The Project Gutenberg EBook of James Ensor, by Emile Verhaeren

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: James Ensor

Author: Emile Verhaeren

Release Date: January 31, 2011 [EBook #35124]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JAMES ENSOR ***




Produced by Christine Bell & Marc D'Hooghe at
http;//www.freeliterature.org





JAMES ENSOR

PAR

EMILE VERHAEREN


COLLECTION DES ARTISTES BELGES CONTEMPORAINS


BRUXELLES

LIBRAIRIE NATIONALE D'ART & D'HISTOIRE

G. VAN OEST & CIE

1908


       *       *       *       *       *

[Illustration: Portrait de James Ensor en 1875.]

[Illustration: La Femme au Balai--1880.]




I.

LE MILIEU


Souvent, des vagues venant du ct de l'Angleterre s'engouffrent
nombreuses et larges dans le port d'Ostende. Et les ides et les
coutumes suivent ce mouvement marin.

La ville est mi-anglaise: enseignes de magasins et de bars, proues
hautaines des chalutiers, casquettes d'agents et d'employs y font
briller au soleil, en lettres d'or, des syllabes britaniques; la langue
y fourmille de mots anglo-saxons; les gens des quais y comprennent le
patois de Douvres et de Folkstone; des familles londoniennes s'y sont
tablies jadis, y ont fait souche et mari leurs filles et leurs fils
non pas entre eux mais aux fils ou aux filles de la West-Flandre. Le
service quotidien des malles voyageuses resserre tous ces liens divers,
comme autant de cordes tordues en un seul cable, si bien qu'on peut
comparer la grande le  quelqu'norme vaisseau maintenu en pleine mer,
grce  des ancres solides dont l'une serait fixe dans le sol mme de
notre cte.

Cette influence d'outre-mer qui imprgne le milieu o il naquit
suffirait certes  expliquer l'art spcial de James Ensor. Toutefois
elle se prcise encore si l'on note que l'ascendance paternelle de
l'artiste est purement anglaise. Le nom qu'il porte n'est point flamand.
C'est  Londres, qu'il se multiplie aux devantures. Je le vis flamboyer,
un soir, dans Soho-square et plus loin il se projetait--rclame
mouvante--sur un trottoir d'Oxford street.

L'oeuvre que nous tudierons et exalterons s'lve donc au confluent de
deux races--races saxonne, race flamande ou hollandaise--harmonieusement
mles dans le sang et dans l'me d'un trs beau peintre.

L'erreur serait grande si l'on se figurait qu' cause de ses origines
britaniques, Ensor se soit complu  rapprendre comme certains peintres
modernes l'art des Reynolds ou des Gainsborough ou se soit assimil
n'importe quelle mthode des prraphaelites illustres. L'anglomanie qui
s'est glisse jusque dans l'esthtique l'a pargn. Ce n'est point par
des qualits extrieures et souvent artificielles qu'il se rattache aux
matres de l l-bas, mais bien, naturellement, par certains dons
fonciers et rares. Il est de leur famille, sans le vouloir. Il est
audacieux et harmonieux comme Turner, sans qu'il s'y applique, sans
qu'il s'en doute. Il aime les effets tumultueux et larges de Constable
sans qu'aucune de ses toiles fasse songer aux paysages clbres de ce
grand peintre. La parent est souterraine et comme secrte. Elle se
manifeste dans la manire de comprendre et d'aimer la nature, dans la
sensibilit aigu de l'oeil dans la franchise et l'audace des
conceptions, dans la pratique du dessin pictural, dans la dlicatesse
mle  la force, dans la plaisanterie unie  la brutalit. Ds que
cette dernire caractristique est atteinte, James Ensor rejoint non
plus Constable ni Turner, mais Gillray et Rowlanson plus encore que
Jrme Bosch ou Pierre Breughel.

[Illustration: Le Christ veill par les anges (1886).]

Encore que l'influence anglaise agisse avant toute autre sur elle, c'est
toute l'Europe et l'Amrique qui transforment pendant l't, quand la
saison balnaire s'inaugure, Ostende. Les jeux et les ftes l'exaltent
tout  coup. Les femmes du quartier Marbeuf envahissent sa digue. Le
monde qui l'hiver se groupe  Monte-Carle,  Menton,  Biarritz s'y
concentre. Des nuits de lourde et chaude volupt s'y passent  la lueur
de flambeaux. La chair s'y mire et s'y pavane aux miroirs de cabarets
fastueux. Et la folie des villes frmissantes et trpidantes brle
soudain ce coin de Flandre calme et foncirement sain et propage sa
fivre nocturne et flamboyante tout au long de la mer.

Magasins de Paris, boutiques de Vienne, comptoirs chargs de coraux de
Naples et de Sicile, brasseries de Dortmund et de Munich, caves remplies
de vins de Portugal et d'Espagne vous installez votre barriolage de
gots et de couleurs devant les mille dsirs populaires ou mondains,
devant les apptits vulgaires ou rares, devant les convoitises baroques
ou distingues. La flnerie des promeneurs s'en va,  droite, vers le
port,  gauche, vers le champ de courses, en partant de la rampe de
Flandre o James Ensor habite. A cette large voie se relie en outre
toute la ville basse avec ses rues troites, les unes venant de la
grand' place, les autres du thtre, celle-ci de la gare et celle-l du
march. Le carillon n'est pas loin: on l'entend tricoter sa musique
menue, le soir, ou bien, aux midis de rjouissances, ruer de toutes ses
notes et s'emporter vers quelque hymne national.

La foule et ses remous passe donc  toute heure du jour devant les
fentres du peintre: foule lgante ou hautaine, foule grotesque ou
brutale, cortges de la mi-carme, processions de la fte-Dieu, fanfares
rtentissantes des villages, socits chorales des villes voisines,
cris, tumultes, vacarmes.

Et ces flux et ces reflux de gestes et de pas aboutissent tous l-bas, 
cette ferie de verre et d'mail qu'est le Kursaal d'Ostende.

Avec ses dmes et ses pignons et ses rosaces et ses lanternes, avec ses
ors lancs et ses bronzes trapus, avec ses festons de gaz et ses
couronnes de feux, il apparat, toutes portes et fentres ouvertes,
comme un tabernacle de plaisirs clatants et sonores. Un orchestre
savant y fait natre, chaque jour, des floraisons de musique; des voix
illustres s'y font entendre--orateurs ou confrenciers--et des virtuoses
dont le nom meut les mille chos y jettent vers l'applaudissement en
tonnerre des foules, les phrases les plus belles des matres clbres.
Toutes les langues s'y parlent. Joueurs, financiers, gens de course,
gens de bourse, princes et princesses, dames du monde et courtisanes,
tout s'y coudoie ou s'y toise; s'y mprise ou s'y confond.

Le soir, quand les verrires du monument flamboient face  face avec la
nuit et l'ocan, on peut croire que le bal y tournoie en un dcor
d'incendie. Du fond de la mer s'aperoivent les hautes coupoles
illumines et le phare dont la lueur troue les lieues et les lieues
semble ne lancer si loin son cri de lumire que pour hler vers la joie
le coeur battant de ceux qui traversent l'espace.

Ainsi pendant l't tout entier Ostende s'affirme la plus belle
peut-tre de ces capitales momentanes du vice qui se pare et du luxe
qui s'ennuie. Et ce n'est pas en vain que chaque anne James Ensor dont
l'art se plat  moraliser cyniquement, assiste  cette rue vers le
plaisir et vers la ripaille, vers la chair et vers l'or.

       *       *       *       *       *

La chambre o il travaille ouvre, l haut, au quatrime d'une maison
banale, son unique et peu large fentre. De tous les peintres modernes
Ensor est le seul qui jamais ne se soit mis en qute d'un atelier. Lui
le chercheur de lumire il campe ses toiles en un jour mdiocre tombant
non pas d'une verrire mais  travers les pauvres carreaux d'une baie
verticale et parcimonieuse de clart. Pourtant que de pages
merveilleuses s'y laborent et que de tons admirablement harmoniss y
juxtaposent leurs musiques inentendues!

Celui qui surprend Ensor, la haut, dans son travail, le voit surgir d'un
emmlement d'objets disparates: masques, loques, branches fltries,
coquilles, tasses, pots, tapis uss, livres gisant  terre, estampes
empiles sur des chaises, cadres vides appuys contre des meubles et
l'invitable tte de mort regardant tout cela, avec les deux trous vides
de ses yeux absents. Une poussire amie recouvre et protge ces mille
objets baroques contre le geste brusque et intempestif des visiteurs.
Ils sont l chez eux pour que seul le peintre leur insuffle la vie,
les interroge les fasse parler et les introduise dans l'art grce  la
sympathie qu'il leur voue et l'loquence secrte qu'il dcouvre en leur
silence.

[Illustration: Le Chou--1880. (Collection Ernest Rousseau)]

Il est opportun de se figurer James Ensor en tte  tte quotidien et
prolong avec ces effigies en carton et en pltre, avec ces dbris
d'existance et de splendeur, avec ces dfroques ternes ou violentes pour
comprendre quelques-unes des surprises de son caractre et quelques
traits profonds et spciaux de son art. Il est certain que pour lui, 
telles heures d'illusion souveraine, un tel assemblage de visages,
d'attitudes, d'ironies ou de dtresses a d reprsenter la vie. Elle lui
est apparue mauvaise, dplorable, hostile. Elle lui a enseign la
misanthropie que seuls corrigent la farce, le rire et le sarcasme.

L'existence d'Ensor entour d'un tel dcor familier ne manque pas de
paratre nigmatique et bizarre et je ne crois pas qu'il lui rpugne de
maintenir autour de lui ces apparences. Ses paroles qui souvent
dconcertent, ses saillies drles, ses rires soudains et furtifs, sa
voix sourde, sa marche lente et l'ternel parapluie qui toujours
l'accompagne comme s'il se dfiait du plus fidle et du plus loyal
soleil confirment l'trange impression qu'il produit volontairement ou
ingnment, qu'importe.

Personne que je sache ne met moins de mise en scne dans l'accueil. Les
oevres qu'il montre ne toisent pas le visiteur du haut d'un chevalet
comme pour lui imposer leur prsence autoritaire. Ses toiles ne sont pas
mme tendues. Elles gisent roules les unes sur les autres, en des coins
obscurs. Elles apparaissent  la lumire ployes et gondoles et c'est
avec peine qu'on leur trouve une zne de clart propice afin qu'elles
s'y talent sans trop se nuire entre elles. Aucun commentaire
n'accompagne leur prsentation. Seul un rire menu, quand le sujet tonne
et froisse quelque got trop puritain. Et les oevres succdent aux oeuvres
et quand tout est montr, toujours, soit au fond d'un coffre, soit au
fond pice voisine se dcouvre une merveille oublie dont la crasse
voile la fracheur et la beaut. Un coup d'ponge donn  la hte
rveille la splendeur endormie.

On dgringole l'calier raide et tournant et l'on quitterait, la poigne
de main change, la maison du peintre, sans plus, si le magasin du
rez-de-chausse, avec ses larges vitrines encombres de bibelots ne
retenait, un instant encore, l'attention. C'est que l, parmi les
coquillages et les nacres, les vases de la Chine et les laques du Japon,
les plumes versicolores et les crans barriols, l'imagination visuelle
du peintre se complait  composer ses plus rares et ses plus amples
symphonies de couleurs. Oh les notes  la fois tendres et fortes,  la
fois subtiles et brutales,  la fois sobres et clatantes qu'il st
faire vibrer en prenant comme prtexte quelque pauvre bibelot d'orient
que la mode banalisa! Et la coquille ourle dont le bourgeois morose
ornera sa chemine en marbre peint deviendra grce  la magie, grce 
l'hermtisme de l'artiste, ce miracle de couleur triomphante dont
s'blouiront les salles les plus belles des muses modernes.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Gamin--1880. (Collection Edgar Picard)]

Ensor se plat parmi ces mille riens exotiques parmi ces dpouilles
luisantes ou vitreuses de la mer. Lui mme s'intresse parfois au trafic
qu'en font et sa mre et sa tante, marchandes tenaces et exprimentes.
Souvent le soir, la causerie rassemble autour des comptoirs la famille
entire. La soeur du peintre et sa nice qu'il affectionne vivement sont
l. Et l'on parle d'Ostende, non pas de l'Ostende rue aux ftes et aux
plaisirs de l't, mais de l'Ostende automnale qui se plat dans la
drliction et le silence. Ensor adore celle-ci avec ses rues troites,
ses places humbles et dsertes, ses petites boutiques vieillottes au
fond des quartiers populaires et ses propres et luisants estaminets o
l'odeur de la bire se mle  des relents de poisson sec et de crevettes
humides. C'est l qu'il dessina maint pcheur  vareuse bleue,  boucles
d'oreilles troites,  pantoufles multicolores. C'est l qu'il rencontra
et qu'il interprta en des croquis larges et vivants, les vieilles
femmes  mantelets, avec de lourds et noirs capuchons de drap recouvrant
leur intact et fragile bonnet blanc.

La vie du port est la seule vie d'Ostende, l'hiver. Elle ne pntre
point la ville; elle n'anime que ses confins. C'est une vie en bordure.
Oh les cbles et les amarres au long des quais, les voiles rousses et
brunes dans le brouillard gris, les proues sculptes des vieux navires
s'apercevant du fond d'une ruelle et les mouettes blanches, entrant dans
les bassins et volant, dirait-on,  travers les entrecroisements
ddaliens des haubans et des vergues! Et les petites boutiques, en plein
vent,  l'angle des ponts et les plies et les limandes qui schent dans
le courant d'air des fentres et la marmaille grouillante parmi les
cailles de moules verses en tas, sur le trottoir! O cette vie comme
goudronne au contact des bateaux, des cordes et des voiles; cette vie
tranquille, ttue et dangereuse qui fait les races calmes ou violentes
comme ces mers du Nord dont elles vivent depuis mille ans. Elle n'a
qu'un sursaut, en Fvrier, aux temps du carnaval. Et combien
mlancolique et brutal! Et combien morne et quelquefois sanglant!

Ensor a traduit cette liesse en des oeuvres quasi sinistres et qui
tonnent et qui font peur. Le pittoresque de l'accoutrement, l'usure de
la dfroque, la drlerie muette de masque, l'ennui qui semble suinter
des murs tout se ligue pour provoquer une impression sombre avec des
lments soi-disant gais.

Je me souviens d'un Mardi gras pass  Nieuport, jadis, avec des amis.
Jamais je ne compris mieux la folie et la tristesse des masques d'Ensor.

Des groupes ivres battaient les rues. En des salles de danse,  moiti
dsertes, avec de pauvres musiciens grelottant de froid dans un coin, la
valse fouettait deux ou trois couples tournoyants et muets, avec les
lanires uses de sa musique banale et sifflante. Un ivrogne, orn d'un
faux nez violet, titubait prs du comptoir et sa commerre dpoitraille
et gisante contre une cloison, mordait, machinalement, les crins de sa
perruque descendue sur ces yeux. Un bout de bas blanc passait  travers
les trous de son soulier. Un hoquet lourd et profond lui scouait, de
temps en temps, le ventre. Et l'ivrogne riait et pleurait tour  tour
devant elle.

Lorsque James Ensor se plaisait  traduire par le pinceau de telles
scnes grotesques et lamentables, il tait le compagnon falot qu'Eugne
Demolder, assignait, sous le dguisement de Fridolin, au grand Saint
Nicolas. James Ensor donnait la rplique, dans le livre du pote
d'Yperdamme, au joyeux et doux patron des petits enfants de la
West-Flandre. Il jouait, en ce temps l, de la flte et se promenait,
avec deux carlins boulus, renfrogns et fidles.

[Illustration: Croquis.]

L'effigie qu'Henri de Groux vient de nous donner de James Ensor nous le
reprsente robuste et presque gras. Les cheveux grisonnent, le teint
s'enlumine, l'allure est massive. L'appuie-main tenu entre les doigts
fait songer vaguement  quelque sceptre. Ensor semble commander  son
art dont une page caractristique se devine au fond de la toile. Le
voici donc tel que l'ge mr le dfinit. Au surplus l'oeuvre compte et
s'affirme excellente.

Toutefois j'aime  me souvenir d'un tout autre James Ensor, celui que je
connus, il y a vingt ou vingt-cinq ans, avec un corps svelte, un teint
ple, des yeux clairs, des mains longues fivreuses et fines. Non pas un
dandy, car une mise nglige presque toujours rejetait cette
comparaison, mais une sorte de jeune parlementaire britanique qui
faisait songer  Disraeli.

James Ensor parlait peu, se tenait sur la rserve, avec un air ferm et
craintif. On lui prtait un caractre difficile et ombrageux. Il avait
certes, la pleine conscience de sa force naissante; il n'admettait
aucune restriction sur l'entire personnalit de son art et se
rebiffait, ds que l'ombre d'une injustice l'effleurait dans la mle de
la vie. La haine de la critique bouillonnait en lui, comme chez tous les
artistes vrais et imprieux. Il ne pouvait admettre qu'on ne le comprit
pas et que sa peinture qui lui paraissait toute simple et nave ne
s'impost point, du premier coup, grce  sa sincrit absolue. Il
oubliait la difficult ardue, que rencontre tout esprit ds qu'il veut
pntrer de sa lumire  lui quelqu'autre esprit fut-il voisin du sien
et combien le baptme de l'hostilit et du dnigrement est salutaire
 toute originalit naissante. C'est parce qu'il fut bafou, ni,
villipend jadis que sa victoire aujourd'hui nous apparat si consolante
et si belle. La gloire ne se livre pas; elle se prend d'assaut. Elle se
retranche derrire une muraille d'hostilits et de sarcasmes.

[Illustration: Vieux Pcheur--1881. (Collection Edgar Picard)]

Tout artiste vrai est un hros ingnu. Il faut qu'il souffre pour qu'un
jour il ait la joie d'imposer a tous sa victorieuse personnalit totale.
En ce temps-ci ou chacun est tout le monde, le pote, le peintre, le
sculpteur, le musicien ne vaut que s'il est authentiquement lui-mme.
C'est le plus rel des privilges que la nature, sans aucune
intervention autre que celle de sa puissance, confre et maintient 
travers les sicles et seul le pote, le peintre, le sculpteur, le
musicien en peut jouir pleinement.

Oh ces dbutants choys ds qu'ils apparaissent et par la critique et
par le public! Aucune de leurs toiles ne survit aprs vingt ou trente
ans. Ils n'ont jamais passionn personne. Ils n'ont connu ni la rvolte
de leurs matres, ni la jalousie de leurs amis, ni la haine de la foule.
Ils ont t banalement heureux en attendant qu'ils soient banalement
quelconques. Les Salons triennaux out accueilli leurs essais  la rampe
mais les Muses rejetteront bientt leurs oeuvres dans les coins. Ces
peintres-l sont morts depuis longtemps quand sonne leur agonie. Et leur
nom de plus en plus ple, de plus en plus teint, de plus en plus oubli
ne trouve plus refuge qu'aux pages jaunies d'un catalogue ou il finit
par se confondre avec un pauvre et morne numro.

Il importe donc d'aimer et les attaques et les batailles, les coups
ports avec enthousiasme et reus avec courage. L'ivresse suprme rside
dans la conscience qu'on a d'tre une belle force humaine. Et rien ne
l'exalte autant que la violence et l'injustice. L'meute autour d'une
toile nouvelle est un sacre  rebours. L'artiste y doit puiser non
l'abattement mais le lyrisme. Sa vraie vie commence, ds cet instant. Et
l'oeuvre doit succder  l'oeuvre, sans compromission, sans reticence,
audacieusement, toujours, jusqu' l'heure o cessera le rire et se taira
la hue. Et qu'importe si la colre montante ne se retire que devant le
tombeau. Les triomphes posthumes sont les plus srs.

Je doute que James Ensor ait admis ces vrits aux temps de sa jeunesse,
mais je sais qu'il a toujours agi comme si leur lumire vivait en son
esprit.




II.

LES DBUTS


L'poque pendant laquelle dbuta James Ensor fut pour la patrie, un laps
de temps hroique et fcond. Aujourd'hui qu'il est loin, il apparat
quasi lgendaire.

Un miracle se fit tout  coup. Le pays, habitu  ne produire que des
peintres, suscita des sculpteurs et parmi eux un gnie: Meunier. Bien
plus; la Belgique hostile aux lettres et voue depuis longtemps  la
littrature des parlementaires et des journalistes, se para d'une
floraison de potes.

Les coutumes furent  tel point bouscules, les rputations assises 
tel point secoues sur leurs siges, qu'il y eut comme un tremblement
des cerveaux. On n'osait y croire; on n'y croyait pas. Notre sol qui se
couvrait du seigle annuel des lucratives affaires et du froment rgulier
des prospres ngoces ne pouvait tout  coup se modifier assez
profondment pour nourrir de sve et exalter vers la lumire des odes
belles comme des chnes et des idylles fragiles et jolies comme des
arbustes. L'extraordinaire fut tax d'impossible et des bouches
autorises dclarrent qu'en tous cas le prodige n'aurait pas de
suites.

Il en eut d'admirables.

Malgr les oppositions soit franches, soit sournoises, malgr les mille
cris des feuilletonistes inquits dans leurs gots et leurs habitudes,
malgr la compacte et massive inertie et la btise au front non pas de
taureau mais de boeuf, les nouveaux crivains s'affirmrent, d'anne en
anne, plus clairs, plus hauts, plus purs. Si bien qu'aujourd'hui ils
sont tout et leurs dtracteurs d'antan, rien. L'opinion a t retourne
comme un vtement dont on secoue les poussires, dont on vide les poches
des vieux prjugs qu'elles reclaient, dont on brosse le drap depuis le
col jusques aux pans et qu'on dsinfecte enfin en tous ses plis.
Aujourd'hui les gnrations littraires se succdent les unes aux
autres, comme les gnrations des peintres; l'art d'crire est acclimat
parmi nous; la presse est passe aux mains des crivains, la foule se
fait attentive et le pouvoir rcompense et s'meut. C'est une victoire
qu'on ne conteste plus.

Or, ces prosateurs et ces potes de la vie dans la phrase se virent
attaqus en mme temps que les peintres de la vie dans la lumire. Leurs
ennemis se liguaient entre eux; ils se ligurent entre eux contre leurs
ennemis. Cela se fit avec entrain et naturel parce que la ncessit
souveraine nouait elle-mme les liens d'entente. Le consentement fut
tacite et rapide.

Jamais les polmiques d'art ne furent aussi vives, aussi ardentes, aussi
impitoyables. On frappait avec des poings sauvages; on n'avait gard ni
 la vieillesse ni aux situations prises; on tait fier d'tre partial
et froce. La norme tait franchie joyeusement, ventre  terre; toute
rticence devenait trahison, toute justice rendue aux adversaires raison
de blme et de dfiance. La tolrance est une force de l'ge mr. Elle
est une tare et une faiblesse quand on se trouve  la tte de ses vingt
ans.

[Illustration: La Dame sombre--1881. (Collection Edgar Picard)]

Oh l'orage des discussions autour des noms de Khnopff, de Schlobach, de
Van Rysselberghe, de Dario de Regoyos, de Wytsman, de Finch, de Toorop
et d'Ensor! La belle mle de colres et sarcasmes! Les lourdes attaques
et les folles dfenses! Les fiers clairs dont on foudroyait les
esthtiques vieillies et les rgles dsutes. On s'exposait avec joie,
on dardait son audace partout et l'on se reprochait sans cesse de
n'avoir pas t assez violemment tmraire. Vraiment la vie passionne
tait belle, en ce temps-l!

Les peintres novateurs s'taient d'abord cantonns  l'_Essor_, socit
d'art o se mlaient des talents avancs et rtrogrades. Une scission
eut lieu. Elle tait fatale. Les plus hardis s'en allrent, laissant
vgter le cercle o s'teignaient, une  une, toutes les flammes des
forces et des ardeurs.

_Les XX_ furent cres. L'ide en est due, m'assure-t-on,  Charles Van
der Stappen qui s'en ouvrit  Octave Maus et  Edmond Picard. Cela se
passait, au temps des vacances,  Famelette, prs de Huy, o chaque
anne Edmond Picard accueillait les artistes comme des htes de choix.
Peintres et sculpteurs se runiraient au nombre de vingt,
organiseraient une exposition annuelle et inviteraient vingt autres
artistes dj consacrs. Ceux-ci seraient choisis parmi les matres dont
l'art tait fier, libre et encore combatif.

Quand l'exposition s'ouvrit en fvrier 1884, tout le monde, partisans et
adversaires, taient sous les armes. Des revues de combat taient nes:
_l'Art Moderne, la Jeune Belgique, la Socit Nouvelle, la Basoche_.
Mme certains journaux--telle _la Rforme_ et _le National belge_--se
montraient attentifs et bienveillants. Quelques peintres parmi les
ans, les Heymans, les Smits, les Baron, quelques sculpteurs, les
Meunier, les Van der Stappen, les Vinotte avouaient, par leur prsence
et leur parole nette, combien la tentative et l'audace des vingtistes
leur agraient. On les comptait; dix-sept peintres: Pericls Pantazis,
Guillaume Vogels, Willy Finch, Dario de Regoyos, Tho Van Rysselberghe,
Frantz Charlet, Rodolphe Wytsman, Frans Simons, Piet Verhaert, Thodore
Verstraete, Guillaume Van Aise, Jean Delvin, Charles Goethals, Guillaume
Van Strydonck, Fernand Khnopff, James Ensor et trois sculpteurs: Achille
Chainaye, Paul Dubois, Jef Lambeaux. Parmi les invits se signalaient
Israls, Rops, Stobbaerts, Maris, Rodin. Aucun nom d'impressionniste
franais ne figurait au catalogue. Monet et Renoir n'exposrent qu' la
troisime exposition des _XX_, en 1886.

[Illustration: Squelettes musiciens (1888).]

C'est  cette date que, l'animosit ayant cr d'anne en anne, le
critique d'art de _la Jeune Belgique_ s'exprima de la sorte,--nous
citons l'extrait qui n'est certes pas un modle de got, uniquement pour
montrer la rudesse des polmiques--:

Oh la triomphale journe que celle du 6 fvrier! _Les XX_ sont ouverts.
Dsormais la btise belge a sa date! On dirait qu' cette premire
artistique le cerveau bourgeois se dgorge par toutes ses
circonvolutions. Il en jaillit des excrments de sottise. Cela rappelle
des oprations d'abattoir. Le porc est tu: il est suspendu, ventre
ouvert,  de grossires tringles, les boyaux sont jets sur l'tal,
fumants et flasques.

Les avez-vous vu vider? La btise belge et bourgeoise, c'est cela.

Ce qui se dbite d'neries en ces quelques heures devant ces quarante
exposants ferait un fumier monumental. Dames lgantes  bouche pince
de souris prude, fourrures confortables avec un ventre officiel dedans,
gommeux monocls, acadmiciens rances, peintres deshonors de rubans
rouges, rputations tues depuis longtemps dans leur propre _Bataille de
Lpante_ et leur propre _Peste de Tournay_, prud'hommes normes,
collectionneurs d'eux-mmes, tout cela potine, commre, hausse les
paules, passe et fuit devant ces quelques centaines d'oeuvres d'art qui
hurlent l'avenir. Et des rages! Voici un Monsieur qui s'arrte devant
les Toorop et jure comme un porte-faix et trpigne et remue les poings
... qu'il tient en poche. Tel autre s'affale sur un banc et crie qu'il
faut brler tout.

Les annes prcdentes il y avait i et l un tableau  la porte du
premier venu un tableau sauveur ... aujourd'hui, rien.

Oh les pauvres oiseaux qui se cognent aux murs d'une cave obscure! Pas
un coin o se tenir tranquille sur un perchoir d'admiration bon-enfant.
Pas un coin o dbiter le monologue d'amateur clair devant un
auditoire de mamans et de fillettes. Pas d'opinion juste-milieu
possible. Ou la haine ou l'emballement.

C'tait le ton. On le prenait, sans le savoir. L'atmosphre de bataille
est grisante. On la trouve trop chaude quand on en est sorti. Quand on
la respirait, elle tait vraiment et bellement violente, exaltante et
fivreuse.

L'histoire des _XX_ devrait, un jour, se faire, anne par anne. On y
insisterait sur les successives et gradues victoires des peintres du
plein-air en Belgique. On y pourrait mettre galement en relief la
manire nouvelle dont les oeuvres y furent prsentes. Pour la premire
fois on y juxtaposait toutes les pages d'un mme peintre. Et toutes
s'talaient  la rampe. Des tentures de fond harmonieuses taient
choisies. Des chiffres d'or dcoraient discrtement les murs.

Peu  peu les confrences s'inauguraient et bientt les auditions
musicales. Le directeur des _XX_, Octave Maus, s'y employait avec zle
et got. Les _XX_ qui plus tard abandonnrent leur titre au profit de
celui de _Libre Esthtique_ devinrent ainsi un milieu de lutte prcieux.
Le mois de fvrier ou de mars qu'ils choisissaient, annuellement, pour
se grouper, combattre et triompher fut un mois de joie violente et pre.
Bruxelles interrompait ou plutt clturait par une fte intellectuelle
l'ennui et la somnolence du morne hiver. L'art mettait avant, le
printemps, une ardeur de renouveau dans les ttes. Et bientt dans
toutes les capitales de l'Europe des salons, organiss d'aprs celui qui
s'ouvrait, chaque anne, chez nous, multiplirent les batailles et les
triomphes des peintres et des sculpteurs hardis et rvolutionnaires.
Munich, Vienne, Berlin, La Haye, Paris, toutes ces villes eurent des
_Libres Esthtiques_ dont elles changeaient simplement le nom.

Ensor est le premier de tous nos peintres qui fit de la peinture
vraiment claire. Il substitua l'tude de la forme pandue de la lumire
 celle de la forme emprisonne des objets. Cette dernire est violente
par lui, hardiment. Tout est sacrifi au ton solaire, surtout le dessin
photographique et banal. A ceux qui, devant ses oeuvres, vaticinent: ce
n'est pas dessin, Ensor peut rpondre: c'est mieux que a.

Son influence fut notable sur ses amis. A part Fernand Khnopff--et
encore dans sa toile _En coutant du Schumann_ a-t-il peint le tapis en
se souvenant de l'_Aprs-midi  Ostende_--tous subirent plus ou moins la
fascination de son art. Ceux qui s'en garaient le plus, Van
Rysselberghe, Schlobach, de Regoyos, Charlet parlaient de lui avec une
admiration aigu. Ils sentaient sa force; ils ne tarissaient point sur
les dons qu'il manifestait, et hautement le proclamaient le plus beau
peintre du groupe entier.

Mais d'autres, tels que Finch et Toorop, se montrrent attentifs, non
pas  son enseignement--James Ensor n'en donna jamais--mais  sa faon
nouvelle de traiter et de vivifier les couleurs. Il fut leur matre sans
qu'il le voult et peut-tre sans qu'ils le sussent. Ils taient
compagnons, se rencontraient sans cesse, se montraient l'un  l'autre le
travail du jour, causaient de l'oeuvre en train, discutaient,
s'exaltaient. Finch, flegmatique et silencieux, observait, certes, plus
qu'il ne parlait, mais ses yeux prenaient part mieux que ne l'et fait
sa langue aux entretiens du soir en face de la toile, humide encore.

La nature complexe et curieuse de Toorop s'assimila facilement les
procds et les techniques. Sa _Dame en blanc_ fut un magnifique hommage
rendu  l'art merveilleux de son ami.

Faut-il ajouter que, depuis ces temps lointains, Toorop et Finch se sont
dgags de l'amicale influence et que leur art d'aujourd'hui est  eux
seuls. A part cette domination temporaire, James Ensor n'en a gure
exerce. On le comprend du reste. Sa personnalit n'est pas assez
purement flamande pour influencer longuement et dcisivement les
artistes d'ici. Et Finch et Toorop taient eux-mmes l'un Anglais,
l'autre Javanais.




III.

LES TOILES


C'est de 1880  1885 que James Ensor produisit ses toiles les plus
belles. Son oeuvre n'est point une moisson d't ni une vendange
d'automne; c'est avant tout une germination de printemps. Sa force libre
jusqu' l'excs, sa personnalit violente jusqu' l'exaspration, son
indpendance superbe et outrancire lui ont fait une jeunesse admirable.
Il crait abondamment, surabondamment mme, avec acuit. Avant que la
critique nombreuse se ft acharne sur lui, il avait produit, dj, tout
ce qui plus tard devait susciter la bienveillance ou la haine. Il n'a
donc pu donner ni  la louange ni au blme le temps d'avoir prise sur
lui ni de modifier en quoi que ce ft son travail. L'closion de son
talent fut comme une explosion. D'un coup, il apparut presque en toute
sa stature.

Il dbute en 1879 par peindre son _Propre portrait_; il y joint deux
compositions: _Judas lanant l'argent dans le Temple_ et _Oreste
tourment par les Furies_; puis ds 1880 apparaissent _le Lampiste_
(expos  _l'Essor_ en 1883 et aux _XX_ en 1884) et _la Coloriste_, deux
toiles o tout son art est affirm, et ce merveilleux _Flacon bleu_
qui demeure peut-tre la plus tonnante nature-morte qu'il ait signe.
Oh le merveilleux morceau! Une table grossire supporte un poulet plum,
minable, douloureux, dont le cou pend dans le vide et dont la chair aux
tons verdtres inquite. Largement, par ci, par l,  coups de couteau,
la couleur est tendue. La main qui construit et peint avec une telle
solidit, avec une telle prestesse semble dj celle d'un matre. Et
l'oeil qui voit et qui prcise le ton magnifique et choisi de la
bouteille connat dj toute la force et la raret d'un ton. Certes, la
composition est absente: ce n'est qu'un morceau amoureusement trait; ce
n'est qu'un coin de cuisine montr sous un clairage propice, mais que
de vie lumineuse, que de splendeur, que d'clat! Aucune nature-morte
clbre ne s'interpose ici entre l'oeuvre et l'admiration du passant.
Tout est neuf, spontan, patent, dfinitif. O donc a-t-il t duqu le
regard qui voit ces pauvres et quotidiens objets comme personne ne les a
vus jamais? Renferme-t-il en lui mme une subtilit, une dlicatesse
inconnues ou bien le spectacle de la mer que le peintre a sans cesse
devant les yeux et qui s'offre  lui avec ses dsinences infinies de
teintes  chaque heure du jour--aubes, midis et soirs--a-t-il dou
l'artiste d'un sens extraordinaire?

[Illustration: Lampiste--1880. (Muse de Bruxelles)]

_Le lampiste_ qui dcore,  cette heure, le Muse moderne de Bruxelles
est trs simple d'arrangement. Sur fond gris, un gamin, tout entier
habill de noir, tient en main une lanterne de cuivre. Il la regarde et
le verre et le mtal brillent. On pourrait dire que le sujet du tableau
existe dans la couleur elle-mme. Ces larges masses grises et noires
qu'animent les quelques dtails jaunes du lumignon ralisent comme un
conflit apais. Du reste tout tableau n'est-il pas une sorte de combat?
Les tubes se prsentent avec leur violence et leur diversit de couleurs
comme chargs de mitraille dangereuse. Si le peintre n'en calcule point
la force, s'il les laisse dtonner, sans discipliner leur vacarme, s'il
ne les contient d'un ct pour leur mieux donner carrire de l'autre, la
bataille qu'il livre sera irrmdiablement perdue. Il faut qu'il prvoie
ce que les orangs voisinant avec les bleus, ou les verts avec les
rouges, ou les jaunes avec les violets, donneront d'clat. Il faut qu'il
juge comment les teintes transitoires attnueront tel ou tel choc de
couleurs trop hardies. Il faut qu'il sache ce qu'un ton franc pos  tel
endroit apporte de dsordre ou de vie dans l'ensemble. Il existe une
faon lche de peindre, grce au blaireautage, qui escamote les
difficults et affadit l'art. Ce procd veule et funeste, Ensor ne le
connatra jamais.

L'clat de la lanterne que le lampiste tient en ses mains rayonne
franchement mais sans brutalit; les noirs sur lesquels l'objet lumineux
se dtache le soutiennent par leur vigueur sombre; il n'y a aucun heurt,
il n'y a que de l'audace heureuse.

_La Coloriste_ est d'un jeu de couleurs plus abondant que le _Lampiste_.
Une femme en blanc est assise dans un atelier clair par une fentre.
Des toffes, des vases et des crans l'entourent. Cette toile fut
montre  la _Chrysalide_ en 1881. Ce Cercle dj ancien et dont le lieu
d'exposition s'ouvrait salle Janssens (rue du Gentilhomme, alors rue du
Petit cuyer), avait  sa tte des matres: Louis Dubois, Artan, Vogels,
Rops, Pantazis et d'autres. On y cultivait une peinture aux qualits
solides, faite au couteau et qu'on prtendait sortie ou plutt drive
de la puissante et rayonnante esthtique des anctres. Cette opinion,
certes, n'tait point mensongre, encore qu'il fallt convenir que ces
puissants peintres qui,  juste titre, se rclamaient de leur origine
avaient tous regard avec trop d'insistance les toiles du Franc-Comtois
Courbet. Il est vrai que ce dernier aimait  s'arrter longuement devant
celles de Rubens, de Snyders et de Jordaens et que la peinture
puissante et truculente, ferme et savoureuse, qu'il prnait n'tait
autre que la peinture flamande elle-mme.

[Illustration: Croquis.]

Dans la _Coloriste_ la couleur n'est plus comme dans le _Lampiste_
distribue par larges plans. Au contraire. Elle se divise, se dissmine,
se parsme. Sans le tact d'Ensor la multiplicit des verts, des rouges,
des bleus, des jaunes aboutirait  quelque papillotage. Les crans
peints ne seraient qu'un assemblage de fuses et le tableau mentirait 
son titre. Mais le peintre a voulu que la _Coloriste_ enseignt ce que
doit tre une toile bien venue. Sur un fond, o les roux et les gris
tablissent leurs accords profonds et solides, les tons clairs et
multicolores chantent, avec justesse et varit, leurs notes hautes et
vives et chacune d'elles s'appuie, avant de s'lancer vers la joie, sur
le tremplin des vigoureuses sonorits fondamentales. L'ensemble tient de
l'un  l'autre bout de la toile, les liens subtils, qui unissent les
teintes entre elles comme les notes d'un page de musique heureusement
crite, se serrent et se nouent partout.

_La Musique russe_ (Salon de Bruxelles, 1881 et les _XX_,
1886)reprsente le peintre Finch assistant  quelqu'audition musicale
qu'une pianiste lui donne. L'oeuvre est plus qu'un portrait. L'auditeur,
assis sur une chaise, se croise les jambes, rejette lgrement le corps
en arrire, dtourne aux trois quarts la tte et, dans cette pose
attentive et tendue, coute. Ce sont des gris dlicats rehausss ci et
l d'une couleur plus vive qui constituent l'harmonie en demi-teinte du
tableau. Aucun accent violemment sonore, mais une succession de nuances
et de touches assourdies comme si la musique frle, trange, attnue
qu'on est sens entendre commandait  la peinture. La difficult
consistait  raliser, sans nuire  l'intrt ni  la joie des yeux, cet
art comme  demi-voix. Il fallait qu'on sentit le silence de cet
appartement que troublent seuls quelques accords ou quelques chants et
qu' l'exemple de l'unique auditeur on y ft attentif.

[Illustration: Musique Russe--1880. (Collection A. Boch)]

Et comme contraste  cet art discret et mesur, voici qu'un peu plus
tard, en 1883, Ensor, sous le titre: _Chinoiseries_ peint en pleine
clart sonore quelques potiches remplies de pivoines. On ne sait ce
qu'il faut louer le plus, ou bien la couleur laiteuse des tons bleus et
blancs du vase, ou bien le dessin large et sr de son dcor. Que ce soit
le dessin cette fois, car jamais, me semble-t-il, l'artiste n'a mieux
affirm ce qu'est pour lui dessiner en peignant. La ligne, en cette
oeuvre franche et belle, est la couleur elle-mme. Elle ne vit pas d'une
vie indpendante, elle cre en mme temps la forme et le ton et, si
j'ose dire, l'ossature et la chair. Ceux qui prtendent qu'Ensor ignore
la forme oublient sans cesse que le dessin de Rubens et de Delacroix est
l'oppos du dessin d'Ingres et de Raphal. Ceux-ci ne font que remplir
par des couleurs le vide laiss entre les lignes traces d'avance;
ceux-l peignent d'abord et leur dessin rsulte de la justesse des
valeurs entre elles, ou si l'on veut, n'est que le rsultat du jeu des
ombres et des clarts. C'est le coup de brosse, et non pas le crayon ou
le fusain, qui crit les formes si bien que dans leurs tableaux rien
n'est dur, rien n'est dcoup, rien n'est sec, rien n'est spar soit du
fond, soit de l'objet voisin. Ils ne cernent pas des images; ils
traduisent la vie.

Bien plus. Les artistes linaires tels qu'Ingres et Raphal ne
s'embarassent ni des ombres ni surtout des reflets. Pour eux, les tres
et les choses semblent n'exister que dans une sorte de vacuit
atmosphrique. La lumire qui les baigne est toute artificielle et le
vide semble seul les contenir. Chaque objet existe d'une vie solitaire.
Il ne subit en rien la loi des interinfluences. Il apparat, s'il est
beau, d'une grandeur presque toujours strile. Il est jailli du
raisonnement et de la pense; il ne l'est jamais--si je puis dire--d'une
motion sensuelle. Or, c'est prcisment cette joie de voir le monde
entier s'panouir dans la relle et mouvante lumire, qui suscite en
quelques tres de choix le dsir et bientt l'art de peindre. Ensor se
range parmi eux. Nous verrons comme il tient compte de ces ombres et de
ces reflets que ddaignait M. Ingres et comme il les rend navement,
scrupuleusement, de peur d'enlever n'importe quel lment de vie et de
splendeur  la ralit.

Les sujets les plus humbles le requirent. Voici qu'il peint _poissons,
bouteilles, pommes_. Et voici qu'un simple _chou vert_ (1880) pos sur
une table rouge lui fait faire un chef-d'oeuvre. Une lumire nouvelle,
qui s'affranchit soudain des oppositions violentes entre les avant-plans
et les arrire-plans, baigne cette merveilleuse nature-morte. Elle fut
expose en 1884 au Cercle artistique de Bruxelles et l'an dernier (1907)
au Salon d'automne de Paris. Elle n'y perdit rien de ces prestiges
d'autrefois. Elle tonna et charma autant que quelques superbes Czanne
rassembls en une salle voisine. Elle apparut  tous avec ses qualits
de belle sagesse et de matrise. C'tait l'oeuvre devant laquelle on
s'arrte et l'on revient. Le rouge de la table sonnait en mme temps que
le vert du lgume. Ces deux couleurs complmentaires n'taient spares
que par une nappe blanche qui attnuait la violence qu'aurait produite
leur immdiat voisinage. Chaque objet tait peint  sa place, avec une
sret parfaite. Rien ne violentait l'attention, mais chaque coup de
pinceau la retenait. Et l'on songeait que le signataire de cette
merveille fut qualifi, jadis, par la critique, d'artiste iconoclaste et
sauvage et l'on ne comprenait pas. C'est, du reste, le propre des oeuvres
vraiment fortes d'tonner  leur apparition par leur soi-disant audace
et de s'imposer aprs quelques annes par leur absolue convenance.

[Illustration: Le Salon bourgeois--1881. (Collection Ernest Rousseau)]

Elles droutent d'abord, elles ameutent et rvolutionnent. Mais, le jour
qu'elles entrent dans les muses et qu'elles voisinent avec les pages
solennelles des matres et se trouvent enfin chez elles, en lieu sr,
dans la compagnie qui leur convient, on est surpris, chaque fois, de les
voir trs simplement continuer et rajeunir l'histoire de la beaut.

C'est dans le _Salon bourgeois_ (1881) autant que dans _Musique russe_
(1880) et plus tard dans la _Mangeuse d'hutres_ (1882), qu'on peut
constater combien l'art de James Ensor tient compte du rle, dans un
tableau, des ombres et des reflets. La lumire mange les objets
dit-il. Et en effet rien ne dforme le contour et la ligne comme une
brusque clart frappant les surfaces. Ds que vous prtendez rendre ce
que l'oeil voit et non pas seulement ce que le raisonnement prouve, un
meuble (table, piano, armoire, chaise) apparat en perptuelle
dformation. Que la lumire s'accentue ou s'affaiblisse, qu'elle change
ou se dplace, aussitt la ralit visuelle se modifie, alors que la
ralit palpable demeure. Or c'est la ralit visuelle, c'est la
tromperie et l'erreur de l'oeil qu'il faut peindre puisque vous vous
adressez aux yeux des spectateurs et non pas  leur toucher. Ce jeu sans
cesse mouvant des ombres et des reflets, ces influences rciproques des
choses interrompant soudain soit la ligne perpendiculaire d'un pied de
table, soit les droites parallles d'un panneau d'armoire, soit les
courbes d'un dossier de chaise et drangeant ainsi tout le dcor
gomtrique d'un appartement, sduit le peintre moderne plus qu'il ne
sduisait les peintres anciens. Il ne s'en dissimule point la difficult
et l'affronte, dt son dessin paratre vacillant et incertain, dt sa
composition chavirer dans un apparent desquilibre. Qu'on examine
l'_Aprs-dner  Ostende_ ou la _Musique russe_, ou la _Mangeuse
d'hutres_, l'on se rendra aisment compte de combien de dangers
picturaux l'art d'Ensor est sorti vainqueur. Ce n'est, en ces trois
toiles, qu'un entremlement de lueurs et d'ombres, d'objets frapps de
clart soudaine  ct d'autres rests voiles et la lumire qui glisse
sur l'acajou, se rpand sur les marbres, atteint les lustres, descend
sur les tapis et se dissmine partout. Si la clart provoquait l'cho,
on n'entendrait, ici, que des rpercussions et des voix qui se
rpondent.

Je me souviendrai toujours de l'tonnement que je ressentis, il y a
quelque vingt-cinq ans,  l'exposition de l'_Essor_ (1882), devant un
_portrait_--c'tait celui de son pre--qu'Ensor y exposait. La toile
tait accroche  la rampe prs d'une porte dans un des halls du
Palais des Beaux-Arts, rue de la Rgence. Au milieu des oeuvres jeunes
qui sollicitaient par leur tapage et leur inexprience, celle-ci
profrait on ne sait quoi de grave, d'appais et de svre. Elle tait
conue par grands plans: des bleus, des noirs, des blancs ralisaient sa
trs simple harmonie. A droite, la clart, tombant d'une fentre 
travers des rideaux ples, baignait le front d'un homme qui lisait. Une
chemine en marbre occupait le fond,  gauche. La figure tait attentive
 sa lecture. Et le silence rgnait. La profondeur du ton, sa solidit,
sa force commentait seule l'intensit de cette scne. C'tait donc par
des moyens uniquement picturaux que l'attention tait fixe et
l'impression produite. Aucune distraction n'tait permise. C'tait de la
vie nue montre dans sa ralit quotidienne, sans plus.

[Illustration: Dame en dtresse--1882.]

_L'aprs-midi  Ostende_--refus en 1884 au Salon de Bruxelles--qui fut
peint dans la mme anne que le _Portrait de mon pre_ (1881) nous
attire, par contre, grce  son charme abondant de tons varis. L'toffe
multicolore d'un tapis de table, les clats mtalliques d'un foyer, la
dcoration des lampes de la chemine, les jupes et les corsages des deux
personnes assises face  face permettent au peintre le jeu d'une
admirable harmonie sourde et comme touffe, malgr la violence locale
des objets, hauts en couleur. Tout ici est en sourdine. La distinction
des tons est parfaite. Un authentique peintre flamand aurait fait sonner
comme une fanfare et les cuivres et les aciers et les toffes. Il y
aurait eu heurt, choc et tintamarre. C'et t une exaltation dans la
force. Ensor a ralis un apaisement dans la dlicatesse. Mais pour que
tout ft maintenu, avec pourtant son clat et son ardeur propres, dans
une sorte de paix gnrale et brillt et scintillt comme sous un voile,
de quelle finesse, de quelle justesse, de quelle acuit d'observation ne
fallait-il point faire preuve?

Au fur et  mesure que son oeuvre se poursuivait et que ses _intrieurs
bourgeois,_ ses _aprs-dners  Ostende_, ses _portraits_ lui
assignaient comme tche d'tudier la lumire circulant dans les maisons
 travers la baie des hautes fentres, l'oeil trs subtil du peintre ne
pouvait s'empcher de s'mouvoir aussi de la clart du dehors et surtout
ne pouvait s'abstraire de la contemplation de la mer. Le paysage marin
le requit ds ses premiers travaux. Et voici l'_Estacade_ et la _Mer
grise_ et la _Dame au brise-lame_ (1880); et voici _Marine_ (effet de
soleil), la _Dune noire_ (1881); et voici les deux _Marines_ et le
_Brise-lame_ (1882); et voici _Dune_ et _Mer_ et _Marine_ (l'aprs-midi)
(1883) et les _Barques_ et la _Marine_ (1884). Cette dernire se
distingue par sa belle teinte verdtre et par son aspect de simplicit
et de grandeur. Un seul navire en sillonne l'tendue et l'impression de
l'immensit se dgage toute entire. Supposant  la _Marine_ (1884)
voici le _Coucher de soleil_ (1885) dont l'horizon dchiquet de lueurs
saumones et de nuages violets multiplie le ton et fait songer 
quelqu'norme oiseau de flamme qu'on dplumerait, au bord de l'espace.
La mer fut pour l'oeil d'Ensor une admirable ducatrice. Rien de plus
tenu et de plus frle que la coloration d'une vague avec ses infinies
dsinences, avec sa mobilit lumineuse et myriadairement changeante.
Quand elle s'pand au soleil sur le sable micass de la grve, les
tons les plus purs et les plus clairs des toiles les plus clbres
semblent grossiers et troubles.

[Illustration: Les soudards dbands (1892).]

En 1882, James Ensor achve le _Pouilleux_, la _Dame en dtresse_, la
_Dame au chle bleu_ et la _Mangeuse d'hutres_.

La premire de ces quatre oeuvres fut expose en 1883  l'_Essor_ et fut
acquise pour le muse d'Ostende. Elle indique une orientation nouvelle
dans le choix des sujets. Le _Pouilleux_ sera suivi bientt par les
_Masques scandaliss_ (1883), et ceux-ci ouvriront  l'artiste une voie
trange o pendant longtemps son imagination se complaira. Le
_Pouilleux_ est pris dans la ralit quotidienne. Il a tran son corps
et sa guenille sur les quais. Il se peut que jadis il ft pcheur: son
teint basan et son oeil vif furent certes lustrs par la mer. Le voici
dans un morne logis, assis prs d'un pole, les sabots rapprochs du
feu. Il regarde et ses traits profrent on ne sait quelle vague
goguenardise.

_La Dame en dtresse_ qu'on admirait en 1886  l'exposition des _XX_
reprsente une femme couche sur un lit. Un jour ardent pntre 
travers des rideaux fauves. L'affaissement du corps, son abattement, est
admirablement rendu. Cette longue ligne horizontale commande au tableau.
Quelque chose d'inquitant mane de la scne. Certes peut-on songer 
quelque drame. Mais il est toujours facile et trop facile de faire, 
propos des oeuvres picturales, des rflexions gratuitement littraires.
Il s'en faut garder, quand l'vidence ne les fournit point.

Oh l'admirable tche que celle du chle de la _Dame au chle bleu_. Dj
dans le _Flacon bleu_ (1880) cette couleur fut propice au peintre. Elle
lui a confi, peut-on dire, ses secrets les plus cachs. Certes, aucune
couleur n'existe par elle mme. Elle emprunte sa sonorit soit 
l'ambiance, soit directement au ton voisin. Qu'importe! Certaines
profondeurs, certains clats, certaines violences heureuses de ce
fragment du spectre n'auront t connus et rendus que par Ensor.

Voici une page capitale: la _Mangeuse d'hutres._ C'est la seule oeuvre
dont il ait fait une rplique. Elle fut en 1882 refuse au _Salon
d'Anvers_; en 1883 elle ne fut point admise  l'_Essor_. Ce n'est qu'en
1886 qu'elle s'panouit,  la cimaise, aux _XX_. Elle y fit scandale. Je
me souviens encore des colres qu'elle dchana. On ne voulut voir en
cette merveille que les dfauts, ncessaires, peut-tre, en tous cas
secondaires; et chacun, comme s'il tait heureux de blmer,
d'clabousser et de nier, pitinait dans le parti-pris, se refusait 
toute louange et tournait le dos  la plus lmentaire justice.

Et pourtant ce tableau imposera sa date dans notre cole. Comme le
peintre s'y affranchit des fonds sombres et quelquefois opaques pour
hardiment n'employer que des tons francs et quasi purs! Quelle joie,
quelle fte, quelle liesse de couleurs rpandues sur la table o la
mangeuse a pris place! Bouteilles, verres, assiettes, citrons, vins,
liqueurs s'influencent, se pntrent de lueurs, entrent pour ainsi dire
les uns dans les autres et maintiennent quand mme, triomphantes, la
solidit et la rigueur de leurs formes. Et cette admirable note rouge
que jette la reliure d'un livre plac sur une tablette dans le fond de
la toile! Et la belle chair vivante des mains et du visage. Et les plis
bleutres de la nappe et tout enfin.

Certes, depuis qu'il peignait, James Ensor avait banni de sa palette la
_terre de Sienne brle_ et le _noir de vigne_; certes, depuis toujours,
il s tait dfi de ce qu'on appelait les vigueurs obtenues par l'abus
des mauvaises et fuligineuses couleurs; certes enfin, il s'tait souci
d'atmosphre, d'air ambiant et de relle et authentique clart, mais
jamais comme en cette tonnante _Mangeuse d'hutres_ ses efforts
n'avaient abouti, ni sa victoire port la flamme de ses drapeaux aussi
haut, ni aussi loin. L'oeuvre revt je ne sais quel caractre historique.
C'est le premier tableau, vraiment clair, qu'on fit chez nous.

_La Mangeuse d'hutres_, sur l'escalier tournant de l'art d'Ensor,
semble s'taler sur un large et triomphal palier. Aux yeux du peintre
pourtant, elle est moins encore un point d'arrive qu'un point de
dpart. Comme le _chou_ datant de 1880, elle lui ouvre l're de la
peinture  tons purs ou quasi purs. Mais Ensor est celui qui cherche
toujours. Il suit, peut-on dire, plusieurs chemins  la fois. Il ne se
dtourne ni de la mer, ni du paysage, ni de la nature-morte. Le voici
qui parachve, en 1883 et 1884, les _Toits d'Ostende, Grande vue
d'Ostende, le Nuage blanc, le Houx, la Dune, Vue de Bruxelles_. Et les
_Pochards_ et les _Masques scandaliss_ et le _Meuble hant_ le
retiennent en mme temps au royaume de la fantaisie et de
l'hallucination.

[Illustration: Pouilleux indispos se chauffant--1882. (Muse d'Ostende)]

Et voici dans la toile le _Christ marchant sur la mer_ qu'une voie
nouvelle semble s'ouvrir encore. Un souci de composition particulier
s'accuse. Prenant comme thmes quelques sujets bibliques, le peintre
se hausse soudain jusqu'au rle de visionnaire. Les personnages
n'occupent, dans mainte de ses toiles tonnantes, qu'un place minime. A
premire vue on ne les y distingue gure. Il les y faut chercher. Ils
paraissent faire partie des lments: vents, nuages, flots, soleils. Les
matres anciens donnaient invariablement dans leurs oeuvres la place
prpondrante aux actions humaines. Dans le dploiement des lgendes 
travers la peinture universelle, les Dieux et les hommes existent seuls.
Mais au fur et  mesure que l'ide de force s'est dplace et modifie
et que l'humanit comprend que l'tre humain n'est qu'un tourbillon de
pense emporte dans le vertige des puissances cosmiques, l'importance
de ses gestes a dcru.

_Le Christ marchant sur la mer_ est conu d'aprs les mmes penses.
C'est la mer, c'est le ciel qui remplissent de leur immensit la toile
entire. A peine une aurole,  peine une lueur se dgageant d'une forme
vague, indique-t-elle le prodigue.

Dans _Adam et Eve chasss du Paradis_ (1887) ces prcdentes remarques
se vrifient mieux encore. La page est merveilleuse. Les cieux remus de
miracles tonnants et foudroyants occupent  peu prs toute la toile. Des
trombes de vents passent, des lueurs formidables apparaissent, tout le
vertige de l'atmosphre est rendu. Vraiment, c'est une colre cleste
qui se gonfle, qui voyage et qui clate. L'ange exterminateur semble
tre  lui seul toute la nue. A droite, avec des mouvements de fuite et
de terreurs et comme brls par l'pe vengeresse, apparaissent Adam et
Eve. Ils sont l, dans le coin de la toile, presque indistincts, rouls
comme des paves, tandis que seul l'orage que leur misre et leur
fragilit ont suscit, occupe les quatre points de l'espace.

L'effet surnaturel est produit sans que la couleur se mlodramatise de
violentes oppositions de noirs et de clairs. La tonalit gnrale reste
lumineuse, magnifiquement. On y surprend quasi de la dlicatesse. Mais
les lignes tumultueuses sont bien appropries au sujet et la fougue des
touches merveille.

En 1891 le _Christ apaisant la tempte_ continue la srie des oeuvres
lgendaires. Le ciel et la mer, qui se rejoignent  l'horizon, se
prsentent en cette toile comme un norme coquillage bivalve qui serait
entr'ouvert et dont les deux parois internes contiendraient les nues et
les eaux. Le personnage, invariablement  droite du tableau, comme dans
le _Christ marchant sur les eaux_ et dans _Adam et Eve chasss du
Paradis_, indique chez le peintre un souci de composition presque
uniforme. La science, l'quilibre, le prolongement heureux des
arabesques, tout ce qui constitue la combinaison tudie et heureuse ne
l'inquitent gure. Il voit d'un coup, comme si quelque brusque rideau
s'ouvrait, et il rend ce qu'il voit, sans plus. C'est ainsi que
procdent les voyants.

On peut rattacher  ce cortge de paysages anims de lgende et
d'histoire quelques autres pages: _le Feu d'artifice_ (1887) et _le
Domaine d'Arnheim_ (1890).

Une gerbe jaune, immense se projette sur un ciel bleu fonc comme si
tout  coup s'ouvrait un cratre. Effet trs simple. On dirait que la
fureur des temptes calmes par le Christ marchant sur les eaux ou la
colre des cieux se dchanant sur Adam et Eve subsistent encore dans
l'esprit du peintre.

[Illustration: Le Terrassier--1882.]

Quant au _Domaine d'Arnheim_ il suscite devant les yeux un bois profond
que baigneraient des flots calmes. Une barque les sillonne. Le titre,
fourni par Edgar Poe importe, bien qu'on l'ait trouv inutile. Il nous
transporte hors de la ralit, vers quelque lieu illusoire et magnifique
o rgnerait un calme d'or parmi des les d'ombre majestueuse, touffue
et silencieuse. Quand il composa le _Domaine d'Arnheim_, l'esprit du
peintre s'tait de plus en plus retir de la contingence quotidienne; il
commenait  vivre en plein monde imaginaire; il tait dj hant. C'est
 ces dispositions spirituelles qu'est due la manire de traiter ce
paysage. On peut croire en effet que ce morceau de nature est tout
entier arrach  l'imagination ou bien que, l bas, quelque part au bout
du monde, sous un ciel inconnu, il s'tale et fleurit, sans que jamais
quelqu'un,  part son mystrieux visiteur, ne l'ait parcouru. Plus tard,
bientt, ces les, ces eaux et ces jardins seront, grce au rve de
James Ensor, peupls de masques et de pierrots et d'arlequins et de
colombines. Ils s'intituleront alors le _Thtre des masques_. Et ce
seront ses _Ftes galantes_  lui, certes moins charmantes que celles de
Watteau, mais plus folles, plus fusantes, plus papillotantes et plus
fivreuses.

Continuant, aprs la _Mangeuse d'hutres_, sa marche vers la clart et
s'attardant non plus dans le rve et la lgende mais dans la ralit
vcue et quotidienne, Ensor propose  notre admiration les _Enfants 
la toilette_ (1886). Et c'est dans une chambre, deux enfants nus, l'un
debout, l'autre assis, que la lumire, tamise  travers les rideaux,
baigne. L'atmosphre est ambre, frle, douce, chantante. Les chairs
roses, dlicatement, s'talent dans un jour dor sans qu'aucune
brutalit, aucun heurt, aucune dissonance ne dissipe l'impression de
calme et de fracheur et d'innocence qui mane de la toile. La _Mangeuse
d'hutres_ profrait des tons pleins, entiers, majeurs; les _Enfants 
la toilette_ n'mettent au contraire que des tons attnus, assourdis et
mineurs. Mais si l'on tient compte de l'aigu difficult que les
peintres rencontrent  faire jaillir, non pas de l'opposition ni du
contraste, mais d'un assemblage de teintes voisines, la lumire, les
_Enfants  la toilette_ tonneront plus encore que la _Mangeuse
d'hutres_. La clart apparat diffuse, elle ne s'accroche  rien, elle
ne fait aucune saillie; elle glisse sur les meubles, les tapis et les
chairs. La transparence des stores baisss est parfaite. Jadis avec des
tons profonds et noirs, Ensor rsolvait dans l'_Aprs midi  Ostende_ un
problme analogue. Tout y tait fort et discret, dans l'ombre. Ici tout
est fort et discret, dans la clart.

Enfin voici une toile, toute en tons purs cette fois et toute en
violence, o la ralit se mle  la fantaisie, o les deux routes
suivies par l'artiste se rejoignent. La page est intitule _Le Christ
faisant son entre  Bruxelles_. Elle ne fut jamais expose. La
date?--1888. C'tait le temps o les no-impressionnistes ameutaient les
ateliers parisiens. Georges Seurat avec sa thorie de la dcomposition
lumineuse ou de la division du ton apportait vraiment dans l'art de son
temps un procd indit. On l'invitait aux _XX_. Ses toiles y faisaient
scandale. L'volution lente de l'impressionnisme semblait comme
suspendue au profit d'une rvolution soudaine. De nombreuses conversions
esthtiques eurent lieu. Ce fut une sorte de cataclysme magnifique.

[Illustration: Croquis.]

La grande part de vrit que Seurat apportait ne put laisser insouciant
un esprit aussi attentif et aussi inquiet que celui de James Ensor.
Toutefois, aprs rflexion, il n'adopta point les thories nouvelles et
voici les raisons qu'il en donne.

Les recherches des pointillistes m'ont laiss indiffrent: ils n'ont
cherch que la vibration de la lumire. En effet ils appliquent
froidement et mthodiquement leurs pointillages entre des lignes
correctes et froides. Ce procd uniforme et trop restreint dfend
d'ailleurs d'tendre les recherches et de l rsulte une impersonnalit
absolue dans leurs oeuvres, si bien que les pointillistes n'atteignent
que l'un des cts de la lumire: la vibration, sans aboutir  donner sa
forme. Mes recherches et ma vision  moi s'loignent de la vision de ces
peintres et je crois tre un peintre d'exception.

Ne retenons de ces lignes que la dernire affirmation. Qu'Ensor soit un
peintre d'exception, rien n'est plus juste. Sa nature est trop spciale
pour que jamais elle lui permette d'tre d'un groupe. Le
no-impressionnisme exigeait une discipline, portait en lui un
enseignement, laborait un programme. Ds ce moment le peintre ne le
pouvait admettre. Ce qui caractrise la personnalit d'Ensor c'est le
libre-vouloir. Sitt qu'un dsir lui vient, il le satisfait. Sa tte est
une chambre ouverte o tantt les ides, tantt les rves, tantt les
folies, s'installent. Et le no-impressionnisme lui apparaissait comme
une prison.

Mais, tout en tournant le dos  l'esthtique de Seurat, il voulut, lui
aussi, se signaler par de trs nettes audaces. Il ne pouvait nier
d'ailleurs que la nouvelle cole, plus qu'aucune autre, ne purifit la
vision. Les couleurs dont elle prconisait l'emploi taient les couleurs
mmes du prisme, les couleurs vierges, primitives, intactes. Toute
l'ancienne palette tait comme abolie et le spectre solaire prenait sa
place. La virginit totale du ton devint un objet de conqute. Dj
Turner, et  sa suite tous les impressionnistes, s'taient essay 
crer cette virginit et  l'imposer  leur oeuvre; ils s'y taient pris
empiriquement, en se fiant  la subtilit et  la dlicatesse de leur
oeil. Les nouveaux-venus, jugeant cette conqute incomplte, purifirent
en quelque sorte cette puret hsitante et ttonnante et grce aux
dcouvertes scientifiques la proclamrent certaine et sre. Et leurs
toiles taient en effet lustrales plus que nulle autres. On et dit
qu'elles portaient en elles la grce d'un clatant et violent baptme.

[Illustration: La Sorcire--1883. (Collection Edgar Picard)]

Dans son _Entre du Christ  Bruxelles_ on peut croire qu' son tour,
comme pour dfier le no-impressionnisme, Ensor ait voulu rebaptiser sa
peinture. Il en a augment encore et vivifi la clart. Et les
principales tapes qu'il suivit pour aboutir  cette victoire furent,
comme nous l'avons dit, le _Chou_ (1880), la _Mangeuse d'hutres_ (1882)
et les _Enfants  la toilette_ (1886). Son volution entire fut donc
longuement prpare, logique et personnelle.

Le sujet du _Christ faisant son entre  Bruxelles_ peut certes
dplaire. On y voit l'homme-Dieu ml grotesquement  nos pauvres,
froces et actuelles querelles. Il assiste au dfil mouvant et
tumultuaire des revendications politiques et sociales, comme un banal
lu--bourgmestre, chevin, dput--un jour de manifestation dchane.
Il voit passer les fanfares doctrinaires, les charcutiers de Jrusalem
et des banderoles et des drapeaux se droulent et inscrivent en leurs
plis Vive la Sociale et vive Anseele et Jsus.

A ne juger que la plastique et la forme, l'oeuvre fourmille de dfauts,
mais la couleur en est triomphante. Les bleus, les rouges, les verts,
soit juxtaposs, soit diviss entre eux par des blancs larges, sonnent
comme une charge de tons purs et leur bariolage audacieux, parfois
brutal, impressionne la rtine lyriquement. Au surplus l'ironie du
peintre se donne, ici, libre carrire. On ne peut exiger de lui qu'il
prenne au srieux n'importe quelle dmonstration populaire. La rue du
peuple  travers les places se boursoufle, pour ainsi dire, de visages
tumfis, de ventres formidables que les masques et les oripeaux
revtent de leur invraisemblance. Mais, grce  cette exagration
savoureuse, grce  l'exaltation des tons crus qui parfois se
rapprochent des tons d'une affiche, grce peut-tre au dsordre mme de
la composition, l'ensemble donne une pre, farouche et tintamarrante
sensation de vie. Ensor se plat d'ailleurs  ces caractristiques
vocations de foules. Il les multiplie  travers toute son oeuvre. Il les
rve compactes, serres, formidables. Elles apparaissent comme touffes
dans les rues et trangles aux carrefours. Les maisons, les monuments,
les balcons, les toits semblent subir l'entranement de la pousse
unanime et dans une eau-forte clbre on pourrait croire que la
multitude--si dense qu'un caillou jet sur elle ne trouverait point un
interstice assez large pour choir  terre--porte, comme une chasse, une
cathdrale entire sur ses paules.

Cette manire de peindre  grands tons plats et clairs que James Ensor
adopta dans l'_Entre du Christ  Bruxelles_, il la gardera longtemps et
l'emploira souvent dans ses tudes baroques et macabres de pierrots et
de bouffons. Mais avant de parcourir cette province large et pittoresque
de son art, qui lui fit donner le nom de peintre de masques, il
importe d'insister sur son talent de portraitiste et de nature-mortier.

[Illustration: Dame au Chle bleu--1882.]

Il serait surprenant qu'Ensor, aimant avant tout au monde son art et par
consquent chrissant surtout celui qui le fait, c'est  dire lui-mme,
n'et multipli  l'infini sa propre effigie. Ajoutons qu'en se
regardant, en un miroir, il a toujours  porte de main, de brosse et de
palette, un modle complaisant et gratuit.

Ds ses tout premiers dbuts, aux temps lointains et maudits o il
s'garait  l'acadmie, il traduit ses traits (1879); en 1880 il se
repeint; en 1883 encore et en 1884 il se dessine. En 1886 il fixe au
crayon quatre fois son image; en 1888 il se dguise et se reproduit au
pinceau. Dans l'_Ecce-Homo_, c'est lui qui apparat flanqu de ses deux
bourreaux MM. Fetis & Sulzberger; en 1891 parmi ses dessins
fantasmagoriques il prend place; en 1899 il s'entoure de masques et dans
nombre de compositions son visage tantt hilare, tantt mlancolique,
tantt angoiss et piteux, s'impose. Il est en quelque sorte la figure
centrale de tous ses rves. Et c'est logique et c'est humain qu'il en
soit ainsi. On pourrait serrer de prs sa psychologie, rien qu'en
analysant ses portraits aux diffrentes saisons de son art et l'tre
insaisissable qu'il est se dvoilerait peut-tre mieux, grce  cette
mthode, que par l'examen de ses gestes quotidiens dans la vie.

De ses reprsentations si varies et si nombreuses, je retiens la
premire. En veston havane, sa palette  la main,  l'atelier, il se
campe devant son chevalet. Il est jeune, l'oeil clair, l'allure attentive
et nave. La vie hostile ne l'a point encore touch. L'oeuvre est comme
joyeuse; de belles taches claires s'y rencontrent. On y devine le
coloriste qu'il est.

En 1882, Tho Hannon et Willy Finch, deux de ses amis, lui servent de
modles. Le dernier de ces deux portraits est d'une solidit belle. Les
tons clairs font place aux tons profonds et fermes; le visage est
traduit avec une franchise et une sret de facture remarquables; aucune
mise en scne, aucune recherche, si ce n'est la recherche fondamentale
des beaux peintres en face de l'architecture humaine  traduire avec
souplesse et force.

Suit l'effigie de la _Mre de l'artiste._ Robe noire et col en
dentelles. Trois roses groupes, comme ornement. Simplicit absolue dans
la pose; les traits sont prement caractriss. De loin, le modle fait
songer  quelque dame qu'aimait  peindre d'une manire brusque,
scrupuleuse, aigu, le grand Goya.

En 1891, James Ensor voulut bien consacrer quelques sances  mon propre
portrait. Je n'insiste sur cette oeuvre que pour noter le faire spcial
qui la distingue. Elle est plutt crite que peinte. Le trait est
insistant, il creuse la chair, il traduit le caractre. Vers cette
poque James Ensor introduit ce procd graphique, tout  coup, dans sa
peinture. La ligne qu'il dissimulait et noyait jadis y prend la premire
place, non pas la ligne ornementale et pure, mais la ligne
caractristique et rompue. Ces brusques sauts, ces rapides volte-face,
ce changement incessant de procd indiquent  la fois les recherches
incessantes de son art et les inquitudes journalires de son caractre
et de son esprit.

[Illustration: La Mre du Paintre]

Trois ans plus tard s'achve le portrait d'Eugne Demolder et en
1895 celui de M. Culus. Enfin voici le dernier portrait en date (1907).
Il reprsente Mme Lambotte, d'Anvers.

Le personnage est assis au centre de la toile, vtu d'une robe bleue et
d'un grand chle vert. Admirable accord que celui de ces deux tons
principaux. A gauche une table. La main droite du modle s'y appuie sur
un bibelot japonais. Au fond, mais bien  leur plan malgr la vivacit
de leurs teintes, apparaissent les _Masques scandaliss_ et quelque
scne du conservatoire de Bruxelles o le matre _Gevaert dirige les
choeurs_. L'oeuvre est intressante  prciser. La figure est traite,
dlicatement; le chapeau est d'une fracheur comme florale. On dirait
que le personnage est rentr d'une excursion aux champs et qu'il retient
sur lui quelque chose de la limpidit et de la bonne odeur champtres.
Les yeux vivent d'une vie charmante; les cils sont peints, hardiment, en
bleu. Et cette couleur si loigne du ton local est d'une justesse
admirable dans l'ensemble. Tout ainsi revt une vibration aigu et
subtile  qui sait voir les objets non plus dans leur ralit plate,
mais dans leurs rapports avec un rve de couleur et de lumire. Il faut
qu'un artiste vrai ne tienne presqu'aucun compte de la vue banale des
choses et qu'il ne les voie que comme prtexte  interprtation belle.
Tout se peut transposer d'une vie dans une autre, de la vie commune dans
la vie de l'art. La couleur unique dont il faille se soucier est celle
qui fait bien sur la toile et affirme et soutient et rehausse son
harmonie. Ensor a nettement obi  cette loi dans le portrait de Mme
Lambotte.

Deux trs belles natures-mortes datent de 1893, la _Raie_ et le _Coq
mort_. Sur fond blanc le coq au plumage argent se dtache et tout un
frisson de lumire semble courir sur son ventre et ses ailes. Je me
souviens aussi et des _Viandes_ (Muse d'Ostende) et de l'admirable
_Coin de cuisine_ du Muse de Lige. Le pinceau semble avoir gliss sur
ces victuailles comme s'il tait empreint non de couleurs mais de
clart. Si la forme des objets tait plus prcise et plus arrte, ce
bain de lueurs o le mercure et le soleil semblent fusionner n'aurait
certes pu aussi bellement, envelopper la toile. Qu'on voie la couleur,
affirme Ensor, aussitt on ne voit qu'elle; de mme, qu'on tudie la
forme et l'oeil n'est plus sensible qu' la ligne. Unir dans une mme
oeuvre le ton et le dessin, leur donner la mme importance n'est possible
qu'aux demi-natures qui ne sentent rien fortement. Il faut choisir.
Ensor a choisi la couleur ou plutt la lumire.

On peut donc lui reprocher parfois que ses morceaux de viande, ses
choux, ses fruits, ses pots, ses vaisselles manquent de fermet ou de
poids. Il en conviendra certes. Mais que lui importent ces remarques
terre  terre. Il existe une sorte de ralit esthtique plus haute que
la ralit authentique. Cette ralit ou plutt cette vie est atteinte
par de purs moyens d'art. Ils ralisent les harmonies impeccables et
glorieuses du ton, les sensibilits merveilleuses des ombres et les
joies de la calme ou triomphante lumire. Quand ce haut rsultat est
atteint il efface--surtout qu'il s'agit, en ce cas-ci, de simples
natures-mortes--toute critique vtilleuse et tatillonne. On ne sait quel
trophe choisir parmi tant d'clatantes conqutes du pinceau. Vases de
Chine aux tons laiteux, statuettes esquisses en quelques coups de
brosse, soies, linges, toffes, crans, ventails fins et lgers, tout
le magasin familial de la Rampe de Flandre a travers l'imagination de
l'vocateur.

Voici les _Coquillages_ peints en 1889. A ct d'cailles roses et
lustres, en voici d'autres blanches comme de la craie et d'autres
encore jaspes comme des dos de sche et d'autres enfin creuses et
rayes comme des branchies. La structure de poissons improbables,
diables de mer ou rougets, se retrouve comme ptrifie dans telles
formes minrales. Ensor en saisit les analogies, les traduit, les aime
et peut-tre, au fond de lui, relie-t-il, par des liens psychiques, ces
architectures marines avec leurs silhouettes baroques et compliques, au
monde trange de ses masques et de ses squelettes. Tout cela peuple sa
mmoire et fixe et dtermine son dsir presqu'au mme titre.

[Illustration: La Vierge aux navires (1893).]

Sur tel panneau, on croit surprendre la vie des mollusques au fond mme
de la mer. Il date de 1895. Un grand coquillage bistre domine, la pointe
en l'air, comme en pyramide, d'autres coquilles, les unes vertes, les
autres roses, et cet arrangement comme maladroit semble le fait mme de
ces btes lentes et visqueuses. Le dessin en est trs ferme et comme
crit. Il insiste sur chaque circonvolution et sur chaque spirale. Et
voici--contraste brusque--deux bulbeuses et lgres grappes de raisin,
l'une bleue et l'autre rose-cerise, avec un oignon, une noix et une
poire, la queue dresse. Ensemble presque transparent. Il est si frais,
si lucide, si dlicat qu'on le dirait comme baign de rose.

L'entre dans le royaume des masques dont James Ensor est roi, se fit,
lentement, inconsciemment, mais avec une sre logique. Ce fut la
dcouverte d'un pays, province par province, les lieux pittoresques
succdant aux endroits terribles et les parages tristes prolongeant ou
sparant les districts fous. Grce  ses gots, mais aussi grce  son
caractre, James Ensor n'a vcu pendant longtemps qu'avec des tres
purils, chimriques, extraordinaires, grotesques, funbres, macabres,
avec des railleries faites clodoches, avec des colres faites chienlits,
avec des mlancolies faites croque-morts, avec des dsespoirs faits
squelettes. Il s'est improvis le visiteur de lamentables
dcroche-moi-a, de malodorantes arrire-boutiques de marchandes  la
toilette, de piteux bric--brac en plein vent. Il a vagu par des
valles de misre o lui apparaissaient des pierrots malades, des
arlequins en goguette, des colombines soles. Parfois, comme un
mntrier fantasque, il montait sur un tonneau et sur la place de je ne
sais quelle ville du pays de Narquoisie, il agitait, au son d'un rebec
invisible, en un trmoussement soudain, toute cette joie lugubre et
bariole. Il pleurait peut-tre lui-mme en peignant tel masque hilare
ou souriait en dessinant telle tte de mort. Les contrastes les plus
aigus devaient lui plaire et il les ralisait en oppositions violentes,
les rouges, les bleus, les verts, les jaunes se donnant comme des coups
de poings sur la toile. L'art d'Ensor devint froce. Ses terribles
marionnettes exprimaient la terreur au lieu de signifier la joie. Mme
quand leurs oripeaux, arboraient le rose et le blanc, elles semblaient
revtir une telle dtresse, elles semblaient incarner un tel
effondrement et reprsenter une telle ruine qu'elles ne prtaient plus 
rire, jamais. J'en sais d'une angoisse de cauchemar. Et la camarde se
mla  la danse. Le squelette lui-mme devint tantt pierrot, tantt
clodoche, tantt chienlit. Masque de vie ou tte de mort
s'identifiaient. On ne songeait plus  quelque carnaval lointain
d'Italie ou de Flandre, mais  quelque ghenne ou les dmons se
coiffaient de plumes baroques et s'affublaient de draps-de-lit uss, de
bicornes invraisemblables, de bottes creves et de tignasses
multicolores. C'est pendant les mauvais jours de sa vie que James Ensor
donna cette signification pessimiste  ses fantoches.

Dans ce pays imaginaire, d'o la farce classique semble bannie,
voluent le masque Wouse et Saint Antoine, les diables Dzitss et
Hihahox, les pouilleux Dsir et Rissol, les soudards Ks et Pruta et
l'on y rencontre la ville de Bise et le territoire de Phnosie. Rien que
ces appellations et ces noms, venus d'on ne sait quelle rgion d'un
cerveau hant, renseignent sur la trs spciale imagination d'Ensor. Au
reste, pour animer pendant vingt-cinq ans un peuple aussi grouillant
d'tres chimriques et les douer d'une psychologie aussi tonnamment
varie, fallait-il que le monde de la dmence ft naturellement pour le
peintre un monde de prdilection et de choix. Certes, croyait-il  tout
l'invraisemblable,  tout le baroque,  toute la folie et ne
recouvrait-il la lucidit qu' l'heure o il s'asseyait devant sa toile
et choisissait ses couleurs et harmonisait ses tons. Il a ralis
admirablement cette vie double.

Le _Masque Wouse_ (1889) apparat un des premiers. Il est vtu d'un
schall discrtement et magnifiquement bariol de rouge, de vert, de
jaune, de bleu, il tient en main un parasol, est coiff d'un bonnet et
le nez de son visage en carton s'agrmente d'une pendeloque lgre. Il
regarde, gisants devant lui comme autant de marionnettes flasques,
d'autres tres semblables  lui et l'on dirait quelqu'un visitant soit
une morgue de pantins, soit, aprs un combat, le champ d'une dfaite.
L'oeuvre o s'pand une clart diffuse est dlicatement peinte, les
toffes sont flottantes et lgres, l'atmosphre jolie. Elle contraste
et voisine, dans l'atelier de l'artiste, avec les _Masques singuliers_
(1892) mis en rangs, comme s'ils s'attendaient  tre passs en revue
par les soudards Ks ou Pruta. Ils reviennent, Dieu sait de quelle
parade, les vtements lches et veules, mais gardant encore on ne
sait quelle fiert vague. Le plus grand de tous porte un chapeau
militaire dont la frange se dtache lugubrement. En cette toile, presque
tous les tons sont forts, puissants, hardis. Ils ralisent comme une
gamme descendante et ne deviennent fins et subtils qu'autour d'un
Pierrot boursoufl qui dissimule, en des blancheurs roses, sa carcasse
falote. Oh la piteuse mascarade et comme la dtresse d'une gloire abolie
et d'une gaiet dfunte s'y marque! Fini l'orgueil, le triomphe, la
gloire. Toute fanfare s'est tue. On rit et l'on est triste. Acteurs
fltris d'un drame chimrique, les fantoches sont l n'ayant plus mme
un bout de bton pour simuler un vague: portez-armes.

[Illustration: Les Pochards--1883.]

Maintenant voici les _Masques devant la mort_ (1888) et les _Squelettes
voulant se chauffer_ (1889) et le _Squelette dessinant_ (1889) et les
_Squelettes se disputant un pendu_ et les _Masques regardant une tortue_
(1894) et un _Duel de masques._ Le drame morne ou froce commence  se
prciser. Dans les _Masques voulant se chauffer_ une impression de nant
s'affirme. Rien de plus pauvre, de plus navrant, de plus lugubre que
cette ide de chaleur et de bien-tre voque devant ces tres flasques
et vides. Ils s'approchent, se pressent, s'inquitent autour de ce feu
inutile, de cette flamme sans vertu, de ce foyer qui les raille et qui
n'est pas. Les _Masques regardant une tortue_ angoissent tout autant.
L'caille qui couvre l'animal contempl est, elle aussi, une sorte de
masque dissimulant le mouvement et la vie. Ce rapprochement baroque
suffit  faire comprendre pourquoi les tranges spectateurs semblent
comme s'tudier eux-mmes en voyant bouger lentement et pesamment la
bte torpide et douce. Enfin dans un _Duel de masques_ l'ide de lutte,
de fureur et de frocit est raille  son tour.

Toutes ces petites toiles sont franches, sincres, nerveuses.
L'ostologie des squelettes est amoureusement tudie. Parfois sur leur
crne lisse se distinguent des lignes pareilles  celles des cartes de
gographie et l'on peut croire que le peintre se plat  inscrire le
monde sur l'os d'un front. Le trou des yeux est approfondi. On y
surprend, dans le vide, on ne sait quelle fixit qui donne l'illusion
d'un regard. Ce n'est certes plus le squelette tel que le comprenait le
moyen-ge. C'est plutt celui qui sort des cabinets d'anatomie, des
laboratoires et des hpitaux. Il ne fait pas songer  tel macabre
philosophe qui moralise dans la danse de Holbein ou dans les fresques de
la Chaise-Dieu; il n'est pas chrtien. Il s'est renouvel; il est de
notre temps. Il reprsente non plus les croyances, mais les ides et les
sentiments.

Mme dans ses _Tentations de Saint-Antoine_, Ensor ne prtend ni prcher
ni vangliser. Le tohu-bohu de ces apparitions charme presque et
devient, en ce sujet lgendaire, quasi bon-enfant. Le peintre adore y
semer des corps de femmes grosses et cocasses, des diables fluets et
malins, des monstres improbables et ridicules. Le pittoresque de ce
cauchemar chrtien le tente plus que son horreur. Et c'est en dilettante
de l'impossible qu'il s'y affirme et non pas en vengeur du vice ou en
champion de la vertu. Il cultive l'angoisse, ailleurs. Il la cultive en
lui-mme. Dans le _Portrait du peintre entour de masques_ (1899),
appartenant  M. Lambotte, d'Anvers, il s 'affuble d'un costume
trange, il se couronne de plumes et de fleurs, il se dguise lui-mme
comme pour donner plus congrment audience au peuple entier de ses
fantmes. L'oeuvre est haute en couleur; toute la palette ardente et
sonore est employe; la joie s'affiche; on songe  un triomphe et
pourtant que de cris poignants, que de violence et de fureur ces faces
impassibles n'expriment-elles pas? Tel visage morne et blme rappelle
une tristesse passe, tel autre une inquitude prsente; celui-ci, avec
ses joues pesantes, avec ses yeux comme pincs en des taus de graisse,
rit d'un malheur qui viendra; celui-l, bonasse et rougeaud, dtaille
quelque farce funbre ou pavane sa sant gonfle et balourde au-devant
de la maladie qu'il annonce. Tous les sentiments humains se laissent
deviner. Le plaisir, le chagrin, l'audace, la peur, l'espoir, la transe,
l'orgueil, le doute, la force, l'abattement, la roublardise, la ruse,
l'ironie, la dtresse, le dgot. C'est un formidable bouquet dont les
fleurs seraient des bouches, des nez, des fronts, des yeux et qui
toutes, ou presque toutes, malgr leur beaut et leur clat seraient
capiteuses et empoisonnes. Chacune a une signification nette et un
langage prcis quoique muet. Et les masques surgissent de partout: 
droite,  gauche, du haut, du bas. Le champ tout entier de la toile en
est comme encombr: ils se pressent, se tassent, s'enfivrent. Il faut
qu'ils assigent le peintre, qu'ils le dominent, le hantent et
l'hallucinent, qu'ils se moquent des roses et des plumes que sa tte
arbore, qu'ils lui crient leur inanit et la sienne et lui fassent comme
la leon terrible de la mort. Lorsqu'Ensor introduisit en sa peinture
un tel peuple trange et tragique de masques, peut-tre ignorait-il
lui-mme qu' un certain moment ils lui fausseraient  tel point la
notion du rel qu'il ne verrait plus qu'eux de vraiment vivants sous le
soleil et qu'un jour il prendrait place parmi leur multitude comme s'il
tait lui-mme quelqu'un de leur ligne et de leur race. Car il ne se
peut pas qu'il n'ait subi,  certaines heures, une telle illusion
dominatrice et qu'il n'ait fini par voir, avec ses yeux ouverts en plein
jour  la lumire, l'humanit entire comme un ensemble de grotesques et
de fantoches. Son art terrible et rveur a d l'affoler  ce point,
fatalement.

[Illustration: Enfants  la toilette--1886.]


IV.

LES DESSINS


Ensor a nettement distingu dans son oeuvre le dessin du peintre et le
trait du dessinateur. J'en donnai les raisons: elles me semblent
plausibles. Pointe et pinceau ne furent jamais  ses yeux des
instruments identiques.

Nous voici en prsence d'un nombre infini de pages o le fusain, la
plume et le crayon se sont appliqus  fixer la vie ou le rve. On les
peut diviser aisment en catgories: les croquis; les dessins de
caractre; les dessins atmosphrs; les dessins  lignes pures et les
dessins ornementaux. Il est certes piquant de constater que c'est
prcisment celui parmi nos grands artistes qu'on accuse peut-tre le
plus de ngliger le dessin qui surtout le cultive. S'il rassemblait tous
ceux qu'il a faits, ils formeraient une bibliothque.

Je sais des notations o quatre  cinq traits nettement placs expriment
l'enveloppe, la masse et l'attitude momentane d'un personnage; voici,
d'un coup de crayon, la marche, l'inclinaison, la vitesse d'une jambe
traduites; le mouvement d'un dos, l'affalement d'une hanche, le
bondissement d'une croupe, la tension d'un cou reproduits. Tout cela
est preste, vivant, soudain. Sur une seule page, cinquante petits
bonshommes se meuvent, s'agitent, passent, viennent, s'arrtent,
s'assoient, s'affalent et le crayon Cont note, dtail par dtail, leurs
particularits et leurs manires d'tre et compose comme une faune
amusante des passants de la rue moderne. Je connais tels croquis o
James Ensor, profitant des menus dfauts du grain ou de la trame d'un
papier, a compos une _Chute des anges rebelles_ en tenant compte de ces
accidents de matire. Des mouvements inattendus se devinent, des grappes
de muscles et de chairs pendent et se contractent, une cataracte de dos,
de ventres et de ttes se prcipite, une impression de rue est
merveilleusement rendue et tout cela n'est que du hasard soulign par un
crayon, dites combien habile et preste?

[Illustration: Mon Pre mort--1887]

Le jour o le peintre s'intressa  l'existence des marins et des gens
du port--plus tard ils lui fourniront et ses pouilleux et ses
masques--ce fut par des tudes au fusain qu'il manifesta son
enthousiasme. Il possde toute une suite de dessins suprieurement
conduits o s'offrent en leurs attitudes quotidiennes les vieilles 
mantelets, les mousses en vareuses, les vieux pcheurs chous comme
leurs barques au long des quais et les gars solides et rbls qui demain
s'en iront vers la mer. Puis se caractrisent encore les ouvriers, les
petits musiciens, les poissardes mlancoliques, les mangeurs de soupe,
toute une population de djets et de misreux. Toutes ces pages
tmoignent d'une sagesse et d'une sret indniables. Ds que le peintre
le veut, il ralise aussi bien que quiconque la correction du dessin et
la proportion des diverses parties d'un corps humain. Je ne puis
m'enlever du souvenir tel _Gamin en casquette_ aux lvres grosses, au
nez compact,  l'oeil lgrement triangulaire, ni cette ferme et prcise
tude de _Main tendue_ o l'ossature des doigts dans la peau dtendue et
les bosses des muscles apparaissent si nettement, ni ce _Vieux cheval_
noueux, maigre, efflanqu et comme diminu qui se tient avec peine
debout entre deux brancards, ni surtout cette adorable tte d'_Enfant
endormi_ dont la bouche entr'ouverte est d'une vie si vraie et dont
l'oeil est si dlicieusement clos. Comme on sent le sommeil et non la
mort!

[Illustration: Croquis.]

Rendre la matire, scrupuleusement, fut la tche qu'Ensor s'assigna dans
tels dessins: ferrailles, armoires, clefs, rideaux, toffes, lustres,
coffrets. Il y russit, sans se tromper jamais. Son crayon fouille,
comme un outil sr, les fibres et les noeuds du bois ou rend avec bonheur
l'usure des bosses et des reliefs. On pourrait deviner si tel meuble est
en chne ou en noyer. Assurment--tant l'exactitude est
grande--s'aperoit-on s'il est plaqu d'acajou. Les ornements d'acier ou
de cuivre sont creuss dans leurs ombres ou caresss sur leurs lueurs;
un rinceau, une courbe, une volute est rendue avec dextrit. Autant le
pinceau est lger et souple  fleur de toile, autant la pointe est
insistante et vigoureuse sur le champ des feuillets. De mme l'ampleur
lourde et molle d'un rideau de laine qu'une grosse cordelire retient
est offerte au toucher et semble pouvoir renfermer en ses plis jusqu'aux
mites et aux poussires. Bien plus. Ces dessins, encore que littraux,
sont dous d'une vie ample. Ils n'ont rien d'industriel. Si pour James
Ensor certains meubles sont hants, tous les objets frissonnent,
bougent, sentent. La cruaut sjourne dans le couteau, la discrtion
dans la clef et le fermoir, le repos et la scurit dans le bois. Rien
n'est mort, compltement. Chaque matire renferme en elle sa tendance,
sa volont et son esprit. Elle est cre pour un but. Elle doit donc
avoir comme une me qui tend  une fin et c'est prcisment cette me
qui seule nous intresse dans l'inanim et qui seule constitue, aux
yeux d'un artiste, la beaut des choses les plus quelconques. A ct
de ces dessins trs crits, James Ensor en a russi d'autres entirement
baigns d'atmosphre. Un model frle les distingue. Ils participent
plus que les autres  la vie universelle, aux variations de l'heure.
Pour les russir il faut un tact spcial. Ils sont d'un grain menu et
d'une fragilit choisie. Certains apparaissent comme faits avec de la
poussire rassemble dans les ombres et disperse dans les clairs. Des
gris tendres savamment distribus en constituent la beaut prcieuse.
Voici le _Portrait de Madame Rousseau_. Elle est assise  l'avant-plan,
parmi des meubles familiers, non loin d'un bas-relief. Le jour est
tamis; tout est en infimes nuances et en attnuation. Il en rsulte une
impression de douceur et de calme si grande qu'une mouche survenant la
troublerait, malencontreusement, du simple bruit de ses ailes.

_Mon pre mort_ est conu dans le mme esprit. La page est solennelle,
sobre, mue. On aperoit seulement la tte pose parmi les draps que
lgrement quelques tons blancs rehaussent. A traits fins, la barbe et
les cheveux sont rendus. Le crayon Cont et le crayon gras out introduit
le jeu de leurs diffrentes accentuations dans les parties sombres.
L'ombre s'anime, mais uniquement afin d'viter qu'elle ne soit opaque:
il faut que la seule srnit rgne dans l'tude entire. Le dessin est
du reste irrprochable. Le nez, les yeux et le front sont nets sans
duret, les chairs sont admirablement aplies quoique consistantes
encore.

[Illustration: La Mre du Peintre--1889. Dessin. (Collection Robert
Goldschmidt)]

Cette mme manire de nuancer un dessin sans l'affadir ni le banaliser
se retrouve dans le _Portrait de ma mre_, appartenant  M.
Goldschmidt, et dans les _Squelettes musiciens_. Devant une armoire o
s'tale un crne sans mchoire, apparat un squelette introduisant le
bec d'une clarinette dans sa bouche sans dents. Un manche de violoncelle
s'lve non loin de lui. Ces deux crnes sont tudis avec un art
parfait. Chaque relief, chaque mplat, chaque partie osseuse avec ses
stries et ses mandres est rendu comme un artiste gothique se serait plu
 les traduire. Faire attentif, serr, scrupuleux. Impossible de pousser
plus loin l'attention minutieuse, ni la probit applique. Et quelle
aisance, quelle apparente facilit, quelle ductilit et quelle
flexibilit prestigieuse des doigts. Et combien tout est sr et savant!

La ligne mme, la ligne pour elle-mme, la ligne simple et jolie, la
ligne belle et enveloppante sduisit  son tour la main chercheuse de
James Ensor. Et voici la _Vnus  la coquille_ dont le corps souple,
limit par un trait gracieux et flexible, surgit, avec, entre ses
doigts, une pomme. Les jambes, le torse, le ventre et les bras sont
suffisamment models pour qu'ils donnent la sensation d'exister vraiment
et n'tre pas uniquement des blancs sur un papier. Mais c'est
l'arabesque sinueuse sparant la Desse de l'ambiance qu'on admire
surtout et qui tonne par sa souplesse. On songe  quelque fleur
dlicate et haute.

[Illustration: Vnus  la coquille--1889. Dessin.]

Les sujets ornementaux, avec leur fantaisie violente et leur parodie
pique ont tent  maintes reprises le crayon d'Ensor. L'histoire, la
lgende, les coutumes lui fournissent leurs thmes. Il les transforme
selon son humeur, son caractre, sa nature. Ils ne sont pour lui que
des sortes de tremplins sur lesquels sa verve et sa raillerie
bondissent. Les batailles surtout le requirent. Grce aux coups donns,
aux plaies reues, grce aux dhanchements du corps qui frappe et aux
chutes des corps qui succombent, grce aux contorsions qu'il suppose et
aux pirouettes qu'il imagine, un combat se prsente  lui avec dlices.
L'horreur relle en est supprime au profit de la truculence et du
pittoresque. Ou bien encore c'est dans quelque dcor moyen-geux, sur
une place meuble de maisons hautes et pointues, quelque drame violent:
_Sorcire qu'on brle, Patrons de cathdrale, Vierges aux navires,
Soudards entrant en des cits tranges_. Ou bien encore, dans un site
d'hiver quelque foltre et complique scne de _Patinage_ ou bien enfin
quelque _Parade dans une arne de cirque_. Celle-ci amuse immdiatement
par la gymnastique baroque des clowns et les sauts invraisemblables des
paillasses. On croirait assister  quelque liesse d'escargots,  quelque
fte de chenilles. Des tres contourns, girouettants, tire-bouchonns
permettent au dessinateur de raliser, par des volutes charmantes et
places chacune  quelque endroit prcis et heureux de la page blanche,
une ornementation indite qui charme l'oeil immdiatement, sans examen,
et divertit l'esprit sitt qu'il s'attarde.

Toutefois le motif le plus clbre est trait dans la _Bataille des
perons d'or_. Les communiers flamands sont rangs  droite, coiffs de
casques inusits, arms de massues buissonneuses et prsentant des
goedendags pareils  des reptiles. Courtrai avec ses tours, ses
remparts et ses moulins, se devine, l-bas. Ils la dfendent et leurs
lignes ranges et pointues s'tendent devant elle, comme une succession
de haies o flotteraient, ci et l, des drapeaux. Le lion noir de
Flandre orne la plus haute bannire.

A gauche, mais  l'arrire-plan, apparaissent les chevaliers franais
sur leurs chevaux rapides et ploys en arc de cercle. Cimiers, panaches,
lances, pes, bannires, tout flotte ou se dresse au vent. Derrire eux
un incendie s'allume et l'horizon est peupl de nuages capricieux et
tourments.

Au milieu la bataille: foulons, tisserands, bouchers assaillent et
dsarment les ducs et les barons. Des jambes, des ttes, des bras encore
arms de fer et d'acier gisent  terre. On a coup les corps comme aux
abattoirs. Un cheval est tomb pattes en l'air, une flche fixe au gras
de sa croupe. Voici un communier pendu  la queue d'un coursier; un
autre se soulage et fait un pied de nez aux charges qui approchent. Les
chevaux ruent, s'effrayent, s'abattent. Une mle grotesque s'parpille
en mille actions non pas d'clat, mais de gaiet baroque et de rise.
L'invention est spontane, abondante, joyeuse. On assiste  une dpense
de jovialit narquoise et d'humeur pavoise. Les drapeaux qui flottent,
les armes qui se dressent, les rayons du soleil, les banderoles des
nuages ne sont prsents  la vue que comme dcors fictifs et lignes
ornementales. La _Bataille des perons d'or_ est une kermesse o l'on
tuerait pour s'amuser, o l'on tomberait pour se distraire, o l'on
mourrait pour avoir le plaisir de faire une grimace. Le _Triomphe
romain_ s'apparente  la _Bataille des perons_. La composition en est
moins originale et les lignes dominantes moins inattendues.
Toutefois peut-on se rjouir  voir les licteurs prsenter leurs
faisceaux comme des seringues et ceux qui portent les aigles arborer ces
dernires comme de vulgaires oiseaux abattus par des archers, dans
quelque village flamand. Il conviendrait d'insister encore sur la _Mort
d'un thologien_, sur la _Multiplication des poissons_, sur les
_Soudards Ks et Pruta_, sur _Iston, Pouffamatus, Cracozie et
Transmouff,_ sur les _Diables menant le Christ aux Enfers_. Je me
bornerai  prsenter la plus importante des _Tentations de
Saint-Antoine,_ grande composition qui ne fut expose, aprs un premier
refus, qu'aux _XX_, en 1888.

[Illustration: Projet de Chapelle  ddier  St. Pierre et Paul--1897.]

Elle est divise par tages. Au rez-de-chausse, l'anachorte gros et
geignant se prsente  nous et sa bonasse figure, que de grosses larmes
humectent, regarde le ciel, sans trop de dsespoir. Au-dessus de lui
trne une femme qui se dvt mme de la feuille de vigne. Elle est
grande, belle, lance, et son impudeur est triomphante. En haut, tout
en haut, apparat une admirable tte de Christ, prise  quelque matre
gothique flamand. Il semble consoler Antoine et pleurer lui aussi sur
l'amas des vices et des pchs montrs.

Dans la vie des Saints par Alban Stolz, docteur en thologie et
conseiller ecclsiastique, il est dit d'Antoine: Un jour qu'il venait
d'tre tent plus que de coutume, il lui sembla que Notre Seigneur lui
apparaissait rayonnant de lumire. Il lui dit en soupirant: Bon Jsus
o donc avez-vous t? Pourquoi n'tes-vous pas plutt venu me
secourir. Et il lui fut rpondu: Pendant que vous combattiez j'tais
auprs de vous, car sachez que je vous assisterai toujours. Ce texte
commente nettement le fourmillant dessin d'Ensor. Il composa du reste ce
pome par morceaux, appliquant sur une grande toile, maint carr de
papier qui continuait sans interruption la partie de scne traduite sur
le carr voisin.

En plus, si l'oeuvre se divise, dans le sens de la hauteur, par tages,
elle se complique aussi, dans le sens de la profondeur, par couches.
Presque partout quelque motif en saillie en cache un autre d'un relief
plus attnu et plus fondu. Il en rsulte une abondance et comme une
fermentation trange, car dans cette large page tout est trait:
religion, histoire, morale, vice, vertu, terreur, angoisse, rire,
ricanement, folie. On se croirait en prsence de quelque oeuvre indoue
qui nous propose une explication du monde. Et voici les cultes anciens
ridiculiss par une Minerve grotesque debout au fronton des temples et
voici les mille inventions modernes traites fantastiquement: trains,
ballons, navires; et voici des corchs dont des femmes enlvent la peau
et voici des crucifis dont des femmes enlvent le coeur et voici les
pchs capitaux qui apparaissent avec leurs violences et leurs affres et
qui tournent autour de la luxure centrale.

Dans le bas se droulent des cortges. Des mimes, des masques et des
clowns, portant des pancartes foltres se poussent vers saint Antoine
comme pour lui prsenter la ptition goguenarde de l'universelle dmence
humaine.

Oh, le multiple et terrible cauchemar enlumin! Il arrte surtout par
ses dtails minutieux et innombrables, mais l'ensemble en est toutefois
large et imposant. Celui qui le conut est quelqu'un dont
l'intelligence, le coeur et l'imagination travaillent et fournissent avec
angoisse leur pense et leur rve aux mains patientes et laborieuses.




V.

LES EAUX-FORTES


C'est dans son travail d'aquafortiste plus encore que dans son oeuvre de
peintre que l'imagination d'Ensor s'est dbride. Bien des cuivres
reproduisent certains de ses tableaux et tel de ses dessins est traduit
en gravure. Toutefois, quand le burin  la main il conoit quelque
composition encore indite, le vent de la fantasmagorie plus que jamais
violent lui souffle sur le cerveau. Je craindrais de rditer certaines
analyses dj faites si je prsentais, ici, toutes les _diableries_ et
_mascarades_ traites  la pointe. Je ne veux appuyer que sur leur
excessive audace, sur leur extrme cocasserie, sur leur insurpassable
outrance. L'impudeur, l'indcence, la scatologie mme apparaissent.
Mais--disons le en y insistant--rien n'est malsain, trouble, louche,
ambigu; tout au contraire est franc, sincre, froce, brutal. Il n'y a
pas de sous-entendu. Il y a talage. On sait immdiatement qu'il faut ou
fermer ses yeux si l'on craint pour ses prunelles innocentes, ou se
boucher le nez si l'on possde des muqueuses trop dlicates. Le
haut-le-coeur est soudain ou ne se produit pas. Ceux qui l'vitent se
complairont  suivre alors, en tous leurs mandres, les fleuves de
verve tumultueuse et de raillerie agite que l'artiste charrie  travers
ses oeuvres, avec leurs boues frappes de soleil, leurs folles herbes
tournoyantes et leurs charognes magnifiques. Vienne, Zrich, Lige,
Barcelone, Milan, Venise, Ostende, Dresde, Paris possdent, en leurs
collections publiques mainte eau-forte du graveur. M. Eugne Demolder en
une critique pntrante et renseigne, M. Coquiot das sa prface au
_livre des masques_, M. Vittorio Pica, l bas, en Italie, dans les
revues et Jean Lorrain, dans le roman trange, prcieux et faisand de
_M. de Phocas_, ont longuement et ardemment clbr tels ou tels cuivres
du peintre. Voici ceux qui ont le plus souvent sollicit la critique.

[Illustration: La Cathdrale--1886. Gravure  l'eau-forte.]

_La Cathdrale_ (1886). Serre, compacte, myriadaire, une multitude
s'avance moins avec ses jambes, ses bras, son corps qu'avec ses visages,
vers on ne sait quel but. Elle bouge non pas individuellement, mais
totalement, d'un norme mouvement d'ensemble et c'est comme si la masse
humaine entire s'branlait. Au milieu d'elle une glise avec ses
grandes tours, avec l'lancement de ses ogives, avec ses toits et ses
clochetons, une glise lgre, triomphante, arienne est plante et
domine. Au loin se devinent d'autres architectures, des surgissements de
flches, des hampes gantes et des drapeaux. On songe  une colossale
fte sculaire,  quelque anniversaire prodigieux. Le spectacle est
pique.

Et cette impression est donne non pas avec force, mais avec lgret et
dlicatesse. Le burin fourmillant a creus partout mais jamais sa pointe
ne fut rude ni acharne. On dirait le travail d'un clan de mouches ou
d'une ruche d'insectes. Une atmosphre joyeuse, transparente, fine,
lgre, baigne la page entire et si le mot chef-d'oeuvre vole sur les
lvres de celui qui la regarde, ce mot y semblera bien  sa place comme
est  sa place sur le cuivre chaque trait d'ombre et chaque surface de
lumire.

_La grande vue de Mariakerke_ (1887) est d'une qualit d'art aussi haute
que la _Cathdrale_. Les petites maisons du village west-flamand sont
groupes autour de son clocher, avec leurs toits comme des ailes
abaisses, avec leurs maigres enclos, avec leurs dunes poudreuses et
leurs verdures aigus. Un ciel admirable de nuages volants le surmonte
et le grandit. On sent la mer proche. Les herbes de l'avant-plan sont
ployes par le vent du large. Elles forment comme une barrire d'ombre
qui loigne et approfondit le sujet principal. Un air abondant circule.
Une correspondance exacte, une interinfluence scrupuleusement observe
et rendue existe entre le ciel et la terre. Les plans sont partout
minutieusement fixes et leur accord partant des bords du cadre jusques 
l'horizon prouvent quel oeil sr Ensor possde qu'il s'agisse du trait ou
de la couleur.

Et _l'Htel de ville d'Audenarde_ (1888) et surtout les _Barques
choues_ (1889) confirment encore en nous cette conviction. Dans la
premire planche, l'ombre des galeries du rez-de-chausse est rendue
avec une justesse merveilleuse et tout le haut de l'difice semble comme
vibrer dans la lumire; dans la seconde, grce  la disposition oblique
des deux lignes principales, celle du rivage lointain et celle des
bateaux sur le quai, l'approfondissement du paysage est admirablement
rendu, tandis que la volute large et ample du nuage, droulant sa porte
dans la mme direction que le rivage de droite et les barques de gauche,
concourt  cette mme illusion d'tendue. Souvent, le jeu subtil des
lignes ne fut gure favorable aux compositions de James Ensor, mais ici
les plus malveillantes critiques ne peuvent avoir de prise et son oeuvre
est irrprochable. Ceux qui le chicanent sur la trop fameuse
perspective, n'ont qu' examiner les _Barques choues_. Ils conclueront
que si le peintre viole parfois telle ou telle sacro-sainte rgle, tant
en ses tableaux qu'en ses dessins, ce n'est ni par ignorance, ni par
impuissance mais par rflexion et par volont. L'art doit sacrifier 
chaque instant les prceptes et les enseignements qui le gnent dans ses
recherches et ses dcouvertes. Un vrai artiste trouve en lui-mme la
justification de ses excs. Ce qui s'est fait avant lui ne lui est qu'un
conseil; ce ne peut jamais lui tre un ordre, ni une sorte d'ultimatum.
L'art est libre, libre, libre! s'crie quelque part James Ensor. Il n'y
a que les mdiocres qui ne comprennent pas et ne comprendront jamais la
profondeur et la sincrit d'une telle revendication ardente.
Heureusement que les routes suprieures de l'humanit en marche sont
plantes de grandes oeuvres qui l'affirment et la crient  leur tour.

[Illustration: Le Christ apaisant la Tempte--1886. Gravure  la pointe
sche.]

Le _Christ calmant la tempte_ (1886), les _Sorciers dans les
bourrasques_ (1888), l'_Ange exterminateur_ (1889), sont des
compositions magnifiques d'ampleur et de simplicit. La premire est
comme solennelle. On a la sensation d'un miracle qui clate et du
surnaturel qui rayonne. Les deux autres baignes--dites de quelle vaste
ou ferique lumire--propagent un mouvement fou tout au long de leurs
lignes. L'norme Sorcier de la bourrasque fait songer  quelque Caliban
cleste. Il est grotesque et puissant  la fois. L'ange exterminateur a
beau nous apparatre comme une sorte de croquemitaine et les foules qui
le voient passer s'accroupir en des poses affoles, l'apparition est
magnifique et inoubliable de splendeur. Le trait menu et comme
tremblant, le trait minuscule et rompu doue le cheval et son cavalier
galopant dans les nues, comme d'une vitesse frmissante.

_Les sept pchs capitaux_, que prcda ds 1888: _Peste dessus, peste
dessous, peste partout_, nous offrent comme une oeuvre cyclique o le
grotesque le dispute  la frocit. Une eau-forte liminaire en prpare
l'impression trange. Elle figure une Mort aile--dites quelles ailes
misrables et dplumes le squelette entr'ouvre!--abritant sous elle des
personnages divers dont chacun semble tre une indication rapide des
sept vices  fustiger.

[Illustration: Barques choues--1888. Gravure  l'eau-forte.]

La _Luxure_ (1888) occupe le centre de l'oeuvre. Un jeune homme dont le
corps est  demi dissimul, semble ramper, sur un lit, vers une femme
norme qui dtourne la tte et n'tale qu'une chair ballonne impudique
et monstrueuse. Le temps, sinistre et glabre vieillard, le temps aux
mains et aux ailes crochues menace d'une faux norme le couple lubrique,
tandis que voltige dans l'air une manire de gnome cornu et que dans un
cadre, prs d'un rideau, de vagues nudits apparaissent. Dessin rapide,
traits menus, facture fine et dlicate. Page de blondeur et de jeunesse
o seule la faux leve trace un lugubre clair. Elle voisine avec
_l'Avarice_ (1904)--ici, la pointe du burin appuie, griffe, devient
comme mchante--et l'on voit un terrible bonhomme, en casque--mche
compter son argent sur une table et quelque dmon hriss remuer, avec
lui, les pices rondes et frmissantes. Soudain surviennent deux
assassins qui assaillent et saignent le cynique avare. Le sang
clabousse sa figure et s'coule de son flanc. L'_Envie_ (1904)
s'claire de l'apparition d'une jeune mre tenant un nouveau-n entre
ses bras. Elle est heureuse. Un jeune gars l'embrasse. Une paix, une
douceur, une tendresse est rpandue. Des rayons partent du milieu de la
page, baignant le front de la femme et se projetant jusqu'au bord du
cadre. Mais voici la contradiction qui se lve: vieilles filles au nez
froce, bigotes tirant la langue, hommes graves et bilieux, crtins
faisant des pieds-de-nez et ci et l des squelettes voltigeant comme
pour annoncer la maladie et le trpas et affirmer combien toujours la
mort est suspendue sur la vie.

[Illustration: Croquis.]

L'_Orgueil_ (1904). Solennel, ponctuel, grave, rogue, ridicule, avec de
tombantes bajoues, avec un front troit, carr, abrupt, avec une tte
trop volumineuse pour son corps triqu, quelque vague notaire ou
commerant ou bourgmestre de province se prsente  la foule des
qumandeurs, des humilis et des pauvres qui lui baisent les mains. Un
squelette lui pose une couronne sur la tte. Un coq, les plumes
hrisses, crie vers lui comme s'il claironnait de fureur. Un ne
regarde. Quelque morne sacristain lit un discours; quelque minable
vieille tend un bouquet. La mort, arme de sa faux, promne ses doigts
d'os dans la perruque d'une femme acaritre--peut-tre la compagne du
notaire, du commerant ou du bourgmestre--et lui cherche sa vermine. La
scne est d'une observation cruelle et foltre. Tout est piteux, morose,
grotesque dans ce triomphe. La petite ville y est raille et bafoue.
Ensor se venge.

La page la moins russie nous reprsente la _Colre_ (1904). Au fond
d'un lieu quelconque--appartement d'ouvrier ou grenier bourgeois--homme
et femme, avec des couteaux et des crochets, luttent et se blessent.
Leur chat, le poil dress, assiste  la bataille. Des tres
singuliers interviennent et la camarde semble faucher le vide au-dessus
des combattants. On croirait que le cuivre est griff au moyen d'un
clou. Toute autre est l'abondante et grasse et croupissante et
savoureuse _Gourmandise_ (1904). Bien que les deux personnages assis
vomissent leur nourriture et que la Mort leur serve un homard et qu'un
chien, sur le dossier d'une chaise, compisse l'un d'eux et qu'une tte
coupe s'tale sur un plat, le petit drame gastronomique se caractrise
par une jovialit amusante. Un tableau pendu au mur rjouit par son
dessin preste: il reprsente des porcs qu'on tue, dans un village sur la
place, et certes les deux bfreurs assis ou plutt affals  leur table
ne se doutent point qu'ils mritent un semblable trpas. L'norme cochon
qui se hisse dans un coin, la langue pendante, semble seul distraire le
plus gros des convives et son oeil oblique s'en va vers le groin tendu ou
vers le homard que la mort apporte, presque amoureusement. Enfin la
_Paresse_ (1902) reprsente deux dormeurs, un homme et une femme,
enfoncs dans leur couche. Un lutin ricaneur chatouille l'oeil de la
dame. Un squelette dtraque une horloge et enlve une aiguille. Par la
fentre, on aperoit des paysans qui moissonnent, des ouvriers qui
brouettent, des valets qui bchent, des gens de peine qui transportent
des fardeaux, des soldats  l'exercice, des trains qui roulent et tout
au loin une ville norme dont les usines s'acharnent et fument sous le
riant soleil. Dehors il fait grand jour, mais les dormeurs ballants se
calfeutrent et de lents escargots rampent sur leurs draps. Un petit
dmon, sur la table de nuit, teint, d'un pet, la bougie.

[Illustration: Ernest Rousseau--1887. Gravure  la pointe sche.]

Cette suite de sujets renseigne--et que d'autres petites planches
l'affirment comme elle--sur l'inpuisable fantaisie de James Ensor. On
la croit au bout de sa trpidation et toujours et encore elle
recommence. Elle est vloce et incessante comme le tic-tac d'une montre.
Elle s'agite jour et nuit. La moindre observation faite au hasard la
remonte comme le petit tour de clef quotidien redonne la vie aux
ressorts distendus.

Pour saisir mieux encore cette foltre imagination il faudrait la suivre
jusque dans sa descente vers la caricature et la montrer aux prises avec
les _Cuisiniers dangereux_[1] et les _Mauvais mdecins_ (1895).

Les _Cuisiniers dangereux_ sont les critiques. On y distingue telles
personnalits que J. Ensor redoutait. Elles servent un trange repas 
quelques-uns de leurs confrres et sur les plats prsents s'tale la
tte mme du peintre flanque d'un sauret. Les _Mauvais mdecins_
oprent avec une frocit dlure, s'emptrant parmi les intestins
qu'ils retirent des ventres comme des cbles et taillent dans les chairs
de larges crevasses par o s'vadent les entrailles. Le patient tend un
poing vers le ciel, est retenu par une corde qui l'trangle tandis que
la mort sinistre, avec un geste prceptoral, apparat.

[Footnote 1: Les _Cuisiniers dangereux_ sont un panneau (1896).]




VI

VIE ET CARACTRE


Vie banale somme toute, mais en lutte avec un caractre spcial,
trange, infiniment impressionnable et ombrageux.

Ensor naquit  Ostende. Il a 48 ans. Il grandit dans une maison de
ngoce, avec sa boutique achalande s'ouvrant sur la rue,  ct de la
chambre de famille. Aux jours o la mer est calme on envoie l'enfant sur
la plage se distraire dans le sable, avec des coquillages. Il ne connat
point encore le pittoresque quartier des pcheurs plein de voiles et de
bateaux, plein de gamins hves qui jouent parmi des charettes  bras,
dpiotent de leurs doigts prestes les crevettes tombes des paniers de
la mare et se poursuivent parmi les cordes tendues de poteau en poteau
et les ancres abandonnes dans les terrains vagues. Ce n'est que plus
tard qu'il se mlera, pouss par son art,  la vie des matelots et des
mousses.

Il ne suit les classes que pendant deux ans. Lui mme emmagasine
quelques connaissances varies dans sa jeune tte. Ses livres d'images
le hantent. Les romans  nafs dessins le sollicitent. Aprs avoir
admir les gravures il lit le texte. Mais dj mainte tentation lui
vient de rendre les tons et les lignes qu'il voit. Il griffonne et
barbouille. Dtail  noter: ce sont les couleurs qu'il traduit avant
mme qu'il dessine les objets. Il a quatorze ans.

On lui donne comme professeurs deux vagues aquarellistes ostendais:
Dubar et Van Kuyck. Leurs conseils lui sont lgers. Il les coute et
oublie leurs paroles. Il n'est inquit que par ce qu'il voit. Il ne
peint que d'aprs nature et les sites marins et les dunes et les
paysages des environs d'Ostende sont ses premiers modles. Louis Dubois,
le beau peintre solide et puissant, rencontrant un jour, au cours d'un
villgiature sur la cte, les quelques pages auxquelles James Ensor,
presque enfant, confiait ses primes essais, s'enthousiasma et vivement
s'intressa  ses dbuts.

En 1877 le voici  Bruxelles. De 1877  1880 il frquente l'Acadmie. Il
y eut pour compagnons: Fernand Khnopff, Charlet et Duyck. Et pour
matres: Portaels, Stallaert, Robert et Van Severdonck.

[Illustration: Le Thatre des Masques ou Bouquet d'artifice--1889]

Plus tard, sorti de cette cole, il apprciera et critiquera
l'enseignement de ses matres, en ce caractristique monologue:

     TROIS SEMAINES A L'ACADMIE

     _Monologue  tiroirs_

     La scne est dans la classe de peinture.

     Personnages: Trois professeurs, le directeur de l'Acadmie, un
     surveillant; personnage muet: un futur membre des _XX_.

     Nota: La vrit des menus propos qui suivent est garantie.

     1re Semaine: M. le professeur Pilstecker.

     Vous tes coloriste, Monsieur, mais sur 100 peintres il y a 90
     coloristes.

     Le flamand perce toujours chez vous, malgr tout. Je trouve les
     artistes franais trs forts; dans une exposition, on les distingue
     de suite de leurs voisins; ils sont trs forts en composition.

     Il ne faut pas croire que le professeur abme l'tude en la
     corrigeant; quand j'avais votre ge, je le croyais aussi,
     maintenant je vois bien que le professeur avait raison.

     Vous n'avancez pas! a n'est pas model! (montrant l'tude d'un
     autre lve). En voici un qui va bien! Malheureusement il est trop
     paresseux.

     Vous cherchez dj l'air ambiant, au lieu d'attendre que vous soyez
     assez fort en dessin; songez que vous avez encore deux classes
     d'antiques  faire! aprs cel, vous aurez bien le temps de vous
     occuper d'air ambiant, de couleur et de tout le reste.

     Vous ne voulez pas apprendre; peindre comme cel, c'est de la folie
     ou de la mchancet.

     Je suis _forc_ de vous complimenter sur votre dessin; mais
     pourquoi faites-vous des dessins contre l'Acadmie?

     2e Semaine: M. le professeur Slimmevogel.

     Vous avez fait votre fond au lieu de faire la figure; a n'est pas
     difficile de faire un fond.

     Vous faites le contraire de ce qu'on vous dit. Au lieu de commencer
     par _vos vigueurs_, vous commencez par les clairs. Comment
     pouvez-vous juger votre ensemble. Il faut faire vos vigueurs avec
     du noir de vigne et de la terre de Sienne brle.

     Je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air ici; jamais je n'ai vu la
     classe de peinture comme cette anne. Je serais honteux si un
     tranger entrait ici.

     Je ne vois rien l dedans. Il y a de la couleur, mais a ne suffit
     pas.

     a manque de vigueur. Vous emptez trop. Vous avez l'air de bien
     chercher cependant. Vous avez assez cherch maintenant.

     Est-ce M. Pilstecker qui a corrig votre tude? a n'est pas sa
     semaine, pourtant. C'est embtant, a!

     3e Semaine: M. le professeur Van Mollekot.

     Qu'est-ce que c'est que a! C'est beaucoup trop brun, vous savez.
     Est-ce M. Slimmevogel qui vous a corrig?

     C'tait si bien commenc. Vous dessinez si bien, mais vous abmez
     tout ce que vous faites.

     Croyez-moi, c'est dans votre intrt que je vous le dis. Mettez
     votre tude  ct du modle. Vous avez peur de peindre.

     Il faut peindre avec des brosses plates, en pleine pte, mais il
     faut faire attention de ne pas blaireauter.

     Vous n'emptez pas assez. Je sais bien que vous savez le faire,
     mais il faudrait le montrer aux autres.

     Vous faites du paysage, c'est de la farce, le paysage!

     M. le Directeur.

     Vous dessinez en peignant, mauvais! mauvais! Vous allez vous noyer.

     C'est le sentiment qui vous perd, vous n'tes pas le seul.

     La semaine passe, vous avez fait un bon dessin, maintenant, c'est
     encore une fois la mme chose; vous avez mal  l'oeil peut-tre? Un
     sculpteur serait bien embarrass, s'il devait faire quelque chose
     d'aprs votre dessin.

     Est-ce M. Slimmevogel qui a retouch a?

     Le Surveillant.

     M. le Directeur et M. Pilstecker sont trs fchs contre vous, 
     cause de votre concours d'esquisse peinte. Si vous voulez me
     promettre de changer de manire, j'en parlerai  M. le Directeur,
     et vous pourrez entrer  la classe de nature.

     _Moralit_: L'lve quitte l'Acadmie et se fait Vingtiste.

     _Moralit ultrieure_: On refuse toutes ses toiles au Salon.

[Illustration: L'Intrigue--1890. (Collection Ernest Rousseau)]

Ce monologue porte. Il est jovial et juste. Il rsume, d'un style leste
et ironique les tares de l'enseignement officiel. Les personnages
reprsents se reconnaissent. Leurs jolis noms emprunts au langage
populaire donnent au morceau entier, une savoureuse couleur locale.
Ensor ne pouvait tre un bon lve. Sa nature s'y opposait; il tait
destin  devenir un bon peintre. Il remporta toutefois le deuxime
prix de dessin de tte antique.

Revenu  Ostende il se forme lui mme. Toutefois restent suspendues au
mur de son atelier deux compositions faites  l'Acadmie: _Oreste
tourment par les Furies_ et _Judas lanant l'argent dans le Temple_. On
comprend que d'authentiques professeurs se soient tonns devant ces
peintures. Le ton y est dj trs particulier. Les personnages baignent
dans une lumire argente; aucun trait n'est sec ni maigr. Aucun geste
conventionnel, ni appris. La scne n'est point souligne par la
prsentation  l'avant-plan du protagoniste principal, soit Judas, soit
Oreste. C'est le groupe qui intresse; c'est l'ensemble; c'est l'action
totale. Des rouges sonnent sur un fond d'argent. Les dfroques sont
plutt romantiques que classiques ou bibliques. Le dessin acadmique est
tout entier mang par la couleur. Ces deux toiles sont dj de la vraie
peinture ensorienne.

L'anne 1880 fut une anne admirable pour James Ensor. Son vrai dbut
date de ce temps. Il lit beaucoup. La littrature n'a jamais mu les
peintres belges. En ce temps l, surtout, leur ignorance se dressait
monumentale. Ils avaient peur d'orner leur esprit pour ne point courir
le danger de sacrifier  l'imagination. On sait ce que cette crainte
purile a produit. Au dernier _Salon d'automne_ (1907)  Paris, le
principal grief qu'on fit  notre exposition rtrospective fut de
manquer d'intellectualit ou plutt d'intelligence.

Je n'ignore point qu'un peintre littraire est un peintre dvoy. Je
sais qu l'oeil et non pas l'esprit doit dominer dans les arts plastiques.
Nul plus que moi ne s'est fait un devoir de signaler combien il
importait de voir, de regarder, de constater afin de bien traduire soit
la ligne, soit la couleur, soit la lumire. Toutefois il ne faut pas
qu'un peintre se prvaille de cette vrit qui peut apparatre,  juste
titre, comme une manire de dogme esthtique, pour s'opposer  toute
culture gnrale et se complaire  n'tre volontairement qu'une brute
qui peint. Il faut, au contraire, que tout artiste s'affine et s'duque.
Or, c'est la littrature seule, prise dans son sens large, qui lui peut
donner cet affinement. Il doit tendre  son dveloppement complet, 
l'exaltation de sa personnalit totale; il doit comme fourbir le
faisceau entier de ses facults. Rien n'est perdu et, mystrieusement,
tout sert. A l'heure des chefs-d'oeuvre, c'est tout l'tre humain, avec
ce qu'il contient de puissance latente et emmagasine dans son cerveau,
dans ses sens, dans ses muscles, dans ses nerfs, qui apparat et qui se
hausse, par sa cration soudaine mais combien lentement prpare, au
plan des dieux.

[Illustration: Masques devant la Mort--1888. (Collection Ernest
Rousseau)]

Les matres que lisait Ensor taient videmment ceux que sa nature
d'exception lui dsignait: Edgar Poe et Balzac. Pourtant, avant eux, il
avait cultiv Rabelais (on s'en aperoit en ses crits); il gotait le
Roland Furieux, de l'Arioste, et Don Quichotte et les Mille et une
Nuits. J'ai trouv galement dans sa bibliothque l'Enfer du Dante.

Quant aux peintres qu'il entoure de son culte pieux ce sont et Rembrandt
et Delacroix et Chardin et Watteau. Il ne lui dplat pas de louer
galement--il ne serait pas James Ensor s'il n'apprciait
l'antithse--le Virgile lisant l'Enide (fragment) du vieil Ingres.

Il englobe encore dans son admiration Pierre Breughel et Jrme Bosch.
Mais il ignore Rowlandson et Gillray auxquels il ressemble. Et Goya ne
lui est nullement familier.

Ses voyages furent trs rares. En 1892 il ne s'attarda que quatre jours
 Londres; il fut  deux ou trois reprises  Paris; il se divertit dans
un voyage en Hollande, avec son ami Vogels, et les muses d'Amsterdam et
de Haarlem le retinrent longtemps entre leurs murs.

Sa vie s'est coule,  Ostende, presque tout entire. Il y a subi
l'interminable et ensevelissant ennui de la province qui tombe sur l'me
comme une poussire sur le corps; il y a connu la moquerie et la haine;
le potin et la rise; il y a rencontr les contrarits domestiques,
l'incomprhension invitable, la drlection. Les heures noires lui ont
fait cortge au long des jours gris, maussades, monotones. Sa
sensibilit fine comme le grain d'un bois rare et prcieux a subi les
coups de rabot de la btise. Il s'est senti foul, meurtri, bris.

Les rares joies qui flambaient autour de lui taient de pauvres joies
provinciales. Il en prit, certes, sa part ne ft-ce que par tristesse.
Une socit _Le Rat Mort_ le comptait et le compte encore au nombre de
ses membres. Ce cercle o des mdecins coudoient des avocats, o des
chevins serrent la main  des notaires, o des musiciens --quelques-uns
de vrai talent--introduisent le culte d'un got surveill, inscrit  son
programme le rire et l'entrain pour essayer de vaincre la torpeur
ambiante. Y russit-il? Et sa joie n'est-elle pas uniquement
rglementaire?

Quand James Ensor fut nomm chevalier par le Roi on lui mnagea quelque
fte cordiale et tapageuse. J'en connais l'ordonnance. Elle fut
consigne dans une brochure que rdigea et qu'illustra le peintre. Des
discours sont prononcs, des strophes battent des ailes et des
brabanonnes indites voient le jour. La fte fut, parat-il, charmante
et folle. Je le crois, bien que le souvenir que j'en ai entre les mains
ne me communique plus,  cette heure, ni charme ni folie. Mais il est
juste d'ajouter que la carcasse d'un feu d'artifice tir est chose
lamentable et funbre.

Ensor crit assez volontiers. On sait que la plume est entre ses mains
une arme--certes contourne, fantasque, chimrique--mais qu'elle est
toutefois aigu et pointe comme un couteau et qu'elle blesse souvent.
Il s'est plu, dans le _Coq Rouge_,  la diriger--malencontreusement 
mon avis--contre Alfred Stevens; dernirement encore dans l'_Echo
d'Ostende_, il gratigna maint critique. Il agit alors comme s'il tenait
entre les mains une molle pelotte, qu'il traverse d'pingles et qu'il
jette, ds qu'elle en est pleine, comme un espigle, vers le public. Les
traits portent, les allusions sont transparentes; ceux qui sont au
courant de la vie d'Ensor comprennent. Les autres s'tonnent. Lui, ds
son geste fait, redoute qu'on se fche, s'excuse presque d'avoir aussi
abondamment garni sa pelotte, d'avoir effil trop vivement ses pointes,
mais, quoiqu'il en ait, il n'a pu s'empcher de la lancer. Sa phrase est
surabondante d'adjectifs pittoresques et cocasses, de substantifs
soudains et invents; elle est folle, amusante, superlificoquentieuse;
elle cume et bouillonne; elle monte et s'croule en cataracte.
Lorsqu'une bouteille d'ardent champagne se dbouche et que le
fourmillement des bulles gazeuses s'lve myriadaire et ptille vers le
goulot pour se rpandre et se rsoudre en mousse, je songe au style
ferment de James Ensor.

Ostende ayant repouss son art, loin des murs nus de ses monuments, le
peintre, ds que l'occasion s'en offrit, malmena ses diles. Il
s'agissait d'lever une statue  M. Van Iseghem, bourgmestre. Voici le
morceau. Je l'emprunte  la _Ligue Artistique_.

     UN BRONZE OSTENDAIS A PLACER

     Resignalons allgrement les volutions sardinennes de nos
     bourgmestres vacillants ou diles impntrables, travaills par des
     voix. Contemplons caricaturalement les entrechats effrns de
     certains administrateurs ventripotents: singulires gambades
     agrmentes de culbutes dsopillantes, subtiles ruades de grisons
     affols, tiraillements aigres-doux de fonctionnaire non
     fonctionnant ruminant son bronze, matre coup de gaffe d'adroit
     manoeuvrier manoeuvrant, discussion spongieuse de batracien
     encornichonn coassant, effondrement subit de mache-brique
     imprvoyant, grossissement anormal de cucurbitac triomphant.

     Lanons quelques pierres dans cette mare aux marmousets et
     enveloppons d'un voile pais les chantillons artistiques de nos
     esthtes tremblotants pataugeant en sourdine dans les vases de
     barbotine ou d'lection.

     [Illustration: La Raie--1892. (Collection Ernest Rousseau)]

     Ces mles de moules et contre-moules et d'asticots asticots me
     laissent indiffrent: le contribuable ostendais a d'autres singes 
     fouetter. Mais une grosse question divise nos esthtes mercuriss.

     L'rection de la statue de Jan Van Iseghem s'impose, clament nos
     diles en mal de bronze! Pschykoriaminikrolobrdibrraxispipipi!
     expectorent pniblement nos vieux barbons du littoral; une runion
     de conseillers de l'Hutrisie Heureuse s'indique, fafouent nos
     scaphandriers dsosss, prudents immergeurs de vesses tratresses.

     Aprs vives discussions hrisses de bourdes solennelles, sauts de
     carpe, torgnioles, plamussades, nasardes fraches, faux horizons de
     narquoisie, momeries varies, arlequinades de haute lisse,
     proraisons limaonnes, jrmiades de tritons essouffls, voles
     oratoires de grand effet, miaulement suraigus, grognements
     agressifs, gloussements inarticuls et bredouillements confus
     dignes d'une assemble de vieilles lavandires chaudes ou
     marchandes des quatre saisons coquemardes, nos orateurs
     mollusqueux, gosills et contents se rfugirent prestement entre
     de jolies valves nacres et perlires, et il ne fut plus question
     de la statue du plus pellicul des bourgmestres passs, prsents et
      venir.

       *       *       *       *       *

La musique l'a tent autant que la littrature. Il compose et improvise.
Blanche Rousseau fut, un jour, tmoin de la faon dont il railla avec
des notes ceux qui le raillaient avec des paroles.

A un dner de noces o se trouvaient un grand nombre de bourgeois,
Ensor, ple et muet, se laissait taquiner, mais avec des sourires
contraints, des regards ddaigneux o s'allumait parfois l'clair fugace
d'une colre ou d'une ironie effrayantes. Non loin de lui, je
l'observais et j'avais presque peur. Tout  coup, quelqu'un
l'interpelle: De la musique, James, de _ta_ musique. On rit, il
rsiste, on insiste.... Alors, il se lve tout  coup, marche au piano,
et fait clater une fanfare discordante, un tumulte de sons bousculs,
mais si moqueurs, si violents, d'une si imprvue et tragique ironie ...
une sorte de _marche des bourgeois_ o les cris d'animaux se mlent au
vacarme du tam-tam, et brise dans un long hurlement sinistre. Il revint
 sa place, sans que, pourtant, sa figure et chang--mais les autres ne
riaient plus.

La musique autant que la littrature lui sert donc  des manifestations
irrites tout autant que certains dessins et certaines caricatures.
Quand sa sensibilit est trop foule et comprime par l'hostile ambiance
elles lui sont comme deux soupapes qu'il ouvre tout  coup et par
lesquelles il se libre de sa mauvaise humeur.

Mais quelquefois aussi elles lui apparaissent comme de relles
expressions d'art, surtout la musique, qu'il aime et cultive, avec
dlices et pour laquelle, me dit-on, il se sent n tout autant ou peut
tre plus encore que pour la peinture.

L'trange musique, crit encore Blanche Rousseau. Elle ne ressemblait 
aucune autre; elle ne ressemblait  rien au monde. Elle tait sourde et
voile--rapide comme un souffle, aussi lgre--ou bruyante
soudain--dure, heurte, diabolique.... Les sons couraient, agiles,
ails, s'gouttaient en jet d'eau ou s'croulaient en poudre.... Ils se
relevaient, s'envolaient en soupirs vers les nues idales et retombaient
 terre avec des grimaces et des contorsions. C'tait pour moi, petite
fille, des troupeaux d'anges et de dmons tournoyant entre ciel et
terre, des chutes et des essors, et les merveilleuses ascensions d'un
mlange bizarre de figures dont prdominaient tour  tour les unes,
sublimes, ou les autres, grimaantes et horribles.... Et quand, brisant
soudain une mlodie, Ensor entonna le _Miserere_ d'un voix vacillante,
effrayante dans l'ombre, la voix exacte d'un cur cynique et rapace
devant un cercueil entour de cierges--tandis qu'on riait dans la
chambre claire--mon coeur se glaa d'horreur et je me crus vieille 
treize ans.

[Illustration: Bataille des perons d'or--1895. Eau-forte.]

Il suffit d'avoir approch Ensor  certains jours, d'avoir cout,
attentivement, ce qu'il ne disait pas pour se convaincre qu'il est  la
fois timide et tmraire, trs simple et trs complexe, que le soupon
habite en lui, qu'il se croit volontiers honni, trahi, perscut mme,
qu'il est plein d'ironie et de goguenardise. Son silence et son rire
sont, presque au mme titre, inquitants. Il a la haine de la btise; il
la sait dure et coriace: il faut de temps en temps qu'il la morde.
Pourtant la mchancet lui est trangre.

Au fond, trs au fond de lui, sjourne certes la bont; mais cette
source profonde il ne la montre qu' de trs chers regards. Sa petite
nice l'a vu certes se rpandre. Pour les autres gens, il demeure un
tre ferm et nigmatique. On ne le saisit jamais entirement. La vie
lui apprit  tre dfiant. On ne lui a point rendu toute justice. Son
art n'est point encore,  cette heure, situ o quelque jour il se
campera. Mais qu'importe! l'ascension sera d'autant plus sre qu'elle
aura t lente et contrarie.

[Illustration: La mort poursuivant le Troupeau des Humains--1895.
Gravure  l'eau-forte.]

Le caractre n'explique videmment pas toute une oeuvre. Ce sont les dons
fonciers que le peintre porte en lui qui la dterminent,
l'entretiennent, la nourissent et la dveloppent.

Toutefois le caractre de l'homme influence l'oeuvre, si j'ose dire,
latralement. Il est comme les vents d'est, d'ouest, du sud et du nord
qui assigent une plante magnifique, la courbent, la redressent, la
baignent d'air chaud ou d'air froid, l'panouissent ou la desschent.
Ensor est un supra-sensible.

La mobilit, l'inquitude, la vacillation de sa nature expliquent  la
fois les recherches fivreuses, les pas en avant, les pas en arrire,
les brusques progrs et les soudains reculs, en un mot tous les
changements et aussi toutes les ingalits de son art. Aprs un tableau
clair, il rtrograde vers un tableau sombre; aprs un dessin de
caractre il commence un dessin atmosphr, aprs une eau-forte toute en
dlicatesse il burine un cuivre comme avec des clous. Il est tumultueux
et abrupt dans mainte composition; le dveloppement continu ou
symtrique des lignes ne l'inquite gure; il procde par  coups; il
tonne plus souvent qu'il ne charme. Il fait preuve de maladresse et il
est loin de bannir de son art le drglement et le chaos. Il ne tient
jamais en place et souvent il ne tient pas mme sa place. Les oeuvres
infrieures voisinent avec les oeuvres excellentes. Au cours de cette
tude je n'ai insist que sur ces dernires: elles seules comptent dans
la vie d'un matre.

Son caractre explique encore son amour immodr pour le masque, la
dfroque, la mort, la laideur. Pendant les dures, moroses et adverses
annes de sa vie, quand il se croit abandonn de tous, quand des ides
de perscution hantent sa tte, il met comme une ardeur noire 
dnaturer,  dformer,  calomnier la vie. Quelques-unes de ses toiles
sont froces. Les _deux squelettes se disputant un hareng-saur_ mettent
une pret telle dans leur lutte  mchoires voraces et terribles qu'on
songe vaguement  deux cruels ennemis du peintre s'acharnant sur lui. Le
jour qu'il campa devant son pole de fonte le gras et narquois
_pouilleux_ et que les premiers _masques_ vinrent surprendre et attirer
son attention, ce fut le pittoresque et la saveur des guenilles et des
oripeaux qui certes le sollicitrent. Il dcouvrit en eux l'ironie et la
farce quasi joviales; mais plus tard l'ironie et la farce firent place
au sarcasme,  la dtresse et  la violence. Et le rire devint
ricanement. Bien plus. Peut tre s'est-il fait que le dcouragement a
remplac,  point nomm, la colre et que certaines annes mauvaises et
mornes, les annes vides d'enthousiame, ne sont imputables qu' un
flchissement de volont. Car--et je ne veux point luder ce problme
moral--il est vraiment incomprhensible qu'aux heures pleines de
l'adolescence et de la maturit commenante Ensor se soit comme retir
de la lutte, alors qu'une abondance de gestes et d'oeuvres marque chez
les artistes dous comme lui l'entre triomphale dans la quarantaine.

[Illustration: La Danse--1896. (Collection Ernest Rousseau)]

Est ce la veule et torpide province, la solitude trop complte,
l'loignement trop prolong ou la critique injuste qui ont amen cet
alentissement? Quelle brisure intrieure a lzard une muraille dj si
haute?

Ou bien les ennuis quotidiens et domestiques, les tracas mesquins et
rongeants le condamnrent-ils quelque temps au silence?

L'explication nette et unique se dissimule sous l'amas des conjectures.
Peut tre un jour jaillira-t-elle simple et probante. En attendant, je
ne crois pas errer en affirmant que c'est dans le caractre du peintre
et non pas en son art lui-mme qu'il la faut chercher. Les rares
dernires oeuvres qui n'ont point encore quitt son atelier affirment que
son oeil est autant que jamais subtil, vivant et frais et que peut-tre
un dernier rajeunissement est  la veille d'clore. Mais quel que soit
l'avenir, l'oeuvre telle qu'elle est, avec sa srie de toiles depuis
longtemps victorieuses, n'est indigne d'aucune des louanges que nous lui
avons, au cours de ces pages, prodigues.




VII.

LA PLACE DE JAMES ENSOR DANS L'ART CONTEMPORAIN


La place de James Ensor dans l'art de son temps apparat belle et nette.
Le recul ncessaire pour la fixer se fait et ce jugement mis par ses
admirateurs n'est dj plus un jugement horaire.

Un fait esthtique notoire domine la peinture du XIXe sicle: la
dcouverte de la lumire. D'o la recherche ncessaire d'harmonies
nouvelles, de relations autres, de valeurs et de juxtapositions de tons
insouponnes jadis. D'o encore un renouveau du sentiment pictural
lui-mme, la joie et la vie intronises  la place de la morosit et de
la routine, l'oeil duqu non plus  l'atelier mais dans les jardins, les
bois et les plaines, les pratiques anciennes abandonnes au profit de la
surprise et de la dcouverte rencontres  chaque coin de route, 
chaque angle de carrefour. C'est la nature, bien plus que les muses,
qui forma les peintres novateurs. Elle leur imposa directement leur
vision et modifia leur technique. Mme elle renouvela toute leur
palette. Ils n'ont consult qu'elle: c'est d'aprs ses leons ingnues
et profondes qu'ils se sont forms, se sont dcouverts et se sont
exalts  l'heure des chefs-d'oeuvre.

[Illustration: Mariakerke--1896. (Collection Edgar Picard)]

Dans cette conqute de la clart, l'effort et la vaillance de James
Ensor compteront. Son geste demeurera insigne, non seulement dans
l'cole de son pays, mais, un jour, dans l'art occidental tout entier.
Car une mise au point exacte de la victoire impressionniste se prpare
partout. L'Europe entire y collabore. Certes y conservera-t-elle son
rle d'initiatrice et de propagatrice la belle et grande France. Mais la
Hollande, mais l'Angleterre, mais l'Espagne, mais la Belgique
s'adjugeront galement,  bon droit, quelques magnifiques rayons de la
gloire artistique toujours renouvele et sans cesse voyageuse, qui
s'est, jadis, presque fix chez elles, puis s'en est alle, puis revenue
pour y sjourner  nouveau.

L'histoire de l'impressionnisme ne fut tente, pourrait-on dire, qu'au
point de vue parisien. Les marchands s'y sont intress plus encore que
les critiques. Les dithyrambes ont mont d'aprs les prix de vente. On
put croire,  tel instant, qu'une toile tait moins une oeuvre d'art,
qu'une valeur financire. Degas, Renoir, Monet, Czanne et Sisley
avaient leurs courtiers comme le sucre, le caf, la margarine et le
cacao. Tout peintre tranger admis  la cte parisienne devenait peintre
et matre  son tour.

On ne le jugeait plus d'aprs ses origines, mais d'aprs les qualits
qui l'apparentaient aux matres franais. Ainsi faussait-on maint
jugement. La critique met en valeur les diffrences entre peintres et
non pas les ressemblances ou les similitudes. Les coles nationales sont
ncessaires  l'volution complte d'une mme thorie ou d'une mme
formule. Une mme ide conue par des peuples diffrents, un mme
principe d'art appliqu par des groupes trangers les uns aux autres
acquiert une diversit prcieuse et riche. La totalit des rsultats
peut tre atteinte ainsi.

Au reste, les peintres venus d'ailleurs conservent, mme  Paris, d'une
manire souveraine, leurs qualits autochtones. Jongkind, Van Gogh,
Whistler, Anglada Van Rysselberghe en tmoignent. Ils restent fidles 
leurs origines superbement. Ils possdent--j'en excepte Whistler--moins
de got que les Franais, ils voient moins subtil et moins fin, mais ils
apportent, les uns certains dons de robustesse, d'pret, les autres
certains sentiments d'intimit et de navet, qu'on ne rencontre qu'en
Espagne, qu'en Hollande et qu'en Flandre.

Pour situer de tels talents, il ne faut point les rejeter hors de leur
milieu natal. Au contraire, il les y faut ramener, les mettre en leur
vrai jour, les relier  leurs contemporains directs par les invitables
sympathies de race et d'instinct. Qu'on signale les principes nouveaux
qu'ils apportent, mais qu'on tudie avant tout comment ils les adaptent
 leur nature.

A toutes les priodes de l'histoire, ces influences de peuple  peuple
et d'cole  cole se sont produites. Jadis l'Italie dominait
profondment les Floris, les Vnius et les De Vos. Tous pourtant ont
trouv place chez nous, dans notre cole septentrionale. Plus tard
Pierre Paul Rubens s'en fut  son tour l-bas; il revint italianis mais
ce fut pour renouveler tout l'art flamand.

Bien plus, il se fait que souvent au pays mme des peintres migrs, il
se lve des artistes qui trouvent, sans quitter la terre natale, ce
que leurs mules s'en vont chercher au loin. Ensor peut se ranger parmi
ceux-ci. Dj Pantazis et Vogels s taient signals. Ils s'taient poss
le problme de la lumire et l'avaient lucid si pas rsolu. Vogels
surtout s'tait affirm avec une audace violente et spontane. Il avait
des dons admirables d'improvisateur; il possdait la fougue et l'clat.
Ses ciels tumultueux, ses paysages tragiques s'affranchissaient de toute
convention strilisante. Il et t un grand peintre, si l'insuffisance
de son mtier ne l'avait desservi.

[Illustration: Entre du Christ  Bruxelles--1898. Gravure 
l'eau-forte.]

Ensor plus dominateur en son art, avec une vision plus aigu et plus
fine, avec un instinct magnifiquement dvelopp, avec une invention plus
large et plus abondante, cultiva le mme champ que Pantazis et Vogels,
mais il y suscita des fleurs de lumire d'une beaut plus rare, plus
rayonnante et plus subtile. Lui ne ressemble  personne. Ses premires
oeuvres contiennent dj en puissance toute sa force future. On ne les
confond avec nulles autres. Elles s'imposent d'elles mmes. Elles sont
indpendantes, fires, libres.

Au temps o elles clatrent, avec soudainet et presque avec insolence,
Manet occupait activement la critique d'avant-garde. Aux Salons
triennaux de Bruxelles, d'Anvers et de Gand, la toile intitule _Au Pre
Lathuille_ avait ameut autour d'elle toute l'ignorance et la raillerie
publiques. Il tait sant qu'on s'en scandalist. Le rire et le sarcasme
taient exigs comme un gage d'honntet bourgeoise et de bon got
provincial. Certes, et-on dtrior l'oeuvre, si l'aventure judiciaire
 courir et l'amende  payer n'eussent arrt les mains bien pensantes
et les couteaux croyant  l'idal.

Les fureurs grinant des dents contre Manet se tournrent  point nomm
contre James Ensor. Autant que le peintre des Batignolles il fut accus
d'instaurer en art une sorte de Commune et d'inscrire sa doctrine
esthtique aux plis d'un drapeau rouge. Bien plus: sans gard pour les
dates d'antriorit qui marquaient les toiles du peintre d'Ostende, on
les proclamait dpendantes et vassales de celle de Manet, on leur
refusait tout mrite jusqu' celui d'tre des sujets de scandale
indits. L'erreur persista longtemps et persiste encore. On s'entta et
l'on s'entte  ranger James Ensor parmi les lves de Manet. Rien n'est
plus faux. Les deux matres n'ont qu'un point de contact: tous les deux
peignent  larges touches et tous les deux tudient la lumire frappant
mais surtout modifiant le dessin et le ton local des objets.

Mais que de diffrences immdiatement s'accusent! Manet reste, somme
toute, un peintre de tradition et d'enseignement. Les Espagnols l'ont
form: Velasquez et surtout Goya. Le jour que son _Olympia_ fit son
entre au Louvre, elle se plaa, naturellement, en son milieu. La rampe
l'attendait. Elle voisina, sans dchoir, avec les toiles d'Ingres et de
Delacroix. Sa victoire fut mme trop belle: l'_Odalisque_ du vieil
Ingres se sentit atteinte dans son rayonnement de chef-d'oeuvre
soi-disant parfait. Jamais elle n'apparut plus sche, plus fige ni plus
froide. En outre, Manet compose ses toiles. L'_Olympia_, le _Christ aux
anges_, le _Djeuner sur l'herbe, Maximilien_, sont des oeuvres dont la
mise en page est faite d'aprs des recettes connues. Bien qu'il soit un
peintre admirable, encore n'vite-t-il pas les scheresses et les
durets. Il ignore l'abondance et la richesse prodigues. La rflexion
et le raisonnement le guident plus que l'instinct ne le pousse. Il a une
main trs experte, trs habile. Il fait preuve d'esprit, parfois de
virtuosit. Son intelligence surveille son art et le raffine. Il pense
autant et plus encore qu'il ne voit. Quand, sduit par les visions
fraches et hardies de Claude Monet, il se dcida  modifier les
couleurs de sa palette et  traduire le plein air vrai et la clart
prismatique et vivante, ce fut par une suite de ttonnements rflchis
qu'il y parvint. Il cherchait sans trouver, du coup. Ce fut une lutte
avant tout intelligente. Il lui fallut non seulement des qualits d'oeil,
mais des qualits de caractre. Son esprit, son jugement, son
obstination, sa probit, tout son tre moral et pensant agit: ce fut un
triomphe laborieux.

James Ensor, lui, n'est purement qu'un peintre. Il voit d'abord, il
combine, arrange, rflchit et pense aprs. Il ne doit rien ou presque
rien aux matres du pass. Il est venu en son temps pour ne recevoir que
les leons des choses. Certes, sa mise en page le proccupe, mais ses
compositions vitent de rappeler celles que les muses enseignent.
L'esprit qu'il met dans ses toiles et ses dessins est plutt grossier et
populaire. Son trait de pinceau est appuy; il ne glisse pas. Il n'est
pas adroit. Toutefois sa couleur n'est jamais commune. En chaque oeuvre
le ton rare et riche, violent et doux, prismatique et soudain, installe
sa surprise et son harmonie. On dirait qu'Ensor coute la couleur
tellement il la dveloppe comme une symphonie.

[Illustration: Vengeance de Hop-Frog--1898. Gravure  l'eau-forte.]

Jamais ne s'y mle la moindre fausse note. Il a l'oeil juste comme est
juste l'oreille d'un musicien. A le voir peindre, comme au hasard, on
craint qu' chaque instant la gamme profonde et rayonnante des couleurs
ne se fausse. Or jamais aucun accroc n'a lieu. L'instinct, le guide le
plus sr des artistes, bien qu'il paraisse un conducteur aveugle,
l'assiste sans qu'il s'en doute et le dcide, quand  peine il prend le
temps de le consulter. Avant de poser un ton, il est sr que ce ton sera
d'accord avec les autres. Il le sent tel,  travers tout son tre. A
quoi bon examiner, discuter, raisonner, si l'examen, la discussion et le
raisonnement se sont faits, pralablement, sans qu'on le sache, avec la
promptitude que met un clair  traverser le ciel. L'aptitude en art
n'est jamais un acquis, mais un don. Elle est subconsciente et sourde.
Celui qui nat sans qu'elle habite en lui  l'instant mme qu'il voit,
entend, flaire, gote et touche, ne sera jamais un artiste authentique.
Aucune tude ne la lui apportera. Des races privilgies la transmettent
 leurs diffrentes coles,  travers les sicles. L'une de ces races
est l'admirable race des Pays-Bas.

Il s'en faut pourtant que leur instinct merveilleux soit l'unique don
des peintres septentrionaux. Ils n'auraient pas donn  l'art ces
artistes universels qui out nom Rubens, Van Dyck, Jordaens et avant eux
Van Eyck, Memling, Van der Goes, Van der Weyden et Metsys si
l'intelligence, le sentiment, la raison et la volont leur eussent t
refuss.

Je n'ai insist sur leur qualit foncire: l'instinct, que pour la
montrer pareille au tronc massif et souterrain sur lequel se entent,
comme des branches, toutes les autres vertus esthtiques.

[Illustration: Ostende--1898. (Collection Edgar Picard)]

James Ensor est plus purement un peintre que Manet, mais ce dernier est
videmment un matre et un artiste d'une plus large et plus souveraine
envergure. Il est un chef d'cole magnifique, dfinitif et complet. Il
commande  un des carrefours de l'art o les routes bifurquent et
gagnent des contres vierges et inconnues.

Je n'ai, au surplus, mis en parallle les deux peintres que pour
dfendre James Ensor contre des accusations d'imitation. Qu'on fasse
voisiner n'importe laquelle de ses toiles avec l'_Olympia_, le _Djeuner
sur l'herbe_, le _Pre Lathuille, Argenteuil, Pertuiset_ et
l'originalit des deux crateurs d'oeuvres marquantes s'imposera
indiscutable.

Mais un autre rapprochement s'indique. Les rcents intimistes franais,
les Vuillard et les Bonnard s'attachent aujourd'hui  certaines
recherches qu'autrefois tenta James Ensor. Tels clairages de salon ou
d'appartement, telles lueurs argentes et discrtes, tels gris, tels
bruns font songer  l'atmosphre de la _Coloriste_ ou  la _Musique
russe_. Il n'est pas jusqu'au dessin vacillant et brouill qui
n'tablisse un parentage entre les deux manires. Je veux bien qu'il n'y
ait que rencontre fortuite. Il est piquant toutefois de noter ceci: Si
James Ensor rappelle quelque peintre, c'est parmi ses cadets, parmi ceux
qui innovent et prparent l'avenir et non point parmi ses ans qu'il le
faut chercher. Il n'est pas de ceux qui imitent; il est de ceux qui
dcouvrent. Il est plutt d'accord avec ceux qui viennent, qu'avec ceux
qui sont venus. Si bien que ses toiles qui datent de vingt-cinq ans
reclent toute la fracheur et la surprise des oeuvres d'aujourd'hui. Il
les peut exposer avec orgueil. Aucune ne dchoit. Quelques-unes
serviront peut-tre  renflouer les vieilles carnes de l'cole d'Anvers
o de tout jeunes peintres Navez et Crahay travaillent avec le souvenir
de l'oeuvre d'Ensor prsente  leur esprit.

Preuve vidente de force profonde et souterraine! Quelqu'un qui reste
aussi durablement jeune ne vieillira jamais. Il porte en lui la
rsurrection incessante. Il vit de lui-mme, mystrieusement. Dj il ne
connaissait plus la mode, voici qu'il ignore le temps.

Il n'importe que James Ensor soit ignor en Allemagne, en Angleterre, en
Italie et en Amrique. Il est class en Belgique et  cette heure on le
classe en France. Or, c'est Paris qui, depuis un sicle, assume
l'honneur d'auroler les noms des vivants insignes. Il est la postrit
qui s'veille; il dsigne les routes par o passe la gloire; il semble
d'accord avec une volont lointaine et encore inconnue. En son pays la
renomme de James Ensor grandit d'anne en anne. Ceux qui le
mconnaissaient autrefois sont morts ou sont vaincus. On ne relgue plus
ses envois dans les oubliettes des salons triennaux: ils s'talent  la
cimaise, aux places d'honneur. Les muses des grandes villes s'en
enrichissent: Lige, Anvers, Bruxelles. Les mcnes qui villgiaturent 
Ostende, l't, visitent l'atelier du peintre et leurs galeries se
dcorent de ses toiles. Les prix atteints sont levs. L'heure est dj
loin o les oeuvres du peintre s'changeaient contre une obole. Certes
l'art ne se pse pas au poids d'argent. L'or donn ne reprsente que ce
fait: l'admission d'un peintre dans une compagnie de choix et la place
lue qu'on lui assigne dans une cole. L'auteur de la _Coloriste_, de
l'_Aprs-midi  Ostende_, du _Salon bourgeois_, du _Lampiste_ et de la
_Mangeuse d'hutres_, des _Enfants  la toilette_, des _Masques devant
la mort_, de _Adam et Eve chasss du paradis_ et de la _Dame sombre_
peut avec tranquillit voir se passer les annes: il est sr de la
dure.




CATALOGUE DE L'OEUVRE DE JAMES ENSOR


   TOILES ET DESSINS

  1879

  Portrait de l'artiste.
  L'amie de l'artiste.
  Judas lanant l'argent dans le temple.
  Oreste tourment par les Furies.
  L'artiste peignant.

    DESSINS.

  Le chant de Nol.
  Les trouvres.
  Les buccins.

  1880

  Le Lampiste.----Appartient au Muse de Bruxelles.
  La coloriste.---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  La mare.---- M. Guillaume Charlier, Bruxelles.
  Nature-morte.----id., id.
  Poissons.---- M. Paul Buso, Bruxelles.
  Le chou.---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Chinoiseries.----id., id.
  Accessoires.
  Musique russe.---- Mlle Anna Boch, Bruxelles.
  Dame au chle.
  Petites chinoiseries.---- M. C. Franck Anvers.
  Le cardeur.----id., id.
  Estacade.---- M. A. Lambotte, Anvers.
  Chinoiseries.----id., id.
  Les bouteilles----Appartient  M. E. Demolder, Essonnes.
  Effet de neige---- M. F. Franck, Anvers.
  Vases----id. id.
  Le flacon bleu---- M. A. Lambotte, Anvers.
  Nature-morte---- M. F. Fuchs, Bruxelles.
  Pommes---- M. E. Labarre, Bruxelles.
  Mer grise---- M. F. Franck, Anvers.
  Trois esquisses----id., id.
  Sous bois.
  Nuage rose.
  Dame au brise-lame.
  A l'atelier.
  Le parasol---- M. A. Lambotte, Anvers.
  Mer agite.
  Portrait de l'artiste.
  Le peintre.

    AQUARELLE.

  Gamin---- M. F. Franck, Anvers.

    DESSINS REHAUSSS.

  Retour des champs.
  Tte (sanguine)---- M. Samuel, Bruxelles.

    DESSINS.

  Le maon.
  Le rtameur.
  Gamin assis---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Le paysan triste.
  Vieux pcheur.
  Gamin.
  La soeur du peintre.
  L'homme au chaudron.
  Les mangeurs de soupe.
  Jeune fille.
  Vieux paysan.
  Pcheur de crevettes.
  La femme au balai.
  Laveuse.
  Garon lisant.
  L'homme  la blouse.
  Jeune fille  l'ventail.
  Pcheur au panier----Appartient  M. Deprez, Lige.
  Le roi peste.
  La mort mystique d'un thologien.

  1881

  Viandes----au Muse d'Ostende.
  Salon bourgeois en 1881---- M. E. Rousseau, Bruxelles.
  Salon bourgeois, esquisse---- M. F. Franck, Anvers.
  La dame sombre---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Le rouget---- M. Edouard Hannon, Bruxelles.
  La convalescente---- M. Bourgeois, Lige.
  Tte d'tude---- M. W. Finch, Helsingfors.
  Accessoires---- M. F. Buelens, Ostende.
  Dame en rouge---- M. A. Crespin, Bruxelles.
  Dame  l'ventail.
  Le pre de l'artiste.
  Portrait d'homme---- M. F. Buelens, Ostende.
  Etude de fruits---- M. Theo Hannon, Bruxelles.
  La mare aux peupliers---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Marine, effet de soleil.
  Les braconniers---- M. Delory, Calais.
  La rue de Flandre  Ostende.
  Les lampes.
  Canal---- M. Ch. Mendiaux, Anvers.
  Eventails.
  Marine, effet de soir.
  March  Ostende---- M. Buelens, Ostende.
  Intrieur au pole---- M. A. Lambotte, Anvers.
  La dune noire.
  Etoffes et ventails.
  Une aprs-dne  Ostende.

    DESSINS REHAUSSS.

  Pcheur au manteau jaune---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Petits musiciens.
  Pcheur au panier.
  La soeur de l'artiste.
  Gamin (sanguine)----Appartient  M. C. Ganesco, Paris.

    DESSINS.

  Vieux songeur.
  L'homme au foulard.
  Garon au bonnet.
  Le violon.
  Le lustre.
  Clefs.
  La lectrice.
  L'homme au panier.

  1882

  Hutres----au Muse d'Anvers.
  Le pouilleux----au Muse d'Ostende.
  Nature-morte----au Muse de Lige.
  Livre et corbeau---- M. Greiner, Seraing.
  La dame en dtresse.
  Portrait de Tho Hannon---- M. Tho Hannon, Bruxelles.
  Dans les dunes---- M. Murdoch, Anvers.
  Marine---- M. A. Rassenfosse, Lige.
  Portrait de femme---- M. F. Buelens, Ostende.
  La mangeuse d'hutres.
  Dame au chle bleu.
  Roses.
  Portrait du peintre W. Finch.
  Fleurs---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  La petite chaise---- M. Lambotte, Anvers.
  Pommes---- M. F. Franck, Anvers.
  Fleurs et porcelaines---- M. Lambotte, Anvers.
  La mre de l'artiste.
  Etoffes.
  Petites tasses.
  Le brise lame.
  La dune au nuage blanc.
  Marine.
  Maisonnettes dans les dunes.

    AQUARELLE.

  Le mannequin----Appartient  M. F. Franck, Anvers.

    DESSINS.

  Ostendaise.
  L'homme  la bche.
  Ouvrier du port.
  Pcheur de crevettes.
  Cadre (croquis)---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Croquis---- M. Alfred Verhaeren, Bruxelles.
  Croquis---- M. Tho Hannon, Bruxelles.
  Croquis.

  1883

  Les pochards---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Les masques scandaliss.
  Pommes rouges---- M. O. Franois, Bruxelles.
  Les houx---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Portrait de l'artiste.
  Pivoines et pavots---- M. L. Franck, Anvers.
  Sur la plage---- M. Vince, Bruxelles.
  Canal.
  Coquillages---- M. L. Franck, Anvers.
  Dans les bls.
  Le Rameur---- M. F. Buelens, Ostende.
  Fort de Soignes.
  Fleurs et vases.
  La dame en blanc.
  Dunes, panorama.
  Dunes et mer.
  L'horticulteur.
  Le violon---- M. Maurice des Ombiaux, Bruxelles.
  La barque jaune.
  Marine, aprs-midi.

    DESSIN.

  Le pochard---- M. Albert Neuville, Lige.
  La sorcire---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Portrait de Richard Wagner----Appartient  M. Gustave Kfer, Paris.
  Les joueurs.
  L'escrimeur.
  La clarinette.
  Zlandaise.
  Masques scandaliss.
  Croquis---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.

  1884

  Marine---- M. Gustave Kfer, Paris.
  Enfant  la poupe.
  Portrait du peintre Dario de Regoyos.
  La dune.
  Les toits  Ostende---- M. F. Franck, Anvers.
  Intrieur---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Grande vue d'Ostende.
  Barques.
  Le nuage blanc.

    AQUARELLE.

  Accessoires.

    DESSINS.

  Gamin (sanguine).
  Enfant dormant.
  Portrait de l'artiste---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Au piano.
  Le coeur rvlateur.
  Les misrables.

  1885

  Vue de Bruxelles----au Muse de de Lige.
  Le meuble hant----au Muse d'Ostende.
  Jardin  Watermael---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Marine----Soleil couchant.
  Le Christ marchant sur la mer.
  Fanfare en rouge.
  Vue du phare  Ostende.
  Squelettes regardant chinoiseries.
  Le boulevard  Ostende.
  Les indcises. (Srie d'tudes.)

    PASTEL.

  Les amoureux----Appartient  M. Ern. Rousseau, Bruxelles.

    DESSINS.

  Combat de soudards.
  Vases.
  Dmons me turlupinant.
  Promeneurs---- M. Blatter, Paris.
  Descente de croix.
  Portrait---- M. Johanida.

  1886

  Etudes de lumire.
  Enfants  la toilette---- M. A. Lambotte, Anvers.
  Lisire du bois d'Ostende---- M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
  Etudes locales.
  Fleurs et fruits.
  Squelette et pierrots.
  Nature morte.
  Les lilas.

    DESSINS REHAUSSS.

  Le cauchemar.
  Le rv----

    DESSINS.

  Les auroles du Christ ou les sensibilits de la lumire.
  La gaie: L'adoration des bergers.
  La crue: Jsus montr au peuple.
  La vive et rayonnante: L'entre  Jrusalem.
  La triste et brise: Satan et les lgions fantastiques tourmentent
  le Crucifi.
  La tranquille et sereine: La descente de croix.
  L'intense: Le Christ montant au ciel.
  Le Christ veill par les anges.

    FANTAISIES ET GROTESQUES.

  Quatre portraits de l'artiste.
  Enfant dormant.
  Profils.

  1887

  Adam et Eve chasss du Paradis terrestre.----Appartient  M. A.
    Lambotte, Anvers.
  Le feu d'artifice.
  Tribulations de Saint Antoine.
  Fruits---- M. Storm de 's Gravesande, Hollande.
  Nature-morte.
  Adoration des bergers---- M. E. Deman, Bruxelles.
  Ville  contre soleil.
  Jardin en plein soleil.
  Intrieur.
  Vision claire.

    DESSINS.

  La tentation de Saint Antoine.
  Josu arrtant le soleil.
  Combat des pouilleux Dsir et Rissol.
  Petits supplices persans.
  Mon pre mort.
  La paresse.
  L'apparition.
  Les diables Dritss et Hihahox conduisant le Christ aux
  enfers.

  1888

  L'entre du Christ  Bruxelles.
  Fruits---- M. Jules Cordeweiner, Bruxelles.
  Les masques devant la mort---- M. E. Rousseau, Bruxelles.
  Jardin d'amour.
  Carnaval  Bruxelles.
  Mon portrait dguis.
  Foudroiement des anges rebelles.
  tudes locales.
  A Ostende, le boulevard.
  Nature-morte.
  Le Christ tourment---- M. E. Royer.

    DESSINS REHAUSSS.

  Suzanne au bain----Appartient  M. Max Hallet, Bruxelles.
  Masques nous sommes---- M. Edm. Picard, Bruxelles.
  La rixe.
  Jeanne d'Arc.
  Peste dessous----Peste dessus. Peste partout.

    DESSINS.

  Squelettes musiciens.
  La dormeuse.
  La mort poursuivant le troupeau des humains.
  Portraits bizarres---- M. Jules Cordeweiner, Bruxelles.

  1889

  Squelettes voulant se chauffer---- M. Lon de Lantsheere, Bruxelles.
  Fleur et vase bleu---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Le thtre des masques ou bouquet d'artifice.
  La petite travailleuse---- M. Cwalosinsky, Bruxelles.
  Thtre des masques et pierrot.
  Fleurs---- M. Guillaume Charlier, Bruxelles.
  Attributs des Beaux-Arts---- M. Buelens, Ostende.
  Etonnement du masque Wouse.
  Coquillages.
  Poires, raisins, noix.

    DESSINS REHAUSSS

  Le dernier carr  Waterloo---- M. Storm de 's Gravesande, Hollande.
  La revanche des condamns---- M. Vittorio Pica, Milan.
  Squelette dessinant.

    DESSINS.

  Portrait de Madame E. Rousseau.
  Le vieux meuble.
  Vnus  la coquille.
  La mre de l'artiste---- M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
  Les adieux de Napolon.
  Etudes de plantes.

  1890

  Le domaine d'Arnheim----Appartient  M. Emile Verhaeren, St. Cloud.
  Fruits---- M. Ganesco, Paris.
  L'intrigue---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Homard et crabes---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Le pot bleu---- M. Philipps, Bruxelles.
  Les choux---- M. Labarre, Bruxelles.
  La tour de Lisseweghe---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Chaloupes.
  Ecce-Homo.
  Vue prise en Phnosie, ondes et vibrations lumineuses.
  Petits masques.
  L'assassinat.

    DESSINS REHAUSSS.

  Jardin aux masques.
  Clowneries.

    DESSINS.

  Masques.
  La vieille au portrait---- M. C. Ganesco, Paris.
  Napolon  Waterloo.
  La sensibilit en 1890 et la vivisection.
  La sensibilit en 1590 et la roue, le bcher, etc.
  Etudes sentimentales.
  Bourgeois indigns sifflant Wagner en 1880  Bruxelles.

  1891

  Le Christ apaisant la tempte.
  Squelettes se disputant un pendu---- M. Cwalosinsky, Bruxelles.
  Les bons juges---- M. Camille Laurent, Charleroi.
  Portrait d'Emile Verhaeren---- M. Emile Verhaeren, St. Cloud.
  Les musiciens terribles---- M. Flix Fuchs, Bruxelles.
  L'autodaf---- M. Flix Fuchs, Bruxelles.
  Le jardin d'amour---- M. Maurice des Ombiaux, Bruxelles.
  Masques regardant des crustacs---- M. Breckpot, Bruxelles.
  Baptme des masques.
  Runion de masques.
  Le prche.
  Fraises----Appartient  Mme Ninauve, Bruxelles.
  Squelettes au hareng.
  Squelette arrtant masques.
  Chinoiseries, toffes---- M. F. Franck, Anvers.
  Ecce-Homo.
  La peureuse.

    DESSINS REHAUSSS.

  La bataille des perons d'or.
  Les bains d'Ostende---- M. Charles Vos, Bruxelles.
  Les cuirassiers  Waterloo.

    DESSINS.

  Le Christ aux Enfers.
  Vieux augures.
  Apparition---- M. Emile Verhaeren, St. Cloud.
  Portrait et fantasmagorie.
  Grotesques.

  1892

  La vierge consolatrice.
  Ma chambre prfre.
  Les masques singuliers.
  Pierrot jaloux.
  Barques choues---- M. B. Ganesco, Paris.
  Poissardes mlancoliques---- M. F. Buelens, Ostende.
  Les gendarmes.
  Les soudards Ks et Pruta entrant dans la ville de Bise---- M. G.
    Serigiers, Anvers.
  Les mauvais mdecins---- M. Van der Velde, Bruxelles.
  Nature-morte.
  Roses---- M. Robert Goldschmidt, Bruxelles.

    DESSINS REHAUSSS.

  Supplice de Jeanne d'Arc.
  Triomphe romain.
  Runion de masques.

    DESSINS.

  Les soudards dbands.
  Le Christ tourment.
  Grotesques.
  La couturire----Appartient  M. Blatter, Paris.

  1893

  Le coq mort---- M. Leuring, La Haye.
  La raie---- M. Ernest Rousseau. Bruxelles.
  Les choux---- M. F. Franck, Anvers.
  Coquillages---- M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
  L'homme de douleurs.
  L'excution.
  Soudards pnitents dans une cathdrale.
  Nature-morte.

    DESSINS REHAUSSS.

  Le tournoi---- M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
  Cortge comique.

    DESSINS.

  La vierge aux navires.
  Masques.
  Sorcires dans la bourrasque---- M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
  Le Christ aux mendiants----id. id.
  Croquis----id. id.

  1894

  Crevettes.
  Masques regardant une tortue.
  Vase bleu.
  Nature-morte----Appartient  M. F. Pleyn, Ostende.
  Crustacs.
  Nature-morte.
  Portrait d'Eugne Demolder---- M. E. Demolder, Essonnes.

    DESSINS REHAUSS.

  Au thtre.

    DESSINS.

  Le combat----Appartient  M. G. Virrs, Lummen.
  Ttes bizarres.
  Crtins regardant les toiles.

  1895

  Poissons---- M. Rouffard. Bruxelles.
  Coquillages.
  Portrait de M. Culus.
  Fleurs.
  Nature-morte---- M. F. Pleyn, Ostende.
  Jeux de lumire.

    DESSIN.

  Femme cousant.
  Monstre tourmentant Saint Antoine---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Intrieur d'glise.
  Bouquet.

  1896

  Fleurs---- M. R. Goldschmidt, Bruxelles.
  Mariakerke---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Les ballerines---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.
  Duel de masques----id.
  Squelette peintre---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  La vengeance de Hop Frog.
  Les cuisiniers dangereux---- M. Camille Laurent, Charleroi.
  Nature-morte.
  Fleurs et lgumes---- M. Ernest Rousseau, Bruxelles.

    DESSINS.

  Grotesques.
  La pendule.
  Masques et trognes.
  Monstres.
  Diableries.

  1897

  Les chaloupes.
  La mort et les masques----Appartient  M. Vandeputte, Bruxelles.
  Masques et potiches.
  Fruits.
  Poissons.
  L'claircie.
  Fleurs.

    DESSIN REHAUSS.

  Projet de chapelle  ddier  St. Pierre et Paul  Ostende.

    DESSINS.

  Gens de mer.
  Sur la plage.
  Masques.
  Vieilles.
  Musiciens drlatiques.
  Fantaisies.

  1898

  Le grand juge.
  Nature-morte.
  Vue d'Ostende---- M. Edgar Picard, Jemeppe.
  Squelettes travestis---- M. Pleyn, Ostende.
  Nature-morte---- M. Jungers, Bruxelles.
  Nature-morte.

    DESSINS REHAUSSS.

  Affiche pour l'exposition de la Plume  Paris.
  Composition pour la Plume.

  1899

  Portrait du peintre entour de masques---- M. A. Lambotte, Anvers.
  Nature-morte.
  Pierrot aux masques.
  Nature-morte.
  Intrieur.
  Nuages.

    AQUARELLE.

  La petite chinoise.

    DESSINS.

  Rue  Ostende.
  Chiens.
  Coin de cuisine.
  Feuilles.
  Papillons.
  Enfants.

  1900

  Le juge rouge----Appartient M. Yseux, Anvers.
  Squelette  l'atelier---- M. Max Hallet, Bruxelles.
  Nature-morte.
  Plage.
  Barques choues---- M. Jungers, Bruxelles.
  Vue du port d'Ostende.

    DESSIN REHAUSS.

  La servante---- M. Edgar Picard, Jemeppe.

    DESSINS.

  Vieux meubles.
  Accessoires.
  Lampes.
  Etoffes.
  Livres.
  Les marchands chasss du Temple.
  Portrait.

  1901

  Canal---- M. Berthelot, Paris.
  Echauffoure de masques---- M. Cnudde, Ostende.
  Nature-morte.
  Chinoiseries.
  Vue de Mariakerke---- M. Philippson, Bruxelles.
  Coquillages.
  Fleurs.

  DESSINS

  Le Christ secourant Saint Antoine.
  Vieilles.
  Chaises.
  Enfants.
  Moulin.
  Combat de soudards.

  1902

  L'amateur d'art.
  Les joueurs.
  Nature-morte.
  Accessoires----Appartient  M. Crick, Bruxelles.
  Plage.
  Nature-morte.
  Au Conservatoire.
  Fleurs.

    DESSINS REHAUSSS.

  Entre de Jeanne d'Arc  Domremy.
  Orgueil.
  Avarice.
  Envie.
  Gourmandise.
  Colre.
  Paresse.

    DESSIN.

  Encadrement pour un livre de Vittorio Pica.

  1903

  Coquillages et draperie bleue.
  Fleurs.
  Figures au soleil.
  Petits masques.
  Promeneurs.
  Nature-morte.
  Nature-morte.
  Chinoiseries.

    DESSINS REHAUSSS.

  Histoire du billard  travers les ges. Cinq compositions
  ----Appartient  M. Haardt, Bruxelles.
  Squelette au billard---- A. Lambotte, Anvers.
  Vases.
  Vieilles choses.
  Coins d'ombre.
  Fantasmagories.
  Jardin d'amour.
  Roses.

  1904

  Nature-morte.
  Bassin  Ostende.
  Nature-morte.
  Fruits.
  Vierge aux donateurs masqus.
  Nature-morte.
  Crustacs.

    DESSINS REHAUSSS.

  Neuf compositions pour illustrer Marmontel---- M. Serruys, Ostende.
  Carnaval  Ostende.

    DESSINS.

  Coin de table.
  Btes bizarres.
  Plage de la Panne.
  Barques choues.

  1905

  Pierrot et squelette---- M. A. Lambotte, Anvers.
  Fleurs.
  Intrieur.
  Nature-morte.
  Fruits.
  Intrieur.
  Coquillages.

  DESSINS.

  Repas comique (sanguine)----App.  M. Haardt, Bruxelles.
  Le tir  l'arc.
  Pcheurs.
  Sirne abandonne.
  Arlequinades.
  Cortges carnavalesques.
  Dunes et plaines.

  1906

  Nature-morte.
  Accessoires.
  Les toits  Ostende.
  Portrait---- M. F. Duhot, Bruxelles.
  Chinoiseries.
  Vue du thtre  Ostende.
  Nature-morte.

    DESSINS REHAUSSS.

  La chute des anges rebelles.
  Masques.
  Baigneuses.

    DESSINS.

  Vieux meubles.
  Poles.
  Silhouettes.
  Marines.

  1907

  Fruits.
  Nature-morte.
  Chinoiseries---- M. Robert Goldschmidt, Bruxelles.
  Masques.
  Nature-morte.
  Pcheurs.
  Portrait de Madame L.
  Masques et squelettes---- M. L. Prager, Munich.
  Chinoiseries.

    DESSINS REHAUSSS.

  La belle Impria.
  Henri de Groux jouant au billard----Appartient  M. A. Lambotte, Anvers.
  Vieux murs.
  Coins d'appartements.
  Bouquets.
  Cortges.
  Femmes surprises.

  1908

  Fruits et lgumes.
  Chinoiseries.
  Squelettes musiciens.

    DESSINS REHAUSSS.

  Squelettes---- M. Blatter, Paris.
  Types drlatiques.
  Jeune rousse.
  Buveurs.
  Jeune fille luttant.
  Hommage  la femme.

    DESSIN.

  Encadrement pour Emile Verhaeren.




     EAUX-FORTES ET POINTES-SCHES


  1886

  Le Christ insult.
  Verger.
  Vieillard.
  Portrait de l'artiste.
  Le Christ apaisant la tempte.
  Iston, Pouffamatus, Cracozie et Transmouff, clbres
  mdecins persans examinant les selles du roi Darius aprs
  la bataille d'Arbelles.
  La cathdrale.
  La flagellation.

  1887

  La Madeleine.
  Cortge infernal.
  Portrait d'Ernest Rousseau. (Pointe-sche.)
  Le pisseur.
  Grande vue de Mariakerke.
  Estacade. (Pointe-sche.)
  La dormeuse. (Pointe-sche.)
  Petite vue de Mariakerke.
  Rue  Bruxelles. (Pointe-sche.)
  Buste. (Pointe-sche.)

  1888

  Combat des pouilleux Dsir et Rissol.
  Maison du boulevard Anspach. (Pointe-sche.)
  Rverbre.
  Le meuble hant.
  La lutte des dmons.
  L'acacia. (Pointe-sche.)
  La chimre.
  La crypte. (Pointe-sche.)
  Lisire du petit bois d'Ostende.
  Htel de Ville d'Audenarde.
  Crnes et masques.
  Vue de Nieuport.
  Candlabres et vases.
  Paysage  la charette.
  Prise d'une ville trange.
  Mon portrait en 1860.
  Mon pre mort. (Pointe-sche.)
  L'archer terrible.
  Les cataclysmes.
  L'assassinat.
  Vue du port d'Ostende.
  Vue d'Ostende  l'Est.
  Bouquet d'arbres.
  Ferme flamande.
  Musiciens fantastiques.
  Chaloupes.
  Le grand bassin  Ostende.
  Les insectes singuliers. (Pointe-sche.)
  Le coup de vent  la lisire.
  Sentier  Groenendael.
  Barques choues.
  Chaumires.
  Les lphants furieux.
  Sorciers dans la bourrasque.
  Petites figures bizarres.
  Maisonnettes  Mariakerke.
  Les gendarmes.
  Le cimetire.
  L'corch.
  Adoration des bergers. (Vernis mou.)
  La luxure.
  La tentation du Christ.
  Le jardin d'amour.
  Le denier de Csar.
  Sous bois  Groenendael. (Pointe-sche.)

  1889

  Bateaux  vapeur.
  Les patineurs.
  Boulevard  Ostende.
  Mon portrait squelettis.
  Ferme  Leffinghe.
  Le pont du bois.
  L'orage.
  Le moulin de Mariakerke.
  La fte au moulin.
  Le fantme.
  La mare aux peupliers.
  Le bal fantastique.
  Pont rustique.
  L'ange exterminateur.
  Triomphe romain.

  1890

  Alimentation doctrinaire.
  Portrait de Hector Denis.
  La musique  Ostende.

  1891

  Moulin  Slykens.
  Multiplication des poissons.
  Assemble dans un parc.

  1892

  Autodaf.

  1894

  Les bons juges.
  Les petites barques.

  1895

  Les diables Dzitss et Hihahox conduisant le Christ aux enfers.
  Pouilleux indispos se chauffant.
  Les joueurs.
  Belgique au XIXe sicle.
  Dmons me turlupinant.
  Le Christ tourment par les dmons.
  Fridolin et Graga Pana d'Yperdam.
  Bataille des perons d'or.
  Alimentation doctrinaire.
  Les mauvais mdecins.
  Squelettes voulant se chauffer.
  Masques scandaliss.
  Le roi-peste.
  Le Christ aux mendiants.
  Les vieux cochons.
  Le Christ descendant aux enfers.

  1896

  La mort poursuivant le troupeau des humains.
  Cathdrale.
  Le vidangeur.
  Le combat.
  Menu E. Rousseau.
  Menu Charles Vos.

  1897

  Les adieux de Napolon.

  1898

  La vengeance de Hop-Frog.
  Le Christ dans la barque.
  L'entre du Christ  Bruxelles.

  1899

  Les bains d'Ostende.

  1900

  Fragment de la tentation de Saint Antoine.
  Petite vue de Mariakerke.
  Pcheur d'Ostende.

  1902

  Paresse.

  1903

  Les toits d'Ostende.

  1904

  Colre.
  Orgueil.
  Avarice.
  Gourmandise.
  Envie.
  Les pchs capitaux domins par la mort.
  Peste dessous. Peste dessus. Peste partout.
  Masques intrigus.
  Plage de la Panne.
         *       *       *       *       *

Eaux-fortes aux Muses et Galeries d'estampes de Barcelone,
Bruxelles, Dresde, Lige, Milan, Ostende, Paris, Venise,
Vienne, Zrich, etc. etc.




BIBLIOGRAPHIE

  Camille Lemonnier. Histoire des Beaux-Arts en Belgique. 1887, Bruxelles.
  Eugne Demolder. James Ensor. 1892, Bruxelles.
  Pol de Mont. De schilder en etser James Ensor. (_De Vlaamsche School_,
  1895, Anvers.)
  Eugne Demolder. James Ensor. (_La Libre Critique_, 1895, Bruxelles.)
  Eugne Georges. James Ensor. (_La Libre Critique_, 1896, Bruxelles.)
  Camille Lemonnier. James Ensor peintre et graveur. (_La Plume_, 1898,
  Paris.)
  Edmond Picard. James Ensor. (_Id_.)
  Emile Verhaeren. Une facette du talent d'Ensor. (_Id_.)
  Camille Mauclair. James Ensor, aquafortiste. (_Id_.)
  Octave Maus. James Ensor. (_Id_.)
  Blanche Rousseau. Ensor intime. (_Id_.)
  Georges Lemmen. James Ensor. (_Id_.)
  Maurice des Ombiaux. James Ensor. (_Id_.)
  Christian Beck. Rflexions sur la Cathdrale de James Ensor. (_Id_.)
  Jules du Jardin. A propos de James Ensor. (_Id_.)
  Pol de Mont. James Ensor. (_Id_.)
  Louis Delattre. L'enfance d'Ensor, peintre de masques. (_Id_.)
  Octave Uzanne. James Ensor, peintre et graveur. (_Id_.)
  Eugne Demolder. James Ensor. (_La Revue des Beaux-Arts et des Lettres_,
  1899, Paris.)
  Gustave Coquiot. James Ensor.(_La Vogue_, 1899, Paris.)
  Jules du Jardin. L'art flamand. Bruxelles.
  Vittorio Pica. James Ensor. (_Minerva_, Rome.)
  Pol de Mont. Koppen en busten.
  Horrent. James Ensor.
  Vittorio Pica. (_Emporium_, Bergame.)
  Monod. James Ensor.
  Camille Mauclair. Les peintres belges. (_La Revue Bleue_, 1905, Paris.)
  Vittorio Pica. Attraverso gli albi e le cartelle.
    ID.  La moderna scuola di pittura del Belgio.
  Camille Lemonnier. L'cole belge de peinture 1830-1905. 1906, Bruxelles.
  Vittorio Pica. L'arte mondiale a Venezia nel 1907.
    ID.  La galeria d'arte moderna a Venezia.
  Albert Croquez. James Ensor, peintre et graveur. (_La Flandre Artiste_,
  dc 1908, Courtrai.)



TABLE DES ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE

  Le Christ veill par les anges (1886)
  Croquis
  Squelettes Musiciens (1888)
  Croquis
  Les Soudards dbands (1892)
  Croquis
  La Vierge aux Navires (1893)
  Croquis
  Croquis
  Bataille des perons d'or. Eau-forte (1895)




TABLE DES PLANCHES HORS-TEXTE


  Portrait de James Ensor en 1875 (frontispice).
  La Femme au balai (1880)
  Le Chou (1880)
  Gamin (1880)
  Vieux Pcheur (1881)
  La Dame sombre (1881)
  Lampiste (1880)
  Musique russe (1880)
  Le Salon bourgeois (1881)
  Dame en dtresse (1882)
  Pouilleux indispos se chauffant (1882)
  Le Terrassier (1882)
  La Sorcire (1883)
  Dame au chle bleu (1882)
  La Mre du peintre
  Les Pochards (1883)
  Enfants  la toilette (1886)
  Mon Pre mort (1887)
  La Mre du peintre. Dessin (1889)
  Vnus  la coquille. Dessin (1889)
  Projet de chapelle  ddier  S.S. Pierre et Paul (1887)
  La Cathdrale. Gravure  l'eau-forte (1886)
  Le Christ apaisant la Tempte. Gravure  la pointe-sche (1886)
  Barques choues. Gravure  l'eau-forte (1888)
  Ernest Rousseau. Gravure  la pointe-sche (1887)
  Le Thtre des masques ou bouquet d'artifice (1889)
  L'Intrigue (1890)
  Masques devant la mort (1888)
  La Raie (1892)
  La Mort poursuivant le troupeau des humains. Gravure  l'eau-forte (1895)
  La Danse (1896)
  Mariakerke (1896)
  Entre du Christ  Bruxelles. Gravure  l'eau-forte (1898)
  Vengeance de Hop-Frog. Gravure  l'eau-forte (1898)
  Ostende (1898)




TABLE DES MATIRES

  I. Le milieu.
  II. Les dbuts
  III. Les toiles
  IV. Les dessins
  V.  Les eaux-fortes
  VI. Vie et caractre
  VII. La place de James Ensor dans l'art contemporain
  Catalogue de l'oeuvre de James Ensor
  Bibliographie
  Table des illustrations dans le texte
  Table des planches hors-texte






End of the Project Gutenberg EBook of James Ensor, by Emile Verhaeren

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JAMES ENSOR ***

***** This file should be named 35124-8.txt or 35124-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/3/5/1/2/35124/

Produced by Christine Bell & Marc D'Hooghe at
http;//www.freeliterature.org


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
