The Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Christine

Author: Louis nault

Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)









CHRISTINE


OUVRAGES DU MME AUTEUR

Format in-18 Jsus.

   Constantinople et la Turquie. 1 vol.                         3 50
   En province; 2e dition. 1 vol.                              3
   Histoire d'une femme; 2e dition. 1 vol.                     3
   Irne;--Le Mariage impromptu;--Deux villes mortes. 1 vol.    3
   Olga; 2e dition. 1 vol.                                     3
   Un drame intime; 2e dition. 1 vol.                          3
   Le roman d'une veuve; 3e dition. 1 vol.                     3
   La pupille de la Lgion d'honneur; 2e dition. 2 vol.        6
   La destine; 3e dition. 1 vol.                              3
   Les perles noires; 2e dition. 1 vol.                        3
   Le baptme du sang; 2e dition. 2 vol.                       6
   Le secret de la confession; 2e dition. 2 vol.               6
   Alba; 4e dition. 1 vol.
   Hermine; 2e dition. 1 vol.                                  2
   La rose blanche;--Ins;--Une larme ou petite
     pluie abat grand vent; 2e dition. 1 vol.                  2
   La vierge du Liban; 3e dition. 1 vol.                       2
   Nadje; 4e dition. 1 vol.                                   2
   Stella; 3e dition. 1 vol.                                   2
   Un amour en Laponie; 2e dition. 1 vol.                      2
   L'amour en voyage (_Carine--Rose--la Bourgeoise
     de Prague_); 4e dition. 1 vol.                            2
   La vie  deux. 1 vol.                                        2
   Frantz Muller;--Le Rouet d'or.--Axel. 1 vol.                 1 25
   Ple-Mle;--Nouvelles; 2e dition. 1 vol.                    1 25

   COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN





CHRISTINE

PAR

LOUIS NAULT

HUITIME DITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1874

Droits de proprit et de traduction rservs.


A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN

LOUIS NAULT




CHRISTINE




I


Le lac Mlar, dont les longs bras projets dans toutes les directions
font communiquer l'intrieur de la Sude avec la mer Baltique, offre,
pendant les belles journes d'hiver, un assez curieux spectacle.
Pntrant par mille canaux la ville btie sur ses flots mmes, il
devient, ds que le froid dcembre l'a couvert d'une couche de glace
unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de
Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion
sudoise, et l'tranger peut en deux heures y passer la revue complte
des merveilleux et des lgantes de cette gracieuse capitale. Le beau
golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de
Charles XII--cette Venise du Nord--ce que le Grand-Canal est pour la
cit des doges. On s'y rassemble, on s'y promne, on y flne, on y
patine. Tout Stockholm est l de deux heures  quatre, comme tout Paris,
de quatre  six, est au Lac ou  la Cascade.

En 184., par une radieuse aprs-midi de fvrier, un traneau lanc 
toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on
n'avait pas encore lev la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant
 sa droite le noble palais de _Riddarhus_, dbouchait au galop sur le
lac,  l'endroit mme o l'un de ses bras s'inflchit comme pour enlacer
la ville dans sa molle treinte.

Deux jeunes gens, envelopps de fourrures, taient assis  l'arrire du
traneau.

Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour
mieux embrasser dans son ensemble la vaste tendue; il me semble que
j'ai pour la premire fois l'ide de la blancheur; cette nappe uniforme
de neige amoncele m'attire, m'blouit, et m'attire encore. Elle donne 
l'atmosphre je ne sais quelle clatante srnit; je n'avais pas encore
vu cette lumire pure que tout rpercute et que rien n'altre. C'est
vraiment beau!

--Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris.
Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce
premier coup d'oeil a bien son charme.

--Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier
interlocuteur, et je vous dclare que je n'ai jamais admir un plus
magnifique spectacle.

--Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue  votre
arrive parmi nous. Vous autres diplomates, vous tes un peu gts:
vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez.

Le jeune homme sourit et ne rpondit rien. C'est une habitude prudente,
qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un lve de M. de
Tallayrand dans sa premire chancellerie.

Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attach  la lgation
franaise prs d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en
qualit de secrtaire  l'ambassade de Sude. Arriv  Stockholm depuis
deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin
mme une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier
Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait t reu tout un hiver 
Paris chez la mre de Georges, Mme la marquise de Simiane.

Ceux qui n'ont pas vcu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie
nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en
flocons drus et serrs, la neige tombe.... ou plutt elle est si
abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe.
Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous tes envelopp dans
un tourbillon blanc;  chaque pas que vous faites, il semble se
resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses
et glaces. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos
ttes, c'est encore la neige--toujours la neige. Il n'y a plus au monde
qu'un lment: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le
voyageur. L'instinct le conduit bien plus que la raison: il marche au
hasard,  demi aveugl; ses chevaux, baissant tristement la tte et ne
pouvant plus retrouver la piste accoutume, vont comme on les pousse,
sans savoir o; si vous vous arrtez, si vous dtournez les yeux, si
vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez
plus votre route incertaine; vous tes perdu! L'oreille, qui cherche en
vain  saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme
lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat
s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un
corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et
mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein
d'angoisse.

Mais quand la neige a tomb pendant bien longtemps, quand la plaine, la
montagne et les bois ont reu leur parure d'hiver, la scne change
d'aspect. Une nappe partout gale, immense, s'tend sur la nature
uniforme; les valles sont remplies, les montagnes abaisses; un seul
niveau passe sur le pays tout entier. La Sude n'est plus qu'une vaste
plaine, droulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses
perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roule par un vent
lger, s'carte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'ther,
le soleil, sur la neige immacule, resplendit avec un incomparable
clat. Il y a je ne sais quelle gaiet lgre dans l'air vif et sec, et
les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans
l'atmosphre sereine une lumire blouissante. La scne change d'aspect
quand on entre dans les bois. La tte brune des grands sapins est
poudre  frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au
passage; elle reste attache aux rameaux,  et l, comme les flocons
d'une toison dchire. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de
cristallisations diamantes, et des girandoles de glaons, tincelantes
pierreries de l'crin des hivers, courent d'un arbre  l'autre, comme
les pendeloques d'un lustre constell, refltant mille feux dans les
facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands
spectacles prennent un caractre plus trange encore. La civilisation,
dont cette ville lgante est un foyer ardent, se mle  la nature, et
l'homme anime de sa prsence et de sa joie la scne magique du paysage.

Le jour o commence ce rcit, la ville entire semblait se rpandre sur
son beau lac, dont la glace clatante tait  chaque instant sillonne
de traneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides.
Les petites les poses sur les rochers, et qui, pendant la saison
d't, ressemblent de loin  des bouquets de fleurs dans des coupes de
granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure
fonce  la blanche monotonie de la plaine trop gale.

Un de ces lots, situ  un quart de lieue de Stockholm, tait entour
d'une foule compacte et un peu bruyante. Du ct de la ville, il
s'chancrait en un croissant profond, dont les extrmits taient
garnies d'une double range d'picas noirs et de laryx argents, mls
de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert ple.
Cette petite anse abrite servait d'arne favorite aux patineurs, qui
venaient faire assaut de grce et d'agilit, devant une lite de juges
coiffs jusqu'aux yeux et cravats jusqu'aux oreilles.

Quelques femmes, descendues des traneaux et appuyes aux bras de leurs
cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un oeil
inquiet, comme on ferait chez nous les pripties d'un steeple-chase,
les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs
jeux, dcrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient
des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs
sans fin, traaient rapidement des chiffres mystrieux, plus rapidement
effacs. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chrubin,
attirait particulirement l'attention des belles promeneuses. Rien
n'galait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait 
travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu
des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un
habit. Tout  coup, au plus vif de son lan, il s'arrta, et, se
redressant sur le talon d'un seul patin, par une srie de voiles
prcipites, il traa, sur la glace, qui se fendillait avec de petits
craquements secs, douze ou treize circonfrences de mme grandeur et se
coupant entre elles avec une rgularit parfaite. Un murmure flatteur
s'leva de toutes parts, et le jeune homme fut salu d'une triple salve
d'applaudissements.

Et dire qu'_Elle_ n'est pas l! fit-il en se penchant  l'oreille du
chevalier Valborg.

--Voil son traneau qui passe, rpondit celui-ci;  vrai dire, je
crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-tre, c'est dj
quelque chose.

--Si peu! reprit l'officier en riant. Et il s'lana de nouveau sur la
glace polie.

Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Sudois. Il
aperut dans la distance un traneau, vide en effet, qui se dirigeait
assez rapidement vers le nord.

Comme le sport du patin n'est pas prcisment dans les habitudes de la
diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort
intressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et
il demanda de continuer sa promenade. Le cocher,  qui on ne donna point
d'ordre, suivit la route que le traneau avait prise avant lui.

Bientt un point mouvant  l'horizon se dtacha, noir sur la neige
blanche. C'tait le traneau qui revenait. Il approchait avec une
rapidit inoue, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer
le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande,
la plus petite de l'Europe, mais la plus intrpide, qui couraient comme
le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutt qu'ils ne couraient; leur
sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane.
Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des
nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur paisse et
rude crinire, emmle de givre.

Quand les traneaux se croisrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son
allure, et c'est  peine si Georges put apercevoir,  demi couche sur
une peau de renard bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua
point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide,
il se rappela ces divinits du Walhalla, les walkyries belles et
froides, qui traversent le ciel en emportant les mes.

Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que
j'ai froid.

Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien
rpondre, se contenta de siffler d'une certaine faon--sage conomie de
paroles dans un pays o elles pourraient geler en l'air avant d'arriver
 destination. Aussitt le cocher tourna bride.

Quelle est cette femme qui vous a salu de la main? demanda le comte au
cavalier.

--C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine.

--Qui, on?

--Tout le monde.

--On s'en occupe donc?

--On s'en proccupe.... Elle n'est indiffrente  personne; et tenez!
vous-mme, vous ne l'avez pas mme vue.... vous seriez incapable de la
reconnatre....

--Vous croyez?

--J'en suis sr! et pourtant vous me demandez dj qui elle est.

--Mettons que je ne vous ai rien demand.

--Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce
n'est pas du tout comme vous l'entendez....

--Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune faon.

--Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis!

--C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes.

--Oui; mais je parle sincrement.

--Et cet officier aux gardes qui dit: _Elle_?

--C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas.

--Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre
comtesse se donne des airs assez tranges, seule dans son traneau,
emporte au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens
pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scne.

--Elle! c'est la femme la plus simple du monde.

--Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus nave est roue comme
dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir.

--C'est prcisment ce que je vous disais....

--Je ne comprends plus.

--A peine arriv, vous voulez faire comme tous les papillons de
Stockholm, vous brler les ailes  cette belle flamme.

--Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus
d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme
nos moustaches.

--Alors il y a moins de danger, dit Axel en riant.

Les deux jeunes gens approchaient de l'lot des patineurs. L'oeil
perant de Georges avait dj reconnu le traneau troit et allong de
la comtesse et ses chevaux islandais, qui creusaient la neige d'un pied
impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperut les
deux nouveaux venus, qui se tenaient  quelque distance dans la foule.
Son regard glissa lgrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M.
de Simiane, et il s'arrta un instant avec une expression d'enjouement
affectueux sur Axel,  qui elle rendit son salut avec un sourire.

Georges,  premire vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la
jugea froide et mme un peu hautaine. Sa pleur tait mate et vigoureuse
de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes,
comme presque toutes les Sudoises, ces touffes de roses un peu trop
rouges que le froid fait clore sur la joue. Elle avait relev son
voile, et des bandeaux bruns  reflets d'or, trop appliqus sur le
front, chappant  la passe troite du chapeau, coulaient en ondes
molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un
bleu si fonc que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa
physionomie si expressive, mme dans le repos. Un gros bouquet d'azales
rouges tait pos sur ses genoux,  ct de son manchon en peau de
cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler tmoignait  la comtesse
une respectueuse dfrence; elle montrait  tous cette bonne grce polie
et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la
marque de la femme bien ne.

Voulez-vous que je vous prsente? demanda le chevalier sans plus de
faon.

--Je n'en vois pas la ncessit.

--Vous avez peur?

--Non, malheureusement.

--Pourquoi malheureusement?

--C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse,
et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi!

--Alors, venez!

--Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grce 
Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu
refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu
formaliste.

--C'est que vous n'tes pas encore fait  la simplicit cordiale de nos
moeurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.

Il tait trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous
ces latitudes voisines du ple. La comtesse regagna la ville, et la
foule la suivit comme une escorte.

Georges et le chevalier ne s'y mlrent point; ils revenaient
tranquillement, causant et regardant.

Devant eux, Stockholm, firement pos sur ses trois les de granit,
entre le lac Mlar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette lgante
sur un ciel de saphir ple. Les flches de ses glises, les toits de ses
maisons, la cime de ses palais, rpercutaient comme des miroirs les
rayons du couchant, qui se prolongeaient en tranes de feu sur la
neige. Rien n'gale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux
trop courtes journes du Nord. L'astre enflamm descend peu  peu avec
une lenteur solennelle. Arriv au bord extrme de l'horizon, il hsite
et s'arrte, et alors mme qu'il a disparu, il reste si prs de nous,
que l'on devine toujours sa prsence. Cependant le ciel vers l'ouest
garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, o les
nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-tre
que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se
mlent, se pntrent, s'assortissent et se combinent de manire  nous
prsenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette
lumire, qui nat  l'horizon dans une bande de pourpre fonc, va mourir
au znith, au milieu de lgers flocons orangs, qui mnagent la
transition avec l'azur sombre. Elle se dgrade d'une teinte  l'autre,
et tout  coup se rveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit
d'chos en chos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans
l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposes, dont
l'intensit mme semble redoubler par le contraste; parfois de grands
nuages aux aspects tranges, chariots aux roues tincelantes, trnes
d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent,
s'lvent de la mer, montent dans le ciel et se dtachent vivement sur
ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de
ces spectacles sublimes Odin ait plac dans les nuages le paradis des
hros.

Cependant les derniers rayons s'vanouissent, les splendeurs s'effacent,
le ciel s'teint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses;
aux teintes fauves de l'or rutilant succdent les dlicates pleurs de
l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et limpide,
dont l'ombre mme a des reflets de perle, iriss de la lueur lacte des
opales.

Georges tait pote  ses heures, et cette grande scne fit sur lui une
impression que peut-tre il ne se croyait plus capable de ressentir.
L'homme qui se connat le mieux a toujours dans son coeur des replis
secrets o la lumire ne pntre point tous les jours. Et puis,  son
insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se
surprit mme, une fois ou deux,  chasser son souvenir. Mais comme, en
sa qualit de diplomate, il tait de ceux qui prtendent que la parole a
t donne  l'homme pour cacher sa pense, il se garda bien de rvler
sa proccupation naissante.

Les deux amis dnrent ensemble dans un club, et allrent le soir au
Grand-Thtre, o l'opra, trois fois par semaine, runit la socit
aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne
dcouvrit point Mme de Rudden.




II


Le prsident de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus
grands raouts de l'hiver.

Georges reut une invitation: c'tait dans l'ordre. Il y vint, amen par
son ambassadeur. Les bals du grand monde,  Stockholm, sont fort
brillants. Les Sudois s'appellent eux-mmes les Franais du Nord: ils
aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute mridionale. La
runion tait nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes.
Georges parcourait de l'oeil leur escadron volant: il cherchait
Christine. Il ne l'aperut pas. Il tait jeune et avait trop longtemps
vcu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop
de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beauts  la
mode, fort empresses de donner aux trangers, par leur accueil, une
ide favorable de l'hospitalit sudoise.

Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rdowa: elle traversa le
salon avec cet air de majest gracieuse qui ne l'abandonnait jamais.
Georges ne voulut point retourner la tte, mais il suivait tous ses
mouvements dans les glaces; il entrana sa danseuse vers elle pour la
voir de plus prs. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden
ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: pass
vingt ans, les femmes vraiment distingues ne dansent plus; elles
laissent ce plaisir  celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira
dans un des boudoirs disposs autour du salon pour servir d'asile  la
causerie discrte. Quelques hommes l'entourrent bientt, et elle devint
le centre d'un petit groupe.

Georges trouva que les rdowas sudoises duraient un peu trop longtemps,
et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir.

La comtesse se faisait habiller  Paris; elle passait pour une des
femmes les plus lgantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait
s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline
n'avait pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas
encore de la jupe ballonne des Sbastopols de velours et de soie. Mais
Christine avait une faon particulire de ranger autour d'elle les plis
nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement
ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M.
de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire
toutes ces remarques du premier coup d'oeil: avec lui les plus petites
choses avaient leur importance, et c'tait toujours par les yeux qu'on
le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-l, une robe de velours
noir, dont le corsage, montant peut-tre un peu haut, cachait  demi ses
paules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons trs-puissant,
toute la beaut de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et
lgrement dor. C'tait tout  la fois magnifique et simple; puis
c'tait chaste, comme est toujours la beaut vraie. La plus sduisante
des grces c'est la grce dcente. Les femmes semblent l'oublier
quelquefois, les hommes s'en souviennent.

La comtesse tait assise dans un grand fauteuil, la tte un peu
renverse en arrire sur le dossier, pour mieux couter deux hommes qui
lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une
coquette l'et choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute
la beaut intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement clair
d'en haut par la lumire qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses
tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale
allong. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus dans le vague,
on devinait qu'elle tait faite pour regarder du ct du ciel.

Georges s'arrta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet
oeil pntrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examin les femmes.

Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en
dites-vous?

--Elle est vraiment belle!...

--Et sage!

--Cela regarde son mari.

--Elle est veuve.

--Elle a donc toutes les qualits?

--Voulez-vous maintenant que je vous prsente?

--Je n'ai aucune objection. Soit!

--Quelle froideur!

--Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais
pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de
celle-ci.

--N'en croyez que la moiti!

--Ce serait encore trop! je suis sr qu'elle est ridiculement gte....
et prtentieuse!

--C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante.

--Dites tout de suite que c'est la huitime merveille du monde, et n'en
parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser...

--Avec elle?

--Non, vraiment, avec ce petit nez retrouss qui fait des mines au coin
de la chemine.

--Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous
avez peur.

Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut,
ce mot de peur, dans une bouche trangre, sonne toujours mal aux
oreilles franaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait dj
quitt. Les hommes avec qui la comtesse causait s'taient retirs peu 
peu derrire son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle
aperut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et
s'approchant de Mme de Rudden, il lui prsenta M. de Simiane dans les
rgles et avec les formes de l'tiquette la plus crmonieuse.

La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grce aimable qui la
distinguait, et lui indiqua de l'ventail un sige tout prs du sien.
Axel, debout devant eux, attendit que la glace ft suffisamment rompue,
puis il se rappela fort  propos qu'il devait danser, et il laissa
Georges et la comtesse en tte--tte au milieu de la foule.

Georges tait assez froid; la comtesse trs-rserve: il fallut passer
tout d'abord  travers ces gnralits banales qui sont toujours le
dbut frivole et mondain des relations les plus srieuses; puis, peu 
peu, comme si l'on se ft devin avant de se connatre, tous deux se
sentirent bientt en confiance; l'entretien devint plus intime. On
effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens  qui mille
choses sont galement connues et familires.

Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer
peut-tre un peu trop.

Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses?
elles marquent un certain tonnement dont vous ne pouvez pas vous
dfendre. On dit qu' Paris vous nous prenez assez volontiers pour des
barbares: les barbares du Nord! j'ai vu cela dans un de vos livres 
la mode. Vous autres Franais, vous tes tellement civiliss!

--Trop, peut-tre! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque;
seulement, vous l'tes autrement que nous.

--Voudriez-vous m'expliquer la diffrence?

--En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un _memorandum_
que j'adresserai aux grandes puissances.... aprs vous l'avoir ddi.

--J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le
sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour
faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitt la Sude, et je ne le
regrette gure; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les
Franaises sont vraiment belles?

--Quelquefois.... mais....

--Il y a un mais?

--Hlas! oui; leur beaut, presque toujours, a plus d'clat que de
charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve
seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare
partout, rare surtout chez elles, leur beaut luit pour tout le monde,
comme le soleil  midi.

--Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces
matires, et je voudrais connatre votre opinion sur....

--Les Sudoises?

--Oh! une opinion gnrale.

--Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison
astronomique, je dirai que de ce ct-ci de la Baltique vous tes belles
plus souvent  la faon de ces blondes toiles qui se lvent  minuit,
et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires.

--Est-ce que vous tes pote, monsieur le comte?

--Hlas! non, madame, je suis diplomate.

--Vous venez de rendre avec une image heureuse une ide trop flatteuse
peut-tre pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout  fait
vraie, mais je voudrais qu'elle le ft.

--Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne
dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beauts tellement
radieuses, qu'il serait peut-tre injuste de les vouloir rduire au
simple rle d'toiles; elles auraient le droit de se plaindre.

--C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant;
car il serait difficile, mme  une femme, d'aller plus haut.

--Aprs cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes toiles, on
est souvent plusieurs  les regarder d'en bas.

--Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire.

--C'est un malheur de plus, madame.

--Pour qui? pour les toiles?

--Non, pour ceux qui les regardent.

Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la mlancolie lui
allait bien; il parut s'abandonner  une rverie silencieuse.

Les observations s'arrtent l? demanda Christine; je le regrette, car
vous m'intressiez.

--J'ai toujours cru, rpondit-il, que les femmes de votre pays
entendaient mme ce qu'on ne leur disait pas.

Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux
s'arrtrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les
dtourna bientt avec une expression d'inquitude et de contrarit.
Rien au monde n'tait moins capable de lui plaire qu'un compliment
banal; la menue monnaie de la galanterie n'tait pas reue chez elle. On
va plus vite  Paris qu' Stockholm. La comtesse le savait, et son
esprit se mit en garde. C'tait peine inutile: elle ne fut point
attaque. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait
loin, il savait s'arrter  temps. C'est l le tact suprme, et le monde
seul peut le donner.

Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita
de l'occasion pour rompre le courant d'ides qui peut-tre emportait
l'me de Christine loin de lui.

Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement
lger.

--Plus!

--C'est une rsolution?

--Arrte.

--Vous n'en changerez pas?

--Je ne le crois gure.

--C'est que....

--Achevez.

--J'ai bien envie de faire un tour de valse.

--Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais
voil les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme
des Pris.... ou des Allemandes.

--Je voudrais danser avec une Sudoise.

--Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez
faire son bonheur.

--J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous
que je voudrais avoir l'honneur de valser.

L'orchestre achevait le prlude de l'_Invitation_, de Weber. Elle
faisait fureur alors  Stockholm comme  Paris. La comtesse se leva, et,
sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples
passrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent
et entrrent dans le tourbillon.

Je crois que j'ai oubli! murmura la comtesse en essayant ses premiers
pas.

--Ayez confiance, dit Georges  demi-voix en effleurant des lvres son
oreille nacre.

Et, raffermissant son treinte, il l'enleva.

O valse! posie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la
sduction, crite avec des strophes de poses!  valse! charme et
enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prdicateurs
n'ont pas tort de te dfendre.

Mais Werther n'a jamais sauv personne, et tout le monde n'coute pas
les prdicateurs.

Georges et Christine valsrent.

Christine avait le don de la grce, et cette grce, elle la portait en
toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de
dployer  la fois et de mettre dans leur jour clatant toutes ces
beauts de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement
souponner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il
admirait tour  tour cette taille lgante et souple qui ployait sous
son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait
dans la sienne; ces belles paules que le mouvement de la valse tantt
noyait dans l'ombre et tantt ramenait toutes frmissantes sous
l'clatante lumire. Cependant peu  peu la musique pntrante,
l'blouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de
ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhal des cheveux,
tout contribuait  jeter dans l'me de Georges un trouble que depuis
longtemps il ne connaissait plus.

Depuis qu'il s'tait engag avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait
point adress la parole  Christine. Il voulut rompre ce silence, qui
devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage.
L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigure. Un
demi-sourire errait sur ses lvres, lgrement, comme un oiseau qui
voltige sans se poser; sa joue, naturellement ple, se teintait d'un
carmin dlicat, comme si la rose de la jeunesse s'tait panouie en elle
tout  coup. Elle sentit le regard qui s'arrtait sur elle, et, relevant
ses paupires brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui
semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle tait vraiment
au-dessus de toute banalit plus ou moins lgamment tourne: un
compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note  son oreille.
Georges le comprit, et il se tut.

Comme il la reconduisait:

Weber est un grand et noble gnie, lui dit-il, et nul,  mon gr, n'a
mieux interprt les sentiments du coeur. Sa musique est comme le
soupir de l'me.

--C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue?

--Oui, dit-il  son tour, c'est prcisment parce qu'elle exprime si
bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.

Christine se rassit.

On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'oeil rapide, que les
Franais parlent un peu lgrement des choses srieuses.

--Je ne sais pas, rpondit-il; il y a fort longtemps que je vis 
l'tranger.

Quelques amis de Christine s'taient rapprochs d'elle. Georges la salua
profondment et rentra dans le salon o l'on dansait.

En vrit, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'annes qui venait
de prendre la main de Mme de Rudden  l'instant mme o M. de Simiane
s'loignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez
d'une beaut inquitante.

--Pour qui?

--Pour moi!

--Il y a si longtemps que vous tes inquiet!

--Hlas!

--Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien....

--Par malheur.

--Pourquoi?

--Parce qu'alors vous auriez un dfaut.

--Monsieur le baron, vous devenez bien.... franais.

--Est-ce un compliment ou une pigramme?

--Je ne fais pas d'pigrammes et je n'aime pas les compliments.

--Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez t
plus belle.

--Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'tre....

--Ah! comtesse, _il_ ne fait que d'arriver!

--Fou! dit Christine en cachant derrire son ventail une rougeur
furtive.

--Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mlancolie, vous
ne savez pas encore mentir.

--Cela viendra peut-tre, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En
attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traneau.

       *       *       *       *       *

--Savez-vous, mon cher, disait de son ct le chevalier de Valborg en
passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement
vos conqutes?

--Je ne comprends pas....

--Dissimul!

--tourdi!

--Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait vals....

--Voil une preuve!

--vidente!

--Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas....

--Elle nous refuse!

--C'est votre faute.

--Et une demi-heure de tte--tte!

--En plein bal!

--La faveur n'en tait que plus prcieuse.

--Que n'en preniez-vous votre part?

--Et l'hospitalit! je m'en serais bien gard: la comtesse, d'ailleurs,
ne me l'aurait jamais pardonn, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment
la trouvez-vous?

--Charmante!

--Adorable, mon cher, un diamant sans tache!

--Non: une perle; elle en a les douces lueurs.

--Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.

La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait
de demander son traneau.

Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier.

--C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le coeur jeune;
un peu gros, mais parfaitement distingu; l'ami de la maison.

--Ah?

--Non pas comme vous l'entendez.

--Un cousin?

--Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en
France; du reste, un vrai hros de roman.... une me dlicate et
chevaleresque. Il se jetterait au feu ou  l'eau pour la comtesse. En
attendant, il vient de faire la campagne des _Duchs_, o il a gagn de
la gloire, deux blessures et une dcoration, en se battant comme
volontaire pour le Danemark.

La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui
causaient dans l'embrasure d'une fentre. Ils s'inclinrent devant elle.
Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son
regard. Mais les yeux de Christine s'arrtrent sur les siens, et il ne
vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg.

Voil, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout
va bien; dcidment, vous tes n sous une heureuse toile.

--Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment
aprs minuit.... Est-ce qu'on soupe  Stockholm? Je voudrais boire une
bouteille de vin de France  la sant des Sudois....

--Et des Sudoises!

--Bien entendu!

--Rien de plus facile. Nous avons ici notre _Caf de Paris_, ainsi nomm
parce qu'il est tenu par un Allemand et frquent par des Anglais. Il
est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous
avons un palais, mon cher comte!

--Eh bien! chevalier, je vous invite  souper.

--J'accepte.

--A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle.

--J'aurai soin de vous dsobir.

--_Andiamo!_

Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni
d'un tapis rouge et plant de petits sapins auxquels on avait mis des
fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de
vgtation exotique.

Enveloppez-vous, dit Axel au moment o son groom ouvrait la porte du
vestibule; il est une heure aprs minuit, nous allons passer les ponts,
il fait trente degrs de froid  l'ombre, et mon traneau est dcouvert!

--_Andiamo!_ rpta Georges en modulant la dlicieuse phrase que Mozart
a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de
la petite voiture basse, dcouverte comme le chevalier l'avait dit.

Les chevaux, sans bruit, comme des fantmes, emportrent le traneau
rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque ct, les maisons
noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche,
entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs
qu'ils franchissaient la petite rivire de Norrstrom et les bains de
Rosen. Ils entrrent bientt dans la longue rue de Drottninggatan (la
rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants
s'arrtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, claire _a giorno_.
Hans-Bamberg est honor de la confiance de toute la jeunesse lgante,
et il ne ferme jamais son caf les nuits de bal. Les deux jeunes gens
traversrent, entre deux ranges de torches rsineuses fixes au mur
dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts
rameaux, et franchissant les vingt marches d'un escalier de bois, ils
se trouvrent  la porte de la salle commune.

Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et
belle fille qui tait venue  sa rencontre: c'est possible, j'espre?
ajouta-t-il en lui tapant familirement sur la joue.

--Tout est possible  monsieur le chevalier.

--Mme de t'empcher d'avoir des amoureux?

--Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle rvrence.

--Je te prviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais
n'importe.... c'est ton affaire;  souper!

--Que veut monsieur le chevalier?

--Ce que tu as.... des hutres.

--Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont
geles au fond de la mer.

--C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous
verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Sude pour boire des vins de
France.

--Il n'est pas encore frapp, monsieur le chevalier.

--Eh bien! ma belle, ouvre la fentre, et ce sera fait tout de suite.

Norra descendit pour aller commander le souper.

Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous
trouve assez Sybarites de vous faire servir  table par de jolies
filles?

--Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des
garons, comme chez vous; rien ne nous dplat comme le service des
hommes; celui des femmes est meilleur: leur main est plus lgre; elles
ont tout  la fois plus de prvenance, plus de douceur et plus de
dlicatesse. Je suis toujours tent de rire de vos valets de pied,
robustes gaillards qui portent  bras tendus.... une assiette de
porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez,
comme coup d'oeil, voir passer et repasser devant moi ces jolies
cratures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur
l'oreille,--un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de
dentelle chiffonn sur le chignon,--et l'oeil veill! Oui, j'aime
mieux cela que vos laquais solennels, empess dans leur cravate.

Axel et peut-tre continu longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu
par deux petits coups frapps  la porte.

C'tait Norra qui revenait accompagne d'une seconde _piga_ (c'est le
nom qu'on donne  ces jeunes filles[*]), portant les flacons et les
plateaux. On et dit deux jolis lutins chapps  cette frache province
du Blking, o le sang rose coule sous la peau satine. En deux minutes
le souper fut servi.

[*: _Piga_ vient de l'adjectif _pig_, qui veut dire mutin,
veill. Les jeunes filles de Stockholm ont mrit d'en faire le
substantif qui les dsigne.]

Plaise  Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le
verre.... et bon apptit!...

Les deux pigas sortirent en faisant force rvrences.

Axel dcoupa lestement un jerper, sorte de gibier de la taille d'un
fort pigeon,  la chair blanche et savoureuse, dont le fumet dlicat
excite l'apptit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cercl de
fer d'une bouteille  fine encolure.

Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres,  la sant de
vos amours.

--Attendez donc!

--Quoi!

--La seconde bouteille!

--Alors, dpchons de boire la premire.

Le souper ft trs-gai, plein de verve: les deux jeunes gens taient de
joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en
homme qui veut se taire et couter. Axel ne demandait qu' parler: il
n'attendit pas le troisime verre pour commencer ses confidences.

Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez
pas m'interroger et vous brlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc
pas boutonn comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de
chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrs.

--Je n'interroge jamais! dit Georges.

--Mais vous coutez toujours.

--C'est un peu mon mtier.

--Vous vous arrangez de faon  cumuler le bnfice du silence et de
l'indiscrtion.

--Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler?

--Au fait, que voulez-vous savoir?

--Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre.

--Eh bien, sachez donc que la comtesse--car c'est de la comtesse qu'il
s'agit, j'imagine!...

--Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons?

--Enfin, voil un cri du coeur, et il vous comptera plus auprs de moi
que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange.

--Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun.

--La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis  un dmon.

--Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi.

--Alors, j'abrge; donc, M. le comte de Rudden tait un assez pitre
sire, pour ne pas dure plus, et il mrita.... tous les malheurs qu'il
n'a pas eus. Enfin, aprs cinq ou six ans de cet enfer anticip qu'on
appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la premire
politesse qu'il et jamais faite  sa femme. Il la laissait jeune, riche
et belle, et avec un pass de malheur que beaucoup d'hommes auraient
bien voulu lui faire oublier.

La comtesse est la franchise mme. Elle ne feignit donc point une
douleur  laquelle d'ailleurs personne n'aurait cr. Mais elle porta
svrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne
l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses
terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientt les
plus agrables de la ville. M. de Rudden et t assez tonn de la
mtamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa
veuve fut demande en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison
de se mettre sur les rangs, et mme par d'autres. Celui-ci convoitait sa
fortune; cet autre, sa beaut; un troisime, l'appui naturel qu'il
trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient 
tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne:
elle n'aimait point. Mais les amants repousss devinrent pour elle les
plus dvous des amis. Que ceci soit dit  leur louange et  la sienne.

--Et vous chevalier?

--Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais
j'tais en France quand Mme de Rudden revint  Stockholm, et,  mon
retour, je la trouvai si fortement retranche dans sa position de veuve
inexpugnable, que je rsolus de commencer comme les autres avaient fini.

--Et de finir comme ils avaient commenc?

--Point, mais de me rsigner tout d'abord  l'amiti sans passer par
l'amour.

--C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sr,  ce qu'on
prtend. La belle veuve ne vous aura pas su gr de votre discrtion
rare.... croyez-en ma vieille exprience.

--Quel ge avez-vous, mon cher Georges?

--Vingt-six ans, mon cher Axel.

Axel se mit  rire.

Mais les annes de campagne comptent double! reprit le comte. Oui,
continua-t-il, les femmes qui se dfendent le mieux aiment cependant 
tre attaques, ne ft-ce que pour se dfendre! Elles veulent se
refuser, mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point.

--Ceci peut tre vrai  Paris; mais c'est un mange de coquette, et nous
ne comprenons gure toutes ces subtilits. Soyez certain que vous jugez
mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai dj dit:
c'est la simplicit mme. Elle est trop bonne pour se complaire au
spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop trangre  tout
calcul de vanit pour traner aprs elle un cortge de coeurs captifs.
Je vous le rpte: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature
tout  fait comme une autre. Le jour o elle aimera, elle est femme  le
dire la premire et  mettre loyalement sa main dans la main de l'homme
qu'elle aura choisi. Oh! celui-l sera un homme heureux, et je bois  sa
sant! continua le chevalier en choquant son verre contre celui du
comte.

Georges tait devenu trs-srieux. Il trinqua sans boire.

Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant,
qu'est-ce donc?

--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantt
dix ans, une amiti passionne; ou plutt il a de l'amour.--Allons! ne
vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix
d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos
prfrences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait
presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincres. Christine
est _sa dame_, comme disaient nos pres, et nos pres disaient bien. Il
a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen ge; il irait se
faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pense au coeur et
son nom sur les lvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des
amours comme celui-l tous les soirs! Christine le sait et s'en montre
profondment reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relche tous les
six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'ge ni la taille qu'il
faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fentres de Rosine.
Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des
ridicules d'un prtendant surann. Il dsire assez, n'espre pas
beaucoup, et ne demande rien. Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous
tes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons  peu prs
du mme ge. Ce brave major calcule  sa manire. Je n'ai pas le droit
d'tre impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous
voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voil! vous
savez o je suis.... j'y reste; vous n'avez qu' me faire un signe, et
mme c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!

--En attendant, soyons amis! rpond Christine, car je ne fais cas de
personne plus que de vous.

Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amiti qu'aucun nuage
n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se
remarier ou de n'pouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit;
mais on l'a rpt devant lui, et il s'est content de rpondre par un
gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur,  quel point nous en sommes,
et il est fort possible que tout ceci vous donne  penser.

--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera
quelque jour le plus heureux des maris.

--Et moi je crois que vous ne croyez que la moiti de ce que vous dites;
mais c'est dj beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de
l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part:
tous les soupeurs ont disparu; peut-tre serez-vous bien aise de rver
tout seul: partons!

Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de
somnambule: les deux jeunes gens quittrent les derniers le bel
tablissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu' sa porte,
sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et,
aprs lui avoir souhait des songes d'or, il reprit le chemin des quais
en fredonnant un air d'opra.




III


Le vin de Champagne, aprs un bal, n'a pas les vertus narcotiques de
l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rves, ce
furent des rves  demi veills. Ses yeux mal ferms revoyaient
toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui;
il entendait encore les prludes de la valse de Weber; il pressait
contre sa poitrine une taille fine, souple, frmissante; il respirait
ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de
l'ventail et du mouchoir de la comtesse: son front brlait. Puis, tout
 coup, il prouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur
le Mlar, la neige tendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les
poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui
tendait les bras. Il s'lanait vers elle, et, au moment o il allait
l'atteindre, les paulettes du major lui barraient le chemin.

Le rveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre
allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre,
prparant le th, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil
tait paresseux comme Georges; il oubliait de se lever:  midi, il ne
faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard
sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journe  ranger ses papiers
et  s'installer un peu: il ne sortit pas.

Le lendemain, la matine tait souriante, le ciel bleu: Georges fit
atteler deux beaux chevaux dalcarliens que le chevalier de Valborg lui
avait cds, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est
comme le Saint-Cloud de la Sude, et l'on y va par des routes
charmantes, que frquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait
en ville,  la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traneau
ferm, qui en sortait. Il tait lanc au grand trot. Le givre brodait
d'arabesques la vitre obscurcie; c'est  peine si Georges put distinguer
une forme  demi couche sur les coussins. Il vit cependant que c'tait
une femme, mais il ne vit pas autre chose.

Arriv  la hauteur de la petite glise de Sainte-Clara, situe vers le
milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse 
son cocher, qui le mena chez elle et sonna.

Madame n'y est pas! rpondit le concierge, honnte Danois dont on
avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions,
d'une hallebarde et d'un baudrier.

Georges descendit et se nomma.

Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le
monde, fit avec une majestueuse solennit l'incorruptible gardien.

--Au chteau! dit le jeune homme assez brusquement.

Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de
Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrtrent tout en sueur au pied
de la _Monte des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles
XII semblent dfendre l'accs. La sentinelle et le cocher changrent
quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intrieur du palais,
traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, dispose
en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y
promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air
assez soucieux; Georges l'vita et fit demander le chevalier de Valborg.
On lui rpondit au bout d'un instant que le service retenait le
chevalier dans les appartements. Georges crivit au crayon sur sa carte:
J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre  huit heures;
je vous attendrai depuis sept.

Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles
diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux,
et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dna pour tuer le temps
et rentra chez lui.

A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le
fit bondir.

C'tait le chevalier.

Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment,
j'avais besoin de vous voir.

--Je m'en doutais: aussi me voil!

--Merci encore! Eh bien?

--Est-ce que vous savez dj...

--Rien! Qu'y a-t-il?

--Avez-vous vu la comtesse?

--Non.

--tes-vous all chez elle?

--Oui, sans tre reu... Je suis d'assez mchante humeur...

--A quelle heure y tes-vous all?

--A quatre heures.

--Elle tait partie.

--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!

--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites l. C'est une injure
gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous
repentirez de vos paroles.

--Soit! je m'en repens dj; mais, de grce, ou est-elle?

--Prs d'Upsala, chez son oncle, qui est trs-mal. La nouvelle est
arrive  deux heures; la comtesse est partie  trois!...

--Et... quand revient-elle?

--On ne sait.

--Upsala... c'est loin d'ici?

--Trente ou quarante lieues.

--J'y peux aller?

--Oui, si vous voulez la perdre!

--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.

--Il est vident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.

--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.

--Allons, ne vous fchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.




IV


Christine ne revint point  Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai
point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul
qu'elle tait absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense
trs-souvent.

Le comte de Simiane tait jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais
il y en avait dj sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il
avait connu la meilleure compagnie de l'Europe et pass quelques hivers
dans des capitales plus renommes pour leur lgance que pour leur
moralit. Beau, distingu, spirituel et discret, il n'avait pas
rencontr beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien
rgime.

La facilit du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe
point  se plaindre, mais qui donne souvent  nos relations une lgret
fcheuse et  nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait
la cour  une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait
cela tre poli, et il tait trop bien lev pour ne pas tre poli avec
tout le monde. Mais ces intrigues, noues par la fantaisie, dnoues par
le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui cotaient: le
plaisir n'est pas mme la petite monnaie du bonheur. Des millions de
centimes ne font pas toujours une pice d'or; il y a manire de compter.
Si Christine ft reste  Stockholm, sans doute il et t pour elle un
poursuivant plus redoutable que les autres. Il et apport  son attaque
cette furie franaise, qui peut conqurir autre chose que des provinces.
Ou Christine et t vaincue, et Georges, aprs les premiers
enivrements, n'et pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa
rsistance, la noble femme et fait vibrer en lui la fibre irascible et
maladive de la vanit, et la tendresse serait morte, en naissant, des
blessures de l'orgueil.

L'absence arrangeait mieux les choses. Elle parat d'une grce nouvelle
Mme de Rudden, si sduisante dj; elle lui donnait la seule chose qui
pt lui manquer: le prestige de l'loignement et le mrite de
l'impossible. Les femmes qu'elle laissait aprs elle n'avaient ni sa
beaut ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en dtournait
Georges. Il lui dut ainsi les premires heures de solitude que sa
jeunesse et connues. La solitude, qui est mortelle aux petites
passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de
soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les purant. Il y
a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur sve et leur vie que dans les
couches les plus recules de l'humus profond; il y a des amours qui ne
s'panouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pntr dans
les coeurs jusqu' la source sacre des larmes. Georges avait chang
avec Christine un regard, quelques paroles,  peine un serrement de
mains dans l'motion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il
avait pour elle un culte idal; au bout d'un mois, il l'aimait.

Et Christine? Christine ne fit de confidences  personne, et l'on ne
sait jamais ce qui se passe dans le coeur des femmes,--mme quand
elles le disent! Quelques amis pourtant reurent de ses lettres. Depuis
longtemps,  chacune de ses absences, elle crivait au baron de Vendel.
Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda
des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait t
appele en toute hte prs d'un oncle malade dangereusement. Au bout
d'un mois, Axel lui-mme reut une lettre. C'tait la premire fois que
Mme de Rudden lui crivait. Axel tait l'ami de Georges.

Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la
lettre  la main, et toute ouverte.

Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il;  d'autres, mon cher!...
On ne m'adresse  moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas  mon mrite
que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions
de l'auteur....

--Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet.

--Vous tes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez
donc que vous n'tes pas mme nomm, et qu'il n'y a point de
_post-scriptum_!

Georges dvorait la lettre des yeux.

Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que
je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez.

--Je vous prviens que je n'en crois rien, rpondit le comte tout en
lisant.

--Franais et modeste! reprit Axel en riant.

La lettre tait courte et simple. La comtesse annonait la mort de son
oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore prs de la
veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle
chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'tait  peu prs
tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point
une seule allusion qui se pt rapporter  lui dans sa lettre; mais on
dcouvrait dans son ensemble une nuance de rverie tendre et des
expressions  demi voiles de souvenirs et d'amiti, dont la gracieuse
comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis--vis d'Axel.

Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a crit en franais.

--C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le
monde.

--Oui, mais jamais entre nous,  moins que.... enfin ne m'en faites pas
dire davantage.

Valborg sortit en _oubliant_ la lettre.

Georges passa la journe  la lire et  la relire. Il en creusa les
phrases, et il en pesa les expressions, s'efforant de dcouvrir le mot
pens sous le mot crit. Mais elle tait d'une convenance et d'une
mesure parfaites. Ce sont les qualits qui distinguent les femmes du
vrai monde. Georges put souponner une intention gnrale, si le
chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dt tirer
avantage. Sans doute, c'tait peu pour lui; mais pour elle, n'tait-ce
point dj beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire
lui-mme la rponse que celui-ci devait envoyer  la comtesse. Le
premier jet ne lui russit pas: il s'aperut  la lecture que cette
lettre d'un ami tait celle d'un amoureux, qu'il mettait une dclaration
dans la bouche du chevalier, et que sa passion brlante courait sous la
plume froide d'Axel. Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse
s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour
moi! il y a l un danger et la chose est dlicate. Il jeta son
brouillon au feu, recommena et fut plus content de la seconde preuve.
C'tait  peu prs possible. Il parlait d'amiti, de souvenir.... des
vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui
l'avaient suivie, des esprances qui l'attendaient.... Si rserve que
l'expression ft toujours, on devinait comme un trouble secret.... Aprs
une phrase assez mue, Georges glissa son nom assez habilement, en
disant qu'il avait plus d'une fois demand des nouvelles de la comtesse:
rien de plus. Axel relut, approuva la rdaction, en se flicitant
lui-mme des progrs qu'il avait faits dans la langue franaise. Ce
n'est plus du franais de Stockholm, c'est du franais de Paris,
disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point
quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fche, ajouta-il.
Il recopia la lettre et l'envoya.

Au bout de trois semaines, Axel reut un second billet plus court que
l'autre. Il le porta sur-le-champ  son ami. Georges y trouva comme un
souffle de printemps: l'esprance y battait des ailes; la vie courait et
frmissait dans ces lignes crites  la hte pour demander les drames de
Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une motion
visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point
encore l'poque.




V


Cependant les premires brises de mai passent tides sur les montagnes;
la sve court dans les branches fltries qui se relvent, les bourgeons
roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se dplient, vertes au bout des
rameaux noirs encore et dj gonfls; la mousse refleurit avec la
bruyre sur les rochers de granit, et les cataractes, secouant leurs
chanes de glace, sonnent et retentissent dans les bois.

Le Mlar tait libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers
reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne
retenaient point  Stockholm les affaires de la dite ou des charges 
la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait 
ses villgiatures dans les chteaux.

Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il
avait t reu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le
bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, aprs avoir
parcouru les dtours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses les,
visitant ses villages, prenant et dbarquant partout ses passagers.

La premire excursion de M. de Simiane le conduisit au chteau de
Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre
qui habite ce splendide domaine marche  la tte de la noblesse du
royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicit, cette
courtoisie et cette grce  la fois familire et digne, qui tient des
rceptions princires et de l'hospitalit patriarcale.

Georges ne trouva au chteau que la vieille comtesse douairire de
Brah. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de
deux jeunes enfants tait alle battre les buissons dans le parc avec
une amie en visite. Georges fut retenu  dner. Le chteau est curieux
pour un tranger, tout plein de souvenirs d'hrosme et d'amour. Mme de
Brah racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois,
qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'coulrent donc
assez vite, et la noble htesse en tait encore  la seconde dition de
cette lgie sentimentale de la belle Ebba Brah, qui fut la Brnice et
la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un oeil
distrait par la fentre ouverte, aperut deux jeunes enfants, le frre
et la soeur, qui s'en venaient courant dans la grande alle du parc.
Deux femmes les suivaient: l'une tait la comtesse de Brah, avec
laquelle Georges avait dans une fois ou deux pendant les dernires
ftes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la
grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa
longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais 
l'lgance de sa tournure et  la dsinvolture superbe de son mouvement,
M. de Simiane ne pouvait hsiter une seconde. En faut-il tant pour
reconnatre la femme aime? Un des enfants, revenant vers elle, la tira
par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux
visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'motion. Tout son
sang reflua au coeur: il retomba, plutt qu'il ne s'assit dans son
fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la chemine un
album de dessins, et se mit  tudier les costumes pittoresques de la
Dalcarlie.

Bientt la porte s'ouvrit  deux battants, et les marmots, courant 
leur grand'mre, rpandirent sur ses genoux leurs mains pleines de
fleurs.

Mes petits-enfants! dit  Georges la vieille comtesse en promenant des
caresses sur les deux ttes blondes.

--Charmants! murmura Georges, dj revenu de sa trop soudaine motion.

Les deux femmes entraient au mme instant.

Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mre et les deux enfants,
la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges,  demi cach par
le dossier de chne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mre, je
vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant  genoux  ct
des enfants, aux pieds de la vieille comtesse.

--Christine! Christine! que fais-tu? dit en riant l'autre jeune femme,
qui venait de saluer Georges.

Christine se retourna, toujours  genoux, et aperut M. de Simiane. Elle
resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un
ravissement muet.

Monsieur de Simiane! ma chre comtesse, dit la vieille dame en manire
de prsentation.

--J'ai dj vu monsieur, dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses
cheveux.

Quel beau groupe vous faites tous ainsi! s'cria la jeune veuve en se
rapprochant d'eux.

Plus d'un peintre, en effet, et voulu reproduire sur sa toile cette
belle scne pleine de grce. La vieille grand'mre, avec son visage
blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevres et
d'anmones, souriait  ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre
elle  demi effrays; Christine, encore  genoux, tourne vers Georges,
le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouche de la
biche inquite au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son
teint; son oeil nageait dans une sereine lumire; le vent, qui
s'tait jou dans ses cheveux, avait enlev aux larges ailes du chapeau
une de ses tresses, dont les anneaux dors retombaient sur sa poitrine.
Elle tenait  la main une branche d'aubpine fleurie, renverse sur son
paule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent
autour des madones dans les tableaux du Prugin.

Georges, immobile et charm, gravait ces belles images dans son me.

Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux
pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-tre
garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne
s'en aperut. Christine tenait toujours la branche d'aubpine en fleur,
qui se dressait entre eux, ombrageant les deux ttes et secouant sur
elles ses grappes blanches et parfumes.

Ainsi la prsentation est toute faite! dit Mme de Brah. Vous vous
connaissiez? Je vous en flicite l'un et l'autre, et je n'en suis que
plus heureuse de vous runir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma
fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journe.

Cette journe-l fut courte pour Georges. C'tait une de celles que,
dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme
prouvait un immense bonheur  retrouver Christine. Jamais il ne l'avait
si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-tre
parce qu'il tait seul, dans cette intimit toute cordiale,  goter le
charme qui tait en elle. La comtesse tait tout en noir; il trouva que
le noir tait la toilette distingue par excellence, et la seule qui
convint  une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de
quelques noeuds les longs crpes du deuil, relevaient ce que cette
couleur seule et eu de trop svre peut-tre. Lui, de son ct, fut
plein d'esprit, d'entrain et de gaiet. Il avait plus de fleurs
panouies dans l'me que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons
du parc, et si Christine et pu couter son coeur, elle et entendu
chanter tous les rossignols d printemps de l'amour. Elle aussi tait
heureuse; mais son bonheur tait ml d'un trouble secret, et tout
voisin de la crainte.

Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'aprs-midi et le
ramener  Stockholm. Christine demeurait de l'autre ct du lac, qui
n'est pas trs large. A quelque distance du bord, on pouvait, des
fentres du chteau, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre  un
petit dbarcadre, construit pour l'usage des deux chteaux amis. La
barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'aprs avoir vu les
chevaux sur l'autre.

Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu' sa voiture, et
que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il
stoppait un instant pour changer ses lettres, et repartait aussitt.
L'arrangement propos tait chose toute naturelle, et personne ne fit
d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqu le passage du
bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs
n'prouvassent la mme msaventure. Aussi quand le moment approchait,
elle songeait beaucoup plus  les hter qu' les retenir. C'est de quoi
Georges n'eut garde de se plaindre. Quant  Mme de Rudden, elle avoua
depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volont. Elle suivait
l'impulsion donne, sans avoir mme l'ide de la rsistance; les autres
voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fbrile;
quand elle embrassa la petite-fille de son amie:

Vous me faites mal! dit l'enfant, tonne de sa brusquerie soudaine.

--Enveloppez-vous bien, ma toute belle, dit la grand'mre, croyant que
c'tait de froid qu'elle tremblait.

Georges, le chapeau  la main, paraissait d'un calme superbe; mais
l'impatience le dvorait: il trouva qu'on prolongeait singulirement les
adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes
changent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien prcieux.

Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.

Adieu!--au revoir!-- bientt!--crivez-nous!

Toutes ces exclamations retentirent  la fois; puis les deux chtelaines
rentrrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les
voyageurs en pleine eau.

Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un
rameur, Sudois pur sang, qui n'entendait pas un mot de franais,
l'tranget de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardrent
en souriant, et se dirent que ce n'tait pas ainsi qu'ils auraient cru
se retrouver.... Car nous devions nous retrouver! dit Georges.

--Je le dsirais, rpondit Christine avec cette simplicit et cette
franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.

Ils taient assis l'un prs de l'autre sur une planchette troite, 
l'arrire du batelet. Le lac Clara, qui succde au Mlar, n'est pas
trs-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des
ondulations charmantes.  et l des roches de granit et de porphyre,
couronnes d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des
gants ptrifis; deux ou trois petites les, jetes au milieu du lac
irrgulirement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau,
auquel la grande masse carre des constructions de Skokloster, bti avec
l'imposante lourdeur des premires annes du dix-septime sicle,
servait de fond magnifique. La soire tait splendide; de petits nuages
roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si dlicatement
bleu; des vapeurs blanches, argentes, chasses par un vent frais,
roulaient sur le lac vert et transparent, trou de mille fossettes,
comme la joue d'un enfant qui rit.

Les circonstances extrieures exercent sur nous plus d'influence qu'on
ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au
romancier de les dcrire, parce qu'elles modifient souvent les
sentiments chez ses personnages. En tte--tte, sous le ciel et au sein
de la belle et libre nature, on ne parle point  une femme comme on
ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le
privilge de notre me de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles
qui l'entourent.

M. de Simiane et Mme de Rudden prouvrent d'abord un instant de
contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et
d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la premire fois, sous
l'empire d'une motion vraie et profonde. Pour avoir trop  se dire, ils
ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble mme, et plus
encore de celui de Christine. Il regardait  la drobe sa belle
compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri.
Elle fit un mouvement pour ramener son chle sur sa poitrine, et, comme
le cachemire rebelle volait au vent sur ses paules, Georges prit les
deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce clinerie d'une jeune
mre. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins,
Georges effleura sa main.

Comme vous avez froid! lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais
quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.

Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait trs chaud chez
la comtesse; l'air est vif, j'ai t saisie. Ce ne sera rien; le trajet
est si court!

Georges, sans rpondre, jeta aux pieds de Christine son vtement de
dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui loignait toute ide de
galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour
l'engager  le reprendre, il se mit  genoux, et, malgr elle, il
enveloppa ses petits pieds captifs.

Comment tes-vous, maintenant?

--Mieux, tout  fait bien! Et vous!

--Oh! moi!...

Il pronona ces deux mots d'une voix o son me mue vibrait tout
entire. Il ne s'tait point relev, et il la regardait  genoux. C'est
peut-tre ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent
fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer
avant de les aimer, et leur regard  elles nous arrive plus doux, en
glissant  travers les cils, sous leurs longues paupires. Elles ont
alors, tout en nous voyant, cette expression d'oeil ferm si
ravissante, que Raphal donne toujours  ses plus belles madones. Une
tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de
Georges. Il avait teint le feu de la passion dans ses yeux, qui
n'avaient plus que l'humide clat des larmes prtes  couler. Ces yeux
noirs, Christine les fixa malgr elle, attire, retenue et comme
fascine par un charme magntique. Elle tait redevenue ple. Sa
poitrine ne battait pas, mais sa bouche frmissait, et l'ombre de ses
cils abaisss palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau.

Relevez-vous! dit-elle  Georges si bas, qu' peine il entendit; et
comme il restait toujours  genoux: Je vous en prie! continua-t-elle en
lui tendant la main.

--J'tais si bien! rpondit-il. Cependant il se rassit prs d'elle en
gardant sa main.

Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence?

Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on
dirait que vous avez peur de rveiller les poissons du lac.

--Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rves.

--Attendez, pour rver, que vous soyez seul.

Il ne rpondit pas.

Que ce vieux manoir est beau! dit Christine, comme effraye de ce
silence. Et elle montra de la main les tourelles du chteau de Brah
tout inondes des feux du soir.

Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi
qu'il est li maintenant  mes plus chers souvenirs.

Un pli lger frona le beau front de Christine; elle parut contrarie de
l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mmes.

Il s'en aperut.

Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-tre
unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi
l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai
jamais?...

Christine eut un geste de naf effroi.

Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui,
l'me douce et clmente!

Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et
parler ainsi.

Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitt
vous perdre!... j'ai un secret l.... dans le coeur.

--De grce, ne me le dites pas!

Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses motions taient soudaines
et brusques, Christine craignit de l'avoir bless.

Pas maintenant! fit-elle.

--Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous dplat de
l'entendre?

--Dplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas.

--Oh! merci! reprit-il  son tour, merci du fond de l'me. Les autres
savent combien vous tes belle.... moi seul,  prsent, je devine
combien vous tes bonne.

--Ne m'en faites donc jamais repentir! dit Christine avec un sourire
ple, en lui abandonnant sa main.

Georges la regarda: son visage tait comme transfigur, sa joue
s'animait d'une vive rougeur, comme si elle et reflt la pourpre pose
de ces aurores borales qui se lvent sur la neige de son pays; son
oeil tait limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie
respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son me s'panouissait dans
le bonheur, comme une fleur sous le soleil.

Georges prouva une folle envie de se jeter  ses pieds, de la serrer
dans ses bras et de jurer sur ses lvres tous les serments de l'amour.

Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur
la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac
en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais
il n'avait qu'un mouvement  faire pour les voir.

Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-mme s'tait presse
sur ses lvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers.
Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit  Christine
combien elle avait t la proccupation de sa pense; il lui avoua que
la premire fois qu'il l'avait rencontre sur le Mlar il l'avait juge
hautaine et fire, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal
du lendemain, o tous taient comme blouis de sa beaut, lui s'tait
senti pntr de sa grce; il avait compris qu'une destine peut tenir
dans un moment, et que sa vie dsormais, ce serait elle! Aussi, depuis
son dpart, il l'avait cherche partout. Il n'avait eu qu'une sensation
heureuse: c'tait un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par
hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait port.

Que je porte toujours, reprit Christine en tirant son mouchoir.

Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces
senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, manations
pures; haleine cleste, charme pntrant, donnent l'ternit aux
reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les mes et les
retiennent comme d'invisibles liens.

Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aime.... car je
vous aime, Christine! Je vous aime avec la puret des premires passions
de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une me
virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un coeur ami pour
pancher mon coeur, oblig de garder en mon sein un secret brlant,
sans pouvoir le rpandre!

--Et moi! dit-elle, comme entrane par sa violence, croyez-vous donc
que j'aie parl?

Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.

Je ne sais, ce que fait le _Prince-Karl_, murmura le batelier en se
retournant vers Christine.

--Il viendra, Piers! rpondit la comtesse; soyez tranquille!

On tait arriv au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites
vagues beraient le batelet, qui s'en allait  la drive, doucement.
L'homme avait repris  demi son lied, dont la mlodie lente et
plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles
d'un chant populaire de la Dalcarlie, familier aux bateliers du lac
Mlar, et dont la premire strophe dbute ainsi:

     Perdus tous deux dans la steppe infinie!

De temps en temps Georges et Christine en coutaient un vers, puis leur
pense revenait  eux-mmes.

J'en tais arriv, continua Georges,  ne plus mme oser parler de
vous. Sur une femme, toute question est indiscrte, et quelle femme est
jamais entoure de plus de respect que la femme vraiment aime?

Christine le remercia du regard.

Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquitudes! vous si belle, vous
devez tre adore; vous si tendre;--car vous tes tendres,
Christine,--vous devez aimer....

--Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tte doux et triste, je
n'ai jamais pu!

--Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais?

--Voil le _Prince-Karl_! dit le rameur en sautant sur les avirons.

Une colonne de fume paisse envoyait une spirale noire derrire les
sapins et les mlzes d'une petite le qui cachait encore le bateau.
Christine tendit une main dgante au jeune homme.

Est-ce votre rponse? demanda Georges.

--Que vous tes exigeant!... dj!

--Eh bien, non! reprit-il, ne rpondez pas. Je ne demande plus rien....
Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse
ma vie  vos pieds, mon bonheur dans vos mains.

Le _Prince-Karl_ avait tourn l'le, et, jaloux sans doute de regagner
le temps perdu, il arrivait  toute vapeur. Le remous des ondes battues
par ses aubes puissantes fit danser la barque  la pointe des vagues.
Christine, qui s'tait leve, chancela. Georges tendit les bras pour la
soutenir: elle frmit sous sa rapide treinte....

Christine, Christine! lui dit-il  voix basse, je vous aime de toute
mon me!

Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrire.
On avait accost.

Adieu, madame, dit Georges en la saluant et le pied dj sur la
premire marche.

Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive
orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges,
debout prs du pilote, agita son mouchoir. L'air mu lui apporta le
parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la
couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'tait le
mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gard. Il cacha dans
sa poitrine cette premire relique de l'amour, si chre et si douce.




VI

GEORGES DE SIMIANE  HENRI DE PIENNES,  MUNICH.


Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothque
en mon honneur! Qui donc a t assez fou pour dire du mal de la Sude,
ou assez sot pour le croire? La Sude est un pays charmant, et Stockholm
vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et
puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on
n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaiet
folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu
voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature.
Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le
soir,  la mme place, tu marches sur des fleurs!

Tu as trop d'esprit pour me demander d'o me vient cet accs de lyrisme,
et quel besoin j'prouve tout  coup de chanter un hymne au mois de mai!

Puisque je te dis qu'elle m'aime!

Va! j'tais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si
longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments
que tout tait fini, avant que rien ft commenc, et que je ne la
reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un dsespoir,--n'abusons
pas des grands mots,--mais une dsesprance profonde, et je ne sais quel
dcouragement plein d'amertume.

Henri, nous avons vcu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami;
tu as t plus d'une fois tmoin des orages de ma vie.... tu crois
savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma
nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute;
mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parl 
peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai vals dix minutes, eh
bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-tre
n'prouvais-je point pour elle ces ardents dsirs qui, plus d'une fois
dj, se sont allums en moi; mais je sentais  sa seule pense une
tristesse mle de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait
tout moi. Et elle n'tait plus l! et je ne savais pas si elle
reviendrait, et je ne pouvais mme pas parler d'elle: quand on aime on
devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je
me contentais de souffrir seul, et  toi-mme, ami, je ne voulais pas te
dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la
joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le
visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime!
c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les
buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue
hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grce mlancolique;
c'tait au chteau de Skokloster, par hasard.... un hasard bni! Je ne
te raconterai pas cette journe.... un enchantement depuis la premire
heure jusqu' la dernire.... Il y a eu surtout une promenade en bateau
sur un lac! Mais je ne suis pas un crivain, moi, et puis les mots sont
des tratres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il
faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter
sous ses fentres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles
changes  voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai
qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!...
Qu'il est troit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqu pour
l'Amrique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami,
comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main
rapidement serre, baise  peine, non!--pas mme cela!--et c'est tout!
et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue
qu'elle puisse tre. Ah! si seulement tu les avais vus, tourns vers
moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent!
A prsent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demand; on ne m'a
rien promis; l'avenir est tout mystre, et je l'attends avec une
confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voil
dcidment que tu passes  l'tat de confident; pardonne-moi: je
recommencerai.

_P. S._ Quand tu criras  Paris, dis donc  V.... de m'envoyer une
caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se
fagote et je tiens  reprsenter dignement mon pays!

       *       *       *       *       *

Georges sonna pour envoyer cette lettre  l'ambassade: le courrier
partait le jour mme pour l'Allemagne.

Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'tait
point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'pe en
pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'tait une toile
d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de
sinople. Il sut depuis que c'taient les armes des Oxen-Stjerna. La
comtesse, car la lettre tait d'elle, redevenait jeune fille pour lui
crire; l'cusson conjugal des Rudden n'avait rien  voir dans sa
lettre, et, par une attention dlicate, elle avait repris, ce jour-l,
les armes de son pre. Georges regarda quelque temps ces jambages
dlis, longs, peu forms, gure lisibles, qui allaient peut-tre lui
apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul
coup d'oeil, lut ces deux lignes:

Dans trois jours je serai  Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur
dans l'me, n'y laissez lire personne.

Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait t apport.
Georges le relut vingt fois, tudiant chaque mot et chaque lettre,
jusqu' ce qu'il ft pour ainsi dire daguerrotyp dans sa tte; il
atteignit alors un petit coffret d'bne doubl de cdre, l'ouvrit, en
retira quelques papiers, des fleurs sches, des rubans fans qu'il jeta
au feu; puis il mit  leur place la lettre et le mouchoir de la
comtesse. Les clibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont
ncessairement, dans leur mobilier, une bote discrte ou un tiroir
secret, vritable appartement garni dont les habitants reoivent plus
ou moins souvent cong, suivant la constance ou la lgret du
propritaire.

Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret
d'bne. La lettre n'est pas date.... mettons qu'elle soit crite
d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine
sera ici aprs-demain.... demain peut-tre!... Demain!... ah! je ne me
croyais pas si jeune!

Il se fit habiller et alla au cercle, o on ne l'avait pas vu depuis dix
jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait
une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le
baron de Vendel. Le chevalier vint  lui.

Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a crit au major;
voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos
actions baissent.

--Il faudrait pour cela qu'elles eussent mont.... Mais qui donc vous
fait supposer que je sois en disgrce?

--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...

--Souvent femme varie!

--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle
revient! c'est l l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez
vos avantages.

--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.

--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne
croire  rien.

--Belle maxime! elle a cours en Sude?

--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.


CHRISTINE DE RUDDEN  MAA DE BJORN,  COPENHAGUE.

Chre Maa! voici tantt deux mois que je ne t'ai donn signe de vie;
si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprs de moi,
des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rle de soeur de
charit que j'ai jou  huis clos au bnfice de ma tante et de mes
cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chre, mille prtextes
et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais
pas! Donc, la vrit vraie, c'est que j'tais fort embarrasse de ce que
j'avais  te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-mme je
ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intrigue, ma belle
curieuse, et j'en ris! Or ! madame l'ambassadrice, comment sont faits
les secrtaires de la lgation franaise  Copenhague? Il y en a un ici,
un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le coeur de
ton amie. Ah! Maa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gard, ce
pauvre coeur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste
d'tonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes
glaces: tu voudrais des dtails. Le plus tonnant, ma chre, c'est qu'il
n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux
fois, trois peut-tre, et encore ce n'est pas sr! Mais il me semble que
j'ai t cre et mise au monde pour lui.

     Mon coeur, en le voyant, a reconnu son matre!

Prends garde, c'est un vers franais que je cite l depuis que je....
j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tt, n'est-ce
pas? je ne lis plus gure que des livres franais. Je ne veux tre
trangre  rien de ce qui l'intresse. Il est trs-beau, distingu plus
encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est l son seul tort et mon seul
malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce
pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la
mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander
avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne
le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la premire
fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontr au bal du comte de
F.... Toi, chre me calme et sereine, tu ne crois pas  ce que nos
grand'mres appelaient le _coup de foudre_! Le coup de foudre a du vrai!
Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De
longs mois se passrent; j'tais inquite et triste; je me croyais
oublie: c'est notre sort,  nous autres femmes.... Les absentes ont
tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus,
ce matin mme, chez la comtesse de Brah. Nous avons pass le lac
ensemble. Oh! j'tais bien trouble, et lui bien mu. Chre Maa, tu me
l'as dit vingt fois, cette discrte motion de celui qui nous aime,
n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages?
et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier
sournois, qui nous regardait du coin de l'oeil, je crois que je me
serais jete  son cou la premire.... Ne me gronde pas, ma belle
srieuse; je me suis assez gronde moi-mme. Mais que veux-tu? J'ai
perdu bien du temps! Personne ne m'a aime, ou je n'ai aim personne, ce
qui revient absolument au mme. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque
chose! Quant  celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maa,
si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le coeur plein de
joie et l'me pleine de trouble. Je sens que ma destine s'accomplit.
Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-tre je
souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!




VII


Christine revint  Stockholm le jour marqu. Son retour fut une fte: on
et dit une jeune reine rentrant dans ses tats. Ses amis l'adoraient;
on l'invitait partout. Le deuil rcent l'empchait d'accepter. Sa porte
s'ouvrit  un battant, et elle ne reut que les intimes: aux yeux de
tous, Georges fut bientt du nombre. Les amis de la comtesse s'en
effrayrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amiti est presque
aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate
endormirent les soupons des uns et dsarmrent les dfiances des
autres. Mais rien n'chappait  la clairvoyance du baron de Vendel: il
n'y a que les amants aims qui soient aveugles. Christine contenait mal
son bonheur; il lui chappait de toutes parts.

Que vous tes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus
belle que jamais, en vrit! vous vous transfigurez!

--En tes-vous fch?

--Oui.

--Et pourquoi donc?

--C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend
heureuse!

--Je retrouve l votre ancienne ide: l'amour est le fard de la
femme....

--Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.




VIII


Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes,
n'est habit qu'une saison de l'anne. Les belles Sudoises partent de
leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont _en
Europe_, c'est--dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se
contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le
Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent  la
villgiature dans leurs chteaux, o, sans faire une grande dpense
d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans
toujours un peu corvables, et au milieu de ces mille aisances que la
terre fconde donne partout au propritaire qui daigne l'habiter.

Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renonc  ce
genre de vie, qui exige la prsence d'un homme. Elle passait tous les
ts dans le chteau de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner,
c'tait s'loigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait
y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visites depuis
dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme
toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais
elle tait ingnieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment;
elle trouva donc le moyen de tout concilier.

Il y avait,  une heure de Stockholm, de l'autre ct du chteau de
Haga, une villa dlicieuse, btie par un charg d'affaires anglais. De
magnifiques vues s'chappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux
arbres plants par Gustave III. Les deux petites rivires, qui brodent
de leurs mandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa,
dessin par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes
les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre.
En un mot, c'tait une _petite maison_  la campagne. Christine l'acheta
et vint s'y tablir en annonant  ses amis qu'on l'y trouverait tous
les soirs. Le major prsida lui-mme  tous les arrangements de
l'installation avec une bonne grce qui voilait sa tristesse. C'est lui
qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour
o elle en prit possession.

Il sera bien ici! lui dit-il  l'oreille en lui donnant la main pour
descendre de voiture.

--J'espre, rpondit-elle, que vous y serez tous bien.

--Le site me plat, dit le chevalier, et j'espre qu'on m'y verra
souvent avec mon ami Simiane.

--Vous y serez tous deux les bienvenus, fit Christine.

Le baron, qui avait gard toute la vive impressionnabilit de la
jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.

Pour moi, dit-il  la comtesse en s'enfonant avec elle dans une alle
du jardin anglais, j'espre n'y pas venir.

--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fche.

--J'y souffrirais trop! reprit-il  voix basse.

--Et moi, si vous n'y veniez point?

--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette rsignation
du martyr qui sourit  ses bourreaux.

--A la bonne heure! vous voil raisonnable, et c'est ainsi que vous me
plaisez, dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris
et bleu, o le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.

Christine avait toutes les dlicatesses du coeur; mais elle aimait!
et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait mme
point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle mconnaissait
une profonde tendresse. La prsence du major ajoutait peu de chose  son
bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est dj une
assez rude preuve que de voir son amour mconnu. Qu'est-ce donc quand 
cette premire torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un
autre amour prfr? Mais la femme que la passion domine est un peu
comme ces prtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en
foulant sous leurs pieds le corps vivant des dvots et des esclaves.

Le major entra rsolment dans cette voie seme d'pines du sacrifice
cach et de l'hrosme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la
grandeur et le mrite de cette abngation. Peut-tre, s'il faut tout
dire, tait-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit:
jamais il n'avait tant parl que depuis que l'on en coutait un autre.
C'tait au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire
peu  peu, il s'tait habitu  son rle d'ami prfr, et, tant que
personne ne s'tait prsent pour en jouer un plus brillant devant lui,
il s'en tait content. La prsence de Georges bouleversait sa vie,
rveillait ses rves et interrompait ses espoirs  longue chance. Rien
ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-tre quelques accs
d'irritabilit nerveuse, promptement rprims: mais ce fut tout. Si peu
que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je
pas jur cent fois d'obir mme  un caprice d'elle? Peut-tre
souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question
n'est pas l: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!

La vie au cottage prit bientt un caractre tout  fait intime. Axel, le
major et Georges y venaient seuls rgulirement. Le drame se nouait
entre ces quatre personnages. Christine commenait  perdre un peu de
sa srnit; le major tait impassible; Axel observait, plus peut-tre
qu'on n'et d l'attendre de sa nature mobile et lgre. Bientt
cependant M. de Vendel, qui tait toujours dans les cadres de l'arme
active, reut l'ordre d'accompagner son gnral dans une tourne
d'inspection. Christine le vit partir avec une motion mle d'un
plaisir secret: elle fut,  son insu, si charmante pour lui, qu'il
comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui
n'a pas encore souffert a parfois cette navet d'gosme; son excuse,
c'est qu'il ne s'en aperoit point.

Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins  la villa. Georges,
au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il
l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs coeurs. Ni l'un ni
l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait t
plus complet ni plus gal. Christine avait bien parfois dans l'me
quelque inquitude vague; mais elle la cachait  Georges, et, le plus
souvent,  elle-mme. Georges ne voyait sur ses lvres que des sourires,
et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est
ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel
aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage.
Christine avait pour Georges une affection dont la grce parfois
craintive touchait profondment le coeur du jeune homme. Georges avait
pour Christine une tendresse passionne qui enivrait l'me de la femme.
Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient
presque plus. Georges, aprs les affaires expdies, se rendait chez la
comtesse, tantt en voiture et par la route de tout le monde, tantt 
cheval  travers champs. Le jour o, par hasard, il restait  la ville,
il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une
semaine. C'tait du reste une prcaution inutile; on ne s'occupait gure
d'eux. Stockholm n'est pas aussi _petite ville_ que certains salons
parisiens.

       *       *       *       *       *

On raconte les catastrophes et les pripties d'une vie que le malheur
traverse. On fait des livres avec les vnements et les aventures des
amours contraris: le bonheur n'a pas d'histoire.

       *       *       *       *       *

L't s'coula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces
saisons rapides et bnies qui ne reviennent jamais deux fois dans une
existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte
d'avidit un peu pre, qui parfois troublait Christine. Elle, au
contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrtement
tonne; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait
autant qu'il la charmait. Son me, trop dlicate, avait gard
l'empreinte des premires douleurs de sa jeunesse, et, malgr
l'affection dont on l'avait toujours entoure depuis, il lui tait
demeur une sorte de dfiance contre elle-mme. Il en est souvent ainsi
dans les natures les plus exquises, exposes d'abord aux durs
froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mmes,
invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient 
elles pour les relever et leur crer une nouvelle vie, il faut de longs
et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au
bonheur comme le gage de sa dure. Ces souffrances morales de la
premire vie aigrissent, en les corrompant, les mes vulgaires, qui se
vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on
souffrira par elles! mais les mes gnreuses rendent au contraire le
bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes
seulement quand il s'agit de leur propre flicit. Il y a des plantes
qui donnent leur parfum quand on les crase!... mais quand une fois
elles l'ont donn, elles ne peuvent plus refleurir.

Christine avait gard la fracheur et la tendresse des jeunes annes;
elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et
elle tait devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne
pour elle-mme. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'tait capable
de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui
manqut, la juste apprciation de soi. Mais, ici encore, l'excs de sa
dlicatesse l'garait. Elle se sentait aime plus qu'elle n'et espr,
autant qu'elle pouvait dsirer de l'tre; mais, toujours ingnieuse 
tourmenter ses joies mmes, elle se demandait s'il ne se mlait point
trop de bont  l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point
trop pour elle et pas assez pour lui. Elle et voulu le savoir goste,
pour se permettre enfin d'tre heureuse tout  fait; noble et charmante
erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et
de ne point donner assez, et dont le suprme bonheur tait le bonheur de
l'autre.

Georges, qui n'tait qu'un homme, souponnait ces raffinements plus
encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment
et l'inquitude; car voici la lettre qu'il crivait  son ami vers les
premiers jours de l'automne.


GEORGES . HENRI.

Tu ne m'as pas rpondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps.
Mais j'ai pass une saison enchante. C'est une vie  part dans ma vie.
Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop.
Elle m'a fait pntrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour.
L'amour avec elle ne ressemble  rien de ce que l'on a connu, et quand
je lui dis que j'aime pour la premire fois, et qu'avant elle je n'ai
jamais aim, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et
passion, avec une fracheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de
jeunesse, qui semble s'panouir, ou plutt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne
sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute
une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te
jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un
dtail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prtendent
que l'on s'accoutume  tout, et qu'aprs huit jours il n'y a plus de
diffrence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe invent
sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a
jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est prcisment lorsque
le calme succde aux premiers transports qu'il est doux d'arrter sa vue
sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aim, qui
charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien
ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la
femme qu'on voit. Jamais me plus noble ne s'est rvle sous de plus
nobles traits.

Voil pourquoi je l'aime tant, avec un si complet dtachement de tout ce
qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection
comme si j'en tais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon
gosme s'en rjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette
ingurissable dfiance qu'elle a d'elle-mme; cette crainte de ne jamais
assez faire, alors qu'elle a dj trop fait. Cette inquitude rveuse et
vague, que l'on rencontre si peu chez nos Franaises, et qui est comme
le fond mme de son me, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient
toujours. J'ai beau renouveler  ses pieds mes serments d'amour, je sens
qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute
quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de
dchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait
que nous ne devons plus nous revoir.

Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: Oh! tre jeune!
Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu
veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chre folle! Je
fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois
maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et,
avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si dlicate qu'un rien
la blesse, tout devient dangereux.

Quand je crois que ces ides tristes lui arrivent, je prends les
meilleurs moyens de la distraire. Je prtends que son ge est un
artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de
naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans
le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai.
Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont
sans doute prserv chez elle la puret du sang, et les annes lui ont
tout apport sans lui rien prendre.

Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche dj
de la trop juger, bien qu'elle-mme ne s'en fasse pas faute dans le
particulier, et pendant que je rdige mes dpches. Quoi qu'il en soit,
Henri, aime-la sans la connatre; aime-la parce qu'elle me rend heureux,
bien heureux, en vrit! et je sens chaque jour grossir ma dette pour
tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache
pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne
fait rien que pour elle-mme, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du
jour o je devrai lui savoir gr de quelque chose. Ce n'est pas l, tu
le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je
l'aime; aucune ne m'aurait donn ce que j'ai reu d'elle: la vie du
coeur et la vie de l'me. En elle je trouve une force et une
direction; elle m'inspire, sans paratre seulement s'en douter: ce
qu'elle veut, c'est ce qui doit tre.

Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que
nous, ont la main lgre et forte, douce et puissante, et je crois, en
vrit, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles
seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue,
je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'ides plus
hautes. Tout est l, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime!
ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espce
que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connat la littrature de son
pays et comprend la ntre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me
demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes;
nous travaillons comme deux enfants, lves et matres chacun  notre
tour.

Veux-tu un dtail?

Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano:
c'est mon caractre! Un soir, j'avais t retenu  Stockholm tout le
jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon clair. Nous
nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi,
car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve
aucune de ces futilits, plus ou moins coteuses, que recherche la main
frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa
chambre, o elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de
moi  douze ans, qu'elle a copi au pastel avec beaucoup d'habilet;
elle n'y reoit jamais les trangers, et c'est pour nous un sanctuaire,
sacr comme la chambre  coucher d'une Anglaise.

Une visite! me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et,
comme il me plaisait d'tre seul, ce soir-l, je me permis un petit
mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voils
d'un de ces orgues de cration nouvelle, qui font pntrer la musique
partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.

Personne, me rpondit-il; madame est seule.

Je montai.

Christine tait assise devant l'orgue: elle jouait des mlodies
sudoises en s'accompagnant  demi-voix. J'entrai sans bruit et
j'coutai.

Aprs avoir effleur, comme pour essayer les octaves, les touches
d'bne et d'ivoire, elle s'arrta un instant, posa sa tte dans sa
main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pense; puis, frappant
deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel
charme profond! ce lied populaire:

    Perdus tous deux dans la steppe infinie!

que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir o,
pour la premire fois, je lui parlai d'amour.

Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'lanai vers elle en
lui disant: Merci! chre me, merci! Elle se retourna tout mue et
vint  moi la main ouverte et le sourire aux lvres.

Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette
surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout
Stockholm? J'ai d faire venir celui-ci de Hambourg. Voil pourquoi
vous avez attendu.

Que rpondre  cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baise, et je
l'ai force de se remettre  jouer et  chanter.

Sa voix, sans tre puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre
pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux
couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des
notes de cristal. Quant  l'expression, c'est une me qui chante!
l'extase me prend quand je l'coute; la musique ouvre ses ailes blanches
et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce
soir-l: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent
 la sainte Ccile de la Lgende dore; c'est le mme oeil, agrandi
par l'extase; le mme visage, un peu allong vers le bas, et sur lequel,
quand on sait lire, on retrouve si bien la rverie et la passion; ses
mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches mues,
caressant l'instrument plutt qu'elles ne le touchaient, et rveillant
les notes endormies qui se levaient  son appel et montaient dans l'air,
pareilles  un essaim d'oiseaux mlodieux, dont elle venait d'ouvrir la
cage.

Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblrent un
instant au bord de ses cils, ont coul sur sa joue. Moi-mme j'tais
profondment mu.

Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites
mal.

--Vous ai-je fait plaisir? m'a-t-elle rpondu avec un adorable
sourire.

Elle est l tout entire, mon ami; c'est le mme dvouement dans les
petites choses et dans les grandes, le mme oubli de soi et la mme
proccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de
Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher  elle. Je ne sais pas
encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est
que rien ne nous sparera l'un de l'autre.


HENRI DE PIENNES  GEORGES DE SIMIANE.

Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des
ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la mme
branche. Fais mettre les bans: je vais demander un cong; je veux tre
le premier  saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'crire plus
longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter,
pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que
j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour
rejoindre la lgation russe. Mon billet te sera peut-tre remis par Mlle
Nadge, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici
toutes les ttes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a
regard qu'elle. La douce Lola Monts a cass trois cravaches le
lendemain.


CHRISTINE  MAA DE DJORN.

_Il_ a t retenu toute la matine, et _il_ dne ce soir chez son
ambassadeur. Si je n'tais alle moi-mme  Stockholm, o nous nous
sommes rencontrs _par hasard_ (connais-tu ces _hasards-l_?) je ne
l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperu: ce n'est pas une
journe tout  fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises,
que je n'ai pas encore eu le temps de t'crire depuis deux mois,  toi,
ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi
que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est l,
c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est
lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entire, et comme il m'a
prise!

J'habite un vritable paradis terrestre plant par un Anglais, qui ne
s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore
rencontr de serpent, et je ne suis pas femme  l'couter. Eve n'avait
que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien 
craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si
l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il
m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'me
la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien
ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme
d'une lchet. Ne plus m'aimer! ah! chre, cette seule pense, vois-tu,
c'est pour mon me, au milieu mme de son bonheur, comme ce petit grain
noir dans le ciel d'une journe bleue, qui prdi les temptes aux
matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et
que je m'y abandonne, ma raison s'gare, mon sang court dans mes veines,
bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le
pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchan dans tous les liens que noue la
tendresse?... C'est maintenant que je me rjouis de n'avoir pas toujours
t heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il
faut payer son bonheur tt ou tard.... n'ai-je point pay le mien
d'avance? Il y a deux jours, Georges tait de charmante humeur, avec
quelque chose d'panoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui
va bien! C'tait une de ces heures bnies o la confiance est absolue,
et o chacun peut lire dans l'me de l'autre. Je lui ai demand son ge,
qu'il m'a toujours cach; il m'a avou qu'il n'avait que vingt-six ans.
J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maa, tout ce que disent ces deux
chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de diffrence.
Nous n'avons notre ge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est
plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientt il en aura
trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante
ans? C'est malsain de penser  cela. Georges, s'il y pense, dissimule
bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son me comme
il a la mienne.

Hier, nous avons eu un entretien solennel.

Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me prsente
chez vous en cravate noire et en redingote.

--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand
nous sommes seuls.

--Oui, m'a-t-il rpondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui
sort un peu de mes habitudes.

--Parlez vite, vous m'effrayez!

--Dj, comtesse?

Je te jure, Maa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire....
j'tais si loin de m'attendre!...

Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demand, un peu trouble malgr moi; vous
me faites peur avec vos airs mystrieux!

Et comme je lui retirais ma main qu'il avait garde:

Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette
petite main que vous voulez dj me reprendre.

J'ai t saisie, et l'motion m'a tout d'abord empche de rpondre. Il
a cru que j'hsitais; il n'a rien dit, mais il est devenu ple, et j'ai
senti trembler sa main.... O Maa, que j'ai t heureuse de me voir
aime ainsi!

Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais
votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas
exiger....

--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il rpondu d'une voix si douce et si
triste!

--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prte  tout ce qui vous
plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais
pour moi ni par moi, Georges! Mais,  votre tour, soyez bon, et
donnez-moi huit jours pour rflchir.... Je vous le demande pour vous
comme pour moi.

Il y a consenti. Je me suis mise  l'orgue: je ne pouvais plus parler.
J'ai jou les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien jou, car, lorsque
je l'ai regard, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les
yeux. Mais, chre Maa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est
tout rflchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu:
c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'cris point ce mot
sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette
terre  laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut....
pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maa,
tu le comprendras et tu me plaindras.... tre la femme de l'homme qu'on
aime, tre  lui....  la vie et  la mort! toujours!--toujours, ce
grand mot de l'ternit humaine,--marcher avec lui, la main dans la
main, sous l'oeil des hommes, sous l'oeil de Dieu, avec la faveur de
tous! n'avoir plus  craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni
l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au
milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours
en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas l le plus grand
bonheur qui puisse tre donn  la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond
du coeur, ds que nous aimons, c'est ce bonheur-l que nous dsirons
toutes? Crois-tu que rien, mme dans les plus heureuses liaisons,
remplace jamais cela?

Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse 
cause de lui.... Je ne veux pas lui mnager de repentirs amers; je ne
veux pas profiter des entranements de son coeur; je ne veux pas tre
dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des
fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je
sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous
une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il
faut tout te dire,  me sacrifier pour lui, j'prouve je ne sais quel
pre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il
n'y a pas d'gosme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre
heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il
m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments o j'ai peur.

Je ne connais rien de son pass; et, sache-le bien, cette ignorance
absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui;
mais il me semble que cette nature si dlicate doit tre terriblement
mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'tre
rapidement et fortement mu; mais peut-il garder la mme motion bien
longtemps? Cette facilit d'impression qui le rend si sduisant, ne le
rend-elle point en mme temps incapable de constance, et le danger
n'est-il pas, avec lui, tout  ct du charme? Ce qui m'effraye souvent
chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beaut, qui le
prdispose  l'enthousiasme pour tout ce qui ralise l'idal  ses
yeux,--mais qui doit si rapidement l'en dtourner, ds que la
dsillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les
plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me
persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais  les mriter
moins?

Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient
quand on a l'me tendue vers une seule et unique pense! Dans ton sage
et calme bonheur, tu trouveras peut-tre ces craintes folles et ces
terreurs chimriques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours
une inquitude au fond du coeur. Celles-l n'aiment point qui ne
craignent pas.

Adieu, Maa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il
pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie.
Demain le ciel sera bleu, la brise tide et mon me en paix. Adieu
encore, garde-moi cette bonne amiti, toujours la mme, qui n'a ni
veille ni lendemain.


MADAME DE BJORN  CHRISTINE.

Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais
que puis-je te dire? Je ne connais rien  tous ces grands sentiments. Ne
m'cris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe
ma vie  trembler. Je sens qu'un tel amour doit tre tout toi; mais je
ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mrite. J'aime beaucoup
mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en
sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me
doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est
un rve: prends garde au rveil. A ta place j'aurais accept. Tu seras
belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me
dit que ta mre a fait des passions  cinquante ans. Le mariage a du
bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-tre encore la
meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale,
quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais,
au point de vue mme du bonheur, le mariage est encore la plus sre des
garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit
ange rose et blond qui lui crie: Papa! Il s'arrte sur le seuil, se
retourne, voit la mre qui sourit,--et reste. S'il s'en va, il revient.
Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des
oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit....
et s'envolent. Rflchis encore!

Aime comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer  ct de
ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voil
vraiment un homme bien  plaindre, parce que la plus aimable femme de
Sude aura quelques annes de plus que lui, c'est--dire plus d'me,
plus de dvouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu' notre ge
que l'on sache aimer, ma chre;  vingt ans une femme aime l'amour; 
trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur
que les deux n'en fassent qu'un.

Et ce pauvre major? un grand coeur, ma Christine! mais je ne suis pas
assez loquente pour plaider les causes perdues! en voil un qui
t'aimait! c'est toi qui l'as charg d'une mission? C'est bien trouv! Il
est toujours heureux pour une femme d'tre la cousine d'un ministre.

Si ta protection pouvait nous envoyer  Paris! Je porte Copenhague sur
mes paules. Adieu. Mon amiti t'attend. Tche de n'en avoir pas besoin!
C'est un capital dont tu ne touches pas les intrts; mais tu es sre de
le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financire: on a
parl argent autour de moi toute la soire. C'est la maladie du jour, et
je crois qu'elle est contagieuse.




IX


L't, puis l'automne, s'coulrent au milieu des joies sans mlanges de
l'amour partag. Ceux-l auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont
la vie a compt deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre.
Christine se parat pour Georges: c'tait l'occupation de ses matines;
elle savait la coiffure qu'il prfrait et la robe qui devait lui
plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pense constante
et cette proccupation de lui qui est pour les amants comme la douce
flatterie du coeur: c'est  de tels signes qu'on reconnat l'amour.
Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre annes, depuis la trentime,
avaient gliss sur Christine comme les sicles sur le marbre ternel de
ces statues dont ils rendent la beaut plus clatante encore et plus
accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la
peau, trop fine, au bord de l'oeil; parfois dans le rseau bleu des
veines qui courent sur le front blanc, on et dit,  l'heure du petit
lever, qu'un rasoir avait promen sa lame mince: c'tait tout. Et quand,
pareille  la Vnus-Aphrodite, elle sortait du bain glac, secouant les
perles liquides de sa chevelure tordue, c'tait un printemps de beaut.
Elle avait gard ses cheveux de quinze ans, si pais, qu'ils
paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait
dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonait jusqu'au
bronze, ne cessait pas d'tre de l'or. On le voyait bien quand sa tte,
appuye sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil
qui les traversait, les pntrait et les faisait rayonner autour de son
front, comme une aurole de lumire vivante; sa bouche, dans le sourire,
avait la fracheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser  une
fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'tait peu soucie de sa
beaut; je croirais assez volontiers que cette beaut s'ignorait
elle-mme. Maintenant elle la connaissait, et elle en tait fire, 
force d'en tre heureuse. L'motion surtout la transfigurait: son me,
devenue visible, se rpandait sur ses traits et les animait. Elle
s'exaltait facilement: un souffle de vie la pntrait alors, et une
sorte de lumire intrieure faisait resplendir son visage, comme ces
beaux vases aux fines sculptures, que l'on claire tout  coup par
dedans; son oeil un peu allong, comme la feuille dplie du pcher,
si calme et si doux dans le repos, dgageait des effluves magntiques;
la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme
un charme qu'il fallait subir. Mais elle tait de celles que l'on
pouvait surprendre  toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien 
cacher, parce qu'en elle tout tait vrai, noble et grand, et c'tait l
le caractre particulier de sa beaut, qu'en la regardant on se sentait
meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans
un monde dont il ne souponnait pas l'existence: ce monde mystique des
races septentrionales, o les femmes savent purer l'amour en l'levant.
Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en
sondait point la profondeur. Jamais deux mes ne s'taient ni mieux
comprises ni plus pntres, et cet accord tait si parfait, que, mme
loignes, et par une sorte d'union mystrieuse dont le lien ne se
rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui
frappait l'autre,--ensemble, malgr la distance.




X


Cependant la Sude frissonnait dj sous son manteau de neige. L'hiver
ramenait la campagne  la ville; les chteaux se dpeuplaient; on
abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas
semes au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais
enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.

Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neig pendant la
nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer
leur promenade chaque jour. Le bassin tait gel; les sapins secouaient
d'un air mlancolique leur tte poudre  frimas; les oiseaux consterns
voletaient d'un arbre  l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges
et Christine djeunrent tous deux au coin du feu, en regardant la
campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son
sourire ple. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le
jardin, tous ces lieux chers o s'taient couls leurs plus beaux
jours. Christine eut froid; ils rentrrent, et passrent leurs dernires
heures  recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir
le lendemain  Stockholm: ils se quittrent pourtant avec un serrement
de coeur. Georges s'arrta, tout hsitant, sur le seuil qu'il avait
franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles tmoins de notre bonheur
en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre
me: on s'en aperoit  l'heure des adieux.

Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de
compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage;
tous deux la ramenrent  la ville. Le major tait plus pris que
jamais, et pas le moins du monde dcourag; le voyage lui avait fait du
bien; il gardait encore des doutes consolants. Ces Franais ne savent
pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux
de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et,
s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je
serai toujours prs d'elle pour la dfendre ou la consoler: c'est encore
un assez beau rle.

La vie  Stockholm fut  peu prs ce qu'elle avait t  Haga: la
comtesse retrouva sa socit habituelle. Georges, le baron de Vendel et
le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se
groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dnotaient
la meilleure intelligence; l'oeil le plus exerc n'aurait jamais
surpris entre eux la moindre apparence de rivalit. C'tait comme un
secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole:
pour ne pas jeter sur elle l'ombre mme d'une proccupation ou d'une
inquitude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous
deux lui prsentaient un visage calme et riant. Vis--vis l'un de
l'autre, ils gardaient en sa prsence les formes courtoises et polies
des gens du monde; pass le seuil du salon, ils ne se connaissaient
plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier,
quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel
suivre.

La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques
salons, et elle y brilla comme une belle toile qui traverse la nuit et
l'illumine. Elle s'aperut bien que Georges l'aimait davantage aprs ces
rapides blouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres
auraient pu s'en rjouir; elle tait plus dispose  s'en affliger. Sa
nature trop dlicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, mme
au profit de son amour: elle se disait que c'taient l de mauvais
triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son
coeur. Elle ne voulait point que la vanit enlevt jamais la moindre
part  la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position;
elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abngation qui se
retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vt
partout. Mais souvent il commenait et toujours il finissait la soire
chez elle. Les runions du grand monde sudois sont dans tout leur clat
vers dix heures. Georges, aprs son apparition officielle, pouvait donc,
sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de th  la
comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il tait trop
en retard, elle arrtait la pendule.

Le monde avait bien quelque soupon de leur liaison; mais le monde est
meilleur enfant qu'on ne pense. S'il dchire sans piti ceux qui
l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence
pour ceux qui lui montrent quelques gards en observant les convenances,
qui sont sa loi suprme. Christine tait adore, mme des femmes, et
aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont
du coeur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans
quelque secrte envie, ce ciel azur de leur amour, que ne voilait
jamais aucun nuage. Quelques-uns s'tonnaient qu'un Franais pt montrer
tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils
avaient la prcaution de plaindre Christine par avance. En Sude comme
en Norvge, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis
badins du dix-huitime sicle. La mre de deux ou trois grandes filles,
difficiles  marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer
un si bon parti, devenu mme inutile entre ses mains; mais elle ne
faisait pas plus la majorit qu'une hirondelle ne fait le printemps.




XI


Un soir,  l'ambassade d'Autriche, Georges, aprs avoir fait le whist
d'un gnral et de deux diplomates, demanda son traneau. Comme il
passait devant la dernire banquette du salon, il entendit un
chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le
regardant. L'une d'elles tait une Sudoise assez coquette,  laquelle
il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait
jamais vu l'autre.

Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix
sche et mordante  son amie, qui touffait un mchant rire sous la
nacre de l'ventail.

--Oh! reprit la Sudoise entre deux clats, il est bien gard.... mais
il faut convenir qu'il est trs-docile: c'est une justice  lui rendre.

Il faut tre vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour
vrai, les pieds sur la terre, mais la tte dans le ciel. Les femmes, en
cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les prserve
toujours des petites passions; l'homme s'en dfend moins bien. Georges
devait mpriser une raillerie misrable. Il se sentit bless au coeur
par cette flche barbele du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a
pntr. La vanit lui souffla dans l'me toutes sortes de mauvais
conseils.

Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie
qui longeait les trois salons de l'appartement.

Pardieu! fit-il assez lgrement, Christine n'en mourra point pour
m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime  se coucher tard.
Comme elle me prend, cette femme, depuis un an! Il jeta les yeux dans
une glace pour se rajuster.... Ah! dit-il en regardant sa cravate,
c'est elle qui m'a refait ce noeud.... Un souvenir charmant lui
arriva et changea ses penses. Je viens d'tre injuste pour la premire
fois, se dit-il au fond du coeur; pauvre chre me, comme elle vaut
mieux  elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez
malheureuse! si elle m'avait entendu! Il fit deux pas pour sortir. Le
mauvais ange lui souffla tout bas: Il y a dans ce salon deux femmes qui
ont ri de toi!

--Ne les coute pas, lui disait son coeur, Christine t'attend.

--Ne ft-ce que pour elle, reprenait la vanit maudite, tu dois leur
prouver que tu es libre.... Christine te le demanderait si elle tait
l.... Fais-le pour elle!

Il rentra dans le bal.

Encore vous, cher comte! dit Axel en venant  sa rencontre. Que
dira-t-on rue de la Reine?

Georges frona le sourcil.

Rien, j'imagine, rpondit-il avec un peu de scheresse. Mais, vous,
chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert ple qui
cause l-bas avec la petite baronne de Strom.

--Cette femme est une jeune fille.

--On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle?

--Vous ne le savez pas?

--Puisque je vous le demande!

--Ce ne serait pas une raison.

--Parole d'honneur!

--Eh mais, continua le chevalier, voil qui flatterait singulirement
l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas mme de vue, depuis
huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des
belles, l'incomparable Nadje, Mlle Borgiloff?

--Non, en vrit, et voici la premire fois que je la rencontre.

--Au fait, c'est possible, vous sortez peu!

--Moi? mais tous les soirs!

--Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh!
il n'y a pas de mal  cela; vous y avez perdu les dbuts d'une lgante
dans nos salons: mais c'est un malheur facile  rparer.

--Vous m'y aiderez, chevalier.

Et le comte, qui s'tait rapproch de la porte, se mit  examiner Mlle
Borgiloff avec une attention que peut-tre Christine et trouve trop
scrupuleuse.

Pour un juge fin de la beaut fminine, Nadje tait loin de mriter
l'loge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'clat,
et, dans un cercle de femmes, c'tait toujours elle que l'on remarquait
la premire; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait
la sympathie.

Il y avait de la duret dans les plans trop nettement accuss de son
front; malgr la rondeur ferme et veloute des joues, on devinait la
saillie des pommettes accentues; sa main, petite, mais dure de paume,
sche dans l'treinte, avec un pouce trop fort et des doigts lgrement
renfls au noeud des phalanges et carrment coups, indiquait l'esprit
positif, la volont tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut
parvenir, son nez trop court (un peu plus il tait cras) rappelait
l'origine kalmouque de sa famille, plonge depuis trop peu de temps
encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour tre
vrai, il fallait bien lui reconnatre une taille charmante, plus
accomplie et mieux forme qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes
filles, et une fleur de teint blouissante:--des roses du Bengale
closes sur de la neige;--une bouche un peu grande, mais rouge comme la
grenade mre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait,
l'clair humide et nacr des dents blanches; ses beaux cheveux firement
relevs, et dgageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une
fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse sombre, dont le noir sans
reflet absorbait la lumire et semblait l'teindre. Son oeil allong
avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races flines:
mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux
coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait  sa
physionomie, quelque chose de singulirement piquant. Elle en jouait
comme d'un instrument perfectionn: son regard avait des gammes de
rayons, tantt perants et vifs, tantt adoucis en de si molles
langueurs, qu'on et cru l'apercevoir  travers un voile de larmes.
Beaucoup de femmes taient plus belles; on en rencontre rarement de plus
sduisantes: mais ce n'tait point l'me qu'elle sduisait.

Nadje n'tait pas riche. C'tait l le pied d'argile de la statue 
tte d'or. Le plus clair de sa fortune tait la protection du czar et
les talents de son pre, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver
au premier rang dans une carrire o la noblesse est souvent le premier
des mrites. Une disgrce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant
point l'indpendance que l'on trouve dans le patrimoine assur de la
famille, elle voulait donner par le mariage une base solide  son
avenir. Cette proccupation constante dominait chez elle tous les
entranements de la jeunesse. Si elle ne les touffait point, Nadje les
ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. leve par son
pre au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les
socits les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec
cette facilit d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle
mettait au service de ses petits intrts des moyens assez puissants,
qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en
jupons.

Arrive  Stockholm depuis peu, elle n'avait encore t prsente que
dans deux ou trois salons; mais un secrtaire de son ambassade l'avait
merveilleusement renseigne sur la cour et la ville. Elle avait ses
notes particulires. Dcide  ne pas coiffer plus longtemps le chef
vnrable de sainte Catherine, elle s'avanait vers le mariage sans
faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait
plus qu'une petite chose: le mari.

En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadje opra
un changement  vue trop soudain pour tre bien sincre. Elle n'couta
plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable.
Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel  tmoin, son oeil
innocent, qui se voila d'un nuage de rverie; bientt elle s'approcha de
la chemine, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine
une des roses de son bouquet. Elle tournait ses paules vers Georges
avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir
qu'imparfaitement son visage. Nadje, qui s'tait trop regarde pour ne
pas se bien connatre, se dfiait un peu de son profil; mais elle
montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de
son cou.

Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle
suivait dans la glace le mouvement de ses yeux.

Nommez-moi donc  cette belle Mlancolie, dit-il au chevalier.

--Il parat, reprit Axel, que j'ai le privilge de vos prsentations;
mais je vous prviens que je ne rponds pas des consquences.

Ils s'avancrent vers la jeune fille, qui tout  coup se retourna, au
moment o ils n'taient plus qu' deux pas d'elle, avec un geste de
surprise d'un naturel admirable: ses lvres s'entr'ouvrirent comme pour
un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses
paules de neige le frisson du rveil en sursaut. Aucun de ces dtails
n'chappa au jeune diplomate.

Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencrent  causer
debout, prs de la chemine, en ce moment dserte. Georges trouva que le
chevalier aurait bien pu s'loigner aprs la prsentation. Il n'aimait
pas les conversations  trois. Georges, sans mme s'en apercevoir,
commettait sa premire infidlit. Quand un homme dsire se trouver seul
avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il
aime.

L'orchestre jouait les premires mesures d'une polka. Georges s'inclina
devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la
sienne avec une grce charmante, au moment o deux jeunes officiers
s'lanaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais,  un
certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il
s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence
toujours trop tt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les
autres, c'est prcisment le contraire. M. de Simiane jeta un regard
furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. Et ma
pauvre comtesse! pensa-t-il;  quelle heure arriverai-je chez elle? Si
diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit
le visage du jeune homme, et Nadje sentit comme un frmissement nerveux
dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux
qu'elle tenait baisss, et laissant passer son plus doux regard 
travers de longs cils soyeux:

Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je
ne veux pas vous devoir  une surprise: vous m'avez demand une polka;
je ne vous condamnerai point  un cotillon. Elle ajouta, en le
regardant  la drobe: On sait quand le cotillon commence, on ne sait
pas quand il finit. Et elle voulut dgager sa main: Georges la retint
avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait.

Nadje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut trouble
comme une jeune pudeur  qui l'on parle d'amour pour la premire fois.
Georges l'enveloppa tout entire d'un long regard.

Il est vrai, rpondit-il, que je n'avais point tant espr; mais, si
j'ai demand moins, je n'en suis que plus charm d'avoir davantage.

Nadje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune
homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse.

Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez lgant et
suffisamment sot pour son emploi, avait donn le signal des premires
volutions: bientt les figures se succdrent dans leur ordre
capricieux et galant. Tour  tour les couples se perdaient dans la foule
ou se reformaient  leur gr. Tantt les cavaliers choisissaient leurs
dames, tantt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadje
se donnrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multiplies,
de leur mutuelle prfrence. Bientt ils furent en coquetterie rgle.
Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien
terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse,
sans se permettre la distraction mme la plus innocente auprs d'une
autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu mme le dsir. Il n'en trouva
pas moins sa conduite extraordinairement mritoire. Il se dit que peu
d'hommes  sa place auraient pouss aussi loin le scrupule de la
fidlit, et que, jusqu' un certain point, c'tait mme donner 
Christine une preuve de dfiance que de ne pas oser s'occuper d'une
autre femme, comme si elle avait  redouter la comparaison. La
conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour  Nadje.
Il est vrai que la jeune fille dploya pour sa conqute tout un arsenal
de sductions: elle fut tour  tour railleuse et mlancolique,
tincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses.
Elle tait trop habile pour se permettre l'allusion mme la plus
indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'tait point d'ailleurs
homme  la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler
fort dlicatement de ces grands sentiments du coeur, si beaux, qu'il
faut les admirer partout o on les rencontre, mais si rares, qu'en les
voyant on est excus presque de leur porter envie. Tout cela fut
indiqu plutt que dit, avec ce tact suprme du monde, qui sait ne
jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadje
dansait  merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion  ses
paroles. Le cotillon sudois a des pas de caractre qui dveloppent la
grce de la femme et rehaussent l'lgance de sa beaut.

Nadje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent
l'mancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque libert
dans leurs choix, elle fit  Georges l'hommage de tous les siens: elle
sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave
qui attend le bon plaisir de son matre; elle lui offrait le bouquet
avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la
conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs
dfilrent devant elle comme une arme de prtendants; une main lgre,
rapidement passe sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image:
c'tait le signe du refus. Georges,  son tour, et le dernier vint plier
le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-tre, elle
contempla dans le miroir le visage du jeune homme, o perait une nuance
d'inquitude; puis, se penchant vers lui, elle tendit la main, comme
pour le relever, et ils valsrent ensemble. Elle emmla les pas.
Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaa dans une treinte plus
puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On et dit qu'elle allait
flchir et incliner sa tte jusque sur l'paule du danseur; mais tout 
coup elle se dgagea, et s'arrtant:

Assez! dit-elle, je vous en prie!

Georges la reconduisit  sa place, aussi troubl qu'elle paraissait
l'tre.

Tout finit en ce monde, mme les cotillons. Georges regarda furtivement
 sa montre; il tait prs d'une heure: il sortit en toute hte. Il
tait comme enivr d'elle; vritable ivresse, en effet, car il y avait
du trouble dans son bonheur. Ce n'tait plus l'motion sans mlange, si
douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tt en valsant avec
Christine. Il prouvait, au contraire, cette inquitude vague qui
prcde, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front,
sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses ides.

Et Christine! se demanda-t-il pour la premire fois depuis deux
heures.

Il ne lui avait jamais fait, mme en pense, une aussi longue
infidlit. Il n'tait pas possible d'aller maintenant chez elle;
cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine.
Ce n'tait pas son chemin.

Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son
collet de fourrure; me faire faire un dtour par cette bise aigu!...
Il dchargea sa colre sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop.

La chambre  coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fentres
taient encore claires, non pas de ces molles lueurs qui tombent du
sein voil de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de
la vive clart des bougies qui annonce l'insomnie et la veille.
Christine n'tait pas couche.

Pauvre me! murmura Georges en cachant sa tte dans ses mains, elle
veille et elle souffre!

Quand l'gosme des mauvaises passions ne nous a pas encore ptrifi le
coeur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pense
d'une souffrance prouve pour nous et  cause de nous par une crature
noble et dvoue. Ces douleurs-l sont poignantes entre toutes, et, si
on mrite le nom d'homme, jusqu' ce que le calme et la douce srnit
du bonheur soient revenus dans l'autre me, rien ne peut ni les gurir
ni les consoler.

Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur matre, avaient
d'eux-mmes ralenti le pas. Chez moi! cria Georges au cocher, et,
jetant un dernier regard vers la fentre claire: Christine!
Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!

La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste
jamais si fort que quand on commence  douter. Il rentra chez lui en
maudissant Nadje. C'tait trop: il et mieux valu n'y point penser.

Le lendemain, en s'veillant, il retrouva, mais un peu confus, le
souvenir de ce qui s'tait pass le soir prcdent, et il essaya de se
justifier  ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la
comtesse. Aprs tout, ce n'tait pas un grand mal de s'tre un peu
attard dans un bal et d'avoir dans le cotillon avec une Russe qu'il
voyait pour la premire fois. Il est vrai que Christine l'attendait.
Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne
lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun
plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas rpondu qu'il n'y avait
point pour lui de plaisir o elle n'tait pas? Enfin, s'il y avait
faute, la faute tait bien lgre!

Une voix secrte rpondait qu'en amour il n'y a point de petites choses,
et qu'on est trs-coupable ds qu'on l'est un peu. C'tait la premire
peine qu'il et volontairement faite  la comtesse, et rien encore
n'avait mouss chez lui la pointe vive du remords.

Le valet de chambre de Christine vint ds huit heures chercher de ses
nouvelles. Il fit rpondre qu'il tait bien et qu'il irait chez la
comtesse vers midi. Il n'est gure permis de se prsenter plus tt chez
une femme.

Christine l'accueillit avec cette grce pntrante qu'il n'avait
retrouve chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'me. Il vit
bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleur. Ces
premires douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager
l'me, font plus beau le visage, sur lequel se rpand une teinte douce
de langueur et de mlancolie. Georges fut touch, et il voulut se
dfendre, alors qu'on ne l'attaquait pas.

Je n'tais qu'inquite, rpondit Christine; ne me rendez pas triste!

--Si vous tes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine,
ds que vous ne serez plus heureuse. Il se laissa glisser  ses genoux.
Je ne me relve que pardonn, ajouta-t-il en prenant sa main.

--Alors relevez-vous, mais ne pchez plus! dit-elle en souriant.

Puis redevenant grave tout  coup:

Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous
pouviez savoir toutes mes suppositions, toutes mes craintes! Mais vous
voil.... Vous m'aimez?

Elle le regarda dans les yeux.

De toute mon me, Christine!

--C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant,
causons.... C'tait donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait
m'oublier?

--C'tait brillant comme tous les bals officiels: des paulettes et des
diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les
pieds; laissons chercher le plaisir  ceux qui n'ont pas trouv le
bonheur.

L'antithse tait vieille comme le monde et digne d'tre rime sur les
papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins
son effet. La comtesse se sentit toute rassrne, et, avec cette
confiance un peu aveugle des natures gnreuses, ce fut elle la premire
qui parla des ncessits de la position officielle, des exigences du
monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient  M. de Simiane.
Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai
moi-mme. Je ne passerai pas ainsi toute une soire sans vous voir.

La paix fut signe; le nom de Nadje ne fut point prononc, et la
comtesse n'eut pas mme un soupon.

Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il
aimait d'attentions plus dlicates et de soins plus empresss: ce fut
comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le
premier. Christine en tait tour  tour effraye et charme: tantt elle
s'abandonnait  l'impression heureuse, comme une femme qui se sent bien
aime et qui a mis son bonheur dans son amour; tantt elle prouvait un
trouble secret devant ces fivreuses ardeurs, et se surprenait 
regretter tout bas la tendresse plus gale des premiers jours. Celles-l
seules qui ne connaissent pas le coeur des hommes peuvent prfrer la
passion  la tendresse.

Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla
dans le monde plus que jamais. N'tait-ce point Christine qui le
voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta prs d'un mois sans
sortir. Georges, pendant ce mois-l, ne manqua pas un seul jour  venir
terminer la soire chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il
rencontrait Nadje.

Ils taient en commerce rgl de galanterie mondaine: on le remarquait
dj. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient
point son coeur; mais il s'en occupait quand elle tait l, et s'en
proccupait quand elle n'y tait pas: c'tait trop. Il jouissait des
grces de son esprit avec une complaisance dangereuse dj, sinon
coupable encore.

Georges tait bon; ses ennemis mmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un
peu de faiblesse dans le caractre et d'irrsolution. Mais la force,
cette vertu virile, n'est-elle pas ncessaire  celui qui porte dans ses
mains le bonheur d'une femme?

Georges, mcontent de lui, devint bientt mcontent des autres. Il
perdit peu  peu la sereine galit de son humeur. Il devint nerveux et
irritable et prouva de temps en temps le besoin de se mettre en colre.
Dans ces moments-l il en voulait  la comtesse de cette dsesprante
perfection qui ne lui donnait pas mme le prtexte de se fcher un peu.
Souvent, dans un intrieur, jadis si calme, il rapportait les orages
couvs au dehors. Ils n'clataient pas sans doute; mais on pouvait, 
son trouble, reconnatre au prix de quels efforts il parvenait  les
contenir. Cela seul suffisait  faire le dsespoir de Christine;
dsespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine tait une de ces
belles mes pour qui le dvouement semble tre le premier des besoins,
et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent.
L'agitation inquite de Georges ne pouvait lui chapper longtemps; elle
tait trop discrte pour songer  lui en demander la cause et trop
dlicate pour n'en souffrir point. Bientt,  divers symptmes, elle
sentit que la pense d'une autre femme troublait l'me de Georges. Elle
n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une
sorte de devination magntique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur
dit pas? Christine, d'ailleurs, entoure aujourd'hui d'hommages,
inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments
chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutt qu'une
affection, avait t comprime dans sa premire jeunesse, froisse dans
les dures preuves du mariage, et elle s'tait peu  peu replie sur
elle-mme: elle avait vcu au milieu du monde dans une vraie solitude de
coeur; elle y contracta une sorte de dfiance que pendant longtemps,
rien ne put gurir. Elle crut galement qu'il lui tait difficile
d'aimer et impossible d'tre aime. Elle ne se trompait donc pas quand
elle disait  M. de Simiane qu'il lui avait apport une nouvelle vie.

Cette vie nouvelle et si complte avait eu pour eux toutes les grces,
toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de
l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientt au pass.
N'tait-ce point lui qui faisait le prsent si beau? Et quelle
reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de
femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que
chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus gnreux. Mais ds
que le doute entra dans son me il dut se changer en angoisse poignante.
Elle avait bravement port la douleur avant d'aimer; et maintenant,
dsarme par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et
sans force. Elle souffrit: sa sant s'altra; elle se trouva moins
belle. Georges a raison, pensait-elle; je ne mrite plus qu'il m'aime,
s'il m'aime pour ma beaut seulement. Elle se trompait, elle tait
toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-tre pril
en la demeure, mais rien n'tait perdu pour la dfense; seulement
Christine tait trop fire pour se dfendre! Elle ne connaissait pas le
nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en et une. Quand
elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand
elle le trouvait plus tendre: Il fait ce qu'il peut! disait-elle; et
tout en lui sachant gr de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus
rassure.

Les coeurs les plus honntes ont d'tranges retours; l'inquitude de
Christine exagrait le mal  ses yeux, mais le mal existait. Nos
sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises
invitables; les natures les plus impressionables sont aussi les plus
changeantes. Georges ne s'tait point repris; mais peut-tre  son insu
commenait-il  se dtacher un peu. On ne sait pas comment l'amour
vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine et pu retenir
celui qu'elle aimait; mais pour elle n'tait-ce point dj le plus grand
des malheurs qu'il et besoin d'tre retenu!

Le baron s'tait rapproch d'elle, comme s'il se ft dout qu'elle
allait souffrir; mais sa sympathie tait discrte autant que dlicate.
Aucun nom ne fut prononc par lui. Il tait homme  cacher la vrit;
Christine n'tait pas femme  la demander.

Georges, de son ct, n'tait pas plus calme. En change de ce bonheur
jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que
retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dvoue, ne voulant et ne
sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue  tous les
artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadje avait
bien jug le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y
avait en lui d'indcision et de faiblesse; elle s'tudia donc 
l'encourager et  le dsesprer tour  tour. Elle tait avec lui le
caprice mme: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir.
Aprs quelques jours d'une intimit naissante, et pour lui pleine de
charmes, elle le sevra tout  coup de ces menues faveurs, prodigues le
premier soir, et qui avaient si doucement chatouill sa vanit d'homme 
la mode. Elle tait sans cesse entoure d'un escadron de jeunes beaux,
qu'elle faisait manoeuvrer contre Georges. Puis, au moment o elle le
voyait  demi vaincu et prt  fuir, elle lui en faisait une hcatombe,
et paraissait n'avoir dj plus d'attention que pour lui; une femme qui
aime est incapable de tous ces calculs petits et misrables: mais la
femme qui aime est-elle toujours la femme aime?

Entre Georges et Christine, l'abme chaque jour se creusait. Rien ne
semblait chang au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il
avait les mmes soins pour elle; il tait reu par elle avec la mme
bont. Il paraissait mme plus attentif, et elle semblait plus touche:
mais il prouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant,
sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se
plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le dsirant
toujours, l'esprant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne
voulant point le hter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se
trouvait embarrass. Si jamais on lui et parl de quitter Christine, il
se serait indign sincrement. Mais il comptait mener en mme temps une
affaire de tte et une affaire de coeur; ou plutt, sans trop s'en
rendre compte  lui-mme, il cdait tour  tour  des attractions
diverses. Ce n'tait pas une nature mauvaise, et il avait mme un peu
moins d'gosme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes.
Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractre. Il
revenait parfois  de bons sentiments; alors il tait mieux avec sa
conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les
rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec
quelle tendresse indulgente, inpuisable, la noble femme accueillerait
ce retour de son coeur. Mais il se trouvait que, la veille, Nadje
avait t charmante; pour causer avec lui elle avait refus une mazurka
et deux valses. Un tel sacrifice mritait quelque reconnaissance! Et
ainsi la vie  deux, si unie, si calme et si douce, tait remplace peu
 peu par cette existence  trois, trouble de remords et agite de
tiraillements douloureux. Ces amres et rudes preuves sont moins rares
qu'on ne le pense, mme dans les liaisons qui ont gard toute la libert
de leur choix, et l'charpe municipale, tant calomnie, n'a pas le
privilge exclusif de former des noeuds mal assortis.

Christine rsolut de se renfermer peu  peu davantage. Avec sa beaut,
son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de
Simiane, elle et pu l'blouir encore, le ramener et le captiver. Elle
ddaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherch. Elle
voulait ne devoir Georges qu' lui-mme. C'tait un orgueil comme un
autre--plus grand peut-tre.

Le nom de Nadje fut enfin prononc devant Mme de Rudden par une amie,
avec une intention charitable, et accompagn de toutes sortes de
commentaires, sur lesquels il n'tait point possible de se tromper.

Christine ne voulut pas mme voir sa rivale: non point qu'au fond de
l'me elle n'prouvt un pre et ardent dsir de connatre la femme qui
lui enlevait son bonheur; mais elle et cru, en se rencontrant avec
elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges
et d'elle-mme. Il y avait dans une telle conduite une incontestable
noblesse de coeur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la
comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-tre avait-elle tort avec
Georges, dont elle pouvait maintenant souponner les involontaires
faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-mme, en le sauvant pour
elle.




XII


Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands
sportmen de la Sude, fit venir du Nord ses quipages  Stockholm, et
annona qu'il donnerait une chasse sur le Mlar. Le froid tait
rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se
rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la
ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs  leur
secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent
acceptes avec enthousiasme. La socit oisive est partout la mme, et
elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu
de gens qui puissent se suffire, que tout est prtexte  se rpandre
hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les
hommes. On organisa des parties de traneau; on arrangea des cavalcades:
Stockholm prit un air de fte  la fois galante et guerrire. Les
Sudoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du
corps et montent trs-bravement  cheval. On pourrait aisment, sans
sortir du grand monde, lever chez elles un escadron d'amazones. Aussi,
quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, dbouchant par
la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gel, le Mlar prsenta
tout  coup la scne la plus brillante et la plus anime. Les piqueurs
du comte, en grande livre de gala, conduisaient la petite troupe vers
les les couronnes de grands bois, o les rabatteurs avaient laiss
leurs brises. Les officiers, en uniformes chamarrs, escortaient les
femmes en traneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir
des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et
parfois, souleve par le vent, enveloppait la chasse tout entire de ses
blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse clatait, puis
tout  coup se taisait, comme si les notes s'taient geles dans les
pavillons de cuivre. Le choeur des rires sonores et des joyeux propos
reprenait  son tour. Les loups taient bien avertis. Par bonheur un
dtachement de piqueurs les gardait dans leurs les. Cependant, quand on
approcha des fourrs, le comte de Lovendall dut commander le silence
dans les rangs.

Christine avait voulu suivre la chasse: elle tait reste trop longtemps
enferme; ses amis lui persuadrent que le mouvement et l'exercice lui
feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter 
cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journe, et elle se
rsigna au traneau. Son attelage islandais tait toujours
merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses
petits chevaux  grandes guides. Le comte de Lovendall, passant prs
d'elle, lui dit tout bas qu'elle tait la reine de sa fte et que les
autres ne semblaient tre que les dames de sa suite. Georges, le
chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois cuyers
consomms, entouraient son traneau. Nadje, sur un beau cheval noir
paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle
Russe montait avec plus d'audace que de vritable lgance: elle
exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le
cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'cume son
poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est
possible de les connatre, assurait qu'il n'aimait point les amazones.
Il prtendait que l'habitude du cheval leur donnait une dcision hardie,
dont les suites taient presque toujours fcheuses; qu'elles contractent
vite, dans ces exercices trop violents, un got dangereux de domination,
et que l'usage de la cravache compromet singulirement l'aimable douceur
qui est leur plus grand charme. Il y a peut-tre un peu d'exagration
dans cette ide, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du
vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la faon dont
une femme monte  cheval peut tre une rvlation de son caractre pour
l'observateur attentif.

Christine, en voyant passer Nadje (elle connaissait maintenant sa
rivale), la jugea sche, imprieuse et hautaine. Mon pauvre cher
Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne
le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il
faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que
je n'avais pas sans doute!

Nadje passait devant le traneau.

Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa
cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de
sa petite escorte. Christine jeta un coup d'oeil rapide sur M. de
Simiane. Ce n'tait point Nadje qu'il regardait; c'tait elle-mme.
Elle vit dans ses yeux une expression de mlancolie rveuse et de
profonde tendresse. Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait
encore? Et elle se sentit toute console.

Au galop! cria-t-elle  son cocher.

Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il
avait peine  maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine.
Christine respira l'air vif  pleins poumons.

C'tait une journe froide et un peu triste, car elle tait sans soleil,
et le soleil est la dernire gaiet de l'hiver. De temps en temps la
rafale passait dans les arbres en gmissant et secouait la neige, qui
tombait sur les traneaux en flocons lgers, pareils  de larges gouttes
de pluie blanche.

Les loups s'taient rfugis dans une sorte d'archipel, dont les lots
n'taient spars que par de courts intervalles de neige et de glace.
Traqus dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces
grands froids et dans la neige, le loup se dcide moins facilement 
prendre un parti et  risquer une pointe: il craint de se faire battre
en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient
d'abord cern l'ensemble des lots, lanant en avant leurs grands chiens
dcoupls, dont on entendait au loin les voix sonores. Puis,  mesure
que les loups, forcs dans leur retraite, s'taient retirs vers le
centre, le cercle s'tait peu  peu rtrci. On arriva enfin au dernier
lot, dont l'pais fourr abritait la troupe sauvage. Une attaque bien
sonne y poussa les chiens, qui s'y jetrent bravement, appuys des
piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrpides. Coups de toutes
parts, et forcs dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tte
aux chiens; mais aprs quelques minutes d'nergique dfense, voyant,
avec ce coup d'oeil d'instinct que la nature donne aux btes sauvages,
la partie ingale et la lutte impossible, ils ne songrent plus qu' la
fuite, et dbouqurent tous  la fois, les crocs tincelants, le poil
hriss, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcels par les
limiers, dcims par une dcharge  bout portant, rougissant la neige de
leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une vole de boulets,
 travers la foule tonne. Ce fut un moment d'inexprimable dsordre:
les voitures, trop rapproches, reculaient les unes sur les autres, les
femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, ventrs et
tranant leurs entrailles, soulevaient leurs ttes mourantes avec des
aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande,
vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des
hurlements froces. Les deux poneys de vole tremblent sur leurs
jarrets, frmissent et reculent, s'embarrassent eux-mmes dans les
traits emmls, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus
matre de rien. Cependant, le traneau, accul contre une souche cache
dans la neige, se soulve et semble prt  se renverser. Christine,
ple d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lvres pour
touffer le nom de Georges qui lui chappe.

Ce ne fut pas Georges qui rpondit.

Le baron de Vendel avait dj mis pied  terre, et, jetant les rnes 
son groom, il avait saisi, ramen et calm l'attelage furieux.

O donc tait Georges?

Aprs le tumulte et le dsordre du premier moment, toute la troupe,
dirige par le comte de Lovendall, qui sonnait  pleins poumons le
_bien-lancer_, s'tait mise  la queue des chiens, et donnait la chasse
aux loups, pousss vers la ville.

Nadje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant  l'ambassade, assez
bien dress, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de
la chasse, elle l'avait tourment comme  plaisir. Il se contint assez,
tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonn dans
les autres; mais au moment du sauve-qui-peut gnral, affol par le
bruit et le mouvement, malmen par sa folle matresse, excit par les
fanfares, effray par le hurlement des loups, il essaya de profiter du
dsordre pour se dbarrasser de l'incommode fardeau. Nadje rsista bien
aux deux premires pointes: c'tait une nature assez vaillante, et
d'ailleurs elle tait soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse
qui se sent regarde. Mais comme le cheval se dfendait de plus belle:
Rendez donc la main! lui cria Georges.

Elle obit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un
coup de cravache, comme par une dernire bravade, l'paule du fougueux
animal. Celui-ci bondit de colre et de douleur  travers les
broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main
trop faible, il s'lana au galop dans la plaine, emportant Nadje
perdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis
Djanire, belle et tremblante.

La jeune fille n'eut que le temps de jeter  Georges un regard o
l'angoisse se mlait  la prire. C'tait au mme moment que Christine,
non moins effraye, criait  l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et
n'entendit pas l'autre, car il enfona l'peron dans le ventre de son
cheval et se prcipita sur les traces de la belle Russe.

Cependant Nadje peu  peu se raffermit en selle et se laissa bravement
emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se drouler
sous ses pieds la blanche tendue et le vaste espace, il oublia la
chasse et se donna carrire pour son compte, s'enivrant de sa vitesse,
et comme pris du vertige de sa course. Elle, penche en avant, immobile
sur l'trier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rnes dans
ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait
matriser tout  fait.

Le cheval de Georges n'avait ni le mme sang ni la mme race; et, bien
qu'il ft impitoyablement roul par son matre, il perdait du terrain de
minute en minute.

Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule o chacun tire 
soi! la chasse tournait toutes les ttes, et l'on s'occupait en ce
moment des loups plus que des femmes. Les traneaux eux-mmes volaient
sur la neige  la suite des cavaliers.

Seule une pauvre crature oubliait tout autour d'elle.

Presque debout dans son traneau, la narine frmissante et gonfle, le
mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'oeil
ptrifi, la pleur au front, la mort dans l'me, Christine regardait de
loin la course perdue de Georges et de Nadje. Elle n'en perdait pas un
seul incident. Sa prunelle, contracte comme celle de l'aigle, perait
la distance: elle se rendait compte du moindre dtail avec une
merveilleuse lucidit; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa
course, et les efforts de l'autre pour prcipiter la sienne. Elle ne
pouvait prvoir quel serait enfin le rsultat de cette folle vitesse.
Une anxit terrible oppressait son sein.

Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pntrante et fine
dans les yeux du cheval noir. Il s'arrta une seconde, et, voyant venir
 lui le tourbillon paissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et,
changeant de direction brusquement, tourna sur lui-mme, comme s'il et
voulu dcrire un grand cercle, dont Georges et t le centre. Le
cavalier, attentif  tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne
tarda point  l'atteindre. Nadje alors rassembla toute son nergie, et,
se renversant violemment en arrire, sciant la bouche, puis lchant une
rne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de ct. Celui-ci,
voyant auprs de lui un autre cheval immobile, s'arrta enfin.

Tant que le danger dura, Nadje avait courageusement lutt. Mais ses
forces taient  bout; elles l'abandonnrent tout  coup: ses mains
dfaillantes laissrent tomber les rnes. Georges n'eut que le temps de
courir  elle; il la reut presque vanouie dans ses bras. L'animation
de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais ds
qu'elle fut arrte, le sang reflua vivement au coeur, et elle devint
ple comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lvres
dcolores n'avaient plus de paroles, ses yeux teints plus de regards.
Mais, aperue ainsi et comme  travers la posie du danger, elle tait
peut-tre plus sduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses
longs cheveux s'taient dnous: ils frmissaient sur son cou comme les
ailes d'un cygne noir; ils inondrent la tte et les paules du jeune
homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait
mollement  ses treintes son corps souple et charmant. Il la garda
quelques secondes dans ses bras, jusqu' ce qu'il sentt battre son
coeur ranim; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien
pour la rchauffer: il se mit  genoux devant elle, ouvrit son habit,
prit les deux mains glaces de la jeune fille, et les posa sur sa
poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadje au visage; il les
cartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mmes, et semblaient voler
au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu  peu la
pntrait; une teinte rose nuana dlicatement ses joues; ses lvres
remurent comme si elles eussent parl, mais on n'entendait point les
paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il et craint de la
rveiller d'un beau rve:

Nadje! Nadje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez  vous! Nadje!
chre Nadje!

Nadje, lentement, doucement, avec la grce et la langueur d'une gazelle
mourante, releva ses longues paupires. Au lieu d'un regard, ce fut une
larme qui s'en chappa.

Oh! j'tais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!

Georges ne rpondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadje
vit ses cheveux dnous et rpandus; elle essaya de les relever.

Je ne puis pas! murmura-t-elle avec un sourire ple, en laissant
retomber ses bras.

Georges restait  genoux devant elle; il avait tir ses gants et tenait
toujours dans les siennes ses deux mains glaces.

Sauve! sauve par vous! dit Nadje tout  coup, en le regardant avec
un accent de reconnaissance passionne. Oh! j'aimerai la vie, maintenant
que je vous la dois.

Un petit fichu qu'elle portait au cou s'tait dtach; Georges le
renoua. Nadje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de
brusquerie tout  la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis
elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte
pudeur, cacha sa tte dans ses deux mains. Georges les carta, non sans
peine, et il vit son visage tout baign de larmes.

Christine fut oublie.

Tu m'aimes donc? s'cria-t-il en la pressant dans ses bras.

--Il le demande! murmura Nadje avec une voix d'ange.

Ils changrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser.

Cependant Nadje la premire se dgagea de l'treinte avec plus de
vivacit qu'on n'et d l'attendre de la langueur sentimentale dans
laquelle on la voyait plonge.

Georges surpris releva les yeux.

L'oeil de Nadje tait fixe, et sa main tendue se dirigeait vers
Stockholm.

Oh! cette femme, murmurait Nadje, avec une sorte d'garement, elle
vient te prendre  moi. Je ne veux pas! Et elle appuya sa tte sur la
poitrine du jeune homme.

Georges se retourna: il aperut au loin un petit point noir, immobile
d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dvora
l'espace en devenant de plus en plus distinct.

C'tait le traneau de Christine.

La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin
peut-tre, car elle venait la dernire, n'avait perdu aucune des
pripties de la course. De l'oeil et de la pense elle avait
surveill la fuite de Nadje et la poursuite de Georges: tant qu'elle
les avait vus courant et spars, elle n'avait prouv qu'une inquitude
vague; quand elle s'aperut qu'ils taient arrts et runis,
l'inquitude devint une crainte relle et bientt une poignante
angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces
mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout
cela excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et
elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle et
repousss comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une ide.... les
sparer, interrompre le tte--tte, les glacer par sa prsence....
reprendre Georges! Nadje avait raison.

Christine avait l'excution prompte. Mais, malgr l'motion vive, elle
avait aussi cette possession de soi-mme, du moins  l'extrieur, qui
n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa
course. Axel et le major l'imitrent.

J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dgage, qu'il ne
soit arriv malheur  Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, _ils_
taient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils taient 
la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin
qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... l-bas, l-bas! une
sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrts....
peut-tre un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce
froid une pauvre jeune fille blesse sur le lac.... Je ne connais pas
Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je
veux lui offrir une place dans mon traneau. Allons, messieurs, en
avant! et qui m'aime me suive!

Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier
cependant ne fut pas matre d'un peu d'tonnement, qui se trahit dans
son regard. M. de Vendel avait dj fait signe au cocher, et tous
ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet
donna des ailes  l'attelage ardent. C'est  peine si, quoique bien
monts tous deux, le major et le chevalier purent le suivre.

En quelques minutes, qui semblrent des sicles  l'impatience de
Christine, on arriva tout prs des fugitifs. La comtesse se pencha en
dehors du traneau; mais les deux chevaux, placs devant leurs matres,
empchaient de rien voir. Au-dessus de leurs ttes, avec des
croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel.
Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On et dit
qu'ils flairaient une proie.

Y aurait-il vraiment un malheur? pensa Christine, qui sentit la bont
entrer dans son me, ds que l'inquitude pre, tyrannique et mortelle,
en sortit pour lui faire place.

On fut bientt en prsence.

Georges s'avana, tenant en main les rnes des deux chevaux, qui
pitinaient dans la neige et se cabraient  l'approche des autres.

Et Mlle Borgiloff? demanda Christine, qui cherchait  l'apercevoir
derrire Georges.

Nadje se leva et vint au-devant de Christine.

Je vous rends mille grces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce
n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un blouissement.... mais le
danger tait grand. M. de Simiane m'a sauv la vie.

Ce dernier mot entra comme un poignard dans le coeur de Christine.
Georges devina combien elle souffrait.

Mademoiselle exagre, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval
courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mrite de l'arrter, en
prenant sa bride.

--Au moment o je l'abandonnais! dit Nadje en fermant les yeux comme
si elle et vu encore le pril devant elle.

Le regard de la comtesse allait de l'un  l'autre, svre, plein
d'interrogations muettes; Georges tait trs-ple et son oeil semblait
fuir celui de Christine. Nadje, au contraire, avait le teint anim par
le vif incarnat du bonheur. Elle talait ses vingt ans. Puis, le moment
d'aprs, elle reprenait un air de gaucherie nave: elle baissait les
yeux comme si elle et eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa
poitrine, qui battait, soulevait son corsage.

On ne pouvait point songer  retrouver le chapeau, roul par le vent
dans la steppe, et il n'tait gure possible de la laisser courir tte
nue entre trois hommes.

Christine lui offrit dans son traneau une place qu'elle accepta, la fit
asseoir auprs d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses
mains,  la crole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouv dans
une poche de sa pelisse. Elle tait charmante ainsi. Seulement le
mouchoir  la crole manque de majest, de sorte qu'elle avait l'air
d'une soubrette piquante  ct d'une grande dame qui avait bien voulu
lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt
ans.

On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme
de vieux amis. Georges, en prsence de Christine, sentit bientt tomber
son exaltation folle. Sa pense redevenait grave et triste: elle tait
tout entire  cette grande douleur si peu mrite et dont il tait la
cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un
livre dont maintes fois nous avons tourn les pages familires. Il
connaissait l'nergie et la soudainet de ses impressions, et il savait
quels secrets mais violents contre-coups, touffs dans son me,
altraient tout  coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle
bleutre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons
nerveux. De temps en temps elle regardait Nadje. Si c'est elle qu'il
aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!
Une ou deux fois elle jeta les yeux du ct de Georges. Georges tait
prs d'Axel, qui le sparait du traneau. Il tourmentait machinalement
son cheval: tous ses mouvements taient saccads et nerveux. Mille
penses, qui se succdaient dans son esprit, se refltaient sur sa
physionomie mobile. Il tait mcontent de lui: il se reprochait de
s'tre si vite engag  Nadje; il trouvait ridicule la position de
Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait
contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le
souvenir du pass lui revenait, et, se rappelant l'inpuisable bont de
Christine, son exquise dlicatesse, sa tendresse profonde, son
dvouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer
tous ces trsors d'une me qui s'tait rpandue  ses pieds. Christine
le regarda par hasard dans un de ces moments o il redevenait lui-mme;
elle comprit ce qui se passait dans ce coeur troubl, elle devina la
lutte, et, avec cette dfiance sourde dont une anne de bonheur n'avait
pu la gurir: Ainsi, dit-elle, il est entran vers elle
invinciblement, et, comme il est bon, il s'attarde de mon ct, plein
de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de piti
douce et de compassion; il se sacrifie peut-tre. C'est ce que je ne
veux pas!




XIII


Le comte de Lovendall aimait les ftes compltes.

Le soir, il runit dans un bal tous ses invits du matin. L'animation
tait grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de
Nadje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu' lui de se
poser en hros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'tat de
son esprit ne lui permettait gure, d'ailleurs, de jouer un rle, quel
qu'il ft. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux
vnements, ballott entre des craintes et des dsirs, des esprances et
des remords, le coeur troubl, l'me incertaine, ne voyant plus le
devoir et ne sachant pas o tait le bonheur; fatalement condamn, quoi
qu'il ft,  tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les
trompant toutes deux, il abandonnait sa vie  l'aventure et laissait au
hasard le soin de rgler sa conduite. Les motions de la journe, qui
l'avaient si violemment surexcit, semblaient avoir dtendu ses nerfs en
s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y
ferait. Christine n'y tait point, et il fut tent de s'en rjouir; ce
qui tait, comme on voit, une assez mauvaise pense. Il est vrai que
Nadje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il
craignait surtout, c'tait de les voir toutes deux  la fois. Cependant,
comme Nadje tait l, il ne lui fut gure possible de n'aller point lui
demander de ses nouvelles. Elle tait trs-ple et ne semblait pas
encore remise: elle lui parut trs-touchante. Elle n'avait point, ce
soir-l, son air habituel, ce maintien glac de sceptique indiffrence,
qui, plus d'une fois, avait froiss les susceptibilits de Georges et
irrit son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rveuse et comme
recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reut M. de Simiane
avec un mlange de timidit amoureuse et de reconnaissance mue, et
l'appela son sauveur. Georges s'assit auprs d'elle. Elle devina qu'il
tait triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pense
qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et
l'gara dans les dtours d'une causerie ingnieuse; puis, peu  peu,
avec des transitions mnages et par des allusions transparentes, elle
le ramena vers des ides moins dangereuses pour elle. Georges l'couta,
peut-tre avec distraction tout d'abord; puis,  son insu, entran
bientt par ce charme magntique que possde toujours une crature jeune
et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux
passrent des images confuses; les souvenirs brlants du matin se
rallumrent dans son me; il revit la jeune fille assise sur la neige,
tout prs de lui, presque dans ses bras, frmissante, les mains dans ses
mains, et, pour ainsi dire, se ranimant  son souffle.... Il sentait
encore sur ses lvres le baiser qu'ils avaient chang avec leurs
serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait
son paule nue  toutes les blancheurs qui fournissent des mtaphores
aux potes,  la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin
et aux camlias,  l'albtre et au marbre de Paros, au lis qui
entr'ouvre son calice d'argent et  l'aubpine en fleur.... et il pensa
que, quelques heures auparavant, ils taient l-bas tous deux, seuls,
presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine tait venue
interrompre ce rve d'une matine d'hiver.... Georges ne demandait pas
mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadje ne disaient pas
non.

La porte s'ouvrit  deux battants, et on annona Mme la comtesse de
Rudden.

Christine avait compris que l'avenir de son coeur allait se jouer ce
soir-l: il y a des heures dcisives dans la vie. Il se fit en elle, au
dernier instant, une raction subite: elle secoua ses langueurs; elle
voulut voir sa rivale en face. Aussi, aprs avoir dclar qu'elle
n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda
sa voiture.

Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un
chef-d'oeuvre, et, quand elle entra, le mme mouvement d'admiration
tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps
plutt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses paules en
sortaient et s'panouissaient dans l'clat blond et chaud de leur
radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont
la tte se dgageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage
d'argent; elle avait, pour la premire fois, soulev autour de son front
ses cheveux,--d'ordinaire trop chastement plaqus  la tempe,--et
lgers, ariens, vivants, ils frissonnaient et clairaient des riches
reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veine de rseaux
bleus. En la voyant, on songeait  une belle reine qui venait de dposer
sa couronne. Elle passa  ct de Nadje, vit Georges et ne se dtourna
point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall;
un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour
d'elle, anima tout de sa prsence, de sa parole et de son charme. Ses
amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait
de loin, avec un mlange d'tonnement et de curiosit, de plaisir et de
vague inquitude. Nadje le comprit, et, comme ces sentiments-l
pouvaient devenir dangereux: Allez donc lui parler! dit-elle avec le
raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.

Il obit sans rpliquer et se mla au groupe des louangeurs et des
admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrte; mais
Georges sut  peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots.
Elle lui rpondit comme  tout le monde. Il ne put se tenir d'en
prouver du dpit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un
an, n'avait vu que lui au monde; je crois mme qu'il murmura tout bas le
grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'me douloureuse  travers
le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadje et lui parla
d'amour avec colre. L'air n'tait pas d'accord avec la chanson; mais
Mlle Borgiloff tait l'indulgence mme! Peu  peu il s'excita lui-mme,
sans qu'il ft besoin de l'y aider. Il trouva que Nadje tait simple et
naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et
que, pour son compte, il avait toujours mieux aim le dialogue  deux
que le discours public: il s'tourdit et s'exalta  froid, et, aprs
avoir commenc par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser
ce qu'il disait. Au moment o les invits passrent dans la salle du
souper, il s'engageait de plus en plus vis--vis de Nadje. Christine,
au bras du major, alla s'asseoir  une table. M. de Simiane conduisit
Mlle Borgiloff  une autre. Deux ou trois douairires, qui n'avaient
plus d'amoureux depuis vingt ans, se prparrent  compter les coups.

       *       *       *       *       *

En Sude on prolonge pendant tout janvier le rgne pacifique des rois du
gteau, et chaque festin voit donner  ses favoris la couronne de la
fve. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle
donna la fve de la premire table  Christine, qui couronna le baron de
Vendel, et celle de la seconde  Georges, qui partagea son trne avec
Nadje.

On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment
le plus heureux de la journe; on ne le remplacera jamais.

Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit ptillait avec la
mousse du vin d'A: les toasts joyeux s'changeaient d'un groupe 
l'autre; on mla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des
reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins
voltigeaient sur toutes les lvres; les traits lgers s'entre-croisaient
comme des flches qui passent en sifflant dans l'air; on dclara que le
sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient
d'excellentes raisons pour ne pas finir.

Mme de Rudden entendait et ne rpondait pas; le major faisait comme s'il
n'entendait point; Nadje rougissait, Georges buvait: mais quatre
coeurs taient troubls.

Aprs le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons,
mles de musique et de danses, si clbres dans le Nord sous le nom de
_Polonaises_. Nulle part la beaut de la femme ou l'lgance de l'homme
ne se dploie avec plus de grce et de majest, dans une pompe plus
grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une dmarche
cadence sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un
balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulvent et
s'abaissent tour  tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves,
qu'ils descendent en nageant, le mouvement cach des vagues berce une
blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la
danse, avait donn la main  Mme de Rudden, les autres le suivaient par
couples. Le cavalier offrait  sa dame tantt une main, tantt l'autre;
parfois c'est  peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et
parfois il les runissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans
quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite  sa
gauche, de sa gauche  sa droite; le mme mouvement se rptait sur
toute la ligne, qui, tour  tour, aux appels de l'orchestre, pressait
ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle
s'engageait dans des arabesques ingnieuses, serres, compliques,
inextricables, mais correctes, comme les alles vivantes d'un labyrinthe
qui se meut, de telle sorte que le ruban anim, contourn dans tous les
sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille noeuds et les
dfaire. Puis,  un moment donn, toutes les mains se quittrent, tous
les couples se dispersrent comme dans un tumulte rgl, et chaque
danseur,  son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa
main et tournant avec elle.

Quand le hasard de ces changes amena Georges devant Christine, il y eut
chez tous deux une motion profonde: chez Georges une irritation
nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion
n'tait point propice: le monde n'est pas favorable  l'expansion des
coeurs; il les resserre et les refoule sur eux-mmes. C'est la
solitude qui les invite  s'pancher. Deux mains gantes se touchrent;
mais le fluide lectrique n'en jaillit point; les regards ne se
rencontrrent pas--ces regards mus, qui tremblent et brillent au fond
des larmes. Les mes restrent fermes.

       *       *       *       *       *

Les explications en amour sont trop souvent inutiles: ds que la douce
harmonie des coeurs est trouble, il est bien  craindre que rien ne
puisse plus jamais la rtablir. Christine le savait. Elle savait que
dans ces ruptures tristes, qui donnent un si clatant dmenti aux
promesses d'ternit des sentiments humains, et qui nous rappellent si
amrement le nant et le vide de nos coeurs, il ne faut pas chercher
d'o viennent les torts et  qui est la faute. Il est si rare que les
forces soient gales chez les deux, et en mme temps les volonts
pareilles! Ds que l'on ne marche plus du mme pas dans la voie que l'on
suivait ensemble, chaque pas de plus nous spare et nous loigne
davantage. Il faut prendre garde au premier!

Mais  quoi bon crire l'histoire douloureuse de ces dchirements,
blessures caches, dont le sang, qui s'panche en dedans, nous touffe?
Qui ne connat, hlas! cet enchanement fatal de petites choses qui
deviennent grandes, ces coups d'pingle de la vie journalire, qui peu 
peu s'enveniment; cette msintelligence latente et sourde, qui, tout 
coup, se montre et clate en ruptures soudaines, alors peut-tre que
tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En
amour, tout est si facilement irrparable,  moins que l'homme, par
d'inattendus et brlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces
glaces naissantes;  moins que la femme, par le dvouement de sa
tendresse, ne touche et ne dsarme chez l'autre une irritabilit
douloureuse!

Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui
fallait le bonheur pour qu'elle ost: elle tait dsarme par la douleur
qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et,
dsormais incurable en sa mlancolie, enferme dans sa volont muette,
comme dans une tour, absorbe dans le regret de l'idal vanoui, et
replie de plus en plus sur son amour et sur elle-mme, elle ne fut plus
capable de ces lans passionns, souveraines inspirations de l'amour en
ses crises suprmes, dont la violence qui sauve secoue deux mes et les
rend l'une  l'autre. Mais elle tait du moins assez ardemment prise
pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre.
Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait
rebuter; aprs avoir travers lentement et en s'attardant la phase de
l'ivresse, elle entra rsolument dans celle de la douleur. Son amour
tait devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dpendait plus d'elle de s'y
soustraire.

Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui
dit qu'elle tait absente; il prouva un mouvement d'impatiente
humeur.... Ah! s'il et pu la voir derrire son rideau, l'piant et
pleurant!


CHRISTINE  MAA.

Le jour des larmes est arriv: il ne m'aime plus! J'en suis sre:
l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas:
ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces gostes maladroits,
qui se dfendent contre la piti: Je te l'avais prdit! Plains-moi,
pleure avec moi! voil tout ce que je demande.... ou plutt je ne
demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chre, chre amie! o es-tu?
Pardonne-moi! Je t'offense peut-tre; mais tu sais bien que ces
mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi  toi surtout!... Mais,
vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir....
hlas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maa, je sens que
c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattache  cette
vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me
rpte ce mot  chaque heure,  chaque minute: il ne m'aime plus!...
C'est pourtant un noble coeur! L'infidlit lui rpugne.... il souffre
comme moi!... Il lutte courageusement, gnreusement.... Mais tu connais
ton amie, Maa: tu sais si je suis femme  vouloir cette lutte, ou 
jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je
mettais ma joie dans ce coeur qui venait  moi, de lui-mme et en
suivant sa pente.... Je repoussais jusqu' l'ide d'un lien qui lui et
enlev, avec le pouvoir de se reprendre, la libert de se donner 
chaque instant! et maintenant j'en suis  regretter de n'avoir pas mme
cette dernire consolation de sa prsence assure.

Comment cela s'est-il fait? diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais
comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est
d'ailleurs toujours la mme histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes
les femmes. Il est arriv ici une jeune Russe: on l'appelle Nadje
Borgiloff; ni bien ni mal; plutt bien: ce que les Franais appellent la
beaut du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fires de leur
jeunesse!

Elles ont raison, aprs tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec
elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrs ici ou l; je ne
sais: n'importe! Vois-tu, Maa, j'avais tort peut-tre de vivre ainsi
dans l'isolement; j'aurais d aller plus souvent dans le monde....

Et quand j'y serais alle?... Ah! ta mre avait raison: on n'vite rien,
et ce qui est crit est crit. Il l'a donc aime, tout d'un coup, comme
il m'avait aime moi-mme.... et voil le danger et le chtiment de ces
amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien
aprs!

Mais moi, chre, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai
plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui
s'prend de l'impossible et s'attache  ce qui veut la quitter, mais
parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il tait noble et
bon. Si tu savais comme il est dchir, comme il voudrait m'aimer
encore! J'en suis rduite  l'admirer quand il me blesse! Et pourtant,
si je voulais.... Ah! chre amie, _si je voulais_! C'est ma dernire
consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le
ramnerais  mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni
de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois
relev ne reste plus gure  genoux. Qu'il soit donc libre tout  fait,
tout d'un coup, libre sans mme un remords!... Je ne te trompais pas
quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais tre ni un
chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amre du
sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose
me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu
savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit
tant de fois qu'il l'tait avec moi! Si j'tais sa soeur,  coup sr
il ne l'pouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela
toute de suite: je crois qu'elle n'a de coeur que dans la tte. Le
comte est riche; il a un bel avenir; il la mnera  Paris. Et voil
comme les mariages se font! Crois-tu, Maa, qu'il y a bien des hommes
aims pour eux-mmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en
rcompensent-ils?... Mais adieu, Maa! mme avec toi je ne veux pas une
plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour
moi, je m'tais toujours promis d'tre douce au malheur quand le malheur
viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.


MAA  CHRISTINE.

Tte folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un cong. On
traverse encore le Sund en traneau; attends-moi: je t'arrive. Chre
Christine, tu vois une baronne  tes pieds; j'y mets le baron, si tu
veux; mais, par grce, je t'en conjure, pas de prcipitation inutile,
rien d'irrvocable, d'irrparable!... Rien, entends-tu! rien avant de
m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans
d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on
t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu
le sais, mon amiti est inquite et trouble comme l'amour.... Je crois
que je suis ne pour tre une amie!... _ton_ amie!... Si tu ne me
promets pas d'tre sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et
sans mon baron....

Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je ne veux pas pleurer.
Adieu, Christine chre, je t'aime tendrement!


GEORGES DE SIMIANE  HENRI DE PIENNES.

Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas!
Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et
quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse
de Rudden, cette Christine que j'ai tant aime, qui m'aimait tant... je
le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle
se marie.... et pas avec moi!--Moi, elle m'a refus.--Elle pouse un
certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait
la cour, c'est une justice  lui rendre, depuis dix ans  tout le moins!
Tu vois que la vertu est toujours rcompense. Moi, cependant, je ne me
doutais de rien; cela m'a frapp comme un coup de foudre dont on ne voit
pas l'clair.... Frapp! pas  mort, mais du moins assez tourdi, j'en
conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle
n'a pas daign me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait
tout; c'est par le public, qui rpte tout, comme un cho sonore et
stupide.

Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis
_rien_, si l'on cherchait, il y aurait peut-tre un bout de coquetterie
avec cette jeune Russe dont tu m'as parl, Mlle Borgiloff. Un cotillon
dans jusqu' une heure du matin: cela se voit tous les jours; un
cheval emport que j'ai arrt par la bride: le premier gendarme venu en
aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher,
un gteau des rois dont je lui ai donn la fve.... Fallait-il la
manger! Et voil tout! Depuis ce temps, Christine est compltement
change. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens  querelles et 
raccommodements; le premier mot devait tre le dernier.... et il n'a pas
mme t prononc! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de
notre chre Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour!
Et encore, il n'y a que le soupon d'une tache!

J'ai t vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On
ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du coeur sans que le
coeur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des
craintes.... je l'ai aperue un jour au fond de sa voiture, si ple!...
aprs cela, elle tait souvent ple.... Enfin je suis all pour la voir;
je le devais, Henri, et, ne l'euss-je pas d, je l'aurais fait encore!
N'ai-je pas vcu de sa vie pendant une anne,--une anne si courte et si
longue?--Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont
rpares, tant de torts oublis! Elle ne m'a pas reu.... Je suis
retourn; on m'a rpondu qu'elle n'tait plus  Stockholm.... Cela m'a
mis un peu en colre. J'ai dlir un jour ou deux. Je crois mme que
j'ai t fort dur envers Nadje. Mlle Borgiloff a tout support avec une
rsignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je
souffrais.... C'est un bon coeur que cette fille; elle mrite vraiment
ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit
sans fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne
sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour
deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner  ce qu'on aime?

Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait
comprendre les tourments des mes damnes! Je ne savais s'il fallait
rompre avec Nadje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec
Christine.... mais l'et-elle voulu?

Je suis all un soir dans un salon o j'ai vu que l'on me regardait d'un
certain air. Les femmes semblaient avoir piti de moi. Tu sais cette
piti moqueuse, plus intolrable que l'insulte des hommes!

Le chevalier de Valborg est venu  moi. Je l'ai regard dans les yeux.
Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherch
querelle.

Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous tes
philosophe?

--Comme Chamfort, lui ai-je rpondu; j'avale une couleuvre tous les
matins: cela m'aide  digrer le reste de la journe.

--Le moyen est hroque: et aujourd'hui?

--J'en ai aval deux.

--Cela se trouve bien!

--Achevez donc! De quoi s'agit-il?

--D'un mariage!

Ce mot m'a fait froid.

Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...

Et  part moi je me sentis fort irrit contre Nadje.

Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse.

--Ah! elle se marie.

--Vous ne le saviez pas?

--Parole d'honneur! et elle pouse?

--M. le baron de Vendel!

--Cela devait tre, ai-je rpondu avec un assez mauvais rire.

Je n'ai rien  te cacher, Henri, mme dans mes meilleurs jours, j'ai
toujours t un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a boulevers.
Elle! Christine! dj! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire
aux femmes,  prsent?

Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste
dans la gorge!

J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes.
J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais trangl le chevalier avec
dlices. Il y a des moments dans la vie o l'homme civilis disparat
chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-l j'ai du sang
de tigre dans les veines.

Mais j'ai rflchi qu'une scne de violence, ce serait trop scandaleux
pour le corps diplomatique, et j'ai rpondu avec mon plus beau sourire
que les deux mariages se feraient en mme temps.

Quel est donc l'autre! m'a-t-il demand avec un tonnement vrai ou
feint.

--Le mien ne vous dplaise!

--Avec qui?

--Avec Mlle Borgiloff.

--Me chargez-vous de l'annoncer  la comtesse?

--Vous avait-elle charg de m'apprendre le sien?

--Non, en vrit.

--Alors, attendez! Elle recevra un billet de part.

--Comme tout le monde?

--Sans doute. Voulez-vous tre mon tmoin?

--Je serai celui de Mme de Rudden, me rpondit-il.

Nous nous salumes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos.

Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle
me fut accorde par M. son pre avec un empressement flatteur. Depuis ce
temps-l, je dois tre le plus heureux des hommes. Nadje est jeune,
elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en
a t jalouse! Je ne t'invite pas  la noce: ce sera trs-simple; je
n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous htons: il faut  tout
prix sortir des positions fausses.

Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me
semble trange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on
l'crit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si
jamais tu as envie de faire des romans en action; songe  mon dernier
chapitre.




XIV


A mesure que Georges s'tait loign de Mme de Rudden, le major s'tait
rapproch d'elle: uniquement par bont, tout d'abord, et pour ne la
point laisser  son isolement et  sa douleur; puis bientt avec la
secrte esprance de la consoler pour son propre compte. Avec un
sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit
plusieurs fois dans la mme semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu
de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis
qu'elle le comprenait mieux en l'prouvant davantage.

Le baron rappela d'anciennes promesses.

Je n'ai rien promis, rpondit Christine.

--Vous ne m'avez pas dfendu d'esprer.

--Le moyen de vous en empcher?

M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement 
ses voeux: il crut,  force de dsirer, et il entoura Christine de
soins plus empresss. C'tait l'homme le plus incapable d'une
indiscrtion; mais, si sa bouche tait muette, ses yeux taient
loquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme
toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le
publier avec commentaires.

Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien
pour accrditer ces bruits; rien non plus pour les dmentir. Elle ne se
proccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane.
Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manire  une incertitude
maintenant intolrable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent,
qu'elle n'aurait pas port, le ramnerait  elle; et, comme elle
suivrait alors les conseils de Maa! comme elle enlacerait
d'indissolubles liens ce coeur inconstant par faiblesse, qu'il fallait
rendre heureux malgr lui!

Si, au contraire, elle n'tait plus aime.... aime comme elle voulait
l'tre.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance
tendre et les gards d'un coeur dlicat, se proccupant encore, alors
mme qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire  ce qu'il a jadis aim,
il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-mme cette libert qu'il
tait trop noble pour demander jamais, mais qu'elle tait trop fire
pour ne pas lui rendre.

Christine, en agissant ainsi, obissait  une inspiration gnreuse;
mais elle comptait sans le dpit qui peut dranger les meilleurs
calculs, sans la vanit, qui se trouve si souvent au fond de l'amour
chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges tait capable
de partis violents, de rsolutions soudaines et dsespres....
dussent-elles briser sa vie!

La nouvelle du mariage de la comtesse se rpandit assez rapidement 
travers la ville; on flicita le baron, qui s'en dfendait mal, parce
qu'il y croyait lui-mme; on approuvait Christine, qui ne se montrait
gure. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots
piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son
ct en devanant la comtesse par son mariage avec Nadje, qui fut
officiellement annonc.

La nouvelle en fut porte  Christine par Valborg, dont la main tourdie
la frappait mortellement au coeur. Elle demanda des dtails et les
couta avec une fivreuse avidit. Elle voulait savoir si l'on disait
que les fiancs s'aimaient.

Ils s'adorent! rpondit le chevalier, et c'est un peu ma faute.
Imaginez que c'est moi qui ai prsent le comte  Mlle Borgiloff!

M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dplies d'un ventail
chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine.

Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entrane comme malgr
elle  revenir sur ce douloureux sujet.

--C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg.

--Et comment cela?

--En lui apprenant votre propre mariage.

--Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle?

--Trs-bien.... c'est--dire trs-mal!... Je crois qu'il avait envie de
me sauter  la gorge. Mais je lui pardonne de grand coeur,  ce pauvre
Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans
regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais rsign.

Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant.
Christine ne parut point y prendre garde.

Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annonc mon mariage comme une
chose tout  fait arrte?

--Positivement! et c'est ce qui l'a dcid. Il a eu comme un clair de
rage dans les yeux.... Il n'y avait pas l de quoi flatter infiniment la
belle Nadje! Mais il s'est calm bientt, et je puis dire que je l'ai
vu prendre sa rsolution.

--Je trouve, chevalier, que vous avez mis  tout ceci un peu plus de
zle qu'on ne vous en demandait. Qui vous avait donc charg de publier
ainsi mes bans dans les salons?

--Et mais! comtesse, c'tait la nouvelle du jour, et vous savez, les
nouvelles, c'est toujours bon  raconter. Cela intresse la
conversation. Jamais je ne m'tais fait mieux couter.

La comtesse leva imperceptiblement les paules.

A quand le mariage? demanda-t-elle.

--On parle du 1er mars.

--Nous sommes au 20 fvrier! c'est bien mener les choses!

--Et vous, comtesse, quand?

--Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain.

--Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!...
Mais alors....

Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur tait peinte; le
jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vrit, et, saisissant
vivement la main de Christine:

Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait?

--Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas l de quoi vous
affliger.

--Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois.

--Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous
pas tout  l'heure qu'ils s'adoraient?

--Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau.

--Peut-tre alors faudrait-il moins parler, reprit la comtesse avec
douceur.

Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laiss
retomber la portire du salon, elle cacha sa tte dans ses mains et
dvora ses larmes.




XV


Georges cependant brusquait les choses pour arriver  un prompt
dnoment: il tait d'une activit inquite. En voil un qui aime sa
femme! disaient les observateurs superficiels; un oeil clairvoyant
et aperu plutt les indices d'un coeur troubl qui voulait
s'tourdir. Le vrai bonheur est plus calme.

Nadje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne
s'aperut point des soucis de son fianc. On ne peut pas tout voir  la
fois: elle regardait des dentelles! Peut-tre Georges ne venait-il point
chez elle aussi souvent qu'il et d; mais n'auraient-ils point le temps
d'tre ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin
d'envoyer une lettre de part  la comtesse, avec une adresse de sa main.
Georges ne le sut pas, et il et trouv sans doute le procd d'un got
douteux.

Toutes les chances arrivent  leur jour. Georges regretta peut-tre,
le matin du 1er mars, que l'anne ne ft pas bissextile; mais le
temps des rflexions tait pass: encore quelques heures, et le dernier
mot de sa vie jeune et libre allait tre dit pour jamais. Il n'avait
pas un ami auprs de lui; ses penses, qu'il ne pouvait confier 
personne, lui retombaient sur le coeur.

Nadje tait fille d'une mre polonaise; elle avait t leve dans la
religion catholique, apostolique et romaine. La bndiction nuptiale dut
avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve prs du
couvent des Dames-Franaises, et qui sert d'glise  tous les
catholiques sudois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fix l'heure de
midi; mais longtemps  l'avance une foule d'lite remplissait l'enceinte
trop troite. On y retrouvait tous les trangers de distinction (c'est
la formule consacre) et toute la socit lgante de Stockholm, moins
Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuy contre
la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux,
paraissait soucieux. On et dit que c'tait sa fiance qu'un autre
allait pouser. Quelques jeunes gens placs autour de lui n'eussent pas
demand mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir tre
discret, ce jour-l, pour la premire fois de sa vie.

Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrtrent devant l'glise.
Le suisse, en grand costume, l'pe au ct, la hallebarde au poing,
ouvrit la porte  deux battants, Georges parut, donnant la main 
Nadje.

La fiance portait son beau costume avec une suprme lgance; son long
voile de dentelle blanche tranait derrire elle comme un manteau de
reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-tre et-on pu
trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais
elle tait si prs d'tre femme! Quant  Georges, il avait l'impassible
dignit de l'homme bien n qui sent tous les yeux fixs sur lui et qui
garde ses penses et cache ses impressions.

Un vieux chapelain  cheveux blancs commena bientt les crmonies du
rite catholique, au milieu d'une assemble trangre, qui admirait, non
sans quelque tonnement, leur posie grandiose, et les souvenirs
bibliques des patriarches, mls aux pompes du sacrement; il rappelait
les images douces et charmantes de ces hrones de la famille, force et
parure de l'homme, posie de la tente, fleurs du dsert, grce du chaste
foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Nomi, mres fcondes et bnies, et il
invoquait sur les ttes inclines les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac
et de Jacob, qui fit la race d'Isral aussi nombreuse que les grains de
sable de la mer.

Quand le prtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il
prenait pour femme et lgitime pouse Nadje Borgiloff, prsente devant
lui, au moment o le fianc pronona le _oui_ fatal, on entendit comme
une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleures, un
soupir dans les tuyaux, un gmissement vague: Georges se dfendit mal
d'un trouble involontaire; Nadje le rappela  lui par un regard froid
et ferme, et,  son tour, elle rpondit d'une voix haute et sonore. Le
prtre monta  l'autel et clbra la messe; puis,  l'instant marqu par
la liturgie, il se tourna vers l'assemble et revint prs des poux;
deux jeunes hommes soulevrent au-dessus de leurs ttes les plis
flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prlude
d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemble le frisson nerveux
des grandes motions; bientt le chant se dgagea du groupe harmonieux
des accords, vibrant, pathtique, inspir. Une mlodie lgre, arienne,
aile sembla voltiger sous les arceaux de l'glise et planer sur la tte
de la foule ravie. Peu d'artistes,  Stockholm pas plus qu'ailleurs,
eussent t capables de communiquer ainsi leur me  l'ivoire
insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris;
car, ds les premires notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de
mlancolie, entendu pour la premire fois sur le bateau de Skokloster,
et que, par un beau soir d't, Christine avait jou pour lui prs des
fentres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'tait le lied
dalcarlien:

    Perdus tous deux dans la steppe infinie!

Vous me le jouerez souvent! avait-il dit  la comtesse. Ni l'un ni
l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui
l'entendre jamais en de telles circonstances!

L'essaim confus des souvenirs se leva tout  coup dans son me, chantant
et battant des ailes: il se rappela les joies vanouies du pass, ces
joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivr; il se
rappela cette inpuisable et sereine tendresse de toutes les heures et
de tous les instants; ce dvouement ingnieux, infatigable, toujours
prsent; cette dlicatesse de l'esprit et cette prvenance du coeur,
visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme
si elle et trouv le suprme bonheur dans le don de sa vie incessamment
renouvel. Puis il se demandait comment il avait pay ces dettes sacres
du coeur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa
prcipitation devait tre une injure pour Christine.... mme coupable!
Et, si elle tait coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y
avait oubli des deux cts, qui donc avait donn l'exemple? Pour la
premire fois, depuis sa rsolution prise, il eut peur. Le doute lui
vint, avec tout son cortge de remords et de poignantes amertumes.... Il
s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intrieure
et puissante lui disait qu'il avait tu le bonheur d'une autre! Et,
quand il cherchait s'il y avait des remdes  ces malheurs qui taient
des fautes, le prtre, l'autel, sa fiance, sa conscience, tout
rpondait: Il est trop tard!

Les deux poux s'taient agenouills sur les coussins de velours, pour
couter les dernires prires. Georges laissa tomber sa tte dans ses
mains et oublia le monde.

Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frmir sous les
attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thme
primitif et le conduisait  travers ces variations habiles, qui sont
comme les nuances de la pense et les demi-teintes du sentiment. Quand
la mlodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les
accents qui remuent le coeur et pntrent l'me. L'motion a partout
le mme langage, et rien ne ressemble plus  un chant d'amour que le
chant de la prire. Ce lied, trouv au fond des bois par quelque paysan
rveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le pome
harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs caches.... Ceux
qui connaissent la langue passionne des sons souponnaient vaguement,
chez l'excutant, une de ces tragdies sans paroles de la vie intime,
qui se jouent au fond de l'me dans les moments suprmes. Tantt la
phrase mlodique semblait emporte dans un orage de notes brlantes, une
ardeur fivreuse prcipitait son rhythme entranant; tantt elle se
berait comme au souffle d'une rverie douce, et sa mlancolie semblait
sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires
taient faits. Tout  coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoup
se drobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure,
abrupte et languissante  la fois, vacillait comme la flamme sous le
vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientt la grande me
douloureuse rassembla ses forces disperses comme pour un dernier
effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de
feu s'en chappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air....
Puis tout  coup le calme se fit, l'harmonieuse tempte s'apaisa, la
phrase primitive reparut, douce, nave et simple, comme soupire par la
voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'teignit sur les touches
frmissantes, comme la plainte qu'on touffe sur des lvres dans un
baiser!

La crmonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'motions
impossible  dpeindre. On avait presque oubli les poux. Quelques
jeunes gens se grouprent devant les portes de la chapelle pour
attendre la sortie de l'artiste: Il joue, disait-on, comme Jenny Lind
aurait chant. On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer
la porte, on l'interrogea. Il rpondit qu'il ne savait rien, mais que la
tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il tait inutile de
former des attroupements devant l'glise!




XVI


Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? tait rentre chez
elle par des rues dtournes, qui longeaient les vastes jardins du
couvent. Elle trouva Maa tablie dans son salon. La baronne de Bjorn
tait arrive le matin mme du mariage. Elle tait accourue chez son
amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie  une
inquitude pleine d'angoisses.

Mme de Rudden, que l'excitation fbrile de la crise ne soutenait plus,
se jeta, ou plutt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne.
Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux taient secs, mais ses
mains tremblaient; son front brlait l'paule de Maa, sur laquelle il
s'tait pos. Maa lui prit la tte et la baisa tendrement, puis elle
l'loigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effraye des
changements rapides que la douleur avait produits sur cette beaut si
radieuse. Il y a un ge o les femmes ne doivent plus souffrir: elles
ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les
effeuillent, comme les orages de l'atmosphre les dernires roses de
l'automne.

Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnatre.

Maa la fit asseoir prs du feu, lui ta son chapeau et sa pelisse;
Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maa se mit  genoux
devant elle et prit ses deux mains, qu'elle rchauffa dans les siennes.

Mais parle donc! lui dit-elle tout  coup, tu me fais peur!

--Je te fais peur! rpta Christine comme un cho.

--Eh! sans doute, reprit Maa; voil dix-huit mois que je ne t'ai vue,
et tu ne veux pas mme me regarder!

--Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai piti.

--Tais-toi! dit Maa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en
suis sre, quelque mchante pense dans ta pauvre tte vide. Jure-moi
que jamais....

--Quoi? fit Christine.... Puis, comprenant tout  coup: Me tuer!
dit-elle. Et elle ajouta avec un regard o l'on pouvait mesurer la
profondeur de son dsespoir: Se tuer!... Il n'y a que les impatients
qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas?

--Ah! reprit Maa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment.

--Ceux que j'aimais ont t si bons pour moi! rpondit-elle avec un
sourire gar.

--Allons! dit Maa d'un ton de douce autorit, c'est assez! chasse ce
souvenir; je le veux: oublie!

--Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su.

--Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chre
Christine, je ne puis mme plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer
avec toi!

Christine tait assise au coin de la chemine, dans un grand fauteuil;
Maa, toujours  ses pieds, posa la tte sur ses genoux. Bientt
Christine sentit ses mains toutes baignes d'une chaude rose de pleurs.
Peu  peu ses nerfs se dtendirent, ses sanglots longtemps contenus
clatrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmrent un
peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le
trop-plein du coeur!

Maa, cependant, sous l'ingnieux prtexte qu'une maison depuis
longtemps inhabite est froide et malsaine, ne voulut point aller
demeurer chez elle, o ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari
la permission de venir s'tablir auprs de Christine, pour amortir au
moins ces premires atteintes des grandes souffrances, qui frappent
parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la
folie. Elles vcurent ainsi, toujours ensemble, prs de deux semaines,
dans une intimit bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg,
qui comprenait enfin l'tendue et l'intensit du mal qu'il avait fait,
et le major, qui avait toutes les dlicatesses comme il avait toutes les
ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine
pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il
avait quitt Stockholm; il n'y revint qu'une semaine aprs. Il
observait ces secrtes convenances du coeur qu'aucune civilit
n'inscrit dans son code puril et honnte, mais que devinent si bien
certaines natures.

La prsence de Maa rendait possibles de plus frquentes assiduits chez
Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assur de l'appui de la
baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine
pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il
s'tait trop ht, et il rsolut d'tre plus patient  l'avenir; mais on
devinait son silence.

Un matin, ils djeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa
tristesse, lui tendit la main par-dessus la table.

Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grce  vous demander.

--Parlez, chre Christine, vous savez qu'elle est accorde d'avance. Il
me semble qu'en me la demandant c'est  moi que vous la faites.

--Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maa.

--Oui, dit Maa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne
vient qu'aprs.

--Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui et
attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais
vous faire.

Une vive motion se peignit sur les traits du major, mais il ne rpondit
rien.

Que veux-tu dire? demanda Maa non moins inquite.

--Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps
je souffre.

--Je le vois bien, dit le baron.

--Et vous ne m'en parlez pas!

--C'est que je ne saurais vous gurir, reprit-il en hochant tristement
la tte; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire.

--Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur.

--Toujours tes folles ides, fit Maa avec un mouvement d'paules.

--Il ne faut donc pas songer aujourd'hui  un mariage que....

--Que vous ne dsirez pas, interrompit le major.

--Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine.

--Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous
apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est
toujours bien.

--Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras
amaigris et ses mains diaphanes.

--Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste;
je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me
plaindre.

--Ah! murmura Christine en cachant sa tte dans ses mains, la vie est un
jeu cruel! Quels nobles coeurs on dchire! et pourtant, je ne l'ai pas
voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est
sur moi! Que faire, mon Dieu?

--Tout pour vous, Christine; rien pour moi!

--Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine.

--Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus!

--Oh non! dit-elle, comme en proie  une terreur soudaine. Non! restez,
restez. Vous et Maa, vous tes maintenant mes seuls amis. Si vous
partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un
peu de patience! Maintenant je vous dsire autour de moi. Vous voulez
bien?

Le baron se tourna vers Maa, sans prononcer une parole.

Chers amis, c'est que j'ai le droit d'tre humble, reprit la comtesse
en leur tendant ses mains.




XVII


On n'est pas impunment le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides
semaines de la lune de miel s'coulrent pour Georges dans une sorte de
fivre de plaisir, au milieu des ftes, au sein d'une dissipation
tourdie. Nadje l'entranait; il n'avait pas le temps d'tre
malheureux.

Mais, au premier relche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la
pense de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue,
obstine: le remords troubla ses joies mondaines. Bientt il s'aperut
que Nadje n'tait pas celle qu'il avait rve. Le chtiment commenait.
Il croyait avoir pous une femme; il ne trouvait qu'une poupe, qui
passait sa vie  s'habiller et  se dshabiller. Stockholm fut bloui de
ses toilettes; mais les femmes qui ont de si belles robes font en
gnral plus de plaisir aux autres qu' leurs maris. A vrai dire,
Georges n'avait plus d'intrieur depuis qu'il tait mari. Il prouva
quelques moments d'ennui; sa pense fit beaucoup de chemin en arrire.
Il tait certain maintenant d'avoir pass  ct de son bonheur. C'est
ce qui arrive  beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont
malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rles, il accusa
Christine de l'avoir sacrifi. Quand il se trouvait seul, il songeait
aux heures charmantes passes prs d'elle, si rapides et tellement
remplies.

Il s'aperut bientt que Nadje ne l'aimait point, et il en souffrit;
non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point veille, mais dans
son orgueil si adroitement flatt d'abord, et maintenant si rudement
du. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intrt, avait
guid son choix, et il en ressentait un mcontentement secret, que mille
causes chaque jour venaient irriter encore.

Sur beaucoup de choses, Nadje et lui n'avaient point la mme faon de
voir. Sur beaucoup d'autres, Nadje n'avait mme pas d'opinion. Quand
une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se
rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un
achevait toujours la phrase que l'autre avait commence, comme si tous
les deux n'avaient eu qu'une pense. Il se disait qu'au lieu d'tre un
obstacle dans sa vie, elle en et t la force, le conseil et la raison.
Bientt il prouva contre le baron des accs de jalousie pre. La
jalousie tait la seule nuance de l'amour que Christine lui et encore
jamais fait connatre.

Il s'tonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de
bruit  Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des
mnagements pour lui. Christine tait capable de tous les raffinements.
Au lieu de lui en savoir gr, il s'en irritait. Enfin il interrogea le
chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vt encore.

Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de
Vendel, si je m'en crois moi-mme, elle ne se mariera jamais. Ah! mon
cher comte! vous tes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous
en fais pas mon compliment: vous avez bris le coeur d'une pauvre
femme qui mritait mieux.

Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumire. Il
courut chez la comtesse, gar, fou de douleur.

On lui dit que Mme de Rudden tait sortie. Il revint trois fois en deux
jours, et comme,  la dernire tentative, il voulait forcer la porte,
qu'un groom n'osait pas trop dfendre, le vieux valet de chambre
accourut.

Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges.

--Ne puis-je voir Mme la comtesse?

--On ne la voit pas!

--Pas mme moi?

Le vieux serviteur le regarda sans rpondre.

Est-ce que Mme de Rudden ne reoit pas?

--Non, monsieur.

--Quand recevra-t-elle?

--Mme la comtesse ne l'a pas dit.

Georges rentra chez lui fort triste. C'tait une de ces natures  la
fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne
pouvait plus obtenir tait prcisment celle qu'il tait le plus prs
d'aimer. Les regrets se mlrent aux remords, et il entra dans une phase
de tortures morales qui devint  ses propres yeux le commencement de
l'expiation. Nadje ne s'aperut de la tristesse de son mari que pour
s'en plaindre; elle laissa mme chapper quelques mots de rcrimination
aigre, qui n'taient gure propres  ramener le calme dans l'me
trouble du comte de Simiane.

A quelque temps de l, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un
peu et savait qu'elle tait l'amie intime de la comtesse. Il alla droit
 elle. Maa voulut l'viter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle
n'en eut pas le courage.

Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant.

--Vous ne faites que votre devoir, riposta la baronne.

L'amie de la comtesse tait  peu prs de son ge: c'tait une blonde
piquante; un pote de la cour avait compar ses yeux  deux petits feux
follets. Ils en avaient l'inquitude et l'clat et le mouvement. Mme de
Bjorn n'tait pas grande et mritait son surnom de _petite baronne_;
sans tre belle, elle tait charmante: ses joues, ses mains, ses
paules, logeaient dans leurs fossettes de petites niches d'amours.
Avec cela, vive, ptulante, le coeur sur la main, et la main ouverte!
Elle ne marchandait la vrit  personne, et se faisait assez craindre
de ceux qu'elle n'aimait pas.

Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que
tout mauvais cas est niable: de grce, expliquez-vous.

--Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous
a pas tout dit, je n'ai rien  vous apprendre.

Maa parlait d'un ton qui ne permettait gure de rplique. Georges
baissa la tte sans rpondre.

Voil comme vous tes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce
que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que
l'on n'a plus rien  vous demander; vous tuez une femme par votre
inconstance et vos lgrets; vous en pousez une autre pendant qu'elle
se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec
une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh
bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est
maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice
l-haut!

--Mais regardez-moi donc! s'cria Georges en lui prenant la main, et
dites si je ne suis pas assez puni!

--Oui, reprit Maa en s'adoucissant, je vois que vous tes malheureux,
et cela m'aiderait  vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier
ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi  ces
tortures d'une me brise...

--C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un
bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie!

--Non, non! je vous le dfends: elle n'est point prpare  vous revoir.

--Comme vous voudrez! murmura-t-il en baissant la tte.

Maa n'tait point encore dsarme; elle profita, elle abusa peut-tre
du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans piti, avec cette
loquence particulire aux femmes, et qu'elles ont parfois  un si haut
degr, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de
Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dvorait
lui-mme; si profondment dvou, que, pour assurer le bonheur de
l'autre, aucun sacrifice ne lui avait cot, pas mme le sacrifice de
soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois
dans sa vie. Quant  son mariage avec le baron, ce n'tait qu'une fable.
L'ide ne venait pas d'elle; car jamais elle n'et consenti  contrister
un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant,
elle ne l'avait point repouss tout d'abord, parce qu'elle ne voulait
point devoir l'amour de Georges  un scrupule ou  un remords.

Et pourtant je l'aimais! s'cria Georges, et de toute mon me!

--Vous voyez bien que non, reprit Maa, puisque vous en avez pous une
autre. Est-ce qu'elle n'tait pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle
n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas
jete dans les bras du major.

Georges ne trouvait pas une rponse; il prouvait ce vertige qui nous
prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abmes.

Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que
je rentre chez elle.

Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une
larme.

Portez-lui mes respects, mes regrets, murmura-t-il d'une voix
suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point.

Ah! dit Maa en regardant la goutte amre qui tremblait encore sur sa
main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!

Quelques instants aprs, elle entra chez la comtesse.

Christine tait tendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi
vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie:

Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu
Georges!

Maa lui passa un bras autour des paules, et, la baisant au front,
doucement, elle la contraignit  se rasseoir.

Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien.

--Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses
mains qui tremblaient. Je suis trs-calme: mais parle, parle donc!

Maa fut oblige d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme
elle prenait toutes sortes de prcautions et de mnagements, choisissant
ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher:

Non, tout! dis-moi tout! s'cria la comtesse avec une exaltation mal
contenue.

Maa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une
fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mmes de
Georges.

Oui! je reconnais ce mot-l, dit Christine, c'est ainsi qu'il a d
parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une
voix charmante dont le timbre caresse....

Maa vit bien qu'elle ne russirait pas  la calmer; elle laissa la
crise suivre son cours, esprant quelque adoucissement de sa violence
mme. C'tait la premire fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle
parlait avec tant d'abandon.

Ainsi, disait-elle quand Maa eut termin son rcit, il n'est pas mme
heureux, et je me suis perdue inutilement!

On l'entendit  plusieurs reprises rpter encore, comme en se parlant 
elle-mme: Il n'est pas heureux!

Peut-tre ceux qui ont tudi beaucoup le coeur humain.... des femmes,
prtendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si
sincres, il se glissait  son insu une secrte joie de voir que Georges
n'avait pas trouv auprs d'une autre le bonheur qu'il avait got prs
d'elle, que rien n'avait chass son image, et qu'il l'aimait encore.

Maa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pense
rapide. Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brlante en la regardant
fixement dans les yeux, veux-tu le revoir? Un clair passa sur le
visage ranim de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maa.

Oui! lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tte, plit, mit sa
main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de rflexion: Non;
reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas
maintenant, du moins, pas encore.... mais bientt! ajouta-t-elle avec
un sourire qui et rendu Georges fou d'amour et de douleur.

Georges, cependant, avait repris, bon gr, mal gr, la vie du monde: il
le fallait; ne ft-ce que pour viter un clat inutile. A travers les
raouts et les soires, il tranait le boulet conjugal, comme un forat
du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commenaient  la
plaindre tout bas.

La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son coeur. Maa
la soignait comme une soeur. Le mois de mars eut deux ou trois belles
matines. Un jour, le soleil frappait aux fentres avec la pointe d'or
de ses rayons; Maa jeta une pelisse de fourrures sur les paules de
Christine.

Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!

La voiture attendait tout attele dans la cour.

O allons-nous?

--Je ne sais; o tu voudras, n'importe! nous allons pour aller! 
Djurgaard, par exemple?

--Soit! dit Christine assez nonchalamment.

La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du
port--dont la glace, souleve par le flot de la Baltique, se dtachait
dj--passa devant la caserne du Roi, et s'engagea bientt dans un parc
superbe, sem de villas, de chteaux, de jardins, de thtres en plein
vent, de cafs en plein air, o la bourgeoisie de Stockholm fte le
dimanche et vient se rjouir pendant les beaux soirs d't. Elles
descendirent prs du chteau de Rosendal (la valle des roses), non loin
de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les
Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamtre et
la hauteur. Christine tait mieux et pouvait marcher.

Allons voir les chnes, dit Maa.

Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain ingal,
conduisait jusqu'au rond-point du parc, o un bouquet gigantesque de
chnes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de
granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les
deux femmes traversrent  pas lents une clairire de gazon ras; mais,
au moment de prendre une autre alle qui conduisait  un petit chalet
suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrta tout  coup. Elle
avait aperu Georges qui venait  elle.

Elle regarda Maa.

Je le savais, dit Mme de Bjorn.

Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux
s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant
elles, immobile et muet.

Il releva les yeux, et, en voyant Christine si change, il sentit une
immense piti s'emparer de lui.

Je vous fais peur, Georges? dit Christine en remarquant l'motion qui
s'tait empare de lui.

Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme.

Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maa.

--Oh! toujours, et plus que jamais!

--Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les
lvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire.

--C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix o il y avait des
larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir mconnu la plus
chre et la plus adore des femmes!

--Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas
tre heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel;
celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la
loyaut est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma
douleur.

Insensiblement l'motion la gagnait; Maa s'en aperut.

Christine, lui dit-elle, il faut partir. Et elle se leva la premire.

Encore une minute! dit Georges.

La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie.

Impossible! reprit Maa; c'est assez, c'est trop dj!

--Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidit d'un
amoureux de quinze ans.

--Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous tes le
mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, mme contre
moi! Je devais peut-tre cette suprme entrevue  votre douleur et 
notre pass.... plus serait trop! Adieu!

Le comte fit un geste de dsespoir violent.

Georges, dit-elle en lui prenant la main, pargnez-moi! laissez-moi ma
conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?

Maa fit deux ou trois pas dans l'alle: les longues aiguilles des pins,
broyes par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un
craquement sec: elle revint  Christine et toucha son bras.

La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et
appuya sa tte contre le tronc du chne auquel on avait adoss le banc
rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sche dchira sa
poitrine. Bientt elle plit en regardant Maa. Quand elle retira le
mouchoir qu'elle avait pos sur ses lvres, Georges s'aperut qu'il
tait rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les
mots n'expriment pas. Sans la prsence de Maa, il l'aurait prise dans
ses bras, serre contre son coeur, et leurs deux mes, plus que jamais
prises, eussent oubli le prsent et retrouv le pass.

Devant l'amie, si indulgente qu'elle ft, chacun devait garder ses
penses.

Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maa,
adressant  Georges un signe d'adieu.

Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne
faut pas qu'on vous voie.

Georges, immobile  la mme place, les suivit du regard. Christine
traversa la pelouse lentement, et avec la grce languissante d'un beau
cygne bless. Elle se retourna une dernire fois pour le voir. Mais
bientt les deux femmes entrrent sous une alle d'picas et de
tamarins; un pli du terrain les cacha tout  fait.

Georges, rest seul, s'enfona sous les plus sombres taillis du parc; il
ne rentra chez lui que vers le soir. Nadje avait dn sans l'attendre,
et tait alle chez une de ses amies, o l'on rptait un certain
quadrille, appel les _Lanciers_, vieille danse rajeunie, que deux
merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Sude. Il put donc jouir
en paix de l'cre volupt de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce
que le pote anglais appelle _the joy of grief_! Depuis qu'il avait revu
Christine, il sentait le besoin de se cacher  tous les yeux et de vivre
avec sa pense solitaire. Cependant sa douleur avait retrouv le calme.
Il respectait trop les volonts de sa malheureuse amie pour se prsenter
chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il
voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets ferms: un
voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitt Stockholm.

       *       *       *       *       *

Quelques jours aprs, il recevait une lettre de Maa, portant le timbre
de Lbeck. La baronne lui annonait que Christine, plus souffrante,
avait d quitter la Sude et chercher un ciel moins rigoureux.

Georges resta trois mois sans nouvelles, livr aux tortures de
l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une me
aimante.

       *       *       *       *       *

Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique
sans livre fut introduit prs de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une
femme l'attendait en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma.
Georges le suivit et aperut bientt la voiture. Un mouchoir s'agita,
une portire s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres,
lana ses chevaux. Georges,  travers les doubles plis du voile noir,
avait reconnu Maa, dont les cheveux blonds clairaient le visage. Il la
regarda avec une inquitude profonde, mais sans toutefois oser encore
l'interroger, bien qu'il et un nom dans le coeur et sur les lvres.

C'est maintenant qu'il faut venir! dit la baronne en lui serrant la
main.

Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleur.

Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint
d'entendre sa voix.

--Vous allez la voir, dit Maa; du courage!

Georges jeta un regard distrait  la portire: il reconnut la route de
Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il
et voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva.

L'attelage fumant franchit la grille de fer dor que tant de fois sa
main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais,
sem de bouquets d'arbres, et s'arrta devant un petit perron de quatre
marches, dont les houblons verts et le chvrefeuille brodaient la rampe
de festons flottants. C'tait une radieuse matine; juin souriait  la
terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les
arbres; le soleil tincelait dans les fentres et le printemps jetait
des fleurs partout.

Georges s'lana sur le perron; c'est  peine si Maa put le suivre.
Deux lvriers, favoris de Christine, couchs sur le ventre, et
allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient
la dernire marche. Ils reconnurent Georges, et se levrent joyeusement
pour lui lcher les mains.

Comme ils me haraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!

Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse tait
accouru. En apercevant Georges il porta la main  son front.

Comment est-elle? demanda la baronne.

--Elle se croit mieux.

--Et vous, Niels, comment la trouvez-vous?

--Plus mal.

Mme de Bjorn regarda Georges.

Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous!

--Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.

Il se dirigea vers la chambre de Christine.

Pas l! dit le vieux Niels en hochant la tte, ici! Et il montra le
salon.

Attendez que je la prvienne, fit Maa, qui passa la premire.

--Il est l! je sais qu'il est l! dit Christine; je le vois,
poursuivit-elle en tendant le bras vers le mur, que son regard ardent
semblait percer.

--Oh! comme elle l'aime encore! murmurait M. de Vendel, assis prs de
la fentre la tte entre ses mains.

La porte se rouvrit: Georges s'lana vers le canap sur lequel
Christine tait tendue, et tomba  genoux devant elle.

Georges! Georges! dit Christine, mais si bas, qu' peine on put
l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tte du jeune homme,
qu'elle pressait contre sa poitrine.

Georges la regarda, et fut frapp de sa beaut, plus peut-tre que le
jour o il la vit pour la premire fois. C'est qu'elle tait plus belle
encore. Sa joue anime s'tait teinte d'un soudain clat: elle
blouissait. Son oeil brillait d'un feu trange; ses belles mains, que
si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'tre encore
allonges et amincies; elles avaient la transparence de la cire
diaphane, et la plus lgre pression rougissait leur blancheur dlicate.
Ses cheveux dnous roulaient en ondes paisses sur ses paules, comme
un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune
homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le pass,
elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La
vie, pour elle, se concentrait dans l'instant prsent. Mais la violence
de ses motions l'puisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lvres
se dcolorrent, ses yeux s'teignirent; elle laissa retomber sa tte et
s'vanouit.

Maa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se
leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse:

Voil ce que vous en avez fait! dit-il.

Georges le regarda sans lui rpondre. Sa bouche n'avait plus de voix,
comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son
visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se
rassit sans ajouter un mot.

Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes:
Maa soutenait sa tte chevele et dfaillante. Enfin elle revint 
elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et
merci! Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurs  l'oreille
de son amie.

Le baron, avec cette merveilleuse dlicatesse qui semble donner un sens
de plus  certaines natures, comprit que la comtesse dsirait rester
seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il ft de ses dernires
minutes, comme s'il et t jaloux de s'oublier et de se sacrifier
jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied.

Va le remercier, dit Christine en serrant la main de Maa.

Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restrent seuls.
Georges avait pos ses lvres sur les mains de Christine; il les
mouillait de ses larmes.

Ce fut elle la premire qui retrouva la parole.

Georges, lui dit-elle, j'ai manqu de courage; je n'ai pas pu mourir
sans vous revoir.

Il la regarda d'un air gar.

O Christine! pardonnez-moi!

--Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es tromp de chemin;
mais ce n'est pas ta faute. Tu es all o tu croyais le bonheur. Qui
donc n'et pas fait comme toi?

--Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure....

--Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins
vous tiez heureux!

--Heureux! peut-on l'tre quand on vous a connue et perdue?

--N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'garement passionn, n'est-ce
pas que je savais bien aimer?

--Oui, Christine.... et pourtant!

--Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais
coutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon coeur que je
vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse
douce.... Quand je commenai de vous aimer, quand je recueillis, oh!
avec quelle joie profonde! tous ces trsors de tendresse que vous
rpandiez  mes pieds, je vous promis, ou plutt je me promis  moi-mme
de n'tre jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus
l'tre le jour o vous rencontrtes.... celle qui est aujourd'hui votre
femme.

Georges fit un geste de dsespoir. Christine pressa d'une molle treinte
sa main tour  tour brlante et glace.

Mnagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je
vis vos incertitudes, reprit-elle aprs un instant de silence, je vis le
trouble de votre me, je vis vos combats, vos rsistances, vos nobles
efforts pour rester  moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus
encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux
davantage.... Vos dsirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il
y avait en vous de reconnaissance profonde, de piti gnreuse, de
tendresse dlicate, de dvouement chevaleresque. Tout cela, c'tait
assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'tait pas assez pour moi,
Georges.... Georges, voil ma faute: j'ai pch par orgueil; mais cet
orgueil, c'tait encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne
voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez
pas voulu dnouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous ftes
libre!

--Ainsi vous m'aimez encore!

--Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne
plus t'aimer?

--Et moi! et moi, Christine!... Ma tte a pu un instant s'garer, jamais
mon coeur.... Je t'ai toujours aime.... je t'aime!

--Tais-toi, par piti! Tu veux donc me rendre la mort impossible?

--Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te dfendrai.... je te
cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!

Il l'entoura de ses deux bras....

Jamais! jamais plus je ne te quitterai!

--Et Nadje? murmura-t-elle.

--Nadje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en dsordre et
l'oeil hagard.... Qu'est-ce, Nadje? je ne la connais pas.... je ne la
reverrai de ma vie.

--Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une
dernire fois, ses longues paupires fatigues; le devoir!... un grand
mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier
jamais! Le temps n'est plus o nous tions libres tous deux. Oh! les
beaux jours! Mais comme ils ont pass vite! T'en souviens-tu de nos
beaux jours?

Georges cacha sa tte dans ses mains.

Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je
veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant 
elle-mme, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!

Et, comme il faisait un signe d'incrdulit:

Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'tait pas vrai, tu ne
serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitt cette fentre,
Georges, je ne vivrai plus que dans ton coeur.

Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de
vrit, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il touffa
ses sanglots pour ne pas troubler la srnit de sa dernire heure, et
il laissa couler ses larmes silencieuses.

Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas
que nous nous reverrons?

--Oui! et bientt!

--Pas encore, je t'avertirai! reprit-elle.

Et un sourire ineffable vint clairer ses lvres, qui se fermrent.

Le baron et Maa rentraient: ils s'arrtrent immobiles  deux pas du
lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de
la mourante.

Il fait nuit, dit Christine.... et j'touffe!

Maa courut  la fentre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le
cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'tait assise,
pendant que Georges,  ses pieds, lui lisait quelque pote ou lui
parlait d'amour. Elle prit leurs mains  tous trois, et les runit dans
la mme treinte; puis, sans relever les yeux, d'une voix qui
s'teignit, elle murmura: Mes amis, mes chers amis!... Georges!
Georges!... Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion
suprme  la main du jeune homme.

Georges voulut la prendre dans ses bras.

Plus en ce monde! lui dit Maa en s'agenouillant devant son amie, dont
elle ferma les yeux avec ses lvres.

La plus aimante et la plus douce des cratures avait quitt la terre
pour toujours.

Georges carta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de
Christine: tantt il la regardait tendrement, tantt il promenait autour
de lui des yeux gars; des sanglots touffs brisaient sa poitrine,
puis il retombait dans un muet dsespoir.

Maa et le baron voulurent l'arracher  cette contemplation funeste; et
comme il leur rsistait:

C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage!

--Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point
supporter.

--Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?

Georges ne rpondit rien et se laissa emmener.

Le lendemain, il revint  Haga, avec le baron, pour rendre  Christine
les suprmes devoirs. Tous deux accompagnrent jusqu' sa dernire
demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pres dans
la chapelle funbre des Oxen-Stjerna.

Nous l'avons trop aime, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle!
dit le major sur la tombe o l'on venait de sceller leur amour unique 
tous deux.

Georges lui serra la main, mais ne rpondit qu'avec des larmes.




XVIII


Le sjour de Stockholm devint insupportable  M. de Simiane. Sa sant
s'puisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son
rappel. Les mdecins conseillrent l'air de France. Il traversa le
Gotha-Canal, creus dans le granit des montagnes, comme l'escalier de
Neptune du canal Caldonien, dont les marches liquides soulvent et
portent les flottes de Victoria  travers les sapins du Glen-Nvis. Le
bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux  Gothenbourg.

Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du dpart, un
hasard funbre l'amena prs du cimetire, situ non loin de la ville, au
pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte tait ouverte: il
entra. Le cimetire de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose
dire, il est intime. On n'y btit point aux riches dfunts des palais de
granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son
arbre et sa croix.

Si vous aimez la pense des morts, si dj l'herbe cache une part de ce
qui tait vous, s'il vous plat de retrouver les chers absents, ou du
moins de vous croire prs d'eux, ils auront pour vous un charme extrme,
ces cimetires du Nord, avec leur ciel mlancolique, leurs longues
alles de tilleuls et de chnes, leurs bouquets d'ormes et d'rables,
leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches
accables caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de
gazon fleuri.

Le cimetire de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce 
pouce, la dernire couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil
sacr; on y pargne  la douleur toutes ces vexations gratuites et
mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas mme contraint 
suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe
par familles. Parfois un couple d'amis s'isole  l'ombre d'un saule au
blanc feuillage, uni dans la mort mme, malgr la parole du matre:
_Siccine separat amara mors!_ La mort ne les a pas spars, et c'est
dans le mme sommeil qu'ils attendent le mme rveil, ensemble!...

Je serais bien ici, dit Georges en s'arrtant sous un grand tilleul, et
je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il,
elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.

Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyre blanche, la cacha dans
sa poitrine et sortit. Un aveugle  genoux prs de la porte lui tendit
une sbile de bois en murmurant: _Denka pa Dden!_ Pensez aux morts!

Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'loigna en frissonnant. Oh!
les morts, je ne les oublie pas! se disait-il.

Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les ctes de Sude
disparurent dans les flots embrass du couchant, il lui sembla perdre
Christine encore une fois.

Georges est maintenant  Paris. Il passe au milieu du monde, insensible
 ses joies comme  ses douleurs. Nadje va souvent au bal: c'est la
reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il
n'aime pas  voir danser le cotillon.

Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui
s'puise! auraient daign le consoler en lui versant l'oubli avec
l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il
a toujours l'air d'couter quand on lui parle, mais c'est  lui-mme
qu'il rpond tout bas: _Denka pa Dden!_ Pensez aux morts!

Stockholm, septembre 1856.


FIN.


COULOMMIERS.--TYP. A. MOUSSIN





End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***

***** This file should be named 35766-8.txt or 35766-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/5/7/6/35766/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
