapisserie
 la muraille nue, tout cela avertissait le visiteur d'une splendeur
teinte et d'une gloire rentre dans le nant. Le bon sacristain faisait
admirer ces dtails  Christoval et  Lonor. Il n'oublia pas d'exposer
 leur vnration les reliques conserves dans le trsor de l'glise: du
sang de notre Sauveur; un fragment de sa croix; le vase de marbre dans
lequel Jsus-Christ fit son premier miracle, aux noces de Cana; la
crosse d'ivoire et de vermeil de l'abb Mangold de Brandis; l'meraude
du poids de vingt-sept livres, don de Charlemagne, laquelle n'est, au
dire des experts, qu'une masse de verre color; mais elle a t donne
et reue pour une meraude; pendant mille ans elle a t rput
meraude, c'en est une: il y a prescription sur la qualit.

Tandis qu'ils examinaient curieusement ces intressantes merveilles, une
porte s'ouvrit dans la boiserie et un personnage de haute taille, un peu
vot, en costume de bndictin, s'avana, traversa le choeur  pas
lents, les yeux fixs  terre, et s'alla mettre  genoux sur les degrs
de l'autel. C'est dom Sulzer, dit tout bas le sacristain; il vient
toujours faire sa prire  cette heure. Venez, ajouta-t-il en posant le
doigt sur ses lvres; et, par une autre porte, il les emmena hors de
l'glise.

Naturellement le sacristain fut questionn sur dom Sulzer; il en fit un
loge complet. Dom Sulzer, dit-il, est aussi bon qu'il est savant, et
c'est beaucoup dire! Si vous passez ici quelques jours, je vous
conseille de l'aller voir. Il demeure l, dans cette maison blanche, 
ct de la tour. Vous voyez le prau par la porte ouverte: ce sont les
coles; dom Sulzer les dirige. C'est par ses coles que Reichenau se
rendit jadis si clbre dans le monde, et ses coles subsistent encore.
Il n'en sort plus, comme au temps pass, des papes, des cardinaux et des
vques. Hlas! elles ne forment plus que de pauvres enfants destins 
mener la charrue. Cependant, qui sait? Parmi ces enfants, Dieu peut,
s'il lui plat, susciter des princes de l'glise! Reichenau n'est pas
encore tout  fait teinte; il peut la rallumer et la faire luire de
nouveau sur le monde. Peut-tre ce que nous voyons n'est-il qu'un moment
d'preuve; peut-tre, au milieu des rustiques coliers de dom Sulzer, se
cache celui qui doit un jour mettre le terme  cette preuve cruelle! Le
ciel a trop aim Reichenau pour que je puisse croire qu'il l'abandonne 
un malheur sans fin!... Pardon! Je retombe toujours dans ces illusions
qui doivent vous paratre un radotage, une folie! C'est qu' force de
vivre avec dom Sulzer, j'ai pris ses sentiments de tendresse et de
compassion pour cette infortune si profonde et si inconnue. Dom Sulzer a
vcu soixante ans dans l'abbaye. Il y est entr petit garon, car les
pres avaient ainsi coutume de s'attacher ainsi les enfants qui
annonaient des facults brillantes et du penchant  la pit. On les
nourrissait, on les instruisait, et, quand venait l'ge de faire
profession, ces jeunes gens se trouvaient tout faonns  la vie
monastique, dj riches en savoir, et capables de faire pendant longues
annes honneur  l'ordre. Il possde toute l'histoire et les souvenirs
de l'abbaye depuis son origine, et son bonheur est de les raconter. Vous
verrez chez lui une foule de choses curieuses, notamment une collection
de peintures reprsentant tous les prodiges qui se sont accomplis 
Reichenau,  commencer par la vision du moine Wettin jusqu'
l'pouvantable apparition dont fut tmoin dom Sulzer lui-mme.

Lonor et Christoval ayant tmoign un vif dsir d'entendre cette
histoire, on s'assit au soleil, en face de la vieille tour, ayant sous
les yeux l'extrmit verdoyante de l'le qui se perdait dans les eaux
tincelantes du lac, et le sacristain reprit la parole en ces termes:

AVENTURE DE DOM SULZER.

En ce temps-l, dom Sulzer n'tait pas encore dom Sulzer, mais simple
novice, petit abb  sa premire soutane, g de quinze  dix-sept ans,
je suppose; car il ne m'a jamais lui-mme racont ce fait. Il n'en
saurait entendre parler, et plusieurs personnes ayant essay,  de longs
intervalles, d'y faire allusion en sa prsence, il a toujours t prs
de se trouver mal, tant les souvenirs de cette terrible histoire lui
font encore d'impression aprs plus de soixante annes!

A cette poque que je dis, il y avait dans l'le un homme de moeurs
irrligieuses et mme dbauches. C'tait un riche bourgeois de
Constance, qui s'tait venu tablir chez nous pour y vivre grassement de
son bien. Quoiqu'il ne ft pas mari, il y avait toujours des femmes
dans sa maison; il faisait des repas qui ressemblaient  des noces.
Enfin, dans notre petit pays, o la vie a toujours t si rgle, il
tait un scandale pour tous, et pour plusieurs une pierre d'achoppement,
car la contagion de son libertinage commenait  se rpandre. Assez bon
homme, au demeurant, et mme trs-charitable,  ce qu'on dit; mais
quoique ce soit beaucoup, ce n'est pas tout!

Sous les rgles de nos grands et sages abbs, comme l'abb Hatton,
l'abb Waldo, ou Frdric de Wartenberg, lorsque la discipline tait
dans toute sa vigueur et son nergie, vous pensez bien qu'il n'y en
aurait pas eu pour longtemps  couper la racine de cet abus et  faire
dguerpir de l'le cet intrus envoy du dmon. Mais alors c'tait l'abb
Frdric de Rosenegg, dont le mauvais gouvernement avait laiss dprir
le spirituel et le temporel du monastre. Le relchement le plus
funeste, sous le nom de tolrance, le relchement prcurseur de la
dcadence s'tait introduit dans l'abbaye. Les pratiques extrieures
taient  peine maintenues, et le peu qu'on en conservait, par un reste
de pudeur et de biensance, paraissait encore bien lourd  porter.
L'esprit des anciens moines s'tait retir de leurs successeurs. Ne
vit-on pas,--vous pouvez me croire, car c'est un fait authentique,--ne
vit-on pas l'abb de Reichenau, ce mme Frdric de Rosenegg, aller
manger chez ce libertin, dont par malheur le nom s'est perdu! Il existe
encore quelques vieillards qui vous attesteront avoir vu passer l'abb
sur son petit cheval blanc, lorsqu'il se rendait chez ce rprouv, qu'il
nommait publiquement son ami. Aussi le ciel ne pouvait manquer de faire
un exemple!

L'homme dont je vous parle avait un confesseur. Vous entendez bien que
c'tait pour la forme,  moins que ce ne ft pour augmenter d'autant le
scandale de sa mauvaise vie. Ce confesseur tait un moine de chez nous,
honnte au fond du coeur, mais faible  l'excs. Il remontrait bien
quelquefois  son pnitent la profondeur de l'abme et la ncessit de
s'en retirer par la pnitence tandis que le salut tait encore possible;
mais l'autre, avec des promesses et des ajournements, savait si bien
tourner son homme, que le pauvre moine finissait toujours par cder, en
sorte que le directeur tait emport par celui qu'il aurait d retenir,
et quitta le rle de juge pour celui de complice. Vous allez voir le
succs de ces dportements.

Une nuit, sur le coup d'une heure, voil qu'on heurte, on sonne, on
fait un trange vacarme  notre porte. Le portier surpris se lve. Eh
vite! eh vite! monsieur un tel se meurt! il a t pris d'un mal subit et
inconnu; il demande son confesseur, le pre Dominique. On court
veiller le pre Dominique. Tandis qu'il s'habille, dom Sulzer, qui
tait comme son _famulus_, court  la sacristie chercher le viatique et
les saintes huiles. Mais notez bien qu'il les garda sur lui, non pas
avec intention, mais par hasard, ou plutt par l'ordre secret de la
Providence. Le pre Dominique ne prit que son brviaire sous le bras et
son bton  la main. Ils se mettent en route tout seuls; les domestiques
taient retourns prs de leur matre, sachant bien que le pre
Dominique n'avait pas besoin de guide pour trouver la maison. C'tait au
milieu de l'automne, pendant la pleine lune; la nuit tait douce et
claire, et l'on distinguait trs-loin dans la campagne, car il faisait
blanc comme de jour. Ils suivaient cte  cte un chemin bord de haies.
Quand je dis qu'ils taient seuls, je ne compte pas un jeune chien lev
par dom Sulzer, qui les suivait, et qui tout  coup se mit  hurler
d'une faon lamentable. Aprs avoir inutilement essay de le faire
taire, ils prirent le parti de le laisser pleurer. Trente pas plus loin,
le chien se tut de lui-mme et se blottit dans un buisson. Diable soit
de la bte! dit le pre Dominique impatient. Il va nous retarder.
Laisse-le! Comme il achevait ces paroles, ils virent devant eux,
plante au milieu du chemin, la figure de celui qu'ils croyaient
agonisant dans son lit. O allez-vous? leur demanda-t-il d'une voix
grave.--On est venu nous dire que vous tiez  toute extrmit.
J'allais vous confesser et vous donner l'extrme-onction.--N'allez pas
plus loin! Je suis mort! La justice de Dieu m'a surpris dans
l'impnitence finale: je suis damn! damn pour avoir diffr ma
conversion; damn  cause de votre faiblesse coupable et de votre lche
indulgence. C'est vous qui m'avez prcipit dans une ternit de
douleurs. Vous qui tes l'auteur de ma misre, il est juste que vous la
partagiez. Venez donc! En parlant ainsi, le mort allongea le bras et
toucha l'paule du pre Dominique. Au mme instant, sans bruit, sans
secousse, ils disparurent tous deux, comme une fume qui s'vanouit en
l'air!... Dom Sulzer revint  l'abbaye. Il fut trois mois malade de la
terreur qu'il avait prouve. On croyait qu'il succomberait; il gurit
cependant; mais personne, depuis cette poque, ne l'a jamais vu rire.

Et savez-vous la place exacte o s'est accompli ce miracle? C'est celle
o nous sommes assis. Retournez-vous: voil, sur notre tte, la croix
qui a t leve en commmoration. On l'appelle la croix; _du damn!_

F. G.

(La suite  un prochain numro.)



Le Commissaire-Priseur.

On trouve dans les potes antiques vingt-quatre manires diffrentes de
reprsenter le Destin. Je viens d'en inventer une vingt-cinquime. Mon
intention n'est pas de demander un brevet.

Suivant moi, qui ne suis ni un pote antique, ni un pote moderne, le
Destin porte un habit noir, une cravate blanche, des breloques et pas de
sous-pieds. Le Destin a du ventre et une voix de basse-taille; il flotte
entre trente et soixante ans; il prise dans une tabatire qui peut tre
en or, mais qui n'est jamais en buis, et il porte  la main un marteau,
emblme de sa puissance.

Le Destin, selon moi, est un commissaire-priseur. J'ai vu bien des gens
suspendus  ses lvres comme  celles d'un oracle, attendre avec une
impatience fivreuse le premier mot, ou plutt le dernier mot qui allait
sortir de sa bouche. Je conois l'orgueil du commissaire-priseur; il y a
des moments o il peut se croire dieu.

J'ai vu adjuger ces jours derniers une statue d'une clbrit
europenne. Le combat a dur longtemps. A la fin, deux athltes
restaient seuls sur le turf artistique; tous deux vigoureux, tous deux
dcids  vaincre ou  mourir. Trente! trente-cinq! quarante! cinquante
mille francs! Les bottes sont vigoureuses, l'attitude des combattants
pleine de fermet; mais voici que les forces baissent, les assaillants
ne se portent plus que des coups de mille, deux mille, trois mille
francs de plus! Dans ce moment suprme,  qui le sort accorde-t-il la
victoire? Sur quelle somme le Destin frappera-t-elle le fatal coup de
marteau? Demandez-le au commissaire-priseur.

Je suppose que deux nations se disputent un chef-d'oeuvre, que le roi de
Grce Othon, par exemple, fasse mettre aux enchres les bas-reliefs du
Parthnon; le rle du commissaire-priseur atteint des proportions
surhumaines. Il dispense souverainement la gloire  un pays.

Mais ce n'est pas tout encore. On a parl de l'influence du notaire et
du mdecin sur la socit moderne. Je soutiens que le
commissaire-priseur pourrait avoir pour le moins autant d'influence
qu'eux. Par l'inventaire, il pntre dans le coeur des familles; par les
secrets de l'ameublement, il devine les secrets du caractre; par la
mise  prix, il mesure le degr des sentiments. Comment drober quelque
chose  l'examen d'un homme pour lequel les armoires n'ont pas de
tiroirs secrets, qui sait tout ce qui se cache derrire les plus gros
in-folio des bibliothques, qui met la main sur des paquets nous de
faveurs roses oublis au fond d'un guridon! Le commissaire-priseur sait
le prix que vous mettez  vos reliques de famille, au portrait de votre
mre, aux bagues de votre femme,  l'pe de votre aeul. Le
commissaire-priseur est un confesseur.

Malheureusement il est sceptique.

La monographie du commissaire-priseur nous entranerait trop loin. Le
mtier est un des plus difficiles  exercer qui soient au monde. Il
demande de l'loquence et de la probit.

Le commissaire-priseur serait presque artiste, si la sensibilit ne lui
tait pas interdite. Il faut qu'il vende avec la mme impassibilit le
lit dor du riche que ses enfants mettent  l'encan, et le grabat du
pauvre saisi par un avide crancier. Son indiffrence est une partie de
son talent. Ce n'est pas la seule profession de notre temps qui demande
les mmes qualits, ou plutt les mmes dfauts.



Les Chemins-de-Fer en France

La loi qui dcrte la construction des chemins de fer en France est
celle du 11 juin 1842.

Nous ne voulons faire ici ni l'loge ni la critique de cette loi; nous
la prenons comme un fait heureux, puisqu'elle a dj des rsultats
visibles, puisqu'elle a fait cesser l'tat d'incertitude qui pesait sur
le pays, et que du jour de sa promulgation datent les tudes srieuses
qui en ce moment sillonnent la France entire.

Nous voulons seulement aujourd'hui faire connatre le rseau vot, et
les conditions du concours de l'tat et des compagnies  la construction
et  l'exploitation des lignes de ce rseau.

Le ministre, dans son expos de motifs, pose ainsi la question: L'tat,
c'est l'ensemble du royaume; les lignes de l'tat, les lignes
gouvernementales, si je puis m'exprimer ainsi, sont donc celles qui
intressent le royaume entier, qui le traversent d'une extrmit 
l'autre, qui joignent le nord au midi, l'est  l'ouest, l'Ocan  la
Mditerrane.

Voil donc dfini le rseau des grands chemins de fer, ceux  la
confection desquels l'tat est plus directement intress, et c'est sur
ceux-l que vont se porter d'abord tous ses efforts, toutes ses
ressources.

En jetant les yeux sur la carte ci-aprs, on reconnatra aisment que
toutes les lignes votes rpondent bien  cette dnomination de lignes
gouvernementales. L'art. 1er de la loi du 11 juin est ainsi conu: Il
sera tabli un systme de chemins de fer se dirigeant:

1 de Paris

Sur la frontire de Belgique, par Lille et Valenciennes;

Sur l'Angleterre, par un ou plusieurs points du littoral de la Manche
qui seront ultrieurement dtermins;

Sur la frontire d'Allemagne, par Nancy et Strasbourg;

Sur la Mditerrane, par Lyon, Marseille et Cette;

Sur la frontire d'Espagne, par Tours, Poitiers, Angoulme, Bordeaux et
Bayonne;

Sur l'Ocan, par Tours et Nantes;

Sur le centre de la France, par Bourges;

2 De Bordeaux  Cette, par Toulouse.

De la Mditerrane au Rhin, par Lyon, Dijon et Mulhouse.

On voit que pour quelques-unes de ces lignes, les points extrmes
seulement sont indiqus; pour d'autres, il y a des points intermdiaires
obligs; pour celle d'Angleterre enfin, le point ou les points o
devront aboutir le ou les chemins de fer sont encore en litige. Nous
avons indiqu sur la carte les diffrents tracs qu'on tudie en ce
moment pour rsoudre la question.

On peut y suivre galement les prtentions rivales qui s'agitent autour
des tracs de Paris  Dijon et de Paris  Nancy. Doit-on adopter un
tronc commun pour ces deux lignes? Le chemin de Lyon passera-t-il par
les valles de l'Yonne, de la Seine, de l'Aude? aboutira-t-il  la gare
de l'Hpital ou  la barrire des Vertus? Le chemin de Nancy
passera-t-il par les plateaux, par la valle de la Marne, ou par Creil,
Soissons et Reims Telles sont les questions qui se dbattent en ce
moment, mais dont aucune n'est encore rsolue...

Disons un mot du systme mixte consacr par la loi. Trois puissances
sont appeles  concourir  la confection des chemins de fer. L'tat,
qui a intitul ses lignes gouvernementales, fait les frais de la
'construction, terrassements et ouvrages d'art, et de l'achat du tiers
des terrains ncessaires  l'assiette du chemin. Les communes qui
doivent retirer un avantage immdiat de l'tablissement de la ligne,
contribuent pour les deux tiers des terrains; l'tat se charge des
avances; enfin l'industrie prive arrive avec le sable, la voie de fer
et le matriel d'exploitation: c'est  elle que reste le chemin pendant
un temps dtermin.

Voil en rsum le systme de la loi du 11 juin: Cession des terrains
par les communes, construction par l'tat, exploitation par les
compagnies, fortune gnrale, fortune locale, fortune prive, tels sont
les trois lments mis en jeu pour arriver  la ralisation d'une des
plus grandes oeuvres des temps modernes.

La France, comme le constate la carte que nous mettons sous les yeux du
lecteur, n'tait cependant pas compltement prive de ces voies de
communication rapides; elle a dj, en exploitation ou sur le point
d'tre termins, 900 kilomtres, ou 240 lieues de chemins de fer; mais,
en gnral, ils n'ont aucun rapport entre eux, forment des entreprises
isoles d'intrt priv, et ne peuvent se complter et prendre tout leur
dveloppement que lorsqu'un systme gnral et bien entendu leur donnera
les facilits de transit et d'coulement qui leur manquent.

Autour de Paris rayonnent dj cinq chemins:

Le chemin de Paris  Saint-Germain.....                     19 kil.
Id.       de Paris  Versailles (rive droite)               23
Id.       de Paris  Versailles (rive gauche)               17
Id.       de Paris  Rouen.                                136
Id.       de Paris  Orlans et Corbeil.                   145

                                  Total.                   340 kil.
ou 85 lieues.

Les chemins de Rouen et d'Orlans doivent tre mis en exploitation au
mois de mai prochain. Au chemin de Rouen, il faut ajouter le chemin du
Havre, qu'une compagnie particulire est sur le point d'entreprendre.

Au chemin d'Orlans doivent aboutir le chemin de Vierzon et celui de
Tours. On sollicite en mme temps la prolongation de l'embranchement de
Corbeil, pour servir de tte au chemin de Marseille.

Dans les dpartements de la Loire et du Rhne, il y a:

Le chemin de fer de Lyon  Saint-Etienne.                   58 kil.
Id.       de Saint-Etienne  Andrezieux.                    22
Id.       d'Andrezieux  Roanne.                            67
Id.       de Montbrison  Montrond.                         16

                                   Total                   163 kil.
ou 41 lieues environ.

Dans les dpartements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin:

Le chemin de Strasbourg  Ble.                            140 kil.
Id.       de Mulhouse  Thann.                              19

                                   Total.                  159 kil.
ou  peu prs 40 lieues.


Dans les dpartements du Gard et de l'Hrault:
Le chemin de Montpellier  Cette.                           27 kil.
Id.       de Montpellier  Nmes (en cours d'excution.)    51
De Nmes  Alais et Beaucaire, et  la Grand'Combe.         90

                                   Total.                  168 kil.
ou 42 lieues.

Dans le dpartement du Nord:
Le chemin d'Anzin  Saint-Waast et Denain                   16 kil.
Id.       de Lille  la frontire belge.                    15
Id.       de Valenciennes  la frontire belge.             14

                                   Total.                   45 kil.
ou 12 lieues.

Dans la Gironde:

Le chemin de Bordeaux  la Teste.                           52 kil.
ou 13 lieues.

Il faut ajouter environ 50 kilomtres comprenant des petits chemins
d'exploitation de mines, dont quelques-uns transportent des voyageurs,
et l'on verra qu'outre les sept  huit cents lieues qui forment le
rseau vot par les Chambres, et dont l'excution commence dj, on peut
compter deux cent quarante ou deux cent cinquante lieues qu'on exploite
ou qu'on est sur le point d'exploiter.



[Illustration: carte]

Algrie.

DESCRIPTION GOGRAPHIQUE. (Suite.--Voyez page 18.)

DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ORAN.--La province d'Oran contient
non-seulement tout le territoire qui formait anciennement la Mauritanie
Csarienne, mais encore une grande partie du bassin du Chelif. Ses
limites sont,  l'est, l'ancien beylik de Titteri;  l'ouest, le Maroc;
au sud, le dsert; au nord, la Mditerrane. La nudit presque complte
et le dboisement  peu prs gnral de la partie de la province qui
avoisine la mer, frappent dsagrablement les yeux. Les populations
nomades qui parcouraient ce pays sont cause de cette dsolation. Les
Arabes n'ont jamais plant, mais constamment dtruit par le parcours des
troupeaux et l'incinration des pturages. La cte a peu de bons abris
pour les navires de grande dimension; cependant les ports de
Mers-el-Kebir et d'Arzew peuvent recevoir des btiments de guerre.

[Illustration: (Colonel Cavaignac.)]

_Rivires.--_Les principaux cours d'eau de la province d'Oran sont: le
Chelif, le Rio-Salado (Oued-el-Maleh), l'Habrah, (surnomm Macta gu), 
son embouchure, le Sig, l'Oued-el-Hammam (rivire du bain), la Mina,
l'Oued-Foddali (rivire d'Argent).

[Illustration:]

Le Chelif, qui sort par soixante-dix sources du pied des monts
Ouennaseris, est la rivire la plus considrable de l'Algrie, tant 
cause de la longueur de son cours que du volume de ses eaux. Les Arabes
l'appellent le roi des fleuves, et prtendent, avec leur exagration
habituelle, que, comme le Nil, il crot en t. Le Chelif a son
embouchure au-dessus de Mostaganem, et ne parat navigable, en remontant
son cours, que dans une longueur de sept ou huit lieues au plus.

_Villes._--Les principaux points de la province sont, aprs Oran,
Mascara, Tlemsen, Mostaganem, Mazagran, Arzew.

[Illustration; (Mustapha ben Ismal.)]

_Oran_, en arabe Ouahran, est bti au bord de la mer dans une position
trs-pittoresque. Cette ville s'lve sur deux collines spares par un
ravin assez profond, dans lequel coule un ruisseau (Oued-el-Rahhi,
rivire des Moulins), dont la source est lgrement thermale. Les deux
principaux quartiers de la ville sont situs  droite et  gauche de ce
ravin, qui dbouche sur la plage, ou se trouve un autre quartier appel
la _Marine_, moins considrable que les deux premiers. Oran a t occup
par les Espagnols pendant prs de trois sicles. Des travaux prodigieux
de communications souterraines et de galeries de mines, un magnifique
magasin vot avec un premier tage sur le quai Sainte-Marie une darse,
et sept autres magasins taills dans le roc, des casernes, trois
glises, un collyse, ou salle de spectacle, tel est l'ensemble des
ouvrages levs par les Espagnols dans un lieu qui avait mrit d'tre
appel, pour ses agrments, la _Corte Chica_ (la Petite Cour.) Un
tremblement de terre, survenu dans la nuit du 9 octobre 1790, causa
d'affreux ravages dans la ville. Deux ans aprs, en mars 1792, les
Espagnols l'vacurent, l'abandonnant au bey Mohammed, gouverneur de la
province pour les Turcs. Aprs la conqute d'Alger, le commandant de
l'arme franaise envoya des troupes prendre possession d'Oran, dans les
premiers jours d'aot 1830. A la nouvelle de la rvolution de Juillet,
les troupes furent rappeles  Alger. Oran, momentanment cd au bey de
Tunis, aprs avoir t occup une seconde fois, le 10 dcembre 1830, le
fut d'une manire dfinitive le 18 aot 1831. L'importance d'Oran n'est
pas uniquement concentre dans la ville et ses fortifications; elle
repose aussi sur le port qui est  _Mers-el-Kebir_, loign de cinq
milles par mer, ou d'une heure trois quarts de marche par terre, dans la
direction du nord. Ce port naturel est entour de hauteurs et
remarquable par sa profondeur; la tenue de son fond est bonne: une
escadre compose des plus gros vaisseaux peut s'y rfugier facilement.

[Illustration: (Colonel Jusuf.)]

_Mascara_ est une ancienne ville arabe situe  84 kilomtres sud de
Mostaganem et  92 kilomtres sud-est d'Oran. On n'a que des donnes
fort incertaines sur l'origine de Mascara. Selon les traditions locales,
recueillies par les Thalebs (savants), elle aurait t construite par
les Berbers, sur les ruines d'une cit romaine. L'tymologie du mot
_Mascara_, soit qu'elle vienne de _Onmi'Asker_ (la mre des soldats),
ou, plus simplement, de _M'asker_ (lieu o se rassemblent les soldats),
atteste une rputation guerrire, qui semble justifie par tout ce que
nous savons de son histoire. Mascara se divise eu quatre parties bien
distinctes: Mascara proprement dit, Rekoub-Isma Baba-Ali (le pre Ali)
et Ain-Beidha (la source Blanche). Ces trois dernires parties peuvent
tre regardes comme des faubourgs de la ville, qui se trouve  leur
centre. La ville est perce de trois rues principales: elle a deux
places publiques, une mosque et deux fondouks (marchs). Les maisons,
bties comme celles des autres villes de l'Algrie, s'lvent rarement
au-dessus du rez-de-chausse. Mascara, du temps des Turcs, tait la
rsidence des beys de la province, jusqu'au moment o les espagnols
vacurent Oran. Abd-el-Kader l'avait place sous l'autorit immdiate
d'un kaid. L'industrie, dans ces dernires annes, tait presque nulle 
Mascara. On y fabriquait cependant encore quelques-uns de ces burnous
noirs, renomms par leur lgance et leur solidit, des tapis, des
burnous blancs et des haks (tuniques de laine) de qualit infrieure.

L'arme franaise s'empara de Mascara le 5 dcembre 1835, et s'en
loigna le 8, aprs avoir dtruit l'artillerie et le matriel de guerre
qu'Abd-el-Kader y avait dposs. Elle en a pris de nouveau possession le
30 mai 1841, et, depuis, une forte garnison y a t constamment laisse.

[Illustration: (Tente arabe.)]

_Tlemsen_, , 18 kilomtres de la mer,  80 environ sud-ouest d'Oran,
occupe une admirable position, qui domine tout le pays compris entre le
cours infrieur de l'Isser, la Tafna et la frontire de Maroc, et qui
lui a fait donner le nom de _Bab-el-Gharb_ (porte du couchant). Elle
faisait autrefois partie de la Mauritanie Csarienne. Les Romains s'y
tablirent et la nommrent _Tremis on Tremici Colonia_. Tlemsen a t
longtemps capitale d'un tat arabe qui comprenait les villes de Nedroma,
Djidjeli, Mers-el-Kebir, Oran, Arzew, Mazagran, Mostaganem. Au huitime
sicle, Edris, khalife du Maghreb, et fondateur de l'empire de Maroc,
rgnait  Tlemsen. En 1515, elle fut prise par Haroudj-Barberousse; les
Espagnols l'en chassrent en 1518. Elle resta sous leur domination
jusqu'en 1513. Les Turcs,  cette poque, s'en emparrent, et la
runirent, en 1560,  la rgence d'Alger, dont elle n'a point t depuis
spare. En 1670, Tlemsen ayant pris parti pour les Marocains contre le
bey Hassan, et celui-ci ayant t vainqueur, la ville fut presque
entirement dtruite. Elle est mal perce: les rues troites sont
souvent couvertes de treilles, et toujours rafrachies par de nombreuses
fontaines. Les maisons n'ont qu'un tage, et sont, pour la plupart,
couvertes en terrasse; quelques-unes, comme  Alger, communiquent par
des votes jetes d'un ct de rue  l'autre. La citadelle de Tlemsen,
nomme Mchouar, situe au sud de la ville, est de forme rectangulaire,
d'environ 460 mtres sur 280 mtres. Il existe dans l'intrieur une
centaine de maisons et une mosque. Voisine de l'empire de Maroc, dont
la limite n'est qu' douze heures de marche; voisine galement du
Dsert, qui n'en est gure plus loign, Tlemsen est l'entrept naturel,
et en quelque sorte oblig des caravanes venant de Fez. Aprs
l'expdition du 26 novembre au 8 dcembre 1835, qui lit tomber Mascara
en notre pouvoir, l'arme franaise marcha sur Tlemsen, et y fit son
entre le 13 janvier 1836. Mais, le 12 juillet 1837, nos soldats
l'vacurent en vertu du trait conclu  la Tafna, le 30 mai 1837, entre
le gnral Bugeaud et Abd-el-Kader, qui en est rest matre pendant plus
de quatre annes, et qui en avait fait la capitale de la rgion
occidentale, ou du Gharb,  la tte de laquelle il avait plac un
khalifah. Tlemsen a t de nouveau occupe, le 30 janvier 1842, par les
troupes franaises, et de nombreux tablissements y ont t crs, pour
installer convenablement la division qui y tient garnison.

[Illustration: (Mascara.)]

_Mostaganem_, qui a pour citadelle Matamore (Matmoura), est assise  un
kilomtre de la mer,  85 mtres au-dessus de son niveau. Elle est
arrose par diffrents cours d'eau. Son territoire est un des plus
fertiles de la province. La vigne y est cultive et ses produits
non-seulement suffisent  la consommation locale, mais sont encore
l'objet d'un commerce assez considrable. Les chroniques musulmanes font
remonter au douzime sicle la fondation de la ville arabe de
Mostaganem. Gouverne d'abord par le chef sarrasin Yousouf, elle serait
ensuite tombe aux mains d'un autre chef, Ahmed-el-Abd, dont les
descendants auraient conserv cette place jusqu'au seizime sicle, o
les Turcs s'en emparrent, sous le commandement de khair-Eldin, surnomm
Barberousse. Un corps franais a pris possession de Mostaganem le 29
juillet 1833.

_Mazagran_, dont l'hroque valeur d'une poigne de Franais a
immortalis le nom, est situ  l'ouest et  une distance d'environ
7,000 mtres de Mostaganem. Cette petite ville ruine occupe le versant
d'une colline assez roide et forme un grand triangle, au sommet duquel
se trouve un rduit. Ainsi expos, ce rduit domine la plaine, la mer et
le bas de la ville. Lorsqu'une garnison franaise fut, en 1833, place 
Mostaganem, les habitants de Mazagran abandonnrent leurs maisons, C'est
sur Mazagran, qu'aprs la rupture du trait de la Tafna, Abd-el-Kader, 
deux reprises, a dirig ses premiers coups et ouvert les hostilits dans
la province d'Oran. La premire attaque des Arabes eut lieu le 15
dcembre 1839, et la deuxime dura quatre jours et quatre nuits, du 2 au
6 fvrier 1840. Cent vingt-trois soldats du premier bataillon
d'infanterie lgre d'Afrique ont tenu tte  plusieurs milliers
d'Arabes, et vaillamment repouss quatre assauts.

_Arzew_, situe sur une colline,  peu de distance de la mer, entre Oran
et Mostaganem, est une petite ville construite sur des ruines. Elle a
t occupe par l'arme franaise le 3 juillet 1833. La baie offre un
excellent mouillage, pour toutes les saisons, aux btiments ordinaires
du commerce, et en gnral  ceux qui sont au-dessous de la force des
frgates.

Nous croyons devoir encore mentionner ici, comme appartenant  la
province d'Oran, _Messerguin_, village situ  12 kilomtres sud-ouest
d'Oran; et dont les environs sont d'une fertilit remarquable;
_Mazouna_, village bti sur les bords du Chelif, et  8 kilomtres de
son embouchure; _Nedroma_, trs-petite ville sur le penchant d'une
montagne,  16 kilomtres au sud du cap Hone; enfin _Kallah_, ville o
l'on fabrique beaucoup de tapis.

Abd-el-Kader avait cr dans cette province plusieurs; tablissements
que nos troupes ont successivement visits et ruins; en 1811 et 1812.
_Tagdemt_,  72 kilomtres est de Mascara; _Boghar_,  60 kilomtres au
sud-est de Mdah; _Thaza_,  18 kilomtres sud-sud-est de Milianah;
_Sauta_,  une journe et demie de marche au sud de Mascara; _Tafraoua_,
 une journe au sud de Tlemsen.

(La suite  un autre numro.)

[Illustration: (Mostaganem.)]




Bulletin bibliographique.

_Collection des auteurs latins_, publie sous la direction de M. D.
NISARD. Mise en vente du dix-huitime, volume, contenant les oeuvres
compltes de Lucrce, de Virgile et de Valerius Flaccus, avec la
traduction en franais.--Paris, 1843. _Dubochet_. 15 fr.

Cette magnifique collection se continue avec un succs toujours
croissant. Le dix-huitime volume, qui vient de paratre (la collection
doit en avoir vingt-cinq), renferme les plus beaux modles de la posie
pique chez les Romains, et runit, dans l'ordre chronologique, trois
auteurs qui personnifient trois poques bien distinctes de l'histoire du
cette posie: Lucrce, Virgile, Valerius Flaccus. Lucrce, dit M.
Nisard dans l'introduction, en reprsente les vigoureux commencements et
la jeunesse dj virile, Virgile la perfection, Valerius Flaccus la
dcadence.

De grands efforts ont t faits pour que les traductions de ces trois
auteurs reproduisissent les principaux traits du gnie particulier de
chacun. Faire sentir ce qu'il y a de hardi et de naf dans le gnie de
Lucrce; montrer, dans la traduction de Virgile, que, dans
l'impossibilit d'galer ses perfections, on les a du moins senties;
marquer lgrement et sans forcer la langue franaise, de quelle faon
la langue latine et le fond mme de la posie se sont altrs dans
Valerius Flaccus, tel est l'esprit dans lequel a t traduit ce volume,
l'un de ceux qui demandaient le plus de talent et qui ont cot le plus
de travail.

Lucrce a eu pour interprte un jeune laurat de l'Universit, M.
Chaniot; les deux frres de M. Dsir Nisard, M. Auguste Nisard,
professeur de rhtorique au collge Bourbon, et M Charles Nisard, ont
traduit, le premier, Virgile, le second, Valerius Flaccus.

_Histoire des Sciences naturelles, depuis leur origine jusqu' nos
jours, chez tous les peuples connus,_ commence au collge de France,
par Georges CUVIER, complte par M. MAGDELEINE DE SAINT-AGY; troisime
partie, contenant la deuxime moiti du dix-huitime sicle. Tome IV.
In-8 de 22 feuilles 1/2.--Paris. _Fortin-Masson._ 7 fr.

Les trois premiers volumes de cet important ouvrage avaient paru en
1841. Aprs un retard de deux annes, le tome IV vient d'tre mis en
vente, et l'diteur annonce la publication prochaine du tome V et
dernier, qui doit contenir la continuation de _l'Histoire des Sciences
jusqu' nos jours_ et une critique trs-tendue de la philosophie de la
nature en Allemagne et en France. Ainsi se trouvera complte cette
magnifique histoire de la civilisation du monde.

M. Magdeleine de Saint-Agy achve d'abord, dans le quatrime volume,
l'histoire de la zoologie pendant la premire moiti du dix-huitime
sicle, puis il fait celle de la botanique. Il passe successivement en
revue les flores d'Europe, les voyageurs botanistes, les jardins et les
mthodes botaniques de cette priode. Enfin, aprs avoir jet un coup
d'oeil rapide sur diverses monographies, il examine dans leur ensemble
les travaux de Linne et de Buffon.

La seconde moiti du dix-huitime sicle a produit  elle seule, dans
les sciences naturelles, un nombre de dcouvertes comparable  celui de
toutes les poques antrieures, car toutes les sciences concoururent ds
lors  se perfectionner l'une par l'autre.--Ainsi, par exemple,
l'histoire naturelle descriptive, qui est la base de toutes les sciences
naturelles, ayant t prodigieusement enrichie par les collections des
voyageurs, il en rsulta une tude plus approfondie des tres
appartenant aux deux rgnes organiques. L'anatomie compare fournit
d'importantes notions  la physiologie, et ces deux sciences ragirent 
leur tour sur la zoologie, et mme sur la botanique, en y introduisant
la mthode naturelle.

Avant d'entreprendre l'histoire des sciences naturelles pendant la
seconde moiti du dix-huitime sicle, M. Magdeleine de Saint-Agy donne
d'abord une ide gnrale de cette importante priode, puis il commence
par la science de la vie, par la physiologie, parce que c'est elle qui,
durant ces cinquante annes, a fait la premire des progrs
remarquables, et parce qu'elle est utile d'ailleurs  l'exposition qui
doit suivre des dveloppements de la zoologie. Il analyse et examine
sparment les travaux et les dcouvertes de Haller, de Bonnet, de
Spallanzini, de Wolff, de Camper, des deux Hunter, des deux Mouro, de
Vieq-d'Azyr, de Hewson, de Cruicksank, de Sheldon, de Mascagny, de
Barthey, de Mdicus, de Desze, de Cabanis, de Darwin, de Cullen, de
Platner, de Prochaska, de Reil, de Neubauer, de Walther et de Scarpa.

En terminant ce quatrime volume, M. Magdeleine de Saint-Agy annonce 
ses lecteurs qu'avant d'exposer la nouvelle physiologie ne  la fin du
dix-huitime sicle, il achvera l'histoire des progrs de la chimie
pendant la seconde moiti de ce mme sicle.

_Histoire des tats europens depuis le Congrs de Vienne;_ par M. le
vicomte DE BEAMONT-VASSY. 10 vol. in-8.--Paris, 1843. _Amyot_. 7 fr. 50
c. le volume--En vente: _La Belgique et la Hollande_. 1 vol. in-8.

M. le vicomte de Beaumont-Vassy, auteur des _Sudois depuis Charles XII_
et de _Swedenborg ou Stockholm en 1756_, a entrepris d'crire l'histoire
de tous les Etats europens depuis le congrs de Vienne jusqu' l'anne
1843. Cet ouvrage doit former 10 volumes in-8. Un seul est en vente; il
a pour titre: Histoire de la Belgique et de la Hollande.

Dans la grande lutte des peuples europens contre les entraves imposes
en 1815 par ces traits de Vienne, qui furent pour l'Europe le
commencement d'une re nouvelle, chaque peuple, dit M. de Beaumont-Vassy
dans son introduction, se prsente  l'historien sous un aspect
diffrent et procde d'une faon particulire. Chez l'un, le germe d'une
ide politique se dveloppe lentement et  de longs intervalles, puis il
finit par clore et les choses reprennent leur cours; chez l'autre, au
contraire, les ides succdent rapidement aux ides, et les faits
semblent tre le rsultat d'une agitation machinale et incessante. Ici,
dvors par un insatiable besoin de changement, les hommes sacrifient
sans piti les hritages du pass; l, ils transmettent de gnration en
gnration les institutions qu'ils ont reues de leurs pres. J'ai
cherch  reproduire fidlement ces aspects divers et ces curieuses
dissemblances.

C'est de la conduite politique d'un peuple que dpendent et sa position
relative et sa considration. Rien n'est donc plus utile que l'tude
consciencieuse des actes de nos voisins, tude qui nous amne si
naturellement  celle de notre propre histoire dans les temps modernes.
C'est en vue de cette utilit que j'ai entrepris ce long et difficile
travail, cette histoire de l'Europe depuis trente ans... Car j'ai
toujours pens qu'il faut employer son intelligence  tudier les
besoins et les intrts de son pays, comme sa volont  l'aimer et toute
sa puissance  le servir.

On ne peut qu'applaudir  de si nobles sentiments. Quels que soient
d'ailleurs son mrite et ses rsultats futurs, une semblable publication
a droit ds  prsent  nos loges et  nos encouragements. Ne pouvant
pas, on le conoit, juger aujourd'hui un ouvrage dont la premire partie
seule a paru, nous avons d nous contenter d'emprunter  l'auteur
l'espce d'exposition sommaire qu'il a faite lui-mme de son but. Ses
esprances se raliseront sans doute; car ce premier volume, purement
historique d'ailleurs, est crit d'un style simple et facile, et se fait
remarquer par sa clart et par son impartialit.

_Histoire de l'Algrie ancienne et moderne_, depuis les premiers
tablissements des Carthaginois jusque et y compris les dernires
campagnes du gnral Bugeaud; par M. Lon GALIBERT. 1 magnifique volume
in-8, publi par livraisons de 23 c, avec 23 gravures sur acier, 8
dessins coloris et de nombreuses gravures sur bois.--Paris, 1843.
_Furne_. (18 livraisons sont en vente.)

M. Furne est un des diteurs les plus heureux de Paris; toutes ses
entreprises russissent. La raison de ce succs est facile  trouver: M.
Furne a autant de conscience que de got; non-seulement il sait
_inventer_, qu'on nous permette ce mot, de bonnes et d'utiles
publications, non-seulement il _illustre_ ses livres avec une
intelligence remarquable, mais il ne trompe jamais le public. Tout ce
qu'il promet il le donne; il fait plus, il mnage toujours quelque
surprise agrable  ses souscripteurs. Si les dernires livraisons de
ses ouvrages illustrs ne ressemblent pas aux premires, c'est parce
qu'elles leur sont suprieures. Tant de fois le public a t tromp par
les promesses mensongres de certains prospectus, qu'en vrit il doit
avoir une estime particulire pour les diteurs qui se conduisent envers
lui avec autant de convenance et de dlicatesse que M. Furne.

_L'Histoire de l'Algrie_ nous a suggr cet loge, si justement mrit.
Nous ne saurions, ds  prsent, porter un jugement sur l'ouvrage de M.
Galibert, car les seize livraisons qui ont paru ne contiennent qu'une
introduction gographique et l'_Histoire de l'Algrie sous les
Carthaginois et sous les Romains_; mais s'il se continue, et nous n'en
doutons pas, comme il est commenc, ce volume sera, certainement, un des
plus beaux livres publis cette anne par la librairie parisienne.--De
charmantes vignettes sur bois, places en tte ou  la lin des
chapitres, rivalisent avec les magnifiques gravures sur acier qui
doivent accompagner un certain nombre de livraisons. Enfin, M. Fume
s'est dj dcid  donner, sans augmentation de prix, huit nouveaux
dessins de Raffet, coloris  l'aquarelle et reprsentant les costumes
des diverses tribus arabes et des annes franaises en Afrique.

_Rambles in Yucatan_; by B. M. NORMAN.--London, 1843. _Wiley and
Putnain._--Promenades dans le Yucatan (non traduites).

_Incidents of travel in Yucatan_; by John L. STEPHENS.--London, 1843.
_Murray_. 2 vol. in-8.--Incidents d'un voyage dans le Yucatan (non
traduits).

_Life in Mexico_ during a rsidence of two years in that country, by
madame CALDEOUX DE LA BAUCA.--London, 1843 _Chapman et Hall._--La vie au
Mexique pendant une rsidence de deux annes dans ce pays (non
traduite).

Les voyages de M. Stephens dans l'Amrique centrale et les _Antiquits
amricaines_ de Bradfort avaient, depuis quelques annes, attir
l'attention publique sur les monuments extraordinaires du Yucatan,
lorsque M. Norman alla, en 1841, visiter  son tour ce curieux pays. M.
Norman n'est pas un savant, mais un simple touriste. Muni seulement
d'une boussole, il se rendit  Mrida, et il explora successivement les
ruines de Palenque, de Chi-Chen, de Kabah, de Zayi et d'Uxmal. M. Norman
copie souvent les ouvrages de ses prdcesseurs et il se montre parfois
un peu superficiel; mais il n'a pas des prtentions exagres, et ses
_Promenades_ sont remplies de dtails intressants sur les monuments du
Yucatan et sur les moeurs des habitants de cette presqu'le encore si
peu connue.

A la mme poque, l'auteur des _filles ruines de l'Amrique centrale_
entreprenait une seconde excursion dans le Yucatan. Cette fois, il avait
un double but: il essayait de faire de nouvelles dcouvertes
archologiques et de former, avec les dbris les plus caractristiques
qu'il parviendrait  rassembler, un _Musum_ pour les tats-Unis
d'Amrique. Il vient de publier la relation de son voyage, avec 120
gravures sur bois, par M. Catherwood; malheureusement la collection,
qu'il avait forme et transporte  New-York a t dtruite dans un
incendie.

Le 12 novembre 1841, M. John Stephens partit de Merida avec plusieurs
compagnons, et il se rendit directement  la Hacienda de San-Joaquin,
dans l'enceinte de laquelle se trouvent les ruines de Mayapan. De l, il
alla visiter les ruines d'Uxmal, o il fit un assez long sjour. Aprs
avoir pass quelque temps  la foire de Jalacho et examin des
antiquits situes sur la proprit d'un certain don Simon, il explora
la laineuse grotte de Maycanu, appele par les Indiens _Satun-Sat_, et
par les Espagnols _el Laberinto_. Mohpat, Kabah, Chi-Chen, Zayi,
reurent ensuite la visite de cet infatigable archologue, qui termina
son voyage par une promenade  l'le Cozumel et aux les voisines.

Ce n'est pas le pass, mais le prsent qui occupe l'auteur de _la Vie au
Mexique_. Madame Calderon de la Barca est une Amricaine marie  un
Espagnol. M. Calderon de la Barca reprsentait depuis plusieurs annes
sa patrie  Washington, quand, en 1841, il fut nomm ambassadeur au
Mexique. C'tait la premire fois que l'Espagne accordait un pareil
honneur  son ancienne colonie, depuis qu'elle avait reconnu son
indpendance. Madame Calderon habita deux annes entires Mexico.
Pendant ce long sjour, elle entretint une correspondance suivie avec
ses parents et les amis qu'elle avait laisss aux tats-Unis. Ses
lettres, lues d'abord dans un petit cercle, y obtinrent un tel succs,
que l'auteur de l'Histoire du rgne de Ferdinand et d'Isabelle, M. W.
Prescott, demanda et obtint la permission de les publier. Elles forment
un volume in-8 de 430 pages. Bien qu'Amricaine, madame Calderon a
presque autant d'esprit et de vivacit qu'une Franaise. Ses lettres
sont remplies d'anecdotes piquantes et varies, racontes avec un talent
tout particulier; mais elles ont surtout le mrite de rparer la seule
omission qu'on peut reprocher  M, Alexandre de humboldt, c'est--dire
de nous donner les dtails les plus certains et les plus nouveaux sur
l'tat intellectuel et moral du Mexique.

_Mmoiren des Karl Heinrichs, Ritters von Lang;_ skizzen aus meinem
leben und wirken, meinem reisen und meiner zeit.--Mmoires de Charles
Henri, chevalier de Lang; esquisses de ma vie et de mes actions, de mes
voyages et de mon poque.--Brunswick, 1843--A Paris, chez _Brockhaus et
Avenarius._ 2 vol. (non traduits).

Le chevalier de Lang naquit en 1764,  Balgheim, dans la principaut de
Oettingen-Wallerstein. Son pre tait le ministre de cette paroisse. Son
grand-pre avait t lev dans le palais du prince, et,  son grand
effroi, il fut un jour, vers le milieu du sicle dernier, nomm
kammer-directur ou chancelier de l'chiquier. Le prince voulait aller
aux bains de Pyrmont, et il n'avait pas assez d'argent pour subvenir aux
dpenses d'un pareil voyage. Les banquiers auxquels il s'adressait
refusaient de lui prter mme un stiver. Dans cette position
embarrassante, il fit cadeau d'un ministre au plus riche propritaire
de sa principaut, c'est--dire au grand-pre de Lang, et il supplia son
nouveau ministre de lui prter en retour la somme dont il avait besoin.
Ce singulier moyen lui russit. Il alla aux bains de Pyrmont, et le
vieux Lang perdit toute sa fortune. Ce ne fut qu'en 1813 que ses
descendants obtinrent, non pas le remboursement de cette crance, mais
une indemnit insignifiante.

Le petit-fils de cet infortun ministre malgr lui entra, ds sa
jeunesse, au service du prince d'OEttingen-Wallerstein. Aprs avoir
tudi le droit pendant trois annes  l'universit d'Ina, il devint
secrtaire de la cour judiciaire et du Conseil d'tat de sa principaut
natale. Mais il ne tarda pas  donner sa dmission et il alla  Vienne,
o il esprait trouver un emploi. Press par le besoin, il accepta
d'abord une place d'instituteur en Hongrie; puis il revint  Vienne, o
l'ambassadeur du Wurtemberg le prit pour secrtaire; il fut ensuite
secrtaire du prince Wallerstein, _employ secret_ du comte Hardenberg,
conseiller et archiviste de Bayreuth, attach  la lgation prussienne
au congrs de Rastadt, gouverneur secrtaire du margraviat d'Auspach,
directeur des archives de Munich, et enfin secrtaire intime du comte
Hardenberg. Il mourut en 1835.

Deux volumes seulement des mmoires de Lang ont paru. Ils s'arrtent 
la fin de l'anne 1825. Bien qu'ils ne rpondent pas entirement aux
esprances qu'avait fait natre la rputation littraire de leur auteur,
ils ne peuvent manquer d'obtenir un grand succs, non-seulement en
Allemagne, mais en France et en Angleterre. On y trouve, en effet, une
foule d'anecdotes piquantes, racontes avec cet esprit satirique qui a
rendu si populaires les _Hammelburger Reisen_. Le secrtaire du prince
Wallerstein et de l'ambassadeur du Wurtemberg, _l'employ secret_ du
comte Hardenberg, n'a pas rvl sans doute tous les secrets dont il
tait le dpositaire; mais ses mmoires nous font mieux connatre que
les ouvrages historiques les plus estims l'tat intellectuel et moral
d'une certaine classe de la socit en Allemagne, depuis la rvolution
de 89 jusqu' nos jours. En terminant cette notice, nous ne pouvons
rsister au dsir de citer une anecdote qui nous parat caractristique.

Une nuit,  deux heures du matin, un domestique vient rveiller Lang,
qui dormait profondment. Levez-vous de suite, lui dit-il, son
excellence dsire vous parler. Lang s'habille  la hte et court auprs
de son excellence. Monsieur Lang, lui dit le baron Buhler
(l'ambassadeur du Wurtemberg), j'ai depuis longtemps remarqu que dans
vos lettres vous ne placez jamais les points au-dessus des i. Vous les
mettez toujours tantt trop  droite, tantt trop  gauche. J'ai souvent
eu l'intention de vous faire ce reproche. Tout  l'heure en m'veillant,
j'y ai song de nouveau, et pour ne plus l'oublier, j'ai jug  propos
de vous envoyer chercher. Tenez-vous pour averti.

_Prcis de l'histoire de l'Hindoustan,_ contenant l'tablissement de
l'empire mongol, ses progrs et sa dcadence; l'invasion et les
tablissements successifs des Europen; la coalition des princes de
l'Afghanistan contre les Anglais; l'examen des diverses religions
tablies chez les Hindous, ainsi qu'un tableau de leurs lois primitives,
de leurs moeurs, usages et coutumes, et un rsum des lois qui rgissent
les tablissements franais; par L.-M.-C. PASQUIER, ancien magistrat 
Pondichry. 1 vol. in-8 de 534 pages.--Paris, 1845. _Paulin et Ledentu_.

Cet ouvrage se divise en deux parties parfaitement distinctes: l'une
consacre aux Europens, l'autre aux indignes.

Dans la premire partie, l'auteur raconte l'histoire de l'Hindoustan
depuis l'expdition d'Alexandre jusqu' nos jours. Il donne
principalement des dtails curieux sur les tablissements successifs des
Portugais, des Hollandais, des Anglais et des Franais, et sur
l'administration actuelle de la justice dans nos comptoirs de l'Inde.

La deuxime partie, beaucoup plus longue que la premire, renferme un
grand nombre de chapitres intressants concernant la religion des
Hindous, leur mythologie, leurs lois, leurs moeurs, leurs coutumes, la
division de leurs castes et leur chronologie.

_tat de la question d'Afrique_. Rponse  la brochure de M. le gnral
Bugeaud, intitule _l'Algrie_; par M. GUSTAVE DE BEAUMONT.--Paris.
1843. _Paulin_. Brochure in-8 de 32 pages.

Dans le courant du mois de septembre dernier, M. le gnral Bugeaud,
gouverneur-gnral de l'Algrie, publia une brochure intitule:
_l'Algrie; des moyens de conserver et d'utiliser cette conqute_. M.
Gustave de Beaumont pensa que cette oeuvre,  laquelle le poste et le
caractre de son auteur donnaient tant de gravit, contenait un certain
nombre de propositions, les unes contestables, les autres dangereuses,
qu'il importait de combattre avec la plus grande publicit possible.
Dans cette conviction, il adressa au rdacteur en chef d'un journal
quotidien une srie de lettres qu'il vient de runir en brochure et de
publier  la librairie Paulin. Cette brochure ne peut manquer d'attirer
l'attention au moment o la Chambre va, par la discussion des crdits
supplmentaires et extraordinaires, tre saisie de nouveau de la grande
affaire de notre tablissement en Algrie, la plus grosse affaire de la
France, dit M. Gustave de Beaumont au dbut de sa premire lettre; la
plus belle, mais aussi la plus difficile, et sur laquelle s'amassent des
orages dont, au lieu de dtourner ses regards, il serait plus sage de
sonder l'paisseur.



Modes.

(Amazone de Humann.--Ombrelle-Cravache de Verdier.)

AMAZONE.

Notre dessin d'amazone est svre, simple et correct. C'est l'amazone
des courses: un habit ferm, sans dentelle et sans fantaisie.

A sa main elle, tient _l'ombrelle-cravache_, nouveaut dont Verdier a
fait un ravissant bijou.

Longchamp n'a fait connatre que des chapeaux de paille  rubans friss,
 plumets, et des chapeaux de crpe dlicieusement chiffonns. C'est
chez Alexandrine que j'ai vu ces coquetteries du matin, comprises avec
le plus de recherche jeune et distingue.

Les mantelets noirs sont les premiers qui aient paru. Voici que viennent
des mantelets pareils en taffetas de couleur fonce; puis on dit que la
dentelle noire, la dentelle blanche et la mousseline blanche viendront
comme autant de varits.

Les taffetas rays, les grands carreaux, rsument la mode des toiles:
des raies plus ou moins larges, des carreaux cossais et des carreaux
matelas. Ces derniers sont souvent trs-ngligs.

Quant au mlange des nuances, il est plus ou moins harmonieux. Les
combinaisons les plus heurtes sont approuves sans paratre bizarres.

TOILETTES D'ENFANTS.

Partout o nous appelle l'enfance, nous trouvons un spectacle pour les
yeux, un attrait pour le coeur. Partout les motions de cette foule
nave nous impressionnent vivement, et l'on ne sait plus o chercher la
grce quand on quitte tous ces visage frais et riants, auxquels on ne
demande que de la finesse ou de la bonhomie.

J'assistais un de ces jours derniers  une solennit dont je veux vous
rendre compte. lves et visiteurs apportaient une gale motion, car
cette fte intressait tous les assistants, et le coeur des laurats
battait moins fort peut-tre que celui des mres glorieuses ou
inquites.

Tout est dispos pour que le jour d'une, distribution de prix soit
solennelle entre tous les jours. L'assemble, le bruit, les chants, tout
doit graver dans ces petits coeurs agits le jour faste ou nfaste o
les plus studieux ont t distingus d'entre leurs camarades.

La demi-heure qui prcda le _lever de rideau_ fut employe sans ennui.
Moi, futile, j'tudiais _la mode des enfants_ pour venir vous la dire;
j'ai pris note de quelques innovations conues par les mres, pour que
la petite fille ft la plus belle comme son frre devait tre le plus
heureux. Ces jours-l Cornelie se pare de tous ses bijoux!...

La vanit d'une mre, c'est si naturel, si louable! c'est la seule qu'on
avoue, dont presque, on se vante; aussi, je devinai les mres  leur
motion, au regard tremblant qui suivait le vainqueur recevant sa
couronne; couronne que le temps n'attaque pas, triomphe que l'envie ne
conteste pas, succs que ne suit pas la chute. La belle gloire, enfants,
que celle du travail! les beaux lauriers que ceux du collge! gloire
sans dception, lauriers sans poison.

La douce joie que celle des mres!

On n'espre jamais si bien en l'avenir qu'au moment o l'on sort d'une
distribution de prix.

Jetons un coup d'oeil d'examen, non pas sur les combattants, mais sur la
galerie. Fte de famille, les enfants de deux ans n'y taient pas
dplacs. Une jolie crature, habille de cachemire blanc, avec des
manches courtes et un corsage dcollet, talait ses petites grces, en
agitant des bras potels et une tte d'ange pour animer une loquence
inintelligible. Son frre, g de cinq ans, plac prs d'elle, prenant
en piti son ignorance du monde, lui imposait silence, tout en rclamant
sa part d'un sac de friandises avec lequel la mre avait espr acheter
leur silence.

Deux jolies petites filles de sept  huit ans avaient des pardessus en
taffetas cossais, des robes de mousseline blanche et des pantalons de
batiste. Elles taient coiffes de chapeaux de paille  rubans cossais.

Une jeune fille de douze ans, en robe de barge lilas, avait un camail
de mousseline blanche et un chapeau en paille de riz, en capote, avec la
coiffe et des brides blanches.

Deux enfants trs-beaux, frre et soeur, avaient, dans leurs toilettes
diffrentes, tout le rapport que l'on peut conserver entre l'habit d'un
garon et une robe. Leur taille, exactement semblable, faisait prsumer
que leur ge tait le mme; dans cette similitude de costume, on
devinait la complaisance maternelle  confondre deux jumeaux. La petite
fille avait une robe de nankin, serre  la taille par une cordelire;
ses manches plates jusqu'un peu au-dessus du poignet, laissaient sortir
une manche de mousseline, qui s'chappait en plis nombreux jusqu' la
main, o la retenait un poignet brod. Une guimpe de mousseline couvrait
sa poitrine au-dessus de la blouse demi-dcollete. Son frre portait un
petit habillement en nankin, galement attach autour de la taille par
une cordelire; mais ses manches, au lieu d'tre plates, taient fendues
 la grecque et sa chemisette entourait le cou d'un col de batiste
rabattant. Sur le chapeau de la petite fille tait pose une guirlande
de petites fleurs; son frre avait un chapeau de bateleur en paille
cousue.

Nous donnerons dans notre prochain numro un costume d'enfant que nous
sommes obligs d'ajourner faute d'espace.



Omnibus nouveau modle.

Sous aucun rapport les omnibus ne peuvent rester stationnaires; ils
circulent et se perfectionnent toujours. Depuis leur premire apparition
sur les boulevards, que de pas, que de progrs n'ont-ils pas faits!
D'abord lourds, massifs, durs, trans pniblement par trois chevaux,
ils se sont ensuite rtrcis, amincis, en devenant plus lgants et plus
doux, ils approchaient de la perfection, mais ils ne l'avaient pas
encore atteinte, Grce  M. Malen, le public n'aura plus dsormais
aucune amlioration  leur demander. Pendant de nombreuses annes, ils
auront beau courir, qu'on nous permette cette innocente plaisanterie,
ils ne pourront plus avancer.

En effet, le nouveau modle qui est sorti des ateliers de cet habile
carrossier, et qui circule depuis quelques mois sur les boulevards,
semble remdier  tous les inconvnients passs, prsents et futurs; il
est moins lourd et, par consquent, plus _roulant_ que les anciennes
voitures. Des ressorts  pincettes, d'invention rcente, donnent  la
caisse une lasticit qui empche les cahots de se faire si cruellement
sentir. Les banquettes, partages en stalles, ne permettent plus aux
voyageurs mal levs et mchants (pourquoi le nombre en est-il si
grand?) de tourmenter leurs infortuns compagnons de route. Cependant il
n'y en a que dix. On a eu le soin de laisser de chaque ct, prs de la
porte d'entre, un espace vide pour les personnes dont le poids dpasse
150 Kilog. Les lanternes ont t places de manire  mieux clairer
l'intrieur de la voiture. Enfin, on y entre en marchant debout, sans
avoir besoin de se baisser, de se plier en deux, ce qui est toujours
aussi disgracieux qu'incommode; par consquent, on n'y court plus le
risque d'y casser  chaque voyage son chapeau ou sa tte.

[Illustration: (Omnibus nouveau modle vu par derrire.)]

Vers la fin de ce mois, dix voitures semblables au modle qui circule
sur les boulevards, et dont les deux planches ci-jointes reprsentent,
l'une le profil et l'autre l'entre, desserviront la ligne de la
barrire Blanche  l'Odon. Esprons, dans l'intrt gnral, que les
autres administrateurs des voitures de transport en commun, ne tarderont
pas  suivre l'exemple que viennent de leur donner M. Feuillant et
Moreau, grants de l'entreprise des Omnibus.



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Chacun s'abonnera, j'en suis sr, 
_l'Illustration._

[Illustration.]








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