Project Gutenberg's Les trois hommes en Allemagne, by Jerome K Jerome

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Title: Les trois hommes en Allemagne

Author: Jerome K Jerome

Translator: Georges Seligman

Release Date: February 14, 2011 [EBook #35285]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JEROME K. JEROME

LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE


ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR

GEORGES SELIGMANN



PARIS
DITIONS DE LA SIRNE
Boulevard Malesherbes, 29
MCMXXII


_DU MME AUTEUR_


TROIS HOMMES DANS UN BATEAU

_ROMAN_

(SIXIME MILLE)

AUX DITIONS DE LA SIRNE

_COPYRIGHT_

BY LES DITIONS DE LA SIRNE

PARIS

1922

Je ddie

_Cette oeuvre insignifiante d'un colier trs humble_

AU BON GUIDE

_qui, sans me diriger, me conduit dans le droit chemin;_

AU PHILOSOPHE BON VIVANT

_qui s'il n'a pas pu m'amener  supporter le mal de dents avec
patience, m'a cependant soutenu par la pense que cet incident ne
serait que passager;_

AU BON AMI

_qui sourit quand je lui fais part de mes ennuis, et qui, lorsque
j'appelle au secours, ne fait que rpondre: attends!_

A L'IRONISTE A LA FIGURE GRAVE

_pour lequel la vie n'est qu'un recueil d'pisodes humoristiques;_

AU BON MAITRE,

LE TEMPS




CHAPITRE PREMIER

_Trois amis prouvent le besoin de se distraire. Fcheux rsultat
d'une dception. Couardise de George. Harris a des ides. Rcit du
vieux marin et du yachtman inexpriment. Un quipage plein de
courage. Du danger de mettre  la voile par vent de terre. De
l'impossibilit de naviguer par vent de mer. Les arguments
d'Ethelbertha. L'humidit de la rivire. Harris propose un voyage 
bicyclette. George craint le vent. Harris suggre la Fort Noire.
George craint les montes. Plan imagin par Harris pour en
triompher. Irruption de Mme Harris._


Ce qu'il nous faudrait, dit Harris, ce serait un peu de distraction.

A ce moment la porte s'ouvrit, et Mme Harris, passant la tte dans
l'entre-billement, nous dit qu'Ethelbertha l'envoyait me rappeler
qu'il ne fallait pas rentrer trop tard  cause de Clarence...

(Je suis enclin  penser qu'Ethelbertha se tourmente trop volontiers
sur le compte des enfants. L'tat de ce petit n'offre en somme
aucune gravit. Il est sorti le matin avec sa tante. S'il a le
malheur, tant avec elle, de regarder la devanture d'un ptissier,
elle le fait entrer et le bourre de choux  la crme et de buns
jusqu' ce qu'il se dclare rassasi et refuse avec politesse et
fermet de manger quoi que ce soit de plus. Rsultat: il a du mal 
avaler un peu de pure  djeuner: et sa mre craint qu'il ne couve
une maladie grave.)

Mme Harris ajouta que nous ferions bien de nous dpcher de monter
pour ne pas manquer la rcitation de The Mad Hatters Tea Party,
tir d'_Alice in Wonderland_. Muriel--c'est la rcitante--est la
deuxime enfant de Harris. Elle a huit ans, c'est une fille
intelligente et gaie, mais, pour ma part, je la prfre dans les
pices srieuses. Nous rpondons que nous finissons nos cigarettes,
que nous viendrons tout de suite aprs, et nous supplions Mme Harris
de ne pas laisser Muriel commencer avant notre arrive. Elle promet
de tout faire pour calmer le zle de l'enfant et s'en va.

Harris, la porte ferme, reprit sa phrase interrompue.

--Vous comprenez ce que je voulais dire,--un changement total.

Comment le raliser?

George proposa un voyage d'affaires.

Un jeune ingnieur avait, je m'en souviens, projet un de ces
voyages d'affaires pour Vienne. Sa femme lui demanda de prciser
ses projets. Il s'agissait de visiter des mines aux alentours de la
capitale autrichienne et de rdiger des rapports. Elle dsira
l'accompagner,--c'tait une femme  a. Il fit l'impossible pour
l'en dissuader, allguant que la place d'une jolie femme n'tait pas
dans une mine. Elle tait bien de cet avis. Aussi n'avait-elle
nullement l'intention de l'accompagner dans les puits. Simplement
elle le mettrait en voiture chaque matin, puis se distrairait
jusqu' son retour en admirant les boutiques et en y achetant
d'aventure ce qui la tenterait. Ayant lanc l'ide, il ne voyait
plus maintenant le moyen de se tirer de l. Pendant dix longues
journes d't, il fut condamn  inspecter les mines des environs
de Vienne et, le soir,  rdiger des rapports. Il les expdiait 
son patron, qui ne savait qu'en faire. Je rappelai ce prcdent et
en fis l'application  notre cas:

--Je serais navr de croire qu'Ethelbertha et Mme Harris
appartiennent  cette catgorie d'pouses. Cependant, ne recourons
pas, pour cette fois, au prtexte affaires; rservons cette
chappatoire pour le cas d'absolue ncessit... Non, allons-y
carrment. Voici ce que j'expliquerai  Ethelbertha: J'ai remarqu,
lui dirai-je, que jamais mortel n'estime  sa juste valeur un
bonheur qui est constamment  sa porte. J'ajouterai qu'afin de lui
permettre d'apprcier mes qualits personnelles, je jugeais opportun
de m'arracher  sa socit et  celle des enfants pour trois
semaines au moins. Je lui dirai, continuai-je, en m'adressant 
Harris, que c'est vous qui m'avez fait comprendre cela, que c'est 
vous que nous devons...

Harris posa vivement son verre.

--Si cela ne vous fait rien, mon vieux, je prfrerais autre chose.
Elle en parlerait  ma femme. Je serais dsol de recevoir des
remerciements que je ne mrite pas.

--Mais si, vous les mritez, car c'est bien vous qui...

Harris m'interrompit encore:

--Non! c'est de vous que vient l'ide. Vous vous rappelez avoir dit
que c'est une erreur de s'enliser dans la batitude domestique et
qu'une flicit ininterrompue alourdit le cerveau...

--Je parlais en gnral.

--Et prcisment, continua Harris, je me proposais de parler  Clara
de votre suggestion. Elle apprcie beaucoup votre intelligence, je
le sais, et je suis sr que si...

--Ne courons pas ce risque, interrompis-je  mon tour. Il y a l un
problme dlicat. J'en entrevois la solution. Nous dirons que le
projet nous a t suggr par George.

Il arrive  George de manquer d'obligeance; c'est une remarque que
j'ai eu l'occasion et le regret de faire. Vous auriez cru qu'il
allait tre enchant d'aider deux vieux camarades  se tirer
d'embarras: non! il devint agressif.

--Essayez! dit-il, et moi je dirai que mon plan, tout au contraire,
avait t de partir en bande, avec femmes et enfants; j'aurais
emmen ma tante; nous aurions lou un vieux chteau dlicieux, que
je connais en Normandie, dans un endroit o le climat convient
particulirement aux enfants dlicats, et o le lait est tel qu'on
n'en trouve pas de pareil en Angleterre. J'ajouterai que vous avez
singulirement exagr en avanant que nous serions plus heureux,
voyageant seuls.

On n'arrive  rien avec George par la douceur; il faut montrer de la
fermet.

--Dites-leur cela, s'cria Harris, et voici ce que je proposerai 
mon tour: Nous louerons ce chteau. Vous emmnerez votre tante, a
j'y tiens, et vous verrez l'agrment de ce mois de vacances. Les
enfants raffolent tous de vous; J... et moi nous disparatrons. Vous
avez dj promis  Edgar de l'initier  l'art de la pche. Ce sera
encore vous qui jouerez aux animaux sauvages. Dick et Muriel, depuis
dimanche, ne font que parler de votre apparition en hippopotame.
Nous ferons des pique-niques dans la fort: nous ne serons que onze.
Le soir, un peu de musique, et on dira des vers. Muriel possde dj
six morceaux, et les autres enfants, tous, apprennent trs vite.

Ces menaces rabattirent le caquet de George, et, le petit incident
clos, la question se posa derechef: que ferions-nous?

Harris, comme toujours, penchait pour la mer; il nous parla d'un
petit yacht, juste ce qu'il nous fallait, un yacht que nous
pourrions manoeuvrer nous-mmes, sans l'aide d'une bande odieuse de
fainants, de ces gens qui ne savent que flner  votre bord,
ajouter aux dpenses et qui enlvent au voyage son charme et sa
posie. Il se targuait de le faire marcher, son yacht, avec le seul
concours d'un mousse dbrouillard. Nous connaissions ce genre de
yacht et nous le lui dmes; nous avions dj pass par l, Harris et
moi. A l'exclusion de tout autre parfum ce bateau sent la vase et
les herbes pourries, armes contre lesquels l'air pur de la mer ne
saurait lutter. Il n'y a pas d'abri contre la pluie; le salon a dix
pieds sur quatre; la moiti en est occupe par un pole qui
s'effondre quand on veut l'allumer. Vous tes forc de prendre votre
tub sur le pont et le vent emporte votre peignoir au moment mme o
vous sortez de l'eau.

Harris et le mousse feraient tout le travail intressant; hisser la
voile, gouverner, nager debout au vent, prendre des ris. A eux tous
les agrments, tandis que George et moi nous plucherions les pommes
de terre et ferions le mnage.

--Soit, concda-t-il, prenons un beau yacht avec un capitaine et
faisons les choses grandement.

Je m'y opposai encore. Je les connais, ces capitaines et leur
manire de naviguer.

Jadis, il y a des annes, jeune et sans exprience, je louai un
yacht. La concidence de trois vnements m'avait fait commettre
cette folie: Ethelbertha avait le dsir de respirer l'air pur de la
mer; j'avais eu un coup de chance, et le lendemain matin mme, au
club, mes yeux taient tombs sur un numro du _Sportsman_, o je
lus l'annonce suivante:

    Aux amateurs de yachting

    Occasion unique:

    L' ESPIGLE, YOLE, 28 TONNES. LE PROPRITAIRE, SUBITEMENT
    RAPPEL POUR AFFAIRES, LOUERAIT CE LVRIER DE L'OCAN,
    YACHT SUPERBEMENT AGENC, POUR PRIODE COURTE OU LONGUE.
    DEUX CABINES, SALON, PIANO WOFFENKOFF, CHAUDIRE EN CUIVRE
    NEUF, 10 GUINES PAR SEMAINE. S'ADRESSER A PERTWEE ET Cie,
    3_a_, BUCKLERSBURY.

Cela m'avait fait l'effet d'une rvlation du ciel.

La chaudire en cuivre neuf m'importait peu: je pensais qu'on
pourrait attendre pour faire notre petite lessive. Mais le piano
Woffenkoff m'inspirait. Je voyais dj Ethelbertha jouant, le soir,
quelques chansons, dont l'quipage, avec un peu d'entranement,
reprendrait le refrain, tandis que notre demeure mobile bondirait,
tel un lvrier agile,  travers les ondes argentes.

Je hlai un cab et me fis conduire directement  Bucklersbury. Mr
Pertwee, un quidam d'aspect modeste, avait un bureau sans prtention
au troisime tage. Il me montra une image  l'aquarelle de
l'_Espigle_, fuyant sous le vent. Le pont tait inclin  quelque
90 sur l'ocan. Aucun tre humain n'tait visible sur ce pont: je
suppose qu'ils avaient tous gliss  l'eau,--je ne vois pas en effet
comment on aurait pu s'y maintenir  moins d'y avoir t clou. Je
fis remarquer cette circonstance fcheuse  l'agent. Il m'expliqua
que l'_Espigle_ tait reprsent au plus prs serr, lors de la
victoire fameuse qu'il remporta dans la coupe challenge de la
Medway. Mr Pertwee me croyait au courant de cet vnement et je
prfrai m'abstenir de le questionner. Deux petites taches prs du
cadre, que j'avais d'abord prises pour des mouches, reprsentaient,
parat-il, les deuxime et troisime gagnants de cette course
clbre. Une photographie du yacht ancr prs de Gravesend tait
moins impressionnante, mais veillait l'ide d'une plus grande
stabilit. Toutes les rponses  mes questions ayant t favorables,
je louai pour quinze jours. Mr Pertwee dit qu'il se flicitait de ce
que je ne retinsse pas son yacht pour plus longtemps (j'arrivai plus
tard  tre de son avis), car ce laps s'accordait exactement avec
une autre location: si j'avais demand le yacht pour trois semaines,
il aurait t dans l'obligation de me le refuser.

L'affaire tant conclue, Mr Pertwee me demanda si j'avais un
capitaine en vue. Par chance je n'en avais pas (tout semblait
tourner en ma faveur), car Mr Pertwee tait certain que je ne
pourrais mieux faire que de garder Mr Goyles, actuellement en
fonction, homme qui connaissait la mer comme un mari connat sa
femme et n'avait jamais eu  dplorer la perte d'un passager.

Ceci se passait dans la matine et le yacht se trouva tre mouill
prs de Harwich. Je pus prendre l'express de 10 h. 45  Liverpool
Street et  une heure je causais avec Mr Goyles  bord de
l'_Espigle_. C'tait un gros homme aux manires paternes. Je lui
fis part de mon plan: contourner les les hollandaises et naviguer
lentement vers la Norvge. Il fit: Bien, bien, et parut
enthousiasm de cette excursion, disant que cela l'amuserait aussi.
Nous abordmes la question de l'approvisionnement; il s'enthousiasma
encore davantage. J'avoue que la quantit de victuailles propose
par Mr Goyles me surprit. Si nous avions vcu au temps de Drake et
de la piraterie espagnole, j'aurais pu craindre qu'il ne machint un
coup. Cependant il riait avec sa bonhomie paternelle, assurant que
nous n'exagrions pas. Les restes, s'il devait y en avoir,
l'quipage se les partagerait et les emporterait, selon la coutume.
Il me sembla que j'approvisionnais ces hommes pour tout l'hiver,
mais, ne voulant pas paratre avare, je ne dis plus rien. La
quantit de boisson rclame m'tonna galement.

--Nous n'allons pas, dis-je, faire les apprts d'une orgie, Mr
Goyles?

--Orgie! Voyons, ils ne prendront qu'une goutte d'alcool dans leur
th.

Il m'exposa sa devise: recruter de bons matelots et bien les
traiter.

--Ils travaillent de meilleur coeur et, une autre fois, reviennent 
votre service.

Je ne tenais pas  ce qu'ils revinssent jamais  mon service. Je
commenais  me dgoter d'eux avant de les avoir vus, les
considrant comme un quipage par trop vorace et altr. Mr Goyles
tait si plein d'entrain et moi tellement inexpriment que l
encore je laissai faire.

Je lui laissai aussi le soin d'enrler l'quipage. Il dit qu'il en
viendrait  bout avec deux hommes et un mousse. S'il faisait
allusion au nettoiement des victuailles et des boissons, il n'y
pouvait russir avec si peu de monde; mais peut-tre voulait-il
parler de la conduite du yacht.

En rentrant je passai chez mon tailleur et commandai un costume de
yachting avec casquette blanche; il promit de se dpcher et de me
le livrer en temps voulu; puis je rentrai raconter  Ethelbertha
l'emploi de mon temps. Sa joie ne fut trouble que par cette seule
pense: la couturire aurait-elle le temps de lui faire un costume?
Voil bien les femmes.

Maris depuis peu, nous dcidmes de n'inviter personne. Je rends
grces au ciel de cette dcision. Le lundi, nous nous quipmes de
pied en cap et partmes. Je ne sais plus ce que portait Ethelbertha;
en tout cas, elle tait fort lgante. Mon costume bleu, garni d'une
troite tresse blanche, faisait aussi trs bon effet.

Mr Goyles vint  notre rencontre sur le pont et annona que le lunch
tait servi. Je dois reconnatre qu'il s'tait assur les services
d'un trs bon cuisinier. Je n'eus pas l'occasion de juger les
capacits des autres membres de l'quipage. Cependant, je peux dire
qu'au repos ils paraissaient former une bande joyeuse.

Mon projet tait tel: sitt termin le djeuner des hommes, nous
lverions l'ancre; penchs sur le bastingage, Ethelbertha et
moi,--moi le cigare au bec,--nous suivrions  l'horizon le subtil
effacement des falaises patriales. Prts  raliser notre part du
programme, nous attendions sur le pont.

--Ils prennent leur temps, dit-elle.

--S'ils veulent manger en quinze jours tout ce qui se trouve sur ce
yacht, ils mettront du temps  chaque repas. Ne les pressons pas,
sinon ils n'arriveraient pas  en finir le quart.

--Ils se sont peut-tre endormis, remarqua plus tard Ethelbertha. Il
va bientt tre l'heure du th.

Sans contredit, ces gaillards-l taient placides. Je m'avanai et
hlai le capitaine Goyles par l'coutille. Je le hlai par trois
fois. Enfin il monta, lentement. Il me sembla vieilli, plus
lourd,--entre ses lvres un cigare teint.

Il retira de la bouche son bout de cigare.

--Quand vous serez prt, capitaine Goyles, dis-je, nous partirons.

--Pas aujourd'hui, monsieur, pas aujourd'hui.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

Je sais que les marins sont superstitieux; peut-tre le lundi
tait-il jour nfaste...

--Le jour n'y est pour rien, rpondit le capitaine; c'est le vent
qui me donne  rflchir: il n'a pas l'air de vouloir tourner.

--Mais a-t-il besoin de tourner? demandai-je. Il me semble qu'il
souffle juste dans la bonne direction, droit derrire nous.

--Oui, oui, droit, c'est bien le mot, car nous irions tout droit 
la mort; Dieu nous garde de mettre  la voile avec un vent pareil!
Voyez-vous, expliqua-t-il, en rponse  mon regard tonn, c'est ce
que nous appelons un vent de terre, parce qu'il souffle directement
de terre, si l'on peut dire.

Effectivement, l'homme avait raison, le vent venait de terre.

--Il tournera peut-tre pendant la nuit, dit le capitaine pour me
rconforter. Du reste il n'est pas violent, et l'_Espigle_ tient
bien la mer.

Le capitaine Goyles reprit son cigare et moi je retournai 
l'arrire expliquer  Ethelbertha la raison de notre retard. Elle
paraissait de moins bonne humeur qu'au moment de notre embarquement
et voulut savoir pourquoi nous ne pouvions pas partir avec un vent
de terre.

--S'il ne soufflait pas, de la terre, dit-elle, il soufflerait de la
mer, et nous renverrait vers la cte. Il me semble que nous avons
juste le vent qu'il nous faut.

--Tu manques d'exprience, mon amour. Ce vent semble bien le vent
qu'il nous faut, mais il ne l'est pas. C'est ce que nous appelons un
vent de terre, et le vent de terre est toujours trs dangereux.

Ethelbertha voulut savoir pourquoi un vent de terre tait toujours
dangereux.

Ces questions m'impatientaient; peut-tre tais-je lgrement
irrit. Le tangage uniforme d'un petit yacht ancr dprime mme
l'esprit le plus ferme.

--Je ne saurais te l'expliquer, continuai-je (et c'tait la vrit),
mais ce serait le comble de la tmrit de mettre  la voile avec ce
vent, et je t'aime trop, chrie, pour t'exposer  de pareils
risques.

Ma phrase me parut lgante; mais Ethelbertha rpondit simplement
qu'elle regrettait, dans ces conditions, d'tre venue  bord avant
mardi et elle descendit.

Le lendemain matin le vent tourna au nord. Je m'tais lev de bonne
heure et fis remarquer cette saute au capitaine.

--Oui, oui, monsieur, dclara-t-il, c'est fcheux, mais nous n'y
pouvons rien.

--Vous ne pensez pas pouvoir partir aujourd'hui? hasardai-je.

Il rit, et ne se fcha pas.

--Monsieur, si vous aviez l'intention d'aller  Ipswich, je vous
dirais: Tout est au mieux. Mais notre destination tant, voyez-vous,
la cte hollandaise, eh bien, voil...

Je communiquai la nouvelle  Ethelbertha et nous dcidmes de passer
la journe  terre. Harwich n'est pas une ville gaie; vers le soir
on pourrait dire qu'elle est morne. Nous prmes du th et des
sandwiches  Dovercourt, et retournmes sur le quai, pour retrouver
le capitaine Goyles et le bateau. Nous attendmes le premier pendant
une heure. Quand il arriva, il tait plus gai que nous; s'il ne
m'avait pas affirm qu'il ne buvait jamais qu'un grog chaud avant de
se coucher, j'aurais eu lieu de croire qu'il tait gris.

Le lendemain matin le vent venait du sud, ce qui rendit le capitaine
plutt anxieux; il parat qu'il tait tout aussi dangereux de s'en
aller que de rester o nous tions; notre seul espoir tait que le
vent tournt avant qu'un malheur irrparable ne ft arriv. Entre
temps Ethelbertha avait pris le yacht en grippe; elle dit qu'elle
aurait prfr passer une semaine dans une cabine de bains, vu
qu'une cabine de bains tait du moins immobile.

Nous passmes un autre jour  Harwich et cette nuit-l, ainsi que la
suivante, le vent continuant  tre au sud, nous couchmes  la
_Tte Couronne_. Le vendredi le vent souffla directement de la mer.
Je rencontrai le capitaine sur le quai et lui suggrai que, vu cette
circonstance, nous pourrions partir. Il me parut irrit de mon
insistance.

--Si vous tiez un peu plus au courant des choses de la mer,
monsieur, vous verriez par vous-mme que c'est impossible. Le vent
souffle droit de la mer.

--Capitaine Goyles, pouvez-vous me dire quel est l'objet que j'ai
lou? Est-ce un yacht, ou une maison flottante? Je demande par l si
on peut mettre l'_Espigle_ en mouvement, ou s'il est condamn 
l'immobilit, auquel cas, vous me le diriez franchement: nous
dcorerions le pont de caisses garnies de lierre, nous ajouterions
quelques plantes fleuries, nous installerions une marquise,--ce
serait un lieu fort agrable. Si, au contraire, on pouvait mettre
l'objet en mouvement...

--En mouvement? interrompit le capitaine. Il faudrait pour cela
avoir le bon vent.

--Mais quel est le bon vent?

Le capitaine Goyles sembla embarrass. Je continuai:

--Au courant de la semaine nous avons eu vent du nord, vent du sud,
vent de l'est et vent de l'ouest, avec des variations. Je
n'attendrais encore que si vous pouviez me dsigner une cinquime
direction sur la boussole. Sinon,  moins que l'ancre n'ait pris
racine, nous la lverons aujourd'hui mme, et nous verrons ce qui
arrivera.

Il comprit que j'tais dcid.

--Trs bien, monsieur, jeta-t-il, vous tes le matre et moi
l'employ. Je n'ai plus qu'un enfant  ma charge, grce  Dieu, et
sans aucun doute vos excuteurs comprendront leur devoir vis--vis
de ma vieille. Son ton solennel m'impressionna.

--Monsieur Goyles, soyez franc. Y a-t-il un espoir quelconque de
quitter ce trou maudit par un temps quelconque?

Le capitaine Goyles me rpondit gentiment:

--Voyez-vous, monsieur, cette cte est trs particulire. Une fois
loin d'elle tout irait bien, mais s'en dtacher sur une coquille de
noix comme celle-ci, eh bien, pour tre franc, monsieur, ce serait
dur.

Je le quittai avec l'assurance qu'il surveillerait le temps comme
une mre veille sur le sommeil de son enfant. Ce fut sa propre
comparaison. Je le revis  midi, il surveillait le temps, de la
fentre du _Chane et Ancre_.

A cinq heures, ce jour-l, un heureux hasard nous fit rencontrer
dans High street deux yachtmen de mes amis. Par suite d'une avarie
au gouvernail, ils avaient d atterrir. Je leur racontai mon
histoire. Ils en semblrent moins surpris qu'amuss. Le capitaine
Goyles et les deux hommes surveillaient toujours le temps. Je courus
 l'htel et mis Ethelbertha au courant. Tous quatre, nous nous
faufilmes jusqu'au quai, o nous trouvmes notre bateau amarr.
Seul le mousse tait  bord. Mes deux amis se chargrent du yacht et
vers six heures nous filions joyeusement le long de la cte.

Nous passmes la nuit  Aldborough et le lendemain poussmes jusqu'
Yarmouth, o mes amis se trouvrent forcs de nous quitter; je me
dcidai  abandonner le yacht. Le matin de bonne heure je vendis nos
provisions aux enchres sur la plage de Yarmouth. Je le fis avec
perte, mais j'eus la satisfaction de rouler le capitaine Goyles. Je
confiai l'_Espigle_  un marin de l'endroit, qui promit de le
ramener pour deux souverains  Harwich. Nous rentrmes  Londres par
le train.

Il se peut qu'il existe d'autres yachts que l'_Espigle_ et d'autres
patrons que le capitaine Goyles, mais cette aventure m'a vaccin
contre tout dsir de rcidive.


George confirma qu'un yacht entranait en outre beaucoup de
responsabilit et nous en abandonnmes l'ide.

--Que penseriez-vous de la rivire? suggra Harris. Nous y avons
pass de bons moments.

George continua  fumer en silence; je cassai une autre noix.

--La rivire n'est plus ce qu'elle a t, dis-je. Je ne sais pas
exactement comment cela se fait; mais il y existe un je ne sais quoi
dans l'air, une sorte d'humidit, qui chaque fois que j'en approche
rveille mon lumbago.

--Et moi, remarqua George, j'ignore le pourquoi de la chose, mais je
ne puis plus dormir dans son voisinage. J'ai pass une semaine chez
James au printemps. Toutes les nuits, je me rveillais  sept heures
et il m'tait impossible de refermer l'oeil.

--Je n'avais fait que la proposer sans y attacher grande importance,
dit Harris, car cela ne me vaut rien non plus; mon sjour s'y achve
invariablement sur une attaque de goutte.

--Ce qui me russit le mieux, dis-je, c'est l'air de la montagne.
Que penseriez-vous d'un voyage pdestre  travers l'Ecosse?

--Il fait toujours humide en Ecosse, s'cria George. J'y ai pass
trois semaines l'anne avant-dernire sans y avoir jamais eu le
corps ni le gosier secs, si j'ose dire.

--Pourquoi pas la Suisse? mit Harris.

J'objectai:

--Jamais elles ne nous laisseront aller seuls en Suisse: vous savez
ce qu'il en advint la dernire fois. Il nous faut un endroit o ni
femme ni enfant habitus  un certain confort ne voudraient rsider,
un pays de mauvais htels, de communications difficiles, o nous
vivrions  la dure, o nous devrions trimer, jener peut-tre.

--Doucement! interrompit George, doucement! Vous oubliez que je pars
avec vous.

--J'y suis, exclama Harris; une balade  bicyclette!

George eut l'air d'hsiter.

--Il y a pas mal de montes, songez-y, et on a le vent debout.

--Soit! mais aussi des descentes avec le vent dans le dos.

--Je ne m'en suis jamais aperu, dit George.

--Vous ne trouverez pas mieux qu'un voyage  bicyclette, persista
Harris.

Je me sentais enclin  l'approuver.

--Et je vous dirai mme o aller, continua-t-il:  travers la Fort
Noire.

--Mais elle est toute en montes! riposta George.

--Pas toute, mettons les deux tiers. Et il y a une commodit, que
vous oubliez.

Il regarda autour de lui avec prcaution et chuchota:

--Il y a des petits trains qui gravissent ces hauteurs, des petits
trucs  roues dentes, qui...

La porte s'ouvrit et Mme Harris apparut. Elle dit qu'Ethelbertha
tait en train de mettre son chapeau et que Muriel, lasse
d'attendre, avait rcit sans nous: The Mad Hatters Tea Party.

--Au club, demain quatre heures! me chuchota Harris en se levant.

Je passai la consigne  George en montant l'escalier.




CHAPITRE DEUXIME

_Une tche ardue. Ce qu'Ethelbertha aurait pu dire. Ce qu'elle dit.
Ce que Mme Harris dit. Ce que nous dmes  George. Nous partons le
mercredi. George expose que nous pouvons profiter de ce voyage pour
cueillir un peu de savoir. Harris et moi en doutons. Quel est celui
qui trime le plus sur un tandem? L'avis de celui qui est devant. Ce
qu'en pense celui qui est derrire. Comment Harris gara sa femme.
La question des bagages. La sagesse de mon vieil oncle Podger. Dbut
de l'histoire de l'homme porteur d'un sac._


Le soir mme, j'entamais le dbat avec Ethelbertha. J'affectai
d'tre irritable. Je m'attendais  ce qu'Ethelbertha ft une
remarque  ce sujet. J'en aurais admis le bien fond, attribuant mon
tat  un peu de surmenage crbral.

Une fois sur le chapitre de ma sant, l'urgence de remdes radicaux
nous apparatrait. Avec du tact, j'amnerais Ethelbertha  prendre
l'initiative de la dcision. J'imaginais qu'elle dirait: Mon chri,
c'est un changement de rgime qu'il te faut, un changement complet.
Laisse-toi persuader et pars pour un mois. Non, ne me demande pas de
t'accompagner. Je sais que tu le prfrerais, mais je ne le veux
pas. C'est la socit d'hommes qu'il te faut. Essaie de dcider
George et Harris  t'accompagner. Crois-moi, une tension d'esprit
perptuelle rclame de temps  autre un relchement de l'effort
journalier. Tche pour quelque temps d'oublier qu'il faut aux
enfants des leons de musique, des bottines, des bicyclettes et de
la teinture de rhubarbe trois fois par jour; tche d'oublier qu'il
existe ce qu'on appelle des cuisinires, des tapissiers, des chiens
de voisins et des notes de boucher. Va-t'en te mettre au vert, et
choisis loin d'ici un endroit o tout te sera nouveau, o ton
cerveau surmen pourra se retremper dans une atmosphre de calme et
d'oubli. Reste absent quelque temps; donne-moi le loisir de te
regretter et de mditer sur ta bont et sur tes qualits que j'ai
continuellement sous les yeux, que je pourrais oublier; car ce
serait humain, puisqu'on devient facilement indiffrent aux
bienfaits du soleil et aux beauts de la lune. Va-t'en et
reviens-nous repos de corps et d'me, plus brillant, meilleur, si
possible.

Mais mme lorsque nos dsirs s'accomplissent, jamais le bonheur ne
se prsente tel exactement que nous l'aurions souhait. Pour
commencer, Ethelbertha ne sembla pas remarquer mon nervement; il
fallut que je forasse son attention. Je fis:

--Excuse-moi, je ne suis pas bien ce soir.

--Tiens..., me rpondit-elle, je n'avais rien remarqu; qu'est-ce
qui ne va pas?

--Je ne saurais te l'expliquer. Je sens venir cela depuis des
semaines.

--C'est ce whisky. Jamais tu n'y touches, sauf quand nous allons
chez les Harris. Tu sais pourtant que tu ne le supportes pas. Tu
n'as pas la tte solide.

--Ce n'est pas le whisky; c'est plus srieux que cela. Je pense que
c'est une affection plutt mentale que physique.

--Tu as encore lu ces critiques, dit Ethelbertha avec un peu plus de
sympathie. Pourquoi, selon mon conseil, ne les as-tu pas jetes au
feu?

--Ce ne sont pas les critiques. Elles ont mme t flatteuses, du
moins les deux ou trois dernires.

--Alors qu'est-ce que c'est? Car il y a srement une raison.

--Non, il n'y en a pas. Et c'est cela qui est tonnant. Je
dfinirais mon tat: une sensation trange d'agitation...

Il me sembla qu'Ethelbertha me scrutait bizarrement; mais comme elle
ne dit rien, je continuai:

--Cette grise monotonie de la vie, ces journes paisibles de
flicit sans vnements finissent par me peser.

--Voil-t-il pas de quoi se plaindre! s'cria Ethelbertha. Nous
pourrions avoir des journes d'une autre teinte et les aimer encore
moins.

--Je n'en suis pas sr. Je peux m'imaginer la douleur comme une
diversion bienvenue dans une vie faite d'une joie ininterrompue. Je
me demande quelquefois si les saints au paradis ne considrent pas
cette flicit continue comme un fardeau. Pour mon compte, j'ai
l'impression qu'une vie de bonheur ternel, jamais coupe d'une note
discordante, me rendrait fou. Sans doute, suis-je un tre
particulier; il y a des moments o je ne me comprends plus. Il
m'arrive alors de me dtester.

Souvent un petit discours de cette sorte, faisant allusion  des
motions indescriptibles et occultes, avait mu Ethelbertha; mais ce
soir-l elle parut trangement insouciante. Touchant le paradis et
son effet sur moi, elle me conseilla de ne pas trop m'en tourmenter:
c'tait toujours folie d'aller au-devant d'ennuis qui peut-tre
n'arriveraient jamais. Que je fusse un garon un peu trange, ce
n'tait pas ma faute et, du moment que d'autres consentaient  me
supporter, toute dissertation  ce sujet tait vaine. Quant  la
monotonie de la vie, comme c'tait une preuve commune, l-dessus
nous pouvions du moins sympathiser.

--Tu ne te doutes pas combien quelquefois j'ai envie, continua
Ethelbertha, de m'chapper, de m'loigner, mme de toi; mais,
sachant que c'est impossible, je ne m'arrte pas  cette
ventualit.

Jamais je n'avais entendu Ethelbertha parler ainsi; elle m'tonnait
et me chagrinait profondment.

--Ce n'est pas une remarque trs affable, remarquai-je, ni bien
digne d'une pouse.

--J'en conviens, admit-elle, et c'est bien pour cela que je ne
l'avais pas formule jusqu'ici. Vous autres, hommes, vous ne
comprendrez jamais que, si vif que puisse tre l'amour d'une femme,
il y ait des moments o elle s'en fatigue. Tu ne sais pas combien de
fois j'ai souhait de pouvoir mettre mon chapeau et sortir sans
entendre tes: O vas-tu? Pourquoi vas-tu l? Combien de temps
resteras-tu dehors et quand seras-tu rentre? Tu ne sais pas
combien souvent l'envie me dmange de commander un dner que
j'aimerais et que les enfants aimeraient aussi, et qui aurait le don
de te faire mettre ton chapeau pour aller dner au club. Oh! inviter
une amie qui me plat et que je sais te dplaire, aller voir des
gens que j'aimerais voir, aller me coucher quand j'aurais sommeil et
me lever  mon gr! Deux personnes vivant ensemble sont forces de
se sacrifier mutuellement leurs dsirs. C'est quelquefois un
bienfait de se relcher un peu de la tension journalire.

Plus tard seulement, ruminant les paroles d'Ethelbertha, je suis
arriv  en comprendre la sagesse; mais, je le confesse, sur le
moment, je me sentis bless au vif.

--Si tu dsires, dis-je, tre dbarrasse de moi...

--Voyons, ne fais pas l'imbcile, protesta Ethelbertha: je voudrais
seulement tre dbarrasse de toi un pauvre moment, juste de quoi
oublier les deux ou trois petites imperfections qui te sont
inhrentes, juste assez longtemps pour me rappeler quel charmant
garon tu es par ailleurs et me rjouir d'avance de ton retour.


Le ton d'Ethelbertha me choquait. Elle paraissait anime d'un esprit
de frivolit s'accordant mal avec le sujet de notre conversation. Je
n'aimais pas du tout--et ce n'tait gure le genre
d'Ethelbertha--qu'elle considrt gament une sparation de trois 
quatre semaines. Ce voyage ne me tentait plus. J'y aurais renonc,
si je ne m'tais pas senti engag vis--vis de George et de Harris.
Je ne pouvais pas maintenant changer d'avis: c'tait une question de
dignit.

--Trs bien, Ethelbertha, rpondis-je, j'agirai selon ton voeu. Tu
tiens  tre dbarrasse de ma prsence pendant quelque temps: tu
seras satisfaite; mais, si ce n'est pas chez ton mari curiosit
impertinente, je voudrais bien savoir ce que tu comptes faire
pendant mon absence.

--Nous louerons cette villa de Folkestone et je m'y rendrai avec
Kate. Et, si tu veux tre gentil, tu engageras Harris  aller avec
toi: Clara pourra alors se joindre  nous. Toutes trois nous avons
ensemble pass de bons moments avant qu'on ait pens  vous autres:
ce serait dlicieux de les faire revivre. Crois-tu pouvoir persuader
Mr Harris de partir avec toi?

Je rpondis que j'essaierais.

--Tu es un bon garon. Fais de ton mieux. Peut-tre George se
laissera-t-il convaincre aussi.

Je rpondis que je n'en voyais pas la ncessit, vu que, George
tant clibataire, personne ne profiterait de son absence. Mais
jamais femme ne comprit l'ironie. Ethelbertha remarqua simplement
qu'il serait peu aimable de partir sans lui. Soit, je pressentirais
George.


Je rencontrai Harris au club et lui demandai o il en tait.

--Oh! a va trs bien, me dit-il. Elle ne fait aucune difficult
pour mon dpart.

Mais il y avait, dans sa faon de parler, un petit rien qui me fit
souponner une satisfaction incomplte. Je rclamai de plus amples
dtails.

--Elle s'est montre un agneau quand je lui ai parl de notre
projet: elle dclare l'ide de George excellente et pense que ce
voyage me fera du bien.

--Tout cela me semble parfait, mais qu'est-ce qui n'a pas march?

--Rien n'a mal march  ce sujet; mais ensuite elle parla d'autre
chose.

--J'y suis! dis-je.

--Oui, il y a sa vieille marotte touchant la salle de bains.

--J'en ai dj entendu parler: elle a mme pouss Ethelbertha dans
cette voie.

--Eh bien, je vais tre oblig de la faire rinstaller
immdiatement: je ne pouvais le lui refuser, puisqu'elle avait t
si accommodante pour le reste. J'en aurai pour 100 livres au bas
mot.

--Tant que cela?

--Pas un penny de moins: le devis dj se monte  60 livres.

Je l'coutais avec compassion.

--Et puis ce fut le tour du fourneau de cuisine, continua Harris.
Tout ce qui a cloch dans cette maison au cours des dernires annes
est imputable  ce fourneau.

--Je connais cela, dis-je, j'ai habit dans sept maisons depuis que
je suis mari et chaque fourneau a t plus mauvais que son
devancier. Celui que nous avons en ce moment est non seulement
insuffisant, il est encore malveillant. Il sait quand nous donnons
un dner et alors, pour faire des farces, il s'teint.

--Nous en aurons un neuf, dit Harris (mais il le dit sans aucune
fiert). Clara estime qu'il nous en cotera beaucoup moins de faire
excuter ces deux travaux d'un coup. Je suppose que si une femme
dsirait une tiare en diamants, elle trouverait moyen d'expliquer
que c'est pour conomiser le prix d'un chapeau.

--A combien estimez-vous les rparations de votre fourneau?
demandai-je. (Je commenais  m'intresser  la chose.)

--Je ne sais pas exactement. Je suppose que j'en aurai encore pour
une vingtaine de livres. Nous nous mmes ensuite  parler du
piano... Avez-vous pu jamais remarquer qu'il existt une diffrence
entre deux pianos?

--Certainement. Ils ont des sons plus forts les uns que les autres,
mais on finit par s'y habituer.

--Le soprano de mon piano est en mauvais tat. Mais, au fait,
qu'est-ce que le soprano d'un piano?

--Ce sont, expliquai-je, les tons aigus de l'instrument, la partie
du clavier qui piaille comme si on lui marchait sur la queue. Les
beaux morceaux finissent toujours par une fioriture sur ces
notes-l.

--Elles pchent quant  l'harmonie, celles de notre vieux piano. Il
faudra que je le mette  la nursery et que j'en achte un neuf pour
le salon.

--Et quoi encore? m'enquis-je.

--Rien. Elle m'a sembl incapable de dcouvrir autre chose pour le
moment.

--Vous verrez quand vous rentrerez qu'elle aura trouv autre chose.

--Que sera-ce?

--Une villa  Folkestone pour la saison.

--Pourquoi cette villa  Folkestone?

--Pour y vivre cet t.

--Elle est invite par sa famille  passer les vacances avec les
enfants dans le pays de Galles, protesta Harris.

--Il se peut qu'elle aille dans le pays de Galles avant d'aller 
Folkestone, ou bien qu'elle aille dans le pays de Galles en fin de
saison. Mais ce qui est certain, c'est qu'il lui faudra une villa 
Folkestone. Il est possible que je me trompe: je l'espre pour vous,
mais j'ai comme un pressentiment que je ne trompe pas.

--Ce voyage va me coter cher, dit Harris.

--Ce fut ds le dbut, dis-je, une ide stupide.

--Nous avons t fous d'couter George, dclara Harris: il nous
vaudra de srieux ennuis un de ces jours.

--Il a toujours t gaffeur.

--Et si entt!

A ce moment nous entendmes la voix de George dans le hall. Il
demandait son courrier.

Je chuchotai:

--Il serait prfrable de ne rien lui dire: il est trop tard pour
rebrousser chemin.

--Il n'y aurait aucun avantage  le rebrousser, puisqu'en tout tat
de cause je devrai faire la dpense de cette salle de bains et de ce
piano.

George entra, joyeux:

--Eh bien! cela va-t-il? Avez-vous russi?

Quelque chose dans sa manire de parler me dplut. Harris me sembla
avoir la mme impression.

--Russi quoi? demandai-je.

--Mais...  pouvoir vous absenter.

Je sentis que le moment tait venu de donner une leon  ce garon.

--Quand on est mari, dis-je, l'homme propose et la femme se soumet.
C'est son devoir; toutes les religions l'enseignent.

George joignit ses mains et fixa ses yeux au plafond.

--Peut-tre nous est-il arriv quelquefois de plaisanter, de rire de
ces choses-l, continuai-je; mais vous allez voir comment on procde
quand cela devient srieux. Nous avons fait part  nos femmes de
notre intention de voyager. Elles en ont du chagrin, c'est naturel;
elles prfreraient nous accompagner ou,  dfaut, voudraient nous
voir rester avec elles. Mais nous leur avons expliqu nos dsirs 
ce sujet, ce qui a mis fin  toute discussion.

--Pardonnez-moi, je n'avais pas saisi. Je ne suis qu'un pauvre
clibataire. Les gens me racontent ceci et cela et je les coute.

--D'o votre erreur mon garon. Dornavant, quand vous aurez besoin
d'explications, venez nous trouver, moi ou Harris: nous vous dirons
la vrit en ces matires.

George nous remercia et nous continumes  dresser nos plans.

--Quand partirons-nous? demanda-t-il.

--Le plus tt possible, rpondit Harris.

Je supposai qu'il esprait s'chapper avant que Mme Harris pt
formuler d'autres dsirs. Nous nous dcidmes pour le mercredi
suivant.

--Et o irons-nous? reprit Harris.

--Sans doute, dit George, que vous dsirez cultiver votre esprit?...

--Oui..., rpondis-je. A un degr raisonnable. Sans prtendre
vouloir devenir des phnomnes. Si possible sans trop d'effort
personnel. Et avec le minimum de dpense.

--Ce sera facile, dclara George. Nous connaissons la Hollande et
les bords du Rhin. Trs bien. Je propose donc que nous prenions le
bateau jusqu' Hambourg, que nous visitions Berlin et Dresde, et que
nous nous dirigions ensuite vers la Fort Noire, par Nuremberg et
Stuttgart.

--On m'a parl de beaux sites en Msopotamie, murmura Harris.

George estima que la Msopotamie se trouvait trop en dehors de notre
itinraire, mais que le voyage Berlin-Dresde tait trs faisable.

Il nous persuada. Fut-ce un bien, fut-ce un mal?

--Quant aux machines, je pense, dit George, que nous ferons comme
d'habitude. Harris et moi sur le tandem et J...

--J'aime autant pas, interrompit Harris avec fermet. Vous et J...,
sur le tandem; moi, sur la bicyclette.

--Cela m'est gal, dit George, J... et moi monterons le tandem,
Harris.

Je lui coupai la parole:

--Je n'ai pas l'intention de traner George tout le temps. La charge
devra tre partage.

--Trs bien, concda Harris. Nous la partagerons. Mais il est bien
entendu qu'il travaillera.

--Qu'il fera quoi? s'exclama George.

--Qu'il travaillera, rpta Harris avec nergie: en tout cas aux
montes.

--Grands dieux! soupira George, vous n'avez donc pas le moindre
besoin d'exercice?

Le tandem donne invariablement lieu  des altercations. Celui qui
est en avant prtend toujours que celui qui est en arrire reste 
ne rien faire, tandis que, selon l'avis de celui de derrire, c'est
lui seul qui propulse la machine, pendant que celui de devant se
contente d'tre essouffl. C'est un mystre  jamais impntrable.
Tandis que la prudence d'une part vous dit  l'oreille de ne pas
outrepasser vos forces pour ne pas attraper une affection cardiaque,
pendant que la justice vous chuchote  l'autre oreille: Pourquoi
t'imposer tout le travail? ce vhicule n'est pas un fiacre, tu n'es
pas charg du transport d'un client, il est agaant d'entendre
l'autre grogner tout  coup: Qu'y a-t-il? vous avez perdu les
pdales?

Harris, peu de temps aprs son mariage, eut des ennuis srieux,
causs par l'impossibilit o il fut de se rendre compte des faits
et gestes de la personne qui tait assise derrire lui. Il
traversait la Hollande  bicyclette avec sa femme. Les routes
taient pierreuses et la machine sautait beaucoup.

--Tiens-toi bien, dit Harris sans se retourner.

Mme Harris crut comprendre: Saute  bas!

Aucun d'eux ne peut expliquer comment Mme Harris avait pu entendre:
Saute, quand il avait dit: Tiens-toi bien.

Mme Harris articule: Si tu m'avais dit de bien me tenir, pourquoi
aurais-je saut?

Et Harris de riposter: Si j'avais voulu que tu sautasses, pourquoi
aurais-je dit: Tiens-toi bien?

Toute amertume est maintenant passe, mais  prsent encore il leur
arrive de discuter l-dessus.

Qu'on l'explique d'une manire ou d'une autre, le fait est que Mme
Harris sauta pendant que Harris pdalait de toutes ses forces,
persuad que sa femme tait toujours assise derrire lui.

Il parat qu'elle crut d'abord qu'il prenait la cte en vitesse
simplement pour se faire admirer. Ils taient jeunes alors et il lui
arrivait de faire de ces sortes de dmonstrations. Elle s'attendait
 ce qu'il sautt  terre une fois au sommet et l'attendt adoss 
sa machine, dans une attitude pleine de dsinvolture. Quand elle le
vit au contraire dpasser le fate et prendre la descente  une
allure rapide, elle fut d'abord surprise, ensuite indigne et enfin
inquite. Elle courut au haut de la colline et cria de toutes ses
forces. Il ne tourna pas la tte. Elle le vit disparatre dans un
bois situ  un kilomtre et demi, s'assit sur le bord de la route
et se mit  pleurer. Ils avaient eu un dbat insignifiant le matin
mme, et elle se demanda s'il ne l'avait pas pris au tragique et ne
voulait pas abandonner sa compagne. Elle tait sans argent et
ignorait le hollandais. Les passants semblrent la prendre en piti;
elle essaya de leur expliquer l'incident. Ils comprirent qu'elle
avait perdu quelque chose, mais sans saisir quoi. Ils la
conduisirent au village le plus proche et allrent qurir un garde
champtre. Ce dernier,  ses pantomimes, conclut qu'on lui avait
vol sa bicyclette. On fit fonctionner le tlgraphe et l'on
dcouvrit dans un village,  quatre kilomtres de l, un malheureux
gamin sur une antique bicyclette de dame. On l'amena  Mme Harris
dans une charrette, mais comme elle parut n'avoir que faire de lui
ni de sa machine, on le remit en libert, sans plus chercher 
percer ce mystre.

Cependant Harris continuait  pdaler avec un plaisir croissant. Il
lui semblait avoir acquis des ailes. Il dit  ce qu'il croyait tre
Mme Harris:

--Jamais cette machine ne m'a paru aussi lgre: l'air pur m'aura
fait du bien.

Puis il lui conseilla de ne pas s'effrayer car il allait lui montrer
 quelle allure il pouvait marcher. Il se pencha sur le guidon et se
mit  travailler de tout son coeur. La bicyclette bondit comme si
elle avait le diable au corps; des fermes, des glises, des chiens
et des poules surgissaient pour disparatre. Des vieillards
s'arrtrent admiratifs et les enfants applaudirent. Il continua de
ce train joyeusement pendant cinq lieues environ. C'est alors qu'il
eut le sentiment, selon son explication, de quelque chose d'anormal.
Ce n'tait pas le silence qui l'tonnait; le vent soufflait avec
vigueur et la machine faisait beaucoup de bruit. Il fut plutt
frapp par une sensation de vide. Il tta derrire son dos: il n'y
trouva que l'espace sans limite. Il sauta ou plutt tomba de sa
machine, regarda la route parcourue; elle s'tendait droite et
blanche  travers la sombre fort et nul tre anim n'y tait
visible. Il se remit en selle et, rebroussant chemin, remonta la
colline. Dix minutes plus tard il se retrouva  un endroit o la
route se divisait en quatre; l il mit pied  terre et essaya de
rassembler ses souvenirs pour dcouvrir par quel chemin il tait
venu.

Tandis qu'il restait ainsi rveur, un homme passa, assis en amazone
sur un cheval. Harris l'arrta et lui fit comprendre qu'il avait
perdu sa femme. L'homme ne sembla ni surpris ni compatissant.
Pendant qu'ils causaient, un autre fermier les joignit; le premier
prsenta au survenant l'affaire, non pas comme un accident, mais
comme une histoire plaisante. Ce qui parut surprendre le second fut
que Harris manifestt du dsespoir. Il ne put rien tirer ni de l'un
ni de l'autre: il profra un juron, enfourcha sa machine et
s'engagea au hasard sur la route du milieu. A mi-cte il rencontra
deux jeunes femmes accompagnes d'un jeune homme, groupe joyeux. Il
leur demanda s'ils avaient aperu sa femme, Ceux-ci voulurent se
faire prciser son aspect. Il ne parlait pas assez bien le
hollandais pour en faire une description rvlatrice: tout ce qu'il
put leur dire fut que sa femme tait une trs belle femme, de taille
moyenne, ce qui ne sembla pas les satisfaire: n'importe qui en
aurait pu dire autant et de cette faon entrer en possession d'une
femme qui ne serait pas la sienne. Ils lui demandrent comment elle
tait habille; quand il se ft agi pour lui de vie ou de mort, il
n'aurait pu se le rappeler.

Je ne crois pas qu'il existe un homme sur terre capable de dcrire
une toilette dix minutes aprs avoir quitt la femme qui la porte.
Il se souvenait d'une jupe bleue, puis il y avait un je ne sais quoi
qui prolongeait la robe jusqu'au cou: ce pouvait tre une blouse et
il avait vague souvenance d'une ceinture: mais quel genre de blouse?
Etait-elle jaune, verte ou bleue? Avait-elle un col? Etait-elle
ferme par un noeud? Sa femme avait-elle des fleurs ou des plumes 
son chapeau? Avait-elle seulement un chapeau? Il n'osait pas faire
de description trop nette de peur de se mprendre et d'tre aiguill
sur une fausse piste  des kilomtres de l. Les deux jeunes femmes
ricanaient, ce qui, tant donnes ses dispositions d'esprit, eut le
don de mettre Harris en colre. Le jeune homme, qui paraissait
dsireux de se dbarrasser de lui, lui suggra de s'adresser  la
police de la ville voisine. Harris s'y rendit. Le commissaire lui
donna un papier et lui dit d'y crire un signalement complet de sa
femme avec des dtails sur le lieu et le moment o il l'avait
perdue; tout ce qu'il put leur dire fut le nom du village o ils
avaient djeun. Il savait qu' ce moment elle l'accompagnait et
qu'ils taient partis ensemble.

Cela parut suspect aux policiers; l'affaire leur semblait louche sur
trois points: 1 Etait-ce vraiment sa femme lgitime? 2 L'avait-il
rellement perdue? 3 Pourquoi l'avait-il perdue? Avec l'aide d'un
aubergiste qui parlait un peu l'anglais, il put vaincre leurs
scrupules. Ils promirent d'agir et le soir ils la lui amenrent dans
une voiture ferme, avec la note  payer. Leur premire rencontre ne
fut pas tendre. Mme Harris n'est pas une bonne comdienne et prouve
toujours une grande difficult  dguiser ses sentiments. Pour cette
fois, elle le confesse, elle ne l'essaya mme pas.


D'accord sur les machines, nous entammes l'ternelle question des
bagages.

--La liste habituelle, je suppose, dit George en se prparant 
crire.

C'tait l le fruit de mes conseils. Mon oncle Podger, il y a des
annes, me l'avait enseign.

--Ayez soin, avait coutume de dire mon oncle Podger, avant de vous
mettre  emballer, de faire une liste.

C'tait un homme trs mthodique.

--Prenez une feuille de papier (il avait coutume en tout de
commencer par le commencement). Inscrivez-y tout ce dont vous
pourriez avoir besoin; aprs cela revisez votre liste pour voir s'il
n'y aurait pas moyen de biffer un objet inscrit. Vous tes au lit:
quel est votre habillement? Trs bien, inscrivez-le. Ajoutez-en un
de rechange. Vous vous levez: que faites-vous? Vous vous
dbarbouillez. Avec quoi vous lavez-vous? Avec du savon. Ecrivez:
savon. Et ainsi de suite. Prenez maintenant vos vtements. Commencez
par les pieds. Que portez-vous aux pieds? Bottines, souliers,
chaussettes: inscrivez-les. Remontez jusqu' la tte. Que vous
faudra-t-il en dehors de l'habillement? Un peu de cognac?
Inscrivez-le. Un tire-bouchon? Inscrivez-le. Inscrivez tout. Ainsi
vous n'oublierez rien.

C'est d'aprs ce plan-l qu'il procdait toujours. Une fois la liste
acheve, il la parcourait soigneusement, ce qu'il recommandait
galement toujours, pour voir s'il n'avait rien oubli. Ensuite il
la revoyait et biffait tout ce dont il tait possible de se passer.

Aprs quoi il garait la liste.

George observa:

--Nous pourrions emporter sur nos machines le strict ncessaire pour
un jour ou deux. Nous ferions suivre le gros des bagages de ville en
ville.

--Soyons prudents, commenai-je, j'ai connu un homme qui...

Harris tira sa montre:

--Vous nous raconterez cela sur le bateau. J'ai rendez-vous avec
Clara  la gare de Waterloo dans une demi-heure.

--Il ne me faudra pas une demi-heure, protestai-je; c'est une
histoire vraie et...

--Conservez-la soigneusement, dit George: je me suis laiss dire
qu'il y a bien des soires pluvieuses dans la Fort Noire. Nous vous
en serons alors trs reconnaissants. Ce que nous devrions faire tout
de suite serait de terminer cette liste.

Maintenant que j'y pense, jamais je n'ai eu l'occasion de leur
raconter cette histoire: toujours un vnement quelconque venait
nous interrompre. Et cependant c'est une histoire vraie.




CHAPITRE TROISIME

_L'unique dfaut de Harris. Harris et son ange gardien. Histoire
d'une lanterne  bicyclette brevete. La selle idale. Celui qui
vrifie les machines. Son oeil d'aigle. Sa mthode. Sa sereine
confiance en lui. Ses gots simples et peu coteux. Son aspect.
Comment on s'en dbarrasse. George prophte. La manire de se rendre
dsagrable par l'emploi d'une langue trangre. George psychologue.
Il propose une exprience. Sa prudence. Harris lui promet son aide,
mais y met des conditions._


Harris vint me voir le lundi aprs-midi. Il tenait  la main un
catalogue de bicyclettes.

Je lui criai de loin:

--Si vous suivez mon conseil, vous laisserez cela tranquille.

Harris rpliqua:

--Qu'est-ce qu'il faut laisser tranquille?

--Cette folie nouvelle et brevete qui doit rvolutionner le monde
cycliste, battre tous les records et dont vous tenez le prospectus 
la main.

Il repartit:

--Hum! J'hsite. Nous aurons des montes difficiles; il est
indispensable que nous ayons de bons freins.

--Je suis de votre avis: il nous faudra de bons freins; mais ce
qu'il ne nous faut pas, c'en est un qui nous rserve des surprises,
dont nous ne comprendrons pas le mcanisme et qui ne fonctionnera
jamais au moment voulu.

--Celui-ci, affirma-t-il, est automatique.

--Inutile de me le dire, rpliquai-je. Je sais par intuition
exactement de quelle manire il va marcher. Aux montes il bloquera
tellement que nous serons obligs de pousser les machines  la main.
Une fois l-haut, l'air lui fera du bien et lui rendra subitement sa
souplesse primitive. Il se mettra  rflchir  la descente et se
dira qu'il nous a beaucoup ennuys. Il arrivera  le regretter et
ensuite  tre au dsespoir. Il s'adressera des reproches, il se
dira: Je ne suis qu'un mauvais frein; je n'aide pas ces jeunes
gens, je les gne plutt. Je ne suis qu'un flau, voil tout mon
rle. Et sans crier gare il faussera toute la machine. Vous verrez
que c'est ce que fera votre frein. Laissez-le tranquille. Vous tes
un bon garon, mais vous avez un dfaut.

--Lequel? demanda-t-il indign.

--Vous tes trop confiant. Il vous suffit de lire une rclame et
vous avez la foi. Vous avez essay chaque nouvelle invention que des
idiots ont lance pour le plus grand bien des cyclistes. Votre ange
gardien me semble tre un esprit capable et consciencieux: il a pu
vous protger jusque-l; suivez mon conseil, ne le surmenez pas. Il
n'a pas d chmer beaucoup depuis que vous faites de la bicyclette.
Ne le rendez pas fou!

--Si tout le monde pensait comme vous, on ne raliserait plus aucun
progrs dans aucune branche de la science. Si jamais personne ne
mettait  l'essai les inventions nouvelles, le monde finirait dans
la stagnation. C'est justement par...

--Je connais tous les arguments pour, interrompis-je. Soit, je ne
vous dsapprouve pas entirement: exprimentez des inventions
jusqu' l'ge de trente-cinq ans: mais aprs trente-cinq ans,
l'homme doit penser  lui-mme. Vous et moi, nous avons fait notre
devoir de ce ct-l; vous spcialement. Vous avez t projet en
l'air par une lanterne  gaz brevete.

--Je crois vraiment, objecta-t-il, que c'est arriv par ma faute:
j'aurai trop serr la vis.

--Je veux admettre que, s'il existe un moyen de maltraiter un objet,
c'est bien votre manire de vous en servir: vous n'avez pas la main
heureuse, vous embrouillez les choses. Vous devriez tenir compte de
votre fcheuse habitude, elle donne du poids  mon argument. Moi, je
n'avais pas prt attention  vos gestes; je me rappelle seulement
que nous tions en train de pdaler tranquillement et agrablement
sur la route de Whitby, tout en discutant de la guerre de Trente
ans, quand votre lanterne explosa avec le bruit d'un pistolet. Le
coup me fit rouler dans le foss, et je n'oublierai jamais la tte
de votre femme quand je lui conseillai de ne pas s'effrayer parce
que les deux hommes qui vous portaient allaient vous monter dans
votre chambre, et que le docteur serait l dans une minute et
amnerait l'infirmire.

--Je regrette que vous n'ayez pas pens  ramasser la lanterne.
J'aurais bien voulu approfondir la cause de l'explosion.

--Je n'avais pas le temps de ramasser la lanterne. D'aprs mes
calculs, il m'aurai bien fallu deux heures pour en rassembler les
dbris. Quant  la raison de son explosion, eh bien, le seul fait
d'avoir t prsente comme la lanterne de sret par excellence
devait dj veiller chez tout autre que vous l'ide d'un accident
possible. Puis il y eut cette lanterne lectrique...

--Celle-l clairait vraiment bien, vous le disiez vous-mme.

--Elle a merveilleusement clair tant que nous fmes dans Kings
Road  Brighton, ripostai-je; elle a mme effray un cheval, mais
une fois dans l'obscurit, aprs Kemp Town, elle s'teignit et on
vous dressa contravention parce que vous pdaliez sans lanterne.
Vous vous rappelez bien que certains aprs-midi vous vous promeniez
en plein soleil, cette lanterne brillant de tout son clat. Quand
arrivait l'heure de l'allumer, elle tait naturellement fatigue: il
lui fallait du repos.

--Elle tait un peu agaante, cette lanterne-l, murmura-t-il; je
m'en souviens.

--Elle m'irritait, moi;  plus forte raison vous. Ensuite il y a les
selles..., poursuivis-je, car je voulais arriver  l'impressionner.
Existe-t-il une selle dont vous ayez entendu parler sans avoir senti
l'obligation de l'essayer?

--Selon moi, la selle parfaite n'a pas encore t trouve.

Je lui conseillai de n'y pas rver:

--Nous vivons dans un monde imparfait o la joie est mle de
tristesse. Il se peut qu'il existe un monde meilleur o les selles
de bicyclette sont tendues sur des arcs-en-ciel et rembourres avec
des nuages. Ici-bas il faut tcher de s'habituer  la dure. Vous
aviez achet une selle  Birmingham: elle tait divise par le
milieu et ressemblait  une paire de rognons.

--Vous voulez parler de cette selle qui tait construite d'aprs les
donnes anatomiques?

--Trs probablement. Vous l'aviez achete enferme dans une bote
sur le couvercle de laquelle tait reprsent un squelette assis ou
plutt la partie du squelette qui sert  s'asseoir.

--C'tait un dessin trs correct: il vous dmontrait la position
vritable du...

--N'entrons pas dans ces dtails; cette image m'a toujours sembl
peu dlicate.

--Elle tait exacte au point de vue mdical, insista-t-il.

--Possible, pour qui pdalait vtu simplement de ses os; mais je le
sais, car je l'ai essaye moi-mme, c'tait une sensation atroce
pour qui est habill de chair. Chaque fois qu'on passait sur une
pierre ou dans une ornire, cette selle vous picotait; autant
s'asseoir sur une langouste en colre. Vous vous en tes servi
pendant tout un mois!

--Je ne trouvais que juste de lui faire subir une preuve loyale.

--Vous avez, en mme temps, soumis votre famille  une dure preuve.
Votre femme m'a avou que jamais depuis son entre en mnage elle ne
vous avait connu de si mauvaise humeur, si mauvais chrtien. Et puis
vous vous rappelez bien cette autre selle, qui tait  ressort?

--Vous voulez parler de la Spirale.

--Je veux parler de celle qui vous projetait en l'air comme un
diable dont on ouvre la bote: il vous arrivait de retomber  la
bonne place, mais quelquefois  ct. Je ne parle pas de tout cela
pour voquer de mauvais souvenirs, mais je veux vous faire
comprendre que c'est folie  votre ge de vous livrer  de nouvelles
expriences.

--Je voudrais bien, protesta-t-il, que vous ne revinssiez pas tout
le temps sur mon ge. Un homme de trente-quatre ans!

--Un homme de combien?

Il dit:

--Si vous n'en voulez pas, n'en achetez pas. Mais si votre machine
s'emballe dans une descente rapide et vous projette, George et vous,
 travers le toit d'une glise, ne vous en prenez qu' vous-mme.

--Je ne peux m'engager pour George, un rien le met parfois en
colre. Si un accident de ce genre nous arrive, il s'irritera
peut-tre; mais je vous garantis que je lui expliquerai que vous n'y
tes pour rien.

--Est-il en bon tat?

--Le tandem? Il se porte bien.

--L'avez-vous vrifi?

--Je ne l'ai pas vrifi, mais personne ne le vrifiera non plus. La
machine est prte  marcher et on n'y touchera pas jusqu' notre
mise en route.


J'ai dj eu  souffrir des vrifications. J'ai connu un homme 
Folkestone. Je l'avais rencontr sur le turf. Il me proposa un soir
de l'accompagner le lendemain dans une promenade  bicyclette et
j'acceptai. Je me levai de bonne heure (il me fallut faire un
effort) et je fus content de moi. Il arriva avec une demi-heure de
retard, je l'attendais au jardin. La journe tait magnifique.

--Quelle belle machine que la vtre! me dit-il. Comment
fonctionne-t-elle?

--Euh! rpondis-je, comme la plupart des machines: assez facilement
dans la matine: un peu plus durement aprs le djeuner.

Il la saisit entre la roue d'avant et la fourche et la secoua avec
violence.

--Ne faites pas cela, rcriminai-je, vous allez l'abmer.

Je ne voyais en effet pas pourquoi il l'aurait secoue, elle ne lui
avait rien fait. Et si vraiment, elle avait besoin d'tre secoue,
c'tait  moi de le faire. Lui aurais-je laiss battre mon chien?


Il dit:

--Cette roue d'avant joue.

--Pas si vous ne la secouez pas.

Elle ne bougeait vraiment pas ou pas au point qu'on pt appeler cela
jouer.

Il dcrta alors:

--Ceci est dangereux. Avez-vous un tourne-vis?

J'aurais d tre nergique, mais j'ai cru qu'il s'y entendait
vritablement. J'allai  la bote  outils voir ce que je
trouverais. Quand je revins, il tait assis par terre, la roue
d'avant entre les jambes. Il jouait avec, la faisait tourner entre
ses doigts. Le reste de la machine tait sur le gravier,  ct de
lui.

--Il est arriv quelque chose  votre roue d'avant.

--a en a tout l'air, n'est-ce pas? rpondis-je. (Mais c'tait un de
ces hommes qui ne comprennent pas l'ironie.)

--Il me semble que la direction est fausse.

--Ne vous faites pas de bile  ce sujet, vous allez vous fatiguer.
Remettons la roue en place et partons.

--Voyons toujours ce qu'il en est, maintenant qu'elle est dmonte.

Il en parlait comme si elle s'tait dmonte par accident.

Et avant que j'aie pu l'en empcher, il avait dviss quelque chose
quelque part et voil que de petites billes roulaient sur le chemin.
Il y en avait une douzaine environ.

--Attrapez-les, s'cria-t-il, attrapez-les! Il ne faut pas que nous
en perdions. (Il se montrait tout inquiet  leur sujet.)

Nous rampmes pendant une demi-heure environ et en retrouvmes
seize. Il esprait qu'on les avait toutes, car autrement cela
causerait une grande gne dans le fonctionnement de la machine. Il
expliqua que c'tait le point essentiel, quand on dmonte une
bicyclette, d'avoir soin de ne pas garer une de ces billes et de
les remettre toutes en place. Je lui promis de suivre son conseil,
si jamais je dmontais une bicyclette.

Je mis les billes en sret dans mon chapeau et mon chapeau sur une
marche de la porte d'entre. Ce ne fut pas raisonnable, je l'admets.
Ce fut mme stupide. Je ne suis pas d'habitude un cervel: son
influence a d agir sur moi.

Il dit ensuite qu'il allait vrifier la chane, pendant qu'il y
tait, et incontinent se mit en besogne. J'essayai bien de l'en
dissuader. Je lui rptai le conseil solennel que m'avait donn un
ami expriment:

--Si jamais vous avez des ennuis avec votre engrenage, vendez votre
machine et achetez-en une autre. Cela vous reviendra moins cher.

Il rpondit:

--Ce sont les gens qui ne s'y entendent pas qui parlent de la sorte.
Rien n'est plus facile que de dmonter un engrenage.

Je dus admettre qu'il avait raison. En moins de cinq minutes
l'engrenage gisait  terre  ct de lui, en deux morceaux, tandis
que lui rampait  la recherche des vis.

--Les vis disparaissent toujours d'une manire mystrieuse,
grommela-t-il.


Nous tions encore en train de chercher les vis, quand Ethelbertha
sortit de la maison. Elle eut l'air surpris de nous voir l; elle
nous croyait partis depuis des heures. Il lui dit:

--Ce ne sera plus long maintenant. J'aide votre mari  vrifier sa
machine. C'est une bonne machine, mais elle a besoin d'tre visite
de temps  autre.

Ethelbertha conseilla:

--Au cas o vous voudriez vous laver, allez donc dans la buanderie,
si cela vous est gal, car les bonnes viennent justement de finir
les chambres.

Elle ajouta qu'elle allait probablement canoter avec Kate, mais
rentrerait srement pour le djeuner. J'aurais donn un souverain
pour pouvoir l'accompagner. J'en avais plein le dos de regarder cet
idiot dmonter ma bicyclette.

La raison ne cessait pas de me chuchoter: Arrte-le avant qu'il ne
cause encore d'autres dgts. Tu as le droit de protger ton bien
contre les mfaits d'un fou. Prends-le par la peau du cou et
jette-le  la porte avec un coup de pied quelque part.

Mais comme je suis faible quand il s'agit de blesser l'amour-propre
des gens, je le laissai continuer  tripoter.

Il abandonna la recherche des vis. Il dit que parfois les vis
rapparaissent comme par enchantement quand on les attend le moins,
et que nous allions maintenant nous occuper de la chane. Il la
serra jusqu' ce qu'elle ne remut plus; puis il la desserra jusqu'
ce qu'elle ft deux fois plus lche qu'elle ne l'avait t. Puis il
proposa de remettre la roue d'avant  sa place.

J'cartai la fourche et il s'escrima aprs la roue. Au bout de dix
minutes, je lui fis tenir la fourche, tandis que j'essayais  mon
tour de replacer la roue; nous changemes donc de place. Une minute
aprs, il lcha la machine et fit une courte promenade autour du
croquet en serrant ses mains entre ses cuisses. Il expliquait en
marchant qu'on devrait viter de se laisser pincer les doigts entre
la fourche et les rayons d'une roue. Je rpliquai que j'tais
convaincu par ma propre exprience qu'il disait vrai. Il s'enveloppa
de quelques torchons et nous arrivmes  remettre la chose en place.
Au mme moment il clata de rire.

Je l'interrogeai:

--Qu'y a-t-il de drle?

--Dieu que je suis bte!

C'tait sa premire phrase sense. Je lui demandai la raison de
cette dcouverte. Lui, froidement:

--Nous avons oubli les billes.

Je cherchai mon chapeau; il se trouvait sens dessus dessous parmi le
gravier et le chien favori d'Ethelbertha tait en train d'avaler les
billes aussi vite qu'il le pouvait.

--Il va se tuer! s'cria Ebbsen. (Je ne l'ai jamais revu depuis ce
jour, Dieu merci! mais je crois me souvenir qu'il s'appelait
Ebbsen.) Elles sont en acier plein!

--Le chien, rpondis-je, ne m'inquite pas. Il a dj mang un lacet
de bottines et un paquet d'aiguilles cette semaine. La nature lui
viendra en aide. Les jeunes chiens semblent avoir besoin de ce genre
de stimulant. Non, ce qui me tracasse, c'est ma bicyclette.

Il tait bien dispos et dit:

--Enfin, remettons en place ce que nous retrouverons et  la grce
de Dieu!

Nous retrouvmes onze billes. Nous en plames six d'un ct et cinq
de l'autre, et une demi-heure plus tard la roue tait de nouveau en
place. Inutile d'ajouter qu'elle jouait maintenant pour tout de bon:
un enfant s'en serait aperu.

Ebbsen dit que pour l'instant cela ferait l'affaire.

Il semblait se fatiguer. Si je l'avais laiss faire, il serait
probablement rentr chez lui. Mais j'avais la ferme intention de le
retenir et de lui faire finir son travail; j'avais abandonn toute
ide de promenade. Il tait arriv  annihiler en moi tout l'orgueil
que me causait ma machine. Tout ce qui pouvait encore m'intresser,
c'tait de le voir trimer, de le voir s'gratigner, se cogner, se
pincer. Je ranimai ses esprits dfaillants avec un verre de bire et
quelques compliments judicieux. Je lui dis:

--Je m'instruis vritablement en vous regardant faire. Ce n'est pas
seulement votre adresse, votre activit, qui me rconfortent et me
fascinent: c'est encore la constatation de la confiance sereine que
vous avez en vous et le bon espoir inexpliquable que vous gardez.


Ainsi encourag, il s'appliqua  replacer l'engrenage. Il appuya la
bicyclette contre la maison et travailla un ct. Puis l'appuya
contre un arbre et travailla le ct oppos. Puis, je la tins pour
lui, pendant qu'il tait allong par terre, la tte entre les roues,
travaillant d'en bas, l'huile s'gouttant sur lui. Enfin il m'enleva
la machine et s'inclina sur elle, pli comme une besace vide, perdit
pied, glissa et tomba sur la tte. Par trois fois il dit:

--Dieu merci! le voil enfin en place.

Par deux fois il jura:

--Non, sacr bon Dieu! a n'est pas cela du tout!

J'aime mieux oublier ce qu'il a profr en troisime lieu.

Puis il perdit patience et tenta de brutaliser l'instrument. La
bicyclette, je le voyais avec plaisir, montrait de l'esprit et les
vnements ultrieurs dgnrrent en rien de moins qu'une bataille
violente entre lui et elle. A certains moments la bicyclette se
trouvait sur le gravier et lui pench dessus. Une minute plus tard
leurs positions taient inverses: c'tait lui qui tait sur le
gravier, sous la bicyclette. Le voil debout, fier de sa victoire,
la machine serre entre ses jambes. Mais son triomphe n'est que de
courte dure. La bicyclette, se dgageant par un mouvement brusque,
se retourne vers lui et le frappe  la tte d'un dur coup de guidon.

Il tait une heure moins le quart quand il se releva, sale,
dcoiff, le sang coulant d'une coupure. Il s'pongea le front et
dit:

--Je crois que cela pourra aller pour aujourd'hui.

La bicyclette avait galement l'air d'en avoir assez. Il aurait t
difficile de dire qui tait le plus puni des deux.

Je l'amenai dans la buanderie o il fit son possible pour se
nettoyer avec du savon et des cristaux. Puis je le renvoyai.

Je fis charger la bicyclette sur une voiture et je l'amenai au
rparateur le plus proche. Le contrematre s'avana et la regarda.

--Que voulez-vous que j'en fasse? me demanda-t-il.

--Je voudrais que vous me la remissiez en tat, autant que possible.

--Elle est fortement atteinte, remarqua-t-il. N'importe, je ferai de
mon mieux.

Il fit de son mieux, ce qui me cota deux livres dix. Mais la
machine ne fut jamais plus la mme, et je la mis entre les mains
d'un revendeur  la fin de la saison. Je ne voulais pas faire de
dupes; je donnai des instructions pour que l'annonce la signalt
comme une machine de l'anne prcdente. L'agent me dconseilla de
parler de date.

--La question, dans nos affaires, n'est pas de savoir ce qui est
vrai et ce qui ne l'est pas. L'intressant, c'est de voir ce que
vous pouvez arriver  faire croire aux gens. Entre nous soit dit,
votre machine n'a pas l'air d'tre de l'anne dernire: sur son
aspect on lui donnerait bien dix ans. Ne mentionnons pas de date.
Tchons d'en tirer ce que nous pourrons.

Je lui laissai l'affaire en mains, et il en obtint cinq livres, plus
qu'il n'avait espr.

On peut tirer deux genres de jouissance d'une bicyclette: on peut la
dmonter pour l'examiner, ou on peut s'en servir pour faire des
promenades. Tout compte fait, je n'oserais affirmer que ce n'est pas
celui qui s'amuse  vrifier qui trouve la meilleure distraction. Il
ne dpend ni du temps, ni du vent; l'tat des routes le laisse
froid. Donnez-lui un tournevis, un paquet de chiffons, une burette
d'huile et de quoi s'asseoir, et le voil heureux pour la journe.
Il y a bien quelques petits inconvnients; le bonheur complet n'est
pas de ce monde. Il a vite l'air d'un chaudronnier, et on pensera
toujours en voyant sa machine que, l'ayant vole, il a voulu la
maquiller: cela ne tire du reste pas  consquence, vu qu'elle ne
dpassera jamais la premire borne kilomtrique. On commet parfois
l'erreur de croire que l'on peut tirer d'une seule bicyclette ces
deux genres de distractions. C'est impossible; aucune machine ne
supportera cette double fatigue. Il faut que l'on choisisse: tre un
rparateur ou tre un cycliste au sens habituel du mot. Moi,
personnellement, je prfre monter ma machine; et voil pourquoi
j'vite tout ce qui pourrait m'inciter  la rparer moi-mme. S'il
lui arrive quoi que ce soit, je la pousse jusque chez le rparateur
le plus proche. Si je me trouve trop loin d'une ville ou d'un
village, je m'assieds sur le bord de la route et j'attends le
passage d'une voiture. Le plus grand danger, selon moi, est le
rparateur ambulant. La vue d'une bicyclette en panne est pour lui
ce qu'un cadavre abandonn est pour un corbeau: il fonce dessus avec
un cri sauvage et triomphant. Au dbut je restais poli, disant par
exemple:

--Ce n'est rien; ne vous en inquitez pas. Poursuivez votre chemin
et amusez-vous bien; je vous en prie, soyez assez aimable pour vous
en aller.

Depuis, l'exprience m'a appris que la politesse n'est pas de mise
en ce cas-l. Maintenant je dis  ces gens:

--Allez-vous-en; laissez-nous en paix, ou je vous casse la figure,
idiot!

Et si vous avez l'air dcid et tenez  la main un bton solide,
vous arrivez gnralement  les faire dguerpir.


George rentra vers la fin de la journe:

--Eh bien, pensez-vous que tout va tre prt?

--Tout sera prt pour mercredi, tout, sauf peut-tre vous et Harris.

--Le tandem est-il en bon tat?

--Le tandem va bien.

--Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'tre examin?

--L'ge et l'exprience, rpondis-je, m'ont enseign qu'il n'y a
gure de questions sur lesquelles un homme puisse tre affirmatif.
Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inbranlable:
ce tandem n'a pas besoin d'tre vrifi. Je suis sr galement
qu'aucun tre humain, si Dieu me prte vie, n'y touchera d'ici
mercredi matin.

--A votre place, je ne me fcherais pas. Le jour arrivera, il n'est
peut-tre pas loin, o cette bicyclette aura besoin d'tre rpare
malgr votre dsir tyrannique de la laisser tranquille, et cela
quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le rparateur le
plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire o
vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du
tournevis. Puis, pendant que vous tcherez de maintenir la machine
en quilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre
nettoie la chane et gonfle le pneu d'arrire.

La sagesse prophtique de ce propos m'impressionna:

--Pardonnez-moi si je vous ai parl sur un ton un peu trop vif. La
vrit est que Harris est venu ici ce matin.

--Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour
vous parler d'autre chose. Regardez ceci.

Il me passa un petit volume, reli en calicot rouge. C'tait un
guide pour la conversation anglaise,  l'usage des voyageurs
allemands. Il commenait: A bord d'un vapeur et se terminait par:
Chez le mdecin. Le chapitre le plus long tait consacr  la
conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de
fous querelleurs et mal appris. Ne pouvez-vous pas vous loigner un
peu plus de moi, monsieur?--C'est impossible, madame; mon voisin est
trs gros.--N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?--Ayez la
bont, s'il vous plat, de maintenir vos coudes au corps.--Ne vous
gnez pas, je vous en prie, madame, si mon paule peut vous tre
agrable. On ne trouvait aucune indication prcisant s'il fallait
l'entendre ironiquement ou non. Je dois vraiment vous prier de vous
loigner un peu, madame, je peux  peine respirer. Il est 
supposer que, dans la pense de l'auteur, ils se trouvent tous par
terre et ple-mle. Le chapitre se terminait par cette phrase: Nous
voil arrivs  destination, Dieu merci! (_Gott sei dank_)
exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme
d'un choeur.

A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs
germaniques des conseils sur la conservation de leur sant et leur
confort pendant leur sjour dans les villes anglaises, recommandant
spcialement de voyager toujours avec une provision de poudre
insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre 
clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.

--Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant
le livre  George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce
bouquin  un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je
crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des
brochures publies  Londres  l'usage des voyageurs anglais sur le
continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbcile ayant de
l'ducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autoris
 crire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.

--Vous ne pourrez cependant pas nier, rpliqua George, que ces
manuels soient trs demands. Je sais qu'ils se vendent par
milliers. Il y a srement des quidams dans toutes les villes
d'Europe, qui se promnent, parlant de la sorte.

--Peut-tre bien, rpondis-je, mais heureusement que personne ne les
comprend. J'ai plus d'une fois aperu des gens, debout sur des
plateformes de tramways ou posts  des coins de rue, qui tenaient
de ces livres  la main et les lisaient  haute voix. Personne ne
sait quelle est la langue qu'ils parlent, personne n'a la moindre
ide de ce qu'ils disent. Cela vaut peut-tre mieux: si on les
comprenait, il est plus que probable qu'on les charperait.

--Il se peut que vous ayez raison. Je serais curieux de voir ce qui
arriverait si effectivement on les comprenait. Je propose d'arriver
 Londres de bonne heure mercredi matin et de passer une heure ou
deux  nous promener et  faire des emplettes dans les magasins en
nous servant de ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre
autres un chapeau et une paire de pantoufles. Notre bateau ne quitte
pas Tilbury avant midi et cela nous en laisse juste le temps. Je
voudrais prouver ce genre de langage  un endroit o je serais bien
 mme de juger de son effet. Je voudrais connatre les impressions
de l'tranger quand on lui parle de la sorte.

Nous nous prommes de l'amusement. Plein d'enthousiasme, je m'offris
 l'accompagner et  l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que
srement Harris demanderait  tre des ntres, mais en restant 
distance respectueuse.

George expliqua son projet, qui tait un peu diffrent. Il entendait
qu'Harris et moi entrions avec lui dans les magasins. Avec Harris,
qui a l'air imposant, pour lui prter main forte, et avec moi sur le
pas de la porte pour appeler un agent si le besoin s'en faisait
sentir, il risquerait le coup.

Nous fmes les quelques pas qui nous sparaient de chez Harris et
lui soummes notre plan. Harris examina le livre, spcialement le
chapitre qui a trait  l'achat de souliers et de chapeaux.

--Si George, dit-il, parle  un cordonnier ou  un chapelier dans
les termes indiqus ci-dessus, il lui faudra non pas un garde de
corps, mais des gens de bonne volont pour le porter  l'hpital.

Cela vexa George.

--Vous parlez, s'cria-t-il, comme si j'tais un tmraire, dnu de
sens commun. Je ferai un choix des phrases les plus polies et les
moins agressives; j'luderai toute insulte grossire.

Une fois ceci bien entendu, Harris donna son consentement, et notre
dpart fut fix pour le mercredi matin de bonne heure.




CHAPITRE QUATRIME

_Pourquoi Harris considre les rveille-matin comme inutiles dans la
vie de famille. Instincts sociables des petits. Les ides d'un
enfant sur le matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystre.
Ses angoisses. Penses nocturnes. Le genre de travail d'avant le
petit djeuner. La bonne et la mauvaise brebis. Les dsavantages
qu'il y a  tre vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine de Harris
commence mal son service. Comment mon oncle Podger sortait chaque
matin. Le vieux cityman considr comme cheval de courses. Nous
parlons la langue du voyageur._


George arriva le mardi soir chez les Harris et y passa la nuit. Nous
avions prfr cet arrangement  sa proposition: venir le cueillir
chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut dire: le
rveiller en le secouant, effort dj puisant pour un dbut de
journe; l'aider  retrouver ses effets et  boucler ses bagages;
puis l'attendre pendant qu'il djeune, rle qui manque de charme
pour le spectateur.

Je savais qu'il serait lev  l'heure voulue, s'il couchait 
Beggarbush. J'y ai couch moi-mme, et je suis au courant de ce
qui s'y passe. Vers le milieu de la nuit, du moins  ce qu'il vous
semble, car dans la ralit il peut tre un peu plus tard, vous tes
rveill en sursaut de votre premier somme par une charge de
cavalerie le long du couloir. Mal rveill, vous hsitez entre des
cambrioleurs, les trompettes du jugement dernier et une explosion de
gaz. Vous vous mettez sur votre sant, et vous coutez avec
attention. On ne vous fait pas attendre: bientt une porte est
violemment pousse; quelqu'un ou quelque chose dgringole l'escalier
apparemment sur un plateau  th; vous entendez un Je l'avais bien
dit! et aussitt une chose dure, une tte peut-tre, c'est du moins
l'impression qu'on en a d'aprs le bruit, rebondit contre le panneau
de votre porte.

A ce moment vous vous lancerez dans une charge folle autour de votre
chambre,  la recherche de vos vtements. Rien ne se trouve plus o
vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables ont
entirement disparu; et pendant ce temps l'assassinat, la
rvolution, bref l'vnement quel qu'il soit continue formidable.
Vous vous arrtez un moment, la tte sous l'armoire, o vous avez
cru dcouvrir vos pantoufles, pour couter des coups rguliers et
monotones sur une porte loigne. La victime, vous le supposez,
s'est cache l; ils tchent de la faire sortir et de l'achever.
Pourrez-vous arriver  temps? Les coups cessent, et on entend une
voix suave, rassurante par son ton doux et plaintif, qui demande
humblement:

--Pa, puis-je me lever?

Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les rponses sont:

--Non, ce n'tait que la baignoire... Non, elle n'a vraiment pas de
mal, elle est seulement mouille, tu comprends... Oui, maman, je
leur dirai ce que tu veux... Non, c'tait un pur hasard... Oui;
bonne nuit, papa.

Ensuite la mme voix, s'levant pour tre entendue,  distance de la
maison, commande:

--Il faut que vous remontiez tous. Papa dit qu'il n'est pas encore
l'heure de se lever.

--Vous vous recouchez et coutez quelqu'un auquel on fait monter
l'escalier, selon toute vidence, contre son gr. Par une attention
dlicate les chambres d'amis de Beggarbush sont exactement
au-dessous des nurseries. Le mme petit tre continue sa rsistance
tandis qu'on l'insre dans son lit. Aucun des dtails de la bataille
ne vous chappe, car chaque fois que le corps est jet sur le
matelas lastique, le lit fait un bond juste au-dessus de votre
tte, et chaque fois que le corps s'chappe victorieusement de
l'treinte, vous en tes averti par un coup sur le parquet. Ensuite
le combat se calme  moins que le lit ne s'effondre; et le sommeil
vous regagne doucement. Mais un moment aprs, ou du moins il vous
semble qu'il n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la
sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et quatre ttes
solennelles et superposes vous regardent avec persistance, comme si
vous tiez un prodige expos dans cette chambre. Vous voyant
veill, la tte suprieure s'avance avec calme par-dessus les trois
autres, entre, et vient s'asseoir sur le lit dans une attitude
amicale.

--Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous tiez veill; moi je
le suis dj depuis quelque temps.

--Il me le semble, rpondez-vous brivement.

--Papa n'aime pas que nous soyons levs trop tt, continue-t-elle.
Il dit que tout le monde dans la maison en serait drang. Alors
naturellement nous ne devons pas nous lever.

Ceci est dit sur un ton de gentille rsignation. Elle parat remplie
d'une satisfaction intime, due au sentiment du devoir accompli.

Vous lui demandez:

--Vous n'appelez pas cela tre lev?

--Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement habills.

C'est l'vidence mme.

--Papa est toujours trs fatigu le matin, poursuit la voix;
naturellement, c'est parce qu'il travaille dur toute la journe.
N'tes-vous jamais fatigu le matin?

Alors seulement vous remarquez que les trois enfants sont entrs
aussi et sont assis par terre en demi-cercle. Il est vident que
tout ceci n'est pour eux que prliminaires  la reprsentation
vritable. Ils attendent le moment o ils vous verront sortir de
votre lit et agir.


De les voir dans la chambre d'un tranger dplat  l'an. Il leur
ordonne sur un ton svre de se retirer. Eux ne lui rpondent pas,
ne discutent pas; d'un commun accord et dans un silence complet ils
tombent sur lui. Vous ne distinguez pas autre chose, de votre lit,
qu'un enchevtrement confus de bras et de jambes, image frntique
d'une pieuvre empoisonne. Si vous tes couch en pyjama, vous
sautez du lit et ne faites qu'ajouter  la confusion; si votre
toilette de nuit est moins lgante, vous restez o vous tes et
hurlez des ordres, qu'on mconnatra entirement. Le plus simple est
de laisser agir l'an. Il arrive en peu de temps  les expulser et
ferme la porte sur eux. Elle est immdiatement rouverte, et l'un
d'eux est projet dans la chambre. C'est gnralement Muriel. Elle y
arrive comme lance par une catapulte. L'an rouvre la porte et se
sert de sa soeur comme d'un blier contre la masse des autres. Vous
distinguez nettement le bruit mat de la tte qui tape dans le tas
qu'elle disperse. Quand l'an est ainsi arriv  ses fins, il
revient tranquillement reprendre sa place sur le lit. Il montre le
plus grand calme; il a l'air d'avoir oubli l'incident.

--J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous aussi?

--J'en aime certains, rpondrez-vous, il en est d'autres, qui ont
moins de charme.

Lui ne prend pas garde  cette distinction; son regard extasi se
perd dans le lointain:

--J'aimerais mourir le matin; le matin la nature est si belle!

--Eh, rpondrez-vous, cela pourra bien vous arriver, le jour o
votre pre offrira un lit  un monsieur un peu nerveux et n'aura pas
soin de le mettre en garde contre les surprises de la maison.

Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-mme.

--Il fait dlicieux au jardin, remarque-t-il, n'auriez-vous pas
envie de vous lever et de faire une partie de cricket?

Vous ne vous tiez pas couch avec cette ide en tte, mais
maintenant, considrant la tournure des vnements, cela vous semble
aussi bien que de rester couch l, sans espoir de vous rendormir;
et vous acceptez.

Vous recevez plus tard dans la journe l'explication suivante: vous
tant rveill trop tt et incapable de vous rendormir vous aviez
manifest l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants,
dresss  la politesse envers les htes, avaient cru de leur devoir
de se prter  vos dsirs. Mme Harris remarque, pendant le djeuner,
que vous auriez au moins d exiger, avant de faire sortir les
enfants, qu'ils fussent convenablement habills; pendant que Harris
vous fait pathtiquement remarquer que l'exemple et l'encouragement
d'un seul matin vous ont suffi pour dtruire son ouvrage
laborieusement difi pendant de longs mois.

Il parat que, ce mme mercredi matin, George avait demand  grands
cris  se lever ds cinq heures et quart et avait voulu  toute
force leur apprendre comment tourner  bicyclette autour des chssis
de concombres sur la nouvelle machine de Harris. Toutefois, Mme
Harris ne blma pas George  cette occasion, sentant que cette ide
n'avait pas d tre entirement sienne.

Ne croyez pas que les enfants de Harris aient l'intention de
s'viter des reproches aux dpens d'un ami. Ils sont l'honntet
mme et endossent la responsabilit de leurs propres mfaits. Mais
la chose se prsente ainsi  leur comprhension. Quand vous leur
expliquez que vous n'aviez d'abord nullement le dessein de vous
lever  cinq heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni de
mettre  la scne le martyrologe en tirant  l'arbalte sur des
poupes attaches  un arbre; qu'assurment si on vous avait laiss
suivre votre got, vous auriez dormi en paix jusqu' ce qu'on vous
et rveill comme un bon chrtien  huit heures avec une tasse de
th, ils manifestent d'abord leur tonnement, puis s'excusent et
semblent sincrement contrits. Ecartant la question purement
acadmique de savoir si le rveil de George un peu avant cinq heures
devait tre attribu  son instinct ou bien au passage accidentel, 
travers la fentre de sa chambre, d'un boumerang de leur
fabrication, les chers enfants acceptaient franchement la
responsabilit de ce rveil ultramatinal. Comme dit l'an:

--Nous aurions d penser que l'oncle George avait une longue journe
devant lui et nous aurions d lui dconseiller de se lever. Je me
fais des reproches.

Mais un changement occasionnel dans les habitudes ne fait de mal 
personne. Au surplus, Harris et moi fmes d'accord pour penser que
'avait t un bon entranement pour George. Il nous faudrait tre
debout  cinq heures tous les matins dans la Fort Noire; nous en
avions dcid ainsi. George avait mme propos quatre et demie, mais
Harris et moi avions dclar qu'en rgle gnrale cinq ce serait
assez tt. Nous pourrions ainsi enfourcher nos machines  six et
abattre le gros de notre besogne avant les fortes chaleurs de midi.
Si, de temps  autre, nous partions de meilleure heure, tant mieux:
mais, du moins, ce ne serait pas une rgle.

Moi aussi j'tais debout  cinq heures, ce matin-l, plus tt du
reste que je ne me proposais. Je m'tais dit en m'endormant: A six
heures tapant!

Je connais des gens qui arrivent de la sorte  se rveiller juste 
la minute qu'ils ont fixe. Ils se disent, se parlant  eux-mmes au
moment o ils posent leur tte sur l'oreiller: quatre heures et
demie, cinq heures moins un quart, ou cinq heures et quart,
selon le cas; et ils ouvrent les yeux sur le coup de l'heure dite.
Ceci tient du miracle. Plus vous rflchissez  ce fait, plus vous
le trouverez mystrieux. Un second moi doit agir indpendamment de
notre moi conscient; il doit tre capable de compter les heures
pendant que nous dormons, veillant dans l'obscurit, sans l'aide ni
du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu d'aucun de nos cinq
sens. Il nous chuchote: C'est l'heure au moment exact, et vous
vous rveillez. J'ai caus une fois avec un vieux dbardeur qui pour
son travail tait forc de se lever tous les matins une demi-heure
avant la mare. Il me confia que jamais il ne lui tait arriv de se
rveiller une minute trop tard et qu'il ne se donnait mme plus la
peine de calculer l'heure de la mare. Il se couche fatigu, dort
d'un sommeil sans rve, et chaque matin  une heure diffrente son
veilleur spectral, exact comme la mare elle-mme, vient l'appeler
doucement. L'esprit de cet homme errait-il  travers l'obscurit,
pataugeant sur les bords de la mer? Avait-il connaissance des lois
de la nature?

En ce qui me concerne, mon veilleur intrieur a peut-tre quelque
peu perdu l'habitude de ses fonctions. Il fait de son mieux; mais il
est trop scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd dans ses
calculs. Je lui dis par exemple: A cinq heures et demie s. v. p.;
et il me rveille en sursaut  deux heures trente. Je regarde ma
montre. Il me suggre que je dois avoir oubli de la remonter. Je
l'approche de mon oreille; elle marche. Il pense qu'il lui est
peut-tre arriv quelque chose; il est sr qu'il est cinq heures et
demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles et descends, pour
le satisfaire, consulter la pendule de la salle  manger.
Qu'arrive-t-il  l'homme qui, au milieu de la nuit, se promne dans
une maison en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile de le
raconter; on le sait par exprience: tous les objets, spcialement
ceux qui sont pointus, prennent un lche plaisir  le cogner. Je me
recouche de mauvaise humeur et ne russis  me rendormir qu'aprs
une demi-heure, en refusant d'couter ses suggestions absurdes, 
savoir que toutes les pendules de la maison se sont ligues contre
moi. Il me rveille toutes les dix minutes entre quatre et cinq
heures. Je regrette alors de lui avoir touch mot de la chose. Il
s'endort lui-mme  cinq heures et m'abandonne aux soins de la femme
de chambre qui, naturellement, ce matin-l, me rveille une
demi-heure plus tard que d'habitude.

Il m'exaspra tellement, ce mercredi-l, que je me levai  cinq
heures, uniquement pour me dbarrasser de lui. Je ne savais que
faire de moi. Notre train ne partait qu' huit heures; tous nos
bagages avaient t boucls la veille et envoys avec les
bicyclettes  la gare de Fenchurch Street. Je passai dans mon
cabinet de travail, pensant pouvoir crire une heure. Il faut croire
que le travail du petit matin, avant le djeuner, n'est pas propice
 l'effort littraire. J'crivis trois chapitres d'un conte et les
relus ensuite. On a mdit de mes ouvrages; on a quelquefois parl de
mes livres d'une manire peu aimable; mais jamais on n'aurait mis
de jugements assez svres pour fltrir les trois chapitres crits
ce matin-l. Je les jetai dans la corbeille  papier et essayai de
me remmorer les tablissements charitables, si toutefois il en
existe, qui servent de retraite aux crivains ramollis.

Je pris une balle de golf, choisis un driver pour me distraire de
ces penses, et sortis flner dans le pr. Une couple de brebis
broutaient l; elles me suivirent et prirent un vif intrt  mes
exercices. L'une tait une bonne me, sympathique. Je ne pense pas
qu'elle comprt rien  ce jeu; je crois plutt que ce qui lui parut
trange, c'tait l'heure matinale  laquelle je me livrais  ce
divertissement innocent. Elle blait  chacun de mes coups:

--Bi-en, bi-en, trs bi-en!

Elle paraissait tout aussi contente que si elle les avait jous
elle-mme.

Tandis que l'autre tait une sale bte acaritre et dsagrable, me
dcourageant autant que sa compagne m'aiguillonnait.

--Pi-tre, horriblement pi-tre! tel tait son commentaire  presque
chacun de mes coups. Il y en eut, en vrit, quelques-uns de trs
beaux; mais elle faisait exprs d'tre d'un avis oppos, simplement
pour m'nerver. Je m'en apercevais bien.

Par un accident regrettable, une de mes meilleures balles alla taper
sur le nez de la bonne brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire
distinctement et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; et pendant
que son amie trop tonne pour bouger restait cloue sur place, elle
changea de ton pour la premire fois et bla:

--Bi-en, trs bi-en! le meilleur coup qu'il ait fait!

J'aurais donn une demi-couronne pour que ce ft elle qui ret le
coup. Ce sont toujours les bons qui ptissent.

J'avais perdu dans ce pr plus de temps que je n'avais prvu et ce
n'est que quand Ethelbertha vint me dire qu'il tait sept heures et
demie et que le djeuner tait servi, que je me rappelai ne m'tre
pas encore ras. Ethelbertha n'aime pas que je me rase  la hte.
Elle craint que les trangers ne croient  une tentative de suicide
manque et qu'on chuchote que nous faisons mauvais mnage. Elle
ajouta malicieusement que ma physionomie n'est pas de celles avec
lesquelles on puisse se permettre de badiner.

Tout compte fait j'aimais autant que les crmonies d'adieu avec
Ethelbertha ne se prolongeassent pas; je craignais une trop grande
tension de ses nerfs. Mais j'aurais aim avoir le temps d'adresser
quelques conseils  mes enfants, spcialement au sujet de ma canne 
pche, dont ils ont la manie de vouloir se servir comme d'un bton
au croquet; par contre je dteste avoir  courir pour attraper mon
train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis George et Harris
qui eux aussi couraient.

Pendant que nous trottions cte  cte, Harris par saccades
m'informa de la raison de leur retard. C'tait le nouveau fourneau
de cuisine qui en tait la cause. On l'avait allum pour la premire
fois ce matin-l et, sans qu'on st encore comment, il avait projet
en l'air les rognons et srieusement brl la cuisinire.

--J'espre, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de s'habituer l'un 
l'autre pendant mon absence.

Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le train, et tandis que
nous tions assis dans la voiture, encore haletants, et que je
passais en revue les vnements de la matine, l'image de mon oncle
Podger surgit dans ma mmoire, et je vis se drouler les phases
mouvementes de son dpart d'Ealing Common par Morgate Street (train
de 9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.


Il y avait huit minutes  pied de la maison de mon oncle Podger  la
station. Mon oncle ne se lassait pas de recommander:

--Mettez un quart d'heure et prenez votre temps.

Mais ce qu'il faisait, c'tait de ne partir que cinq minutes avant
l'heure et de courir. J'en ignore le motif, telle tait pourtant la
coutume dans ce faubourg. Beaucoup de messieurs corpulents, que
leurs occupations appelaient dans la Cit, habitaient alors Ealing
(je crois qu'il en est encore ainsi de nos jours); ils prenaient les
trains du matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop tard;
tous tenaient un sac noir et un journal dans une main, un parapluie
dans l'autre; et par tous les temps on les voyait courir pendant le
dernier quart de mille.


Des gens oisifs, spcialement des bonnes d'enfant et des garons
livreurs, auxquels s'ajoutaient de temps  autre quelques marchands
ambulants, se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir
passer et acclamaient le plus mritant. Ce n'tait pas fameux comme
sport. Ils ne couraient pas bien, ils ne couraient mme pas vite;
mais ils taient srieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle ne
flattait pas le got artistique, mais il faisait natre pourtant
l'admiration qui va naturellement  l'effort consciencieusement
accompli.

La foule,  l'occasion, s'amusait  faire des paris innocents.

--Deux contre un sur le vieux type  gilet blanc!

--Dix contre un que le vieil asthmatique se flanque par terre avant
d'arriver!

--Ma fortune sur le Prince Ecarlate!--surnom donn par un gamin
fantaisiste  un certain voisin de mon oncle, ancien militaire,
d'extrieur imposant au repos, mais dont le teint devenait cramoisi
au moindre effort.

Mon oncle, ainsi que les autres, crivait de temps en temps 
l'_Ealing Press_ pour se plaindre de l'indolence de la police
locale. A ces communications l'diteur ajoutait des commentaires
spirituels o il dnonait le Dclin de la Courtoisie dans les
Classes Infrieures de la Socit, spcialement parmi celles des
Banlieues de l'Ouest. Mais cela ne produisait aucun effet.

Ce n'tait pas que mon oncle ne se levt assez tt; les ennuis
surgissaient au dernier moment. Il commenait aprs le djeuner par
perdre son journal. Nous tions toujours prvenus, quand l'oncle
Podger avait perdu quelque chose, par l'expression d'tonnement
indign avec laquelle il avait coutume de dvisager chacun. Il
n'arrivait jamais  mon oncle Podger de se dire:

--Je suis un vieux ngligent, j'gare tout; je ne sais jamais o je
mets mes affaires. Je suis tout  fait incapable de les retrouver
moi-mme. Je dois tre, quant  cela, un sujet de trouble pour mon
entourage. Il faut que j'essaie de me corriger.

Au contraire! Il s'tait convaincu par des raisonnements singuliers
que quand il avait gar quelque chose, c'tait la faute de tous
dans la maison, sauf la sienne.

--Je l'avais  la main il n'y a qu'une minute! s'exclamait-il.

Vous auriez cru,  l'entendre, qu'il vivait entour de
prestidigitateurs qui subtilisaient ses affaires rien que pour
l'ennuyer.

--L'aurais-tu laiss au jardin? hasardait ma tante.

~-Pour quelle raison aurais-je voulu le laisser au jardin? Je n'ai
pas besoin d'un journal au jardin; je veux le journal pour l'avoir
dans le train.

--Tu ne l'as pas mis dans ta poche?

--Que Dieu te pardonne! Crois-tu que je serais ici  le chercher 
neuf heures moins cinq, si je l'avais tranquillement dans ma poche?
Me prends-tu pour un imbcile?

A ce moment-l, quelqu'un de s'exclamer: Qu'est ceci? en lui
passant un journal bien pli.

--Si seulement on pouvait laisser mes affaires en place,
grognait-il, en l'arrachant d'un geste sauvage des mains qui le lui
tendaient.

Et l'ouvrant pour l'y mettre, en place, il jetait un regard sur la
feuille et s'arrtait net, priv de parole, comme outrag.

--Qu'y a-t-il? demandait ma tante.

--C'est celui d'avant-hier! rpondait-il, trop bless pour lever la
voix, en jetant le journal sur la table.

Si seulement ce journal avait une seule fois pu tre celui de la
veille! Mais c'tait invariablement celui de l'avant-veille, sauf le
mardi, car ce jour-l le journal datait du samedi.

Il arrivait qu'on le lui retrouvt; la plupart du temps il tait
assis dessus, et alors il souriait, non pas aimablement, mais d'un
sourire las, celui d'un homme abandonnant toute lutte contre le sort
qui le force  vivre au sein d'une bande d'idiots fieffs.

--Dire qu'il tait juste sous votre nez!

Il se dirigeait ensuite vers l'antichambre, o ma tante Maria avait
eu soin de rassembler tous les enfants, pour qu'il pt leur dire au
revoir.

Jamais ma tante n'aurait quitt la maison, ft-ce pour une visite
dans le voisinage, sans prendre tendrement cong de chaque membre de
la famille.

--On ne sait jamais ce qui peut arriver, avait-elle coutume de dire.

Sur le nombre il y en avait naturellement toujours un qui manquait.
Les six autres, au moment o on le remarquait, filaient dans toutes
les directions  la recherche de l'absent en poussant de grands
cris.

A peine avaient-ils disparu que le manquant arrivait tranquillement.
Il n'avait pas t loin et fournissait une explication trs
plausible de cette absence. Puis, sans plus attendre, il courait
expliquer aux autres qu'il avait t retrouv. De cette manire, il
fallait bien cinq minutes pour que tous pussent tre runis, ce qui
permettait tout juste  mon oncle de mettre la main sur son
parapluie et d'garer son chapeau. Enfin, le groupe tant rassembl
dans le vestibule, la pendule du salon commenait  sonner neuf
heures d'un son froid et pntrant qui ne manquait jamais de
troubler mon oncle. Enerv, il embrassait certains enfants deux
fois, en ngligeait d'autres, puis, ne sachant plus qui avait t
embrass et qui ne l'avait pas t, il se croyait oblig de
recommencer l'opration. Il disait qu'ils se donnaient le mot pour
l'embrouiller et je n'oserais affirmer que ce ft entirement faux.
Pour comble d'ennui, il y en avait toujours un qui avait la figure
barbouille de confitures et c'tait naturellement cet enfant qui se
montrait toujours le plus tendre.

Quand d'aventure les choses allaient trop bien, l'an dclarait que
toutes les pendules de la maison retardaient de cinq minutes, ce
qui, la veille, l'avait mis en retard pour la classe.

Mon oncle gagnait en courant la porte du jardin, o il s'avisait
qu'il n'avait emport ni son sac ni son parapluie. Tous les enfants
que ma tante n'arrivait pas  retenir galopaient aprs lui; deux
d'entre eux luttant pour le parapluie, les autres se disputant le
sac. Et c'est  leur retour seulement qu'on dcouvrait sur la table
de l'antichambre l'objet le plus indispensable qu'il avait oubli et
l'on se perdait en conjectures sur ce qu'il allait dire en rentrant.


Nous arrivmes  Waterloo un peu aprs neuf heures et commenmes
immdiatement les expriences qu'avait projetes George. Nous
ouvrmes le bouquin au chapitre intitul A la Station des Fiacres
et, nous approchant d'un hansom-cab, nous soulevmes nos chapeaux,
disant poliment au cocher:

--Bonjour.

Cet homme ne voulut pas tre en reste de politesse envers un
tranger rel ou simul. Et demandant  un ami du nom de Charles
de lui tenir sa jument, il sauta de son sige et nous remercia
d'une rvrence qui aurait fait honneur  Lord Brummell en personne.
Parlant apparemment au nom de la nation, il nous souhaita la
bienvenue en Angleterre, regrettant que Sa Majest ft momentanment
absente de Londres.

Nous fmes incapables de lui rpondre: ce genre de conversation
n'tait pas prvu dans le livre. Nous l'appelmes cocher, en
rponse de quoi il s'inclina de nouveau jusqu' toucher le pav, et
nous lui demandmes s'il allait avoir l'extrme bont de nous
conduire  Westminster Bridge. Il mit la main sur son coeur,
dclarant que tout le plaisir serait pour lui.

Prenant la troisime phrase du chapitre, George demanda quel serait
le prix de la course.

Cette question, en introduisant un lment vil dans la conversation,
eut l'air d'offenser ses sentiments. Il dit n'avoir jamais accept
d'argent de nobles trangers, et suggra un petit souvenir, une
pingle de cravate en diamants, une tabatire en or, un petit rien
de ce genre qui lui serait agrable et qui le ferait penser  nous.

Comme un lger rassemblement n'avait pas manqu de se former et que
la plaisanterie tournait trop  l'avantage du cocher, nous montmes
en voiture sans plus de propos et partmes au milieu des
acclamations. Nous fmes arrter le fiacre un peu au del d'Astley's
Thtre, devant la boutique d'un cordonnier. C'tait une de ces
boutiques qui dbordent de marchandises. A terre et sur les rayons,
il y avait des piles de botes remplies de chaussures. Des bottines
taient accroches en festons autour des portes et des fentres. Le
store, telle une vigne grimpante, supportait des grappes de bottines
noires et jaunes. Au moment o nous entrmes, le patron tait occup
 ouvrir avec un marteau et un ciseau une nouvelle caisse de
chaussures.

George souleva son chapeau et dit:

--Bonjour.

L'homme ne se retourna mme pas. Ds le dbut, il me fit l'effet
d'un tre dsagrable. Il grogna quelque chose qui pouvait tre ou
ne pas tre Bonjour et continua son travail.

George lui dit:

--Mon ami, M. X. m'a recommand votre maison.

L'homme aurait d rpondre:

--M. X. est un monsieur fort honorable, et je serais trs heureux
d'tre utile  un de ses amis.

Mais il dit au contraire:

--Connais pas: jamais entendu ce nom-l.

C'tait ahurissant. Le livre donnait trois ou quatre mthodes pour
l'achat de bottines. George avait choisi spcialement celle o
intervenait monsieur X., la considrant comme la plus polie de
toutes. Vous commenciez par entretenir longuement le marchand de ce
monsieur X., et quand vous tiez arriv par ce moyen  vous mettre
sur un pied d'amiti et de bonne entente avec lui, vous passiez avec
aisance et grce  l'objet principal de votre visite,  votre dsir
d'acheter des bottines  bon march, mais solides. Cet homme
grossier et pratique n'avait pas l'air de se soucier des
gentillesses de la vente au dtail. Il tait indispensable avec
celui-l d'aborder la question brutalement. George abandonna
monsieur X. et, feuilletant le bouquin, il prit une phrase au
hasard. Son choix ne fut pas heureux; c'tait une phrase qui aurait
t superflue, adresse  n'importe quel marchand de chaussures.
Dans la circonstance, entours comme nous l'tions  en touffer de
monceaux de bottines, elle prsentait le charme d'une imbcillit
parfaite.

Voici la phrase:

--Quelqu'un m'a dit que vous aviez ici des bottines  vendre.

L'homme dposa enfin son marteau et son ciseau et nous regarda. Il
parlait lentement d'une voix rauque et voile.

--Pour quelle raison croyez-vous que j'aie toutes ces bottines? Pour
les renifler?

Il tait de ces hommes qui, dbutant posment, sentent leur colre
grossir au cours de la conversation.

--Qui croyez-vous que je sois? continua-t-il. Un collectionneur de
bottines? Pourquoi pensez-vous que j'ai lou cette boutique? Pour
raison de sant? Me supposez-vous amoureux de mes bottines au point
de ne pouvoir me sparer d'une paire? Imaginez-vous que je les
expose autour de moi pour jouir de leur vue? N'y en a-t-il pas
assez? O vous figurez-vous donc tre? Dans une exposition
internationale de chaussures? Peut-tre que ces bottines-l forment
une collection historique! Avez-vous jamais entendu parler d'un
homme tenant boutique de chaussures, et n'en vendant pas? Il se
pourrait que je m'en serve pour dcorer ma boutique et pour
l'embellir? Pour qui me prenez-vous? Pour un idiot fini?

J'avais toujours soutenu que ces manuels de conversation ne servent
pas  grand'chose. Nous cherchions un quivalent d'une phrase
allemande bien connue: _Behalten Sie Ihr Haar auf?_

Le livre ne contenait d'un bout  l'autre rien de ce genre. Il faut
cependant admettre que George choisit la meilleure phrase qu'on
pouvait y trouver et s'en servit. Il dit:

--Je reviendrai quand vous aurez davantage de bottines  me montrer.
D'ici l, adieu!

Aprs quoi nous regagnmes la voiture et partmes, quittant le
cordonnier qui,  la porte de sa boutique, debout entre ses piles de
bottines, nous dcochait quelques remerciements. Je ne pus
comprendre ce qu'il disait, mais les passants parurent s'y
intresser.


George voulait s'arrter chez un autre cordonnier et recommencer
l'exprience; il dit avoir vraiment besoin d'une paire de
pantoufles. Mais nous le dcidmes  diffrer leur acquisition
jusqu' notre arrive dans une ville trangre o les commerants
sont probablement plus habitus  cette sorte de langage ou ont un
caractre plus aimable. Il fut cependant intraitable au sujet du
chapeau. Il prtendait ne pas pouvoir s'en passer pour le voyage;
nous nous arrtmes donc devant une petite boutique  Blackfriars
Road. Le patron tait un petit homme d'apparence gaie aux yeux
rieurs, ce qui tait plutt pour nous encourager que pour nous
retenir.

Quand George, selon le texte du livre, lui demanda: Avez-vous des
chapeaux? il ne se fcha point; il s'arrta et se gratta le menton
d'un air pensif.

--Des chapeaux, dit-il. Voyons; oui,--et l un sourire joyeux
claira sa physionomie aimable,--oui, en y rflchissant bien, je
crois que j'ai un chapeau. Mais dites donc, pourquoi me
demandez-vous cela?

George expliqua qu'il avait envie d'acheter une casquette, une
casquette de voyage, mais  la condition _sine qua non_ que cette
casquette ft de bonne qualit.

Le visage de l'homme s'assombrit.

--Oh, remarqua-t-il, je crains bien de ne pouvoir vous satisfaire.
Voyez-vous, s'il vous avait fallu une mauvaise casquette, ne valant
pas son prix, une casquette juste assez bonne pour pouvoir vous
servir  nettoyer des carreaux, une semblable casquette j'aurais pu
vous la trouver. Mais une casquette de bonne qualit, non, nous n'en
avons pas. Pourtant attendez une minute, continua-t-il devant
l'expression de dsappointement qui assombrit la figure de George;
ne soyons pas trop presss (Et allant vers un tiroir qu'il ouvrit):
Voil une casquette, ce n'est pas une casquette de bonne qualit,
mais elle n'est pas aussi mauvaise que la plupart des casquettes que
je vends.

Il la prit et nous la prsenta entre ses doigts.

--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il. Croyez-vous qu'elle puisse faire
votre affaire?

George l'essaya devant la glace et, choisissant une autre remarque
du livre, il dit:

--Ce chapeau me va assez bien, mais, dites-moi, trouvez-vous qu'il
me flatte?

L'homme prit un peu de recul pour mieux embrasser le panorama.

--Pour tre sincre, rpondit-il, je ne pourrais pas dire oui.

Et, dlaissant George, il s'adressa  Harris et  moi:

--La beaut de votre ami, dit-il, je la considrerais comme
virtuelle. Elle existe en puissance, mais vous pourriez facilement
passer devant lui et ne pas la voir. Avec cette casquette, par
exemple, vous ne la remarquerez pas.

A ce moment George parut avoir eu assez d'amusement avec cet
homme-l.

Il dit:

--Cela va bien. Ne manquons pas notre train. Combien?

Et l'homme de rpondre:

--Le prix de cette casquette, monsieur, est de 4 sh 6, et c'est bien
le double de sa valeur. La dsirez-vous enveloppe dans du papier
marron, monsieur, ou dans du blanc?

George dit qu'il allait la prendre telle quelle, paya les 4 sh 6 en
espces et quitta la boutique. Harris et moi, nous le suivmes.

Arrivs  Fenchurch Street, nous transigemes avec notre cocher pour
5 sh. Il refit une rvrence profonde en nous priant de le rappeler
aux bons souvenirs de l'empereur d'Autriche.

Dans le train, George, qui tait visiblement dsappoint, jeta le
bouquin par la portire.

Nous trouvmes bagages et bicyclettes bien installs sur le bateau,
et descendmes la rivire avec la mare de midi.




CHAPITRE CINQUIME

_Digression ncessaire amene par une histoire trs morale. Un des
charmes de ce livre. Une revue littraire qui ne provoque pas
l'admiration des foules. Ses vantardises: l'instructif et l'amusant
combins. Problme: dire ce qui est instructif, dire ce qui est
amusant. Opinion autorise sur la loi anglaise. Un autre charme de
ce livre. Une vieille chanson. Encore un troisime attrait du livre.
Quel tait le genre de fort dans laquelle habitait la vierge.
Description de la Fort Noire._


On raconte qu'un Ecossais, amoureux d'une jeune fille, dsirait
l'pouser. Mais il tait prudent comme tous ceux de sa race. Il
avait remarqu que dans son entourage trop d'unions des plus
prometteuses avaient souvent eu pour consquence dsespoir et
dsillusions, et ceci uniquement parce que les fiancs s'taient
imagin chacun pouser un tre parfait. Il se jura que dans son cas
il n'en serait pas de mme. Et voil pourquoi sa demande prit la
forme suivante:

--Je ne suis qu'un pauvre gars, Jennie; je n'ai ni fortune ni terre
 t'offrir.

--Oui, mais il y a toi, Davie!

--Eh! je dsirerais qu'il y et autre chose, petite. Je ne suis
qu'un propre--rien et un mal fichu, Jennie.

--Que nenni, il y en a bien qui ne te valent pas, Davie.

--Je n'en connais pas, petite, et je me dis mme que je ne tiendrais
pas  en connatre.

--Mieux vaut un homme modeste mais franc et sr, Davie, qu'un autre
qui tourne autour des filles et vous amne des ennuis dans le
mnage.

--Ne t'y fie pas trop Jennie; ce n'est pas toujours le meilleur coq
qui a le plus de succs au poulailler. Je n'ai jamais cess d'tre
un coureur de cotillons. Crois-moi, je suis un mauvais parti.

--Ah! mais tu as bon coeur, Davie, et tu m'aimes bien. J'en suis
sre.

--Je t'aime assez, Jennie; mais cela durera-t-il? Je suis bon
garon, tant qu'on fait mes volonts. Au fond, j'ai un caractre
infernal, ma mre peut en tmoigner; et je suis comme mon pauvre
pre, je ne deviendrai pas meilleur en vieillissant.

--Ouais! tu es svre sur ton compte, Davie. Tu es un garon
honnte. Je te connais mieux que tu ne te connais et tu feras pour
moi un bon mari.

--Peut-tre, Jennie! Pourtant j'en doute. C'est une triste chose
pour la femme et les enfants, quand le pre ne peut rsister  la
boisson. Lorsque l'odeur du whisky me monte au nez, ma gorge est un
abme; il en descend, il en descend, et je n'arrive pas  me
remplir.

--Tu seras un bon poux quand tu seras sobre, Davie.

--Crois-le si tu veux.

--Et tu me soutiendras, Davie, et travailleras pour moi?

--Je ne vois pas pourquoi je ne te soutiendrais pas, Jennie; mais ne
viens pas me rebattre les oreilles avec le mot travail, je ne peux
pas l'entendre.

--N'importe comment, Davie, tu feras de ton mieux et personne ne
peut faire davantage, comme dit monsieur le cur.

--De mon mieux! ce ne sera pas encore fameux, Jennie, et je crains
que ce soit si peu de chose, qu'il ne vaille pas la peine d'en
parler. Tu aurais du mal  trouver homme plus faible, pcheur plus
endurci.

--Bien des gars feraient les plus belles promesses  une pauvre
fille pour lui briser le coeur ensuite. Toi, tu me parles
franchement, Davie, et je compte t'pouser, on verra bien ce qui
adviendra.


L'histoire se termine l et nous ne savons pas quel fut le rsultat
de cette union. Quoi qu'il en soit, Jennie avait perdu le droit de
se plaindre et Davie aura eu la satisfaction de se dire qu'il ne
mritait pas de reproche.

Soucieux, moi aussi, d'tre franc, j'talerai ici les tares de mon
livre.

Ce livre ne contiendra pas d'information utile.

Celui qui croirait, guid par lui, pouvoir entreprendre un voyage 
travers l'Allemagne et la Fort Noire, s'garerait srement avant de
s'embarquer. Et ce serait ce qui pourrait lui arriver de plus
heureux. Plus il s'loignerait de son pays natal, plus les
difficults iraient grandissant.

Je me considre comme inapte  donner des conseils pratiques. Je ne
suis pas n avec cette conscience de mon incapacit: elle m'est
venue  la suite d'expriences cruelles.

A mes dbuts dans le journalisme, j'tais attach  un priodique,
prcurseur de ces nombreuses revues populaires d' prsent. Nous
nous vantions d'allier l'utile  l'agrable: au lecteur de
dterminer ce qu'il y avait l d'amusant et ce qui devait y tre
considr comme instructif. Nous donnions des conseils  ceux qui
allaient se marier,--des conseils srieux et dtaills qui, s'ils
avaient t suivis, auraient fait de notre public la fleur de la
gent maritale. Nous montrions  nos abonns la manire de s'enrichir
en levant des lapins, avec exemples et chiffres  l'appui. Ce qui
et d les surprendre, c'est que nous n'abandonnassions pas le
journalisme pour nous mettre  l'lve du lapin. J'ai maintes et
maintes fois tabli, d'aprs des sources autorises, qu'au bout de
trois ans un homme qui commence avez douze lapins de choix et un peu
de jugeotte arrive inluctablement  un revenu annuel de 2000 livres
sterling, chiffre qui doit crotre vite. Peut-tre que l'leveur n'a
pas besoin de cet argent. Il ne sait peut-tre mme pas qu'en faire,
une fois qu'il l'a. Mais l'argent est l; il n'a qu' le ramasser.
Personnellement je n'ai jamais rencontr d'leveur de lapins qui et
un revenu de 2000 livres, quoique j'en aie vu pas mal se mettre en
route avec les douze lapins de choix obligatoires. Toujours quelque
chose clochait quelque part; il se peut que l'atmosphre d'une ferme
 lapins annihile  la longue les facults.

Nous tenions nos lecteurs au courant du nombre d'hommes chauves que
renfermait l'Islande et pour ce que nous en savions, nous pouvions
tre dans le vrai; du nombre de harengs saurs qu'il faudrait mettre
bout  bout pour couvrir la distance de Londres  Rome, information
prcieuse pour celui qui aurait envie de tracer une ligne de harengs
saurs de Londres  Rome, car il serait  mme d'en commander du
premier coup la quantit ncessaire; du nombre de paroles prononces
chaque jour par une femme, et autres informations de ce genre,
destines  rendre nos lecteurs plus savants et mieux arms que ceux
des autres feuilles.

Nous leur enseignions comment gurir les chats atteints de
convulsions. Je ne crois pas (et je ne croyais pas alors) qu'on
puisse gurir de ses convulsions un chat. Si je possdais un chat
sujet aux convulsions, je tcherais de m'en dfaire; je mettrais une
annonce dans les journaux pour le vendre ou mme j'en ferais cadeau
 quelqu'un. Mais le devoir professionnel nous obligeait  donner
des conseils  ceux qui en demandaient. Un imbcile nous avait
crit, nous suppliant de le renseigner  ce sujet; il me fallut
toute une matine de recherches pour me documenter. Je finis par
dcouvrir ce que je cherchais  la fin d'un vieux recueil de
recettes de cuisine. Je n'ai jamais pu comprendre ce que cela venait
y faire. Cela n'avait aucun rapport avec le vritable sujet du
livre. Ce livre ne contenait aucune recette pour accommoder un chat
mme guri de ses convulsions et en faire un plat savoureux.
L'crivain avait d ajouter ce paragraphe par pure gnrosit.
J'avoue qu'il et t prfrable qu'il ne l'ajoutt pas; car cet
pisode donna lieu  une correspondance longue et pineuse et
entrana la perte de quatre abonns, sinon davantage. L'homme
crivit que, pour avoir suivi notre conseil, il lui en avait cot
un dommage de deux livres sterling  sa batterie de cuisine, sans
compter un carreau de cass et pour lui-mme un probable
empoisonnement du sang; inutile de dire que les convulsions du chat
n'avaient fait qu'empirer. Et pourtant la mdication tait fort
simple. Vous mainteniez le chat entre vos jambes avec douceur pour
ne pas le blesser et avec une paire de ciseaux vous lui faisiez dans
la queue une entaille nette. Vous n'enleviez aucune partie de la
queue, deviez mme bien prendre garde  cet accident: vous ne
pratiquiez qu'une incision.

Ainsi que nous l'expliqumes  notre homme, mieux et valu procder
 l'opration dans un jardin ou dans une cave  charbon; un idiot
seul pouvait imaginer de s'y risquer, sans aide, dans une cuisine.

Nous leur donnions des conseils sur l'tiquette: comment s'adresser
 un pair d'Angleterre,  un vque et manger lgamment le potage.
Nous indiquions  des jeunes gens timides la faon de se tenir avec
grce dans un salon. Nous enseignions la danse aux deux sexes 
l'aide de diagrammes. Nous rsolvions leurs scrupules religieux et
leur procurions un code de morale qui aurait fait honneur  des
saints de vitraux.

Le journal n'eut aucun succs financier, tant de plusieurs annes
en avance sur son temps; aussi son tat-major tait-il limit. Mon
dpartement, je m'en souviens, comprenait: les Conseils aux jeunes
mres (je les rdigeais avec l'assistance de ma propritaire qui,
ayant divorc une fois et ayant enterr quatre enfants, me
paraissait une autorit comptente, touchant toutes les questions
domestiques); des Avis sur l'ameublement et la dcoration
artistique d'un intrieur avec des dessins; une colonne de
Conseils littraires aux jeunes crivains (j'espre sincrement
que mes renseignements leur furent d'un meilleur profit qu'
moi-mme); et notre article hebdomadaire Propos amicaux  des
jeunes gens, sign Oncle Henri. Cet Oncle Henri tait un tre
jovial, un bon vieux qui avait une exprience vaste et varie et qui
tait plein de sympathie pour la nouvelle gnration. Il avait eu 
lutter dans son jeune temps et avait acquis de profondes
connaissances en toutes choses. Mme encore maintenant je lis les
Propos de l'Oncle Henri et, quoique ce ne soit pas  moi de le
dire, ses conseils me paraissent bons et salutaires. Je me dis
souvent que j'aurais d suivre plus  la lettre ces Propos de
l'Oncle Henri; cela m'aurait rendu plus sage, j'aurais commis moins
d'erreurs et serais aujourd'hui plus satisfait de moi-mme.

Une modeste petite femme qui habitait une chambre meuble du ct de
Tottenham Court Road, et dont le mari tait dans un asile d'alins,
nous crivait notre Article sur la Cuisine, les Conseils sur
l'Education,--nous regorgions de conseils,--et aussi une page et
demie de Chronique Mondaine, dans ce style personnel et vif qui
n'a pas encore disparu entirement, me dit-on, du journalisme
moderne: Il faut que je vous parle de la toilette divine que j'ai
porte  Ascot la semaine dernire. Le prince C...--mais, l, je ne
devrais vraiment pas vous rpter toutes les fadaises que ce garon
absurde m'a dites, il est trop fou, et la chre comtesse tait, je
le crains, quelque peu jalouse, etc., etc.

Pauvre petite femme! je la vois encore dans sa robe d'alpaga gris
rape et tache d'encre. Un jour pass  Ascot ou ailleurs au grand
air aurait peut-tre un peu color ses joues ples.

Notre directeur, l'homme le plus effrontment ignare qu'on pt
rencontrer, crivait, en puisant dans une encyclopdie  bon march,
les pages ddies aux Informations Gnrales et s'en tirait en
somme trs bien; pendant ce temps notre groom, assist d'une
excellente paire de ciseaux, collaborait  notre rubrique Mots
d'esprit.

On travaillait dur et l'on tait peu pay; ce qui nous soutenait
tait la conscience que nous avions d'instruire et d'aider nos
concitoyens. Le jeu le plus rpandu, le plus ternellement et
universellement populaire est de jouer  l'cole. Runissez six
enfants, faites-les asseoir sur les marches d'un perron et
promenez-vous devant eux, en tenant  la main un livre et une canne.
Nous jouions  cela tant enfants, nous y jouons grands garons et
fillettes, nous y jouons hommes et femmes; nous y jouerons encore,
quand chancelants et penchs, nous nous acheminerons vers la
dernire demeure. Jamais, nous ne nous en lassons, jamais cela ne
nous ennuie. Une seule chose nous contrarie: c'est la tendance
qu'ont les six enfants  se lever  tour de rle pour prendre en
main livre et canne. Je suis sr que la vogue du mtier de
journaliste, malgr ses nombreux dboires, rside dans le fait
suivant: chaque journaliste croit tre celui qui doit aller et
venir, le livre et la canne  la main. Les Gouvernements, les
Classes Suprieures, le Peuple, la Socit, l'Art et la Littrature,
ce sont les autres enfants, assis sur les marches du perron. C'est
lui, le journaliste, qui les instruit, qui lve leur me.

Mais je m'gare. J'ai rappel tout cela pour expliquer l'aversion
profonde qui m'empche maintenant de fournir des informations
pratiques. Donc revenons  notre point de dpart.

Quelqu'un signant Ballonist nous avait crit pour se renseigner
sur la fabrication du gaz hydrogne. Ce n'tait pas difficile 
fabriquer, autant que je pus en juger d'aprs ce que j'en avais lu
au British Museum; je prvins cependant le susnomm Ballonist de
prendre toutes sortes de prcautions contre un accident possible.
Qu'aurais-je pu faire de plus? Dix jours plus tard nous remes au
bureau la visite d'une dame au teint color qui tenait par la main
ce qui selon son explication tait son fils, g de douze ans. La
physionomie de ce garon tait inintressante  un degr
positivement remarquable. Sa mre le fit avancer et lui enleva son
chapeau. Je pus alors saisir le pourquoi du geste. Il n'avait pas
trace de sourcils et rien ne subsistait de ses cheveux, sauf une
ombre gristre, poussireuse, faisant ressembler sa tte  un oeuf
dur dpouill de sa coquille et saupoudr de poivre noir.

--Il y a huit jours, c'tait un beau petit garon dont les cheveux
bouclaient naturellement, expliqua la dame (et le ton de sa voix
allait s'levant, signe prcurseur d'un orage).

--Qu'est-ce qui lui est arriv? demanda notre directeur.

--Voil ce qu'il lui est arriv, profra la dame. (Elle tira de son
manchon le numro contenant mon article sur l'hydrogne, marqu au
crayon rouge, et le lui jeta au nez. Notre directeur le prit et le
parcourut.)

--C'tait donc lui, Ballonist? questionna-t-il.

--C'tait lui, Ballonist, acquiesa la dame, le pauvre innocent,
et regardez-le maintenant!

--Ils repousseront peut-tre, suggra notre directeur.

--Ils repousseront peut-tre, repartit la dame (sa voix continuant 
s'lever), mais peut-tre qu'ils ne repousseront pas. Ce que je
voudrais savoir, c'est ce que vous comptez faire pour lui.

Notre directeur proposa une lotion capillaire. J'eus peur  ce
moment qu'elle ne lui sautt au visage; mais elle se rsigna  se
rpandre en paroles. Il parut qu'elle ne s'attendait pas  ce qu'on
propost une lotion, mais une indemnit. Elle fit aussi quelques
observations sur le caractre de notre journal en gnral, son
utilit, ses prtentions  lever l'esprit du public, et sur la
science et l'intelligence de ses collaborateurs.

--Je ne vois vraiment pas en quoi nous sommes fautifs, plaida notre
directeur (c'tait un homme aux manires timides); il nous avait
demand des renseignements et il les a eus.

--N'essayez pas d'tre spirituel, vous, rpliqua la dame (il n'avait
eu nullement l'intention de faire de l'esprit, srement pas; il ne
prenait pas les choses  la lgre, ce n'tait pas l son dfaut),
ou bien vous recevrez quelque chose que vous n'avez pas demand.
Mais qu'est-ce qui me retient, s'cria la dame si subitement que
nous nous retirmes en toute hte comme des poules effares derrire
nos chaises respectives, attendez un peu que je rende vos ttes
pareilles!

Je suppose, qu'elle voulait dire pareilles  celle de son fils. Elle
ajouta encore quelques rflexions de bien mauvais got sur le
physique de notre directeur. a n'tait certainement pas une femme
distingue.


Pour moi, j'tais d'avis que, si elle avait intent le procs dont
elle nous menaait, elle n'aurait pas obtenu gain de cause; mais
notre chef, ayant eu autrefois des dboires avec la justice, avait
pour principe d'viter les ennuis. Je l'ai entendu dire:

--Si un homme dans la rue m'accostait pour me demander ma montre, je
la lui refuserais. S'il me menaait de la prendre par la force, je
crois, sans tre d'une nature combative, que je ferais de mon mieux
pour la dfendre. S'il affirmait son intention de l'obtenir en
m'intentant un procs devant un tribunal quelconque, je la sortirais
de ma poche, la lui donnerais et je m'estimerais heureux d'en tre
quitte  si bon compte.

Il arrangea l'affaire avec la dame au teint fleuri moyennant un
billet de cinq livres, ce qui devait reprsenter les bnfices d'un
mois du journal; et elle dcampa, emmenant son rejeton endommag.
Aprs son dpart, le chef vint me parler affectueusement. Il me dit:

--Ne croyez pas que je vous donne tort; ce n'est pas de votre faute,
c'est la faute du destin. Continuez de vous occuper des conseils
moraux et de la critique,--en cela vous vous distinguez,--mais
abstenez-vous de donner d'autres informations utiles. Vous n'tes
pas fautif, je le rpte. Votre renseignement tait assez exact, il
n'y a rien  lui reprocher; vous n'avez pas la main heureuse, voil
tout.

Je regrette de ne pas toujours avoir suivi ce conseil, cela m'aurait
pargn des ennuis  moi-mme et  d'autres. Je n'en vois pas la
raison, mais c'est un fait, je n'ai qu' indiquer  quelqu'un le
meilleur itinraire entre Londres et Rome, pour qu'il gare ses
bagages en Suisse, ou bien qu'il fasse presque naufrage sitt aprs
avoir quitt Douvres. Si je renseigne un quidam pour l'achat d'un
kodak, il a des difficults avec la police germanique pour avoir
photographi des forteresses. Je me suis donn une fois beaucoup de
mal pour expliquer  un homme la faon d'pouser la soeur de sa
dfunte femme  Stockholm. J'avais trouv pour lui l'heure du dpart
du bateau de Hull et les meilleurs htels o s'arrter en route. Je
n'avais fait aucune erreur dans les notes que j'avais rdiges  son
usage, rien ne clochait nulle part; cependant il ne m'a jamais plus
adress la parole. Et voil pourquoi je suis arriv  refrner ma
passion de donner des conseils et voil pourquoi vous ne trouverez
pas trace de renseignements pratiques dans ce livre si je peux m'en
abstenir. Vous n'y trouverez pas de descriptions de villes, ou de
monuments, pas de rminiscences historiques, ni de discours moraux.

J'ai demand un jour  un tranger distingu ce qu'il pensait de
Londres. Il me rpondit:

--C'est une trs grande ville.

--Qu'est-ce qui vous y a frapp le plus?

--Les gens.

--Qu'en pensez-vous, compar  d'autres villes: Paris, Rome, Berlin?

Il haussa les paules:

--C'est plus grand, que voulez-vous que je vous dise de plus?

Une fourmilire ressemble beaucoup  une autre fourmilire: avenues,
larges ou troites, dans lesquelles les petits tres se bousculent
dans une confusion trange, ceux-ci affairs, importants, ceux-l
s'arrtant pour caqueter, ceux-ci ployant sous de lourdes charges,
ceux-l se chauffant au soleil; greniers remplis de nourriture;
cellules o ces petits tres dorment, mangent et aiment, et le coin
o reposent leurs petits ossements tout blancs. Telle agglomration
est plus vaste, telle autre plus petite. L'une n'est construite que
d'hier, tandis que l'autre a t faonne il y a longtemps,
longtemps, avant mme l'arrive des hirondelles...

Et on ne trouvera pas non plus dans ce livre des histoires d'amour,
des contes populaires.

Toute valle qui abrite un hameau a ses lgendes. Je vous en dirai
le canevas; vous pourrez  votre guise le mettre en vers ou en
musique:

Il y avait une jeune fille; il arriva un garon; ils s'aimrent;
puis il s'en alla. C'est une romance monotone, qui existe dans
toutes les langues, car ce jeune homme a d tre un voyageur
extraordinaire. On se souvient bien de lui dans l'Allemagne
sentimentale. De mme les habitants des montagnes bleues d'Alsace se
rappellent son arrive parmi eux; et il a aussi visit les rives
d'Islande, si je ne me trompe. C'tait un vrai Juif Errant; et
encore maintenant, dit-on, la jeune fille imprudente continue 
prter l'oreille au bruit des sabots de son cheval qui se perd dans
le lointain.

Dans tel pays, aujourd'hui dsert, mais qui comptait au temps pass
beaucoup de maisonnettes remplies d'animation, de nombreuses
lgendes sommeillent; et encore une fois je vous en livre les
ingrdients en vous abandonnant le soin d'accommoder votre plat.
Prenez un coeur humain, ou deux coeurs humains assortis, un bouquet
de passions humaines, il n'en existe pas des masses, une
demi-douzaine au plus; assaisonnez-les avec un mlange de bien et de
mal; relevez le tout d'une pointe funbre, et servez quand et o bon
vous semblera. La Cellule du Saint, l'Abri Hant, le Tombeau du
Donjon, le Saut de l'Amant,--nommez-le  votre guise, le ragot
est partout le mme.

Et enfin, ce livre ne contiendra pas de descriptions de paysages. Ce
n'est pas paresse. Rien n'est plus facile que de dcrire un paysage;
rien n'est plus ennuyeux et inutile  lire. Du temps o Gibbon
devait se fier au rcit des voyageurs pour dcrire l'Hellespont, et
o les tudiants anglais ne connaissaient les rives du Rhin que par
les Commentaires de Jules Csar, il seyait  tout voyageur illustre
de dcrire tant bien que mal ce qu'il avait vu. Le docteur Johnson,
qui n'avait presque rien visit en dehors des paysages de Fleet
Street, devait lire avec plaisir et profit la description des marais
de Yorkshire. Le compte-rendu du Snowdon a d paratre merveilleux 
un enfant de Londres n'ayant jamais aperu un mont plus haut que le
Hog's Back en Surrey. Mais de nos jours la machine  vapeur et
l'appareil photographique ont chang tout cela. Celui qui tous les
ans fait sa partie de tennis au pied du Cervin et sa partie de
billard sur le sommet du Righi ne vous sait aucun gr d'une
description minutieuse et soigne des collines de Grampian. Quand on
a vu une douzaine de peintures  l'huile, une centaine de
photographies, un millier de reproductions dans des journaux
illustrs et quelques panoramas du Niagara, une description
dtaille d'une chute d'eau semblera fastidieuse.

Un de mes amis, un Amricain trs instruit, qui aime la posie pour
elle-mme, me dit s'tre fait une ide bien plus exacte et plus
engageante des districts des Lacs d'aprs quelques photographies
contenues dans un bouquin  bon march que d'aprs la lecture des
Coleridge, Southey et Wordsworth runis. Qu'un auteur lui dcrivt
un paysage, mon ami ne lui en savait pas plus de gr que d'une
relation loquente de ce qu'il venait de manger  son dner. Selon
lui, chaque art a son dpartement propre, et si la
peinture-en-paroles est un pitre interprte des formes et de la
lumire, la toile et les couleurs ne valent pas mieux pour traduire
les jeux de la pense.


Ce sujet me remet en mmoire une chaude aprs-midi de collge. La
littrature anglaise se trouvant au programme, le cours commena par
la lecture d'un certain pome plutt long, mais ne donnant lieu 
aucune remarque intressante. J'avoue  ma honte avoir oubli le nom
de l'crivain et le titre de l'oeuvre. La lecture termine, nous
fermmes nos livres et le professeur, un indulgent vieux monsieur
aux cheveux blancs, nous demanda de lui faire un compte-rendu oral
et personnel de ce que nous venions de lire.

--Dites-moi, fit le professeur d'un ton encourageant, de quoi
parle-t-on dans ce livre?

--Monsieur, dit le meilleur lve de la classe (il parlait la tte
basse et visiblement  contre-coeur), il s'agit d'une vierge.

--Oui, convint le professeur, mais je vous demanderais de me le dire
avec des termes  vous. Nous ne disons pas vierge, n'est-ce pas?
nous disons jeune fille. Oui, on y parle d'une jeune fille.
Continuez.

--Une jeune fille, rpta le premier lve (cette substitution avait
l'air d'augmenter son embarras) qui vivait dans une fort.

--Quel genre de fort?

Le premier lve se mit  inspecter son encrier avec soin, puis
regarda le plafond.

--Allons, insistait le professeur, s'impatientant, vous venez de
lire pendant dix minutes une description de ce bois. Vous pourrez
certainement me dire quelque chose  son sujet.

--Les arbres noueux, aux branches entrelaces, reprit le premier
lve.

--Non! non! interrompit le professeur, je ne vous demande pas de
rciter le pome. Je veux que vous me disiez, avec des mots de votre
faon, quel tait le genre de fort o vivait cette jeune fille.

Et comme le professeur tapait du pied, le premier lve lana cette
phrase avec vigueur:

--Monsieur, c'tait une fort comme les autres forts.

--Dites-lui quel genre de fort, dit le professeur, s'adressant au
deuxime lve.

Le deuxime lve dclara que la fort tait verte.

Cela accrut l'nervement du professeur: il traita le deuxime lve
d'imbcile, je ne vois du reste pas pourquoi, et passa au troisime,
qui depuis un moment avait l'air d'tre sur des charbons ardents et
brandissait son bras droit comme un smaphore dtraqu. Il avait du
mal  se contenir, l'motion l'empourprait; il fallait que sa
science fit irruption sur le champ, que le professeur le questionnt
ou non.

--Une fort sombre et obscure, s'cria le troisime, visiblement
soulag.

--Une fort sombre et obscure, rpta le professeur, approuvant
videmment. Et pour quelle raison tait-elle sombre et obscure?

Le troisime se montra encore  la hauteur de la question.

--Parce que le soleil ne pouvait pas y pntrer.

--Le professeur eut la sensation d'avoir dcouvert le pote de la
classe.

--Parce que le soleil ne pouvait pas y pntrer, ou plutt parce que
les rayons du soleil ne pouvaient pas y pntrer. Mais pourquoi n'y
pouvaient-ils pas pntrer?

--Monsieur, parce que les feuilles taient trop paisses.

--Trs bien, dit le professeur. La jeune fille vivait dans une fort
sombre et obscure,  travers le feuillage de laquelle les rayons du
soleil n'arrivaient pas  pntrer. Et maintenant dites-moi ce qui
poussait dans ce bois. (Il dsignait le quatrime.)

--Oui, monsieur, des arbres, monsieur.

--Et quoi encore?

--Des champignons, monsieur. (Ceci fut dit aprs une pause.)

Le professeur, n'tant pas tout  fait sr des champignons, eut
recours au texte et trouva que le garon avait raison; les
champignons avaient t mentionns.

--Et quoi encore? Que trouvez-vous aux pieds des arbres dans une
fort?

--De la terre, monsieur.

--Non, non, que pousse-t-il dans une fort  part les arbres?

--Oh, des buissons, monsieur.

--Des buissons, trs bien. Maintenant nous sommes dans la bonne
voie. Il y avait dans cette fort des arbres et des buissons. Et
quoi encore?

Il s'adressait  un petit garon assis  l'autre bout du rang. Ayant
jug la fort trop loigne de lui personnellement pour qu'elle pt
lui causer de l'embarras, cet lve occupait ses loisirs  jouer au
jeu de croix et zros avec lui-mme. Ennuy, ahuri, mais sentant
l'obligation d'ajouter quelque chose  cet inventaire, il hasarda:

--Des ronces.

C'tait une erreur, le pote n'avait pas parl de ronces.

--Klobstock naturellement pense  quelque chose qui peut se manger,
commenta le professeur, qui se flattait d'avoir la repartie vive.
(Cela fit clater contre Klobstock des rires, qui plurent au
professeur.)

--A vous, continua-t-il, faisant signe  un garon assis au milieu.
Qu'y avait-il encore dans cette fort,  part les arbres et les
buissons?

--Il y avait un torrent, monsieur.

--Trs bien, et que faisait le torrent?

--Il murmurait, monsieur.

--Non pas. Les ruisseaux murmurent, les torrents...?

--Mugissent, monsieur.

--Il mugissait. Et qu'est-ce qui le faisait mugir?

C'tait une question embarrassante. Un des garons--j'admets que ce
n'tait pas le plus intelligent--suggra la jeune fille. Le
professeur changea la forme de la question pour nous venir en aide.

--Quand mugissait-il?

Notre troisime meilleur lve, venant de nouveau  notre secours,
expliqua qu'il mugissait quand il tombait sur les rochers. Je
suppose que plusieurs parmi nous eurent l'ide vague, que ce devait
tre un torrent pusillanime, puisqu'il faisait tant de bruit pour si
peu de chose; un torrent plus courageux, estimions-nous, se serait
relev et aurait poursuivi son chemin, sans dire un mot de plus. Un
torrent qui beuglait chaque fois qu'il tombait sur un rocher, nous
le considrions comme un torrent bien faiblard; mais le professeur,
lui, ne semblait pas en tre choqu.

--Et qui habitait cette fort, outre la jeune fille?

--Des oiseaux, monsieur.

--Oui, il y avait des oiseaux dans cette fort. Et puis quoi encore?

Les oiseaux avaient d puiser nos facults.

--Allons, dit le professeur, quels sont ces animaux  queue qui
grimpent si lestement le long des arbres?

Nous restmes cois un moment, puis l'un de nous suggra des chats.

Erreur, le pote n'avait pas parl de chats; des cureuils, voil 
quoi le professeur voulait en venir.

Je ne me souviens pas d'autres dtails au sujet de cette fort. Je
me rappelle seulement qu'on mentionnait aussi le ciel. En levant les
yeux, vous pouviez apercevoir le ciel l o il y avait des
claircies entre les arbres; souvent ce ciel tait voil par des
nuages et quelquefois, si mes souvenirs ne me trompent pas, la jeune
fille tait mouille par une averse.

Je me suis arrt  cet exemple, parce qu'il me semble tre le type
des descriptions de paysages en littrature. Je ne comprenais pas 
ce moment-l et je ne saisis encore pas aujourd'hui pourquoi le
rsum du premier lve n'aurait pas t suffisant. Malgr tout le
respect d au pote quel qu'il ait t, on ne peut nier que cette
fort n'a t et n'aurait pu tre autre chose qu'une fort comme
toutes les autres.

Je pourrais vous dcrire la Fort Noire trs longuement. Je pourrais
traduire Hebel, le pote de la Fort Noire. Je pourrais crire des
pages sur ses gorges rocheuses et ses valles riantes, ses pentes
couvertes de sapins, ses cimes couronnes de roches, ses ruisseaux
cumants (l o le Germain ordonn ne les a pas condamne  couler
respectablement dans des canalisations en bois ou dans des rigoles),
sur ses villages blancs, ses hameaux isols.

Mais un soupon me poursuit: vous sauteriez tout ce passage. Et si
vous tiez assez consciencieux ou assez faible pour le lire, je
n'arriverais encore qu' vous donner de ce pays, une ide
qu'expriment beaucoup plus simplement ces paroles d'un guide sans
prtention:

Une contre montagneuse et pittoresque, limite au sud et  l'ouest
par la valle du Rhin, vers laquelle ses perons s'abaissent
rapidement. Son sol, au point de vue gologique, est form pour la
plus grande partie de grs jasp et de granit; ses hauteurs moyennes
sont couvertes de vastes forts de sapins. Elle est arrose de
nombreux cours d'eau et ses valles trs peuples sont fertiles et
bien cultives. Les auberges y sont bonnes, mais on ne devrait user
qu'avec discrtion des vins du pays.




CHAPITRE SIXIME

_Pourquoi nous allmes  Hanovre. Quelque chose qu'on fait mieux sur
le continent. L'art de se servir lgamment des langues trangres,
d'aprs les mthodes scolaires anglaises. Une histoire vraie,
raconte ici pour la premire fois. La farce franaise, pour
l'amusement de la jeunesse britannique. Les instincts paternels de
Harris. Le cantonnier considr comme un artiste. Patriotisme de
George. Ce que Harris aurait d faire. Ce qu'il fit. Nous sauvons la
vie de Harris. Une ville sans sommeil. Le cheval de fiacre
critique._


Nous arrivmes  Hambourg le vendredi aprs une traverse calme et
sans vnements; et nous voyagemes de Hambourg  Berlin en passant
par Hanovre. Ce qui n'est pas la route la plus directe. Je peux
seulement me justifier  la manire du ngre que le juge
questionnait sur sa prsence dans le poulailler du pasteur.

--Oui, monsieur, le garde-champtre dit la vrit, j'y ai t,
monsieur.

--Ah! vous en convenez donc? Et qu'aviez-vous  faire, avec un sac,
dans le poulailler du pasteur Abraham  minuit, s'il vous plat?

--J'tais en train de vous le dire, monsieur, oui, monsieur. J'tais
all porter un sac de melons  massa Jordan. Oui, monsieur, et massa
Jordan a t trs aimable et m'a pri d'entrer chez lui.

--Et alors?

--Oui, monsieur, un homme bien aimable que massa Jordan. Et nous
sommes rests l  causer,  causer.

--C'est fort probable. Ce que nous voulons savoir, c'est ce que vous
aviez  faire dans le poulailler du cur.

--Monsieur, j'allais y arriver. Il tait trs tard quand j'ai quitt
massa Jordan, et alors je me suis dit: S'agit de prendre tes jambes
 ton cou, Ulysse, me suis-je dit, pour ne pas avoir des
embtements avec la vieille. C'est une femme trs bavarde, monsieur,
oui, trs.

--Laissez-la de ct; il y a d'autres personnes trs bavardes dans
cette ville. La maison du pasteur Abraham est  une demi-lieue de la
route qui mne de massa Jordan chez vous. Comment y tes-vous
arriv?

--C'est ce que je m'en vais vous expliquer, monsieur.

--Cela me fera plaisir; de quelle manire allez-vous vous y prendre?

--Eh bien, monsieur, je pense que j'ai d m'carter de ma route.

J'admets que nous nous soyons un peu carts de la ntre.

Au premier abord, pour une raison ou pour une autre, Hanovre semble
peu intressante, mais elle gagne  tre connue. Elle se compose de
deux villes: l'une, aux belles rues larges et modernes et aux
jardins tracs avec got, s'adosse  une ville du XVIe sicle. Dans
celle-ci, de vieilles maisons en bois surplombent d'troites
ruelles; par des votes basses on aperoit des cours  galeries.
Jadis ces cours retentirent du sabot des chevaux caracolants, et je
me reprsente un encombrement de lourds carrosses attels  six qui
attendaient leur riche propritaire et sa placide et majestueuse
pouse. Aujourd'hui des enfants et des poules trottinent l  leur
guise, et du haut des galeries sculptes, de pauvres hardes pendent.

Une atmosphre tonnamment anglaise plane sur Hanovre, spcialement
le dimanche, lorsque ses magasins ferms et ses sonneries de cloches
voquent un Londres plus ensoleill. Je n'avais pas seul t frapp
de cette atmosphre de dimanche anglais, sinon j'aurais pu mettre
cette impression sur le compte de mon imagination. George aussi
l'avait ressentie. Harris et moi, nos cigares  la bouche, revenant
d'une courte promenade ce dimanche aprs djeuner, le trouvmes
doucement endormi dans le meilleur fauteuil du fumoir.

--Aprs tout, dit Harris, quiconque a du sang anglais dans les
veines conserve une impression durable de son dimanche britannique.
Je regretterais de le voir disparatre compltement, quoi qu'en
pense la nouvelle gnration.

Et, prenant chacun possession d'un bout du long canap, nous tnmes
compagnie  George.

On dit qu'on peut apprendre au Hanovre l'allemand le plus pur; soit,
mais une fois sorti du Hanovre, qui n'est qu'une petite province,
personne ne comprend cet allemand parfait. Dilemme: parler un bon
allemand et rester au Hanovre, ou parler un mauvais allemand et
voyager. L'Allemagne, divise pendant tant de sicles en une
douzaine de principauts, a le malheur de possder un grand choix de
dialectes. Les Allemands de Posen qui dsirent converser avec les
habitants du Wurtemberg sont souvent obligs d'avoir recours au
franais ou  l'anglais. Et les jeunes filles qui ont reu une
ducation coteuse en Westphalie tonnent et dsolent leurs parents
en se montrant incapables de comprendre une parole dite dans le
Mecklembourg. Il est vrai qu'un tranger qui parle anglais se
trouvera non moins dconcert dans la campagne du Yorkshire ou dans
les parages de Whitechapel; mais le cas n'est pas le mme: vous
constaterez en traversant l'Allemagne que les dialectes provinciaux
ne sont pas uniquement parls par les gens sans ducation ou par les
campagnards. En fait, chaque province possde son idiome, dont elle
est fire et auquel elle tient. Un Bavarois instruit admettra sans
peine qu'au point de vue acadmique le dialecte allemand du nord est
plus correct; il continuera nanmoins  parler celui du sud et
l'enseignera  ses enfants.

Je suis port  croire que l'Allemagne arrivera au courant des
sicles  rsoudre cette difficult en parlant anglais. Paysans
excepts, tous les petits garons, toutes les petites filles parlent
anglais. L'anglais sans doute deviendrait en peu d'annes la langue
mondiale, si la prononciation en tait moins arbitraire. Les
trangers s'accordent  dire que, grammaticalement, c'est la langue
la plus facile. Un Allemand, la comparant  sa propre langue, o
chaque mot de chaque phrase dpend d'au moins quatre rgles, nous
dira que l'anglais n'a pas de grammaire. Certes, pas mal d'Anglais
paraissent tre arrivs  la mme conclusion; mais ils ont tort. Il
existe, en effet, une grammaire, anglaise; un de ces jours nos
coles vont se rendre  cette vidence et on l'enseignera  nos
enfants; elle arrivera, qui sait?  pntrer mme dans nos milieux
littraires et journalistiques. Mais pour le moment nous paraissons
tre de l'avis de l'tranger, qui la considre comme une quantit
ngligeable. La prononciation anglaise est la pierre d'achoppement
de notre langue. On dirait que l'orthographe anglaise a surtout pour
but de travestir la prononciation. Il semble que ce soit  dessein
d'abattre la suffisance de l'tranger qui, sans cela, l'apprendrait
en un an.

Car ils ont en Allemagne, pour enseigner les langues, une mthode
qui n'est pas notre mthode; le jeune Allemand ou la jeune Allemande
sortant du lyce ou de l'cole suprieure  quinze ans, cela
(comme on peut dire en allemand pour les deux sexes) peut comprendre
et parler la langue que cela a apprise. Nous avons en Angleterre
une mthode pour obtenir le moins de rsultat possible avec un
maximum de temps et d'argent. Un jeune Anglais, ayant fait des
tudes en Angleterre dans une bonne cole moyenne, parvient, avec
lenteur et difficult,  parler  un Franais de tantes et de
jardiniers, conversation que celui qui ne possde ni les unes ni les
autres risque de trouver insipide. Peut-tre, s'il est une exception
brillante, sera-t-il capable de dire l'heure ou de risquer
timidement quelques observations au sujet du temps. Il pourra sans
doute rciter de mmoire un assez grand nombre de verbes
irrguliers; mais le fait est qu'il existe peu d'trangers avides
d'couter leurs propres verbes irrguliers conjugus par de jeunes
Anglais. Il pourrait galement rappeler un choix d'idiotismes
grotesques de la langue franaise, qu'aucun Franais actuel n'aurait
jamais entendus et ne comprendrait, mme en les entendant. Ceci
s'explique par le fait qu'il a appris le franais neuf fois sur dix
dans l' Ahn, cours lmentaire. L'histoire de ce volume clbre
est curieuse et instructive. Il avait t rdig par un Franais
spirituel qui avait habit l'Angleterre pendant quelques annes et
qui avait eu l'intention d'crire un livre humoristique, une satire
sur les ressources de conversation de la socit britannique. Le
sujet,  ce point de vue, tait remarquablement trait. Il le
proposa  une maison d'dition de Londres. Le directeur tait un
homme malin. Il parcourut le volume. Puis il envoya chercher
l'auteur.

--Votre livre, lui dit-il, est ptillant d'esprit. Il m'a fait rire
aux larmes.

--Je suis enchant de l'apprendre, rpondit le Franais, flatt.
J'ai essay d'tre vridique sans devenir inutilement agressif.

--Il est trs amusant, poursuivit le directeur, et cependant j'ai le
sentiment que ce sera un demi-succs si nous le publions comme une
plaisanterie.

La figure de l'auteur s'allongea.

--Son humour, continua le directeur, serait jug extravagant et
forc. Les intellectuels et les penseurs en seraient amuss, mais au
point de vue commercial, cette partie du public est ngligeable. Or,
j'ai une ide. (D'un rapide coup d'oeil circulaire, il s'assura
qu'ils taient seuls, puis, se penchant vers l'auteur, et sa voix ne
fut plus qu'un souffle:) J'ai l'intention de le publier comme
ouvrage srieux,  l'usage des coles!

L'auteur le regarda, effar.

--Je connais l'instituteur anglais, insista le directeur, ce livre
aura son approbation. Il conviendra exactement  sa mthode. Notre
instituteur ne saurait rien trouver de plus stupide, rien de moins
opportun. Il s'en lchera les babines, comme une jeune chien qui
lche du cirage.

L'auteur acquiesa, sacrifiant l'art  l'intrt. Ils changrent le
titre et ajoutrent un vocabulaire, laissant,  part cela, le livre
tel quel.

Le rsultat en est connu de tous les lves. Ahn est devenu le
fondement de l'ducation philologique anglaise. S'il n'a pas
conserv sa prpondrance, c'est qu'on a invent depuis quelque
chose d'encore moins adapt au but.

Au cas o l'colier britannique tirerait de l'enseignement d'Ahn
quelque faible connaissance du franais, la mthode pdagogique
anglaise russirait  annuler ce rsultat, grce  ce qu'on appelle
dans les prospectus un professeur indigne. Ce Franais de
naissance, entre parenthses gnralement un Belge, est sans aucun
doute un personnage fort respectable, et certainement comprend et
parle assez couramment sa propre langue. Mais l s'arrtent ses
facults. C'est invariablement un monsieur remarquable par son
incapacit  enseigner quoi que ce soit  qui que ce soit. Il
semble, en effet, avoir t choisi plutt pour amuser la jeunesse
que pour l'instruire. C'est toujours un tre comique. Nul Franais
d'apparence distingue ne serait accept dans aucune cole anglaise.
Il est d'autant plus estim par ses chefs que la nature l'a gratifi
de quelques particularits susceptibles de provoquer l'hilarit. La
classe le considre naturellement comme un pantin. Les trois ou
quatre heures hebdomadaires affectes  cette farce suranne sont
attendues par les lves comme un intermde amusant dans une
existence monotone. Et quand, par la suite, les parents pleins
d'orgueil emmnent leur fils et hritier  Dieppe pour dcouvrir que
le jeune homme n'en sait pas assez pour hler un fiacre, ils ne
blment pas la mthode, mais sa victime innocente. Je borne ma
critique au franais, car c'est la seule langue que nous essayions
d'enseigner  notre jeunesse. Un jeune Anglais qui saurait parler
l'allemand serait considr comme peu patriote. Je n'ai jamais pu
comprendre pourquoi nous perdions notre temps  enseigner le
franais mme d'aprs cette mthode. Il est respectable d'ignorer
totalement une langue. Mais  part les journalistes humoristes et
les dames romancires pour qui la ncessit en est vidente, cette
connaissance superficielle du franais, de laquelle nous sommes si
fiers, ne sert qu' nous rendre ridicules.

La mthode dans les coles allemandes est tout autre. On consacre
une heure par jour  la mme langue avec l'intention de ne pas
laisser aux lves le temps d'oublier entre deux leons ce qu'ils
viennent d'apprendre. On ne leur procure pas des trangers comiques
pour les divertir. La langue choisie est enseigne par un professeur
allemand, qui la connat  fond, aussi compltement qu'il connat la
sienne. Ce systme ne permettra peut-tre pas au jouvenceau
germanique de s'approprier cet accent parfait, grce auquel le
touriste britannique a acquis une renomme si mrite dans les pays
trangers, mais il prsente d'autres avantages. Les lves ne
surnomment pas leur professeur la Grenouille ou bien le Boudin,
ni n'amassent en vue de cette leon de franais ou d'anglais des
provisions de plaisanteries d'un got calamiteux. Ils se contentent
d'y assister et essaient de s'assimiler cette langue trangre dans
leur propre intrt et au prix du moindre effort pour eux et le
professeur. Sortant de l'cole, ils seront  mme de ne pas parler
seulement de canifs, de tantes ou de jardiniers, mais de discuter
politique europenne, histoire, Shakespeare ou tours d'acrobates,
selon les hasards de la conversation.

Observant le peuple allemand au point de vue anglo-saxon, j'aurai
peut-tre dans ce livre l'occasion de le critiquer, mais il y a chez
eux pas mal de choses que nous ferions bien d'imiter et, en matire
d'ducation, ils peuvent nous rendre quatre-vingt-dix-neuf points
sur cent et gagner haut la main.

Hanovre est entour au sud et  l'ouest par la belle fort
d'Eilenriede, thtre d'un vnement tragique o Harris eut un rle
prpondrant.

Cette fort est un lieu trs frquent par les Hanovriens dans les
jours de soleil et ses routes ombrages sont alors remplies d'une
foule heureuse et insouciante. Nous traversmes la fort sur nos
machines le lundi aprs-midi, entours de beaucoup d'autres
cyclistes, parmi lesquels une demoiselle jeune et belle, sur une
machine neuve. Elle tait selon toute apparence novice dans l'art de
monter  bicyclette. On avait d'instinct la sensation qu'elle allait
avoir besoin d'assistance  un moment donn, et Harris, selon sa
nature chevaleresque, proposa de rester  proximit. Harris, ainsi
qu'il a l'habitude de nous l'expliquer  George et  moi, a lui-mme
des filles ou plus exactement il a une fille qui, le temps aidant,
cessera sans doute de faire des culbutes dans le jardin devant la
maison et deviendra une jeune fille comme il faut. C'est ce qui
donne  Harris le droit de s'intresser  toutes les belles
demoiselles qui n'ont pas dpass trente-cinq ans; elles lui
rappellent, dit-il, son home.

Aprs avoir parcouru deux lieues, nous apermes non loin de nous, 
un endroit o cinq chemins se rencontrent, un homme qui arrosait les
routes, un tuyau  la main. Ce tuyau, support  chaque articulation
par une paire de toutes petites roulettes, serpentait derrire lui,
en suivant ses mouvements, ver gigantesque qui de sa gueule ouverte
projetait un fort jet d'eau d'un gallon environ  la seconde. Tantt
il s'levait vers le ciel, ce jet, et tantt inondait la terre, au
gr de l'homme qui des deux mains serrait solidement la partie
antrieure du monstre.

--Voil une mthode bien prfrable  la ntre, observa Harris,
plein d'enthousiasme. (Harris a la manie de critiquer svrement
tout ce qui se fait en Angleterre.) Combien elle est plus simple,
plus rapide et plus conomique! Vous voyez, elle permet  un seul
homme d'arroser en cinq minutes une tendue de route que nous, avec
nos camions d'arrosage lourds et encombrants, n'arriverions pas 
couvrir en une demi-heure.

George, qui tait en tandem derrire moi, dit:

--Oui, et c'est galement un moyen, pour un cantonnier un peu
insouciant, d'arroser beaucoup de personnes en beaucoup moins de
temps qu'il ne leur en faudrait pour se garer.

George,  l'oppos de Harris, est anglais jusqu'au plus profond de
son coeur. Je me rappelle avoir vu George chauvinement indign
contre Harris qui vantait les avantages de la guillotine et dsirait
la voir introduire en Angleterre.

--C'est tellement plus propre, disait-il.

--Je m'en moque, rpondait George, je suis un Anglais; la pendaison
suffit  mon bonheur.

--Notre voiture d'arrosage a peut-tre des dsavantages, continua
George, mais elle ne peut tout au plus que vous humecter un peu les
jambes, dsagrment facile  viter, tandis qu'avec cette machine un
homme peut vous suivre au tournant d'une rue et aux tages
suprieurs.

--Je regarde les arroseurs de rue et ils me fascinent, dit Harris.
Ils sont si adroits! J'en ai vu un  Strasbourg qui, plac au coin
d'un grand carrefour trs anim, arrosait chaque pouce de terrain
sans seulement mouiller le ruban d'un tablier. Leur apprciation des
distances est mathmatique. Ils enverront leur eau mourir au bout de
vos pieds, puis, par dessus vos ttes, la feront tomber  la limite
de vos talons. Ils savent.

--Ralentis une minute, dit George.

--Pourquoi?

--J'ai l'intention, me rpondit-il, de descendre et d'observer de
derrire un arbre la suite de cette reprsentation. Il y a peut-tre
dans ce mtier quelques sujets trs perfectionns, selon l'avis de
Harris, mais cet artiste-l ne me parat pas tout  fait  la
hauteur. Il vient de saucer un chien, et en ce moment il est en
train d'arroser un poteau indicateur. Je m'en vais attendre qu'il
ait fini.

--Voyons, il ne vous mouillera pas, dit Harris.

--C'est justement de quoi je voudrais m'assurer d'abord, rpondit
George.

Ce disant, il sauta  terre et, prenant position derrire un orme
magnifique, il tira sa pipe et commena  la bourrer.

Je n'avais aucune envie d'actionner le tandem  moi seul; je sautai
donc galement  terre et le rejoignis. Harris nous cria que nous
tions une honte pour le pays qui nous avait vus natre et
poursuivit sa route.

Une seconde plus tard, j'entendis le cri de dtresse d'une femme. En
jetant un coup d'oeil de derrire le tronc de l'orme, je me rendis
compte qu'il provenait de cette jeune dame, lgante, mentionne
plus haut, et qu'intresss par les manoeuvres du cantonnier nous
avions oublie. Elle montait sa machine avec constance et sans
regarder ni  droite ni  gauche, poussant en ligne directe 
travers un torrent provenant du tuyau. Elle semblait paralyse au
point de ne pouvoir ni descendre de sa bicyclette, ni changer la
direction. Elle tait de plus en plus trempe, car l'homme au tuyau,
qui devait tre aveugle ou ivre, continuait  l'arroser avec une
parfaite indiffrence. Une douzaine de voix se mirent 
l'invectiver, ce qui le laissa impassible.

Les sentiments paternels de Harris, profondment remus, lui
dictrent alors une conduite raisonnable et approprie aux
circonstances. S'il avait continu  montrer le mme sang-froid, il
et t le hros du jour, au lieu d'avoir  se sauver, ainsi qu'il
fit, sous les hues. Sans un moment d'hsitation il se dirigea sur
l'homme, sauta  terre et, saisissant la lance par l'embouchure, il
essaya de la lui arracher.

Ce qu'il aurait d faire et ce que tout homme rflchi et fait,
c'et t de fermer le robinet ds qu'il eut pris l'appareil en
main. C'est alors qu'il aurait pu disposer du cantonnier comme d'un
football, ou bien comme d'une balle de tennis,  sa guise; et il
aurait eu l'approbation des vingt ou trente personnes accourues pour
voir la scne. Il avait t guid par le dsir, comme il nous
l'expliqua plus tard, de saisir le tuyau et de diriger un jet
vengeur sur l'imbcile en personne. L'arroseur avait apparemment la
mme ide, savoir, de retenir le tuyau et de s'en servir comme d'une
arme pour inonder Harris. Ils arrivrent naturellement  eux deux 
ce seul rsultat de saucer tout, hommes et choses,  cinquante yards
 la ronde,  l'exception d'eux-mmes. Un furieux, trop tremp dj
pour se soucier de ce qui adviendrait encore, bondit dans l'arne et
prit une part active au combat. A eux trois, ils eurent tt fait de
vider les alentours  l'aide de ce tuyau. Ils le dirigrent vers le
ciel et l'eau retomba sur les assistants en un dluge quatorial.
Ils l'abaissrent vers la terre et envoyrent l'onde en torrents
bondissants qui, soulevant les gens, leur faisaient perdre pied ou,
les prenant  la taille, les faisaient tourbillonner. Aucun d'eux ne
voulait lcher prise, aucun d'eux ne pensait  couper le jet. Vous
auriez pu croire qu'ils luttaient contre quelque force prhistorique
et naturelle. En moins de quarante-cinq secondes, d'aprs George,
qui chronomtrait, ils avaient balay ce rond-point, o il n'y avait
plus trace d'tre vivant  l'exception d'un chien qui, ruisselant
comme une ondine, roul de ci et de l par la violence de l'eau,
arrivait  se remettre vaillamment de temps en temps sur ses pieds,
aboyant par dfi contre ce qu'il considrait sans doute comme les
forces dchanes d'un enfer  rebours.

Hommes et femmes avaient abandonn leurs machines sur le terrain et
s'taient sauvs dans la fort. Derrire chaque arbre un peu
important apparaissaient des ttes mouilles et furibondes. Enfin un
nomme de bon sens fit son entre sur la scne. Bravant les
vnements, il se faufila jusqu' la prise d'eau, saisit la clef de
fer et la tourna. Alors de derrire quarante arbres sortirent des
tres humains plus ou moins tremps: et chacun avait  placer son
mot.

Je commenai par me demander lequel des deux, ou du brancard, ou du
panier  linge, serait plus utile au transport de la dpouille
mortelle de Harris  l'htel. J'estime que c'est grce  la
promptitude que montra George en cette occurrence, que la vie de
Harris fut pargne. Ayant pu se maintenir sec et, pour cette
raison, plus alerte, il put devancer la foule. Harris tenait 
donner des explications, mais George coupa court.

--Enjambez-moi cela, dit-il, en lui passant sa bicyclette, et filez.
Ils ne savent pas que nous sommes ensemble et, vous pouvez vous fier
aveuglment  nous, nous ne divulguerons pas ce secret. Nous allons
vous suivre de faon nonchalante et nous les empcherons d'avancer.
Allez en zigzaguant de crainte des balles.

Dsirant conserver  la relation de cette scne son caractre
strictement vridique, j'en ai lu la description  Harris, afin
qu'elle ne contnt rien autre que la vrit pure. Harris la trouva
amplifie, mais voulut bien admettre qu'une ou deux personnes
avaient t lgrement asperges. Je lui proposai de diriger sur
lui un tuyau d'arrosage  la distance de vingt mtres pour voir s'il
continuerait  se considrer comme lgrement asperg; mais il se
droba  l'exprience. Il prtendit de mme qu'il y avait eu au plus
une demi-douzaine de victimes en cette algarade et que le nombre de
quarante est une exagration ridicule. Je lui proposai de retourner
 Hanovre en sa compagnie et de faire une enqute srieuse sur cette
affaire; mais cette offre fut galement dcline. C'est pourquoi je
maintiens l'intgrit de mon rapport sur ces vnements dont
aujourd'hui encore un certain nombre de Hanovriens se souviennent
avec amertume.

Nous quittmes Hanovre le mme soir et arrivmes  Berlin  temps
pour dner et faire ensuite une petite promenade. Berlin est une
ville dcevante. Le centre est une cohue, les faubourgs sont presque
un dsert; _Unter den Linden_, la seule avenue rpute, beaucoup
trop large pour sa longueur, est singulirement peu imposante,
malgr le vain dsir qu'on y sent de combiner Oxford Street avec les
Champs-Elyses; ses thtres sont coquets et charmants, on y attache
plus d'importance au jeu des acteurs qu' la mise en scne ou aux
costumes; on ne maintient pas une oeuvre au rpertoire pendant des
mois, et les pices  succs y sont joues et reprises, en
alternant, ce qui permet d'aller au mme thtre une semaine, chaque
soir avec un nouveau spectacle; son Opra n'est pas digne de la
capitale, ses music-halls sont mal agencs et beaucoup trop vastes
pour tre beaux, je ne parle pas de l'atmosphre de vulgarit qui y
rgne. L'heure de l'affluence dans les cafs et les restaurants est
de minuit  trois heures du matin; cependant la plupart des
personnes qui y frquentent se lvent  sept heures: le Berlinois
a-t-il rsolu le grand problme de la vie moderne, vivre sans
dormir, ou comme Carlyle se rserve-t-il pour l'ternit?


Personnellement je ne connais pas d'autres villes o l'on se couche
aussi tard, except Petersbourg. Seulement notre Petersbourgeois ne
se lve pas d'aussi bonne heure. Les music-halls  Petersbourg, o
il est de mode de n'aller qu'aprs le thtre, ne commencent pas
avant minuit, car on doit compter une demi-heure pour s'y rendre
avec un traneau rapide. Pour traverser la Nva  quatre heures du
matin, il faut littralement se frayer un passage. Les voyageurs
choisissent de prfrence les trains qui partent  cinq heures du
matin. Ces trains pargnent au Russe l'ennui de se lever de bonne
heure. Il souhaite une bonne nuit  ses amis et s'en va  la gare
aprs un souper confortable, sans mettre sa maison en rvolution.

Berlin possde son Versailles, c'est Potsdam, une trs jolie petite
ville situe entre des lacs et des forts. L, dans les alles
ombrages de ce parc calme et vaste de Sans-Souci, on voque
aisment Frdric, dcharn et barbouill de tabac selon son
habitude, se promenant avec Voltaire  la voix aigu.

Cdant  mon avis, George et Harris consentirent  ne pas s'arrter
longtemps  Berlin, mais  hter notre dpart pour Dresde. Berlin
n'offre pas de curiosits qu'on ne puisse voir en mieux ailleurs et
nous dcidmes de nous contenter d'une promenade  travers la ville.
Le portier de l'htel nous fit faire la connaissance d'un cocher de
fiacre qui, nous affirma-t-il, allait nous montrer tout ce qui en
vaudrait la peine dans le moins de temps possible. Il vint nous
prendre  neuf heures du matin. C'tait vraiment le guide rv. Il
paraissait d'une intelligence vive et bien informe; son allemand
tait comprhensible et quelques bribes d'anglais servaient 
combler les lacunes. Aucune objection contre cet homme, mais son
cheval tait bien l'animal le moins sympathique derrire lequel je
me sois jamais trouv assis.

Il nous prit en grippe ds qu'il nous aperut. Je fus le premier 
sortir de l'htel. Il tourna la tte vers moi et me toisa de haut en
bas, de son oeil froid et vitreux; puis il se tourna vers un autre
cheval, un ami, qui se trouvait en face de lui. Je sais ce qu'il lui
dit. Il avait une physionomie expressive et ne fit aucun effort pour
dguiser sa pense. Il dit:

--Drles de corps que l'on rencontre en t, hein?

George me suivit de prs et s'arrta derrire moi. De nouveau le
cheval tourna la tte vers nous et regarda. Jamais je n'avais vu un
cheval capable de se contorsionner comme celui-l. J'ai bien vu une
girafe faire avec son cou des mouvements, qui foraient l'attention.
Mais ce cheval veillait plutt l'ide d'une apparition de cauchemar
aprs une journe poussireuse passe  Ascot et suivie d'un bon
dner avec six vieux camarades. Si j'avais vu ses yeux me fixer 
travers ses membres postrieurs, je crois que je ne m'en serais pas
tonn outre mesure.

L'apparition de George parut l'amuser encore beaucoup plus que la
mienne. Il se tourna vers son ami:

--Extraordinaire, n'est-ce pas? remarqua-t-il; il doit exister un
endroit, quelque part sur la terre, o on les lve.

Puis il se mit  chasser avec sa langue les mouches qui couvraient
son paule gauche. Je commenais  me demander si, ayant perdu sa
mre tout enfant, il n'avait pas t recueilli par un chat.

George et moi grimpmes dans la voiture et attendmes Harris. Il
arriva un moment aprs. J'tais enclin  penser que son aspect tait
plutt soign. Il portait un costume en flanelle blanche  culotte
courte, qu'il s'tait spcialement fait tailler pour monter 
bicyclette en t; son chapeau peut-tre sortait un peu de
l'ordinaire, mais l'abritait d'une manire vraiment efficace contre
le soleil.

Le cheval le toisa d'un seul regard, dit: _Gott im Himmel!_ aussi
clairement que jamais cheval ait parl et se mit  trotter d'une
allure rapide le long de la Friedrichstrasse, abandonnant Harris et
le cocher sur le trottoir. Son patron lui ordonna de s'arrter, mais
il ne s'en proccupa pas. Ils coururent aprs nous et purent nous
arrter au coin de la Dorotheenstrasse. Je ne pus saisir ce que
l'homme dit au cheval, il parla vite et avec excitation; mais je
comprenais quelques bribes de phrases telles que:

--Je suis bien forc de gagner ma vie, hein? Qui t'a demand ton
avis? Ah, tu t'en moques pas mal, tant que tu as  boire!

Le cheval coupa court en prenant la Dorotheenstrasse de son propre
chef. Je pense qu'il lui rpondit:

--En route alors, et n'en parlons plus! Tchons d'en finir avec
cette plaisanterie et prenons autant que possible les rues les moins
frquentes.

En face du Brandenburger Thor notre cocher attacha les guides autour
du fouet, descendit de son sige et vint vers nous pour nous donner
des explications. Il nous montra le Thiergarten, puis nous dtailla
le Reichstags Haus. Il nous prcisa sa longueur exacte, sa hauteur
et sa largeur selon la manire des guides. Il appela ensuite notre
attention sur le Thor. Il le dit construit en grs, imitant les
Properleer d'Athnes.

A ce moment-l, le cheval, qui avait occup ses loisirs  se lcher
les jambes, tourna la tte. Il ne profra pas une parole, il ne fit
que regarder.

L'homme reprit, nerveusement. Cette fois-ci il dit que c'tait en
imitation des Propeyedliar.

Le cheval alors se mit  parcourir les Linden et rien ne put le
dterminer  ne pas prendre par les Linden. Son patron discuta avec
lui, mais il continua  trotter. Il avait une manire de hausser les
paules tout en marchant, qui,  mon avis, signifiait:

--Ils ont vu le Thor, n'est-ce pas? Eh bien, c'est tout ce qu'il
faut. Quant au reste, vous ne savez pas de quoi vous parlez et ils
ne vous comprendraient pas, mme si vous le saviez. Parlez donc
allemand.

Et ce fut ainsi tout le long des Linden. Le cheval consentit 
s'arrter tout juste assez de temps pour que nous pussions jeter un
long regard sur ce qu'il y avait  voir et en entendre le nom. Il
coupa court  toute explication ou description par le procd simple
qui consistait  continuer son chemin.

Il a d se dire: Ces messieurs ne veulent pas autre chose que
pouvoir dire aux gens, en rentrant chez eux, qu'ils ont vu tout
cela. Si je les juge avec injustice et qu'ils soient plus
intelligents qu'ils n'en ont l'air, ils trouveront dans un guide des
informations bien plus prcises que celles que mon vieil idiot peut
leur donner. Qui aurait envie de savoir la hauteur d'un clocher? On
l'oublie cinq minutes aprs. Ce qu'il me fatigue avec son babil!
Pourquoi ne se dpche-t-il pas, qu'on puisse rentrer djeuner?

Rflexion faite, peut-tre bien que ce vieil animal borgne tait
dans le vrai. Il est certain que je me suis dj trouv en compagnie
d'un guide dans des circonstances o j'aurais apprci
l'intervention de ce cheval.

Mais on ne reconnat jamais les bienfaits de l'heure, puisque dans
la circonstance nous l'avons maudit au lieu de le bnir.




CHAPITRE SEPTIME

_George s'tonne. L'amour germanique de l'ordre. Le concert de
merles dans la Fort Noire aura lieu  sept heures du matin. Le
chien en porcelaine. Sa supriorit sur tous les autres chiens. Une
contre bien entretenue. Comment devrait tre amnage une valle
dans les montagnes d'aprs l'idal allemand. Comment se fait
l'coulement des eaux en Allemagne. Le scandale de Dresde. Harris
donne une reprsentation. Elle reste inapprcie. George et sa
tante. George, un coussin et trois demoiselles._


A un certain moment, entre Berlin et Dresde, George, qui tait rest
pendant le dernier quart d'heure  regarder trs attentivement par
la portire, nous dclara:

--Pourquoi a-t-on l'habitude en Allemagne d'accrocher au haut des
arbres les botes aux lettres? Pourquoi ne pas les fixer  la grande
porte, comme on fait chez nous? Il me semble que je dtesterais
grimper au sommet d'un arbre pour prendre mon courrier, sans compter
la corve inutile impose au facteur. J'ajoute que la tourne de cet
employ doit tre des plus fatigantes, pour peu qu'il soit
corpulent, et mme dangereuse par des nuits de tempte. S'ils
tiennent absolument  suspendre leur bote  un arbre, pourquoi ne
pas l'attacher aux branches basses, au lieu de choisir les branches
les plus leves? Mais il est possible que j'mette un jugement
tmraire sur ce pays, continua-t-il, une nouvelle ide se
prsentant  lui. Il est probable que les Allemands, qui nous
devancent en beaucoup de points, ont perfectionn le service des
pigeons voyageurs. Mais, mme en ce cas, je ne peux m'empcher de
remarquer qu'il et t plus simple, pendant qu'ils y taient, de
dresser les oiseaux  dposer leurs messages plus prs de la terre.
Ce doit tre un travail pnible, mme pour un Allemand adulte de
force moyenne, de retirer son courrier de ces botes.

Je suivis son regard  travers la portire et lui dis:

--Ce ne sont pas des botes aux lettres, ce sont des nids. Il faut
que vous pntriez cette nation. L'Allemand aime les oiseaux, mais
il n'aime que les oiseaux soigneux. Un oiseau abandonn  lui-mme
construit son nid n'importe o. Le nid n'est pas un bel objet,
suivant la conception allemande du beau. On n'y trouve pas trace de
peinture, pas trace de dcoration, pas mme un drapeau. Une fois
qu'il l'a termin, l'oiseau recommence  aller et venir et laisse
tomber sur les pelouses des brindilles, des tronons de vers, une
foule de choses. Il est inconvenant. Il fait la cour  sa femme ou
se chamaille avec elle, il donne la becque  ses petits, et tout
cela en public. Le propritaire allemand en est choqu. Il dit 
l'oiseau: Je t'affectionne pour beaucoup de raisons. J'aime te
voir, j'aime t'entendre chanter, mais je n'aime pas tes manires.
Prends cette petite bote, mets-y toutes tes petites affaires, pour
que je ne les voie pas. Sors-en, lorsque l'envie te prendra de
chanter, mais vis-y ta vie intime. Reste dans ta bote, et surtout
ne salis pas le jardin.


En Allemagne on respire l'amour de l'ordre en mme temps que l'air;
en Allemagne les bbs battent la mesure avec leur hochet, et
l'oiseau allemand en est arriv  tre fier de sa bote, et 
mpriser les quelques inciviliss qui continuent  construire leurs
nids sur les branches et dans les haies. Dans la suite des temps, on
peut en tre sr, chaque oiseau allemand aura sa place marque dans
les concerts d'oiseaux. Le chant confus et irrgulier de la gent
emplume doit, on le sent, irriter au plus haut point l'esprit si
prcis des Allemands, il manque de mthode; l'Allemand, amoureux de
musique, y mettra de l'ordre. Quelque oiseau de forte taille et de
belle prestance sera dress  tenir le rle de chef d'orchestre.
Pour qu'ils ne gchent plus le meilleur de leur talent dans un bois
 quatre heures du matin, il les fera chanter dans un Biergarten,
accompagns d'un piano. Telle est la tournure que prendront les
choses.

L'Allemand aime la nature, mais sa conception de la nature est
artificielle et symtrique. Il s'intresse beaucoup  son jardin; il
plante sept rosiers du ct nord, sept du ct sud, et s'ils
n'atteignent pas tous la mme hauteur et n'ont pas tous la mme
silhouette, il en perd le sommeil. Chaque fleur, il l'attache aprs
un bton. Cela nuit  la beaut de la plante, mais il a, par contre,
la satisfaction de savoir qu'elle est l et qu'elle se conduit bien.
Il a galement un bassin revtu de zinc; une fois par semaine il le
retire, l'emporte dans sa cuisine et le rcure. Il place un chien de
faence au centre gomtrique de la pelouse, qui souvent ne dpasse
pas la largeur d'une nappe et est gnralement entoure d'arceaux.
Les Allemands adorent les chiens, mais en gnral ils les prfrent
en faence. Le chien de faence ne creuse pas de trous dans les
parterres pour y enterrer des os, ni ne disperse les fleurs  tous
les vents avec ses pattes de derrire. Au point de vue allemand,
c'est le chien idal. Il ne s'enfuit pas de l'endroit o on le pose,
et on ne le rencontre pas en des lieux o sa prsence est gnante.
On peut le choisir parfait en tous points, d'aprs les derniers
engouements de l'exposition canine; ou bien on peut suivre sa propre
fantaisie et avoir quelque chose d'unique; on n'est pas, comme avec
les autres chiens, limit dans son choix par les rigueurs de
l'hrdit. En faence on peut avoir un chien rose, un chien bleu.
Moyennant une petite augmentation on aura mme un chien  deux
ttes.

A date fixe, en automne, l'Allemand couche les plantes de son jardin
et les couvre d'une natte. A date fixe, au printemps, il les
dcouvre et les redresse. Si d'aventure l'automne tait
exceptionnellement doux ou le printemps exceptionnellement svre,
tant pis pour les malheureux vgtaux. Aucun vritable Allemand ne
songerait  sacrifier la puret d'un rite aux fantaisies
incontrles des saisons; incapable de rgler le temps, il l'ignore.

Aux autres arbres notre Allemand prfre le peuplier. Certaines
nations moins disciplines pourront chanter les beauts du chne
rugueux, du marronnier ombrageux, de l'orme ondulant sous la brise.
Ces arbres capricieux et volontaires choquent les yeux allemands. Le
peuplier pousse o on l'a plant et comme on l'a plant. Il n'a
aucune ide originale ou inconvenante. Ce n'est pas lui qui
songerait  taler des rameaux d'ombre, autour d'un tronc tourment.
Il pousse simplement droit, tout droit, comme doit pousser un arbre
allemand. Les Allemands dracineront peu  peu les autres arbres
pour les remplacer par des peupliers.

L'Allemand aime la campagne, mais, comme disait la dame qui avait vu
un sauvage, il la prfre plus habille. Il aime  se promener
dans les bois... vers un restaurant; mais le sentier doit tre bord
d'un caniveau en briques pour l'coulement rgulier des eaux et,
tous les quinze mtres environ, possder un banc sur lequel le
promeneur pourra se reposer et s'ponger le front; car l'Allemand ne
songe pas plus  s'asseoir sur l'herbe qu'un vque anglican ne
songerait  dvaler en dgringolade une pente abrupte. Il aimera
contempler du sommet d'un mont la nature, mais il veut, sur ce
sommet, une table panoramique qui lui expliquera ce qu'il voit et
une autre table avec un banc o s'asseoir pour un frugal repas,
belegte Semmel et bire, dont il a eu la prcaution de se munir au
dpart. Si en outre il est assez heureux pour apercevoir, accroch 
un arbre, un arrt de police lui interdisant de faire ceci ou cela,
il prouvera une sensation particulire de confort et de scurit.

L'Allemand n'est pas ennemi d'un paysage sauvage, pourvu que ce
paysage ne soit pas sauvage par trop. S'il le considre comme tel,
il s'efforcera de le dompter. Je me rappelle, proche de Dresde, une
valle troite et pittoresque, conduisant vers l'Elbe. Les lacets de
la route y suivent un torrent qui, entre des rives ombreuses cume
et bondit parmi les galets et les rocs pendant environ un kilomtre.
Je le suivais enchant, lorsque,  un tournant, je me trouvai face 
face avec une quipe d'ouvriers occups  mettre de l'ordre dans
cette valle et  donner au cours d'eau un aspect respectable. Ils
enlevaient soigneusement toutes les pierres qui l'obstruaient. Ils
cimentaient les rives; ils arrachaient ou taillaient les buissons et
les arbres qui dpassaient les bords, les vignes vierges et les
plantes grimpantes. Un peu plus loin le travail tait dj au point
et je contemplai ce que doit tre une valle d'aprs les ides
allemandes. L'eau, masse maintenant en un courant large et noble,
coulait dans un lit aplani et sablonneux entre deux murs couronns
d'une crte imposante. Tous les cent mtres elle descendait
gentiment trois marches en bois. Sur chaque rive une petite tendue
de terrain avait t dfriche et  intervalles rguliers on y avait
plant des peupliers. Chaque arbrisseau tait protg par un
treillage d'osier et soutenu par une baguette de fer. Le conseil
municipal espre dans la suite des temps finir la valle d'un bout
 l'autre et en faire une promenade digne de l'amateur pointilleux
d'une nature  l'allemande. On y trouvera un banc tous les cinquante
mtres, un arrt de police tous les cent et un restaurant tous les
cinq cents.

Et voil ce qu'ils font depuis le Memel jusqu'au Rhin: mettre en
ordre leur pays. Je me souviens parfaitement du Wehrtal. Ce fut
jadis la valle la plus romanesque qu'on pt trouver dans la Fort
Noire. La dernire fois que je la descendis, j'y rencontrai un
campement d'une centaine d'Italiens: ils taient en plein travail,
traant  la petite Wehr sauvage le chemin qu'elle devait suivre;
ils embriquetaient les rives, ils faisaient sauter les rochers, lui
fabriquaient des marchs en ciment pour qu'elle voyaget avec
dcence et sobrit.

Car en Allemagne on ne badine pas avec la nature indiscipline, on
ne lui permet pas de faire ses quatre volonts. En Allemagne la
nature est arrive  bien se conduire et  ne pas donner le mauvais
exemple aux enfants. Un pote allemand, apercevant une chute d'eau,
ne s'arrterait pas, comme le fit Southey devant celles de Lodore,
pour la dcrire en des vers pleins d'allitrations,--il
s'empresserait d'avertir la police, et ds lors les minutes de la
belle chute seraient comptes.

--Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? dirait aux eaux la voix
svre de l'autorit; vous savez que nous ne pouvons pas tolrer cet
tat de choses, descendez doucement. O croyez-vous donc tre?

Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de tuyaux de zinc, de
caniveaux de bois et d'un escalier en colimaon et leur montrerait
comment descendre raisonnablement, d'aprs l'idal allemand.

C'est un pays bien ordonn que l'Allemagne.


Nous arrivmes  Dresde le mercredi soir avec l'intention d'y rester
jusqu'au lundi.

A certains points de vue Dresde est peut-tre la ville la plus
agrable de l'Allemagne. Elle mrite mieux qu'une visite htive. Ses
muses, ses galeries, ses palais, ses jardins, ses environs riches
de souvenirs historiques reclent du plaisir pour tout un hiver,
mais ne font qu'ahurir si l'on n'y reste qu'une semaine. Dresde n'a
pas cette gaiet de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses
attractions sont plus solidement allemandes et plus durables. C'est
la Mecque de la musique. Pour cinq shillings  Dresde on se procure
une stalle  l'Opra, mais on y gagne en mme temps, hlas! une
aversion violente pour les reprsentations d'opras en Angleterre,
en France et en Amrique.

La chronique scandaleuse s'occupe encore, de nos jours, d'Auguste le
Fort, l'Homme aux Pchs, comme l'appelait Carlyle, qui a afflig
l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. On visite encore
les chteaux o il emprisonnait telle ou telle de ses matresses
disgracies; on parle de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux
aprs quarante ans de captivit. Des chteaux mal fams sont pars
un peu partout dans les environs, comme des squelettes sur un champ
de bataille, et la plupart des histoires que racontent les guides
sont telles que des jeunes personnes leves en Allemagne auraient
avantage  ne pas les entendre. Son portrait grandeur nature est
accroch dans le beau Zwinger, construit d'abord pour servir
d'arne aux combats entre animaux sauvages, lorsque le peuple fut
las de voir ces combats sur la place du March. C'tait un homme aux
sourcils pais,  l'air franchement bestial, mais non sans une
pointe de culture et de got, qualits qui souvent laissent leur
empreinte sur ces physionomies-l. La Dresde moderne lui doit
certainement beaucoup.

Mais ce qui y frappe le plus les trangers, ce sont les tramways
lectriques. Ces vhicules normes filent  travers les rues  une
vitesse de dix  vingt kilomtres  l'heure, prenant les virages 
la manire des cochers irlandais. Tout le monde s'en sert, sauf les
officiers en uniforme, qui n'en ont pas le droit. Les dames en
toilette de soire allant au bal ou  l'Opra, les garons de
livraison avec paniers s'y trouvent cte  cte. Ils sont
omnipotents dans la rue et tout, btes ou gens, s'empresse de se
garer. Si on ne leur cde pas la place, et si d'aventure on se
retrouve vivant quand on a t relev, on est condamn, lorsqu'on
revient  soi,  payer une amende pour s'tre mis sur leur chemin.
Cela apprend au public  s'en mfier.

Une aprs-midi Harris avait fait une balade en cavalier seul. Le
soir pendant que nous tions assis au Belvdre, coutant la
musique, il dit soudain, sans raison apparente:

--Ces Allemands n'ont aucun sens de l'humour.

--Pourquoi dites-vous cela? demandai-je.

--Parce que, cet aprs-midi, j'ai saut sur un de ces trams
lectriques. Voulant voir la ville, je restai debout sur la petite
plate-forme extrieure, comment l'appelez-vous?

--Le Stehplatz.

--C'est cela, dit Harris. Vous savez  quel point il vous secoue et
comme il faut se mfier des tournants, des arrts et des dparts!

Je fis signe que oui. Il continua.

--Nous tions  peu prs une demi-douzaine sur cette plate-forme;
moi, naturellement, je manquais d'exprience. Le tram dmarra
subitement, cela me projeta en arrire. Je tombai sur un monsieur
corpulent qui se trouvait juste derrire moi. Il ne se maintenait
lui-mme pas trs ferme et,  son tour, tomba en arrire, crasant
un gosse qui portait une trompette dans une housse en feutre vert.
Aucun d'eux ne sourit, ni l'homme ni le gamin  la trompette; ils se
contentrent de se redresser, l'air renfrogn. J'allais m'excuser,
mais avant que j'aie pu dire un mot, le tram ralentit pour une
raison quelconque, et cela naturellement me projeta en avant.
J'allai buter dans un vieux bonhomme  cheveux blancs qui me sembla
tre un professeur. Eh bien, lui non plus ne sourit pas, pas un de
ses muscles ne broncha.

--Peut-tre, hasardai-je, pensait-il  autre chose.

--Cela n'est pas possible pour ce cas particulier, rpliqua Harris,
car pendant ce voyage j'ai d tomber au moins trois fois sur chacun
d'eux. Vous voyez, expliqua-t-il, ils savaient  quel moment on
allait arriver  un tournant et dans quelle direction ils devaient
se pencher. Moi, comme tranger, j'tais naturellement handicap. La
faon dont je roulais et tanguais sur cette plate-forme,
m'accrochant dsesprment tantt  l'un, tantt  l'autre, devait
tre du plus haut comique. Je ne dis pas que c'tait d'un comique
raffin, mais il aurait diverti n'importe qui. Ces Allemands ne
semblaient pas y trouver d'amusement; ils paraissaient inquiets. Un
homme, un petit homme se tenait adoss contre le frein. Je tombai
cinq fois sur lui,--j'ai compt. On aurait pu s'attendre,  la
cinquime,  le voir clater de rire; mais non: il eut simplement
l'air fatigu. C'est une race triste.

George eut aussi son aventure. Il y avait proche l'Altmarkt un
magasin  la vitrine duquel taient exposs quelques coussins. Le
vritable commerce de la boutique tait la verrerie et la
porcelaine, les coussins semblaient ne devoir tre qu'un essai.
C'taient de fort beaux coussins de satin, enjolivs de broderies 
la main. Nous passions souvent devant cette vitrine et, chaque fois,
George s'arrtait pour les admirer. Il disait que certainement sa
tante aimerait en possder un.

George s'est montr plein d'attention envers cette tante depuis le
dbut du voyage. Il lui a crit une longue lettre chaque jour, et de
chaque ville o nous nous arrtions lui a envoy un souvenir. A mon
avis il exagre, et plus d'une fois je le lui ai dit. Sa tante va
rencontrer d'autres tantes et elles causeront; toute cette espce en
sera bouleverse et en deviendra intraitable. Comme neveu je
m'oppose  cet tat de trouble que George est en train de crer.
Mais il ne veut rien entendre.

Voil pourquoi il nous quitta le samedi aprs le djeuner,
expliquant qu'il se rendait  ce magasin afin d'acheter un coussin
pour sa tante. Il dit qu'il ne serait pas longtemps parti et il nous
engagea  l'attendre.

Nous l'attendmes un temps qui me sembla interminable. Quand il nous
revint, il avait les mains vides et l'air ennuy. Nous lui
demandmes ce qu'il avait fait du coussin. Il nous dit qu'il n'en
avait pas achet, qu'il avait chang d'avis; il ajouta qu'au fond sa
tante n'aurait pas tenu tellement  ce coussin. Certainement il
s'tait pass quelque chose de contrariant. Nous essaymes de
connatre le fond de l'histoire, mais il ne se montra pas
communicatif; mme,  notre vingtime question, il finit par nous
rpondre schement.

Cependant dans la soire, comme nous tions en tte  tte, il
commena de lui-mme:

--Les Allemands sont quand mme un peu bizarres pour certaines
choses.

--Qu'est-il arriv?

--Je voulais donc un coussin...

--Pour votre tante, remarquai-je.

--Pourquoi pas? (Il commenait  se monter. Je n'ai jamais connu
homme si susceptible  propos d'une tante.) Pourquoi n'enverrais-je
pas un coussin  ma tante?

--Ne vous fchez pas, rpliquai-je. Je n'y vois pas d'objection, au
contraire; je respecte vos sentiments.

Il se calma et continua:

--Il y en avait quatre  la devanture, vous vous le rappelez bien.
Tous quatre semblables, et chacun marqu vingt marks en chiffres
connus. Je n'ai pas la prtention de parler couramment l'allemand,
mais avec un petit effort j'arrive gnralement  me faire
comprendre et  saisir le sens de ce que l'on me dit, pourvu qu'on
ne mange pas les mots. J'entre donc dans ce magasin. Une jeune fille
s'avance vers moi. Elle tait jolie, elle avait l'air sage, timide
mme: on ne se serait pas attendu en la voyant  une telle chose. De
ma vie je n'ai t aussi surpris.

--Surpris de quoi? demandai-je.

George suppose toujours que vous connaissez la fin de l'histoire
dont il raconte le commencement; c'est un genre dplaisant.

--De ce qui arriva, expliqua-t-il, de ce que je vous raconte. Elle
se prit  sourire et me demanda ce que je voulais. Je perus cela
parfaitement; aucun doute ne pouvait surgir dans mon esprit. Je
dposai une pice de vingt marks sur le comptoir et dis:

--Donnez-moi, s'il vous plat, un coussin.

Elle me regarda comme si je lui avait demand un dredon. Je pensai
que peut-tre elle n'avait pas bien compris, de sorte que je lui
rptai ma demande d'une voix plus forte. Si je l'avais caresse
sous le menton, elle n'et certes pu avoir un air plus surpris ni
plus indign.

Elle me dclara que je devais faire erreur.

Je ne voulus pas commencer une longue conversation, de peur de ne
pouvoir la soutenir. Je lui dis qu'il n'y avait pas erreur. Je lui
montrai la pice de vingt marks, et lui rptai pour la troisime
fois que je voulais un coussin, un coussin de vingt marks.

Sur ces entrefaites s'avana une autre demoiselle, plus ge, et la
premire, qui paraissait bouleverse, lui rpta ce que je venais de
dire.

L'autre estima que je n'avais pas l'air d'appartenir  cette classe
d'hommes qui pouvaient dsirer un coussin. Pour s'en assurer, elle
me posa elle-mme la question:

--Est-ce que vous avez dit que vous vouliez un coussin?

--Je l'ai dit trois fois, je vais le rpter: je veux un coussin.

Elle dit:

--Eh bien, vous ne pouvez pas en avoir!

Je sentais la colre monter. Si je n'avais pas rellement tenu  cet
objet, je serais sorti de la boutique; mais les coussins taient 
la devanture pour tre vendus, videmment. Je ne voyais pas
_pourquoi_, moi, je ne pourrais pas en obtenir un. Je dclarai:

--Et je veux en avoir un!

C'est une phrase bien simple, mais je la dis avec nergie. Une
troisime demoiselle parut  ce moment, je suppose que ces trois
formaient tout le personnel de la maison. Cette dernire tait une
petite personne aux grands yeux brillants et pleins de malice. En
toute autre occasion j'aurais eu du plaisir  la voir, mais son
arrive m'irrita. Je ne voyais pas l'utilit de trois vendeuses pour
conclure cette affaire.

Les deux premires expliqurent le cas  la troisime et avant
qu'elles fussent  la moiti de leur rcit, la troisime commena 
s'esclaffer. Elle me paraissait d'un caractre  rire de tout.
Ensuite elles se prirent  bavarder comme des pies, toutes les trois
 la fois; et tous les dix mots elles me regardaient; et plus elles
me regardaient, plus la troisime riait; et avant qu'elles eussent
fini, elles se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on
aurait pu me prendre pour un clown, en train de donner une
reprsentation.

Quand elles furent suffisamment calmes pour se mouvoir, la
troisime vendeuse s'approcha de moi en riant toujours. Elle me dit:

--Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?

De prime abord, je ne compris pas trs bien: elle fut oblige de
rpter:

--Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?

Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. Mais j'ajoutai que
je ne m'en irais pas sans. J'tais rsolu  obtenir un coussin,
duss-je passer toute la nuit dans la boutique.

Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus qu'elles allaient
me chercher le coussin, et que le march allait tre conclu. Au lieu
de cela, arriva la chose la plus incomprhensible. Ces deux se
mirent derrire la troisime (toutes les trois pouffant de rire,
Dieu seul sait pourquoi) et la poussrent vers moi. Elles la
poussrent tout contre moi et alors, avant que je comprisse ce qui
arrivait, cette troisime posa ses mains sur mes paules, se mit sur
la pointe des pieds et m'embrassa. Aprs quoi, enfouissant sa figure
dans son tablier, elle s'en alla en courant, suivie par la deuxime
vendeuse. La premire m'ouvrit la porte avec un dsir si vident de
me voir partir que, dans ma confusion, je m'en allai, laissant
derrire moi les vingt marks. Je n'ai pas d'objection  formuler
contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas dsir, tandis que je
dsirais un coussin. Je ne tiens pas  retourner  ce magasin. Mais
je ne comprends pas du tout cette conduite.

Je lui dis:

--Mais qu'avez-vous donc demand?

Il rpondit:

--Un coussin.

--C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que je veux dire est:
quel mot de la langue allemande moderne avez-vous employ?

Il me rpondit:

--Un Kuss.

J'expliquai:

--Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Cela prte  confusion.
Un Kuss semble vouloir dire un coussin, mais il n'en est pas
ainsi, cela signifie baiser; tandis que Kissen signifie coussin.
Vous avez confondu les deux mots: vous n'tes pas le premier auquel
cela arrive. Je ne suis pas bon juge en la matire; mais vous aviez
demand un baiser de vingt marks et, d'aprs votre description de la
jeune fille, on pourrait estimer le prix raisonnable. En tout cas
n'en parlons pas  Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a
galement une tante.

En quoi George fut de mon avis.




CHAPITRE HUITIME

_Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits du cacao.
Conseil  la socit pour la conservation de la paix. La fentre,
argument moyengeux. Le passe-temps favori des chrtiens. Les
litanies du guide. Comment rparer les ravages du temps. George
exprimente le contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bire
allemand. Harris et moi prenons la rsolution de faire une bonne
action. Le modle-type de la statue. Harris et ses amis. Le paradis
sans poivre. Les femmes et les villes._


Nous nous tions mis en route pour Prague et attendions dans le
grand hall de la gare de Dresde le moment o les employs
omnipotents nous permettraient l'accs du quai. George, qui tait
all au kiosque  journaux, revint vers nous, une lueur malicieuse
dans les yeux, et dit:

--Je l'ai vu.

--Vu quoi? demandai-je.

Il tait trop agit pour rpondre intelligiblement.

--Ils sont l, ils avancent vers vous, tous les deux. Vous allez les
voir vous-mmes dans une minute! Je ne plaisante pas! C'est
exactement a.

Comme d'habitude en cette saison, les journaux avaient fait paratre
quelques articles plus ou moins srieux sur le serpent de mer; et je
croyais que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment de
rflexion me fit comprendre que cette chose tait impossible, vu que
nous nous trouvions en plein centre de l'Europe,  cinq cents lieues
des ctes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre question, il
me saisit le bras:

--Regardez! dit-il, est-ce que j'exagre?

Je tournai la tte et vis ce que peu de mes compatriotes ont eu
l'occasion de voir: l'Anglais voyageur d'aprs la conception
continentale, accompagn de sa fille. Ils s'avanaient vers nous, en
chair et en os, vivants et palpables,  moins que ce n'ait t un
rve. C'tait le Milord et la Miss anglais, tels que depuis des
gnrations on les caricature dans la presse comique et sur la scne
continentale. Ils taient parfaits en tous points. L'homme tait
grand et maigre, avec des cheveux couleur de sable, un nez norme,
de longs favoris. Il portait un vtement de teinte indcise et un
long manteau clair lui tombait jusqu'aux talons. Son casque blanc
tait orn d'un voile vert; il portait une paire de jumelles en
bandoulire et tenait dans sa main, gante de beurre frais, un
alpenstock lgrement plus grand que lui. Sa fille tait longue et
anguleuse. Je ne puis dcrire son costume: mon regrett grand-pre
aurait pu mener cette tche  bien; il devait tre plus familiaris
avec cette mode. Je ne puis que dire qu'elle me sembla inutilement
court-vtue, exhibant une paire de chevilles (si je puis me
permettre de mentionner ce dtail) qui, au point de vue artistique,
demandaient plutt  tre caches. Son chapeau me rappelait Mrs
Hemans; je ne sais pas trop pourquoi. Elle portait des mitaines, un
pince-nez et des bottines laces sur le ct--on les appelait
prunella dans le commerce. Elle aussi tenait un alpenstock, malgr
l'absence totale de montagnes  cent kilomtres  la ronde, et un
sac plat maintenu  la taille par une courroie. Les dents lui
sortaient de la bouche comme  un lapin, et sa silhouette tait
celle d'un traversin sur des chasses.

Harris se prcipita sur son kodak et naturellement ne le trouva pas;
il ne le trouve jamais quand il en a besoin. Lorsque nous voyons
Harris se dmener comme un possd et criant: Que diable ai-je fait
de mon kodak, est-ce que l'un de vous se rappelle ce que j'en ai
fait? c'est que pour la premire fois de la journe il a aperu une
chose digne d'tre photographie. Plus tard, il se souvient de
l'avoir mis dans sa valise.

Ils ne se contentrent pas de la simple apparence; ils jourent leur
rle jusqu'au bout. Ils avanaient en regardant  chaque pas 
droite et  gauche. Le gentleman tenait  la main un Baedeker
ouvert, la lady portait un manuel de conversation; ils parlaient un
allemand que personne ne pouvait comprendre et un franais
qu'eux-mmes ils n'auraient pu traduire. Le monsieur touchait de son
alpenstock les employs pour attirer leur attention, tandis que la
dame se dtournait violemment  la vue d'une affiche-rclame de
cacao, en s'criant: Shocking!

Vraiment, elle tait excusable. On remarque, mme dans la chaste
Angleterre, que, d'aprs l'auteur de l'affiche, une femme qui boit
du cacao n'a que bien peu d'autres besoins terrestres: il lui suffit
d'environ un mtre de mousseline. Sur le continent cette mme femme,
autant que j'ai pu en juger, est  l'abri de tous les autres besoins
de la vie. Non seulement, selon le fabricant, le cacao doit tenir
lieu d'aliments et de boisson, mais encore de vture. Ceci dit entre
parenthses.

Naturellement ils devinrent le point de mire de tous les regards.
Ayant eu l'occasion de leur rendre un lger service, j'eus
l'avantage de cinq minutes de conversation avec eux. Ils furent trs
aimables. Le gentleman me dclara se nommer Jones, et venir de
Manchester, mais il me parut ne savoir ni de quel quartier de
Manchester il venait, ni o cette ville se trouvait. Je lui demandai
o il allait, mais il me sembla l'ignorer. Il me dit que cela
dpendait. Je lui demandai s'il ne trouvait pas l'alpenstock un
objet encombrant pour se promener  travers une ville populeuse; il
admit qu'en effet l'alpenstock devenait parfois embarrassant. Je lui
demandai si sa voilette ne le gnait pas pour voir. Mais il nous
expliqua qu'il ne la baissait que lorsque les mouches devenaient
gnantes. Je demandai  la miss si elle s'tait aperue de la
fracheur du vent; elle me dit qu'elle l'avait trouv spcialement
froid aux coins de rue. Je n'ai pas pos ces questions les unes
aprs les autres, comme je l'ai relat ici; je les mlais  la
conversation gnrale, et nous nous sparmes bons amis.

J'ai beaucoup rflchi  cette apparition et suis arriv  une
conclusion bien dfinie. Un monsieur, que je rencontrai plus tard 
Francfort et auquel je fis la description du couple, m'affirma
l'avoir lui-mme rencontr  Paris, trois semaines aprs l'affaire
de Fachoda. Tandis qu'un voyageur de commerce pour quelque acirie
anglaise, que j'avais rencontr  Strasbourg, se rappelle les avoir
vus  Berlin, au moment de la surexcitation cause par la question
du Transvaal. J'en conclus que c'taient des acteurs sans travail,
engags spcialement dans l'intrt de la paix internationale. Le
ministre franais des Affaires Etrangres, dsireux de faire tomber
la colre de la populace parisienne qui rclamait la guerre avec
l'Angleterre, embaucha ce couple admirable pour qu'il circult dans
la capitale. On ne peut pas  la fois rire et vouloir tuer. La
nation franaise contempla ce spcimen de citoyen anglais, elle y
vit non pas une caricature, mais une ralit palpable et son
indignation sombra dans le fou rire. Le succs de ce stratagme
amena plus tard le couple  offrir ses services au gouvernement
allemand: on sait l'heureux rsultat qui couronna ses efforts.

Notre propre gouvernement pourrait lui-mme profiter de la leon. On
pourrait parfaitement tenir  la disposition de Downing Street
quelques petits Franais bien gras, qu' l'occasion l'on enverrait 
travers le pays, avec la consigne de hausser les paules et de
manger des sandwiches aux grenouilles; ou bien on pourrait
rquisitionner une bande d'Allemands mal soigns et mal peigns,
dans le simple but de les faire se promener, en fumant de longues
pipes et en disant So. Le public rirait et s'crierait: La guerre
avec ceux-l? Non, ce serait trop bte! Si le gouvernement
n'accepte pas ma proposition, j'en recommande les grandes lignes 
la socit pour le maintien de la paix.


Nous fmes amens  allonger quelque peu notre sjour  Prague.
Prague est une des villes les plus intressantes d'Europe. Ses
pierres sont satures d'histoires et de romances; tous ses environs
ont servi de champs de bataille. C'est dans cette ville que fut
conue la Rforme et que se trama la guerre de Trente ans. Mais il
n'y aurait pas eu  Prague la moiti des troubles qui y ont clat,
si ses fentres avaient t moins larges et moins tentantes. Le fait
initial de la premire de ces catastrophes fameuses consista  jeter
les sept conseillers catholiques de la fentre du Rathhaus sur les
piques des Hussites. Plus tard on donna le signal de la deuxime en
jetant les conseillers impriaux par les fentres de la vieille
Burg, dans le Hradschin. Ce fut la deuxime dfenestration de
Prague. Depuis on a rsolu  Prague d'autres questions importantes.
L'issue pacifique de ces runions fait conjecturer qu'elles eurent
lieu dans des caves. On a d'ailleurs bien la sensation que la
fentre a toujours jou, en tant qu'argument, le rle de tentateur
chez l'enfant de Bohme.

On peut admirer dans la Teynkirche la chaire vermoulue o Jean Huss
prcha. On entend aujourd'hui la voix d'un prtre papiste s'lever
du mme endroit, tandis qu'un grossier bloc de pierre,  moiti
cach par du lierre, commmore au loin,  Constance, l'emplacement
o Huss et Jrme expirrent en proie aux flammes du bcher.
L'histoire est coutumire de semblables ironies. Dans cette
Teynkirche se trouve enterr Tycho Brah, l'astronome qui commit
l'erreur banale de croire que la terre, avec ses mille et une
croyances et son unique humanit, tait le centre de l'univers, mais
qui, d'autre part, observa les toiles avec clairvoyance.

Quoiqu'elles soient bordes de palais, les avenues de Prague sont
sales. Ziska l'Aveugle a d souvent les traverser en hte. Le
clairvoyant Wallenstein a habit cette ville. Ils l'ont surnomm le
Hros; la ville est particulirement fire de l'avoir eu comme
citoyen. Dans son palais lugubre de la place Waldstein, on montre
comme un lieu sacr la petite pice o il faisait ses dvotions, et,
ma parole, on a l'air ici de croire qu'il possdait rellement une
me.

Ces chemins raides et tortueux doivent avoir rsonn bien souvent
sous les pas des lgions de Sigismond ou de Maximilien. Tantt les
Saxons, tantt les Bavarois et puis les Franais; tantt les saints
de Gustave-Adolphe, puis les soldats-machines de Frdric le Grand,
tous ont voulu forcer ces portes et ont combattu sur ces ponts.

Les juifs ont toujours donn  Prague une physionomie particulire.
Il leur est arriv de porter assistance aux chrtiens dans leur
occupation favorite, qui consistait  s'entre-tuer, et cette grande
oriflamme suspendue sous la vote de l'Altneuschule atteste le
courage avec lequel ils aidrent Ferdinand le Catholique  rsister
aux protestants sudois. Le ghetto de Prague fut un des premiers
tablis en Europe. Les juifs de Prague ont fait leurs dvotions
depuis huit cents ans dans une minuscule synagogue qui existe
toujours; du dehors les femmes pleines de ferveur assistent aux
offices, l'oreille colle  des ouvertures spcialement amnages
pour elles dans les murs pais. Le cimetire juif avoisinant,
Bethchajim, ou la Maison de la vie, a l'air de vouloir dborder
de spulcres. Pendant des sicles on a, selon la loi, enterr l, et
nulle part ailleurs, les os d'Isral. Les pierres tombales s'y
culbutent comme renverses par quelque lutte macabre de leurs htes
souterrains.

Il y a longtemps que les murs du ghetto ont t nivels, mais les
juifs de Prague tiennent toujours  leurs ruelles ftides, qu'on est
d'ailleurs en train de remplacer par de belles rues neuves qui
promettent de faire de ce quartier la plus belle partie de la ville.

On nous avait conseill  Dresde de ne pas parler allemand  Prague.
La Bohme est en proie depuis des annes  une haine de race entre
la minorit germanique et la majorit tchque; tre pris pour un
Allemand dans certaines rues de Prague peut causer des dsagrments
 celui qui n'a plus l'entranement voulu pour soutenir une course
de fond. Nous parlmes cependant allemand dans certaines rues de
Prague,--il fallait le parler ou rester muet. Le dialecte tchque
est trs ancien, dit-on, et celui qui le parle fait montre d'une
culture scientifique trs haute. Son alphabet se compose de
quarante-deux lettres, qui voquent chez l'tranger l'image des
caractres chinois. Ce n'est pas une langue qu'on puisse apprendre
rapidement. Nous dcidmes qu'en nous en tenant  l'allemand notre
sant courrait moins de risque: en effet il ne nous arriva rien de
fcheux. Je ne puis l'expliquer que de la manire suivante:
l'habitant de Prague est fort astucieux; une lgre trace d'accent,
quelque insignifiante incorrection grammaticale a pu se glisser dans
notre allemand, lui rvlant le fait que, malgr toutes les
apparences contraires, nous n'tions pas des Allemands pur sang. Je
ne veux pas l'affirmer; je l'avance comme une possibilit.

Pour viter cependant tout danger inutile, nous visitmes la ville
avec un guide. Je n'ai jamais rencontr de guide accompli. Celui-l
avait deux dfauts bien marqus. Son anglais tait des plus
imparfaits. En ralit ce n'tait pas du tout de l'anglais. J'ignore
comment on aurait pu appeler son baragouin. Ce n'tait pas
entirement sa faute; il avait appris l'anglais avec une dame
cossaise. Je comprends assez bien l'cossais, ce qui est ncessaire
si l'on tient  tre au courant de la littrature anglaise
moderne,--mais de l  saisir un patois cossais prononc avec un
accent slave et assaisonn de-ci de-l d'inflexions allemandes...!
On avait du mal pendant la premire heure passe en sa compagnie 
se dbarrasser de l'impression que cet homme touffait. Nous nous
attendions  chaque instant  le voir expirer entre nos mains. Nous
nous habitumes  lui au cours de la matine et nous pmes arriver 
rprimer notre premier mouvement, qui tait de l'tendre sur le dos
et de lui arracher ses vtements chaque fois qu'il ouvrait la
bouche. Nous arrivmes plus tard  comprendre une partie de ce qu'il
disait et ceci nous permit de dcouvrir son deuxime dfaut.

Il avait invent depuis peu,  ce qu'il parat, une lotion pour
faire repousser les cheveux et obtenu qu'un pharmacien de l'endroit
acceptt de la lancer et de lui faire de la rclame. Aussi
s'efforait-il, les trois quarts du temps, de nous vanter, non pas
les beauts de Prague, mais les bienfaits que vaudrait  l'humanit
son liquide. Il avait pris pour de la sympathie envers sa misrable
lotion l'assentiment conventionnel que nous donnions  son loquence
enthousiaste (nous croyions qu'il nous dveloppait ses ides sur
l'architecture).

De telle sorte qu'il nous fut impossible de le ramener  tout autre
sujet. Il traitait les palais en ruines et les glises branlantes en
quantits ngligeables, tout au plus bonnes  flatter le got
dprav d'un dcadent. Il avait l'air de croire que son devoir ne
consistait pas  nous faire mditer sur les ravages du temps, mais
plutt sur les moyens de les rparer. Que nous importaient des hros
aux ttes casses ou des saints chauves? Vivait-on parmi les vivants
ou parmi les morts? et, plutt qu' ceux-ci, ne devrions-nous pas
tre attentifs  ces jeunes filles et jeunes gens qu'un usage
rationnel du kophkeo avait lotis (tout au moins sur l'tiquette)
de nattes interminables ou d'paisses moustaches?

Dans son cerveau, inconsciemment, il avait divis le monde en deux
catgories. Le Pass (avant l'usage): des gens peu intressants, 
l'air maladif et dsagrable. L'Avenir (aprs usage): un choix de
gens gras, joviaux,  physionomie avenante. Et tout ceci le rendait
incapable de nous guider utilement  travers les vestiges du moyen
ge.

Chacun de nous reut  l'htel une bouteille de son produit. Au
dbut de notre conversation, nous en avions tous, parat-il, demand
avec vhmence. Je ne peux personnellement ni louer ni condamner
cette drogue. Une longue suite de dceptions antrieures m'a
dcourag, sans parler d'une odeur tenace de paraffine qui, si
lgre soit-elle, vous attire des remarques dsobligeantes. Depuis,
je n'essaie mme plus d'chantillons.

Je donnai ma bouteille  George. Il me l'avait demande pour
l'envoyer  un monsieur  Leeds. J'appris plus tard que Harris lui
avait galement cd son flacon pour l'envoyer au mme destinataire.

Un lger relent d'oignon ne nous quitta plus,  dater de notre
dpart de Prague. George l'a remarqu lui-mme. Il l'attribuait 
l'emploi exagr de la ciboulette dans la cuisine europenne.


C'est  Prague que Harris et moi emes l'occasion de tmoigner 
George toute notre amiti. Nous avions remarqu qu'il commenait 
avoir pour la bire de Pilsen un amour immodr. Cette bire
allemande est une boisson tratresse, spcialement par temps chaud.
Elle ne vous monte pas  la tte, mais elle vous paissit vite la
taille. En arrivant en Allemagne, je me tiens toujours le discours
suivant: Allons! je ne boirai pas de bire allemande. Du vin blanc
du pays avec un peu de soda; de temps en temps peut-tre un verre
d'Ems ou d'eau carbonate. Mais de bire, jamais, ou presque
jamais.

Cette rsolution est bonne, je la recommande  tous les voyageurs.
Comme je voudrais tre capable de m'y tenir!

George refusa, malgr mes supplications, de se limiter si
pniblement. Il dit que la bire allemande est salubre, pourvu qu'on
en use avec modration.

--Un bock le matin, dit George, un verre le soir, ou mme deux. Cela
ne fait de mal  personne.

Il avait probablement raison. Harris et moi ne nous alarmmes que
lorsqu'il prit les bocks par demi-douzaines.

--Nous devrions faire quelque chose pour l'arrter, dit Harris; cela
devient inquitant.

--C'est hrditaire,  ce qu'il dit; il parat que sa famille a
toujours eu soif.

--Il y a l'eau d'Apollinaris additionne de quelques gouttes de jus
de citron, elle n'entrane, je crois, aucun danger. Ce qui me donne
 rflchir, c'est son embonpoint naissant. Il va perdre toute
lgance.

Nous en causmes longuement et dressmes nos plans; la Providence
nous aida. Une nouvelle statue venait d'tre acheve, destine 
l'embellissement de la ville. Je ne me souviens pas en l'honneur de
qui on l'rigeait. Je ne m'en rappelle que les grandes lignes;
c'tait la statue conventionnelle, reprsentant le monsieur
conventionnel,  la raide allure conventionnelle, sur le cheval
conventionnel, ce cheval qu'on voit toujours dress sur ses pattes
de derrire et rservant ses pattes de devant pour battre la mesure.
Mais, examin de plus prs, ce groupe ne laissait pas que d'tre
assez original. Au lieu du bton ou de l'pe qu'on voit partout,
l'homme tenait  bras tendu son chapeau  plumes; et le cheval, au
lieu de se terminer par une cascade, avait, en guise de queue, un
simple moignon qui ne semblait pas d'accord avec sa fougue
imposante. On avait l'impression qu'un cheval muni d'une queue si
rudimentaire ne se serait pas cabr de la sorte.

On l'avait transport, mais non pas dfinitivement, dans un petit
square, prs du bout de la Karlsbrcke. Les autorits municipales
avaient dcid fort intelligemment, avant de lui choisir une place
dfinitive, de voir par exprience en quel endroit la statue ferait
le meilleur effet. Pour cela elles en avaient fait excuter trois
copies, sommaires,-- la vrit, de simples silhouettes en
bois,--mais qui  distance produisaient l'effet voulu. On avait
plac l'une d'elles prs de la Franz-Josephbrcke, une deuxime dans
l'espace libre derrire le thtre et la troisime au centre du
Wenzelsplatz.

--Si George n'en sait rien, me dit Harris (nous nous promenions de
notre ct depuis une heure, George tant rest  l'htel pour
crire  sa tante), s'il n'a pas remarqu ces statues, eh bien, nous
pourrons le rendre meilleur et plus svelte; et cette bonne action
nous la commettrons ce soir mme.

Nous ttmes le terrain pendant le dner et, voyant que George
n'tait pas au courant, nous l'emmenmes  la promenade et le
conduismes par des dtours  l'endroit o se trouvait l'original de
la statue. George ne voulait qu'y jeter un coup d'oeil et poursuivre
sa route, comme il fait d'habitude en pareil cas; mais nous le
contraignmes  un examen plus consciencieux. Quatre fois nous lui
fmes faire le tour du monument; il fallut qu'il le regardt sous
toutes ses faces. Je suppose que notre insistance l'ennuyait; mais
nous voulions qu'il emportt de l une impression durable. Nous lui
fmes la biographie du cavalier, lui rvlmes le nom de l'artiste,
lui indiqumes le poids de la statue et sa hauteur. Nous saturmes
son cerveau de cette statue. Et lorsque nous lui rendmes enfin sa
libert, ses connaissances sur la statue l'emportaient sur tout le
reste de son savoir. Nous l'obsdmes de cette statue et ne le
lchmes qu' la condition que nous y reviendrions le lendemain
matin pour la mieux voir  la faveur d'un meilleur clairage; nous
insistmes pour qu'il en nott sur son carnet l'emplacement.

Puis nous l'accompagnmes  sa brasserie favorite, et l lui
contmes l'histoire de gens qui s'taient brusquement adonns  la
bire allemande et  qui elle avait t funeste: les uns envahis
d'ides homicides, d'autres enlevs  la fleur de l'ge, d'autres
obligs d'abdiquer leurs plus chres ambitions sentimentales.

Il tait dix heures, quand nous nous mmes en route pour rentrer 
l'htel. Des nuages pais voilaient la lune par instants. Harris
dit:

--Ne prenons pas le chemin par o nous sommes venus. Rentrons par
les quais. C'est merveilleux au clair de lune!

Chemin faisant, il conta la triste histoire d'un homme qu'il avait
connu et qui se trouvait prsentement dans un asile, section des
gteux inoffensifs. Cette histoire, confessa-t-il, lui revenait en
mmoire, parce que cette nuit-ci lui rappelait tout  fait celle o
il s'tait promen avec ce malheureux pour la dernire fois. Ils
descendaient lentement les quais de la Tamise, quand cet homme
l'effraya en affirmant voir de ses yeux, au coin de Westminster
Bridge, la statue du duc de Wellington qui, comme chacun sait, se
trouve  Piccadilly.

C'est  ce moment mme que nous arrivmes en vue de la premire des
effigies de bois. Elle occupait le centre d'un petit square entour
de grilles,  peu de distance de nous, de l'autre ct de la rue.
George s'arrta net.

--Qu'y a-t-il? dis-je. Un petit tourdissement?

--Oui, en effet. Reposons-nous une minute.

Il resta clou sur place, les yeux fixs sur l'objet. Il dit,
parlant d'une manire un peu haletante:

--Pour revenir aux statues, ce qui me frappe, c'est de constater
combien une statue ressemble  une autre statue.


Harris dit:

--Je ne suis pas de votre avis. Les tableaux, si vous voulez.
Beaucoup se ressemblent. Quant aux statues, elles ont toujours des
dtails caractristiques. Prenez par exemple celle que nous avons
vue  la fin de cette aprs-midi. Elle reprsentait un homme 
cheval. Il existe d'autres statues questres  Prague: aucune ne
ressemble  celle-l.

--Que si, dit Georges. Elles sont toutes pareilles. C'est toujours
le mme homme sur le mme cheval. Elles sont pareilles. C'est
stupide de dire qu'elles diffrent.

Il semblait irrit contre Harris.

--Comment vous tes-vous forg cette opinion? demandai-je.

--Comment je me la suis forge? Mais regardez donc cet objet maudit,
l, en face!

--Quel objet maudit?

--Celui-l. Regardez-le donc! Voil bien ce mme cheval avec une
moiti de queue, et cabr; le mme homme, tte nue; le mme...

Harris objecta:

--Vous voulez parler de la statue que nous avons vue au Ringplatz!

--Non, pas le moins du monde, rpliqua George, je veux parler de
cette statue-ci, en face de nous.

--Quelle statue? s'tonna Harris.

George regarda Harris, mais Harris est un homme qui, avec un peu
d'entranement, et fait un excellent acteur. Sa figure n'exprimait
que de l'anxit, mlange d'une tristesse amicale. Puis George
tourna son regard vers moi. Je m'efforai de copier la physionomie
de Harris, y ajoutant de mon propre chef une lgre pointe de
reproche.

--Faut-il vous chercher une voiture? dis-je  George de ma voix la
plus compatissante, j'y vole.

--Que diable voulez-vous que je fasse d'une voiture, rpondit-il
vex, on dirait que vous tes incapable de comprendre une
plaisanterie! c'est comme si l'on sortait avec une paire de sacres
vieilles femmes.

Ce disant, il se mit  traverser le pont, nous laissant derrire
lui.

--Je suis bien heureux de voir que vous nous faisiez une farce, dit
Harris, quand nous le rejoignmes. J'ai connu un cas de
ramollissement crbral qui commena...

--Vous tes un fieff crtin! dit George, coupant court; vous savez
trop d'histoires.

Il devenait tout  fait dsagrable.

Nous l'amenmes vers le thtre, en passant par les quais. Nous lui
dmes que c'tait le chemin le plus court, ce qui, du reste, tait
la vrit. C'tait l, dans l'espace vide derrire le thtre, que
se trouvait la deuxime de ces apparitions en bois, George la
regarda et s'arrta de nouveau.

--Qu'y a-t-il? dit aimablement Harris. Vous n'tes pas malade, hein?

--Je ne crois pas que ce chemin soit le plus court, dit George.

--Je vous assure que si, persista Harris.

--Eh bien, moi, je vais prendre l'autre.

Il s'y dirigea, et nous le suivmes comme avant.

Tout en descendant la Ferdinandstrasse, Harris et moi, nous nous
entretenions d'asiles privs d'alins, lesquels, assura Harris,
n'taient pas irrprochables en Angleterre. Un de ses amis,
commena-t-il, soign dans un asile...

George nous interrompit:

--Vous avez un grand nombre d'amis dans des asiles d'alins,  ce
qu'il me semble.

Il le dit d'un ton agressif, comme s'il voulait insinuer que c'tait
bien l qu'il fallait qu'on s'adresst pour trouver la plupart des
amis de Harris. Mais Harris ne se fcha pas; il rpondit avec
douceur:

--Le fait est qu'il est extraordinaire, en y rflchissant, de
constater combien ont fini comme cela. Cela me rend parfois nerveux.

Harris, qui nous prcdait de quelques pas, s'arrta au coin du
Wenzelsplatz.

George et moi le rejoignmes, A deux cents yards devant nous, bien
au centre, se trouvait la troisime de ses statues fantasmagoriques.
C'tait la meilleure des trois, la plus ressemblante et la plus
dcevante. Elle se dcoupait vigoureusement sur le ciel obscur; le
cheval sur ses pattes de derrire, avec sa queue drlement
raccourcie, l'homme, tte nue, son chapeau  plumes tendu vers la
lune.

--Je crois, si vous n'y voyez pas d'inconvnient et si vous pouvez
m'en trouver une, que je prendrais bien une voiture, dit George. (Il
parlait sur un ton pathtique; son ton agressif l'avait compltement
quitt.)

--Je constatais que vous aviez l'air tout chose, dit Harris avec
compassion, c'est la tte qui ne va pas, hein?

--Peut-tre bien.

--Je m'en tais aperu, affirma Harris, mais je n'osais pas vous en
parler. Vous vous imaginez voir des choses, n'est-ce pas?

--Oh! non ce n'est pas cela, rpliqua George un peu vivement. Je ne
sais pas ce que j'ai!

--Je le sais, dit Harris avec solennit, et je m'en vais vous le
dire. C'est cette bire allemande, que vous buvez. J'ai connu un
homme...

--Ne me racontez pas son histoire en ce moment, dit George. C'est
une histoire vraie, je n'en doute pas, mais je n'ai pas trs envie
de la connatre.

--Vous n'y tes pas habitu, ajouta Harris.

--Je vais certainement y renoncer  partir de ce soir, dit George.
Il me semble que vous avez raison; je ne dois pas bien la supporter.

Nous le ramenmes  l'htel et le couchmes. Il tait trs petit
garon et plein de reconnaissance.

Quelques jours plus tard, un soir, aprs une grande excursion suivie
d'un excellent dner, ayant enlev tous les objets  sa porte, nous
lui offrmes un gros cigare et lui racontmes le stratagme que nous
avions combin pour son bien.

--Combien, dites-vous, avons-nous vu de reproductions de cette
statue? demanda George, quand nous emes termin.

--Trois, rpliqua Harris.

--Que trois? dit George. En tes-vous sr?

--Positivement, affirma Harris. Pourquoi?

--Oh! pour rien, rpliqua George.

Mais j'eus l'impression qu'il ne crut pas Harris.


De Prague nous nous rendmes  Nuremberg par Carlsbad. Les bons
Allemands, quand ils meurent, vont, dit-on,  Carlsbad, comme les
bons Amricains vont  Paris. J'en doute: l'endroit serait trop
exigu pour tant de gens. On se lve  cinq heures  Carlsbad, c'est
l'heure de la promenade des lgants; l'orchestre joue sous la
Colonnade, et le Sprudel se remplit d'une foule dense qui va et
vient de six  huit heures du matin dans un espace d'une lieue et
demie. On y entend plus de langues qu' Babel. Vous y rencontrez
juifs polonais et princes russes, mandarins chinois et pachas turcs,
Norvgiens issus d'un drame d'Ibsen, femmes des Boulevards, grands
d'Espagne et comtesses anglaises, montagnards montngrins et
millionnaires de Chicago. Carlsbad procure  ses visiteurs tous les
luxes, poivre except. Vous ne vous en procurerez  aucun prix 
cinq lieues  la ronde, et ce que vous en obtiendrez de l'amabilit
des habitants ne vaut pas la peine d'tre emport. Le poivre
constitue un poison pour la brigade des malades du foie qui forment
les quatre cinquimes des habitus de Carlsbad et, comme ne pas
s'exposer vaut mieux que gurir, tous les environs en sont
soigneusement dpourvus. Mais on organise des ftes du
poivre,--des excursions o l'on fait fi de son rgime et qui
dgnrent en orgies de poivre.


Nuremberg dsappointe si on s'attend  trouver une ville d'aspect
moyengeux. Il y existe bien encore des coins singuliers, des sites
pittoresques, beaucoup mme; mais le tout est submerg dans le
moderne, et ce qui est vraiment ancien est loin de l'tre autant
qu'on croit. Aprs tout, une ville est comme une femme, elle a l'ge
qu'elle parat. Nuremberg est une dame dont l'ge est difficile 
apprcier sous le gaz et l'lectricit complices de son maquillage.
Tout de mme ses murs sont craquels et ses tours grises.




CHAPITRE NEUVIME

_Harris enfreint la loi. L'homme qui veut se rendre utile; les
dangers qu'il courut. George s'engage dans une voie criminelle. Ceux
auxquels l'Allemagne doit paratre un baume et une bndiction. Le
pcheur anglais: ses dceptions. Le pcheur allemand: ses
privilges. Ce qu'il est dfendu de faire avec son lit. Un pch 
bon march. Le chien allemand. Sa parfaite ducation. La mauvaise
conduite de l'insecte. Un peuple qui prend le chemin qu'on lui
indique. Le petit garon allemand: son amour de la justice. O il
est dit comment une voiture d'enfant devient une source d'embarras.
L'tudiant allemand: ses privauts et leur chtiment._


Il nous arriva  tous trois, pour des motifs diffrents, d'avoir des
ennuis entre Nuremberg et la Fort Noire.

Harris dbuta  Stuttgart en insultant un gardien municipal.
Stuttgart est une ville charmante, propre et gaie, autre Dresde en
plus petit. Son attrait particulier consiste  offrir peu de chose
qui vaille la peine d'tre visit, mais  l'offrir sans qu'on soit
forc de se dranger de son chemin: une galerie de tableaux
d'importance moyenne, un modeste muse d'antiquits, un demi-palais;
avec cela vous avez tout vu et tes libre d'aller vous distraire
autrement. Harris ignorait que c'tait un gardien qu'il insultait.
Il l'avait pris pour un pompier (cet homme en avait l'air) et il
l'appela dummer Esel.

Vous n'avez pas le droit en Allemagne de traiter un gardien
municipal d'ne bt, mais cet homme en tait un, indubitablement.
Voici ce qui s'tait pass. Harris, se trouvant dans le Stadtgarten
et dsirant le quitter, franchit une grille qu'il voyait ouverte,
enjamba un fil de fer et se trouva dans la rue. Harris prtend ne
pas avoir vu un criteau sur lequel on pouvait lire: Passage
interdit, mais il y en avait un sans aucun doute. L'homme apost l
arrta Harris et lui fit remarquer cet criteau. Harris l'en
remercia et poursuivit son chemin. L'homme courut aprs lui et lui
fit comprendre qu'on ne pouvait pas se permettre en pareille
occurrence tant de dsinvolture; il voulait que Harris rebrousst
chemin et, repassant par dessus le fil de fer, rentrt dans le
jardin, ce qui arrangerait tout. Harris expliqua  l'homme que
l'criteau dfendait de passer et qu'il allait donc, en rentrant
dans le jardin, enfreindre une seconde fois la loi. L'homme en
convint et, pour rsoudre la difficult, il enjoignit  Harris de
rentrer dans le jardin par l'entre principale, qui se trouvait au
tournant du coin, et d'en sortir, aussitt aprs, par la mme porte.
C'est  ce moment l que Harris le traita d'ne bt. Ceci nous fit
perdre une journe et cota  Harris quarante marks.


J'eus mon tour  Carlsruhe par suite du vol d'une bicyclette. Je
n'avais pas l'intention de voler une bicyclette; je n'avais que le
dsir de me rendre utile. Le train tait sur le point de partir,
lorsque j'aperus dans le fourgon ce que je crus tre la bicyclette
de Harris. Il n'y avait personne pour m'aider. Je sautai dans le
wagon et pus tout juste la saisir et l'en retirer. Je la conduisis
triomphalement sur le quai; or, l, je me trouvai devant la
bicyclette de Harris, appuye contre le mur, derrire quelques
botes  lait. La bicyclette que j'avais rattrape n'tait pas celle
de Harris.

La situation tait embarrassante. Si j'avais t en Angleterre, je
serais all trouver le chef de gare et lui aurais expliqu mon
erreur. Mais en Allemagne on ne se contente pas de vous voir
expliquer une petite affaire de ce genre devant un seul homme: on
vous emmne et vous tes oblig de donner vos explications  une
demi-douzaine d'individus; et si l'un d'entre eux est absent, ou
s'il n'a pas le temps de vous couter  ce moment-l, on a la
fcheuse habitude de vous garder pendant la nuit, afin que vous
puissiez achever vos explications le lendemain. Je pensai donc 
mettre l'objet hors de vue, puis  aller faire un petit tour sans
tambour ni trompette. Je trouvai un hangar en bois qui me sembla
l'endroit rv et j'y roulais la bicyclette, quand malheureusement
un employ  casquette rouge, l'air d'un feld-marchal en retraite,
me remarqua, s'approcha et me dit:

--Que faites-vous de cette bicyclette?

--Je suis en train de la ranger sous ce hangar. (J'essayai de le
persuader par mon ton que j'accomplissais un acte de complaisance,
pour lequel les employs de chemin de fer me devraient de la
reconnaissance; mais il ne se montra pas touch.)

--Cette bicyclette est  vous?

--Eh! pas exactement.

--A qui est-elle? demanda-t-il, svre.

--Je ne peux pas vous renseigner. J'ignore  qui appartient cette
bicyclette.

--D'o l'avez-vous? fut la question suivante. (Sa voix devenait
souponneuse, presque insultante.)

--Je l'ai prise dans le train, rpondis-je avec autant de calme et
de dignit que je le pus dans un moment pareil. Le fait est,
continuai-je avec franchise, que je me suis tromp.

Il me laissa  peine le temps de finir ma phrase, il dit simplement
que cela lui faisait galement cet effet, et il donna un coup de
sifflet.

Ce qui se passa ensuite, en tant que cela me concerne, ne me laissa
pas de souvenirs amusants. Par un miracle de chance--la Providence
veille sur certaines personnes--cet incident se passait  Carlsruhe,
o je possde un ami allemand, personnage officiel qui occupe une
situation assez importante. J'aime autant ne pas approfondir ce qui
se serait produit, si cet ami et t en voyage; il s'en fallut d'un
cheveu que je restasse captif. Mon largissement est encore
aujourd'hui considr par les autorits allemandes comme une grave
faiblesse de la justice.


Mais rien n'approche de la formidable turpitude de George.
L'incident de la bicyclette nous avait tous mis sens dessus dessous
et eut pour rsultat de nous faire perdre George. On apprit plus
tard qu'il nous avait attendus devant le commissariat de police;
mais nous ne le smes pas au bon moment. Nous pensmes qu'il avait
d continuer seul sur Baden, et, impatients de quitter Carlsruhe,
nous sautmes dans le premier train en partance. Quand George, las
d'attendre, s'en vint  la station, il s'aperut de notre dpart et
du dpart de ses bagages. J'tais le caissier du trio, si bien qu'il
ne se trouvait en possession que de menue monnaie. Son billet tait
entre les mains de Harris. Trouvant dans cet ensemble de faits des
motifs suffisants d'excuse, George entra dlibrment dans une srie
de crimes dont la lecture au procs-verbal officiel nous fit
dresser,  Harris et  moi, les cheveux sur la tte.

Voyager en Allemagne, il faut en convenir, est compliqu: vous
commencez par prendre  votre gare de dpart un billet pour celle de
votre destination. On croirait que cela suffit pour s'y rendre, il
n'en est rien. Quand votre train entre en gare, vous essayez d'y
accder, mais l'employ vous renvoie avec emphase. O sont les
preuves de votre droit? Vous lui prsentez votre billet. Il vous
explique qu'en soi ce billet n'a aucune efficacit; ce n'est qu'un
mince prliminaire. Il vous faut retourner au guichet prendre un
supplment de train express, appel Schnellzugbillet. Muni de
celui-ci, vous revenez  la charge et croyez en avoir fini. On vous
permet de monter dans le train, c'est parfait. Mais il vous est
interdit de vous asseoir, comme de rester debout, comme de circuler.
Il vous faut prendre un autre billet, nomm Platzticket, qui vous
rend titulaire d'une place pour un parcours dtermin.

Je me suis souvent demand ce que ferait celui qui s'obstinerait 
ne prendre qu'un seul ticket. Aurait-il le droit de courir sur la
voie, derrire le train? Ou pourrait-il se coller une tiquette
comme sur un colis et monter dans le fourgon? Et encore, que
ferait-on de celui qui, muni d'un Schnellzugticket refuserait avec
fermet--ou n'aurait pas les moyens--de prendre un Platzticket:
lui permettrait-on de s'tendre dans le filet  bagages ou de
s'accrocher  la portire?

Mais revenons  George. Il avait juste de quoi prendre un billet de
troisime classe pour Baden en train omnibus. Pour luder les
questions de l'employ, il attendit que le train dmarrt pour
sauter dedans.

C'tait le premier chef d'accusation relev contre lui:

_a_) Etre mont dans un train en marche;

_b_) Malgr la dfense formelle d'un employ.

Deuxime chef:

_a_) Avoir voyag dans un train d'une catgorie suprieure  celle
qu'indiquait son billet;

_b_) Refus de payer le supplment  rquisition d'un employ.
(George dclara ne pas avoir refus, mais avoir simplement dit
qu'il ne possdait pas l'argent ncessaire.)

Troisime chef:

_a_) Avoir voyag dans une classe suprieure  celle qu'indiquait
son billet;

_b_) Refus de payer le supplment sur la demande de l'employ. (De
nouveau George discute l'exactitude du rapport. Il retourna ses
poches et offrit  l'homme tout son avoir,  savoir seize sous en
monnaie allemande. Il s'offrit  voyager en troisime, mais il n'y
en avait pas. Il offrit de passer dans le fourgon, mais on ne voulut
rien entendre.)

Quatrime chef:

_a_) Avoir occup un sige sans le payer;

_b_) Avoir stationn dans les couloirs. (Comme on ne lui permettait
pas de s'asseoir sans avoir pay, chose qu'il ne pouvait d'ailleurs
pas faire, on ne voit pas quelle autre solution il aurait pu
adopter.)

Mais en Allemagne on ne considre pas les explications comme des
excuses; et son voyage de Carlsruhe  Baden fut peut-tre un record
par son prix.


En pensant  la frquence et  la facilit avec lesquelles, en
Allemagne, on peut avoir maille  partir avec la police, on est
amen  conclure que cette contre serait le paradis du jeune
Anglais.

La vie  Londres est d'une monotonie exasprante selon ce que disent
les tudiants en mdecine et les gens en goguette. L'Anglais bien
portant prend ses distractions en violant la loi, ou ne s'amuse pas.
Rien de ce qui lui est permis ne lui procure de satisfaction
vritable. Aller au-devant de quelque ennui, tel est son idal de
flicit. Mais voil, en Angleterre on a fort peu d'occasions de ce
genre; le jeune Anglais doit montrer pas mal de persvrance pour se
fourrer dans un mauvais cas.

Un jour j'eus une conversation  ce sujet avec le principal
marguillier de notre paroisse. C'tait le 10 novembre au matin; tous
deux nous parcourions avec anxit les faits divers. Une bande de
jeunes gens, comme chaque anne  cette date, avait t appele
devant le magistrat pour avoir fait dans la nuit prcdente
l'habituel chahut au Criterion. Mon ami le marguillier a des fils.
J'ai un neveu, que je surveille paternellement; sa mre, qui
l'adore, le croit entirement absorb  Londres par ses tudes de
futur ingnieur. Par extraordinaire nous ne dcouvrmes aucun nom
connu dans la liste des personnes retenues par la justice. Et
rassrns nous commenmes  philosopher sur la folie et la
dpravation de la jeunesse.

--La manire, dit mon ami le marguillier, dont le Criterion conserve
son privilge  ce point de vue est remarquable. Rien n'est chang
depuis ma jeunesse, les soires se terminent invariablement par un
chahut au Criterion.

--Tellement insipide, remarquai-je.

--Tellement monotone. Vous ne pouvez vous figurer, continua-t-il,
une expression rveuse passant sur sa figure ride, combien finit
par tre inexprimablement fastidieux le parcours de Piccadilly
Circus au commissariat de police de Vine Street. Mais hors cela que
pouvions-nous faire? Rien, rien de rien. Eteindre une lanterne? On
la rallumait tout de suite. Insulter un policeman? Il n'en tenait
pas compte. Vous pouviez vous battre avec un fort de la halle de
Covent Garden, si vous tiez amateur de ce genre d'amusement; d'une
manire gnrale le fort sortait vainqueur du combat; en ce cas cela
vous cotait cinq shillings, mais dans le cas contraire cela cotait
un demi-souverain; je n'ai jamais pu me passionner pour ce sport.
J'essayai un jour de jouer au cocher de fiacre. C'tait considr
comme le _nec plus ultra_ de l'extravagance parmi les jeunes fous de
mon ge. Un beau soir je volai un hansom-cab devant un marchand de
vin dans Dean Street, et la premire chose qui m'arriva fut d'tre
hl dans Golden Square par une vieille dame flanque de trois
enfants, parmi lesquels deux pleuraient et le troisime tait 
moiti endormi. Avant que j'aie pu m'loigner, elle avait lanc la
marmaille dans la voiture, pris mon numro, m'avait pay un shilling
de plus que la taxe, prtendit-elle, et donn comme adresse un point
lgrement au del de ce qu'elle appelait North Kensington. En
ralit cet endroit se trouvait  l'autre bout de Willesden. Le
cheval tait fatigu: le voyage prit plus de deux heures. C'est la
distraction la plus ennuyeuse qui me soit chue de ma vie. Je tentai
 plusieurs reprises de proposer aux enfants de les ramener chez la
vieille dame; mais chaque fois que je voulais engager la
conversation en levant la trappe, le plus jeune des trois se mettait
 brailler, et lorsque je demandais  d'autres cochers de prendre le
lot, la plupart d'entre eux me rpondaient en me chantant une scie
populaire, trs en vogue  ce moment: Oh! George, ne crois-tu pas
que tu vas un peu loin? L'un d'eux m'offrit de porter  ma femme
une pense dernire que j'aurais pu avoir. Tandis qu'un autre promit
d'organiser une expdition pour aller m'exhumer au printemps,  la
fonte des neiges. Quand j'avais conu ma blague, je me voyais
conduisant un vieux colonel grincheux dans un quartier perdu et
dpourvu de communications, situ  au moins une demi-douzaine de
lieues de l'endroit o il voulait se rendre, et l'abandonnant l 
jurer devant une borne. Dans ces conditions j'aurais pu avoir de
l'amusement ou peut-tre pas: tout dpendant des circonstances et du
colonel. L'ide ne m'tait jamais venue d'avoir la responsabilit de
toute une nursery d'enfants sans dfense, avec la mission de les
transporter dans un faubourg perdu. Non, il n'y a pas  dire,
Londres, conclut mon ami le marguillier avec un soupir, Londres
n'offre que bien peu d'occasions  celui qui aime enfreindre la loi.


Bien au contraire, en Allemagne, on arrive  avoir des ennuis avec
une facilit surprenante. Il y fourmille de choses, trs faciles 
excuter, qu'il est dfendu de faire. Je conseillerais tout
simplement un billet d'aller au jeune Anglais qui serait dsireux de
se fourrer dans un mauvais cas, faute d'en trouver l'occasion chez
lui. Prendre un billet aller et retour, qui n'est valable qu'un
mois, serait indubitablement du gaspillage.

Il trouvera dans la lecture des ordonnances de police du Vaterland
tout un ensemble de prescriptions dont l'infraction lui procurerait
de la distraction et de la joie. En Allemagne il est dfendu de
suspendre sa literie  sa fentre. Il pourrait commencer sa journe
par l. En secouant ses draps par la fentre, il serait  peu prs
sr, avant l'absorption de son premier djeuner, d'avoir dj eu une
petite discussion avec les agents. En Angleterre, il lui serait
loisible de se pendre en personne  sa fentre sans que nul y
trouvt  redire, pourvu qu'il n'interceptt pas le jour des
locataires de l'tage infrieur, ou bien que, se dtachant, il
n'allt blesser un passant.

En Allemagne, il est dfendu de se promener en travesti dans les
rues. Un Ecossais de ma connaissance, qui voulait passer l'hiver 
Dresde, consacra les premiers jours de son sjour l-bas en
discussions  ce propos avec les autorits saxonnes. Elles lui
demandrent ce qu'il voulait faire dans cet accoutrement. Ce n'tait
pas un homme commode. Il rpondt: le porter. Elles lui demandrent:
pourquoi? Il rpondit: pour avoir chaud. Elles rpliqurent avec
franchise qu'elles ne le croyaient pas et le renvoyrent chez lui
dans un landau ferm. L'ambassadeur d'Angleterre dut attester en
personne que nombre de loyaux sujets britanniques, fort respectables
d'ailleurs, avaient l'habitude de porter le costume cossais. On fut
oblig, vu le caractre diplomatique du tmoin, d'accepter ces
explications, mais jusqu' ce jour les autorits ont rserv leur
opinion particulire.


Elles ont fini par s'habituer au touriste anglais; mais un
gentilhomme du Leicestershire, invit  chasser avec des officiers
allemands, fut apprhend, lui et son cheval  la sortie de son
htel et conduit vivement au poste pour y expliquer son
extravagance.

Il est galement dfendu dans les rues allemandes de donner  manger
 des chevaux, des mulets ou des nes, qu'ils soient votre proprit
ou celle d'autrui. Si une envie soudaine vous prend de nourrir le
cheval d'un autre, il vous faut fixer un rendez-vous  l'animal, et
le repas aura lieu dans un endroit dment autoris. Il est dfendu
de casser de la porcelaine ou du verre dans la rue ou dans quelque
endroit public que ce soit. Et si cela vous arrivait, il vous
faudrait en ramasser tous les morceaux. Je ne saurais dire ce qu'il
vous faudrait faire de tous les morceaux, une fois rassembls. Tout
ce que je peux affirmer, c'est qu'on n'a pas la permission de les
jeter ni de les laisser dans un endroit quelconque, ni, parat-il,
de s'en sparer de quelque manire que ce soit. Il est  prsumer
qu'on sera oblig de les porter sur soi jusqu' la mort et de se
faire enterrer avec; mais il est fort possible que l'on obtienne
l'autorisation de les avaler.

Il est dfendu dans les rues allemandes de tirer  l'arbalte. Le
lgislateur germanique ne se contente pas d'envisager les mfaits de
l'homme normal: il se proccupe de toutes les bizarreries maladives
qu'un maniaque hallucin pourrait imaginer. En Allemagne il n'existe
pas de loi contre l'homme qui marcherait sur la tte au beau milieu
de la rue; l'ide ne leur en est pas venue. Un de ces jours un homme
d'Etat allemand, en voyant des acrobates au cirque, s'avisera
soudain de cette omission. Aussitt il se mettra au travail et
accouchera d'une loi qui aura pour but d'empcher les gens de
marcher sur la tte au beau milieu de la rue et qui fixera le
montant de l'amende. C'est en cela que rside le charme de la loi
germanique: les mfaits en Allemagne sont  prix fixe. Vous n'y
passez pas des nuits sans sommeil, comme vous faites en Angleterre,
 rflchir sur la possibilit de vous en tirer avec une caution, ou
une amende de quarante shillings, ou avec un emprisonnement de sept
jours, selon l'humeur du juge. Vous savez exactement  combien vous
reviendra votre plaisanterie. Vous pouvez taler votre argent sur la
table, ouvrir votre code et calculer le cot de vos vacances 
cinquante pfennigs prs.

Pour passer une soire vraiment peu coteuse, je recommanderais de
se promener sur le ct interdit du trottoir aprs avoir t somm
de ne pas le faire. En choisissant votre quartier et en vous tenant
aux rues peu frquentes, vous pourrez, d'aprs mon calcul, vous
promener toute une soire sur le mauvais ct du trottoir pour un
peu plus de trois marks.

Il est dfendu dans les villes allemandes de se promener en groupe
aprs la tombe du jour. Je ne sais pas exactement de combien
d'units se compose un groupe, et aucun fonctionnaire que j'aie
interview  ce sujet ne s'est senti suffisamment comptent pour en
fixer le nombre exact. Je soumis un soir la question  un ami
allemand qui se prparait  aller au thtre, accompagn de sa
femme, de sa belle-mre, de ses cinq enfants, de sa soeur avec
fianc et de deux nices; je lui demandai s'il ne craignait pas de
s'exposer aux rigueurs de cette loi. Cette question ne lui parut
nullement une plaisanterie. Il jeta un coup d'oeil sur le groupe.

--Oh, je ne crois pas, dit-il, nous faisons tous partie d'une mme
famille.

--L'article ne fait pas de distinction entre un groupe familial et
un groupe non familial: il se contente de dire groupe. Sans
vouloir vous froisser, mais en considrant l'tymologie du mot, je
tends personnellement  considrer votre assemble comme un
groupe. Toute la question est de savoir si la police verra les
choses sous le mme jour que moi. Je tenais seulement  vous
avertir.

Mon ami avait tendance  passer outre, mais sa femme, prfrant ne
pas risquer de voir sa soire interrompue ds le dbut par la
police, fit diviser le groupe en deux parties, qui se retrouveraient
dans le vestibule du thtre.

Une autre passion qu'il faut savoir refrner en Allemagne est celle
qui consiste  jeter des objets par la fentre. Mme les chats ne
sont pas une excuse. Pendant la premire semaine de mon sjour en
Allemagne, j'tais constamment rveill la nuit par des chats. Une
nuit, je devins enrag. Je formai un petit arsenal--deux ou trois
morceaux de charbon, quelques poires dures, une paire de bouts de
chandelle, un oeuf rest sur la table de la cuisine, une bouteille
de soda vide et autres menus objets de ce genre, et ouvrant la
fentre, je me mis  bombarder l'endroit d'o paraissait venir le
bruit. Je ne crois pas avoir atteint mon but. Je n'ai jamais connu
d'homme qui ait mis un projectile dans un chat, mme visible,
except peut-tre par hasard, en visant autre chose. J'ai vu des
tireurs de marque, des laurats de tir, des gens enfin qui s'taient
distingus dans ce sport, je les ai vus tirer au fusil sur un chat 
une distance de cinquante yards: ils n'arrivaient seulement pas  en
toucher un poil. Je me suis souvent dit qu'au lieu de cible ou de
livre, ou de toute autre sorte de buts ridicules, on devrait, pour
dcouvrir le prince des tireurs, faire le concours sur des chats.


Mais peu importe, ils s'en allrent. Il est possible que l'oeuf les
ait incommods. J'avais remarqu en le prenant qu'il ne paraissait
pas frais. Et je me recouchai, croyant l'incident clos. Dix minutes
plus tard, on se mit  sonner violemment  la grande porte.
J'essayai de faire la sourde oreille, mais on sonnait avec trop de
persistance; je mis ma robe de chambre et descendis. Un sergent de
ville se trouvait devant la porte. Tous les objets que j'avais jets
par la fentre, il les avait devant lui, runis en un petit tas,
tous, except l'oeuf. Il avait videmment rassembl tout cela. Il me
dit:

--Ces objets vous appartiennent-ils?

--Ils m'ont appartenu, mais je n'y tiens plus. N'importe qui peut
les prendre. Vous pouvez les prendre.

Il fit semblant de ne pas entendre ma proposition et dclara:

--Vous avez jet ces objets par la fentre.

--C'est exact.

--Pourquoi les avez-vous jets par la fentre? demanda-t-il. (Le
sergent de ville germanique trouve ses questions toutes prpares 
l'avance dans son code; il ne les modifie jamais, et jamais il n'en
omettra aucune.)

--Je les avais jets par la fentre pour atteindre des chats,
rpondis-je.

--Quels chats? demanda-t-il.

Cette question est bien d'un sergent de ville allemand. Je
rpliquai, avec autant de sarcasme qu'il me fut possible, que je
n'tais pas capable  ma grande confusion de lui dire quels chats.
J'expliquai qu'ils taient des inconnus pour moi, personnellement;
mais je lui offris,  la condition que la police runt tous les
chats du voisinage, de me rendre auprs d'eux et de voir si je
pourrais les reconnatre d'aprs le miaulement.

Le sergent de ville allemand ne comprend pas la plaisanterie, ce qui
vaut mieux, car l'amende prvue pour plaisanterie envers n'importe
quel uniforme allemand est leve; ils appellent cela traiter un
fonctionnaire avec insolence. Il me rpondit simplement que ce
n'tait pas l'office de la police de m'aider  reconnatre des
chats, son rle se bornant  m'infliger une amende pour avoir jet
des objets par la fentre.

Je lui demandai ce qu'un simple mortel tait admis  faire en
Allemagne lorsqu'il tait rveill chaque nuit par des chats, et il
m'expliqua que je pouvais dposer une plainte contre le propritaire
du chat. La police lui infligerait alors une amende et, si besoin
tait, ordonnerait la destruction du dit chat. Il ne daigna pas
s'appesantir sur la question de savoir qui abattrait le chat et
comment le chat se comporterait pendant le procs.

Je lui demandai quel procd il me conseillait d'employer pour
dcouvrir le propritaire du chat. Il rflchit quelques minutes;
puis me rpondit que je pouvais filer celui-ci jusque chez celui-l.
Je ne me sentis plus le courage de discuter; je n'aurais pu dire que
des choses qui auraient forcment aggrav mon cas. En rsum, le
sport de cette nuit m'est revenu  douze marks et aucun des quatre
fonctionnaires allemands qui m'interrogrent  ce sujet ne put
dcouvrir le ridicule qui se dgageait de cette aventure.

Mais en Allemagne la plus grande partie des fautes et des folies
humaines semble insignifiante  ct de l'normit que l'on commet
en marchant sur les gazons. Vous ne devez en Allemagne, sous aucun
prtexte, dans aucune circonstance et nulle part, vous promener
jamais sur une pelouse. L'herbe en Allemagne est absolument
considre comme tabou. Poser un pied sur un gazon allemand est
aussi sacrilge que de danser la gigue sur le tapis de prire d'un
mahomtan. Les chiens eux-mmes respectent l'herbe allemande; pas un
chien allemand n'y poserait une patte, mme en songe. Si vous voyez
un chien gambader en Allemagne sur une pelouse, vous pouvez tre sr
que c'est le chien d'un tranger sans foi ni loi. En Angleterre,
lorsque nous voulons empcher les chiens de pntrer dans certains
endroits, nous dressons des filets mtalliques de six pieds de haut,
soutenus par des pieux et dfendus au sommet par des fils de fer
barbels. En Allemagne, on se contente de mettre une pancarte au
beau milieu: Accs interdit aux chiens; le chien qui a du sang
allemand dans les veines regarde la pancarte et fait demi-tour.

J'ai vu dans un parc allemand un jardinier pntrer
prcautionneusement avec des chaussons de feutre sur une pelouse, y
prendre un insecte pour le dposer avec gravit, mais fermet, sur
le gravier; ceci fait, il resta  observer avec srieux l'insecte,
pour l'empcher si besoin tait de retourner sur l'herbe; et
l'insecte, visiblement honteux, prit htivement le caniveau, en
suivant la route marque Sortie.

On a assign dans les parcs allemands des artres diffrentes aux
diffrentes catgories d'humains. Et une personne, au risque de sa
libert et de sa fortune, n'a pas le droit de se promener sur la
route rserve aux autres. On y trouve certaines alles destines
aux cyclistes, d'autres aux pitons, des alles cavalires,
des routes pour voitures suspendues, et d'autres pour voitures
non suspendues; des chemins pour enfants et d'autres pour dames
seules. Ils m'ont sembl avoir omis le chemin pour hommes chauves
ou pour femmes lgres.

Un jour, je croisai dans le Grosse Garten de Dresde une vieille
dame qui se tenait dsempare et ahurie au centre d'un carrefour de
sept chemins. Chacun tait gard par un criteau menaant qui en
cartait tous les promeneurs, sauf ceux pour lesquels il avait t
spcialement trac.

--Je vous demande pardon, me demanda-t-elle, devinant que je parlais
l'anglais et savais lire l'allemand, mais cela ne vous
drangerait-il pas de me dire ce que je suis, et par o je dois
passer.

Je l'examinai avec attention. J'arrivai  la conclusion qu'elle
tait une grande personne et un piton, et du doigt je lui
dsignai son chemin. Elle le regarda et prit une mine dsappointe.

--Mais je ne veux pas aller dans cette direction, dit-elle; ne
puis-je pas prendre cet autre chemin?

--Grand Dieu non, madame, rpliquai-je, ce passage est rserv aux
enfants.

--Mais je ne leur ferai aucun mal, dit la vieille dame avec un
sourire. (Elle ne semblait pas tre de ces vieilles dames capables
de faire du mal aux enfants.)

--Madame, rpondis-je, si cela dpendait de moi, j'aurais confiance
et vous laisserais prendre ce chemin, mme si mon dernier n jouait
 l'autre bout; mais je ne puis que vous mettre au fait des
rglements de ce pays. Pour vous, crature adulte, vous aventurer
dans cette alle, ce serait marcher au devant d'une amende certaine,
sinon de l'emprisonnement. Voici votre itinraire crit en toutes
lettres: _Nur fr Fussgaenger_, et si vous acceptez un conseil,
suivez ce chemin  grands pas; il ne vous est permis ni de
stationner ni d'hsiter.

--Il ne prend pas du tout la direction o je voudrais aller, dit la
vieille dame.

--Il prend celle o vous _devriez_ vouloir aller, rpondis-je, et
nous nous sparmes.

Dans les parcs il existe des siges spciaux, munis d'inscriptions:
Pour grandes personnes seulement (_Nur fr Erwachsene_), et le
garonnet allemand, dsireux de s'asseoir et lisant cette pancarte,
poursuit son chemin et cherche un banc o les enfants aient le droit
de se reposer; et l il s'assied en prenant garde de le salir avec
ses bottines boueuses. Supposez un instant un banc dans Regent's ou
dans St. James's Park portant l'inscription: Seulement pour grandes
personnes. Accourant de cinq lieues  la ronde, les enfants
essaieraient de trouver place sur ce banc, ft-ce par expulsion des
autres enfants qui s'y seraient dj installs. Quant aux grandes
personnes, elles ne pourraient jamais en approcher  moins d'un
demi-mille, rapport  la foule. Le garonnet allemand qui, par
erreur, se serait assis sur un banc de cette sorte, se lve avec
effroi lorsqu'on lui fait remarquer son erreur et, avec honte et
regret, il s'en va la tte basse, en rougissant jusqu' la racine
des cheveux.

Il ne faut pas croire que le gouvernement ne soit pas paternel, il
n'oublie pas l'enfant: dans le parc allemand et dans les jardins
publics, on a rserv pour lui des emplacements spciaux
(_Spielplaetze_), chacun d'eux pourvu d'un tas de sable. Il peut y
jouer  coeur joie, en faisant des pts et en construisant des
chteaux de sable. Un pt fait avec un autre sable semblerait un
pt immoral  l'enfant allemand. Il ne lui donnerait aucune
satisfaction: son me se rvolterait contre lui. Il se dirait:

--Ce pt n'tait pas comme il aurait d tre, fait du sable que le
Gouvernement a spcialement mis  notre disposition pour cet usage;
il n'a pas t fait  l'endroit que le Gouvernement avait choisi et
amnag pour la construction de pts de sable. Rien de bon ne peut
en rsulter. C'est un pt hors toute loi.

Et sa conscience continuerait  le tourmenter jusqu' ce que son
pre et pay l'amende prvue et lui et inflig une correction en
rapport avec son mfait.

Une autre manire de s'amuser en Allemagne consiste  se promener en
poussant une voiture d'enfant. Des pages entires du code allemand
sont remplies d'articles qui traitent de ce que l'on peut faire et
de ce que l'on n'a pas le droit de faire avec un Kinderwagen,
comme on l'appelle. L'homme qui peut pousser sans anicroche une
voiture d'enfant  travers une ville allemande est n diplomate. Il
ne vous faut pas flner avec une voiture d'enfant; mais il ne faut
pas non plus aller trop vite. Il ne vous faut pas avec une voiture
d'enfant barrer la route aux autres personnes; mais si les autres
personnes vous barrent la route, il vous faut leur cder la place.
Si vous voulez vous arrter avec une voiture d'enfant, il faut vous
rendre  une place spcialement amnage, o les voitures d'enfant
ont licence de s'arrter; et quand vous y arrivez, il _faut_ vous
arrter. Il ne faut pas traverser la rue avec une voiture d'enfant;
si le bb et vous habitez par hasard de l'autre ct, c'est votre
faute. Il est dfendu d'abandonner la voiture d'enfant o que ce
soit, et il ne vous est permis de l'emmener que dans certains lieux.
Il est  supposer que si vous vous promeniez en Allemagne avec une
voiture d'enfant pendant une heure et demie, vous vous creriez
suffisamment d'ennuis pour tre oblig d'y sjourner un mois. Tout
jeune Anglais dsireux d'avoir des dmls avec la police ne saurait
mieux faire que d'aller en Allemagne et d'emmener avec lui sa
voiture d'enfant.

En Allemagne il est dfendu de laisser la porte d'entre d'une
maison ouverte aprs dix heures du soir, et il vous est interdit de
jouer du piano dans votre propre demeure aprs onze heures. En
Angleterre je n'ai jamais prouv le dsir de jouer du piano ou
d'entendre une personne quelconque en jouer aprs onze heures du
soir. Le fait est que tout change, si l'on vous dfend de jouer.
Ici, en Allemagne, le piano n'a eu d'attrait pour moi qu'aprs onze
heures, et,  partir de ce moment, je deviens capable de m'asseoir
pour couter avec plaisir la _Prire d'une Vierge_ ou l'_Ouverture
de Zampa_. D'autre part, pour l'Allemand respectueux du code, la
musique joue aprs onze heures du soir cesse d'tre de la musique;
elle devient du pch et  ce titre ne lui donne pas de
satisfaction.

Dans toute l'Allemagne, le seul individu qui songe  prendre des
liberts avec la loi est l'tudiant, et encore ne le fait-il que
jusqu' un certain point bien dfini. La coutume lui octroie des
privilges, mais bien spcifis et strictement limits. Par exemple,
l'tudiant a le droit de s'enivrer et de s'endormir dans le ruisseau
sans encourir d'autre punition que l'obligation de donner le
lendemain matin une lgre gratification au sergent de ville qui l'a
ramass et rapport chez lui. Mais pour cet usage, il lui faut
choisir les ruisseaux de rues cartes. L'tudiant allemand qui sent
approcher rapidement la minute o il perdra le discernement des
choses emploie les dernires ressources de son nergie  contourner
le coin de rue pass lequel il pourra s'affaler sans anxit. Dans
certains quartiers, il a le droit de sonner aux portes, quartiers o
les appartements sont d'un loyer moins lev qu'ailleurs; chaque
famille tourne du reste la difficult en tablissant entre ses
membres un code secret de sonneries, grce auquel on peut savoir si
l'appel est digne de foi ou s'il ne l'est pas. On fait bien d'tre
au courant de ce code si l'on visite ce genre de maison tard dans la
soire, car en persistant  sonner on risque de recevoir un baquet
d'eau sur la tte.

L'tudiant allemand jouit aussi du privilge de pouvoir teindre la
nuit les becs de gaz; mais on ne le voit pas d'un bon oeil en
teindre un trop grand nombre. L'tudiant amateur de farces tient
une comptabilit: il se contente d'une demi-douzaine de becs par
nuit. Il a,  part cela, le droit de crier et de chanter dans la
rue, en rentrant chez lui, et cela jusqu' deux heures trente
inclusivement. Dans certains restaurants, on lui permet de passer
son bras autour de la taille de la Fralein. Pour empcher toute
vellit de libertinage, les servantes des restaurants frquents
par les tudiants sont toujours soigneusement choisies parmi des
femmes mres et calmes, grce  quoi l'tudiant allemand peut jouir
des dlices du flirt sans peur et sans reproche.

Ils respectent tous la loi, les citoyens allemands.




CHAPITRE DIXIME

_Baden-Baden jug par un tranger. Les beauts du lendemain matin
envisages de la veille au soir. La distance mesure au compas. La
mme, mesure avec les jambes. George d'accord avec sa conscience.
Une machine paresseuse. Le sport de la bicyclette d'aprs l'affiche
du fabricant: son aisance. Le cycliste, selon l'affiche: son
costume; sa mthode. Le griffon, joujou du mnage. Un chien qui a de
l'amour-propre. Le cheval insult._


A Bade, nous commenmes  faire srieusement de la bicyclette. Il
suffit d'un mot pour dcrire Bade: ville de plaisir tout  fait
semblable aux autres villes de plaisir. Nous combinmes une
excursion de dix jours pour achever notre tour de Fort Noire, avec
pointe dans la valle du Danube. C'est une des plus belles valles
de l'Allemagne, au long des vingt kilomtres qui sparent Tttlingen
de Sigmaringen; le Danube s'y fraie un passage troit, longeant des
villages vieillots o se sont conserves les moeurs du bon vieux
temps; il ctoie des monastres anciens, perdus dans des nids de
verdure; il traverse des prairies peuples de troupeaux dont les
bergers, nu-pieds et nu-tte, ont les hanches serres troitement
par une corde et tiennent une houlette  la main. Le fleuve passe
ensuite au milieu de forts rocheuses entre des murs de rocs
abrupts, dont chaque pointe est couronne d'une forteresse en
ruines, d'une glise ou d'un chteau. On y jouit en mme temps d'une
vue sur les montagnes des Vosges o la moiti de la population se
froisse si vous lui adressez la parole en franais, tandis que
l'autre se considre comme insulte si vous lui parlez en allemand;
mais les deux manifestent une mme indignation et un gal mpris 
l'audition du premier mot d'anglais; situation qui rend la
conversation quelque peu nervante et fatigante.


Nous n'avons pu suivre notre programme  la lettre par la raison que
les humains, mme anims des meilleures intentions, ne parviennent
pas toujours  mener  bonne fin leurs projets. Il est facile de
dire  trois heures de l'aprs-midi avec conviction:

--Nous nous lverons  cinq heures; nous ferons un lger djeuner 
la demie et partirons  six heures.

--Nous aurons ainsi fait la plus grande partie de notre chemin avant
la grande chaleur, remarque quelqu'un.

--En cette saison, dit un autre, les premires heures du matin sont
assurment les meilleures de la journe.

--N'est-ce pas votre avis? ajoute un troisime.

--Eh! Indubitablement.

--Il fera si frais et si agrable!

--Et les demi-teintes sont si exquises.

Le premier matin on met ces projets  excution. Les excursionnistes
se rassemblent  cinq heures trente. On est trs silencieux; chacun,
pris  part, est quelque peu grognon; on est tent de trouver la
nourriture mauvaise et beaucoup d'autres choses avec; l'atmosphre
est charge d'une irritabilit contenue qui cherche une issue. Dans
le cours de la soire la voix du Tentateur se fait entendre:

--Je pense que si nous nous mettions en route  six heures et demie
prcises, cela suffirait.

La voix de la Vertu proteste faiblement:

--Cela bouleversera nos intentions.

Le Tentateur rplique:

--Les intentions furent cres pour les hommes et non les hommes
pour les intentions. (Le Diable sait paraphraser l'Ecriture dans son
propre intrt.) D'ailleurs, cela drange tout l'htel, songez donc
aux malheureux domestiques.

La voix de la Vertu continue, en faiblissant:

--Mais par ici tout le monde se lve de bonne heure.

--Ils ne se lveraient pas si tt, les pauvres, s'ils n'y taient
obligs! Mettons donc le djeuner  six heures et demie prcises,
cela ne drangera personne.

Ainsi le Pch se dissimule sous les traits de la Bont, et on dort
jusqu' six heures, expliquant  sa conscience, qui d'ailleurs ne
vous croit pas, qu'on n'agit ainsi que par altruisme. J'ai vu des
considrations de ce genre prolonger le repos jusqu' sept heures
sonnes.

Semblablement, les distances mesures au compas ne sont pas les
mmes que mesures avec les jambes.

--Dix milles  l'heure pendant sept heures font soixante-dix milles.
Ce n'est pas trop de fatigue pour une journe.

--N'y a-t-il pas quelques ctes trs raides  gravir?

--On les descend ensuite. Mettons huit milles  l'heure, et
convenons de ne faire que soixante milles. Dieu du ciel! si nous ne
pouvons pas faire du huit  l'heure, il vaudrait mieux nous faire
traner dans une voiture de malade. (Il semble en effet impossible
de faire moins sur le papier.)

Mais  quatre heures de l'aprs-midi la voix du Devoir sonne moins
haut.

--Eh bien, il me semble que le plus gros est fait.

--Oh, rien ne presse! Ne nous htons pas. Vue ravissante, n'est-ce
pas?

--Ravissante. N'oubliez pas que nous sommes  vingt-cinq milles de
St-Blasien.

--Vous dites?

--Vingt-cinq milles; sinon un peu plus.

--Vous voulez dire que nous n'en n'avons fait que trente-cinq?

--Oh!  peine.

--C'est impossible. Je n'en crois pas votre carte.

--Cela ne se peut pas, voyons! nous pdalons consciencieusement
depuis les premires heures du jour.

--Non. Nous ne sommes pas partis avant huit heures.

--Huit heures moins un quart.

--Bien, mettons huit heures moins un quart, et tous les six milles
nous nous sommes arrts.

--Nous ne nous sommes arrts que pour regarder le site! Il est
inutile de parcourir une rgion, si on ne prend pas le temps de
l'admirer.

--Et il nous a fallu grimper quelques ctes trs raides.

--Et il fait exceptionnellement chaud aujourd'hui.

--En tous cas, n'oubliez pas que nous sommes  vingt-cinq milles de
St-Blasien, c'est un fait.

--Encore des montagnes?

--Oui, deux; a monte et puis a descend.

--Je croyais que vous aviez dit que la route descendait jusque dans
St-Blasien?

--C'est vrai pour les dix derniers milles, mais... nous sommes
encore  vingt-cinq milles de St-Blasien!

--Est-ce qu'il n'y a rien entre ici et St-Blasien? Qu'est-ce donc
que ce petit endroit au bord de ce lac?

--Ce n'est pas St-Blasien, ni rien qui en soit proche. Il y a du
danger  entrer dans cet ordre d'ides.

--Il y en a surtout  nous surmener. On devrait en toutes
circonstances s'appliquer  agir avec modration. Joli petit pays
que Titisee, d'aprs la carte; on doit y respirer un air pur.

--Trs bien. Je suis conciliant. C'est vous autres qui vouliez
pousser jusqu' St-Blasien.

--Oh, je ne tiens pas tant que a  St-Blasien. C'est dans le fond
d'une valle. On y touffe. Titisee est beaucoup mieux situ.

--Et assez prs, n'est-ce pas?

--Cinq milles.

Alors tous en choeur:

--On s'arrte  Titisee.

George avait dissoci la thorie et la pratique ds notre premier
jour d'excursion.

--Je croyais, dit-il (il tait sur sa bicyclette, tandis que Harris
et moi, sur le tandem, menions le train), qu'il avait t entendu
que nous gravirions les ctes en funiculaire et les descendrions sur
nos machines.

--Oui, d'une manire gnrale. Mais les funiculaires ne gravissent
pas _toutes_ les ctes dans la Fort Noire, spcifia Harris.

--Je m'en tais bien un peu dout grogna George; et le silence rgna
quelque temps.

--D'un autre ct, dit Harris, qui avait apparemment rumin ce
sujet, il est impossible que vous ayez espr n'avoir que des
descentes. Ce ne serait pas de jeu. Sans un peu de travail, il n'est
pas de plaisir.

Du silence encore. George le rompit:

--Ne vous surmenez pas pour le seul plaisir de m'tre agrable, vous
deux.

--Que voulez-vous dire? demanda Harris.

--Je veux dire qu'aux endroits o d'aventure nous pourrions prendre
le funiculaire, il ne vous faudrait pas craindre de blesser ma
susceptibilit. Pour mon compte, je me dclare prt  gravir toutes
ces montagnes dans des funiculaires, mme si ce n'est pas de jeu. Je
me charge de me mettre en rgle avec ma conscience; voici huit jours
que je me lve  sept heures du matin, et je trouve que cela vaut
une compensation. Ne vous gnez donc pas pour moi  ce sujet.

Nous prommes de ne pas oublier son voeu et l'excursion continua
dans un mutisme absolu, jusqu'au moment o George nous en fit sortir
de nouveau par cette question:

--De quelle marque m'avez-vous dit qu'tait votre machine?

Harris le lui dit. Je ne me rappelle pas de quelle marque elle
tait; peu importe.

--En tes vous sr? insista George.

--Naturellement, j'en suis sr. Pourquoi?

--Eh bien, elle ne fait pas honneur  son affiche. C'est tout.

--Quelle affiche?

--L'affiche qui a pour but de prner cette marque de cycles. J'en ai
regard une peu de jours avant notre dpart, qui tait placarde sur
un mur de Sloane Street. Un jeune homme montait une machine de cette
marque, un jeune homme, une bannire  la main: il ne faisait aucun
effort, c'tait aussi clair que le jour. Il tait simplement assis
dessus  aspirer largement le grand air. Le cycle avanait par sa
propre initiative et avanait d'un bon train. Votre bicyclette me
laisse  moi tout le travail. Votre machine est un monstre de
paresse. Si on ne suait pas sang et eau, ce n'est pas elle qui
bougerait. A votre place j'irais rclamer.

En y rflchissant, il y a bien peu de machines qui fassent honneur
 leurs rclames! Je ne me souviens que d'une seule affiche o le
cycliste apparemment peinait. Mais c'est qu'il tait poursuivi par
un taureau. Le plus souvent, l'intention de l'artiste est de prouver
au nophyte hsitant que le sport de la bicyclette consiste  tre
assis sur la selle luxueuse et  tre transport rapidement par des
forces invisibles et surnaturelles dans la direction o l'on dsire
aller.

D'une manire gnrale le cycliste est une dame. Une fe voyageant
sur une lgre nue estivale ne peut pas paratre plus  son aise
que la bicycliste de l'affiche. Elle porte le costume rv pour
faire de la bicyclette par de fortes chaleurs. Des patronnes
d'auberges un peu bgueules lui refuseraient peut-tre l'accs de
leur salle  manger; et une police  l'esprit troit pourrait
vouloir la protger en l'enveloppant dans un chle, avant de
l'incriminer. Mais elle ne s'occupe pas de ces dtails. Par monts et
par vaux, en des passages o un chat aurait du mal  trouver son
chemin, sur des routes faites pour briser un rouleau compresseur,
elle passe comme une vision de beaut nonchalante, ses cheveux
blonds ondulant au vent, son corps de sylphide alangui dans une
attitude thre, un pied sur la selle et l'autre effleurant la
lanterne. Parfois elle consent  s'asseoir sur la selle; en ce cas
elle place ses pieds sur les leviers de repos, allume une cigarette
et brandit un lampion.

Quelquefois, mais plus rarement, ce n'est qu'un mle qui conduit la
bicyclette. Acrobate moins accompli que la demoiselle, il russit
pourtant des tours de force apprciables: se tenir debout sur la
selle en agitant des drapeaux, boire de la bire ou du bouillon en
pleine marche. Il faut bien qu'il fasse quelque chose pour occuper
ses loisirs: ce doit tre fort pnible pour un homme d'un
temprament actif de rester tranquillement assis sur sa machine des
heures durant sans rien avoir  faire, sans mme avoir  rflchir.
Et c'est pourquoi on le voit se dresser sur ses pdales en arrivant
prs du sommet d'une haute montagne, pour apostropher le soleil ou
pour dclamer des vers  la campagne environnante.

Parfois l'affiche reprsente un couple de cyclistes; et alors on
saisit sur le vif toutes les supriorits qu'a, au point de vue du
flirt, la bicyclette moderne sur le salon, ou sur la grille du
jardin du bon vieux temps. Lui et elle grimpent sur leurs
bicyclettes, aprs s'tre naturellement assurs qu'elles sont de
bonne marque. Aprs quoi, ils n'ont plus rien  faire qu' se
rpter l'ternelle chanson d'amour toujours si douce. Gaiement les
roues de la Bermondsey Company's Bottom Bracket Britain's Best ou
de la Camberwell Company's Jointless Eureka roulent le long
d'troits sentiers,  travers les villes qui sont des ruches en
travail. On n'a besoin ni de pdaler ni de les conduire. Donnez-leur
une direction et dites-leur  quelle heure vous voulez tre rentrs:
c'est tout ce qu'il leur faut pour agir. Pendant qu'Edwin se penche
sur sa selle pour murmurer  l'oreille d'Anglina les mille petits
riens si doux, pendant que le visage d'Anglina se tourne vers
l'horizon dcoratif pour cacher sa chaste rougeur, les bicyclettes
magiques poursuivent leur course rgulire.

Et le soleil brille toujours et toujours les routes sont sches. Ils
ne sont ni suivis par des parents svres, ni accompagns d'une
tante encombrante, ni pis au coin des rues par un dmon de petit
frre; jamais ils ne rencontrent d'obstacle  leur bonheur. Ah, mon
Dieu! pourquoi n'avons-nous pas pu louer des Britain's Best ou des
Camberwell Eurekas quand _nous_ tions jeunes.

Il se peut aussi que la Britain's Best ou la Camberwell Eureka
soit appuye contre une grille; elle est peut-tre fatigue. Elle a
eu beaucoup  travailler cette aprs-midi pour transporter ces
jeunes gens. Anims des meilleures intentions ils ont mis pied 
terre pour donner du repos  la machine. Ils sont assis sur l'herbe,
ombrags par de jolis arbustes; l'herbe est longue et bien sche; un
ruisseau coule  leurs pieds. Tout respire la paix et la
tranquillit.

L'artiste, compositeur d'affiches pour cycles, s'ingnie toujours 
donner cette impression lysenne de paix et de tranquillit.

Mais, au fait, j'ai tort d'affirmer que, d'aprs les affiches,
jamais cycliste ne peine. J'en ai vu qui reprsentaient des hommes 
bicyclette travaillant dur ou mme se surmenant. Ils paraissent
amaigris et hagards;  force de travail, la sueur perle sur leur
front; ils vous donnent l'impression que, s'il y a une autre
montagne au del de l'affiche, il leur faudra ou abandonner ou
mourir. Mais c'est le rsultat de leur propre folie et cela ne leur
arrive que parce qu'ils s'obstinent  monter une machine d'une
marque infrieure. Ah! s'ils montaient une Putney Popular ou une
Battersea Bounder comme le jeune homme raisonnable qui occupe le
centre de l'affiche, ils n'auraient aucun besoin de se dpenser en
efforts inutiles! On ne leur demanderait en tmoignage de
reconnaissance que d'avoir l'air heureux; tout au plus de freiner un
peu parfois lorsqu'il arrive  la machine dans sa juvnile fougue de
perdre la tte et de prendre une allure par trop prcipite.

Vous, pauvres jeunes hommes si las, assis misrablement sur une
borne kilomtrique, trop reints pour prendre garde  la pluie
persistante qui vous traverse, vous jeunes filles harasses, aux
cheveux raides et mouills, que l'heure tardive nerve, qui
lanceriez un juron si vous saviez vous y prendre; vous, hommes
chauves et corpulents, qui maigrissez  vue d'oeil en vous reintant
sur la route sans fin; vous, matrones pourpres et dcourages, qui
avez tant de mal  matriser la roue rcalcitrante; vous tous,
pourquoi n'avez-vous pas eu soin d'acheter une Britain's Best, ou
une Camberwell Eureka? Pourquoi ces bicyclettes de marques
infrieures sont-elles si rpandues? Ou bien en est-il du cyclisme
comme de toute chose en ce bas monde: la Vie ralise-t-elle jamais
la promesse de l'Affiche?

En Allemagne ce qui ne manque jamais de me fasciner, c'est le chien
autochthone. On se lasse en Angleterre des vieilles races, on les
connat trop: il y a le dogue, le plum pudding dogue, le terrier (au
poil noir, blanc ou roux, selon le cas, mais toujours querelleur),
le collie, le bouledogue; et jamais rien de nouveau. Mais en
Allemagne vous rencontrez de la varit. Vous y apercevez des chiens
comme vous n'en avez jamais vu jusque l; que vous ne prendriez pas
pour des chiens, s'ils ne se mettaient  aboyer. Tout cela est si
neuf, si captivant! George s'arrta devant un chien  Sigmaringen et
attira notre attention sur lui. Il nous sembla le produit htrogne
d'une morue et d'un caniche, et, ma foi, je n'oserais pas affirmer
qu'il n'tait pas, en effet, issu du croisement d'une morue et d'un
caniche. Harris essaya de le photographier, mais le chiens se hissa
le long d'une palissade et disparut dans quelque haie.

J'ignore les intentions de l'leveur allemand; il les cache pour le
moment. George prtend qu'il vise  produire un griffon. On est
tent de dfendre cette thorie: j'ai observ un ou deux cas de
quasi russite en ce genre. Et cependant je ne peux pas m'empcher
de croire que ce ne furent que de simples accidents. L'Allemand est
pratique: quel intrt aurait-il  raliser un griffon? Si on n'est
pouss que par le dsir d'avoir une bte originale, n'a-t-on pas
dj le basset? Que faut-il de plus? Au surplus, le griffon serait
trs incommode dans une maison: chacun,  chaque instant, lui
marcherait sur la queue. A mon ide, les Allemands tentent de
produire une sirne, qu'ils dresseraient  la pche.

Car nos Allemands n'encouragent jamais la paresse chez aucun tre
vivant: ils aiment voir leurs chiens travailler, et le chien
allemand aime le travail. Il ne peut y avoir aucun doute  ce sujet.
La vie du chien anglais doit lui peser comme un fardeau. Imaginez un
tre fort, intelligent et actif, d'un temprament exceptionnellement
nergique, condamn  passer vingt-quatre heures par jour dans une
inertie absolue! Aimeriez-vous cela pour vous-mme? Rien d'tonnant
qu'il se sente incompris, qu'il aspire  l'impossible et ne rcolte
que dboires.

Le chien allemand, au contraire, a de quoi occuper son esprit. Il se
sait important et trs utile. Observez-le qui s'avance, l'air
heureux, attel  sa voiturette charge de lait. Nul marguillier ne
semble aussi satisfait de lui-mme au moment de la qute. Il ne
fournit aucun travail vritable; c'est l'humain qui pousse, et lui
qui aboie. C'est ainsi qu'il conoit la division du travail. Voici
ce qu'il se dit:

--Le vieux bonhomme ne peut pas aboyer, mais sait pousser. C'est
parfait.

La fiert qu'il tire de ce travail est difiante. Il se peut qu'un
autre chien, le croisant, fasse une remarque dsobligeante, jette du
discrdit sur la teneur en crme de son lait. Alors il s'arrte
subitement, sans tenir aucun compte de la circulation.

--Je vous demande pardon, mais que disiez-vous de notre lait?

--Je n'ai rien dit de votre lait, rpond l'autre chien sur le ton de
la plus parfaite innocence. J'avais simplement dit qu'il fait beau
temps et demand le prix de la craie.

--Ah, vous avez demand le prix de la craie, hein? Dsireriez-vous
le savoir?

--Je vous en prie, je m'imagine que vous tes  mme de me le dire.

--Vous avez raison. Je le peux. Cela vaut....

--Allons, marche, dit la vieille qui a chaud, qui est lasse et
voudrait avoir fini sa tourne.

--Oui; mais, nom d'un petit bonhomme! avez-vous entendu ce qu'il a
dit de notre lait?

--Eh! ne t'occupe donc pas de lui. Voil un tramway qui vient de
tourner la rue: nous allons tre crass.

--Possible, mais moi je m'occupe de lui. On a son amour-propre. Il a
demand le prix de la craie, et il va le savoir! a vaut exactement
vingt fois plus....

--Vous allez tout renverser! s'crie la vieille femme angoisse, le
retenant de toutes ses faibles forces. Mon Dieu! j'aurais d le
laisser chez nous.

Le tram s'avance rapidement sur eux; un cocher les invective, un
autre chien, norme, attel  une voiturette de pain, esprant
arriver  temps pour prendre part au combat, se hte de traverser la
rue, suivi d'un enfant qui crie de toutes ses forces. Il se forme
vite un petit rassemblement; et un reprsentant de la force publique
se fraie un chemin vers le champ de bataille.

--Cela vaut, reprend le chien de la laitire, exactement vingt fois
plus que vous n'allez valoir quand j'en aurai fini avec vous.

--Ah! tu crois a, vraiment?

--Oui, vraiment, petit-fils de caniche franais, mangeur de choux!

--L! je savais que vous alliez la renverser, dit la pauvre
laitire. Je lui avais dit qu'il allait la renverser.

Mais il est occup et ne l'coute pas. Cinq minutes plus tard, quand
la circulation a repris, quand la porteuse de pain a ramass ses
miches boueuses et que le sergent de ville s'est retir aprs avoir
not le nom et l'adresse de toutes les personnes prsentes, il
consent  jeter un regard derrire lui.

--Evidemment on en a renvers un peu, admet-il. Puis, se secouant
pour chasser cet ennui, il ajoute gaiement: Mais je pense lui avoir
appris le prix de la craie,  celui-l. Je crois qu'il ne reviendra
plus nous ennuyer.

--Je l'espre, bien sr, dit la vieille femme, en regardant avec
regret la voie lacte.

Mais son sport prfr consiste  attendre au sommet d'une colline
la venue d'un autre chien et alors de la redescendre au grand trot.
En ces occasions-l son matre est surtout occup  courir derrire
lui, pour ramasser au fur et  mesure les objets sems, des pains,
des choux, des chemises. Arriv au bas de la colline, lui s'arrte
et attend amicalement son matre.

--Excellente course, n'est-ce pas? remarque-t-il, essouffl, quand
l'homme arrive, charg jusqu'au menton. Je crois que je l'aurais
gagne, si cet idiot de petit garon n'tait pas intervenu. Il s'est
mis juste en travers de mon chemin au moment o je tournais le coin.
_Vous l'aviez remarqu?_ Je voudrais pouvoir en dire autant, sale
gosse! Pourquoi se met-il  brailler de la sorte? _Parce que je l'ai
renvers et que j'ai pass sur lui?_ Eh, pourquoi ne s'est-il pas
cart de mon chemin? C'est une honte que les gens permettent 
leurs enfants de courir ainsi et de se jeter dans les jambes de tout
le monde pour faire choir les gens. _Oh, l, l! Toutes ces choses
sont tombes de la voiture?_ Vous ne l'aviez srement pas bien
charge, il faudra y mettre plus de soin une autre fois. _Vous ne
pouviez pas vous attendre  ce que je descendisse la colline  une
allure de vingt milles  l'heure?_ Vous me connaissez assez pourtant
pour ne pas croire que je me laisserais dpasser par ce vieux chien
des Schneider sans tenter un effort. Mais vous ne rflchissez
jamais. Vous tes certain d'avoir retrouv tout? _Vous le croyez?_
Je ne me contenterais pas de croire;  votre place je remonterais
vivement la colline et je m'en assurerais. _Vous tes trop fatigu?_
Oh, cela va bien! mais ne dites pas alors que c'est ma faute s'il
vous manque quelque chose.

Il est trs entt. Il est sr et certain que le bon tournant est le
second  votre droite, et rien ne pourra le persuader que ce n'est
que le troisime. Il est sr de pouvoir traverser la route
suffisamment vite et ne sera convaincu du contraire que lorsqu'il
aura vu sa charrette dmolie. Il est vrai qu'alors il s'excusera
trs humblement. Mais  quoi cela servira-t-il? Cela rparera-t-il
le mal? Comme il a d'habitude la taille et la force d'un jeune
taureau et que son compagnon humain n'est gnralement qu'un faible
vieillard ou un petit enfant, il n'en fait qu' sa guise. La plus
grande punition que son propritaire puisse lui infliger, c'est de
le laisser  la maison et de traner lui-mme sa voiture. Mais notre
Allemand a trop bon coeur pour abuser de ce procd.

Il ne faut pas croire que l'animal soit attel  la voiture pour un
autre agrment que le sien, et j'ai la certitude que le paysan
allemand ne commande le petit harnachement et ne fabrique la petite
voiture que pour faire plaisir  son chien. Dans d'autres pays, en
Hollande, en Belgique et en France, j'ai vu maltraiter et surmener
les chiens qu'on attelle; en Allemagne, jamais. Les Allemands
accablent de sottises leurs animaux d'une manire choquante. J'ai vu
un Allemand se tenir devant son cheval et le traiter de tous les
noms qui lui venaient  l'esprit. Mais le cheval n'en avait cure.
J'ai vu un Allemand, las d'injurier son cheval, appeler sa femme et
lui demander de l'aider. Quand elle survint, il lui rvla ce que le
cheval avait fait. A ce rcit la femme se fcha, elle aussi, tout
rouge; et, se tenant l'un  droite, l'autre  gauche du pauvre
animal, tous deux le rourent d'invectives; ils lui firent des
remarques blessantes sur son aspect physique, son intelligence, son
sens moral, son adresse en tant que cheval. L'animal subit
l'avalanche pendant quelque temps avec une patience exemplaire; puis
il trouva la meilleure solution en l'occurrence. Sans perdre son
sang-froid, il s'en alla doucement. La femme s'en retourna  sa
lessive. Quand au mari, il le suivit, remontant la rue, la bouche
pleine d'injures.

Il n'y a pas sur terre de peuple dont le coeur soit aussi tendre.
Les Allemands ne maltraitent pas les enfants ni les animaux. Ils
n'utilisent le fouet que comme instrument de musique; on entend son
claquement du matin au soir. A Dresde je vis la foule lyncher
presque un cocher italien qui s'tait servi du fouet contre sa bte.
L'Allemagne est le seul pays d'Europe o le voyageur puisse
s'installer confortablement dans un fiacre avec la certitude que son
laborieux et patient ami d'entre les brancards ne sera ni surmen ni
maltrait.




CHAPITRE ONZIME

_Une maison de la Fort Noire. Les relations qu'on pourrait faire.
Son parfum. George refuse nergiquement de rester couch aprs
quatre heures du matin. La route qu'on ne saurait manquer. Mon flair
extraordinaire. Une runion de gens peu reconnaissants. Harris
savant. Sa confiance sereine. Le village: o il se trouvait et o il
aurait d tre. George: son plan. Nous nous promenons  la
franaise. Le cocher allemand endormi et rveill. L'homme qui
rpand l'anglais sur le continent._


Trs fatigus et loin de toute ville ou de tout village, nous avons
dormi une nuit dans une ferme de la Fort Noire. Le grand charme
d'une maison de la Fort Noire rside dans sa sociabilit. Les
vaches y habitent la pice  ct, les chevaux l'tage au-dessus,
les oies et les canards sont installs dans la cuisine, tandis que
les cochons, les enfants et les poules sjournent un peu partout.

Pendant qu'on procde  sa toilette on entend un grognement derrire
soi:

--Bonjour! Pas d'pluchures de pommes de terre ici? Non, je vois que
vous n'en avez pas. Au revoir.

Puis voici un caqutement et le cou d'une vieille poule qui avance.

--Belle journe, n'est-ce pas? Cela ne vous drange pas que
j'apporte ici mon ver? C'est si difficile de trouver dans cette
maison une pice o l'on puisse jouir en paix de sa nourriture.
Dj, quand je n'tais que poussin, je mangeais lentement, mais
quand une douzaine.... L, je pensais bien qu'ils ne me laisseraient
pas tranquille! Chacun en voudra un morceau. Cela ne vous fait rien
que je m'installe sur le lit? Ici ils ne me verront peut-tre pas.

Pendant que l'on s'habille, diffrentes ttes viennent vous pier
par la porte. Elles considrent apparemment la chambre comme une
mnagerie temporaire. On ne saurait dire si les ttes appartiennent
 des garons ou  des filles; on ne peut qu'esprer qu'elles
appartiennent toutes au sexe masculin. Il est inutile d'essayer de
fermer la porte, car il n'y a rien pour la maintenir et, aussitt
qu'ils ne la sentent plus pousse, ils l'ouvrent de nouveau. On
djeune dans le dcor traditionnel du repas qui fut clbr pour le
retour de l'Enfant Prodigue: un cochon ou deux entrent pour vous
tenir compagnie; une bande d'oies d'un certain ge vous accablent de
critiques, se tenant sur le pas de la porte; vous devinez, d'aprs
leurs chuchotements, leur expression choque, qu'elles cassent du
sucre sur votre dos. Une vache s'abaissera peut-tre jusqu' jeter
un coup d'oeil sur cet intrieur.

C'est cet arrangement dans le genre de l'arche de No qui donne, je
suppose,  la maison de la Fort Noire son odeur particulire. Ce
n'est pas une odeur qu'on puisse comparer  quoi que ce soit. C'est
tout comme si l'on mlangeait des roses, du fromage du Limbourg, de
l'huile pour les cheveux, quelques fleurs de bruyre, des oignons,
des pches, de l'eau de savon avec une bouffe d'air marin et un
cadavre. On ne saurait discerner aucune odeur particulire, mais on
les sent toutes runies l, toutes les odeurs que l'univers possde
jusqu' prsent. Les gens qui vivent dans ces maisons adorent 
l'envi ce mlange. Ils n'ouvrent jamais les fentres, de peur d'en
perdre un peu; ils conservent prcieusement cette odeur dans leur
maison hermtiquement close. Si vous dsirez respirer un parfum
diffrent, vous avez tout loisir de sortir et de humer  l'extrieur
l'arome des pins et des violettes des bois:  l'intrieur il y a
celui de la maison; et on dit qu'au bout de quelque temps on s'y
habitue de telle sorte qu'il vous manquerait et que l'on devient
incapable de s'endormir dans aucune autre atmosphre.

Nous avions projet de couvrir une longue tape le lendemain et pour
ce motif nous dsirions nous lever de bonne heure, vers les six
heures,--si possible sans dranger toute la maison. Nous demandmes
timidement  notre htesse si elle voyait d'un bon oeil ce
programme. Elle ne fit pas d'objection. Elle-mme ne serait
peut-tre pas dans les parages  cette heure-l. C'tait le jour o
elle devait se rendre au march, distant de dix milles. Elle ne
rentrait pas avant sept heures; mais il tait fort possible que son
mari ou l'un de ses fils passt  la maison prendre un deuxime
repas  ce moment. En tous cas on enverrait quelqu'un nous rveiller
et prparer notre premier djeuner.

On n'et pas  nous rveiller. Nous nous levmes de nous-mmes 
quatre heures. Nous nous levmes  quatre heures pour chapper au
fracas qui faisait clater nos ttes. Je suis incapable de dire 
quelle heure les paysans de la Fort Noire se lvent en t; ils
nous parurent se lever toute la nuit. Et la premire chose que fait
l'indigne quand il sort du lit est de chausser une paire de sabots
et de faire une promenade hyginique  travers sa maison. Il ne se
sent pas compltement lev avant d'avoir mont et descendu trois
fois les tages. Une fois bien rveill, il monte aux curies et y
rveille son cheval. (Les maisons de la Fort Noire tant
gnralement bties sur une pente raide, le rez-de-chausse se
trouve  la partie suprieure et le grenier  la partie infrieure.)
Le cheval, semble-t-il, doit aussi faire sa promenade hyginique par
la maison. Ensuite l'homme descend  la cuisine et commence  casser
du bois; quand il en a cass suffisamment, il se sent satisfait de
lui-mme et se met  chanter. Considrant toutes ces choses, nous
arrivmes  conclure que ce que nous avions de mieux  faire tait
de suivre l'excellent exemple qu'on nous donnait. George lui-mme
avait trs envie de se lever ce matin-l.


Nous absorbmes un repas frugal  quatre heures et demie et nous
mmes en route  cinq heures. Notre chemin nous conduisait  travers
des montagnes et, d'aprs les renseignements pris dans le village,
ce devait tre une de ces routes si faciles  suivre qu'il tait
impossible de s'garer. Je suppose que tout le monde connat ces
sortes de routes; gnralement elles vous ramnent  votre point de
dpart; et s'il en va autrement, vous le regrettez, car dans le
premier cas vous savez au moins o vous vous trouvez. J'tais en
dfiance ds le dbut, et avant d'avoir parcouru une couple de
milles nous fmes difis. Nous arrivions  un carrefour de trois
routes. Un poteau indicateur vermoulu assignait pour destination au
chemin de gauche un endroit inconnu de toute carte. L'autre bras,
parallle  la route du milieu, avait disparu. Le chemin de droite,
nous tions tous d'accord pour le croire, ramenait manifestement au
village.

--Le vieillard, rappela Harris, nous a dit clairement de longer la
montagne.

--Quelle montagne? demanda George avec justesse.

Une demi douzaine de collines nous faisaient face, les unes plus
grandes, les autres plus petites.

--Il nous a dit, continua Harris, que nous devions arriver  un
bois.

--Je ne vois aucune raison d'en douter, quelle que soit la route que
nous prenions, commenta George.

En effet toutes les hauteurs autour de nous taient couvertes de
forts paisses.

--Et il a encore dit, murmura Harris, que nous atteindrions le
sommet en une heure et demie environ.

--C'est l, dit George, que je commence  douter de ses paroles.

--Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda Harris.

Le hasard veut que j'aie la bosse de l'orientation. Ce n'est pas une
vertu; je ne veux pas m'en vanter. Ce n'est qu'un instinct tout
animal, auquel je ne peux rien. S'il m'arrive de rencontrer sur mon
chemin des montagnes, des prcipices, des rivires et d'autres
obstacles de cette sorte qui m'empchent d'avancer,--ce n'est pas ma
faute. Mon instinct me conduit trs srement; c'est la plante qui a
tort. Je les emmenai donc par la route du milieu. On n'aurait pas d
m'imputer  crime le fait que cette route du milieu n'ait pas eu
suffisamment d'nergie pour continuer plus d'un quart de mille dans
la mme direction, et qu'aprs trois milles de montes et de
descentes elle ait subitement abouti  un gupier. Si cette route
mdiane avait suivi la direction qu'elle aurait d suivre, elle nous
aurait mens l o nous voulions aller, j'en suis convaincu.

Ce don particulier qui m'est chu, j'aurais continu  m'en servir
pour dcouvrir un nouveau chemin, s'ils ne m'avaient pas fait sentir
leur mauvaise humeur. Mais je ne suis pas un ange--je l'avoue
franchement--et je refuse de faire des efforts au profit d'ingrats
et de rebelles. D'un autre ct je me demande si George et Harris
m'auraient suivi plus loin. C'est pour ces raisons que je m'en lavai
les mains et que Harris me remplaa comme chef de colonne.

--Eh bien, me dit-il, je suppose que vous tes satisfait de votre
oeuvre.

--J'en suis assez satisfait, rpondis-je du haut du tas de pierres
sur lequel j'tais assis. Je vous ai mens jusqu'ici sains et saufs.
Je mnerais plus loin, mais nul artiste ne peut travailler sans
encouragement. Vous vous montrez mcontents de moi parce que vous ne
savez pas o vous tes. Il est possible que vous soyez dans la bonne
direction, sans vous en douter. Mais autant ne rien dire; je ne
m'attends pas  des remerciements. Suivez le chemin qui bon vous
semblera; je ne m'en occupe plus.

Je parlai peut-tre avec amertume, mais je n'y pouvais rien. On ne
m'avait pas adress une parole aimable pendant tout ce trajet
rebutant.

--Ne vous mprenez pas sur le sens de mes paroles, dit Harris:
George et moi sommes convaincus que sans votre aide nous ne serions
pas arrivs  l'endroit o nous nous trouvons. Nous vous rendons
justice en cela. Mais on ne peut pas se fier aveuglment 
l'instinct. Je compte vous proposer d'y substituer la science qui,
elle, est exacte. Donc, o se trouve le soleil?

--Ne croyez-vous pas, dit George, que si nous retournions au village
et que nous demandions  un gamin de nous servir de guide pour un
mark, cela nous ferait, somme toute, gagner du temps?

--Cela nous ferait perdre plusieurs heures, rpliqua Harris d'un ton
dcid. Fiez-vous  moi. J'ai tudi la question. (Il tira sa montre
et commena  tourner sur lui-mme.)


C'est simple comme bonjour. Il faut diriger la petite aiguille vers
le soleil, vous prenez la bissectrice de l'angle form par la petite
aiguille et midi, et obtenez ainsi la direction du nord. (Il s'agita
pendant quelque temps, puis il fit son choix.) Me voil fix,
dit-il; le nord est dans cette direction, l o se trouve le
gupier. Maintenant passez-moi la carte. (Nous la lui tendmes et,
s'asseyant face aux gupes, il l'examina.) Todtmoos se trouve, par
rapport  notre position actuelle, dans une direction sud-sud-ouest.

--Qu'entendez-vous par notre position actuelle? questionna George.

--Mais ici, o nous sommes.

--Mais o sommes-nous donc?

Cette question embarrassa Harris pendant quelques instants, mais 
la fin il se rassrna.

--Notre position importe peu, rpliqua-t-il. Quel que soit l'endroit
o nous sommes, Todtmoos se trouve dans une direction sud-sud-ouest.
Allons, venez, nous perdons notre temps.

--Je ne comprends pas exactement votre raisonnement, dit George en
se levant et en bouclant sa musette; mais je suppose que cela ne
tire pas  consquence. Nous nous promenons pour notre sant et
partout la campagne est belle.

--Cela va aller merveilleusement, dit Harris avec une confiance
sereine. Nous arriverons  Todtmoos avant dix heures, ne vous
tourmentez pas. Et  Todtmoos nous trouverons  manger.

Il avoua que, pour sa part, il aimerait un beefsteak suivi d'une
bonne omelette. George nous confia que personnellement il
s'abstiendrait de penser  ce sujet avant que Todtmoos ne ft en
vue.

Nous marchions depuis une demi-heure quand, arrivant  une
claircie, nous apermes au-dessous de nous,  environ deux milles,
le village que nous avions travers quelques heures plus tt. Nous
le reconnaissions  son glise bizarre, munie d'un escalier
extrieur, ce qui est d'une architecture peu rpandue. Cette vue me
remplit de tristesse. Nous avions march sur une route trs dure
pendant trois heures et demie et n'avions apparemment fait que
quatre milles. Mais Harris tait enchant:

--Enfin, nous savons o nous sommes.

--Je croyais que cela importait peu, lui rappela George.

--En effet, pratiquement cela n'a aucun intrt, mais il vaut quand
mme mieux tre fix. A prsent je me sens plus sr de moi.

--Je ne vois pas en quoi cela constitue pour vous un avantage,
murmura George. (Mais je ne crois pas que Harris l'entendit.)

--Nous sommes en ce moment, continua Harris, dans l'est par rapport
au soleil et Todtmoos est au sud-ouest de l'endroit o nous sommes.
De sorte que si... (Il s'arrta net.) A propos, vous souvenez-vous
si j'ai dit qu'en menant la bissectrice de l'angle on obtenait la
direction nord ou la direction sud?

--Vous avez dt qu'elle donnait le nord, rpliqua George.

--En tes-vous sr? insista Harris.

--Certain. Mais ne vous laissez pas influencer dans vos calculs pour
si peu. Selon toute probabilit, vous vous tes tromp.

Harris rflchit quelque temps, puis sa physionomie s'claira:

--Nous y sommes. Evidemment c'est le nord. Il faut que ce soit le
nord. Comment cela pourrait-il tre le sud? Maintenant, il faut nous
diriger vers l'ouest. Venez.

--Je ne demande pas mieux que de me diriger vers l'ouest, dit
George; n'importe quelle direction de la boussole m'est bonne. Je
veux seulement vous faire remarquer qu'en ce moment nous marchons en
plein vers l'est.

--Mais non, rpondit Harris, nous allons vers l'ouest.

--Je vous dis que nous nous dirigeons vers l'est.

--Je voudrais que vous ne continuiez pas  affirmer a. Vous
drangez mes calculs.

--Cela m'est gal. J'aime mieux dranger vos calculs que de
continuer  m'garer. Je vous dis que nous avons mis cap en plein
vers l'est.

--Quelle stupidit! s'impatienta Harris, voici le soleil.

--Je peux voir le soleil, convint George, je le vois mme assez
distinctement. Il se peut qu'il se trouve  sa place selon vous et
les prceptes de la science, mais il se peut aussi qu'il n'y soit
pas. Tout ce que je sais se rsume en ceci: quand nous tions dans
le village, cette montagne surmonte de cette couronne de rochers
tait nettement au nord. En ce moment, nous faisons face  l'est.

--Vous avez raison, acquiesa Harris, j'avais oubli pour un instant
que nous marchions dans un sens oppos.

--Moi,  votre place, je prendrais l'habitude de noter ces
changements d'orientation, grommela George. Cela nous arrivera
probablement plus d'une fois encore.

Nous fmes demi-tour et nous acheminmes dans la direction oppose.

Aprs avoir grimp pendant quarante minutes, nous arrivmes de
nouveau  une claircie, et de nouveau le village s'talait  nos
pieds. Mais cette fois-ci il tait au sud, par rapport  nous.

--C'est tonnant, dit Harris.

--Je ne vois rien d'tonnant  cela, mit George. Si vous faites
consciencieusement le tour d'un village, il n'est que naturel que
vous en aperceviez de temps en temps l'glise. J'ai tout le premier
du plaisir  la voir. Cela me prouve que nous ne sommes pas
irrmdiablement perdus.

--Il devrait tre  notre gauche, dit Harris.

--Il y sera dans une heure environ si nous poursuivons notre route.

Moi, je me taisais: tous les deux m'irritaient. Mais je voyais non
sans satisfaction George se mettre en colre contre Harris. Aussi
tait-ce assez stupide de la part de Harris de s'imaginer qu'il
tait capable de trouver son chemin d'aprs le soleil.

--Je serais bien content de savoir d'une manire certaine, dit
Harris d'un air songeur, si cette bissectrice nous indique le nord
ou le sud.

--A votre place, je prendrais une rsolution  ce sujet: c'est un
point important.

--C'est impossible que ce soit le nord, dit Harris, et je vais vous
expliquer pourquoi.

--Ne vous donnez pas cette peine, rpliqua George, je ne demande
qu' le croire.

--Vous venez de dire qu'elle indique le nord, lui reprocha Harris.

--Ce n'est pas cela que j'ai dit. J'ai dit que vous l'aviez dit,
c'est tout diffrent. Si vous croyez vous tromper, rebroussons
chemin. Cela nous changera,  dfaut de mieux.

Alors Harris dressa de nouveaux plans bass sur des calculs inverses
et de nouveau nous nous enfonmes dans les bois; et de nouveau
aprs une demi-heure de ctes rudes, nous arrivmes en vue du mme
village. Il est vrai que nous tions  une altitude un peu plus
leve et que cette fois-ci il tait situ entre nous et le soleil.

--Je pense, dit George, tandis qu'il le regardait du haut de cet
observatoire, que c'est la meilleure vue que nous en ayons eue
jusqu' prsent. Il n'y a plus qu'un seul endroit au-dessus de nous
d'o nous puissions le voir encore. Ce aprs quoi, je vous
proposerai d'y descendre et d'y prendre quelque repos.

--Je ne crois pas que ce soit le mme village, dit Harris; cela
n'est pas possible.

--On ne saurait s'y mprendre, avec cette glise, dit George. A
moins qu'il ne s'agisse d'un cas semblable  celui de cette statue
de Prague. Il se peut que les autorits aient diffrentes copies
grandeur nature de ce village et les aient disperses dans la fort
pour juger o il ferait meilleur effet. Du reste, peu importe. O
allons-nous maintenant?

--Je n'en sais rien, dit Harris, et cela m'est gal. J'ai fait de
mon mieux; vous n'avez fait que bougonner et m'induire en erreur.

--J'ai pu vous adresser quelques critiques, admit George; mais
mettez-vous  ma place. L'un de vous me certifie qu'il a un instinct
infaillible et me conduit  un gupier au milieu d'un bois.

--Je ne peux pas empcher les gupes de btir leurs ruches dans les
bois, rpliquai-je.

--Je ne dis pas que cela soit en votre pouvoir, riposta George. Je
ne discute pas; je ne fais que constater des faits bien tablis...
L'autre me mne pendant des heures par monts et par vaux, d'aprs
des principes astronomiques, tout en ne sachant pas distinguer le
nord du sud. Personnellement, je ne prtends pas avoir des instincts
dpassant ceux du commun des mortels, je ne suis pas non plus un
scientifique. Mais je vois l-bas, deux champs plus loin, un homme.
Je vais lui offrir la valeur du foin qu'il coupe et que j'estime 
un mark cinquante, afin que, laissant son travail, il me conduise
jusqu' ce que nous soyons en vue de Todtmoos. Si vous voulez me
suivre, camarades, vous tes libres; si non, vous pouvez recourir 
un autre systme et tenter l'preuve de votre ct.

Le plan de George tait dpourvu d'originalit et de hardiesse, mais
sur le moment il nous parut sympathique. Heureusement que nous
n'tions pas loigns de l'endroit o nous nous tions tromps de
route pour la premire fois; ce qui eut pour rsultat qu'aids par
l'homme  la faux nous retrouvmes le bon chemin et atteignmes
Todtmoos avec un retard de quatre heures sur nos calculs, mais avec
un apptit formidable que quarante-cinq minutes de travail
silencieux et acharn suffirent  peine  calmer.

Nous avions projet d'aller  pied de Todtmoos  la valle du Rhin;
mais en raison de nos fatigues extraordinaires de la matine, nous
dcidmes de faire une promenade en voiture, comme on dit en
France.

Et  cette intention nous loumes un vhicule d'aspect pittoresque,
tir par un cheval qu'on aurait volontiers compar  un tonneau,
n'et t l'embonpoint de son cocher auprs duquel il semblait
anguleux. En Allemagne, toutes les voitures sont amnages pour tre
atteles  deux, mais en gnral elles ne sont tires que par un
seul cheval. Cela donne  l'quipage un aspect asymtrique qui
heurte notre got, mais que les gens d'ici trouvent lgant: on a
l'air de quelqu'un qui d'habitude sort avec une paire de chevaux,
mais qui, pour l'instant, a gar l'un d'eux. Le cocher allemand
n'est pas ce que nous appellerions un matre. Quand il dort, c'est
alors qu'il montre ses qualits. A ce moment, au moins, il n'est pas
dangereux; et comme le cheval est gnralement intelligent et
expriment, la course est relativement peu prilleuse. S'ils
arrivaient en Allemagne  dresser le cheval  se faire payer  la
fin de la course, on pourrait se passer tout  fait de cocher, ce
qui serait un soulagement considrable pour le voyageur: car le
cocher allemand est le plus souvent occup soit  se mettre dans
l'embarras, soit  essayer de s'en tirer. Mais il est plus apte 
s'y mettre qu' s'en tirer. Je me souviens avoir descendu une pente
rapide, dans la Fort Noire, en compagnie de deux dames. C'tait une
de ces descentes en zigzag. D'un ct de la route la montagne se
dressait  soixante-quinze degrs, de l'autre elle s'abaissait,
suivant le mme angle. Nous avancions trs agrablement; le cocher
avait,  notre grande satisfaction, les yeux clos, quand soudain un
mauvais rve ou une indigestion le rveilla. Il saisit les rnes, et
par un mouvement habile, il conduisit au bord extrme du prcipice
le cheval de droite qui s'y accrocha, retenu tant bien que mal par
son harnachement. Notre cocher n'en parut ni surpris ni affect; je
remarquai aussi que les chevaux semblaient tous deux habitus 
cette position. Nous sortmes de voiture et il descendit du sige.
Il prit dans son coffre un norme couteau qui semblait tre
spcialement affect  cet usage et coupa vivement les traits. Le
cheval ainsi lch descendit en roulant jusqu'au moment o il se
retrouva sur la route, quelque cinquante mtres plus bas. L, il se
remit sur pied et nous attendit. Nous reprmes nos places dans la
voiture qui poursuivit sa route avec son seul cheval, et nous
arrivmes de la sorte au niveau du premier. Celui-ci, notre
conducteur le rattela avec quelques bouts de corde et nous
continumes notre chemin. De toute vidence, cocher et chevaux
avaient l'habitude de descendre les montagnes par ce procd: c'est
ce qui m'impressionna le plus.

Une autre particularit du cocher allemand est que, pour ralentir ou
acclrer son allure, il n'agit pas sur le cheval par les rnes,
mais sur la voiture par le frein. Pour faire du huit  l'heure, il
le serre lgrement, de telle sorte que la roue rcle produise un
bruit continu analogue  celui qui s'entend lorsqu'on aiguise une
scie; pour faire quatre milles  l'heure, il le serre un peu plus
fort et vous roulez, accompagns de cris et de grognements qui
rappellent la symphonie de porcs qu'on gorge. Dsire-t-il s'arrter
tout  fait, il le serre  bloc. Il sait que, si son frein est de
bonne qualit, sa voiture s'arrtera en un espace moindre de deux
fois sa longueur,  moins que l'animal ne soit d'une force
extraordinaire. Le cocher allemand et le cheval allemand doivent
ignorer qu'on peut arrter une voiture par un autre moyen, car le
cheval continue  tirer la voiture de toutes ses forces jusqu'au
moment o il se sent incapable de la dplacer d'un centimtre; alors
il se repose. Les chevaux des autres pays ne voient aucun
inconvnient  s'arrter, quand on leur en suggre l'ide. J'ai mme
connu des chevaux qui se montraient satisfaits de marcher tout
doucement; mais notre cheval allemand est, selon toute apparence,
bti pour marcher  une seule allure et est incapable de s'en
dpartir. J'ai vu, c'est vrit pure, un cocher allemand manoeuvrer
le frein des deux mains, de peur de ne pas pouvoir viter une
collision.

A Waldshut, une des petites villes du XVI sicle, que le Rhin
traverse peu aprs sa source, nous rencontrmes cet tre trs
rpandu sur le continent: le touriste anglais qui se montre surpris,
mme offens, de l'ignorance dont l'indigne fait preuve touchant
les subtilits de la langue anglaise. Quand nous pntrmes dans la
gare, il tait en train d'expliquer au porteur, dans un anglais trs
pur, malgr un lger accent du Sommersetshire, et ceci pour la
dixime fois, ainsi qu'il nous en fit part, ce fait pourtant bien
simple qu'il possdait un billet pour Donaueschingen et dsirait se
rendre  Donaueschingen pour voir les sources du Danube qui n'y sont
d'ailleurs pas, quoiqu'on dise en gnral qu'elles y sont, et
entendait que sa bicyclette ft dirige sur Engen et son sac sur
Constance o le dit sac attendrait son arrive. Cette explication
poursuivie d'une haleine lui avait donn chaud et l'avait mis en
colre. Le porteur, un trs jeune homme, avait pris la physionomie
d'un vieillard fatigu. J'offris mes services. Je le regrette
maintenant, mais peut-tre pas autant que cet abruti a d le
regretter plus tard. Les trois itinraires, nous apprit le porteur,
taient compliqus, ncessitant des changements et encore des
changements. Il ne nous restait que peu de temps pour dlibrer avec
calme, car notre propre train devait partir dans quelques minutes.
L'homme tait volubile, ce qui est toujours une faute, lorsqu'on
veut tirer au clair une affaire embrouille, tandis que le porteur
ne dsirait qu'en avoir fini au plus vite pour pouvoir respirer. Dix
minutes plus tard dans le train, la lumire se fit dans mon esprit
connue je rflchissais  la chose: je m'tais bien mis d'accord
avec le porteur pour l'expdition de la bicyclette par Immendingen
(ce qui me semblait tre le meilleur itinraire) et son
enregistrement pour Immendingen; seulement j'avais nglig de donner
des instructions pour son dpart d'Immendingen. Si j'tais de
temprament bilieux, je me ferais du mauvais sang encore  l'heure
actuelle en pensant que, selon toute probabilit, la bicyclette se
trouve aujourd'hui encore  Immendingen. Mais il est de bonne
philosophie de se rsigner  voir toujours le bon ct des choses.
Il se peut que le porteur ait, de son propre chef, rpar ma
ngligence, il se peut aussi qu'un miracle soit intervenu pour
rendre la bicyclette  son propritaire peu de temps avant la fin de
leur voyage. Nous envoymes le sac  Radolfszell: mais je me console
en me disant qu'il portait une tiquette sur laquelle tait crit
Constance; sans aucun doute, aprs un certain laps de temps, la
direction du chemin de fer, voyant qu'on ne le rclamait pas 
Radolfszell, l'aura envoy  Constance.

Le piquant de cette histoire rside en le fait que notre Anglais se
soit indign parce que dans une gare allemande il tait tomb sur un
porteur incapable de comprendre sa langue. Ds que nous lui emes
adress la parole, il avait exprim longuement cette indignation:

--Merci beaucoup. C'est pourtant bien simple. Je vais prendre le
train pour Donaueschingen; de Donaueschingen je me rendrai  pied 
Geisengen; de Geisengen j'irai en chemin de fer  Engen, et d'Engen
je me propose d'aller  bicyclette  Constance. Mais je ne veux pas
emporter mon sac; je veux le trouver  Constance quand j'y
arriverai. Voici dix minutes que j'essaie d'expliquer cela  cet
imbcile, sans pouvoir le lui faire entrer dans tte.

--C'est honteux en effet, avais-je constat: ces manoeuvres
allemands parlent  peine leur propre langue.

--Tout cela, je le lui ai montr sur l'indicateur et expliqu par
des gestes pourtant bien clairs. Impossible de lui rien faire
comprendre.

--J'ai vraiment du mal  vous croire... La chose pourtant
s'expliquait d'elle-mme...

Harris tait en colre aprs cet homme; il lui aurait volontiers
donn une leon pour lui apprendre  voyager dans des rgions
perdues et  vouloir y accomplir des tours de force sur les chemins
de fer, sans savoir un tratre mot de la langue du pays. J'avais
refrn l'ardeur de Harris et lui avais fait remarquer la grandeur
et l'intrt du travail auquel cet homme se livrait sans s'en
douter.

Evidemment Shakespeare et Milton ont fait de leur mieux pour
rpandre la langue anglaise chez les habitants moins favoriss de
l'Europe. Newton et Darwin ont peut-tre russi  rendre la
connaissance de leur langue ncessaire aux trangers soucieux de
l'volution de la pense humaine. Dickens et surtout Ouida auront
peut-tre encore davantage aid  la rendre populaire. Mais celui
qui a rpandu la connaissance de l'anglais depuis le cap St-Vincent
jusqu'aux monts de l'Oural, c'est l'Anglais qui, incapable ou peu
dsireux d'apprendre un seul mot d'une autre langue, voyage, le
porte-monnaie  la main, dans tous les coins du continent. On
pourrait tre choqu de son ignorance, irrit de sa stupidit,
coeur de sa prsomption. Le rsultat pratique subsiste; c'est cet
homme qui britannise l'Europe. C'est pour lui que chaque paysan
suisse par les soires d'hiver trotte  travers les neiges pour
assister au cours d'anglais. C'est pour lui que le cocher et le
conducteur de train, la femme de chambre et la blanchisseuse
plissent sur leur grammaire anglaise et sur les manuels de
conversation. C'est pour lui que les boutiquiers et marchands
trangers envoient leurs fils et leurs filles par milliers faire
leurs tudes dans toutes les villes anglaises. C'est pour lui que
tous les hteliers ou restaurateurs en qute de personnel ajoutent 
leurs annonces: Inutile de se prsenter sans une connaissance
suffisante de la langue anglaise.

Si les races britanniques se mettaient en tte de parler autre chose
que l'anglais, le progrs surprenant de la langue anglaise  travers
l'univers s'arrterait.

Regardons jongler avec son or l'Anglais qui, ne parlant que sa
langue, vit parmi les trangers.

--Voil, s'crie-t-il, de quoi rcompenser tous ceux qui parlent
l'anglais.

C'est lui le grand ducateur. Thoriquement nous devrions le blmer;
pratiquement il sied de se dcouvrir devant lui. Il est le
missionnaire de la langue anglaise.




CHAPITRE DOUZIME

_Nous sommes contrists par les instincts primitifs des Germains.
Une vue superbe, mais pas de restaurant. Une opinion continentale
sur l'Insulaire. Il n'est pas assez dbrouillard pour se mettre 
l'abri de la pluie. Arrive d'un voyageur fatigu, muni d'une
brique. Le chien va  la chasse. Une rsidence de famille peu
dsirable. Un pays de vergers. Un vieux bonhomme trs gai gravit la
montagne. George, alarm par l'heure tardive, descend vivement par
l'autre ct. Harris le suit pour lui montrer le chemin. Je dteste
rester seul et suis Harris  mon tour. Prononciation spciale 
l'usage des trangers._


Ce qui froisse les sentiments des Anglo-Saxons des classes
suprieures est l'instinct terre  terre qui pousse les Allemands 
placer un restaurant au terme de chaque excursion. On trouve
toujours et partout une Wirtschaft bonde, soit au sommet des
montagnes, soit dans les gorges feriques, dans les dfils dserts
comme prs des chutes d'eau ou des fleuves majestueux. Comment
peut-on s'extasier devant une vue lorsqu'on se trouve entour de
tables taches de bire? Comment se perdre dans des rveries
historiques en respirant une odeur de veau rti et d'pinards?

Un jour, dsireux d'lever nos mes, nous nous mmes  grimper 
travers des bois touffus.

--Et, dit Harris avec sarcasme tandis que nous nous arrtions un
moment pour respirer et pour serrer d'un cran nos ceintures, nous
allons trouver l-haut un restaurant splendide o des gens
engouffreront des beefsteaks saignants et des tartes aux prunes en
buvant du vin blanc.

--Vous croyez? dit George.

--Voyons, vous connaissez bien leurs habitudes. Ils ne
consentiraient pas  ddier  la solitude et  la contemplation le
moindre ravin; ils ne laisseraient pas  l'amant de la nature un
seul sommet intact.

--Je pense, remarquai-je, que nous arriverons un peu avant une
heure, pourvu que nous ne flnions pas.

--Le Mittagstisch, grommela Harris, sera juste prt, avec
peut-tre quelques-unes de ces petites truites au bleu, qu'ils
pchent par ici. En Allemagne on semble ne jamais pouvoir se dfaire
de l'ide de boire et de manger. C'est horripilant!


Nous continumes notre chemin, et les beauts de la route nous
firent oublier notre indignation. Mon calcul se trouva exact.

A une heure moins un quart Harris, qui tait en tte, dit:

--Nous voici arrivs. Je vois le sommet.

--Voyez-vous le restaurant? dit George.

--Je ne l'aperois pas, mais vous pouvez tre sr qu'il y est, le
monstre!

Cinq minutes plus tard nous tions au sommet. Nous regardmes vers
le nord, le sud, l'est, l'ouest; puis nous nous regardmes.

--Vue magnifique, n'est-ce pas? dit Harris.

--Magnifique, acquiesai-je.

--Superbe, confirma George.

--Ils ont eu pour une fois le bon got de mettre le restaurant hors
de vue, dit Harris.

--Ils semblent l'avoir cach, dit George.

--Il ne vous choque pas tellement quand on ne vous le met pas sous
le nez, dit Harris.

--Naturellement, s'il est bien plac, observai-je, un restaurant en
gnral n'a rien de dsagrable.

--Je dsirerais savoir o ils l'ont mis, dit George.

--Si nous le cherchions? dit Harris, saisi d'une heureuse
inspiration.


L'ide nous sembla pratique. Nous convnmes d'explorer la rgion
dans diffrentes directions et de nous retrouver au sommet pour nous
faire part du rsultat de nos recherches. Aprs une demi-heure nous
tions de nouveau runis. Les paroles taient inutiles. Nos figures
montraient assez clairement qu'enfin nous avions dcouvert un coin
de nature allemande inviol par les apptits.

--Je ne l'aurais jamais cru, dit Harris; et vous?

--Je pense que ce doit tre le seul coin de tout le Vaterland qui en
soit dpourvu.

--Et nous trois, trangers, nous l'avons dcouvert sans effort,
risqua George.

--Nous voici  mme, observai-je, de rgaler nos sentiments les plus
dlicats sans tre drangs par les sollicitations de notre vile
matire. Voyez le jeu de la lumire sur ces pics lointains. N'est-ce
pas ravissant?

--A propos de nature, dit George, quel est selon vous le chemin le
plus court pour redescendre?

--Le chemin de gauche, rpliquai-je aprs avoir consult le guide,
nous conduit en deux heures environ  Sommersteig, o, entre
parenthses, je remarque que l'Aigle d'Or est trs recommand. Le
sentier de droite, un peu plus long, nous offre des panoramas plus
vastes.

--Ne trouvez-vous pas, dit Harris, qu'un panorama ressemble
follement  tous les autres panoramas?

--Moi, pour ma part, je prends le chemin de gauche, dit George.

Et Harris et moi le suivmes. Mais nous ne descendmes pas aussi
rapidement que nous l'avions prvu. Les orages s'amassent vite dans
ces rgions et, avant que nous eussions fait un quart d'heure de
marche, le dilemme se posa: trouver un abri, ou passer le reste de
la journe dans des vtements tremps. Nous nous dcidmes pour
l'abri et choismes un arbre qui, dans des circonstances ordinaires,
aurait constitu une protection efficace. Mais un orage dans la
Fort Noire n'est pas chose ordinaire. Nous commenmes par nous
expliquer l'un  l'autre, pour nous consoler, qu'un orage aussi
violent ne durerait pas. Puis nous essaymes de nous rconforter en
pensant que s'il durait nous serions assez vite trop mouills pour
craindre de l'tre davantage.

--D'aprs la tournure que prennent les vnements, dit Harris, il
aurait, ma foi, mieux valu qu'il y et un restaurant l-haut.

--Je ne vois pas l'avantage, dit George, d'tre  la fois mouill et
affam. J'attends encore cinq minutes, et je poursuis ma route.

--Ces solitudes montagneuses, remarquai-je, ont beaucoup de charme
quand il fait beau. Les jours de pluie, surtout si vous n'avez plus
l'ge de...

A ce moment un gros homme nous appela. Il se tenait  une
cinquantaine de mtres, abrit sous un vaste parapluie.

--Ne voulez-vous pas entrer? proposait le gros homme.

--Entrer o? criai-je. (Je le pris d'abord pour un de ces imbciles
qui essaient de rire l o il n'y a rien de risible.)

--Entrer au restaurant, rpondit-il.

Nous quittmes notre abri et allmes vers lui. Nous tions avides
d'obtenir de plus amples informations.

--Je vous ai dj appels par la fentre, dit le gros monsieur quand
nous fmes prs de lui, mais je suppose que vous ne m'entendiez pas.
Cet orage peut encore durer une heure, vous allez tre rudement
mouills.

C'tait un bon vieux bien sympathique; il semblait s'intresser
vivement  nous. Je dis:

--C'est gentil de votre part d'tre sorti. Nous ne sommes pas des
fous. Il ne faut pas croire que nous soyons rests sous cet arbre
une demi-heure, sachant ds la premire minute qu'un restaurant
dissimul par des arbres se trouvait  peine  vingt yards. Nous ne
nous doutions pas le moins du monde d'tre aussi prs d'un
restaurant.

--Je le pensais bien, dit le vieux gentleman; et c'est pour cela que
je suis venu.

Il parat que tout le monde dans l'auberge nous avait galement
observs des fentres, se demandant pourquoi nous restions dehors,
l'air si malheureux. Sans ce brave vieux, ces imbciles auraient
sans doute continu  nous regarder tout le reste de l'aprs-midi.
L'hte s'excusa--comme nous avions l'air anglais, il ne savait pas
si... Ce n'est pas une figure oratoire. Ils croient tous sur le
continent que tout Anglais est un peu fou. Ils en sont sincrement
convaincus, comme les paysans anglais croient mordicus que les
Franais se nourrissent exclusivement de grenouilles.

C'tait un petit restaurant confortable o l'on mangeait bien et o
le vin tait vraiment tout  fait passable. Nous y restmes quelques
heures, nous nous schmes en faisant un bon repas et en parlant du
site. Juste comme nous allions quitter ce lieu hospitalier, survint
un incident qui montre  quel point sur cette terre les influences
du mal l'emportent sur celles du bien.

Un voyageur entra. Il semblait rong de soucis. Il tenait  la main
une brique attache  un bout de ficelle. Il entra vite et
nerveusement, ferma prcautionneusement la porte, vrifia cette
fermeture, regarda longuement et soigneusement par la fentre et
alors avec un soupir de soulagement posa sa brique  ct de lui sur
le banc et demanda  boire et  manger.

Il y avait du mystre l-dessous. On se demandait ce qu'il allait
faire avec cette brique, pourquoi il avait pris tant de prcautions
pour fermer cette porte, pourquoi il avait eu l'air si inquiet en
regardant par la fentre; mais son aspect tait trop minable pour
qu'on ft tent d'engager la conversation. Tandis qu'il mangeait et
buvait il devint plus gai, soupira moins souvent. Un peu plus tard
il allongea ses jambes, alluma un cigare malodorant et en tira des
bouffes avec calme et satisfaction.

Alors la Chose arriva. Elle arriva trop subitement pour qu'on puisse
en donner une explication dtaille. Je me souviens qu'une Fralein
venant de la cuisine entra dans la pice, une pole  la main; je la
vis se diriger vers la porte de sortie. Le moment d'aprs toute la
pice tait sens dessus dessous. Cela vous rappelait ces spectacles
 transformation: d'un dcor vaporeux berc d'une musique lente,
peupl de fleurs se balanant sur leurs tiges et de fes, on se
trouve brusquement transport au milieu de policemen criant et
trbuchant parmi des bbs qui hurlent et des dandies qui sur des
pentes glissantes se battent avec des arlequins, des dominos et des
clowns. Comme la Fralein  la pole atteignait la porte, celle-ci
fut si rapidement pousse qu'on aurait dit que tous les diables de
l'enfer avaient attendu, presss derrire elle, le moment favorable.
Deux cochons et un poulet surgirent avec fracas dans la pice; un
chat, qui dormait sur un tonneau de bire, s'veilla en sursaut et
entra dans la mle. La demoiselle lana sa pole en l'air et se
coucha par terre tout de son long. L'homme  la brique sauta sur ses
pieds, renversant sa table avec tout ce qui se trouvait dessus. On
cherchait  se rendre compte de la cause de ce dsastre: on la
dcouvrit aussitt dans la personne d'un terrier mtis aux oreilles
pointues et  la queue d'cureuil. L'hte s'lana d'une autre porte
et essaya de le chasser  coups de pied; au lieu de lui ce fut un
cochon, le plus gros des deux, qui reut le coup. C'tait un coup de
pied vigoureux et bien plac, et le cochon le reut en plein; rien
ne s'en perdit. On avait piti du pauvre animal, mais quelle que ft
la compassion qu'on ressentt pour lui, elle n'tait pas comparable
 celle qu'il ressentait pour lui-mme. Il s'arrta de courir. Il
s'assit au milieu de la pice et, prenant l'univers  tmoin, il le
rendit juge de l'injustice de son sort. On dut entendre ses plaintes
jusque dans les valles environnantes et se demander quelle
rvolution cosmique bouleversait la montagne.

Quant  la poule, elle courait en caquetant dans toutes les
directions  la fois. C'tait un oiseau remarquable; elle semblait
avoir la facult d'escalader sans peine un mur  pic; et elle et le
chat,  eux deux, arrivaient  jeter par terre tout ce qui ne s'y
trouvait pas encore. En moins de quarante secondes il y eut dans
cette salle neuf personnes contre un seul chien, et toutes occupes
 lui administrer des coups de pied. Il est probable que de temps 
autre l'un deux atteignait son but, car parfois le chien s'arrtait
d'aboyer pour hurler. Mais il ne se dcourageait pas pour cela. Il
pensait videmment que tout ici-bas doit se payer, mme une chasse
au cochon et au poulet; et que, somme toute, cela en valait la
peine.

Il avait en outre la satisfaction de voir que, pour chaque coup reu
par lui, la plupart des autres tres vivants prsents en
encaissaient deux. Quant au malheureux cochon--celui qui restait sur
place, assis et se lamentant au milieu de la pice,--il dut en
attraper quatre pour un. Atteindre le chien tait aussi difficile
que de jouer au football avec un ballon toujours absent. Cette bte
ne se drobait pas au moment o on dcochait le coup; non,--elle
attendait le moment o le pied, dj trop lanc pour tre retenu,
n'avait plus que l'espoir de rencontrer un objet assez rsistant
pour arrter sa course et viter ainsi  son propritaire une chute
bruyante et complte. Quand on touchait le chien, c'tait par pur
hasard, au moment o l'on ne s'y attendait pas; et d'une manire
gnrale cela vous prenait tellement au dpourvu qu'aprs l'avoir
frapp on perdait l'quilibre et tombait par dessus lui. Et chacun,
toutes les demi-minutes, tait sr de choir par la faute du cochon,
du cochon assis, de celui qui se trouvait incapable de se mettre
hors du chemin de tous ces agits.

On ne saurait dire combien ce charivari dura. Il se termina grce au
bon sens de George. Depuis quelque temps dj, il s'efforait
d'attraper non pas le chien, mais le cochon, celui qui restait
capable de se mouvoir. Le cernant enfin dans un coin, il lui
persuada de cesser sa course folle tout autour de la pice, et
d'aller prendre ses bats en plein air. Le cochon fila par la porte
avec une longue plainte.

Nous dsirons toujours ce que nous ne possdons pas. Un cochon, un
poulet, neuf personnes et un chat semblaient bien peu de chose dans
l'esprit du chien au prix de la proie qui s'enfuyait. Imprudemment
il la poursuivit et George ferma la porte derrire lui et mit le
verrou.

Alors l'hte se leva et mesura l'tendue du dsastre, comptant les
objets qui jonchaient le sol.

--Vous avez un chien plein de malice, dit-il  l'homme qui tait
entr avec une brique.

--Ce n'est pas mon chien, rpliqua l'homme d'un air sombre.

--Alors  qui appartient-il? dit l'hte.

--Je n'en sais rien, rpondit l'homme.

--a ne prend pas avec moi, savez-vous? dit l'hte, ramassant une
chromo qui reprsentait l'empereur d'Allemagne et essuyant avec sa
manche la bire qui la souillait.

--Je sais que a ne prend pas, rpliqua l'homme; j'en tais sr.
D'ailleurs j'en ai assez de dire  tout le monde que ce n'est pas
mon chien, personne ne me croit.

--Mais alors pourquoi vous promener partout avec lui, si ce n'est
pas votre chien? qu'a-t-il donc de si attrayant?

--Je ne me promne pas partout avec lui: c'est lui qui se promne
avec moi. Il m'a rencontr ce matin  dix heures et depuis ne me
lche plus. Je croyais m'en tre dbarrass aprs mon entre chez
vous. Je l'avais laiss  plus d'un quart d'heure d'ici, occup 
tuer un canard. Je m'attends  ce qu'on veuille m'obliger  payer
aussi ce dgt, lors de mon retour.

--Avez-vous essay de lui lancer des pierres? demanda Harris.

--Si j'ai essay de lui lancer des pierres! rpondit l'homme avec
mpris. Je lui ai lanc des pierres jusqu'au moment o mon bras n'en
pouvait plus; mais il croit que j'en fais un jeu et me les rapporte
toutes. Je trane cette sale brique depuis bientt une heure avec
l'espoir de pouvoir le noyer, mais jamais il ne s'approche
suffisamment de moi pour que je le saisisse. Il s'assied toujours 
au moins six pouces hors de ma porte et me regarde, la gueule
ouverte.

--C'est une des histoires les plus comiques que j'aie entendues
depuis longtemps, dit l'hte.

--Heureusement que cela amuse quelqu'un! grommela l'homme.

Nous le quittmes qui aidait l'hte  ramasser les objets casss, et
continumes notre chemin. A une douzaine de yards de la porte le
fidle animal attendait son ami. Il semblait fatigu, mais content.
C'tait apparemment un chien aux fantaisies brusques et bizarres, et
nous craignmes  ce moment qu'il ne se sentt pris d'une affection
soudaine pour nous. Mais il nous laissa passer avec indiffrence. Sa
fidlit envers cet homme qui ne lui rendait pas la pareille tait
chose touchante et nous ne fmes rien pour l'amoindrir.


Ayant achev notre tour de Fort Noire  notre entire satisfaction,
nous nous acheminmes sur nos bicyclettes vers Munster, par
Vieux-Brisach et Colmar, d'o nous commenmes une petite
exploration vers la chane des Vosges o l'humanit s'arrte; du
moins telle est l'opinion de l'empereur d'Allemagne actuel.
Vieux-Brisach est une forteresse, construite anciennement parmi les
rochers, tantt d'un ct du Rhin, tantt de l'autre (car le Rhin
dans sa prime jeunesse ne semble pas avoir bien su trouver son
chemin), qui a d, surtout dans les temps lointains, plaire comme
rsidence aux amateurs de changements et d'imprvu. Qu'une guerre
ft dclare pour une cause quelconque et contre n'importe quels
adversaires, Vieux-Brisach en tait toujours. Tous l'assigrent, la
plupart des peuples le conquirent; la majorit d'entre eux le
perdirent  nouveau; personne ne parut capable de s'y maintenir.
L'habitant de Vieux-Brisach n'a jamais t  mme d'affirmer avec
certitude de qui il tait le sujet et de quel pays il dpendait;
subitement devenu franais, il avait  peine eu le temps d'apprendre
assez de franais pour savoir payer ses impts que dj il devenait
autrichien. Le temps qu'il s'appliqut  dcouvrir ce qu'il fallait
faire pour tre un bon sujet autrichien, il s'apercevait qu'il ne
l'tait plus, et se voyait sujet allemand; mais dire auquel des
douze Etats il appartenait resta pour lui un problme insoluble. Un
matin il se rveillait catholique fervent, le lendemain protestant.
La seule chose qui dut donner quelque stabilit  son existence
tait la ncessit uniforme de payer chrement le privilge d'tre
ce qu'il tait pour le moment. Mais quand on se met  rflchir  ce
sujet, on s'tonne qu'au moyen ge les hommes, sauf les rois et les
percepteurs d'impts, se soient donn la peine de vivre.

On ne saurait comparer les Vosges aux monts de la Fort Noire, quant
 la beaut et  la varit. Pour le touriste, elles ont pourtant
sur eux une supriorit: leur pauvret plus grande. Le paysan des
Vosges n'a pas cet air peu potique de prosprit satisfaite qui
gte son vis--vis de l'autre ct du Rhin. Les fermes et les
villages possdent  un plus haut point le charme des choses
vtustes. Un autre intrt que prsentent les Vosges est ses ruines.
Beaucoup de ses nombreux chteaux sont perchs  des endroits o
l'on aurait pu croire que seuls les aigles aimeraient construire
leurs nids. D'autres, ayant t commencs par les Romains et achevs
par les Troubadours, ne prsentent plus maintenant qu'un ddale de
murs rests debout, couvrant de larges espaces et o l'on peut
flner pendant des heures.

Le fruitier et le marchand de primeurs sont des personnages inconnus
dans les Vosges. Presque toutes les denres qu'ils vendraient y
poussent  l'tat sauvage et le seul effort  faire pour les
acqurir est de les cueillir. Il est difficile quand on traverse les
Vosges de suivre  la lettre un programme, car la tentation de
s'arrter par une journe chaude et de manger des fruits est
gnralement trop forte pour qu'on y rsiste. Des framboises--je
n'en avais jamais mang d'aussi dlicieuses,--des fraises des bois,
des groseilles en grappes et des groseilles  maquereau poussent 
profusion sur les pentes des collines, telles les mres sauvages le
long des prairies anglaises. Le petit Vosgien n'a pas besoin de
voler dans un verger, il a la facilit de se rendre malade sans
commettre un pch. Il y a une quantit norme de vergers dans les
Vosges; mais vouloir s'aventurer dans l'un d'eux avec l'intention de
voler des fruits serait une tentative aussi folle que celle d'un
poisson essayant de se faufiler dans une piscine sans avoir pay son
entre. Naturellement on se trompe souvent.


Il nous arriva une aprs-midi d'atteindre un plateau aprs une
monte rude, et de nous arrter peut-tre trop longtemps, mangeant
probablement plus de fruits que nous ne pouvions en supporter; il y
en avait une telle profusion autour de nous, une telle varit! nous
commenmes par quelques fraises attardes et nous passmes aux
framboises. Puis Harris trouva un arbre plein de reines-claudes dj
mres.

--C'est je crois la meilleure aubaine que nous ayons eue jusqu'
prsent, dit George, nous ferions bien d'en profiter. (Ce qui nous
sembla de bon conseil.)

--C'est malheureux, objecta Harris, que les poires soient encore si
dures.

Il s'en plaignit pendant un moment, mais quand plus tard je
dcouvris quelques mirabelles d'une saveur tout  fait remarquable,
cela le consola presque entirement.

--Je crois, dit George, que nous sommes encore trop au nord pour
trouver des ananas, j'aurais beaucoup de plaisir  manger un ananas
frachement cueilli. On se lasse vite de ces fruits trop courants.

--Le dfaut de la contre, c'est qu'elle produit trop de baies et
pas assez de gros fruits, observa Harris. Pour mon compte j'aurais
prfr une plus grande quantit de reines-claudes.

--Tiens, un homme qui monte la cte, remarquai-je, on dirait un
indigne. Il nous indiquera peut-tre o trouver d'autres
reines-claudes.

--Il marche vite pour un vieil homme, dit Harris.

Il gravissait videmment la cte avec une trs grande rapidit. Si
bien que, autant que nous pussions en juger d'aussi loin, il nous
sembla remarquablement gai, chantant et criant  tue-tte, et
agitant les bras.

--Quelle bonne humeur a ce vieux! dit Harris, cela rconforte, cela
fait du bien  voir. Mais pourquoi porte-t-il son bton sur
l'paule? Pourquoi ne s'appuie-t-il pas dessus pour gravir cette
rude monte?

--Dites donc, je ne crois pas que ce soit un bton, dit George.

--Qu'est-ce que cela peut tre alors? questionna Harris.

--Mais il me semble bien que cela a une vague allure de fusil,
rpliqua Georges.

--Ne croyez-vous pas que nous nous sommes peut-tre tromps? suggra
Harris. Ne croyez-vous pas que ceci ressemble fort  un verger
priv?


Je rpondis:

--Vous souvenez-vous de cette histoire tragique, arrive il y a
bientt deux ans? Un soldat cueillit quelques cerises en passant
devant une maison et le paysan auquel appartenaient ces cerises
sortit de chez lui et tua le militaire sans un mot d'avertissement.

--Mais, dit George, il est srement dfendu de tuer un homme d'un
coup de fusil pour quelques fruits cueillis.

--Naturellement, rpondis-je, c'tait tout  fait illgal. La seule
excuse fournie par son avocat fut que le paysan tait trs irascible
et qu'on avait touch  ses cerises favorites.

--Maintenant que vous en parlez, d'autres dtails me reviennent en
mmoire, dit Harris, la commune dans laquelle le drame se droula
fut oblige de payer de gros dommages-intrts  la famille du
soldat dcd; ce qui n'tait que juste.

George dclara:

--J'ai assez vu cet endroit. D'ailleurs, il se fait tard.

--S'il continue  marcher  cette allure, jeta Harris, il va tomber
et se faire du mal. Je ne veux pas assister  cet accident...


Je me vis dj abandonn, seul l-haut, sans personne avec qui
causer. D'autre part, je ne me souvenais pas d'avoir depuis ma plus
tendre enfance, eu la joie de descendre une cte vraiment raide 
toute allure. J'estimai intressant de voir si je pourrais revivre
cette sensation. C'est un exercice assez violent, mais, dit-on,
excellent pour le foie...


Nous passmes cette nuit-l  Barr, jolie petite ville situe sur le
chemin de Sainte-Odile, couvent intressant et ancien perdu dans les
montagnes, o on est servi par de vraies nonnes et o l'addition est
faite par un prtre. A Barr, un touriste entra juste avant le
souper. Il paraissait tre anglais, mais parlait une langue comme je
n'en avais pas encore entendu jusqu'ici. C'tait d'ailleurs un
langage lgant et agrable  our. L'hte le regarda, effar;
l'htesse secoua la tte. Il soupira et essaya d'une autre langue
qui voqua en moi des souvenirs lointains, quoique sur le moment je
ne pusse les localiser. Mais de nouveau personne ne comprit.

--C'est assommant, dit-il  haute voix en anglais.

--Ah! vous tes anglais! s'exclama l'hte, dont le visage s'claira.

--Et monsieur a l'air fatigu, ajouta l'htesse, une petite femme
avenante. Monsieur dsire-t-il souper?

Tous deux parlaient l'anglais couramment et presque aussi bien que
l'allemand et le franais; ils firent de leur mieux pour contenter
le voyageur. A souper il fut mon voisin de table. J'engageai la
conversation.

--Dites-moi, demandai-je (car le sujet m'intressait), quelle est la
langue que vous parliez lorsque vous tes entr?

--L'allemand.

--Oh! rpliquai-je, je vous demande pardon.

--Vous ne m'aviez pas compris? continua-t-il.

--Certainement par ma faute. Mes connaissances sont trs limites.
En voyageant, on acquiert des bribes d'allemand  droite et 
gauche; mais naturellement ce n'est pas comme vous...

--L'hte et sa femme ne m'ont pas compris non plus et c'est leur
langue.

--Je ne crois pas, dis-je. Les enfants par ici parlent allemand,
c'est vrai, et nos hte et htesse le savent jusqu' un certain
point. Mais  travers toute l'Alsace et la Lorraine les vieux
parlent toujours le franais.

--Je leur ai aussi adress la parole en franais, et ils ne m'ont
pas mieux compris.

--C'est certainement trs curieux!

--C'est videmment trs curieux, continua-t-il; dans mon cas c'est
mme incomprhensible. Je suis titulaire de diplmes tmoignant de
mon aptitude  parler les langues modernes. Je suis mme laurat de
franais et d'allemand. La correction de mes constructions, la
puret de ma prononciation taient considres  mon collge comme
absolument remarquables. Et cependant, quand je suis sur le
continent, personne pour ainsi dire ne comprend ce que je dis.
Pouvez-vous m'expliquer ce phnomne.

--Je crois que je le puis, rpliquai-je. Votre prononciation est
trop parfaite. Vous vous souvenez des paroles de cet Ecossais qui
pour la premire fois de sa vie gotait du whisky pur: Il est
excellent, mais je ne peux pas le boire. Il en est de mme de votre
allemand. Il fait moins l'effet d'un langage utilisable que d'une
rcitation. Permettez-moi de vous donner un conseil: prononcez aussi
mal que possible et introduisez dans vos discours le plus de fautes
que vous pourrez.


C'est partout la mme chose. Chaque peuple tient en rserve une
prononciation spciale  l'usage exclusif des trangers,
prononciation  laquelle il ne penserait pas  se conformer et qui
lui demeure incomprhensible quand on l'emploie. J'entendis une fois
une Anglaise expliquer  un Franais comment prononcer le mot
have.

--Vous le prononcez, disait la dame d'une voix pleine de reproches,
comme si on crivait h-a-v. Mais ce n'est pas le cas. Il y a un e 
la fin.

--Je croyais, dit l'lve, qu'on ne prononait pas l'e  la fin de
h-a-v-e.

--En effet on ne le prononce pas, expliqua le professeur, c'est ce
que vous appelez un e muet; mais il exerce une influence sur la
voyelle prcdente: il en modifie un peu l'inflexion.

Jusque l, il avait toujours dit have d'une manire intelligible.
A partir de ce moment, quand il lui arrivait de prononcer ce mot, il
s'arrtait, rassemblait ses ides et mettait un son que seul le
contexte pouvait expliquer.

A l'exception des martyrs de l'Eglise primitive, peu d'hommes ont,
je crois, endur ce que j'ai endur moi-mme en essayant d'acqurir
la prononciation correcte du mot allemand qui signifie glise,
Kirche. Bien avant de m'en tre tir, je m'tais dcid  ne
jamais aller  l'glise en Allemagne plutt que de me faire du
mauvais sang  cause de ce mot.

--Non, non, m'expliquait mon professeur (c'tait un homme qui
prenait sa tche  coeur), vous le prononcez comme si on l'crivait
K-i-r-ch-k-e. Il n'y a de _k_ qu'au commencement. C'est... (et pour
la vingtime fois dans cette matine il me donnait  entendre la
manire de le prononcer).

Ce qui me parut triste, c'est que je n'aurais pour rien au monde pu
dcouvrir de diffrence entre sa manire de prononcer et la mienne.
De guerre lasse, il essayait une autre mthode:

--Vous prononcez ce mot du fond de la gorge. (C'tait tout  fait
juste: c'tait bien l ce que je faisais.) Je voudrais que vous le
prononassiez d'ici tout en bas. (Et de son index gras il me
dsignait la rgion de laquelle j'aurais d tirer le son).

Aprs de pnibles efforts, ayant pour rsultat de me faire mettre
des sons qui veillaient en moi l'ide de tout, sauf d'un lieu de
recueillement, je m'excusais:

--Je sens que vraiment je ne pourrai jamais y arriver. J'avoue que
voici des annes que je parle avec ma bouche. Je ne savais pas qu'un
homme ft capable de parler avec son estomac. Ne croyez-vous pas
qu'en, ce qui me concerne il est un peu tard pour l'apprendre?

Je finis par savoir prononcer ce mot correctement. A cet effet,
j'avais pass des heures dans des coins sombres et,  la grande
terreur des rares passants, m'tais exerc dans des rues
silencieuses. Mon professeur fut enchant de moi et je fus satisfait
de moi-mme jusqu'au jour o je mis les pieds en Allemagne. En
Allemagne, je constatai que personne ne comprenait ce que je voulais
dire. A cause de ce mot, jamais je ne pus m'approcher d'une glise.
Il me fallut abandonner la prononciation correcte et revenir au prix
de nouveaux efforts  mon ancienne prononciation vicieuse. Alors
leur visage s'clairait et ils me disaient, suivant le cas, que
c'tait en tournant tel coin, ou au bout de la rue la plus proche.

Je pense galement qu'on ferait mieux d'enseigner la prononciation
des langues trangres sans demander  l'lve ces exploits
d'acrobatie interne qui sont souvent impossibles et toujours sans
profit. Voici le genre de conseils que l'on reoit:

--Appuyez vos amygdales contre la partie infrieure de votre larynx.
Puis avec la partie convexe du septum recourb, pas compltement,
mais presque, jusqu' toucher la luette, essayez avec le bout de la
langue d'atteindre le corps thyrode. Faites une large inspiration
et comprimez la glotte. Maintenant, sans desserrer les lvres,
prononcez: garou.

Et mme, si l'on surmonte la difficult, ils ne sont pas contents.




CHAPITRE TREIZIME

_Une tude sur le caractre et la conduite de l'tudiant allemand.
Le duel d'tudiants allemands. Usages et abus. Impressions. L'ironie
de la chose. Moyen pour lever des sauvages. La Jungfrau: son got
particulier quant  la beaut du visage. La Kneipe. Comment on
frotte une salamandre. Conseils  un tranger. Histoire qui aurait
pu se terminer tristement de deux maris, de leurs femmes et d'un
clibataire._


Sur le chemin du retour nous visitmes une ville universitaire
allemande, dsirant avoir un aperu de la vie de l'tudiant,
curiosit que l'amabilit de quelques amis de l-bas nous permit de
satisfaire.

Le jeune Anglais joue jusqu' ce qu'il ait atteint quinze ans, puis
travaille jusqu' vingt ans. En Allemagne c'est l'enfant qui
travaille et le jeune homme qui joue. Le garonnet allemand va 
l'cole  sept heures du matin en t et  huit en hiver, et il
travaille  l'cole. Ce qui fait qu' seize ans il a une
connaissance srieuse des classiques et des mathmatiques, qu'il
sait autant d'histoire que n'importe quel individu appel  prendre
place dans un parti politique est cens en savoir;  cela il joint
une science approfondie d'une ou deux langues modernes. C'est
pourquoi les huit semestres d'Universit s'tendant sur une dure de
quatre ans sont inutilement longs, sauf pour les jeunes gens qui
visent un professorat. L'tudiant allemand n'est pas sportif, ce qui
est  dplorer, car il aurait fait un bon sportsman. Un peu de
football, un peu de bicyclette; de prfrence, des carambolages en
des cafs enfums;--mais d'une manire gnrale tous ou presque tous
perdent leur temps  vadrouiller,  boire de la bire et  se battre
en duel.

S'il est fils de famille, il entre dans un Korps--la cotisation
annuelle d'un Korps lgant est d'environ mille francs. S'il
appartient  la classe moyenne, il s'enrle dans une Burschenschaft
ou une Landsmannschaft, ce qui cote un peu moins cher. Ces groupes
se subdivisent  leur tour en cercles dans lesquels on s'efforce
d'assembler les jeunes gens des mmes rgions. Il y a le cercle des
Souabes, originaires de Souabe; des Franconiens, qui descendent des
Francs; des Thuringiens et ainsi de suite. Dans la pratique,
naturellement, la rpartition n'est qu'approximative (selon mes
calculs, la moiti de nos rgiments cossais sont forms de
Londoniens); mais cette division de chaque Universit en une
douzaine de compagnies d'tudiants ne laisse pas d'atteindre  un
effet pittoresque. Chaque socit a ses couleurs distinctives et
possde sa brasserie particulire ferme aux tudiants dont la
casquette arbore d'autres couleurs. Son objectif principal est
d'organiser des rencontres soit dans son propre sein, soit entre ses
membres et ceux de quelque Korps ou Schaft rival, en un mot
d'organiser la clbre _Mensur_ allemande.

La Mensur a t dcrite si souvent et si compltement que je ne veux
pas fatiguer mes lecteurs de dtails oiseux sur ce sujet. Je ne veux
que donner mes impressions et principalement celles de ma premire
Mensur,--parce que je crois que les premires impressions sont plus
authentiques que les opinions mousses par l'change des ides.

Un Franais ou un Espagnol cherchera  vous faire croire que les
courses de taureaux sont une institution cre principalement dans
l'intrt des taureaux: le cheval que vous imaginez hurlant de
souffrance, ne ferait que rire au spectacle comique de ses propres
entrailles. Votre ami franais ou espagnol ne voudrait pas comparer
sa mort glorieuse et excitante  la froide brutalit des luttes
foraines. Si vous ne restez pas entirement matre de vous, vous le
quittez avec le dsir de crer en Angleterre un mouvement en faveur
de l'institution des courses de taureaux comme cole de chevalerie.
Sans doute Torquemada tait-il convaincu de l'humanit de
l'Inquisition. Une heure passe sur le chevalet devait procurer le
plus grand bien-tre  un gros gentleman souffrant de crampes ou de
rhumatismes. Il se relevait avec plus de jeu, plus d'lasticit dans
les articulations. Les chasseurs anglais considrent le renard comme
un animal dont le sort est enviable. On lui procure  bon march un
jour de bon sport, pendant lequel il est le centre de l'attraction.

L'habitude vous rend indiffrents aux pires usages. Le tiers des
Allemands que vous croisez dans la rue portent et porteront jusque
dans la mort les traces des vingt  cent duels qu'ils ont eus au
cours de leur vie d'tudiants. L'enfant allemand joue  la Mensur
dans la nursery et continue au lyce. Les Allemands sont arrivs 
croire que ce jeu n'est ni brutal, ni choquant, ni dgradant. Ils
allguent qu'il est l'cole du sang-froid et du courage pour la
jeunesse allemande. Mais l'tudiant allemand aurait besoin de bien
plus de courage pour ne pas se battre. Il ne se bat pas pour son
plaisir, mais pour satisfaire  un prjug qui retarde de deux cents
ans.

Le seul effet que produise sur lui la Mensur est de le rendre
brutal. Il se peut que ce duel exige de l'adresse--on me l'a
affirm,--mais on ne s'en aperoit pas. Ce n'est somme toute qu'un
essai fructueux pour unir le grotesque au dplaisant. A Bonn, centre
aristocratique par excellence o rgne un got meilleur, et 
Heidelberg o les visiteurs des nations trangres sont nombreux,
l'affaire se passe peut-tre avec plus d'apparat. Je me suis laiss
dire que l le duel a lieu dans de belles pices, que des mdecins 
cheveux blancs y soignent les blesss, que des laquais en livre y
servent  boire et  manger et que toute l'affaire y est mene avec
un certain crmonial qui ne manque pas de caractre. Dans les
Universits plus essentiellement allemandes o les trangers sont
rares et o on ne les attire pas, on s'en tient aux combats purs et
simples et ceux-ci n'ont rien de plaisant.

Ils sont mme si rpugnants que je conseille au lecteur quelque peu
dlicat de s'abstenir d'en lire la description. On ne peut pas
rendre ce sujet attrayant et je ne me propose pas de l'essayer.

La pice est nue et sordide, les murs sont souills d'un mlange de
taches de bire, de sang et de suif; le plafond est enfum; le
plancher couvert de sciure de bois. Une foule d'tudiants riant,
fumant, causant, quelques-uns assis par terre, d'autres perchs sur
des chaises o des bancs, forment le cadre.

Au centre, se faisant face, les combattants sont debout. Bizarres et
rigides, avec de grosses lunettes protectrices, le cou bien
envelopp dans d'pais cache-nez, le corps carapaonn d'une sorte
de matelas sale et les bras, ouats, tendus au-dessus de leur tte,
ils ont l'air d'un burlesque sujet de pendule. Les seconds, plus ou
moins rembourrs eux aussi, la tte et le visage protgs par de
vastes casques en cuir, donnent aux combattants, non sans
brusquerie, la position convenable. On prte l'oreille au hraut
d'armes. L'arbitre prend place, le signal est donn, et aussitt les
lourds sabres droits s'entrechoquent. Il n'y a ni animation, ni
adresse, ni lgance dans le jeu (je parle d'aprs mes propres
impressions). Le plus fort est vainqueur; c'est celui, dont le bras
emmaillott peut tenir le plus longtemps sans trop faiblir ce grand
sabre mastoc, soit pour parer, soit pour frapper.

Tout l'intrt rside dans le spectacle des blessures. Elles
apparaissent presque toujours aux mmes endroits,--sur le sommet de
la tte ou sur la partie gauche de la face. Parfois une portion de
cuir chevelu ou un morceau de joue vole  travers les airs, pour
tre ramass et conserv soigneusement par son propritaire ou, plus
exactement, par son ancien propritaire qui, orgueilleusement, lui
fera faire le tour de la table lors des joyeux festins  venir; et
naturellement le sang coule  flots de chaque blessure. Il inonde
les docteurs, les seconds, les spectateurs; il asperge le plafond et
les murs; il sature les combattants et forme des mares dans la
sciure. A la fin de chaque assaut, les docteurs accourent et, de
leurs mains dj dgouttantes de sang, compriment les plaies
bantes, les pongent avec de petits tampons d'ouate mouille qu'un
aide tend sur un plateau. Naturellement, ds que l'homme se relve
et reprend sa besogne, le sang jaillit de nouveau, l'aveuglant 
moiti et mettant sur le plancher une glu o le pied glisse. Parfois
on voit les dents d'un homme dcouvertes jusqu' l'oreille, ce qui
fait, que tout le reste du duel il sourit dmesurment  la moiti
des spectateurs et offre  l'autre moiti un demi-visage revche; ou
bien un nez fendu donne  son propritaire jusqu' la fin du combat
une matamoresque arrogance.

Comme le but de chaque tudiant est de quitter l'Universit porteur
du plus grand nombre possible de cicatrices, je doute que personne
s'efforce jamais de changer quoi que ce soit  cette manire de
combattre. Le vrai vainqueur est celui qui sort du duel avec le plus
grand nombre de blessures. Recousu et raccommod, il est  mme le
mois suivant de parader de faon  provoquer l'envie de la jeunesse
allemande et l'admiration des jeunes filles de l-bas. Celui qui n'a
obtenu que quelques blessures insignifiantes se retire du combat
mcontent et dsappoint.

Mais la bataille elle-mme n'est que le commencement du
divertissement. Le deuxime acte a lieu dans la salle de pansement.
Les docteurs sont en gnral des tudiants de la veille qui,  peine
munis de leurs diplmes, manoeuvrent pour acqurir de la clientle.
La vrit m'oblige  dire que ceux d'entre eux que j'ai approchs
m'ont paru gens peu distingus. Ils semblaient prendre plaisir 
leur tche. Leur rle, d'ailleurs, consiste  amplifier autant que
possible les souffrances,  quoi un vrai mdecin ne se prterait pas
volontiers. La manire dont l'tudiant supporte le pansement de ses
blessures compte autant pour sa rputation que la manire, dont il
les a reues. Chaque opration doit tre accomplie avec autant de
brutalit que possible, et les camarades pient soigneusement le
patient pour voir s'il traverse l'preuve avec une apparence de joie
et de srnit. La blessure souhaitable est une blessure bien nette
et qui bille largement. Exprs on en rejoint mal les lvres,
esprant que la cicatrice restera visible toute la vie. L'heureux
propritaire d'une telle blessure, savamment entretenue et
maltraite toute la semaine suivante, peut esprer pouser une femme
qui lui apportera une dot se chiffrant au moins par dizaines de
mille francs.

C'est ainsi que se passent ordinairement les preuves
bi-hebdomadaires; bon an mal an, chaque tudiant prend part 
quelques douzaines de ces Mensurs. Mais il y en a d'autres
auxquelles les visiteurs ne sont pas admis. Lorsqu'un tudiant s'est
fait disqualifier au cours d'un combat pour quelque lger mouvement
instinctif interdit par leur code, il lui faut pour recouvrer son
honneur provoquer les meilleurs duellistes de son Korps. Il demande
et on lui accorde non pas un combat, mais une punition. Son
adversaire alors lui inflige systmatiquement le plus grand nombre
possible de blessures. Le but de la victime est de montrer  ses
camarades qu'elle est capable de rester immobile tandis qu'on lui
taille la peau du crne.

Je doute qu'on puisse produire un argument quelconque en faveur de
la Mensur allemande; en tout cas il ne concernerait que les deux
combattants. Je suis sr que l'impression des spectateurs ne peut
tre que mauvaise. Je me connais assez pour savoir que je ne suis
pas d'un temprament extraordinairement sanguinaire. L'effet qu'elle
a donc eu sur moi doit tre celui qu'elle produit sur la plupart des
mortels. La premire fois, avant que le spectacle ne comment
vritablement, j'tais curieux de savoir comment j'allais en tre
affect, quoique une certaine habitude des salles de dissection et
des tables d'opration m'et dj un peu aguerri. Lorsque le sang
commena  couler, les muscles et les nerfs  tre mis  nu, je pus
analyser en moi un mlange de dgot et de piti. Mais je dois
avouer qu'au deuxime duel, ces sentiments raffins tendirent 
disparatre et que le troisime tant en bonne voie, et l'odeur
spciale et chaude du sang alourdissant l'atmosphre, je commenai 
voir rouge.

J'en voulais encore. J'examinai les visages des autres assistants,
et j'y vis rflchies d'une manire vidente mes propres sensations.
Si le fait d'exciter l'apptit du sang chez l'homme moderne est une
bonne chose, je dirai alors que la Mensur est utile. Mais en est-il
ainsi? Nous nous enorgueillissons de notre civilisation et de notre
humanit, mais ceux qui ne sont pas assez hypocrites pour se tromper
eux-mmes savent que sous nos chemises empeses se cache le sauvage
avec tous ses instincts. Il se peut qu'on dsire parfois sa
rsurrection, mais jamais on n'aura  craindre sa disparition
totale. D'un autre ct il semble peu sage de lui laisser les rnes
sur l'encolure.

Si l'on examine le duel d'une manire srieuse, on trouve beaucoup
d'arguments en sa faveur. On ne saurait cependant en invoquer aucun
en faveur de la Mensur. C'est de l'enfantillage, et le fait d'tre
un jeu cruel et brutal ne la rend nullement moins purile: les
blessures n'ont aucune valeur par elles-mmes; c'est leur origine
qui leur confre de la dignit et non leur taille. Guillaume Tell
est  trs juste titre considr comme un hros; mais que
penserait-on d'un club de pres de famille, fond uniquement pour
que ses membres se runissent deux fois par semaine sur ce
programme: abattre  l'arbalte une pomme pose sur la tte de leurs
fils. Les jeunes Allemands pourraient atteindre un rsultat analogue
 celui dont ils sont si fiers en taquinant un chat sauvage. Devenir
membre d'une socit dans le seul but de se faire hacher, rabaisse
l'esprit d'un homme au niveau de celui d'un derviche tourneur. La
Mensur est en fait la _reductio ad absurdum_ du duel; et si les
Allemands sont par eux-mmes incapables d'en voir le ct comique,
on ne peut que regretter leur manque d'humour.

Si on ne peut approuver la Mensur, au moins peut-on la comprendre.
Le code de l'Universit qui, sans aller jusqu' encourager
l'ivresse, l'absout est plus difficile  admettre. Les tudiants
allemands ne s'enivrent pas tous. En fait, la majorit est sobre,
sinon laborieuse. Mais la minorit, qui a la prtention, du reste
admise, d'tre le modle de l'tudiant allemand, n'chappe 
l'brit perptuelle que grce  l'adresse pniblement acquise de
boire la moiti du jour et toute la nuit en conservant par un effort
suprme l'usage des cinq sens. Cela n'a pas sur tous la mme
influence, mais il est frquent de voir dans les villes
universitaires des jeunes gens, n'ayant pas encore atteint leurs
vingt ans, avec une taille de Falstaff et un teint de Bacchus de
Rubens. C'est un fait que les jeunes Allemandes peuvent se sentir
fascines par une figure balafre et taillade jusqu' sembler faite
de matires htroclites. Mais on ne dcouvrira srement rien
d'attrayant  une peau bouffie et couverte de pustules et  un
ventre projet en avant et qui menace de dsquilibrer le reste de
l'individu. D'ailleurs, que pourrait-on attendre d'autre d'un
jouvenceau qui commence  dix heures du matin, par le Frhschoppen,
 boire de la bire, et finit  quatre heures du matin  la
fermeture de la Kneipe?

La Kneipe, on pourrait l'appeler une des assises de la socit. Elle
sera trs calme ou trs bruyante, suivant sa composition. Un
tudiant invite une douzaine ou une centaine de ses camarades au
caf et les pourvoit de bire et de cigares  bon march autant
qu'ils en peuvent avaler ou fumer; le Korps peut aussi lancer les
invitations. Ici, comme partout, on remarque le got allemand pour
la discipline et l'ordre. Lorsque entre un convive, tous ceux qui
sont assis autour de la table se lvent et saluent, les talons
joints. Quand la table est au complet, on lit un prsident qui est
charg d'indiquer le numro des chansons. On trouve sur la table des
recueils imprims de ces chansons, un pour deux convives. Le
prsident annonce: numro vingt-quatre, premier vers, et aussitt
tous commencent  chanter, chaque couple tenant son livre,
exactement comme on tient  deux un livre d'hymnes  l'glise. A la
fin de chaque vers on observe une pause, jusqu' ce que le prsident
fasse commencer le suivant. Tout Allemand ayant appris le solfge et
la plupart jouissant d'une belle voix, l'effet d'ensemble est
impressionnant.


Si les attitudes voquent le chant des hymnes religieuses, les
paroles de ces chansons redressent souvent cette impression. Mais
qu'il s'agisse d'un chant patriotique, d'une ballade sentimentale ou
d'un refrain qui choquerait la plupart des jeunes Anglais, on le
chante toujours d'un bout  l'autre avec un srieux imperturbable,
sans un sourire, sans une fausse note. A la fin le prsident crie
Prosit! Tout le monde rpond Prosit! et le moment d'aprs tous
les verres sont vides. Le pianiste se lve et salue et on rpond 
son salut. Puis la Fralein remplit les verres.

Entre les chants on porte des toasts  la ronde; mais on applaudit
peu et on rit encore moins. Les tudiants allemands trouvent
prfrable de sourire et d'opiner du bonnet d'un air grave.

On honore parfois certains convives, en leur portant un toast
particulier appel Salamander, qui comporte une solennit
exceptionnelle.

--Nous allons, dit le prsident, frotter une salamandre (_einen
Salamander reiben_).

Nous nous levons tous et nous nous tenons comme un rgiment au garde
 vous.

--Est-ce que tout est prt? (_Sind die Stoffe parat?_) interroge le
prsident.

--_Sunt_, rpondons-nous d'une seule voix.

--_At exercitium Salamandri_, dit le prsident (et nous nous tenons
prts).

--_Eins!_ (Nous frottons nos verres d'un mouvement circulaire sur la
table.)

--_Zwei!_ (De nouveau les verres tournent; de mme  _Drei!_)

--_Bibite!_ (Buvez!)

Et avec un ensemble automatique tous les verres sont vids et
maintenus en l'air.

--_Eins!_ dit le prsident. (Le pied de chaque verre vide frle la
table avec un bruit de galets rouls par la vague.)

--_Zwei!_ (Le roulement reprend et meurt.)

--_Drei!_ (Les verres frappent la table tous du mme coup, et nous
nous retrouvons assis.)

La distraction de la Kneipe consiste pour deux tudiants 
s'invectiver (naturellement pour rire) et  se provoquer ensuite en
un duel  boire. On dsigne un arbitre; on remplit deux verres
normes et les hommes se font face, tenant les anses  pleines
mains; tout le monde les regarde. L'arbitre donne le signal du
dpart et l'instant d'aprs on entend la bire descendre rapide les
pentes de leurs gosiers. L'homme qui heurte le premier la table de
son verre vide est proclam vainqueur.

Les trangers qui prennent part  une Kneipe et qui dsirent se
comporter  la manire allemande feront bien, avant de commencer,
d'pingler leurs nom et adresse sur leur veston. L'tudiant allemand
est la courtoisie personnifie et, quel que puisse tre son propre
tat, il veillera  ce que, par un moyen ou un autre, ses htes
soient reconduits chez eux sains et saufs avant l'aurore. Mais
naturellement on ne saurait lui demander de se rappeler les
adresses.

On me raconta l'histoire de trois htes d'une Kneipe berlinoise qui
aurait pu avoir des rsultats tragiques. Nos trangers taient
d'accord pour pousser les choses  fond. Chacun d'eux crivit son
adresse sur sa carte et l'pingla sur la nappe en face de sa place.
Ce fut une faute. Ils auraient d, comme je l'ai dit, l'pingler 
leur veston. Un homme peut changer de place  table, mme
inconsciemment et rapparatre de l'autre ct; mais partout o il
va il emmne son veston.

Sur le matin, le prsident proposa que pour la plus grande commodit
de ceux qui se tenaient encore droit, on renvoyt chez eux tous les
messieurs qui se montraient incapables de soulever leur tte de la
table. Parmi ceux qui ne s'intressaient plus aux vnements taient
nos trois Anglais. On dcida de les charger dans un fiacre et de les
renvoyer chez eux sous la surveillance d'un tudiant relativement de
sang-froid. S'ils taient rests  leur place initiale pendant toute
la soire, tout se serait pass au mieux; mais malheureusement ils
s'taient promens et personne ne sut quel tait le propritaire de
telle ou telle carte. Nul ne le savait et eux moins que personne.
Dans la gaiet gnrale, cela ne sembla pas devoir tre d'une trop
grande importance. Il y avait trois gentlemen et trois adresses. Je
crois qu'on pensait que mme en cas d'erreur le tri pourrait
s'oprer dans la matine. On mit donc les trois messieurs dans une
voiture; l'tudiant relativement de sang-froid prit les trois cartes
et ils s'en allrent, salus des acclamations et des bons voeux de
la compagnie.

Pour avoir bu de la bire allemande on n'est pas--et c'est son
avantage--gris comme on sait l'tre en Angleterre. Son ivresse n'a
rien de rpugnant; elle ne fait qu'alourdir: on n'a pas envie de
parler; on veut avoir la paix, pour dormir, n'importe o.

Le conducteur de la troupe fit arrter la voiture  l'adresse la
plus proche. Il en tira le plus atteint, jugeant naturel de se
dbarrasser d'abord de celui-l. Aid du cocher il le porta jusqu'
son tage et sonna. Le domestique de la pension de famille vint
ouvrir  moiti endormi; ils firent entrer leur charge et
cherchrent une place o la dposer. La porte d'une chambre 
coucher tait ouverte, la chambre tait vide, quelle belle occasion!
Ils le mirent l. Ils le dbarrassrent de tout ce qui pouvait tre
retir facilement, puis le couchrent dans le lit. Cela fait, les
deux hommes, satisfaits, retournrent  la voiture.


A la suivante adresse ils s'arrtrent de nouveau. Cette fois, en
rponse  leur sonnerie apparut une dame en robe de chambre avec un
livre  la main. L'tudiant allemand ayant lu la premire des deux
cartes qu'il tenait demanda s'il avait le plaisir de s'adresser 
madame Y. Et, en l'occasion, le plaisir, s'il y en avait, paraissait
bien tre entirement de son ct. Il expliqua  Frau Y., que le
monsieur qui pour le moment ronflait contre le mur tait son mari.
Cette nouvelle ne provoqua chez elle aucun enthousiasme; elle ouvrit
simplement la porte de la chambre  coucher, puis s'en fut. Le
cocher et l'tudiant rentrrent le patient et le couchrent sur le
lit. Ils ne se donnrent pas la peine de le dshabiller; ils se
sentaient trop fatigus! Ils n'aperurent plus la matresse de
maison et pour ce motif se retirrent sans prendre cong.

La dernire carte tait celle d'un clibataire descendu  l'htel.
Ils amenrent donc leur dernier voyageur  cet htel, en firent
livraison au portier de nuit et le quittrent.


Or voici ce qui s'tait pass  l'endroit o l'on avait effectu le
premier dchargement. Quelque huit heures auparavant, monsieur X.
avait dit  madame X.:

--Je crois, ma chrie, vous avoir dit que je suis invit ce soir 
prendre part  ce qu'on appelle une Kneipe?

--Vous avez en effet parl de quelque chose de ce genre, rpliqua
madame X. Qu'est-ce que c'est qu'une Kneipe?

--Eh bien, ma chrie, c'est une sorte de runion de clibataires, o
les tudiants se rendent pour bavarder et chanter et fumer, et pour
toutes sortes d'autres choses, comprenez-vous?

--Bon. J'espre que vous allez bien vous amuser, dit madame X., qui
tait aimable et d'esprit large.

--Ce sera intressant, observa monsieur X. Voil longtemps que je
dsirais y assister. Il se peut, il est fort possible que je rentre
un peu tard.

--Qu'entendez-vous par tard?

--C'est assez difficile  dire. Vous comprenez, ces tudiants sont
tant soit peu turbulents lorsqu'ils se runissent... Et puis j'ai
tout lieu de croire qu'on portera un certain nombre de toasts. Je ne
sais comment je m'y plairai. Si j'en trouve le moyen, je les
quitterai de bonne heure, mais  la condition que je le puisse sans
les froisser. Si je ne peux pas...

--Vous devriez emprunter un passe-partout aux gens de la maison,
conseilla madame X. qui, ainsi que j'ai dj dit, tait une femme
raisonnable. Je coucherai avec Dolly, si bien que vous ne me
drangerez pas quelle que soit l'heure de votre retour.

--C'est une excellente ide, acquiesa monsieur X. J'ai horreur de
vous dranger. Je rentrerai sans bruit et me glisserai dans le lit.

A un certain moment, au milieu de la nuit, peut-tre dj vers le
matin, Dolly, la soeur de madame X., se rveilla et prta l'oreille.

--Jenny, dit-elle, as-tu entendu?

--Oui, chrie, rpondit madame X., a va bien. Rendors-toi.

--Mais qu'est-ce qu'il y a? ne crois-tu pas que c'est le feu?

--Je pense que c'est Percy. Je suppose que dans l'obscurit il aura
trbuch sur un objet quelconque. Ne t'inquite pas, ma chrie,
rendors-toi.

Mais sitt que Dolly se fut assoupie, madame X., qui tait une bonne
pouse, pensa qu'elle devrait se lever doucement pour voir si Percy
allait bien. Enfilant son peignoir et chaussant ses pantoufles, elle
se glissa par le couloir jusqu' sa propre chambre. Il aurait fallu
un tremblement de terre pour rveiller le monsieur qui reposait sur
le lit. Elle alluma une bougie et s'en approcha avec prcaution.

Ce n'tait pas Percy; ce n'tait mme pas quelqu'un qui lui
ressemblt. Elle eut la sensation que ce n'tait pas le genre
d'homme qu'elle aurait jamais choisi pour mari, jamais, en aucune
circonstance. Et dans l'tat o il se trouvait actuellement, il lui
inspirait mme une aversion prononce. Elle n'eut qu'un dsir: se
dbarrasser de l'intrus.

Mais il avait un je ne sais quel air qui lui rappelait quelqu'un.
Elle s'approcha davantage et le considra de plus prs. Ses
souvenirs se prcisrent. Ce devait srement tre monsieur Y., un
monsieur chez qui Percy et elle avaient dn le jour de leur arrive
 Berlin.

Qu'est-ce qu'il venait faire l? Elle posa la bougie sur la table,
prit sa tte entre ses mains et se mit  rflchir. Le jour se fit
vivement dans son esprit. Percy tait all  la Kneipe avec ce mme
monsieur Y. Une erreur avait t commise. On avait ramen monsieur
Y.  l'adresse de Percy. Donc Percy  ce moment...


Les ventualits terribles que cette situation comportait se
prsentrent  son esprit. Retournant  la chambre de Dolly, elle se
rhabilla  la hte et descendit en silence. Elle trouva heureusement
une voiture et se fit conduire chez madame Y. Disant au cocher
d'attendre, elle vola jusqu' l'tage suprieur et sonna avec
insistance. La porte fut ouverte comme auparavant par madame Y.,
toujours vtue de son peignoir et tenant toujours son livre  la
main.

--Madame X.! s'cria madame Y. Qu'est-ce qui peut vous amener ici?

--Mon mari! (c'tait tout ce que la pauvre madame X. trouvait  dire
pour l'instant) est-il ici?

--Madame X., rpliqua madame Y. en se redressant de toute sa
hauteur, comment osez-vous...?

--Oh! comprenez-moi bien, s'excusa madame X., c'est une erreur
pouvantable. Ils ont d apporter mon pauvre Percy ici, au lieu de
le conduire chez nous, srement. Allez voir, je vous en prie.

--Ma chre, dit madame Y., qui tait beaucoup plus ge et plus
pose, ne vous nervez pas. Il y a une demi-heure qu'ils l'ont
apport ici et, pour vous dire la vrit, je ne l'ai pas regard. Il
est l-dedans. Je ne crois pas qu'ils se soient mme donn la peine
de lui ter ses chaussures. Si vous restez calme, nous le
descendrons et le rentrerons sans qu'me qui vive entende mot de
cette affaire.

En vrit madame Y. semblait trs empresse  venir en aide  madame
X.

Elle poussa la porte. Madame X. entra, mais pour reparatre
aussitt, ple et dcompose.

--Ce n'est pas Percy, dit-elle. Qu'est-ce que je vais faire?

--Je voudrais bien que vous ne commissiez pas de telles erreurs, dit
madame Y., se prparant  son tour  pntrer dans la chambre.

Madame X. l'arrta:

--Et ce n'est pas non plus votre mari.

--Allons donc, riposta madame Y.

--Je vous dis que ce n'est pas lui, je le sais, car je viens de le
quitter, dormant sur le lit de Percy.

--Mais... comment cela se fait-il? tonna madame Y.

--Ils l'ont apport l et l'ont dpos, expliqua madame X., en se
mettant  pleurer. C'est ce qui m'avait fait croire que Percy devait
tre ici.

Les deux femmes se regardaient muettes. Le silence tait troubl
seulement par le ronflement du monsieur qu'on entendait  travers la
porte entrebille.

--Mais alors qui est l dedans? demanda madame Y., qui se ressaisit
d'abord.

--Je ne sais pas; c'est la premire fois que je le vois. Croyez-vous
que ce soit quelqu'un que vous connaissiez?

Mais madame Y. se prcipitait dj vers la porte.

--Qu'allons-nous faire, mon Dieu? dit madame X.

--Je sais ce que _moi_ je vais faire, dit madame Y. Je m'en vais
rentrer avec vous et reprendre mon mari.

--Il dort d'un sommeil de plomb, objecta madame X.

--Je le connais depuis longtemps sous ce jour, rpliqua madame Y. en
boutonnant son manteau.

--Mais alors o est Percy? sanglota la pauvre petite madame X. en
descendant les escaliers.

--a, ma chre, c'est une question que vous pourrez _lui_ poser.

--S'ils commettent des erreurs de ce genre, il est impossible de
savoir ce qu'ils ont pu faire de lui.

--Nous ferons une enqute demain matin, dit madame Y. consolatrice.

--Je trouve que ces Kneipe sont pleines de dsagrments, je ne
laisserai plus jamais Percy y retourner, jamais tant que je vivrai.

--Chre amie, si vous comprenez votre devoir, jamais il n'en aura
plus envie.

Et le bruit a couru que jamais plus il n'y retourna.

Mais, comme je l'ai dit, toute l'erreur provenait de ce que l'on
avait pingl les cartes  la nappe et non aux vestons. Et sur cette
terre les erreurs sont toujours punies svrement.




CHAPITRE QUATORZIME

_Qui est srieux, comme il convient  un chapitre dans lequel on
prend cong du lecteur. Les Allemands du point de vue anglo-saxon.
La Providence en casque et en uniforme. Le paradis du malheureux
idiot. Comment on se pend en Allemagne. Qu'arrive-t-il aux bons
Allemands quand ils meurent? L'instinct militaire peut-il suffire 
tout? De l'Allemand boutiquier. La manire dont il supporte la vie.
La Femme moderne l, comme partout ailleurs. Ce qu'on peut dire
contre les Allemands comme peuple. Fin de la balade._


N'importe qui pourrait gouverner ce pays, dit George, moi, par
exemple.

Nous tions assis dans le jardin du Kaiser Hof  Bonn; nous
regardions le Rhin. C'tait la dernire soire de notre balade; le
train qui devait partir le lendemain  la premire heure allait
marquer le commencement de la fin.

--J'crirais sur un morceau de papier tout ce que je voudrais que le
peuple ft, continua George, je trouverais une maison recommandable
pour l'imprimer  un nombre suffisant d'exemplaires que
j'expdierais  travers les villes et les villages; et tout serait
dit.

On ne retrouve plus dans l'Allemand contemporain, personnage doux et
placide dont la seule ambition semble tre de payer rgulirement
ses impts et de faire ce que lui ordonne celui que la Providence a
bien voulu placer au-dessus de lui,--on ne retrouve plus le moindre
vestige de son anctre sauvage,  qui la libert individuelle
paraissait aussi ncessaire que l'air; qui accordait  ses
magistrats le droit de dlibrer, mais qui rservait le pouvoir
excutif  la tribu; qui suivait son chef, mais ne s'abaissait pas
jusqu' lui obir. De nos jours on entend parler de socialisme, mais
c'est d'un socialisme qui ne serait que du despotisme dissimul sous
un autre nom. L'lecteur allemand ne se pique pas d'originalit. Il
est dsireux, que dis-je? il prouve l'angoissant besoin de se
sentir contrl et rglement en toute chose. Il ne critique pas son
gouvernement, mais sa constitution. Le sergent de ville est pour lui
un dieu et on sent qu'il le sera toujours. En Angleterre, nous
considrons nos agents comme des tres ncessaires mais neutres. La
plupart des citoyens s'en servent surtout comme de poteaux
indicateurs; et dans les quartiers frquents de la ville, on estime
qu'ils sont utiles pour aider les vieilles dames  passer d'un ct
de la rue  l'autre. A part la reconnaissance qu'on leur marque pour
ces services, je crois qu'on ne s'en occupe pas beaucoup. En
Allemagne, au contraire, on adore l'agent de police comme s'il tait
un petit dieu et on l'aime comme un ange gardien. Il est pour
l'enfant allemand un mlange de Pre Nol et de Croquemitaine. Le
grand dsir de tout enfant allemand est de plaire  la police. Le
sourire d'un sergent de ville le rend orgueilleux. On ne peut plus
vivre avec un enfant allemand  qui un sergent de ville a tapot
amicalement la joue: sa suffisance le rend insupportable.

Le citoyen allemand est un soldat dont l'agent de police est
l'officier. L'agent lui indique la rue dans laquelle marcher et la
vitesse permise. A l'entre de chaque pont se trouve un agent qui
indique aux Allemands la manire de le traverser. Si le quidam ne
trouvait pas cet agent  sa place, il s'asseoirait probablement et
attendrait que la rivire ait fini de couler devant lui. Aux
stations de chemin de fer l'agent l'enferme  clef dans la salle
d'attente, o il ne peut se faire de mal. Quand l'heure du dpart a
sonn, il le fait sortir et le met entre les mains du chef de train,
qui n'est qu'un sergent de ville revtu d'un uniforme diffrent. Le
chef de train lui indique la place qu'il doit occuper, l'endroit o
il devra descendre, et il veille  ce qu'il descende au bon moment.
En Allemagne l'individu n'assume aucune responsabilit. On vous
mche la besogne et on vous la mche bien. Vous n'tes pas cens
vous conduire de votre propre initiative; on ne vous blme pas, si
vous ne savez pas vous conduire vous-mme; c'est le rle du sergent
de ville allemand de s'occuper de vous et de vous conduire. A
supposer mme que vous soyez un idiot fieff, votre stupidit ne
constituerait pas une excuse pour lui, s'il vous arrivait quelque
dsagrment. Quel que soit l'endroit o vous soyez et quoi que vous
fassiez, vous tes toujours sous sa protection et il prend soin de
vous,--il prend bien soin de vous; on ne saurait le nier.

Si vous vous perdez, il vous retrouve; si vous perdez un objet vous
appartenant, il vous le retrouve. Si vous ne savez pas ce que vous
voulez, il vous le dit. Si vous dsirez quelque chose d'utile, il
vous le procure. On n'a pas besoin de notaire en Allemagne. Si vous
voulez acheter ou vendre une maison ou un champ, l'Etat se charge de
servir d'intermdiaire. Si on vous a roul, l'Etat se constitue
votre dfenseur. L'Etat vous marie, vous assure; pour un peu il se
ferait mme votre partenaire aux jeux de hasard.

Le gouvernement allemand dit au citoyen allemand:

--Arrangez-vous pour natre, nous ferons le reste. Que vous soyez
chez vous ou dehors, que vous soyez malade ou en bonne sant, qu'il
s'agisse de vos plaisirs ou de votre travail, nous vous montrerons
le bon chemin et veillerons  ce que vous le suiviez. Ne vous
inquitez de rien.

Et effectivement l'Allemand ne s'inquite de rien. S'il n'arrive pas
 rencontrer un sergent de ville, il continue sa route jusqu'au
moment o il trouve une ordonnance de police placarde sur un mur.
Il la lit, puis il repart et fait ce qu'elle commande.


Je me souviens d'avoir vu dans une ville allemande (je ne me
rappelle plus laquelle,--a n'a d'ailleurs pas d'importance, la
chose aurait pu arriver n'importe o) une grille ouverte sur un
jardin o l'on donnait un concert. Rien n'empchait celui qui aurait
voulu y pntrer de se mler  la foule des auditeurs sans rien
payer. En fait, des deux grilles du jardin spares par deux cent
cinquante mtres, c'tait celle dont l'accs tait le plus commode.
Cependant, dans la foule des passants, pas un seul ne songeait 
entrer par cette porte. Ils continuaient patiemment sous un soleil
de plomb jusqu' l'autre entre, o un homme tait apost pour
percevoir l'argent. J'ai vu des petits garons allemands s'arrter
avec envie devant un lac gel et dsert. Ils auraient pu y glisser
et y patiner des heures durant, sans que jamais personne en st
rien. La foule et la police en taient loignes de plus d'un
demi-mille. Rien ne les et empchs de s'y aventurer, mais ils
savaient que c'tait dfendu. C'est  se demander si le Teuton fait
partie de notre humanit faillible. Ce peuple, ne dirait-on pas? se
compose uniquement d'anges qui, descendant du ciel pour boire un
bock, ont atterri en Allemagne, convaincus qu'il n'est bons bocks
que l.

En Allemagne, les routes sont bordes d'arbres fruitiers. Aucune
voix, sauf celle de la conscience, ne saurait empcher les hommes ou
les enfants d'en cueillir et d'en manger des fruits. En Angleterre,
les enfants mourraient par centaines du cholra et les mdecins
s'puiseraient  essayer d'enrayer les consquences d'excs
accomplis par des gens se gavant de pommes acides et d'autres fruits
pas mrs. Mais en Allemagne un gamin parcourt des kilomtres sur des
routes bordes d'arbres fruitiers, pour aller acheter au village
prochain deux sous de poires. L'Anglo-Saxon qui passerait sous ces
arbres sans protection, pliants sous le poids succulent des fruits
mrs, trouverait stupide de ne pas profiter de l'aubaine et de
mpriser ainsi les dons de la Providence.

J'ignore si cela est, mais il ne m'tonnerait pas d'apprendre qu'en
Allemagne, lorsqu'un homme est condamn  mort, on lui donne un bout
de corde en lui enjoignant d'aller se pendre. Cela pargnerait 
l'Etat beaucoup d'ennuis et de travail; je vois d'ici le criminel
allemand rapportant chez lui le bout de corde, lisant soigneusement
les ordres de la police et se prparant  les excuter dans sa
propre cuisine.

Les Allemands sont de bonnes gens. Peut-tre les meilleures de la
terre; c'est un peuple bienveillant et qui n'est pas goste. Je
suis persuad que la majorit d'entre eux iront au paradis. En les
comparant aux autres nations chrtiennes, on est fatalement amen 
conclure que le paradis est organis d'aprs leurs ides. Mais je ne
comprends pas comment ils y arrivent. Je ne puis pas croire que
l'me d'un Allemand ait suffisamment d'initiative pour prendre seule
son vol jusqu'au paradis et frapper  la porte de saint Pierre.
Selon moi, on les transporte l-haut par petits paquets et on les
fait entrer sous la direction d'un sergent de ville dfunt.

Carlyle a dit des Prussiens, et cela s'applique  tout le peuple
allemand, qu'une de leurs vertus principales rsidait dans leur
capacit d'obir au commandement. On peut dire des Allemands que ce
sont gens  aller partout o on leur commande d'aller et  faire
toujours ce qu'on leur ordonne. Envoyez-les en Afrique ou en Asie
sous la direction de quelqu'un portant l'uniforme, ils feront sans
faute d'excellents colons, tenant tte aux difficults comme ils
tiendraient tte au diable lui-mme pourvu qu'ils en aient reu
l'ordre. Livr  lui-mme, l'Allemand s'tiolerait bien vite et
mourrait, non faute d'intelligence, mais manque de la plus petite
parcelle de confiance en soi.

L'Allemand a t si longtemps le soldat de l'Europe que chez lui
l'instinct militaire est devenu atavique. Il possde toutes les
vertus militaires, mais les vertus militaires ont aussi leurs
inconvnients. On m'a racont l'histoire d'un valet allemand sorti
depuis peu de la caserne, auquel son matre avait donn une lettre 
porter quelque part avec ordre d'y attendre la rponse. Les heures
passaient sans que l'homme revnt. Son matre, anxieux, se mit en
route  son tour et le trouva l o il avait t envoy, tenant la
rponse  la main. Il attendait d'autres ordres. D'aucuns croiront
cette histoire exagre. Je me porte garant de son exactitude.

L'tonnant est que le mme homme, qui en tant qu'individu est faible
comme un enfant, devient ds qu'il revt son uniforme un tre
intelligent, capable de prendre une initiative et d'endosser une
responsabilit. L'Allemand peut diriger les autres, tre dirig par
les autres, mais il ne peut pas se diriger lui-mme. Le remde
indiqu serait que chaque Allemand ft exerc au mtier d'officier,
puis plac sous son propre commandement. Il se donnerait srement
des ordres empreints de sagesse et d'habilet, et veillerait  ce
qu'il s'obt avec diligence, tact et prcision.

Les coles sont responsables au premier chef de cette orientation du
caractre allemand. Leur enseignement fondamental est le devoir.
C'est un bel idal pour un peuple; mais avant de l'admirer sans
rserve, faudrait-il avoir une conception claire de ce que l'on
entend par devoir. L'ide qu'en ont les Allemands semble tre:
obissance aveugle  tout ce qui porte galon. C'est l'antithse
absolue de la conception anglo-saxonne; mais comme les Anglo-Saxons
prosprent aussi bien que les Teutons, il doit y avoir du bon dans
chaque systme. Jusqu'ici les Allemands ont eu le bonheur d'tre
excellemment gouverns; si cela continue, la fortune ne cessera pas
de leur sourire. Les difficults commenceront le jour o par un
hasard quelconque leur machine gouvernementale se drglera. Mais il
se peut que leur systme ait le privilge de produire, au fur et 
mesure des besoins, un continuel renouvellement de bons gouvernants.
a en a tout l'air.

Je suis port  croire que les Allemands, en tant que commerants, 
moins qu'ils ne changent fort, seront toujours dpasss par leurs
concurrents anglo-saxons; et cela  cause de leurs vertus. La vie
leur semble plus importante qu'une misrable course aux richesses.
Un peuple qui ferme ses banques et ses bureaux de poste pendant deux
heures au beau milieu de la journe, pour aller faire dans le sein
de la famille un repas plantureux, avec peut-tre un petit somme
pour dessert, ne peut pas esprer, et sans doute ne le dsire mme
pas, lutter avec un peuple qui prend ses repas sur le pouce et qui
dort avec le tlphone  la tte de son lit. En Allemagne, la
diffrence entre les classes n'est pas assez marque, du moins
jusqu' prsent, pour qu'on y fasse de la lutte pour la vie une
affaire capitale comme en Angleterre. Except dans l'aristocratie
campagnarde, dont les barrires sont infranchissables, la diffrence
de caste compte  peine. Frau Professeur et Frau Charcutire se
rencontrent au Kaffeeklatsch hebdomadaire et changent les derniers
potins avec la plus franche cordialit. Le loueur de chevaux et le
mdecin trinquent en frres dans leur brasserie favorite. Le riche
entrepreneur en btiment, lorsqu'il projette une excursion en
voiture, invite son contrematre et son tailleur  se joindre  lui
avec leur famille. Chacun apporte sa part de vivres et tous en
choeur entonnent en rentrant le mme refrain. Un homme ne sera pas
tent, tant que durera cet tat de choses, de sacrifier les
meilleures annes de sa vie au dsir d'amasser une fortune pour ses
vieux jours. Ses gots et davantage encore ceux de sa femme restent
modestes. Il aime dans son appartement ou sa villa les meubles en
peluche rouge avec une profusion de laque et de dorure. Mais cela le
regarde; et il se peut que ce got ne soit pas plus critiquable que
celui qui mle du mauvais Elisabeth  des copies de Louis XV, le
tout orn de photographies et clair  la lumire lectrique. Il
fait dcorer la faade de sa maison par l'artiste du pays: une
bataille sanglante, largement coupe par la porte d'entre, en
garnit le bas; tandis qu'un ange, ayant la tte de Bismarck, voltige
entre les fentres de la chambre  coucher. Il lui suffit de voir
des tableaux de matres anciens au muse; et, comme la mode d'avoir
des oeuvres d'art  domicile n'a pas encore pntr dans le
Vaterland, il ne se sent pas forc de gaspiller son argent pour
transformer sa maison en boutique d'antiquaire.


L'Allemand est gourmand. Il existe des fermiers anglais qui, tout en
prtendant que leur mtier ne nourrit pas son homme, font
joyeusement leurs sept repas solides par jour. Une fois par an a
lieu en Russie une fte qui dure une semaine pendant laquelle on
enregistre de nombreux dcs occasionns par une indigestion de
crpes; mais c'est une fte religieuse et une exception. L'Allemand
comme gros mangeur tient la premire place entre toutes les nations
de la terre. Il se lve de bonne heure et en s'habillant avale
vivement quelques tasses de caf avec une demi-douzaine de petits
pains chauds beurrs. Il ne s'attable pas avant dix heures pour
prendre un repas digne de ce nom. A une heure ou une heure et demie
a lieu son repas principal. C'est une affaire srieuse qui dure
quelques heures. A quatre heures il va au caf o il boit du
chocolat et mange des gteaux. Il passe en gnral ses soires 
manger,--non qu'il fasse le soir un repas srieux (cela lui arrive
rarement), il se contente d'une srie de casse-crotes,--mettons: 
sept heures une bouteille de bire avec un ou deux belegte Semmel;
au thtre, pendant l'entr'acte, une autre bouteille de bire et un
Aufschnitt; une demi-bouteille de vin blanc et des Spiegeleier
avant de rentrer, puis un morceau de saucisse ou de fromage qu'il
fait glisser avec un peu de bire, juste avant de se mettre au lit.

Mais ce n'est pas un gourmet. La cuisine franaise, non plus que les
prix franais, n'est pas en usage dans ses restaurants. Il prfre
aux meilleurs crus de Bordeaux ou de Champagne sa bire ou son vin
blanc national et  bon march. Et en ralit cela vaut mieux pour
lui: il semble, en effet, que chaque fois qu'un vigneron franais
vend une bouteille de vin  un htelier ou  un marchand de vins
allemand, il soit obsd par le souvenir de Sedan. C'est une
revanche ridicule, car en thse gnrale ce n'est pas un Allemand
qui la boit: la victime est le plus souvent un innocent voyageur
anglais. Il se peut aussi que le marchand franais n'ait pas oubli
Waterloo et pense qu'en tous les cas sa vengeance atteindra son but.

Les distractions coteuses sont fort peu  la mode en Allemagne; on
n'en offre pas et on n'en attend pas. A travers le Vaterland tout se
passe  la bonne franquette. L'Allemand ne dpense pas d'argent 
des sports onreux et ne se ruine pas en frais de toilette pour
plaire  un cercle de parvenus. Il peut pour quelques marks
satisfaire son got de prdilection, une place  l'opra ou au
concert; et sa femme et ses filles s'y rendent  pied avec des robes
confectionnes par elles-mmes et la tte enveloppe d'un chle. Les
Anglais remarquent avec plaisir dans ce pays l'absence de toute
pose. Les voitures prives sont trs rares et mme ne se sert-on des
Droschken que si le tram lectrique, plus rapide et plus propre,
est inutilisable.

C'est ainsi que l'Allemagne maintient son indpendance. Le
boutiquier en Allemagne ne fait pas d'avances  ses clients. A
Munich, j'ai accompagn un jour une dame anglaise qui faisait des
courses. Ayant l'habitude des magasins de Londres et de New-York,
elle critiquait tout ce que le vendeur lui montrait. Non
qu'effectivement elle ne trouvt rien  sa convenance, mais parce
que c'tait sa mthode. Elle se mit  expliquer,  propos de presque
tous les articles, qu'elle pourrait trouver mieux et  meilleur
march ailleurs; non qu'elle le crt vraiment, mais elle pensait
bien faire en le disant au boutiquier. Elle ajouta que le stock
manquait de got (elle n'avait pas d'intention offensante, je l'ai
dj dit, c'tait l sa manire) et tait trop restreint; que les
objets taient dmods; qu'ils taient banals; qu'ils ne
paraissaient pas solides. Il ne la contredit pas; il n'essaya pas de
la faire changer d'avis. Il remit les choses dans leurs cartons
respectifs, rangea ces cartons  leurs rayons respectifs, s'en alla
dans l'arrire-boutique et ferma la porte sur lui.

--Va-t-il revenir bientt? me demanda la dame aprs quelques
instants d'attente.

C'tait moins une question qu'une exclamation d'impatience.

--J'en doute, rpliquai-je.

--Pourquoi donc? me demanda-t-elle, pleine d'tonnement.

--J'ai tout lieu de croire que vous l'avez vex. Il y a beaucoup de
chances pour qu'il soit en ce moment derrire cette porte en train
de fumer sa pipe et de lire son journal.

--Quel marchand extraordinaire! s'exclama mon amie, en rassemblant
ses paquets et en sortant majestueusement indigne.

--C'est leur manire, expliquai-je. Voici la marchandise. Si vous
voulez l'acheter, vous pouvez l'avoir. Si vous n'y tenez pas, ils
aimeraient tout autant que vous ne vinssiez pas leur en parler.

Une autre fois j'entendis dans le fumoir d'un htel allemand un
Anglais de petite taille raconter une histoire qu' sa place
j'aurais tue.

--Essayer de marchander avec un Allemand? disait ce petit Anglais.
Il semble qu'il ne vous comprenne pas. Ayant vu une premire dition
des _Brigands_  la vitrine d'une librairie du Georg Platz, j'entrai
et en demandai le prix. Un vieil original se tenait derrire le
comptoir. Il me rpondit: 25 marks et continua sa lecture. Je lui
expliquai alors que j'en avais vu un plus bel exemplaire  20 marks
quelques jours auparavant: c'est ainsi que l'on fait quand on veut
marchander; c'est admis. Il me demanda: O? Je lui dis: Dans un
magasin,  Leipzig. Il me conseilla d'y retourner et de l'acqurir;
que j'achetasse son livre ou le lui laissasse, cela semblait peu lui
importer. Je lui dis: Quel est votre dernier prix?--Je vous ai dj
dit 25 marks, me rpondit-il (c'tait un type irascible). Il ne
les vaut pas, lui dis-je.--Je ne l'ai jamais prtendu, vous ne
pouvez pas dire le contraire, grogna-t-il.--Je vous en offre 10
marks! Je croyais qu'il allait finir par en accepter 20. Il se
leva. Je crus qu'il allait prendre le livre  l'talage. Non, il se
dirigea droit sur moi. C'tait une sorte de gant. Il m'empoigna par
les deux paules, me jeta  la rue et ferma violemment la porte sur
moi. Jamais de ma vie je ne fus aussi tonn.

--Peut-tre, insinuai-je, le livre valait-il ses 25 marks.

--Naturellement qu'il les valait, rpliqua-t-il, et largement
encore! Mais quelle notion des affaires!


C'est la femme qui seule pourra arriver  changer le caractre
allemand. Elle-mme est en train d'voluer et progresse vite. Il y a
dix ans nulle jeune fille allemande tenant  sa rputation et
esprant trouver un mari n'aurait os monter  bicyclette:
maintenant elles pdalent par milliers  travers le pays. Les vieux
secouent la tte  leur vue; mais j'ai remarqu que les jeunes gens
les rejoignent et font route  leur ct. Rcemment encore il
n'tait pas comme il faut, pour une dame, de faire des dehors en
patinant: elle devait, pour tre correcte, s'accrocher perdment au
bras de son cavalier qui, pour que ce ft tout  fait bien, devait
tre un membre de sa famille. Maintenant elle s'exerce  faire des
huit dans un coin, jusqu'au moment o un jeune homme vient  elle
pour la seconder. Elle joue au tennis, et j'en ai mme aperu qui
conduisaient un dog-cart.

Son ducation a toujours t des plus soignes. A dix-huit ans elle
parle deux ou trois langues et a dj oubli plus de choses qu'une
Anglaise moyenne n'en lit de toute sa vie. Jusqu' prsent cette
ducation ne lui a t d'aucune utilit. Une fois marie, elle se
retirait dans sa cuisine, o elle se htait de vider son cerveau
pour y mettre de pitres principes culinaires. Mais supposons
qu'elle comprenne soudain qu'une femme n'est pas tenue absolument de
sacrifier toute son existence  peiner dans son mnage, pas plus
qu'un homme n'a besoin de se considrer comme une machine 
travailler. Supposons qu'elle se mette en tte de prendre une part
active  la vie sociale et nationale. Alors l'influence d'une telle
compagne, saine de corps et par consquent vigoureuse d'esprit, ne
manquera pas d'tre  la fois puissante et durable.

Car il faut bien se dire que l'Allemand est exceptionnellement
sentimental et trs facilement influenc par le sexe. On dit de lui
qu'il est le meilleur des amants et le plus mauvais des maris. C'est
d'ailleurs la faute de sa femme. Sitt marie, la femme allemande
fait plus qu'abdiquer le romanesque; elle saisit un balai pour le
chasser de chez elle. Jeune fille elle ne savait pas s'habiller;
pouse, elle abandonne ses toilettes pour se draper dans les
oripeaux les plus htroclites, ramasss  droite et  gauche; en
tout cas, c'est bien l l'impression qu'elle donne.

Elle est souvent faite comme une Junon, avec une carnation qui
ferait honneur  un ange bien portant: elle s'entend parfaitement 
abmer son galbe et son teint. Elle vend son droit aux hommages pour
une portion de friandises. Vous pouvez la voir toutes les aprs-midi
dans un caf, se gavant de gteaux  la crme fouette que chassent
d'abondantes tasses de chocolat. A ce rgime elle s'avilit, s'empte
et devient tout  fait inintressante.

Quand la femme allemande renoncera  son goter et  sa bire du
soir, quand elle prendra suffisamment d'exercice pour conserver sa
taille et qu'elle lira, une fois marie, autre chose que son livre
de cuisine, le gouvernement allemand remarquera qu'il lui faut
compter avec une force nouvelle. Et c'est  travers toute
l'Allemagne qu'on peut observer mille petits dtails significatifs
qui ne trompent pas et qui marquent l'volution des surannes
Frauen allemandes en Damen modernes.

On se perd en conjectures sur ce qu'il adviendra alors. Car la
nation germanique est encore jeune et sa maturit fera poque dans
l'histoire de l'humanit.

Ce qu'on peut dire de pire sur les Allemands, c'est qu'ils ont
quelques dfauts. Eux-mmes ne les voient pas; ils se considrent
comme parfaits, ce qui est stupide de leur part. Ils vont mme
jusqu' se croire suprieurs aux Anglo-Saxons. Non, mais... Quelle
prtention!

--Ils ont leurs bons cts, observa George, mais leur tabac est une
honte pour la nation. Je vais me coucher.

Nous nous levmes et, nous accoudant sur le parapet, suivmes
quelque temps du regard les dernires lueurs dansantes, sur la
rivire assombrie.

--Ce fut dans l'ensemble une balade pleine d'agrment. Je serai
content d'tre de retour et cependant je regrette d'en voir la fin,
me comprenez-vous?

--Qu'entendez-vous par balade? dit George.

--Une balade, expliquai-je, est un voyage long ou court... mais
sans but ni programme; l'obligation de revenir au point de dpart
dans un dlai fix en est le seul rgulateur. Parfois l'on traverse
des rues populeuses, parfois des champs ou des prairies; parfois on
disparat pendant quelques heures, parfois pendant plusieurs
jours,--sans manquer  personne. Mais que le voyage soit long ou
court, qu'il nous mne l ou ailleurs, nos penses restent
attentives  la chute du sable fin dans le sablier ternel du Temps.
Nous saluons au passage ceux que nous croisons et leur sourions; il
nous arrive de nous arrter un instant pour causer avec certains
d'entre eux, de faire avec d'autres un bout de chemin. Nous passons
des moments intressants et souvent nous sommes un peu las. Mais en
fin de compte le temps a coul agrablement et nous, en regrettons
la fuite.


FIN





End of Project Gutenberg's Les trois hommes en Allemagne, by Jerome K Jerome

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE ***

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