The Project Gutenberg EBook of Anatole, Vol. 1 (of 2), by Sophie Gay

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Title: Anatole, Vol. 1 (of 2)

Author: Sophie Gay

Release Date: January 25, 2011 [EBook #35064]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
    conserve et n'a pas t harmonise.




    ANATOLE.

    TOME PREMIER.

    _Tome I._




    De l'Imprimerie de FIRMIN DIDOT.

    _Se trouve aussi  Paris_,

         {DELAUNAY, Libraire, Galerie de Bois, au Palais-Royal.
    Chez {RENARD, rue de Caumartin, no 12.
         {LAURENT-BEAUPR, au Palais-Royal.




    ANATOLE.

    PAR L'AUTEUR

    DE LONIE DE MONTBREUSE.

    TOME PREMIER.

    A PARIS,

    CHEZ FIRMIN DIDOT, LIBRAIRE,
    IMPRIMEUR DE L'INSTITUT DE FRANCE,
    rue Jacob, no 24.

    1815.




AU LECTEUR.


Le fond de ce Roman est vrai; puiss-je l'avoir rendu vraisemblable
par les dtails, et assez intressant dans l'ensemble pour mriter 
ce dernier Ouvrage l'accueil indulgent dont le public a bien voulu
honorer LONIE DE MONTBREUSE!




ANATOLE.




CHAPITRE PREMIER.


Eh bien, disait Richard, en brossant son habit de livre, c'est
donc aprs-demain que cette belle provinciale arrive?--Vraiment oui,
rpondit mademoiselle Julie, madame vient de m'ordonner d'aller
visiter l'appartement qu'elle lui destine, pour savoir s'il n'y
manque rien de ce qui peut tre commode  sa belle-soeur; je crois
qu'on aurait bien pu se dispenser de faire meubler  neuf tout ce
corps-de-logis; madame de Saverny, accoutume aux grands fauteuils
de son vieux chteau, ne s'apercevra peut-tre pas de tous les frais
que madame a faits pour dcorer son appartement  la dernire
mode.--C'est donc une vieille femme?--Point du tout, elle a tout au
plus vingt-deux ans; M. le comte est son an de plus de dix annes,
et madame la comtesse a bien au moins sept ou huit ans de plus que
sa belle-soeur, puisqu'elle en avoue quatre.--Et cette parente
a-t-elle un mari, des enfants, une gouvernante? Faudra-t-il servir
tout ce monde-l?--Grace au ciel, elle est veuve; et je pense
qu'elle est riche, car son mari tait, je crois, aussi vieux que son
chteau; et l'on n'pouse gure un vieillard que pour sa
fortune.--Qui nous amne-t-elle ici?--Tout ce qu'il faut pour s'y
tablir, des gens, des chevaux; enfin, jusqu' sa nourrice.--Ah!
c'est un peu trop fort. Je sais ce que c'est que ces grosses
campagnardes, qui se croient le droit de commander  toute la
maison, parce qu'elles ont nourri leur matresse; ce sont de
vieilles rapporteuses qui, sous prtexte de prendre les intrts de
leur cher nourrisson, vont leur raconter tout ce qui se dit ou se
fait dans les antichambres; Lapierre est bien libre de se mettre au
service de celle-l; quant  moi, je ne compte pas lui donner un
verre d'eau.--Ah! tout cet embarras ne sera pas ternel, s'il est
vrai que madame de Saverny soit aussi belle qu'on l'assure; ne
savez-vous pas, Richard, que deux jolies femmes n'ont jamais demeur
bien long-temps ensemble? Les remarques philosophiques de
mademoiselle Julie furent interrompues par le retour du carrosse de
madame de Nangis. Son entre dans la cour de l'htel fut un signal
qui remit chacun  son poste. Mademoiselle Julie s'enfuit dans le
cabinet de toilette; Richard prit un paquet de lettres arrives de
la veille, et qu'un peu de ngligence lui fesait remettre le
lendemain  sa matresse. Et madame de Nangis les dcacheta, en
embrassant la petite Isaure, qui venait au-devant de sa mre avec
tout le plaisir d'un enfant qui interrompt une leon ennuyeuse, pour
aller remplir un devoir amusant.

Ah! dit madame de Nangis, en s'adressant au chevalier d'merange,
voici des nouvelles de Nevers. Ma belle-soeur arrive dcidment
jeudi. Je vous en prviens, chevalier, c'est une personne
charmante.--A Nevers, peut-tre?--Oui, monsieur,  Nevers, et
par-tout; un joli visage, une belle taille, et beaucoup d'esprit,
sont apprcis dans tous les pays.--Et c'est auprs de vous que
madame de Saverny compte faire valoir tous ces avantages? Je la
plains.--Vous me flattez aujourd'hui  ses dpens, reprit en
souriant madame de Nangis, bientt vous la louerez aux miens. Je
vous connais; la beaut a sur vous un empire absolu; votre
admiration pour elle va jusqu'au dlire. C'est avec cet amour du
beau en gnral, que vous avez tromp tant de jolies femmes qui
se croyaient tendrement aimes, lorsqu'elles n'taient que
passionnment admires.--En vrit, madame, je ne puis accepter
l'honneur que vous me faites; car, non-seulement j'ai fort peu
tromp, mais j'ai pass ma vie  l'tre. Quant  l'admiration dont
vous me faites un reproche, ce n'est pas ma faute si l'on m'y
rduit. Ces derniers mots furent accompagns d'un regard que la
comtesse ne voulut pas avoir l'air de comprendre; elle reporta ses
yeux sur la lettre qu'elle tenait, en acheva la lecture, et dit:
Elle crit  ravir. Jugez-en vous-mme, ajouta-t-elle, en donnant la
lettre au chevalier, et convenez que vos Svign de Paris ne
s'expriment pas mieux.--Cela n'est pas mal pour un style de
province, rpondit M. d'merange, aprs avoir lu; mais il n'y a pas
grand mrite  crire naturellement qu'on se promet beaucoup de
bonheur  vivre auprs de vous. Que veut-elle dire en parlant de ses
regrets, de son deuil, et de ce got pour la retraite, qui nous
annonce srement quelque grande passion?--Ses regrets sont pour ses
vassaux et quelques amies d'enfance. Son deuil est celui qu'elle a
pris  la mort de son mari. Et son got pour la retraite n'est
autre chose que l'ignorance des plaisirs du grand monde. leve au
couvent, o son pre desirait la voir clotre pour toujours, elle
n'en est sortie que pour pouser, sans dot, le marquis de Saverny.
C'tait un vieillard aimable quoiqu'infirme. Un jour, mon beau-pre
lui fit part du projet qu'il avait de sacrifier l'existence de sa
fille  la fortune de son fils. Cet usage, trs-commun alors dans
les familles, rendait le fils an possesseur de tous les revenus,
et le mettait en tat de soutenir dignement son rang  la Cour. M.
de Saverny, aprs avoir vainement combattu la rsolution de son ami,
pour en dtruire l'effet, demanda la main de la pauvre Valentine;
et tout s'est arrang pour le mieux. Aprs deux ans de soins et de
rsignation, elle est devenue la riche hritire d'un mari trop
vieux pour tre long-temps regrett; et M. de Nangis profite sans
scrupule de l'injustice de son pre.--Je vois que tout le monde
s'est fort bien conduit dans cette affaire-l, le dfunt sur-tout:
son dernier procd met le comble  mon estime.--Si vous saviez tout
ce que sa mort a cot de larmes aux beaux yeux de madame de
Saverny, vous n'en parleriez pas si lgrement; elle en tait encore
bien afflige lorsque je la quittai l't dernier, et cependant elle
avait dj port plus de huit mois le deuil; je voulais alors
l'emmener  Paris, elle s'y refusa, et je n'en pus obtenir que la
promesse de venir s'tablir ici  la fin de son deuil. Je vois avec
plaisir qu'elle me tient parole. Sa prsence me sera d'une grande
ressource cet hiver, car je n'aime point  aller seule dans le
monde, et encore moins  y suivre M. de Nangis, dont la gravit se
croirait compromise, si l'on pouvait le souponner d'tre quelque
part pour son plaisir.--En effet, reprit le chevalier, je me suis
souvent demand quel avantage il trouvait  passer ainsi sa vie en
dners d'apparat et en visites de crmonie.--Je n'ai pas le droit
de mdire de ses gots, puisqu'il ne gne pas les miens. Peut-tre,
s'il en avait d'autres, serions-nous moins heureux. Aussi n'ai-je
jamais exig qu'il me les sacrifit. Il reoit mes amis avec
politesse, je m'ennuie des siens avec complaisance, et rien ne
trouble la paix qu'tablit cette douce rciprocit. L'arrive de M.
de Nangis mit fin  cette conversation, que rien n'empchait de
continuer devant lui, mais qui aurait perdu ce charme de confiance,
qui n'appartient qu'au tte--tte. Le chevalier, persuad qu'un
tiers est toujours importun, se retira en promettant de revenir le
lendemain soir au concert, o madame de Nangis avait invit la
moiti de Paris  venir entendre une virtuose nouvellement arrive
d'Italie.




CHAPITRE II.


Dja cinquante femmes richement pares dcoraient les salons de
madame de Nangis, tandis qu'un plus grand nombre d'hommes circulait
autour d'elles, en leur adressant des compliments plus ou moins
sincres sur leur parure ou leur beaut. Les artistes, qui devaient
faire les dlices de la soire, paraissaient n'attendre qu'un mot
de la matresse de la maison pour commencer le concert. Elle
allait en donner le signal, lorsque la _prima donna_ s'avanant
respectueusement vers elle, lui dclara, le plus poliment possible,
que rien dans le monde ne lui ferait chanter une note, si son
accompagnateur ordinaire n'tait pas au piano. Madame de Nangis lui
reprsenta vainement que plusieurs compositeurs d'un grand talent et
fort habitus  tenir le piano, offraient de l'accompagner, si
l'artiste appel pour avoir cet honneur, et que sa rputation au
concert de la reine semblait en rendre digne, ne lui inspirait pas
de confiance. La clbre cantatrice resta immuable dans sa volont;
et madame de Nangis fut rduite  donner l'ordre d'atteler ses
chevaux pour faire courir aprs cet indispensable confident des
intentions musicales de la signora de B... Cette petite discussion
jeta l'alarme dans la brillante assemble. A l'air d'humeur qui
s'tait peint sur le visage de madame de Nangis, et aux gestes
multiplis de la Signora, qui semblaient tous dire: Cela m'est
impossible, on avait jug qu'elle refusait de chanter. La
dsolation tait gnrale; et les gens qui par got attachaient le
moins de prix  un grand air italien, paraissaient les plus
inconsolables.

Le chevalier d'merange fut dput auprs de madame de Nangis, pour
savoir s'il restait encore quelque esprance; il profita de cette
occasion pour demander  la comtesse si sa belle-soeur tait au
nombre de toutes les jolies femmes qu'elle avait runies.--Non, lui
rpondit-elle; si madame de Saverny tait ici, vous l'auriez dja
reconnue.--J'en ai peur, reprit le chevalier, car un chapeau de
Nevers doit tre assez reconnaissable dans ce salon-ci.--Vraiment,
il ne serait pas plus ridicule que celui de madame de R.... Il faut
que cette femme-l soit bien sre de son esprit pour affubler ainsi
son visage; voyez un peu que de gens s'empressent autour d'elle; et
dites ensuite, que sans le bon got et l'lgance, on ne saurait
plaire!--Je le dirai toujours en vous voyant, duss-je me battre
avec tous les champions de la laideur de madame de R....--Madame de
Nangis ne voulant pas rpondre  cette flatterie, rappela au
chevalier qu'il tait attendu. Il l'avait oubli, et revint auprs
des personnes qui l'avaient charg de questionner la comtesse,
en leur disant: Soyez sans inquitude, un lger incident retarde
votre plaisir, mais vous allez l'entendre.--De qui parlez-vous?
reprit, d'un air tonn, un de ceux  qui s'tait adress le
chevalier.--Mais ne m'avez-vous pas dit de savoir si la signora B...
se dciderait  chanter ce soir?--Ah! mille pardons, s'cria tout le
monde, nous avions oubli votre extrme complaisance.--Et la
cantatrice aussi, repartit le chevalier; cela ne m'tonne pas, on
est toujours puni du tort de se faire attendre.--En effet, ces mmes
gens qui, un moment auparavant, semblaient dsesprs de la crainte
de ne pas entendre la voix de cette clbre virtuose, taient
presqu'aussi contraris de voir interrompre une conversation qui les
amusait. C'est ainsi qu'en France les plaisirs de l'esprit passent
avant tout.

Madame de Nangis, bien convaincue de cette vrit, prvint toutes
les causeries qui allaient s'tablir, en rclamant l'attention
gnrale en faveur d'un beau quatuor d'Haydn, qui fut aussi bien
excut que mal cout. Au quatuor l'on fit succder la svre
sonate d'un pianiste allemand, qui commenait  assoupir
l'assemble, lorsque madame de Nangis s'cria, sans aucun gard pour
le pauvre professeur;--Ah! voici M. Augustini.--C'tait le nom de
l'accompagnateur tant dsir; chacun le rpta tout haut, en
flicitant madame de Nangis du bonheur d'avoir pu le rejoindre; et
c'est au bruit de toutes ces flicitations, qu'expira le dernier
accord de la sonate allemande, sans que personne songet  en
applaudir l'auteur. Madame de Nangis lui adressa seulement un de ces
discours de matresse de maison, qui ne signifient rien, sinon qu'on
veut se faire la rputation de dire un mot obligeant  toutes les
personnes que l'on reoit. Enfin, le moment de rendre justice au
talent de la signora B... tait arriv, et madame de Nangis
jouissait du plaisir de voir le but de sa soire rempli. Elle
n'tait plus tourmente de cette crainte si naturelle, d'avoir runi
tant de personnes pour les ennuyer. M. de Nangis aurait d partager
cette douce satisfaction; mais une inquitude d'un autre genre
l'agitait. La princesse de L... pour laquelle il avait long-temps
rserv la meilleure place, venait d'arriver, et s'tait assise sur
la seule chaise qui se trouvait libre derrire plusieurs autres
femmes. M. de Nangis souffrait le martyre, en voyant la princesse
aussi mal place, et maudissait l'impossibilit de lui offrir le
sige d'une autre personne. Heureusement pour lui, madame de Nangis,
encore plus touche de la position penible o paraissait tre son
mari, que de celle de la princesse, interrompit la longue
ritournelle du grand air italien, pour faire passer un fauteuil
auprs d'elle, et y conduire la princesse de L...

Tous ces drangements importunaient au dernier point la signora B...
et l'expression de sa physionomie n'en fesait pas mystre; mais
l'enthousiasme qu'inspirrent les premiers accents de sa belle voix,
la rendirent plus patiente  souffrir les nouvelles contrarits qui
l'attendaient. Une des plus vives fut celle d'entendre sonner toutes
les pendules des salons, au milieu du point d'orgue le mieux tudi;
car pour les _bravo_ mal placs, et tous les signes d'une
admiration souvent trop bruyante, son indulgence tait extrme: on
s'aperoit si peu des inconvnients de ce qui flatte!

Le bruit des applaudissements tant parvenu jusqu'aux antichambres,
un domestique crut pouvoir profiter du moment o l'on ne chantait
plus, pour aller prvenir la comtesse de l'arrive de sa
belle-soeur. Madame de Nangis l'attendait avec impatience depuis une
semaine; et, dans tout autre instant, elle et t charme de courir
au-devant d'elle pour l'embrasser; mais interrompre ainsi un grand
concert par une scne de famille, lui paraissait une chose fort
ridicule. Pour l'viter, elle donna l'ordre que l'on conduist
madame de Saverny dans son appartement, et lui fit dire qu'elle
irait la rejoindre, ds qu'elle pourrait s'chapper un moment.

Au nom de la marquise de Saverny, la princesse de L... s'cria,
Quoi, c'est madame de Saverny qui vient d'arriver? Cette jolie
femme qui tait aux eaux de Vichy, l'anne dernire, et qui
m'a si bien reue, lorsque ma voiture s'est brise auprs de
son chteau? Ah! rien ne saurait m'empcher d'aller l'embrasser; o
est-elle?--Le domestique ayant rpondu qu'en attendant les ordres
de madame on avait fait entrer la marquise dans le petit boudoir, la
princesse voulut s'y rendre  l'instant mme, et madame de Nangis
se trouva force de l'accompagner.

Elles trouvrent madame de Saverny un peu dconcerte de sa
rception. Le bruit de sa voiture n'avait attir personne. Parvenue
dans les vestibules, il lui avait fallu traverser une haie de
laquais avant d'arriver  l'appartement de la comtesse, et se
disputer avec l'un d'eux, pour l'empcher de l'annoncer  haute voix
dans le sallon. Un autre, plus connaisseur, ayant remarqu avec
ddain la simplicit de sa parure, et reconnu qu'elle n'tait pas
digne des honneurs du concert, l'avait fait passer mystrieusement
dans le boudoir, en lui recommandant de ne pas faire le moindre
bruit. Elle y tait depuis un quart d'heure  mditer sur la
diffrence de cette rception avec celle dont l'esprance l'avait
occupe pendant toute sa route, lorsque la princesse vint se jeter
dans ses bras, en lui prodiguant toutes les expressions de la plus
tendre amiti. Madame de Nangis y joignit les tmoignages de la
sienne; mais tous ses soins  prouver combien elle tait ravie du
plaisir de revoir sa chre Valentine, dissimulaient faiblement
l'impatience qu'elle prouvait de retourner dans son salon. Madame
de Saverny la devina bientt, et supplia sa soeur de ne pas
interrompre plus long-temps le concert; elle lui demanda la
permission d'en attendre la fin dans son appartement; mais la
princesse n'y voulut jamais consentir. Madame la comtesse,
dit-elle, ne souffrez pas qu'elle nous quitte ainsi. Il faut
absolument qu'elle entende chanter madame B... C'est un plaisir
qu'on ne peut remettre  un autre jour, puisqu'elle retourne
incessamment en Italie.--Ah! madame, excusez-moi, reprit Valentine,
je suis en habit de voyage.--Eh! que vous manque-t-il, interrompit
la princesse, vous avez une robe de taffetas noir qui vous sied 
merveille; avec cette collerette de blonde et ce chapeau de paille,
vous tes jolie comme un ange; allons, venez avec nous, ou bien
restez, et je ne vous quitte pas.

Madame de Saverny rsistait vainement aux instances de la
princesse, un message de M. de Nangis, que l'absence de ces dames
contrariait beaucoup, dtermina Valentine  ne pas la prolonger plus
long-temps. Elle sacrifia de bonne grace les intrts de sa vanit
au desir de ses deux amies, et se rsigna  se montrer la moins
pare de toutes les femmes brillantes de cette assemble, sans se
douter qu'elle en ft la plus belle.




CHAPITRE III.


Quelle est cette Artemise? demanda une de ces personnes
bienveillantes, que le mrite frappe rarement, mais que le ridicule
choque toujours.--Je ne la connais pas, rpondit une autre, mais 
son costume conomique, je prsume que c'est une dame de compagnie
de la princesse.--En effet, je lui trouve assez l'air de ces jeunes
femmes qu'on lve pour tre toujours de l'avis de leur princesse,
pour finir un meuble de tapisserie, et jouer au besoin une sonate 
quatre mains.--Vous en direz, mesdames, tout ce qu'il vous plaira,
dit un troisime, mais cette femme-l a des traits admirables.--Des
traits? Vraiment, vous tes bien heureux de les dcouvrir  travers
cet norme chapeau; moi, je ne crois pas  la beaut des visages que
l'on prend tant de soin de cacher.--C'est ainsi que chacun donna
son avis sur madame de Saverny, lorsqu'elle parut. Elle tait ple
et fatigue de son voyage; on la trouva sans fracheur. Sa robe
n'tait pas nouvelle, et il fut dcid qu'elle avait l'air
provincial; du reste, on tait sr qu'elle manquait d'esprit et
d'usage, car elle avait l'air tonn de tout, et ne parlait de rien.
Dix minutes suffirent pour asseoir ce jugement, et le rendre
irrvocable.

M. d'merange lui-mme, malgr toutes ses connaissances positives
sur la beaut, ne fut pas exempt d'injustice envers celle de madame
de Saverny. Les plus savants dans ce genre sont souvent dupes de la
mode, et il en est peu d'assez courageux pour dfendre les agrments
d'une femme mal mise. Le chevalier reprocha  madame de Nangis de
l'avoir tromp sur le compte de sa belle-soeur. --Pour cette fois,
lui dit-il, vous ne vous plaindrez pas de mon admiration, madame de
Saverny ne me donnera jamais le tort de la partager entre vous
deux.--N'en faites pas serment, reprit en souriant la comtesse.--En
ce moment M. de Nangis vint prendre le chevalier pour le prsenter
 sa soeur, comme un de ses amis les plus aimables. Valentine
rpondit avec grace aux choses froidement polies que lui adressa le
chevalier; il fut d'abord sduit par le son de sa voix, et, sans
trop couter ce qu'elle disait, il remarqua les plus belles dents et
le plus gracieux sourire. Mais il garda le secret de cette
dcouverte, et n'osa pas dmentir son premier jugement.

Cependant un sentiment de curiosit le rapprocha de madame de
Saverny. Plac entre elle et la princesse de L..., il observa que
Valentine coutait la musique en personne de got; et, dans ce qu'il
put entendre de ses rponses  la princesse, il reconnut un choix
d'expressions lgantes et simples, qu'on rapporte assez rarement de
la province. Le collier de madame de Nangis s'tant dnou,
Valentine ta ses gants pour le rattacher, et laissa voir un bras
charmant. Le chevalier n'en fut pas moins de l'avis de tous ceux qui
se refusaient  la trouver belle. Cependant lorsque le concert
finit, et que madame de Nangis vint accompagne de plusieurs jolies
femmes, le supplier de chanter quelques-unes des romances qu'il
avait mises  la mode, il parut ne cder qu' leurs instances; mais
le fait est que madame de Saverny fut la seule qui n'ost le prier,
et qu'il ne chanta que pour elle.

Un long sjour en Italie avait rendu M. d'merange fort bon
musicien; il avait une voix agrable, et chantait avec got. Sa
prtention tait de ne paratre attacher aucune importance  ses
talents; mais, tout en ayant l'air de se croire fort indigne des
applaudissements qu'on lui prodiguait, il ne pardonnait pas la
critique. Malheur aux femmes qui trouvaient ses romances mauvaises,
ou ses couplets mal rims! on savait bientt le nombre de tous leurs
ridicules.

Aucune des personnes qu'avait runies madame de Nangis n'eut 
craindre cette vengeance de la part du chevalier. L'enchantement fut
gnral: chaque couplet offrait une application que ces dames
interprtaient  leur gr. Celles que la flatterie du chevalier
avait souvent honores de ses loges, croyaient se reconnatre dans
tous les portraits de ses bergres, le reste se lisait dans ses
yeux, et tous les amours-propres taient satisfaits. Madame de
Saverny, qui n'entendait rien  toutes ces finesses, trouva
simplement que M. d'merange chantait bien; mais elle n'osa le lui
dire, tant la simplicit de ce compliment aurait paru froide, en
comparaison de l'exagration des loges dont on se plaisait 
l'accabler.

Madame de Saverny ne savait pas encore combien le silence d'une
seule personne peut gter un succs. Elle aurait pu s'en apercevoir,
si elle avait remarqu de quel air le chevalier rpondait aux
choses flatteuses que lui adressait madame de Nangis. Sa distraction
et son mcontentement taient visibles; il ne pardonnait point  une
femme de province de ne pas tre transporte du plaisir de
l'entendre, et se disait: Il n'est pas douteux que cette belle veuve
ait pour adorateur quelque petit gentilhomme des environs de son
chteau,  qui elle a promis en partant de ne s'amuser de rien dans
son absence; je suis sr qu'elle va lui crire demain que je l'ai
ennuye  prir, et s'en faire un mrite! Cette rflexion inspira
plus de dpit au chevalier que de ddain. Il dcida bien que madame
de Saverny devait tre sotte et maussade; il ne lui en aurait mme
rien cot pour le dire, mais il s'efforait en vain de le penser;
car l'amour-propre rend plus souvent injurieux qu'injuste.

Cette soire se termina pour Valentine, au moment o l'on vint
annoncer le souper. Elle se retira dans l'appartement qui lui tait
destin. Mademoiselle Julie l'y attendait pour lui offrir ses
services, et donner, d'un ton protecteur, ses avis  la petite
Antoinette, qui lui paraissait une femme-de-chambre bien peu au fait
des grands intrts de la toilette d'une jolie femme. Il est vrai
qu'Antoinette coiffait mal, et laait de travers, mais c'tait bien
la plus honnte et la plus jolie de toutes les jeunes filles de
Saverny. Sa mre avait lev Valentine, et Antoinette pouvait
impunment mal habiller sa matresse, sans lui donner l'envie de la
renvoyer. Cependant le sjour de Paris exigeait plus de soins; et
mademoiselle Julie fut charge par la marquise du choix d'une
seconde femme-de-chambre, dont le premier devoir serait de bien
traiter Antoinette.




CHAPITRE IV.


Il tait neuf heures du matin, lorsque Valentine s'entendit
rveiller par une petite voix qui lui disait assez bas: Ma tante,
dormez-vous?--Ah! c'est toi, ma chre Isaure! viens, que je
t'embrasse.--Je n'y vois pas, je vais appeler Antoinette pour ouvrir
les volets. A peine Antoinette est entre, qu'Isaure est sur le lit
de sa tante qui la serre dans ses bras.--Comme tu es grandie depuis
six mois, chre enfant; regarde-moi un peu! Tu as les mmes yeux que
ton pre!--Oh! cela n'est pas possible, ma tante, car M. d'merange
me dit tous les jours que je suis jolie, parce que je ressemble 
maman.--Ce monsieur peut avoir raison, mais il ne saurait empcher
que tu n'aies les yeux bleus de ton pre; au reste, peu m'importe
qu'ils soient noirs ou bleus. Si l'on te trouve dja quelque
ressemblance avec ta mre, c'est que tu es probablement aussi bonne
qu'aimable.--Je le crois bien; mon matre de piano est fort content;
et mon papa dit que si je travaille toujours aussi bien, il me fera
jouer l'anne prochaine devant le monde.--L'anne prochaine! mais tu
seras bien jeune encore.--Pas si jeune, j'aurai sept ans. Miss
Birton dit qu' cet ge-l on n'est plus un enfant.--Qu'est-ce que
c'est que miss Birton?--C'est une nouvelle gouvernante que maman m'a
donne pour m'apprendre l'anglais; mais je ne crois pas qu'elle
reste long-temps ici; elle se plaint toujours.--Tu ne lui obis
peut-tre pas assez?--Ce n'est pas cela qui la fche; mais elle dit
qu'on n'a point assez d'gards pour elle: par exemple, hier on ne
l'a pas invite au concert; et elle m'a gronde toute la soire. Je
pourrais bien la faire gronder aussi, moi, si j'allais rpter tout
ce qu'elle disait hier de maman.--Ce serait une mchancet dont
j'espre qu'Isaure est incapable; c'est dja trop de me le dire.

Tout en coutant le bavardage de sa nice, madame de Saverny
s'habillait, et se disposait  se rendre chez sa belle-soeur pour
s'informer de ses nouvelles; mais Isaure lui apprit que l'on
n'entrait jamais chez sa mre avant midi, elle ajouta: Je vais voir
si mon papa est dans son cabinet. Je le prviendrai de votre rveil,
et nous viendrons djener avec vous.

Elle revint bientt accompagne de M. de Nangis, qui se livra tout
entier au plaisir de revoir sa soeur. Il s'excusa de n'avoir pu le
lui tmoigner la veille. Mais elle devait savoir qu'un jour de
runion les trangers passent avant tout. Il lui parla dans le plus
grand dtail des avantages qu'elle pourrait retirer de son sjour 
Paris. Le premier de tous,  ses yeux, tait de faire faire  sa
soeur un grand mariage. Dans les ides de M. de Nangis, le bonheur
n'tait autre chose qu'un tat brillant dans le monde; et c'est dans
la franchise de son amiti, qu'il conseillait  sa soeur de tout
sacrifier au projet d'un second tablissement, digne de sa fortune.
Valentine avait un sincre desir de se laisser diriger dans sa
conduite par son frre. Elle rendait justice  ses bonnes qualits,
 l'esprit d'ordre qui le caractrisait; mais elle se sentait
incapable d'tre heureuse d'un bonheur qu'il lui aurait choisi;
leurs gots taient trop diffrents.

Madame de Saverny, docile sur tous les petits intrts de la vie,
avait cependant une volont immuable. On la voyait sans cesse
soumettre ses projets, ses plaisirs, aux caprices de ses amis; mais
aucun deux n'et obtenu le sacrifice d'un de ses sentiments. leve
dans la retraite la plus austre, elle avait appris  mpriser les
joies et les tourments de la vanit. Les religieuses, charges de
son ducation, sachant que la volont de son pre la condamnait 
vivre loin du monde, lui en avaient fait un tableau effrayant; 
force de lui rpter que l'gosme et la perfidie dirigeaient toutes
les actions des hommes, Valentine en avait conu tout naturellement
une sorte de dfiance qui nuisait  son bonheur. L'assurance d'une
sincre amiti lui semblait une politesse, l'loge une flatterie, et
le serment un mensonge. Cependant son ame tendre ne pouvait se
passer d'affections vives. Mais la dvotion la plus exalte les
avait toutes concentres, jusqu'au moment o M. de Saverny vint
mriter son attachement et sa reconnaissance, et lui prouva qu'un
homme, lev dans de bons principes, peut se conserver vertueux au
milieu du grand monde; mais soit faiblesse, ou prudence, il ne
chercha point  dtruire les prventions qui la rendaient souvent
injuste envers les autres hommes. Peut-tre avait-il prvu qu'en
mettant son esprit  l'abri des dangers de la sduction, elle n'en
aurait encore que trop  vaincre pour son coeur. Une longue habitude
du monde avait dmontr  M. de Saverny que le plus grand malheur
d'une femme n'est pas de succomber au sentiment qu'elle prouve,
mais au caprice qu'elle inspire; et sa tendresse vraiment paternelle
pour Valentine, avait voulu la prserver du malheur si commun d'tre
dupe de la vanit d'un fat ou de la lgret d'un tourdi.




CHAPITRE V.


Les premiers jours qui suivirent l'arrive de madame de Saverny 
Paris, furent entirement consacrs  des visites de famille que son
frre avait exiges avant tout, et aux diffrentes emplettes des
chiffons que madame de Nangis regardait comme l'absolu ncessaire
d'une femme lgante. En personne qui n'a rien  redouter des succs
d'une autre, elle se rjouissait de celui qu'obtiendrait Valentine,
lorsqu'elle paratrait pour la premire fois dans une grande
assemble, revtue d'une parure brillante et recherche, dont le
bon got attesterait les soins qu'y aurait apports madame de
Nangis, et le gnreux plaisir qu'elle trouvait  montrer dans tout
son clat la beaut de sa soeur. On se tromperait, si l'on concluait
d'aprs ce noble procd, que madame de Nangis ft incapable
d'envie: mais on est rarement jaloux de son ouvrage; et l'ide que
Valentine lui devrait son triomphe, lui en fesait partager d'avance
la gloire.

Le moment d'en jouir fut fix au jour que choisit la princesse de
L... pour donner un grand bal. L'effet qu'y produisit la beaut de
madame de Saverny alla fort au-del de ce que s'en tait promis sa
belle-soeur. C'tait, disait-on, la taille la plus svelte, le
regard le plus sduisant, la tournure la plus gracieuse et la plus
imposante. Les personnes dont l'esprit malin s'tait puis en bons
mots sur l'Artemise du concert de Madame de Nangis, restaient
confondues, et ne pouvaient concevoir que le seul talisman d'une
parure nouvelle et eu le pouvoir d'oprer une semblable
mtamorphose. Leur malignit en tait rduite  la triste ressource
d'avouer que la marquise de Saverny tait assez belle, mais d'une
beaut insignifiante. Ceux qui ne l'avaient jamais vue, combattaient
avec raison cet avis injurieux; et Valentine ne fut pas long-temps 
s'apercevoir qu'elle tait l'objet de l'attention gnrale. Sa
modestie en souffrit d'abord un peu, mais son amour-propre jouit
bientt du plaisir d'tre admire; elle en devint plus agrable
encore, car rien n'embellit comme la certitude de plaire. Tant
d'hommages l'auraient peut-tre un peu trop enivre, si elle n'avait
entendu dire  un homme qui passait auprs d'elle:--Je me mfie de
ces Beauts si rgulires; elles naissent ordinairement sans esprit,
et la flatterie les rend stupides.--Cette phrase, et le ton de
mpris qui l'accompagne, excitent la curiosit de Valentine; elle
veut connatre la figure d'un censeur aussi svre, se retourne, et
voit un homme dont l'ge lui rappelle M. de Saverny, mais dont les
yeux brillants et les traits marqus donnent  sa physionomie une
expression dure qui inspire plutt la crainte que la confiance. Pour
se venger de la sentence qu'il vient de prononcer un peu trop haut
contre elle, madame de Saverny se penche vers sa soeur, et lui
demande comment on nomme ce monsieur si peu indulgent; c'est le
commandeur de Saint-Albert, rpond madame de Nangis, un original qui
se croit le droit de tout fronder, parce qu'il est trop vieux pour
s'amuser de rien. C'est par gard pour l'ambassadeur d'Espagne, dont
il est l'intime ami, qu'on l'invite par-tout. Votre frre prtend
que c'est un homme de beaucoup de mrite, il appelle son humeur de
la fermet, et sa rudesse de la franchise; moi qui ne fais aucun
cas de ces vertus dsagrables, je le reois le moins possible.
C'est dommage, reprit Valentine, vous l'auriez srement guri de ses
prventions.--Ces derniers mots parvinrent aux oreilles du
commandeur, et lui firent souponner qu'il avait t entendu de
madame de Saverny. Il en conclut qu'elle allait le prendre en
horreur, et fut trs-tonn de la voir empresse de causer avec lui,
lorsque M. de Nangis vint lui en offrir l'occasion. Il fit la
rflexion toute simple, que la marquise tait bien aise de lui
prouver la rigueur de son jugement contre les belles femmes. Il la
trouva digne d'une exception, mais il se garda bien de lui en faire
la confidence; son loignement pour toute espce de galanterie le
rendait avare des loges les plus mrits. Sous prtexte de ne point
gter les femmes, il parlait de leurs dfauts avec une ironie
ddaigneuse, qui le rendait redoutable; et quand on lui en faisait
le reproche, il rpondait que cette svrit lui avait plus rapport
depuis qu'il tait vieux, que tous les beaux sentiments de sa
jeunesse. En effet, l'envie de se mettre  l'abri de ses pigrammes
rendait beaucoup de femmes soigneuses envers lui, et lui donnait le
droit de croire qu'on les captive plus par la crainte que par la
soumission.

Il tait dja tard lorsque le chevalier d'merange, aprs avoir
donn l'inquitude de ne le pas voir, arriva enfin. Le plaisir de se
faire attendre avait pour lui tant de charmes, qu'il manquait
souvent  ses engagements, dans l'unique esprance de s'entendre
raconter le lendemain avec quelle impatience on l'avait attendu.
Pour cette fois, la prsence de madame de Saverny avait occup tout
le monde, et l'absence du chevalier n'avait t remarque que d'un
petit nombre de personnes. En entrant dans le premier salon, il fut
tourdi par les discours emphatiques des admirateurs de Valentine.
Pour leur prouver qu'il ne partageait pas leur enthousiasme, et
qu'il l'avait assez vue pour la bien juger, il affecta de rester
fort long-temps avant d'entrer dans le salon o elle tait, et ne
parut s'y dcider que dans l'intention d'aller saluer madame de
Nangis; mais madame de Saverny eut son premier regard, et
l'impression qu'elle produisit sur lui fut d'autant plus vive, qu'il
s'effora de la cacher. A peine eut-il l'air de l'apercevoir. Madame
de Nangis qui commenait  tre importune des hommages que l'on
prodiguait  sa soeur, sut bon gr au chevalier de cette ngligence,
et l'en rcompensa en ne s'occupant que de lui. Il parut quelque
temps ravi de cette prfrence, mais quand il s'aperut que madame
de Saverny n'y prenait pas garde, et qu'elle semblait couter avec
intrt la conversation du commandeur et de quelques autres
personnes qui l'entouraient, il se fatigua de la gat de madame de
Nangis, et s'loigna d'elle.

Un attrait irrsistible le ramena bientt auprs de Valentine.
Malgr toutes ses rsolutions, il sentit le besoin de lui plaire, en
forma le projet, et s'appliqua  tudier les moyens d'y parvenir.
L'embarras n'tait pas de se conformer  ses gots, mais de les
connatre; et le chevalier rsolut de se servir de l'esprit de
madame de Nangis, pour apprendre  captiver celui de Valentine; bien
dcid  se faire les opinions et le caractre qui devaient le mieux
sduire la femme auprs de laquelle il desirait le plus de russir.




CHAPITRE VI.


Malgr les profits qu'y trouvait son amour-propre, Valentine ne
pouvait se soumettre long-temps aux agitations d'une vie aussi
dissipe. Elle pria sa soeur de la laisser disposer de ses matines,
qu'elle consacrait ordinairement  l'tude, et de la dispenser
quelquefois de la suivre le soir dans ces grandes assembles o
l'ennui rgne assez souvent; mais lorsque madame de Nangis se
dcidait  rester chez elle, Valentine se fesait un devoir de lui
tenir compagnie, et de partager avec elle le soin de faire les
honneurs de sa maison. M. d'merange, qui s'tait aperu de cette
rsolution, ne manquait pas de trouver quelques prtextes pour
engager madame de Nangis  ne pas sortir. Tantt il fesait trop
froid, les spectacles taient dtestables, et d'ailleurs causait-on
quelque part aussi bien que chez elle! Bonnes ou mauvaises, ces
raisons taient toutes accueillies; madame de Nangis les
interprtait d'autant plus en sa faveur, que le chevalier redoublait
de flatterie pour elle.

Un soir que ces dames taient presque seules, il les surprit  rire
d'une visite fort ridicule qu'elles venaient de recevoir. Je crois
que c'est par gard pour moi, disait Valentine  sa soeur, que vous
attirez chez vous ces sortes de caricatures. Vous pensez me rendre
mes plaisirs de Nevers; eh bien! vous vous trompez: nous n'avons en
province rien d'aussi parfait que cela.--Je ne sais pas, dit M.
d'merange, quels sont les originaux qui ont le bonheur d'exciter
ainsi votre gat, mais je dfie bien Nevers d'en avoir d'aussi
ridicules que ceux qu'on rencontre tous les jours  Paris.--Eh bien!
je gage, dit madame de Nangis, que vous allez reconnatre les
ntres!--Ah! je les devine, reprit le chevalier, n'est-ce pas ce
grand niais de baron, qui traduit l'allemand sans l'avoir appris, et
fait des vers sur le _oui_, le _non_, le _si_, le _car_, enfin sur
tous les monosyllabes de la langue franaise. Sa petite femme a des
yeux rouges, et des mains noires, dignes d'exercer la muse de son
mari. C'est lui qui imagina un jour de s'habiller en sauvage pour
jouer un proverbe qu'il avait compos en l'honneur de la fte de la
jolie duchesse de R***. Il avait emprunt, pour ajouter  la vrit
de son costume, une perruque de bte froce, qui produisait un effet
si bizarre sur sa figure moutonne, qu'il fut impossible de modrer
les clats de rire, et d'entendre un seul mot de sa pice. Ah! c'est
un homme prcieux que je me ferai toujours un vrai plaisir de
rencontrer!--N'ayez pas de regret, ce n'est pas lui que nous avons
vu. Alors le chevalier passa en revue tous les gens auxquels il
trouvait ou donnait des ridicules. Madame de Saverny, sans
reconnatre ses portraits, ne pouvait s'empcher d'en rire. Il en
conclut que sa malice l'amusait, et en devint plus piquant.
Cependant un mot de madame de Nangis le fit changer de ton.--Ne
vous l'avais-je pas bien dit, Valentine, que la gat de M.
d'merange triompherait de tous les genres de tristesse? Vous qui
vantez si bien les charmes de la mlancolie, avouez que le plaisir
de rver ne vaut pas celui de rire. Il n'en fallut pas davantage
pour faire changer de rle au chevalier: il amena avec adresse la
conversation sur des sujets plus graves, raconta, sans affectation,
quelques traits d'une sensibilit touchante, et jouit du plaisir de
se voir cout avec intrt par Valentine. Madame de Nangis, que le
chevalier n'avait pas accoutume  des entretiens de ce genre, lui
en tmoigna son tonnement, en disant: Serait-il bien indiscret de
vous demander o vous avez lu tout cela? en vrit, le chevalier de
Florian ne nous dirait rien d'aussi pathtique, et je ne vous aurais
jamais souponn de sentiments si doux.--Voil bien de vos
jugements, rpartit le chevalier avec impatience; parce qu'il est
reu dans le monde qu'on ne doit parler qu'avec son esprit, vous
en concluez qu'on a le coeur sec. Ne savez-vous pas que l'on passe
sa vie  afficher ses dfauts qu'on n'a point. Vous, qui me raillez,
je vous ai vue cent fois vous parer d'une lgret factice, et
tourner en plaisanterie le trait qui provoquait le mieux votre
attendrissement. Sur ce point nous sommes tous plus ou moins
hypocrites. Madame de Nangis se trouva blesse de cette rponse, et
plus encore du mouvement d'humeur qui semblait l'avoir dicte. Elle
s'en vengea par des pigrammes, dont Valentine essaya d'adoucir
l'amertume par des mots conciliants. Tout en conservant les formes
de la plus stricte politesse, la querelle devint trs-vive, et
laissa des impressions fcheuses dans l'esprit de la comtesse; elle
souponna pour la premire fois au chevalier le desir de plaire 
sa belle-soeur, et l'accusa, intrieurement, d'avoir la fatuit de
paratre la sacrifier  sa passion naissante. Elle en conut d'abord
une juste indignation; car la comtesse se croyait exempt de tous
reproches, par la seule raison que sa conscience tait en repos sur
les droits du chevalier. Comme toutes les coquettes, elle comptait
pour rien le malheur de se compromettre, et s'indignait qu'on pt la
souponner d'un tort dont elle se donnait toutes les apparences.

Le retour de M. de Nangis termina toute discussion; il avait dn
chez l'ambassadeur d'Espagne, o l'on avait beaucoup parl de madame
de Saverny: son frre la flicita d'avoir fait la conqute la plus
difficile; celle du vieux commandeur de Saint-Albert.--C'est un
homme bizarre, dit le chevalier, mais qui n'a jamais manqu de
got.--Il ne l'use pas, repartit la comtesse, car il n'aime
personne.--Si vous l'aviez entendu parler de Valentine, reprit M. de
Nangis, vous auriez meilleure ide de son coeur.--Il me semble,
ajouta le chevalier, qu'il ne devait pas moins  Madame, pour la
complaisance qu'elle a eue de l'couter toute une soire.--Ce
n'tait point par complaisance, rpondit Valentine, je puis vous
l'assurer, sa conversation a je ne sais quel attrait de franchise
qui la rend trs-attachante.--Il est certain, interrompit la
comtesse, que si vous mettiez du blanc, il n'aurait pas manqu de
vous le dire, car il n'a jamais gard le secret d'une chose
dsagrable.--Il parat, reprit M. de Nangis, que Valentine l'a
corrig du dfaut de mdire, car, aprs en avoir fait l'loge, il a
ajout que c'tait la premire femme qu'il et juge digne de
tourner la tte d'un honnte homme, et que rien ne lui semblait
aussi raisonnable que de beaucoup l'aimer.--Je ne me croyais pas si
sage, dit le chevalier, de manire  n'tre entendu que de
Valentine.




CHAPITRE VII.


Monsieur d'merange se retira convaincu de l'impression que son
dernier mot avait d produire sur Valentine, mais il se reprocha de
lui avoir trop tt laiss connatre celle qu'elle avait faite sur
lui; et, pour rparer autant qu'il tait en son pouvoir une faute
aussi grave, il rsolut de passer deux jours entiers sans voir ces
dames. Par ce moyen il croyait prouver  madame de Saverny, qu'il
n'en tait pas au point de n'tre heureux qu'en sa prsence, et 
madame de Nangis, qu'il ne lui donnerait jamais le droit de
l'offenser impunment. Ce calcul ne russit qu'auprs de la
dernire, car Valentine n'avait pas eu l'ide de prendre au srieux
la furtive dclaration du chevalier; elle la mit au nombre de ces
mots galants qu'il savait dire avec tant de grace, et n'en conserva
aucun souvenir.

Madame de Nangis tait loin de partager cette indiffrence; le
moindre mot du chevalier avait la puissance de dranger son humeur;
tout de sa part la flattait ou la blessait, et dans cette occasion
son absence lui parut une insulte. Il devait bien prsumer que le
lendemain de cette petite scne, elle aurait la migraine, et il
n'envoya mme point savoir de ses nouvelles. Ce procd faillit la
rendre vraiment malade, et quand M. de Nangis vint la conjurer, le
surlendemain, de ne pas manquer  l'engagement qu'elle avait pris de
dner le mme jour chez une de leurs vieilles parentes, elle eut
besoin de tout son courage pour se rsigner  remplir un devoir
aussi ennuyeux.

Valentine la voyant un peu souffrante, lui donna tous les soins de
la plus tendre amiti, et s'offrit de l'accompagner. On partit de
bonne heure, pour se conformer  l'ancienne habitude qu'avait la
prsidente de C..., de dner  l'heure du marais; et l'on arriva
bientt dans la cour de l'htel le plus gothique et le plus triste
de Paris. Un vieux laquais, post au haut d'un grand escalier,
donna le signal de l'arrive de la comtesse, et l'on vit aussitt un
grand nombre de serviteurs invalides s'empresser d'ouvrir avec peine
les battants d'une longue enfilade de portes. Les convives, dja
runis autour du fauteuil de la prsidente, offraient l'image la
plus imposante d'une assemble de famille dont on aurait exclu les
jeunes hritiers. Valentine fut accueillie par ce cercle vnrable
avec tout le crmonial d'une prsentation. La prsidente la
traitait avec la considration que mritait  ses yeux la veuve d'un
vieux gentilhomme, et se contentait de parler  Madame de Nangis,
avec l'air protecteur qu'on a pour un enfant. Il faut convenir
qu'elle en avait alors toute la maussaderie. Comme elle ne fesait
aucun effort pour dissimuler son ennui, chacun pouvait deviner qu'il
ne devait l'avantage de la voir qu' sa dfrence aux volonts de
son mari; et personne ne lui savait gr d'un sacrifice fait d'aussi
mauvaise grace.

Valentine, doue d'un meilleur esprit, savait tirer parti de celui
de tout le monde. S'amusant de la gat, de la folie mme, qui
animent souvent la conversation des jeunes gens, elle s'intressait
 celle des savants et s'instruisait  celle des vieillards.

En achevant son ducation, M. de Saverny lui avait appris cette
politesse, qui consiste encore plus  couter avec intrt, qu'
rpondre avec bienveillance. Il n'avait rien oubli de ce qui
pouvait ajouter au charme des qualits prcieuses de Valentine; et
son plus grand regret en mourant, fut d'ignorer  quel heureux
mortel il lguait une femme aussi aimable.

Le mrite de madame de Saverny fut apprci des amis de la
prsidente, et quand le dner fut fini, on se disputa l'honneur de
faire sa partie. Madame de Nangis avait grande envie de se
soustraire aux lenteurs d'un boston, qui menaait de remplir la
soire, mais elle y fut condamne par un regard de son mari, dont la
svrit, pour tous ces petits devoirs de socit, ne pouvait se
comparer qu' son indulgence pour de plus grands travers. La
comtesse se promit bien de n'obir qu' moiti  cet ordre; elle
savait que M. de Nangis devait se trouver le mme soir  un
rendez-vous chez le ministre des affaires trangres, et ds qu'il
fut parti, elle prtexta une subite indisposition, fit des excuses
sur la ncessit de se retirer, et demanda sa voiture. Valentine, la
croyant vraiment indispose, la suit avec inquitude, et l'engage 
se mettre au lit aussitt qu'elles seront de retour; mais elle est
interrompue dans ses avis charitables par un grand clat de rire de
la comtesse, qui tire le cordon de sa voiture, et dit  ses
gens:--A l'opra.--Comment  l'opra? s'cria Valentine: mais vous
n'tes donc pas malade?--Bonne raison! C'est surtout quand on est
malade que l'on a besoin de se distraire.--Mais si vous alliez y
souffrir davantage.--Je ne saurais tre nulle part aussi mal qu'au
milieu de tous ces vieux contemporains de ma tante. Mais en vrit
je vous admire: comment trouviez-vous quelque chose  dire  ces
gens-l; moi, je ne sais pas assez bien mon histoire de France pour
causer avec eux, car je suis sre que le plus jeune tait page de
Louis XIV.--Je n'ai pas le droit d'tre aussi difficile que vous,
reprit Valentine, et je supporte assez patiemment un moment d'ennui.
Cependant, je sens que la gravit du Marais me paratrait bientt
insipide, s'il me fallait en souffrir plus d'un jour.--Cela
ressemble pourtant assez  la province.--C'est possible, mais  la
campagne on n'a aucune ide de cette manire de vivre, et vous savez
que j'y passais l'anne entire.--Sans vous ennuyer? Voil qui est
miraculeux. Je n'ai jamais pu rester plus de trois mois dans mes
terres, malgr le soin que je prenais d'y amener beaucoup de monde;
je frmis dja de l'ide d'y aller ce printemps; et, sans le
projet que nous avons d'y jouer la comdie, j'aurais bien de la
peine  tenir la promesse que j'ai faite  votre frre de l'y
accompagner.--Si vous lui disiez  quel point cela vous contrarie,
je suis sre qu'il ne l'exigerait pas.--Ah! vous le connaissez bien
peu, si vous ne savez pas quelle importance il attache  ma prsence
au chteau de Varenne,  l'poque de la fte du Village. Ne
faut-il pas que je sois le tmoin de cette grande solennit, et que
je prenne ma part des honneurs qu'on lui rend. J'avoue que je la lui
cderais de bon coeur, car je ne connais rien de si fastidieux que
cette parodie des ftes de souverains o l'on se fait rendre une
partie de l'encens qu'on dpense  la cour.

Ici la portire s'ouvrit, et ces dames descendirent  l'Opra.
Madame de Nangis, qui ne se souciait pas d'tre vue dans sa loge,
entra dans celle de la princesse de L..., tourna le dos au thtre,
et se mit  chercher des yeux auprs de quelle jolie femme le
chevalier d'merange tentait de se venger d'elle.




CHAPITRE VIII.


La princesse tait ce soir-l  Versailles, et sa loge resta  la
disposition de madame de Nangis, qui eut le chagrin de n'y recevoir
personne. On donnait Armide, et Valentine se livrait au plaisir
d'entendre ce chef-d'oeuvre, qui runit tous les genres de
perfection, lorsque la comtesse lui dit de contempler le plus beau
visage qu'elle ait vu de sa vie. Imaginant que sa soeur lui dsigne
une femme, elle regarde dans la loge qu'elle lui indique, et ses
yeux rencontrent ceux d'un jeune homme dont la figure tait en effet
remarquable. Honteuse d'avoir t surprise dans ce mouvement de
curiosit par celui qui l'excitait, elle rougit, baisse les yeux,
et, sans oser le considrer davantage, elle rpond  sa soeur
qu'elle est de son avis. C'est probablement quelque tranger, dit
la comtesse, car un homme de cette tournure-l serait dja connu de
tout Paris, s'il y tait seulement depuis deux mois. Vous, qui
dessinez si bien, vous devez trouver que c'est un beau portrait 
faire. Valentine essaya une seconde fois de vrifier si
l'admiration de madame de Nangis tait fonde; mais le mme regard
qui l'avait dja trouble l'empcha d'en voir davantage. Elle se
dcida  croire sa belle-soeur sur parole. La comtesse ne se lassait
point de comparer les traits de cet tranger  ceux des plus belles
ttes grecques, mais elle en perdit bientt le souvenir, tandis que
Valentine, qui les avait  peine entrevus, se les rappelait encore.

Au commencement du quatrime acte, madame de Nangis, n'ayant pas
aperu le chevalier, et prsumant qu'il pourrait peut-tre venir
chez elle, proposa  Valentine de s'en aller pour viter les
embarras de la sortie de l'opra, et l'inconvnient d'tre oblige
d'accepter la main de quelque ennuyeux. Valentine mue par le
bonheur d'Armide, regretta vivement de ne point entendre ses
touchantes plaintes, et se promit de revenir  la prochaine
reprsentation de ce bel ouvrage.

Pendant que ces dames attendaient sous le vestibule, elles virent
descendre du grand escalier deux hommes, dont le plus jeune fut
bientt reconnu; l'autre paraissait g de cinquante ans, c'tait
l'ancien gouverneur ou plutt l'ami d'Anatole, de ce jeune tranger
qu'avait remarqu la comtesse. Un hasard heureux, si l'on peut
appeler ainsi ce desir vague qui entrane  suivre les pas d'une
jolie personne, avait heureusement amen ces messieurs au moment o
l'on vint avertir madame de Nangis que son carrosse l'attendait.
Valentine exige qu'elle y monte la premire, et s'lance pour la
suivre, lorsque les chevaux qui n'taient retenus que par un cocher
ivre, partent comme un clair, entranent le laquais qui tenait la
portire; et Valentine tombe sous les pieds des chevaux d'une
voiture qui se trouvait derrire celle de la comtesse. Elle allait
en tre atteinte, quand un homme se prcipite sur le timon de cette
voiture, en reoit un coup violent, repousse avec effort les chevaux
que les cris animaient, et relevant Valentine, il la porte vanouie
sous le vestibule. Au mme instant, les gens de madame de Nangis
reviennent suivis du carrosse, pour la chercher. On l'y transporte,
aprs s'tre assur que la frayeur est seule cause de l'tat o elle
est, sans s'inquiter de celui o on laisse l'homme qui l'a sauve.

Un flacon de sels que portait toujours la comtesse, ranima bientt
les esprits de Valentine: elle s'effora de tranquilliser sa
belle-soeur, dont les inquitudes taient d'autant plus vives,
qu'elle se reprochait le caprice qui l'avait conduite  l'opra en
dpit de tout, et s'accusait du malheur de Valentine. C'est en
pareille occasion que l'on pouvait juger de la bont du coeur de
madame de Nangis, et lui pardonner tous les travers de son esprit.
Rien n'galait sa touchante sollicitude pour un ami souffrant, ni sa
gnrosit pour un ami malheureux. Alors tous les intrts
d'amour-propre qui la gouvernaient dans le monde, taient sacrifis
au desir d'obliger. Souvent envieuse du bonheur des autres, le
malheur la trouvait toujours noble et courageuse. Et l'on peut dire
que le tort d'abandonner ses amis dans la disgrace, tait la seule
mode qu'elle ne suivit pas.

De retour  l'htel, madame de Nangis raconta franchement  son mari
ce qui lui tait arriv  l'opra, en lui disant que ses reproches
ne sauraient aller au-del de ceux qu'elle se fesait  elle-mme.
Aussi ne lui en adressa-t-il aucun, dans la crainte d'ajouter au
chagrin dont elle tait pntre en pensant au danger qu'avait couru
sa soeur. Elle desirait passer la nuit auprs de son lit, mais
Valentine n'y voulut pas consentir. Elle assurait n'prouver d'autre
effet de sa chte qu'un peu de courbature et un tremblement dans les
nerfs caus par la frayeur. Comme il ne lui restait qu'un souvenir
confus de cet vnement, elle ne put satisfaire aux questions que
son frre lui fit  ce sujet; et l'on sonna Richard, qui en avait
t tmoin, pour lui en demander les dtails. Il raconta d'abord
simplement le fait, mais quand il vint  dpeindre celui qui s'tait
si courageusement prcipit au secours de la marquise, madame de
Nangis s'cria: Il n'en faut pas douter, ma chre, c'est notre bel
tranger, et voil un commencement de roman dans les formes. Vous
tes charmante, il est beau comme Apollon, vous ne l'avez jamais vu,
il vous sauve la vie; c'est la perfection du genre. Mais ne
faudra-t-il pas connatre un peu votre hros? Qu'est-il devenu,
Richard, aprs notre dpart?--Comme il me fallait suivre madame, je
n'ai gure eu le temps de le savoir. J'ai seulement vu deux
domestiques avec une livre que je ne connais pas, transporter dans
une belle voiture le jeune homme qui avait relev madame la
marquise. Ils taient suivis d'un vieux monsieur qui se dsesprait,
en disant: Le malheureux a l'paule casse. Et je crois que cela
se pourrait bien, car  la manire dont il s'est jet sur les
chevaux, il doit avoir reu un violent coup de timon. Valentine fut
saisie d'effroi en apprenant l'affreux accident dont le sien tait
cause; elle donna l'ordre qu'on s'informt  qui elle avait tant
d'obligation, et se promit de ne rien ngliger pour lui en tmoigner
sa reconnaissance. M. de Nangis qui partageait ce sentiment,
s'engagea  faire des dmarches pour apprendre le nom de cet
tranger, et l'aller remercier d'une action aussi gnreuse.

L'esprit trop agit de cet vnement, Valentine passa la nuit sans
dormir. Elle mdita sur le hasard qui avait conduit ce jeune homme 
sortir de l'Opra en mme temps qu'elle, et sur le mouvement
d'humanit qui l'avait port  tout risquer pour la sauver. Une
grande ame pouvait seule tre susceptible d'un si noble
dsintressement; et Valentine se plaisait  faire l'numration de
toutes les qualits qui drivent de celle-l. Son imagination,
exalte par la reconnaissance, se peignait toutes les vertus runies
dans celui qui venait de lui offrir la preuve d'un coeur aussi
compatissant; elle aurait voulu trouver quelque ingnieux moyen de
l'en remercier, sans tre oblige d'avoir recours  ces phrases
vulgaires qu'on adresse galement  l'homme qui vous sauve la vie,
et  celui qui ramasse votre ventail. Mais l'ide de se trouver en
prsence de cet tranger l'embarrassait; elle sentait que sa
jeunesse et les agrments qui le distinguaient, intimideraient sa
reconnaissance, et le trouble qui naissait de ces diverses
rflexions la jetait dans des penses vagues, que rien ne pouvait ni
fixer ni distraire.




CHAPITRE IX.


Le malheureux cocher dont l'imprudence avait caus tout ce dsastre,
fut impitoyablement chass. Valentine tenta vainement de demander
sa grace; M. de Nangis ne se laissa point flchir; mais le pauvre
Saint-Jean, en quittant la maison, reut de madame de Saverny, pour
consolation, quelques louis, et l'assurance de sa protection.
Mademoiselle Ccile, la nouvelle femme de chambre de la marquise,
qui avait t charge de remplir cette commission auprs de lui, y
joignit la promesse de rappeler  sa matresse les recommandations
qu'elle lui avait fait esprer ds qu'il trouverait  se placer.

L'accident arriv  Valentine fit bientt assez de bruit pour que
l'on envoyt de toutes parts s'informer de ses nouvelles. Elle fut
accable de visites, et en supporta patiemment l'importunit, dans
l'esprance d'apprendre le nom de celui qu'elle desirait tant
connatre. Mais personne ne se trouvait avoir d'ami  qui il ft
arriv une semblable aventure; et les questions de Valentine
n'eurent pas plus de succs que les dmarches de son frre. Pour
expliquer ce mystre, on dcida que Richard s'tait tromp en
croyant ce jeune homme grivement bless, et que c'tait
probablement un tranger qui ne devait pas sjourner  Paris, et que
les suites de cet vnement n'y avaient pas retenu. Cette
explication suffit  tout le monde, except  Valentine, qui ne la
trouva pas assez positive pour la dispenser de toutes recherches.
On lui dit que le commandeur de Saint-Albert avait envoy son valet
de chambre s'informer de l'tat o elle se trouvait, quelques
moments aprs qu'on l'eut ramene de l'opra. Cette circonstance la
frappa, elle tait sre de n'avoir point vu le commandeur au
spectacle; et il n'y avait  la sortie que les deux personnes dont
elle desirait tant savoir le nom: elle pensa donc que le commandeur
n'avait pu tre aussitt instruit de sa chte que par le rcit de
l'une de ces deux personnes, et conut l'esprance d'apprendre de
lui tout ce qui pouvait satisfaire sa curiosit. Le motif en tait
trop noble pour le cacher; et Valentine crivit un billet au
commandeur, pour l'inviter  venir la voir un instant. Mais on fit
rpondre qu'il tait  la campagne, et n'en reviendrait que dans
huit jours. Il fallut se rsigner  attendre, et peut-tre 
paratre ingrate, lorsqu'on tait pntre d'une si vive
reconnaissance.

Le chevalier d'merange n'avait pas manqu cette occasion de donner
des preuves d'intrt  madame de Saverny; mais ne voulant plus se
compromettre avant de savoir l'effet que produiraient ses soins, il
se renferma dans les expressions d'une politesse affectueuse. La
proccupation de Valentine lui parut d'un bon augure, il ne supposa
point qu'un autre pt en tre l'objet, et rpondit sans mfiance aux
questions de madame de Nangis, quand elle lui demanda s'il n'avait
pas rencontr dans le monde celui qu'elle appelait en riant, _le bel
tranger_. Le chevalier dit qu'il tait poursuivi par ce personnage
mystrieux qu'il n'avait jamais vu, et dont tout le monde lui
demandait le nom. Il ajouta qu'tant arriv quelques jours avant aux
Tuileries, il avait t accost par une foule de gens qui avaient
tous compt sur lui pour leur apprendre ce qu'tait un homme fort
remarquable par la noblesse de sa taille et de ses traits, et qui
venait de monter  cheval, aprs s'tre promen quelque temps avec
un de ses amis. Je vous avoue, poursuivit le chevalier, que cette
curiosit me parut trop ridicule pour la partager: je m'en fais le
reproche, actuellement que je souponne ce beau monsieur d'tre
votre hros. Cependant, calmez vos regrets par le souvenir de madame
de V..., qui fut sauve du feu dans une auberge, par le plus bel
homme de France, dont elle devint folle, et qui aurait peut-tre
fait la passion de sa vie, si elle n'avait pas eu l'ide d'aller
un jour acheter une robe de satin dans je ne sais quelle boutique
 Lyon, o son librateur droulait des toffes au public avec
une grace toute particulire.--Ah! quelle chte horrible,
s'cria la comtesse, quelle affreuse dcouverte!--Pour l'amour
peut-tre, dit Valentine, mais pour la reconnaissance, je ne
vois pas ce qui rendrait honteuse d'en tmoigner  un marchand
d'toffes?--Certainement, reprit le chevalier, il n'y a l rien de
honteux, mais il est toujours gnant d'avoir des obligations  des
gens trop fiers pour recevoir de l'argent, et trop pauvres pour tre
vos amis. On ne sait comment s'acquitter, et l'on devrait exiger
d'un garon de boutique, qui vous rend un pareil service, d'ajouter
au bas de son mmoire; Tant pour avoir sauv la vie de madame. On
rit de cette ide folle, et le chevalier parvint  jeter tant de
ridicule sur ces prtendus hros mystrieux, toujours prts  braver
quelque danger, que personne n'osa dire un mot en faveur de celui
qui s'tait expos pour Valentine.

La socit de madame de Nangis tait en gnral domine par l'esprit
de M. d'merange. Les jeunes gens le prenaient pour modle, et
croyaient imiter son lgance en singeant ses manires. Comme tous
les imitateurs, ils fesaient rarement un juste emploi des dfauts ou
des agrments qu'ils lui empruntaient; l'un, sduit par l'ironie
piquante qui gayait sa conversation, sans choquer les convenances,
se moquait lourdement des choses les plus sacres, croyant imiter la
grace avec laquelle le chevalier semblait se sacrifier en fesant
l'aveu de ses dfauts. Un autre se vantait de vices abominables.
Tous exagraient son affectation  plaire sans aimer; ils
traduisaient son naturel en familiarit, son indiffrence en
impolitesse, et son enthousiasme en fureur. C'tait enfin le chef le
plus sduisant d'une cole dtestable. Les vieux parents de ces
jeunes tourdis, accusant le chevalier de leurs travers, essayaient
vainement de les loigner d'un modle aussi dangereux. Dans le dpit
de voir leurs conseils mpriss, ils formaient un parti d'opposition
contre le chevalier, que celui-ci s'amusait quelquefois  gagner par
des prvenances flatteuses et des tmoignages d'une estime
particulire. Personne ne savait mieux que lui, pour ainsi dire,
_jouer_ de l'amour-propre des autres; son talent allait jusqu'
s'attirer la protection de la prsidente de C..., qui arrivait
toujours chez sa nice avec l'intention de l'engager  recevoir
moins souvent un homme dont les assiduits finiraient par la
compromettre, et qu'un loge adroitement indirect, ou l'apologie de
quelque orateur du parlement, rendait aussi indulgente pour le
chevalier, qu'elle s'tait promise d'tre svre. Quant aux autres
femmes de la socit de madame de Nangis, elles en pensaient du bien
ou du mal, en raison du plus ou moins de soins qu'elles en
recevaient. Madame de Rthel tait la seule qui se piqut sur ce
point d'une noble indpendance; elle coutait sans impatience comme
sans intrt, et s'amusait parfois des moyens qu'elle lui voyait
employer pour parvenir  son but. Aussi le chevalier avait-il pour
elle autant de haine que d'gards. C'est ainsi que les gens habitus
 dominer pardonnent plutt au censeur qui les fronde, qu'au sage
qui les observe.




CHAPITRE X.


Au bout de huit jours le commandeur de Saint-Albert revint de la
campagne, et son premier soin, en arrivant, fut de se rendre 
l'invitation de madame de Saverny. Elle tait seule quand il se fit
annoncer chez elle; l'entretien tomba naturellement sur le danger
qu'elle avait couru. J'ai bien regrett, dit le commandeur, de ne
pouvoir vous tmoigner, madame,  quel point je partageais les
inquitudes de vos amis, mais un devoir imprieux me retenait  dix
lieues d'ici, auprs d'un malade; cela ne m'a point empch d'avoir
tous les jours de vos nouvelles.--Je ne mritais pas tant de
sollicitude, dit Valentine; ce n'est pas moi qui ai souffert des
suites de cet vnement, mais on assure que la personne  qui j'ai
tant d'obligation, est dangereusement blesse. A ces mots la
physionomie de M. de Saint-Albert prit un air si triste, que
Valentine ajouta, avec motion: Ah! mon Dieu! serait-ce un de vos
amis?--Que je le connaisse ou non, reprit-il, en s'efforant de
paratre calme, il a fait une action trs-simple, et quand il lui en
coterait quelque chose pour vous avoir secourue, il ne serait pas
fort  plaindre.--Certainement il ne le serait pas plus que moi, car
l'ide de savoir que je puis tre cause d'un semblable malheur, ne
me laisse aucun repos. Encore si je pouvais dcouvrir  qui j'en
dois tmoigner ma reconnaissance.--Il serait trop rcompens
vraiment, s'il tait tmoin de votre inquitude; mais ce n'est
peut-tre, de votre part, qu'un peu de curiosit. Ne vous blessez
pas de cette supposition, ajouta-t-il, en remarquant l'air offens
de Valentine; il est aussi naturel de vouloir connatre son
bienfaiteur, que de l'oublier; passez-moi de grace ces petites
vrits-l; j'aime  penser qu'elles n'en sont pas pour vous, mais
l'habitude m'emporte: j'ai tant vu le monde, qu'il me reste bien peu
d'illusion sur les motifs qui le font agir; j'ai surtout le tort de
les dire aussitt que je les devine, mme au risque de me tromper;
et je vous demande, pour ma franchise, la mme indulgence que l'on
accorde ordinairement  la dissimulation.--Ce ne serait pas beaucoup
exiger de moi, car je hais tout ce qui trompe; mais si je rclame
toute la svrit de votre franchise, je ne veux pas qu'elle me
calomnie.--Vous me croyez donc injuste?--En ce moment, par
exemple.--Eh bien! tant mieux, vous vous dfendrez et vous me verrez
bientt persuad de mon injustice.--Je suis fort honore de cette
preuve de confiance, et.....--Il n'est pas besoin de confiance pour
entendre la vrit.--Et si je ne la disais pas? reprit en souriant
Valentine.--Je le verrais.--Vous tes bien heureux de savoir
distinguer ainsi la vrit.--C'est un talent bien commun, je vous
jure; et les dupes sont plus rares qu'on ne pense. Les discours sont
devenus une monnaie de convention dont chacun sait la valeur relle.
Quand un ministre promet une place au solliciteur qui le comble de
remerciements, ils savent parfaitement ce qu'ils doivent attendre
l'un de l'autre. Un amant jure de se donner la mort, sans causer le
moindre effroi  sa matresse, et lorsqu'elle parat s'vanouir, en
entendant sa menace, il sait que c'est un procd reu, et qu'elle
n'en est pas moins bien dcide  lui survivre. Les souverains mmes
ne sont plus dupes des flatteries de leurs courtisans, et n'ignorent
pas qu'en langage de cour: _Vous tes le plus grand des rois_: veut
dire tout simplement, _accordez-moi une faveur_. Enfin, depuis que
l'on s'coute des yeux, personne ne s'abuse; car rien n'est aussi
franc que la physionomie; et je puis vous assurer que, si dans le
monde on ment beaucoup, on trompe fort peu.--Alors pourquoi se
donner une peine inutile?--Je pense comme vous, qu'on pourrait se
l'pargner avec beaucoup de gens, mais on en rencontre toujours un
petit nombre dont l'inexprience peut servir d'amusement.--Ceci
n'est pas fort rassurant pour une femme qui dbute dans le
monde.--Ne croyez pas cela, le danger est tout entier pour celle que
la vanit aveugle: la femme qui ne cde qu'aux impulsions de son
coeur est rarement trompe; pour l'attendrir il faut l'aimer; et la
plus ignorante sait si bien apprcier la sincrit des sentiments
qu'elle inspire!--Vous m'tonnez; j'avais toujours entendu dire que
sur ce point les plus spirituelles taient souvent dupes des hommes
les moins fins.--Elles le disent, parce que c'est une manire
d'excuser leurs faiblesses, et d'exciter l'intrt qu'on a pour la
victime d'une perfidie; mais le fait est que rien ne s'imitant aussi
mal que le vritable amour, il faut bien se prter aux ruses d'un
trompeur pour en tre sduite. Vous avez peut-tre dja remarqu des
preuves de cette vrit, car je vous crois l'esprit assez juste pour
apprcier la valeur des hommages que l'on vous prodigue. On a d
vous rpter souvent que vous tiez belle, qu'on vous adorait; et
vous avez sagement jug que de ces deux choses, l'une tait vraie et
l'autre fort douteuse. En disant ces mots, le commandeur regarda
Valentine attentivement. Il semblait vouloir deviner si son coeur
ignorait encore le bonheur d'tre aime. La navet qu'elle mit 
lui rpondre, ne lui laissa aucun doute  ce sujet: elle ne lui
cacha point l'espce d'effroi que lui causait ce tourbillon du monde
o elle se trouvait lance malgr elle, et lui fit entendre qu'elle
attacherait un grand prix aux conseils d'un homme assez clair pour
la bien guider. C'tait rclamer ceux de M. de Saint-Albert. Touch
de tant de confiance et de modestie, il lui promit tout le zle d'un
ami dvou, et finit par lui dire:--Savez-vous qu'il faut bien vous
aimer pour consentir ainsi  vous dplaire; car le rle d'un vieil
ami est parfois celui d'un censeur.--Rappelez-vous le premier mot
que j'ai entendu de vous, et vous conviendrez qu'on peut me censurer
sans me dplaire.--Ah! je ne doute pas de votre indulgence pour les
sots jugements, je ne crains que pour ceux qui sont justes et
svres; ce sont les seuls qu'on ne pardonne pas.--Qu'avez-vous 
craindre, je supporte bien vos injurieux soupons, quand il vous
plat de mettre sur le compte d'une curiosit frivole, le desir si
naturel de connatre une personne qui s'est blesse pour moi.--Ah!
vous y revenez: cela vous inquite donc vritablement?--Plus que je
ne saurais vous le dire.--Aimable personne! ajouta le commandeur, en
voyant l'motion de Valentine. Votre bon coeur ne peut supporter
l'ide du malheur d'un autre! mme de l'tre le plus indiffrent
pour vous! Peut-tre n'avez-vous pas mme aperu celui qui excite
votre reconnaissance?--Je crois... l'avoir... vu, rpondit-elle, en
hsitant, et madame de Nangis assure qu'il est remarquable par la
tournure la plus distingue.--Il l'est bien davantage par son esprit
et son coeur, dit en soupirant M. de Saint-Albert.--Vous le
connaissez, s'cria Valentine, en laissant tomber son ouvrage; ah!
de grace nommez-le moi!--Je ne le puis.--Quelle raison peut vous en
empcher?--Ma parole.--On vous aura demand le secret pour se
soustraire  des remerciements souvent importuns, et vous aurez
promis de seconder cet excs de dlicatesse; mais on peut trahir
sans inconvnient une promesse de ce genre.--S'il fallait calculer
l'importance d'un engagement pour le tenir, on risquerait souvent
d'tre infidle: il est si commun de regarder comme une chose
indiffrente celle qui ne touche que nos amis.--Ah! vous tes
incapable de tant d'gosme; et votre raison vous claire assez pour
distinguer le serment qu'on doit tenir de la promesse qu'on peut
enfreindre.--Je n'entends rien  ces distinctions-l. Sans examiner
si le secret en vaut la peine, je le garderai; mais je ne serai pas
si discret sur votre sensibilit, et je vous demande la permission
d'en rpter les expressions touchantes. En finissant ces mots, le
commandeur salua Valentine, et partit sans attendre sa rponse.




CHAPITRE XI.


La premire ide de madame de Saverny fut d'avoir recours  son
frre pour tcher d'en apprendre davantage de M. de Saint-Albert;
mais elle pensa que le commandeur pourrait lui savoir mauvais gr de
cette indiscrtion. Puisqu'il m'a refuse, se dit-elle, sa
politesse ne lui permet plus de cder aux instances d'un autre.
D'ailleurs la cause de ce mystre est peut-tre respectable. A
cette rflexion se joignirent toutes les suppositions qu'on pouvait
faire sur une aventure aussi trange. Valentine essaya de traiter ce
prtendu secret comme une plaisanterie qui cesserait bientt, mais
son esprit s'obstinait  y penser srieusement; et, sans se rendre
compte des motifs qui la retenaient, elle rsolut de n'en parler 
personne.

Peu de jours aprs l'entretien du commandeur, mademoiselle Ccile
vint annoncer  sa matresse que ce pauvre Saint-Jean,  qui madame
la marquise avait bien voulu promettre sa protection, venait la
rclamer. On dit  mademoiselle Ccile de le laisser entrer; et
Saint-Jean aprs avoir longuement parl de sa reconnaissance, apprit
 Valentine qu'il trouvait  se placer, mais que son nouveau matre
exigeait un mot de recommandation de la main de madame de
Saverny.--Vous vous trompez, Saint-Jean, dit la marquise, c'est
srement de la recommandation de ma belle-soeur dont on vous a
parl, et je m'engage  vous la faire obtenir.--J'en demande bien
pardon  madame, reprit Saint-Jean, mais je ne puis pas me tromper,
car ayant bien pens qu'on ne pouvait me demander un certificat que
des matres que j'avais servis, j'ai nomm madame la comtesse de
Nangis; mais on m'a rpondu qu'il tait inutile de prendre des
informations auprs d'elle, et que je ne serais reu que sur un mot
de recommandation de madame la marquise de Saverny.--Voil un
singulier caprice! Comment nommez-vous ce monsieur, si confiant dans
mes recommandations?--Je ne sais pas son nom, madame;--Mais vous
l'avez vu?--Non madame, j'tais hier soir tout tranquillement chez
ma mre, quand un monsieur fort lgant, que j'ai bien vte reconnu
pour tre un valet de chambre, est venu me demander si c'tait moi
qui tais cause de la chte que madame avait faite  la sortie de
l'opra. Je ne lui dis d'abord ni oui, ni non, car je pensais bien
que s'il s'agissait d'une place, on ne voudrait peut-tre pas d'un
cocher qui avait fait une si grande sottise. Mais, comme il vit mon
embarras, il m'engagea  lui dire la vrit, et m'apprit qu'il tait
charg de proposer une bonne place  celui qui venait de perdre la
sienne pour avoir si mal retenu ses chevaux.--Et vous ne lui avez
pas demand qui l'avait charg de cette commission, interrompit
Valentine, avec un peu d'impatience.--Si fait, madame, mais il m'a
rpondu que je le saurais quand je serais au service de son
matre.--On vous propose peut-tre l une fort mauvaise maison.--Oh!
cela n'est pas possible, madame, on me donne encore plus de gages
que je n'en avais chez madame la comtesse; et si ce que dit le
valet de chambre est vrai, on n'est pas plus gnreux que son
matre.--Quoi, vous ne savez pas mme o il demeure?--Je sais
seulement qu'il est  la campagne,  dix lieues de Paris, et que si
madame la marquise a la bont de me donner le petit mot qu'on me
demande, on viendra me prendre demain pour me conduire au chteau
qu'il habite.--Enfin, dit Valentine, aprs un moment de silence,
puisqu'un si grand avantage pour vous est attach  un mot de moi,
je vais vous le donner: je ne crois pas me compromettre en affirmant
le bien que j'ai entendu dire de vous.--Ah! madame peut s'informer,
et tout le monde lui dira bien dans l'htel, que sans ce maudit
djener de noce, on n'aurait jamais eu de reproche  me faire.
Valentine fit cesser les regrets de Saint-Jean, en lui remettant son
billet, et l'invita  venir lui dire  son retour de la campagne,
s'il tait content de son nouveau sort. Saint-Jean se trouva fort
honor d'une semblable preuve d'intrt. Il ne l'attribua qu'
l'extrme bont de madame de Saverny, et laissa  la finesse de
mademoiselle Ccile l'honneur de dcouvrir qu'il pouvait bien ne
devoir tant de protection qu' la curiosit de la marquise.

Il est certain que Valentine commenait  s'impatienter de
l'obscurit rpandue sur tout ce qu'elle desirait savoir, et sans
la crainte d'entendre sa belle-soeur raconter en riant,  tous ses
amis, ce que Saint-Jean venait de dire, elle l'aurait consulte pour
savoir ce qu'on devait en penser. Mais l'ironie continuelle de
madame de Nangis intimidait la confiance de Valentine; elle tait
sre que la comtesse se rcrierait sur le romanesque des aventures
qui se succdaient, et ne manquerait pas de souponner tout haut que
ce _bel inconnu_, dont elle avait dja tant ri, faisait courir aprs
le cocher qui avait failli tuer Valentine, et lui assurerait sans
doute une pension, en reconnaissance du bonheur qu'il lui devait
d'avoir sauv son hrone. La certitude d'avoir  supporter ces
mauvaises plaisanteries, confirma Valentine dans le dessein de ne
pas plus parler du rcit de Saint-Jean, que de la visite du
commandeur. C'est ainsi que la moquerie dtruit tout panchement,
mme dans l'amiti; et l'on peut affirmer que la peur d'tre trahi
empche moins de confidences, que la crainte d'tre plaisant.




CHAPITRE XII.


Plusieurs jours s'coulrent sans que le commandeur repart chez
madame de Nangis. Valentine, alarme de cette absence, pensa que le
danger de son mystrieux ami pouvait en tre cause, et se persuada
qu'il tait de son devoir d'en tmoigner quelque inquitude. Mais
elle en parla de la manire la plus rserve, dans un billet o
toutes les graces de la politesse ne dissimulaient pas la contrainte
qui l'avait dict; car l'ide que ce billet pourrait tre montr,
avait intimid Valentine: l'vnement justifia sa prvoyance. M. de
Saint-Albert tait  la campagne, et le surlendemain elle reut la
lettre suivante:

    MADAME,

Ne me plaignez pas de l'vnement le plus heureux de ma vie, mais
de la fatalit qui me prive du bonheur d'aller vous remercier de
votre aimable inquitude. Hlas! ma blessure est gurie! et je vais
perdre tous mes droits  votre intrt, sans tre moins digne de
votre piti.

    Je suis, etc.

    ANATOLE.

A cette lettre tait jointe la rponse du commandeur, qui annonait
son prochain retour  Paris, sans dire un mot d'Anatole.

Anatole, rpta tout haut Valentine, je sais enfin son nom, et je
connatrai bientt celui de sa famille... Mais que m'importe le
secret de sa naissance, j'aimerais mieux savoir celui de ses
chagrins. Il parat malheureux. On n'emploie tant de mystre que
pour cacher un tort ou un malheur; et l'ami de M. Saint-Albert ne
peut tre un homme coupable. Il n'en faut pas douter, il est
malheureux. Mais, de quel malheur est-il afflig! Voil le sujet
sur lequel s'exera long-temps l'esprit de Valentine. Plusieurs
indices lui prouvaient que la fortune n'avait point de torts envers
lui. La nature semblait l'avoir combl de ses faveurs, et l'amour
seul devait causer ses peines. Peut-tre avait-il t indignement
trahi, et s'tait-il jur de fuir toutes les occasions de se laisser
de nouveau sduire: sa retraite tait la suite de cette rsolution:
et Valentine trouvait qu'un tel motif expliquait fort clairement
tout ce qui lui avait paru si trange jusqu'alors. Si j'tais
trompe, se disait-elle, je voudrais comme lui me soustraire aux
yeux de tout le monde, et mme  la reconnaissance que l'on voudrait
me tmoigner; je ne verrais partout que perfidie.

C'est ainsi que l'on trouve toujours le moyen de justifier les
manies des gens qu'on favorise. En rflchissant un peu mieux,
Valentine aurait vu que ce projet de retraite absolue s'arrangeait
mal avec sa rencontre  l'Opra; bien que ce soit assez la mode de
nos misanthropes modernes de har les hommes sans pouvoir se passer
de leur socit, et de fuir les femmes sans manquer un jour d'Opra;
cependant il est rare d'y rencontrer celui qui cherche la solitude;
et madame de Saverny aurait du s'attendrir un peu moins sur les
malheurs d'un amant accessible  de pareilles distractions. Mais 
l'ge de Valentine, on raisonne avec son imagination, et l'on
calcule d'aprs son coeur; elle se dit qu'Anatole avait t au
spectacle par complaisance, qu'il ne l'avait si tendrement regarde
que par curiosit, et ne s'tait gnreusement expos pour elle, que
par humanit et dgot de la vie.

Aprs avoir relu plusieurs fois le billet d'Anatole, elle le serra
avec soin, et se rendit chez sa belle-soeur, o l'assemble la mieux
choisie se plaignait depuis long-temps de son absence. Qui donc
vous a retenue si tard, ma chre Valentine, s'cria madame de
Nangis, nous vous attendons depuis un sicle pour chanter les
couplets de M. de S...., prendre le th, et commencer le quinze.--En
vrit, ma soeur, je ne mritais gure l'honneur d'tre attendue
pour tout cela, rpondit Valentine; vous savez que je chante fort
peu, et joue encore plus mal; Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant
vers le chevalier d'merange, voudra bien me remplacer, et l'auteur
des couplets y gagnera beaucoup.--Gardez-vous bien de lui rien
demander, reprit la comtesse, il est ce soir d'une humeur
dtestable; il dit qu'il n'y a pas assez de monde pour jouer, qu'il
y en a trop pour faire de la musique, que la conversation est trop
brillante pour qu'il s'en mle, enfin, il blme tout en demandant la
permission de ne rien faire; voil la seule rponse qu'on en puisse
obtenir.--Puisque c'est ainsi, je vais me rendre aux ordres de
Madame, dit le chevalier en s'adressant  Valentine. Et se levant
ensuite pour demander  M. de S.... ses couplets, il laissa madame
de Nangis un peu dconcerte de ce nouveau caprice. Pendant que le
chevalier essayait l'air qui conviendrait le mieux  cette chanson,
et que l'auteur se confondait en phrases modestes, pour prouver
qu'il connaissait la mdiocrit du genre et de l'excution de ce
_petit ouvrage_, un indiscret s'avisa de dire qu'il voudrait bien
savoir quelle douce occupation avait fait oublier l'heure  madame
de Saverny.--Il faut le deviner, rpondit M. de Nangis; moi je crois
qu'elle finissait quelques-uns de ces romans que ces dames
prtendent ne pas pouvoir quitter; et vous, chevalier, quelle est
votre ide?--Madame crivait peut-tre aux heureux voisins du
chteau de Saverny, dit le chevalier, d'un air malin.--Bah! dit la
comtesse, je parie qu'elle achevait sa toilette: il manque toujours
quelque chose  une robe neuve.--Qui sait, dit une voix qui surprit
Valentine, pour occuper long-temps une jeune femme, il ne faut
souvent qu'un billet.--Vous ici, M. le commandeur, s'cria
Valentine en se retournant, je vous croyais  la campagne!--J'en
arrive  l'instant, Madame, et si je n'ai pas eu l'honneur de me
prsenter chez vous, c'est que j'esprais vous rencontrer ici.
Madame de Saverny s'excusait avec embarras de n'avoir point aperu
le commandeur en entrant dans le sallon, lorsque le son du piano se
fit entendre. Aprs avoir prlud, le chevalier dcida qu'une
pigramme n'avait pas besoin d'accompagnement, et se mit  chanter,
sans le secours du piano, des couplets dirigs contre un ministre
nouvellement nomm: plusieurs femmes de la cour y taient dsignes
de la manire la moins dcente, et la malignit ne s'arrtait mme
pas aux courtisans. Chacun parut enchant de cette oeuvre du dmon,
et la meilleure des satires de Boileau n'aurait pas excit plus
d'enthousiasme. On combla l'auteur d'loges; ceux que lui adressa le
chevalier furent les mieux tourns, les plus outrs et par
consquent les plus flatteurs. M. de Nangis seul ne rit point des
couplets, et tmoigna  sa femme le regret de les avoir laiss
chanter chez lui; mais la comtesse devinant sa pense, lui rpondit:
Qu'il n'y avait rien  craindre du ressentiment des personnes
attaques dans cette chanson; dans le fonds, ajouta-t-elle, il n'y a
que le prince de maltrait, et vous savez sur ce point jusqu'o va
son indulgence. Madame de Nangis avait raison:  cette poque on
risquait moins  faire une chanson contre le Roi, qu'une pigramme
sur un commis des finances.

De retour auprs de madame de Saverny, le chevalier se pencha
vers elle pour lui dire  voix basse: Concevez-vous rien au
caprice de Mme de Nangis, de me faire chanter des pauvrets
pareilles?--N'avez-vous pas dit que vous trouviez ces couplets
charmants?--Oui, vraiment, je l'ai dit  l'auteur; ne voulez-vous
pas que je me fasse un ennemi de cet homme-l?--Mais il me semble
que, sans blesser son amour-propre, vous auriez pu tre moins
prodigue d'loges.--Ah! vous connaissez bien mal ces sortes de
gens-l: vous blmez mon exagration envers lui, eh bien! je ne
serais pas tonn qu'il m'et trouv trs-froid dans mes loges, et
que pour s'en venger il ne mditt quelques petits refrains joyeux
contre moi.--En effet, si la mauvaise foi se devine, j'ai peur pour
vous; mais qui peut obliger  recevoir une personne dont l'aimable
esprit cause une si vive terreur?--On espre toujours l'avoir pour
soi, et comme il ne vous montre jamais que les mchancets adresses
aux autres,  moins qu'il ne se trompe de poches, on ne risque pas
de savoir celles qu'on lui inspire.--Mais savez-vous bien que cela
fait un trs-vilain mtier.--Pas plus vilain qu'un autre. Au bout
du compte, cet homme-l ne fait que rimer la prose de tout le monde,
sa malice a rarement le mrite de l'invention; il peint ce qu'il
voit, copie ce qu'il entend, mdit de tous; et l'on sait qu'il a son
couvert mis  la table de chacune de ses victimes.--Je puis vous
assurer qu'il ne sera jamais admis  la mienne.--Il n'en voudrait
pas de la vtre: que ferait-il chez une femme qui ne peut ni goter
ni inspirer la satire?--Ah! prenez-y garde, vous me flattez; me
croiriez-vous mchante?--Vraiment cette rflexion pourrait bien m'en
donner l'ide, et c'est me punir cruellement d'avoir compromis mes
loges; mais je m'en rapporte  votre esprit, pour distinguer le
compliment que l'on cherche, de la vrit qui chappe. Au reste,
quelle que soit votre opinion, je ne me donnerai jamais la peine de
me justifier auprs de vous, tant je suis convaincu que vous savez
dja mieux que moi tout ce que je pense. Le chevalier quitta son
ton lger pour dire ces derniers mots, qui furent interrompus par
les instances ritres de madame de Nangis, qui voulait absolument
faire jouer sa belle-soeur. Valentine sut bon gr  la comtesse de
lui pargner l'embarras de rpondre au chevalier; elle alla se
placer auprs d'elle,  la table de jeu, et fut tonne de voir le
chevalier s'y tablir aussi malgr le refus absolu qu'il avait fait
de jouer de la soire. Madame de Nangis n'en fit point la remarque
tout haut; mais ses regards et l'inflexion de sa voix, quand elle
lui adressait la parole, prouvaient trop qu'elle tait vivement
blesse. Pour la premire fois Valentine souffrit du mcontentement
de sa belle-soeur, des soins empresss du chevalier, et de la
prsence du commandeur.




CHAPITRE XIII.


Avant de se sparer, M. d'merange ailleurs dit: Que je suis
tourdi! j'oubliais de vous parler de la nouvelle qui occupe
aujourd'hui tout Paris! de l'arrive de ce fameux philosophe, qui
prtend deviner les dfauts du coeur d'aprs les traits du
visage!--Quoi! Lavater est ici, s'cria madame de Nangis? Que je
voudrais le voir! je suis folle de son systme, et je m'en sers dja
passablement bien. Cependant je n'en sais que les masses; ses
dtails me paraissent trop incertains; mais sur les nez aquilins, et
les mentons crochus, je ne me tromperais gures.--Fiez-vous  ces
belles connaissances-l, reprit le chevalier, j'ai voulu aussi me
mler de physiognomonie, et n'ai recueilli d'autre fruit de mes
tudes que le tort de supposer  mes amis beaucoup plus de dfauts
que je ne leur en connaissais dja.--C'est que vous tiez
mal-instruit; d'ailleurs c'est une science que bien des gens ne se
soucient gures d'accrditer. Moi, qui ne me donne pas trop la peine
de cacher mes dfauts, je serais charme de connatre aussi bien
ceux des autres.--Je croyais, dit Valentine, qu'il y avait plus
 gagner  ne les pas voir; et je suis presque tente de plaindre
ce pauvre M. Lavater, de n'avoir pas mme les plaisirs de
l'illusion.--Ce doit tre un homme d'une conversation bien
intressante, dit la comtesse. On va se l'arracher; mais j'espre
bien tre une des premires  le voir.--Ce ne sera pas une chose
facile, reprit le chevalier, car on le dit fort sauvage.--C'est
dans l'ordre, dit le commandeur, un homme qui a le secret de tout le
monde doit se cacher.--Mais il a des amis peut-tre, reprit la
comtesse. On le rencontrera quelque part.--Je ne pense pas que ce
soit  la cour, dit en riant M. de Saint-Albert; mais si vous tes,
mesdames, si curieuses de le rencontrer, je crois pouvoir vous en
offrir l'occasion.--Ah! M. le commandeur, s'cria madame de Nangis,
si vous me rendez un pareil service, je vous promets de ne plus me
plaindre de ces petites vrits que vous m'adressez avec tant de
mnagements.--Non, vraiment, je serais bien fch que le plaisir de
vous obliger me cott une de vos injures. J'aime les rparties, et
les vtres sont trop piquantes pour les sacrifier. C'est donc sans
aucune condition que je vous propose de me faire l'honneur de dner
samedi chez moi. Lavater m'a promis ce matin de me donner cette
journe. Nous devions la consacrer au plaisir de nous rappeler les
moments que nous avons passs ensemble dans son hermitage en Suisse;
mais il ne m'en voudra pas de le tromper ainsi.

Madame de Saverny accepta avec empressement l'invitation du
commandeur. Une secrte esprance de rencontrer chez lui cet
Anatole, dont le souvenir revenait souvent  sa pense, ranima sa
gat. Elle redoubla de soins pour le commandeur, et jamais son
desir de plaire ne s'tait montr plus visiblement. M. de
Saint-Albert n'osant pas s'en faire honneur, lui supposa un autre
motif, et dit  voix basse  Valentine: Vous ne me diriez seulement
pas d'inviter le chevalier; et cependant vous en mourez d'envie.
Mais on ne peut jamais esprer de franchise de la part d'une femme
bien leve. A ces mots, Valentine se sentit rougir d'impatience;
elle allait rpondre de manire  dtromper le commandeur, lorsque
le chevalier vint s'informer des projets qu'elle avait pour le
lendemain. M. de Saint-Albert profita de cette occasion pour remplir
ce qu'il disait tre le voeu de madame de Saverny; et la
reconnaissance que lui en tmoigna M. d'merange, dut le confirmer
dans l'opinion que la moiti de ses conjectures tait au moins bien
fonde.

Au jour convenu on se rendit chez le commandeur. Madame de Nangis
s'tonna d'en tre reue d'une manire aussi affectueuse; elle
ignorait le respect de M. de Saint-Albert pour les devoirs de
l'hospitalit, et ne concevait pas comment ce mme homme, si
frondeur, si brusque chez les autres, pouvait devenir chez lui aussi
prvenant qu'aimable pour tous ceux qui s'y trouvaient. Un vieux
prjug d'ducation avait persuad au commandeur, qu'en gnral il
faut tre reconnaissant envers les personnes qu'on reoit; car il
est rare qu'elles ne fassent point un sacrifice en quittant leur
maison, mme pour s'amuser dans celle d'un autre. D'ailleurs il
prtendait que la manire de recevoir plus ou moins bien les gens
tant toujours un aveu des sentiments d'estime qu'on leur portait,
ils avaient le droit de se blesser d'une distraction, ou de se
venger d'une impolitesse.

En entrant dans le salon, Valentine tait vivement mue; son premier
regard n'avait os s'arrter particulirement sur personne, et ce ne
fut que long-temps aprs qu'elle put vrifier que son esprance
tait vaine. La runion n'tait pas nombreuse: madame de Rthel,
nice de M. de Saint-Albert en fesait les honneurs; elle paraissait
fort occupe du soin d'observer Valentine, et plus encore de lui
tmoigner la prfrence la plus flatteuse. Le chevalier,  qui le
trouble de madame de Saverny n'avait point chapp, en prouvait
une joie d'amour-propre qui se dcelait dans tous ses discours.
Il s'empressa de venir lui dire:--Sur lequel de tous ces
visages placeriez-vous l'esprit ingnieux de Lavater.--Je
voudrais, rpondit-elle, en dsignant quelqu'un, que cette
figure, dont l'expression est si noble et si calme, ft celle d'un
philosophe;--et le ciel, qui veut tout ce que vous voulez, a donn
cette belle figure  Lavater.--Ah! je suis bien aise de l'avoir
devin, reprit Valentine; et, si j'osais, je m'en vanterais  lui
pour lui prouver la vrit de son systme. Dans ce moment, le
commandeur vint prendre la main de ces dames pour les conduire 
table. Selon le desir de madame de Nangis, Lavater fut plac prs
d'elle; mais sa curiosit n'y gagna rien. En vain son esprit
trouva-t-il le moyen d'amener la conversation sur tous les sujets
qu'elle croyait devoir l'intresser: en vain lui tmoignait-elle par
ses prvenances le desir qu'elle avait de l'entendre causer; il
garda le plus profond silence. La comtesse crut que c'tait par
_ddain philosophique_, et changea au mme instant son enthousiasme
pour Lavater, en indignation contre lui:--Savez-vous bien,
dit-elle au commandeur, que votre savant ami n'est qu'un
ennuyeux? Nous croit-il indignes de ses paroles, ou trop sots
pour le comprendre?--Il serait possible, rpondit M. de Saint-Albert,
qu'avec tout votre esprit, vous ne le comprissiez pas.--Voil bien
cet orgueil masculin, reprit la comtesse, qui, tout en accordant
beaucoup d'esprit aux femmes, les croit incapables d'apprcier le
mrite d'un homme suprieur. On s'imaginerait  vous entendre que
Dieu, vous ayant faits  son image, nous devons aussi vous adorer
sans vous comprendre?--Pourquoi pas? nous vous donnons assez
souvent l'exemple d'un pareil culte.--Cela n'excuse pas vos ddains
pour notre esprit, et la peine que vous prenez  nous persuader que
la nature l'a rduit au bonheur de vous amuser, sans pouvoir jamais
atteindre  l'honneur de vous imiter, mme dans la moindre de vos
productions.--Ah! ce serait par trop injuste, reprit tout haut le
commandeur, et ces messieurs me sont tmoins qu'hier encore je
vantais les jolis ouvrages de plusieurs femmes, et sur-tout les
petits vers de madame de B... Ce n'est pas ma faute  moi si ces
dames ne font pas de belles tragdies: je les vanterais d'aussi bon
coeur.--Cela n'est pas sr, dit la comtesse.--Et moi j'en rponds,
dit le chevalier. Les succs littraires des femmes ne peuvent tre
disputs que par des hommes mdiocres. C'est la rivalit qui rend
injuste, et plus encore le sentiment de son infriorit. Comment
voulez-vous qu'un pdant ennuyeux pardonne  madame de La Fayette
d'occuper une place dans toutes les bibliothques, tandis que les
misrables brochures qu'il enfante avec tant de peine, expirent en
naissant? Il n'appartient qu'aux gens d'un vrai mrite de savoir
approuver le talent par-tout o il se trouve, et j'affirmerais bien
que Racine ne mdisait pas des vers de madame Deshoulires, malgr
son injustice envers lui. La discussion s'tablit sur ce sujet si
souvent rebattu. Le chevalier plaida la cause des femmes en
chevalier franais, et fut bien tonn d'avoir  combattre madame de
Saverny, dont l'avis tait, que les talents les plus distingus, et
le succs qui en rsultait, ne pouvaient ddommager une femme du
malheur attach  la clbrit. Madame de Nangis insista pour savoir
l'opinion de M. Lavater sur cette rflexion de Valentine, et le
commandeur fut oblig de lui avouer que Lavater entendait assez bien
le franais, mais ne rpondait jamais qu'en allemand. C'est
pourquoi, ajouta-t-il, j'ai os vous dire que vous pourriez bien ne
pas le comprendre. Cet aveu rendit  la comtesse toute sa
bienveillance pour Lavater; elle pria le commandeur de lui servir
d'interprte, et la conversation s'engagea bientt comme elle le
desirait. Elle eut beaucoup  se louer de l'aimable indulgence du
philosophe pour celles qu'il appelait _ses chres pcheresses_; mais
elle fut souvent contrarie de son attention  considrer Valentine.
En effet, rien ne pouvait le distraire du plaisir qu'il prenait 
contempler l'ensemble de ce beau visage: ses yeux y restaient fixs
comme sur un livre dont chaque page augmente l'intrt. C'est en
regardant Valentine qu'il s'cria: L'expression d'une ame pure sur
des traits enchanteurs n'a-t-elle pas tout le charme d'une
_harmonie cleste_!

Vers la fin du dner, M. de Saint-Albert parla d'un billet qu'il
venait de recevoir, o se trouvaient mls des vers adresss 
Lavater, et qu'il croyait dignes de lui. De qui sont-ils,
demandrent aussitt plusieurs personnes, car pour un grand nombre
de gens, le jugement qu'on doit porter sur un ouvrage est tout
entier dans le nom de l'auteur. Le commandeur rpondit que le billet
tait d'un de ses amis, qui s'excusait de ne pouvoir profiter de
l'honneur de dner avec ces dames; et que les vers taient anonymes.
On voulut les connatre. Madame de Rthel fut charge de les lire.
C'tait un parallle de Fnelon et de Lavater, o les plus nobles
penses taient exprimes avec autant d'nergie que de grace; cet
loge semblait tre plutt le jeu d'une imagination qui aime 
comparer, que l'oeuvre de ce dmon de flatterie qui inspire tant de
madrigaux; et l'on devinait en lisant ces vers, que l'auteur les
avait faits bien plus pour son plaisir que pour vanter le gnie de
Lavater. Ils obtinrent tous les suffrages; aprs les avoir entendus,
on voulut les lire, et lorsqu'ils arrivrent  madame de Saverny,
elle ne russit pas  cacher sa surprise, en reconnaissant que ces
vers avaient t tracs de la mme main que la lettre d'Anatole. Le
mouvement involontaire qu'elle fit, fut remarqu de tout le monde:
on devina qu'elle avait reconnu l'criture de l'auteur; et pour la
premire fois, elle se flicita d'ignorer son nom de famille, afin
d'affirmer avec plus d'assurance qu'elle ne le connaissait pas.




CHAPITRE XIV.


Le commandeur, qui savait seul le secret de l'embarras de Valentine,
voulut y mettre fin en proposant de se lever de table; mais elle
tait  peine remise de cette premire motion, qu'il en fallut
dissimuler une plus vive encore. Madame de Nangis avait desir voir
la bibliothque de M. de Saint-Albert; c'tait une des plus
compltes de Paris. Il fesait remarquer sa plus belle dition 
madame de Saverny, lorsqu'on entendit la comtesse s'crier en
clatant de rire: C'est lui, c'est lui-mme: Valentine,
ajouta-t-elle en montrant un des bustes qui dcoraient ce cabinet,
ma chre amie, dites-moi un peu  qui vous trouvez que ce buste
ressemble?--Vraiment, interrompit avec empressement le commandeur,
il doit ressembler au troyen Hector; c'est du moins ce qu'assure le
Romain qui me l'a vendu.--Il s'agit bien de votre guerrier troyen,
reprit la comtesse, moi je vous dis que c'est le portrait frappant
de notre _inconnu_, et qu'il est bien aussi beau, aussi brave, que
tous vos hros d'Homre. Mais, rpondez donc, Valentine, n'tes-vous
pas d'avis de cette ressemblance? Madame de Saverny en tait trop
frappe pour oser en convenir. L'affectation du commandeur 
dtourner l'attention de la comtesse sur cette ressemblance, et plus
encore le souvenir de ces traits si bien empreints dans la mmoire
de Valentine, lui firent souponner que l'artiste charg d'excuter
ce buste, n'avait eu pour modle qu'Anatole. Elle s'tonna du
trouble que cette ide fesait natre en son ame, et s'effora d'en
triompher, en rpondant avec gat aux plaisanteries de sa
belle-soeur; mais Valentine tait loin de possder cet art de
dissimuler les motions du coeur sous les apparences d'un esprit
lger. Son regard, sa rougeur, combattaient avec son sourire. Elle
sentit bientt l'impossibilit de continuer une conversation qui lui
cotait tant d'efforts, et tcha de porter l'attention de madame de
Nangis sur un nouvel objet; n'y pouvant russir, elle se dcida 
profiter de sa position pour satisfaire une partie de sa curiosit.
Elle conduisit Lavater auprs de ce buste, et lui tmoigna le desir
de savoir, d'aprs son systme, le caractre qu'il supposait au
modle de cette belle tte. Entran par le plaisir d'intresser
Valentine, Lavater surmonte la timidit qui l'empchait
ordinairement de s'exprimer en franais, et rassur par l'ide de
n'avoir  dnoncer que les dfauts de quelque hros antique, il fait
l'analyse la plus dtaille de ce portrait moral, en donnant 
chaque mot une nouvelle preuve de sa profonde observation. Il
dmontre par tous les principes de sa science, qu'un homme dou de
cette physionomie, doit possder un esprit lev, indpendant, mais
trop prompt  s'exalter; un coeur gnreux et passionn, sensible
jusqu' la faiblesse, jaloux jusqu' l'emportement, timide et
courageux, modeste et fier, docile dans ses habitudes, inbranlable
dans ses rsolutions; on peut l'occuper vivement, mais jamais le
distraire; il ajoute enfin que son imagination ardente, modre par
un sentiment profond de mlancolie, lui promet de brillants succs
en posie et en peinture, et de vifs chagrins en amour.

Jamais oracle ne fit plus d'impression sur les Grecs, que le
jugement de Lavater n'en produisit sur l'esprit de Valentine. A
mesure qu'il le prononait, les yeux fixs sur le commandeur, madame
de Saverny cherchait  en vrifier l'exactitude, et voyait avec
plaisir le sourire d'approbation qui se rpandait sur le visage de
M. de Saint-Albert,  chaque dtail que Lavater se plaisait  donner
du caractre de son jeune ami. Convaincue de la fidlit de ce
portrait, elle dit au commandeur de manire  n'tre entendue que
de lui:--Vous le voyez, tout le monde n'est pas aussi discret que
vous. Il ne me reste plus qu'un nom  savoir; je le saurai bientt,
et j'aurai regret de ne rien devoir  votre confiance.--Vous devez
dja trop  mon indiscrtion, reprit-il; mais comment un intrt de
ce genre peut-il vous occuper  travers tous ceux qui vous
captivent?--C'est qu'il est peut-tre le plus vif, rpondit
ingnment Valentine. Ce mot parut surprendre le commandeur; il
prit un air mfiant, se mit  rver, et son regard semblait dire:
Serait-il vrai?

Pendant que Valentine se reprochait l'excs de sa franchise, le
chevalier riait de sa crdulit, et profitait du dpart de Lavater
pour dire:--Je crois, en vrit, que vous ajoutez foi  cette
nouvelle magie! et que l'esprit loquent de Lavater vous a subjugue
au point de.....--Elle ne saurait mieux faire que de le croire,
interrompit madame de Nangis, puisqu'il donne  son hros toutes les
qualits de Grandisson, sans compter les dfauts charmants qu'il lui
accorde.--Quoi! toujours ce personnage mystrieux, reprit le
chevalier, en tmoignant de l'humeur. Ah! par grace, mesdames,
respectez son secret; il le garde si bien!--Il le garderait cent
fois mieux encore, reprit la comtesse, que je le saurais demain
s'il m'intressait autant que vous le supposez. Valentine fut
frappe de cette rflexion, et n'en entendit pas davantage de la
petite querelle qui s'engagea entre sa belle-soeur et le chevalier.
Accoutume  les voir souvent d'un avis contraire, elle s'inquitait
peu de leurs diffrends. Cependant elle aurait pu remarquer qu'ils
taient plus frquents, et qu'il rgnait dans tous les discours de
la comtesse une sorte d'aigreur qui devenait chaque jour moins
supportable. L'innocence de Valentine l'empcha long-temps d'en
souponner la cause; mais elle ne pouvait se dissimuler que madame
de Nangis paraissait souvent importune de sa prsence; et, sans
oser interprter ce changement, elle en profitait pour se livrer
quelquefois  son got pour la retraite. Ces jours-l elle ne
permettait qu' la petite Isaure de venir la troubler, et c'est en
prodiguant les plus tendres soins  la fille qu'elle se vengeait des
caprices de la mre.




CHAPITRE XV.


La rflexion de madame de Nangis sur le secret d'Anatole, revint si
souvent  l'esprit de Valentine, qu'elle finit par la trouver toute
simple, et s'tonna d'avoir cess aussi vte les dmarches qui
pouvaient lui offrir des renseignements certains sur ce qu'il lui
restait  savoir d'Anatole. Aprs avoir rejet celles qui ne lui
paraissent pas convenables, elle se fit conduire un matin  l'opra,
et sous prtexte de louer une loge  l'anne, elle demande celle o
elle a vu pour la premire fois Anatole. On lui rpond que la loge
qu'elle dsigne n'est pas libre, mais qu'on ne doute pas que
l'ambassadeur d'Espagne n'ait la complaisance de la lui cder ds
que Son Excellence apprendra que c'est madame la marquise de Saverny
qui le desire. Valentine insiste pour que l'on n'adresse point 
l'ambassadeur une demande aussi indiscrte, et dfend positivement
qu'on la fasse en son nom. Le commis charg de la location des
loges, ne voyant que l'intrt de son administration, promet bien 
la marquise de se conformer  ses ordres, mais c'est en formant le
projet de lui dsobir. A peine l'a-t-elle quitt, qu'il crit 
l'intendant de l'ambassadeur tout ce qu'il avait promis de ne pas
dire; il y ajouta quelques-unes des questions chappes  la
curiosit de Valentine, et finit par offrir  Son Excellence le
choix de deux autres loges en face de la sienne, qu'il assura tre
meilleures.

La rponse du duc de Moras ne se fit pas attendre, et Valentine
l'ayant rencontr quelques jours aprs chez la princesse de L***,
resta interdite quand il vint la remercier de lui avoir offert
l'occasion de faire une chose qui lui ft agrable, en lui cdant sa
loge  l'opra. Elle sera bien mieux occupe, ajouta-t-il, et
je m'assure la reconnaissance de mes anciens voisins. Quelle
agrable surprise pour eux de voir arriver une aussi belle
personne  la place de leur vieux diplomate! Valentine, rvolte
de l'indiscrtion commise en son nom, s'en dfendit avec tant de
chaleur, qu'elle s'en justifia mal. Son trouble, en coutant le duc
de Moras, son indignation contre ce commis qu'elle menaait de faire
punir de son impertinence, enfin, ce dpit qu'on prouve toujours 
la suite d'une dmarche imprudente, et mal interprte, lui donna
l'air d'une personne qui craint d'tre devine. On avait trouv
tout simple le caprice qui l'avait engage  desirer la loge du duc
de Moras, on s'tonna de lui voir mettre tant d'importance  s'en
dfendre; et chacun y prta le motif qui lui parut le plus probable.
C'est ainsi qu'on juge souvent dans le monde de l'tendue d'une
inconsquence par le plus ou moins de soin qu'on porte  s'en
disculper.

Fort heureusement pour Valentine, la princesse interrompit les
excuses et les remerciements qu'elle adressait au duc de Moras, en
disant: Regardez, madame, le joli prsent que je viens de
recevoir! Et elle conduisit la marquise auprs d'une table sur
laquelle se trouvait un jasmin d'Espagne d'une rare beaut. Il
avait la forme d'un oranger: sa tige lance tait recouverte d'un
buisson de fleurs, et tout attestait qu'il avait dja brav bien des
hivers. Valentine convint qu'elle n'en avait jamais vu de pareil, et
cependant son got pour les fleurs lui avait fait souvent rechercher
les plus belles; et les serres du chteau de Saverny taient cites
parmi les plus compltes en ce genre. Aux airs modestes que le duc
de Moras prit en voyant chacun admirer cet arbuste, Valentine devina
que c'tait lui qui l'avait offert, et lui en fit compliment. Il y
rpondit en avouant qu'il le tenait d'un de ses amis qui l'avait
fait venir d'Espagne, et qu'il ne croyait pas qu'il y en et
d'aussi grand en France.

En sortant de chez la princesse, madame de Saverny se rendit chez la
prsidente de C..., o devait se trouver madame de Nangis. Elles y
passrent toutes deux le reste de la journe; et lorsque Valentine
rentra chez elle, le premier objet qui frappa sa vue fut un jasmin
semblable  celui qu'elle avait admir le matin mme chez la
princesse de L...: elle reconnut jusqu'au vase qui le contenait, et
ne douta pas un instant que la princesse ne lui en et voulu faire
le sacrifice. Pour mieux s'en assurer, elle demanda  sa femme de
chambre de quelle part on l'avait apport; mais mademoiselle Ccile,
qui avait toujours le talent d'ignorer ce qu'elle ne voulait pas
dire, rpondit que deux hommes qu'elle avait pris pour des
jardiniers l'avaient dpos dans l'antichambre, en recommandant de
le placer auprs du lit de Madame. Cette rponse affermit Valentine
dans l'ide que la princesse, ayant remarqu son admiration pour cet
arbuste, avait voulu s'en priver pour elle. C'tait  ses yeux une
indiscrtion de plus que de l'accepter, et cependant comment refuser
un sacrifice offert avec tant de dlicatesse? Aprs s'tre vivement
reproch tout ce qu'elle croyait avoir dit et fait d'inconvenant
depuis plusieurs jours, Valentine dcida qu'elle irait le lendemain
au lever de la princesse, la remercier de son aimable attention, et
la conjurer au nom de l'ambassadeur, qu'elle privait dja de sa
loge, de conserver les fleurs qu'il lui avait offertes avec tant de
plaisir.

La princesse tait encore au lit quand la marquise arriva. Un
valet-de-chambre alla s'informer si elle tait visible, et madame de
Saverny entra dans le salon pour y attendre sa rponse. On peut se
figurer sa surprise lorsqu'elle aperut sur la table de la princesse
le mme jasmin qu'elle y avait vu la veille. Sans pouvoir expliquer
ce nouveau mystre, elle chercha un autre motif  donner  sa
visite. Car, sans se rendre compte du sentiment qui la retenait,
elle ne voulait point parler du prsent qu'elle avait reu, avant
d'avoir dcouvert celui qu'elle en devait remercier. Elle tait
encore dans l'embarras de choisir un prtexte raisonnable, quand on
vint l'avertir que la princesse l'attendait. Elle arriva prs d'elle
avec toute la confusion d'une personne qui ne sait ce qu'elle va
dire. La princesse ne s'en aperut point, et termina son embarras en
lui disant: Je devine ce qui m'attire le plaisir de vous voir
d'aussi bonne heure, ma chre Valentine, vous savez ce qui s'est dit
hier soir chez moi, et combien je me suis plainte de votre silence.
Me laisser apprendre la nouvelle de votre prochain mariage par le
bruit qu'il fait dans le monde, vous conviendrez que c'est me
traiter avec bien peu de confiance, et que mon amiti mritait mieux
de vous. La princesse ajouta tant d'autres reproches obligeants 
ceux-ci, qu'elle donna  Valentine le temps de se remettre un peu de
son tonnement, et de chercher  profiter de la mprise.--Avant de
me justifier, lui dit-elle, d'un tort que je n'ai point,
permettez-moi, madame, de me plaindre aussi de votre facilit 
m'accuser.--Quoi! interrompit la princesse, ce mariage n'est point
vrai?--Je ne sais mme pas  qui l'on me fait l'honneur de
m'accorder.--Ah! vous savez au moins que le chevalier d'merange
brle de vous obtenir.--Moi... madame... rpondit Valentine avec
embarras.--Pourquoi vous troubler, ma chre Valentine? je ne veux
pas arracher votre secret; croyez plutt que si vous me rduisiez 
le deviner, je saurais le respecter. Votre situation m'est connue;
je sens tous les gards que vous devez  votre belle-soeur; mais
quand vous aurez beaucoup sacrifi  sa sensibilit, il faudra
toujours finir par lui porter le coup fatal, et je vous prdis que
son caractre emport ne vous tiendra pas compte de vos
mnagements.--Ah! madame, pouvez-vous faire une semblable
supposition?--Je ne suppose rien, je vous jure, et ne fais que vous
rpter ce qui se dit dans le monde.--Oserait-on y calomnier la
conduite de madame de Nangis? Ce serait une indignit!--Je le pense
ainsi; mais ni vous ni moi n'avons la puissance de l'empcher. Tant
qu'on voit une femme recevoir les soins d'un homme aimable, on dit
qu'elle les encourage; s'attriste-t-elle de ses assiduits auprs
d'une autre, on la dit jalouse. C'est une vieille routine adopte
par la malignit, et que rien ne saurait changer: mais remarquez que
ces mmes gens si prompts  supposer les torts qu'on leur cache,
n'en sont pas moins indulgents pour tous ceux qu'on leur montre, et
que souvent, pour les dsarmer, il suffit de paratre ne les pas
craindre.--Et comment ne craindrait-on pas une mchancet dont les
suites peuvent devenir si funestes? Le caractre de mon frre est
assez connu, je pense, pour ne pas laisser supposer qu'il endurt
patiemment de tels propos.--Soyez tranquille, le bruit n'en
parviendra jamais  ses oreilles; sur ce point, la discrtion
franaise l'emporte sur le plaisir de nuire: on verrait avec horreur
celui qui troublerait par une lche trahison la paix conjugale d'un
mari; et la socit en ferait bientt justice.

Ce ne fut pas sans peine que la princesse parvint  faire comprendre
 Valentine les subtilits de ce code des lois mondaines, qui
condamne la dlation sans punir la calomnie. Les ides que madame
de Saverny s'tait faites du vritable honneur s'accordaient mal
avec cet honneur de convention, parfois svre et parfois
complaisant, qu'on lui assurait avoir un si grand empire dans le
monde. Si toute autre personne lui en et ainsi parl, elle l'aurait
accuse d'une lgret blmable; mais les vertus, la conduite de la
princesse de L..., ne laissaient aucun doute sur la puret de ses
principes. Elle parlait des travers de la socit comme de ces
infirmits incurables qu'il faut bien tolrer chez les autres, mais
dont on ne saurait trop se garantir pour son propre compte; et ce
fut d'elle que Valentine reut la premire leon de cette aimable
indulgence, qui est le sceau de la supriorit en tous genres.




CHAPITRE XVI.


De tous les sentiments qui tourmentent l'esprit, l'impatience tant
bien certainement le plus difficile  dissimuler, on aime  s'y
livrer sans tmoin; aussi madame de Saverny forma-t-elle le projet
de s'enfermer chez elle pendant quelques jours, pour calmer
l'agitation que fesaient natre en son ame tant d'incidents
tranges, et mditer sur la conduite qu'elle devait tenir.

Elle s'occupa d'abord des moyens de dtruire les esprances du
chevalier d'merange sur son prtendu mariage, et de faire cesser un
bruit dont elle se plaisait  exagrer les consquences dangereuses,
sans oser s'avouer celle qu'elle redoutait le plus. La difficult
tait de faire connatre ses intentions au chevalier; comment
imposer silence  un homme qui ne s'explique point, et l'obliger 
nier un projet qui n'a peut-tre jamais t le sien? Ces rflexions
arrtaient Valentine, et plus encore, l'ide de partager le ridicule
attach aux femmes qui se croient adores au premier mot galant
qu'on leur adresse, et qui se vantent de leurs rigueurs avant qu'on
ait song  leur plaire. Aprs s'tre long-temps consulte sur le
parti qu'elle devait prendre  ce sujet, Valentine rsolut d'avoir
recours aux conseils de son frre: elle tait sre de trouver en lui
un dfenseur des usages du monde, qui ne lui permettrait pas de les
blesser en cette circonstance, et pleine de confiance dans la
manire dont il la guiderait, elle ne chercha plus qu' se distraire
d'une pense qui l'agitait pniblement, pour se livrer  des
conjectures plus agrables.

L'envoi de ce beau jasmin, et le mystre qui l'accompagnait, taient
bien dignes d'exercer l'imagination d'une femme dja tourmente par
un sentiment de curiosit qui s'augmentait de jour en jour. Mais
pour cette fois Valentine se crut au moment de voir cesser
l'obscurit qui lui causait tant d'impatience. Elle ne pensa pas
qu'il lui ft permis d'accepter ce prsent sans savoir de qui elle
le tenait, et il lui parut fort simple de questionner le duc de
Moras sur un fait qu'il ne pouvait ignorer. Dans cette rsolution
elle ne chercha plus qu'une occasion prochaine de rencontrer
l'ambassadeur d'Espagne; mais mademoiselle Ccile entra, remit une
lettre  sa matresse, et la marquise changea de projet.

A la seule vue de l'adresse, Valentine reconnut l'criture, et
rougit; elle hsita quelque temps  rompre le cachet; et voyant que
mademoiselle Ccile ne se disposait point  sortir, elle demanda si
l'on attendait la rponse. Non, madame, rpondit Ccile, cette
lettre est venue par la poste, mais j'attends, pour savoir les
ordres de Madame, et quelle robe je dois lui apprter.--Je
m'habillerai plus tard, reprit avec impatience la marquise.--Madame
ne dnera donc pas aujourd'hui chez madame la comtesse, car le
matre d'htel vient de me dire que l'on tait au moment de
servir.--Non, je resterai chez moi: faites dire  ma belle-soeur
qu'une lgre indisposition m'y retient.--Si Madame est malade, je
puis en prvenir le docteur Petit; je viens de le voir entrer, il
n'y a qu'un instant, chez madame de Nangis.--Elles Gardez-vous en
bien; je n'ai besoin que de repos et ne veux tre trouble par
personne. Ces derniers mots furent dits d'un ton  prouver 
mademoiselle Ccile qu'on ne fesait point d'exception pour elle.
Aussi s'empressa-t-elle d'aller remplir sa commission, tout en
mditant sur l'motion qu'elle avait remarque dans les yeux de sa
matresse en lui remettant cette lettre, et sur le desir qu'elle
avait si franchement manifest de la lire sans tmoin.

Voici ce qu'elle contenait:

S'il est vrai, Madame, qu'un heureux hasard m'ait donn quelques
droits  votre reconnaissance, permettez que je les rclame, en vous
suppliant de me sacrifier le faible intrt de curiosit que je
vous inspire; encore un mot de vous, et le mystre qui me drobe 
vos yeux cesserait bientt; mais alors tout serait ananti pour moi.
Rduit  fuir l'objet d'un sentiment divin qui remplit mon ame, mon
existence ne serait plus qu'un long deuil. Ah! par piti,
laissez-moi l'unique bonheur auquel je puisse prtendre! Si vous
saviez combien l'ide d'occuper quelquefois sa pense fait
tressaillir mon coeur! avec quels soins je m'informe de ses projets,
de ses desirs!  quels transports me livre la seule esprance de
l'apercevoir! non, jamais vous ne consentiriez  me ravir une si
douce flicit.

Je n'en doute point, Madame, vous accueillerez ma prire; le ciel
n'a pas runi tant de charmes, sans y joindre la sensibilit qui
sait respecter et plaindre le malheur; et je vous devrai encore le
seul bien qui puisse m'attacher  la vie.

    Je suis, etc.

    ANATOLE.

Oui, s'cria Valentine, aprs avoir lu; sa prire est sacre, et la
reconnaissance me fait une loi de la respecter; je renonce ds ce
moment  tout espoir de le connatre: il aime, il est malheureux,
son sort parat dpendre du mystre qui l'entoure. Ah! que je meure
plutt que de troubler la vie de celui  qui je dois la mienne!
Mais comment le rassurer? comment lui faire savoir le serment que je
fais de ne plus chercher  pntrer le secret qu'il exige? En
disant ces mots, les yeux de Valentine retombrent sur la lettre
d'Anatole, et y virent, auprs de la signature, l'adresse du
ministre des affaires trangres. Elle prsuma que c'tait l
qu'Anatole attendait sa rponse, et qu'il avait probablement charg
un des secrtaires du ministre de recevoir pour lui les lettres dont
l'adresse ne portait que son nom de baptme. Persuade qu'elle
remplissait un devoir indispensable, elle s'empressa d'crire un
billet dont les expressions nobles et simples attestaient la
franchise du sentiment qui les avait dictes. Pas un trait piquant,
pas un mot dont la coquetterie et pu tirer parti. C'tait la
promesse positive d'observer religieusement le silence impos par
Anatole, et dont la reconnaissance lui fesait un devoir.

Lorsque l'ame est mue d'un sentiment gnreux, les petites
considrations disparaissent; aussi Valentine ne fut-elle point
trouble dans cette dmarche par l'ide de rpondre  un inconnu,
dont le but tait peut-tre de s'amuser de sa crdulit, et de
profiter de la lettre qu'il avait si facilement obtenue d'elle, pour
divertir ses confidents; une telle supposition n'entra pas dans son
esprit, malgr sa disposition naturelle  un peu de mfiance.
Cependant la conduite mystrieuse d'Anatole en pouvait inspirer  de
plus confiants. Mais, sait-on jamais bien par quel motif on doute,
ou l'on croit? N'a-t-on pas vu des illusions durer toute la vie,
malgr l'vidence attache  les dtruire! Et la vrit qui prouve
n'est-elle pas souvent sacrifie  l'erreur qui persuade?




CHAPITRE XVII.


Mademoiselle Ccile avait si bien exagr l'indisposition de sa
matresse, qu'aussitt aprs le dner, madame de Nangis, suivie de
tous ses convives, arriva chez la marquise, pour s'informer des
nouvelles de la malade, et lui tenir compagnie. Ce projet drangeait
beaucoup celui que Valentine avait form de passer la soire toute
seule; mais elle n'en tmoigna point d'humeur. En entrant, le
docteur s'cria: Vraiment, je ne m'tonne pas qu'on ait la migraine
dans une chambre ainsi parfume de fleurs! Et sans attendre de
rponse, il donna l'ordre  un laquais de sortir tous les vases de
fleurs qui se trouvaient dans l'appartement; madame de Nangis,
accoutume  ce despotisme doctoral, ne s'y opposa point. Mais
Valentine demanda grace pour son jasmin d'Espagne, dont le parfum
tait trop doux,  ce qu'elle assurait, pour l'incommoder. Cette
exception lui valut bien des commentaires sur l'envoi du jasmin,
jusqu'au moment o chacun s'accorda pour le mettre sur le compte de
l'ambassadeur d'Espagne. Pendant que l'on s'occupait de ce grand
intrt, le chevalier d'merange s'apercevant qu'il tenait encore 
la main une branche d'hliotrope, qu'il avait cueillie chez madame
de Nangis, la jeta dans le feu, en s'excusant auprs de la marquise,
de n'avoir pas pens plutt que cette fleur pouvait l'incommoder. La
comtesse s'aperut de ce mouvement, et le trouva tout simple; mais
quand elle vit le chevalier remplacer le bouquet qu'il venait de
jeter, par une branche du jasmin de madame de Saverny, elle prit un
air boudeur qui ne la quitta plus. Cette familiarit dplut aussi 
Valentine; elle avait toujours prsente  l'esprit la conversation
de la princesse, et convenait que les manires du chevalier
pouvaient bien avoir donn lieu au bruit qui circulait; pour en
dtruire l'effet, elle prit avec lui un ton de rserve qu'il
remarqua avec tonnement; il crut d'abord que c'tait un caprice, et
voulut en triompher, en redoublant de soins et de gat; mais
s'apercevant de l'inutilit des frais de son esprit, il joua le
dpit, et devint silencieux. Le docteur profita de l'auditoire qu'on
lui cdait, pour raconter un certain nombre d'anecdotes burlesques,
dont il connaissait pour le moins aussi bien l'effet que celui de
ses recettes. Il dut en tre content, car l'on rit aux clats; et ce
fut au milieu du bruit qu'il avait provoqu, que le docteur sortit
enchant de son succs, et persuad que lui seul s'entendait 
gurir de la migraine.

Le dpit du chevalier ne le servant pas mieux que sa coquetterie,
il rsolut de demander franchement  madame de Saverny en quoi il
avait eu le malheur de lui dplaire? Chez beaucoup de gens la
franchise est encore une ruse, et souvent celle qui leur russit le
mieux. Le chevalier en fit une heureuse preuve. Valentine n'avait
pas prvu qu'il dt lui demander l'explication de sa nouvelle
manire de le traiter, et l'embarras qu'elle mit  lui rpondre
quelques mots insignifiants, fut interprt par le chevalier en
faveur de son amour-propre. Il supposa que l'humeur jalouse de
madame de Nangis avait inspir  Valentine le dsir gnreux de
calmer les inquitudes de sa belle-soeur, en affectant plus de
froideur pour lui; et, sans laisser apercevoir le plaisir qu'il
ressentait de cette prtendue dcouverte, il dit  voix basse  la
marquise, que si elle persistait  le traiter avec tant de svrit,
il regarderait ce changement de manire, comme un ordre de ne la
plus revoir, et qu'il s'y rsignerait malgr toute l'tendue du
sacrifice. En coutant le chevalier, Valentine, qui n'osait lever
les yeux sur lui, les jeta sur madame de Nangis; elle la vit plir
et se trouver mal; son premier mouvement fut d'aller la secourir,
mais la comtesse revenant bientt  elle, la remercia schement de
l'intention qu'elle avait de la ramener dans son appartement pour
lui donner ses soins; elle prtendit n'avoir besoin de ceux de
personne, et prit le bras de M. d'merange, qui lui offrit de la
reconduire. Les amis qu'avait amens madame de Nangis, troubls par
cet vnement, prirent cong de Valentine, sans qu'elle y ft
attention. L'oreille encore frappe des derniers mots de sa
belle-soeur, et le coeur oppress du refus qu'elle avait fait de ses
soins, elle sentit ses yeux se remplir de larmes, et s'affligea d'un
procd dont elle craignit de deviner la cause. L'arrive d'Isaure
la tira de sa triste rverie. Eh mon dieu! qu'est-ce donc qui se
passe, s'cria la petite, en embrassant Valentine. Quoi! vous
pleurez! Est-ce que maman vous a gronde aussi?--Non, mon enfant,
mais je l'ai vue souffrir, et cela m'a fait de la peine.--Elle a t
malade, n'est-il pas vrai? Mademoiselle Ccile nous l'avait bien
dit.--Cela n'est pas inquitant, elle est beaucoup mieux
maintenant.--Ah! je le sais bien, puisque j'ai t la voir
tout--l'heure. Mais elle tait si en colre contre M. d'merange,
qu'elle m'a renvoye en disant  ma bonne de me coucher tout de
suite; cependant il n'est pas encore neuf heures. Aussi j'ai demand
 venir passer un petit moment avec vous. Savez-vous qu'il faut que
ce M. d'merange ait bien dsobi  maman, pour qu'elle se fche
ainsi?--Que cela te fait-il? Je t'ai cent fois rpt qu' ton ge
on comprenait tout de travers ce que les grandes personnes se
disent entre elles, et que le mieux tait de ne jamais le
rpter.--Eh bien! je ne rpterai plus rien, je vous le promets, ma
tante.--Si tu tiens parole, je te rcompenserai.--Ah! que je suis
contente, que me donnerez-vous?--Choisis ce que tu voudras.--Voici
bientt le temps des trennes, je sais que mon papa doit me donner
une montre, maman une grande poupe, il ne me manque plus qu'un
collier avec un joli mdaillon; ah! si vous vouliez m'en donner un
avec votre portrait dessus, je serais aussi belle que la petite
fille de la princesse de L..., qui porte  son cou le portrait de la
Reine.--Puisque tu le desires, tu auras le collier et le portrait,
mais tu connais nos conditions.--Ah! je n'ai pas envie de les
oublier.--En disant ces mots, Isaure souhaita le bonsoir  sa tante,
et se promit bien de lui obir.




CHAPITRE XVIII.


Plusieurs jours se passrent sans que Valentine pt rejoindre sa
belle-soeur. Elle tait toujours sortie, ou n'tait point visible.
Justement offense de cette affectation  ne la pas recevoir, madame
de Saverny n'insista plus, et se refusa mme le plaisir de voir son
frre, dans la crainte d'tre oblige de rpondre aux questions
qu'il lui ferait probablement sur le motif qui l'loignait de sa
femme. Cependant l'ayant rencontr un soir chez la princesse de
L..., et s'tant approche de lui pour lui tmoigner ses regrets
d'tre reste si long-temps sans le voir, elle fut trs-tonne d'en
tre accueillie d'un air svre, et de lui entendre dire qu'il tait
tout naturel de sacrifier ses amis  ses adorateurs. Elle se serait
justifie sans peine d'une aussi injuste accusation, si les tmoins
qui les entouraient le lui avaient permis. Mais les runions du
grand monde ont cela de particulier, qu'on y peut toujours lancer
une injure, et jamais entrer en explication; de l vient l'habitude
que tant de gens d'esprit ont contracte, de se justifier d'un tort
par une pigramme.

Tourmente par de pnibles rflexions, Valentine pria la princesse
de la dispenser de faire une partie, et se plaa auprs de sa table
de jeu. Le commandeur de Saint-Albert vint bientt l'y rejoindre, et
voyant l'expression de mcontentement rpandue sur son visage, il
lui dit: Comment se fait-il qu'on ait le regard aussi triste quand
on vient de causer tant de joie?--Je ne sais, rpondit madame de
Saverny, sans avoir l'air de comprendre la fin de cette phrase,
mais il est vrai qu'aujourd'hui je suis assez maussade.--C'est
une manire de rpondre que vous ne vous souciez pas de me dire
ce qui vous importune; tranquillisez-vous, je suis discret, et
ne demande jamais ce que je sais.--Puisque vous tes si bien
instruit, faites-moi, je vous en prie, la confidence de ce
que j'prouve?--Non, vraiment; je n'aime point  me mler des
affaires de famille; d'ailleurs vous savez si l'on perd son
temps  m'interroger?--Aussi n'ai-je plus envie de rien savoir
de vous.--C'est dommage, car je me sens ce soir une certaine
disposition au bavardage, dont votre curiosit aurait pu
profiter.--Je ne suis plus curieuse.--Je l'avais bien prvu que ce
caprice ne durerait pas plus qu'un autre.--En vrit, vous jugez de
tout admirablement, reprit Valentine avec dpit; au reste, quand on
prend la reconnaissance pour du caprice, on peut bien prendre le
silence pour de l'oubli.--Que la colre vous sied bien! et que de
gens aimables m'envieraient le bonheur de vous animer ainsi?--Ah!
par grace, pargnez-moi votre ironie, je ne saurais la supporter
aujourd'hui; c'est de votre amiti seule que j'ai besoin.--Vous y
pouvez compter, reprit le commandeur d'un ton plus affectueux, et le
moment approche o cette amiti dconcertera, j'espre, plus d'un
projet. Ces derniers mots auraient laiss une impression profonde
dans l'esprit de madame de Saverny, si une lettre qu'on lui remit
en rentrant chez elle n'et chang le cours de ses ides. Cette
lettre contenait les remerciements d'Anatole; et comme une prire
exauce en autorise ncessairement une autre, il suppliait
Valentine, dans les termes les plus humbles de lui accorder la
permission de lui crire quelquefois. Puisque le ciel me condamne,
ajoutait-il,  ne jamais goter le bonheur de ceux qui vous
entourent, ne me privez pas du plaisir de vous peindre des
sentiments dignes de vous. Ils sont sans danger pour votre repos; et
votre coeur ft-il libre, vous n'y sauriez rpondre. Je vous la
rpte, madame, un obstacle invincible me spare  jamais de vous;
mais la fatalit qui s'oppose  mes voeux ne me rend point indigne
de votre confiance ni de votre intrt, et vous pouvez recevoir en
toute assurance l'hommage d'un culte qui n'est d qu' la divinit.
Plus bas on lisait que le renvoi de cette lettre serait regard
comme l'ordre de n'en plus adresser.

Il serait trop long d'analyser tous les sentiments que fit natre
cette lecture; le plus vif tait bien certainement celui dont
Valentine n'osait convenir avec elle-mme. C'tait ce plaisir qui
ravit l'ame au premier aveu d'un amour qu'on dsire; c'tait cette
ivresse du coeur qui trouble la raison au point d'ter tout souvenir
du pass, pour se livrer uniquement  l'espoir d'un avenir
enchanteur. Les chagrins, les obstacles, tout disparat devant
l'ide d'tre aime; on croit sincrement que l'amour a born son
ambition  cet excs de flicit, et l'on dfie le malheur. Heureuse
illusion, dont rien ne remplace la perte!

Absorbe dans sa douce rverie, Valentine se demandait comment
Anatole pouvait avoir conu pour elle un sentiment aussi vif, sans
la connatre. A cette question fort raisonnable, son coeur rpondait
par un retour sur lui-mme qui lui expliquait mieux ce mystre que
n'auraient pu le faire tous les calculs de son esprit. D'ailleurs M.
de Saint-Albert avait probablement instruit son ami de ce qui
l'intressait, peut-tre mme s'tait-il plu  parer Valentine de
toutes les qualits aimables, pour mieux sduire l'imagination
exalte d'Anatole. Ce projet n'avait d'abord t que l'effet d'une
plaisanterie fonde sur l'aventure romanesque de l'Opra; mais il
arrive parfois que le mme vnement qui fait rire un vieillard,
fait rver un jeune homme; et tout prouvait que celui-l avait
laiss des traces profondes dans le souvenir d'Anatole; il est si
naturel de s'attacher aux objets de son dvouement, et de vouloir
aimer une femme dja captive par la reconnaissance! Voil les
suppositions qui occuprent long-temps l'esprit de Valentine, avant
de s'arrter sur la pense de cet _obstacle invincible_, qui aurait
t le premier sujet des rflexions de toute autre personne. Son
imagination n'en fut pas vivement tourmente: elle se peignit
Anatole soumis aux volonts d'un pre ambitieux, et peut-tre li
par des promesses qu'il n'osait ni accomplir, ni enfreindre, rduit
 attendre sa libert d'un malheur: elle ne voyait dans sa conduite
mystrieuse qu'une preuve de la dlicatesse qui doit interdire  un
homme d'honneur le desir de faire partager un sentiment malheureux.
Enfin,  travers cette obscurit profonde, elle voyait clairement
tout ce qui expliquait  son gr la situation d'Anatole. C'est ainsi
que tout l'esprit imaginable ne sauve pas des absurdits du coeur.




CHAPITRE XIX.


Le jour de la semaine o madame de Nangis recevait du monde tant
arriv, Valentine pensa qu' moins de se dire malade, elle ne
pouvait se dispenser de paratre chez sa belle-soeur; mais, pour
viter l'effet de quelque nouveau caprice, elle lui fit demander si
elle serait visible. Tant de crmonial rappella  madame de Nangis
ses impolitesses envers madame de Saverny, et lui inspira quelque
desir de les rparer. Elle fit rpondre qu'elle la verrait avec le
plus grand plaisir. Mais quand Valentine entra chez elle, brillante
de fracheur et d'lgance, la comtesse sentit expirer sa bonne
volont, et quelques mots plus froidement polis qu'affectueux
remplacrent l'accueil qu'elle s'tait promis de lui faire.

La curiosit avait attir beaucoup de monde chez madame de Nangis.
La jalousie que lui inspirait sa belle-soeur n'tait plus un secret
pour personne; il est vrai que M. d'merange, en la niant partout,
ne manquait pas une occasion de la provoquer; chaque jour amenait,
entre lui et la comtesse, de ces petites scnes qui font ordinairement
le dsespoir des acteurs et l'amusement du public; on s'attendait 
tous moments  quelque bon scandale dont les dtails piquants
alimenteraient pendant trois jours au moins la conversation gnrale;
et chacun desirait pouvoir les raconter avec toute l'autorit d'un
tmoin.

M. de Nangis tait, comme c'est assez l'ordinaire, le seul qui ne
s'apert pas du trouble qui rgnait dans sa maison; il allait se
plaignant  tous ses amis de la mauvaise sant de sa femme, dont les
maux de nerfs augmentaient d'une manire inquitante. Les plus
charitables l'engageaient  faire faire un voyage  la comtesse,
soit  Plombires ou  Barge; mais la saison ne permettait pas de
prendre les eaux, et ce conseil restait au nombre de ceux qu'on
donne sans y penser, bien sr qu'ils seront couts de mme. Aprs
avoir longuement fait remarquer que sa femme maigrissait et
changeait beaucoup, M. de Nangis s'approcha de sa soeur, et
par l'effet d'un de ces -propos dont la malignit est si
reconnaissante, il s'cria: Vous voil donc enfin? J'ai cru que
c'tait un parti pris de nous abandonner. Savez-vous bien que depuis
prs de quinze jours on n'a pas eu le plaisir de vous voir ici.--Ce
n'est pas ma faute, rpondit Valentine, en cachant mal l'embarras
que lui causait la position ridicule de son frre aux yeux des gens
qui l'coutaient en souriant.--Ah! je m'en doute bien, reprit le
comte, en s'efforant de prendre un ton lger, c'est peut-tre une
plume, un chapeau, ou quelques grands intrts de ce genre qui nous
ont valu cette longue absence. Il faut si peu de chose pour
brouiller deux jeunes femmes! Fort heureusement pour tous deux, la
visite d'un grand personnage vint interrompre cette conversation.
Valentine tenta de se rapprocher de quelques femmes avec lesquelles
elle causait habituellement, mais elle ne vit pas sans surprise que
toutes semblaient l'viter, et affecter de lui rpondre avec une
sorte de ddain qui tenait de l'indignation. La plupart se levaient
 chaque instant pour aller demander  la comtesse comment elle se
trouvait, et cela d'un ton de piti qui semblait dire: Pauvre
femme! comme elle vous rend malheureuse. L'une d'elles, moins
discrte que les autres, se mit  dire, de manire  tre entendue
de madame de Saverny: C'est une vritable indignit; jouer un
pareil tour  une amie qui vous accueille ainsi! Fatigue de toutes
ces impertinences, Valentine se serait retire chez elle, si madame
de Nangis n'tait venue la prier de faire le whist de trois graves
personnes de qui l'ge et le rang rclamaient des attentions
particulires, et dont la comtesse tait bien aise de s'acquitter,
par les soins complaisants de sa belle-soeur. Relgue, pour ainsi
dire, dans un autre sicle, madame de Saverny passa la soire dans
l'ignorance de ce qui occupa le reste de la socit; elle entendit
seulement quelques clats de rire de madame de Nangis, qui lui
firent prsumer que le chevalier d'merange racontait une histoire
dont le rcit plaisant avait triomph de la langueur de la comtesse.
Lorsque ce long whist fut termin, le chevalier s'approcha de
Valentine, dans l'intention de reprendre la conversation que madame
de Nangis avait si tragiquement interrompue; mais le souvenir de
cette scne ridicule inspira  Valentine une si vive frayeur de la
voir recommencer, qu'elle s'loigna du chevalier sans presque se
donner le temps de lui rpondre. Cet empressement  le quitter parut
d'autant plus affect, que Valentine resta seule quelques moments
au milieu du salon sans savoir  qui adresser la parole; madame de
Nangis, qu'un plus long entretien entre le chevalier et sa
belle-soeur aurait sans doute porte  quelque nouvelle
extravagance, se blessa du motif qui avait dtermin Valentine 
s'loigner si brusquement de lui; tant il est vrai que rien ne peut
calmer les agitations d'un amour-propre jaloux! Tout l'offense ou
l'humilie, et, pour l'orgueil irrit, les gards mmes sont encore
des outrages.

La situation de madame de Saverny au milieu de ce cercle de curieux,
d'envieux ou d'ennemis, lui devint bientt insupportable, et elle
profita de la premire occasion qui s'offrit, pour s'y soustraire.
Quand elle se vit heureusement dlivre des ennuis qui l'avaient
accable dans cette soire, elle rflchit aux moyens de s'en
pargner de semblables. Cette manire de vivre lui prsageait des
chagrins de famille qu'il fallait viter  tout prix; mais comment y
parvenir? Elle ne pouvait rclamer les conseils de son frre dans
cette circonstance, sans trahir la comtesse; et son coeur en tait
incapable. Cependant elle sentait la ncessit de s'loigner d'une
maison o sa prsence jetait autant de trouble; et si la saison
l'avait permis, elle serait retourne au chteau de Saverny. Mais
quitter ainsi Paris au milieu de l'hiver, et sans pouvoir donner 
son voyage un motif raisonnable, c'tait presque constater une
rupture dont le public aurait tir de grandes consquences; et puis
s'loigner de l'objet de sa reconnaissance pour aller vivre seule et
livre  de tristes souvenirs, c'tait renoncer  tout espoir de
bonheur. Ces inconvnients se reprsentant sans cesse  l'esprit de
Valentine, la dcidrent  se rsigner encore quelque temps 
supporter ceux de sa situation prsente. Elle se flatta de l'ide
que, touche de ses soins  dtruire toute apparence de rivalit
entre elles, sa belle-soeur reviendrait bientt  la raison, et par
consquent  ses devoirs. Ce n'est pas que Valentine suppost
qu'elle y et jamais compltement manqu; elle pensait avec justice
qu'une femme domine par la vanit peut se donner bien des torts
avant d'tre tout--fait coupable. Mais elle sentait bien aussi que
le monde ne jugeait pas avec la mme indulgence, et elle redoutait
pour la comtesse les arrts de ce tribunal svre qui condamne sans
entendre. Elle en et t moins effraye, si l'exprience lui avait
appris que ces funestes arrts ne tombent jamais sur les gens
heureux.




CHAPITRE XX.


Une de ces matines o les rayons du soleil semblent engager les
lgantes de Paris  braver le froid pour venir se promener en foule
sur la terrasse des Tuileries, Isaure vint proposer  sa tante de
l'y conduire. Valentine, aprs s'tre assure que madame de Nangis y
consentait, fit monter Isaure dans sa voiture, et toutes deux
arrivrent bientt dans ce beau jardin, qui tait alors le
rendez-vous de la meilleure compagnie. Valentine n'y resta pas
long-temps sans rencontrer un grand nombre de personnes de sa
connaissance; mais la seule dont elle voulut accepter le bras fut M.
de Saint-Albert, qui dit, en la remerciant du choix: Voil les
profits de mon ge. En achevant ces mots, il sentit tressaillir le
bras de Valentine. Surpris de ce mouvement, il regarde ce qui peut
l'avoir occasionn, et ses yeux rencontrent ceux d'Anatole. Il le
voit saluer respectueusement madame de Saverny; puis s'approchant de
lui, Anatole lui serre la main en levant les yeux au ciel, comme
pour lui dire: _Que vous tes heureux!_

Sans faire la moindre rflexion sur l'motion qu'il avait remarque,
le commandeur proposa  Valentine de s'asseoir dans un endroit
chauff par le soleil; elle y consentit d'autant mieux, qu'elle
avait assez de peine  se soutenir. L'aspect inattendu d'Anatole
avait produit sur tous ses sens une impression nouvelle qui la
dominait au point de ne plus tre en tat de parler que de lui; mais
comme elle voulait avant tout respecter son secret, elle chercha ce
qu'elle en pourrait dire sans risquer de violer la promesse qu'elle
lui avait faite, et ne trouva rien de mieux que de vanter l'extrme
ressemblance du buste qui se trouvait dans la bibliothque du
commandeur.--En effet, reprit ce dernier, j'en ai t frapp comme
vous lorsque je le vis pour la premire fois dans l'atelier du
fameux G... Il revenait alors d'Italie, d'o il rapportait des
objets d'art prcieux, que se disputrent bientt les amateurs. Ravi
de retrouver les traits d'un de mes amis dans cette belle tte, j'en
fis l'acquisition; l'artiste crut en rehausser le prix  mes yeux,
en m'assurant qu'elle tait copie d'aprs l'Hector antique; mais
lorsque je lui dis franchement le motif qui me dterminait 
l'acheter, il m'avoua de mme qu'ayant eu le bonheur de rencontrer 
Rome un jeune homme d'une figure admirable, il s'tait permis de
faire plusieurs copies du portrait qui lui en avait t demand.
Aprs diverses questions, j'acquis la certitude que ce bel Hector
n'tait autre qu'Anatole, et la ressemblance fut explique.--Il dut
tre fort tonn, je pense, reprit Valentine, de se retrouver ainsi
chez vous.--Comment donc! il m'a fait une vritable querelle pour
avoir encourag la mauvaise foi du sculpteur, qui se permettait de
le vendre ainsi dguis en grec; il prtendait que le ridicule en
retombait sur lui; j'ai eu toutes les peines du monde  l'empcher
de briser ce malheureux buste, et je ne l'ai conserv qu' la
condition de nier qu'il et le moindre rapport avec ses
traits.--Madame de Nangis peut attester que vous lui tenez votre
parole.--Et madame de Saverny, que j'y manque: n'est-ce pas ce que
vous voulez dire?--Non vraiment, vous savez bien qu'on ne se croit
jamais indigne d'une confidence; d'ailleurs, votre ami a des droits
 ma discrtion, et je crois dj lui avoir prouv qu'il y pouvait
compter.--En effet, j'admire la vtre, et je m'accuse mme d'avoir
voulu l'prouver. Dans la joie qui l'enivrait, Anatole m'a confi la
promesse qu'il a reue de vous; je n'ai dout ni de votre sincrit
en la donnant, ni de votre rsolution d'y rester fidle; mais entre
la volont de remplir un voeu, et la puissance de l'accomplir, la
distance est fort grande, et j'ai t bien aise de me convaincre
que, pour vous, prendre et tenir un engagement tait une mme
chose.--Puisque vous savez la parole qui me lie, je ne crains pas
d'y manquer avec vous. Mais, pour concilier ma religion sur ce point
avec le plaisir de m'entretenir d'une personne  laquelle j'ai tant
d'obligations, convenons d'un point qui tranquillisera ma conscience
et la vtre. Le motif du mystre qu'il exige vous est connu; eh
bien! ne me rpondez jamais sur ce qu'il faut que j'ignore; par ce
moyen, je vous parlerai sans crainte, et je vous couterai sans
scrupule.--Rien ne s'oppose  cette condition, et je vous promets de
l'observer; mais  quoi vous mnera-t-elle? Qui sait? peut-tre
aurai-je besoin de vos avis.--Pour l'aimer, interrompit en souriant
le commandeur; ah! je ne donne jamais de conseils dans ces grands
intrts. Que voulez-vous que fasse la raison o rgne la
fantaisie?--Mais, qui vous parle d'aimer? Ne saurait-on rclamer vos
conseils que pour une fantaisie? En vrit vous dcouragez la
confiance.--J'ai cela de commun avec ceux qui la mritent; mais je
ne veux pas perdre la vtre pour une mauvaise plaisanterie,
qu'Anatole ne me pardonnerait pas.--Ah! c'est uniquement par gard
pour lui que vous me mnagez? Je me croyais plus de droits  votre
complaisance.--Vous en avez sur tous mes sentiments; mais je dois
l'avouer, les droits d'Anatole l'emportent dans mon coeur, et je ne
puis vous cacher que s'il arrivait que je fusse oblig de sacrifier
votre intrt au sien, je n'hsiterais pas.--Voil de la bonne foi;
et, malgr ce que cette dclaration a de peu flatteur pour moi, je
ne puis m'empcher d'estimer beaucoup celui qui vous inspire une
telle amiti. Je crois vous connatre assez pour tre sre que vous
ne pouvez aimer autant, qu'un homme fort distingu.--Et vous avez
raison, reprit le commandeur en se levant pour rejoindre madame de
Rthel, qui l'attendait.

Dans ce moment le chevalier d'merange vint  passer, et fut arrt
par un jeune homme qui lui dit: Ah, mon ami, dites-moi quelle est
cette belle femme, qui parle tout prs d'ici  une petite fille
aussi fort jolie? J'arrive d'Allemagne, o mon pre m'a laiss
impitoyablement pendant un an, et je ne connais plus une de vos
beauts  la mode. A cette exclamation, le chevalier reconnut
l'effet que produisait ordinairement la premire vue de madame de
Saverny. Il la nomma  son admirateur, qui s'empressa de lui
demander s'il ne pourrait pas le prsenter chez elle.--Non, certes,
rpondit le chevalier, d'un air qu'il s'efforait de rendre modeste;
je suis bien loin d'avoir assez d'intimit dans sa maison pour oser
y prsenter personne. En disant cela, il s'approchait de Valentine,
qui venait de se lever dans l'intention de rejoindre sa voiture; il
lui offrit de l'y conduire, et n'ayant point de bonnes raisons pour
le refuser, elle fut contrainte de l'accepter. Le regret qu'elle en
ressentait redoubla, lors qu'elle rencontra pour la seconde fois
Anatole. Le desir d'viter les plaisanteries du chevalier sur cette
rencontre, lui fit tourner la tte de son ct, et lui adresser la
parole pour fixer son attention, et l'empcher de remarquer Anatole.
Cette petite ruse russit. Le chevalier enchant de se montrer 
tout Paris, presqu'en tte--tte avec madame de Saverny, et plus
heureux encore de la bonne grace qu'elle mettait  lui parler,
n'aperut point Anatole; Valentine aussi s'effora de ne le pas
voir, et cependant la pleur qu'elle remarqua sur son visage, vint
attrister la fin d'une journe qui promettait d'assez doux
souvenirs.




CHAPITRE XXI.


A dater de ce jour, madame de Saverny perdit de son got pour la
retraite, et en prit un trs-vif pour la promenade et les
spectacles; il est vrai qu'un hasard assez explicable l'y fesait
rencontrer souvent Anatole, plac presque toujours dans l'endroit le
plus obscur de la salle, aux loges du rez-de-chausse; il tait
plutt devin qu'aperu par Valentine,  qui la moindre lueur
suffisait pour lire sur les traits d'Anatole tout ce qui se passait
dans son coeur. Une certaine retenue l'engageait parfois  fuir ses
regards; mais alors un attrait irrsistible semblait triompher de sa
volont, et ses yeux revenaient d'eux-mmes puiser dans ceux
d'Anatole le feu qui les animait.

Depuis que madame de Nangis affectait de s'loigner de Valentine,
madame de Rthel s'en rapprochait. Une grande conformit de
principes et de got rendait chaque jour leur liaison plus intime.
Le commandeur s'en rjouissait, car c'tait son ouvrage. En effet,
rvolt de l'abandon o madame de Nangis laissait sa belle-soeur, il
avait conu l'ide d'engager sa nice  la suivre quelquefois dans
le monde, o la rputation d'une jeune femme dpend si souvent de
celle qui l'accompagne: madame de Rthel, flatte de cette
prfrence, se prtait de bonne grace aux desirs que tmoignait
Valentine, et trouvait tout simple qu'ayant t leve  la
campagne, elle voult un peu s'amuser des plaisirs de Paris. Madame
de Nangis voyait natre cette intimit avec satisfaction; car
elle connaissait l'antipathie de M. d'merange pour madame de
Rthel, et elle esprait que tous les charmes de Valentine ne
le dtermineraient pas  braver le mal-aise qu'il prouvait
toujours en prsence de madame de Rthel. Pendant quelque temps
cette supposition se trouva juste; mais le chevalier se lassa bientt
d'un loignement si contraire  ses projets. On le vit redoubler
d'assiduits auprs de madame de Saverny, en dpit de tout ce
qu'elle tentait pour s'y soustraire. Il imagina un moyen de la
contraindre  recevoir ses soins, en confiant sous le secret, au
comte de Nangis, le dessein qu'il avait de lui demander la main de
sa soeur, aussitt que la mort d'un vieil oncle le rendrait hritier
d'un grand titre et d'une fortune considrable. M. de Nangis savait
que les esprances du chevalier taient bien fondes; et de plus que
cet oncle, attaqu d'une maladie grave, ne pouvait prolonger
long-temps l'impatience de son neveu. L'ide de ce mariage
enchantait la vanit de M. de Nangis, et il ne doutait pas que sa
soeur n'en ft aussi flatte que lui; il voyait d'avance dans son
futur beau-frre, un homme dont l'esprit et la fortune obtiendraient
bientt le plus grand crdit  la cour; et l'on sait qu'aux yeux de
M. de Nangis, avoir du crdit, c'tait possder toutes les qualits
humaines.

D'aprs l'effet d'un sentiment dlicat, que le chevalier sut bien
faire valoir, il prvint le comte que rien ne l'engagerait  se
dclarer  madame de Saverny, avant l'vnement qui devait le mettre
 porte de lui offrir une fortune digne d'elle. Cette rserve fut
trs-approuve; et M. de Nangis promit de rcompenser tant de
dlicatesse, en donnant au chevalier les occasions les plus
frquentes de tmoigner  Valentine le desir qu'il avait de lui
plaire. C'est par suite de cette convention que M. d'merange se
fesait conduire par le comte, dans tous les lieux o il savait
rencontrer madame de Saverny, et qu'il s'assurait l'accueil que l'on
ne peut refuser  un ami de sa famille. On prsume bien que le
chevalier avait fait promettre avant tout  M. de Nangis, de ne
point mettre la comtesse dans la confidence, sous le prtexte assez
plausible qu'elle n'en saurait pas garder le secret  sa
belle-soeur. Mais l'habitude que M. de Nangis avait de traiter sa
femme -peu-prs comme un enfant, rendait la recommandation
inutile.

Valentine, loin de deviner ce qui se passait entre eux, se demandait
souvent comment la gravit de son frre pouvait s'arranger de la
conversation d'un ami aussi lger; mais elle s'en tonnait moins en
pensant  l'extrme facilit de M. d'merange,  prendre le ton qui
convenait le mieux aux gens qu'il avait intrt de captiver, et
cette rflexion lui fesait craindre de voir cette amiti durer
beaucoup trop long-temps pour le repos de toute sa famille. Le sien
en fut le premier troubl, car  la suite d'une soire que le
chevalier avait passe dans la loge de madame de Saverny, voici le
billet qu'elle reut:

    ANATOLE A VALENTINE.

Serait-il possible que l'tre le plus parfait se ft laiss sduire
par les agrments frivoles d'un homme incapable d'aimer; tant de
beaut, de qualits clestes, deviendraient le partage d'un coeur
goste? et celui que le plus pur amour anime, n'obtiendrait pas
mme un souvenir! Non, sur ce fait, je n'en croirai que vous; s'il
est vrai que l'insensibilit, l'ironie, enfin toutes les vertus d'un
fat, aient le don de vous plaire, je ne dois plus rien adorer au
monde, et vous me verrez fuir dsespr, comme le malheureux dont un
profane vient de renverser l'idole.

Le ton de ce billet offensa Valentine, et, sans piti pour le
sentiment qu'il exprimait, elle ne vit que l'injustice de vouloir
dicter des lois sans s'exposer  en recevoir.

Puisqu'un obstacle que j'ignore, pensa-t-elle, doit me priver
ternellement du plaisir de le voir, de quel droit m'imposerait-il
le sacrifice des soins qu'un autre peut m'offrir? Certes, je
n'encourage pas ceux du chevalier, et ne cache pas mme assez  quel
point je les redoute; mais si des motifs qui me sont personnels
m'engagent  dtruire ses esprances, je n'en veux recevoir l'ordre
de personne. C'est ainsi que la fiert de Valentine s'indignait de
l'empire qu'Anatole se croyait dja sur elle. Tant de despotisme
lui semblait autoris par la faiblesse qu'elle avait eue de recevoir
ses lettres aprs l'aveu qu'il avait os lui faire, elle se
reprochait mme d'avoir rpondu  la premire, et plus encore, de
s'tre laisse tromper par l'apparence de cette respectueuse
soumission qui paraissait devoir la rassurer sur tous les sentiments
d'Anatole. Cependant elle aurait bien voulu accorder les intrts de
son coeur et ceux de sa dignit; mais son imagination chercha
vainement un moyen d'instruire Anatole de l'indiffrence que lui
inspiraient tous les agrments du chevalier, sans qu'elle ft
oblige de se justifier elle-mme du tort de le trouver aimable.

Une visite du commandeur vint trs--propos la tirer de cet
embarras. Il s'aperut bientt du ressentiment qu'elle tchait de
dissimuler, et sans en demander la cause, il s'amusa  la deviner;
il parla d'abord des folies de madame de Nangis, comme d'un sujet
trs-propre  donner de l'humeur; mais Valentine se mit  excuser la
comtesse avec tant de douceur et d'indulgence, que le commandeur se
dit: Non, ce n'est pas cela: et il passa au chevalier d'merange.
Valentine ne laissa point chapper cette occasion de lui avouer
combien elle tait contrarie du bruit qui se rpandait dans le
monde sur son prtendu mariage avec le chevalier; elle entra dans
tous les dtails qui devaient le mieux convaincre M. de
Saint-Albert, du peu de succs du chevalier auprs d'elle, et comme
elle en parlait naturellement et sans dpit, le commandeur se dit:
Ce n'est pas encore cela. Aprs avoir tent aussi inutilement
plusieurs autres preuves, il pria Valentine de lui montrer ce
fameux jasmin dont madame de Rthel raffolait, et qu'elle prtendait
tre plus beau que celui de la princesse de L...--Je suis charme
qu'il lui plaise autant, rpondit Valentine, avec un empressement
extraordinaire, je vais le faire porter chez elle. En disant ces
mots, elle sonna pour en donner l'ordre, et mit tant de vivacit
dans ce mouvement, que le commandeur souponna qu'il tait l'effet
d'une rsolution pnible; il assura que madame de Rthel ne
consentirait jamais  causer tant de chagrin  celui qui lui avait
offert ce bel arbuste.--Vraiment, reprit Valentine, en affectant un
air gai que l'inflexion de sa voix dmentait; en le donnant, je ne
fais d'injure  personne, car j'ignore  qui je le dois.--Et moi, je
le sais, rpliqua le commandeur; et c'est au nom de l'amiti que je
vous prie de le conserver. Ma nice saura l'aimable intention que
vous aviez de lui faire ce joli prsent; un autre l'apprendra
peut-tre aussi, cela doit suffire  votre vengeance. En finissant
ces mots, M. de Saint-Albert quitta madame de Saverny, et la laissa
confondue de se voir ainsi devine; mais il rit en lui-mme du
succs de sa petite ruse. En se rappelant les soins de Valentine 
lui prouver qu'elle n'aimait point le chevalier, son agitation au
premier mot qu'il lui avait adress sur un sujet relatif  Anatole,
et le dpit qu'elle avait montr en sacrifiant un prsent qu'elle
croyait tenir de lui, il prsuma que quelques reproches dicts par
la jalousie avaient excit cette grande colre; et il se dit: Pour
le coup, c'est cela.




CHAPITRE XXII.


On tait  la veille du jour de l'an, de ce jour o tout se fait par
tiquette, mme une visite  son ami. On voyait les boutiques de
Paris remplies de gens qui, par conomie ou par avarice,
marchandaient avec acharnement des objets de fantaisie, achets 
regret, pour tre quelquefois offerts et reus sans plaisir. Chacun
se tourmentait pour deviner comment il pourrait satisfaire  bon
march le caprice d'une parente ou d'une amie; aprs avoir rv
aussi srieusement  ce grand intrt, que s'il s'agissait de tous
ceux de l'Europe, le jour solennel arrivait et rien n'tait dcid;
alors on se dtermine  payer, deux fois sa valeur, la premire
chose venue, pour s'acquitter  temps d'un impt d'autant plus
exactement peru, qu'il est mis sur l'amour-propre.

Madame de Nangis, place auprs d'une table couverte de bonbons, de
joujoux, recevait de l'air le plus gracieux la foule de courtisans
qui venaient lui apporter leurs offrandes. Le plus ingnieux dans le
choix de ses trennes avait l'honneur de les voir passer  la ronde,
et d'entendre toutes les femmes se rcrier sur son bon got; l'objet
de cette admiration n'tait souvent que de la moindre valeur:
car, en ce genre, le _gnie_ de la nouveaut est tout, et l'on
remarquait de vieux parents fort dconcerts de voir leurs solides
cadeaux reus avec indiffrence, tandis qu'un almanach ou un pantin
excitait la reconnaissance la plus vive. Le comte de Nangis prouva
ce dsagrment dans toute sa rigueur; il avait imagin de donner 
sa femme une bote  ouvrage la plus riche et la plus complte;
c'tait -peu-prs le seul bijou qu'elle n'eut pas, et le comte
tait ravi d'en avoir fait la dcouverte; mais madame de Nangis
l'eut  peine remerci de son prsent, qu'elle dit  ses amies:--Que
vais-je faire de cette bote  ouvrage, moi qui ne travaille
jamais!--Vous me la donnerez, dit la petite Isaure, qui entrait
dans ce moment suivie de sa gouvernante anglaise, dont l'air capable
et svre annonait quelque chose de solennel. En effet, elle
rclama quelques instants de silence pour qu'Isaure pt faire
entendre le compliment qu'elle devait adresser  sa mre. La pauvre
enfant, plus tremblante qu'un criminel que l'on va juger, se plaa
au milieu d'un grand cercle, et les yeux fixs  terre, elle
balbutia quelques mots d'anglais qu'elle avait appris sans les
comprendre, et qui furent applaudis sans tre entendus. On s'extasia
sur la facilit des enfants  apprendre les langues trangres; et
la petite Isaure fut bien rcompense de l'effort qu'elle venait de
faire, en parlant pour la premire fois en public, par la quantit
d'trennes qu'elle reut de toutes parts.

Celles de sa tante furent les mieux accueillies, et l'on doit
ajouter  la gloire d'Isaure, qu'elle les avait bien mrites. On se
rappelle qu'elles devaient tre le prix de sa discrtion. Pour
l'prouver davantage, la marquise avait command au peintre qui
venait d'achever son portrait, de commencer celui d'Isaure. Elle se
proposait de l'offrir  la comtesse, mais, pour que la surprise ft
complte, il fallait obtenir d'Isaure qu'elle en gardt le secret.
C'tait beaucoup pour une petite fille accoutume  raconter tout ce
qu'elle voyait ou entendait dans la journe. Cependant le desir de
plaire  sa tante, de mriter ce qu'elle lui avait promis, et cette
petite vanit qui porte les enfants de tout ge  chercher les
moyens de triompher d'une difficult que l'on parat croire
au-dessus de leurs forces, donnrent  Isaure le courage de tenir sa
parole, elle se trouva bien heureuse de ce premier avantage remport
sur son caractre, quand elle vit la joie de sa mre, en reconnaissant
les traits de son enfant sur les simples tablettes que lui offrait
Valentine. Crainte, soupons, chagrins, ressentiment, tout disparut
devant cette douce image; le coeur mu triompha de l'amour-propre
gar; et la comtesse, les yeux remplis de larmes, vint se jeter
dans les bras de sa belle-soeur. Elles ne se dirent pas un mot;
mais l'expression de leurs visages ne laissa pas le moindre doute
sur la sincrit de leur rconciliation. Un petit nombre de
personnes en fut attendri, les autres s'en consolrent, en disant:
Cela ne durera pas long-temps: et le ciel, qui exauce parfois le
voeu des mchants, accomplit cette prdiction.

Aprs avoir vant la ressemblance du portrait d'Isaure, on discuta
celle du portrait de la marquise; les femmes le trouvaient trop
flatt, et les hommes, beaucoup moins joli qu'elle. Le chevalier
d'merange en paraissait plus mcontent qu'un autre; il y voyait
mille dfauts: et le plus grand, c'tait, disait-il en confidence 
Valentine, cet air sensible, ce regard presque tendre, et ce sourire
enchanteur que l'artiste a pris sur lui de vous donner. Non,
ajoutait-il, plus je le regarde, et moins je vois de rapport entre
cette femme et vous. Ce visage offre l'image parfaite d'une personne
qui ne saurait vivre sans aimer, et vous savez qu'avec le vtre on
se contente de plaire. A cette premire injure le chevalier en
ajouta d'autres sur la froideur, l'insensibilit de Valentine: il
finit par conclure que le bonheur d'tre admire remplirait tous les
instants de sa vie, et qu'elle tait condamne  ignorer toujours
les plaisirs de la tendresse. Il pronona cette sentence avec
l'accent de piti que l'on prend ordinairement en parlant d'une
maladie incurable, qui ne permet plus de rien attendre du malheureux
qui en est atteint.

Cette manire de la juger dplut  Valentine; elle n'avait nulle
envie de dtromper le chevalier, en lui tmoignant plus d'affection,
mais elle tait blesse de l'ide qu'il n'attribut son indiffrence
qu' la scheresse de son coeur; et cela, dans le moment mme o
ce coeur tait si douloureusement affect d'un sentiment tendre!
Cette rflexion la rendit  toutes les penses tristes dont la
rconciliation sincre de sa belle-soeur l'avait distraite un
instant. Elle en parut absorbe. Le chevalier et madame de Rthel le
remarqurent, l'un s'en rjouit; l'autre tcha de dissiper la
tristesse dont elle ignorait la cause. Dans cette esprance, madame
de Rthel proposa  la marquise de profiter de l'heure qui leur
restait encore avant le souper, pour aller voir le ballet nouveau.
Mais Valentine refusa obstinment. La crainte de revoir Anatole sans
pouvoir lui tmoigner le ressentiment quelle prouvait; la crainte,
mieux fonde encore, de trahir sa faiblesse par quelque regard trop
indulgent; et puis cette petite frocit amoureuse qui fait jouir de
l'ide que le coupable se dsole peut-tre en nous attendant
vainement; tout se runit pour dcider Valentine  fuir Anatole.
Elle se promit de ne pas rpondre  sa dernire lettre, de n'en
plus recevoir de lui, et de rassembler toutes les forces de sa
raison et de son esprit pour dtruire l'impression qu'il avait faite
sur son coeur: elle alla jusqu' s'accuser de folie, en pensant
qu'elle avait pu se flatter un instant de trouver quelque bonheur
 captiver les sentiments d'un homme qui devait lui rester
ternellement inconnu. Elle se reprocha de lui avoir donn le droit
de la croire une femme lgre, et finit par le justifier  ses
dpens. Que rsulta-t-il de tant de beaux raisonnements, de tant de
sages rsolutions? vous l'avez dja devin, vous dont l'amour a
tourment ou embelli la vie.




CHAPITRE XXIII.


Valentine ne pouvant surmonter la tristesse qui l'accablait, prit le
parti de se retirer d'assez bonne heure, malgr les instances que
firent le commandeur et sa nice pour l'engager  entendre deux
scnes d'une tragdie nouvelle que l'auteur avait promis de lire
aprs souper. Mais, pour tre digne d'une semblable confidence, il
faut avoir l'esprit libre et paratre tout occup de ce grand
intrt. En pareil cas, la moindre distraction est un crime; et la
marquise se mfiait trop de son attention pour s'exposer au
ressentiment d'un auteur tragique.

Elle venait de rentrer dans son appartement, et mademoiselle Ccile
commenait dja  la dshabiller, lorsqu'un joli petit chien, de
race anglaise, vint sauter aprs elle, et lui faire mille caresses.
Elle demanda comment il se trouvait l. Mademoiselle Ccile rpondit
d'un air fort naturel, qu'ayant entendu aboyer prs de la petite
porte du jardin, la curiosit l'y avait conduite. C'est-l,
ajouta-t-elle, que j'ai trouv ce joli chien, qui a probablement
perdu son matre en entrant dans le jardin, pendant que le jardinier
en avait laiss la porte ouverte. J'ai d'abord regard dans la rue
si quelqu'un le cherchait; mais n'ayant vu personne, et la nuit
commenant  venir, je n'ai pas voulu exposer un si joli petit
animal  tre vol par quelques passants qui le maltraiteraient
peut-tre. J'ai pens que madame voudrait bien le garder jusqu'au
moment o son matre le rclamerait.--La marquise approuva l'action
charitable de mademoiselle Ccile, et tmoigna le desir de garder le
chien, qu'elle trouvait charmant, et qui semblait dja s'attacher 
elle. Mais sa conscience ne lui permettait pas de se l'approprier
avant d'avoir fait toutes les dmarches qui devaient le rendre  son
vritable matre. Un collier d'or qu'elle aperut  son cou lui
parut devoir tre un indice certain pour apprendre  qui il
appartenait; elle dit  mademoiselle Ccile d'approcher un flambeau,
et prenant le chien sur ses genoux: Je ne me trompe point, dit-elle,
il y a quelque chose de grav sur son collier, c'est srement
l'adresse de son matre.--Je ne le crois pas, reprit mademoiselle
Ccile, en s'efforant de cacher un sourire malin.--Cependant voici
bien.... Ici la marquise se tut... et la plus vive surprise clata
dans ses yeux. Mademoiselle Ccile n'eut pas l'air d'y faire
attention, et se contenta de dire: Puisque le collier ne dit rien,
nous pouvons garder le chien sans scrupule. Cette rflexion tira
Valentine de la rverie o elle tait tombe. Elle se leva pour
achever de se dshabiller; et lorsque mademoiselle Ccile voulut
emmener le chien avec elle, la marquise lui donna l'ordre de le
laisser coucher sur un des coussins de son cabinet.

On veut savoir quels sont les caractres magiques qui ont caus
l'tonnement de Valentine et la douce motion qui lui avait succd.
On s'attend peut-tre  quelques-unes de ces devises ingnieuses qui
sont les talismans ordinaires de l'amour, ou bien  ces emblmes de
fidlit qu'on ne manque jamais de trouver sur le collier du chien
d'une coquette; mais rien d'aussi spirituel n'avait frapp les yeux
de Valentine; et ce simple mot _pardon_, avait caus tout le
trouble de son ame. Que de choses ce mot disait  Valentine!
Pouvait-elle mconnatre la main qui l'avait trac, et ne pas
deviner que la crainte de voir renvoyer sa lettre n'et engag le
coupable  se servir d'un autre interprte! Ce seul mot lui
apprenait que le commandeur l'avait trahie, que son ressentiment
tait connu, et qu'on voulait l'appaiser. En fallait-il davantage
pour livrer son coeur aux plus douces conjectures?

Ds ce moment _Love_ devint le favori de Valentine et le meilleur
ami d'Isaure, qui s'tonna beaucoup de lui voir caresser M. de
Saint-Albert la premire fois qu'il vint chez sa tante, comme s'il
avait revu une ancienne connaissance. Ce nom de _Love_ avait
remplac le mot grav sur le collier, et semblait y rpondre.
Cependant Valentine persistait dans la rsolution de laisser ignorer
sa clmence; elle craignait qu'un premier tort aussi facilement
pardonn ne ft suivi d'un tort moins excusable, et quelque chose
l'avertissait que, sa faiblesse une fois connue, elle perdrait pour
toujours son indpendance. Ce raisonnement soutint quelque temps son
courage; mais il succomba bientt  l'ennui d'une existence que rien
n'animait plus  ses yeux. Le plus grand des inconvnients de
l'amour n'est pas dans les peines qu'il cause, mais dans l'habitude
de ces mmes agitations dont le coeur ne peut plus se passer. Ces
longues journes, passes sans l'esprance de recevoir une lettre ou
de rencontrer un regard d'Anatole, paraissaient  Valentine une
ternit  franchir. Elle essayait en vain d'acclrer les heures,
en les consacrant aux occupations qui l'amusaient autrefois; une
distraction vague, une tristesse sans objet, la rendaient incapable
d'aucune application. Elle s'tonnait de voir tant de gens s'agiter
pour des intrts mdiocres, quand les plus importants n'excitaient
que son indiffrence; enfin, son ame tait livre  cette morne
langueur qui succde aux agitations de l'amour, et qui les fait
regretter. Dans cet tat pnible, on voit souvent la femme la plus
sage desirer d'en sortir, mme au prix d'un malheur; et l'on peut
mettre les fautes qui en rsultent au nombre de celles que le besoin
de vivre fait commettre.

Un matin que Valentine ne se trouvait point dispose  recevoir des
visites, elle forma le projet de mener Isaure  l'abbaye de
Saint-Denis, qu'elle n'avait jamais vue. Isaure crut que c'tait
pour la rcompenser de son application  apprendre l'histoire de
France, et elle se promit d'tonner sa tante par son rudition.
Alors il se fit dans sa petite tte un bouleversement de noms et de
dates que le plus savant n'aurait pu dmler. Comme on ne lui avait
pas demand le secret sur cette visite, elle alla dire  toute la
maison combien elle se rjouissait de passer la matine  voir des
tombeaux; et c'est en sautant de joie, qu'elle monta dans la voiture
qui devait la conduire  cet asyle de la mort.

L'aspect d'un lieu aussi imposant modra bientt cette vive gat,
qui fit place au respect religieux qu'imprime  tous les ges la vue
d'un temple rvr. Le silence, habitant de ces votes gothiques,
semble inviter l'enfant qui les parcourt, comme le vieillard qui
vient y prier,  n'en point troubler le repos. Une sainte terreur
s'empara de l'ame de Valentine, lorsqu'elle se vit, pour ainsi
dire, seule entre ces trois puissances, la divinit, les grandeurs,
et la mort. C'est donc ici, pensa-t-elle, que viennent se briser les
sceptres de nos rois! Celui dont l'ambition ensanglanta la terre
repose  ct du hros qui mourut pour son pays, et le mme caveau
renferme l'auteur de la Saint-Barthelemi, et la victime du
fanatisme. Ici pour le crime et pour la vertu les honneurs sont
gaux; le rang seul les assigne; mais toute la pompe des monuments
levs  la tyrannie ne diffre pas de l'horreur qu'inspire le
souvenir de ses cruauts. On s'loigne en frmissant du superbe
tombeau de Catherine de Mdicis, pour venir tomber aux pieds de
celui de Henri IV, et l'arroser des larmes du regret et de la
reconnaissance.

Le suisse de l'abbaye vint interrompre les mditations de Valentine,
en lui dbitant du ton le plus emphatique et le plus monotone, les
noms et les titres des princes qui taient inhums dans les
diffrentes chapelles. Aprs lui avoir fait passer en revue les
tombeaux de nos Rois, depuis la premire jusqu' la dernire race,
il la conduisit dans la chapelle particulire o se trouvait le beau
mausole de cet infortun duc d'Orlans, assassin par le duc de
Bourgogne, et si vivement regrett par cette femme adorable dont il
avait souvent trahi l'amour. En considrant les traits nobles et
doux d'une statue en marbre, aux pieds de laquelle on voyait un
arrosoir pench et versant de l'eau en forme de larmes, la marquise
reconnut bientt l'intressant auteur de cette devise: _Rien ne
m'est plus; plus ne m'est rien._ mue par le souvenir des malheurs
de Valentine de Milan, elle ne put supporter l'ide d'en entendre le
rcit de la bouche de l'homme qui l'accompagnait, et elle se mit 
raconter elle-mme  sa nice, comment cette vertueuse princesse
avait succomb  la douleur de n'avoir pu venger la mort de son
poux. Isaure demanda alors ingnuement, si elle n'aurait pas mieux
fait de pardonner.--En effet, reprit la marquise, c'et t plus
digne d'elle et plus heureux pour ses enfants, qui l'auraient
peut-tre perdue moins jeune; car le plaisir de faire grace doit
faire vivre plus long-temps que celui de se venger; mais on n'a pas
le droit de lui reprocher un tort qui lui cota la vie, et que tant
de bonnes actions rachetrent.

En cet instant, le dmonstrateur un peu piqu de voir madame de
Saverny empiter sur ses droits, se retira vers la grille de la
chapelle; et la marquise profita de ce moment de libert pour
examiner  son aise le monument rig  la mmoire des vertus et du
malheur. On ne peut rflchir sur la destine d'un tre innocent et
constamment malheureux, sans prouver le besoin d'esprer en cette
justice cleste, qui doit un jour tout punir et tout rcompenser. De
cette consolante ide, dcoulent tous les sentiments religieux, et
cette noble rsignation de l'ame qui fait regarder les tourments de
la vie comme autant de gages d'une ternelle flicit. L'aspect
d'une victime de l'amour et du sort ranima ces penses dans l'esprit
de Valentine; anime d'une pit touchante, elle se prosterna sur
les marches d'un autel qui se trouvait en face du tombeau, et l,
pntre d'un saint respect, elle pria le Ciel de lui pargner les
tourments d'un amour malheureux, ou de lui inspirer la vertu qui les
surmonte.

En implorant la bont divine sur sa destine, Valentine prouva
l'attendrissement qui nat du souvenir de ses peines, et de
l'esprance de les voir calmes. Son visage, embelli par la prire,
se couvrit de douces larmes. Elle voulut les cacher  Isaure, et se
servit, pour les essuyer, d'un voile de mousseline qui flottait sur
ses paules; puis se retournant, elle aperut Isaure, agenouille 
ses cts, et redisant sa prire du matin; ne voulant pas la
troubler dans cet acte de pit, la marquise ne fit aucun mouvement,
et fixa seulement les yeux sur le pidestal qui supportait la statue
de Valentine de Milan. Mais elle crut s'abuser, lorsqu'elle vit au
bas de la devise incruste dans le marbre, ces mots tracs au
crayon: _Elle aussi n'a jamais pardonn._ Persuade qu'elle tait
frappe d'une vision, Valentine se lve brusquement pour s'en
convaincre; ce mouvement prcipit fait tomber son voile; une main
s'avance pour le ramasser, et c'est  travers les colonnes et les
ornements gothiques du monument funbre, que Valentine aperoit
Anatole. Il serre sur son coeur le voile encore humide des larmes
qu'elle vient de verser en pensant  lui. L'expression de son
visage, son attitude suppliante, semblent la conjurer de lui laisser
ce gage de rconciliation; et Valentine, succombant  son motion,
n'ose ni l'accorder ni le reprendre. Son silence parat un
consentement  Anatole. La joie et la reconnaissance brillent dans
ses yeux. Il porte le voile  ses lvres, et disparat.

L'espace d'un moment suffit  tant de sensations diffrentes; et
Valentine tait seule, lorsqu'Isaure vint la rejoindre, aprs avoir
achev sa prire. Elles sortirent toutes deux  pas lents de ce lieu
solennel, qui devait leur laisser de profonds souvenirs. Isaure en
revint, l'esprit frapp de cette impression que reoit l'enfance 
la premire vue des tombeaux, et Valentine en rapporta ce
recueillement cleste, ce bonheur de vivre, que peuvent seuls
inspirer la religion et l'amour.

FIN DU PREMIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Anatole, Vol. 1 (of 2), by Sophie Gay

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANATOLE, VOL. 1 (OF 2) ***

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