Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (3/6), by Paulin Paris

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Title: Les grandes chroniques de France (3/6)
       selon que elles sont conserves en l'Eglise de Saint-Denis

Author: Paulin Paris

Release Date: March 21, 2011 [EBook #35643]

Language: French

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de France (BnF/Gallica)







HISTOIRE
DE
FRANCE.



PARIS. Imprimerie de Bthune et Plon,
Rue de Vaugirard, 36.


LES
GRANDES CHRONIQUES
DE FRANCE,
selon que elles sont conserves
en l'glise de Saint-Denis
EN FRANCE.


PUBLIES PAR M. PAULIN PARIS,
De l'Acadmie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.



TOME TROISIME.


PARIS.
TECHENER, LIBRAIRE,
12, PLACE DU LOUVRE.

1837.


CI COMENCENT LES GESTES

L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF.

*       *       *       *       *


I.

ANNEES: 842/851.


_Coment ses frres se combatirent  luy, et coment il furent desconfis et
fuirent. Et puis coment il pacifirent ensemble et partirent l'empir; et
coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses
frres fu dceu, et de maintes autres choses._


[1]Aprs la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appel
Loys-le-Dbonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils,
Lothaire et Loys, assemblrent grant ost de toutes pars de leur royaumes
contre Charles-le-Chauf, leur frre, qui estoit roy de France. (Voir est
qu'il n'estoit leur frre que de pre, car il fu fils de la dernire femme
qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit
 sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblrent de gens que il
aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].

      Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un
      _Epitome gestorum regum Franci_, conserv par deux manuscrits;
      l'un de l'abbaye de Saint-Victor, cot aujourd'hui n 287; f 188:
      l'autre de Saint-Germain, cot n 646; f 1. (Voy. aussi le tome
      VII des Historiens de France, p. 255.)

      Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthses appartient uniquement
      au traducteur.

      Note 3: _Langoustes_, sauterelles.

Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel
conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une
volent qu'en nulle manire il ne souffreroient qu'il entrassent en leur
contres n s terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et
moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui
j estoient en l'archeveschi de Rains[4], et estoient venus en une ville
qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il
habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement
la veille de l'Ascension.

      Note 4: L'_Epitome_ dit la mme chose, _In parochi Remensi_. C'est
      une erreur dont la source est peut-tre dans la bvue d'un scribe qui
      aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago
      Antissiodorensi_.

      Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay prs Vezelay_,
       trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_,  cinq
      lieues d'Auxerre? L'abb Lebeuf, dans une dissertation consacre  la
      bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.

Et quant ce vint  l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux
roys s'appareillrent pour combattre. Car il cuidrent l'ost Charles
dpourveu et dsarm trouver pour la solennit du jour si trs-hault. Et
sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement
du diable, et les commencirent forment[6]  escrier de toutes pars. Et les
Franois toutevoies s'armrent au plustost qu'il peurent, et les reurent
hardiement  quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent
d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que
mmoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant
occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent Franois
victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son
frre,) et s'en fu Lothaire jusques  Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles
rappareilla son ost, et les suivi jusques  Ais et chassa hors de la ville.
Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui
jusques  Lyons, et puis jusques  Vienne. L se rappareilla et receut ses
gens et Loys son frre. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant
qu'il assemblassent derechief  bataille, coururent tant messages d'une
part et d'autre qu'il firent assembler les trois frres  parlement, en une
isle du Rosne[9]. A ce s'accordrent  la parfin que tout l'empire seroit
divis en trois parties, et se tiendroit chascun appais de sa partie.
Lothaire s'en retourna  la souveraine France[10], qui est le royaume
d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.

      Note 6: _Forment_, fortement.

      Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales
      Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, toit attach au roi de
      Germanie Louis, frre du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent
      les annes 714  882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII,
      page 159.)

      Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_.

      Note 9: _Adon_ dit de la Seine: In insulam quamdam Sequan
      conveniunt. Mais la phrase prcdente semble donner raison  notre
      traducteur.

      Note 10: _Souveraine._ Suprieure.

(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand
dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son
pas, il fit crier partout la loy des paens par desesprance, et guerpi la
loy chrestienne; et pour ce que la gent du pas dsiroient ce qu'il leur
commanda, nommrent-il le royaume de son nom et laissrent les noms des
anciens rois; et l'appelrent Loheraine, qui vaut autant  dire comme le
royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire  celle qui
aprs vient. Car il dit:[11])

      Note 11: On n'a pas conserv ces anciennes chroniques; je pense que
      c'toit plutt quelque _chanson de geste_ fonde sur les dmls du
      fils de Lothaire avec le pape.

Quant il fu retourn en son pas, il envoia son fils Loys,  qui il avoit
donn le royaume de Lombardie,  Rome par son oncle Dreue, l'vesque de
Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salu du
peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le
seurprenoit, pour ce dparti son royaume  ses trois fils. A Charles le
maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son
sige et la terre toute qui y appartenoit, et  Loys qui j estoit couronn
empereur, toute Italie. Aprs, quant il eut ainsi toute sa terre donne et
dpartie  ses fils, il dguerpit le royaume temporel et le sicle, et
vesti les draps de religion en l'abbae de Prume[12]. Et peu de temps aprs
trespassa de ce sicle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq,
de son empire trente et trois. En l'glyse de Saint-Sauveur l'enterrrent
honorablement les trois frres.

      Note 12: _Prume._ In Prumi monasterium. A douze lieues de Trves,
      dans la fort des Ardennes.

_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Aprs
luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque
de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grgoire.
Aprs luy fu Serges; aprs, Lon; aprs, Benoist. En ce temps fu occis
Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent
firent venir les Sarrasins et les reurent en la cit de Bonivent. Entour
huit ans aprs la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune
des frres[14], et fu enspultur en l'glyse Notre-Dame de Lyon. Son
royaume prirent les deux frres Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys
Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre
les Sarrasins qui estoient entrs  Bonivent. A eux se combati et occit
Amalmathar, leur seigneur, et reut la cit. Par mauvais conseil fut dceu
le roy Lothaire, son frre, du mariage de deux femmes, dont presque toute
saincte Eglyse fu mue contre luy; pour ce cas furent dampns par la
sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trves,
et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assembl le concile des
prlats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon
conseil li looit, s il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement
ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict 
Bonivent  l'empereur Loys, son frre. A cette voie s'accorda bien le roy
Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit esprance qu'il se refrainist de sa
mauvaise volont par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais 
ce ne s'accordoient pas plusieurs des prlats de France, ains le
contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le
Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres n prils ne venist 
saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui aprs en
avint, que l'apostoile ne fist sa volont par prires, et que commune
erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il
avoit propos:  l'apostoile s'en alla et imptra ce qu'il voult. [16]De
Rome se dparti bault et liez, et vint jusques  la cit de Luques, et l
fu malade d'une fivre, et l meisme prit une maladie  tout sa gent si
grant et si crueuse qu'il les voit mourir devant lui  gratis monciaux, n
oncques pour ce ne se avertit n ne voult entendre la vengeance n le
jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint  Plaisance, en
la huitiesme ide du mois d'aoust. L demoura jusques dimanche aprs. Et
entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi
la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de
sa gent qui estoient demours de cette pestilence, pristrent le corps et
l'enterrrent en ung moustier prs de la cit.

      Note 13: _Archevesque._ Episcopus.

      Note 14: _Des frres_, c'est--dire des fils de ce Lothaire.

      Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. Accepit autem
      (Ludovicus) partem transjurensis Burgundi, simul et Provinciam.
      Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.

      Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de
      St-Bertin, anne 869.


II.

ANNEE: 869.

_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot
est Lothaire son frre, jusques aprs ce qu'il fu parti: et coment les
prlats le reurent  seigneur en la cit de Mez. Et des constitutions qui
furent l establies._


En ce temps-l estoit le roy Charles-le-Chauf en la cit de Senlis, il et
la royne Judith[17]. L avoient fait grans aumosnes, et avoient donn et
dparti assez de leurs trsors aux glyses et aux lieux de religion; et les
rendirent par telle manire  Notre-Seigneur par cui don il les avoient
receus. De Senlis se dparti et s'en alla  Atigny. L vinrent  luy les
messages d'aucuns vesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort
estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au
royaume que Lothaire avoit tenu, jusques  tant que le roy Loys son frre
fust retourn d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit
venu et qu'il sjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast  luy
ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient
pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit
j  ostoi par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit j 
eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaign; et refurent plusieurs qui
luy mandrent qu'il venist jusques  Mez, et il se hasteroient de venir
contre luy en la voie, ou il vendroient  li en la cit. Loys s'appensa et
vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques
 Verdun. L rencontra plusieurs prlats du royaume Lothaire, Haston
l'vesque de Mez,[18] et Franque l'vesque de Tongres, et mains autres. Et
quant il furent en la cit, il assemblrent en l'glyse Sainct-Estienne, et
puis furent les paroles qui s'ensuivent rcites en la prsence le roy
Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commena 
parler l'vesque de Mez, Avancien avoit  nom, devant tous les prlats et
le peuple, et dict ainsi: Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est
chose seue en plusieurs rgnes, les griefs que nous avons souffers pour nos
causes communment et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince
soubs qui nous avons t jusques  ore. Et si savez bien la douleur et
l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue.
Or n'y a donc autre conseil  nous qui sommes sans prince et sans chief
terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et
prions  celui qui tient en son poing les rgnes et les roys, et ordonne du
tout en sa volont, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne
en droict et en justice, et nous sauve et dfende, et nous fasse tels que
nous soions tous d'un cuer et d'une volent  luy aimer et luy obir en
Dieu. Pour ce donques que cil fait la volont de ceux qui le doubtent, et
oi leur prire, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume,  qui
nous sommes soubmis de nostre volent et pour nostre profit, c'est  savoir
le roy Charles qui ici est prsent; il nous est advis que nous luy devons
rendre grace de ses bnfices, que nous ne soions vers luy encolps du vice
d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde
et dfende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre
soubs luy en paix et en concorde en son service,  l'onneur et  la louange
de celuy qui vit et rgne sans fin. Et s il lui plaict et il nous semble
que ce soit bien, nous orons de sa bouche qu'il en voudra dire et rpondre
 nous et au peuple qui ci est assembl. Adonc parla le roy Charles aux
prlats et au peuple, et dict ainsi: Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces
honorables vesques ont tous ensemble parl par la bouche d'un seul, et ont
monstr certainement votre volent et votre commune concordance,  ce que
vous m'avez appel par lection au profit du rgne et de vous; sachiez
certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le
cultivement de Dieu et des glyses par l'aide de luy meisme et, aprs, de
chascun de vous, d'aprs la dignit de son ordre et l'estat de sa personne,
et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay
 chascun les drois et les lois, selon la coustume du pas: en telle
manire que obdience et honneurs roiaux me soient ports de chascun de
vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume
deffendre, s mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par
droict et par raison  ceux qui ont rgn pardevant moy.

      Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_.

      Note 18: Il falloit traduire: _Haton l'vesque de Verdun, et Arnoul
      l'vesque de Toul. De l, venant  Mez, il y trouva Advencien,
      l'vesque de la ville, et Francon, l'vesque de Tongres_. (Note de
      dom Bouquet.)

Aprs le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle
manire par le commandement Avancien[19], vesque de la cit, et des
vesques autres de la province de Trves, comme Haston l'vesque de Verdun,
et Arnoult l'vesque de Toul et mains autres qui prsens estoient. Pour
ce, dist-il, qu'il ne semble  aucuns que ce soit desraison et
prsomption s nous et nos honorables frres et vesques de nostre province
de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet
archeveschi, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des
canons, pour ce que l'glyse de Rains et celle de Trves sont sereurs et
comprovinciaux en cette rgion de Belge, si comme l'auctorit de saincte
glyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il
garder  communs accors les establissemens des anciens pres et de sains,
et doit estre gard entre l'archeveschi de Trves et celluy de Rains la
condition de ce privilge, que celluy qui le premier est ordonn est tenu
pour le premier ordonn, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.
_Quant tu trpasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et
pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul 
faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous
monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple
d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester
le peuple en ung corps de saincte glyse  la volent de nostre Seigneur;
doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple  bien
faire, sans tort faire  nullui; n ne mettons la faucille de jugement au
peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables vesques et
nostre frre de cette province nous commandrent et admonestrent ce 
faire en charit, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent
que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.
Est-il ainsi, dict-il, seigneurs vesques? Et il respondirent que oil.
Et il dict aprs: Or nous povons doncques avertir qu'il plaict  nostre
Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est prsent,  qui nous
sommes soubmis de nostre volent, pour nous et nos glyses, est ci venu
pour nous et nous pour luy en la dernire partie du royaume que il tient.
Pour ce doncques que son pre Loys, le puissant empereur et de saincte
mmoire, fu couronn  empereur  Rains par la main du pape Estienne,
pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis dpos par la trason du peuple
et des barons et des mauvais vesques, et puis fu restabli devant le corps
sainct Denys en France, et couronn de reschief en ceste glyse devant cest
autel de sainct Estienne, par la main des vesques, si comme nous veismes
qui y estions prsens; et d'autre part, si comme nous trouvons s
histoires, que quant ces anciens roys conquroient les royaumes, il se
faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, s il
vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronn et enoingt
de la saincte onction, par la main d'vesque, au nom et au titre du royaume
o il est appel; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y
accordez communment et le prononciez de vostre bouche. Aprs ces paroles
s'escrirent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict aprs: Rendons graces
 Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Aprs ce fu couronn et sacr
devant l'autel sainct Estienne. Si dpartit atant le concile.

      Note 19: _Par le commandement._ Jubente et postulante.
      (An. S.-Bert.)


III.

ANNEE: 869.

_Du mandement Loys  Charles son frre, et de la response. Et d'une
incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au
retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des
Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile 
Charles-le-Chauf._


De Mez se dpartit le roy et s'en ala  Floringues[20]: et quant il eut l
ordonn ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest
d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frre Loys fit paix aux
Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle
paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il
demoura malade en la cit de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses
messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du
royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans  ce
qu'il lui avoit mand.

      Note 20: _Floringues_, aujourd'hui _Floringhem_, dans le dpartement
      du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise,  canton
      d'Heuchin. Latin: _Florinkengas_.

      Note 21: _Chascier_. Autumnali venatione exercitandum.

      Note 22: _Wandres_. Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos
      procuravit obtinere. Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute  ce
      nom: Qui in regionibus Saxonum sunt.

      Note 23: _Ragenbourg_. Ragenisburg. C'est Ratisbonne.

_Incidence._ En ce temps advint en Grce que Basile occit par trason
l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagni en l'empire.
Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui
Patrice avoit nom[24] envoa  Barrain  tout trois cens nefs pour aider au
roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy
onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoa pas,
pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint
qu'il s'en retourna  Corinthe  toute sa navie. En ce que l'empereur Loys
s'en retournoit de sa contre de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit
assigis en la cit de Barre issirent hors et se frirent en la queue de
son ost soudainement et tollirent bien jusques  deux mille chevaux: dessus
montrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allrent en
l'glyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les plerins, qui l
estoient venus pour adourer, robrent et tollirent tout quanqu'il avoient,
et puis s'en retournrent chargis de dpouilles. De cette aventure furent
l'apostoile et l'empereur moult courroucis.

      Note 24: _Patrice avoit nom._ C'est--dire toit revtu du titre de
      patrice. Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus
      miserat. _Bairam_, c'est _Bari_, dans le royaume de Naples.

      Note 25: _Qu'il luy donnast sa fille en mariage._ Le latin dit plus
      clairement que le patrice demandoit de conduire  son matre la
      princesse qui lui avoit t fiance auparavant. Et filiam Hludowici,
      a se desponsatam, susciperet.

_Incidence._ Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce
temps contre les Wandres,  l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une
partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire  la parfin  grand
dommage de sa gent et  tant s'en retourna.

_Incidence._ Rolland, archevesque d'Arles, emptra en ce temps vers
l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbae de Sainct-Csaire, en l'isle
de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service:
moult estoit cette abbae riche et de grande possession. En icelle isle
souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient lgirement
arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et
quant il o dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il
n'estoit n fort n garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent l, de sa
gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menrent
tout loi en leur nefs, puis le mistrent  ranon qui fu tauxe  cent
cinquante livres d'argent et  cent et cinquante manteaux, et  cent et
cinquante espes, et  cent et cinquante prsens sans les dons qu'il leur
donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il
fussent dlivrs et que la ranon fust paie; et les Sarrasins qui le
virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastrent
forment ceux qui de la ranon paier s'entremestoient, s'il vouloient
recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paie sans nul deffaut, il
prirent le corps de l'archevesque tout revestu en piscopaux garnemens si
comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis
l'emportrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors
vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidrent parler  luy
et faire joie si le trouvrent mort. Lors l'emportrent en terre  grans
pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait
appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix
aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir  ses
Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abb Hue et le
comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve
de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung
moine apostate (c'est--dire renoi de la foy), qui la foy crestienne avoit
dguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux
crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste.
[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques  Paris,
l'abbae de Sainct-Germain robrent et boutrent le feu dedans le cellier,
et puis retournrent tous chargis des despoilles de ce qu'il avoient tolli
et rob. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux
Tourangiaus et  ceux qui habitoient del le fleuve de Saine qu'il
fermassent les cits et fissent forteresses contre les assaulx des Normans;
et quand les Normans orent ce dire, il mandrent  la gent du pas qu'il
leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de
bestes, s'il vouloient avoir paix et trves avec eux.

      Note 26: _Camarie._ La _Camargue_, sur le Rhne.

      Note 27: _Findrent._ Feignirent.

      Note 28: _Duc de Bretaigne._ L'annaliste de Metz l'appelle _roi des
      Bretons_, et il a raison. (_Note de dom Bouquet_.)

      Note 29: _En sa partie d'Anjou._ Et vinum partis su de pago
      Andegavensi cum Britonibus suis collegit. C'est--dire: Et il put
      rcolter, cette anne, le vin des vignes plantes du ct de la Loire
      qui appartenoit au territoire d'Angers, et par consquent  ses
      tats. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: _Et il rcolta le vin
      des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers_. La
      traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise.

      Note 30: Le latin ajoute: Cum Transsequanis. C'est--dire: avec
      ceux qui habitoient au-del de la Seine ou jusqu' la Loire.

      Note 31: _En ceste tempeste, etc._ Cette phrase ne se trouve que dans
      le manuscrit du roi des _Annales de Saint-Bertin_. On voit que les
      Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges.

En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il o nouvelles par
certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbae de
Sainct-Denys en France; et lans meisme fu elle mise en spulture. Lors
manda le roy  Theuberge, qui femme eut est le roy Lothaire, qu'elle luy
envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frre
estoit  ceste Richeut. (Une pice de temps) la tint sans pouser, ainsi
comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira
ci-aprs). A celui Boson, son frre, donna l'abbae Sainct-Morize et toutes
les appartenances, et s'en ala  Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette
Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du
royaume Lothaire, si comme il l'avoit mand; et fit assavoir  tous qu'il
seroit  Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux
qui  lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et
quant il fu  Ais nul ne vint  luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De l
se dpartit et s'en ala  Gondouville en son palais comme il l'avoit
ordonn.

      Note 32: _Dussy._ C'est _Douzy_, bourg de Champagne, prs de Mouzon,
      et sur la rivire du Cher.

      Note 33: _Sa fille._ Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est
      obscure. Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum
      apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam,
      sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in
      concubinam accepit. Je crois voir ici que pendant l'absence de
      Boson, charg de la mission d'annoncer  Theutherge la mort
      d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir prs de lui Richilde, soeur de
      Boson, et l'avoit retenue en concubinage.

      Note 34: _Gondouville._ Gundulfi-villa. C'est _Gondreville_, dans
      le pays Messin,  une lieue de Toul. Ce palais toit situ sur la
      rive droite de la Moselle.

      Note 35: _De la parfonde Bourgogne._ Et de superioribus partibus
      Burgundi.

      Note 36: _Qu'il n'eust d'abord receu._ C'est--dire: Dont il n'eut
      obtenu prcdemment la soumission. Nullum obtinuit quem ante non
      habuit.

Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages
estoient deux vesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Lon, et ne venoient
pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prlas du royaume. La
forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il
entrast au royaume qui jadis ot t Lothaire, et qui par droict devoit
venir en la main son fils espirituel, n qui osast n troubler n molester
les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et s nul le
fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement ananti par
son auctorit, ains seroit celuy qui ce feroit excommuni et dessevr de la
compagnie de saincte glyse; et s aucun des vesques se consentoit  luy
en taisant, si ne seroit plus appel prestre n pasteur, mais bergier lou;
et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par consquent n
de la dignit de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme
vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages
l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy
avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy
Loys, son frre, estoit ainsi comme  la mort. Lors se partit de
Gondouville, et s'en ala s parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et
en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De l s'en
retourna pour yverner  Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativit
fu passe, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40]

      Note 37: _Un autre message._ Le latin ajoute: Missus Hludowici
      imperatoris venit.

      Note 38: _D'Elisse._ In Elisacias partes. Vers l'Alsace.

      Note 39: _Son fils._ Bernardi filium. Bernard, fils de Bernard.

      Note 40: La plupart des auteurs du IXme sicle commencent l'anne 
      Nol, comme notre annaliste de Saint-Bertin.


IV.

ANNEE: 870.

_Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux
Normans, et du dbat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frre, pour la
partition du royaume Lothaire, et d'autres choses._


[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France,
et vint en la cit de Noion. L tint parlement  un prince des Normans qui
avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en
alliance. Aprs espousa Richeut, de qui nous avons devant parl, qu'il
avoit tenue sans mariage. De l retourna  Ais-la-Chapelle. L o telles
nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frre, roi de
Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la
ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit est Lothaire, son frre, et
s'il ne le rendoit en paix s mains des princes du royaume ainsi comme il
le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy
 armes et qu'il auroit  luy bataille. Tant allrent les messages d'une
part et d'autre, que la besoigne  ce menrent que sermens furent faicts
des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des
messages, et dit ainsi: Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il
se consent  ce que son frre le roy Loys ait une telle partie du royaume
Lothaire, leur frre, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument
parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des
deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, s
son frre le roy Loys luy veult garder autelle fermet et autelle loyault
comme il luy promet tant comme il vivra. Quant ces convenances furent
ainsi affermes par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se
partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint  Compigne; l
clbra la Rsurrection.

      Note 41: _Annal. S.-Bertini, anno 870._

(Au moys de may qui aprs vint s'en ala  Atigny[42]). L viendrent  luy
les messagiers Loys son frre, qu'il eut envois pour partir le royaume;
mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este
jures, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prosprit de leur
seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le
prince des Wandres qui longuement avoit  luy guerroi et mains dommages
luy avoit fais. En moult de manires fu cette partition devise et mande
aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la
parfin fut ainsi atir que le roy Charles leur manda que il et Loys son
frre assemblassent paisiblement au royaume qui devoit tre parti, et
fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui
avoient est fais, par le regart des preudes hommes qui  ce faire fussent
mis par les parties. Entre ces choses fu assembl ung conseil d'vesques de
dix provinces. L fu accus de plusieurs cas Haimart l'vesque de Loon et
meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obir au roy Charles comme
 son prince, n  l'archevesque de Rains comme  son prlat. Mais
toutesvoies fu-il contraint  ces deux choses: son libelle escripvit et le
rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: Je, Haimart, vesque
de Loon, regehis et cognois que je dois tre et serai dsormais obdient et
fable au roy Charles, selon mon estat, si comme vesque doit tre par
droit  son prince terrien et  son roy; et si promets aussi que je ferai
obdience  mon pouvoir  l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois
faire selon les droits et les canons et les dcrets des anciens pres, 
mon sens et  mon pouvoir. Et quant il eut ce dict, il mist sa
subscription en son libelle.

      Note 42: Cette prcieuse parenthse n'est pas traduite des Annales de
      Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce
      fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint
      la condamnation d'Hincmar de Laon.

Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nomm abb de plusieurs
abbaes, faisoit moult de griefs et de dommages  son pre; et pour ce
perdit-il les abbaes qu'il tenoit et fu mis en prison  Senlis. (En ce
temps tenoient les princes lays aucunes abbaes.) Entre ces choses envoia
le roy Charles ses messages[43]  Loys son frre, Eudes l'vesque de
Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent
paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Aprs, s'en ala  une ville
qui a nom Pontigon[44], l retournrent  luy les messages qu'il eust
envois  Loys, son frre, et luy nuncirent la responce qu'il luy mandoit,
qui telle estoit qu'il venist jusques  Haristalle, et il viendroit d'autre
part jusques  Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient 
parlement; et amenast chacun tant seulement quatre vesques et dix
conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose
crante. Le roy Loys mut et s'en vint  Flamereshem en la contre de
Ribuarie[47]; l luy advint telle adventure qu'il cha d'un solier qui
estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Bless fu en sa jambe, mais
assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car
la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-aprs.) A
Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au
lieu dtermin, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que
les deux roys assemblrent l o il estoit dvis en la cinquime kalende
d'aoust. L dpartirent le royaume paisiblement selon les convenances
devant dictes.

      Note 43: Le latin ajoute: Ad Franconofurt.

      Note 44: _Pontigon_, aujourd'hui _Pontion_.

      Note 45: _Marne._ Mersen.

      Note 46: _Que vassaus que chevaliers._ Je ne crois pas qu'il y et de
      diffrence bien sensible avant le XIVe sicle entre ces deux mots.
      Aussi le latin dit-il _officiers ministriels et chevaliers_. Inter
      ministeriales et vassalos.

      Note: 47: _En la contre de Ribuarie._ In pago Ribuario.

Ci-aprs sont nomms les cits et les villes de la partie du roy Loys:
Coloigne, Trves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres
villes et cits qui pas ne sont  nommer pour eschiver la confusion; et
pour ce que les noms  sont en langue tioise on ne les peut pas assigner
proprement en franois[49]. En celle partie furent adjoutes les deux
parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette
division luy fu encore donne la cit de Mez, l'abbae Saint-Pre et
Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contre; et
si luy fu donne pour le bien de paix et de charit une partie des Ardennes
tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque  tant qu'elle che
en Meuse.

      Note 48: _Baille._ Basle.

      Note 49: En voici la liste exactement copie du latin: Coloniam,
      Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (_Susteren_,
      dans le duch de Jullers), Berch (_Berge_, prs Ruremonde), Niu
      monasterium (_Nussa_, prs Cologne), Castellum (_Kessel_, sur la
      Meuse), Indam (_Cornelismunster_, prs d'Aix-la-Chapelle),
      Sancti-Maximini (prs de Trves), Ephterniacum (_Esternach_), Horream
      (_Oeren_, dans Trves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (_Favernay_, en
      Franche-Comt), Polemniacum (_Poligny_, en Comt), Luxoium (_Luxem_
      _Baume_, dans les Vosges), Luteram (_Lure_, diocse de Besanon),
      Balmau, Offonis-villam (_Vellefaux_, diocse de Besanon),
      Meyeni-monasterium (_Moyen-Moustier_, dans les Vosges), Eboresheim
      (dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium
      (_Maesmunster_, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg,
      Sancti-Deodati (_Saint-Dy_), Bodonis monasterium (_Bon-Moustier_,
      dans les Vosges), Stivagium (_Estival_), Romerici montem
      (_Remiremont_), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (_id._),
      Mauri-monasterium (_id._), Erenstein (_id._), Sancti-Ursi in Salodoro
      (_Soleure_), Grandivellem (_Grantfel_, diocse de Basle),
      Allam-Petram (prs _Moyen-Moustier_), Lustenam (?), Vallem Clus
      (_Vaucluse_, diocse de Besanon), Castellum-Carnonis
      (_Chatel-Challon_), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis,
      Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (_Batavia_),
      Harluarias (dans le duch de Gueldres), Masau subterior de ista
      parte, et Masau superior, quod de illa  parte est; Liugas (_Lige_),
      quod de ista parte est, Districtum Aquense (_Aix_), Districtum
      Trectis (_Maestricht_). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium,
      Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm,
      Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod
      Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch,
      Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia
      duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia
      S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in
      eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna,
      sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et
      sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad
      partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et
      omnibus villis dominicalis et vassalorum.

Ci-aprs sont nommes les cits et les bonnes villes de la partie le roy
Charles: Lyon sur le Rhosne, Besanon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun,
Cambray, et moult d'autres villes et cits qui pas ne sont  nommer[50]. Le
lendemain que ces parties ainsi furent devises, les frres revindrent
arrire ensemble, congi prindrent l'un  l'autre, et se dpartirent en
paix et en amour. Le roy Loys retourna  Ais-la-Chapelle, le roy Charles en
France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admene encontre
luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble  Senlis, et puis
 Compigne. L se dporta tout le mois de septembre en gibier et en
chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volent et
en donna et dparti  sa volent.

      Note 50: Voici les autres noms: Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis,
      Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mari in Bisantione,
      S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii
      Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias,
      S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt,
      S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum,
      Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant,
      Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto,
      Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio,
      Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod
      pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon,
      Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduenn
      sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac
      parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in
      Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense,
      Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De
      Frisi tertiam partem.


V.

ANNEE: 870.

_Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume
Lothaire  son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux
 l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne._


Le roy Loys qui  Ais fu retourn, n'estoit pas encore bien guary de la
bleceure de sa jambe qu'il prist quant il cha du solier, si comme
l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les
cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit  pueur et 
pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus
longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu
aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de
l'apostoile  Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent
Johan et Pierre, cardinaulx de l'glyse de Rome; les messages  l'empereur
furent l'vesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au
roy Loys que de rien ne s'entremist du royaume Lothaire son nepveu, qui
par droict devoit escheoir  l'empereur Loys son frre. Assez briesvement
leur rendit responce et congi, et puis si les envoia au roy Charles son
frre. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit
et s'en alla  Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit
en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis
commanda qu'il fust tondu en une abbae. Aprs manda  ses fils Charlon et
Loys qu'il venissent  luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il
sentoient bien qu'il avoit meilleure volent  Charlemaine son frre que
vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla  Frenquefort vers le
commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de
luy et de ses fils. Allrent tant messages d'une part et d'autre que trve
fut donne jusques au moys de may, que le pre les assura qu'il n'auroient
par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal
au royaume si comme il avoient commenci. Quant ce feust accord et le
parlement feust fini, le roy se dparti de Franquefort et s'en alla 
Renebourg.

      Note 51: _La maladie_. C'est--dire: _La chair pourrie_.

      Note 52: _Renebourg._ Ratisbonne.

      Note 53: _Restice_ ou _Ratislas_, prince de Moravie; le mme qui
      demanda  l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prcher
      l'vangile  ses peuples.

      Note 54: _En prison._ Le latin ajoute: A Carlomanno per dolum
      nepotis ipsius Restitii captum.

Tout le mois de septembre se dporta le roy Charles en chasse de bois et
puis s'en vinst  Saint-Denis en France, pour clbrer la solennit des
glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent 
luy les messages  l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys
avoient est; pistres luy apportaient  luy et aux vesques de son
royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume
qui eut est Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict hritage 
l'empereur Loys, qui son frre avoit est. Au roy ne pleurent pas moult ces
nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prirent les
messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison
de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit
conduire jusques  Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent
l assembls; et quand il lu l venu, il demoura entour huit jours, et aux
messages donna congi de repartir. Mais il envoa avec eulx ses propres
messages  l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abb de Saint-Michel, et un
autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes 
l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or
 pierres prcieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques  Lyon. L
se dparti de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par
nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de
robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand
cruault qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et
souffrirent. Moult en fu dolent son pre quand il le sceut, et dist: Las!
quelle engendrure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre
coronn de deux roaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il
vousist? Mais pourtant ne voult-il pas retourner n laissier la voie qu'il
avoit entreprise, ains s'en alla  Vienne o Berte la femme Girart[55]
estoit, et assist la cit le plustost qu'il pust. Cil Girart n'stoit pas
dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour
gast et destruit pour ce sige. Tant fist le roy par sens et par engin,
qu'il mist discension entre ceux qui la cit gardoient, si que une grande
partie se tinst  luy. Mais quand Berte aperut cette chose, elle manda
Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cit
contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,
et clbra en la ville la Nativit Nostre-Seigneur.

      Note 55: _La femme Girart._ Berte toit femme de Girard de
      Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce sige de Vienne a
      beaucoup exalt l'imagination des potes franois. Il forme le noeud
      de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait
      galement mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--La
      Chronique de Vezelay place  tort la mort de Girard en 847, et celle
      de Berte en 844.      _(D. Bouquet.)_

[56]Quant le roy eust ainsi la cit receue, il contraint Girart  ce qu'il
luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit  ceux que le roy y
vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy
bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et
Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cit bailla 
garder  Boson le frre la royne sa femme. De l se parti pour aller en
France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict  l'glyse
Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla
 Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout
dgasta. Aprs ce envoa  son pre quatre messages faussement et par
coverture, et luy manda que volentiers vendroit  luy  mercy et amendroit
vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust
merci de ceux qui avec luy estoient, n pour ce ne se voult oncques tenir
de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux
envoa Gaulin, abb de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge
estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir
s il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit 
luy, et envoa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit
estre; et, tandis, s'loingna du pays et s'en ala vers la cit de Toul. A
ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi
soustraict et alin (qui estoit diacre de sainte glyse), et qui si grand
tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugs et
condempns  recevoir mort; et aprs commanda le roy que leurs terres et
leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Aprs ce ordonna coment son
fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et
chastis. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des
barons, ains voult et requist qu'il feussent jugis des prlats. Jugis
furent et excommunis selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que
nul n'eut  eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre
chose, si comme il est contenu en l'pistre selon les saints canons qu'il
envoirent  tous les prlas. Et meismement de son fils Charlon requist-il
jugement  tous les prlas de cette province[58] comme celui qui feust
diacre et eust fait serment  son pre par deux fois dont il toit parjure,
et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyauts contre
son pre. [59]En France retourna le roy vers le caresme;  Saint-Denis s'en
vint vers Pasques fleuries, et l clbra la rsurrection. Aprs la feste
dut mouvoir  Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui
avoit mand par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement
qu'elle avoit pris jour de parlement  Loys son frre, le roy de Germanie,
 Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna  Senlis[60]. L vint  luy
Allard le message son frre le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist  luy
au parlement en la cit du Traict, et il viendroit d'autre part 
Renebourg[61] tantost coment il auroit envoi Charles son fils contre les
Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si
commanda que Boson frre  sa femme Richeut la royne, feust chambellan et
maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le
conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la
cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,
et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]

      Note 56: _Annal. S.-Bertin. Anno 871._

      Note 57: _Bons ostages._ C'est Girard qui donna ces tages au roi.
      A Gerardo sibi obsides dari jussit.

      Note 58: _De cette province._ De la province du diocse de Sens, dans
      lequel toit situ le diaconat de Carloman.

      Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guid par le continuateur
      d'Aimoin, a omis le rcit des derniers vnemens de l'anne 871, tel
      que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte 
      l'anne 872. Dans le texte des Annales, Charles, aprs avoir tenu un
      plait, placit, ou parlement  Servais, vient clbrer la fte de Nol
       Compigne. De Compigne, il se rend au monastre de Saint-Lambert,
      puis revient  Compigne, et de l, comme dans la Chronique de
      Saint-Denis,  Saint-Denis.

      Note 60: _Senlis_. _Silvacum_ a t pris ici pour Silvanectum.
      Quelques-uns pensent que _Silvacum_ est _Ville-en-Selve_, dans la
      montagne de Reims; mais on s'accorde plutt  le reconnotre dans
      _Servais_, proche de _La Fre_ et  six lieues de Laon.

      Note 61: _A Renebourg._ Le latin ajoute _Aquis_: c'est--dire: _Il
      reviendroit d'Aix  Ratisbonne_.

      Note 62: Cette dernire phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec
      Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis
      galement nomm Bernard, et qu'il confia  Boson l'administration du
      royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il cda, aprs avoir reu
      ses sermens, Carcassonne et Rasez: Eum (Bosonem) cum Bernardo,
      itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et
      dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholos
      comiti, poat prstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad
      Tholosam remisit. Ce premier Bernard toit fils de Bernard, duc de
      Septimanie, et toit lui-mme comte d'Auvergne. En 879, il devint
      marquis de Gothie.


VI.

ANNEES: 872/873.

_Coment le roy Loys rendit  l'empereris Angeberge sa partie du royaume
Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien  l'empereur Basile de
Constantinoble; et coment Loys fu couronn; et coment Charlemaine le fils
Charles-le-Chauf eut les yeux crevs._


En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys
qu'il venissent  luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et
son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa prsence, il
feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il
n'y eut n foy n loyaut, d'une part n d'aultre. Aprs les requist qu'il
ostoiassent avec Charlemaine leur frre sur les Wandres; mais oncques
accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour
luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses
ennemis  si grant ost comme il put rassembler. Aprs ce, mut au lieu et au
jour qu'il eust pris  l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit
sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reue encontre la partie du roy
Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la
volent et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui  luy estoient
rendus et soubmis; dont fu li par divers sermens dont l'un estoit j
menti. Car le serment qu'il eust faict  l'empereris Angeberge fust tout
contraire  celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frre et aux
barons du royaume. Aprs manda l'empereris au roy Charles qu'il venist
parler  elle  Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mand
devant.

L ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui
avoient est entre luy et le roy Loys son frre; mais il y envoia messages
qui riens ne firent n nulle certainet ne luy apportrent.

En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople
 l'empereur Basile et  ses deux fils Lon et Constentin pour la besoigne
que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce propos et ordonn.
Ses messages furent Estienne, vesque de Nphese, Donez, vesque
d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'glyse de Rome. Et si fu avecques eulx
Anastaise qui garde estoit des armoires et des crins du palais[64]. Si
estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; l fu grand concile
assembl et fu appel le huitiesme concile gnral. L fu accord le
contens et le schisme apaisi qui devant eust est de la promotion[65]
Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassi et excomeni et
Ignace ordenn[66]. En ce concile feust aussi ordenn les images adourer
tout autrement que les anciens pres n'en avoient senti; dont les Grecs
contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant  aucunes choses
s'accordrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,
qui  eulx s'accordoit des images adourer.

      Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie.

      Note 64: C'toit le clbre _Anastase le bibliothcaire_, auteur de
      l'histoire ecclsiastique et du _Liber pontificalis_.

      Note 65: _Promotion._ Il faut lire _dposition_.--_Foucin_, Photius.

      Note 66: _Ordenn._ C'est--dire _restitu_.

A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain
fu couronn par la main Adrien l'apostoile, en l'glyse Saint-Pre. Et
quant la messe fu chante, l'apostoile le mena meisme  grand compagnie de
chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne
avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son
orgueil. Pour eulx tous envoirent  l'empereur Loys le comte Ginise[67] et
firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et
qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourn. Mais elle ne tint gures ce
commandement, ains s'en ala aprs luy assez tost aprs ce. Si eust envoi
avant  Charles, le roy de France, l'vesque Guinbode, pour grace et amour
imptrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit est faict
entre luy et Loys, son frre le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au
roi cil message: il estoit lors al en Bourgoigne pour aucunes besoignes.
L ot nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart
le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se dparti et vint  Atigny, l tint
parlement s kalendes de septembre. Et quant il eust l demour pour
aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au
mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala
Avau-Terre[70] en la cit du Traict. L furent  parlement  luy les deux
grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se
dparti en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit  contens et 
discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De
l s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y toit al, mais
par terre. Par Atigny[71] s'en vint  Soissons, en l'abbae Saint-Marc
clbra la Nativit Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce sicle
l'apostoile Adrien. Aprs luy fu en sige Johan, diacre de l'glyse de
Rome.

      Note 67: Le latin est ici mal entendu...In loco illius inberg
      filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut
      missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.

      Note 68: _Pontliaire._ Ad Pontem-liudi. ou _Lieupont_, en
      Bourgogne.

      Note 69: _Vitel._ Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,
      Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus. Il est bien
      difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le
      surnom de la victime toit sans doute _le viaus_.

      Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_.

      Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_.

[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de
France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et
tribulations qui avoient est faictes  sainte glyse au royaume de France
et aux autres rgions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent
recommancis par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus
avoit le roy compiles et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns
sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult
estoient profitables  garder la paix de saincte glyse et du royaume, et
avoit moult estroitement command que elles feussent moult fermement
gardes et tenues. Aprs ce, fist assembler les vesques en la cit de
Senlis, o ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le
desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent  faire de tels
cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposrent de
tous les degrs de saincte glyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas
excommeni. Aprs ce fait se pourpensrent les desloyaus ennemis de la
paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour
ce qu'il ne portoit mes n nom n habit de clerc, de tant povoit-il plus
lgirement monter  nom et en pouvoir de roy. Alors commencirent 
assembler et  faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et
 traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais
d'autres rgions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire
hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu
convenable  ce faire. Et aprs, se il apercevoient que il se voulust tenir
de mal faire, il le couronneroient  roy par dessus son pre. Ainsi eust
t fait par adventure s le conseil n'y eut est mis: car il fu mestier
qu'il fust traict hors de prison et men avant par les vesques qui pas ne
l'avoient jugi, et fust atir que la sentence par quoi il avoit est jugi
 mort fust relaschie et assouagie, par quoi il peust avoir temps de se
repentir; en telle manire toutes-voies qu'il n'eust povoir n licence de
faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et
amen devant tous, ceux qui l furent commencirent  crier que il eust les
iex crevs. Pour ce que tous ceux qui pensoient  mal faire pour couverture
de li feussent du tout hors de leur esprance et que saincte glyse et le
royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust trouble
pour luy.

      Note 72: _Annal. S.-Bertini, anno 873._

En ce temps vint  Franquefort Loys le roy de Germanie. L meisme clbra
la Nativit de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Aprs y tint
parlement entour les kalendes fvrier, et manda  ses deux fils Charlon et
Loys qu'il y feussent, et  tous les hommes feutables qui avoient est du
royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse
adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst  Charlon
l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courrouci  son
pre et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son
frre, et que il[73] li devoit tollir le royaume et  luy donner. Charlon
qui moult fust pouvant de cette advision, se leva tout effrai et s'en
fust en ung moustier qui prs estoit de la maison o il gisoit; si ne fut
pas merveille s'il fut spoent, car il y a telle diffrence entre l'ange
Dieu et du deable, quant il faint semblance et clart du bon ange, que cil
qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne esprance,
et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en
tristce. Le deable le suivit et entra au moustier aprs li, et li dist:
Pourquoi as-tu paour? n pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, s je
ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que
je n'osasse pas entrer aprs toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.
Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de
la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et
tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint 
son pre qui soit au milieu de son parlement avec ses aisns fils et ses
barons et ses prlas. Lors le prist le deable  tourmenter et dist devant
tous qu'il vouloit guerpir le sicle, et que jamais  sa femme n'abiteroit.
Lors traict l'espe et la lessa cheoir  terre, et quant il voult descendre
le baudr, le deable le commena trop fort  tourmenter, et lors saillirent
avant les vesques et les barons et le tindrent  force. De ce fu le pre
moult mu et tous ceulx qui l estoient. En l'glyse le menrent, et
tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce
vint au point de l'vangile, il commena  crier  haute voix: _Ve, ve,
ve,_ et toujours cria ainsi continuellement jusques  tant que la messe
fust chante. Le pre qui moult toit dolent le lessa aux vesques et  ses
autres amis et commanda qu'il fust men par les sains lieux des martyrs et
des confesseurs, que par leurs mrites et par leurs dessertes s il
plaisoit  Dieu peust estre ramen en son sens. Si se pensa qu'il le
envoieroit  l'glyse Saint-Pre de Rome; mais il entrelessa cette voie
pour aucunes autres besoignes.

      Note 73: _Il._ Dieu.


VII.

ANNEES: 873/874.

_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cit d'Angiers. De la paix
que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment
Charles-le-Chauf fit venir  merci les Normans, qui avoient assig Angiers
et de maintes autres choses._


En ce temps repaira l'empereur Loys en la cit de Capue. Si estoit j mort
Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu  grant ost un patrice de l'empereur
des Grecs en la cit d'Ydronte[75], pour aider  ceulx de Bonivent, qui luy
promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il
soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors
manda l'empereur Loys  l'apostoile Jehan qu'il venist  luy en la cit de
Capue[76], si que par luy fust  luy rconcili son compre[77] Adelgise.
Si tendoit  ce l'empereur que son serment fust sauv par la prsence
l'apostoile (car il avoit jur qu'il prendroit  force cil Adelgise avant
qu'il partist du sige, n oncques prendre ne le polt).

      Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'toit le lieutenant d'Adalgise, duc
      de Bnvent.

      Note 75: _Idronte._ Latin: _Hydrontus_. C'est _Otrante_.

      Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_.

      Note 77: _Son compre._ Le compre du pape.

Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda
qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne
vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cit d'Angiers,
s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu
o il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne
vint  luy un message qui luy conta que son frre Loys le roi de Germanie
avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschapp de Saint-Pre de Corbie o
il estoit en prison, et s'estoit  luy accompagn en son contraire et en sa
nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De
ce fu le roy moult courrouci; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne
que il avoit emprise; ains s'en ala  Angiers et assit les Normans qui j
avoient destruit maintes cits et maint chastel et maintes glyses, et
abbaes si destruites et arses qu'il avoient tout ras  terre. D'autre
part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient
logis sur un fleuve qui est appel Maene. Et tandis comme le roy Charles
estoit  ce sige, le duc Salemon envoia  lui Bigon son fils,  grant
compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy
jura feaut devant tous les barons. Et le roy tint le sige devant la cit
si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les
plus grans vindrent  lui  merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,
tels ostages laissrent comme il voult et tant comme il en demanda, et 
telle condiction que il istroient tous de la cit en un jour, et que jamais
en son royaume mal ne feroient n ne consentiroient  faire. Au derrenier
luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,
jusques au moys de fvrier, et que il eussent marchi de viandes. Et aprs
ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestiennet vouldroient
tenir vraiment et loyaument, viendroient  luy, et ceulx qui encore
estoient paens et voudroient estre crestiens fussent baptiss  sa
volent. Et ceulx qui la crestiennet refuseroient se partissent du
royaume, n jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient
jur. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent
la cit vidie, le roy et les prlats et le peuple entrrent enz  grant
dvotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient est repos en
terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres
honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays
et s'en ala droict au Mans, du Mans  Evreux et puis  Neufchastel[80]; de
l s'en tourna vers la cit d'Amiens, de l s'en ala  une ville qui a nom
Audrieu[81]. Si estoit j la saison entour les kalendes de novembre. En
chaces le roy se dporta un peu de temps, puis s'en vint  Soissons. La
Nativit Nostre-Seigneur clbra en l'abbae Saint-Marc.

      Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-l
      mme.

      Note 79: Le latin dit: Ultr Meduenam fluvium in _auxilio_
      residente.

      Note 80: _A Neufchatel._ _Castellum novum apud Pistas._ C'est
      aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine,  peu
      de distance du _Pont-de-l'Arche_.

      Note 81: _Audrieu._ _Audriacam-villam_. C'est _Orreville_, prs de
      Doullens, sur les bords de la rivire d'Autie.

[82]En cette anne, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent
soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de geles et de nois, que
nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la
Purification tint le roy parlement  Saint-Quentin en Vermandois. Les
jeunes de la quarantaine fit en l'glyse Saint-Denis et lans meisme
clbra la Rsurrection. Vers le moys de juing tint gnral parlement dans
la ville de Ducy. L meisme receut les dons et les prsens qu'on luy avoit
accoutumez  faire ainsi comme chacun an. De l se parti et s'en ala 
Compigne. En cet est fu si trs-grant la scheresse qu'il ne fu pas foin
et bl. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui
tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui  luy ne voult pacifier
si comme l'istoire  la dessus cont, fu occis au royaume de Loys son
frre, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle
fu apporte au roy Charles qui pas n'en fu courrouci.

      Note 82: _Annal. S.-Bertini, anno 874._

      Note 83: _En ce point._ Ce qui suit est plac dans les Annales de
      Saint-Bertin,  l'anne prcdente, et immdiatement avant le rcit
      de la leve du sige d'Angers par les Normands. C'est dans cette
      ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul.

_Incidence._--En ce temps s'espandit plant de langoustes par Allemagne,
par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre compare  une
des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit
tenir en la cit de Mez, vint un message  grant haste et li dist: Que
s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cit de Marc[84]
contre les Wandres, jamais ne le verroit. Tantost aprs ces nouvelles s'en
vint  Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine
l'Aveugle, fils le roy Charles son frre,  Lambert l'archevesque de
Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbae
Saint-Aubin, qui est en la cit meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li
desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux
glyses et au peuple, et contre son pre meismes tant comme il pot rgner
n avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu  Renebourg, il envoia ses
messages aux Wandres et fit paix  eulx au plus honorablement que il pot,
pour son fils oster de pril. Les messages d'une gent qui sont appels
Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient  luy venus par tricherie
comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier.

      Note 84: Marc. _Monachia._ C'est Munich.

      Note 85: _Behemes._ Bohmiens.

[86]_Incidence._--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles
de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les
autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la
manire que nous tous dirons. La vrit si est que il estoit ha des plus
nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns Franois 
qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent
ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le
mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en
leur langue est appele Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour
soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livr  Fulcoart et aux
autres Franois. Les iex li crevrent et lendemain fu trouv mort. Si
semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyaut, car il
avoit chaci Hripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et
l'avoit occis dessus l'autel meisme.

      Note 86: _Annal. S.-Bertini, anno 874._

      Note 87: _Pasquitan et Urfan._ Comtes de Vannes et de Rennes.

      Note 88: C'toit un lieu du comt de _Poher_, dans le duch de Rohan.

En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France
Charles, son frre. Ce message fu Charles son fils meisme et autres
messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit  luy parlement sur
le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris
jour de parlement en lieu dtermin. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il
demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour
ce refu pris un autre jour s kalendes de dcembre, sur ce fleuve de Muese,
en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblrent les
deux frres. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous
en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint 
Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compigne. L clbra la Nativit
Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme  Ais-la-Chapelle.
De Ais se parti pour tenir parlement  Franquefort qui siet par del le
Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbae
de Saint-Denis en France. Laiens meisme clbra la solempnit de la
Rsurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha
droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru
tantost comme il fu baptis. Laiens accompli la royne les jours de sa
gsine[91], et le roy s'en parti aprs la feste et s'en ala  Bar[92].
Aprs retourna  Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en
parti et s'en ala  Compigne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement
Loys de Germanie  Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne
put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement l meisme au moys
d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes,  une
ville qui a nom Ducy. L o certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu,
l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala  Ponty[95]
et commanda  tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il
venissent  luy. De l s'en ala  Langres et attendi ceulx qu'il boit
amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia  Senlis[96] par la cit
de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reue
comme Loys son frre, aprs la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de
septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; aprs passa les
mons de Montjeu et entra s plaines de Lombardie.

      Note 89: _De Muese._ Il falloit _de Moselle_.

      Note 90: _Annal. S.-Bertini, anno 875._

      Note 91: _Les jours de sa gesine._ Le temps du repos qui suit
      l'enfantement. Le latin dit: Illaque, dies purificationis post
      parturitionem expectante.

      Note 92: _Bar._ Erreur: le latin dit: Ad Basivum perrexit. C'est
      _Baisieux_,  deux lieues de Corbie et de Buissy.

      Note 93: _Rovoisons._ Rogations.

      Note 94: _Tribures._ Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur
      les bords du Rhin.

      Note 95:_Ponty._ Pontyon.

      Note 96: _A Senlis._ C'est--dire  _Servais_.


VIII.

ANNEES: 875/876.

_Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frre
envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu
couronn  empereur de Rome, et du concile des prlas en la cit de Mez en
la prsence l'empereur._


Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys
l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frre
estoit j l meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre
luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit;
mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le pre moult
courrouci n pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia
Charlemaine son autre fils  grant gent. Le roy Charles, qui plus grant
force que li avoit, vint encontre  bataille; mais Charlemaine, qui bien
sceut qu'il n'avoit pas pouvoir  son oncle, requist paix. Foy et serment
donnrent l'un  l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de
Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit
son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil
Enguerran qui chambellan avoit est au roy Charles, mais par la royne
Richeut eut t gett de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il
voit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule
demoure.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son
seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement
firent, mais il ne le gardrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme
gastrent le royaume qu'il avoient jur  garder. Aprs que le roy Loys ot
ainsi adomagi le royaume Charles son frre, tandis comme il n'estoit pas
au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme,
il s'en ala  Attigny et fit la feste de la Nativit; puis s'en ala par la
cit de Trves  Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume
Charles son frre, qui  luy s'estoient joint et ali. L demoura tout le
Caresme jusques aprs la rsurrection. Avant qu'il s'en partist o
certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit
trespasse  Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les
barons d'Ytalie qu'il venissent  luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome
s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mand l'avoit, moult le
receut honorablement quant il fu l venu, en la seizime kalende de janvier
de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux prsens et
riches offrit  l'autel Saint-Pre, et l'apostoile Jehan li mist sur le
chief la couronne impriale, et fu appel Auguste et empereur des Romains.
De Rome se parti et s'en ala  Pavie. L tint parlement et ordenna de ses
besoignes. Boson, le frre Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde
de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie.
Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint  Saint-Morise de
Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la
Rsurrection en l'glyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut,
qui en la cit de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme
elle en o nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et
Besanon, jusques  une ville qui a nom Warnifontne[101]. Avec l'empereris
retourna par les cits devant dites  Compigne; de l s'en vint 
Saint-Denis pour faire les festes de la Rsurrection. Lors manda les
messages l'apostoile Jehan, c'est  savoir Jehan de Touscane et Jean
d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorit
l'apostoile ordenna ung concile gnral de prlas en la marche de Lorraine,
en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parl que
l'empereur avoit laissi en Ytalie pour la garde, et qui frre estoit sa
femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur
Charles s'en feut retourn en France, par le conseil Evrat le fils
Brangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu
l'empereur[103].

      Note 97: _Par mal de luy._ Par la haine qu'il portoit  la reine.

      Note 98: _Ermentrus._ Le latin la nomme _Emma_.--_Renebourg_,
      Ratisbonne.

      Note 99: _Annal. S. Bertini, anno 876._

      Note 100: _Senlis._ Lisez _Servais_.

      Note 101: _Warnifontem._ Warnaril-fontana.

      Note 102: _Sane._ Le latin porte _Senonensem_; Sens.

      Note 103: Le latin porte: Par le conseil de Branger, fils
      d'Evrard, et ajoute: _Iniquo conludio_ in matrimonium sumpsit.

Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages
l'apostoile murent et s'en alrent par Rains et par Chaalons, et quant tous
furent rassembls, prlas et autres personnes, et il furent revestis des
aornemens de saincte glyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le
tiexte des vangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le sige o
l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de
draps  or,  la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan.
Lors commencirent une anthienne _Exaudi nos Domine_. Aprs fu chant le
_Te Deum_ et le _Gloria_, et dit  la fin l'oraison l'vesque Jehan de
Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prlats. Lors se drea cil
Jehan message l'apostoile en plein concile, et commena  lire les pistres
l'apostoile que il envoioit au concile. Aprs en lut une autre de la
primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence:
Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses
par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par
l'auctorit l'apostoile, et que les dcrs du sige de l'apostole fussent
manifests par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mand  la cour de
Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun
grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast
sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapporte. Lors
requistrent les prlas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle
estoit envoie. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il
respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers
obiroient au mandement, mais que les droicts et les privilges de leurs
veschis, qui estoient donns selon les canons, leur feussent gards.
Moult s'effora de rechief l'empereur et les messages  ce qu'il
respondissent simplement et absolument  ce que l'apostoile mandoit de la
primacie en l'glyse; mais oncques autre response que la premire n'en
porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus
respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire  l'empereur, pour
ce qu'il estoit venu de Bordiaus  Poitiers et de Poitiers  Borges, contre
les droits des canons, par le dport et par l'assentement du prince. Lors
s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donn son pouvoir 
Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit
l'pistre tout enroule luy et le message et la baillrent  Ansegise, et
luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les vesques
du royaume de c les mons, de ls Jehan de Toscane message l'apostole qui
soit de ls luy; et commanda  Ansegise qu'il passast tout oultre par
dessus tous les autres qui avant devoient soir par ordre, et sist en la
chaire. Lors commencia  crier devant tous l'archevesque de Rains, que
c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons;
mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Aprs ce, requistrent
les prlas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'pistre qui  eulx
estoit envoie; n oncques avoir ne la porent, et en telle manire se
dparti le concile sans rien plus faire en cette journe.

      Note 104: _Tapis et carpites._ Les _carpites_ ou _carpetes_ toient
      des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot _Carpetta_.) Le latin
      porte: _Domo ac sedilibus palliis protensis._

      Note 105: _Senne._ Synode, assemble solennelle. (Suite du chapitre
      VIII.)

      Note 106: _Rieules._ Rgles.

En la dixime kalende de ce moys meisme assemblrent les prlas. En ce
concile furent leues les pistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si
fu leue la manire coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prlas
du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist
confermer  tous et qu'il commanda  confermer aux vesques de c les mons:
et atant dparti le concile  cette journe.

En la cinquime nonne de juillet[107], s'assemblrent de rechief les prlas
sans l'empereur. L ot contens et plainctes des prestres des diverses
paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et
atant dparti le concile sans plus faire  cette journe.

      Note 107: _Juillet._ Le latin dit: _Juin_.

En la quatrime nonne du meisme moys, assemblrent les prlas, si fu lors
l'empereur prsent. L meisme o les messages Loys son frre, le roy de
Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et
Maingaut. De par leur seigneur requroient partie du rgne l'empereur Loys
le fils Lothaire, qui par droict hritage luy aferoit, ensi comme
luy-meisme l'avoit crant par son serement. Lors commena Jehan le Toscan
 lire l'pistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux vesques du royaume
Loys, si en bailla l'exemplaire  Gilebert l'archevesque de Couloigne, et
li commanda que il l'aportast aux vesques  qui elle estoit envoie: et
atant dparti le concile  cette journe.

En la sixime yde de juing[108], assemblrent les vesques derechief; et
entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Lon, vesque et nepveu
l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient pistres 
l'empereur et  l'empereris et salut aux vesques. Atant se dparti le
concile en cette journe.

      Note 108: _Juin._ Le latin dit: _Juillet_.

En la cinquime yde de juing assemblrent les prlas. L fut lue l'pistre
de la dampnation de Georges, l'vesque de Formose[109], et tous ceulx qui 
luy se consentoient. L furent prsentes  l'empereur de par l'apostoile
et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et  l'empereris draps
de soie et ung fermail  pierres prcieuses. Atant dparti le concile 
cette journe.

      Note 109: _De Georges, l'vesque de Formose._ Il falloit: _De
      l'vque Formose_. Le latin porte: Lecta est Apostoli epistola de
      damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium
      eis.


IX.

ANNEE: 876.

_Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des glyses
furent dbatues. Coment aucuns des Normans furent baptisis qui puis
retournrent  la mescrandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des
ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges._


Le jour devant la premire yde de juing rassembla le concile; mais avant
qu'il fust commenci i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour
parler aux archevesques et aux vesques, pour eulx reprendre de ce qu'il
n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mand; mais il
respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apai. De rechief
fut leue l'pistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le
commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages
l'apostoile. Si fu demand de rechief aux prlas nouvelle responce, et il
respondirent que volentiers obiroient, selon la rieule des canons, ainsi
comme leurs ancesseurs avoient obis aux siens. Lors fu leur responce plus
lgirement receue que elle n'avoit est devant, en la prsence de
l'empereur. Aprs ce, fu parl et disput par devant les messages
l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Aprs ce,
refu oe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de
ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cit, pour le grief que les Sarrasins li
faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir  l'archeveschi de Borges;
mais sa requeste fut contredite de tous les vesques. Lors commandrent les
messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septime
kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assembls  cette journe si
vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronn et appareill
 la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui
estoient vestus  la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu
des vesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte glyse. Si
avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors
fu chante cette anthienne _Exaudi nos Domine_,  tout vers, et le
_Gloria_. Aprs le _Kyriel_ dist l'oraison l'vesque Lon, et quant tous
furent assis, Jehan l'vesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous
un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorit. Aprs, se
leva Hues l'vesque de Beauvais, et lut une cdule que les messagiers
l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte
et dicte sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres
estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et
discordables. Et pour ce ne feurent pas l mis qu'il n'avoient n raison n
auctorit. De rechief fu men question de la primacie en l'glyse
l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en
eurent assez parl et discut entre les prlas, si n'en fut-il plus que il
en ot est  la premire journe du concile. Adonc se levrent Pierre
l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le
roy s'en alrent et amenrent l'empereris toute couronne, en estant se
tint de ls l'empereur. Lors se levrent tous les prlas en estant en leur
ordre, Lon l'archevesque et le Touscan Jehan commencrent leurs loenges et
graces  Dieu que l'vesque Lon accomplit par une oraison. Si se dpartit
le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et prsens,
congi pristrent atant et retournrent  Rome. Avec eulx envoia l'empereur
en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque
d'Ostun.

      Note 110: _Forosimpre._ Le latin porte: _Forum Sempronii_. C'est
      aujourd'hui _Fossombrone_, dans le duch d'Urbin.

_Incidence._--Entre ces choses fit l'abb Hues baptiser aucuns Normans qui
puis furent amens  l'empereur qui leur fist donner dons. Atant
retournrent  leur gent et puis repristrent leur mescrandise et
vesquirent paens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti
l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. L demoura
jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septime
kalende de septembre, vint  Rains et de Rains droict  Senlis; deux
messages l'apostoile qui estoient demours, Jehan l'vesque d'Arete et
Jehan le Touscan, et l'vesque Hues de Beauvais envoia en message  Loys
son frre le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y
envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais aprs qu'il furent mus,
vindrent nouvelles  l'empereur que son frre Loys,  qui il envoioit ses
messages, estoit trespass en son palais de Franquefort, en la cinquime
kalende de septembre, et estoit enspultur en l'glyse Saint-Nazaire.
Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala  Satenai[111]. Ses
messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en
la cit de Mez pour eulx attendre l et rcevoir. De propos changea et s'en
ala  Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De
Ais s'en ala  Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui
avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de
piti.

      Note 111: _Satanacum._ Stenay.

_Incidence._--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrrent
en Saine  tout cent barges. Ces nouvelles furent contes  l'empereur en
la cit de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa  faire ce qu'il avoit
en propos.


X.

ANNEE: 876.

_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente
hommes pour savoir s son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida
seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne
Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrrent de
rechief en Saine  navires._

      Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le
      latin dit: Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua
      calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium
      misit coram eis qui cum illo erant.

Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot t le roy Loys de Germanie
son frre, estoit de l le Rhin  grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A
Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volent bonne
requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui
avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantrent lethanies dont
la gent l'empereur ne se faisoient s gaber non. Un juise de trente hommes
fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son pre. Le
juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers
chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prirent tous
 Dieu que il voulust faire dmonstrance s son oncle devoit rien plus
avoir au royaume, par droict, que son pre luy avoit laissi, pour raison
de la partie qui de Lothaire leur frre leur estoit eschue. Aprs cette
prire furent trouvs les trente hommes tous sains et haitis. Par ce fu
certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy
et sa gent  un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,
si manda  l'abb Hildouin et  l'vesque Francone qu'il emmenassent
Richeut l'empereris  Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le
rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et
li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de
ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult li et moult
asseur quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy  armes. (Ce
qu'ils firent de la besoigne  cette assemble ne parle pas l'istoire.)

Mais quant ce vint aprs, s nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses
batailles et vint par nuit  bannires leves, par une haulte voie et
estroite qui moult estoit et fors et grive  trespasser; sur son nepveu et
sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver
despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques  tant qu'il vint  une
ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaills les hommes et les
chevaux pour la griet de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit
cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son
nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy  grand
ost et bien appareilli: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de
gens comme il pot avoir et se traict d'autre part l o il les cuida plus
attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se
deffendirent si bien et si fortement que les premires batailles des gens
l'empereur fuirent et resortirent arrires jusques soubs luy et soubs sa
bataille. Lors tournrent tous communment en fuite si que l'empereur
eschappa et s'en fuit  peu de gens. Si feurent l plusieurs empeschis qui
bien fussent eschapps s il fussent vuis; mais il portoient les choses 
l'empereur et les harnois de l'ost et cuidrent suivre les autres; mais
quand ce vint  l'entre des voies qui estoient hautes et estroites, si fut
la presse si grant que le passage fut du tout estoup[114]. (L se
retornrent et se contrestrent tant comme il peurent.) Si furent occis en
cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent
pris en cette place, et dans un bois prs d'ilec, l'evesque Othulphe et
l'abb Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et
mains autres grans hommes. L ravirent et prindrent les gens Loys[115]
viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu l
accomplie la prophtie qui dit: honte et male avanture sera  ceulx qui
proie feront, car il meismes seront proi. Et ainsi en advint-il. Car tout
quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proi, et il-meismes
feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent
robs par les vilains du pays, si que il demeurrent tres-tous nus, et qu'il
convenoit qu'il fussent torchs de fain pour couvrir leur natures; mais
toutevoies ne les turent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris o
nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, s elle eut
grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,
se mit  la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle
enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu n elle le fit porter
devant elle en fuyant jusques  tant qu'elle vint  Atigny[116]. Aprs
cette desconfiture vint l'empereur  Saint-Lembert de Lige. A luy vindrent
abb Hildouin et l'vesque Francone, qui l'empereris avoient conduite 
Haristalle, et furent avecques luy jusques  tant qu'il vint  Atigny aprs
l'empereris. De l s'en ala  Duzy puis retorna  Atigny, et l tint le
parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire
de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala  Ais-la-Chapelle. L
dmoura trois jours, et puis s'en ala  Conflans[119] encontre Charles son
frre qui revenoit parler  luy. Et quand il eurent ensemble parl, Charles
s'en retourna en Allemagne par la cit de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.
Mais Charlemaine leur frre ne vint pas  eulx n  l'empereur leur oncle
qui mand l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschi pour la
guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple
le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient
entrs en Saine, et leur dict que il fissent  eulx telle paix ou trves
comme il pourroient, et puis retournassent  luy au parlement pour nuncier
ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala  Saumouci pour tenir son parlement.
L vindrent  luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frre,
qui estoient eschapps de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut
et leur donna dons et bnfices. Aux uns donna petites abbaes, si comme
elles estoient tout entires, et aus autres petits bnfices de l'abbae
Marcienne[120] qu'il avoit devise et dmembre. Et aprs ordonna et
commenda que le fleuve de Saine feust bien gard  plent de bonnes gens de
 et de l, pour les Normans qui y devoient entrer  galies. Aprs ces
choses s'en vint  Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida
mourir, et tant y demeura que la Nativit fust passe en l'an de
l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespass de
sa maladie et guari, si s'en ala  Compigne. Avant qu'il s'en partist, le
fils que l'empereris eut enfant en la fuite avant qu'elle peust venir 
Atigny[123], fu mort. Charles estoit nomm; si l'avoit lev de fons Boson
son oncle, qui frre estoit l'empereris sa mre. A Saint-Denys fu le corps
port et enterr en l'glyse.

      Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointi_.
      J'ai prfr la leon du n6, Suppl. fran.

      Note 114: La phrase prcdente a t mal rendue. Voici le latin:
      Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagm
      imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta
      vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere
      fugientibus viam clauserunt.

      Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On
      voit qu'ici le mot _hostis_  le sens du mot franois _ost_.

      Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes
      latins portent: _Antennacum_. Valois crit que c'est encore
      _Andernach;_ l'abb Leboeuf reconnot plutt ici _Antenais_, petit
      village situ dans le diocse de Reims, entre Hautvillers et
      Chatillon. Cette dernire opinion parot plus vraisemblable, si l'on
      songe qu'_Andernacum_, nomm plus bas, ne peut tre l'endroit o
      s'toit rfugie l'impratrice.

      Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. Inde Duciacum
      adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,
      quindecimo die post missam S. Martini condixit. Il s'agit ici de
      _Samoucy_, prs de Laon.

      Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frre_. Le latin dit:
      Hludowicus Hludowici quondam regis filius.

      Note 119: _Conflans._ Ad Confluentes. Sans doute _Coblentz_.

      Note 120 _Marcienne._ De abbati Marcianus. C'est _Marchiennes_.

      Note 121: _Verzeny_ Virzinniacum villam. C'est videmment
      _Verzenay_, dans la montagne de Reims,  une lieue de _Saint-Basle_
      ou _Verzy_, et  trois lieues d'_Antenay_.

      Note 122: _Annal. S.-Bertini, anno 877._

      Note 123: _Atigny._ Il faudroit encore: _Antenay_.


XI.

ANNEE: 877.

_Coment l'apostole Jehan manda  l'empereur Charles-le-Chauf qu'il
secourust et dfendist l'glyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis
coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il
retourna et o dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort._


Tout le caresme demoura l'empereur  Compigne et y clbra la
Rsurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent  cour les messages
l'apostoile Jehan. Si estoient deux vesques et avoient ambedeux nom
Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres
qu'il visitast l'glyse de Rome, et qu'il la dlivrast et deffendist des
paens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist
assembler concile  Compigne des vesques de la province de Rains et des
autres provinces. Si fist ddier l'glyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit
fonde en son propre palais, en prsence des prlats et des messages
l'apostoile. L meisme fist-il parlement des barons et fu ordenn coment
Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques 
tant qu'il fust retourn de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une
des parties du royaume de France, qui estoit accoustum  rendre, avant la
mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly
sur toutes manires de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des
glyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de
ce treu se montoit  cinq mille livres d'argent  poids[124], et ce treu
payoient en Neustrie et vesques et autres gens, par convenant fait aus
Normans qui par Saine estoient entrs.

      Note 124: Ce passage prcieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici
      compltement traduit. Le voici: Quomodo tributum de parte regni
      Franci quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundi
      exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus
      unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico,
      et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de
      presbyteris su parochi, secundm quod unicuique possibile erat, 
      quo plurimm quinque solidos,  quo minimum quatuor denarios,
      episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis
      redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci
      extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero
      tributi fuerunt quinque millia libr argenti, ad pensam.

Ces choses ainsi ordennes, l'empereur se parti de Compigne et s'en ala 
Soissons, et de Soissons  Rains, puis  Chalons et puis  Lengres. Lors se
mistrent  la voie, il et l'empereris,  grand plent de sommiers tous
trousss d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il
fu s plaines de Lombardie si encontra l'vesque Algaire, qu'il avoit
envoi  l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir 
Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le
receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la
sentence que la promotion et l'lection qui avoit est faicte l'an devant 
Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable  tous
les jours de sa vie. Si estoit loi et de tel lien que s aucun de quelque
estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit
encontre aller, si estoit-il escomeni et tenu en excommuniement jusques 
satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil,
s il estoient clers, qu'il soient dposs de leurs ordres; et s il
estoient lays, que il fussent excommenis perptuellement. Et pour ce que
le concile qui eut est clbr  Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien
profiti, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Aprs luy nuncia
l'vesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre  luy
 la cit de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont
escrin, pour procurer et pour appareiller les ncessits l'apostoile; avec
luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller
encontre luy. Si l'encontra  Verziaux[126]. Moult honorablement le receut;
et puis alrent jusqu' Pavie. L vindrent nouvelles certaines que
Charlemaine, son neveu, venoit sur luy  grant plent de gens. Pour ces
nouvelles laissirent Pavie et s'en alrent  Tardonne[127]. L feut sacre
 empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce
feut fait, elle prist les trsors et s'enfui hastivement arrire en
Morienne[128]. Et l'empereur demoura l une pice avec l'apostoile pour
atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le
conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie;  tous avoit-il mand
que il venissent aprs luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient
j faicte conspiration contre luy et s'estoient tourns et alis aux autres
barons du royaume, fors aucuns et les vesques tant seulement. Et quant il
sceut ce il pensa que s il venoient il viendroient plus  son dommage qu'
son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu
venoit sur luy et se approchoit j durement, il s'en parti de l'apostoile
et s'en ala hastivement aprs madame Richeut l'empereris, et l'apostoile
Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et
de pierres prcieuses de grant pois o le crucefiement nostre Seigneur
estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy  l'glyse Saint-Pre.

      Note 125: _Pontigone._ Ponthion,  deux lieues de Vitry-le-Franois.

      Note 126: _Verziaux._ Verceilles.

      Note 127: _Tardonne._ Turdunam. C'est _Tortone_.

      Note 128: Le latin est moins dur pour _Richeut_ ou _Richilde_. Mox
      retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam. Ce fut
      sans doute du consentement de son poux qu'elle agit ainsi.

      Note 129: _Le comte Huon._ Hugonem abbatem.

Et quant Charlemaine o dire d'autre part, par un message qui lui menti,
que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy  grand gent, il s'enfui
arrire isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi
dpartirent  cette fois les uns et les autres sans bataille, par la
volent du Seigneur.

En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fivre. De luy estoit
moult priv et moult acointi un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre
luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette
poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa sant. Car
tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu
si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle
manire passa les mons de Montcenis jusques  un lieu qui est appel Brios.
A l'empereris Richeut qui estoit  Morienne manda qu'elle venist  luy, et
elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il
ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens
fendirent le corps et ostrent les entrailles, et quant il l'orent bien
lav si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis
le mistrent en un escrin pour le porter en l'glyse Saint-Denis en France,
o il avoit esleue sa spulture. Mais pour ce qu'il commena si durement 
flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui
toujours croissoit, si l'enterrrent en la cit de Verziaux, en l'glyse
Saint-Eusbe le martyr. L fu le corps sept ans entiers, puis fu-il port
en l'glyse Saint-Denis de France, o il avoit tousjours dsir  gsir
pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-aprs[130]. Et
Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme
vous l'avez oy, che en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint
qu'il feust port jusqu'en son pays en littire. En langor fu un an entier
et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.

      Note 130: Cette dernire phrase me parat une interpolation faite
      pour ter les doutes que pouvoit exciter le rcit de la vision de
      Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien:
      Sepelierunt eum in Basilic B. Eusebii martyris in civitate
      Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hc autem, per visionem
      delatum est corpus ejus in Franciam, et honorific sepultum in
      basilic beati Dionysii martyris Parisius. Mais les manuscrits de
      l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prs, n 646, sont
      bien plus croyables: Coeperunt ferre versus monasterium sancti
      Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro foetore non valentes
      portare, miserunt eum in tonn interius exteriusque picat, quam
      coriis involverunt, quod nihil ad tollendum foetorem profecit. Unde ad
      cellam monachorum Lugdunensis episcopii, qu Nantoadis (Nantua)
      dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ips tonn terr
      mandaverunt.


XII.

ANNEE: 877.

[131]_De l'avision qui advint en l'glyse Saint-Denys par nuit  un moine
qui gardeit le cuer, et  un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en
une nuit._

      Note 131: Dom Bouquet a plac ce chapitre aprs le suivant, en dpit
      de tous les manuscrits, par la seule raison que tel toit l'ordre que
      lui donnent les mmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai
      revu cette lgende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain,
      n 646. Elle s'y trouve  la suite de _la vision de
      Charles-le-Chauve_, f 1, v, 1re colonne.

(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept
ans aprs que le corps eut gut  Verziaux, en l'glyse Saint-Eusbe, il
s'apparut par la volent nostre Seigneur,  un moine de Saint-Denys en
France qui par nuit gardoit l'glyse, ainsi comme l'on fait laiens et par
coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom
Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si
l'avoit notre sire l envoi, et que sa volent estoit telle que cette
chose fust manifeste  Loys son fils et aux prlas et aux barons. Et dist
aprs que moult desplaisoit  Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et 
ses compaignons, et  tous les autres martyrs confesseurs qui laiens
reposent, de ce que son corps n'estoit laiens enspultur et mis
honorablement en l'glyse des glorieux martirs que il avoit tant ame et
honore en sa vie, et donn villes et possessions et ornemens d'or et de
pierres prcieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons aprs. Va
donc, dist-il, si leur di que il aportent mon corps dans cette glyse et
le mettent devant l'autel de la Trinit. Tout et en telle manire comme
cette advision advint  Saint-Denys  ce moine dont nous avons parl, en
cette nuit et en cette heure meisme advint  Saint-Quentin en Vermandois
 ung clerc qui par nuit gardoit l'glyse; si avoit nom Alfons. Et quand le
moine o que il avoit compaignon en cette rvlation, si en fust moult lis
et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alrent ensemble au roy et
aux barons et tesmoignrent la vision selon le commandement que il avoient.
Et quant le roy Loys son fils et les barons orent cette chose, si
mandrent les vesques et les abbs et meismement l'abb Gautier de
Saint-Denis; l s'en alrent o le corps gisoit, les os et la poudre
pristrent, car il avoit j l gu sept ans, et l'en aportrent en l'glyse
Saint-Denys et le mistrent honorablement en spulture au cuer des moines
devant l'autel de la Trinit.


XIII.

ANNEEE: 877.

[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit s tourmens
d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au
corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._

      Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n 646,
      f 1, r, 1re colonne.)

En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bnfices
qu'il fist  l'glyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux
martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que
nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son
amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons
pas oublier, j soit que nous la dussions avoir mise en l'ordre des faits
de sa vie. Si parle par premire personne, comme cil  qui l'avision
advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence
ainsi:[133]

      Note 133: Cette lgende commence effectivement ainsi: Ego Karolus
      gratuito Dei dono, etc.

Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des
Romains, empereur de France, aprs le service des matines de la Nativit
nostre Seigneur, s'estoit couchi pour reposer. En ce point qu'il se deust
endormir descendit  luy une voix moult horriblement, si luy dist: Ton
esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera men en tel lieu o il
verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son
 advenir; mais aprs un peu de heure retournera au corps. Tantost fu ravy
son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose trs-blanche. Si tenoit un
luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous vons au
ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist
cette chose blanche: Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce
de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer. Et quant
il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel
resplendissant, et le mena en trs-parfondes valles de feu qui estoient
plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de
plomb et de cire. En ces puis trouva les vesques, les patriarches et les
prlats qui furent du temps son pre et ses aeulx. Lors leur demanda en
grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui
rpondirent: Nous feumes, distrent-il, vesques ton pre et tes aeulx,
et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le
peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes
et mouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous  ces tourmens d'enfer et
nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront
les vesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx. Et
endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,
estoient des deables tous noirs qui avoloient  grans cros de fer ardens,
et s'efforoient moult durement de sachier et de traire  eulx le fil que
il tenoit. Mais il ressortissoient et choient arrire, n adeser[135] ne
le pouvoient pour la grande clart qu'il rendoit. Lors li couroient par
derrire et le vouloient sachier  cros et tresbuchier s puis ardent,
quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les
espaulles et le sachia fortement aprs li. Lors montrent une haulte
montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et
fleuves tous boillans de toutes manires de mtaux. En ces tourmens
estoient ames sans nombre des princes son pre et ses frres, qui estoient
plungis dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,
l'autre jusques au nombril. Lors luy commencirent  dire en criant et en
hurlant: Charles pour ce que nous amasmes  faire omicides et guerres et
rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton pre, de tes frres et
du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les
tourmens de plusieurs mtaulx. Tandis comme il entendoit en grant paour et
en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrire luy
ames qui trs-horriblement crioient: Puissans puissamment sueffrent
tourmens. Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer
plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et l cognut-il
aucuns des princes son pre, ses frres et ses soeurs meismes, qui luy
commencirent  crier: Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre
malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux
que nous donnions au roy et  toy meisme par desloyaut et par convoitise.
Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gmissemens, il vit
accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de
pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui
le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui
si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmonts et
estains par la clart; et le commena forment  sachier aprs luy.

      Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. Tenuitque in manu su
      glomerem lineum clarissim emittentem jubar luminis, sicut solent
      facere comet quando apparent.

      Note 135: _Adeser._ Atteindre. Contingere.

Lors descendirent en une valle merveilleusement grande, qui en une partie
stoit obscure et tnbreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en
une partie, de soy estoit resplendissant et si dlicieuse que il n'est nul
qui le put conter n retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et
vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors
eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre
plungi en ces tourmens par grans gans noirs et orribles qui embrasoient
ces fournaises de cette valle de diverses manires de feus. Et tandis
comme il estoit en si grant paour, il vit,  la clart du feu qui du fil
issoit et ses iex enluminoit, un point de lumire resplandir de l'un des
costs de cette valle, et deux fontaines courans, dont l'une estoit
merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clre et froide; si
estoient illec deux tonneaux. Lors regarda  la clart du fil et vit sur le
tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son pre dedans l'iaue bouillante
jusques au gros des cuisses. Lors li dit son pre moult tourment et
aggrav: Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit
retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donn graces de  venir
pour ce que tu voies pour quels pchis moy et les autres souffrent tels
tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis
mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tide et attrempe: et cette
grace me fait nostre Seigneur par la prire saint Pere, saint Denys et
saint Remy, par lesquels trois notre royale ligne a rgn jusques ci: et
s tu me veulx aider toy et mes vesques et mes abbs et tous les ordres de
saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en
aumosnes, je seray tost dlivr de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire
mon frre et Loys sont j dlivrs de ces tourmens par les mrites saint
Pre et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis. Aprs ce, luy dist
qu'il regardast  senestre. Et quand il fu tourn si vit deux grans tonnes
plains d'iaue boullant. Ceulx, dit-il, te sont appareills, s tu ne
t'amendes et s tu ne fais pnitence de tes douloureux pchis. Lors
eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel
msaise, si luy dist: Viens aprs moy  la deuxime partie de la
dlicieuse valle de paradis. Et quant il l'eut l men si vist Lothaire
son oncle, qui soit en grant clart avec les autres roys, sur ung topase
merveilleusement grant et estoit couronn d'une prcieuse couronne, et son
fils Loys qui delez luy soit aussi couronn. Et quant il vit Charles, si
li dist: Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers aprs moy en
l'empire des Romains, viens prs de moy, je sais bien que tu es venu par
les tourmens d'enfer o ton pre et mes frres sont tourments; mais il
sera tost dlivr par la misricorde de nostre Seigneur de ses paines,
ainsi comme nous sommes par les mrites saint Pre et les prires saint
Denys et saint Remy,  qui nostre Seigneur a donn grant pouvoir d'apostre
sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient
notre ligne et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire
sera assez tost dlivr et ost de ses mains et que tu vivras dsormais
assez peu de jours. Et lors se retourna Loys et luy dist: L'empire des
Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de
ma fille.

Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il vist devant luy Loys l'enfant:
et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: Tel est cet enfant comme
cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur
dict: A tel est le royaume des cieus. Atant, luy dist Lothaire, rends li
maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main. Lors
deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de
tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi
comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Aprs ce
repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travailli.[136]

      Note 136: Ces deux visions ne sont imprimes que dans les chroniques
      de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,
      et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la
      seconde, du moins, fut imagine pour Charles-le-Gros et non pas
      Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la
      supposition probable qu'elle ne fut rdige que sur la fin du Xme
      sicle, elle n'en est pas moins antrieure  la lgende de saint
      Patrice, et doit par consquent faire remonter avant elle le dogme
      obscurment expliqu du Purgatoire. Sous le point de vue littraire,
      on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible pope de Dante;
      tous les lmens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:
      la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,
      le caractre de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est
      donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la
      _Divina Comedia_, mais comme l'immortelle cration d'un gnie
      vigoureux, implacable et mlancolique.


XIV.

ANNEE: 877.

_Des grans terres et possessions que il donna  l'abbae de Saint-Denys et
 plusieurs autres abbaes._


[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et
aus glyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres
bnfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France o il
repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et
possessions confirmes par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.
[138]Aprs ama moult celle de Saint-Cornille  Compigne, car il la fonda
en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et
saintuaires. Moult ama la ville de Compigne et la fit ceindre de fosss en
lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme
l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil
donna  l'glyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et
establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de
sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant
l'autel de la Trinit. La premire establit pour l'ame de l'empereur Loys
son pre; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mre; la tierce pour
luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa premire femme; la quinte pour
la royne Richeut sa prsente femme; la sixime pour toute sa ligne
prsente et trespasse; et la septime pour Boson et pour Gui et pour tous
ses amis familiers. Aprs establi quinze cierges au rfectoir  mettre sur
les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois 
collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et
meismement aus grandes festes. Aprs donna neuf lieues de Saine en ung
tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru
de Svres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de
Saint-Germain-en-Laye, si entirement et si franchement que nul n'a n
pcherie, n justice haute n basse, n au cours n en l'yaue n s rivages
en quelque terre que ce soit, fors l'abb et le couvent de Saint-Denys, qui
aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.
Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses
guerres maintenir contre ses frres, que les anciens rois et les princes
avoient laiens jadis offert par grande dvotion, volt-il donner aussi comme
en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renomme: et la fit
venir  Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aeul
l'avoit apporte  Ais-la-Chapelle quant il ot apport les reliques
d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit
l o elle fu premirement establie. Si donna avec, l'un des sains clous
dont nostre Seigneur fu attachi en la croix parmi les pis, et grande
partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Simon
dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu
offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire
tout carr qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras
saint Jacques l'apostoile frre nostre Seigneur. En la dextre partie
enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre cost le bras
saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont
scells et enclos, fu-il appel l'autel de la Trinit. Si est assis sur
l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chante dessus la
messe matinel. Aprs donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et
d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvr que dans tous
les royaumes du monde ne fu oncques oeuvre si soubtille. Avec ce donna
laiens une grant croix de fin or, qui est divise en quatre parties et est
aorne de grand plent de fines pierres prcieuses, et aux quatre chiefs de
cette croix sont scelles et encloses soubtilement precieuses reliques des
corps sains, en chasses soubtilement ouvres. Avec ce donna un autre grand
vaissel d'leutre, si est aorn au milieu et tout  l'entour de grand
plent de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche
joel, si riche et si prcieux que  peine le pourroit-on aprisier, tout
fait de saphirs et de rubis et d'meraudes et d'autres manires de pierres
enchasses en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est
mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un sige
prcieux. C'est  savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par
dehors, soubtilement ouvr et couvert de bandes d'or aorn de grans saphirs
et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est
scell le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque
de Ravenne et disciple saint Pre. Avec ce donna cinq paires de tiextes
d'vangile soubtilement ouvrs d'or et de pierres prcieuses; et si rendit
aux martirs sa grant couronne impriale, qui est pendue aux grans festes
devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit
chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir
aus martirs leurs couronnes dont il sont couronns au royaume, ou envoier
quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle glyse est
aorne de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres
prcieuses, si est-elle garnie d'autres plus prcieux aornemens; car elle
est raemplie et saoule de prcieux corps sains, martirs, confesseurs et
vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.
Premirement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et
apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint
Eleuthre. Aprs, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa
nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps
monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le
corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent
martirises  Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint
Panefrde, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre
oratoire. Aprs, l'un des Innocens que le roy Hrode fit dcoller, en ung
bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et
sont mis tous en une chasse. Aprs gist le corps saint Peregrin le martir,
premier vesque d'Aucierre, qui fu laiens apport par grant miracle. Aprs
gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps
saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Aprs gist le corps
monseigneur saint Cucuphas le martir, tout  par soy en une chasse. Aprs
gist le corps monseigneur saint Eugne le martyr, le premier archevesque de
Tholte qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Aprs gist le corps
du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu vesque de Gaite en Espagne.
Aprs gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe
en Grce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'glyse
en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens
escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apport, et par qui et
en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci
escript.)[140]

      Note 137: On trouve le latin de cette premire phrase aprs le rcit
      de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de
      Saint-Germain (f1er, recto, colonne 1re).

      Note 138: Ex fragmente histori Franci. (Historiens de France,
      tome VII, page 215.)

      Note 139: Ce don est constat par l'pitaphe de Charles-le-Chauve,
      rdige au XIIIme sicle comme le monument funraire sur lequel on
      la lisoit  Saint-Denis. La voici:

          Imperio Carolus Calvus regnoque politus
          Gallorum jacet hac sub brevitate situs,
          Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,
          Ecclesi vivus huic dedit ille bona:
          Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;
          Sequani fluvii Ruoliique dator.

      Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de
      Charles-Martel et de Charlemagne dont les potes ont le plus
      frquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux  hros.
      Tout  la fin du grand pome des _Lohrains_, on lit les vers
      suivans, qui semblent le rsum des traditions populaires le plus en
      vogue avant le XIIme sicle:

          De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,
          Karles li Cauf en fu premiers nas,
          Chil fu frans rois rices et poestis,
          Et sainte glise ama moult et chri;
          Trsor n'ama, ki fust en serre mis.
          Les marchans fist cerchier le pas;
          Tout si tresor furent abandon mis;
          Dix foires fist en France le pas,
          L'une est  Bar et deus mist  Prouvis,
          La tierce  Troies et la quarte  Senlis,
          Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,
          Et la disiesme remist-il  Laigni.
          Ce savent bien li marchant de Fris,
          Icil d'Artois, de Flandres le pas,
          De Vermendois, et chil de Cambresis,
          De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;
          Chil de Provence en resont bien apris.

      (Msc. du Roi, n 9654, 3. _A_.)
      Note *: _Berte aux grans pis._


_Cy fnissent les fais Charles-le-Chauf._




CI COMMENCENT LES GESTES  LE
ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES
AUTRES ROYS APRS
JUSQUE AU GROS
ROY LOYS.

*       *       *       *       *




I.

ANNEES: 877/878.

_Coment le roy Loys, qui fut appel le Baube, donna aux barons ce qui leur
plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy
apporta l'espe et le ceptre son pre, et coment il fu couronn; coment il
passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit
concile des prlas._


[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appel, vint la
nouvelle la mort son pre  Andreville[142] o il estoit. Lors au plus tost
qu'il put manda les barons. A ceux que il put se rconcilia et atrait 
s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contes, aux autres
villes, et aux autres abbaes, et fist  chascun selon son pooir, selon ce
que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit 
Compigne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir  tems  la spulture
son pre, qui devoit estre mis  Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais
quant il scut que il estoit enspultur en Lombardie, en la cit de
Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes
et abbs s'estoient j tourns contre luy avant qu'il mourust, pour ce
qu'il donnoit les honneurs et les contes aus uns et l o il li plaisoit
sans leur assentiment, il retourna  Compigne.

      Note 141: _Annales Bertinian, anno 877._

      Note 142: _Andreville._ _Audriaca-villa_. Aujourd'hui _Orreville_,
      prs de Doullens.

Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en
France, faisoient moult de maulx et dgastoient tout le pays devant eus,
jusques  tant que il vindrent  l'abbae qui est apele
Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement  Moymer en Champaigne.
Leur messages envoirent  Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant
alrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordenne
que Richeut l'empereris et les barons vendroient  lui  Compigne, et que
le parlement qui fu pris  Moymer seroit mis  Chaene en Cosse-Selve[144].
A Compigne vint donc ma dame Richeut et les barons droit  la feste
Saint-Martin, et lui aportrent le mandement que son pre avoit fait au lit
de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par
l'espe qui estoit appele l'espe Saiut-Pre[145]; et si luy envoioit une
couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or  pierres prcieuses.
Puis alrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordrent
tous et vesques et abbs  son couronnement; et il leur donna les honneurs
du royaume selon ce qu'il requroient par raison.--Lors fu couronn  Rains
par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et
des prlas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurrent
que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au
profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandrent aussi 
luy et luy jurrent faut et loiaut. (Mais, pour ce que l'istoire parle
souvent des abbaes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent
moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou
grans hommes sculiers  qui l'en les donnast  temps et  vie. Si estoit
mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de
religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; n le service
Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait n les ordres bien gards en
telle manire. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust
ainsi; mais assea le donne  entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an
de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativit nostre
Seigneur clbra  Saint-Maart delez Soissons. De l se parti et s'en ala 
Andreville, et la feste de la Rsurrection clbra  Saint-Denis en France.
Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons,  la prire Hue l'abb: la
premire fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce
que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le
conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils
Bernard, avoit prinse la cit d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays
d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit,  la guise des
Normans. Jusques  Tours ala le roy: l fu si durement malade que l'en
cuidoit qu'il dust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allgea de
cette maladie. Lors vint  luy Godefroy par le conseil de ses amis qui
moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au
roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par
tel condition que il les tenissent aprs par son don et par sa voulent.
Aprs ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena  la
faut le roy; mais aprs firent-il comme Bretons.

      Note 143: _Vegnon-Moustier._ Usqu ad Avennacum monasterium
      pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt. Au
      lieu de _Vegnon-Moustier_, il faut lire _Avenay_, petite ville de
      Champagne aujourd'hui clbre par ses vins et autrefois par son
      abbaye de filles, de l'ordre de saint Benot. Plus bas, par
      _montem Witmari_, que notre chroniqueur traduit _Moiemer_, il faut
      entendre le _Mont-Aim_, prs Vertus,  quatre lieues d'Avenay.

      Note 144: _Chaene-en-Cosse-Selve._ Ad Casnum in Coti. C'est
      aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, _Chesne-Herbelot_,  la sortie de
      la fort de _Cuise_, aujourd'hui _de Compigne_.

      Note 145: _L'espe Saint-Pre._ Per spatam quem vocatur S. Petri.
      Le mnestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de
      Saint-Bertin d'une manire plus intressante:  A Compigne, vint 
      luy Richeut, la fame Charles son pre, plourant et dolente outre
      mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de
      ton pre, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espe qui
      est apele de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume
      devant moi et devant maints autres, etc.
      (Manuscrit du roi 9633, f 63.)

      Note 146: _Haimar._ Hincmar.

      Note 147: _Annales Bertinian, anno 878._ C'est  ce couronnement si
      vivement contest et dont les historiens nous ont vaguement indiqu
      les circonstances, que doit se rapporter la branche de la _Chanson de
      geste_ de Guillaume au court nez, intitule: _Le coronement Loys_.
      Elle dbute par un morceau de haute posie qu'on nous saura gr de
      reproduire ici:

          Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes
          Lou premiers rois que Diex tramist en France
          Corons fu par anuncion d'angles;
          Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent:
          Que li appent Baviere et Alemaigne,
          Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane,
          Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.

      Cela sent assez bien,  mon avis, l'poque Carlovingienne; mais
      continuons:

          Rois qui de France porte coronne d'or
          Preudons doit estre et hardis de son cors.
          Bien doit mener cent mille hommes en ost,
          Parmi les pors, en Espagne la fort.
          S'il en trueve home qui li face nul tort,
          Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort,
          Et devant lui face gesir le cors.
          S ce ne fait, France a perdu son los,
          Ce dit la geste, coronns est  tort.

      Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n 7535.

      Note 148: Ce Godefroi toit fils de Roricon, comte du Mans, et frre
      de abb Gozlin.

En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux
contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cits et ses villes proies et
robes. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et
emporta moult de prcieuses reliques, Formose l'vesque de Portue enmena
avec luy, en mer se mist et vint  navie jusques  Alle-le-Blanc. Si arriva
droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince
Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques  Lyons sur le
Rosne. De l manda au roy Loys de France que il luy venist  l'encontre l
o il pourroit miex,  son aisement. Et le roy envoia  l'encontre de luy
aucuns de ses vesques, et luy requist qu'il venist jusques  Troies, et
commanda que les vesques du royaume luy administrassent leurs despens.
Encontre luy vint  Troies s kalendes de septembre; car il n'i put plus
tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les vesques
du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire
l'escommeniement dont il avoit escommeni  Rome Lambert et Albert: 
Formose et Grgoire requist et  tous les prlas leur assentement en cest
escommeniement, et les prlas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce
fait rciter par escript, ainsi leur ottroiast-il  avoir, si que il
peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur
ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assembl,
baillrent leur escript  l'apostole qui contenoit telle sentence:

Syre pre apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous vesques de
France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorit, nous nous
dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que
les mauvais menistres et fils du dable ont fait  notre mre et maistresse
de toutes les glyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et
nous consentons de cuer et de bouche et de voix  la sentence que vous avez
donne sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent
establis et donns par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le
Saint-Esprit  l'ordre de prebstre et  la dignit d'vesque, les frons et
tresperons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est 
savoir que, ainsi comme vous les avez dgets de saincte Eglyse, nous les
en dgettons. Et ceulx qui  satisfacion vouldront venir, qui seront absous
de vostre auctorit, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les
canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout
aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons
en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison o il ne y eust un mort,
n nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit
assez  plourer en sa maison; ainsi est-il de nous vesques, que chascun a
assez  plourer en son glyse; et, pour ce, nous tous vous supplions
humblement que vous nous secourez de vostre auctorit, et vous requrons
que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si
fors et si garnis par l'auctorit de l'Eglyse de Rome que nous nous
puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui
tollent et dtruisent les biens de nos glyses, et qui despisent les
sentences et les dignitez des vesques; selon ce que dist saint Pol
l'apostre, que tel gent soient livrs au dable, mais que il soient
touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist. Cette sentence fist
l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult
que tous les vesques y missent leur subscripcion. Aprs commanda que les
canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les dcrets
l'apostole Lon qui parolent des vesques qui remuent leurs siges; et les
canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des
vesques qui pas ne doivent estre, n que l'en doive de rechief baptisier
n de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de
Bordeaux s'en estoit al  Poitiers et de Poitiers  Bourges.

      Note 149: _Juise._ Jugement. Cette fin est une citation de la
      premire ptre de saint Paul aux Corinthiens: Traditus Sathane
      spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.


II.

ANNEE: 878.

_Coment l'apostole refusa la royne  couronner; et coment il et les prlas
assemblrent  Troies. Du dbat entre Haimar et Adenofle, de l'veschi de
Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en
revint, et du parlement des deus rois Loys._


Aprs ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont 
mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de
vins, puis se dparti l'apostole et s'en ala  Troies. Puis lui requist le
roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme  royne; mais il ne
le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux vesques Frotaire et
Aldagaire, et aportrent  l'apostole un commandement, devant tous les
vesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son
fils du royaume de France: et luy requroient, de par le roy Loys, qu'il
affermast ce prcept par son privilge. Lors traist avant l'apostole
l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur
Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs,  l'Eglyse de Rome, qu'il
peust tollir, ainsi comme par droit,  l'abb Goslin et retenir  soy. Si
cuidoit-on que ce eust est fait et pourchassi par le conseil de ces deux
vesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole s il
vouloit que il mist son privilge sur son commandement, que il confermast
avant le prcept de son pre. Comme ceste chose eut est baille et
pourchascie par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au
derrenier  noient.

      Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bgue avoit
      rpudi sa premire femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en
      s'opposant dans cette occasion au voeu du roi dont il alloit implorer
      la protection, montra certes une fermet vraiment apostolique. L'abbe
      Vly toutefois a bien eu le courage de considrer le refus du
      souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue.
      (Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.)

      Note 151: _Ainsi comme._ C'est--dire: _Simul, prtendu.--D'un
      commandement_. D'un don.

En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint  Troies et ala  l'ostel
l'apostole par le conseil des barons;  luy parla bien privement et puis
alrent ensemble l o les vesques estoient assemblez delez l'ostel
l'apostole. L furent escommenis Hues le fils Lothaire et Haymes et tous
ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage  aucuns
des vesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que
Adenofle, qui par s'auctorit avoit est orden vesque, tenist son sige,
et son office d'vesque, et Haymar chantast messe s il vouloit et eust
partie de l'veschi de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist 
l'apostole que il l'assousist de l'veschi, pour ce que il estoit trop
foible desoremais  porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en
religion. Mais il ne put ce emptrer, ains luy fu command et par le
commandement le roy et des vesques qui sa partie soustenoient que il fist
office d'vesque, et que il tenist son sige. Et quand les vesques de la
partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantst messe s il
vouloit, et que le roy se consentent  ce que il eust des biens de
l'veschi, cils et les autres vesques des autres provinces et rgions,
sans que l'en le cuidast mie, emmenrent Haymar tout revestu comme prebstre
en la prsence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menrent
chantant jusques  l'glyse et lui faisoient donner bnicon au peuple. A
tant se dparti le concile.

L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y
mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses
viandes et de divers vins. L fu fait un mariage de la fille Boson et de
Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, dparti les
terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie,  Thierry le
chamberlent et  Bernart le comte d'Auvergne.

De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala  Chaalons, puis 
Morienne. Aprs passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de
sa femme jusques s plains de Lombardie, et s'en retourna  Rome. Le roy se
dparti de Troies et s'en ala  Compigne; l oy nouvelles des messages
qu'il avoit envoies  Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la
besoingne. Si les avoit l envois pour traitier de paix entre luy et son
cousin. De Compigne mut  tout une grant partie de son conseil, et s'en
ala  Haristale. D'autre part vint Loys son cousin s kalendes de novembre
et assemblrent en une cit qui a nom Marsne[152]. L fu paix conferme
entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler  la
Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur
Charles-le-Chauf  Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de
Germanie, revint d'autre part prs de cette ville o il pot plus aisiment
demourer; et puis aprs assemblrent  parlement. L furent ordenes les
choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.

      Note 152: _Marsne._ Mersen.


III.

ANNEE: 879.

_Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu
traiti en chascune jorne, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il
aprs tenu, par la dnsloiaut le roy Loys de Germanie._

C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils
Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite s
kalendes de novembre, en un lieu qui est appel Furones[153], par le commun
accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grce
D. CCCC et LXXIX[154].

      Note 153: _Furones._ Aujourd'hui _Foron_,  peu de distance
      d'Aix-la-Chapelle.

      Note 154: 879. Le latin dit: 878.

Lors commena  parler le roy de Germanie et dist ainsi: Comme le rgne
Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre pre le roy Loys,
ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient tablies. Et s
aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins n saisi du royaume
vostre pre, nous voulons qu'il le laissent  vostre commandement. Et pour
ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que
le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore
en ceste manire; jusques  tant que nous puissions assembler encore une
autre fois par la voulent Nostre-Seigneur, et dterminer miex par bon
conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit
faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que
nous en avons requis notre droit et requrons  l'ayde de Dieu. Ce fu
ainsi establi en la premire journe.

Le secont jour refu ainsi parl: Pour ce que la fermet de notre amour et
de notre conjonction ne puet pas estre maintenant conferme, pour aucunes
causes qui l'empeschent maintenant, jusques  ce parlement que nous
mettrons, telle amisti soit faite entre nous, par la grace de
Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entrine, si
que nul de nous n de nostre conseil ne soustraie n forconseille riens qui
soit  l'onneur n  la prosprit de nous n de nos roiaumes.

Au tiers jour fu ainsi orden, que s paens ou faux chrestiens envassent
leur roiaumes, que l'un aideroit  l'autre quant mestier en seroit, de
quanque il pourroit par soy ou par ses gens. Et s'il avenoit, dist Loys
fils de l'empereur, que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre
fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut
encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.

Le quart jour fu ainsi gouvern et orden: Que s aucuns murmureurs et
envieux, qui tousjours portent envie  bien et  paix, s'efforoient de
semer tenons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes,
que nul de nous ne les reoive n ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que
il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant
nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust privet n socit 
nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de
discorde entre les frres, si que  l'exemple de luy nul ne soit si hardi
que il ose aporter tels mensonges.

La quinte journe fu ainsi atire. Et dist Loys le fils l'empereur Charles:
 Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles
et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis 
la huitiesme yde de fvrier et qui leur prient de par nous qu'ils viennent
l. Et s il viennent, si comme nous dsirons, que nous les accompaignons
avec nous  la voulent de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte
Eglyse et du peuple chrestien que nous avons  gouverner. Si que nous
soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous
faons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait n tenons n
discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons
nous mie que nous n'y venons si comme il est orden, et que nous ne faons
selon la voulent Dieu, si comme nous avons devis. Et s il n'estoit ainsi
par aventure et que autre ncessit avenist que l'en ne peust autrement
eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust
ainsi; que l'un fist resavoir  l'autre le terme du parlement qui seroit
de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit n mue n
change n amenuisie jusques  tant que Diex vueille que elle soit du tout
conferme. Et si ordenons des choses des glyses, des veschiez et des
abbayes o que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les vesques et les
abbs les tiengnent paisiblement. Et s aucun les prenoit n saisissoit en
quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent
rendues selon droit.

La sixiesme journe fu ainsi ordene: Pour la paix des roiaumes, pour ce
que il pevent aucunes fois estre troubls par aucuns hommes vagues et qui
riens qui maux soient ne redoubtent  faire, nous voulons que en quel lieu
que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr n eschever la
justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne n ne
reoive  autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener  rendre
raison et  faire amende selon son fait. Et s'il dfinoit de venir avant,
cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit
amen avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essili des deux
roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la
prosprit de leurs choses et de leurs hritages, que il soient jugis
selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que
il ait  tort perdue la prosprit de ses choses, viengne avant en nostre
prsence et recuvre ses choses, s droit les lui donne.


IV.

ANNEE: 879.

_Du dpartement des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu
appel le Baube. De l'abb Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie
coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire._


[155]Aprs ces choses ainsi devises, se dpartirent les deux roys Loys; le
fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles
s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativit  une ville qui a nom
Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti aprs la Chandeleur,
et vint  Compigne[157]. De l mut  Ostun, pour aller sur le marchis
Bernart[158] qui contre luy s'estoit rvl. Jusques  Troies s'en ala, si
luy convint l demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il
eust est empoisonn. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et
qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le
livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce
envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livr 
l'abb Huon,  Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui l estoient, en la
cit d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la cont et la livrassent 
Bernart[161]  qui il l'avoit donne. Lors se parti de Troies  quelque
grief et retourna  Compigne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il
senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia  Loys son
fils s'espe, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens,
par Huede, l'vesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda  ceux
qui avec luy estoient que il le fissent sacrer et couronner. Et quant ce
vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aoure, vers
le vespre, il trespassa de ce sicle, entour celle heure que Jesu-Crist
rendi son esprit  Dieu le pre. L'endemain, que il fu la vegille de
Pasques, il fu mis en spulture, en l'glyse Nostre-Dame. Quant l'vesque
Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillrent ce qu'il
portoient  Thierry, le chamberlen, et retournrent isnellement[163]
arrires. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust
trespass, il mandrent aux barons de ceste France par de, que il
venissent encontre eulx,  Meaux, et l traiteroient ensemble qu'il
feroient. L furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont
l'abb Hues fu jugieur: que il auroit la cont d'Auxerre, et Thierry auroit
en eschange les abbayes de ce pays. L'abb Gozelin  qui il souvenoit bien
des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient,
se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit
temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit
moult en l'amour et en la familiarit Loys, roy de Germanie, et de la royne
et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx
quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et l men en prison. Mais,
avant, s'en ala  Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy
donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de
seigneuries, s il pouvoit ce faire  quoy il boit, qu'il le crut et
s'accompaigna  luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que
il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent
venus  Meaux, se hasta-il d'envoier aux vesques et aux abbs et aux
puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que
puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit
du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent
assembls, si leur lorent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy
de Germanie, et ce scussent-il, s il faisoient ce, qu'il leur donroit les
terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques  ce temps.
Par convoitise et par desloiaut s'i accordrent-il et mandrent au roy
Loys de Germanie et  sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques 
Mez et l leur amenroient tous les vesques et les abbs et les haus hommes
du roiaume de France. Lors se mistrent en voie  aler encontre luy, robant
et gastant tout le pas devant eus, selon la rivire d'Aisne, jusques 
tant qu'il vindrent  Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de
Germanie venu  Mez. Lors luy mandrent de rechief que il venist jusques 
Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiment luy mener le peuple du
roiaume. Lors s'aprocha jusques  Verdun: en cette voie firent ses gens
tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul
paien n nul tirant.

      Note 155: _Annal. Bertinian, anno 879._

      Note 156: _Longlaire._ Aujourd'hui _Glare_, dans le diocse de Lige.

      Note 157: _Compigne._ Il falloit _Pontigon_ (Ponthion).

      Note 158: _Le marchis Bernart._ Fils d'un autre Bernard et de
      Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reu le titre de
      marquis de Gothie, en 865, et en avoit t dpossd dans le synode
      de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)

      Note 159: _Bernart, le comte d'Auvergne._ Fils de Bernard, duc de
      Septimanie, pre de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succd  Bernard,
      fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en
      886.

      Note 160: _Huon, Boson, Thierri._ Hugues, fils du comte Conrad, mort
      en 886. Boson, duc de Provence, frre de Richilde. Thierry,
      chambellan de Louis-le-Bgue, comte d'Autun.

      Note 161: _Bernart._ Le latin dit avec raison: _Thierri_.

      Note 162: _Juerre._ Aujourd'hui _Jouarre_; c'toit une abbaye de
      l'ordre de saint Benot, sous l'invocation de la Ste-Vierge.

      Note 163: _Isnellement._ Promptement.

      Note 164: _Furent assembls._ Le lieu de la runion fut le confluent
      du _Tairin_ et de l'_Oise_, auprs de Creil. Ubi Thara Isaram
      influit.

      Note 165: _A Verdun._ Le latin dit: depuis _Servais_. Per Silvacum
      et secus Axonam.... usqu ad Viridunum.

Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil
de leur partie aloient pourchassant, il envoirent tantost  Verdun Gautier
l'vesque d'Orlans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy
mandrent, s il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que
l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son
frre, et  tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du
roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'hritage demourast  ses
nepveus.

      Note 166: _Beuves._ Ou plutt _Boson_. Cependant le n 646
      Saint-Germain porte: _Beuvo_.

De ceste offre se tint bien apai le roy Loys, et la reut moult
volontiers; l'abb Gozlin et Corrat et ceus de leur complot rusa[167] et
estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui
offerte luy fust.

      Note 167: _Reusa._ Rejeta.

Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa
femme courrouce de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust
avant al il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent  grant msaise
Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi russ de soy, eulx et
leurs compaingnons. A la royne s'en alrent, et se complaintrent de ce
qu'il estoient ainsi dus. Et la royne envoia messages  leur compaignons,
si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message
aussi comme pour ostage. A tant retournrent l'abb Gozlin, Corrat et ses
compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver
devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en
France  grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car
nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frre, estoit chu en
paralisie, et estoit ainsi comme  la mort. Et voir estoit qu'il estoit j
mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit j mis
en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit l le roy al
hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose
apaise il retourna  sa femme.

      Note 168: _De bast._ Le mme sens que noire mot _bastard_ qui en est
      drive.


_Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur._




CI PARLE DE LOYS ET DE
CARLEMAINE, FILS AU
ROY LOYS-LE-BAUBE.

*       *       *       *       *

V.

ANNEES: 880/881.

L'abb Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans
le roy Loys scurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa
femme devoient venir en France. Tantost envoirent aucuns des vesques
avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrires en
Gastinois, et les firent l sacrer et couronner  roys.

Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parl pria
tant et amonesta les vesques du pays que il le couronnrent  roy. Si le
firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit  donner
villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme
qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] s la fille au roy d'Ytalie et
la femme  l'empereur de Grce ne faisoit son mary roy.

      Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot form du latin
      _queo_ ou mme _nequeo_, duquel on aura plus tard spar la ngation.
      --La femme de Boson toit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,
      qui d'abord avoit t marie  Constantin, fils de l'empereur Basile.

En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus
jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son pre.

      Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.
      Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons
passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.
Mais avant qu'il eust pass les mons de Mont-Jeu, alrent parler  luy Loys
et Carlemaine les deulx frres qui roys estoient de France. Aprs
retournrent, et cil s'en ala outre.

Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive
de Loire, et estoient venus avant par terre et dgastoient tout le pays.
Maintenant assemblrent leur ost et murent le jour de la fesle
Saint-Andrieu. Si trouvrent les Normans, tout maintenant leur coururent
sus, moult en occistrent, moult en noirent en la rivire de Vienne[171],
et les deus roys retournrent  grant victoire.

      Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant
      ici la petite rivire de Vigene qui se jette dans la Sane  peu de
      distance Pontoeillier, aujourd'hui dpartement de la Cte-d'Or. En ce
      cas l, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: Nortmanni
      qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in
      Vencenna fluvio immerserunt. Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer
       une aussi petite rivire.

[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et
murent d'Aix-la-Chapelle  grant ost pour venir en France, et vindrent
jusques  Duizi. Encontre luy alrent Gozlin, Corrat, et maint autre de
leurs compaingnons. Sy s'estoient j mains retirs de leur compaingnie.
Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques  Atigny, et puis jusques 
Erchury[173], et plus avant encore  Ribemont. Et quant il vit que Gozlin
et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne
pourroit venir  chief de son propos; si ferma amisti avec les deux roys,
ses cousins, et prisrent parlement ensemble  Gondolvile, au moys de
juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son
chemin les Normans, sa gent ordena et se combati  eus, et occist grant
partie par la voulent Nostre-Seigneur. Et s il luy chy bien en cette
bataille, il luy meschy d'autre part; car les Normans luy firent grant
dommage de sa gent en Sassoingne.

      Note 172: _Annal. Bertinian, anno 880._

      Note 173: _Erchury_ ou _Ecri_, le mme endroit o se croisrent les
      barons franois, en 1198,  la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en
      ai dit dans les notes de mon dition de Villehardouin.

Aprs cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alrent
 Amiens; l dpartirent le royaume de leur pre au mielx et au plus
loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent
teles les parties que Loys, qui ainsn estoit, aroit de France ce qui
estoit demour au royaume son pre, et toute Neustrie qui ore est appele
Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et
Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage  celuy
en quel royaume leur terres seroient. Aprs s'en alrent droit  Compigne,
et firent l ensemble la feste de la Rsurrection. Aprs passrent par
Rains et par Chalons, et s'en alrent droit  Gondolvile, au parlement
qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot
venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,
et Charle qui venu estoit de Lombardie vint  ce parlement. L fu accord
par commun accort que Loys et Carlemaine son frre prendroient les gens le
roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envois  ce parlement, et s'en
iroient  Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent
l, pour ce qu'il ne trouvrent plus Huon, il coururent sus Tybout son
serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascirent en fuye. Leurs
terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en
leurs royaumes, et puis assemblrent leurs osts; les gens le roy Loys de
Germanie prisrent et s'en alrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il
furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle  tout
son ost. En leur voie jetrent hors du chastel de Mascon le chastelain de
Boson, et le chastel et la contre donnrent  Bernart, par seurnom
Plante-Peleuse.

      Note 174: _Serourge._ Beau-frre. Le latin porte: _Sororium_.

      Note 175: _Les Normans._ Le latin ajoute: In Ganto residentes.

Lors chevauchrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui j
estoit venu, et s'en alrent assiger la cit de Vienne que Boson tenoit,
qui dedans avoit laissi sa femme et grant partie de sa gent, et s'en
estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait
entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le sige
avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis  Rome, et fist tant vers
l'apostole Jehan qu'il fu couronn  empereur, le jour de Nol.

[176]Au sige devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour
prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frre prist sa
gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout
dgastoient devant eulx, et j avoient prinse et destruite l'abbaye
Saint-Pre de Corbie, et la cit d'Amiens. A eus se combati et en occist la
plus grande partie, et les autres chaa. Et quant il ot eue celle victoire
par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournrent fuyant, et
si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstr que la
victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par
la vertu Nostre-Seigneur. Aprs ce retournrent les Normans en une autre
partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et
ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil
d'aucuns de ses gens fist l drcier un chastel de fust; mais il fu au
profist et  la deffense de ses ennemis, plus que de luy n de sa gent; car
il ne pot trouver qui le voulsist deffendre n garder. De l se parti
atant, et s'en ala  Compigne; l clbra la Nativit et Rsurrection.

      Note 176: _Annal. Bertinian, anno 881._

      Note 177: _Stroms._ J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit
      646 de St-Germain crit _Scortius_.

[178]Avant qu'il s'en partist, o nouvelles que le roy Loys, son cousin,
fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au
royaume et  saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la
partie du royaume qui ot est Lothaire, et se vouldrent rendre  luy, en
telle manire que il leur consentist  avoir ce que son pre et son aeul
Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir,
pour le serement qui entre luy et Charle avoit est fait. Son ost assembla,
le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les
Normans; et puis jusques  Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les
princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il
demouroit l le prist une maladie, en une litire se fist couchier et
porter jusques  l'glyse Saint-Denis; mors fu laiens et enspultur avec
les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains
de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au
moys d'aoust.

      Note 178: _Annal. Bertinian, anno 882._

      Note 179: Ce qui met tant d'obscurit dans l'histoire de ces
      temps-l, c'est la ressemblance des noms et leur peu de varit.
      Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine
      et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bgue
      fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de
      Louis-le-Dbonnaire.

      Note 180: _Loire._ Il falloit ici, comme dans le latin, _Seine_.

      Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprim, comme
      celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette fltrissure du roi
      Louis III. Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus
      est corpore, etc. Le mnestrel du comte de Poitiers raconte
      autrement sa mort: Il avint une autre fois  ce chaitif roy Loys que
      ainsi come si baron le menoient  force  Tours contre les Normans
      qui la terre dgastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist,
      et l'en convint rapporter en litire, etc. (Manusc. du roi, n 9633,
      f 64.)


VI.

ANNEE: 882.

_Coment Carlemaine retourna du sige, aprs la mort son frre, pour aler
contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant  eus. Coment il
furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il
gastrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._


Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterr, les barons du royaume
mandrent  Carlemaine qui devant Vienne tenoit sige, que il s'en venist
hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frre
estoit mort; et il estoient j tous appareillis pour ostoier contre les
Normans qui avoient prins la cit de Trves et de Couloingne; et les
glyses et les abbayes, qui s cits et entour estoient, avoient arses et
destruites, et l'glyse Saint-Lambert du Lige[182]: et de l s'en estoient
als  Aix-la-Chapelle, et avoient gastes les glyses de l'veschi de
Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschi de Rains,
et j estoient venus jusques  Mez. Et s'estoit  eus combatu Wales,
l'vesque de Mez; et estoit issu hors  bataille contre eus, tous arm luy
et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignit d'vesque. Mais
besoing l'avoit contraint  ce; occis avoit est et sa gent desconfite et
chacie. Aprs ce luy mandrent les barons qu'il venist liement, et que il
estoient tous appareillis de le recevoir  seigneur, et de eus mettre en
sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandrent. Et peu de temps aprs
qu'il fust parti du sige de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre
les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par
certains messages que il avoient la cit prinse, et que Richart qui frre
estoit Boson en avoit men sa femme et sa fille en la contre d'Ostun.

      Note 182: _Du Lige._ Le latin ajoute: _Et Promi_.

En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et
s'en alrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust
venu  tout son ost contre les Normans, et il fu aucques prs de leur
forteresse, si luy failly le cuer et fist paix  eus, par le conseil
d'aucuns de sa gent: meisme en tele manire que Godefroi qui sire estoit de
celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes
les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il
grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trsor
Saint-Estienne de Mez et aux autres glyses,  Sigefrois et Curmones et 
leur compaingnons: et plus grant laschet de cuer fist-il encore, 
souffrir que il dmourassent l meisme,  la nuisance du royaume son cousin
et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cit de Paris  tout
quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parl,
qui vesque estoit de celle cit et abb de Saint-Germain, et le conte Eude
qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mrites
Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur
furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent
atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui
jusques alors avoit est en la cit, et l'en enportrent en l'abbaye[184],
et les Normans dgastrent tout, et essillrent et ordoirent toute
l'glyse; mais par les mrites des glorieux confesseurs en y eut assez de
mors, et les autres s'en alrent mal et confus  grant paour. Et de ce fu
le conte Eude merveilleusement li, qui bien vit et apperut les grans
miracles que le glorieux confesseur fist  ce sige. Dont il fu si devot
vers luy aprs, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres
prcieuses, o son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.

      Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: Nomine imperator.
      C'est Charles-le-Gros.

      Note 184: Il falloit d'aprs le latin: Les moines _dposrent_ le
      corps de saint Germain dans le monastre du saint Pontife, situ dans
      la ville de Paris.

A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trsors et les
richesses de l'glyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on
les doit garder  l'vesque qui aprez doit venir.

Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoy
en Allemaingne, envoia-il  Rome  l'apostole Jehan, qui ce mand luy avoit
par Litart, l'vesque de Verziaus. Ainsi se dparti des Normans et ala en
la cit de Garmaise pour tenir parlement s kalendes de novembre. A ce
parlement vint l'abb Hues, et requist au roy Charle que il rendist 
Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys
son frre avoit reue ainsi comme en garde. Au dpartir n'emporta-il nulle
certainet de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil
Hues n'estoit pas prsent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par o il
peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se
retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement
d'aler jusques  la cit de Laon; car il n'estoit qui les contredist. Ce
qu'il trouvrent entour prisrent et ardirent, et ordenrent qu'il iroient
par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient  Laon. Et
puis aprs quant il auroient la cit prinse si prendroient tout le royaume.
En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot
grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy
Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le
corps saint Remy et les aournemens de l'glyse de Rains, et se fit porter
en une chaire porteresse, si comme sa maladie le dsiroit, oultre le
fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les
moines s'enfuyrent  et l o il purent. Et les Normans firent ce qu'il
avoient devis, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il
trouvrent dehors les portes robrent, et aucunes petites villes d'entour
mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cit n'entrrent, tout
ne fust-elle oncques dfendue; car la vertu de Dieu et la mrite des corps
sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui
oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors
s'appareilla et ala contre eus  tant de gens comme il pot assembler;
forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies
enmenoient  leurs compaingnons vers la cit de Rains, et les autres fist
flatir et noier en la rivire d'Aisne; les proies qu'il enmenoient
rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a
nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant pril pour
le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le
vespre, il se hebergrent aux villes voisines, et quand les Normans virent
que il fu anuiti et que la lune fu leve, il issirent de cette ville et
s'en retournrent arrire, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]

      Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou
      _Erchery_.

      Note 186: Ici s'arrte le manuscrit d'abord trouv dans l'abbaye de
      St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la
      chronique qui y toit renferme. Il est certain que le nom et la
      patrie des auteurs de ces annales sont galement incertains. Depuis,
      on a retrouv le mme texte dans d'autres manuscrits et au milieu
      d'autres monumens historiques. Il avoit mme t dj publi avec
      quelques additions importantes,  la suite de la compilation dite
      d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit
      est emprunt  la chronique dsigne sous le nom de _continuateur
      d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des
      _Annales de Saint-Bertin_.

En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient
ainsi, maint corps sains furent osts de leurs propres lieux et raports en
France. Saint Amand fu port  divers lieux, et au darrain il fu mis 
Saint-Germain-des-Prs dessoubz Paris, o il repose encore jusques au jour
d'uy. Et fu aport lors avec le corps saint Agofroy son frre, et le corps
saint Thurion, arciprestre de l'glyse de Dol en Bretaigne.


VII.

ANNEE: 884.

_De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment
appelrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et
coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les
barons couronnrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appel le roy
Charles-le-Simple._


(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment n quant il mourut ne parole pas
l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Aprs luy rgna son
fils qui par surnom fu appel Fai-noient. Sy fu ainsi surnomm ou pour ce
qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mmoire ou pour ce que il
traist une nonnain de l'abbaye de Chile et l'espousa par mariage, si comme
aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechis que nul homme puisse
faire.

      Note 187: L'histoire de ce roi _Louis Fai-noient_ est entirement
      fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura
      mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce
      qui se rapportoit soit  son frre, soit  son pre.

Au temps de ce Loys retournrent les Danois en France, qui au royaume
avoient fait moult de maulx au temps son pre Carlemaine, [188]qui  eus
avoit fait accort en telle manire que il leur deust rendre, chascun an,
douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au
royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost
comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournrent  grant ost, et
disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux Franois, mais au roy tant
seulement. Grans dolours et grans perscutions firent lors au royaume; et
pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion  tous les corps sains
l o il cuidoient estre plus asseur. Lors appelrent en leur ayde ceulx de
France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot est le roy Loys de
Germanie. Les Normans assist en un fort lieu;  la parfin fist paix  eulx
en telle manire que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisi et
aroit  femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duche
de Frise. Baptisi fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy
des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons
qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la
mauvaisti qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour
y eust que devant, s ne fust Hues qui par France estoit appel abb, qui
les chastoia et dfoula durement; car il se combati  eulx  pou de gent,
et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que 
paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur
confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastois et si
humilis que il se tindrent en paix une pice. Un pou aprs mourut cil
Hues, et pou de temps aprs fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle
_Fai-noient_. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui
estoit appell Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou
chastel de Pronne en prison si comme nous dirons cy aprs.) Et quant les
barons virent qu'il n'avoit pas aage  terre tenir, si se conseillirent
que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en
France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demours deux fils; cil
Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient
les Normans occis. De ces deulx frres avoit nom l'ainsn Eudes et l'autre
Robert, ainsi comme le pre. L'ainsn des deus eslurent les barons de
France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et j soit ce qu'il[192] en alast
moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le
sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il rgna fu moult
dbonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et
toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reut le
roiaume Charles, qui puis fu appel le Simple. En son temps vindrent
Normans de rechief et entrrent par devers Bourgoingne jusques 
St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur
ala  l'encontre en la contre de Tonnoire; grant multitude en occist et le
remenant s'enfuy.

      Note 188: Ce qui suit est traduit des _Annales_ dites _de Metz_, anno
      884. (Voy. _Historiens de France_, tome VIII, page 65.)

      Note 189: Tout ce qui prcde se rapporte  l'anne 882, et a dj
      t racont. C'est toujours Louis III, frre de Carloman, dont la vie
      et la mort sont confondues avec celles de Carloman.

      Note 190: _Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41._

      Note 191: Charles-le-Simple toit le troisime fils de
      Louis-le-Bgue.

      Note 192: _Qu'il._ C'est--dire: _Lui Eudes_.

_Incidence._ En ce temps fu mouvement et croullis de terre prs de la cit
de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier.




CI COMMENCENT LES GESTES LE
ROI CHARLE-LE-SIMPLE.



ANNEE: 898.

_Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appel Robert, et des ducs de
Normandie qui de luy descendirent._


([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes
fois, si comme l'istoire a devis en plusieurs lieux: si avoient fait moult
de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de
XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant perscution
au royaume et en l'empire; car les Normans retournrent  si grant force et
 telle multitude qu'il ne povoient estre nombrs.) Par mer vindrent et
arrivrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de
Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cit et
les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur
d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manire que leur mautalent: 
eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volent. Tantost vindrent et
amenrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cit. Sagement
regardrent le sige de la cit et la contre d'environ, et virent que le
lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce
establirent, tout d'un accort, que ce fust le sige et le chief de toute la
contre. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince
et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa
gent, si se prist  pourpenser comment il pourroit destruire la cite de
Paris et confondre et estaindre crestient. [196]En trois parties divisa sa
navie par trois grant rivires qui chent en la mer, si comme par Seine,
par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit
nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan
prinstrent et ardirent la cit de Nantes et martirirent l'vesque Guimard
dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et
s'espandirent par tout le pays; la cit d'Angiers embrasrent et puis
assistrent la cit de Tours, mais  celle fois fu garantie par les prires
monsieur saint Martin. Son corps avoient port, un peu avant que ce
avenist, en la cit, et les paens ardirent l'abbaye qui estoit delez la
ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps
monsieur saint Martin port en la cit d'Aucuerre. Aussi fu destruit et
abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appel
Cassinoge[197].

      Note 193: Les chapitres qui suivent immdiatement ne sont numrots
      dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout rgl dans l'ordre que
      j'ai suivi sur la belle leon excute pour Charles V, et cote
      aujourd'hui n 8,395.

      Note 194: _Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum_,
      lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevque Francon doit
      tre reporte  trente annes au-del, ou bien ce fut un autre
      archevque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon
      l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiges. Wace raconte la
      mme chose. (Vers 1158 et suivans.)

      Note 195: _Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10._

      Note 196: _Ex fragmento histori Franci_. Ce fragment est insr
      dans le tome VIII des _historiens de France_, page 300.

      Note 197: _Cassinoge._ Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous
      avons dj parl.

Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrrent
en leurs nefs et s'en alrent par la rivire de Saine et passrent par
Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et dtruisent tout lu pays jusques
 Clermont en Auvergne. Aprs, retournrent par la province de Sens et
vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benot-de-Flory; mais deulx jours avant
qu'il venist l, soient bien les moines que il devoient venir; lors
prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportrent en la cit
d'Orlans et le reposrent en l'glyse de Saint-Agnan jusques  tant que
ceste pestilence fust passe. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines
qu'il trouvrent laiens et aucuns sergens de l'glyse occirent, le moustier
robrent et puis ardirent tout.




ANNEE: 898.

_Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il
allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi
la presse des batailles. Et coment il ot victoire._

En celle nuit meisme apparut saint Beneoist  un conte qui avoit nom
Sigillophes qui estoit advou de l'glyse et luy dist ainsi: Haa! conte,
coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaisti que tu n'as pas
deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois tre deffendeur et advou, et dont
les sergens Nostre-Seigneur que les paens ont occis gisent  terre sans
spulture? Et le conte luy demanda: Sire, qui es-tu?--Je suis, dit-il,
Beneot qui des parties de Bonivent voult estre a translat, et ay laiss
mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la
lumire et la discipline de religion resplandist en toute France pour la
prsence de mon corps. Live dont sus tantost, et soies fors et hardis, et
enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont
ainsi eschapps dont ce est grant honte. Et le conte respondi: Sire,
comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes
ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens? Et le saint pre luy
dist: Ne te chaut s tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement
ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies
nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu
retourneras vainqueur et auras trs-bonne et grant victoire. Lors
s'esveilla le conte et commena  penser en soy meisme de celle avision.
Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens  tant de gens comme il pot
assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les
prisonniers qu'il enmenoient; et retourna  grant joie luy et sa gent sans
nul mal. Aprs s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dvotion le
corps des moines qui occis estoient.

Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit
rescous la proie aux Normans  peu de gent, et estoit retourn  grant joie
sain et haiti. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy
compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu  tesmoing que 
celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval
et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et
tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haiti, luy et
tous les siens. Le roy fu moult lis de ces nouvelles et glorifia moult
nostre Seigneur, puis ala  l'abbae Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil
fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses
biens que le moustier fust presque tout restor dedans un an. Une petite
chapelle estoit fonde au chastel en l'onneur saint Pre qui oncques du feu
ne fu brusle n mal mise.

En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il
rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de
la cit d'Orlans o il avoit est port, et le remestroient arrire au
moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit est ars par la volont nostre
Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire.
Lors furent assembls vesques et abbs et s'en alrent  Orlans pour
apporter le saint trsor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans
ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont
Loire, ds Orlans jusques prez de l'glyse Saint-Beneoist; si fu le jour
que ce avint devant les nonnes de dcembre. Et quant la nef vint au port
desous l'abbae, grand nombre d'vesques, d'abbs, de moines et de peuple
coururent au devant, qui tous chantoient: Bien soit venu qui vient au nom
de nostre Seigneur!

Si avint en celle journe merveilleux miracle; que tous les arbres qui
estoient restraint par la grant gele et par la grant froidure que il
faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et
buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reurent devotement et
le mirent en l'glyse Saint-Pierre; et quant il orent le service clbr,
si se dpartirent  grant joie.


.

ANNEE: 898.

_Coment Rollo assist la cit de Chartres. Et coment Richart duc de
Bourgogne et l'ost des Franois et le conte de Poitiers vinrent sur luy et
destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui._


[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, 
Rollo, le tyran, pour demander trves de trois mois. Donnes furent, mais 
la fin des trves recommena le tyran  destruire tout le pays ainsi comme
devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques  Chartres; forment commena 
estreindre la cit et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point,
vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des Franois et Ebalus
le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reurent hardiement, et
firement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, vesque de la
cit, issi hors soudainement  tant de gent comme il pot avoir, si portoit
en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrire, et
moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent
estoient  si grant mchief, si aima mieux  fuyr et  donner lieu  ses
ennemis, que soy combatre en tel pril; si s'en fuy tant plus par sens que
par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les
Franois qui les enchasoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard
estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il
ne s'en peussent fuir n eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les
Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus
que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la
maison d'un foulon et reposa l toute nuit. Au matin s'apperurent les
Franois que les Normans estoient eschapps, des esperons brochrent aprs.
Quant il les eurent trouvs, il ne s'osrent embatre  eulx, car il avoient
fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et
d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir  eulx sans grant pril.
Lors s'en retournrent atant, et les Normans, qui eschapps furent,
s'enfuyrent  leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courrouci et forcen pour
la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult  prendre
vengeance de leurs compaignons et  dgaster tout le pays. Que vous
compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affams se frirent les paens au
peuple crestien, les glyses ardoirent, le peuple menrent en chetivoison
et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations.

      Note 198: _Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15._ Le
      traducteur de Saint-Denis abrge le rcit original.

      Note 199: _Id. id., c. 16._

      Note 200: _Acceint_, entoura.

      Note 201: _Willelm. Gemet., liv. II, c. 17._


.

ANNEES: 911/912.

_Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc
d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut  femme Gille la fille
du roy de France._


Quant Franois virent que France estoit tourne  tel dolour, si s'en
allrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le
peuple crestien et toute France estoit en telle perscucion par son deffaut
et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia
Francques, l'archevesque de Rouen,  Rollo, et luy manda que s il et sa
gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa
fille par mariage et toute la terre de la rivire d'Epte, jusques en
Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que
le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il
estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit
ordonn, Rollo reut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et
prist jour de parlement, au roy  Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trves
de trois mois, et convenana que dedens ce terme il feroit au roy ferme
paix. Au jour et au lieu nomm vindrent d'une part et d'autre, si fust le
roy dea la rivire d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amen; et
Rollo et sa gent refurent par del de la rivire. Tant allrent messaiges
entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent est mises.

      Note 202: _Saint-Cler-sur-Epte_, aujourd'hui bourg du dpartement de
      Seine-et-Oise, ancien Vexin,  sept lieues de Mantes.

Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par
mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx
princes de cette contre, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son
hommage. Tout le pays jusques  la mer estoit tourn en gastine[203]; si
que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les
buissons par tout creus, par la longue perscution et pour les continues
assaux des paens. Aprs ces choses ainsi faictes retourna le roy en France
et envoia  Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu 
Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert,
le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appel Robert.

      Note 203: _Gastine_, dsert.

Puis que Rollo fu baptisi, il honora moult sainte glyse et crut moult
dvotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura
en aubes, donna chascun jour grans dons aux glyses: le premier jour donna
grant terre  l'glyse Notre-Dame de Rouen; le second jour  Notre-Dame de
Baieux; au tiers jour  l'glyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour 
l'glyse de Saint-Michel-en-Pril-de-Mer; au cinquiesme jour  l'glyse
Saint-Pre et Saint-Oyen qui sont en la cit; au sixiesme jour,  l'glyse
St-Pre et St-Acadie-de-Jumges; et au septiesme jour donna Berneval et
toutes les appartenances  l'glyse Saint-Denis le martire, l'apostre de
France.

Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commena  donner  ses
princes et  ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les
paens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et
coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volent; et le conte Robert
d'Aquitaine retourna en France li et joiant, quant il ot accompli la
besoingne pour quoy il estoit al. Et le duc Robert, nouvellement converti,
fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa  la
loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Aprs establi
ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si
bien garde qu'il n'estoit nul qui rien y osast mfaire. [204]Une pice de
temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir,
et le duc Robert reprist, aprs mort, une dame qui ot nom Pompe[205] que
il avoit avant laisse. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom;
vaillant et sage et bien entechi[206]. Le duc Robert qui moult estoit j
affoibloi des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force
dgaste, se pourpensa et ot dlibration  qui il pourroit sa terre
dlaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de
Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux
et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le prissent 
seigneur et le fissent prince de toute Normandie qui, jusques  ce temps,
estoit appele Neustrie, et leur dist en telle manire: A moi appartient
que je le vous livre pour seigneur et  vous que vous luy portez foi et
loiaut. Quant il ot ce dit, si parla  eulx moult doulcement et les
enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa
prsence. Aprs ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et
debrisi.

      Note 204: _Willelmi Gemet., lib. II, c. 22._

      Note 205: _Pompe_, latin, _Poppa_. Rollo l'avoit eue pour matresse
      avant d'pouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de _Poppa_:


          Liquens Berengiers ot une fille mult bele,
          Pope l'apele l'en, mult est gente pucele....
          Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a dsire;
          D'ele fu n Wiliam, qui ot nom Lunge-Espe.

      (_Vers_ 1340.)

      Note 206: _Entechi._ Instruit, morign.


.

ANNEE: 923.

_Coment Hebert le conte de Vermendois prist par trason, en semblance
d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison._


_Incidence._ [207]Es kalendes de fvrier furent vues en l'air compaignies
ainsi comme de gens arms: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy
l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au
royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les
barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais  la
parfin cessrent ces guerres par la voulent Nostre-Seigneur. Au tiers an
aprs, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye
Saincte-Colombe de lez la Cit de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le
martir.

      Note 207: _Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A 918._

[208]Entour un an aprs la mort le duc Richart, mut contens entre le roy
Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parl, qui
frre eut est le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert
disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschue du
descendement de son pre; un pou du royaume saisi par force; et pour ce
qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorit d'aucune
seigneurie, fist-il tant vers aucuns des vesques, en partie par losangerie
et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnrent, et de
ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint  bataille contre le
roy  Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie
le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut
forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais
quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint  l'encontre
Hebers, le conte de Vermandois; homs toit le plus desloiaux de tous les
desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de
herbergier au chastel de Pronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit 
nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le
tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce
fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit est occis, avoit sa
serour  femme; et de celle fu n Hugues-le-Grand.

      Note 208: _Hugo Floriac. A 922._


I.

ANNEE: 923.

_Ci comence du roy Raoul, coment il fu coron  roy et vertueusement
governa le roaume._


Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonn par trahison, si demoura l'estat
du royaume moult prilleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui
avoit nom Raoul et eut est fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust
couronn. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si
fu cil Raoul couronn  Soissons. Grant pice de temps demoura Charle en
prison. Maint mal et maint grief y souffri, et  la parfin mouru-il et fu
enseveli en l'glyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de
Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui  son aioul, car il se
doubtoit moult que autelle meschance ne l'y avenist comme  son pre; et
si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange rgion que
en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans rgna
Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en
Bourgoingne; grant partie du pays dgastrent; Franois et Bourguignons
alrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li
mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il
victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et
vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi
audience, en requrant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul
eut Hues-le-Grant le nom d'abb, aprs son pre le conte Robert, et tint
l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois dans: le
premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps
morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'glyse Sainte-Colombe de Sens.

      Note 209: _Ex chronico Hugonis Floriacensis, anno 926._

      Note 210: _Kallos li mons._ Hugues de Fleury dit: _In monte Chalo_,
      et le continuateur d'Aimoin: _Kalomonte_.

      Note 211: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 42._


II.

ANNEEs: 931/933.

_Des bones meurs Guillaume, duc de Normandie; et coment il eut victoire sur
tous ceulx qui le vouloient grever._


[212]Aprs la mort Rollo, qui en baptesme fu appel Robert, tint la duch
de Normandie son fils Guillaume, dont l'istoire a fait l dessus mencion.
La foy crestienne gardoit de tout son pouvoir loiaument; moult lui avoit
Dieu donn de graces, car il estoit grant et bien fourm, beau de face, les
ieus vairs et clairs. Dbonnaire estoit et de ferme volent  ses amis, et
 ses ennemis horrible et fier comme un lyon: en bataille fors comme un
gant, si n'aptioit pas entour lui sa seigneurie, ains la croissoit de
toutes pars: et pour ce conurent maint des barons de France hayne et envie
contre luy. En ce temps se vouldrent soustraire de son fi et de sa
seigneurie les deulx princes de Bretaingne Alain et Berengier, qui au temps
le roy Robert, son pre, luy avoient fait hommage, et se vouldrent monstrer
amis du royaume de France[213]; mais le duc entra tantost en Bretaingne; le
pays dgasta, et abati les forteresses. Tant mena Alain qui estoit
principal de cette flonie, qu'il le chasa en Angleterre, et Brengier
fist vers luy paix.

      Note 212: _Willelmi Gemetie, lib. III, cap. 1._

      Note 213: _Et se vouldrent monstrer amis._ Dom Bouquet a lu: _Et se
      vodrent mettre nu  nu de sor le roiaume de France._ Je pense que
      j'ai reproduit le vritable texte de la traduction; mais cette
      traduction est mauvaise. Il falloit: Et se disposent  faire la
      guerre au roi de France. _Regi Francorum ulterius disponentes
      militare_.

[214]Aprs ce lui sourdi autre guerre de ses gens meismes; car Riulphe,
l'un de ses princes, le cuida chascier de Normandie. Grant gens assembla,
le fleuve de Seine trespassa soudainement, et dedens la cit de Rouen
assist le duc Guillaume qui dedens estoit  peu de gens, comme cil qui pas
ne s'en prenoit garde. Si pensoit  ce le tratre qu'il l'occiroit et se
mettroit en saisine de la terre. [215]Et quant le duc se vit ainsi
entreprins des siens meismes, il se commena  pourpenser quel conseil il
pourroit prendre qui fust  son honneur et  sa sauvet, et par quoy il
chastoyast les siens de telle prsomption. En la fin issi hors par
l'enticement Bothone[216] un sien amy qui assez luy disoit de laides
paroles pour luy encouragier. A tout trois cens chevaliers arms courut sus
ses ennemis; parmy les tentes se feri et fist d'eulx moult grant occision.
Et les autres s'enfuyrent et se rependirent parmi les bois et l o il se
peurent le miex sauver. Et Riulphe, qui vit la desconfiture de sa gent, se
mist avec ceulx qui fuyoient et eschappa en telle manire. Aprs la
bataille nombra le duc sa gent et trouva qu'il n'en y avoit nuls perdus. Le
lieu o telle desconfiture fu est encore aujourd'huy appel _Le Pr de la
bataille_[217].

      Note 214: _Villelm. Gemet., lib. III, c. 2._ Ce Riulphe toit comte
      de Cotentin.--Wace, vers 2120:

          Riouf fu uns Normanz qui mult se fist doter,
          Quens fu et sage et pros, bien sout mal en arrier;
          Quais fu de Costentin entre Vire et la mer.

      Note 215: _Id.--c. 3._

      Note 216: _Bothone. A quodam Bothone procuratore suo indecenter
      lacessitus._  Les potes franois Wace et Beneot de Sainte-More
      entrent dans d'autres dtails sur _Bothon_. Il toit, dit Beneot,
      comte du Bessin, et fut le _matre_ du jeune Guillaume Longue-Epe.
      Beneot ne cite que les reproches de Bernart le Danois, mais Wace
      nous a conserv ceux de Boton:

          Willame, dist Boton, tu dis grant avillance,
          Encore n'as feru n d'espe n de lance,
          Et j t'en veille fuir, mult as dit grant enfance....
          Cuars es, dist Boton, par le cors saint Fiacre, etc.
          (Vers 2175.)

      Note 217: _Le pr de la bataille._ M. Le Prvost, dans les notes du
      roman de Rou, a remarqu que jusqu' la fin du XVIIIme sicle on
      avoit continu de dsigner sous ce nom le boulevard occidental de
      Rouen.

Au retourner de celle bataille, luy vint un message de Fescanp qui luy dist
qu'il avoit un nouvel fils d'une noble dame qui avoit nom Sporte, qu'il
avoit espouse. Moult fu li de ces nouvelles; tantt manda  Herie,
l'vesque de Baieux, que il le baptisast s sains fons et que il luy mist
nom Richart. L'vesque, qui moult en fu li, fist son commandement et puis
envoia l'enfant pour nourrir  Fescanp.

Pour les victoires que le duc avoit de ses ennemis, estoit j la renomme
de luy espandue par diverses rgions, si que les contes et les barons du
royaume venoient de diverses parties et hantoient sa court; et il les
honoroit tant et donnoit de si beaux dons que quant il se partoient de lui
il s'en alloient en grant liesce. De la renomme de luy furent si esmeus le
duc Hues et Guillaume le conte de Poitiers, et le conte Herbert, que il
vindrent  luy en la forest de Lyons, o il se dduisoit en chasces de
bestes sauvages moult lyement;  grant appareil les reut tant comme il
vouldrent demourer avec luy. Souvent disputrent de moult de besoingnes et
de maintes ordenances de choses temporeles. Entre ces choses et ces paroles
luy requist Guillaume le conte de Poitiers une sienne seur qui avoit nom
Gellot par mariage; et le duc luy octroia volentiers par le conseil
Hues-le-Grant. L meisme l'espousa  grant feste et puis l'enmena en son
pays.

Pour la noblesse du duc et pour sa grant renomme desiroit moult aussi le
conte Herbert que il eust  faire  luy et que hoirs ississent de luy qui
fussent de son lignage. Tant parla le duc Hues de ceste besoingne, que le
conte Herbert luy donna sa fille, et le duc Guillaume la prist et l'espousa
et puis la mena  Rouen  grant compaingnie de sa gent.


_Ci fine du roy Raoul et du bon duc Guillaume de Normendie._




CI COMENCENT LES GESTES
DU ROY LOYS, FILS
CHARLE-LE-SIMPLE.

*       *       *       *       *


I.

ANNEE: 936.

_Coment le duc Guillaume de Normandie et les barons de France envoirent en
Angleterre querre Loys, le fils Charle-le-Simple; et coment il fu coron en
la cit de Laon._


(En ce temps n'avoit en France point de roy, car le roy Loys et la royne
Algine, sa mre, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son pre.) [218]Et
Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyrent Guillaume,
l'arcevesque de Sens, en Angleterre  la royne Algine, qui femme avoit est
au roy Charle-le-Simple, et  Loys, son fils; et luy mandrent que
seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy
feroient serement de loiaut et luy donneroient ostage. [219]Et le roy
Elphetains d'Angleterre qui j avoit oe la renomme du duc Guillaume, si
luy envoia ses messages,  tous grans prsens et luy pria moult que il
restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis
si luy prioit aprs, que il pardonnast son mautalent  Alain, le Breton,
pour l'amour de luy. Les prires le roy reut le duc moult voulentiers; 
Alain pardonna son mautalent, et luy donna congi de retourner en son pays.

      Note 218: _Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936._

      Note 219: _Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4._

Quant l'enfant Loys fu retourn en France, le duc Guillaume et le duc
Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne
solempnelement en la cit de Loon.

[220]_Incidence._--Au second an aprs le seizime jour des kalendes de
mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencrent au
cos chantant; et durrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les
kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore paens, vindrent en
France et commencrent  dgaster Bourgoingne et Aquitaine.

      Note 220: _Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937._

Le roy Loys n'eut pas rgn plus de cinq ans, quant les barons de France se
tournrent contre luy. En celle anne fu si grant famine que l'on vendoit
un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne
povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult
voulentiers aroit  luy parlement et volentiers aroit  luy amour et
alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manire il ne feroit cette
chose sans la voulent et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie.
Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil
et ayde vers ses barons, et le duc le reut honorablement comme roy et
comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons.
Ensemble demourrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom
envoyrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent aprs 
grant gent, et, pour celle besoingne, appelrent avec eulx deulx princes de
France, le duc Hues et le comte Herbert.

      Note 221: _Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5._

      Note 222: _Il lui remanda._ Le roi de Germanie lui manda.

Lors s'assemblrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logrent
l'un  et l'autre l: et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx
parties, que les deulx roys fermrent amour et alliance l'un vers l'autre
tout en la manire que il le devisa. A tant se dpartirent; si s'en
retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que
il avoit fait pour luy.

[223]En son retour encontra le roy un message qui  luy venoit battant; qui
lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy li.
Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et
luy mist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu li. Ensemble
s'en alrent  Loon; l fu l'enfant baptisi. Du roy se parti le duc et
s'en ala  Rouen. Tout le clergi de la cit yssirent hors contre luy, et
chantoient: _Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!_ et le
menrent ainsi chantant jusques  l'glyse de Nostre-Dame. L fist ses
oroisons dvotement, et de l retourna en son palais.

      Note 223: _Willelm. Gemet., lib. III, c. 6._


II.

ANNEE: 941.

_Coment le duc Guillaume voua tre moine, et coment il establi Richart,
son fils, duc de Normandie._

[224]_Incidence._ En ce temps avint que deux sains hommes religieux se
dpartirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un
Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alrent 
Jumges et commencrent  coper haies et buissons  grant traveil de leurs
corps, et aplanrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu
prs de l'abbaye de Jumges, qui au temps de lors estoit gaste et
dtruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent est au temps de la
perscucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasoit en la
forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient l venus et
quel difice c'estoit: car il estoient prs de l'abbaye, si comme j'ai dit;
et les preudhommes lui comptrent leur besoingne que il venoient  faire,
et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charit: et le duc
Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilt du pain
d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest.
Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et
fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reut 
l'espe; si avint que la hante de l'espe brisa et le porc luy courut sus
et le dbrisa et dfoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se
pourpensa  chief de pice[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu
pour la charit des deulx preudhommes. Arrire retourna, leur requist la
charit que il avoit devant refuse, et promist  Dieu qu'il restoreroit le
lieu de Jumges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour
copper arbres et buissons. L'glyse de Saint-Pre, qui estoit descheue,
fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices
rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia  Gelot, sa serour,
la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de
moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse,
qui moult fu lie et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines
et leur abb, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien
de Poitiers. Au duc vindrent en la cit de Rouen; liement les reut et les
mena en l'abbaye et donna  l'abb et le lieu et l'abbaye en la ville, et
promist et voua  Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust
tantost parfait son veu s l'abb ne l'en eust destourb pour ce que son
fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust
troubl par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et
touteffois fist-il tant vers l'abb que il emporta une coulle et
estamine et les mist en son escrin, fermant  une petite clef d'argent
qu'il portoit  sa ceinture; dont, retourna  Rouen moult dolent qu'il ne
pouvoit faire ce que l'abb luy avoit deffendu.

      Note 224: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7._

      Note 225: _Et l'escria._ C'est--dire le fit lever, fit mettre les
      chiens  sa poursuite. Le latin dit: Quem festin insequi coepit.

      Note 226: _A chief de pice._ A la fin. Au bout du compte.

      Note 227: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8._

Tantost aprs fist assembler un parlement des princes de Normandie et de
Bretaingne; et quant il furent tous assembls, si descouvri son cuer. De ce
furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant
il furent revenus  eulx-meismes, si commencrent tous ensemble  crier
tretous: Trs-dbonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement
laissier; n cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie? Lors respondi le
duc: Je ay, dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que s
oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le
retenez  seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis  Dieu de bouche,
je veux ce acomplir par fait. A sa volent s'accordrent, tristes et
dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoy messages  Fescamp
pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la
prsence du pre humblement; et le pre l'envoya  Baieux en la garde
Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce
qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si
avons ces choses racomptes de l'abbaye de Jumges, pour monstrer le saint
propos et la dvotion que le duc Guillaume avoit au lieu.

[228]_Incidence._ En ce temps avint que Sunes, le roy de Danemarche,
chasa Aigrolde, son pre, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir
et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer,  tout
soissante nefs garnies de bonnes gens armes. Et le duc le reut bonnement
et luy donna la contre de Coustance jusques  tant que son ost fu creu, si
qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu.

      Note 228: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10._


III.

ANNEE: 943.

_Coment le bon duc Guillaume fu tra et martiri par Arnoul, le desloyal
conte de Flandres._


[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de
boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs  ses voisins.
Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de
Monstereuil. Cil Herlouyn avoit esprance que Hues-le-Grant, qui ses sires
estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul
secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le
secourust contre le conte de Flandres, qui  tort le deshritoit. Et le duc
assembla son ost, mist le sige devant le chastel,  force le prist et le
rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna  Rouen. En ce temps
trespassa Franques l'arcevesque de la cit: si fu aprs luy un autre qui
Guimars avoit nom.

      Note 229: _Id.    id.  c. 9._

      Note 230: _Boisdie._ Fraude.

[231]Tant fu courouci le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre
le duc Guillaume qu'il commena  traitier de sa mort entre luy et aucuns
des barons de France, et s'allirent par serrement contre luy; et le
desloyaus traytre qui par trayson voit  faire ce qu'il avoit en propos,
manda au duc que moult volentiers aroit  luy amour et alliance; et que,
pour l'amour de luy, pardonneroit  Herloyn son mautalent, et que s ne
fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast  sa cour meisme; et pour
ce luy prioit que il luy nominast un lieu o il peust aler et avoir  luy
parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manire dsiroit 
prendre l'abit de moinage et  entrer en religion, et qu'il peust tout
avant laissier la terre, luy assena  Pquegni[231], sur l'eaue de Somme.
L vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et
l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; l s'assemblrent les
deulx princes et s'entrebaisrent, puis s'assistrent pour traitier de la
besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas
avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, aprs
plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se dpartirent.
Si estoit j vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa
nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre
fils de Deable, le commencrent  huchier que il retournast, car leur sire
avoit oubli  parler  luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu
retourn et il eut mis le pied hors de la nef, il sachrent les espes et
martirirent l'innocent, n ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue
qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint
homme laissrent, et tournrent en fuie. Et Brengier et Alain commencrent
 crier, quant il virent occire leur seigneur n secourre ne le povoient. A
chief de pice pristrent le corps et le dpoillrent; la petite clef
d'argent trouvrent pendant  la ceinture qui le trsor gardoit, c'est
assavoir la coulle et l'estamine dont il eust est vestu en l'abbaye de
Jumges, s il fust retourn vif. En une bire mistrent le corps et
remportrent  Rouen  grans pleurs et  grans cris. Encontre vint le
peuple et le clergi  pleurs et  soupirs, et l'emportrent  l'glyse
Nostre-Dame. Si envoyrent tantost querre l'enfant Richart  Baieux pour ce
qu'il feust  l'enterrement de son pre. L renouvelrent les barons leur
serement  l'enfant et le baillrent en la garde de Bernard le danois, et
vouldrent qu'il feust gard dedens les murs de la cit.

      Note 231: _Willelm. Gemet. hist., c. 11._

      Note 232: _Pecquegny_, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, 
      trois lieues d'Amiens.--_Willelmi Gemet., lib. III, c. 12._

Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espe, en la
seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf
cent quarante-trois.


IV.

ANNEE: 944.

_Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Et
coment il fu port hors de prison dedens un faiscel de herbe._


[233]Aprs la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefi par les mains des
traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils,
demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigen
de souveraine noblesse; et selon la manire son pre demonstroit oudeur de
vertus ainsi comme le rameau qui est esrachi de l'arbre aromatique est
doux et fleurant. Et j commenoit  venir  si grant perfection de valleur
et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel ge,
il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France
oyrent parler de la dmesure trayson Arnould, conte de Flandres, et de la
mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui
estoient paronniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il
fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrrent appertement le
mal qu'il avoient conus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy
feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala  Rouen ainsi comme pour
conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit
or pas garde aux bnfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, n
 la foy entrine que il luy avoit toujours porte. Anlech, Rodulphe et
Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duche, le
reurent  grant honneur comme il afferoit  si grand roy et se mistrent 
luy et  sa volent pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui
vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivire, fu meus
par convoitise et leur commena teles choses  promettre qu'il n'avoit
talent de tenir, et ce meismement que il boit  retenir pour soy meismes.
Lors commanda que l'enfant Richart fust amen devant luy; moult le vit bel
et avenant et de noblesse fournie, et voult qu'il fust nourri en son palais
et que on luy quist autres nobles enfans pour luy faire compaingnie.
Maintenant, courut la nouvelle par toute la cit que le roy vouloit 
l'enfant sa terre tollir et qu'il l'avoit j dtenu en prison.

      Note 233: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 1._

      Note 234: _Id.--id., c. 2._

Tout maintenant s'armrent les bourgeois et la chevalerie et coururent
parmi la cit tout foursens, les espes et les glaives s poins, et
vouloient j entrer au palais pour le occire. Moult eut le roy grant paour
quant il vit ce. Par le conseil de Bernart le danois, prit l'enfant entre
ses bras et vint  l'encontre eulx; et quant il virent leur seigneur que le
roy tenot, si se tindrent en paix; et le roy, qui volt du tout leurs cuers
apaisier, rendit  l'enfant sa terre et son hritage, sauf son droit et son
hommage et le reut en grande foy et en loiaut, et promist aux bourgeois
que il leur rendroit bien introduit et bien aprins de la doctrine du
palais.

[235]Quant ces choses furent ainsi apaisies, le roy retourna en France,
mais moult porta griefment la villenie que les Normans luy eurent faite, et
enmena l'enfant avec luy, c'est assavoir Richart, ainsi comme pour prendre
vengeance de la mort de son pre. Et le traytre Arnoul, conte de Flandres,
se doubla moult que le roy ne courrust sur luy pour la flonie qu'il avoit
faitte. Avant envoya par ses messages dix livres d'or, puis vint  court et
se voult en telle manire escuser devant le roy et luy dist qu'il n'avoit
coupes en la mort le duc Guillaume, et promist que il banniroit hors la
conte de Flandres les homicides qui ce avoient fait, s le roy luy
commandoit; puis si dist au roy que il luy dust ramembrer des dommages et
des reproches que les Normans luy avoient faits jadis  luy et  son pre;
et pour ce, luy disoit-il, qu'il feust du tout hors du soupeon et que plus
grant dommage ne luy avenist, le meilleur conseil estoit que l'enfant
Richart eust les jars cuis et que il feust gard  tousjours en prison, et
que les Normans feussent si forment constrains et agrevs de toltes et de
tailles que il leur convenist vuidier France par force et retourner en leur
pays. Le roy qui feust aveugl par les dons du trayteur et par les
mauvaises paroles qu'il luy amonesta, le dlivra du crime dont il dust
estre pendu, et destourna son mautalent sur l'enfant qui rien ne luy avoit
meffait,  l'exemple de Pilate qui Barrabas, le larron, laissa aler et
Jsus-Crist condempna  mort. Lorsque ce fu fait, estoit le roy  Loon; et
quant l'enfant fu venu de chascier et de jouer, le roy le prist forment 
menacier et  laidengier, et l'appela fils de putain[236], et luy dist que
s il ne se chastioit, il luy feroit cuire les jars et l'osteroit de tous
honneurs; et aprs commanda que il fust bien gard si que il ne peust
eschapper.

      Note 235: _Id.--id., c. 3._

      Note 236: Ces mots sont, comme on le voit, anciens dans noire langue.
      Meretricis filium ultr virum alienum rapientis eum vocavit.

[237]Quant Omons, le maistre de l'enfant, eut oy les dures paroles et la
cruelle sentence du roy, il pensa bien en son cuer ce qu'il en pouvoit
avenir. Moult fu dolant et manda aux Normans, par un message, que le roy
avoit mis leur seigneur en estroite prison. Quant il oyrent ce, si firent
crier par tout Normandie que chascun jeunast trois jours et que sainte
Eglyse fist continuel oroison  Dieu, que il leur sauvast leur seigneur.

      Note 237: _Willelmi Gemet. hist., lib. 4, c. 4._

Tandis, parlrent ensemble Omons, le maistre de l'enfant, et Yvons, le pre
Guillaume de Bellesme, et conseillrent  l'enfant Richart qu'il se
couchast en son list comme s'il fust forment malade et si durement que l'on
cuidast qu'il deust mourir. L'enfant, qui fu sage, le fist ainsi et
faignist que il fust si malade comme jusques  la mort. Les gardes qui ce
virent ne firent pas grant force de luy garder, mais s'en alrent l'un ,
l'autre l o il avoient  faire. Si avint ainsi que en my la mayson o
l'enfant gisoit avoit un faiscel d'herbe; et Omons prist l'enfant et le lia
dedens, et puis troussa sus son col comme s'il portast l'herbe  l'ostel
pour les chevaux: ainsi s'en ala hors des murs, jusques  son ostel et luy
avint si bien que le roy mangeoit  celle heure, et la gent de la cit
communment. Si que il paroit trop pou de gens parmy les voies. Tantost
prist l'enfant et monta sur un cheval et s'enfuy jusques  Coucy. L'enfant
livra en garde au chastelain. Toute nuit chevaucha jusques au matin qu'il
vint  Senlis. Moult s'merveilla le conte Bernart, quant il le vist si
matin, et luy demanda coment son nepveu Richart le faisoit. Moult fu li
quant Omons luy eut la besoingne compte. Tantost s'en alrent 
Hues-le-Grant; la besoingne luy discovrirent et prinstrent de luy le
serement que il l'ayderoit  dlivrer l'enfant. Grant gent assemblrent et
s'en alrent  Coucy et en ramenrent l'enfant  Senlis,  grant joie.


V.

ANNEE: 944.

_Coment le roy, par l'enortement le conte Arnoul, guerroya Normandie, et
coment Bernart le Danois l'apaisa, et obligea la bonne cit de Rouen  sa
volont._


[238]Lors fu le roy moult dolent quant il sceut que l'enfant fu ainsi
soustrait. A Hues-le-Grant manda par ses messages et luy amonesta par sa
foy que il luy rendist l'enfant; et il luy manda que il ne le tenoit mie,
ains estoit en la garde de Bernart, son oncle, le conte de Senlis. Bien
sceut le roy que il ne luy seroit point rendu. Tantost manda Arnoul, le
conte de Flandres, qu'il venist  luy. De ceste besoingne parlrent, et
quant il furent ensemble au darrenier, dist le conte Arnoul: Nous savons
bien que le conte Hues-le-Grant a longuement est de la partie aux Normans
et pour ce le convient attraire et aveugler par promesse. Ottroies luy
doncques la duche de Normandie, ds le fleuve de Seine jusques  la mer,
et retiens  toy la cit de Rouen, si que celle perverse gent vuident
France par force quant il n'aront o fuyr n o il puissent habiter n il
n'aront de luy n secours n ayde.

      Note 238: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 5._

Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist  luy
parler  la Croix delez-Compigne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et
disputer de donner cits et contres, sy fu tantost aveugl, et volt miex
mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder
sa foy et sa loiaut vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se
dpartissent, jurrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre
contre les Normans et assemblrent leur ost. Le roy entra en Caux et
Hues-le-Grant en la cit de Baieux et commencrent  desgaster la contre
par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost
envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles
paroles: Trs-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la
cit de Rouen est en ta volent? Prends dbonnairement le service des
Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le pril de
tes ennemis, par leur ayde.

      Note 239: _A la croix deles Compigne._ Ad villam qu dicitur
      _Crux_, juxt Compendium. Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu
      _La Croix sus Getiezmer_. (Vers 14,416.)

[240]De cette parole que les messaiges luy apportrent fu le roy moult li;
 sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala
 Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alrent  l'encontre le
clergi et le peuple, chantant: Bien viengne cil qui vient au nom de
Nostre-Seigneur. Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le
Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques li, si commena  parler
en telle manire: Trs-noble roy, moult nous est grand honneur creue au
jour duy, car nous avons est jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous
sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu
Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur.
Mauvais conseil te donna qui te loa  esmouvoir contre la noble chevalerie
des Normans; o fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse
espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et
qu'il dsirent tous  chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon
cuer et de bonne volent. Si s'merveillent moult, comment tu as arm
Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui
tousjours eut  toy contens et guerre.

      Note 240: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 6._

Par ces parolles et par autres semblables fu le roy apai; et manda 
Hues-le-Grant que il issist tantost de Normandie; et luy manda telles
parolles, que foie chose estoit de donner si grant povoir  aucuns sur la
gent dont il se peust aydier  son besoing et dont il peust user par droit
sans contredit. Moult fu Hues-le-Grant courouci de ce mandement, mais
toutesfois s'en issi-il tantost de Normandie et commanda  sa gent qu'il se
tenissent de rapines. Aprs un pou, se parti le roy de Rouen et fist un
prvost en la cit, qui avoit nom Raoul et du seurnom la Torte, qui de par
luy receut les rentes et dtermina les causes et les besoingnes. Si
mauvaisement se contint qu'il estoit plus cruel que les paiens. Tous les
moustiers et les glyses qui avoient est arses au temps de perscucion
abattoit jusques aux fondemens et faisoit porter la pierre pour
rappareiller les murs de Rouen. Le moustier de Nostre-Dame de Jumges
abatty, et l'eust tout abattu s ne fust un clerc, Climent avoit nom, qui
en racheta deulx tours par dniers qu'il donna aux ouvriers. Les deux tours
demourrent en estat jusques au temps l'archevesque Robert, qui celle
abbaye restora. Et quant le roy eut ainsi faite sa volent si s'en retourna
 Loon.


VI.

ANNEES: 944/945.

_Coment le conte Bernart le Danois et le roy Agrolde de Danemarche
prindrent le roy._


[241]Moult se doubta Bernart le Danois que le roy ne retournast avec
Hues-le-Grant, et qu'il ne feist plus grief aux Normans que devant. Pour ce
manda Agrolde le roy de Danemarche, qui encore demouroit  Cherbourch, que
il assemblast sa gent et la chevalerie de Costentin et de Baieux, et les
envoyast par terre; et il appareillast ses nefs et entrast en Normandie par
devers la mer et destruisist tout devant luy; si que il convenist que le
roy venist  luy  parlement; et ainsi pourroit vengier la mort le duc
Guillaume, son amy. Cil le fist volentiers: sa navie appareilla et entra en
la terre, par devers la marine. Tost fu la nouvelle sceue en France que les
Normans estoient retourns et qu'il avoient j pris les pors et la marine 
grant multitude de nefs. Bernart le Danois et Raoul la Torte mandrent au
roy ceste besoingne, et le roy assembla grant ost et s'en ala au plutost
qu'il peust  Rouen. Au roy Agrolde manda que il venist  luy  parlement
au gu qui est appel Herluin, pour dire la raison pour quoy il dgastoit
ainsi son royaume. Moult plut ceste chose au roy paien, car il avoit grant
talent de vengier la mort du duc Guillaume. Quant il furent assembls, si
disputrent longuement de ce que le duc Guillaume avoit ainsi est mort; et
un Danois regarda le conte Herlouyn, qui estoit sire du chastel, par quoy
le duc avoit est occis; d'une lance le feri parmi le corps et le jeta mort
 la terre. Et Lambert, son frre et autres si coururent sus au Danois, et
les paiens les reurent firement. L eut grant bataille et fort; si en
occirent les Danois dix-huit des plus grans et des plus nobles, car il
estoient garnis et appenss[242] de mal faire, et le roy ne s'en prenoit
garde. L eut faite grant occision de notre gent. Le roy meisme eut est
prins; mais il monta seur un isnel[243] cheval, et, ainsi qu'il s'enfuyoit,
il chy s mains d'un chevalier. Moult le proia en promettant grans dons,
s il le sauvoit des mains  ses ennemis; et le chevalier, qui piti en
eut, l'envoia repostement en une isle. Et quant Bernart le Danois seut ce,
par ceulx qui luy rapportrent, il envoia querre le chevalier et le mist en
prison. A la parfin recongnut-il coment il voloit sauver le roy par les
promesses que il luy faisoit; pris fu le roy et men en prison  Rouen par
le commandement Bernart le Danois.

      Note 241: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 7._

      Note 242: _Garnis et appenss de._ Prpars par de longues rflexions
      ....

      Note 243: _Isnel._ Prompt. Comme l'allemand _snell_.

[244]Moult fu dolente la royne Engelberge quant elle sceut ceste
meschance. Au roy Henry d'oultre Rin, son pre, s'en ala et luy requist
qu'il assemblast son ost et assgeast la cit de Rouen, et dlivrast son
seigneur de prison. Et il respondi que ce estoit  bon droit, pour ce que
il n'avoit pas gard la foy et le serement qu'il avoit au duc Guillaume;
ains l'avoit brisi quant il avoit mis son fils Richart en prison. Lors
dist  sa fille qu'elle luy aidast par ses gens, car il avoit assez  faire
de ses propres besoingnes. Ainsi s'en retourna la royne Engelberge sans
rien faire. Lors s'en ala  Hues-le-Grant et luy proia moult humblement
qu'il mist paine  la dlivrance de son seigneur; et Hues-le-Grant ala 
Bernart le conte de Senlis et l'envoia parler aux Normans pour prendre jour
de parlement  Saint-Cler-sur-Epte.

      Note 244: _Willelmi Gemeticensis historia, lib. IV, c. 8._

Quant assembls furent, si parlrent longuement de la dlivrance du roy. Au
darrenier dist Hues: Rendez-nous notre roy et prenez son fils en ostage en
telle manire que nous assenblons cy une autre fois et que nous affermons
ensemble paix et alliance. A ce s'accordrent les Normans et reurent les
ostages, c'est assavoir Lothaire, le fils le roy, et deulx vesques,
Hildric, l'vesque de Beauvais, et Guy, l'vesque de Senlis. Ces choses
ainsi faites, le roy s'en ala  Loon et les Normans s'en retournrent 
Rouen.

[245]Un pou aprs, les Normans assemblrent grant ost et ramenrent de
Senlis l'enfant Richart, leur seigneur. Au terme qui fu mis assembla le roy
les prlas de France et Hues-le-Grant, et s'en vint  grant gent sur l'eaue
d'Epte. D'autre part, revinrent les Normans et amenrent l'enfant Richart.
Tant alrent messages d'une part et d'autre, que paix et alliance furent
fermes;  tant retourna le roy  Loon, et Richart et sa gent  Rouen.

      Note 245: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 9._

[246]Raoul la Torte, que le roy avoit fait prvost de la cit, le
[247]commena malement  traictier luy et sa gent; constraindre les vouloit
 ce que il n'eussent chascun jour que vingt-deux deniers pour toutes
choses. Et le duc, qui moult en fu courouci, le chaa hors de la cit, et
cil s'en ala  son fils qui estoit vesque de Paris. D'ilecque en avant eut
le duc Richart et tint la terre de Normandie; et le roy Aigrold s'en
retourna en Danemarche, et fist paix  Sune, son fils, qui du royaume
l'avoit chaci.

      Note 246: _Id.--id., c. 10._

      Note 247: _Le._ C'est--dire: _Richard_.

Hues-le-Grant, qui bien voit que le duc Richart proufitoit et amendoit en
sens et en force, fist tant, par l'assentement Bernart, son oncle, le conte
de Senlis, qu'il lui affia[248] sa fille, qui avoit nom Emma.

      Note 248: _Luy affia._ Lui fiana, ou seulement lui promit. Wace
      emploie la mme expression:

          Li dus out deus enfs d'une dame enore,
          Un fils et une fille, mes la fille est poisne;
          Ne pooit por l'aage estre encor marie,
          Ms li dus l'_afia_ ke li seroit donne
          Ds qu'ele porroit estre par raison marie.

      (Vers 3871 et suiv.)


VII.

ANNEE: 946.

_Coment Othon, le roy d'oultre le Rhin, tint  grant ost sur les Normans
par le conseil le roy et Arnoul le conte de Flandres. Coment il assailli la
cit de Rouen, et coment il perdi son nepveu. Et coment il s'enfui._


Ceste chose espoventa moult le roy et plusieurs des barons de France, et
meismement le conte Arnoul de Flandres, homme plain de grant trayson et de
tricherie. Le roy regarda que ces deulx ducs, qui ensemble estoient joins
par affinet, le povoient moult grever; et pour ce envoya Arnoul, conte de
Flandres, par son conseil meisme  Othon, le roy d'outre le Rin, et luy
mandoit que s'il abatoit Hues-le-Grant du tout en tout, il luy rendroit
toute la terre de Normandie en sa main, et luy rendroit le royaume de
Loraine (que les hoirs de France tenoient au temps de lors.) Et cil, qui
moult fu li quant il oy la promesse qu'il avoit tousjours dsire,
assembla son ost comme il put plus et si grant comme il convenoit  tel
besoingne. Les osts le roy Loys et les gens au conte de Flandres assembla
avec les siens et courut  grant force sur la terre Hues-le-Grant; et quant
il eust tout gast ce que il trouva dehors les murs des chasteaux, il
retourna en Normandie.

Un sien nepveu envoia devant la grant chevalerie, pour espouvanter la cit;
si cuida que les Normans, qui dedens se tenoient, ne fussent de nulle
prestesse; aux portes commena forment  assaillir, et ceux dedens
ouvrirent soudainement les portes et leur coururent sus. Le nepveu le roy
Othon occistrent dessus le pont et tant des aultres qu'il en eschappa
petit. Aprs vint le roy Othon et le conte Amoul  toute leur gent; [249]et
quant le roy Othon vist que la cit estoit si fort, et il eut d'autre part
oy la mort de son nepveu et la desconfiture de sa gent, si commena 
conscillier sa gent privement dedens l'abbaye Saint-Oyen[250], coment il
livreroit au roy le conte Arnoul, et puis  ordonner coment il s'en
pourroit plus surement retourner. Mais quant le conte Arnoul apperu que il
boit ce  faire, si fist trousser son harnois  mienuit et se mist  la
fuyte, luy et sa gent; si que les aultres, qui pas ne le savoient, avoient
grant paour de la freinte[251] de leurs chevaux.

      Note 249: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 11._

      Note 250: L'glise de Saint-Ouen toit alors dans le faubourg, comme
      le remarque Guillaume de Jumiges. Cum suis clam coepit consultare
      infr ecclesiam sancti Petri sanctique Audoeni, qu in suburbio sita
      est civitatis.

      Note 251: _Freinte._ Le hennissement.

Au matin sceurent les deulx roys que le traytre s'en estoit al. Tantost
firent trousser leurs harnois et s'en alrent, sans plus faire, par l
meisme o il estoient venus et laissrent le sige. Et les Normans issirent
hors et s'appareillrent et les enchauscirent longuement, et assez en
occistrent et pristrent. Celle fin dut bien avenir  celle besoingne qui
par le conseil Arnoul le traystre fu commence.

[252]Hues-le-Grant, qui moult fu dolent de sa terre qui estoit gaste,
assist la cit de Poitiers. Tandis comme il tenoit le sige, leva un
estorbeillon, et commena  espartir et  tonner si forment et venter, que
ses paveillons furent desrompus d'amont jusque aval; et paour luy prist si
grant, luy et tout son ost, qu'il leur sembloit qu'il ne peussent eschapper
de ce pays: tantost tournrent tous en fuye. Tout ce fist Nostre-Seigneur
par le mrite saint Hilayre, qui est garde et deffendeur de la cit, (j
soit ce que son corps ne gise pas dedens. Mais qui vouldra son corps
aourer, si voist  St-Denys, en France, o il repose honourablement[253]).

      Note 252: Notre traducteur quitte ici Guillaume de Jumiges et passe
      au texte de Hugues, moine de Floury. (Voy. _Historiens de France_,
      tome VIII, p. 323.)

      Note 253: On voit que c'est ici le moine de Saint-Denis qui croit
      devoir ajouter un mot au rcit de Hugues, moine de Fleury.--_Voist_,
      aille.

_Incidence._ En ce temps plut sanc sur les ouvriers des champs.


_Ci fnist l'istoire du roy Loys._






CI COMENCENT LES GESTES LE
ROY LOTHAIRE, FILS
LE ROY LOYS.


*       *       *       *       *


I.

ANNEE: 960.

_Coment Lothaire, l'ainsn fils le roy Loys, fu couronn  Rains. Aprs,
coment Thibaut, le conte de Chartres, accusa faussement le duc Richart de
Normandie envers la royne Engeberge._


[254] En celle anne meisme que ces choses avindrent mourut le roy Loys.
Enterr fu en l'glyse Saint-Remy de Rains. Tout le cours de sa vie se
dmena en angoisses et en tribulution. Deulx fils eut de la royne
Engeberge, la sereur Othon qui puis fu empereur: Lothaire et Charles. Cil
Charles mena sa vie en prives besoingnes. Lothaire, l'ainsn, couronnrent
les barons  Rains devant les ydes de novembre.

      Note 254: _Ex chronico Hugonis monachi Floriacensis, anno 954._

En celle anne mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duche laissa 
Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espouse.

Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes
de sa duche manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsn de ses fils, au
duc Richart de Normandie. De ce sicle trespassa vieux et plain de jour s
kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'glyse Saint-Denys, en France. Trois
fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsn,
Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne,
si comme nous avons dit, et Henry, son frre, refu duc aprs sa mort.

_Incidence._--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'vesque de Troies,
et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cit et
l'vesque s'en ala en Sassoingne  l'empereur Othon. Grant plent amena des
Sesnes et assist la cit de Troies et le conte Robert. Du sige se
despartirent les Sesnes et alrent en proie vers la cit de Sens; mais
l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant 
grant gens  un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur
prince. Cil Herpon s'estoit vant qu'il ardroit les glyses et les villes
qui sont sus la rivire de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la
porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et
presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne;
car sa mre, Warna, l'avoit ainsi devis. L'archevesque Archambault et le
vieus conte Renart le plainstrent et regrettrent assez, tout fust-il par
eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains
estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite,
si se leva du sige et s'en retourna en son pays.

      Note 255: _Venene_, _la Vaine_, rivire qui se perd dans l'Yonne,
      justement  l'entre de la ville de Sens.

      Note 256: _Firent porter_. Le latin attribue ce transport aux
      serviteurs de Herpon. Reportatus est in patriam suam Ardennam 
      servis suis.

[257]En ce temps commena le conte Thibaut de Chartres  guerroier le duc
Richart de Normandie; et prit sa terre  gaster et  proier. Mais le duc ne
se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa prsompcion; et
quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir  chief par luy d'omme si
puissant, si se tirast  la royne Engeberge et luy commena  dire
mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que j le roy
Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit;
dont ce seroit le souverain conseil que elle fist tant en toutes manires
que si grant ennemi feust chaci du royaume ou occis. La royne, qui feust
due, cuida qu'il dist voir. Tantost manda  Bruns l'archevesque de
Couloingne et duc, son frre, qu'il aydast Lothaire, son nepveu,  garder
et  deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manire, qu'il
prissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus
fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un vesque au
duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist  luy  parlement en
Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et
feist, s il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvance, et le duc qui
n'y pensa  nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust
meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au
conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: Noble duc, o
vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de
ton pays? Et le duc leur demanda  qui il estoient chevaliers; et l'un des
chevaliers luy dist: Que te chaut  qui nous soions? tu scs bien que nous
ne sommes pas  toy. Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient
envois de qui que ce feust ou venus de leur volont pour son bien et pour
le avertir. Honorablement les salua. Au dpartir donna  un une
armille[259] de fin or de quatre livres pesant;  l'aultre donna une moult
riche espe dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce
pois meisme. D'ilecques s'en retourna  Rouen et l'archevesque Bruns se
retourna  Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi
dcouverte.

      Note 257: _Willelm. Gemetic. historia, lib. IV, c. 13._

      Note 258: _Ne se souffri pas_. Ne patienta pas.

      Note 259: _Une armille_. Un collier ou un bracelet. Plusieurs
      manuscrits, et entre les autres le numro 6 Suppl. fran., portent:
      _Un fermeillet_.

      Note 260 L'_enheudeure_. La poigne.


II.

ANNEE: 962.

_Coment le roy Lothaire et sa mre, par le conseil du conte Thibaut, se
pourpensrent de trayson et de desloiaut contre le duc Richart de
Normandie._


[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mre que celle desloiaut, qui
contre le duc Richart avoit t pourparle, estoit  noient venue; pour ce,
se pourpensa d'une autre manire de desloiaut par l'nortement et par le
conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles:
O tu, jusques  quant atendras-tu  moy rendre le service que tu me dois?
Ne scs-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et
services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens s guerre mouvoit
entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manire de
haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous
fermons entre nous alliance et amour  tousjours mais, et s'esjosse le roy
du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy. Et
le duc luy remanda que volentiers viendroit  luy et qu'il feroit sa
volent.

      Note 261: _Willelm. Gemet. historia, lib._ IV, c. 14.

Quant le roy o ce, si fu moult li; lors manda les ennemis Richart, c'est
assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et
Thibaut le conte de Chartres, et vint  tous ces trois contes sur la
rivire de Eaune[262], l o il dvoient assembler; et le duc fu d'autre
part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses
plus privs oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se
contenoient. Si s'apperurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient
pour courre contre le duc; tantost s'en retournrent et luy distrent et
lorent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit tras et que ses
ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent.
Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue
contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy,
s'en retrait et s'en retourna  Rouen.

      Note 262: _Eaune_, rivire qui se jette dans la Bthune et dans
      l'Arques,  peu de distance du Dieppe.

[263]Le roy, qui vit que son project estoit ananty, s'en retourna  Loon
ainsi comme tout desv. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de
Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cit d'Evreux;
et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut
la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu
parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contre
de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gast la terre au
conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla
son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si soit en la terre du
duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivire
de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri
et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les
autres s'enfuirent que navrs que blessis et se repostrent en bois et en
vales, l o il porent mieus. Le conte meisme eschappa  paines, et
s'enfuy reponnant  pou de gens, mas et confus, jusques  Chartres. Et si
comme Nostre-Seigneur rent  chascun sa desserte, luy avindrent deulx
autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils
mort et la cit de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de
la bataille, eut moult grant piti de ceulx que il vit occis, et commanda
qu'il fussent enterrs et les navrs fussent ports  Rouen au plus souef
que l'en pourroit et livrs aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent
garis, il les en renvoya sains et haitis au conte Thibaut.

      Note 263: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15._

      Note 264: _Repaira._ Resta, fit sjour.


III.

ANNEE: 962.

_Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy  Hralt, roy de
Danemarche, lequel luy envoia grant plent de gens d'armes qui ardirent et
destruirent grant partie de France._


[265]Bien voit le duc les maies volents que le roy avoit  luy et les
agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte
Thibaut, et d'autre part les barons de France forcens contre luy, ainsi
comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quroit secours
d'aucuns gens.

      Note 265: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16._

Pour ceste chose envoya ses messages  Hralt, le roy de Danemarche, et luy
prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plent de gent
que il peust donner et abatre l'orgueil des Franois. Le roy receust les
messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit
secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla
tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes
manires d'armeures. De leur pays se dpartirent et singlrent tant par mer
qu'il arrivrent l o Saine chiet en la mer.

Moult fu li le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et
vint avec eulx contre mont Saine jusques  Gondolfosse[266]. L
s'arrestrent jusques  tant qu'il oient orden comment il dgasteroient
France.

      Note 266: _Gondolfosse._ Aujourd'hui _Gefosse_, lieu situ entre
      Vernon et Bonnires, sur la Seine. En latin: _Givoldi fossa_ et
      _Ginoldi fossa_. Le roman de Rou:

          A Guiefosse alrent, illau se herbergrent....

      (Vers 4916.)

De leurs nefs issirent  grant tumulte et  grant noise: par le pays
s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvrent avant eulx.
Les hommes et les femmes traynoient enchayenns; les villes et les cits
roboient; les chasteaux et les forteresses trbucheoient et metoient en
gastines. Partout ossis crier et braire communment; et quant la terre le
conte Thibaut feust gaste, si entrrent aprs en la terre le roy; et ce
qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de
prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal.


IV.

ANNEES: 962/991.

_Coment le roy Lothaire ala  amendement au duc Richart de Normandie, et
coment il fermrent pais et aliance ensemble._


[267]Tandis comme ces perscutions se faisoient au royaume de France, les
prlas s'assemblrent et furent en concile  Loon. En la parfin envoyrent
l'vesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si
grant cruaut venoit de si bon crestien et de si dbonnaire prince; et
quant l'vesque eut entendu que c'estoit pour la cruaut le roy et pour la
desloyaut du conte Thibaut qui luy avoit ost la cit d'Evreux, si demanda
trives des paens et les eut, de telle manire que dedans le terme des
trives le prlat amenroit le roy en aucun lieu dtermin pour faire
amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy.

      Note 267: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17._

Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy
requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute
la desloiaut n'eschist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que
moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult
volentiers vendrait  sa court et luy rendroit la cit d'Evreux. Moult fu
le duc li de ce mandement: puis luy manda qu'il venist  luy seurement; et
il vint  sa court et lui rendi sa cit. Ensemble fermrent paix et amour;
et luy donna le duc grans dons au dpartir. Quant le terme du parlement
approcha, que les prlas durent amener le roy  Gondolfosse, le duc fist
faire grans loges en l'ost des paens. L descendi le roy et les prlas et
les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait
vers luy, et donnrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances
 tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se dpartirent
d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des paens  la foy
crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, o il
destruirent dis-huit cits[268].

      Note 268: Le texte de cette dernire phrase est mal traduit. Alios
      in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi
      plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes. Waco n'a
      pas commis ce contre-sens.

[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut est fille
Hues-le-Grant. Aprs un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de
la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils:
Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la
premire, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De
celle issirent deux fils, Counars et Alurs[270]. La seconde, qui eut nom
Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes
et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu
espouse au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-aprs[271]. [272]Cil
vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes oeuvres et restoroit et
difioit glyses. A Fescanp fonda une glyse de grant beaut et de
merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinit et l'ournaet garni
de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cit de
Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Pril-de-Mer[273], et
establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur.

      Note 269: _Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18._

      Note 270: _Counars et Alurs._ Le latin dit: Edwardum et Alvredum,
      Godwini longo post tempore dolis interremptum.

      Note 271: _Ci-aprs._ Guillaume de Jumiges dit: Mathildis de qu
      sermo in posteris orietur. Ce qui semble diffrent.

      Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de
      Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de
      France, p. 235.

      Note 273: _Au pril de mer._ Admar do Chabanois fait sur ce nom la
      remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table
      ronde: _Et in ea Normannia qu ante vocabatur Marcha Franci et
      Britanni, monasterium Sancti-Michaelis, etc_.

[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Aprs luy fu Robert,
qui fu fils le duc Richart[275].

      Note 274: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._ (Voy. Historiens
      de France, tome X, p. 184.)

      Note 275: Et de _Gunnor_.

          Li secuns fu  lettres mis:
          Robert ot nun, bien fu apris;
          Arcevesque fu de Ruen
          Emprs l'arcevesque Huen.

      (Wace. Vers 5408.)

[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et
voult  soi retraire le roaume Lothaire qui au temps le roy Loys son pre
eut est soustrait au royaume. Jusques  Ais-la-Chapelle ala o l'empereur
Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx
au palais,  celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais
entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidrent
le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangirent ce qu'il y avoit
appureilli; et Lothaire et sa gent robrent le palais et toute la
province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans
contredit.

      Note 276: _Ex chronico Hugonis Floriacensis._ (Histoire de France,
      tome 8, p. 323.)

L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi
surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cit de
Paris. Devant la cit fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les
forbours de la cit ardirent et gastrent. Vant s'estoit l'empereur Othes
que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se
pourchaa[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de
France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent
coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent  la
fuite et cil les enchascrent jusques  Soissons et par force les firent
flatir en la rivire d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les
gus, se norent, et plus en y eut de nos que d'occis, si que la rivire
redonda par-dessus les rives pour la plent des corps nos; et pour ce ne
laissa pas Lothaire  eulx chascier; ains les enchaua continuelment trois
jours et trois nuis jusques  une rivire qui court de lez Argonne[272] et
moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy  grant
victoire, et l'empereur Othes s'enfuy  grant confusion; n puis ne fu si
hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en
celle anne meisme, en la cit de Rains. Et luy dona le roy en bnfice le
roiaume Lothaire, contre la volent Hues-le-Grant et Henry, le duc de
Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement
couroua les barons de France.

      Note 277: _Se pourchaa._ Se donna du mouvement, se mit en qute. De
      mme dans _Garin Le Loherain_, tomc 1er, p. 180:

            Sire, dist-il, entendez envers mi:
            _Porchascis_ s'est Fromons, ce m'est avis;
            Il a tant fait que il a feme prins.

      Note 278: Hugues de Fleury dit: Usque ad fluvium quod fluit juxta
      _Ardennam_ sive _Argonnam_.

[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbae St-Germain, dessoubs Hues le
duc de France. Aprs luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais
Hues-le-Grant, qui tendoit  plus grant chose, laissa l'abbae qui moult
estoit j dommagie et venue  nant, en temporalit et en spiritualit,
par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist
aprs en cure, par la prire du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui
moult de biens y fist.

      Note 279: _Aimoini continuatio, lib. V, c. 44._

Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce sicle
vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent
quatrevins-six. En l'abbae St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au
trentime an de son rgne et gouverna le royaume bien et viguereusement.


.

_Du roy Loys, fils de Lothaire._


Aprs le roy Lothaire fu le roy Loys couronn. Jeune estoit d'aage. Luy
rgna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf
vingt et sept. Enseveli fu en l'glyse Saint-Cornille de Compiengne. (De
luy n de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour
ce, nous en convient taire.)


.

_De Charles, frre au roy Lothaire._


Aprs le roy Loys vint au royaume Charles, le frre Lothaire, dont
l'istoire a dessus parl, qui menoit sa vie en prives choses. Recouvrer
cuida la ligne de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit
mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en
celle anne meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce
qu'il[280] avoit espouse la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost
assembla et assist la bonne cit de Laon o Charles et sa femme estoient;
et il issi hors contre luy  tout son ost, et ardi et craventa leur
herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist
tant qu'il trait  son accort l'vesque de la cit de Laon qui avoit nom
Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent
se dormoient, ouvri les portes de la cit et reu dedens Hues-le-Grant et
sa gent, pris fu et li Charles et sa femme et men en prison en la cit
d'Orlans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques
est couronn.

      Note 280: _Pour ce qu'il._ Pour ce que Charles avoit pous, etc.

Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orlans, que
sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et
Gerberge. Ermengart fu marie  Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc
Hues vit que les hoirs et la ligne le grant Charlemaines fu destruite et
ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredist,) si se
fist couronner en la cit de Rains.


_Ci faut la gnration du grant empereur et roy Charlemaines._


[281]Cy faut la ligne du grant roy Charlemaines et descent  la ligne et
aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au
temps de lors. Mais puis fu elle recouvre[282] au temps le bon roy
Phelippe-Dieudonn. Car il espousa, tout appensement pour la ligne
Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte
Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu
fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison 
Orlans, si comme l'istoire a l-dessus compt[284]: dont l'en puet dire
certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort
fu  Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy
Charlemaines; et fu en lui recouvre la ligne Charlemaines, et son fils
aussi le saint hom qui fu mort au sige devant Thunes, et cil roy Phelippe,
qui maintenant rgne et tous les autres qui de luy descendront, s la
ligne ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]!

      Note 281: Ce prambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont
      omis dans le manuscrit de Charles V, n 8395.

      Note 282: _Puis fu-elle recouvre._ Plus tard, la ligne de
      Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne.

      Note 283: _Tout appensement pour, etc._ Prcisment dans l'intention
      de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne.

      Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance,
      fautif.

      Note 285: On voit par ces dernires paroles que c'est au roi
      Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de
      nos chroniques.




CI COMMENCENT LES FAIS
DU ROY HUES CAPPET.

*       *       *       *       *


.

ANNEE: 995.

_Coment fist guerre  Arnoul, conte de Flandres; et coment  tort fist
dgrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux qui
l'avoient dgrad; coment il fu remis en son sige, et de la mort le roy
Hues._

(En la nouvellet que le roy Hues fu couronn, en la manire que vous avez
o),[286] ne luy voult obr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy
assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les
chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu
le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volent du
roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il
pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc
duc, (qui pas ne prenoit garde  la desloiaut du conte, par cui trayson
meisme son pre avoit est occis), s'en ala au roy  parlement, et fist
tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre.

      Note 286: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._

[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom
Arnoul. Frre avoit est le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le
roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines,
et le vouloit du tout esteindre et anantir. Pour luy dgrader fist
assembler un concile en la cit de Rains; et fist semondre Seguin,
l'archevesque de Sens et tous ses vesques. En ce concile fist abatre et
deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frre Charlon que il
tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle
prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frre, en la cit
d'Orlans. En lieu de luy fist mettre et ordener au sige un moine qui
avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit
est maistre  Robert, le fils le roy Hues; mais  la djection de Arnoul
et  la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant
Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy command, qui forment les
contraingnoit  ce qu'il s'accordassent  sa volent: mais les autres
s'accordrent  ce, qui plus doubtrent un roy terrien que le souverain roy
des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en
reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu
le roy si durement courrouc qu'il le fist jeter hors de l'glyse
Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgrad. A la parfin fu
ceste chose annoncie  l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les
vesques qui avoient Arnoul desgrad escommenia et qui avoient Gerbers
orden. Et envoia l'abb Lon  Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda
qu'il assemblast un concile en la cit de Rains et rappelast, sans demeure,
Arnoul et le restablist en son sige. Quant le conseil fu assembl  Rains,
Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appel
Arnoul de prison et restabli en son sige. Et Gerbers, qui bien entendi
qu'il avoit receu contre droit l'archeveschi, s'en repenti moult et
forment disputa contre l'abb Lon messagier  l'apostole. La disputoison
d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte s fais des apostoles
de Rome. Aprs fu ce Gerbers esleu  l'archeveschi de Ravennes, par
l'empereur Othes et le peuple de la cit. Par plusieurs ans tint
l'archeveschi, jusques  tant que l'apostole mourut; lors requist le
peuple de Rome que il leur fust donn et ainsi fu-il apostole.

      Note 287: _Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1._
      (Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le mme texte se trouve
      dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45.

      Note 288: _De bast._ C'est--dire _btard_, quoiqu'en aient cru les
      diteurs du 10me volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme
      on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du
      9me volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au
      12me, doms Haudiquier frres, Housseau, Prcieux et Poirier.

L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit
mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'glyse Saint-Denys avec les autres
roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289].

      Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronn en 987,
      et mourut le 24 octobre 996.




CI COMMENCE L'ISTOIRE
DU BON ROY
ROBERT.

*       *       *       *       *




I.

ANNEE: 998.

_Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigen et bon clerc. Et coment
il fit plusieurs nobles sequences de l'glyse. Aprs, coment Melun fu livr
par trason, et coment il fu recouvr par le roy._


[290]Auprs le roy Hues, gouverna le roaume son fils, le roy Robert qui,
au temps, son pre meisme, avoit est couronn. Moult fu cil roy dbonnaire
et attremp, et l'un des mieux entechis de tous les roys et des mieux
morigens; preudom et loial, et moult aima sainte glyse. Bon cler fu et
merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en
chante en sainte glyse, comme la sequence du Saint-Esperit: _Sancti
Spirits adsit nobis gracia_; et le respons de la vigile de Nol: _O Juda
et Jherusalem!_ et ce respons des martyrs: _O Constancia martirum!_[291] et
ce respons de Saint-Pre: _Cornelius Centurio_.

      Note 290: _Ex chronic regum Francorum._ Des fragmens de cette
      chronique renferme dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert
      n 1320, ont t donnes dans le tome X des Historiens de France,
      p. 301.

      Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: Ipse habuit
      uxorem reginam nomine Constantiam qu semel rogavit eum ut aliquid in
      ejus memoriam faceret. Composuit igitur _R. O Constantia martyrum!_
      Quod regina propter vocabulum _Constantia_, suo nomine credidit esse
      factum.
      (Hist. de France, tome X, page 299.)

Le jour de la feste Saint-Pre un jour estoit  Rome: prsens estoient
l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala  l'autel et mist dessus
une escro[292] ou cil respons estoit escript et not; si l'avoit
nouvellement trouv. Si cuidrent tous qu'il eust fait une grant offrande;
et quant il y gardrent si n'y trouvrent autre chose. Et tout fust-il
grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist
soubs pi et plaissa[293] ses rebelles.

      Note 292: _Escro._ Billet, papier, rollet. La formule la plus commune
      des mandats, dans le moyen-ge, commence ainsi: _Baills escroe de
      telle somme , etc._

      Note 293: _Plaissa._ Maltraita.

[294]En sa nouvellet avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun,
estoit  sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le
chastel estoit demour, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il
luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost
au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy
avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la
rivire de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que j tant comme
il vivroit ne se rendroit n  luy n  autre.

      Note 294: _Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14._

      Note 295: Hues, comte de Troyes.

De ceste response fu le roy moult courouci. Au duc Richart de Normandie
manda qu'il venist  luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement 
grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre.
Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit.
Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la
force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies.
Ainsi ouvrirent les portes et reurent le roy et le duc dedens. Gautier,
qui le chastel avoit tray, livrrent; et le roy le fist tantost pendre, luy
et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc
congi de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours.

[296]_Incidence._--En celle anne, qui fu neuf cent nonante et neuf,
commena Seguin, le vaillant archevesque de Sens,  restorer l'abbae
Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abb qui avoit nom Gautier. En ce temps
mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli
fu en l'glyse Sainte-Colombe de Sens. Aprs luy tint la cont son fils
Fromont. Espouse avoit la fille Rgnault, le conte de Rains[297].

      Note 296: _Chronicon Hugonis Floriacencis._ (Historiens de France,
      tome X, f 220.)

      Note 297: _Comte de Rains._ Quel pouvoit tre ce Regnault, comte de
      Reims, mentionn par Hugues de Fleury? C'est la premire fois qu'il
      est parl d'un comte lae de cette ville, et c'est sans doute une
      erreur.

[298]_Incidence._--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de
Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Aprs sa mort fu l'glyse vaquante
un an. Tout le peuple de la cit requroit que le archediacre Leuthaire
fust orden. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement
aourn de meurs, mais plusieurs estoient contraires  luy, pour ce qu'il
boient  la dignit; et meismement le conte Fromont, fils le vieus
Raihart, qui descendu estoit et n de mauvaise racine, contredisoit sa
promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il boit  faire
archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les
vesques furent assembls, il jetrent jus toute paour terrienne, et par la
volent de l'apostole, ordenrent l'archediacre Leuthaire.

      Note 298: _Hug. Flor. chronicon, anno 1000._


II.

ANNEE: 996.

_Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc aprs
lui, et coment il mouru._


[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne
vie, estoit j moult desbrisi. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit
en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages.
Dbonnaire pre estoit  toutes gens de religion, au clergi prest aydeur.
Humilit essauoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves
et les orphelins nourrissoit et deffendoit.

      Note 299: _Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19._

Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul,
son frre, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu
moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy
conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et
fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manire: Mes
chevaliers et mes compaingnons, je ay est vostre sire jusques au jour
d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt  soy appeler, il me convient
de vous partir. Pour ce, vous prie s vous oncques m'aimastes, que vous
obissiez  mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez
tousjours est vers moy, car vous ne me povez plus avoir  seigneur. Quant
il eut ainsi parl en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de
gmissemens, et quant ce fu pass si s'accordrent  sa volent: l'enfant
Richart reurent  seigneur et luy firent feaut et hommage, et le duc
acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce sicle trespassa
plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.

(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son pre retraioit en
graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins 
loer du pre en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu
moult esprouv noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et
gouvernoit, et tousjours acoustumment avoit victoire de ses ennemis. Et
tout fust-il ainsi abandonn aux choses temporels et au tumulte du sicle,
si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu
servoient humbles et dvots; si que plusieurs glyses et abbaes
mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.

      Note 300: _Id., lib. V, cap. 17._

[301]Un frre avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit
donn la cont de Hiemes[302], mais il ne volt  luy obir par aucuns
mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le
chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A
la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en
derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaa, et puis se
mist  la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust appereu, et par nuit
fuioit tant comme il povoit.

      Note 301: _Id., lib. V, cap. 3._

      Note 302: _Hiemes._ C'est le comt d'_Hiesmes_, ainsi nomm du bourg
      d'_Exmes_ ou _Hiesmes_,  trois ligues d'Argenton. La chronique
      latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les _Historiens
      de France_, tome X, page 302, porte ici et plus bas: _Comitatum
      d'Eu_. Guillaume de Jumiges crit d'abord ici: _Oximensem
      comitatum_; et plus bas: _Ocensem comitatum_. Wace de mme distingue
      le _premier fief de Guillaume_,

          A Willealme a _Vuismes donn_.
         (Vers 6123.)

      du second, le _cont d'Ou_.

Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la dbonnairet de son
frre, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requrir la
dbonnairet d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit
petit. En ce propos demoura et s'en ala  son frre qu'il trouva chasant
en un bois. A ses pis se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant,
quant il luy eut compt coment il estoit eschapp de prison. Et le duc le
leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la
conte[303], et l'aima puis tousjours comme son frre, et luy donna  femme
Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel.
De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa conte tint aprs luy, et
Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis vesque de Lisieus.

      Note 303: _La conte._ Le mot est laiss en blanc. C'est l'_Ocensum
      comitatum_ de Guillaume de Jumiges.


III.

ANNEE: 1002.

_Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie
pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous  mort._


[304]_Incidence._--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la
seur du duc avoit espouse assembla grant navie et l'envoia sur le duc
Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit  luy. En celle
besoingne eslut les meilleurs de tout son rgne et leur commanda qu'il
destruisissent toute la Normandie avant eulx sans nant espargnier, fors
que seulement l'glyse Saint-Michiel au Pril-de-Mer, car  si saint lieu
n' si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda
que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il prissent le
duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains lies darrire le dos.
Eux se partirent d'Angleterre et arrivrent en Normandie au rivage de
Saine; de leur nefs issirent et boutrent le feu s villes et es hameaux
dessus la marine. Ceste nouvelle vint  Nigel, un prince de Costentin: lors
assembla la chevalerie et les gens de pi du pays; sur les Anglois
coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un
tout seul qui aux autres racompta leur meschance. Cil s'en estoit fuy et
se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de
leur gent, si s'en fuy  ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la
mortalit de leur gent; et ceulx s'assemblrent tous en trois des meilleurs
nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305]  grant
paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrire en
Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantt le duc
Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il
s'estoient combattus  leur grant malavanture  la gent d'une contre si
fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy
Edelred o ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperu lors de sa folie.

      Note 304: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 4._

      Note 305: _Rigort de mer._ Golfe, anse. _In sinum maris_ ne
      conferentes.

[306]Bien voit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart
et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa
que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si
grant prince par aucune affinit. Par le conseil de sa gent, issi de
Bretaingne et s'en vint  sa court moult noblement; et le duc le reut
moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il
vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne
sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le
duc luy octroa moult volentiers, par le conseil de sa gent. L meisme
l'espousa-il  grant solempnit. Aprs les nopces se parti le conte  grant
dons et retourna en son pays liment. En ceste dame engendra, puis, deux
fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre.

      Note 306: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 5._


IV.

ANNEE: 1011.

_Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de
Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais._


[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des
sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moiti du chastel de
Dreux qui siet sur la rivire d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru
sans hoirs. Aprs sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit
donne en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy
voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint
sur la rivire d'Avre. L fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult
le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut.
Aprs le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de
Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en dparti et renvoya chascun en son
pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes
du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchrent toute nuit.
Au matin vindrent leurs coursiers  toutes leurs armes devant le chastel de
Tillires; et quant les barons qui dedens estoient les apperurent, si
gardrent les entres du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors
contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y
eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent l o il
porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se
mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit
chay mors; et le conte s'en fui tout  pie jusques  un parc de brebis et
despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311]
d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies
du parc, d'un lieu en autre, sor ses paules pour soy plus desguyser, qu'il
ne fust apperu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient
les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant
il furent oultrepass, il prist un bergier pour soy conduire parmy les
bois. Au tiers jour vint au Mans  quelques paines, les pis et les jambes
escorchis d'espines et des chardons.

      Note 307: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10._

      Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumiges
      ne dit pas que Dreux ft situ sur la rivire d'_Avre_, mais que le
      duc de Normandie donna, avec la moiti du chteau de Dreux les
      terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. Cui dux medietatem
      Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terr super Arv fluvium
      adjacente. L'Arve se jette dans l'Eure,  une lieue au-dessous de
      Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renferms entre
      l'Eure et l'Avre; peut-tre tout l'ancien Thimerais.

      Note 309: _Tilliers_ ou _Tillires_, situ sur la rivire d'Avre, 
      une lieue de Verneuil.

      Note 310: _Thoen_ ou _Tony_, nom d'une famille ancienne dont le fief
      seigneurial toit _Tony_, prs de Gaillon.

      Note 311: _Au royon._ Au sillon. Sub telluris sulco.

[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre
luy, et mont en telle forcennerie que il s'efforoit en toutes manires de
luy tollir terre, si envoya ses messages  deux roys paens pour querre
secours:  Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys
reurent volentiers les messages et leur donnrent beaux dons, et mandrent
au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement  grant gent, si
comme il firent: car il arrivrent en Bretatngne  grant navie; et les
barons s'assemblrent de toutes pars et cuidrent les paens surprendre et
despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensrent d'une
nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et
estroites par dessus, parmy les champs o les Bretons devoient venir; et
ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris
chyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de
celle bataille. Et les paens passrent plus avant et assistrent la cit de
Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avou[314] du lieu.

      Note 312: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11._

      Note 313: _Noronce._ Olaum scilicet Noricorum (rex). Olas, roi de
      Norwge.

      Note 314: _Avou._ Gouverneur, commandant.

Aprs ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlrent tant
qu'il vinrent l endroit o la rivire de Saine chiet en la mer. Contre
mont nagirent jusques  Rouen et le duc Richart les reut liment.

[315]De la perscucion que les paens eurent faite en Bretaingae fu le roy
Robert moult courouci; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit
mands pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il
ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda  Coldres, et si manda
aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la
discencion entendi et fist tant qu'il s'accordrent  paix, en telle
manire que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la
terre qui siet sor la rivire d'Avre; et que le chastel de Tillires
demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la
paix. Et le duc s'en retourna li et joyeux  ses deus roys. Largement les
soudoia, si retournrent en leur pays, tout appareillis de retourner  son
mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast,
guerpi-il la fausse crance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la
prdication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisi par la main
d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult li pour la foi crestienne
qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent
meisme fa puis tras et martiri pour sa foy, et resplandist encore par
vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du
pas de vilaines maladies quant il le requirent. Et est un autel fond en
l'onnor de luy en l'glyse des Frres meneurs de Paris)[316].

      Note 315: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12._

      Note 316: Cette parenthse, qui n'est pas traduite du latin, se
      trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'glise des
      Frres-Mineurs ou Cordeliers a t dtruite vers 1792; elle toit
      place tout prs de l'cole actuelle de Mdecine.


V.

ANNEE: 1026.

_Coment le duc Richart prist  femme la fille le conte Geofroi de
Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils,
fu duc aprs luy._


[317]Le duc, qui encore n'avoit est espous, desiroit moult avoir hoir
pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne
fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigne; et le
conte, qui moult en fu li, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De
celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume
fu puis moine  Fescamp. Et si eut trois filles: la premire eut nom Alis;
celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et
Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce
mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps  Rome en
plerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la
garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit.

      Note 317: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13._

[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du
duc qui eut nom Adeline. Long-temps aprs avint que le conte Huedes de
Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc
Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il dlivrast son gendre pour
l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult
orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gard que devant. Ces paroles
furent rapportes au duc. Tantost manda  son fils Richart qu'il
appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour
venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de
Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent
si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et
quanqu'il avoit dedens: puis s'en alrent  Chaalons et dgastrent devant
eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il
meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en
priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et
donna bons ostages qu'il iroit  Rouen au duc Richart pour faire l'amende 
sa volent. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son pre.

      Note 318: _Id.--id., c. 16._

      Note 319: _Renaus de Bourgogne._ Rainaldus trans Saona fluvium
      Burgundionum comes.

      Note 320: _Venchier._ Venger. Nous gardons encore le mot revanche.

      Note 321: _Milmande._ Wace crit _Mismande_, et Guillaume de Jumiges
      _Milinandum_ ou _Milbiandum_. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'
      prsent.

      Note 322: _Une sele chevaleresse._ Une selle de cheval. Equestrem
      sellam ferens humeris.

[323]Au duc Richart, o tant avoit de graces et de bien, approchoit le
terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda
Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et
leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencrent tous 
plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie,
par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la cont d'Eu[324],
en telle manire qu'il en fist hommage  son fils Richart, comme  son lige
seigneur: et quant il eut orden de son testament et d'autres besoingnes
temporels, si trespassa de ce sicle, en l'au de l'Incarnacion mil
vingt-six ans.

      Note 323: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17._

      Note 324: _D'Eu_ ou mieux d'_Hiesmes_. Robertum comitats _Oximensi_
      prfecit.


VI.

ANNEE: 1026.

_Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir  seigneur le roy Robert, et
coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de
Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de
Montlhery._


[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa
au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir 
seigneur; ains reurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la
cit d'Aucre, ainsi comme avou contre le roy. Et le roy appela en son
aide Richart, le duc de Normandie, qui  luy vint  grant ost. Son ost
assembla d'autre part et assist la cit d'Aucre longuement; et tant i
sist que ceulx dedens luy rendirent par force la cit et la contre et
Landry  sa volent. Aprs mist le sige devant le chastel d'Avalon, et si
longuement y sist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy
rendissent la forteresse, et qu'il fussent obissans  sa volent. Atant
retourna en France et le duc en Normandie.

      Note 325: _Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002._

[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Aprs fu quens son fils
Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant perscucion fist
aux glyses, que si grant ne fu oe puis le temps des paens. Pour ce grief
que les glyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant
angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il pust devenir. Mais touteffois
estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine piti que elle luy
envoiast secours. Dedens la cit estoit le conte Renart aiant garnison de
sa gent et la tenoit  force contre le roy et contre l'archevesque. Mais
touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'vesque de Paris
et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout
nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison
s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy,
et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et
prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart,
envoa en prison  Orlans, et l mourut.

      Note 326: _Id.--id., anno 1005._

      Note 327: _Son fils._ Le latin dit: _Son frre_.

[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil
roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent
eut espouse; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu pre
Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu pre
Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la
contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis
roy de Jhrusalem. Cil Fouques fu pre Baudouin et Amaury, qui ambedeulx
furent roys de Jhrusalem l'un aprs l'autre. Et de cestui Fouques issi
aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres.
Et cil Geffroy fu pre le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse
de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le
conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy.

      Note 328 Par _banie_, je crois qu'il faut entendre suppression,
      extinction de la souverainet qu'affectoient encore, en certains cas,
      les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de
      Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copi le
      texte original de notre traduction, pourroit faire souponner d'une
      lgre infidlit cette dernire. Il porte: In tempore regis Roberti
      _Bema_ fuit de dominio Sancti-Germani. Mais qu'est-ce que _Bema_?

      Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donn le texte
      latin des passages suivans ni ces passages eux-mmes. La raison qu'en
      donnent les diteurs est que les faits n'appartenoient plus au rgne
      de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V,
      c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du
      chroniqueur anonyme a sans doute t tronqu dans cet endroit. Ce
      doit tre un seigneur nomm Amaury, qui, _au temps du roi Robert_,
      auroit fortifi _Montfort_, auroit pous une dame de Nogent, etc.

Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui
avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy
espousa la dame de La Fert et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille
de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et
Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame
de Puisat et la dame de Saint-Valery.

Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et
laissa en la cit le bonne chevalerie assige des Sarrasins), et si
engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en
trayson, et Renaut, l'vesque de Troies, et la mre Simon de Broies, et la
mre Simon de Dampierre, et la mre Hues de Plancy, et la mre Mille Crecy,
et la mre Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et
Biotte, la mre le visconte de Gastinois, et la mre Ymbert de Beaujeu, et
la femme Anseau de Gallande et Bitris, contesse de Pierrefons.

Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un
gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son
avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay,
et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame
eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, aprs
la mort de celle premire dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de
Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte
d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de
la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut
engendra la femme Pierre, le frre le roy et la femme Avalon de Selgny.

      Note 330: _Gastelier._ Ptissier. Le latin se contente d'ajouter:
      _Militari honore se fecit sublimari._

      Note 331: Ici notre traducteur passe un degr: Filiam comitis
      Gaufridi Foerolem ex qu genuit unam filiam qu duos filios habuit.


VII.

ANNEE: 1026.

_Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilges et franchises 
l'abbae de Saint-Denis. Aprs coment il trespassa._


[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant
affeccion avoit  sainte glyse et  tous les sains de paradis,
[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et  ses compaingnons que
il tenoit  patrons et  deffendeurs du roaume, si comme il pert aux
chartres de ses dons et des franchises qu'il donna  l'glyse, si comme
nous dirons ci-aprs. A un corps saint qui lans gist, et a nom saint
Ypolite, avoit merveilleusement grant dvocion et grant amour. J n'ust si
grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist  sa feste, qui est
au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que
la feste fust encore plus solempnel, pour la prsence de si grant homme,
estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une
riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et
tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en
renc, chantant et exortant son couvent  chanter comme cil qui ardemment
amoit Dieu et sainte glyse. Si s'esjossoit avec les esjossans et
chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prires
aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit
ads[334], jusques  tant que la messe estoit chante.

      Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques
      anciennes.

      Note 333: A compter de l, notre traducteur suit, non pas les
      paroles, mais le sens du _Liber de reliquiis ecclesi
      Sancti-Dionysii_, publi par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage
      auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des
      Historiens de France, p. 380.

      Note 334: _Ads._ Toujours.

Maintes belles chartres donna  l'glyse; la premire, si fu que il
l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la
ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres
roys avoient tousjours eus lans, et y venoient tenir leur court aux festes
solempnels, comme  Nol et  l'Epiphanie et  Pasques et  la Pentecouste;
et de ce les franchi si que nuls roys ne puet n ne doit jamais i tenir
court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre 
Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que
l'glyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de
Bouchart  la Barbe qui lors tenoit un chastel en fi de l'glyse en une
le de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu
devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'glyse et
ses hommes. Au roy s'en complaint l'abb Vivien, qui l'glyse gouvernoit
pour le temps de lors. Amonest fu que il se cessast de ces griefs; et pour
ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337],
commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que
cil Bouchart estoit esmeu contre l'glyse, il ordonna pour bien de paix,
par la volent de l'abb et du couvent, et permist qu'il fermast une
forteresse  trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de
lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous
ceux qui, aprs luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient
hommage  l'glyse du fi qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite
isle, et au chastel de l'glyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu
adjoust que les fivs[339] qui demourroient  Montmorency se metroient en
ostage en la court l'abb deux fois en l'an:  Pasques et  la feste
St-Denys; n en nulle manire ne requerroient congi d'issir hors de laens
jusques  tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de
l'glyse qui avoient est soustraites, amnuisies ou prises par Bouchart
ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenire satisfacion, selon
droit, au martir saint Denys de toutes ces choses,  la volent de l'abb
et du couvent. Et quiconque seroit trouv en meffait vers l'glyse, et
s'enfuyroit aprs pour garantie  Montmorency, dedens les quarante jours
que Bouchart ou ceus qui aprs luy seront, seroit amonest de par l'abb
pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abb,
en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se
veult ottroier aux condicions nommes, Bouchart ou ses successeurs le
boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de
l'glyse jusques  tant qu'il s'abandonnera  justice de l'abb. Toutes ces
condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui aprs luy
vendroient, en la prsence du roy et des barons.

      Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X,
      p. 581.

      Note 336: _Ex chronic anonym._ Voyez Histor. de France, tome X
       p. 303. Voyez aussi pour les dtails l'autre charte de Robert,
       reproduite dans le mme volume, p. 593.

      Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: _De
      son plaisir_.

      Note 338: _De Saint-Denis._ La charte dit: Tribus leugis a castello
      Sancti-Dionysii. Ce chteau toit Montjoie, et ce que l'on ignore
      communment, c'est que ce chteau de Montjoie a t l'occasion du cri
      de guerre de nos vieux rois de France: _Montjoie Saint-Denis!_

      Note 339: _Les fivs._ Ceux qui relevoient du fief.

Aprs, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'glyse, qui
commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement o le martir fu
dcol, et dure jusques  la voie commune qui mne  Louvres, que quanques
est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'glyse en
toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et prives. Maintes
autres belles chartres donna  l'glyse qui ne sont pas cy nommes.

De ce sicle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et
trente et un; et fu enspultur au cimetire des roys, c'est l'glyse
Saint-Denys qu'il avoit tant ame et honore.

[340]_Incidence._--Par l'enticement des fils au deable, commena contens
entre le jeune duc Richart et son frre Robert, qui, pour luy grever, se
mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le
chastel, longuement y fist assaillir; mais  la parfin firent-il paix
ensemble, et revint le conte Robert  sa subjeccion. A tant se despartirent
en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna  Rouen, et
assez tost aprs mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en,
certainement, que il fussent empoisonns. Un petit fils eut qui avoit nom
Nicolas;  lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de
Rouen et gouverna l'abbae glorieusement plus de cinquante ans aprs la
mort l'abb Herfast.

      Note 340: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2._

[341]La duche tint aprs le duc Robert. J soit ce qu'il fust fier et
couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et
humble vers l'glyse et vers ses ministres.

      Note 341: _Id.--id., c. 3._


_Ci fine l'istoire du bon roy Robert_




CI COMMENCENT LES GESTES
DU ROY HENRI.



*       *       *       *       *




I.

ANNEE: 1031.

_Coment la royne Constance voult dshireter Henri, son ainsn fils, du
roaume, et voult faire roy de Robert, son mainsn fils. Et coment le roy
Henri humelia l'orgueil de sa mre et de tous les traitres._


[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsn Henri. La royne
Constance, qui pas ne l'amoit comme mre ains le haioit comme marastre,
s'efforoit en toutes manires de luy deshireter de la couronne, et de
couronner en lieu de luy Robert, son frre, duc de Bourgoingne. Pour ce,
s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il
luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mre, qui deshireter le
vouloit. Et le duc le reut moult honorablement et luy donna de beaux dons;
et pou de temps aprs, luy donna armes et chevaux et l'envoia  son oncle
Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commenast et
contrainsist tous ceulx de son pas qu'il verroit qui seraient rebelles 
venir  l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de
chevaliers par tous les chasteaux de France qui prs de luy estoient; et
ceulx qui  l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si
que par force les y convint venir pour faire sa volent.

      Note 342: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7._

(Ainsi parolent une manire de croniques; et si, n'est-ce pas chose
contraire  ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne
Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsn fu cil
Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis vesque d'Aucre; et
la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers.
(Et puis si dient, en continuant la matire)[344], aprs que le roy Robert
fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume,
comme Senlis, Sens et le chastel de Bthizy et de Melun, le Puisat[345],
Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cits. Et tant avoit j fait
qu'elle avoit  elle ali maint baron de France et de Bourgoingne qui
avoient laissi et adoss le roy Henri, leur droit seigneur; et
espciaument Huedes, le conte de Champaingne,  qui elle avoit donn une
partie de la cit de Sens; si boit en toutes manires  faire couronner
son mainsn fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui
estoit chevalereux, vit que sa mre le vouloit ainsi deshireter, que par
elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes
et par sens, il abati l'orgueil de sa mre, et seurmonta tous et humilia
ceulx qui estoient contre luy. Et la premire de ses batailles si fu contre
su mre, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Aprs assist
le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant
la mre vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust
accorde:  luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy
porta foy et loaut. Tantost aprs courut le roy sur Huedes, conte de
Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moiti de Sens, que
sa mre luy avoit donne, et le renvoa arrire en sa seigneurie. Et aprs
courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de
ses plus fors chasteaux; et  la parfin les prist-il et les abatti.

      Note 343: Cette seconde chronique est entre dans la continuation
      d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez _Aimoni, lib. V,
      c. 47_.

      Note 344: _Hug. Floriac. chronicon, anno 1031._ (Voyez Historiens de
      France, tome XI, p. 158.)

      Note 345: _Le Puisat._ Latin: _Pateolum_. Le _Puiset_, entre tampes
      et Orlans.

      Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit
      que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa
      Merville, chteau de Hugues Bardoul, et qu'aprs un sige de deux
      ans, il entra dans le chteau de _Petuera_. Post hc ver, cum
      _marchione_ Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum
      Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione
      conclusum, suam redegit in potestatem.

[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons
parl, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les
Lorrains. Bataille y eut grant et prilleuse. En la parfin fu-il desconfi
et fu occis en fuyant devant la cit de Troies. Deux fils avoit: Thibaut,
Estienne. Thibaut, l'ainsn, eut Chartres et Tours, et son frre Troies et
Meaux.

      Note 347: _Hug. Flor., anno 1037._

Assez tost aprs commencrent cil deux frres  mouvoir guerre contre le
roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsn, et le
desconfi et chaa assez lgirement, et prist, en celle bataille, le conte
Raoul. Aprs vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre.
Aprs ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou,  guerroier
contre Thibaut, l'ainsn des fils le conte Huedes de Champaingne. La cit
de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint l 
tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy  grant force, et se
combati  luy et le prist  la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et
assez tost aprs prist la cit de Tours.

      Note 348: _Meulant._ _Medandicum_ ou _Meldanticum_.

En ce temps fonda le roy Henri l'glyse de Saint-Martin-des-Champs de lez
Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la
Sainte-Trinit au chastel de Vendosme.

      Note 349: _Une autre._ Hugues de Fleury dit: _Coenobium_.


II.

ANNEES: 1031/1035.

_Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voage d'outremer, et
coment il mouru au retourner._


(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parl, homme plain de
bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la ligne
dont il estoit descendu, ainsi s'efforoit plus et plus d'ensuivre les
nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renomm par victoires et par
oeuvres de misricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de
retraire les fais des Normans, fors par incidences et l o elles
s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit 
faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre
matire, au plus briefment que nous porrons.)

[350]Au temps que Sunes, le roy de Danemarche, chaa Adelred, roy
d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc
Robert, (la cui sereur il avoit eu  femme,) et amena ses deulx fils avec
luy, Edouard et Alvret. En pou de temps aprs s'en repaira et laissa ses
deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult
honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant
compassion et grant piti de leur essil. Pour ce manda au roy Sunes, qui
le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps dsoremais qu'il
eust piti de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour
de luy; mais il ne voult or ses prires, ains s'en retournrent les
messages sans rien faire. De ce fu le duc moult courouci et moult honteux.
Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les
pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute
esleue, et fist tout assembler  Fescamp sur le rivage de la mer. Lors
s'espandirent en mer et furent bouts par tempeste qui les mena jusques 
une isle qui a nom Giers. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance,
pour le roy Edouart qui avoit  rgner; que Dieu ne vouloit pas qu'il
regnast par effusion de sanc. Longuement demourrent en celle isle, dont le
duc meisme fu si courouci qu'il se tourmentoit tout de dolour et de
tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si
fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de
la navie livra  Rabel, un trs bon chevalier, et luy commanda  passer et
destruire Angleterre[352] par feu et par occision.

      Note 350: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10._

      Note 351: _Id.--id., c. 11._

      Note 352: _Angleterre._ Le latin dit: _Britanniam_, et, par ce mot,
      il falloit entendre la Petite-Bretagne.

[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume
d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre  ses
nepveux la moiti du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenanci, car il
estoit grev de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa
navie qu'il avoit envoie, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme
il avoit commenci, jusques  tant qu'il fust retourn d'oultre-mer o il
dsiroit moult  aler sur toutes riens, pour visiter le saint spulcre et
les sains lieux de Jhrusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses
barons manda, et leur dcouvri ce qu'il proposoit  faire. De ce furent
tous esbahis et se doubtrent moult que le pays ne fust troubl, pour le
deffaut de sa prsence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les
pria qu'il le receussent  seigneur pour luy et le tinssent dsormais pour
duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit,
accomplirent-il sa volent; mais moult furent rconforts de ce que
l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi
le reurent  seigneur et luy firent hommage.

      Note 353: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12._

Quant le duc eut ainsi tout orden si connue il le dsiroit, il livra son
fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques  tant qu'il fust en
aage de terre tenir. A tant prist congi  toute sa gent  grans pleurs et
 grands gmissemens, et mut en son voage  moult noble compaingnie. Moult
faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur;
les orphelins et les veuves estoient relevs de ses richesses. Tant erra
par mer et par terre qu'il vint  Jhrusalem[354]. Qui pourroit racompter
les larmes dont il lava le saint spulcre par quatre jours continuels et
les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visit
les sains lieux de Jhrusalem, si se mist au retour et revint jusque  la
cit de Nice. L meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la
mort, et trespassa de ce sicle  la joie de paradis, si comme l'en cuide,
plain de bonnes euvres; et sa spulture fust en l'glyse de Nostre-Dame
dedens les murs de la cit, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinq.

      Note 354: _Id.--id., c. 13._


III.

ANNEE: 1035.

_Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et
deboutrent l'enfant Guillaume de la duche._


(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant
duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions
aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu
appel Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses
ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs pis.)[355] Si come
vous avez o demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit
en bonnes moeurs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son
commencement le faillirent pluseurs et se tournrent contre luy, et
s'abandonnerent  toutes rapines et  si grans dissencions que maint
milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier
de Ferrires, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert
refu occis en trason par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc
meisme, refu aussi occis par trason par les eschis[358] du pays.

      Note 355: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1._

      Note 356: _Id.--id., c. 2._

      Note 357: Le latin est ici fort abrg: Gillebertus, comes Ocensis,
      filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed
      domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo
      Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum
      Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de
      Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles
      Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.

      Note 358: _Les eschis._ Les bannis.

Partout frmissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient 
faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et  ce, se
print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359]
qui, au temps que le duc meut  aller oultre mer, estoit al en Espaingne
o il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et
orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que
Guillaume, l'enfant, estoit entr en la duche aprs la mort de son pre,
et dist que bastart ne devoit pas tre hritier, n avoir n commandement
n seigneurie seur luy n seur les autres barons de Normandie. Et sans
faille, le duc Robert l'avoit engendr en une pucelle qui avoit nom
Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le
jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de
ceulx qui estoient descendus de la ligni de Richart. Si commena guerre
contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays.
Mais par une chose fu desavanci. Car il tenoit en despit tous ses voisins
et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien
voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains
envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent.
Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati
 luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers.
Robert de Grant-Mesnil, qui l fu, reut une grant plaie mortelle dont il
mouru trois jours aprs. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire,
rendi graces  Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia 
mener bonne vie et  faire bonnes euvres; et fonda une abbae de son propre
demaine qui est appele Praux et si se maintint bien et loiaument envers
le duc Guillaume et envers tous homes.

      Note 359: Contre l'avis des diteurs du 11me volume des Historiens
      de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici
      tromp, et qu'il auroit fallu lire: _De stirpe Malahulci_. De la
      race des Malehout, peut-tre la mme que celle des _Malaterra_.

      Note 360: _Herleve._ Plus connue sous le nom d'_Harlote_ ou
      _Arlette_. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise:

          A Faleize out li dus hant...
          Une meschine i ot ame
          Arlot ot non, de Burgeis ne
          Meschine ert encore et pucele.   (Vers 7991.)

      Note 361: _Meismement._ Surtout. De _Maxim_.

      Note 362: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4._

Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si
s'averti coment sa terre estoit gaste et trouble par ses barons meismes.
Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait  amour tant comme
il pot, et les pria et commanda qu'il ne fissent, l'un  l'autre, chose
qui fust contraire  raison. Par le conseil de ses barons fit garde et
tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de
nobles homes qui bien et loiaument luy obirent volentiers et luy aidrent
 plaissier ses ennemis.


IV.

ANNEES: 1044/1049.

_Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duche par l'aide du roy de
France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille._


Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjossent des guerres et des
dissencions[363], s'en alrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent
par leur desloiaut contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne
seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillires
demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas  l'onneur n  la
courtoisie que son pre luy avoit jadis faite. Lors s'accordrent les
princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loaus, que l'on
s'accordast  la volent le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce
s'accordrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis.

      Note 363: Guillaume de Jumiges ajoute ici, aprs avoir parl des
      auteurs de ces menes: Quos nominatim litteris exprimerem, si
      inexorabilia corum odia declinare nollem. Cette rticence est
      curieuse, et doit nous laisser penser que frquemment l'obscuril
      dans les noms propres, chez les historiens du 11me sicle, a t
      calcule.

      Note 364: _Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5._

Mais quant Gillebert Crespin,  qui le duc Robert avoit bailli le chastel
en garde, vit qu'il avoient ce esgard que le chasteau fust rendu au roy,
il entra ens et le tint contre le roy, tout appareilli du deffendre. L
vint le roy, mais moult fu courrouci de ce que le chasteau luy fu v.
Arrire s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et
assist le chastel moult efforciment; mais le duc proia tant Gillebert
Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et
dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bout et esprins
partout et fu ars en la prsence de tous ceux qui l estoient.

De l se parti le roy, et assez tost aprs entra en la conte d'Auge[365]
et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist;
par celle voie meime qu'il estoit al vint droit au chasteau de Tillires
et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit
qu'il ne seroit restor de a un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien
du pril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le
fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le trast en la parfin; si avoit est
nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donn le chastel de Brioc[368],
pour ce qu'il le peust mieux lier  luy en amour et en loiaut; et tant
fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de
Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste
alliance fu paronnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et
ali  luy par serement.

      Note 365: _D'Auge._ Le latin porte: _Oximensem comitatum_, et Wace,
      _Wismes_. C'est _Exmes_, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis).
      Variantes, _Huiges_, _Eu_.

      Note 366: _Argenthom._ Latin: _Argentomum_. C'est _Argenton_, prs
      d'_Exmes_.

      Note 367: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17._

      Note 368: _Brioc._ Variantes: _Brionne_. Wace dit aussi:

          Et quant il l'ot fet chevalier
          Li donna Briunne et Vernon
          Et altres terres envirun.
          (Vers 8765.)

      Cepedant Guillaume de Jumiges nomme ce lieu: _Castrum Brioci_; mais
      la mention de la _Rille_, que nous allons trouver tout--heure,
      prouve qu'il s'agit bien ici de _Brionne_.

Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient tra et du
tout guerpi, et chascun jour s'efforoient de s'aider de ses villes
meismes, se doubta moult qu'il ne fust ost de sa seigneurie par force, et
que les traiteurs ne fissent seigneur de celuy qui telle envie luy
portoit. Henri, le roy de France, requist par ncessit, et le pria, comme
 son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy,  qui il
souvint des bnfices que son pre luy avoit fais, assembla ses osts, en la
conte d'Uisme entra et vint jusques  Valdune[369]. L trouva les ennemis
le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy
fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part  tout son
effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent
si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et
furent nos en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille o tant de
traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trbuchrent
en un jour.

      Note 369: _Valdune_, dans le pays d'_Uimes_, ou _Hiesmes_. On ne
      retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace,
      qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne
      exactement la position:

          Valedumes est en Oismeis
          Entre Argences et Cingueleis;
          De Caun i puet-l'en cunter
          Treis leugs el mein cuider.

      Note 370: _Olne._ L'Orne.

De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle trason avoit bastie, et se
feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allrent aprs et
assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom
Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit
noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit
j  l'afamer, si fist requerre pardon de son mfait, et le duc eut piti
de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy
commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement.
Lors furent hors de leurs esprances tous ceulx qui contre luy s'estoient
tourns; et meismement quant il virent que partie des chasteaux o il
avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main
le duc. Lors vindrent  luy en mercy, et luy obirent comme  leur
seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues,
ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc
ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante
sept.

_Incidence._--[371]En ce temps tenoit la conte de Montrueil Guillaume
Guerlant. Descendu estoit de la ligne le grant Richart. Un jour s'en vint
 luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit
povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congi
d'aler en Puille o il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy
dist: Qui te fait ce faire? Et cil respondi: La povret que je suefre.
Et le conte respondi: S tu me veulx croire, tu demourras en cest pays,
car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu
pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul
contredist. Le chevalier le crut et demoura en telle manire. Ne demoura
pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et
s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le
duc privement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier
ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant,
et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier n
esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout courouci:
As-tu donc pourchaci et fait par quoy Normandie soit par toi trouble, et
que je sois deshrit par ton pourchas, qui promis au chevalier
souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas s Dieu plaist;
ains aurons paix pardurable par le d'on de notre crateur. Si te commande
que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes
tant comme je vive. Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en
Puille  un sien escuier; et le duc donna la conte de Montrueil  son
frre Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient
de par son pre; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mre, qui humbles
estoient et dbonnaires, essauoit et lvoit.

      Note 371: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19._


V.

ANNEE: 1054.

_Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment
ses gens furent desconfis et occis par les Normans._


[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les
Franois ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et
leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues 
leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le
duc Guillaume, qu'il entra en Normandie  deulx paires d'osts: l'une de
fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit 
Huedes, son frre; l'autre mena il meisme en la conte d'Evreux, et en fist
chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son pas destruire, fu
moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient
entrs en Caux, et il meisme prist l'autre et vint l o le roy estoit.
Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent  Mortemer[373], l o les
Franois estoient. L les trouvrent o il ardoient tout et roboient et
honnissoient les femmes  force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars
moult cruellement, et dura la bataille ds le matin jusques  nonne, sans
cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais  la parfin,
les Franois, qui sans raison destruisoient le pas, furent desconfis (tout
ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour
mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374]

      Note 372: _Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24._

      Note 373: _Mortemer-sur-Eaulne_, entre Aumale et Neufchatel.

      Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien
      normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui
      semble plausible de l'infriorit de courage des Franois, dans cette
      circonstance.

Moult fil le duc li de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy
espouvanter, envoia-il un message prs des herberges sur une haulte
montaigne. Quant il fu nuit, haultement commena  crier; et ceus qui
faisoient le gait s'en allrent celle part, et luy demandrent pourquoy il
crioit et qui il estoit. Je ay nom, dist-il, Raoul de Toene, et vous
apporte dures nouvelles. Allez  Mortemer, et menez chars et charettes, et
rapportez les corps de vos amis qui l sont occis. Franois estoient venus
pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouve plus grant
qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte
de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschapps
par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de
Normandie[375]. Et quant le roy sot la vrit, si ne voult pas aler avant,
mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc
restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillire, que le roy
luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et
puis le bailla  garder  Guillaume, le fils Hosbert.

      Note 375: Wace, contre son habitude, a abrg ici le texte prcieux
      de Guillaume de Jumiges:

          L u li Reis fu hebergis
          Fist un home tost enveier,
          Ne sai varlet u esquier;
          En un arbre le fist munter
          Et tute nuit en haut crier:
          --Franois! Franois! levez! levez!
          Tens vos veies, trop dorms:
          Als vos amis enterrer
          Ki sunt ocis  Mortemer.
          (Vers 10073.)

      Note 376: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25._


VI.

ANNEE: 1089.

_Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli
par force une chivre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue
par-dessus les murs du palais._


[377]_Incidence._--En ce temps que les Normans estoient en Puille
souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain
Toustain Scitel; homme estoit renomm de maintes grandes proesses. Entre
les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il
estoit trop renomm. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chivre en sa
goule; vers luy courut et la luy arracha  force; et puis le prist parmy la
queue en ce point que il estoit encore tout forcen de sa proie, et le jeta
par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin.

      Note 377: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30._

Tant le haoient les Lombars par envie que il dsiroient sa mort. Une fois
le menrent en un dsert o un grant dragon habitoit et grant multitude
d'autres serpens, et quant il y fu, si tournrent tous en fuyte. Toustain,
qui pas ne savoit la trason, s'merveilla moult quant il les vit fuir, et
demanda  son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy
soudainement, et luy lana feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi
son escu en un moment et puis engoula la tte de son cheval. Et Toustain
sacha l'espe[378] et le fri si durement qu'il l'occist; mais il fu si
envenim de son flair qu'il ne vesqui que trois jours aprs. Quant il fu
mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance
de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx
grant occasion.

      Note 378: _Sacha._ Tira.

[379]Moult avoit le roy Henri grant dsirier de vengier la honte et le
dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de
rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint
en Normandie. La conte d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier,
se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une
partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par de n passer ne pot,
pour la mer qui j estoit monte. Le duc survint  grant ost et couru sus 
ceulx qui par del estoient demours. Pluseurs en occist et prist en la
prsence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il
avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par
l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la
proesse du duc et qu'il luy choit bien en toutes choses; si dsira moult
 avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques
puis n'y eut s bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillire que il
luy avoit tollu.

      Note 379: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28._


VII.

ANNEE: 1050.

_Coment un abb et son couvent, de la cit de Radibonne, en Bavire,
affermrent au peuple d'un homme mort que il trouvrent au fondement de
leur glyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier
leur lieu._


(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant
amour et grant affinit ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce
par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages 
l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre
les roys et les empereurs. En Bavire estoit l'empereur, en une cit qui a
nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prlas estoient
assembls pour aucune erreur qui estoit espandue par le pas: si vous
comperons coment.

      Note 380: Cela est pris du livre intitul: _De detectione corporum
      S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii_. (Voyez les _Historiens de
      France_, tome XI, p. 469.)

En ceste cit il est une abbae fonde de Saint-Ermantrus. Si avint que
l'abb de lans faisoit un fondement pour maonner en l'glyse qui moult
estoit vielle et ancienne, ains comme s elle dust cheoir. Dedens
trouvrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en tnbres
d'ignorance et oublirent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il
vouloient essaucier leur lieu; et affermrent au peuple qu'il avoient
trouv le corps saint Denys aropagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays
espandue: l'vesque meisme de la cit manda les autres vesques voisins, et
leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist  la parfin que c'estoit
sa volent que tel corps qui ainsi avoit est trouv fust lev
solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordrent tous, et
assna l'vesque le jour de celle lvation, et les pria qu'il revenissent
tous  celuy jour.

Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestrent l'vesque
qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre  ce jour. Et l'empereur, qui
pas ne cuidoit que ce fust vrit, se flchit toutefois  leurs prires et
leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prlas
de diverses rgions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Lon, qui
nouvellement estoit orden. En ce point, vindrent les messages le roy Henri
 la court de l'empereur. Moult s'emerveillrent quant il virent l'apostole
et les barons et les prlas et tout le peuple assembls: et demandrent
sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vrit, si n'en firent
nul semblant, ains se prsentrent devant l'empereur pour dnoncier la
besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et
quant il s'en fu conseilli, si leur donna response souffisant  leur
oppinion.

Lors cuida qu'il demandoient congi de retourner en leur pas; mais avant,
descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et,
en la prsence de tous, parlrent en telle manire: Trs puissant
empereur, tu scs bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double
courage[381]; et comme cil vice fait  blasmer en personne de petit estat,
moult doit mieux estre damn en prince, en empereur et en roy; car ainsi
comme aucun esleu en grant dignit resplandist plus s'il est enlumini de
vrit, ainsi cil meisme qui est en tel tat fait plus  dampner et 
despiser, s'il s'abandonne  pchi; et ce voulons manifester pour ce que
nous avons ainsi commenci  parler. Tu as maintenant promis que tu
garderas loaut et amiti gnrale envers notre roy; mais il semble que tu
face j contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu
que cil peuple, qui ci est assembl de divers lieux, est pour ce venu que
tu veus lever et metre en rvrence avec les sains martirs la charoingne
d'un homme mort que l'en a trouv en terre; et plus, que l'en le veult
lever pour le corps saint Denys l'aropagite. Si tu veulx bien savoir et
enquerre la vrit de ceste chose que nul ne devroit n penser n dire n
faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme
que l'en treuve s gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'glyse, que il
scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont
l'entre ferme  trois paires de serreures que l'en puet encore veoir
jusques au jour d'uy; et les mist darrire l'autel en une croute voute 
chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une
petite entre; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et
pesans d'or fin et de pierres prcieuses, o le saint clou et la sainte
couronne sont honnestement gardes jusques au jour duy; et s le corps
saint Denys doncques est si diligemment gard et a tousjours est, comment
le eust su nul larron embler? Aprs comme tu dois savoir que il soit
apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours est gard et
deffendu par les prires de si grant patron, nous nous esmerveillons coment
tu t'es si lgirement assenti  croire ceste erreur, tu qui recongnois de
parole que tu es joins  nostre roy en amisti et en charit, pour laquelle
chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire
moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home
mort soit leve pour le corps saint Denys l'aropagite, au moins, jusques 
tant que tu ayes fait savoir  nostre seigneur le roy de France, ton amy,
que il fasse enquerre loiaument, savoir non s il a en France le corps
saint Denys; et s tu os dire certainement que il ne soit l, si pourras
faire ce que tu as commenci; et s tu le fais autrement, nous cuidons que
moult de maux en doivent venir.

      Note 381: _Courage._ Manire de penser. _Courage_ toit autrefois
      synonyme de _coeur_.

Aprs ce que les messages orent ainsi parl et l'empereur les eut
diligemment escouts, si leur respondi que il s'en conseilleroit 
l'apostole et aux barons. Aprs le conseil leur respondi que leur sentence
estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en
retournrent en France.


VIII.

ANNEE: 1050.

_Coment ceste erreur fu estainte et prouve du contraire  Saint-Denis, en
France, par le dmonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et
ses compaignons, en la prsence le roy, et les barons, et les prlas et le
peuple._


Quant il furent retourns et il eurent au roy rendu response de la
besoingne pourquoy il estoient l als, si luy comptrent aprs, tout par
ordre, coment ceste chose estoit ale. Et le roy, qui moult estoit en
grande cure de ceste chose, manda,  jour nomm, les barons et les prlas
du royaume et les assembla, et meismement Huon, abb de Saint-Denys. Et
quant il furent assembls, le roy leur compta la besoingne  grant pleurs
et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapport, et leur
demanda conseil de ceste chose.

Lors trouvrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte
s ce n'estoit par la dmonstrance du corps; et que l'abb mandast par tout
et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx
fussent prsens  qui les lettres seroient portes; et que il ne laissast,
en nulle manire, que il ne feist savoir le jour  ceulx qui ceste erreur
avoit esmeue, pour ce que, s il n'y estoient pas, la derrennire erreur ne
fust pire que la premire;  tant se despartirent tous. Mais l'abb leur
pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et
l'abb repaira  Saint-Denys, et raconta au couvent de lans ceste chose 
grant plours et  grant larmes; et les frres, qui doubtoient le commun
pril, estoient  grant msaise et chanceloient entre paour et esprance,
et touteffois furent-il relevs et conforts par la grace de celuy en qui
l'esprance des bien-crans est toute mise jus, et se mistrent en la
disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnrent moult efforciement 
vigilles et  oroisons communes et prives. Et l'abb envoya, tandis, ses
lettres prs et loing, et si n'oublia pas  envoyer  ceulx de la cit de
Radibonne, par qui celle erreur estoit commencie, et assigna le jour au
cinquiesme des ides de juing.

Quant le couvent eut longuement est en oroisons, en vigilles, en jeunes et
autres pnitences par quoy la divine piti a mercy de pcheurs, et le jour
que fu mis approcha, si commencrent  venir de toutes pars vesques, abbs
et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes
et femmes sans nombre, de diverses contres; et si y vint Huedes, le frre
le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si
luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manire le
crateur de toutes choses vouldroit rvler aux siens ce qu'il dsirent. Si
n'y voult pas venir, car il se sentoit  si grant pcheur, ce disoit, que
il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si
prcieux martyr; mais touteffois croit fermement et loiaument que la
divine debonnairet seroit l prsente par oeuvres; et si envoia une pourpre
vermeille pour envelopper les prcieuses reliques[382]. Quant ce vint aprs
l'office des matines, que tout le couvent eut est toute nuit en oroison,
et les vesques et les abbs furent prsens, il ostrent l'escrin de
l'entre de la fort voute,  grant rvrence, et fu apporte devant tous
scelle et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne
coustume des orfvres qui jadis furent. Descelle fu  grant peine en la
prsence de tous, et furent trouvs entirement les os du corps du prcieux
martyr, envelopps en un drap de soie si viel et si pourri, que il
s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le
manioient, ainsi comme fait toille d'araignes. Tous furent maintenant
remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice n nulle odeur
aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de
si grant lesse qu'il commencrent  chanter graces et louanges 
Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremells,
assemblrent les pices du viel paile et la poudre de vestement Monsieur
saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abb Hues de lans
estoient traitts dvotement envelopprent au riche paile que le roy y eut
envoi. Lors commencrent les vesques  crier au peuple la vrit si comme
il l'avoient trouve: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le
pourroit dire. Un pou en loing de l'glyse portrent les reliques en
procession pour esmouvoir la dvocion du peuple. Huedes, le frre du roy,
retourna au roy  Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit
est. Et le roy, qui fu li oultre mesure, vint en ce jour meisme  pi, et
tout nus pis par grant dvocion, et vint jusques  l'glyse moult
humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Aprs, offri un riche drap
de soie et puis prist congi de retourner. Les reliques portrent 
procession  grant multitude de peuple, devant et darrire, et puis
asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la
multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses
rgions, et tant comme il demoura ainsi, fu gard, par jour et par nuit,
des deux parties  du couvent, l'une aprs l'autre. Si fu ainsi laissi tout
apensement, jusques  tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent
savoir la certainet par eux ou par autruy.

      Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit d faire remonter
      l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends
      pas comment aucun de ceux qui ont parl de ce fameux tendard ne
      s'est arrt  au rcit de cette premire ouverture de la chasse de
      Saint-Denis.

Aprs les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme
il estoit devant,  la loange de celuy qui vit et rgne sans fin.


IX.

ANNEE: 1050.

_Des noms des barons et des prlas qui la furent prsens._


Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui l
furent,  la mmoire de ceux qui  venir seront.

Des prlas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de
Cantorbie; Imbert, vesque de Paris; Elinant, vesque de Laon; Baudouyn,
vesque de Noyon; Gautier, vesque de Meaux; Frolans, vesque de Senlis. Si
amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbs
furent cils: premier, l'abb Hues de Saint-Denys; Aubert, abb de
Nermoustier; Jehan, abb de Fescamp; Landry, abb de
Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abb de Saint-Pierre-de-Fosss; Raoul,
abb de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant
l'empereur que saint Denys l'aropagite estoit en France, et si y fu
Geffroy, abb de Coulons, et tous ces abbs avoient amen preud'homes et
religieux. Des barons furent cils prsens: Huedes, le frre le roy;
Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de
Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans
le grant nombre des simples chevaliers.


X.

ANNEE: 1051.

_Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et
coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe
son fils ainsn. Aprs, de la mort le roy Henri._


[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espouse,
eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mre meisme ne vesqui puis
longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier,
vesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une
sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant
elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement.
Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui
 venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en esprance qu'elle en
receust le loier en la vie perdurable. Une glyse fonda en la cit de
Senlis, en l'onneur de saint Vincent.

      Note 383: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._

Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et
engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu
appel Hues-le-Grant, et fu pre Raoul, conte de Vermandois.

En ce temps fu arse la cit de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu
famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsn des trois
frres, fu oint et sacr au vivant de son pre, et par son commandement;
car il estoit j viel et dbrisi; ce fu en l'an de l'Incarnation mil
soixante-dix. Eu l'an aprs morut Henri et fu enseveli en l'glyse
Saint-Denys avec son pre et son aeul et son bisaeul, et les autres roys
qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en
armes.



_Ci finent les fais au bon roy Henri._




CI PARLE DU PREMIER
ROY PHELIPPE.

*       *       *       *       *


I.

ANNEES: 1080/1095.

_Coment il saisi la conte de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de
Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et
occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie
pour aler oultre-mer._


[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust
appel, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune
dbonnaire. Femme prist qui Berthe fu appele, fille le conte de Hollande
et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils.
La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espouse 
Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui voit bien que son pouvoir et
sa seigneurie estoit moult amenuisie, ce luy estoit avis, par le dfaut de
ses ancesseurs, dsiroit moult  mouteploier. En ce temps, estoit conte de
Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme
aucunes escriptures dient, se croisa  la premire croiserie de Perron
l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer  la premire muete; la
conte de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].

      Note 384: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._

      Note 385: _Moult en paix._ Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui
      se contente de donner  Philippe l'pithte de _Magnificus_.

      Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a t clbr dans les
      chansons de geste du treizime sicle. Celle de Lion le fait pre du
      hros principal, et, suivant elle, Harpin auroit t dpouill de son
      fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France.
      Plus tard son fils Lion seroit revenu  Bourges et auroit t reconnu
      comme le lgitime hritier des domaines de son pre. (Voyez le
      manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n 450.)

Aprs ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et
Fouques Rechin, son frre, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la
cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frre luy avoit donn
trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy
lairoit toute la conte de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la
guerre que il pensoit  mouvoir contre son frre. Et le roy se conseilla
sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques  bataille contre
son frre et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois,
et le prist et le tint en sa prison jusques  la fin de sa vie; mais en
celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Aprs celle
victoire laissa au roy la conte de Gastinois, si comme il luy avoit
promis; mais les riches hommes et les chevaliers du pas ne vouldrent faire
hommage, jusques  tant qu'il eut jur, comme roy, que il tendroit les
anciennes coustumes du pas.

Ne scay quans ans aprs, si comme convoitise et malice croissent toujours,
le roy saisi et prist la conte de Vouquesin et la tint en sa seigneurie;
et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de
Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste conte de
Vouquesin muet[388] des fis de Saint-Denys en France, et quiconque la
tient, il en doit l'ommage  l'abb de laiens. Et le service du fi si est
tel que il doit porter s batailles et s osts l'oriflamme Monsieur saint
Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en
l'glyse par grant dvotion et prendre congi aux martyrs avant qu'il
meuve. Et quant il part de l'glyse, il s'en doit aler tout droit l o il
muet, sans tourner n  n l en autre besoingrie[389].)

      Note 387: _Montmelian._ D'aprs ce texte, le chteau de Montmelian
      devoit tre entre le Vexin et le comt do Dammartin en Gole. Cette
      position est encore atteste par le rapprochement de deux passages du
      roman de _Garin-le-Loherain_. Dans le premier, Fromont citant un don
      que lui fit le roi:

          J fust uns jor que m'ustes covent,
          Quant vous chaciez devant _Montmelian_,
          En la fort qui  celui appent,
          Quant  Begon donnas en chasement
          La duchet de Gascongne la grant.... etc.
          (Tom. 1, p. 123.)

      Et plus loin, Fromont revenant sur lu mme point:

          Vous savez bien l'emperres jadis
          M'ot en covent quant il fu  Senlis,
          Quant  Bgon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)

      Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forts d'Ermenonville et
      de Chantilly, un petit bois de _Montmelian_, prs d'un hameau nomm
      Notre-Dame de Montmelian. C'est l qu'toit le chteau ferm par le
      roi Phillippe Ier.

      Note 388: _Muet_ est mouvante.

      Note 389: De l l'opinion  tort soutenue par Ducange et autres
      savans illustres, que nos rois auroient adopt l'oriflamme de
      Saint-Denis seulement depuis la runion du Vexin  la couronne.
      Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros sur
      laquelle on s'est appuy, prouvent justement le contraire. Voyez
      une note de _Garin-le-Loherain_, tome 2, page 121. Voyez aussi le
      prcieux ouvrage de M. Rey sur le _Drapeau et les insignes de la
      monarchie franoise_. Paris, 1836.

_Incidence._--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comtes au
ciel, prs de cinq jours, et donnoient grant clart contre occident.

En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en
Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.

En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient 
Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration,
pour ce qu'il vivoient dshonnestement et faisoient mauvaisement le
service. L'glyse donna  Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les
moines de l'abbae, au temps l'abb Huon.

[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze,
vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de
grant dvocion. Son concile assembla en la conte de Clermont en Auvergne.
Et quant le concile fu assembl qui fu de trois cent et vint, que vesque
que abbs, il se leva au concile et commena  parler comme cil qui estoit
bien enparl et de parfonde loquence. Lors les commena  enseigner et
amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple
de leur veschi et de leurs diocses par les provinces. Lors descendi en
plourant sur la povre terre d'oultre-mer o nostre Sauveur avoit est mort
et vif et crucifi pour nos pchis, que la gent sarrazine destruisoient,
si comme il avoit o dire certainement; si amonestoit,  grans soupirs, le
peuple et les barons que elle fust secourue.

      Note 390: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48._

Sa parole, qui volentiers fu reue s cuers des bons crestiens par la vertu
u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le trs-vaillant Aimars, vesque du
Pui, se croisa tantost, embras de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui
tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute
manire la chevalerie de la crestient; si comme il est apparent, s fais
que le barnage[391] de France fist en celle voie.

      Note 391: _Barnage._ Baronnage.

Aprs luy, se croisrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frre le roy
Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois;
Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint
autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pi sans
nombre. Par la renomme de ceste croiserie, se croisrent maint autres
nobles et princes en autres rgions.

      Note 392 _Hues-le-Grant._ Hugo magnus. Cette finale du nom de
      plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas tre
      considre comme analogue  celle des Charles de la seconde race.
      _Carlomannus_ ou _Carlomagnus_, _Hugomagnus_, etc.

      Note 393: _Paiens de Kaneleu._ Le latin du continuateur ne porte pas
      ce nom ni le suivant.

En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart,
estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrs, ses nis et maint
autres vaillans chevaliers de celle contre; en Lorraine, le vaillant
Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frres, et maint autres
nobles princes de celle rgion. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention
et leur bonne volent, leur donna si grans graces que, aprs tant de paines
et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur,
prinstrent-il la grant cit de Nice et la noble cit d'Antioche, et puis
aprs la sainte cit de Jhrusalem et aultres plusieurs cits et chasteaux
sans nombre; et dlivrrent le saint spulcre des paiens et de leurs
ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par
la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploict, aucuns
retournrent en leurs contres et aucuns dmourrent au pays pour la terre
et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de
Jhrusalem, Baudouin et Eustace ses frres et maint autres barons.


II.

ANNEES: 1100/1101.

_Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en
prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son
fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy
d'Angleterre._


(Atant nous tairons de ceste matire qui pas n'appartient  nostre propos;
si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son pre,
gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronn jusques  ce qu'il alast de
vie  mort: et puis se fist couronner et rgna tout seul; comme roy fier et
vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)

[394]Grant temps aprs refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme,
par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un
fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce,
doue, et s'abandonna  la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse
chose  si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il
Bertrade sa premire femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et
la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils
furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple.
Longuement vesqui ainsi en avoultire, n oster ne s'en vouloit pour nul
amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame,
et qui se doubtoit que Dieu ne l'en mist  raison par son deffaut, au jour
du jugement, escomnia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la
sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il
avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale
espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans
ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien
affaiti en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit
toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux
barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des glyses
deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en
estoient en grant dsirier.

      Note 394: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49._

      Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la _Vita Ludovici
      regis Philippi filii_, par le clbre abb de Saint-Denis, Suger.

Icil noble damoiseau s'accoustumoit  amer et  honnorer l'glyse de
Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de
long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint
tousjours  grant chiert et  grant rvrence, pour l'onneur des martyrs
desquels il estoit soustenu et aidi en ceste mortelle vie et par quelles
prires il attendoit  estre secouru quant  l'ame, aprs la mort; et si
pensoit  estre moine de lans, s ce fust que estre pust. Mais tandis
comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il
moult de venir  valeur et  proesce de grant homme, non pas  chacier n 
autres jeux enfantins  qui tel aage s'abandonne lgirement; ains
apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient  proesce et  valeur; et,
sans faille, faire luy convenoit par force, s il ne voulsist perdre son
roiaume par mauvaiset et par paresse; car les plus grans et les plus
puissans des barons du roiaume le commencirent  assaillir: et meismement
le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de
Normandie, qui Angleterre conquist et fust appel Guillaume le bastart. Et
pour ce que il commena  estre assailli si jeune, fu il preux, par les
grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce
croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux
grant besoingnes, et en vient-on souvent  grans emprises. Et par ce
s'enfuit paresse et oisivet, qui trop font de maus  ceus qui les
maintiennent; car ainsi comme dit le sage: Oisivet et paresse
admenistrent nourrissement aux vices.

Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et
sur tous hommes estoit convoiteux et dsirant d'acquerre los et renomme.
Quant il eut deshiret son ainsn frre, Robert, le duc de Normandie, de
toute la duche, si comme elle s'estent, aprs ce qu'il s'en fust al
oultre-mer, si se commena  approchier des marches du roiaume de France et
 assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manires qu'il povoit.
Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement
en ce que l'un n l'autre ne se tenoit mat n vaincu; dessemblablement en
ce que le roy Guillaume estoit fort et adur et parcrur d'aage, combl
d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire  luy
chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et
jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son pre tenoit encore
en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester  si puissant homme
et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant
seulement. Dont vissiez le noble damoisel chevauchier par le pas,  tant
de chevaliers comme il povoit avoir, une heure s marches de Berri, autre
heure s marches d'Auvergne: n j, pour ce, ne le vist on moins tost en
Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume
d'Angleterre,  trois cens chevaliers ou  cinq cens ou  moins, encontre
dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de
bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit
desconfi. Et en tels poingnis prenoit-on souvent des plus nobles barons,
d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus
nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert,
seigneur de l'Aigle, qui,  ce temps estoit le plus prisi chevalier de
toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors,  qui
le roy d'Angleterre ferma lors premirement le chastel de Gisors[397], et
d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de
France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon
de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la
destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir  raenon les
prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas
estre si tost dlivrs; ains furent en prison longuement, n'oncques par
mille raenon n'en porent eschapper jusques  tant qu'il eurent fait
hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent jur sur sains qu'il luy
seroient en aide  leur povoir contre le roy et contre le roiaume de
France.

      Note 396: _Gilebert de Laigle_ est honorablement mentionn par le
      pote Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce pote, publis par
      M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il toit  ct du roi Guillaume
      le Roux, quand celui-ci fu mortellement frapp par Tyrrel,  la
      chasse.

      Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est _Paiens_ que Suger indique
      comme ayant ferm ce chateau: Paganum de Gisortio, qui castrum idem
      primo munivit.

      Note 398: Simon Ier, fils d'_Amauri_ Ier, celui qui fortifia
      _Montfort-l'Amauri_.


III.

ANNEE: 1106.

_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit  avoir le roiaume de
France, et coment il grevoit povres gens et l'glyse, et ravissoit leurs
biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine
vengeance._


Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et
orgueilleux, boit  avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau
Loys estoit tout seul demour droit hoir du roy Phelippe et de la royne
Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx
autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il
avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espouse; mais nul ne
s'attendoit que nul en deust rgner, pour ce qu'il estoient ns en
avoultire, s il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce
s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce
n'est pas droit n chose naturele que Franois soient en la subjeccion
d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion
franoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli
s'esprance la fin de la guerre. Car celle guerre eut j dur trois ans et
plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir  chief, n par ses
Anglois n par ses Normans, si comme il cuidoit premirement, n par les
Franois meisme qu'il avoit  luy ali par serement et par fiance. Si
laissa la guerre tout de son gr, et passa en Angleterre.

      Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est
      peut-tre pas compltement involontaire. Suger dit: Parce qu'il
      n'est pas permis que les Franois soient soumis aux Anglois, ni mme
      les Anglois aux Franois. _Quia nec fas nec naturale est Francos
      Anglis, im Anglos Francis subjici, etc._

Aprs ce avint, un jour qu'il chaoit en une forest qui avoit nom
Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs
cuidrent qu'il eust est occis par la divine vengeance et  bon droit, car
il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les glyses et trop
angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prlas mouroient. Ce cas fu
mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier
Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce
qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,
celuy jour que le roy avoit est occis, n'avoit-il est en la forest, celle
part, n veu ne l'avoit en celle journe. Dont il est bien apparissant que
la cruaut de si puissant homme fu abatue et chastoie par la divine
puissance; en manire que cil qui les autres travailloit  tort fu
travailli sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouilli. A
Dieu tant seulement qui desceint les baudrs[2] des roys quant il luy
plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.

      Note 400: La traduction est obscure et incomplte. Ici Suger se met
      en scne, et dit avoir lui-mme entendu Gautier Tirrel jurer de son
      innocence. Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando spius
      audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc. Mais, ce tmoignage
      de Suger ne me satisfait pas compltement; lu dsir de fonder une
      onjecture difiante y parot trop. D'ailleurs tous les historiens
      anglois s'accordent  accuser de la mort du roi, non pas la
      vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic
      Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).

      Note 401: _Les baudrs._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin
      _baltheum_, dont se sert Suger. De mme dans Garin le Loherain:

          Aubris fu biaus, eschevis et mols,
          Gros par espaules, graisles par le _baudr_.
                                        (T. I, p. 85.)

Aprs ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frre, Henri, qui tant
fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et
cogneu, comme nous dirons cy-aprs. Si avint ainsi qu'il fu roy
d'Angleterre, pour ce que son aisn frre, le vaillant Robert, estoit au
temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint
spulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais
des Anglois, fors de tant comme il appartient  nostre matire, nous en
convient taire, jusques  tant que l'istoire en fera mencion.


IV.

ANNEE: 1106.

_Coment le noble jouvencel Loys amoit les glyses et les povres, et
combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les
uns les autres._


Loys, le noble jouvenceau, estoit j grant et parcru; et de tant comme il
estoit tenu  simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de
pourveoir le profit des glyses; et comme courageux et defendeur du sicle
et du rgne de son pre, se traveilloit pour la paix du clergi, et des
gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient j est si
longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il
est troubls, que nul ne savoit mais que estoit joie n paix.

      Note 402: Suger dit: Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus,
      gratus et benevolus (quo etiam  quibusdam simplex reputebatur), etc.

Si avint en ce temps que entre l'abb Adam de Saint-Denys et Bouchart, le
seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et
coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et  ce montrent les
paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffirent et
s'entrecoururent sus,  armes et  bataille, et ardi l'un  l'autre sa
terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en
eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par
devant le roy Phelippe, son pre,  Poissy le chastel. Cil se dfailli du
tout de droit or et de obir au jugement; et s'emparti de court ainsi. N,
pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il
apprist, assez tost aprs, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux
vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy  armes, et
sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le
seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurs de ceste entreprise, et
chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premirement et gasta
tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le sige entour, que
de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres;
et, tant le destraint qu'il vint  luy  mercy, et se mist sur luy, hault
et bas, de toute la querelle.

      Note 403: _Moncy._ Monciacensem. C'est aujourd'hui
      _Mouchy-le-chatel_, village de Picardie (dpartement de l'Oise),  4
      lieues de Beauvais.

Aprs, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres
griefs qu'il faisoit  l'glyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son
chastel vint  grant plent de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon
issi hors et assembla ses gens assez prs de son chastel; mais cil qui le
rgne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy
et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si
prs qu'il se fri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel,
comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en
reut, n'oncques issir n'en daigna jusques  tant que il eust tout le
chastel ars, jusques  la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si
fire proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du
chastel, tout fust-ce grant pril  luy et  son ost. Et tant y souffri
qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle
manire les soubmist et humilia  la volent Nostre-Seigneur  qui la cause
de la guerre estoit.

      Note 404: _Flatir ens._ Se prcipiter au travers.

En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home
estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que
le conte Mathieu, qui sa fille avoit espouse, luy tolloit  force la
moiti du chastel de Lusarches; car l'autre moiti tenoit-il pour raison de
sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala
clamer et s'en laissa choir  ses pis. En pleurant fist sa complainte par
telles paroles: Sire, ays piti de moy qui suis vielx et desbrisi: si me
secourrs contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que
vous ays toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt. Grant
piti eut de luy le deffendeur du rgne, et luy promist son ayde: et ainsi
le renvoia tout asseur de sa promesse.

Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du
chastel; puis les adjourna ambedeulx  sa court. Mais le conte Mathieu
refusa tout n,  sa court ne daigna venir n contremander. Et le damoisel
assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son
seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist
 force. La tour garni de chevaliers et la rendi  Huon, si comme il l'i
avoit promis. De l se parti et ala assiger un chastel le conte, qui a nom
Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce
sige qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le
temps se couvri soudainement et commena un fort temps de tonnoire et de
pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en dsesprance de
leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble
Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillrent, pour le fort
temps,  despartir de l'ost. Si fu bout le feu en l'une des parties des
loges, par desloiaut et par trason, et pour ce que c'est signe de
despartir ost du sige. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des
tentes folement et confusment, et commencirent  fuyr comme ceulx qui
cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent  la
fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit.
Lors s'arma et sailli au destrier, et couru aprs l'ost pour faire
retourner; mais pour chose qu'il sceust n dire n faire, ne les pot metre
au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis 
et l. Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres
garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses
ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et
seurement s'en porent fuyr ceulx  qui il estoit deffense; mais assez en y
eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus
par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le
plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que
chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens  pi
dont il n'est nul compte.

      Note 405: _Chambely._ C'est Chambly, en Beauvaisis,  une lieue de
      Beaumont, et  six de Senlis: aujourd'hui petite ville du dpartement
      de l'Oise.

Moult fu le gentil damoiseau embras de grant yre. A Paris retourna, et de
tant luy engroissa plus le cuer de fiert et d'ogueil, comme il n'avoit pas
appris  receveoir telle honte et tel meschance. A Paris ne demoura gures
pour sjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars,
trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer
que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre.
Ceste assemble sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se
doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschane que son
sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privs amis et leur
pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant
blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble
damoisel. Et se purgeoit en telle manire que par luy n par son pourchas
ne luy estoit telle meschance avenue, s par aventure non. Et coment qu'il
fust avenu, il s'en mettoit du tout  sa volent et  son esgart.

Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prires, que
du roy Phelippe, son pre, que d'autruy; mais touteffois,  la parfin,
refrena son mautalent, et si fut  tart et  envis: le tort qu'il avoit
fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit
dommagi; et luy fist rendre les prisons, et aprs fist la paix de luy et
de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel
de Lusarches qu'il luy vouloit tollir.


V.

ANNEE: 1102.

_Coment il deffendi les glyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son
fils, qui les perscutoit; et coment il les contraint par glaive et
occisions  faire satisfactions._


En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'glyse de Nostre-Dame de
Rains, par la cruaut Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui
souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement  ele, mais
aux autres glyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier
de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois  ost banie[406] en
Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne dust oser entreprendre s il
ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient
est faites aucunes fois devant le roy Phelippe o il ne mettoit pas grant
conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx
fois ou trois jusques  son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des
griefs que cil tirant faisoit aux glyses, il assembla un ost de bien cinc
cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son pre.
A Rains s'en ala hastivement, o il avoit est attendu deulx mois, pour
prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux
glyses. Lors entra en sa terre o il mist tout en feu et en flambe, et la
sienne et celle  ses aydes, et  proier quanqu'il trouvrent. Si furent
robs qui les autres souloient rober, pris et tourments qui les autres
souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant
avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant
comme il y furent ne sjournrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche,
qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de
lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle
guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les
autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des
chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur
parent. Entre ces choses y eut parl de paix en plusieurs manires: si fu
plus lgirement accorde, de la partie au jouvencel de France, pour ce
qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa prsence. Au
tirant commanda qu'il fist paix et satisfaction aux glyses; et il si fist
et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si
ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du
Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques  un autre jour.

      Note 406: _A ost banie_, et non pas _bani_, comme on lit dans le
      texte de dom Brial. A arme convoque.

      Note 407: _Cinc cens._ Le latin dit: _sept cents_.

      Note 408: _De navie._ Il y a dans le latin _manuali congressione_, et
      l'auteur aura lu _navali_ au lieu de _manuali_. La rdaction du temps
      de Philippe-le-Bel traduit mieux: _d'envar_. (Msc. 8396. 2.)

      Note 409: _Nuef-chastel._ Chteau situ sur l'Aisne, aujourd'hui
      chef-lieu d'un canton duquel dpend Rouci. _Sic transit gloria
      mundi._

Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre
l'glise d'Orlans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit
l'vesque, et si tolloit  l'glyse la greigneur partie de ce chastel
meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car
il mist sige devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui
en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se fri
en l'glyse du chastel qui prs estoit de sa maison, et se pensoit l 
deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui
laiens fu bout, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais
jusques  soixante personnes qui, par la force du feu, trbuchrent de la
tour en haut et furent recueillis et trespercis au fer des lances. Et
ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx
qui gnraument estoient escomenis de leur vesque.

      Note 410: _Autel._ Semblable.


VI.

ANNEE: 1104.

_Coment un cruel tyrant appell Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de
Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys
qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel._


En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fond est de grant
anciennet et fors de grant manire, car il est assis sor une haute roche
ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage,
Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde
haioit pour sa grant cruaut. Si le redoubtoient toutes les gens du pays
environ, comme lyon enragi et le haioient de haine mortelle, et chascun
jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que
Enguerrant de Boves, qui son pre estoit, le boit  geter hors du chastel,
pour la desloiaut dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil
Enguerrant, plain de grant valour et de grant renomme en son temps. Entre
luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblrent
tant de gens comme il porent avoir, par prire ou aultrement, et dvisrent
 assiger le chastel et le tyrant dedans, et  aceindre de fors palis; et
boient  tenir leur sige si longuement qu'il feust dedens affam et pris
par force et tenu en prison toute sa vie. Et si boient  abatre le chastel
s il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devis. Et
quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le
chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les
deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot
s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il
corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui
encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un
ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part
hastivement. Quant les barons qui tenoient le sige soient que il
approchoit, si envoirent messages contre luy, et luy mandrent en priant
et en requrant, comme  leur seigneur, en toutes manires, que il se
souffrist et que il ne les levast pas du sige, car il leur feroit trop
grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas
l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en
leur ost: et bien scust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et
plus grant dommage que eus, s le trayteur eschappoit ou s il remanoit au
pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient flchir de son propos n
par blandir n par menacier, si se levrent du sige pour ce qu'il se
doubtrent  mesprendre vers luy; et se trairent arrire, eulx et leurs
gens, entalents de retourner au sige, sitost quant il s'en seroit
retourn. Et ainsi souffrirent  faire sa volont sans contredit, tout leur
genast-il moult. En telle manire se retrairent arrire tous couroucis. Et
le sire du rgne leur destruist et despea tous leurs chasteaux et leurs
forteresses et tout leur autre appareil, et dlivra le chastel, en telle
manire, du sige et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et
quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du
sige, virent qu'il ne les avoit de rien espargns, si en eurent grant
despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412],
qu'il ne le dporteroient plus n de rien ne le seigneuriroient, et le
menacrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent
de leurs herberges et chevauchrent aprs luy, tous arms,  bataille
rangie et ordene, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent
assembler  luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit,
destournoit celle assemble, parquoy les uns ne pouvoient lgirement venir
aux autres pour assembler. En telle manire furent les deulx osts deulx
jours, et menaoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort
gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint  l'ost des Franois et
leur fist entendant que sans faille ceulx de l assembleroient  eulx, tout
entalents de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient
faite, aux fers des lances et aux espes tranchans; et pour ce que il
savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour
aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy
l'ost des Franois; dont vissiez chevaliers lis et esbaudis, eulx armer
et appareiller de toutes beauts d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir
et trs-noblement acesmer[414], et faire trs-grant semblant de requerre
leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour
trespasser le ru. Et se hastrent tant d'aler qu'il trouvrent passage
ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx
valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent
assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir
Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de
Rameru, Hue-le-Blanc de la Fert, Robert de Capi[415] et les autres sages
homes de leur ost, et il orent apperu la hardiesse et la contenance du
seigneur du rgne et de sa gent, si s'merveillrent moult et esbahirent.
Adont se conseillrent et trouvrent en leur conseil que mieulx leur valoit
honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler  luy 
bataille dont il leur pouvoit assez lgirement meschoir. Lors s'en
vindrent  luy  paix et l'honnorrent moult et luy firent ilecques meisme
fiances et seuret d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et
leurs choses, abandonnement  tous besoings et contre tous homes; et atant
se despartirent en bonne paix.

      Note 411: _Montagu._ Ce chteau toit entre Laon et Neufchatel; il
      fut dtruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle
      l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de _Roger de
      Montaigu_.

      Note 412: _Aatine._ Dfi, irritation, colre.

      Note 413: _Trop fort gabeur._ Suger dit: Un jongleur, preu
      chevalier. Quidam joculator, probus miles.

      Note 414: _Acesmer._ Orner.

      Note 415: _De Capi._ _De Capiaco._ C'est _Chpoix_, en Picardie, non
      loin de _Breteuil_.

Aprs ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout
ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchi par
affinit de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy
desseure par l'esgart de sainte glyse.


VII.

ANNEE: 1104.

_Coment le chastel de Montlehry eschi en la main du roy par mariage,
lequel avoit moult grev le roy et le royaume._


Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien
 chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et
pour son rgne accroistre et amender se penoit par grant pourvance de
soubsmettre et humilier ceulx qui se rvloient contre luy et qui
esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou
prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever
les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de
Montlehry, qui moult avoit grev le royaume par maintes fois, prist moult
 affebloier et deffaillir par griefs maladies, aprs qu'il se fu retourn
du saint spulcre, pour le travail de la longue voie o il fist
mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cit d'Antioche
pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les
murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cit[417]. Quant il se vit
ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne
fille deshrite qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage,  un fils
de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendr en la contesse
d'Angiers, et ce fist-il par la volent et par le pourchas le roy meisme et
son fils Loys qui moult convoitoit  avoir le chastel; et pour ce que
messire Loys peust mieulx lier  luy son frre en paix et en amour, lui
donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda  la prire
du pre.

      Note 416: _Gautier Troussel._ Il falloil _Guy_, comme dans le latin,
      et d'aprs la gnalogie donne  la fin du rgne de Robert.
      M. Guizot le nomme _Guy de Truxel_, bien que la position de cette
      seigneurie de _Truxel_ dt l'embarrasser. _Troussel_ toit un
      sobriquet.

      Note 417: Les historiens du sige d'Antioche ont rappel la honte de
      Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de
      Duchesne tome IV, p. 796.)

      Note 418: _De bast._ Btard.

      Note 419 _Meun._ Il falloit _Mantes_. _Castrum Meduntense_.

Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehry, si en furent
moult lis tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la
boise[420] de l'oeil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust
desbarr les huis d'une fort tour o il fussent en estroite prison. Et bien
tesmoingnoit le roy Phelippe  son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit
cil chastel lass et grv par plusieurs fois. Et puis luy disoit: Beau
fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveilli et en cui
combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiaut
je ne pus oncques avoir bonne paix n bonne sant. Laquelle desloiaut
faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens
s'attropeloient et de prs et de loing les traytres et les desloiaux; n en
tout le royaume n'estoient maux fais n traysons, sans leur assentement n
sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehry,
 destre jusques  Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si
grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne
povoient aler dans la terre de l'autre pour marchandise n pour autre
chose, sans la volent  ces trayteurs, se n'estoit  trop grant force de
gent.

      Note 420: _La boise._ Le ftu de paille. Festucam.

Teles paroles disoit le roy  son fils, et l'amonestoit de bien garder la
tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout
le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les
Orlnois repairier ensemble si comme il dsiroient.


VIII.

ANNEE: 1104.

_Coment le seigneur de Montlehry et son lignage se vouldrent retourner en
leur desloiaut acoustume et assaillirent Montlehry. Et coment le conte
Gui de Rochefort, qui estoit snchal de France, le secourut._


En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort,  grant renomme
et  grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si
estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe
belle feste, pour ce que moult avoit est son famillier et son ami, avant
qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son snchal avoit est. Et lors le
retindrent  leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour
tenir les affaires du rgne; et luy rendirent la snchausse, pour ce,
meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de
Montlehry, et que, par ce, acquissent paix et services de sa conte, qui
 eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et
des autres prochains chasteaux. Et tant moutplia puis, en eulx, amour et
familiarit, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy
Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent
ensemble, il furent desseurs par lignage qui fu trouv en eulx. En telle
manire dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son
fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les
besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues
de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;
mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours  luy la saveur qu'il a
prise en sa nouvelet[422], ainsi le sire de Montlehry et son lignage[423]
retournrent  leur acoustume trason et  leur desloiaut; et
pourchacirent, par trason et par [424]les deulx frres Gallandois qui
lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de
Troies, le mendre frre Gui Troussel, vint  sa mre, la vicontesse, 
grant compaingnie de chevaliers, et vint  ce chastel o il fu liement
receu. Lors, parla  Gui Troussel[426] et luy commena  retraire, en
plourant, les biens et les honneurs que son pre luy avoit fais, la grant
noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiaut qu'il avoient
tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria  genoulx
de parfaire ce qu'il avoit pi commenci. Par teles paroles et par tels
humiliemens, les flchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent
aux armes et alrent  la tour, tous arms, pour assaillir ceulx qui la
gardoient de par le roy. Lors commena l'assaut fors et prilleux, aux
espes et aux lances,  feu et  grant pieus agus et  grosses pierres, si
qu'il effondrrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrrent
 mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille
Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du rgne, devoit espouser; et
quant cil conte Gui, qui snchaux estoit le roy, seut ces nouvelles, si
mut l,  tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit
fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux
gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha
hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la
povoient prendre n ceulx dedens surmonter les aperceurent venir ds les
montaingnes; lors se trairent arrire et guerpirent l'assaut comme ceulx
qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du rgne ne venist sor eulx
despourveuement. Lors commencrent  pourpenser lequel feroient, ou de fuyr
ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeus,
fist  soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant
conseil parla  eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,
et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les
leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si
s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa trason
traite  fin. Mais quant le noble Loys o ces nouvelles, si vint au chastel
isnellement. Si fu moult courouci, quant il eut la vrit sceue, de ce que
il n'ot trouv les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il
les pust avoir tenus. Et  ceulx qui rems furent tint la paix que le
conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jure  tenir; et pour ce
qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la
forteresse du chastel, sans la tour[427].

      Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville  dix lieues de
      Paris, vers Chartres. Il reste quelques dbris du vieux chteau de
      Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est  cinq lieues de Paris. On voit
      encore deux des tours des anciennes fortifications.

      Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'ptre d'Horace
      _ad Lollium_ et non pas _de Arte potica_, comme le disent dom Brial
      et M. Guizot.

         Quo semel est imbuta recens servabit odorem
         Testa di.

      Note 423: _Le sire de Montlehry._ C'est je crois une faute. Il
      s'agit ici des habitans de Montlehry. Suger dit seulement: _Viri de
      Monte-Leherii_, et c'est  eux que Miles va s'adresser
      tout--l'heure, non pas  Gui Troussel, qui sans doute n'toit pas
      dans le chteau.

      Note 424: _Gallandois._ Les frres de _Garlande_.

      Note 425: _Coment_, etc. C'est--dire: De manire  ce que, etc., ou:
      Ils firent tant que, etc.

      Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajout, et mal  propos.

      Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et
      sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIme
      sicle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la
      royaut.


IX.

ANNEE: 1106.

_Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son pre,
eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur
de Grce. Et coment cil Buiaumont eut  femme Constance, la seur le noble
Loys._


En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy
espciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cit
d'Antioche, au temps que le grant sige y fu mis de celle trs-puissant
baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil
Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la
terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renomme par tout le monde,
meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre
fait sans la divine aide; dont il fu grant parole dmene nis entre les
Sarrazins. Si le vous compterons briefment.

Cil puissant prince Buiaumont et son pre Robert Guichart avoient une fois
assise la cit de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] n le
grant trsor de Constantinoble n la force de toute Grce ne les peurent
oncques par force lever de ce sige o il sistrent longuement. Si avint que
les messages le pape Alexandre passrent la mer et alrent jusques  eulx,
et leur requistrent et semondrent en la charit Nostre-Seigneur et par
l'ommage qu'il devoient  saint Pierre de Rome et  son vicaire, que il
secourussent  l'glyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit
assis dedens la tour de Crescence; et les prirent humblement et par
l'ommage que il avoient  l'glyse de Rome, qu'il ne laissassent pas
prillier l'glyse de Rome n son vicaire, qui en grant pril estoit s il
n'estoit secouru.

      Note 428: _De Thessale._ Suger dit: _Thessalonicenses Gaz_.

En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il
feroient avant ou s'il lairoient ce grant sige qui tant leur avoit coust
ou il ne peussent jamais recouvrer s  grant paine non, n  ce venir
qu'il en estoient j; ou s il nostre saint pre de Rome laisseraient
prillier et asservir, pour le sige maintenir. Si comme il orent grant
pice demour sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;
ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le sige maintenir et secourre
l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au sige; et Robert
Guichart, son pre, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu arm,
assembla  grant plent de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de
Kalabre que de terre de Labour, et de sergens  riches armes, et puis
chevaucha hardiement vers la cit de Rome. Et vint une aventure dont tout
le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex
sceut que Robert Guichart se fu parti du sige devant Duras, si assembla
merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont  bataille, et par mer
et par terre, pour le lever du sige. Si avint que luy et son pre se
combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart 
l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont  l'empereur de Grce: et
orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide
Nostre-Seigueur[429].

      Note 429: Ce rcit de la double victoire des princes Normans sur les
      deux empereurs semble avoir t emprunt par Suger  _l'Historia
      Sicula_ dite par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier
      une trs-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'_Istoire de li
      Normant_, _par Aim moine du Mont-Cassin_. Paris, 1835, page 308 et
      suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;
      c'est Grgoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de
      Crescence, en 1084.

La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour
demander  femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui
moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingne sor toutes
autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manires, essaya s'il la porroit
avoir. De si grant renomme et de si grant noblesse estoit le royaume de
France et cil qui sire en devoit estre, que nis[430] les Sarrazins avoient
grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refus le
conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien
le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par
promesses que par proires, que la dame luy fu ottroie du roy Phelippe et
de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cit de Chartres par devant mains
barons du rgne, que arcevesques que vesques que princes que abbs. Et si
fu prsent aux espousailles dans Bruns, vesque de Seigne[431] qui, de par
l'apostoile, estoit lgat en France. Si estoit venu avec le prince
Buiaumont pour prescier la voie du saint spulcre. Et de ce tint il grant
concile  Poitiers, et l eut traiti de plusieurs establissemens, et
meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince
Buiaumont qu'il encouragirent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En
celle compaingnie s'en retournrent en leur pays le lgat et cil Buiaumont
et madame Constance, sa femme,  grant joie et  grant compaingnie de
chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie.

      Note 430: _Nis._ Mme.

      Note 431: _Seigne_, Seigni. _Dans_, Dominus.

De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont;
mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont
qui fu prince d'Antioche aprs son pre et chevalier merveilleux eut un
jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de
chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui
follement les enchaussoit et plus qu'il ne dust se fioit en sa proesce. L
luy fu le chief cop, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi
Antioche, et Puille et la vie.


X.

ANNEE: 1107.

_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et  son fils,
contre l'empereur Henri, qui contrainst son pre  metre jus tous les
aournemens royaux; et perscutoit saincte glyse._


Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourn et eut enmene madame
Constance, sa femme, si comme vous avez o, avint que l'apostole Paschaise
s'en vint vers les parties d'Occident  grand compaingnie de ses hommes,
que cardinaux que vesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier
au roy Phelippe et  Loys son fils et  l'glyse de France, d'une nouvelle
querelle, d'endroit une manire de revesteure[432], de quoy l'empereur de
Rome le travailloit et le boit encore plus  travailler et luy et l'glyse
de Rome. Bien faisoit  croire, car il estoit homme sans piti et sans
amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux
que il avoit dshrit son pre meisme et tenu en sa propre prison, et
contraint  ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens  force, c'est
assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne
tendroit rien en propre de son hritage. Et pour ce que l'apostole et tous
ses consaulx se doubtoient de sa desloiaut et de la convoitise des Romains
qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure
chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et  Loys son fils et 
l'glyse de France, que  ceulx de la cit de Rome. Droit  Clugny s'en
vint, et de l  la Charit-sur-Loire. L ddia et sacra l'glyse d'iceluy
priour,  grant compaingnie d'vesques et d'autre clergie, et y furent
plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, sneschaux de
France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoi; et
de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume  sa volent, comme  leur
pre spirituel[433]. Et  ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit
nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abb de
lans et fist tant de bien au roiaume et  l'glyse; car il eut tout le
roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et pre au
roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire
si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service
le roy.) L estoit al, si comme nous l'avons dit, contre l'vesque de
Paris, Galon, qui l'glyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une
grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allgua, devant
l'apostole meisme, pour l'glyse, et deffendi sa querelle par droit et par
appertes raisons.

      Note 432: Suger dit: _Super.... novis investituroe ecclesiasticoe
      querelis_.

      Note 433: Le sens du latin est moins large: _Missus occurrit, ut ei,
      tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito,
      deserviret._

      Note 434: Suger dit seulement: _Cui consecrationi et nos ipsi
      interfuimus._

De la Charit se parti l'apostole et s'en ala  Saint-Martin de Tours. L,
chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre
sur son chief[435],  la guise de Rome. De l desparti et s'en ala
droitement  Saint-Denis en France, humblement et dvotement ainsi comme 
l'glyse Saint-Pierre de Rome. L fu assez haultement et honorablement
receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable
laissa aux Romains et  ceulx qui  venir estoient; car de chose
quelconque, n or n argent n garnement de pierres prcieuses qui en ceste
abbae fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant
de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi
devotement, tout dgoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps
en sacrefice  Dieu et  ses sains; et prioit  l'abb et au couvent que
aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donne et ottroie;
et disoit telles paroles: Ne vous doit pas dplaire s vous rendez aucunes
parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en
France, de nos grs et sans murmure, pour estre apostre de France. L luy
vindrent  l'encontre  grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et
s'inclinrent dvotement  ses pis, en la manire que les roys seulent
faire devant le spulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostes et
les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dvos
fils des apostoles, et les fist ambesdeulx soir devant luy.

      Note 435: _La mitre._ Frygium. C'est la _Thiare_, et non pas la
      mitre que tous les vques de France portoient. Suger affecte deux
      fois de rappeler que la coiffure pontificale ne diffroit de cette
      des prlats franois qu'en  raison de la diffrence de la _mode_ en
      de et au-del des monts.

Aprs parla  eulx, comme sage et par grant familiarit, de l'estat de
sainte glyse, et les pria moult qu'il aidassent  saint Pierre et  son
vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme
les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui
aprs vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte glyse et
meismement  l'empereur Henri.

Moult volentiers reurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur
conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy
abandonnrent tout le roiaume  sa volent. Aprs, luy baillrent grant
compaingnie d'archevesques et d'vesques, et l'abb Adam de Saint-Denis,
pour aler  l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui  Chaalons
devoient venir  luy.


XI.

ANNEE: 1107.

_Des messages l'empereur Henri et de leur lgation  l'apostole. Aprs, de
la rponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur
s'empartirent  mautalent._


Quant l'apostole eut j demour  Chaalons, ne sai quans jours, si
vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel 
Saint-Mange[436], dehors de la cit, et laissrent illecques Almaubert, le
chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres
vindrent  la court de l'apostole  grant compaingnie et  grant bobant; et
arneischis et atourns  merveilles orgueilleusement de lorains[437] et
d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trves, l'vesque
d'Antatense,[438] l'vesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous
d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une
espe toute nue. Si estoient  merveille corsus, gros et gras, curieux et
noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour
tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et
par raison. L'archevesque de Trves conta leur parole; home sage et amesur
et qui savoit bien langue franoise. Sagement conta la besoingne pourquoy
il estoient l envoi de par l'empereur; et de par luy, aporta  l'apostole
et  toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Aprs
commena la parole si comme ele luy eut est enchargie.

      Note 436: _Saint-Mange_ ou _Saint-Memmie_, faubourg de Chlons. De l
      les noms propres de _Mangin_, _Mangeart_ et _Magineau_ si communs en
      Champagne.

      Note 437: _Lorains._ Harnois de chevaux.

      Note 438: _Antatense._ Halberstadt.

      Note 439: _Moustier._ Munster.

      Note 440: _Desrenier._ Exposer par raisons. Discuter.

Lors commena  parler en tele manire: Cogneue chose est que ce
appartient  l'empire ds le temps  nos ancesseurs et nos sains pres, qui
ont est au lieu monsieur Saint-Pre, au sige de Rome, si comme ds le
temps le grant Grgoire et les autres aprs jusques  ore, que en toutes
lections soit gard et tenu cil ordre: que ainois que l'lection soit
espandue n magnifeste, qu'il soit fait assavoir  l'empereur; et s il
voit que la personne soit convenable  ce, l'en doit prendre de luy
asseurement et ottroy. Aprs ce, doit estre men en la congrgacion des
vesques et du clergi o il doit estre esleu selon les sains canons, et 
la requeste du peuple, et par l'lection du clergi, et par l'assentement
de l'empereur. Et puis quant il sera sacr franchement, non pas par
simonie, si doit estre ramen  l'empereur pour revestir-le du rgale, si
comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et faut; et si
n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel n de
cit n des marches n d'autres dignits qui soient de l'empire, et s
monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte glyse en
paix et en prosprit  l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme
il doit avoir en l'empire et au rgne.

A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'vesque de Plaisance qui
parla en telle manire: Sainte glyse, qui est rachete et franchie du
prcieux sanc Nostre-Seigneur Jsus-Christ, ne convient mie de rechief
ramener  servage, en ce que elle ne puisse eslire prlat, sans le conseil
de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrire et oublie la
prcieuse mort de Jsus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes
subjeccions et de tous servages. Que ce serait j avenu s il convenoit
qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses
appartiennent  l'autel plus que  luy qui d'eulx se veult saisir et
entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacres au corps
et au sanc Nostre-Seigneur proprement, s par ce lien les convenoit
sousmettre aux mains qui sont soillies et ensanglantes et pecheresses de
glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et
sa sainte unction.

Quant les messages orent ceste response, si commencrent  frmyr de
mautalent et dire contre l'apostole; et en manire de Tyois[441] noisier et
faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence 
luy et  sa gent; si dirent  la parfin: Ne sera or pas ci termine ceste
querelle, mais  Rome aux espes tranchans. Si s'en partirent  tant.

      Note 441: _Tyois._ Allemands.

Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvs, 
Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages
fussent os et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix
au rgne et  l'empire; et quant les messages qui ces paroles orent les
lui eurent portes, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala 
Troies et l assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant
pice devant. Aprs ce concile retourna  Rome en prosprit,  grant amour
et  grant grace des Franois, qui moult l'avoient servi et honnor; et 
grant paour et  grant haine des Tyois qui moult l'avoient grev et
traveilli.


XII.

ANNEE: 1111.

_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cit de Rome, comme
ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les
cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main  l'apostole et
le traitta vilainement._


Entour un an aprs ce que l'apostole s'en fust retourn, assembla
l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha
 Rome par grant force et par grant cruaut, comme cil qui en celle voie ne
s'esjossoit fors que quant il voit occision et sanc espandre. Quant il fu
l venu, si faint son cuer par grant trason et par grant guile, et fist
semblant paisible, n oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il
clamoit devant seur l'apostoile, et commena  promettre  faire moult de
bien  l'glyse et  la cit; et puis si blandi moult et pria que on le
laissast entrer en la cit, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le
desloiaux qui ne boit fors  la trason, ne doubta pas  dcevoir le
souverain du monde et toute saincte glyse, et le roi des rois  qui la
querelle estoit toute.

Taudis, s'espandi la renomme par la cit que l'empereur vouloit clamer
quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit
contraire  Dieu et  saincte glyse. Lors commencirent tous  faire plus
grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergi et les chevaliers de
Rome s'efforcirent tous comment il le pourroient plus honorablement
recevoir. L'apostole et les cardinaux montrent  grant compagnie
d'vesques et de prlas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures
et tous pars et acesms de riches aournemens, et luy alrent  l'encontre
et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses
cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur
qu'il rendroit paix  l'glyse Saint-Pre, et  son vicaire et  la cit,
et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi
s'entrencontrrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la
Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'glyse des apostres. Et ilecques
de rechief furent fais cil seremens, et aprs ce le jura tierce fois, et
porche de l'glyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons.
Lors fu men jusques  l'glyse des apostres  grant procession du clergi,
asss plus noblement et  plus grant joie que Rome ne fist jadis de la
victoire d'Afrique.

Tous rendoient loanges  Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si
espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il dussent les cieux
trespercer. L fu couronn solempnellement, par les mains de l'apostole,
selon la manire des anciens empereurs. Aprs se revesti l'apostole pour la
messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacr le vrai corps
Dieu et son prcieux sanc, si en comnia l'empereur d'une partie en
alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir
les convenances qu'il avoit vers saincte glyse. Quant l'apostole eut la
messe chante, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois
descouvrirent la desmsure trason que il avoient jusques  ce point
cle; et traisrent, comme forcens, les espes, et coururent sus aux
Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient dsarms; et commencirent
haultement  crier  haulte voix que tout le clergi de Rome, et cardinaux
et vesques, fussent prins et destranchis.

Aprs, firent une desverie  qui nul forfait ne se prent, n nul outrage ne
se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire
Nostre-Seigneur et de saint Pre. Tantost fu la cit esmeue et trouble et
plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors
primes apperurent la trason des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors
commencrent les uns  courre aux armes, et les autres  fuir comme gent
seurprise et esbahie; mais il ne porent si lgirement fuir  l'assaut de
leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y
en eust assez de blessis. Et touteffois montrent-il sor les trefs[442] du
porche de l'glyse qu'il firent verser et trbuchier sor ceulx qui les
chaoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de
son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvant, issi
hastivement de la cit et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui
oneques-mais eust est faicte, contre crestiens n ailleurs: ce fu le corps
de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des vesques comme il peust
tenir aux poins, et se mist dedens la cit Chastelle[443] qui trop estoit
fort de grant sige naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier
et laidement traictier les cardinaux et les vesques; puis fist une si
trs-grant cruaut que nis du dire est-ce grant flonnie; car il mist main
el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa
mitre et de tous les autres aournemens qui  sa dignit appartenoient; et
aprs ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: n oncques, n luy n les
siens ne voult laissier aler, jusques  tant qu'il les eust contrains  ce
que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en
eurent fait privilge. Un autre privilge leur estordist[444] aussi 
force, qu'il avoit devant ce quass, par le jugement de l'glyse, au grant
concile qu'il tint de trois cens vesques et de plus. Ce fu que l'empereur
le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et s aucun
demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte
glyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatraux, et que
le tirant qui l'avoit ramene  servitude la tenoit en sa main comme sienne
propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Aprs ces choses,
quant l'apostole eut reform l'estat de saincte glyse au mieux qu'il pot,
et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un dsert, et fist un
hermitage; l eust demour le remenant de sa vie, s saincte glyse et la
force des Romains ne l'eussent contraint de revenir  son sige. Mais
Nostre-Seigneur Jsus-Christ, qui saincte glyse racheta de son prcieux
sanc, ne le laissa pas longuement dfouler, n ne volt souffrir que
l'empereur s'esjost longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;
car ceulx qui de noient n'estoient tenus  l'empire par foy et par serement
n autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide
le noble damoisel de France, assemblrent un grant concile en son rgne, et
par le commun jugement de saincte glyse, escommenirent l'empereur et le
frirent du glaive saint Pre, puis s'en retournrent vers le rgne
d'Allemaingne, et pourchacirent tant qu'il esmeurent contre luy grant
partie de ce rgne, et le plus des barons du pas et ceulx qui  luy se
tenoient. Et dposrent Richart le Roux, vesque de Moustier, n oncques ne
finrent jusques  ce qu'il eurent  leur povoir destruit et deshrit ses
aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiaut par quoy il
guerroia saincte glyse. Et par son pchi fu l'empire transport en autrui
main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Aprs son dcs, furent ses
hoirs dshrits par son pchi, et vint pu la main Lohier le duc de
Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur
de l'empire, qui, aprs ce qu'il eut soubmis  l'empire Puille et Kalabre
et Lombardie et Campaigne jusques  la mer Adrienne et tout dgast devant
soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en
revint en son rgne  grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que
ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;
et nous, ds ore mais, retournerons aux fais des Franois qui sont de
nostre propos.

      Note 442: _Trefs._ Les poutres.

      Note 443: _Chastelle._ Le chteau Saint-Ange.

      Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit.


XIII.

ANNEE: 1107.

_Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus 
marchans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du
rgne l'assgia sant  grant ost et coment il le prist  moult grant
paine._


Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parl dessus, se forcenoit
tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du
damoisel Loys de France avoit est despci, en la prsence l'apostole,
pour la raison du lignage qui prouv y fu par l'engin et par le pourchas de
ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son
cuer reu boit bien  monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps;
et nonpourquant le devant dit sire ne le boit mie  oster de son service
pour le mariage qui despci estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois
s'i entremeslrent qui l'amour et la familiarit d'eulx deux despcirent
et i semrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du rgne
donna matire de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui
avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la
Marne[445], eut une fois pris chevaux  marchans au chemin le roy et men
en son chastel. Mais le sire du rgne qui, pour ceste outrage, estoit
forcen, assembla son ost hastivement et ala assiger ce chastel au plutost
qu'il pot, pour que il ne pust estre garni de viandes n d'autre
garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et
dlitable qui,  ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs
bestes pasturer, et grant dduit et grant esbatement pour la beaut de la
rivire et pour le grant dduit de la riche praerie. Si amande moult le
lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivire, qui grant seuret leur
donne. De ceste isle prendre et saisir se pna moult l'avou du rgne; et
si tost qu'il eut sa navie appareillie, si fist une partie de ses
chevaliers et moult de ses gens  pi despoillier tous nus, pour passer
plus lgirement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il
chissent: les uns fist passer  noe[447], et les autres  cheval parmy les
parfons flos, jaoit que ce fu trop prilleuse chose, et il meisme passa
avec eulx, mont sur son destrier pour donner  sa gent cuer et hardement.
Lors commena  envahir l'isle en telle manire. Mais ceulx du chastel qui
s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment
la terre dessus les haultes rives o il estoient assembls; et  ceux qui
estoient s flos et en la navie lanoient menu et souvent grosses pierres
et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et ruser de la
rive. Mais tost se rallirent les royaus et retournrent sus de rechief aux
chastelains par grant force, tous encouragis de bien faire. Dont firent
traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se
combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir  eulx. Et les
roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes
lacis, les rassailloient vertueusement  guise de galios[448]; et tant
dura les assaus, que les royaus qui avant avoient est russ, firent
ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a
pas appris  avoir honte n deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle
isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais
quant le sire du rgne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se
rendroient pas ainsi (et il eut j tenu le sige ne sais quans jours), si
ne pot plus souffrir, comme cil  qui le lonc sige ennuioit inoult. Lors
fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop
estoit fors et de parfons fosss et de glant haut et fort, d'eaue bruiante
et parfonde qui au pi luy courroit; et par ce estoit-il tel que,  bien
prs, n'avoit-il garde[449] d'escu n de lance. Et tout ainsi, passa parmy
le ruissel qui prs des fosss estoit o il eut de l'eaue jusques au
braier[450], tout atalent d'aler jusques au foss et d'assaillir au
glant[451] et sa gent aprs luy. Lors leur commanda  assaillir firement,
et eulx si firent par grant force,  moult grant grvance et  moult grant
meschief.

      Note 445: _Gournay_,  trois lieues et demie de Parie. C'est
      aujourd'hui un petit bourg.

      Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribu beaucoup 
      justifier les dclamations que nos crivains modernes se font une
      religion politique de rpter contre l'ancienne baronnie franoise.
      Tous les chevaliers, du Xme au XVme sicle, sont ainsi devenus des
      dtrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle
      avoit t la coutume des seigneurs chtelains, Suger n'auroit pas
      remarqu la grande colre de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et
      la guerre qui en fut la consquence. Nous conviendrons volontiers que
      la lutte une fois dclare entre barons, les routes dvoient tre
      moins assures qu'au milieu d'une paix complte. Tant que Hue du
      Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la
      guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage
      durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas
      allumes. Mais il y a loin de l  l'usage chevaleresque du
      _dtrousser les passans_ ou de les _pier sur les grandes routes_: en
      un mot, les _Mandrin_ toient dans le moyen-ge tout aussi rares, et
      les _Cartouche_ plus svrement punis qui de nos jours.

      Note 447: _Noe_. Nage.

      Note 448: _De galios._ De pirates. Suger dit: _Piratarum more_. J'ai
      dj remarqu ailleurs cette expression,  laquelle on ne trouve pas
      la mme acception dans le glossaire de Ducange.

      Note 449: _N'avoit-il garde._ N'avoit-il besoin, pour se dfendre.
      _N'avoir garde_ toit toujours pris dans le mme sens.

      Note 450: _Braier._ La ceinture. Usqu ad baltheum. Dom Brial a eu
      tort d'expliquer ce mot par celui de _braies_.--_Atalent_, dsireux.

      Note 451: _Glant_, partie suprieure des murs. On ne trouve gures le
      mot de _glandis_ avec ce sens ailleurs que dans Suger.

D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se
misrent avant et s'abandonnrent moult  eulx deffendre, si que il
n'espargnoient  nulluy, nis au seigneur du rgne; et vindrent  armes 
l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus
d'eulx trbuchier s fosss, si qu'il dlivrrent et rendirent  leur
bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint
ore ainsi,  celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la
victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi
souffrir. Lors fist le sire du rgne les engins appareiller, et en fist un
 trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et
au plus haut mist archiers et arbalestriers qui voient tout l'estre et le
couvine du chastel, et deffendoient  ceulx dedens l'aler et le venir parmi
les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier
estoient constraint et engoissis par eulx, ne s'osoient apparoir  leur
deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et
faisoieut traire en agait  leurs archiers et  leurs arbalestriers aux
royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en
occioient.

      Note 452: _Le ru._ Le ruisseau.

Prs de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et
s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit lgire entre  passer
oultre  ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais
encontre ce, refirent ceulx du chastel un trbuchet et apoiaux de fust,
l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus
montassent chissent de dessus le glant s fosses que ceulx du chastel
avoient faites, annes de fors pieus agus et ferrs, et bien couvertes
d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui l
chissent mourussent de tel mort,  giant hachie.

      Note 453: _Prs de cel engin_, ou plutt _sur cette engin;_ le latin
      dit: Hrebat machin eminenti pons ligneus.

En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et
requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui
au chastel estoient assgis. Et tant se pourchasa que, entre les autres
aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte
du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que
il l'eut asseur d'aidier  jour nomm et hastivement, et luy eut promis
que il lveroit le sige du chastel et dlivreroit ceulx qui estoient
dedens enclos, qui j estoient en tel point que la vitaille leur alloit
moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis  proier et 
ardoir le rgne, pour le seigneur faire lever du sige. Au jour nomm que
le conte Thibaut deust venir pour le sige lever, eut le sire du rgne fait
mander son arrire ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut
pas loisir de mander loing souldoiers. Et  tant de gens comme il pot lors
avoir issi de ses herberges fervestu et apparcilli luy et les siens, hardi
et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement
contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx
tel qui luy sut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda
ses barons; si les amonesta de bien faire, et commena  rengier et 
ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et
sergens  glaives, et ordena chascun  son droit et en sou lieu. Aprs
chevauchirent tous rangis contre leurs ennemis qui, contre eulx,
appareillis venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner
trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et
pristrent hardement. Dont laissirent chevaux aler et s'entrefrirent des
fers des lances. L, peust-on voir grant bruit et grant esclatis de
glaives. Si fu moult grand l'estour  l'assembler et fort et pesant
d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer
les royaus qui estoient fors et adurs de continuelles guerres; et cil qui
n'avoient appris s repos non et sjour se desconfirent et tournrent les
dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux
brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient
trbuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la
victoire. N oncques ne cessrent, n cil  pi n ceulx  cheval, jusques
 tant que il les eurent tous tourns  desconfiture.

      Note 454: _semonces_, Averties.

      Note 455: _Les Briois._ Les gens de Thibaut, comte de Brie.

Le conte Thibaut, qui  desconfiture estoit tourn, voult mieulx estre le
premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant  force de
cheval, et laissa son ost tout desbaret et s'en ala en sa terre  grant
perte et  grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les
barons, et plus de navrs et de pris. Aprs celle victoire retourna le sire
du rgne liement  ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist
en sa main et le bailla  garder aux Gallandois.


XIV.

ANNEE: 1107.

_Coment le noble sire du rgne courut sus un chastelain Hombaus par nom,
pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel
appel Sainte-Sevre. Et coment il le mist en prison en la tour de
Estampes._


En ce temps avint que le noble sire du rgne fu moult pri et requis de
plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le
chastel de Saincte-Sevre[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers
Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il
faisoit aux gens du pays dont il avoit oes les clameurs et les plaintes
plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir  droit, au
moins qu'il le dshritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult
grant noblesse. Et moult estoit  ce temps renomm de grant chevalerie
et moult bien garni de bonne gent  pi et  cheval; et, d'anciennet y
avoit toujours eu bons chevaliers.

      Note 456: _Sainte-Sevre_, aujourd'hui petite ville du dpartement de
      l'Indre, sur la rivire d'Indre,  trois lieues de La Chtre.

L mut  aler par les prires que il eut eues, et non mie  moult grant
ost. Si comme il fu entr en ces marches et il approcha de ce chastel, le
chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance,
luy vint  l'encontre  grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de
fors barres et de gros pieux un ru par o les Franois devoient passer, car
il ne pouvoient eschever ce pas n passer par ailleurs: et il meisme se
mist  l'encontre du pas,  toute sa gent; ainsi furent sor le pas
assembls d'une part et d'autre part et se doubtoient  passer d'ambedeulx
pars. Si avint ainsi que le sire du rgne vit un de ceulx de l qui, devant
tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le
destrier par grant desdaing et sacha l'espe, l'escu avant, la lance au
poing. Si comme il estoit tout arm, et voiant tous ses barons, ala
assembler  celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et
courageux: si le fri si noblement de la lance que il l'abati jus du
destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve
vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit
baingnier au gu jusques au heaume; et ne s'en tint pas  tant, ains se
feri tout maintenant parmy le pas o le premier estoit pass, et s'adressa
vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire.
Lors les assailli firement  s'espe tranchant si qu'il en fist plusieurs
ruser et resortir. Et les Franois, qui ce regardoient, prirent cuer par
son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent
en leurs ennemis trop aigrement et les convoirent chassant aux roides
lances, jusques en leur chastel.

Renomme, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le
sire du rgne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en
partiroient jusques  tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les
yeulx sachis, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour
ceulx du chastel et de toute la contre, de ceste nouvelle. Si eut cil
chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en
la manire et  la volent du sire du rgne. Et ainsi s'en retourna 
victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour
d'Estampes.


XV.

ANNEE: 1108.

_Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist
enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, o il avoit lu spulture._


Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur
et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy
Phelippe, son pre, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la
contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale pouse, ne fist chose
qui soit digne de mmoire; et tant avoit est espris de l'amour de ceste
dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors
d'acomplir son dlit, n du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien.
Par une seule personne estoit le roiaume gouvern et confort, ce estoit
l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui aprs luy devoit
rgner, car  luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume.

Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloi, acoucha du tout au lit, 
Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de
l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la prsence son fils
Loys. Aux obsques fuient prsens Gales, l'vesque de Paris, l'vesque de
Senlis, l'vesque d'Orlans et l'abb Adam de Saint-Denis et maint autres
religieux preud'hommes. Le corps du roy portrent en l'glyse Nostre-Dame.
L veill fu toute nuit  grand luminaire. L'en demain le fist atourner son
noble fils Loys richement, et mettre en une litire couverte de riches dras
de soie, si comme il convient   tel prince, et puis le chargea aux cols de
ses maistres sergens; et ainsi atourn le fist porter en l'abbae
Saint-Benoist-sur-Loire o il avoit esleu sa spulture. Et tous jours,
comme bon fils, aloit aprs, une heure  pi, autre heure  cheval,
plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec
luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de
cuer, mesmement envers son pre, que onques, en toute sa vie, troubler n
courouscier ne le voult, nis pour le desseurement de sa mre pour la
contesse d'Angiers; n boisier n fortraire le royaume par mauvais engin,
si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux.

      Note 457: Il falloit: _mil cent et huit_.

Quant il fu l venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le
maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi
comme ceulx disoient que luy avoient o dire en son vivant, il ne vouloit
pas tre enterr en la spulture de ses ancesseurs les roys de France qui
ainsi comme par nature et par droit doivent gsir en l'glyse Saint-Denis
en France. Pour ce disoit par humilit que il n'en estoit pas digne. Et
pour ce qu'il n'avoit pas fait  celle glyse n aux autres, tant de biens
comme il deust, pour ce ne devoit pas tre mis entre tant de nobles roys et
empereurs comme il en gist lans.


_Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom._




CI COMMENCE L'ISTOIRE
DU GROS ROY
LOYS.

*       *       *       *       *




I.

ANNEE: 1108.

_Coment les prlas et les barons assemblrent  Orlans pour le coroner, et
coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais
ce fu trop tart._


Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la
grace de sainte glyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit
mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des
povres et des orphelins et domt et plaissi par ses vertus les tyrans et
les ennemis du rgne, autressi, par la volenl de Dieu, fu-il appel  la
hautesce et  la seigneurie du royaume, par le commun accort et dsirier
des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust est
forsmis et bout arrire, s il peust estre par le pourchas et par l'engin
aux flons trayteurs qui le royaume boient  troubler; mais par le commun
esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'vesque de Chartres,
fu orden que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume,
s'assembleroient  Orlans pour le couronner hastivement. L fu semons
Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est
assavoir: Gales, l'vesque de Paris; Manessier, l'vesque de Meux; Jehans,
l'vesque d'Orlans; Guyon, l'vesque de Chartres; Hues, l'vesque de
Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct tienne,
au mois d'aoust, furent assembles en la cit d'Orlans; l fu sacr et
couronne  roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne
luy mistrent au chief et luy cindrent l'espe de justice,  prendre
vengeance des malfaiteurs du rgne, et du revestement du septre et des
autres aournemens,  la deffense de saincte glyse, du clergi et des
povres gens, par la voix et par la requeste du clergi et du commun peuple.

Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens o il eut la messe
chante, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portrent
lettres de contradiction, parquoy il eussent destourb le couronnement le
roy, se il fussent  temps venu: et disoient que la droiture du
couronnement au roy de France appartient  l'glyse de Rains tant
seulement, et ceste seigneurie et ce privilge en avoit ds le temps le
fort roy Clodove que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit
tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et s nul l'en vouloit
faire tort et de rien contredire, si fust escommeni pardurablement. Et par
ceste achoison cuidrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque  cui le
roy estoit courouci durement, pour ce que, sans son assententent, avoit
est esleu et mis au sige l'arcevesque: et boit  ce que, s il n'en
peussent faire paix n accort, que, par ce, luy contredissent et
destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart,
furent illec taisans et mus, et s'en retournrent couroucis de leur
faute; n de rien qu'il ussent dit n fait ne reportrent  leur seigneur
chose o il ust nul profict.


II.

ANNEE: 1108.

_Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de
Corbueil, son frre, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre
contre le roy. Et coment le roy le dlivra et prist le chasteau._


Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne
dsacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustum en enfance;
c'est  soustenir les glyses et deffendre les povres gens et  garder et
maintenir le roiaume en paix s il pust estre. Mais tant y avoit de
destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose  faire. Entre les
autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler
estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux  mal faire,
comme  proier et  rober et  ardoir et  troubler le roiaume. Et, pour la
honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il
avoit perdu, ne cessoit du roy et du rgne assaillir et troubler, si que
nis au conte Odon de Corbueil, qui son frre estait, ne voult-il pas
espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy.
Si avint que il le gaita un jour que il estoit al chascier privment, si
ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459]
en prison, en la Fert-Baudouin[460]; et pour cest oultrage dsacoustum,
les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui
d'anciennet est renomme de grant noblesse et de grant chevalerie[461],
furent moult couroucis. Au roy s'en alrent clamer et luy distrent que le
conte estoit pris en telle manire, et la cause pour quoy; et moult le
prirent que il y mist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont
il furent moult lis, et ds lors commencirent  traitier coment il
porroient leur seigneur dlivrer. Et tant pourchascirent puis, que ne say
lesquels de la Fert-Baudouin parlrent  eulx, et leur jurrent sur sains
que il les recevroient et les mettroient privment dedens le chastel. Cil
chastel n'appartenoit par nul hritage  celuy Gui; ains le tenoit ainsi
comme  force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462]
que il avoit eue  femme. Si avint que le roy vint l  prive mesnie des
gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoi
Anseaux de Gallande qui snchaux estoit le roy et chevalier preux et
hardi, soy quarantiesme d'hommes arms,  l'une des portes o le plais
estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens
receus; mais ceulx du chastel qui,  celle heure, soient encore  leurs
feus et fabloient ensemble, orent soudainement la frainte des chevaux et
le murmure des chevaliers; si s'merveillrent moult que ce estoit, et
issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme aprs sousper en
droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant  ceulx de
dehors, pour ce que la voie estoit trop troite pour les huis qui estoient
encontre mis, et qui ne laissoient aler n venir dlivrment ceulx qui
entrs estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient
de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx
qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du
chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurt de la noire nuit et pour
la meschance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains
retournrent  leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon
chevalier et seur, qui pas n'y pot  temps venir, pour ce qu'il entendoit 
deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et
retenu et emprisonn en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces
deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshritement. Quant
ceste nouvelle fu au roy compte, qui moult se hastoit de venir pour ceulx
qui eschaps estoient, si luy pesa de la demoure qu'il avoit faite pour
l'oscurt de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant
desdaing, et vint jusques  la porte du chastel  esprons brochant; 
force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien ferme
et barre et en fu durement reus[463] par ceulx dedens qui grant plant de
quarreaux et de lances et de pierres luy lanoient. Mais moult orent grant
paour les frres et les amis au snchal qui pris estoit. Tous vindrent
auprs le roy et luy commencirent  crier mercy moult durement, par telles
paroles: Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que
cil desloial escommeni Hues de Crecy, homme traitre et dsirant d'espandre
sanc humain comme homicide, puet a venir; et s il puet ens entrer et
nostre frre tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raenon, ains le
pendra ou le fera mourir de male mort. Pour paour de ceste chose, assist
le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entres de
toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien
garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de
son corps et de son royaume  prendre le chastel et  ses hommes dlivrer
qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie
des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les
prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegi; et, pour ce, fu en
grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en
maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manires s'en dguisa,
une fois  pi et l'autre  cheval, une fois en manire de Jugleresse et de
meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion 
parfaire ce  quoy il boit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et
quant il vit que il fu cognu, si monta au destrier qui appareilli lui fu,
et tourna en fuye; car bien savoit que l ne povoit durer; et entre les
autres qui l'aperurent fu Guillaume (de Gallande), frre au snchal qui
pris estoit, un chevalier bien afaiti et preux aux armes, qui devant tous
les autres le chaoit de volent de cuer et par isnellet de cheval, tout
entalent de luy retenir se il pust. Si retourna vers luy souvent, la
lance abaisse; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui aprs luy
venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et
s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que s il
osast tant demourer que il peust  luy assembler, que il montrast la
hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner  pril de
mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes
que il trouvoit en sa voie[465], n eschapper de l'enchaux de ses ennemis
qui au dos le suivoient, s ne fust par guille et par barat[466]; car il
fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit 
haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son
mortel ennemy. En telle manire eschappa et escharni, par son barat, tous
ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, n pour ce n pour autre
chose, ne volt le sige entrelaissier, ains prist  destraindre plus et
plus les assigs et  assaillir le chastel; n oncques ceulx dedens ne
fini d'angoissier en toutes manires, tant que il eust le chastel pris par
force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et
quant les chevaliers qui en la garnison estoient orent la tumulte aval, si
apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre
pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos,
si ne se peurent pas bien deffendre n couvrir n hors issir, jusques 
tant que pluseurs en furent navrs et les aucuns occis; et au derrenier fu
le remenant  ce men que il abandonnrent leur corps et leur avoir  la
mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manire le
dbonnaire roy et le desloyaux Hues dlivrrent les prisons. Si eut le roy
son snchal, et les Gallandois leur frre et les Corbueillois leur
seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers
ui dedens furent pris dshrita et leur tolli leur biens; l'autre partie
tint en longue prison et destroite o il les fist pourrir[467] longuement
et tout pour les autres  espouvanter qu'il ne fissent autel. Par celle
victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et
enlumina le commencement de sa couronne,  la louange de celuy qui rgne et
rgnera sans fin.

      Note 458: Suger dit en effet: _Guido Rubeus_. Mais le pre de Hues de
      Crecy toit _Gui Troussel_, dont on a dj parl, et non pas Gui de
      Rochefort.

      Note 459: _Buies._ Chanes.

      Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait
      excuter, a crit de sa propre main ici: _Aalez_. C'est qu'en effet
      _La Fert_ _Baudouin_ est le mme lieu que _La Fert Aals_ ou
      _Aalis_, que nous crivons  tort aujourd'hui _Aleps_. C'est une
      petite ville  quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette
      correction de Charles V justifie compltement Adrien de Valois, qui
      avoit seulement souponn l'identit de _La Fert Baudouin_ et de
      _La Fert Alais_.

      Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un
      grand nombre de vieux et illustres guerriers assigeoient le chteau
      de Corbeil. Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum
      veterana militum multorum nobilitas).

      Note 462: Voil la raison du nom qui a prvalu.

      Note 463: _Reus._ Repouss.

      Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: Et quomodo castrum
      ingredi posset, mod eques, mod pedes, multiformi joculatoris et
      meretricis mentito simulachro, machinatur.

      Note 465: _Les villes._ Ut villas in vi sitas... evadere non
      posset.

      Note 466: _Par guille et par barat._ Par fraude et tromperie. Nisi,
      cum simulat fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo,
      Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.

      Note 467: _Pourrir._ Quosdam diuturni carceris maceratione, ut
      terreret con similes, aflligens durissim puniri instituit.


III.

ANNEE: 1109.

_Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophcies Mellin; et du contens
des deus roys pour le chastel de Gisors. Aprs, du parlement et des barons
de France qui l vindrent. Et coment les Franois requistrent les Normans
et les Anglois._


En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renomm
et de guerre et de paix, vint s parties de Normandie. Cil par puissance et
par hautesse, estoit renomm  bien prs par tout le monde, et si fu cil
dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures
d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophcie; et retraist
merveilleusement maintes manires d'estranges paroles  la louange de celuy
Henry, maint ans avant qu'il feust n et tout despourveuement, en la
manire que les sains prophtes souloient parler, qui annonoient
dpourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les
merveilles que il dit de ce roy Henry: Un roy[468] de justice naistra, 
cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son
temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent dcourra des
ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car
l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les pis aux abaians seront
destranchis; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanit des souples
se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moiennet
sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] prira, et les dens des
loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mus en poissons de
mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].

      Note 468: _Un roy._ Le latin dit: _Leo_.

      Note 469: _Des chevaulx._ Mugientium.

      Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. Humanitas
      supplicium dolebit.

      Note 471: Cela n'est pas clair, mme dans le texte latin. Findetur
      forma commercii, dimidium rotondum erit.

      Note 472: _Escoufles._ Milans.

      Note 473: _Chaiaux._ Latin: _Catuli_.

      Note 474: Aquila ejus super montes Aravium nidificabit. Ce qu'on
      rendroit peut-tre mieux par: _L'aigle posera son aire sur les
      monts._

Toute ceste ancienne prophcie et ce merveilleux devinement s'accordent 
la noblesse de ce roy, si que nis une toute seule sillabe n une toute
seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles,
d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait  entendre les fils et la fille
de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer prillrent, et furent
dvours et mengis des poissons.

Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre aprs son frre le
roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes
hommes, et il eut jur  tenir les loix et les coustumes anciennes que
ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulent des
barons et des gens de la terre; si passa la mer par dec et arriva en
Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et
concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens
du pays promist  traire les yeulx et  pendre aux fourches s l'ung ostoit
ou roboit  l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce
que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne
paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix
fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et
pour ce fu acomplie la prophcie Mellin que nous avons avant touchi, qui
dit que le ravissement des escoufles priroit et les dens des loups
reboucheroient: car gentil n villain n'osa oncques tollir n embler n
rober en son temps; et pour ce qu'il dit aprs que au cry et  la voix du
lion de justice les tors de France et les dragons des ysles
trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner n dire mot
en tout le temps qu'il rgna. Et ce que il dist aprs que l'or seroit
extraict du lis et de l'ortie, c'est--dire des religieus, qui sont
compars au lis, pour odeur de bonnes oeuvres, et de l'ortie[476], c'est des
gens sculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit
 tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un
seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les
ongles aux jumens, c'est  entendre pour la paix et la seurt qui estoit au
pays. Si estoient les labours fais et la terre bien laboure; et
habondoient les granches de bls et de biens; et la plent des granches
faisoit la plent de l'argent s escrins et s trsors.

      Note 475: Le traducteur passe la premire partite de l'explication
      latine: Huc accedit quod fer omnes turres ot qucumque fortissima
      castra Normanni, qu pars est Galli, aut eversum iri fecit, aut....
      propri voluntati subjugavit.

      Note 476: Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex
      urtica, quod est ex scularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.

      Note 477: Le latin, qui rsume parfaitement le systme de nos
      gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: Tutius est enim
      unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per
      unum omnes deperire.

Si advint que ce roy Henry tollit  Payen le chasteau de Gisors et par
losanges et par menaces. Si est ce chasteau  merveilles fort que de sige
que d'autre garnison, et est s marches de France et de Normandie, et court
entre deux la rivire d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre
les Franois et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entre
aux Normans de venir en France, et aux Franois[478] d'entrer en Normandie.
Si n'appartenoit pas moins par sige de lieu au roy de France que au roy
d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le
roy Henry.

      Note 478: _Et aux Franois_. Il falloit: _Et empche les Franois_,
      comme dans Suger.

Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre
entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il
lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en
vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trves
qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semes de
discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes
hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremesls, si
se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie
au roy de France s'assemblrent mains barons, entre lesquels vint Robert,
conte de Flandres,  tout prs de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le
conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne
et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et vesques.

Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allrent au lieu  grant
chevalerie, et passrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en
la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi
l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allrent au lieu assign
o le parlement devoit estre qui est appell Planches[479] sur une eaue. Et
en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventur et de malle fortune, car
les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse
faire s ce n'est moult par grant adventure.

      Note 479: _Planches sur une eau._ Suger dit: _Plancas Nimpheoli._
      C'est _Naufle_, prs de la rive occidentale de l'Epte,  une petite
      lieue de Gisors.

Sur celle rivire o il n'avoit nul gu o nul peust passer se logrent les
osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent
esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois
furent envoys et passrent par dessus ung pont qui prs d'illec estoit et
estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit
merveille que ceulx qui par dessus passoient  haste ne trbuchoient aval.

Quant l furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la
querelle dont le contens estoit, l'un commena  parler sans le roy saluer,
moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manire.

      Note 480: _Par la bouche de tous._ Suger dit: _ore comitum;_
      c'est--dire  peu prs, il me semble, _au nom des pairs de France_,
      juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot
      _insalutato rege_, dom Brial propose de corriger: _Salutato_. Vix
      enim credibile est, ajoute-t-il, ade incomptos fuisse mores
      illorum temporum, ut regem orator nulla prvia salutatione, ausus
      fuerit alloqui. Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage
      parfaitement tabli toit alors que les envoys du roi de France prs
      d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part
      de leur matre les plus insolens discours du monde. Tous les romans
      de chevalerie composs  cette poque en font foi. Dans ce temps-l,
      le _salut_ toit un acte de sincre et loyale amiti, il avoit pour
      but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit.
      Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salus?

Cogneue chose est, sire roy, que quant vous ustes receue la duch de
Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre
fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres
convenances fust ce espciallement fait, accord et jur du chasteau de
Bray et de Gisors, que par quelque march ou convenance qu'il advenist, le
quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine,
et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu 
abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient est
jures. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et
commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous
luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme
seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun
des vostres est tel qu'il l'ose nyer n dire contre, nous sommes prs du
prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux
barons ou de trois.

Aprs ces paroles s'en retournrent les messagiers. Mais il n'estoient
encores gures que retourns quant ne scay combien de Normans vindrent
devant le roy de France et commencrent vergongneusement  nier ces
convenances et  dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause,
et requroient que la querelle fust mene par droit; mais ne requroient
aultre chose que la besongne dlayer et mettre en respit, si que la vrit
ne fust descouverte et manifeste  tant de barons et de preudes hommes
qu'il avoit l assembls. Avec ces messagiers furent autres envoys au roy
anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle
par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut
roy de Jhrusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux
armes.

      Note 481: Le latin est mal rendu: Robertum Hyerosolimitanum,
      palaestritam egregium. Robert II ne fut jamais roi de Jrusalem.

Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne
l'ottroyrent n ne contredirent en aucune manire; et les messages furent
retourns pour dire ce qu'il avoient trouv. Si renvoya tantost arrires le
roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et
vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il
abattist le chastel, ou il se combattist  lui cors  cors, pour la foy
deffendre qu'il avoit vers luy fausse et mentie comme son homme lige. Et
si luy dist et fist dire par dessus que  celui devoit estre la paine et le
travail de la bataille  qui la gloire et le mrite devoit estre de la
victoire. Et disoit: Traient soy arrire vos gens du rivage du fleuve tant
que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne  chascun plus
seurt: ou, s mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus
haulx barons de son ost de combatre corps  corps sans avoir ayde de ses
gens. Et se tirent arrire vos gens seulement tant que nous soyons passs,
car aultrement nous ne pourrions passer l'un  l'autre. Si en y eut aucuns
de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille
des deux roys fust sur le pont qui  paine se soustenoit, tant estoit viel
et croullant. Et ce mesme requroit et vouloit le roy Loys par la lgret
et la hardiesse de son cuer.

      Note 482: _Partoit un tel jou._ Ancienne faon de parler que Dom
      Brial n'a pas comprise. Elle est emprunte aux _Jeux-partis_,
      chansons dialogues dans lesquelles on soutenoit deux manires de
      rsoudre la mme question. _Partir un jeu_, c'toit prcisment
      _poser un dilemme_.

A ce respondi le roy Henry: Je ne prens mie la chose si en gros que je
perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien
siet, et me mette en telle adventure. Toutes ces choses refusa et debouta
et dist encore: Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France
je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir,
pour le grief du lieu.

Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les Franois, si qu'il
coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre.
Et commencirent  courre l'ung  l'autre jusques aux deux fleuves qui
l'ost dpartoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le
fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui  ce jour fust
advenue. Et quant la nuit approcha si s'en dpartirent et s'en allrent les
Anglois  Gisors et les Franois  Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour
parut les Franois qui pas n'oublirent la honte du jour de devant, et pour
l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armrent et montrent
sur leurs coursiers et s'en allrent devant Gisors et se pnrent moult de
monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont
mieulx priss les adurs d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car
les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrire rebouts parmi la
porte moult honteusement.

      Note 483: _Les adurs d'armes._ Les guerriers vieillis sous le
      harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. Quantum
      prstent multo marte exercitati, long pace solutis.

En ceste manire commena la guerre entre les deux roys qui dura prs de
deux ans. Si en fu le roy anglois plus grv que celluy de France pour ce
qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plent de
chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit
tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans
entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des
Voquessinois et des aultres contres qui marchissoient  la Normandie[485].
Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys,
et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour
espcial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour.
Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y
avoient[486].

      Note 484: _Pohiers._ C'est--dire des habitans de Ponthieu. Suger
      dit: Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum
      collimitantium..... Voil le sens du mot Pohier bien dtermin.

      Note 485: Le manuscrit du roi, n 8305.5-5 ajoute ici: _Et quant li
      rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il
      la laissast  Guillaume son fils. Si avint, etc._ Cela n'est pas dans
      le latin, comme Dam Brial l'a remarqu.

      Note 486: Cette rflexion du traducteur vaut mieux que celle de
      Suger: Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis
      occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est
      ultione.


IV.

ANNEE: 1109.

_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en trason en son chastel.
Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres
dedens, et coment illec furent justicis._


Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis ferm
ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appell la Roche
Guyon, en si haulte entre et ferme que  peine peut-on voir jusques au
soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premirement
fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave  la
semblance d'une maison, qui avoit est faicte par destine, si comme les
anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient
anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entre, ainsi
comme par un petit huisset[488].

      Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_.

      Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques
      de Suger, qui ne manque gure de citer les potes anciens quand
      l'occasion ou le prtexte s'en prsente. Antrum, ut putatur,
      fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit
      Lucanus:

          ............. Nam quamvis Thessalas vates
          Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,
          Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.

Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux
armes. Si avoit laisse et mise jus toute la trason de ses prdcesseurs,
comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prtendoit  vivre sans
tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu
longuement. Mais par l'euvre et la trason du flon des flons fut
dsavanci; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume
avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres
que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy
cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit
surprendre en son chasteau par trason, si comme il fist depuis. Il advint
ung dimenche au soir, si comme il avoit gard son point, qu'il entra en une
glyse  grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amens avec luy tous
arms de haubers dessous les chappes[490]. Celle glyse o ceulx entrrent
avec les premiers qui l alloient pour Dieu prier estoit bien prs de la
maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenche estoit. Et le traitre si
arm comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer
et toutesvoyes regardoit par o il pourroit entrer  celluy Guyon, tant
qu'il apparceut un huys par o celluy Guyon venoit en l'glyse. Si
s'adressa incontinent vers luy et entra dedens  force luy et sa desloyalle
compaignie. Si tost comme il furent dedens sachirent les espes et courut
ce traitre  icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui
garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.

      Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_.

      Note 490: _Dessous les chappes._ Loricatus sed cappatus. La _cappa_
      est ici un manteau.

Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist
par les cheveux comme esbahie et se prist  esgratigner et  despcier son
visaige comme femme hors du sens. Aprs couru  son mary sans paour de mort
et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups
des espes et commena  crier en telle manire: Moy, dist elle trs
desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur. Les
coups et les plaies que les traitres donnoient  son mary recevoit
elle-mesme, et disoit: Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait  ces gens?
dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son
seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes
tous enragis et hors du sens. Et les traitres la prisrent par les cheveux
et l'arrachrent de dessus son mary toute navre et detrenchie de glaives,
et la laissrent toute enverse ainsi comme morte. Aprs, retournrent  son
seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle
mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent lans trouver escervellrent 
la roche.

Quant il curent ce fait, si cerchrent partout leans s'il trouveroient plus
nullui. Lors leva la tte la povre dame qui  une part gisoit toute
estendue; et quant elle congneut son seigneur qui j estoit mort et gisoit
tout despci parmi la salle, si s'effora tant pour la seue[491] amour
qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint  luy si despcie comme elle estoit
tout rampant  guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commena
 baiser ainsi comme s il eust est vif. Et  ploureuse chanon luy
commena  rendre ses obsques en telle manire: Mon chier amy, mon chier
espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la
merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou
parce que vous aviez dlaisse et mise jus la flonnie et la desloyaut
vostre pre et vostre ayeul et vostre besayeul? Autant dist seulement et
puis chi pasme comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust
despartir, tant estoient touilliez en leur sang.

      Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_.

Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut getts et habandonns comme
porceaux et se fu saoull de sang humain  guise de beste sauvage, si se
refrena atant. Adont commena  regarder et  louer le chasteau plus qu'il
n'avoit oncques mais fait, et  remirer le sige et la force de la Roche et
se conseilloit  luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les
Franois et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella
les nais[492] du pays et leur promist  faire moult de biens s'il luy
vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui
dedens voulsist entrer avec luy.

      Note 492: _Nais._ Natifs.

Assez tost fut oe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain
espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent
tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le
roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la
forteresse, assemblrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et
s'en allrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir n ens
entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les
Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de
sergens et de gens  pi au pi de la Roche: et quant il eurent ce fait, si
mandrent la besongne au roy Loys et luy mandrent qu'il leur mandast sa
volent qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent
fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut j sis devant le
chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se
croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il
apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla 
aucuns des barons de l'ost et leur commena  promettre moult grans dons en
telle manire qu'il fissent paix  luy et que il demourast au chastel par
aucune manire de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au
service le roy de France. Mais il refusrent du tout en tout ses parolles
et ses promesses et luy reprochrent sa desloyalle trason et que tantost
en seroit vengence prinse.

Quant il o ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il
vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurt tant qu'il
s'en fust all, il leur livreroit le chasteau. Asseur fu par serment de ce
et luy jurrent plusieurs; mais peu y eut de Franois qui jurassent ce.
Pourloigne fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et
pour veoir o il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain
que les jurs entrrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de
l'ost les uns aprs et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en
telle manire qu'il furent presque tous lans. Lors commencirent  crier
les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre  mort, o
il mourroient avecques eulx comme consentens de leur trason. Lors
commencirent les jurs  contrester moult durement pour leurs sermens
acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent
sus, les espes traites, et commencirent  occire et  despcer les
traitres, si que  plusieurs choient les entrailles hors; et parmi les
fenestres de la salle furent plusieurs getts tous vifs contre val tout
hrisss de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux
poinctes des espes et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme s
la terre les refusast  recevoir. Du maistre traitre firent dsacoustume
vengeance pour sa desmesure trason; car il luy tirrent des entrailles le
cuer gros et enfl de trason et de desloyault, et l'enhastrent[494] en
une perche et puis le mistrent en ung lieu o il fu depuis mains jours pour
dmonstrer sa mortelle trason. Les charoingnes de luy et d'une partie de
ses compaignons prindrent, et les lirent sur cloyes et puis les gettrent
en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques
 Rouen et que ilec fust dmonstre la vengeance de leur mortelle trason,
et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoie, d'une desmesure
pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].

      Note 493: _Pourloigne_, etc. On retarda le moment de la sortie du
      traitre, sous prtexte de la ncessite de dterminer le lieu de son
      refuge.

      Note 494: _L'enhastrent._ L'embrochrent.

      Note 495: Et qui Franciam momentaneo foetore foedaverant, mortui
      Normanniam deinceps, tanquam natale solum, foedare non desistant.
      Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que
      M. Guizot: Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans  avoient un
      moment souill la France de _leur prsence corrompue_, morts en
      infectassent _ tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de
      telles gens_.


V.

ANNEE: 1109.

_Coment Phelippe, frre le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se
rvla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au
chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta
Montlehry qu'il cuidoit avoir._


Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la
mauvaisti et par la perversit du monde. De celle mauvaisti estoit
entachi Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frre de bast du roy
Loys, de par son pre le roy Phelippe, qui l'avoit engendr en icelle
contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.
Et luy avoit le roy donn la seigneurie du chasteau de Montlehry et de
Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son
pre le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy
Phelippe mist arrire tous les bnfices qu'il avoit receus du roy son
pre, et se prist  rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car
Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et
hault homme et puissant, et son frre Fouques, le conte d'Angiers, qui
depuis fu roy de Jhrusalem, et sa mre, la contesse, qui  merveille
estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui
tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,
qu'elle avoit si dceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la
servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volent, comme
celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose
souslevoit moult la mre et le fils et toute leur ligne et les mettoit en
vaine esprance; c'estoit s il msavenist au roy Loys par aucun
trbuchement, si que l'autre frre Phelippe fust appelle au royaulme
gouverner, et ainsi fust toute leur prognie appelle  la dignit du
royaulme de France.

      Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes.

Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist 
court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains
refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. N pas ne se tenoit,
tandis, de praer[497], n de tollir aux bonnes gens n d'assaillir les
glyses. De ce fu le roy moult courouci. Et j soit ce qu'il le fist
envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiger au
chasteau de Meun. Si luy avoit j mand celluy Phelippe et les siens moult
orgueilleusement qu'il le feroient lever du sige  force et qu'il
n'entreroit j en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent
tous avant et se destournrent contre sa venue: et le roy entra dedens
dlivrement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques  la
tour et l'assigea. Et quant il eut commenc  dresser les engins et ceulx
de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous
dsesprs de leurs vies. Et quant il eut forment le sige tenu, si se
rendirent  sa mercy.

      Note 497: _Praer._ Piller; de _prdari_.

Entredeux advint que la contesse sa mre et le conte Amaury de Montfort,
pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehry, en
donnrent la seigneurie  Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy
et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidrent faire un
tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la
force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frre, et par
la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges
qu'il li povoient faire chascun jour jusques  la cit de Paris, si que
nis ne poroit il aller en nule manire jusques  Dreues.

Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espouse, si s'en alla
hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien
sceut ce complot, fut l venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes
manires s'en estoit hast. Ceulx de la terre manda et attira  luy par
esprance de sa dbonnairet et de sa franchise, et pour ce mesmement que
il avoient esprance que il les mist hors la cruault de celluy Huon et du
servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.
Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre  grans assaux, Huon
pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,
tandis, advint que Hues fu conchi[498] par ung trop beau barat; que Milles
de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amen par conseil. Aux pieds du
roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par
hritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil
qu'il ne revestit nulluy de son hritage; mais luy rendist comme le sien
par descendue de son pre, par telle convenance que tousjours mais fist de
son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.

      Note 498: _Conchi._ Dup, tromp.

Le roy, qui  toutes gens vouloit faire droit, o sa prire. Adont manda
les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur
seigneur; et par ce prsent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient
avant eus. Tantost mandrent  Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou
s non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne
tendroient n foy n serment. Quant Hue o ce, si fut moult esbahi; tantost
s'en fouyt et se tint moult  guery et eschapp quant il n'y perdi fors que
les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;
et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue
honte du deshritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre
harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chaci et dgett laydement,
quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle
orgueilleusement.


VI.

ANNEE: 1110.

_Coment Hue du Puisat deshrita le conte de Chartres, et coment le roj li
aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les glyses, et coment
le roy fist garnir le chastel de Thouri._


Ainsi comme le mauvais arbre retrait  la racine et  l'corce dont il est
issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachi de
la mauvaisti et de la trason de ses antcesseurs et de la sienne propre.
Qui, aprs ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, aprs Guyon, son
oncle et son pre mesme[499], qui trop desmsurement fu orgueilleux,
reprist aussi les armes, au commencement de la voye du spulcre, et se
pnoit en toutes manires de retraire  la malice son pre, si que ceulx 
qui son pre avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore
plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de
maulx aux abbayes et aux povres glyses; et n'estoit nul qui l'osast
contredire. Mais  la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous
orrez cy-aprs.

      Note 499: Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, toit petit-fils
      d'Evrard, par Hugues le vieux, son pre, le mme qui sur la fin de
      l'anne 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son vque, et qui en
      partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la rgie de ses terres 
      Gui son frre. Celui-ci tant mort vers l'an 1108, eut pour
      successeur Hugues, son neveu, dans la chtellenie du Puiset et la
      vicomt de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et
      Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.
      (Note de dom Brial.)

A ce fu son orgueil men que ne craignoit n le roy des cieulx n le roy de
France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils
Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,
ardi et gasta leurs terres jusques  Chartres; et la contesse et son fils
se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et
laschement, n oncques n'osrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus
prs que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop
grant fiert estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs
le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient  sa guerre maintenir
l o il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne
pourroient longuement durer contre lui, si s'en allrent au roy et luy
commena la contesse  prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist
secourre et luy reprsenta et mist devant les services qu'elle luy avoit
aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Aprs luy compta
illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue
et son pre, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au
royaulme. Et parla la saige dame en telle manire:

Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis  vostre
pre Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il
rompit; pour quoy vostre pre ala assiger le Puisat son chasteau, pour
celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le
fist lever  force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige
et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacrent luy et son ost jusques
 Orlans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin
de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist
encore plus grant et plus desmesure honte qui oncques mais n'avoit est
oe; car il emprisonna aucuns des vesques et leur fist assez de laidure et
de honte. Aprs disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit
est ferm premirement enmy la terre aux sains[500], par la royne
Constance, pour estre garde et dfence de celle terre. Si n'estoit pas fait
n fond d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout  luy, de
quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure  luy et aux
siens. Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger l vostre honte et
celle de votre pre pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois
par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalents
de luy nuyre et de le dshriter et d'abattre le chasteau. Et s vous,
sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy  estre
puny et chasti ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il
a fais aux glyses en la terre aux Sains et les dshritemens qu'il a fais
aux vefves, aux orphelins et  ceulx qui  lui marchissent prenre sur vous
et en faictes comme de vous. Par telles plaintes et par aultres fu le roy
si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.

      Note 500: In medio terr sanctorum. Suger.

Aprs ce, fist le roy assembler ung parlement  Melun: l vindrent mains
archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit
biens et possessions ravi et dvor comme loup enragi, et destruisoit
encores tous les jours. Tous chirent aux pis du roy et luy crirent mercy
 une voix, si comme il gisoient  ses pis contre son gr, car moult le
grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist  mesure et
dlivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient
franchement par le don de ses prdcesseurs. Et puis luy supplioient en
plourant qu'il dlivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast
en franchise que icelluy tirant avoit amens en servage, et qu'il reformast
en sa premire franchise la partie de l'glyse que luy et les aultres roys
sont tenus  deffendre. De bonne volent receut le roy leurs prires et
tantost comme le parlement fu dparti et l'archevesque de Sens, l'vesque
d'Orlans et le vaillant Yves, vesque de Chartres s'en furent partis, si
envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abb, au
chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle glyse mesme, et que celuy
Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien
garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis
comme il le feroit semondre pour venir  sa court. Car par ce chasteau
tendoit  assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son pre avoit jadis
fait.

      Note 501: _Provendes_ ou prbendes. Bnfices ecclsiastiques.


VII.

ANNEE: 1110.

_Coment le roy assigea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus
assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue
emprisonn en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu._


Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de
Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir  sa semonce, si meut 
grant ost et vint jusques  Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre 
celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit
qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiger, et les sergens
dont il y avoit grant plent aussi. L pust-on voir fier assault et
prilleux lancis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui
choient aussi espessement comme pluye, et les escus peroient
soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des
grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent
reboutts par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent
monts aux deffenses, si vissiez merveilleus assaux et prilleux aux plus
hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans
lancis de pieux agus. Et ceux de dedens lanoient sur les royaulx et par
force les firent reuser. Mais asss recouvrrent cuer et force et se
couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi
recommencrent l'assault  la porte prilleux et fort. Et firent les
royaulx amener charrios tous chargs de busche sche et bien ointe de sain
et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les
empoindrent  la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence
pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus
estoient. Et tandis comme les uns entendoient  alumer et les aultres 
estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oubli
les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult
d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part
que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de
monter contre mont le pendant des fosss, si ne garda l'euvre qu'il les vit
tresbucher contreval  trop grant meschief au parfont du foss et se doubta
moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens
avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient
jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fosss et les
faisoient tresbuchier jusques au font des fosss. Et j estoient les
royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient j presque
tout laiss l'assault et fait retraire, quant la divine puissance,  qui la
cause estoit et la vengence vouloit du tout traire  soy, suscita et esmeut
l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communault de ses
paroisses estoit venu en l'ost,  qui Dieu donna faire, contre toute
opinion, ce que le conte Thibaut arm et toutes ses gens ne peurent faire.
Isnellement alla celluy prestre montant jusques  la suef[502], une escu
devant son pis dont il estoit couvert et muss. L commena  despecer
petit  petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si
lgrement si commena  appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore
tous arms,  la cloison despecer; et luy coururent aider  bonnes haches
trenchans et commencrent  drompre et  despecer tout; et advint une
grant merveille ainsi comme il advint jadis  Jhrico qui fu droit signe de
jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme s tres-tous les murs fussent
chus  un seul coup entrrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte;
dont il advint qu'il y eut moult grant plent de ceux dedens mal mis et
blcs et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs
ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui
virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se
frirent en une tour de bois qui soit dessus la mote. Et quant il
apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient  la tour et
lanoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui
pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.

      Note 502: _Suef._ Palissade. De _Sepes_.

Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus
hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu
partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour
demourast en estant, jusques  un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il
o dire que le conte Thibaut tendoit  acroistre et eslargir ses marches
pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une
ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit j oubli et mis arrire le grant
bnfice que le roy luy avoit fait. Car j n'eust peu advenir n attaindre
l o il estoit de sa besongne s par lui n'eust est. Du tout en tout luy
deffendoit le roy  fermer ce chasteau; et le conte luy offroit 
desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le
maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le
roy encontre ce offroit  deffendre par gaige de bataille l o il voudroit
par la main Anseaux de Gallande son sneschal que oncques ne luy avoit eu
ce en convenance. Si demandrent ces deux barons maintes cours  faire
celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.

      Note 503: _Alonne._ Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocse
      de Chartres.

      Note 504: _Le maistre de sa terre._ Terr su procuratorem.

Aprs ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonn en la tour du
chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser,
ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre
son oncle et de ses aultres parens. Et commena  gaster sa terre et 
fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit
faisoit et pourchacioit  luy et  son royaume. Et le roy d'aultre part qui
tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit
et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par
l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier
et renomm d'armes entre Crestiens et Sarrasins, ds le commencement de la
voye du saint spulcre.


VIII

ANNEE: 1111.

_Coment le conte Thibaut commena guerre contre le roy, et coment le roy
lui mist le sige  Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de ls
Laigni, et coment le conte ralia  luy les riches hommes contre le roy._


Un jour avint que le roy eut men son ost devant la cit de Meaulx sus le
conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors  bataille ordonne. Et
le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsen
de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la
cit, et luy et les siens; n pas tant ne les redoubta qu'il ne les
chassast  force de cheval trs parmy les pons, et le conte Robert de
Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si s
brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui
de leur gr s'i gettoient et laissoient chioir, tant craignoient les cous
des espes. Merveille vous semblast se vous vissis le roy demener,
l'espe au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis
vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy vissis
faire les assaus et les envaes en guise de gant et soy efforcier de
passer parmy tous ses ennemis et l o il avoit greigneur pril et plus
grant presse, et vouloit prendre la ville  force malgr tous ses ennemis.
Et si eust-il fait sans doubte s ses ennemis ne se fussent dedens rebouts
et les portes fermes. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa
louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne  tout son ost.
En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;
asss tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent
fuiant jusques  un pont qui est asss prs de celle place, si en y eut de
tels qui pas ne se doubtrent  mettre en plus grant pril pour l'entre du
pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en
plus grant pril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se
mettoient s flos de la parfonde rivire o il prilloient et noyoient et
gettoient leurs armes et dfouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient
que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble
monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il
s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que
ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les
derniers. Si estoit l'entre du pont aainte d'un foss qui leur donnoit
grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les
estraignoient ne povoient entrer s non les uns aprs les autres. Si estoit
 leur domaige, car plusieurs s'efforoient d'entrer sur le pont. Et ceulx
qui en aucune manire y povoient entier trbuchoiont pour la presse des
royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme 
aultre faire. Et le roy qui  sa bataille les chaoit  esprons
destraignoit  l'espe ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au
flot de Marne  la force du cheval. Et ainsi comme les dsarms flotoient
lgrement pardessus l'eau, ainsi les arms afondoient, pour la pesanteur
des armes, et en y eut il assez de noys; et pluseurs en y eut qui aprs la
premire fois qu'il furent plung furent retrais[507] avant qu'il eussent
trois fois plung. Par telles manires d'assaux et de poignis destraignoit
le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,
en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme
sa paresse et sa prsence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit
trop la paresse et la mauvaisti de ses hommes auxquels peu se fioit, prist
 fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia  luy
par une esprance o il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il
se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au
roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et
Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un
quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir  Paris. Par telle
ochoison enlaa il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espous la
ousine germaine le roy qui avoit est fille Hue-le-Grant son oncle. Plus
fist-il, que par angoisse et par dtresse mist son proufit avant son
honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte
de Vermendois[509]  Millon le seigneur de Montlehry, celluy  qui le roy
rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour
et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris  Orlans, et
mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le
destourbier aux trespassans qui jadis y avoit est; et aprs ce qu'il eut 
soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crcy et le seigneur de
Chasteaufort, adont par-eut il si estoup Paris et Estampois et si grans
guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu  l'antre se par
bonne chevalerie ne fust garde et deffendue la voye. Et puis que le conte
Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent dlivre pas[510]
de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par dec le fleuve
de Saine, et Mile de Montlehry par del, adont fu trop laidement la voye
tollue, et au pas le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui
aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orlannois que les Chartrains
et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de
Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se
deffendoit au fer et  la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur
faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens
qu'il avoit. Si n'estoient pas espargns  son nuisement les trsors
d'Angleterre n les richesses de Normandie, car le noble roy Henry
d'Angleterre se pnoit de le grever de toute sa force et sa terre
destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy n pour tous
es aultres, n ne s'esmoioit n que la mer feroit, s tous les fleuves la
menaoient  soustraire et  tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.

      Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est--dire le
      relever sur le ct gauche. En terme de blason, on place encore
      _l'ecu en chantel_. C'est le mme mot que l'italien _canto_, ct.
      --Les ditions imprimes, toujours horriblement fautives, et celle de
      dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_.

      Note 506: _Hector._ Dans le moyen-ge, Hector toit bien plus renomm
      qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le sige de Troyes par
      Dars que par Homre.

      Note 507: Suger dit: Loricati pondere suo semel mersi, ant trinam
      demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum
      opprobrium, si talis esset occasio, referentes.

      Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille
      d'Hugues-le-Grand, lequel toit frre de Philippe Ier.

      Note 509: C'est la leon de la plupart des mss. du texte de Suger.
      Mais il eut fallu prfrer celle qui porte _sororem suam_.

      Note 510: _Dlivre pas._ Chemin libre.

      Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies.


IX.

ANNEES: 1111/1112.

_Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en esprance d'avoir le chastel de
Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assigea le
chastel de Thory, et coment le roy le secouru._


En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit est fils
 l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu
maistre des desloyaulx et des excommunis. (Duquel Bouchart l'abb Sugier
de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que  un jour qu'il
eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu arm de toutes
armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main  l'un
des siens qui la luy tendoit, ains dit  sa femme la contesse qui devant
luy estoit, par vantance et par boban: Gentile contesse, baillez a mon
glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy
en ce jour roy couronn. Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit
ordonn: car il ne put ce jour passer, ains fu feru  mort d'une lance, par
la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le
royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer.

      Note 512: _Bouchart_, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne
      pardonne pas  Bouchart ses dmls avec l'abbaye. Suger, qui traite
      indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: Qui tumultuosus, mir
      magnanimitatis, caput sceleratorum. Ce mlange d'loges excessifs et
      d'injures grossires est familier  Suger.

Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mre se
prisrent forment  entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et
par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire  leur partie, car il
leur estoit bien advis que s il povoient ce faire, qu'il auroient le roy
du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais
le roy et les siens qui ceulx boient reuser du tout, mettoient grans
paines et grans despens  ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent
sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et
s'en faisoit hoir.

      Note 513: Suger ajouta: _Filio_, son fils.

Pour ceste chose mettre  fin fu jourpris et assign  Moissi[514] une
ville qui est  l'vesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour
de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy
aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put
non mie ce que l'en voult. Et fu  ce men que Hue quitta le chasteau de
Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de
toltes et de tailles et de tous efforcemens d'glyses et d'abbayes; et
aprs, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volent le roy. Atant se
dparti le roy. Si fu plus deceu et engign par tricherie et par
desloyault que par art.

      Note 514: _Moissiacum._ Mousseaux. Suger eut grande part  ce trait,
       la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assist.

Ne demoura pas aprs moult longuement que celluy Hue, combien qu'il eust
fait le serment nouvellement, pour la longue prison o il avoit est entra
en grant ire, ainsi comme le chien qui longuement a est enchain. Et la
forcennerie qu'il avoit conceue boit bien  descouvrir et mettre  euvre
sa desloyault accoutume. Car il fist paix et aliances aux ennemis le roy;
c'est assavoir: au conte Thibaut qui son ennemy estoit et au roy Henry
d'Angleterre. Et tantost comme il sceut que le roy devoit aller en Flandres
pour aucunes besongnes, assembla tant de gens comme il put avoir pour
refermer le Puisat. Et tantost comme il sceut que le roy fu meu l o il
devoit aller, il mut d'aultre part  sa gent qu'il avoit privement
assemble et vint un samedi matin par devant le chastel abattu o il avoit
un marchi que le roy y avoit establi, par l'ottroy, et par l'assentement
d'icelluy Huon. Mais il ne l'avoit fait que par trason si comme il apparut
aprs: car tous ceulx qu'il povoit illec trouver, entre ceulx qu'il scavoit
qui plus riches estoient prenoit et mettoit, en estroicte prison et
soudainement comme forcenn tolloit et roboit quanqu'il encontroit. D'illec
s'en alla vers le chasteau de Thoury, une ville qui est de Saint-Denys, qui
bien estoit j garnie, entre luy et le conte Thibaut, pour tout abattre et
destruire. Mais deux jours ou trois avant qu'il y vint, avoit pri
humblement Sugier qui ce chasteau tenoit (et qui ceste histoire escript,)
qu'il allast au roy prier pour luy. Et ce faisoit il par trason, car il
pensoit bien qu'il pust assez lgrement entrer dedens s celluy qui en
estoit garde n'estoit prsent. Et celluy qui cuida qu'il le priast de bonne
volent s'i accorda et partit  aller au roy. Devant ce chasteau vint Hue
et le conte Thibaut  moult grans gens. Mais ceulx qui pour la partie Dieu
et Saint-Denys dfendre estoient j venus en la ville, avoient bien garni
les creniaux et leur deffence et leur deffendoient hardiement l'entre. Et
celluy Sugier qui au roy s'en alloit rencontra en Corbeillois qui j savoit
bien celle nouvelle de Normandie o elle luy avoit est compte. Et si tost
comme il sceut pour quoy celluy y alloit, si s'en rist moult et gaba de sa
simplesse[515] et luy descouvri lors par grant desdain la desloyault de
celluy Huon, et l'envoya tantost arrire pour la ville secourir, tandis
comme il assembleroit ses osts au chemin Estampois. Sugier qui retouinoit
estoit en moult grant paour que la ville ne fust prise avant qu'il y venist
et regardoit souvent  une bretesche qui en la tour estoit par quoy il eust
bien sceu la prise de la ville; et estoit celle bretesche veue de moult
loing. Et pour ce que les ennemis du roy avoient tout le pays d'entour rob
et roboient encore chascun jour, ne put Sugier mener avec luy nul de ceulx
qui encontre luy[516] venoient; dont il avint que de tant comme il estoient
moins, de tant estoient il plus seurement et moins tost eussent est
apperceus. Ainsi chevauchirent jusques vers le soleil couchant qu'il
approchirent de Thoury. Si avoient forment ce jour assailli la ville les
ennemis du roy. Mais, l Dieu mercy, n'y avoient riens meffait fors que
eulx lasser. Et s'estoient trais en sus de la ville un petit, et ceulx[517]
se tirrent vers la ville comme s'il fussent de leurs gens, et quant il
virent lieu et point, si se frirent parmy eulx: et ceulx du chasteau qui
bien les avoient apperceus leur ouvrirent une porte et ceulx se frirent
dedens par l'ayde de Dieu et de saint Denys.

      Note 515: Suger dit: _Simplicitatem nostram derisit_.

      Note 516: _Encontre lui._ Vers lui.

      Note 517: Suger ici ne parle que de lui seul.

Lors furent moult algs et rconforts ceulx dedens de leur venue, et
gaboient le sjour et le repos de ceulx de dehors et leur disoient de grans
hontes et de grans reproches par quoy il les rappelloient  l'assault,
contre la volent de Sugier qui moult les en blasmoit et reprenoit. Peu de
ceulx dedens et mains de ceulx dehors y eut de navrs  celluy assault,
dont les uns se pasmoient et deffailloient pour la douleur de leurs playes
et estoient emports en litire; et les aultres estoient mis  une part
jusques au tiers jour  mourir et  habandonner aux morseures des loups et
des chiens. Et n'estoient pas bien encore retourns au Puisat quant
Guillaume le Gallendois vint  tout une partie des plus nobles de la mesnie
le voy,  riches armeures et  destriers courans, qui moult dsiroient
qu'il les trouvassent au sige de la ville, pour monstrer leur prouesse. Et
le roy les suivit par matin: li et dsirant s'appareilla, ainsi comme seur
de victoire. Si se merveillrent durement ses ennemis quant il sceurent la
nouvelle de sa venue et coment il avoit sceue leur emprise et leur trason
qu'il cuidoient si bien avoir celle, et coment il avoit entrelaisse la
voye de Flandres et estoit acouru si tost au secours de la ville. Et pour
ce qu'il n'en osoient aultre chose faire, si entendirent au chasteau de
Puisat fermer et restorer. Et le roy assembloit tandis son ost, si comme il
povoit, et attendoit comme celluy que guerres destraignoient en pluseurs
lieux. Et quant ce vint  un mardi matin qu'il eut ses osts amens, si
ordenna ses batailles et mist en chascune chevetains et connestables, et
ordenna archiers et arbalestriers et mist chascun en son lieu. Ainsi
approucha du chasteau pi  pi qui encores n'estoit pas parfait. Et pour
ce vint ainsi  batailles ordonnes, que il avoit o dire que le conte
Thibaut s'estoit vant qu'il se combatroit  luy en champ. Et par sa grant
hardiesse descendit  pi, arm de toutes pices, et commanda  ses
chevaliers  oster les chevaulx. Et ceulx qu'il avoit fait descendre
admonestoit et semonnoit chascun de bien faire, et disoit  chascun: Or y
parra[518] qui chevalier sera au jour d'huy.

      Note 518: _Or y parra._ Or va parotre. On retrouve cette phrase
      d'encouragement dans toutes les anciennes _chansons de geste_.


X.

ANNEE: 1112.

_Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy
furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et
coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il
rassembla son ost._


Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtrent moult n
n'osrent contre luy yssir hors de l'aaincte du chastel, ains devisrent
leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les
mirent dedens un vieux foss d'un chastel abattu et les firent illec
attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter
le foss qu'il les fissent lgrement reuser, et les conroys ordonns
percer, et aprs, lgirement branler et ressortir. Si leur en advint
presque ainsi comme il avoient devis. Car  la premire assemble que les
chevaliers du roy les eurent getts du foss par merveilleuse hardiesse,
dont il en y eut assez de blesss et d'occis, si les commencrent  suivre
confusment et sans conroy et  et l, et trop laidement  laidir et 
demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige,
eust muss en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que
les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte glyse et pour
l'oscuret des maisons o il s'estoient musss. Et quant il vit ces gens
fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son
ensaingne: _Baugency, Baugency!_ deux mos moult hault), et se mist
droictement en son agait tout frs contre les chevaliers du roy et leur
courut sus moult efforcment. Et les royaulx qui les desconfis chacoient
tous  pi, chargs d'armeures, ne peurent pas de lger souffrir les
conroys ordonns de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais
tournrent les dos parmy le foss et le roy aprs, tout  pi. Mais avant
eurent fru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais
ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvance que folle
hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonn il les eussent
sousmis  leur volent. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusment, si
furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers n ne
savoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire
pendoit retourna premier et fu mont sur un destrier non mie le sien
propre, mais sur un aultre que on luy avoit amen. Lors commena firement
 donner estal[519]  ceulx qui le chaoient, et rappelloit ses chevaliers
qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il
sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent  la bataille.
Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu
au poing dont il frit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et
secouroit de toute sa vertu  ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se
pnoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient 
haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier
preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironn de grans routes
de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme
le cheval rendre povoit se plungeoit s grans flos de ses ennemis, n de ce
ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tourns 
desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en
celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne
povoit  chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy
recreut[520] son destrier soubs luy. Mais  ce besoing luy vint son escuier
qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il
fust frs, et retourna  peu de gens qui luy furent demours, et s'adressa
vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521].

      Note 519: _Donner estal._ Proprement _accorder le champ_, soutenir
      l'attaque.

      Note 520: _Recreut._ Manqua, dfaillit.

      Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-mme: _Vexillum prferens_.

Lors se frirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par
merveilleuse prouesse. Et si arrestrent et prisrent des plus cointes de
leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent n
n'osrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouves les bones Artu[522]
ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il
ressortir pour la venue du roy et pour sa fire vertu. Et ainois qu'il
fussent retourns au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens
chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien pust estre
qu'il eussent fait plus grant dommaige  l'ost de France.

      Note 522: _es bones Artu._ Suger: _Ac si Gades Herculis offendant_.
      Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici
      la preuve de ce que j'ai avanc ailleurs (Histoire des Manuscrits
      Franois, tome Ier), que le personnage d'_Artus_ avoit t souvent
      confondu avec celui d'Hercule.

En telle manire fu l'ost du roy desconfit en celle journe. Dont l'une
partie s'enfouy  Orlans et l'autre  Estampes et l'autre  Peviers[523].
Et le roy qui moult estoit las et dbattu de celle journe s'en vint 
Thoury  tant peu de gens comme il luy estoit demour. Si ne fu de rien
esperdu de sa perte, mais en fu plus fier,  la guise du thoreau qui se est
combattu,  qui sa firet double quant il a est deffoull et dgett du
fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et
vigueur de soy-mesmes, et moult dsiroit  courre sus ses ennemis aux fers
de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla
ses gens et moult les reconforta pour les ramener  prouesse par parolles
et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit est par
follie et par mauvaise pourvance, n ne povoit estre, si comme il leur
disoit, que aucunes fois ne meschist aux preudommes qui guerre
maintenoient. Et de tant comme il avoient est plus dfoulls par leur
orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur
honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus
trenchans.

      Note 523: _Peviers._ Pithiviers.

      Note 524: _Fouc._ Troupeau.


XI.

ANNEE: 1112.

_Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et
coment le conte issi hors  bataille contre le roy et coment il fu
desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre._


Endementres que les Franois et les Normans entendoient  refermer le
chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte
Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehry et Hue de Crecy et
Guy de Rochefort ses frres qui bien estoient treize cens chevaliers 
belles armes. Si mirent presque toute la semaine  refermer le Puisat et
moult menaoient le roy de mettre le sige devant Thoury. Pour ce le roy ne
se flchissoit, n pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes
manires du pis que il povoit et s'efforoil de leur nuire et par nuit et
par jour et de les destourber, que il ne quissent[525] loing vitailles.

      Note 525: _Quissent._ Cherchassent.

Et quant le chasteau fu presque refait o il avoient mis toute la semaine,
et une partie des Normans s'en fu ralle en son pays, si demoura le conte
Thibaut  moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assembls
chevaucha  grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors
furent issus contre luy  bataille; et le roy et ses gens s'assemblrent 
eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les
menrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens
la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de
chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte
qui estoit prs du chasteau ainsi comme  un ject de pierre, si avoit est
 ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus 
grant paine et  grant travail que il leur convint souffrir pour les
archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient
et fondoient seurement. Moult y avoit prilleux estrif et aux uns et aux
aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens 
avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient
en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais
aucuneffois ne finrent oneques jusques  tant qu'il eurent bien garnye
leur forteresse de riches armeures et fire chevalerie: seurs et certains
que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre
hardiment, o il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs
ennemis.

Aprs ce, retourna le roy  Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et
d'illec amenoit et conduisoit la vitaille  ceulx qui estoient demours en
la garnison de la motte; une fois  peu de gens et privement, et aucunes
fois appertement et  force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans
grant pril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le
lieu estoit prs, et les menaoient  mettre le sige entour. Et le roy
esmeut ses herberges et les amena plus prs. Ce fut  Janville[526] qui est
ainsi comme  une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre
de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logi par dehors, le conte
Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assembls vint sur eux 
grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus
soudainement; et les trouva auques[527] dsarms et dsappareills, tout
entallents d'eux dcouper ou faire lever du sige. Et le roy leur saillit
sus tout arm, luy et ses gens. Lors commena la bataille aux champs et le
poignis fier et aigre des lances et des espes d'une part et d'autre. Si
entendoient plus  avoir victoire que  leur vies sauver, comme ceulx qui
de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient  mourir en chump que
faillir  victoire. Nul ne vous pourroit compter la fiert des uns et des
aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour o l'en povoit voir grans
prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu  droit
parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit
assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui  moult petite
compaignie estoit issu ne daigna fouir n ressortir pour paour de ses gens.
Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et
Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama
mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il voit venir  grans
flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le
conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en
esprance de le dtrenchier s'il ust pu, si luy saillit au devant le conte
Raoul moult hardiment, et par ramposnes commena  dire que oncques mais
les Briois, jusques  ce jour, n'avoient os emprendre hardiesse contre les
Vermendois, (et que mieux leur venist  faire leur fromages qui sont de
grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au
destrier, entalent de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit
faicte. Si commena si haut  crier son enseingne que les chevaliers de la
bataille le roy l'orent. Lors reprindrent cuer et se rallirent ensemble
et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux
roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menrent
fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et
les aultres qui eschapper purent que il avoient travaills et demens par
les boues enfermrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse
fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent
vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs
aultres dommaiges.

      Note 526: _Janville._ Aujourd'hui petite ville  onze lieues de
      Chartres, entre Toury et le Puiset.

      Note 527: _Auquel._ Presque.

      Note 528: _Mons._ Le latin dit: _Montiacensis; Monchy_.

      Note 529: _Prisons._ Prisonniers.

Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut
qui du tout deffailloit et tournoit  declin ainsi comme celuy qui commence
 choir de la roe de fortune, pour ce qu'il voit de jour en jour croistre
la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing
ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de
laisser la guerre aprs les grans pertes que luy et les siens avoient
receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant.

Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il
l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques  Chartres sa
cit. Et le roy qui trop estoit doux et dbonnaire receut ses prires
oultre ce que nul n'eust os cuider, et si luy desconseilloient le plus de
ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller n eschapper son
ennemy qu'il tenoit j ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que
il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte
Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volent le roy. Et ce qu'il
avoit commenc par bon commencement fina par mauvais dfinement. Et le roy
vint du tout au desore,[530] par la volent de Nostre-Seigneur et ne
dshrita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat
et tous les murs; et tout le lieu rasa comme s la divine maldiction
l'eust interdit et asorbi[531].

      Note 530: _Au desore._ Au-dessus.

      Note 531: _Asorbi._ Absorb.


XII.

ANNEES: 1113/1114.

_Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent
dshrits. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora
les villes aus glyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de
Germegni qu'il fist venir  merci._


Long-temps aprs ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le
roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella
contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assig et de
rechief deshrit. Mais avant eut-il les costs trespercis d'une roide
lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et
sneschal de France. N oncques ne voulut dsaprendre son acoustume
trason; tant que la voye d'oultre-mer o il mourut mist fin en sa vie.

      Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut
      Anseau de Garlande qui fut perc de la lance du Hue du Puiset.

Aprs ces guerres et ces contens qui tant avoient dur, mains barons et
mains hommes de religion misrent grant paine  mettre paix entre le conte
Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre.
Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et
contre le royaulme de France s'estoient tourns et alis au roy
d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et
perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le
conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cit de
Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le
chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit ferm  ses
deniers, dont il fu tout esragi de duel; et Milles de Montlehry le
mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout
esragi de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouv y fu. N
oncques n'eut tant d'onneur n de joye de l'assemblement comme il eut de la
honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes
hommes et discrs; et fu pris s loix et s dcrs qui dient que les
obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout
ramens  nant.

      Note 533: _Sur la cit de Beauvais._ Suger dit: Sur la _conduite_ de
      Beauvais. Querelam Belvacensis conducts. C'toit ou le droit de
      conduire dans l'arme du roi les communes, ou celui de dlivrer les
      sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans
      le Beauvoisis. On sait que _conduire_ quelqu'un signifioit autrefois
      lui _servir de sauf-conduit_.

      Note 534: _Livry_ est un petit village sur la route de Meaux et 
      gale distance de Paris et de Ville-Parisis. Prs de Livry sont les
      ruines d'un vieux chteau, sans doute celui que rclamoit Payen de
      Montjay. Quant  _Montjay_, aujourd'hui surnomm _La Tour_, il est
      situ au-dessous de Ville-Parisis.

En ce temps rgnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire  cy dessus
parl, homme trs desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva
et assaillit la contre de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis
comme le roy estoit  ses guerres ententif, si cruellement avoit ses
contres destruites et mal menes que n au clergi n  l'glyse
n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui
tout roboit et destruisoit. Si que  l'abbaye Saint-Jhan de Laon avoit
tollu deux bonnes villes, Crcy et Nogent[536], et les fist fermer de grans
fosss et de grans tours, ainsi comme se elles eussent est siennes
propres; et en avoit fait fosse  dragons et repaire  larrons. Et avec ce
destruisoit et roboit toutes les contres d'environ. Pour les cruaults
qu'il faisoit fist l'glyse de France un concilie  Biauvais, en la
prsence Cuene, vesque Prenestin[537] et lgat de la court de Rome. Et
pour les plaintes des glyses et des extorsions de femmes veuves et des
orphelins le frit du glaive de saincte glyse, c'est de la sentence
d'excommuniement gnral, et luy desceint le baudr de chevalerie, combien
qu'il ne fust pas prsent; et par le jugement de tous, le desmist de tout
honneur comme excommuni et comme ennemy commun de la crestient. Par les
prires de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy.
Et moult y eut de clergi et de prlas du royaume  qui le roy estoit moult
dvost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit 
Crcy et l'assigea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi
lgrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous
sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut
fait de ce chasteau  sa volent et tout destruit, si s'en parti. Mais il
n'eust pas sa volent accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a
nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du
chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommunis dignes d'estre au
pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon
despecie et brisie[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il
aidoient loyaulment  leur vesque, et la noble glyse de Notre-Dame arse
et maintes autres avec, et l'vesque Gauldri martiri et le corps tout nu
gett aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy
dtrenchrent le doy  tout l'aneau, et en dshritement du roy avoient sa
tour assise et prise.

      Note 535: _Noonois, Aminois et Rancien._ Ce sont les contres de
      Noyon, d'Amiens et de _Rains_ ou Reims. Mais Suger, au lieu de
      _Noonois_, met _Laudunensis_, Laonois.

      Note 536: _Nogent._ Novigentium. C'est _Nouvion-l'Abbesse_,  cinq
      lieues de Laon, et prs de Marle et Crcy.

      Note 537: _Prenestin._ De Preneste.

      Note 538: _Bordel._ Grange ou chaumire. Suger dit: Ac si rusticanum
      tugurinum.

      Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit d mettre: _Qui
      pour occasion de la suppression de la commune par le roi._
      _Occasione jussu vestro amiss communi._

Et quant ces choses furent au roy contes, si fu doublement encouragi et
eschauff d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist
le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou
consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes;
et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi  haultes
fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et
par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main s Crist[542]
Nostre-Seigneur.

      Note 540: _Les bailes._ Les pieux (bajuli) serrs qui servoient de
      barrires.

      Note 541: _Escoufles._ Milans.

      Note 542: _Crist._ Consacr .

Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus  l'glyse de
Saint-Jhan-de-Laon  qui il les avoient tollus, si s'en vint 
Beauvais[543] et assigea la cit qui lors estoit  un Adam, un desloyal
tirant qui les glyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit
moult de maulx, et y fist tenir le sige prs de deux ans. Et au derrenier
la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et
pour ceste raison rendit paix et seuret au pays, et celluy desloyal
deshrita de celle seigneurie qu'il avoit en la cit.

      Note 543: _Beauvais._ Erreur: il falloit Amiens.

En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de
Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une
complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache,
qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault
deshritoit et refusoit  faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de
son ainsn frre. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist
faire droit  son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il
faisoit non pas  luy tant seulement, mais aux povres et aux glyses, et
que par le jugement aux barons dterminast de ceste querelle et rendist 
chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la piti des glyses
et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune
guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grvs
et essills, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache  droit par devant
luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort
de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens n pour
travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en
Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit
nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy
le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu dsespr de sa
personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement
deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que
il s'en vint au roy;  ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy
priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son
corps  sa volent. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement
deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et
Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit  chascun son
droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauches fist
maintes fois en ces parties pour mettre les glyses et les povres gens en
paix; et pour ce les avons entrelaisses qu'elles ne tournassent  ennuy s
elles eussent est toutes racomptes.

      Note 544: _Bourgoigne._ Il falloit _Berry_.

      Note 545: _En Bourgogne._ Ad partes Bituricensium.

      Note 546: _Germegny_, ou Germigny, aujourd'hui village de
      Bourbonnois.


XIII.

ANNEE: 1118.


_Coment la guerre des deux roys recommena et coment le roy se dfendi
vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy
prist une ville qui a nom Le Gu Nichaise, et coment le roy prist Malassis,
que le roy d'Angleterre avoit ferm._


Ainsi comme il est escript de Julius Csar et de Pompe, que Julius ne put
souffrir seigneur par dessus lui, n Pompe pareil, n ne peut nule poest
compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par
celle haultesse dont il avoit tousjours est par dessus Henry, le roy
d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours
comme de son homme fiev, et de plus grant seigneurie par droit que celluy
Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son rgne et
pour les grans trsors dont il avoit tant, ne daignoit n ne povoit
souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforoit en
toutes manires de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa
seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son
nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commena entre eulx deux la
guerre qui j y avoit est. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre
le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte
Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la
duchi de Normandie et la cont de Chartres qui ensemble marchissent. Lors
commencrent  assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le
enir plus de court envoyrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui
frre estoit  l'ung et nepveu  l'autre, en Brie  tout grant ost, pour ce
que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du
conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par
force au fer de lance et de l'espe, et couroit souvent en leurs terres,
une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois
avenoit qu'il se combatoit  eulx comme celluy qui de rien ne les
pargnoit. Et par ce dmonstroit  tout le monde la noblesse et la fieret
de son cuer, mais trop bien estoit ainte et avironne la terre de
Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs
des Normans y avoient ferms nouvellement, et, d'autre part, pour les grans
fleuves courans o l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui
tout ce scavoit bien, tachoit moult durement  passer et  entrer en celle
terre. L s'en alla  asss peu de gens, pour plus privement faire ce
qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns
de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espes
aintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme s feussent passans,
vers une ville qui a nom le gu Nicaise: si est ainte et avironne de
l'eaue d'Epte, et donne entre et passage aux Franois d'entrer en celle
terre. Si donne, le lieu et le sige de celle ville, grant seuret  ceux
qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.
Quant les gens le roy furent venus et entrs, si gettrent jus les chappes
et tirrent les espes et coururent sus  ceulx du lieu qui j se estoient
presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient
viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jetts,
quant il virent le roy descendre moult prilleusement du pendant d'un
tertre; si se hastoit moult durement de faire secours  ses gens qui j
estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la
ville et l'glyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas
sans grant perte de ses gens. Et quant il o dire que le roy d'Angleterre
estoit prs de l  grant ost, si comme il avoit tousjours accoustum et
comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les
requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist  la voye le conte
Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte
Foucques d'Angiers aprs luy, et puis les autres barons du royaume aprs
luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme
une partie des gens le roy entendoient  fermer et garnir la ville, les
autres entrrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la
longue paix o il avoient est longuement; tout robrent et confondirent
tout, et mettoient tout  feu et  flambe et assez prs du roy d'Angleterre
et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre
de fermer un chasteau prs d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien ferm
et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre
ferma le sien prs d'un mont qui illec estoit et fut appell Malassis. En
celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de
chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la
garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils
prendroient par la terre, et leur deffendissent  dgaster le pays. Mais le
roy de France qui taschoit  mener  fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit
incontinent ses souldes. Car si tost comme il eut ses osts assembls,
revint hastivement devant ce chasteau  une matine, et le fist assaillir
par grant vertu, et y eut grans coups donns et receus d'une part et
d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et
dpea tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.

      Note 547: _Moretueil._ Mortain.

      Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que
      _Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui
      _Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte,  une demi-lieue de
      Laroche-Guyon.


XIV.

ANNEE: 1118.

_Coment le roy Henry deschi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys
entra en Normandie et fu desconfi par sa male prvoyance; et coment il
rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et
s'en retorna par Chartres en dgastant la terre le conte Thibaut._


Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a mont, et quant elle
veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manire au
roy Henry d'Angleterre. Aprs ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes
bonnes prosprits, commena  dvaler du sommet de la roe de fortune o il
avoit longuement est, et  decheoir par la muablet de cest monde; car le
roy l'assailli par-de, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers
Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte
d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. N ceulx ne
l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais
ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte
d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et
par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses
chambellains mmes et ses autres privs sergens le haioient moult durement
de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,
qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune
nuit gesir devant luy moult de gens arms, et son escu et son espe faisoit
ettre chascune nuyt au chevet de son lit.

      Note 549: _Pontif._ Ponthieu.

Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles
estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult
en luy comme en celluy  qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa
grant amour estoit moult enrichi et renomm et puissant entre les aultres
de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu
damn  perdre les yeux et les gnitoires, j soit ce qu'il eust deservi la
hart[550] on pis encore.

      Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les
      derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: Cum
      laqueum suffocantem meruisset.

Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonn qu'il
n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et
de grant pourvance, alloit tousjours l'espe ainte, nis en sa salle et 
l'issue de son hostel, n ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx
sergens issist de son hostel sans espe.

      Note 551: _Asseur,_ assur. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on
      l'entendoit _ sr_.

En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier
de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli  grant compaignie de
chevaliers; et par la trason d'aucuns de lans le prist et le garnit
richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau
juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout  sa volent. Si
s'estent celle contre ds le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et
jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns
plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ  bataille contre
le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre
part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour propos  secourre
ses gens qui estoient assigs en la tour d'Allencon, entre luy et le conte
Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manire
qu'il perdit en celle journe le chasteau et la tour et moult de ses gens
par grant meschance. Mais aprs ce qu'il eut ainsi est dfoull par
long-temps et par teles aventures et presque tout dcheu, et la divine
puissance l'eut ainsi flaell et chasci, si eut piti de luy toutefois
comme celluy qui moult estoit libral aumosnier et riche. Si avint que
l'adversit et la tribulacion o il avoit longuement est luy tourna en
prosprit soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui
moult l'avoit grev et par plusieurs fois enchaci et couru en sa terre fu
un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. L fu soudainement fru en la
face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit
petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et
ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont
nous avons dessus parl, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement
l'avoit grev et sa terre gaste, estoit un jour entr en la terre
Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie
le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et
angoissi. Et j soit ce que ce fust  tart, si aprist-il quel honneur l'en
doit porter  la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au
roy de France s'estoit alli et asseur par bons hostaiges brisa sa foy par
sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme
tricheur et desloyal,  Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage
s'accorda  luy et laissa  aydier au roy de France.

      Note 552: _Chaumont._ En Normandie;  quelques lieues de Gisors et
      de Gasni.

      Note 553: C'est le Vexin normand.

Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir
Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissi devant soy, comme
celluy qui souvent y couroit  peu de gens et aucunes fois  plus; et petit
redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que
il couroit parmy sa terre, sans point de pourvance de soy et des siens. Et
celluy qui grant plent de bonnes gens avoit assembl luy envoya 
l'encontre grant plent de bons chevaliers tous ordenns en conroy, et si
en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennes de sergens et
de gens  pi. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne
daigna oncques faire nul conroy de ses gens n nul appareil de bataille;
ains se fri en eulx follement et confusment; mais ce fu vaillamment et
par grant firet. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier
assemblrent  ceulx de del. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et
Guy de Clermont qui chacirent du champ de bataille les Normans qui moult
estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur
l'eschile des gens de pi arms. Mais les Franois qui les devoient suivie
chevauchirent aprs confusment et sans conroy et s'embatirent follement
sur eux et sur leur grans conroys ordonns. Dont il avint qu'il ne les
peurent souffrir, ains tournrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult
se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place
si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustum de soy
esbaudir et reconforter en adversit, secouroit souvent la gent qu'il voit
souvent chacer, et retournoit souvent arrire la lance au poing contre ses
ennemis; et assez des siens rescout en celle journe par sa proesse et par
sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques  Andely au plus honnorablement
qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour
furent trop esgares. Trop fu courrouci de ceste meschance qui ainsi lui
fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]
ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast
jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschance qui par eux
luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidrent; car lors
s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fiert si comme il
est coustume  preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se
doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et
de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts
qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il
se combatroit  luy  jour nomm emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se
hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'ust jur sur sains. Et si tost comme
il eut ses osts assembls, si entra en Normandie gastant et destruiant tout
le pays o il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis
s'en alla  Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de
temps, toute sa volent faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit
en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui o il peust sa honte
vengier.

      Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc.

Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy o il peust son cuer esclarier,
si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en
venist par luy. Devant la cit de Chartres s'en vint et commena forment 
assaillir et commanda  bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et
eust est fait quant le clergi et les bourgois yssirent hors, la chemise
Nostre-Dame devant eux, et luy commencirent  crier mercy  pleurs et 
larmes, qu'il ne souffrist que la noble glyse de Nostre-Dame et sa cit
fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie n ne vengast pas
aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui piti en
eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, o leur prires et commanda
 Charlon le conte de Flandres qu'il fist ses gens retraire en sus. Ce
fist-il pour l'amour et pour la rvrence  la haulte royne des cieulx. A
tant retourna en France luy et ses gens, n oncques pour ce ne cessa 
prendre vengeance l o il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en
Normandie.


XV.

ANNEE: 1118.

_Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France;
et coment le roy ala encontre luy  Vzelai, quant il o nouvelles de sa
mort. Aprs luy fu au sige Guy, archevesque de Vienne, que les Romains
receurent honorablement, et dposrent Bardin, que l'empereur y avoit mis
 force._

      Note 555: _Paschase._ Il falloit _Gelase_.


En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte
lection Jehan de Gaiete, chancelier de l'glyse de Rome[556]; mais quant
il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin,
l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par
force contre raison, par la desloyaut des Romains qui tant est accoustume
 prendre[558]; si laissa son sige et s'en fouyt en France, sous la garde
et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antcesseurs souloient
faire jadis. De laquelle djection le roy eut grant compassion. Par navie
vint jusques  l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povret
destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne
contient que une petite cit tant seullement qui souffist  l'vesque et 
son clergi et  leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de
murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui j
savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre
et le luy offrit  sa volent faire. Les messages qui l furent envoys luy
apportrent jour et lieu certain  Vezelay et que l s'entretrouveroient et
parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu j parti, on
luy apporta nouvelles qu'il estoit trespass et mort d'une maladie que on
ppelle podagre[560]. Aux obsques de luy assemblrent mains prlas et mains
hommes de religion. L fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et
noble descendu de la ligne des empereurs et assez plus de noble sainctet
et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstre une
advision bien dmonstrant ce qui aprs avint; mais il n'apperceut oncques
la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit
avis que une trs-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit
 garder la lune musse soubs un mantel, afin que la cause de saincte
glyse ne prillast par le defaut du pape. Et un petit aprs fu esleu 
l'glyse de Rome; et par ce apperut appertement la vrit de l'avision. Et
quant il fu esleu  si grant hautesse, si commena moult noblement et moult
humblement  traicter et ordonner des droitures de sainte glyse. Pour
l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mre[561]
pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des glyses de France. En la
cit de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla  l'encontre
des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre
paix en saincte glyse, si comme il cuidoit et dsiroit, mais il ne put
pour le dfault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des
Franois et des Lorrains. Aprs ce qu'il eut est servi et honnour et
enrichi moult des glyses, si s'en retourna  Rome; l fu receu du clergi
et des Romains moult honnorablement. Et ds ce jour en avant commena 
amenistrer moult ententivement la dignit qu'il avoit receue plus que nul
de ses prdcesseurs. N'avoit encore gures demour au sige, quant les
Romains, pour la libralit et la noblesse qu'il voient eu luy, prisrent
damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit
mis son sige en la cit de Sutre[563] et faisoit prendre le clergi et
l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en plerinage, et les faisoit
aller  son pi et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il
l'eurent ainsi pris, si le montrent sur un chamel qui est beste tortue et
boue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent
seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chivres
toutes sanglantes; et ainsi par et atourn, le menrent tout le chemin
royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte
glyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le
commandement le pape Calixte le condampnrent en perdurable prison s
montaignes de la Campaigne, prs de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de
Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en
gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les pis
l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte
glyse et l'apostole Calixte en son sige o il se contenoit assez
noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les
robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et,
comme droicte lumire clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres
enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'vangile.
Au tems de ce preudhomme recouvra l'glyse de Rome maintes choses et
maintes rentes qu'elle avoit perdues, a en arrire.

      Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.

      Note 557: Bracarensis archiepiscopus. Braga, en Portugal. M. Guizot
      traduit ici fort mal _Prague_.

      Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: _Qui tant est looice et
      acoustume  prendre._ Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte:
      Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter
      fatigaretur.

      Note 559: L'_le de Magalonne_, prs de Montpellier.

      Note 560: _Podagre._ Goutte.

      Note 561: _Sa mre._ Il falloit _sa nice_.

      Note 562: _En la marche._ In marchiam. Vers la frontire.

      Note 563: _Sutre_ ou _Sutri_, dans la Toscane.


XVI.

ANNEES: 1121/1122.

_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys,  l'apostole, et
coment cil Sugier fu esleu  abb du couvent, tandis comme il estoit en
celle voie; et coment puis il retraist le prior d'Argentueil  l'glyse._


En ce termine envoya le roy ses messages  l'apostole de Rome pour les
besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste
histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et
honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et
les autres messagiers furent  l'apostole, si le trouvrent en Puille en
une cit qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt  belle chire, en
l'onneur et en la rvrence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers
les eust lonctems retenus en sa compaignie, s ne fust pour l'amour de
saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abb de
Saint-Germain-des-Prs qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons
qui moult se hastoient de retourner.

      Note 564: _Vitonde._ Bitonto.

Et quant il eurent faictes leur besongnes  leur volent, si se mirent au
retour. Si n'eurent pas faictes trois journes quant un messagier les
encontra qui  Sugier estoit envoy de par le convent de Saint-Denys, qui
luy noncia la mort de l'abb Adam et l'lection que le convent avoit faicte
de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus
religieus moynes de lans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient
alls au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son
ottroy; et coment le roy s'estoit courrouci et pour ce les avoit mis en
prison en la tour d'Orlans.

      Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: Sed quia inconsulto
      rege factum fuerat.

Lors commena damp Sugier  faire grant duel pour l'amour de son pre
espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant msayse
pour deux choses: l'une fu pour savoir s'il recevroit celle dignit contre
la volent du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui
l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui
l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler
l'glyse qui nourry l'avoit ds les mamelles sa mre, et laisseroit gsir
en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient est mal mens.
Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer  envoyer
aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller  luy de ceste besongne,
si vint soudainement  luy un clerc romain moult noble homme et moult son
acointe qui ce qu'il prtendoit  faire par ses gens  grans despens,
receupt  faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Aprs envoya au roy un
de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin
de ceste besongne qui confusment estoit commencie; car il ne se
prsentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui
courrouci estoit. Ainsi chevaucha troubl et desconfort, comme cellui qui
estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.

Si avint si bien que ne scay quans jours aprs revindrent les messages 
rencontre de luy, qui luy apportrent nouvelles de la paix du roy et de la
dlivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'lection. Mais
lors en estoit le roy lis, et l[566] luy estoit venu  l'enconre avec
l'archevesque de Bourges et l'vesque de Senlis, et pluseurs autres prlas.
L le receupt en grant amour et en grant rvrence le convent; et fu
ordonn prestre le samedi aprs: c'est assavoir le samedi devant la
my-caresme, et le dimanche aprs fu sacr abb devant l'autel des corps
saints. En pice[567] ne seroient extrais les biens espirituels et
temporels que il fist  l'glyse: coment il se retrait et recouvra les
rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prior
d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu s choses
temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy
Loys fu oultre-mer; et coment il rforma lans l'ordre et la religion, et
coment elle y fu bien garde; et mains autres biens qui en pice ne
seroient racompts. L'an aprs son ordonnement mut  Rome pour visiter
l'apostole, et pour le regracier de tous ses bnfices, car tousjours, 
Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles
d'aultruy. Quant il fu l venu, si fut moult noblement receu de l'apostole
et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en
partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du
Latren, qui fu de troi cens vesques et de plus. Et l fu faite la paix de
luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez
o ci-dessus. Et quant il eut visit les sains lieux, si comme
Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,
Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.

      Note 566: _L._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrge sagement dans
      tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger
      raconte des bienfaits de son administration.

      Note 567: _En pice._ En un sommaire.

      Note 568: _Macy._ Mathieu.

Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu
parti et fu all jusques  Lucques, une cit de Touscane, il o la nouvelle
de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des
Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Aprs l'apostole Calixte,
fu mis au sige Honnour, et fu pris et esleu en l'glyse d'Oiste, dont il
estoit vesque; homme de grant sens et de trs-haut conseil et fier. Et
quant il eut puis apris la droiture de l'glyse Saint-Denys, en droit la
prior d'Argentueil, qui moult estoit lors blasme et diffame de mauvaise
conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de
Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par
l'ottroy de toute la court  l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,
par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'vesque
d'Albe,[569] son lgat, et de l'vesque de Paris et de Chartres; et
mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.

      Note 569: Mathi Albanensis episcopi.


XVII.

ANNEE: 1124.

_Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il
avoit au roy; et coment les barons ordenrent leur bataille au palais
meisme avant que il ississent hors._


A nostre matire nous convient retourner que nous avons un peu
entrelaissie, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui
tant souffri de travail et de paine, pour son rgne deffendre des griefs
assaux qui luy sourdirent en son temps. N nul qui ores vive ne pourroit
savoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier
il fu, s'il n'avoit o ses fais.

Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas
la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce
que il avoit est excommuni et interdit en son rgne, au grant concile que
l'apostole Calixte avoit tenu en la cit de Rains, si comme l'hystoire a
dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il
put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de
ceus de Suabe, j soit ce que pluseurs des barons de ces contres fussent
mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si
tachoit-il  mettre le sige devant la cit de Rains, par le conseil et par
l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espouse. Et
avoit l'empereur propos  tenir si longuement le sige devant la cit,
qu'elle fust prise; et puis  ardoir et destruire tout le pays entour, pour
ce que l'apostole qui excommuni l'avoit, avoit sis et sjourn dedens.
Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privs amis qu'il
avoit  la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre
ses briefs et les envoya  ses barons et  ses haux hommes, par quoy il les
semonnoit de venir en sa prsence et leur mandoit la raison pour quoy.


      Note 570: Suger dit: Ante Calixti decessum.

      Note 571: _Luy._ Le roi.

Et pour ce qu'il savoit bien que Saint-Denys estoit, aprs Dieu, espcial
deffendeur des roys et du rgne, si comme il avoit o dire  pluseurs et
esprouv en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint  son glyse et le
commena  dprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne
et son royaume, et contrestast  ses ennemis. Et si comme il avoit toujours
accoustum que s aucun royaume osast assaillir le royaume de France de
guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons
sont mis hors de la fort voulte o il gisent et sont mis ensemble sur
l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dvotement en la prsence le roy.

Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur
l'autel dvotement, qui appartient  la cont de Vouquessin[572] que le roy
tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Aprs mut  peu
de gens contre ses ennemis, pour son rgne pourveoir, et manda par grant
banissement,[573] que toute France le suyvist  grant effort. Grant
desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle o
la dsaccoustume hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous
communment de toutes les parties du royaume, encouragis d'un cuer et
d'une volent de contrester  leur ennemis. Et quant il furent tous venus
 Rains avec le roy qui j y estoit pour attendre ses osts qui de toutes
pars venoient, si assembla si trs grant peuple de chevaliers, de sergens
et de gens  pi que ce fu merveilles. N nul ne pourroit compter n dire
le peuple qui l fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant
seulement sur les rivires, mais en plains et en valles, en manire de
langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes n de l'autre riche
appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui
discerner le vous pust, tant vindrent-il richement appareills pour le roy
leur seigneur ayder et pour son rgne deffendre. Mais tant vous en peut-on
bien dire que dedens une sepmaine toute entire que le roy sjourna en la
cit de Rains o il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et
l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: Chevauchons hardiment
contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chirement comparoir ce qu'il
ont orgueilleusement os entreprendre contre France, la dame des terres.
Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie
en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete 
France et souvent a est dompte par la force des roys de France et des
Franois. Ce que il taschent  nous faire couvertement et en larrecin, que
nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous. Mais
encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist
encore tant qu'il fussent entrs s marches du royaume; et lors quant il ne
sauroient o eulx mettre n fouir si leur courroient sus et les
dtrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescrans. Et
leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux
sans avoir spulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable
honte.

      Note 572: _Qui appartient._ C'est seulement le droit de _porter_
      cette enseigne de Saint-Denis dans les armes du roi de France,
      qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit 
      succder, quand le Vexin fut runi  la couronne. Il ne faut donc pas
      croire que l'oriflamme ait jamais t la bannire particulire du
      comt de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours
      _Montjoie!_ chteau bti sur la butte de St-Denis.

      Note 573: _Bannissement._ Convocation de ban et arrire-ban.

      Note 574: _Desdain._ Indignation.

Aprs commencirent  ordenner leur batailles au palais mesme, par devant
le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi
ordonnrent que ceulx de la contre de Rains et de Chaalons que l'en
estimoit bien  soissante mille ou plus, que  pi que  cheval, feroient
la premire bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne
prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orlannois et
d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la
contre d'entour qui tous estoient prs de mourir et de la contre
deffendre aux espes  trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres.
Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist
ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit
ainsi: Avec ceulx, dist il, qui sont mes nourris et je le leur, me
combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur aprs Dieu.
Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, n mort n vif, entre
mes ennemis.

      Note 575: _La quarte._ Suger compte les Parisiens dans la troisime
      bataille.

Aprs ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne,
avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry
d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois
estoit-il l venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges
nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et
ceulx furent establis en l'avangarde. Aprs ceulx revint Raoul, le noble
conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renomm et
pris en armes[579]. Moult amena noble chevalrie de la terre Saint-Quentin
appareillie de toutes manires d'armeures; et  celluy fu livr le dextre
cost des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Aprs cestuy
revint le noble conte de Flandres  tout dix mille chevaliers combatans, et
 celluy fu l'arrire garde commande. Et eust amen trois fois autant de
gens qu'il fist, s'il l'ust plus tost sceu. D'autre part vint le duc
Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte
d'Anjou qui tant estoit renomm et prisi aux armes; et  peu qu'il ne
mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens
assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu 
faire.

      Note 576: _La quinte._ La quatrime de Suger.

      Note 577: _Estoit-il l venu._ Sur l'adjuration des Franois.--Ex
      adjuratione Franci. (Suger.)

      Note 578: Le latin dit _de Bourgoigne_.

      Note 579: C'est celui dont les potes ont exalt la gloire, l'audace
      et la malheureuse fin dans la chanson de geste de _Raoul de Cambrai_.

      Note 580: _Poictevins._ Il falloit _Pohiers_, ceux du Ponthieu.
      Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui
      approbavit.


XVIII.

ANNEE: 1124.

_Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost,
et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent
leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur Franois
en ce point, et coment il fu chaci par la chevalerie du Vouquessin._


Aprs ce fu ordonn et atir par grant conseil et par grant pourvance de
nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu
fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les
charrettes qui amneroient le vin et l'eaue  nos gens lasss et navrs
seroient atirs et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau
et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et
navrs refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et
estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit;
et aprs ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs
compagnons ayder et conquerre la victoire.

Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant  faisoit  redoubler
 leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son rgne
deffendre; tant que la renomme en vint  l'empereur qui par faulte de cuer
se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle
et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx
avoir honte et dshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa
personne et son empire mettre en pril n soy habandonner  la vengeance
des Franois qui plus dsiroient la guerre que la paix.

Quant Franois sceurent qu'il leur furent ainsi eschapps, si furent moult
courroucis, si que  grant paine furent dtenus, par les prires aux
vesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que
les povres gens n'en fussent destruis.

Quant Franois s'en furent retourns en leurs pays,  la victoire[581] qui
autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou getts de la
place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint  ses seigneurs et vengeurs
Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grces  Dieu et  eulx de
l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son pre qu'il avoit tenue
jusques  ce jour  tort leur rendit incontinent humblement et dvotement.
Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par
droit, aprs leur dcs, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait
envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient
tousjours est, tant comme il avoit est  celluy ost,  grant luminaire et
 grans chans porta le roy  ses espaulles, moult dvotement,  grant
plent de larmes; et leur donna grans dons et grans prsens, que en terre
que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il
avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, ds
ce jour en aprs, chu en grant viltance, n oncques puis ne fina de
dchoir et de venir  dclin et fina honteusement sa vie dedens l'an
mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, n
povre n riche, n villain n gentil qui l'glyse ou le rgne vueille
troubler, n'istra de l'an, s par occasion de luy convient mettre hors le
corps des glorieus sains[582].

      Note 581: _A la victoire._ Avec la victoire.

      Note 582: On voit, et j'en demande pardon  Suger, que nous sommes au
      temps de la relation du pseudonyme Turpin, _de vit Caroli magni_.

D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien savoit tout l'atirement et la
trason de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le
conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant
n'estoit pas encore fine, assembla son ost quant il sceut le rgne  vuide
du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume 
moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre  destruction par le
deffault du roy et des barons; mais firement fu fait ressortir et reculer
arrire par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de
Montfort le bon chevalier et prouv en bataille, et par la prouesse des
Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurs
pour le royaume garder. Arrire retourna n au royaume ne fist s petit
non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques Franois, grant temps
devant, chose o il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux
renomme. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et
du roy d'Angleterre, j soit ce qu'il ne fust pas prsent, et par ce
dcheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre
plus en paix. Long-temps aprs ce, les ennemis du royaume  qui la renomme
de ces nobles fais estoit venue vindrent  son amour, et firent paix  luy
pluseurs, de leur volent mesme.

      Note 583: _Qui pas n'estoient._ Suger ne dit pas cela. Et
      strenuitate Vilcassinensis exercits repulsus, aut parum aut nihil
      proficiens, vana spe frustratus retrocessit.


XIX.

ANNEES: 1124/1126.

_Coment l'vesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment
le roy conduisit l ses osts, et prist la cit de Clermont et la rendi 
l'vesque. Et coment cil mfist de rechief, et coment le roy rassembla
plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy
donna ostages de sa volent faire._


En ce temps avint que l'vesque de Clermont en Auvergne fu contraint 
issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste
tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy vesque saige homme
et honnorable et fort deffenseur de saincte glyse. Quant il ne put en
avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout dshrit. Au roy
monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne
qui sa cit luy avoit tollue et la grant glyse de l'veschi saisie et
garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu
devant ses pis, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast  franchise
son glyse qui estoit tourne en telle servitude, et mist  mesure par sa
force le tirant desmesur. Et le roy qui tousjours avoit accoustum 
deffendre les glyses emprist dvotement la besongne de l'glyse, j soit
ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il
vit que ce tirant ne se vouloit chastier, n par mandement n par lettres,
si partit  grant ost et s'en alla droit  Bourges. L s'assemblrent les
barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. L vint le duc de
Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons  moult grant
chevalerie.

      Note 584: _Tesche_. coutume. Suger cite  ce propos le vers de
      Lucain:

          Avernique ausi Latio se fingere fratres.

      Note 585: _Fors que._ Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au
      contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se runirent 
      Bourges  l'arme du roi.

Quant il furent tous assembls, si chevauchrent vers Auvergne, tout
entallents de prendre vengence des forfais de sainte glyse. Et ainsi
entrrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si
comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissirent tous les
chasteaux des montaignes et se misrent en la cit pour ce qu'il l'avoient
trop bien garnie. Et les Franois qui de leur folie et simplesse se
gabrent, laissirent  asseoir la cit, pour ce qu'il ne perdissent les
chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors
tornrent  un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587].
Entour se logrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et
sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les
montagnes et les puis[588] agus o les bonnes villes estoient. Si ardoient,
roboient et prenoient tout  force et amenoient les proyes en l'ost et non
mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589].
Aprs drescirent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les
perrierres et les mangonneaux lancrent, si commena l'assaut fort et
prilleux; et tant y eut de trait gett que ceulx de dedens se rendirent eu
la mercy du roy. Ceulx qui la cit tenoient furent moult espovents de
celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient  avoir; si s'en
fouirent et laissirent la cit en la main du roy. Et il rendi tantost
l'glyse  Dieu, et au clergi leur droit, et  l'vesque sa cit. Aprs
fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et
atant retourna le roy en France.

      Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens
      de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occups
      au sige des chteaux.

      Note 587: _Pons_, etc. C'est _Pont du Chasteau_, sur l'_Allier_, 
      quelques lieues de Clermont.

      Note 588: _Puis._ Tertres, pics.

      Note 589: Il falloit: _Les hommes gardiens des bestes._

Entour cinq ans aprs, avint par la desloyault des contes et des Auvergnas
qui par nature sont de cuer lgier et faux qu'il revelrent de rechief et
prisrent contens contre le devant dit vesque et contre l'glyse. Et pour
ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le
roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travailli en vain, assembla
plus grant ost que devant et entra  grant force en Auvergne. J estoit le
roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la
grossesse de luy. Et s un autre riche ou povre eust est aussi pesant
comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il
eust voulu, en nulle manire n'eust chevauchi  tel travail. Contre le
dsloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il
avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que
la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers
redoubtoient il souffroit trop lgrement par semblant. Et  aucuns trespas
de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.

      Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est
      dconseiller.

En celle ost qu'il mena  celle fois estoit Charles le conte de Flandres et
le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans
tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui
eussent pu souffire  Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le
roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que
il trouvrent, tant qu'il vindrent  Clermont. Et quant il eut fait
assiger Montferrant, un fort chasteau qui est prs de la cit, les
chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre
s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit
diffrent du leur, et furent tous esperdus de la clart des heaulmes, des
escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;
si que par fine paour n'osrent tenir le baile dehors le chastel; ains se
frirent tous en la tour et en l'aainte d'environ,  grant paine, si comme
il povoient mieulx. Tant fu gett le feu par les maistres des engins s
maisons de la garnison qu'il eurent laissies que tout fu ars et ramen en
cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se
retirast arrire  ses hberges pour le feu, qui soudainement esprist et
embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et
quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors
furent lis et ceulx de dedens courroucis. Car une partie de l'ost du roy,
qui plus prs de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et
par jour et par nuit de grans lancis de dars et de quarreaux que ceulx de
dedens lanoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens
d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de
leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il
leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu prs d'illec, de
leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas
rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui
autre chose ne queroit fois soy mesler  eulx s'arma privement en sa tente
et ne say quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait
o il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en
l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur
un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault  sa
proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient  eulx
entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il
furent devant luy, prirent moult que il les prist  renon telle comme il
luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur
coppast les poings, et ainsi amoignonns que on les renvoyast arrires 
leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atourns, si en
furent moult esbahis, n oncques puis n'osrent issir n faire assallie.

Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obissoit au roy sans
contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint
que le duc Guillaume d'Aquitaine survint  tout l'ost des Auvergnas. Et
quant il fu mont sur une haulte montaigne pour voir l'ost de France et
pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus
parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et
se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses
messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en
la prsence du roy leur seigneur si parlrent ainsi: Sire roy, nostre sire
le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton
honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing
ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy
garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi
requiert-elle droicture et seigneurie. S le conte de Clermont qui de moy
tient la cont d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre
court, moy qui suys son seigneur le doy prsenter en vostre court et
advouer par devant vous. N ce ne refusasmes-nous oncques  faire, et
encore le vous offronsnous et requrons que vous ne le refusez. Et affin
que vous ne soyez en doubte que nous ne le faons ainsi, nous sommes prs
de livrer bons ostaiges et souffisans: et s les pers et les barons du
royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons
et attendrons vostre plaisir. Et sur ce se conseilla le roy  ses barons
qui  droit le conseillrent que il avoit  en prendre foy et seuret de
bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce
mist paix en la terre et aux glyses. Et mist un jour de parlement 
Orlans o le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que
les Auvergnas avoient refus jusques alors. Et atant s'en retourna en
France.

      Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans
      doute rappeloient une formule de la cour des pairs. Si sic
      judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut. N'est-ce pas
      l notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore
      soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?
      Certes, d'aprs notre texte, elle est mme antrieure 
      Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorit
      que l'on doit souponner d'avoir tant fait pour le gouvernement
      fodal.


XX.

ANNEES: 1126/1127.

_Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'glyse de Bruges par
les parens au prvot de l'glyse; et coment le roy vint l et les prist et
pendi aux fourches._


L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy propos  mettre
brievement, j soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la
merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu
fils de la seur  l'aieule du roy Loys receut la cont de Flandres aprs la
mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhrusalem
(si luy escheut par ne say quel lignage dont estoit tenu vers le conte
Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).

      Note 592: Voy. plus haut, note 481.

Quant il eut la cont receue, si se contint moult bien et moult noblement
et droicturirement, comme celuy qui bien deffendoit les glyses et estoit
large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre  sa court ne
scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa
seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient
qu'il avoit saisi  tort la cont comme celluy qui droit hoir n'estoit pas.
A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pnoient de le
prendre en tel point qu'il le pussent occire. Et cil estoit le prvost de
Bruges qui prvost estoit de l'glyse, et son lignage qui tous estoient
estrais de vilains serfs et de lignie fausse et desloyale. Si advint que
celuy noble conte Charles estoit venu  Bruges. Si se leva au matin pour
aller  l'glyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi
comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que
Bouchart neveu au devant dit prvost et desloyal meurtrier et plusieurs
autres de ce desloyal lignage et compaignons de la trason vindrent 
l'glyse o il avoit fait espier le conte, et vint par derrire si comme le
conte estoit acoud et  genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit
d'une espe trenchant et acre toute nue, qu'il eut traite privement pour
ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy
mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son
coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le
meurtrier occist son seigneur si comme il parloit  Dieu en oroison. Et les
autres qui compaignons estoient de la trason et du meurtre s'esjoyssoient
et glorifioient en son sang espandre et en lui despcier. Et pour ce qu'il
estoient venus  chief de leur forsennerie dmenoient grant joye, car leur
iniquit mesmes les avoit aveugls. Et plus encore faisoient les
desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il
povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle;
et mesmement ceulx qu'il trouvoient dsarms et desgarnis.

Quant les murtriers se furent saoulls de sanc humain espandre, si
revindrent au conte et l'enterrrent dedens l'glyse mesme, pour ce qu'il
ne fust plus honnorablement enterr n plor, et que pour sa noblesse et sa
glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus
encouragi de luy vengier; et ainsi firent saincte glyse fosse et repaire
de larrons et garnirent l'glyse et la maison du conte qui au moustier
tenoit, et tirrent et amenrent tant de garnison et de vitaille comme il
peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par
force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste trason n'avoient
de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce
merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsque de pleurs et de
larmes. Aprs, le mandrent au roy qui j le savoit bien par renomme qui
en maintes contres l'avoit j espandue. Et quant le roy le sceut, si fu
moult esmeu pour l'amour de piti et de justice et pour l'affinit du
lignage que le conte avoit  luy: et pour prendre vengence de si mortelle
trason s'en entra en Flandres; n oncques pour parece n pour la guerre
qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout
premirement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit est fils au conte
Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhrusalem; car elle[593] lui
appartenoit par droit de hritage, aprs la mort d'icelluy Charles qui
ainsi fu murtri comme vous avez o; et quant il fu venu  Bruges par moult
sauvage terre et estrange, il assigea les traitres en l'glyse et en la
tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui
estoient en leur garnison qui j estoient malmises et corrompues par la
vengeance Nostre-Seigneur.

      Note 593: _Elle._ La comt de Flandres. Les droits de Guillaume,
      d'ailleurs contests par Thierry d'Alsace, toient fonds sur
      l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conqurant avec Mathilde
      de Flandres, fille de Baudouin V.

Et quant il les eut j destrains et justicis, il laissirent l'glyse et
retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu aprs commencirent  se
dsesprer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et
eschappa de lans par le consentement de ses compaignons; en talent[594]
avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal pech qui
l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermet d'un sien famillier o
il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amen devant luy
et lors lui fu quise[595] une chtive manire de mort pour sa lasse vie
finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despcie, et fust
tout tresperci de fleiches et de dars et si fust encore li tout envers
sur une haulte roe et habandonn aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et
ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu gett
en un lieu puant et ort, n oncques n'eut aultre spulture. Un aultre
traitre, qui chief estoit de celle trason, et Bertoux avoit nom, s'en
voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays  sa
volent, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles
paroles par orgueil: Qui suys-je n qui me osera prendre n que ay-je
forfait pour quoy on me doye prendre? Touteffois fu-il prins par les siens
mesmes et prsent au roy, et fu incontinent jugi de telle mort comme il
avoit desservie. Pendu fu  une haulte fourche et un mastin en prs luy: en
telle manire que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage;
toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aroit et s'en prenoit 
luy et le drompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte  dire,
qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit
assigs dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les
prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un aprs l'aultre, voyant
toute leur parent; et tous se rompirent les cols et espandirent les
cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en
une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en
fu trais hors et pendu  une fourche.

      Note 594: _Talent._ Dsir.

      Note 595: _Quise._ Cherche.

Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla  Ypre le
chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste trason avoit pourparle et
bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy
Guillaume avoit j tant fait qu'il avoit ali et atraict  luy par menaces
et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy
Guillaume vint contre luy  trois cens chevaliers, les heaulmes vestus.
Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournrent vers
les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des
portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et
prins et mens devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu  avoir la cont
de Flandres par trason et par murtre, aussi en fu-il dshrit et bout
hors par jugement droicturier. Par ces manires de vengeance fu Flandres
toute lave et ainsi comme baptize. Et quant le roy eut ainsi mis en la
cont de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez o, si s'en
retourna en France.


XXI.

ANNEE: 1130.

_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et
coment le conte Raoul de Vermendois le navra  mort, et coment le desloyal
escommeni mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy
prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._


Une aultre vengeance auques[596] semblable  ceste fist une aultre fois le
roy, dont Dieu luy sceut bon gr, si comme nous cuidons, quant il destruist
et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas
de Malle, qui l'glyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir n
ne craignoit n Dieu n homme.

      Note 596: _Auques._ Presque.

Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu
d'aller  Laon pour vengier les glyses du cruel tirant. L luy fu
conseilli et lo des vesques et des barons du royaume et mesmement du
conte Raoul de Vermendois, qui aprs le roy estoit le plus puissant de
celle contre, qu'il mist le sige entour le chasteau de Coucy. Et si comme
le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent  l'encontre les
espies qu'il avoit devant envoys pour espier de quelle part le chasteau
estoit plus lgier  assiger, qui pour voir luy firent entendant que ne
povoitestre assig s ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencirent
plusieurs  desloer et  prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit
selon la noblesse de son cuer: A Laon, dist-il, est ce conseil rems; car
pour mort n pour vie ne peut estre le conseil changi qui l nous a est
donn: trop en seroit abaissi nostre honneur s pour un excommeni nous en
retournions vaincus. Itant respondit et puis se mist en la voie, j soit
ce qu'il fust j moult pesant et moult chargi de chair. Parmy forets et
parmy dsers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppes par ceux de
la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra de et del qu'il
approcha du chasteau  grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il
en fu bien prs, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un
grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et
desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu
de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses
chevaliers et il les suivit tantost  pointe d'esperon; et quant il fu l
si trouva j cellui Thomas chu et abattu. Tantost luy couru sus l'espe
traicte et le navra  mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust est
destourb. Prins fu et  mort navr prsent au roy, et par le conseil de
tous et des royaulx et des siens mesmes fu emport  Laon. Le jour aprs
habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant
voulut espargner au pays et  la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant
il[599] fu amen  Laon, si ne voulut accorder, n par menacier, n par
blandir n sermoner qu'il voulsist rendre les marchans qu'il avoit prins
au conduit du roy et mis en prison par trop fire trason; et quant il eut
fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant
semblant d'estre dolant et courrouci de ce qu'il luy demandoit les
marchans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour
la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy
conseillrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son
Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le prcieux
corps de Jhsuchrist fu apport dedens la chambre o le chtif gisoit, si
advint, ainsi comme s Nostre-Seigneur Jhsucrist ne voulsist entrer au
corps de ce chtif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost
cheut arrire le col bris tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans
recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhsucrist.

      Note 597: Cette traduction est embarrasse. Suger est plus net:
      Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum
      explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,
      et  multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex
      ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.

      Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficults.
      Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terr
      habebat terr parcens, etc. M. Guizot traduit: Les champs qu'il
      possdoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses tangs,
      etc. Ne seroit-ce pas plutt: _Ce que Thomas possdoit dans la
      plaine fut confisqu?_ Et quant aux tangs, ne s'agiroit-il pas des
      eaux que Thomas aurait fait couler de la rivire dans les plaines,
      pour embarrasser la marche du roi?

      Note 599: _Il._ Thomas de Marle.

Le roy, qui plus ne voulut dchacier n le mort n sa terre, osta les
marchans de la main  la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses
trsors; et mist paix au pays et aux glyses par la mort au tirant, et puis
retourna  Paris.

Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de
Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la
sneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant
secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il
aincques qu'il n'allast assiger le chasteau de Livry; et tant y fist
lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit 
terre jusques aux fondemens. L eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil
crev d'un quarreau,  un assault o il se portoit moult vaillamment; et
tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittrent la sneschaucie et
l'ritaige qui y appartenoit.

En celle guerre meisme fut le roy durement navr d'un quarreau, parmy la
cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et algre de sa main  courre
sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessi si s'en
dportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu
sa playe.


XXII.

ANNEE: 1130.

_Du descort de l'glyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels
l'un, qui Innocent fu appel, s'en vint en France, et le roy le reut
honnorablement, et  l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres
princes. Et coment il clbra la Rsurrection  Saint-Denys._


En ce point avint que l'glyse de Rome fu en grant trouble par un descort
qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnor
trespassa de ce sicle; et les plus saiges et les plus preudommes de la
court de Rome s'accordrent  ce qu'il s'assembleroient  Saint-Marc et non
mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et
feroient commune lection, si comme il est de coustume en l'glyse de Rome.
Et ces preudommes estoient ceux qui plus privs et plus familliers avoient
est de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publi n manifest
esleurent une honorable personne: ce fu Grgoire, diacre cardinal de
l'glyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Lon soustenoient
s'assemblrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec
eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il
sceurent le dcs du pape, si esleurent Pierre Lon, un prestre cardinal,
par l'assentement du plus des cardinaulx, des vesques et des haux hommes
de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decopprent la robe
sans cousture de Nostre-Seigneur Jhsucrist et firent partison de saincte
glyse qui est une mesme chose en Dieu.

      Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans
      Saint-Marc, suivant la convention prcdente. Apud S. Marcum pro
      pacto alios imitantes, convenerant.

Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et
enlaoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement
n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grgoire, qui Innocent fu
appell, vit que la partie Pierre Lon surmontoit la sienne, par la force
de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna  issir de la
cit, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde  conquerre la seigneurie de
tout le monde aprs Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de
France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya
ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et  sa
personne et  l'glyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et
dvost  saincte glyse deffendre, assembla tantost un concile d'vesques,
d'archevesques, d'abbs et d'autres religieux. L enchercha et enquist de
la personne et de l'lection; car maintes fois avient que l'lection de
l'glyse de Rome est moins ordonnement faite qu'elle ne devroit, pour le
tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du
concile, s'assenti  l'lection et promist  la maintenir et deffendre.

Quant ce fu fait si envoya  luy ses messages  l'abbaye de Clugny et par
eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il
approchoit, si luy alla  l'encontre jusques  Saint-Julien-sur-Loire[601],
avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint  luy, si luy alla au
pi, son chef dnu[602] qui tant de fois avoit est couronn et s'enclina
aussi doulcement comme il eust fait au spulcre Saint-Pierre duquel il
estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son rgne et son conseil,
de bon cuer et de loyal.

      Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benot_, avec Suger.

      Note 602: _Denu._ Dcouvert.

A l'exemple de luy vint aussi  l'encontre de luy jusques  Chartres le roy
d'Angleterre. Lequel enclin  ses pis luy offrit aussi son service et son
rgne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'glyse de France. Au
Lige luy vint  l'encontre l'empereur Henry  grant tourbe d'archevesques,
d'vesques, d'abbs et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement
devant la grant glyse et luy vint  l'encontre tout  pie parmy la saincte
procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi
comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval
sur quoy l'apostole soit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.
Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession
dura, et pour ce manifesta aux privs et aux estranges la haultesse qui en
luy estoit.

Aprs ce, quant l'apostole eut conferme paix entre l'glyse de Rome et
l'empire, si luy pleut  retourner en France et tenir court en l'glyse
Saint-Denys, comme en sa propre fille,  la Pasque qui approchoit. L fu
receu  procession deux jours devant la cne et moult fist-on grant joye de
sa venue. Lans clbra la sollennit de Pasques.

Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manire il vint 
l'glyse. Entour luy estoient ceulx de sa prive mesnie, comme chambellans,
clercs et chapellains qui l'eurent appareill  la guise de Rome et luy
avoient mis au chief sa mitre avironne d'un cercle d'or, et l'avoient
vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi par l'amenrent sur un cheval
couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux  deux devant
luy aussi comme  procession. Et les barons fievs de l'glyse et les
chastellains le menoient et conduisoient  pi, comme noble sergent, parmy
le frain, et les autres alloient  pi devant qui gettoient grans poignes
d'argent et grant plent de monnoye, pour la grant tourbe du peuple
departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et
de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit
fiches en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui l assembla y
acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportrent avec eux leurs
rolles o les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,
si dist de la piti qu'il eut d'eux telles parolles: Dieu tout puissant,
oste de vos cuers par vous sa piti la couverture qui goutte ne laisse
voir[603]. Ainsi s'en vint en l'glyse des corps sains qui resplendissoit
toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en
remembrance et en signifiance du vray aignel, clbra le sacrement du vray
corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chants, si
allrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. L furent
servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de
luy et de la haulte feste. Trois jours aprs le jour de Pasques se dparti
de l'glyse,  grant grace et  grant promesses de son conseil et de son
ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les glyses de France et relevant
sa disete et sa povret de leur trsors et de leur richesses. Et quant il
eut est et visit l par terre tant comme il voulut, si luy pleut 
demourer  Compigne.

      Note 603: Voici un exemple de tolrance et de charit qui ne pourroit
      tre aujourd'hui surpass. Ab ore ejus hanc misericordi et pietatis
      obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen  cordibus
      vestris!_


XXIII.

ANNEE: 1131.

_Coment Phelippe, l'ainsn fils le roy, fu mort  Paris par un pourcel. Et
coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Aprs, de la
pesanteur le roy et de la fiert de son cuer. Aprs, coment il destruist le
chastel de Saint-Brion, pour la roberie du seigneur._


En ce point avint une meschance qui oncques n'avoit est oe au royaume de
France. Phelippe l'ainsn fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors
les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint  l'encontre un dable
de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destine; choir le fist
sur une dure roche si que tout fu dfoul et acor[604], du pi du cheval.
Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beault et
entachi de toutes bonnes meurs, confort et esprance aux bons et crainte
et paour aux mauvais. Pour ceste meschance fu toute la cit et tous ceux
qui l estoient ainsi comme mors et abattus.

      Note 604: _Acor._ C'est--dire il eut le coeur bris.

A ce jour que ce avint avoit le roy son pre semont ses osts pour ostoier.
Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;
lors le prirent ceux qui prs estoient, et estoit j prs que tout mort, et
l'emportrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme 
la mienuyt. Le deul et la douleur que le pre et la mre et les barons
menoient ne pourroit nul racompter n retraire. Port fu en l'glyse
Saint-Denys en la spulture aux roys,  grant compaignie d'archevesques,
d'vesques et de barons. Et fu enterr comme roy moult honnorablement en la
snestre partie de l'autel de la Trinit. Et son pre qui trop estoit de
grant sens et de grant confort, aprs le grant deul qu'il avoit eu, receupt
le conseil et le confort de ses amis; aprs luy conseillrent ses privs
amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils
et le fist en son vivant compaignon de son rgne, pour plus plaissier ses
ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son
corps qui tant avoit est pn et travailli et dbrisi pour les longues
guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privs amis estoient en
grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le
roy,  Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne
mena en ce gnral concile que pape Innocent y avoit fait assembler. L
fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien  aucuns que son povoir
et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut
illec la bndiction de tant d'archevesques et d'vesques que de France que
d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.

Aprs ce que le roy fu presque allgi du deul de son fils mort, pour la
joye du vif, et il s'en fu revenu  Paris, le pape Innocent esleut 
demourer en la cit d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.
Mais aprs ce eut occasion de retourner  Rome, pour le conduit l'empereur
Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit  Rome  force et qu'il
dposeroit Pierre Lon.

Et quant il furent l alls ensemble et il eut couronn l'empereur, si ne
peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Lon pour le contredit de
Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte glyse en paix, aprs les
grans adversits et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement
souffert qui trop longuement l'avoient travaillie et dgaste. Et
l'apostole qui longuement avoit est travailli, sist en son sige qu'il
amenda moult et ennobli, par mrite d'office et par honnestet de bonne
vie.

J estoit le roy Loys moult affoibly et dbrisi pour la pesanteur et pour
le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement
souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menes; et dfailloit j
moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant
cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose
qui luy tournast  dshonneur n au dshritement de son rgne. Et s la
grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschi, assez plus lgirement eust
surmont ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregi[605] se
plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: Las comme sommes de fble
nature et chtive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir
ensemble. S je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores
ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans rgnes[606]

      Note 605: _Agrgi._ Appesanti.

      Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et
      vieillesse pouvoit._ Si enim juvenis scissem, aut modo senex
      possem.

En celle mesme foiblesse, o il gisoit presque du tout au lit, se
maintenoit-il si firement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy
d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroirent, et 
tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le voient et oyoient parler
de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de
cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si
blessi comme il estoit en la cuisse que  paine se povoit il porter, alla
contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,
fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda  garder. Aprs il destruist
aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce
fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre
prsent pour sa maladie.

      Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocse de Chartres, 
      quatre lieues de Chateaudun.

      Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gtinois,  quatre lieues de
      Montargis.

Aprs ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener 
St-Brion-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour
et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et
desroboit les marchans. Si comme il fu retourn de cest ost, luy prist une
maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte
dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de
grant pourvance commena  mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car
souvent estoit en oroison. Et une seule chose dsiroit en son cuer,
c'estoit qu'il pust estre apport aux glorieux martirs Saint-Denys et ses
compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il
se desmist en leur prsence de la couronne et du rgne et des royaulx
garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de lans. Si
peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povret de religion[612]
coment les archevesques et les vesques s'en fuient  la deffence et  la
seurt de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent  la
vie perdurable[613].

      Note 609: _Saint-Brion_ ou _Saint-Brisson_, village du Gtinois, 
      une lieue de Gyen.

      Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-tre _Trechier_,
      village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_.

      Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhe.

      Note 612: _Religion._ Etat monastique.

      Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: Videant qui monastic
      paupertati derogant, quomod non solum archiepiscopi, sed et ipsi
      reges, transitori vitam ternam prferentes, ad singularem monastici
      ordinis tutelam securissim confugiunt.


XXIV.

ANNEE: 1137.

_De la confession le roy et coment il s'appareilla  son trespassement. Et
puis aprs, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa
glorieuse confession, au recevoir son Sauveur._


En ceste manire estoit le roy troubl de jour en jour, et buvoit tant de
manires de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires
que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit
souffrir. Car nis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et
entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable 
tous par sa dbonnaire nature, comme celuy qui  tous faisoit beau samblant
et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.

Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut
desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font.
Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, vesques,
abbs et mains aultres prlas de saincte glyse et leur requist  estre
confs pour la rvrence de la divinit et pour l'amour aux sains angles,
tout en appert, mise arrire toute honte et toute vergoigne. Et se voulut
garnir du corps et du prcieux sang Jhsucrist. Et si comme il se hastoient
de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi
de la chambre o il gisoit, dont il se merveillrent tous. Et vint moult
doulcement contre le prcieux corps Jhsucrist, voyans tous clercs et lays,
et se desvesti du rgne en confessant et en rghyssant que mauvaisement
l'avoit gouvern. Et aprs revesti son fils Loys de l'annel, et luy
commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast
et deffendist de son povoir toute sa vie saincte glyse et luy gardast sa
roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast 
chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne
forfaisoit illec prsentement[614].

      Note 614: Neminem in curi su capere, si non prsentialiter ibidem
      delinquat.

Aprs dparti tout son trsor aux glyses et aux povres gens, et toute sa
vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche
atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour
l'amour de Dieu; n oncques rien n'y laissa, n ses riches manteaux n ses
riches garnemens jusques  la chemise, qu'il ne dpartist. En ses lais
qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses
compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son
prcieux texte d'or et de pierres prcieuses[615], un encensier d'or de
quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante
onces, et une prcieuse jacinte qui avoit est  son ayolle la royne de
Roussie qu'il bailla de sa propre main  l'abb Sugier qui l estoit
prsent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la prcieuse
couronne des saintes espines. Ces choses envoya  l'glyse par celluy
Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit l au
plus tost qu'il pourrait.

      Note 615: Textum preciosissimum auro et gemmis. J'ai dj dit que
      le mot _texte_ s'appliquoit  tous les livres saints recouverts de
      lames d'ivoire ou de mtal.

Et quant il se fu ainsi dchargi de tout quanqu'il avoit au monde, comme
celluy qui de la grace de Dieu estoit enlumin, si s'agenouilla
trs-dvotement devant son Sauveur que celluy qui prsentement avoit la
messe chante lui avoit apport  procession. Et quant il se fu agenouill,
si commena  dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer
et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres
saige devin[616] en regehissant sa crance.

      Note 616: Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus
      theologus erumpit (Suger.)--_Regehissant_, confessant.

Je pcheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Pre, le Fis et
le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur
Jhsucrist croy fils de Dieu le pre, gal en toutes choses  luy, qui pour
le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le pre et
s'enombra au sacr ventre de la vierge Marie, o il prist vraye chair et
vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanit, en
la sainte vraye croix, pour les hommes dlivrer de la mort d'enfer, qui fu
au spulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta s cieulx o il
siet  la dextre de Dieu le pre et qui vendra au grant jugement, au
dernier jour du sicle, jugier les mors et les vifs: yceste prcieuse
hostie du vray  corps de Dieu croy-je estre ycetui prcieux corps qu'il
prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna  ses disciples en la
cne, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en
luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son cost decourut en
la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par
ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle
sera issue de mon corps, de la puissance des deables.


XXV.

ANNEE: 1137.

_Coment il s'en vint  quelque paine  Saint-Denys pour graces rendre aux
martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser
la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de
son glorieux trespassement et de sa spulture._


Aprs ce qu'il eut ainsi dicte la confession devant tous qui moult se
merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en
retourna en la chambre o il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast 
garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et
tout orgueil sculier. Et quant il apperceut que l'abb Sugier, (qui
tousjours avoit est son nourry), pleuroit de si grant si petit et si
humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: Beau chier amy, ne plours
mie pour moy; mais faites feste de ce que la misricorde Nostre-Seigneur
m'a donn povoir, si comme vous povez voir, de me appareiller contre sa
venue. Aprs ce allgea un petit et puis s'en vint si comme il put 
Meleun; moult eut grans tourbes de gens aprs luy qui le suivoient et qui
contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui
courroient  luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour
qu'il avoient  luy et pour la paix que il leur avoit tousjours garde et
tenue; et s'en vint  Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs  grant
dvocion. L fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui
l s'estoient assembls contre sa venue; moult dbonnairement le receurent
tous, comme le dbonnaire deffendeur de l'glyse et du royaume: devant les
corps saints descendit dvotement et leur rendi graces et mercy, en
plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours
eues, et leur prioit que dsoresmais il eussent le royaume en leur
pourvance. Et si comme il fu dparti de l'glyse et il fu venu 
Bethisy[618], si vindrent  luy les messagiers au duc Guillaume
d'Acquitaine, qui luy noncirent que le duc estoit mort en pellerinage en
la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit
laissie sa terre  une sienne fille  marier qui avoit nom Alienor. Lors
se conseilla  ses princes et receut la terre et la fille et la promist 
donner  Loys son fils. Dont commena  faire appareil et  envoyer l, et
fist semondre jusques  cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs
de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte
Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abb
Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil o il se fioit le plus.
Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au dpartir telles
parolles: Beau trs-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys
rgnent, vous ait en sa sainte garde! car s je vous perdoye et ceux qui
avec vous sont par aucune meschance, je ne priseroie rien n moy n chose
qui soit au royaulme. Grant plent de ses trsors luy fist livrer
entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir n de rappiner aux
bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda
 faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baille vesquit du sien toute
la voye. Atant se misrent au chemin et passrent parmy Limosin; et quant il
furent s marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la
cit, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec
tant qu'il passrent  nefs jusques  la cit. L attendirent jusques au
dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assembls.

      Note 617: Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem,
      humano more, me deflere conspiceretur....

      Note 618: _Bethisy_, en Picardie,  deux lieues du Crpy. On
      reconnot encore les restes de l'ancien chteau.

Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur
prsence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; aprs
s'en retournrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et
ceux qu'il trouvrent; ainsi vindrent jusques  Poitiers  la joye de tous
ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent
plus retards de venir.

Le roy Loys, qui  Paris estoit, commena moult  empirier et du tout 
deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il
faisoit, n oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost
comme il se sentit ainsi agrgi, il manda Estienne, l'vesque de Paris, et
Gildon, l'abb de Saint-Victor,  qui il se confessoit plus privement et
le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fonde et faicte ds les
fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour
recevoir le vray corps Jhsucrist. Aprs commanda que il fust port 
l'glyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit vou et de cuer et de
bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrgea si durement, il accomplit
son veu de cuer et de volent. Lors commanda  estendre un tapis par terre
et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couch dessus par les
mains de ses gens qui se occioient de deul. Aprs seigna et garny son front
et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame  son
Crateur dignement et sainctement, aprs qu'il eut rgn trente ans et de
son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de
l'Incarnacion mil cent trente-sept.

Quant le corps de luy fu lav et ensevely honnestement, si comme il
appartenoit  tel prince, si le misrent en riches dras de soye et
l'emportrent en l'glyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit j devant
esleu sa spulture. Si avint une chose qui pas ne fait  oublier: car
celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la
spulture aux roys, quant il parloit privement  ses gens et souloit dire
entre ses autres parolles que celluy seroit beneur qui pourroit avoir
spulture entre l'autel de la Trinit et l'autel des Martirs et des autres
corps sains qui lans sont; car par la prire aux pelerins et aux passans
auroit de lger pardon de ses pchs; et pour ces parolles leur
monstroit-il la volent de son cuer et dsiroit  estre illec enterr. Et
avant que l'abb Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il
j pourveu o il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle glyse, et
c'estoit devant l'autel de la Trinit contre la spulture
Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu
trouv si encombr de la spulture du roy Charles, que ce ne put estre fait
qu'il avoit propos  faire, car il n'est n droit n coustume de remuer n
desherbergier les roys n les empereurs de l o il ont esleues leur
spultures.

Aprs ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, o il avoit convoiti
 estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu  ses parolles: et
cuidoient bien que celluy lieu fust empeschi d'aucun roy ou d'aucun hault
prince. Mais ceulx qui cerchrent trouvrent autant de lieu vuyde, n plus
n moins comme il convenoit, aussi comme s l'en l'eust proprement fait
pour luy. L fu mis et enterr dvotement  grans oroisons et  grans
obsques, o il attend la compagnie de la commune rsurrection des sains.
Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains,
comme il est plus prs en terre de corps des martirs, en attente d'avoir
leur ayde; duquel l'ame dvote par les mrites aux sains peut estre mise en
la joye de paradis, pour le mrite de la passion Jhsucrist qui mist son
ame et son corps en la croix pour le salut du sicle, et qui vit et rgne
sans fin par tous les sicles des sicles. Amen.




_Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys._




CI COMENCENT LES FAIS LE
ROY LOYS, PRE AU
ROY PHELIPPE.

*       *       *       *       *




I.

ANNEE: 1137.

_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine  Paris pour ordener le royaume
et sainte glyse, aprs le dcs de son pre. Et coment tout le royaume se
tint bien apay de luy._


[619]Ds ores mais, puis que nous nous sommes acquitts de retraire en
franois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine
souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant
de durs assaux souffri pour son rgne deffendre, si nous convient entendre
 poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine
inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appelle
Barbel[620], o il repose corporellement.

      Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ prsentent, pour la vie de
      Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis,
      filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer  Suger,
      contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littraire
      et de M. Guizot. Les passages videmment crits aprs la mort de
      Suger peuvent tre considrs comme autant d'interpolations.

      Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur
      l'emplacement de _Saint-Port_, mais  trois lieues au-dessus.
      Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit
      ensuite  la translation de l'abbaye bndictine  Barbelle ou
      Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausole de Louis VII
      toit _mirifici operis_; il fut bris dans le temps des guerres de
      religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rtablir dans le
      XVIIme sicle; mais sans doute il fut de nouveau bris en 1792.

Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au
temps son pre eut est couronn, si comme l'istoire a ci-dessus compt,
sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son pre;
aprs que il eut o ces nouvelles et il eut garnie la duch d'Acquitaine
par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour
dsavancier les roberies et les guerres qui lgirement soulent sourdre s
deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques  Orlans. L appaisa
l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cit qui pour la raison
de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la
couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparrent. D'Orlans
s'en vint  Paris, qui est sige royal; car l souloient les anciens faire
leur assembles et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume
et de l'glyse, si comme l'en trouve s anciennes histoires. Et ce nouveau
roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le
requerroient. Tout le royaume se tenoit  bien pay de ce qu'il avoient tel
remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les
preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et
destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant dlit de
ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et
honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume
des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant
dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de
leur noble estat, au temps de lors. Car vrit fu que aprs la mort
l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant
court qui fut tenue  Mayence, o il eut, si comme l'en tesmoigne, prs de
soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le
duc d'Allemaigne qui nepveu estoit  l'empereur Henry voulut avoir le rgne
et l'empire aprs son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de
Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusrent du
tout, et se tournrent  Lohier le duc de Saissongne et le couronnrent 
Ays-la-Chappelle par l'accord du clergi et du peuple. Mais ce ne fu pas
sans grant dommaige et sans grans maulx qui aprs en avindrent. Car celluy
Ferry et un sien frre qui Conras avoit nom, qui aprs Lohier fu depuis
saisi du rgne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes
batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il
avoit est esleu. Si fu atourn  celluy Lohier  grant los et grant
honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien
qu'il n'y eust nul droit par raison de hritaige; si le tint-il et deffendi
noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie
et la couronne de l'empire qu'il receupt  Rome par la main du pape
Innocent; j soit ce que les Romains en allassent  l'encontre de tout leur
povoir. Aprs passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent
jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]
le roy de la terre, et se saisit de la cit de Bar et de toute la terre
d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre 
grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu
son cors port en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par
ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en
sa vie[624]. N moins maleureusement n'avint-il pas au royaume
d'Angleterre. Car aprs le dcs du roy Henry qui fu si fier homme et de
grant renomme qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de
Bouloigne son nepveu et frre au conte Thibault entra soudainement au
royaume d'Angleterre n oncques ne se prist garde  ce que le conte
d'Angiers avoit eu  femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en
avoit eus et avoit est emperire; ains parmi tout ce se fist couronner 
roy d'Angleterre. Ceste manire de discort qui sourdit en la terre pour
l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du rgne et pour la
malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit
est riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers
du royaume fu gast et destruit. Icelle manire de pril et de meschance
estoit grant soulas aux Franois, quant il voient que les gens de ces deux
royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,
et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donn ligne
et tel remanant de leur bon seigneur.

      Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leon du
      manuscrit de Philippe-le-Bel, n 8396. Les leons postrieures
      rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:
      _Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et
      multitudine populari._

      Note 622: _Cappes._ Capoue.

      Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._
      C'toit Roger.

      Note 624: Cette incidence sur Lothaire est dj raconte de mme par
      Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de
      Philippe I, ch. XIII.)

      Note 625: _L'aatine_, l'ambition.

[626]Atant repairerons  dire ce que nous avons propos  dire des fais
cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour
quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce
par la grace Nostre-Seigneur.

      Note 626: _Gesta Ludovici junioris._  11. Ces gestes reviennent,
      comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit
      agi de mme en commenant l'histoire du pre.


II.

ANNEES: 1137/1145.

_Coment le roy Loys fist parlement  Vezelay et fist preschier la croiserie
de la sainte terre. Et coment il prist la croix et  l'exemple de luy la
prisrent plusieurs barons et prlas, et mains autres._


En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage 
monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy
Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une
avoit nom Alinor et la mainsne Aalis. Et pour ce que la duchi estoit
demoure sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsne des
filles qui avoit nom Alinor espousa par mariage, si comme l'ystoire a
dessus dit. Et l'autre mainsne qui Aalis avoit nom donna par mariage au
conte Raoul de Vermendois. De celle Alinor eut le roy une fille qui Marie
eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement
aprs que Gauchier, le sire de Monjai, se prist  reveler contre le roy par
son orgueil et commena  travaillier et  assaillir les gens de sa terre.
Mais ce fu par sa meschance; car le roy assembla son ost et assigea
Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en
terre la forteresse qu'il trouva[627].

      Note 627: Le latin des _Gesta_ ajoute: _Excepta magna turri_. Ce
      village se nomme aujourd'hui _Montjai-la-Tour_.

En celluy an mesme avint trop grant meschief  toute crestient, en la
terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhrusalem; car les Turs s'esmeurent
 trop grant force et prisrent une noble cit qui a nom Roches[629] qui
estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans
grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cit
s'enorgueillirent  merveilles et menacirent  occire tous les crestiens
de celle contre. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au
roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspir eut moult
grant douleur de ceste msaventure, si comme il monstra depuis; car pour
ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de
Vezelay. L fist venir les archevesques, les vesques et les abbs et grant
partie des barons de son royaume; l fu saint Bernard abb de Clervaux et
prescha-il, luy et les vesques, de la croiserie de la saincte terre de
promission o Jhsucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce
monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rdemption de son
peuple.

      Note 628: _Gesta Lud. jun.,_  3.

      Note 629: _Roches._ Latin: _Rohes_. C'est _Edesse_.

Lors se croisa le roy tout le premier et aprs luy la royne Alinor sa
femme. Et quant les barons qui l estoient assembls virent ce, si se
croisrent tous ceulx qui cy sont nomms: Alphons le conte de Saint-Gille,
Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui
lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frre, le conte de
Tonnoire, le conte Robert frre du roy, Yves le conte de Soissons,
Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630];
Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de
Lisignien, Guillaume de Courtenay, Rgnault de Montargis, Ytier de Toucy,
Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de
Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frre, Guillaume le Bouteiller,
Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de
menues gens. Des prlas se croisrent Symon vesque de Noyon, Godeffroy
vesque de Lengres, Arnoul vesque de Lisieux, Hbert l'abb de
Saint-Pre-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abb de Saincte-Coulombe et maintes
autres personnes de saincte glyse.

      Note 630: _Garente._ L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit
      _Garenn_, au lieu du _Guarenti_ des _Gesta_. C'est _Varennes_.

      Note 631: _De Buglies._ Sans doute _De Bueil_.

En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu
Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il orent la
msaventure de la terre d'oultre-mer. Et Ams se croisa le conte de
Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant
renomme.

Aprs ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abb de Vezelay fonda une
glyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prdicacion,
pour l'honneur et pour la rvrence de la croix que le roy et les barons
avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et
Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstr mains appers
miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques
 l'autre et oultre jusques  la Penthecouste, ains qu'il meust
oultre-mer[632].

      Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarque et qui pourtant
      mritoit de l'tre, c'est qu' compter du chapitre suivant jusqu'au
      retour de Louis VII en France, _les Chroniques de St-Denis_ copient
      littralement l'ancien texte franois des _Histoires d'outre mer_ par
      Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient t rpandues en France,  peu
      prs dans le mme temps, c'est--dire vers 1200, en latin et en
      franois. Quant au compilateur des _Gesta Lud. jun._, il n'a pas
      transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a
      calqu sur le texte franois une traduction latine remplie de
      gallicismes et d'incorrections grammaticales.

Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucirent  Hbert, abb de
Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et
pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist
le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie
descoller  Paris.


III.

ANNEE: 1146.

_De la muete qui fu faite outre mer sur les mescrans, dont il firent moult
petit._


[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine aprs la
Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin  grant compaignie de prlas
et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre 
grant chevalerie, si comme il avoient accord ensemble[635]. Mais
Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas
prendre en gr leur pellerinage, si comme il apparut  la veue du sicle.
Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne
perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la
terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques gures pour leur
muete, si comme vous orrez cy aprs.

      Note 633: _Gesta Lud. jun.,_  4.

      Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les _Gesta_, une
      phrase relative  l'oriflamme: Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam
      B. Dyonisii,  martyribus licentiam accepturus: et ibi post
      celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum
      B. Dyonisii, quod _Oriflambe_ gallic dicitur, vald reverenter
      accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella
      procedere, vel votum peregrinationis adimplere.

      Ce passage peut encore appuyer l'antiquit de l'oriflamme; et notre
      traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme
      avoit pu conduire les Franois dans une guerre dsastreuse.

      Note 635: _Guillaume de Tyr_, _liv._ XVI,  19.

[636]Ces deux grans seigneurs devisrent qu'il n'iroient mie ensemble pour
ce qu'il avoient trop grant plent de gens, car grant contens pourroit
sourdre en leur osts et ne pourroient mie asss trouver viandes aux hommes
et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres.
Tous s'adressrent vers une terre qui a nom Bavire et passrent la
Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant,  senestre la laissrent et
puis descendirent en Ostriche; d'illec entrrent en Hongrie. Le roy de la
terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel
prsent leur envoya. Aprs s'en allrent oultre et passrent parmy
Pannonnie o monseigneur saint Martin fu n. Si entrrent en Bulgrie, Rippe
laissrent  senestre. Tant allrent qu'il allrent par deux terres de quoy
chascune a nom Trace. Deux cits moult renommes passrent; l'une si  nom
Finepople et l'autre Andrenoble[638].

      Note 636: Tout ce qui suit, jusqu' la fin du XXIme chapitre, n'a
      t publi ni en latin ni en franois, dans les _Historiens de
      France_. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux
      diteurs des _Historiens des Croisades_, dont le premier volume,
      confi par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres  la
      judicieuse rudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment
      sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre
      traduction, nous allons donc suivre maintenant l'dition que Duchesne
      a donne des _Gesta Ludovici junioris_, t. 4, p. 390 et suiv.

      Note 637: _La Dinoe._ Le Danube.

      Note 638: Philippopolis et Andrinople.

Aprs mains travaux et maintes journes qu'il eurent faictes par estranges
terres, vindrent  la riche cit de Constantinoble. L sjournrent ne scay
quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur
failloient,  l'empereur Manuel parlrent de maintes choses assez
privement. Aprs ce jour passrent le bras Saint-George qui divise les
deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrrent en Bithinie qui est la
premire partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logirent devant
la cit de Calcidoine. C'est une moult ancienne cit o jadis fu l'un des
quatre grans conciles; l furent assembls six cens trente-cinq prlas, au
temps de Marcien empereur et de Lon pape de Rome. En ce concile fu dampne
l'rsie d'un abb qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jsucrist
n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu
vrayement Dieu et homme.

[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit
assez o parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay.
Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir 
ses hommes et  sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes
les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter
venissent  luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cits et les chasteaux, ce qui
estoit cheu s forteresses faisoit redrescier et les fosss rparer,
nouvelles trenchies faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun
jour en ses oeuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car
une renomme couroit moult grant par tout le pays que si grant plent de
gens venoient avecques ces deux grans princes que l o il se logeoient sur
une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire
au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que  paine les
pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui l croissoient.
Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la
vrit estoit, si comme tesmoignrent les preud'hommes qui furent l, que
seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille
hommes  haubers et  chevaus, sans les gens  pi et sans les autres 
cheval qui estoient plus lgirement arms. En l'ost le roy de France en
avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pi n'est nul nombre, car par
l o il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il
deussent toutes les terres conquerre que les mescrans tenoient jusques 
la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu s pour ce non[642] que
Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres pchis qui en
eulx estoient, ne voulut mie prendre en gr leurs services n souffrir
qu'il fissent chose qui honnorable fust  la veue du sicle. Nous ne savons
pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist  droit.

      Note 639: _Gesta Lud. jun._,  5.

      Note 640: _Du Coine._ On traduisoit toujours ainsi le nom du
      territoire d'_Iconium_.

      Note 641: _Cerchoit._ Parcouroit. Le latin dit: _Circuibat_.

      Note 642: _S pour ce non._ Si non pour ce.


IV.

ANNEE: 1146.

_Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et
men s destrois o il n'avoit point de vitaille._


[643]Quant l'empereur Conrat eut pass celle mer que on appelle le bras
Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles  la guise de
son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il
avoit;  senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux
terres de quoy chascune a nom Ponthe:  dextre mist Frige et Lide et Aise
la petite et il s'en vindrent de lez Nichomde et passrent la bonne cit
de Nice et puis entrrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la
meilleure cit est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient
laissi le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assembl grant plent
de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il
empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient,
car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et
tous effrens de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mand de
maintes parties que s il passoient dlivrement parmy ces terres il
avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si
que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste
paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contres des deux
Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit
de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant
emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front  front  tous les
crestiens qui venoient.

      Note 643: _Gesta Lud. jun._,  6.--_Guillaume de Tyr,
      liv._ XVI,  20.

      Note 644: _Chevetaines._ Aujourd'hui: capitaines.

      Note 645: _Adresse._ Route de traverse. Le latin dit: _Inconsult
      ibant_.

      Note 646: _Ysaure_. Partie de la Cilicie.

L'empereur Conrat avoit demand et pri  l'empereur de Constantinoble que
luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les
plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient
estoient de moult grant desloyault. Car si tost comme il entrrent en la
terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de
l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques  un
certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce
temps il les aroient mens en tel pays o il trouveroient grant plent de
toutes viandes qui mestier aroient  hommes et  chevaux. Ceux les creurent
et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur
chevaux et sur charrettes. Mais les Grjois desloyaux qui de tous jours
heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur
seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menrent
l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans
destrois. Si les embatirent en tels lieux o les Turs leur povoient plus
lgirement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si prilleux
qu'il estoient l ainsi comme enclos et enserrs.

      Note 647: _Les pas_. Les passages.


V.

ANNEE: 1146.

_Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent men s desers,
s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperut l'empereur qu'il l'avoient trahy._


[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne
le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit j pass
dedens lequel il les devoient avoir men en terre plentureuse et il n'i
estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda,
voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme
qu'il luy avoient nomm. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que
l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journes qu'il ne
faisoit. Mais moult luy jurrent sans faille que dedens trois jours
seroient  la cit du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur
fauldroit qu'il voulsissent avoir.

      Note 648: _Gesta Lud. jun._,  7.--_Guillaume de Tyr, liv._XVI,  21.

      Note 649: _Guier_. Conduire.

      Note 650: _Errer_. Marcher.

L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyault,
mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir
s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se
dormoient pour la lasset, les traitres de l'ost se partirent tout
coiement. L'en demain quant il fu ajourn il voulurent mouvoir pour aller
si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie
devant. Les chevetaines se merveillrent et les firent querre; mais il ne
les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la trason et vinrent 
l'empereur. La chose luy comptrent si comme elle estoit: ceulx qui par
malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apays du mal qu'il
avoient fait, ainois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit 
l'ost du roy de France qui chevauchoit aprs, non mie gures loing d'illec,
et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit
jusques  la cit du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les
Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignes.
Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy
celle mesme voye o l'empereur s'estoit embatu prilleusement, car s les
Franois eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy
fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres.
Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que s le roy eust sceu la
vrit de la desloyaut qu'il avoient faite il les eust tantost pendu
parmy les gorges.

[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout
son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons
et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordrent pas tous  une
voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il
estoient venus jusques  tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout
estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on
allast avant, car il avoient esprance que plus tost peussent trouver
viandes en passer avant, que en retourner.

      Note 651: _Gesta Lud. jun._,  8.

[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne
scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloigns en
coste d'eux et puis revenus arrire leur firent assavoir que assez prs
d'illec estoient assembls grant plent de Turs qui estoient tous arms.
Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menrent au pis
qu'il peurent  leur escient, car il les embatirent en un dsert o il
n'avoit oncques est ar ne sem, et il les deussent avoir men par
Licaonne qu'il avoient laissie  destre, et adont eussent trouv la voye
plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il
les avoient mis s dsers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en
disoit communment, et je croy qu'il fu voir, que ces Grjois avoient ce
fait par la volent et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne
voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent  bon chief de leur
emprise; car les Grjois ont toujours envie sur eux n ne vouldroient pas
que leur povoir creust n amendast, car trop ont grant desdaing de ce que
l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur,
pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul
la seigneurie sus tout le monde.

      Note 652: _Guill. de Tyr, lib._ XVI,  22.


VI.

ANNEE: 1146.

_Coment les Turs qui estoient asss prs de l'ost l'empereur mucis li
corurent sus et trouvrent son ost las et dfaillans, par defaute de
vitaille; et fu en telle desconfiture demen que il ne li remest de son
grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris._


Tandis comme l'ost l'empereur estoit  si grant msaise, car il estoient
esgar premirement des voyes, aprs il estoient las et dbrisis de
longuement venir par vaus et par tertres roides et prilleux, et si avoient
fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et
par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653]
parlrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devis il vindrent
soudainement  grant routes et se frirent en l'ost de l'empereur qui garde
ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux
avoient leurs chevaux bien sjourns comme ceux  qui rien ne failloit, si
les trouvrent fors et isneaux, et il furent lgirement arms, car la plus
part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se frirent en
l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient
sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment arme de
haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient
maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour
traire de prs puis s'en retournoient arrire. Ceulx n'avoient povoir de
les ensuivir, pour ce les avironnrent de toutes pars et tiroient contre
eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre
eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrire; et quant il se
retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux
talons tous ensemble.

      Note 653: _Couvine._ Position, tat.

En telle manire dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant
perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques n perte n dommaige.
Grant chose avoit est de l'ost de l'empereur jusques  ce jour, moult y
avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la
volent Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisie et sa
grant valleur abattue que sans tenir point de proffit  la crestient
d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dgasts.
Car si comme il dirent, ceulx qui en eschapprent de soixante-dix mille
chevaulx et  haubers et de si grant compaignie de gens  pi comme il y
avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de
fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il
emmenrent lis. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons;
 moult grant paine s'en retournrent arrire vers la cit de Nique.

Les Sarrasins furent moult lis de la victoire qu'il eurent: assez
gaignrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes,
chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournrent dedens leurs
forteresses. Leurs espies envoyrent par toute celle terre et contre
attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient o dire qu'il venoit
aprs et n'estoit gures loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient
venus  chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit
que le roy de France, que lgirement pourroient destruire les Franois, et
il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture
n'avoit pas est le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine  celle
desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose
avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois
de novembre.


VII.

ANNEE: 1147.

_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrire
li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint 
Constantinoble._


[654]Quant le roy de France qui aprs venoit se fu trais en Bithinie et il
eut avironn un regort[655] de mer qui est prs de la cit de Nichomdie,
il prist conseil  sa gent quel chemin il tendroit. Lors commena-l'en 
dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit est desconfit et perdue
sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes  petite
compaignie. Premirement pour ce que on ne savoit mie qui teles nouvelles
avoit apportes ne savoit-on s c'estoit voir ou non. Mais ne demoura
gures aprs qu'il en sceurent la vrit. Car Ferry le duc de Souave un
jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son
ainsn frre et qui, aprs son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en
vint en l'ost du roy de France: car l'empereur aprs celle grant
desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux
deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le
conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps 
garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de
France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien,
quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.

      Note 654: _Gesta Lud. jun._,  9.--_Guill. de Tyr_,  23.

      Note 655: _Regort._ Petit gouffre. Et cum quasi quemdam gurgitem
      maris, qui est prop civitatem Nicomedi, circuisset.

Quant le roy et les barons de France l'orent, grant deul en eurent et
grant piti. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses
plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint
l o l'empereur estoit logi, si comme le duc Ferry le mena, car ce
n'estoit pas loing.

Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se salurent et
baissrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschance: finance
et gens luy promist tout  sa volent et luy promist bons services et
loyale compagnie. Longuement parlrent seul  seul entre eux deux et puis
firent venir leur barons: accords furent  ce qu'il s'en iroient ensemble
pour accomplir  leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient
emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu
ce qu'il avoient apport pour despendre; pour ce ne povoient aller en
avant. Sans faille moult les avoit espouvants le peril de la guerre o il
avoient est et le long travail qui pas n'estoit encore fin. Si ne
regardrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait n  leur seigneur
qu'il laissoient, ainsois s'en retournrent en Constantinoble.

[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent  tout leur ost et ne tindrent mie la
voye o il estoit mescheu  l'empereur; ains la laissirent  senestre et
s'adrescirent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si
eschevrent vers senestre la terre de Philadelphe; aprs vindrent  la cit
de Smirne, d'illec entrrent en la cit d'Ephse, qui moult est honnore
pour ce que monseigneur saint Jehan l'vangliste y habita, prescha et
mouru; encore y appert sa spulture.

      Note 656: _Gesta Lud. jun._,  10.

L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et
moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit gures de gens
avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des Franois, n ne povoit rien s
par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi.
Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens
s'en retournassent arrire par terre; et il se mit en mer  petite
compaignie et s'en vint  Constantinoble. L'empereur le receut plus
honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist sjourner en la cite luy
et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx
acointance que on appelle affinit de par leur femmes, qui estoient filles
au viel Brenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au
royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chire. Et par la prire
l'emperire, luy donna  luy et  ses barons riches joyaux.

      Note 657: _Au dangier._ Sous la domination. In subjectione.

      Note 658: _Espoir._ Peut-tre.


VIII.

ANNEE: 1147.

_Coment le roy de France et les Franois se assemblrent aux Turs et les
desconfirent._

[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit,  ses barons
prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en
la cit d'Ephse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier,
le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu
enterr en une des esles de la maistre glyse. Le roy se parti de la ville
 tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent
chevauchi ne say quans jours, il vindrent aux gus de Menandre, o la
plent des cignes est[661]. L se logirent pour ce qu'il y avoit belles
praries. Les Franois avoient moult dsirr, toute celle voye, coment il
pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvrent grant plent de
l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux,
les Turs tiroient espessement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais
nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve
pour avenir  leur ennemis; tant cerchirent qu'il trouvrent un gu que
ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se frirent dedens  grans
routes et fires. Les Franois en eurent le meilleur, car il en occirent
assez. Grant plent en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui
desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvrent
de richesses de diverses manires de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et
d'argent et pierres prcieuses. Tous chargis passrent l'eaue. Grant joye
firent celle nuyt pour la premire victoire que Dieu leur avoit donne. Le
lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent  la
Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant
comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent  la
voye.

      Note 659: _Gesta Lud. jun.,  11.--Guill. de Tyr, liv. XVI,  24._

      Note 660: _Guis de Ponty_ ou de Ponthieu. Guido _miles_ de Pontivo.

      Note 661: Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni
      tempore reperitur. Propter quod dicitur:

          Ad vada Meandri concinit albus olor.

      Ce vers est le second de la septime Hrode d'Ovide.

      Note 662: Ad civitatem qu vocatur _la Liche_. C'est _Laodice_,
      sur le _Lycus_.


IX.

ANNEE: 1147.

_Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs,
furent Franois desconfis._


[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par
la voie o il s'estoient adrescis. La coustume de l'ost estoit que un des
grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un
des autres l'arrire garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur
batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il
feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde
l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664]
et portoit la bannire du roy. Devisi estoit et accord qu'il
demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre.

      Note 663: _Gesta Lud. jun.,  13.--Guill. de Tyr, liv. XVI,  25._

      Note 664: Ou de _Rancogne_. De Ranconio. Une bonne famille
      franoise de ce nom existe encore. L'addition des _Gesta_ est encore
      ici prcieuse: Gerebat regis banneriam quam prcedebat, prout moris
      est, vexillum Beati Dyonisii quod gallic dicitur _Oriflambe_. Voil
      bien ici la mention prcise de deux bannires, celle du roi et celle
      de Saint-Denis.

Quant celluy Geuffroy fut mont en haut,  tous les gens qu'il menoit, avis
luy fu que la journe fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour
 venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un
petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que
sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller l o il disoient.
L'arrire garde cuida, si comme il avoient devis, que on se deust loger en
haut et que c'estoit prs, si ne se hastrent mie, ains commencirent 
aller bellement.

Les Turs, qui tousjours estoient prs et espioient nos gens pour savoir
s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles
estoient loing  loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne
n'avoit s gent dsarme non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se
firent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit
griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs frirent
isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les
derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers s non parmy eux.

Lors commencirent  courre  nostre gent et  traire moult espessement
des arcs turcois et puis venoient jusques  eulx aux haches et aux espes.
Moult trouvrent les nos  grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi
parti et divisi. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et
d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui
deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir  eux. Assez y
eut lors  celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencirent
 traire ensemble les plus preux et les plus hardis des Franois et
s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient
mauvaises gens en bataille, et n'avoit gures que il le prouvrent bien
quant il les desconfirent lgirement en plaine terre. Lors se deffendirent
vigoureusement et avec eux se rallirent moult des autres si comme il
povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforoient
de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit gures qu'il
avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et
plus avoit gent que le roy de France.

[665]En ceste manire dura longuement la bataille fire et aspre. Les
preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent.
Assez occirent et navrrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si
grant plent de gens que quant les blesss et les navrs se tiroient
arrire, tantost revenoient les frs en leur places. Les nostres n'avoient
de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais
furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenrent de
pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne say pas bien le
quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de
France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de
Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service
Jhsucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement  Dieu. A
nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes
ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu
merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les Franois qui sont les
gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis
par les ennemis de la foy.

      Note 665: _Gesta Lud. jun.,  13._


X.

ANNEE: 1147.

_Coment, aprs celle meschance, les Franois s'assemblrent au miex qu'il
purent, et vindrent  Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vint
vers la cit de Antioche._

[666]A celle desconfiture n'avoit nul est de l'avant-garde; ainsois
avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il
virent tant demourer aprs eux l'arrire-garde, grant souspeon eurent et
grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit est en
celle bataille. Mais quant ses gens commencirent trop  apetisser entour
luy et que les Turs les menoient  leur volent, ne say quels chevaliers
de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le
tirrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit
illec prs le menrent. L se tindrent  moult petite compaignie jusques 
tant qu'il fust anuit. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent
qu'il ne demoureroient pas l jusques atant qu'il fust jour; ainsois
convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye o qu'elle les
menast. Merveilles estoit le roy  grant meschief et en prilleux estat,
car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et
nul qui avec luy fust ne savoit quelle part tourner. Toutes voies
Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient gures
avall de la montaigne quant il virent bien prs les feux que ses gens
faisoient o l'avant-garde s'estoit logie; bien cogneurent que c'estoit
les leurs, si se tirrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que
le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis
entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le
roy et il se deffendoit tout  pi moult firement, si estoit j ainsi
comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit
et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espe moult longuement et moult
firement. Toutesvoies les Turs se doubtrent que secours ne venist de
l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se dpartirent.


      Note 666: _Guillaume de Tyr, liv. XVI,  26._

      Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alina
      n'est pas dans _Guillaume de Tyr_.

[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il
sceurent certainement la msaventure si doloureuse qui estoit advenue, si
commencirent  faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort.
Car il n'y avoit gures celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il
estoient en grant aventure et n'entendoient s  plourer non. Et s les
Turs l'eussent sceu, lgirement les eussent pu tous occire ou prendre.
L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son pre,
l'autre son frre, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu.
Aucuns en recouvrrent de ceulx qui eschapps s'en estoient et avoient
quises rpostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670],
de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en
l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhsucrist, mil cent quarante-six, au
mois de janvier.

      Note 668: _Gesta Lud. jun.,  14._

      Note 669: _Huchant._ Le latin dit _ululantes_, et sans doute le
      manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit _hulant_.

      Note 670: _En buissons et en caves._ Per dumos et latebras.

Ds ce jour en avant commencirent toutes viandes  faillir en cet ost si
que n homme n cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manire de
marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvrent nulles gens. Le
grant pril estoit encore de ce que nul qui l fust n'avoit oncques mais
est en la terre n il ne scavoient o tourner: une heure alloient  destre
et l'autre heure  senestre comme gent esgare. Au dernier si comme il
pleut  Nostre-Seigneur il passrent tant de haultes montaignes et de
parfondes valles que par grans travaux vindrent  la cit de Satelie.
Oncques de Turs n'eurent assaut n encombrier dont il se merveillrent
trop.

Satelie est une cit de Griffons qui est  l'empereur de Constantinoble et
siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour
elle qui cultiver la pourroit; mais  ceux du pays elle ne fait nul bien,
car les Turs qui sont herbergis emprs la cit en bonnes forteresses les
tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre  gaigner ou labourer les
terres. Dedens la cit treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a
belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manires de
fruit, et beaux lieux et dlitables, et de vins y apportent assez les
marchans par la mer si que il n'y a chiert de rien. Nantmoins elle ne
pust durer s elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les
Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure ds le
mont de l'Issodonne jusques en l'isle de prs Cypre, et est appelle en
Grce Atalique; mais nos Franois luy misrent nom le Gouffre de
Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communment[673]. Le roy, quant il
eut sjourn une pice laissa en la ville sa gent  pi. Ses chevaliers et
ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissrent Ysaure et
Scille[674]  senestre,  dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si
qu'il ne demourrent gures qu'il arrivrent au port Saint-Symon. C'est l
o le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, dels une
ancienne cit qui a nom Seleuce prs d'Antioche  dix milles.

      Note 671: Satalie, autrefois _Attale_, sur la Mditerrane et 
      l'extrmit du golfe de Satalie.

      Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que
      dans le texte latin de Guillaume de Tyr: Hanc nostri idiomatis Grci
      non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Und et
      totus ille maris sinus,  promontorio Lissidona usqu in insulam
      Cyprum, _Attalicus_ dicitur qui vulgari appellatione _Colphus_
      Satali nuncupatur.

      Note 673: _Gesta Lud. jun.,  15._

      Note 674: _Scille._ _Cilicie._

      Note 675: _Farci fluvius_, traduisent ridiculement les _Gesta. Fauces
      Orontis_, dit trs-bien le latin de _Guillaume de Tyr_.


XI.

ANNEE: 1147.

_Coment le prince d'Antioche reut le roy de France et ses gens en sa cit,
moult honnorablement, et puis le voult trar._


[676]Raimons le prince d'Antioche o la nouvelle que le roy Loys de France
estoit arriv en sa terre et prs de luy: grant joye en eut, car il avoit
moult dsire sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre
et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy
fist et grant honneur, dedens la cit d'Antioche le mena luy et toute sa
gent. Le clergi et le peuple de la ville le receurent  procession moult
honnorablement et liement. Le prince se pna de faire quanqu'il cuida qui
deust plaire au roy. En France mesme quant il o dire qu'il estoit croisi
luy avoit-il envoi grans prsens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit
esprance que par l'ayde des Franois il deust conquerre cits et chasteaux
sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cit
d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy
deust aydier et mettre son seigneur en telle volent; cuar ele venoit en
celui plerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frre ainsn le
conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy
estoient venus n'en y eut oncques nul  qui le conte ne fist grant honneur;
et donna grans dons  chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les
alloit veoir, de parolles s'acointa  chascun moult honnorablement et
dbonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu j advis que
les cits de Halape, Csaire et les autres forteresses aux Turs qui prs de
luy estoient venissent lgirement en sa main. Sans faille ce peust bien
estre advenu qu'il pensoit, s le roy eust eu volent de ce enprendre, car
les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie  tenir
contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout
laissier et de fouyr s'il adressoit celle part.

      Note 676: _Guill. de Tyr, liv, XVI.,  27._

Le prince qui la volent le roy avoit essaie par plusieurs fois privement
n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint  luy devant ses barons et
luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra
que s'il vouloit  ce entendre, moult feroit grant proffit  son ame et
acquerroit la louenge du sicle, et la crestient accroistroit de trop
grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit vou au
spulcre, et que mesmement pour l aller s'estoit-il croisi et que depuis
qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce
n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son
pellerinage parfait; et aprs ce, il orroit volentiers parler le prince et
les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit  son
pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur.

Quant le prince o qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop
le prist  mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le
courroucier se pna en toutes manires, si que la royne sa femme mist-il en
tel point qu'elle le voulut laissier et se dpartir de luy. Maintes gens
firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut
conseil  ses hommes celement et par leur accord s'en yssi de nuit de la
cit d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle
procession au dpartir comme il avoit eu  l'entre. Assez y eut gens qui
dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en
partir ainsi du pays.

      Note 677: L'auteur des _Gesta_ ajoute: _Nec immerito_. Et Guillaume
      de Tyr semble pencher pour cette opinion dfavorable. Nos chroniques
      ont jug convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr:
      Uxorem enim in idipsum consentientem, qu una erat de fatuis
      mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere
      proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam
      legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.
      (Lib. XVI, c. 27.)


XII.

ANNEE: 1147.

_Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ost
qui rems li fu, et ala parfaire son plerinage en la sainte cit de
Jherusalem._


[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit sjourn tout l'iver en la cit
de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains
compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit  si haut homme. Quant
le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volent de parfaire son
pellerinage et d'aller en Jhrusalem. L'empereur Manuel luy fist
appareiller la navie telle comme elle avoit mestier  luy et  ses gens;
grant plent de riches dons luy envoya au dpartir. Il entra en mer et les
barons avec luy qui demours estoient. Si eurent bon vent si que il ne
demoura gures qu'il arrivrent au port d'Acre. En la ville sjournrent un
peu, et puis montrent s chevaux et vindrent en Jhrusalem. Le roy
Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant  grant compaignie
de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le
menrent  procession dedens la cit, le peuple le receut  grant joye.

      Note 678: _Gesta Lud. jun.,  16.--Guill. de Tyr., lib. XVI,  28._

En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de
France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom,
fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres
au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhrusalem. Moult
avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient
esprance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy.
De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on
plus en la terre de Surie pour son pre que pour luy. Grans biens eust fait
au pays, mais trop tost fu dsavanci: car quant il vint d'Acre pour aller
en Jhrusalem pour voir le spulcre et les autres sains lieux, et vint en
la cit de Csaire qui siet en la marine, illecques un fils du dable, l'en
ne scet qui ce fu n pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin
qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent
riches et povres par toute Surie.


XIII.

ANNEE: 1147.

_Coment le roy de France vint en Jhrusalem pour son voiage acomplir. Et
coment il firent une assemble en la cit de Acre, pour traitier du preu de
la crestient._


[679]En la cit de Jhrusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit
parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy
de Jhrusalem eut conseil  ses barons et envoya contre luy le patriarche
Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la
saincte cit o l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient.
Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne
s'accordast  luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le
conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La
terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient  ce jour estoit
toute partie en quatre baronnies. La premire estoit devers midi, c'estoit
le royaume de Jhrusalem qui commenoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet
et Barut[680]; ce sont deux cits de la terre de Fenice qui sient en la
marine: et finist s dsers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers
Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit.
La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la cont de Triple, et
commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques  un
autre ruisseau qui est entre Marlene[682] et Valenie, ce sont deux cits
prs de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commenoit de
ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques  la cit de Tarse
en Scile[683]: la quarte baronnie estoit la cont de Roches qui commenoit
d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le
fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans
hommes et puissans.

      Note 679: _Gesta Lud. jun._,  17.--_Guill. de Tyr., lib._ XVI,  29.

      Note 680: Les anciennes villes de _Biblos_ et _Beryte_.

      Note 681: L'ancien _Tamyras_.

      Note 682: _Marlene._ Les Gesta disent _Marnelia_, et Guillaume de
      Tyr _Maraclea_; ce doit tre _Margat_. L'ancienne _Marathus-Valenie_,
      l'ancienne _Balanca_.

      Note 683: _Secile._ Cilicie.--_Roches._ Edesse.

Quant il orent parler premirement de la venue l'empereur d'Allemaigne et
du roy de France, chascun d'eux eut grant esprance que par la venue d'eux
peust bouter ses ennemis les Turs arrires, et les termes de son povoir
mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche
bien prs de Turs et bonnes cits et fortes que dsiroient moult 
conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour
eux accroistre; et chascun avoit envoy lettres et riches joyaux  ces deux
grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy
Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist
vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour
visiter les sains lieux de Jhrusalem, d'autre part l'empereur estoit j l
qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller
l que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil
entre luy et l'empereur des besongnes de la crestient. Toutes voies pour
ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il 
luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par
maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhrusalem qu'ailleurs. Le roy
le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhrusalem. L le
receut-on  moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors 
l'encontre et mesmement les clers  toutes les processions.

Le roy et les autres barons le menrent par les sains lieux qu'il avoit
moult dsir  voir.

Quant il eut faites ses oroisons,  son hostel le menrent qui fu riche et
habandonn. La court fu plenire et habondant de toutes choses[684]. Le
lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de
Surie, le patriarche et les autres qui l estoient, des affaires de la
terre, coment il seroient mens. Et par la volent de tous fu accord que
l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cit d'Acre et
regardassent tous en quelle manire il pourroient mieux faire le preu de la
crestient. Le jour vint, si s'assemblrent tous les grans hommes qui venir
y peurent.

      Note 684: _Gesta Lud. jun._,  18.


XIV.

ANNEE: 1147.

_Des noms de ceulx qui furent  ceste assemble en Acre, pour faire la
besoigne Nostre-Seigneur._


[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu  ce parlement et messire Othes son
frre qui preux estoit et clerc, et vesque de Frisingue; Estienne vesque
de Mez en Loheraine; Henry vesque de Toul frre le conte Thierry de
Flandres; Theodins qui n estoit de Thiesche terre, vesque de Port[686],
qui par le commandement l'apostole estoit lgat en l'ost l'empereur. Des
princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frre l'empereur et un autre
duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave
nepveu de l'empereur, fils de son frre ainsn qui fu empereur, et bien
gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Vronne
et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavire; Guillaume le marquis de
Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au
marquis Guillaume espouse; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie.
Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez.

      Note 685: _Guill. de Tyr, liv._ XVII,  1.

      Note 686: _De Port._ Portuensis.--_Tiesche._ Allemande.

De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'vesque de Lengres,
Arnoul vesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de
l'glyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, lgat du pape en l'ost du roy
de France; le conte Robert du Perche qui estoit frre le roy; Henry le fils
du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de
grant cuer, et avoit  femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec
eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge
estoit le roy Baudouin. Si estoit l Yves de Neesle en l'veschi de Noyon,
un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que
l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et
sa mre la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. vesques
y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhrusalem, Baudouin
archevesque de Csaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger vesque
d'Acre, Bernard vesque de Saiette, Guillaume vesque de Baruth, Adan
vesque de Belinas[687], Girard vesque de Bethleem, Robert maistre du
temple, Raymont maistre de l'ospital.

      Note 687: _Belinas._ L'ancienne _Panas_.

Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de
Tabarie, Grard de Saiette, Gaultier de Csaire, Payen sire de la terre
outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en
y eut d'autres qui tous estoient assembls dedens la cit d'Acre pour
prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne
Nostre-Seigneur de affbloier ses ennemis et de croistre le povoir des
crestiens.


XV.

ANNEE: 1147.

_Coment le conseil fu pour aler assegier la cit de Damas._


[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons
monstres, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au
dernier s'accordrent tous  une chose et fu ferme le conseil  ce que on
iroit assegier la cit de Damas. Le ban fu cri que  un jour qui fu mis
venissent tous appareills, chascun selon son povoir, en la cit de
Tabarie. Ce fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
quarante-sept, le quinzime jour de may. Ces haulx hommes qui venus
estoient en pellerinage et les autres du royaume de Jhrusalem, et tous 
cheval et  pi, vindrent en la cit de Tabarie[689] qui est appelle en
l'vangile Csaire Phelippe. La vraye croix fu l apporte, si comme il
estoit de coustume au temps de lors, car elle alloit la premire s grans
besongnes. Illec parlrent les grans hommes  ceux de la terre qui bien
savoient l'estre du pas et mesmement la situation de la cit de Damas.
Ceux donnrent conseil aux barons que on mist peine que les jardins de
Damas fussent premirement pris, car il ataignoient une grande partie de la
ville et moult y a grant forteresse o les Turs de la ville se fioient
trop. Bien sembloit estre voir que s l'en povoit les jardins prendre, la
cit ne se tendroit pas longuement. Le lendemain il murent tous ensemble et
passrent le mont de Libane qui est moult renomm en l'Escripture, et si
est entre ces deux cits Belinas et Damas. Et quant il furent descendus de
celle montaigne il vindrent jusques  une ville qui a nom Daire. Illec se
logirent tous ensemble. Moult fu beau l'ost  veoir, car il y avoit grant
plent de pavillons tous neufs et de maintes manires. Prs estoient de la
cit de Damas  quatre lieues ou  cinq, si qu'il povoient voir tout
plainement la ville. Les Turs mesmes qui dedens estoient montoient s murs
et sur les tours, pour regarder l'ost dont il avoient trop grant paour.

      Note 688: _Gesta Lud. jun._,  19.--_Guill. de Tyr, liv._ XVII,  2.

      Note 689: Il falloit ajouter avec le _Guill. de Tyr_ latin: _Et de l
       Panas qui est_, etc.


XVI.

ANNEE: 1147.

_Coment la noble baronie des crestiens assegirent la cit de Damas par les
jardins, dont il orent moult  faire._


[690]Damas est la greigneur cit d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui
est appelle par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophte dit: Le
chief de Surie Damas un sergent d'Abraham la fonda qui estoit appell
Damas; de luy fu elle ainsi nomme. Elle siet en un plain de quoy la terre
est are[691], strile et brehaigne, s ce n'est tant comme les
gaigneurs[692] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent
de la montaigne qu'il mnent par conduis et par chaneaus, l o mestier
est, devers la partie d'orient. s deux rives de ce fleuve croist moult
grant plent d'arbres qui portent fruit de toutes manires. Si comme il fu
jour et l'ost des crestiens fu arm ainsi comme il estoit devis, de toutes
leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultre mer avoit la
premire, pour ce que ses gens savoient mieux le pays que les pellerins
estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour
secourre, s mestier fust,  ceux qui les premiers alloient. L'arrire
garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manire
s'en allrent vers la cit, et estoit vers le soleil couchant celle part
dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien
quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si esps que ce
sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs
de terre: car en ce pays n'a mie plent de pierres. Les sentiers y sont
moult estrois d'un vergier  autre; mais il y a une commune voye qui va 
la cit o va  paine un homme atout son cheval chargi de fruit. De celle
part est la cit trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et
pour les ruisseaux qui cueurent par tres-tous les jardins et pour les
estroictes voyes qui sont bien clouses de et del. Accord fu que par l
s'en iroit tout l'ost vers la cit pour deux choses: l'une ce fu que s les
jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise;
l'autre si fu qu'il y avoit l grant plent du fruis tous meurs par les
arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part
couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les
chevaux.

      Note 690: _Gesta Ludov. jun._,  20.--_Guill. de Tyr, liv._XVII,  3.

      Note 691: _Are._ Aride.

      Note 692: _Gaigneurs._ Agricol.

[693]Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:
mais trop y eut grant force  aller par l; car derrire les murs de terre,
de et del des sentiers, y avoit grant plent de Turs qui ne finoient de
traire par archires qu'il avoient faictes espessement, et  ceux ne
povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient
appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous
ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient  leur
povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en
lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient
fait faire pour eux logier, s mestier estoit, quant il faisoient cueillir
leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui
grant mal faisoient  nos gens. Et quant on passoit prs de ces tournelles,
on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient  grant meschief:
souvent les feroit-on de glaives par les archires des murs de terre qui
estoient de et del. Assez en occirent en celle manire et hommes et
chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient
empris asseoir la ville, de celle part.

      Note 693: _Gesta Lud. jun._,  21.


XVII.

ANNEE: 1147.

_Coment les nos gaignirent les jardins et le fleuve  grant paine et
chacirent les Tiers dedens la cit._


[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
virent qu'il ne pourroient en telle manire passer jusques  la ville, sans
trop grant dommaige. Lors se tournrent s costs de la voye et
commencirent  drompre et  abattre les murs de terre. Les Turs qu'il
trouvrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les
laissrent mie passer outre les autres murs, ainois en occirent assez et
mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne say en quans
lieux.

      Note 694: _Guill. de Tyr, liv._ XVII,  4.

Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent
espovants; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissirent et s'en
fouirent  grans routes dedens la cit. Lors allrent les nostres tout 
bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien penss que
les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et
leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cit
seroit assige de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve
d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder
que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy
Baudouin eut presque pass tous les jardins, grant talent eut de venir au
fleuve qui couroit prs des murs de la cit; mais quant il approchrent,
bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres rebouts
arrire. Aprs se rallirent et emprisrent  gaigner l'eaue; aux Turs
assemblrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent
rebouts arrire. Le roy de France chevauchoit aprs  tout sa bataille et
attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il
seroient las. L'empereur, qui venoit derrire, demanda pourquoi il estoient
arrests; et l'en luy dist que la premire bataille s'estoit assemble aux
Turs qu'il avoient trouv hors de la ville.

      Note 695: _A bandon._ A qui mieux mieux.

Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens
qui rien ne peuvent souffrir[696] orent ce, tantost se dsordonnrent et
coururent tous  desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy
de France passrent tous sans conroy jusques  tant qu'il vindrent aux
poignis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent
les escus devant eux, et tindrent les longues espes, asprement coururent
sus aux Turcs, si que il ne leur peurent rsister et ne demoura gures
qu'il laissirent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur
fist  celle venue un coup de quoy l'on doit  tousjours mais parler; car
un Turc le tenoit moult de prs qui estoit arm de haubert. L'empereur fu 
pi et tenoit en sa main une moult bonne espe. Il fri le Turc entre le
col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre
cost. La pice chi qui emporta le col et la teste et le senestre bras.
Les Turcs qui ce virent ne s'arrestrent plus illec, ainois s'en fouirent
en la ville. Quant il racomptrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il
n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent dsesprs qu'il ne
se peussent tenir contre telles gens.

      Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de
      Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractre: Imperator... tam ipse
      quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est
      Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).

      Note 697: _Gesta Ludov. jun._,  22.


XVIII.

ANNEE: 1147.

_Coment l'ost fu dlogi des jardins par le conseil d'aucuns princes
desloyaux et traitres de Surie qui firent entendant qu'il prendroient la
cit de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut._


[698]Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaigns tout  dlivre[699].
Lors tendirent leur pavillons entour la cit. Grant doutance eurent les
Sarrasins en toutes manires; si montrent sus les murs et regardrent
l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logi. Bien se pensrent que si
grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult
grant qu'il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent
dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux et fu
accord que par toutes les rues de la ville de celle partie o le sige
estoit, l'en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce
le firent que s les nostres se mettoient dedens, tandis comme il
entendroient  copper les barres, que les Turs s'en peussent aller par les
portes et mener  sauvet leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il
n'eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il
estoient  meschief, quant il s'atournoient j  fouir[700]. Assez estoit
lgire chose de faire si grant fait que de prendre la cit de Damas, s
Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les pchs de la crestient
et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose  faire et
acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au dable
qui cueurt tousjours et est preste  mal destourba celle haute besongne.
Mains Sarrasins y avoit j qui avoient trouss toutes les choses qu'il
prtendoient  emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la
cit se pourpensrent que des barons de la terre y avoit mains qui estoient
de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui
l estoient assembls ne vaincroient-il mie par bataille, pour ce voulurent
essayer  vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si envoyrent  ces gens
leur avoir qui est moult grant et leur promisrent et bien leur asseurrent
que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant faire
que le sige se partist d'illec. Bien est voir que ces barons furent de la
terre de Surie; mais leur lignaiges n leur noms n les terres que il
tenoient ne nomme pas l'ystoire[701], espoir, pour ce qu'il y avoit encore
de leur hoirs qui pour rien ne l'eussent souffert. Ces barons qui avoient
empris le mestier Judas de pourchascier la trason contre Nostre-Seigneur
vindrent  l'empereur et au roy de France et au roy de Jhrusalem qui moult
les croient et leur disrent que ce n'avoit pas est bon conseil d'assiger
la cit par devers les jardins, car elle y estoit plus forte  prendre que
de nulle autre partie: pour ce disrent qu'il requeroient  ces grans
seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent l leurs
peines et perdissent leur temps, il feroient l'ost remuer et asseoir la
cit en ce cost qui estoit tout droit contre celluy qu'il avoient assis.
Car, si comme il disoient, s parties de la ville qui sont contre Orient et
contre Midi n'avoit n jardin n arbre qui destourber les pust  venir l;
le fleuve n'y couroit mie qui fust fort  gaigner. Les murs estoient illec
bas et fbles, si qu'il n'y convenoit j engins  drecier, ainsois pourroit
bien estre pris de venue.

      Note 698: _Guillaume de Tyr, liv._ XVII,  5.

      Note 699: _A delivre._ Sans rserve aucune.

      Note 700: _Gesta Lud. jun._,  XXIII.

      Note 701: C'est--dire: Guillaume de Tyr.

Quant les princes et les autres barons les orent ainsi parler, bien
cuidirent qu'il le dissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les
creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et
suivissent les barons qu'il leur nommrent. Les traitres se misrent devant;
tout l'ost menrent prs de la ville jusques  tant qu'il furent en la
partie de quoy il scavoient de vray qu'elle n'avoit garde d'assaut et o
l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu'il ne pourroient
illec longuement demourer. L demourrent les barons et les princes et
firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent gures demour en celle place
qu'il s'apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant
malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve de
quoy si grant plent de gens ne se povoient passer; et aussi les fruis des
jardins dont il avoient assez aise et dlit.


XIX.

ANNEE: 1147.

_Coment l'ost des Crestiens, vilainement tra, laissa le sige de Damas
pour la grant souffraite qu'il orent de vivres._


[702]Viande commena du tout  faillir en l'ost, si que tous en eurent
grant souffrete et mesmement les plerins des estranges terres: car il n'en
povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce
que on leur avoit fait entendant que la cit seroit prise o il en
trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manire, ce
disoit-on: pour ce ne se voulurent-il gures chargier de viandes. Quant il
se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur
avoient, trop furent courroucs et esbahis, n ne s'entremirent oncques
d'assaillir la ville, car ce eust est paine perdue, et aussi de retourner
en la place o il se logirent premirement n'eust pas est lgire chose:
car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement
illec et tant y firent de barres de fors bois esps et longs, o il misrent
si grant plent d'archiers et d'arbalestriers que ce eust est plus lgire
chose de prendre une fort cit que de demourer illec. Du demourer en la
place savoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir
n  boire n  mengier. Pour ce parlrent ensemble le roy de France et
l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la
loyaut il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne
Jhsucrist, les avoient trahis trs desloyaument et les avoient amens en
ce lieu o il ne povoient faire le profit de crestient n leur honneur.
Pour ce s'accordrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se
gardassent dsormais de trason.

      Note 702: _Gesta Lud. jun.,  XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII,  6._

En telle manire s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus
puissans de crestient qui riens n'y firent  celle fois qui fust
profitable n honnorable  Dieu n au sicle. Moult commencirent 
desplaire  ces grans hommes les besongues de la saincte terre n riens ne
vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert
aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cits; car nis
les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle
chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez
lgirement au royaume de Jhrusalem et mains grans biens y avoient fais.
Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord  ceux du pays comme il
estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en
retournoient-il au plus tost qu'il povoient.


XX.

ANNEE: 1147.

_Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste trason fu faite; et coment
toute la baronie fu mal encoragi vers ceux de Surie, qui ceste grant
flonnie avoient pourchaci._


[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux
saiges hommes qui avoient est a celle besongne pour savoir certainement
coment et par qui celle trason avoit est faicte et pourparle. Celluy
mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois  maintes gens
du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de
Flandres fu plus achoisonn[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour
ce qu'il en sceust rien n qu'il consentist la trason, car si tost comme
il vit que les jardins de Damas estoient gaingnes et le fleuve pris par
force, bien luy fu avis que la cit ne se tendroit pas longuement. Lors
vint  l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult
doucement qu'il luy donnassent celle cit de Damas quant elle seroit prise
et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui
bien s'i accordrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et
loyaument et bien guerroierait leur ennemis.

      Note 703: _Gesta Lud. jun.,  XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII,  7._

      Note 704: C'est--dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit
      exactement le sommaire. Memini me frequenter interrogasse et spius
      prudente-viros.... ut compertum histori mandarem prsenti, qunam
      tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis
      Flandrens sium factum quoddam occasionem prstiterat huic malo....

      (Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.)

      Note 705: _Achoisonn._ Inculp, souponn.

Quant les barons de Surie l'orent dire, grans courroux en eurent et grant
desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et
estoit l venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manire l'un
des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit,
s le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la dust
avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant
les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont
riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir
le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent
encore qu'elle fust donne au conte de Flandres. Pour ce destourber
s'accordrent  la trason faire. Les autres disoient que le prince Raymont
d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti
de luy par mal, ne cessa de pourchascier  son povoir coment luy rendroit
ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui
estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine
qu'il pourroient  destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne
fist chose qui honnorable fust. Par sa prire avoient-il ce pourchasci.

Les tiers dient la chose ainsi comme vous ostes premirement, que par
grant avoir que les Turs donnrent aux barons fu celle desloyaut faicte.

[706]Grant joye eut en la cit de Damas quant virent ainsi en aller si
grant gent qui contre eux estoient assembls. Encontre ce tout le royaume
de Jhrusalem en fu courrouci et desconfort. Et quant ces grans hommes
s'en furent partis si fu assign un grant parlement o assemblrent tous
les haus barons et les meneurs. L fu dit que bonne chose seroit qu'il
fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnour et par quoy l'en
parlast d'eux  tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cit
d'Escalonne estoit encore au povoir des mescrans, qui soit au milieu du
royaume, si que s l'en la vouloit assiger, de toutes pars pourroient
venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit lgre chose de prendre la
ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu
parl entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accord pour ce qu'il y
avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiger cits en
Surie. Si n'estoit mie de merveilles s les estranges pellerins de France
et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il
voient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le
commun proffit destourb et empeschi, si comme il apparut devant Damas. Il
sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses
gens, et se dpartist le parlement ains que nulle riens y eut empris.

      Note 706: _Gesta Lud. jun._,  26.


XXI.

ANNEE: 1150.

_Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhrusalem, et s'en
ala en son pas; et le roy de France, quant il ot l sjourn un an, s'en
vint en France._


[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en
tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire n
d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que
c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez  faire d'entendre  gouverner
son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congi de ceux qui
demouroient et s'en entra s nefs et s'en revint en son pays. Mais ne
vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cit de
Paembert[708] et enterr moult honnorablement en la maistre glyse de
l'veschi. Moult fu bon prince, piteux et dbonnaire, grant de corps, fort
et biau chevalier, bon et hardy, bien entchi de toutes choses. Ferry son
nepveu duc de Souave de qui vous ostes dire qu'il estoit all en ce
pellerinage avec son oncle, fu empereur aprs luy. Jeune homme estoit, mais
de trop grant manire fu saige et vigoreux.

      Note 707: _Gesta Lud. jun.,  27.--Guill. de Tyr, liv._ XVII,  8.

      Note 708: _Paembert._ Les _Gesta_ crivent: _Paembort_. C'est
      _Bamberg_, en Franconie.

[709]Le roy Loys de France quant il eut demour en la terre un an entier et
ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en
Jhrusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congi
au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs
furent appareilles et il entrrent ens, sans destourbier s'en vindrent en
France. Aprs ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne
Alinor se dlivra d'une fille qui eut nom Aalis.

      Note 709: Ici, l'dition des _Historiens de France_, tome XII,
      p. 201, termine la lacune qu'elle a laisse dans le texte des
      _Chroniques de Saint-Denis_.

      Note 710: A compter de l, nos chroniques quittent Guillaume de Tyr
      et reviennent  l'_Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. de
      France, t. XII_, page 127.


XXII.

ANNEE: 1150.

_Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers,  conquerre
Normandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se rvla contre luy._


Aprs ce que le roy Loys fu repairi de la voye de la terre d'oultre mer ne
demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui
depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur
complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrrent que il leur
tolloit par sa force le duchi de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et
le roy qui vouloit tenir  droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme
il appartient  dignit de roy, et garder  chascun sa droicture, manda ses
osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit  Henry le fils au
conte d'Angiers et puis le receut  homme lige de celle terre mesme. Et
celluy Henry, pour ceste bont et ceste ayde que le roy luy avoit faicte,
luy donna par ottroy de son pre le Vouquessin Normant qui est entre
Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et
forteresses: Gisors, Nauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville,
Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle.

      Note 711: Inter _Itam_ et Andelam. C'est bien l'Epte, et non pas
      l'_Iton_, comme a traduit sans rflexion M. Guizot.

      Note 712: _Tornay._ L'_Hist. glor. regis Lud._ porte _Tornucium_.
      C'est donc plutt _Tourny_, aujourd'hui village  trois lieues des
      Andelys, que _Gournay_, d'aprs la leon prfre par dom Brial.

Par ceste manire que vous avez o restora et rendi le roy Loys Normandie
au tricheur Henry, n pas n'apperceut la tricherie et la desloyaut qu'il
luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint
vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce
felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist.

En ceste manire ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc
de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa  faire
et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en
eut grant desdaing s'en alla  grant ost au chasteau de Vernon et le prist;
puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-March. Au derrenier quant celluy
tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna  mercy en la
manire de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilit affin qu'il
peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais,
jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy
qui tousjours fu doux et dbonnaire luy monstra lors mesme sa grant
dbonnairet, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu.


XXIII.

ANNEE: 1152/1154.

_Coment le roy fu desparti d'Alinor, sa femme, pour cause de lignage, et
coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur
d'Espagne._


Aprs ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent  luy
et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre
luy et la royne Alinor et que prs estoient du monstrer par serment. Et
quant le roy o ce, il respondi que contre Dieu n contre saincte glyse ne
la vouloit-il pas tenir  femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy
assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon
l'archevesque de Sens, et fu en celle assemble Sances l'archevesque de
Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs
vesques et des barons de France grant partie.

Lors se tirrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient
prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le
roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent dpartis
l'un de l'autre. Si avint aprs ceste sparacion que la royne Alinor s'en
alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist  femme le duc de Normandie
Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles
que il avoit eues de la royne Alinor; l'ainsne qui Marie avoit nom donna
au conte Henry de Champaigne, et la mainsne qui avoit nom Alas  son
frre le conte Thibaut de Blois.

Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prgne
femme selon la droicte ordonnance de saincte glyse et soient ambedeus une
mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en esprance
d'avoir hoir masle qui aprs son dcs gouvernast le royaume de France.
Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de
Sens. Quant il l'eut amene, si l'oignit et couronna et elle et le roy en
la cit d'Orlans.

Aprs un peu de temps qu'il eurent est ensemble conceupt la royne et
enfanta une belle fille qui fu appelle Marguerite, et depuis fu donne en
mariage par l'atirement de la court de Rome  Henry le fils le roy
d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son
pre luy avoit donn quittement, si comme l'ystoire a dessus devis.

En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage  Estienne
de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le
deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien.
Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son pre donnoit et mettoit en
aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par hritage: si y mist
garde et deffence. Son pre qui tout ce ne prisa riens, en revestit
Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau.
Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son pre qui ainsi le
deshritoit. Aprs se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et
en son deshritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gr.
Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas
souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshrit. Ses osts assembla et
chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de
chevaliers. Mais son corps avoit destourn[713]. Et le roy assigea ce
chasteau et le fist assaillir  ses gens; assez tost le prist et le rendit
 Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy.

      Note 713: Sed selpsum absentaverat.


XXIV.

ANNEE: 1160.

_Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le
conte Thibaut de Blois._


En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de
cest enfant morut la dame par grant meschance; pour la mort de laquelle le
roy fu en grant tristesse. Aprs ce que le roy eut un peu mis son deul en
oubli, luy conseillrent les barons et les prlas qu'il se remariast, car
il n'est n droit n raison que le roy soit sans compagnie de loyalle
espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que
l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714].
Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir
masle, il prist  femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom
Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit j trespass de ce sicle, et
stoient de luy demours quatre fils et cinq filles, Henry le conte de
Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume
l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar,
la femme Guillaume Gouet qui avoit est duchesse de Puille et la contesse
du Perche[716]. Et la dernire avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy
donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit est dessoubs
eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle
faisoit  louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant
sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de
grant chastet. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de
vertus desservi-elle estre essaucie en tel honneur. Ainsi fu ceste
vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues
l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthlemy en l'glyse
Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.

      Note 714: Saint Paul, pit. 1er aux Corinthiens, c. VII. _Melius est
      nubere quam uri._

      Note 715: Le texte latin de l'_Historia gloria reg. Lud._ porte
      _Senonensis_; et cela, comme l'a judicieusement remarqu dom Brial,
      prouve que ce morceau historique fut compos avant l'anne 1176,
      poque de la translation de Guillaume _aux blanches mains_ au sige
      de Reims.

      Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et
      palatin de Champagne, furent: 1 _Marie_, femme d'Eudes II, duc de
      Bourgogne; 2 Agns, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3 Isabelle,
      femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet,
      quatrime du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire
      nomm de lui et de ses anctres le _Perche-Gouet_; 4 Mathilde, femme
      de Rotron III, comte de Perche.

      Note 717: Qu subjecta ante ipsis fuerat. L'auteur latin n'ajoute
      pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la
      reine Alix de Champagne a donn la premire ide du charmant conte de
      _Cendrillon?_

      Note 718: _Trop_ a toujours un sens analogue  notre _extrmement_.

      Note 719: C'est--dire _la maria_.

Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Nvelon de
Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient
espouses. Car Nvelon de Pierrefons tollissoit  Dreue de Mello la moiti
de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en
vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Nvelon luy faisoit et
luy pria et requist comme  son seigneur qu'il luy fist amender celluy
outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et
fbles, povres et riches tenir  droit, o sa prire. Ses osts assembla et
chevaucha contre Mons et le prist  force; la tour et le baille fist
abattre et la moiti du chasteau rendit  Dreue de Mello qui estoit de son
droit hritage. Ne demoura pas moult aprs que celluy Nvelon mourut. Le
roy donna sa femme par mariage  Enguerran de Trie et l'autre partie du
chasteau donna avec la dame.

      Note 720: _De Monceio._ De _Moncy_.


XXV.

ANNEE: 1162.

_Coment descort fu meu  Rome aprs la mort l'apostole, en eslisant un
autre pape._


En ce temps sourdit en l'glyse de Rome un discort trop lait et trop
villain. Il avint aprs le dcs du pape qui lors estoit que les cardinaux
s'assemblrent d'un cuer et d'une volent, et esleurent par bon accord
Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les
clers Othovien[721] tant seullement firent lection de sa personne
desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des
cardinaux et des vesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un
cuer et d'une volent au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain
d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y
apparut quant il osa envahir et emprendre la dignit du sige saint Pierre,
outre l'lection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France,
comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a
l'glyse de Rome lieu o elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps
de tribulacion). Premirement s'en vint  Montpelier. Et quant le roy sceut
sa venue si se conseilla qu'il avoit  faire; et par l'ordonnance de son
conseil envoya  luy l'abb Thibaut de Saint Germain des Prs.

      Note 721: C'est--dire: Les clers d'Octavien.

      Note 722: Le latin ajoute: _Duobus exceptis_.

Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit all l, congi
prist au pape et s'en retourna par Clermont. L prist une maladie moult
griesve. Jusques  l'abbaye de Vzelay s'en vint  quelque peine, si malade
comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre
demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalne dont l'glyse est
fonde vint l. En celle glyse avoit est nourry d'enfance et y avoit pris
l'abit de religion, et l de celle maladie mourut. Aprs luy fu esleu Hue
en abb de Saint Germain des Prs. Ces choses avindrent en l'an de
l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape
Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume
de France  seigneur et  pasteur de saincte glyse. Et par l'exemple du
roy Loys et du royaume de France le receurent[723]  grant honneur, comme
maistre et pasteur de sainte glyse, mains autres princes comme l'empereur
de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhrusalem, le roy d'Angleterre,
le roy de Hongrie et le roy de Scille et tous les roys crestiens, fors
seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustume
desloyaut, se contenoit comme forcenn. Tousjours maintint celluy Othovien
contre les canons et contre tout droit, et luy obit comme  apostole; et
plus, comme desloyaus et excommuni, mist en sige, aprs la mort de celluy
Othovien, damp Guy de Crmone, l'un des deus cardinaux qui  l'lection de
celluy Othovien s'estoit accord secrtement contre droit. Par
l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur  Rome  grant effort
de gens pour la cit gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de
ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence
Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel.

      Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de _recognurent_.

      Note 724: Notre traducteur se nglige dans tous ces passages. Il
      falloit: _De celui Guy_.

Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur
l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et
grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de
peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent frus
et finirent leur chtive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et
Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despeci
et boully et sall et puis port et mis en spulture en la cit de
Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalit laissa le
sige et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi
Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacirent
de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De l se partit 
bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme
il peut. Si trs-durement fu celluy desloyal espovent et esbahy de la
grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que
d'vesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en
vint fuiant en Allemagne.


XXVI.

ANNEE: 1163.

_Coment le roy Loys ala  ost sus le conte de Clermont et son fils et
autres tyrans qui persecutoient les glyses et les povres et les plerins;
et coment le roy les desconfist et prist._


Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le
conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustum 
demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les
glyses et les plerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les
maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'vesque de
Clermont en Auvergne n celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient
contraster  eux n  leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient
clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prirent pour
Dieu qu'il mist conseil  amender les maux que ces tirans faisoient  Dieu
et  saincte glyse.

Et le doux roy dbonnaire, quant il eut o la complainte des desloiauts
que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces
parties tout encouragi de venger la honte et le dommage de saincte glyse.
Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui
estoient riches et aiss et en leur pays et  merveilles bien garnis
d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de
saincte glyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les
desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en
chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurrent en
la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustum  faire. Bons
hostaiges donnrent, atant furent dlivres.


XXVII.

ANNEE: 1166.

_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon perscuta l'glyse Saint-Pre
de Cligny, et en fist grant occision par les Brebanons. Et coment le roy
en prist la vengence, car il deshrita le conte et fist pendre les
homicides  hautes fourches._


Aprs ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et
des plus horribles  or qui oncques avint en la terre des crestiens. Car
le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter  ce qu'il prist durement 
assaillir et  grever la noble glyse Saint-Pre de Cligny; trop assembla
grant peuple d'une manire de gent que l'en appelle Brebanons. C'est une
gent qui Dieu ne croit n aime, n congnoistre veut la voye de vrit. Par
la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte glyse de
Cligny. Le convent de lans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans
escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de
la saincte glyse,  tous les sanctuaries et les croix et les textes des
sainctes vangiles, et avec eux estoit grant plent du peuple de la ville
et du pays d'environ.

Quant celle excommunie tourbe de Brebanons vit les moynes venir contre
eux ainsi appareillis, si leur coururent sus et les despouillrent tous
des sains vestemens, en la manire de bestes sauvages et de loups enragis
qui cuerrent  quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;
ainsi coururent celle gent excommenie aux barons et aux bourgeois et en
occirent bien largement jusques  cinq cens ou plus. La renomme de ceste
flonnie qui oncques mais n'avoit est oe jusques adont s'espandi par
diverses contres et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme
il ot, si fu tout esmeu de piti et de compassion, pour la honte de Dieu
et de saincte glyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruaut. Et
tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour
le destruire.

      Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de.

Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,
mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la
province de la terre de Cligny  tout son ost, les femmes et les
bourgeoises qui demoures estoient vefves de leurs seigneurs par celle
guerre, les valetons et les fillettes qui chus estoient orphelins luy
venoient  l'encontre et luy choient tous aux pis plourans et crians 
haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient
qu'il eust piti et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi
alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menrent le roy et tout son
ost jusques  plourer et les encouragrent plus de destruire celle
excommenie gent. N ce ne fu pas merveille; car tu visses illec les
petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des
mres, et visses les pucelles orphelines et desconfortes des soulas de
leur pres que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop
douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de
pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le
roy tout eschauf d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest
excommuni le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul
destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre
 ce tirant, et en bailla la moiti au duc de Bourgongne et l'autre au
conte de Nevers. Des desloyaux Brebenons fist grant justice: car autant
que il en peut prendre n tenir en fist-il pendre aux fourches tout
incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;
mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu
avec les autres en vengence de saincte glyse. Aprs ceste noble vengence
s'en retourna le roy en France.


XXVIII.

ANNEE: 1166.

_Coment le roy defendi l'abbae de Vezelay contre le conte de Nevers et
contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbae qui estoient alls
contre l'glyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot
nom Phelippe Dieudonn._


Ainsi dlivra l'glyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par
grant orgueil se rebellrent contre l'abb de lans qui est leur droit
seigneur. Commune firent contre luy et le guerroirent moult longuement, et
assaillirent l'glyse et l'abbaye  armes; et s'estoient entre jurs que
jamais jour de leur vie n'obeyroient  celle glyse. Et tout ce firent par
le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire  celle
glyse. L'abb et les moines garnirent les tours du moustier pour eux
dfendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et
se misrent dedens, car il ne povoient  eux durer: car les bourgeois qui
trop oient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient
asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent
enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient
s de char non. A ce furent mens que une partie des moynes faisoit le guet
par nuyt et l'autre partie lasse de deffendre se dormoit tant comme elle
avoit de loisir. Grant pice furent ainsi en telle dtresse. Et quant
l'abb vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur
flonnie, ains ne faisoient s enforcier non plus, et eux plus assaillir,
si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au
roy Loys qui lors estoit  Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois
mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa
maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le
roy en fu certain par l'abb et par autres, si envoya l'vesque de Lengres
au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il
fist la commune despcier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrires
le commandement du roy n n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne
desvoya n ne destourba de riens de leur folle emprise.

Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalent de vengier
l'glyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si
chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue
luy manda tantost par l'vesque d'Ausseurre qu'il se contendroit  sa
volent de la commune deffaire. Aprs ce mandement vint encontre le roy
jusques  Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie  la commune ne
s'assentiroit, ains la deffendroit  son povoir. Aprs la fiance et la
seurt qu'il eut prise du conte, dpartit ses osts et s'en ala jusques 
Ausseurre. L furent mands les bourgeois de Vezelay et jurrent devant le
roy que tousjours mais se contendroient  la volent du roy et de l'abb
Poinon et ceux qui aprs luy seroient et qu'il despceroient leur commune
n jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnrent
 l'abb, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la
paix d'eux et de l'abb faicte et rforme. Ne scay quans jours aprs avint
que le conte Guillaume de Nevers recommena  assaillir celle glyse et 
contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit  tort sur celle glyse
que l'abb li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oublie leur
soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il
n'avoient que mengier, il s'en allrent tous  Paris, aux pis du roy 
pleurs et  larmes se gettrent et se complaignirent des tors et des griefs
que le conte leur faisoit. Et le roy pour la piti qu'il en eut contraignit
le conte par force  tenir ferme paix et seure  l'glyse de Vezelay.

Pour tels biens et euvres de misricorde que le roy fist par plusieurs fois
 celle glyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy
donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes oeuvres comme il avoit faictes en
ce monde.

Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volent de Nostre-Seigneur en la
royne Ale sa femme, qui fu appell Phelippe Dieudonn. Car par les mrites
du pre le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui
tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist
Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son
fils et les chassa en Angleterre.

      Note 726: C'est ici que s'arrte le texte du dernier continuateur
      d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois
      marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Herve et Eudes,
      abbs de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Genevive; Constance,
      soeur du roi Louis, et deux veuves de Paris. Du vidu Parisienses
      matrin exstiterunt. Ce fait m'a paru curieux.

De cestuy Phelippe parlera ds ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera
pas l'ystoire  parler du pre jusques  ce point qu'il trespassa de ce
sicle. Car puis que l'enfant Phelippe fu n, rgna-il longuement jusques 
tant qu'il fu couronn en la cit de Rains. Mais  son couronnement ne fu
pas le pre, car il estoit j malade et fru de paralisie, si comme
l'histoire dira ci-aprs plus plainement.



_Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys._








End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (3/6), by
Paulin Paris

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     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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