The Project Gutenberg EBook of Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815), by 
Lordan Larchey

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Title: Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Author: Lordan Larchey

Release Date: April 20, 2011 [EBook #35919]

Language: French

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{~--- UTF-8 BOM ---~}LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET

(1799-1815)

PUBLIS PAR LORDAN LARCHEY

D'aprs le manuscrit original

avec gravures et autographe fac-simil

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1883




DTAILS SUR L'AUTEUR ET SUR SON OEUVRE.--PARALLLE DE COIGNET ET DE
FRICASSE {XV}.--ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES CAHIERS {XX}.--LA
DISCIPLINE ET L'ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRE {XXVIII}.--POURQUOI
IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRE {XXXVII}.


_On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du
texte; ils m'ont paru ncessaires pour appuyer la partie analytique, en
pargnant au lecteur les incertitudes de recherche._

[Illustration: FAC-SIMIL RDUIT AUX 3/4 DE L'CRITURE DE JEAN-ROCH
COIGNET

D'aprs son manuscrit original.]

Le journal du sergent Fricasse m'a permis de faire revivre un type
accompli du soldat de la Rpublique. Avec les Cahiers du capitaine
Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d'oeuvre du genre familier, nous
tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne
modifia point l'homme; il resta sous l'paulette un vrai sergent de
grenadiers.

Le manuscrit de Fricasse avait t mis  la disposition de ceux qui
voudraient en constater l'authenticit. Pour Coignet, je ferai la mme
offre. En telle matire il est bon de poser la question de confiance ds
le dbut, et ceci m'amne  dire comment les Cahiers sont en ma
possession.

Vers 1865,  l'talage d'un bouquiniste, sur le parapet du quai des
Saints-Pres, je mettais la main sur deux in-octavo  couverture verte
ddis solennellement aux _Vieux de la Vieille_: c'taient les
_Souvenirs de Jean-Roch Coignet_, imprims en 1851,  Auxerre, par
l'imprimeur Perriquet. Leur intrt me parut si vif, que j'en servis
presque aussitt d'abondants extraits aux lecteurs du _Monde illustr_,
o je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rtrospective.
Les extraits reparurent  la tte d'un volume d'essai publi en 1871,
sous le titre de _Petite Bibliothque des Mmoires_. Il n'en est point
dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors... En admettant
que l'orthographe doive sa correction  l'imprimeur, le rcit a les
allures qui devaient caractriser Jean-Roch.

On voit que j'admettais,  premire vue, la sincrit de l'oeuvre, mais
je conservais le dsir de m'en assurer mieux, et je finis par m'enqurir
au pays de mon hros. J'crivis  l'imprimeur du livre et au
bibliothcaire de la ville, guide naturel et autoris en pareilles
recherches. Au premier, je demandais s'il avait vu l'auteur; je priais
le second de vouloir bien me donner sur la personnalit de Coignet tous
les renseignements qu'il pourrait recueillir.

Une double rponse arriva bientt.--D'une part, l'imprimeur dclarait
que l'impression n'avait pas t faite sur le manuscrit original,
reconnu dfectueux. De son ct, M. Molard, bibliothcaire d'Auxerre, me
communiquait avec une obligeance parfaite de prcieux dtails, et me
comblait de joie en m'annonant que le prcieux original n'tait point
perdu.

J'appris ainsi qu'un avocat de la ville avait prpar pour l'impression
les premiers chapitres. Le travail, qu'il n'avait pas voulu continuer,
avait t men  bonne fin par un de ses confrres, non sans peine, 
cause des enttements d'un auteur peu familiaris avec les exigences de
la publicit. Tir  peu d'exemplaires, le livre est devenu rare par
suite d'une particularit assez curieuse.

Sur la fin de sa vie, Coignet tait rest l'habitu d'un caf trs
frquent par les voyageurs de commerce que divertissaient ses rcits
d'aventures. Cette clientle, sans cesse renouvele, avait suffi 
l'coulement de l'dition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que
Coignet lit conversation et lui dit, avec une tape amicale sur
l'paule: Tu vas acheter _ma belle ouvrage_. Le prix tant modr (5
francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir,
o il avait install un petit dpt d'exemplaires. Tous les volumes se
dispersrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point  la vie
nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur mtier. Toutefois,
leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester l.

Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents
francs pour les frais d'un grand repas qui devait tre servi au retour
des funrailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs
de commerce en passage, taient invits de droit. De plus, un crdit de
trois cents francs tait ouvert pour le caf, les liqueurs et autres
consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsques, et se
mettre ensuite immdiatement  table.

Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moiti
des invits s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable,
malgr la volont formelle du dfunt. Le repas n'en fut pas moins anim.
Un pote du cru rcita des vers de circonstance, et les libations en
l'honneur du brave Coignet furent multiplies pendant toute
l'aprs-midi. Le soir, on mangea la _soupe  la jacobine_; puis on vogua
toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent
djeuner, compos des reliefs du banquet, runissait de nouveau les amis
qui retrinqurent de plus belle  la mmoire du hros[1].

Ce rcit homrique augmenta mon dsir de possder le manuscrit original.
J'appris qu'il avait pass dans les mains des lgataires universels et
bnficiaires, qu'il avait ensuite t cd  M. Lorin, ancien
architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur
consentirait-il  une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce
dernier point, et je puis me considrer comme lgitime possesseur des
neuf cahiers de Coignet.

Le titre de _Cahiers_ est donn  ses mmoires parce qu'il rpond
exactement  l'aspect du manuscrit original, compos de neuf grands
cahiers. L'criture s'allonge comme celle d'un commenant; l'orthographe
manque dans la moiti des mots; on peut en avoir ide par le fac-simil,
que notre cadre a rduit un peu. Toute indulgence doit tre acquise  un
auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa
soixante-douzime anne avant de songer  retracer sa vie. La tche lui
fut lourde, mais c'tait un persvrant. Il vint  bout d'une oeuvre
ncessairement incorrecte en sa forme, prcieuse par la multiplicit des
dtails aussi bien que par la fracheur du coloris. Une facult
s'accrot souvent  dfaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se
souvenir qu'il avait moins crit.

J'ai tenu  donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus
complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincrit m'a paru devoir
passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes
pleines de redites et de longueurs que j'ai retranches autant que
possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une
phrase.  ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le
manuscrit original certains passages publis en 1852. Cependant, ils
n'ont pu tre communiqus que par l'auteur, et je les ai placs sous le
titre _Additions_, dans un supplment qui suit immdiatement le texte.

       *       *       *       *       *

J'ai dit en commenant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire,
comme Fricasse personnifiait le soldat de la Rpublique. L'un a combattu
en effet pour une ide, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous
deux ont eu la mme foi, tous deux ont souffert avec le mme courage,
ont montr au plus haut degr la volont de bien faire et le sentiment
du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'lite, 
n'importe quel rang. Pour le reste, les caractres de nos deux soldats
diffrent.

Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande tait
l'ignorance de Coignet. Fricasse a une lvation morale relle. Coignet
n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnte homme,
et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs
de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empche pas
d'avoir envie de pleurer avec son cur lorsque celui-ci prsente la
croix de l'glise  la duchesse d'Angoulme. En 1814, il dclare que les
Parisiens ne sont bons qu' s'entretuer{380}; il les admire en 1815
quand ils vont faire le coup de feu  la barrire{410}. Tout en faisant
son devoir de combattant, Fricasse a le coeur serr, il se reproche la
pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim.
Moins stocien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au
besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas
qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une
cantinire receleuse{116}, il fltrit un gnral prvaricateur{125}, un
colonel larron d'glises{326}, il prend les armes pour empcher des
soldats indignes de dpouiller les Moscovites au milieu de leur ville
embrase{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de
bon coeur sur les coquins qui cherchent  le corrompre pour voler
l'tat{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du chteau de Schoenbrunn
un petit chle pour l'offrir en cadeau  son htesse strasbourgeoise, et
nous ne devons pas nous exagrer la porte du mouvement de fanfaronnade
soldatesque qui lui fait dire: Je me croyais en pays ennemi, quand,
invit  dner par son capitaine, il est distrait par les belles dames,
au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe
destine  faire oublier sa bvue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas
ensuite seconder les aumnes, relativement considrables, de sa femme,
et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir?

Pour en revenir  mon parallle, il est un point surtout qui semble
loigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a rsolu de dfendre  Paris
comme aux frontires la libert de son pays; il jure de protger
l'Assemble nationale, tandis que Coignet concourt  sa violation avec
une profonde indiffrence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas
un crime. Il ne s'est jamais dout de ce qu'tait une Assemble
politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un
petit gnral proclam trs grand par tous ses chefs. Il l'a suivi 
Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu l, d'un ct,
ses frres d'armes; de l'autre, une runion d'hommes  toges galonnes
et  chapeaux emplums qui gesticulaient dans une grande salle. La
bataille a t tt finie. On a fait sauter les hommes par les fentres
qui n'taient pas hautes; on a dgalonn leurs toges{77}, et tout a t
dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces _pigeons pattus_{78}
(comme on les appelle) reprsentaient un principe inviolable. Ce mot
mme de _principe_, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet et
servi dans l'arme de Hoche, et ce grand rpublicain aurait continu 
vaincre, que Coignet et t dvou corps et me  son
gnral-rpublique comme il fut dvou  son gnral-empire. Il
justifiait sans le savoir cette merveilleuse dfinition de
Saint-vremont, qui disait dj de nous, sous Louis XIV: Le Franais
est surtout jaloux de la libert de se choisir un matre. Grande vrit
trs finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui
commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la Rpublique,
et la question de personnes passe malheureusement avant la question de
principes.

Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses apprciations des pays
o la guerre l'a pouss. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces
deux cts, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la
Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi
insensible  la cause de l'mancipation polonaise{210}, et cependant il
rend justice  l'hrosme de ces allis fidles, soit en Italie{121},
soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et
il leur doit deux fois la libert, sinon la vie{312, 337}. Mais ses
sympathies vont surtout, qui le croirait?  nos implacables ennemis, il
est touch par la charit et la rsignation des bons Allemands qui
enlvent nos morts{351}, qui pansent nos blesss{344}; qui se montrent
si prvenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualit
si parfaite. Il est admirateur passionn de la reine de Prusse
malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blesss ou
prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de
Berlin{223}. Les dtails gastronomiques de l'occupation de cette
capitale{189} montrent le point de dpart de certaines traditions qu'on
a dj fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et
en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique
tait dj singulirement modifie; on n'appelle plus Coignet aimable
caporal, et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats clops,
sans armes{343}.

Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de
ses rcits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicit.
Les dialogues qui animent  chaque instant le rcit, sont du ton le plus
naturel; les mises en scne sont parfaites, et les tableaux peints avec
vrit en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter.

L'intrt du livre n'est pas dans le fait de guerre considr au point
de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots,
figures, dtails pisodiques). Lorsque parut la _Chartreuse de Parme_,
de Beyle, son rcit de la journe de Waterloo fit sensation. On sentait
l le tmoignage d'un combattant. H bien! ce chapitre encore si
remarqu dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les
Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons  Montebello, lorsqu'il marche au
feu pour la premire fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais
se relevant aussitt, et condamnant sa faiblesse en rpondant: _Non_! au
sergent-major qui frappe sur son sac en disant: _On ne baisse pas la
tte_{95}. Nous le retrouvons  Marengo, lorsque... (pourquoi ne le
dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de
fusil{103} pour le dgorger et envoyer ses dernires balles  l'ennemi
triomphant; lorsque, renvers, sabr, il n'a d'autre chance de salut que
de se cramponner sanglant  la queue du cheval d'un dragon pour
rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus
belle. Tout ce rcit de Marengo est inimitable, les personnages s'y
meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres
petits pelotons faire leur retraite par chelons, en regardant derrire
eux, on entend l'explosion des gibernes dans les bls allums par les
obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un foss, tient d'une
main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les
pierres de la route  coups de cravache{107}. Le secours suprme de la
division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du pote, et
cependant les muses ne dsavoueraient pas sa comparaison: C'tait comme
une fort que le vent fait vaciller. Et quand ce renfort si espr fait
regagner la partie, quelle proraison! On bat la charge partout. Tout
le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on
hurlait{109}!

Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de dsespoir dans les
fondrires de Pologne o les moins vigoureux restent clous sur place?
Coignet prend chaque jambe  deux mains et l'arrache pour faire un
pas{193}.  Essling, la canonnade autrichienne, qui fait sauter les
bonnets  poils  vingt pieds, projette des lambeaux de chair humaine
avec une violence telle qu'il en est un instant assomm{248}. Sur la
route de Witepsk, il voit, sans autre formalit que celle d'un tirage au
sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste
offert  une discipline expirante{305}...

Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui rgne sous une forme ou sous
l'autre.  Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les
cadavres sur des voitures  fourrage, et sous la menace de la mitraille,
les forats viennent corder cet pouvantable chargement pour le
renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voil certes du
drame, et du drame vrai.

Heureusement, la note n'est pas toujours si dsespre. Ds le dbut, on
tombe dans une vritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord
pauvre petit ptre, bon pour faire un chien de bergre, puis conducteur
de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, o il couche entre
les pattes de son boeuf pour chapper au froid{5}; puis encore rentrant
mconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-mme
pour vivre comme un domestique tranger au milieu des siens{7}, jusqu'au
jour o l'intrt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en
se rvlant dans ce dernier adieu: Pre sans coeur, qu'avez vous fait de
vos enfants{21}? On assiste ensuite  l'initiation de l'ancien garon
d'curie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez
le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai pre, celui-l{24 
70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de
l'activit rurales dans le rayon parisien; elles taient dj grandes
alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'ides pacifiques, il faut se
reporter  la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient 
Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en
demi-solde  Auxerre, il se dtermine  prendre femme et  faire
trembler le manche de sa pioche en cultivant ses vignes et son
jardin{438  442}. C'est un tableau charmant de simplicit que sa
demande de la main de cette honnte picire,  laquelle il fait d'abord
moudre une livre de caf pour se donner le temps d'entrer en matire
avec plus de dlicatesse{439}. La confession et la clbration du
mariage{442} sont dignes des prludes. Rien n'est touchant comme
l'histoire de cet humble mnage.

Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien
connus, mais il y ajoute toujours quelques particularits intressantes.
Nous avons signal ses rcits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo,
d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son
passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premires croix de la
Lgion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat
d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Ina{183}, le sjour 
Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de
Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bnvent{233}, la
fameuse marche en charrettes de Limoges  Ulm{235}, la journe de
Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impriale 
Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est  lire dans le
Septime Cahier. Puis viennent les journes de la priode sombre:
Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365},
Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378},
Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}.
L'histoire de l'arme de la Loire a l quelques pages peu connues{413 
417}.

On ne saurait retrouver nulle part avec plus de dtails la vie militaire
du temps: le premier duel invent pour tter le nouveau{79}, les
carottes telles que le bon de la _plume_{119}, les _lgumes
coulantes_{477}, et l'art de simuler la fivre pour avoir du vin
sucr{179}, les mprises de factionnaires{123}, les marches force{164,
240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de
caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scnes de bivouac{176, 193, 195,
200, 475}; elles enseignent ce que valent  certains jours un morceau de
pain, un oeuf ou une pomme de terre, mme pour les grands chefs. Le
Cinquime Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient
leur utilit: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet 
poil. Les citadins, qui ne se font pas une ide nette du service de
l'tat-major en campagne, pourront galement voir le Septime Cahier.
Dans le Cinquime Cahier, nous retrouvons galement cet antagonisme
goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'arme.
Ce que Coignet  son tour craint le plus au monde, c'est de tomber
dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers  cheval lui rendent
bien la pareille en ne l'admettant pas mme  l'honneur de charger
l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comdie.

Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dner offert aux autorits
de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise,
victime des passions de Robespierre{130}, la qute de la colonelle{131},
la barbe tire pour convaincre un bureaucrate incrdule{136}, le passage
sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la
reconnaissance suppose des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas
offert par la garde franaise  la garde russe{215}, le coup de vent de
Metz{238}, la promenade force d'EssIing{245}, la rception du capitaine
Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la
description des charmes fminins de la cour impriale{208}, le grand
dner de la ville de Paris{271}, les promenades piques de la garde
nationale d'Auxerre{460  462}, o Coignet suant sous le poids de son
drapeau, regarde du haut de son mpris les miliciens ivres qui crasent
ses pieds en voulant se mettre au pas.

       *       *       *       *       *

La dernire partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu
longuement, aux petites misres de la vie de l'officier en demi-solde,
espionn, ombrageux et colre. La mise en surveillance, les
dnonciations, la prsence force  des sermons sur l'usurpateur et ses
satellites qui mangent les petits enfants au berceau, les invitables
disputes de prsance avec les magistrats du tribunal dans les
crmonies publiques, tout cela tait bien fait pour exasprer un vieux
brave qui possdait  fond l'art de se dbrouiller en pays ennemi, mais
qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi
clate-t-il en quelques pages qui appellent en mme temps l'motion et
le sourire[2].

Ce livre permet aussi de bien connatre l'esprit du soldat franais, qui
ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand dfaut est
toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans
les hautes rgions, un fragment de conversation entre Lannes et Napolon
donne assez  rflchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous
voyons le gnral Chambarlhac menac de mort par un canonnier qu'il veut
diriger dans une manoeuvre{86}, et si le mme gnral s'clipse ensuite
au moment le plus chaud d'une bataille pour reparatre aprs la
victoire, ses soldats le reoivent  coups de fusil, ils le forcent 
repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait
terrible en ce genre se serait pass  Montebello; les soldats d'une
demi-brigade auraient profit de la chaleur de l'action pour tuer tous
leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables
est de les faire prir  leur tour, mais du moins glorieusement, et
c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] ds le dbut de la journe de
Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le
feu d'un dtachement de tranards qu'il est charg de ramener 
destination{301}. Lui-mme ne craint pas de bousculer un colonel pour
faciliter  son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des
scnes auxquelles il nous fait assister  Boulogne et en Russie{81, 305,
327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de
vritables brigandages.

Pour en revenir  notre point de dpart, faisons observer que si une
discipline troite semble n'avoir jamais rgl les troupes, mme dans la
garde (comme on le voit par l'pisode bachique de son sjour d'Ay{178},
et par les facties lances au capitaine Renard sur le champ de bataille
d'Austerlitz{475}), elles se dvouent aux chefs qui payent de leurs
personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le
seconde avec une intelligence, une affection et un lan{113, 114, 176,
193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis 
l'obissance. Chez nous, on n'arrive  rien par la raideur[4]. Il faut
que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire
apprcier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la
_main de fer gante de velours_, qui est chez nous l'expression convenue
pour dsigner les aptitudes du parfait commandement.

C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiter
constamment de leurs hommes, faire acte de fraternit et de persuasion.
C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils dchirent leurs bottes et
leurs vtements en s'attelant  l'artillerie, comme les simples
soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne ngligeront point de les
encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront
l'embrasser de bon coeur, lui serreront la main, lui donneront le bras en
causant{96-99}. Cette amnit ne les empche pas de se risquer les
premiers au pril.  Marengo,  Essling, des gnraux vont placer
eux-mmes en tirailleurs des fantassins rallis{103, 249}.  Essling
encore, au moment o la canonnade couche par terre la moiti de la
garde impassible, Dorsenne renvers par l'explosion d'un obus, se relve
aussitt comme un beau guerrier, criant: Soldats, votre gnral n'a
point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir  son poste{247}.
Quelques jours aprs,  Wagram, un colonel d'artillerie, bless le
matin, ne se laisse emporter  l'ambulance que le soir, aprs la
bataille. Celui-l dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons;
il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais sur son
sant, il commandait{255}.--Cinq mots superbes qui valent un tableau de
matre.

A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le marchal Ney saisir un
fusil et s'lancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342};  Dresde, le
capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une
tranquillit telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrire. A Brienne,
le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pice
d'artillerie{371}. A Montereau, le marchal Lefebvre s'lance au galop
sur un pont coup et sabre une arrire-garde sans autre suite que les
officiers de l'tat-major imprial{274}. L'cume sortait de la bouche
du marchal, tant il frappait.

Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats
ne restaient pas en arrire; ils eussent rougi de le cder  leurs
officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur rest seul au Mincio suffit
pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers
d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher  la mort comme
canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce
mameluck s'lanant une dernire fois dans la mle d'Austerlitz pour y
conqurir son troisime tendard, et ne reparaissant plus{473}.
N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe  Eylau, et marche seul 
l'ambulance, avec deux fusils pour bquilles, en disant: J'ai trois
paires de bottes  Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201} Nous tombons
ici dans la factie, mais  des heures o les plus gais ne rient plus,
la factie devient un hrosme dont l'effet est certain sur des
Franais.

       *       *       *       *       *

On a fait bien des tudes sur Napolon; je n'en connais pas une o
l'homme soit mieux reprsent dans sa vie de combat, dans son troite
intimit avec les soldats qui l'aidrent  se faire un nom.

Des plus grandes oprations, nous le voyons descendre aux plus minces;
il se drangera pour aller prendre cent nageurs  la caserne de
Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il
confre avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les dtails
d'instruction militaire{280}, faisant manoeuvrer devant lui un simple
peloton de vlites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui rcite
mal sa thorie{280}, annonant lui-mme un exercice  feu{230},
recrutant  la vole un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans
les chambres d'une caserne  l'heure o les soldats sont couchs, et
examinant leur literie{142}.

Passer une revue est un devoir qu'il ne nglige jamais. Je ne parle pas
seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant
imperturbablement manoeuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir
l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant l'eau qui ruisselle
le long de ses cuisses et les ailes dtrempes de son chapeau qui
retombent sur ses paules{161}. Mais il n'est pas une parade sans qu'il
fasse manoeuvrer chaque rgiment avant le dfil{258}. En campagne, il
examine de mme les sous-officiers promus officiers, et rgle au besoin
leur destination{298}. Ds qu'un soldat prsente les armes, il s'arrte
et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne ngligera point la
visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations
officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}.
On le voit surtout  Brienne, quand il se place devant le front des
troupes en s'criant: Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je
marche  votre tte{371}.

Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge aprs son chef
d'tat-major, ne ngligeant pas de rgler ses frais de route et sur
l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les
combattants qui ont accompli des actions d'clat{98}, et fait aussitt
leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments
dcisifs, nous le voyons donner directement ses ordres  un capitaine
d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De mme, par tous les temps, et
 toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur
demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats
arrivent fourbus par des marches forces, il paratra s'indigner contre
des ordres outrepasss, les entourera de soins, surveillant la
distribution des cordiaux qui peuvent les rtablir{241}; il assiste du
reste volontiers au repas du soldat, et ne ddaigne pas de prsider  la
distribution d'une douzaine de porcs pris  la course{172}. A
l'occasion, il demande une pomme de terre et une bche par
escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-mme au feu de
son bivac, toujours plac bien en vue de l'arme{475}.

Il a soin de rgler lui-mme les petites querelles de son tat-major,
aprs confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donn
devant lui, il en fera son compliment nuanc parfois de petites
taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des
tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du
prestige exerc, devra se reporter aux renvois que nous avons multiplis
pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant
de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir.
Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses
officiers, et s'tonner librement devant eux de voir que la mort n'en
et pas voulu{336}. Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais
toujours et j'tais pay d'un regard gracieux, qu'il savait jeter  la
drobe{345}.

A la vrit, pour son matre, le pauvre Coignet n'tait bon qu' tuer.
Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: Je
l'aimais de toute mon me, mais j'avais le frisson quand je lui
parlais{345}. Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en
1813 au grand tat major imprial o on _blasphme_ (le mot est de
Coignet) en disant: L'Empereur est un ... qui nous fera tous
prir{357}. A Dresde, en 1813, notre hros lui-mme hasarde
respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais
c'est la seule note dissonante dans une admiration perptuelle, et il
s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'mouvant ce dernier
baiser  l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second
dpart,  Laon, est loin d'avoir un tel caractre{407}.

       *       *       *       *       *

Ceux qui tiennent pour dangereuse la lgende napolonienne trouveront
peut-tre que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en
histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne  ne rien oublier,
surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutt  le
bien connatre,  voir comment il a pu surexciter tous les lments
guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un
professionnel, bon  mditer pour les patriotes que proccupe le
relvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre
les dangers du culte d'un seul homme substitu au culte de la patrie.
C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napolon, ni celui
de Bonaparte. La leon qui se dgage de ses revers serait perdue si on
oubliait sa gloire qui est aussi la ntre. Plus grand fut le succs,
plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans,
doublement mutils.

On a dit que les proverbes taient la sagesse des nations. Cela nous
parat surtout vrai pour celui qui dit: _En toute chose, il faut
considrer la fin_. Quand on l'applique  l'histoire du premier Empire,
il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entres triomphales 
Vienne et  Berlin n'ont point empch la France de perdre deux petites
places appeles Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de
guerre ne nous a pas mme laiss les frontires conserves par le
faible Louis XVI.

Puisse la France ne plus associer sa fortune  celle des beaux joueurs
dont la devise est tout ou rien! En attendant, gardons-nous d'effacer,
mme au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties prilleuses. Il
doit rester, au contraire, comme une leon ternelle.

       *       *       *       *       *

On prtend que la vanit est notre dfaut national. Pourtant, on ne nous
voit point, comme d'autres peuples rputs plus sages, clbrer
obstinment de glorieux anniversaires. Puisque nous pargnons nos
souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs  notre
manire. Pensons  Waterloo en mme temps que les Anglais,  Sedan en
mme temps que les Prussiens, aux Vpres Siciliennes en mme temps que
l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins
d'amertume, car, dans l'hygine des peuples comme dans celle des
individus, les amers peuvent tre de grands prservatifs.

C'est ce que nos pres appelaient l'cole de l'adversit. Coignet n'en
connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement tremp que nous
allons connatre.

22 septembre 1882.

LORDAN LARCHEY.




TABLE DES MATIRES

_Premier cahier:_ Mon enfance.--Je suis tour  tour berger; charretier;
garon d'curie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux.

_Deuxime cahier:_ Ma vie militaire.--On m'incorpore dans le bataillon
de Seine-et-Marne.--Le 18 brumaire.--Dpart pour l'Italie.--Passage du
Saint-Bernard.--Combat de Montebello.

_Troisime cahier:_ Bataille de Marengo.--Dans les tats de Venise.--En
Espagne.--Je suis sapeur.--En garnison au Mans.--J'arrive  Paris dans
la garde.

_Quatrime cahier:_ Je suis dcor.--Empoisonn par un agent
royaliste.--En cong au pays.--Le camp de Boulogne.--Premire campagne
d'Autriche.--Austerlitz.

_Cinquime cahier:_ Campagne de Prusse: Ina.-- Berlin.--En
Pologne.--Eylau.--Entrevue de Tilsitt.--Je suis caporal.--Guerre
d'Espagne.-- Madrid.--Deuxime campagne d'Autriche.--Je suis
sergent.--Essling et Wagram.

_Sixime cahier:_ Rentre en France.--Une bonne fortune.--Ftes du
mariage imprial.--On me nomme instructeur; chef d'ordinaire;
vaguemestre.

_Septime cahier:_ Campagne de Russie.--Je passe lieutenant 
l'tat-major gnral.-- Moscou.--La retraite.--Rentre  Koenigsberg.

_Huitime cahier:_ Campagne d'Allemagne.--Je suis promu
capitaine-vaguemestre du quartier gnral.--Batailles de Dresde et
Leipzig.--Hanau.--L'invasion.--Visite  Coulommiers (Additions).

_Neuvime cahier:_ En demi-solde  Auxerre.--Les Cent
jours.--Waterloo.--Rentre  Auxerre.--Mon mariage.--Liquidation de ma
retraite.--La garde nationale me prend pour porte-drapeau.--Le duc
d'Orlans rtablit ma nomination d'officier de la Lgion
d'honneur.--Pourquoi j'cris mes mmoires.

Additions, et pices justificatives.




PREMIER CAHIER

MON ENFANCE.--JE SUIS TOUR  TOUR BERGER, CHARRETIER, GARON D'CURIE,
HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX.


Je suis n  Druyes-les-Belles-Fontaines, dpartement de l'Yonne, en
1776, le 16 aot, d'un pre qui pouvait lever ses enfants avec de la
fortune[6].

Mon pre eut trois femmes: la premire a laiss deux filles; de la
seconde, il lui est rest quatre enfants (une fille et trois garons).
Le plus jeune avait six ans, ma soeur sept ans, moi huit, et mon frre
an neuf ans lorsque nous emes le malheur de perdre cette mre chrie.
Mon pre s'est remari une troisime fois; il pousa sa servante qui lui
donna sept enfants.

Je fais le portrait de mon pre: il tait aimable, sobre, n'aimant que
la chasse, la pche et les procs; enfin c'tait le coq de toutes les
filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il
lui a t reconnu vingt-huit garons et quatre filles, ce qui fait
trente deux. Je crois que c'est suffisant.

Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisime tait notre
servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait _la belle_; aussi, au
bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par consquent
matresse de la maison. Vous pensez bien que cette martre prit toute
l'autorit.

Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous
serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis
deux mois lorsque mon pre l'pousa. Ce fut bien le reste.

Tous les jours le pre revenait de la chasse. Ma mie, disait-il, et les
enfants?--Ils sont couchs, rpondait la martre.

Et tous les jours la mme chose... Jamais nous ne voyions notre pre;
elle prenait toutes ses mesures pour viter que nous puissions nous
plaindre. Cependant sa vigilance fut bien due lorsqu'un matin nous
trouvant en prsence de mon pre moi et mon frre, les larmes sur nos
figures: Qu'avez-vous? demanda-t-il.--Nous mourons de faim; elle nous
bat tous les jours.--Allons! rentrez, je vais voir cela.

Mais cette dnonciation fut terrible. Les coups de bton ne se faisaient
pas attendre, et le pain tait retranch. Enfin, ne pouvant plus tenir,
mon frre, l'an, me prit par la main et me dit: Si tu veux, nous
partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu 
personne.

De bon matin en route, nous arrivmes  tais,  une heure de nos
pnates. C'tait le jour d'une foire; mon frre met un bouquet de chne
sur mon petit chapeau, et voil qu'il me loue pour garder les moutons.
Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.

J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entour de bois.
C'est moi qui servais de chien  la bergre.

Passe par l! me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en
dtournant mes chvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons
et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais
pas cette bte; la bergre se lamentait et me disait de courir. Enfin,
j'arrive au lieu de la scne: le loup ne pouvait pas mettre le mouton
sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de
derrire. Et le loup de tirer de son ct, et moi du mien.

Mais la Providence vient  mon secours; deux normes chiens, qui avaient
des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup
est trangl. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui
gisait sur le carreau!

Enfin je servis de chien  la bergre pendant un an. C'tait moi qui
ramassais les _miches_ de la semaine. De l, je pars pour la foire
d'Entrains. Je suis lou pour trente francs, une blouse, une paire de
sabots, au village des Bardins, prs de Menou, chez deux vieux
propritaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient
de douze  quinze cents francs avec mes deux bras.

Il y avait douze btes  cornes, dont six boeufs. L'hiver, je battais 
la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'tait empare de moi;
j'tais dans la misre la plus complte.

Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moule
sur les ports, et de l au pturage. Tous les soirs, je voyais mon
matre apporter ma _miche_ pour mes vingt-quatre heures, qui consistait
en une omelette de deux oeufs cuite avec des poireaux et de l'huile de
chnevis. Je ne rentrais  la maison que le jour de la Saint-Martin, o
l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de sal.

En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas.
J'avais mon favori, c'tait le plus doux de mes six boeufs. Aussitt
tait-il couch, que j'tais vers mon camarade; je commenais par ter
mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrire, et ma tte
sur son cou.

Mais, vers deux heures du matin, mes six boeufs se levaient sans bruit,
et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre ptre
restait sur la place, ne sachant de quel ct trouver mes boeufs, dans
l'obscurit. Je remettais mes sabots, et je prtais l'oreille. Je
m'acheminais du ct des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me
faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes
cous-de-pied taient fendus jusqu'aux nerfs.

Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui
brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais
abandonn.

Enfin, retrouvant mes six boeufs, je faisais le signe de croix. Combien
j'tais heureux! Je ramenais mes dserteurs vers mes trois voitures qui
taient charges de moule, et l j'attendais mon matre pour les
atteler et partir sur le port. De l, je revenais au pturage; le matre
me laissait l le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux oeufs
cuits avec des poireaux et de l'huile de chnevis. Et tous les jours la
mme chose pendant trois ans; la marmite tait renverse sous la
maie[9]. Mais le plus pnible, c'tait la vermine qui s'tait empare de
moi.

Ne pouvant plus tenir, malgr toutes les instances possibles, je quittai
le village. Je reviens sur mon _lanc_[10] pour voir si l'on me
reconnatrait, mais personne ne pensait  l'enfant perdu. Cela faisait
quatre ans d'absence; je n'tais plus reconnaissable.

J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent
auprs du jardin de mon pre. Je me mets  pleurer, mais tant plus fort
que l'adversit, je prends mon parti. Je me dbarbouille dans cette eau
limpide, au lieu o nagure je me promenais avec mes frres et ma soeur.

Enfin, la messe sonne. Je m'approche prs de l'glise, mon petit
mouchoir  la main, car j'avais le coeur bien gros. Mais je tiens bon; je
vais  la messe; je me mets  genoux. Je fais ma petite prire,
regardant en dessous. Personne ne faisait attention  moi. Cependant
j'entends une femme qui dit: Voil un petit Morvandiau qui prie le bon
Dieu de bon coeur. J'tais si bien dguis que personne ne me reconnut;
mais moi ce n'tait pas la mme chose. Je ne parle  personne; la messe
finie, je sors de l'glise. J'avais bien vu mon pre qui chantait au
lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait prs de lui un de ses enfants
qu'il avait abandonn.

J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger  ma sortie
de la messe. Je me dirige chez ma soeur du premier lit, qui tenait une
auberge; je lui demande  manger.

Que veux-tu, mon garon,  dner?

--Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous
plat.

On me sert un morceau de ragot, je mange comme un ogre; je me mets dans
un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme
moi. Enfin, mon dner fini, je demande: Combien vous dois-je,
madame?--Quinze sous, mon garon.--Les voil, madame.--Tu es du Morvan,
mon petit?--Oui, madame. Je viens pour tcher de trouver une place.

Elle appelle son mari. Granger, dit-elle, voil un petit garon qui
demande  se louer.--Quel ge as-tu?--Douze ans, monsieur.--De quel pays
es-tu?--De Menou.--Ah, tu es du Morvan.--Oui, monsieur.--Sais-tu battre
 la grange?--Oui, monsieur.--As-tu dj servi?--Quatre ans,
monsieur.--Combien veux-tu gagner par an?--Monsieur, dans mon pays, on
gagne du grain et de l'argent.--Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu
seras garon d'curie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutum
 coucher  la paille?--Oui, monsieur.--Si je suis content de toi, je te
donnerai un louis par an.--a suffit, je reste. Alors, je ne paye pas
mon dner.--Non, me dit-il; je vais te mettre  la besogne.

Il me mne dans son jardin, que je connaissais avant lui, et o j'avais
fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'tais l'enfant le plus
turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient  coups de
pierres, ils m'appelaient le _poil rouge_; j'tais toujours le plus
fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mre nous y avait
accoutums[12].

Mon beau-frre me mne donc dans son jardin, me donne une bche. Je
travaille un quart d'heure; il me dit: a suffit, c'est bien. On ne
travaille pas le dimanche.--Eh bien! dit ma soeur, que va-t-il faire?--Il
servira  la table; viens chercher du vin  la cave.

Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais
comme un perdreau.

Le soir, on me donne du pain et du fromage.  dix heures, mon beau-frre
me mne  la grange pour me coucher et me dit: Il faut se lever du
matin pour battre la fourne, et puis nettoyer l'curie bien
propre.--Soyez tranquille, tout cela sera fait.

Je dis  mon matre bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si
j'ai pleur! Je puis dire que si l'on m'avait regard, l'on m'aurait vu
les yeux rouges comme un lapin, tellement j'tais chagrin en me voyant
chez ma soeur et surtout son domestique, et  la porte de mon pre.

Je n'eus pas de peine  me rveiller. Comme je n'avais qu' sortir de
mon trou et secouer mes oreilles, je me mets  battre le bl pour faire
la fourne  huit heures. Je passe  l'curie et je mets tout en ordre,
et  neuf heures je vois paratre mon matre. Eh bien, Jean, comment va
la besogne?--Mais, monsieur, pas mal.--Voyons la grange. Ce que tu as
fait, dit-il, c'est bien travaill. Ces bottes de paille sont bien
faites.--Mais, monsieur,  Menou je battais tout l'hiver.--Allons, mon
garon, viens djeuner.

Enfin, le coeur gros, je vais chez cette soeur que ma mre avait leve
comme son enfant. J'te mon chapeau. Ma femme, dit-il, voil un petit
garon qui travaille bien, il faut lui donner  djeuner.

On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frre
dit: Il faut lui faire de la soupe.--Eh bien! demain; je me suis leve
trop tard.

Le lendemain, je me mis  l'ouvrage, et  l'heure je fus manger. Ah!
pour le coup, je trouvai une soupe  l'oignon et du fromage, et mon
verre de vin. Ne sois pas honteux, mon garon, dit-il. Tu vas aller au
jardin bcher.--Oui, monsieur.

 neuf heures, ma bche sur l'paule, je me mis  la besogne. Quelle fut
ma surprise! je vois mon pre qui arrosait ses choux. Il me regarde;
j'te mon chapeau, le coeur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle:
Tu es donc chez mon gendre?--Oui, monsieur. Ah! c'est votre
gendre!--Oui, mon garon. D'o es-tu?--Du Morvan.--De quel endroit?--De
Menou. Je servais au village des Bardins.--Ah! je connais tous ces pays.
Connais-tu le village des Coignet.--Oui, oui, monsieur.--Eh bien! il a
t bti par mes anctres.--a se peut, monsieur.--Tu as vu de belles
forts qui appartiennent  Mme de Damas?--Je les connais toutes, car
j'ai gard les boeufs de mon matre pendant trois ans; je couchais toutes
les nuits sous les beaux chnes dans l't.--Ah! bien, mon garon, tu
seras mieux chez ma fille.--a se peut.--Comment te
nommes-tu?--Jean.--Et ton pre?--On le nomme dans le pays _l'Amoureux_.
Je ne sais si c'est son vritable nom.--A-t-il beaucoup d'enfants?--Nous
sommes quatre.--Que fait-il, ton pre?--Il va dans les bois; il y a
beaucoup de gibier par l; on n'y voit que des cerfs et des biches, et
du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des
fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.--C'est bien, mon
garon, travaille! tu es bien chez mon gendre.

Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les
chevaux  l'curie, et le lendemain je reois un franc pour boire.
Combien j'tais content! On me fit descendre  la cave pour rincer des
bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir.
Alors le petit garon d'curie tait propre  tout; aussi on me faisait
trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-l! Je servais  table. C'tait
ensuite la cave, l'curie, la grange, le jardin. Je voyais mon pre, et
je disais: Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce
nom, il tait trop bien grav dans mon coeur.)

--Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garon?--Non, monsieur, pas du
tout.

Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par dtruire la
vermine; au bout de deux mois, j'tais propre. Mes dimanches me
rapportaient, y compris les pourboires de l'curie, six francs la
semaine. Cette vie a dur trois mois; mon grand chagrin, c'tait de ne
plus retrouver mes deux plus jeunes frre et soeur.

Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui taient porte 
porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bchais et
mon pre se trouvait dans son jardin.

Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.--Ah, te voil,
Filine! (C'tait le nom de mon bon camarade.) Et mon pre s'en va.

Alors la conversation s'engage: Tu es de bien loin d'ici? me
dit-il.--Je suis du Morvan.--C'est donc bien loin le Morvan?--Oh! non,
cinq lieues. M. Coignet connat mon pays. Il y a dans les environs de
chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.--Ah! ce
vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleur, nous deux
mon frre, de si bons camarades[13]! Nous tions toujours ensemble; ils
ont perdu leur mre bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une
belle-mre qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et
nous leur donnions du pain, car ils jenaient et pleuraient, a nous
faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le
leur portions pour le partager  nous quatre. Ils dvoraient, c'tait
piti  voir. Mon frre me dit: Allons voir les petits Coignet, il faut
leur porter du pain. Mais quelle est notre surprise! Les deux plus
vieux taient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point
de nouvelles. Nous disons a  papa, qui nous dit: Ces pauvres enfants,
ils taient trop malheureux, toujours battus. Je fus demander au petit
et  sa soeur o taient leurs deux frres: Ils sont partis, me
dirent-ils.--Et o?--Ah! dame, je ne sais pas. Mon pre est venu
demander au pre Coignet: On dit que vos garons sont partis? Mais il
a rpondu: Je crois qu'ils sont alls voir des parents du ct de la
montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] 
leur retour. Mes deux camarades me racontrent ensuite que les deux
plus jeunes n'taient plus  la maison. Ces pauvres petits,
dirent-ils, on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie
aprs le pre Coignet et sa femme.

 ce rcit, les larmes m'chapprent des yeux. Vous pleurez? me
dirent-ils.--a fait trop de mal d'entendre des choses comme
cela.--Dame! on les battait tous les jours, et leur pre ne les a pas
cherchs du tout.

Il tait temps que cette conversation finisse, car j'tais au bout de
mes forces, je ne pouvais plus tenir... Je rentrai dans ma grange pour
pleurer  mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je
rentrerais  la maison accabler mon pre de reproches et tomber sur
cette furie de belle-mre qui tait la cause de notre malheur. Je
dlibre dans ma petite tte de ne pas faire de scandale, je prends ma
bche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir
paratre ma belle-mre avec un petit marmot qu'elle tenait par la main!
Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paratre
devant moi. Je fus prt  faire un malheur; je quittai le jardin, la
voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du ct de l'curie
pour pleurer  mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les
fois que j'y allais je trouvais toujours le pre ou la mre, que
j'vitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai t tent de
passer par-dessus la sparation des deux jardins pour aller assner un
coup de bche sur la tte de la mre et de son enfant, mais Dieu
retenait ma main, et je me sauvais.

       *       *       *       *       *

Maintenant la scne change de face; la Providence vient  mon secours.
Deux marchands de chevaux se prsentent dans l'auberge de M. Romain,
gros aubergiste, pour coucher, mais le matre et la matresse se
battaient  coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma
soeur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs  la
maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! Mon petit,
disent-ils, mets nos chevaux  l'curie et donne-leur du son.--Soyez
tranquilles, vous serez contents!

Ces messieurs vont  la maison, se font servir un bon souper, et aprs
ils viennent  l'curie voir leurs bidets, qui taient bien panss et
dans la paille jusqu'au ventre. C'est bien, mon petit garon, nous
sommes contents de vous.

Le plus petit me dit: Mon jeune garon, pourriez-vous venir nous
conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons  la foire, mais il
faudrait que nos chevaux soient prts  trois heures du matin.--Eh bien!
messieurs, ils seront prts, je vous le promets.--Nous avons trois
lieues  faire, n'est-ce pas?--Oui, messieurs, mais il faut demander la
permission  madame, pour que je puisse vous conduire.--C'est vrai, nous
lui demanderons.

Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se
coucher pour partir  trois heures du matin pour la foire d'Entrains que
l'on nomme _les Brandons_. A deux heures, les chevaux taient sells. Je
vais rveiller ces messieurs et leur dis: Vos bidets sont prts.

Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font
sonner: Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur
l'avoine et nous partirons. Dites  madame que nous voudrions manger des
oeufs  la coque.

Je vais faire lever ma soeur qui se dpche.

Je retourne  l'curie prparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent
et montent  cheval. Madame, vous nous permettez d'emmener votre
domestique avec nous pour passer les bois?--Eh bien! va, me dit-elle,
avec ces messieurs.

Me voil parti. Aussitt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied 
terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par
an. Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse,
des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce
que je gagne.--Eh bien! a vaut-il bien cent francs?--Oh! oui,
messieurs.--Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec
nous, nous vous emmnerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et
nous vous achterons un bidet tout sell. Nous vous prendrons en passant
ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera pay.--Messieurs,
je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connat
pas non plus dans l'auberge o je suis. Eh bien! vous allez me
connatre. Je suis le frre de la grande dame[15] chez qui vous avez
couch.--a n'est pas possible!--Oh! je vous le jure.--Comment a se
fait-il?--Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.

Oh! alors, voil qu'ils me serrent de prs, ils me prennent par le bras.
Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: Voil quatre
ans que je suis perdu. Nous tions quatre enfants. Les mauvais
traitements de notre belle-mre nous ont fait quitter la maison
paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma soeur du
premier lit, vous pouvez vous en assurer  votre passage. Et me voil 
pleurer.

Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'crit que vous
remettrez  madame, qui vous enverra  Auxerre pour aller chercher
notre cheval qui est tomb  l'auberge de M. Paquet, prs la porte du
Temple. Voil de l'argent et des assignats pour payer le vtrinaire et
l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramnerez tout doucement,
vous lui ferez manger du son  Courson; vous ne monterez pas
dessus.--Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi  ma soeur.--Soyez
tranquille, mon jeune garon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous
partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes
 Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous
vous tiendrez prt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. --a
suffit.

Je quittai ces messieurs le coeur bien gros. On me dit en arrivant: Tu
as t bien longtemps.--Dame! ils m'ont men bien loin, ces
messieurs-l. Voil une lettre qu'ils ont donne pour vous, et de
l'argent et des assignats pour aller  Auxerre chercher un cheval qui
est malade.--Ah! ils ne se gnent pas, ces messieurs.--Dame! voil la
lettre; a vous regarde.

Il lit la lettre: Eh bien, tu partiras  trois heures du matin; tu as
quatorze lieues  faire demain.

De la nuit je ne ferme l'oeil, ma petite tte tait bouleverse de tout
ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures,
j'arrive  huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval
bien portant, je prsente ma lettre, et l'on m'envoie chez le
vtrinaire, qui donne un reu de son payement. Je reviens  l'htel,
je rgle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive  sept heures
 la maison, bien fatigu. Faire quatorze lieues dans un jour  douze
ans, c'tait trop pour mon ge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui
fais une bonne litire, et je vais souper. Je remets les reus et trois
francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans
ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.

Le lendemain, j'ai pans mon cheval le plus propre possible, et j'ai
djeun. Tu vas battre  la grange, me dit mon beau-frre.--a suffit.

Je bats jusqu' l'heure du dner.

Tu vas aller au jardin bcher.

Me voil parti. Je trouve mon pre et ma belle-mre: Te voil,
Jean!--Oui, monsieur Coignet.--Tu viens d'Auxerre?--Oui, monsieur.--Tu
as bien march. Connais-tu cette ville?--Non, monsieur, je n'ai pas eu
le temps de la voir.--C'est vrai.

Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mre qui disait  mon
pre: La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi
intelligent.--C'est vrai, lui rpondit mon pre. Quel ge as-tu?--Douze
ans, monsieur.--Ah! tu promets de faire un homme.--Je l'espre.--Allons,
continue; l'on est content de toi.--Je vous remercie.

Et je me retire, le coeur gros.

Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces
marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le
huitime jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux
descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils
n'taient pas encore accoupls. Il y en avait quarante-cinq, a n'en
finissait pas. Je cours de suite  la maison pour prendre ma plus jolie
veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite
 l'curie pour seller le cheval de ces messieurs.

Je n'ai pas sitt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous
gris-pommels. Je n'osais parler  ces Morvandiaux; je ptillais de
joie. La queue n'tait pas encore passe que voil ces messieurs qui
arrivent dans la cour avec trois chevaux. Eh bien, mon petit garon, et
notre bidet, comment va-t-il?--Il est superbe.--Mettons pied  terre,
voyons cela. Comment! il est bien guri. Il faut le remettre  notre
garon pour qu'il l'emmne, il n'est pas encore pass.

Et leurs chevaux dfilaient toujours. Leur piqueur passe: Franois,
prenez votre bidet, suivez les chevaux!

Ma soeur parat, ces messieurs la saluent: Madame, combien vous est-il
d pour la nourriture de notre cheval?--Douze francs, messieurs.--Les
voil, madame.--N'oubliez pas le garon.--Cela nous regarde.

Ma soeur m'aperoit que je sortais le cheval: Tiens, dit-elle, tu es
habill en dimanche.--Comme tu vois.--Comment!  qui parles-tu?--
toi.--Comment?--Eh! oui,  toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique
est ton frre.--Par exemple!--C'est comme cela. Tu es une mauvaise soeur.
Tu nous as laisss partir moi et mon frre, et mon petit frre et ma
petite soeur, mauvaise soeur que tu es. Te rappelles-tu que tu as cot
trois cents francs  ma mre pour apprendre le mtier de lingre chez
Mme Morin? Tu n'as pas de coeur. Ma mre qui t'aimait comme nous, et nous
avoir laisss partir!

Voil ma soeur  pleurer,  crier. Eh bien, madame, c'est bien la vrit
que ce jeune enfant vous dit? Si a est, a n'est pas beau.--Messieurs,
ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon pre. Ah! le malheureux,
il a perdu ses quatre enfants!

Aux cris et lamentations de ma soeur, il arrive des voisins qui accourent
de toutes parts pour me voir: C'est un des enfants du pre Coignet. En
voici un de retrouv. Et ma soeur et moi de pleurer. Un de ces
messieurs, qui me tenait par la main, dit: Ne pleure pas, mon petit,
nous ne t'abandonnerons pas, nous.

Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scne tait touchante.
Mon pre, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: Le voil, ce M.
Coignet qui a perdu ses quatre enfants!--C'est mon pre que voil,
messieurs.--Voil un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec
nous.--Eh bien, dis-je alors, pre sans coeur, qu'avez-vous fait de mes
deux frres et de ma soeur? Allez donc chercher cette martre de
belle-mre qui nous a tant battus.--C'est vrai, crie tout le monde.
C'est un mauvais pre, et leur belle-mre est encore plus mauvaise.

Enfin tout le monde tait autour de moi, et ces messieurs me tenaient
par le bras: Allons,  cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux),
en voil assez! Partons, montez sur votre bidet.

Et tout le monde de me suivre, criant: Adieu, mon petit, bon voyage!
Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais 
chaudes larmes en disant: Adieu, mes bons amis!

Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux
haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des
rvrences  ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau  la
main.

       *       *       *       *       *

Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos
chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!

Nous dpassons les chevaux  la sortie des bois, et nous arrivons 
Courson,  la grande auberge de M. Raveneau, o je visitai les curies
et fis prparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces
messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris
les matres.

En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le
lendemain, et on les attache  deux longes. C'est la premire fois que
ces chevaux se trouvaient  ct l'un de l'autre; il tait temps que le
foin et l'avoine fussent servis  ces gaillards, je crois que nous
n'aurions pu les contenir; c'taient comme des furibonds qui se
cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant,
et les matres de rire en me voyant frapper de l'un  l'autre.  sept
heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs
hommes qui taient quarante-cinq; ils payent leur journe, et retiennent
les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes
d'curie pour la nuit, et m'emmnent. Allons souper, dirent-ils, venez
avec nous, mon garon, nous reviendrons aprs les voir.

Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la
soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du
dessert, du vin cachet!

Mettez-vous l, entre nous deux, et mangez comme vous tes courageux!

Le roi n'tait pas plus content que moi.

Ah ! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du
papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne
s'arrte qu' la couche. Vous trouverez des garons d'auberge qui vous
attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront  chaque homme
en passant, sans s'arrter, et tout sera pay. Vous vous tiendrez
derrire autant que possible.

Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des _torches_ et des
_quenouilles_, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux
(cela a demand du temps); et puis en route!

Tous les jours j'tais trait de la mme manire que le premier jour.
Quel changement dans ma position!... Comme je me trouvais heureux de
coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la
paille. Enfin tous les soirs, j'avais  souper. Je considrais ces
messieurs comme des envoys de Dieu  mon secours.

Nous arrivmes  Nangis-en-Brie le huitime jour avant la foire, et
j'eus tout le temps de connatre mes deux matres. L'un se nommait M.
Potier, et l'autre M. Huz. Celui-ci tait aimable, spirituel et poli;
M. Potier tait petit et laid. Je me disais: Si je pouvais tre chez
M. Huz! Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort
m'attendait.

Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive  trois
heures dans une grande cour,  cheval, comme un pacha  trois queues,
mont sur mon joli bidet. Voil madame qui parat. Eh bien, mon garon,
et votre matre ne vient pas ce soir?--Non, madame, il ne viendra que
demain.--Que l'on mette le cheval  l'curie! venez avec moi.

Comme je marchais  ct de madame, me voil assailli par quatre grosses
filles de la maison qui se mettent  crier: Ah! le voil! le petit
Morvandiau!

Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau  la main, je
suivais madame. Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez  votre
ouvrage. Venez, mon petit!

Comme elle tait belle, Mme Potier! car c'tait bien la femme du petit
que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour
moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! Allons,
continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne
soupe qu' sept heures.

Et voil madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis:
Madame, tous les chevaux sont vendus.--tes-vous content de votre
matre?--Oh! madame, je suis enchant.--Ah! c'est trs bien ce que vous
dites l. Aussi mon mari m'a crit que vous tiez un bon sujet.--Je vous
remercie, madame.

Le soir,  sept heures, on soupe (c'tait le vendredi). Je vois une
table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales
d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre
 table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin,
charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangre
et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres taient 
Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de
Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues
de Coulommiers  Paris). Il y avait sur cette table deux plats de
matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur.

On me fait mettre  ct d'un grand gaillard, et madame lui recommande
de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en tais honteux de
voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il
s'aperut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche,
et me le prsente  l'curie en me disant: Vous n'avez pas mang, vous
tes trop timide.

Comme je l'ai dvor  mon aise, du pain blanc comme la neige!

 neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'curie.
J'tais bien couch: un lit de plumes, un matelas, des draps bien
blancs. Je me trouvais heureux.

Le matin, mon grand camarade me mne  la salle  manger pour djeuner,
avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de
la crme! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce
que je ferais. Il faut attendre que madame soit leve, elle vous le
dira.--Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer
l'curie.

Je ptillais du dsir de travailler. Le garon d'curie tait parti  la
ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les curies.
Madame arrive et me trouve habit bas, le balai  la main: Qui vous a
dit de faire cela?--Personne, madame.--Eh bien, ce n'est pas votre
ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais
vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous
devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des
lgumes. Savez-vous bcher?--Oui, madame.--Ah! tant mieux. Je vous ferai
travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son
ouvrage, personne ne s'en drange.

Je rentre  la maison, et vais visiter les moulins  Chamois. De retour
 la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux matres qui
cherchaient madame! Te voil, mon ami, dit Mme Potier  son vilain
mari, car c'tait bien celui auquel je dsirais le moins appartenir (et
c'tait l'homme par excellence, tant par le coeur que par la fortune). M.
Huz salue et se retire. On me fait venir: Ma femme, dit mon matre,
voil un enfant que je t'amne de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je
te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.

Et moi qui tais l, bien timide!

Eh bien, dit-il, vous tes-vous ennuy, mon garon? Allons voir nos
chevaux! Et le voil  me faire voir toutes les curies, les moulins.
Et les domestiques de saluer leur matre; ce n'tait pas un matre,
c'tait un pre pour tout le monde; jamais il ne lui chappait une
expression dplace. Il me dit: Demain, nous monterons  cheval pour
vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez 
mme de connatre tous les morceaux qui m'appartiennent.

Je me disais: Que va-t-il faire de moi?

Il parle  ses laboureurs et  ses autres ouvriers toujours avec un ton
affable. Puis il dit: Allons voir mes prs! (Et toujours il me parlait
avec bont.) Faites attention  tout ce que je vous montre, et les
limites, car je pourrai vous envoyer faire une tourne quelquefois pour
voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce
qui est fait.--Soyez tranquille, je rendrai un fidle compte de tout ce
que vous me direz.--Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous
prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues.

Nous fmes bien trois heures dehors. Allons, me dit-il, rentrons  la
maison! demain nous irons ailleurs.

Enfin il me mit au courant de tous les dtails de la manutention du
dehors. Huit jours se passent ainsi en tournes de part et d'autre; le
neuvime jour, il vient un orage pouvantable. Voil les eaux qui
inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde tait
bloqu. Il se trouvait encore des chevaux  l'curie. Ni matre ni
garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une curie 
l'autre, car l'eau montait  vue d'oeil. Enfin, je barbotais comme un
canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas
pntr dans la maison.

Il y avait trois tables o les porcs couraient grand risque d'tre
noys, vu qu'ils taient sous vote. M. Potier me fait venir et me donne
une pince du moulin, et me dit: Tchez de dlivrer les cochons.--Soyez
tranquille, je vais de suite. Et me voil dans l'eau. Je ne croyais pas
pouvoir arriver, mais enfin parvenu  la premire porte, je fais une
perce et l'eau m'aide  ouvrir. Voil mes six gaillards sortis, et
nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres
tables; mes dix-huit cochons taient sauvs. Et tout le monde de la
maison de me regarder par les croises.

M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: La petite porte de
la cour est-elle ferme?--Non, monsieur.--Les cochons vont sortir, ils
suivront le cours de l'eau!

Je me suis mis  traverser la cour, dans l'eau qui tait matresse de
mes forces; je n'arrive pas assez  temps. Voil un des cochons qui
enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperoit que j'ai
un dserteur de parti, court  l'angle de sa maison, me crie: Prenez
votre bidet et tchez de gagner le devant. Je cours  l'curie, mets le
bridon  mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon dserteur.
M. Potier me crie: Doucement! appuyez  droite.

Ses paroles se perdent. Je prends trop  gauche; je me plonge dans un
trou o l'on avait amorti de la chaux. Du mme bond, mon cheval me sort
du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main
droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bte, qui filait dans
les prs. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon
cochon; lorsqu'il eut le nez tourn du ct de la maison, il revient
comme je le dsirais. Arriv dans la cour, je lche mon bidet, bien
transi de froid. Mes matres m'attendaient sur le perron, et les grosses
filles de regarder ce pauvre petit orphelin tremp, ple comme la mort,
mais j'avais sauv le cochon de mon matre.

Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer. Ils
me mnent dans leur belle chambre o un bon feu tait allum, et les
voil  me dshabiller tout nu comme je suis venu au monde. Buvez,
disent-ils, ce verre de vin chaud!

Les voil qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans
un drap. M. Potier dit  son pouse: Ma chre amie, si tu lui donnais
une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.--Tu as raison,
ce pauvre petit n'en a que deux.--Eh bien! il faut lui donner la
demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui
faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il
sera habill tout  neuf.--Bien, mon ami, tu me fais plaisir.

M. Potier me dit: Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les
profits: trois francs par cheval.--Monsieur et madame, combien je vous
remercie!--Si vous vous tiez noy en sauvant notre cochon! Vous avez
mrit cette rcompense.

Je me vois habill comme le matre de la maison. Dieu! que j'tais fier!
Je n'tais plus le petit Morvandiau.

Comme ils se prtaient  m'habiller, je dis: Mais, monsieur, il ne faut
pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne 
mon poste, mes habits seraient perdus.--Tu as raison, mon enfant.

Ils vont chercher des vtements  leur neveu et me voil en petite
tenue. Je me trouvais seul, le garon d'curie tait  la ville et les
garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds  l'eau. On me donne
un grand verre de vin de Bourgogne bien sucr, et je me remets  l'eau.
Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une
curie qui tait vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis
tous mes gaillards devant moi, et finis par tre le matre. Je peux
dire que j'ai barbot deux heures ce jour-l. Le soir, l'eau avait
disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer 
la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucr me
fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus.

Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenrent dans leur
chambre; ils m'habillrent tout  neuf. Aprs le djeuner, M. Potier dit
au garon d'curie: Selle nos bidets! Et nous voil partis pour voir
des gros fermiers et acheter des bls. Mon matre fit des affaires pour
dix mille francs, et nous fmes traits en amis. Sans doute que M.
Potier avait parl  ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitis, et
je fus mis  table prs de mon matre.

Il faut dire que j'tais bien dcrass. J'avais l'air d'un secrtaire.
S'ils avaient su que je ne savais pas la premire lettre de
l'alphabet!... mais les habits de M. Potier me servaient de garantie
auprs de ces messieurs. Et dame! aprs dner, nous partmes au galop,
nous arrivmes  sept heures, et on me fit changer de place  table. Je
vois mon couvert prs de M. Potier,  sa gauche, et madame  sa droite.
Et le premier garde-moulin prs de madame, qui servait nos matres les
premiers. Il faut dire que monsieur et madame taient toujours au bout
de la table; on pouvait dire que c'tait une table de famille. Jamais on
ne disait _toi_  personne, toujours _vous_. Le dimanche, monsieur
demandait: Qui veut de l'argent[17]?

Tous les domestiques tant runis, M. Potier leur dit: Je nomme ce
jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les cls du
foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution  tous les
attelages.

Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet
arrangement, j'tais tout confus, je n'osais lever la tte. Enfin mon
matre me dit: Vous allez venir avec moi  la ville. J'tais content
d'tre hors de table.

M. Potier me donne des cls et me dit: Partons! nous allons voir des
greniers de bl considrables. Eh bien! tes-vous content de moi? Ma
femme aura soin de vous.--Monsieur, je ferai tout mon possible pour que
vous soyez content de moi.

Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couch; le matin, le
premier lev.

Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je
transmis  tous les domestiques. Le plus grand me dit: Monsieur, que
dites-vous?--Je ne suis pas _monsieur_, je suis votre bon camarade,
dites-le  tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon
service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame,
j'ai besoin de vos conseils.--Comme je suis le plus ancien de la maison,
vous pouvez compter sur moi, dit-il.

Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'tait moi qui
faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la
cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait
du son dans les auges. Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller
pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi
forte.--Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai;
ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant
ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront  leur
place.--C'est trs bien, dit mon matre.

Voil tous les charretiers et laboureurs rentrs; se voyant servir, ils
me disent: On nous fait donc notre part?--Vous m'avez fait gronder,
c'est monsieur qui a mesur le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolrez
personne, je veillerai  tout cela, soyez-en sr.

Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui djeunent. M. Potier me
sonne et dit: Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.

Je les apporte. Dieu! que de piles d'cus dans ces sacs! Je reste
chapeau  la main: Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous
partirons avec ces messieurs. Madame me dit: Habillez-vous proprement.
Voil un mouchoir et une cravate. Elle a la bont de m'arranger.
Allez, mon petit garon, vous voil propre!

Comme j'tais fier! je prsentai le cheval  mon matre, et je tins
l'trier. (Cela l'a flatt beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a
dit depuis.) Les voil tous trois  cheval. Je suivais en arrire,
plong dans mes petites rflexions. Arrivs  une belle ferme, on met
nos chevaux  l'curie, et moi je me tiens dans la cour  voir ces
belles meules de bl et de foin; un domestique vient me chercher pour me
faire mettre  table. Je refusai, disant: Je vous remercie. Le matre
de la maison me prend par le bras et dit  mon matre: Faites-le mettre
 table prs de vous.

Je n'tais pas  mon aise; enfin je mangeai du premier plat servi, et je
me levai de table. O allez-vous? me dit le matre de la maison.--M.
Potier m'a permis de me retirer.--C'est diffrent.

J'tais flatt de me voir  une table servie comme celle-l. Je me la
rappelle toujours. Mme la fermire, aprs le dner, m'invite  voir sa
laiterie. Je n'ai jamais rien vu de si propre: des robinets partout.
Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages.
J'ai quatre-vingts vaches!

Elle me ramne au rfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine;
tout tait reluisant de propret. La table, les bancs, tout tait cir.
Ne sachant que dire  cette aimable dame, je lui dis: Je conterai tout
ce que j'ai vu  Mme Potier.--Nous y allons trois fois l'hiver dner et
passer la soire. Comme l'on est bien reu chez M. et Mme Potier!

Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met
vingt-quatre sous dans la main. Vous donnerez cela au garon d'curie:
faites brider, nous partirons.

On amne nos deux bidets, la belle fermire dit  M. Potier: Le bidet
de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari tait
galant, il me l'achterait, car le mien est bien vieux.--Eh bien! voyons
cela, dit celui-ci, veux-tu l'essayer? Fais mettre ta selle, et
monte-le. Tu verras comme il va.

On apporte la selle de ct. Je lui dis: Madame, il est trs doux, vous
pouvez le monter sans crainte.

Voil madame  cheval et qui part au trot, va en tous sens  droite et
 gauche, disant: Il a le trot trs doux. Je t'en prie, mon mari,
fais-moi cadeau de ce bidet.--Eh bien! monsieur Potier, il faut le lui
laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le
vendrez-vous?--Trois cents francs.--a suffit, te voil contente.
Maintenant, c'est toi qui donneras le pourboire au garon.--Oh! de
suite, venez! me dit-elle.

Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval.
Et nous voil partis au bon trot. Quelle bonne journe pour moi!... M.
Potier me dit: Je suis content de vous.--Je vous remercie, monsieur.
Cette dame m'a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout
cela est beau! Ce sont de vrais amis, madame n'est pas fire.

Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit:
Vous prendrez celui que nous avons amen de votre pays. Demain nous
allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris,
c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous
boirez un coup  sec, il faut que vous appreniez  tout faire. Chez
nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au
courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.

Le lendemain matin, il me prsente au garde-moulin, et lui dit:
Baptiste, voil Jean que je vous amne, il faut lui montrer  manier le
boisseau, il sera  votre disposition toutes les fois que vous en aurez
besoin, il est rempli de bonne volont.--Mais, monsieur, sera-t-il assez
fort pour manier le boisseau avec moi?--Soyez tranquille, je vais
prsider  tout cela.

Voil M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: Faites comme
cela. Je voulais lui prendre la mesure des mains. Non, me dit-il,
laissez-moi finir ce sac!

Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume.  mon premier
sac, Baptiste dit  M. Potier: Nous en ferons un homme.--Je vais
rester prs de vous, dit mon matre.--C'est inutile, dit Baptiste, nous
nous tirerons d'affaire tous les deux.

Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela
dura toute la journe. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions
fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin,
j'en vins  bout  mon honneur.

Monsieur et madame s'aperurent d'une petite pointe de jalousie de la
part des domestiques  mon sujet, et ils profitrent du moment de mon
absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'tais
pas destin  faire un domestique, que mon pre avait beaucoup de bien
et qu'il avait perdu ses quatre enfants. C'est moi, dit M. Potier, qui
ai retrouv celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout
faire.--Je lui montrerai  tenir la charrue, lui dit le premier
laboureur.--Ah! c'est bien, je vous reconnais l.--Je le mnerai avec
moi quand vous voudrez.--Eh bien! prenez-le sous votre protection, je
vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.--Soyez
tranquille, je lui montrerai  semer, je lui donnerai mes trois
chevaux.

J'arrive le soir de porter des invitations  trois lieues, et je
rapportais les rponses. Je me mis  table: monsieur et madame me firent
des questions sur les personnes  qui j'avais remis les lettres. Je
rpondis que partout l'on avait voulu me faire rafrachir, que je
n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent.

Le premier laboureur dit  table: Jean, si vous voulez, je vous mnerai
avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.--Ah!
vous me faites bien plaisir, mon pre Pron (c'tait le nom de ce brave
homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.--Non, dit M.
Potier, nous irons ensemble.

En route, monsieur me dit que ce brave homme s'tait offert de me
montrer de tenir la charrue et il ajoutait: Il faut en profiter, car
c'est le plus fort de notre pays.

Une fois arrivs: Voil votre lve, dit monsieur, tchez d'en faire un
bon laboureur.--Je m'en charge, monsieur.--Voyons, faites-lui faire un
enrayage.

Voil le pre Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur
une ligne droite, et me fait prendre des points de vue trs loin, et des
points intermdiaires de place en place. Il me dit: Regardez entre les
deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre,
ne faites pas attention  votre charrue, tenez vos guides et fixez bien
vos trois points. Aussitt que le premier sera dpass, vous en
ressaisirez un autre.

De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma premire raie;
elle tait droite. C'est bien, me dit M. Potier, a n'est pas trembl.
Je suis content; a va bien; continuez.

Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena  la
maison, o madame l'attendait. Eh bien! lui dit-elle, et la charrue,
comment s'en est-il tir?--Trs bien. Je t'assure que Pron est content
de lui; a fera un bon laboureur.--Ah! tant mieux; ce pauvre enfant.
Pron a eu une bonne ide de se charger de lui montrer  tenir la
charrue. Je veux qu'il apprenne  semer; il commencera par semer des
vesces, et puis du bl.

Le lendemain, je m'aperus que tous les domestiques me faisaient une
mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'taient
monsieur et madame qui leur avaient cont mon histoire. Enfin je fus
l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui
allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'taient des
ftes pour eux et pour moi. J'tais de toutes les parties,  pied et en
voiture. C'est moi qui rglais tous les petits diffrends entre les
demoiselles et leurs frres.

M. Potier me dit: Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me
faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareills,
c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dresss et de
quatre  cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.

Il fait appeler son garon marchand de chevaux: Je vous emmne avec
nous  cinq heures demain matin,  cheval, pour la foire de Reims. Il
nous faut cinquante chevaux, voil les tailles et les couleurs. Je n'ai
pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire.
Partez ce soir.

On fait prvenir M. Huz de venir s'entendre pour le dpart et de
prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les
valises. Nous voil partis  midi, nous arrivmes  Reims trois jours
avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de
parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous
convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes
avaient t donnes. Le vieux piqueur dit: Je crois avoir fait une
bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous
les noms des particuliers.

La foire fut termine en trois jours; le total fut de cinquante-huit
chevaux. Nous emes le bouquet de la foire; ces messieurs taient
contents de leur voyage, et tout fut rgl dans deux jours. Et en route
pour Coulommiers, o nous arrivmes sans accidents.

C'est l que je fus mis  l'preuve pour dresser tant de chevaux. Au
bout de deux jours on les met au mange: vingt par jour avec des
caparaons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les
rduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de
mange. Et puis, au char  bancs, au cabriolet,  la selle. Comme ils
s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa
besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils taient
sots dans les terres laboures; je montais sur l'un, sur l'autre; je
tenais la discipline svre avec tous ces gaillards-l. Je corrigeais
les mutins et flattais les dociles. Cette manoeuvre dura deux mois sans
relche; j'tais fatigu, j'avais la poitrine brise, j'en crachais le
sang, mais j'en vins  bout  mon honneur.

M. Potier crivit  ces gros matadors de Paris que ses chevaux taient
prts. Au lieu de rpondre, ils arrivent avec de belles calches et des
domestiques tout galonns. On met leurs chevaux  l'curie; M. Potier,
le chapeau bas, les conduit au salon et madame parat. Comme elle avait
un port majestueux!

Ces gros ventres se lvent pour la saluer; elle se retire et fait
apporter des rafrachissements; elle fait demander si ces messieurs lui
feraient l'honneur d'accepter son dner: ils rpondirent qu'ils
acceptaient avec plaisir. Le dner fut magnifique.--M. Potier me fit
appeler: Dites  tous les palefreniers de tenir les chevaux prts; je
vais mener ces messieurs visiter les chevaux.

Je donne les ordres et tout fut prt. Ces messieurs voulurent voir
l'tablissement, dont ils furent enchants, et passrent aux curies
pour visiter les chevaux et les faire sortir. Les voil tous par ordre,
leur dit M. Potier. Faites-les sortir.

On demande le numro 1 avec bridon et couverture. On me prsente le
cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit: Montez-le! Je le fais
marcher au pas en tenant mon bridon, et l la main bien place, je
saute; ils n'eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter
et le prsente devant ces messieurs qui le flattent en disant: C'est
bien!

Numro 2, dit mon matre. On me prsente le cheval: Montez-le, disent
ces messieurs. Au pas!... au trot!... a suffit.  un autre!

Et ainsi de suite, jusqu' douze. On me demande alors: Sont-ils tous
dresss comme ces douze-l?--Je vous l'assure.--a suffit. Ce petit
jeune homme monte bien un cheval.--Il est bien hardi, dit mon
matre.--Demain nous les mettrons au char  bancs. Vous avez des harnais
pour cela?--Tout est prt.--En voil assez pour aujourd'hui; nous
voudrions voir la ville.--Voulez vous que l'on mette les chevaux  votre
voiture?--a serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous
amener deux convives.--Tout ce qui peut vous tre agrable. Jean, fais
mettre les chevaux  la calche!

Et les voil partis. Mon matre tait content. Jean, me dit-il, nous
ferons une bonne journe, a va bien; vous vous en tes bien tir. C'est
vous qui servirez  table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il
faut aller  la ville faire apporter ce que j'ai command et vous faire
donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche.

Me voil de retour, bien poudr. Madame me met au courant de mes
fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique.
Comme elle tait belle!

Ces messieurs arrivent  six heures; ils taient six. Monsieur va les
recevoir, le chapeau  la main. Eh bien! monsieur, nous sommes de
parole, nous vous amenons deux convives.--Soyez les bienvenus.

Monsieur reconnat le sous-prfet et le procureur de la Rpublique; on
se met  table; madame fit les honneurs; rien n'y manquait, ni moi, la
serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui taient derrire
leurs matres. Tous mangeaient sans parler au premier service; l'un des
laquais tait dcoupeur et prsentait les morceaux tout coups que nous
prsentions  ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second
service, parat un brochet monstre et des crevisses superbes. Ah!
madame, dit un convive, voil une pice rare.--C'est vrai, disent-ils
tous. Mais le sous-prfet ajoute: M. Potier a un rservoir superbe, il
prend des anguilles magnifiques.

Enfin les louanges pleuvent de toutes parts; le champagne arrive, voil
tout le monde en gaiet! Monsieur leur dit: J'ai pass par pernay, et
j'en ai fait une petite provision.--Il est parfait, dit le sous-prfet.

Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission
de s'absenter pour un moment. On lui rpond: Toute libert, madame!
Madame donne ses ordres et dit  son mari: Ces messieurs prendront du
punch pour finir la soire?--a va sans inconvnient.

Le sous-prfet dit: Je vous prie de prendre ma maison pour votre htel,
et j'invite monsieur et madame  me faire l'amiti de venir dner chez
moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux.

Ces messieurs arrivent  midi pour voir atteler. Tout tait prt; on
voit en suivant la liste. Prenez le char  bancs et la calche, a ira
plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre.

Les voil attels, moi conduisant le char  bancs, et le piqueur, la
berline: Faites un tour devant la maison pour que nous puissions
voir.--Ils sont trs beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dresss
comme ces quatre-l?--Oui, messieurs! rpond M. Potier. Si ces messieurs
dsiraient voir un beau cheval? C'est une folie que j'ai faite 
Reims.--Voyons-le.--Jean, allez le chercher!

Il tait tout prt; je le prsente devant ces messieurs: Oh!
s'crient-ils, qu'il est beau! faites-le monter!

Je dis au piqueur: Prenez-moi le pied pour l'enjamber, il est trop
haut. Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au
trot, et je le prsente. C'est bien, dit le matre au laquais,
montez-le, que je le voie mieux.

Le jeune homme tait plus leste que moi. Comme il le manoeuvrait!
Ramenez-le! en voil assez. Le piqueur le prsente devant son matre,
le chapeau bas. Monsieur, dit-il, les mouvements sont trs doux.--J'ai
trouv sa place, dit le pair de France. Il conviendra au prsident de
l'Assemble, mettez-le en tte de vos comptes, tous vos chevaux sont
accepts. Vous recevrez mes ordres du dpart pour Paris; vous les
accompagnerez, et ce jeune garon viendra pour les conduire. S'il veut
rester  mon service, je le prendrai.--Je vous remercie, monsieur, je ne
quitte pas mon matre.--C'est bien! je vous donnerai votre pourboire.

Ils montrent en voiture et salurent tous monsieur et madame.  six
heures, dit le sous-prfet, sans manquer!

Mon matre dit: Que la voiture soit prte  cinq heures! Jean, faites
votre toilette, vous nous conduirez.

Mon matre et madame furent reus avec affabilit par tous ces
messieurs. Toutes les autorits taient au dner, et le couvert de ma
matresse tait auprs de monseigneur. La soire finit  minuit, et le
lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reut l'ordre de partir le
vendredi pour arriver le dimanche  l'cole militaire o ils se
trouveraient,  midi prcis, pour recevoir ses chevaux. Mon matre fait
prvenir M. Huz que tous les chevaux taient vendus. a n'est pas
possible, disait-il.

Nous partons le lendemain  six heures avec quatre-vingt-treize chevaux,
et une voiture de son pour la route; je menais le beau cheval en main
tout seul. Nous arrivons  dix heures  l'cole militaire, o nous
trouvons tout prt; il y avait un aide de camp et des cuyers. On
distribue le son de suite, et on fait le pansement; les pieds des
chevaux furent bien noircis.  midi tout tait prt.

L'aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de
garde. M. Huz va djeuner avec l'aide de camp, et mon matre part pour
prvenir ces gros messieurs que ses chevaux taient prts.  deux heures
prcises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter
les chevaux, les font sortir appareills par quatre. Voil de beaux
chevaux, dit le prsident, vous pouvez renouveler vos quipages. Et
celui dont vous m'avez parl, faites-le sortir.

Je le prsente  l'aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le
manoeuvre et le prsente. On dit: C'est un beau cheval; faites-le
rentrer.

L'aide de camp se retire avec M. Potier et M. Huz pour nous faire
dner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces
messieurs rformrent vingt chevaux de leurs curies, que mon matre
prit, au prix de l'estimation par des marchands de chevaux. Aprs cette
brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de
ces messieurs. MM. Potier et Huz restrent huit jours  Paris pour
rgler leur compte. Ils furent invits chez le gros pair de France qui
avait t reu  Coulommiers. Pour mettre d'accord ces messieurs sur le
choix des attelages des chevaux neufs, il fut dcid qu'ils seraient
tirs au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les
domestiques.

Ces messieurs furent si contents de la loyaut de mon matre que le
prsident en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M.
Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le
train d'artillerie: Voil le prix et les tailles.  quelle poque
pouvez-vous les fournir?--Monsieur, je peux les livrer dans deux
mois.--Je vous fais observer que l'on est svre pour les recevoir; les
chevaux qui ne sont pas reus sont pour votre compte.--C'est juste, vous
m'en donnerez avis.--Ils seront reus  l'cole militaire. Vous savez
l'ge: quatre  cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire
les avances?--Oui, monsieur.--D'o les tirez-vous?--De Normandie et du
Bas-Rhin.--Ah! c'est cela; c'est de bonne race.

M. Potier arrive  Coulommiers enchant, et trouve ses vingt chevaux
dans le meilleur tat possible: Ils ne sont pas reconnaissables; il
faut les mener  la foire de Nangis; nous pourrons les vendre. Ils sont
pour rien, on peut gagner moiti dessus. Tenez-les prts pour demain et
en route  six heures; a presse, il faut partir pour la Normandie, j'ai
un march de pass avec le ministre de la guerre.

La foire de Nangis tait si bonne que les chevaux furent vendus. M.
Potier dit: J'ai doubl mon prix. Quatre jours aprs il partit pour
Caen en Normandie, o il trouva une partie de son emplette; il les
envoie  la maison, et nous partons pour Colmar, o il fit de bonnes
affaires qu'il finit  Strasbourg compltement. M. Huz fut charg de
ramener tous les chevaux. Mon matre part pour Paris et rend compte au
ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivs. Eh bien!
dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous pargnerez de grands
frais. Donnez de suite vos ordres pour qu'ils arrivent; vous avez mis
beaucoup d'exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps!

M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur
Paris, en crivant  son pouse de me faire partir pour Saint-Denis avec
une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se
rafrachir. J'eus le bonheur d'arriver  Saint-Denis le premier, et tout
fut prt; les quatre jours furent suffisants pour re-ferrer tous les
chevaux, et arriver  l'cole militaire comme si nos chevaux sortaient
d'une bote, tant ils taient frais. La voiture de son fut bien paye:
tous les chevaux furent reus. Devant les officiers d'artillerie, des
inspecteurs, un gnral, on fut quatre heures  faire trotter, mais le
pourboire fut nul pour moi. Je fus bien dsappoint de ce contre-temps.
Monsieur me dit: Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d'une
montre. Aussi il m'en donna une belle, et deux cents francs pour les
chevaux des reprsentants et deux louis pour le beau cheval. Quel
bonheur pour moi! En arrivant, je donne tout mon argent  madame, et le
dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit: Mes
deux voyages me valent trente mille francs. Il avait de plus plac cinq
cents sacs de farine.

Nous reprmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je
montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris
aussi la charrue; je fis prsent  mon matre laboureur d'une blouse
bien brode au collet; il tait content.  seize ans, je portais un sac
comme un homme;  dix-huit ans, je portais le sac de trois cent
vingt-cinq; je ne rebutais  rien; mais l'tat de domestique commenait
 devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tte se portait vers l'tat
militaire; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres
et de beaux plumets; ma petite tte travaillait toute la nuit. Enfin je
finis par me le reprocher, moi qui tais si heureux! Ces militaires
m'avaient tourn la tte, je les maudissais; l'amour du travail avait
repris ses droits, et je n'y pensais plus.

Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les bls vendus  M.
Potier. Chaque fermier avait un chantillon de son bl  la maison.
Jean, disait mon matre, allez chercher dix sacs. Que de sacs de mille
francs sortaient de son cabinet! Cela dura jusqu' Nol.

Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit
 son pouse: Fais tes invitations pour aujourd'hui en huit. Je pars
pour Paris. Je prends le cabriolet; nous irons voir nos enfants, et Jean
emportera des sacs vides, car il m'est d beaucoup. Nous serons de
retour samedi.  dimanche ton grand repas.--Il faut m'apporter de la
mare, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et
des hutres.--a suffit, madame.

Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employes  des
placements considrables. C'est, dit mon matre, que vous me portez
bonheur. Voil un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons
demain matin.

Nous arrivons  cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir
arriver de bonne heure! Le lendemain,  cinq heures, cabriolets et
carrioles arrivaient de tous les cts, je ne savais auquel entendre:
Jean, allez  la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle!...
Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille! Et je faisais
ronfler la voiture, toujours au galop. Jean, il faut servir  table!
Et le pauvre Jean se multipliait.

La soire fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de ct par
madame.  onze heures, on me dit de me tenir prt pour reconduire tout
le monde.  minuit je commence: je fis trois voyages qui me valurent
dix-huit francs. Mon matre et madame me firent appeler pour me
rafrachir. Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de
brioche; nous sommes contents de vous!--Ah! j'ai mis sa petite part de
ct, dit madame.

Le lendemain, je reus mes petites provisions que je partage avec mes
camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher
de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j'tais de tous les
mtiers.

Madame me prie de donner tous mes soins  son jardin. Je lui fis
d'abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au
cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l'alle de quatre pouces
pour relever mes deux plates-bandes; et je remplaais la terre enleve
avec du sable. Mon matre et madame viennent me voir. Eh bien, Jean,
dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre
jardin.--Non, monsieur, mais une belle alle.--Vous ne pouvez pas faire
cela tout seul, je vais faire venir le jardinier.--Monsieur, le plus
difficile est fait.--Comment l'entendez-vous?--Voyez mes trois lignes
faites, mes piquets plants; voil le milieu de mon alle.--Vous avez
donc pris tous les cordeaux de mes charretiers?--Je ne pouvais pas tirer
ma ligne sans cela.--C'est juste.--Mon dernier piquet, vers le berceau,
c'est pour faire une corbeille pour madame.--Ah! c'est bien pens, Jean.
Vous avez une bonne ide de me faire une jolie corbeille.--Il me faut du
buis pour faire une belle alle, et beaucoup de sable, et des planches
pour faire des bancs dans le berceau de madame.--Et pour votre matre,
que faites-vous?--Le matre reste  ct de madame.-- la bonne heure!
Mais, Jean, o prendrez-vous le sable?--Monsieur, je l'ai trouv.--Et
o?--Sous le petit pont prs de l'abreuvoir. Je l'ai visit tout 
l'heure; j'en ai trouv trois pieds de hauteur.--Il faudra le faire
tirer.--Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet t; vous savez
que toute la fausse rivire est  sec, et nous sortirons par
l'abreuvoir.--C'est cela!--Il nous en faut bien vingt tombereaux; vous
savez que l'alle a huit pieds de large.--Ma femme, dit mon matre, fais
venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre
jardin.--Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour
planter le long de l'alle.

Le jardinier arrive le soir, et madame le mne de suite au jardin,
disant: Jean, venez faire voir votre ouvrage?

Le jardinier fut surpris. Eh bien! dit-elle, que dites-vous de la folie
de Jean?--Mais, madame, c'est superbe pour le trac. Vous pourrez vous
promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne
gteront pas votre jardin.--C'est vrai, dit-elle. Eh bien! il faut venir
demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tte pour me faire
plaisir.--Madame, il a du got; il s'y est bien pris. Nous vous ferons
un beau jardin; il nous faut quarante rosiers  hautes tiges et du bois
pour l'alle et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre
jardin en tat. Le sable est  votre porte.--Surtout ne laissez pas
Jean tout seul; il se dpche trop, il tomberait malade.--Je le connais;
je le mnagerai.--Et vous ferez bien. Je l'ai trouv avec sa chemise
toute trempe.

Madame part, le jardinier me dit: Je vous sais bon gr du commencement
de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son
berceau; nous ferons quatre pans coups, et nous mettrons quatre lilas
de Perse, et du chvrefeuille autour, et nous peindrons les bancs en
vert. a sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours
voir son jardin.

Je lui dis le soir: Madame, le jardinier m'a pri de vous dire de ne
pas venir voir votre jardin de huit jours.--Eh bien! dit M. Potier, je
vais aller  Paris placer de la farine et voir nos enfants.--Ah! c'est
bien aimable de ta part.--Je serai de retour samedi; et je verrai la
folie de Jean et du jardinier, aprs avoir vu si mon gros reprsentant
est content de ses chevaux.

Il revient satisfait de la rception du reprsentant qui lui a dit: Je
compte vous voir au printemps avec mon pouse; je lui ai parl de votre
dame, et elle dsire la connatre.--Je vous prie de m'en donner
avis.--C'est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien
les honneurs de chez elle.

Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la
grande alle termine: Ah! c'est joli; je suis content, c'est bien
travaill. Tu pourras te promener et t'asseoir, voil de beaux bancs.
Jean va nous ruiner avec ses folies.--Ne te drange pas de huit jours
pour qu'il finisse mon jardin. Je t'en prie. Je voudrais que a soit
sabl.--Eh bien! je vais surprendre Jean; nous allons faire dtourner
l'eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable  son
aise, il ne sera pas toujours le plus fin.--Il va rire, dit madame.

Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer:
Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir.
Ah! si j'avais du sable, a serait joli.--Eh bien! Jean, vous en aurez
demain; mon mari a mis le sable  sec, et a fait passer l'eau de l'autre
ct du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour
charger; vous n'aurez qu' le rentrer.--Ah! madame, nous sommes sauvs.
Dans quatre jours, tout sera fini.

Monsieur et madame nous regardaient de leurs croises sans venir nous
voir. Le jardinier va leur dire: Tout est termin.--Voyons cela, ma
femme.

Me voil le rteau sur l'paule,  ct de la porte, le chapeau  la
main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l'paule: Jean, me
dit-il, vous rendez votre matresse heureuse et moi content; c'est plus
joli que l'herbe qui tait dans le jardin.--C'est charmant, dit madame,
si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener 
prsent.--Vous ne verrez plus d'herbe pousser dans vos alles.

Je me remis au moulin,  la charrue et  tout faire, surtout  dresser
des chevaux. Monsieur reoit une lettre de Paris pour se rendre de suite
au Luxembourg, chez son reprsentant, pour affaires. Jean, mon garon,
il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c'est des chevaux
que l'on demande.--Si cela est, ils payeront votre folie de jardin.

Nous partmes  cinq heures;  onze heures, nous tions  Paris. Mon
matre se prsente  l'adresse indique; le chef du Directoire[19] lui
dit: Il nous faut vingt chevaux de premire taille, tout noirs, sans
aucune tache; les prix sont de quarante-cinq louis. O les
prenez-vous?--Monseigneur, dans le pays de Caux et  la foire de
Beaucaire. C'est l que je trouverai ces tailles-l.--Cela suffit.
Partez de suite!  quelle poque livrez-vous?--Il me faut trois mois et
je ne rponds pas d'tre prt  cette poque; ces tailles sont
difficiles  trouver.

Le voil de retour  Coulommiers: Allons, dit-il, partons pour la
Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire
venir Franois de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre
voyage  ma femme.

Nous arrivons  Caen; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les
environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis.
Eh bien! vous les mnerez  la foire, nous verrons cela!

Nous visitons tout le pays de Caux; nous trouvons des fermes magnifiques
et de beaux lves; nous pmes en choisir quatre trs beaux. La foire de
Caen fut bonne pour nous. Mon matre en acheta six superbes; il nous en
fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique,
les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites
femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut! a
leur fait paratre la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est
magnifique.

Nous partmes pour Beaucaire, o nous trouvmes nos dix chevaux. Je n'ai
jamais vu de si belles foires, tous les trangers de toutes les
puissances s'y trouvent. On dirait une ville btie dans une plaine: des
cafs, des traiteurs, tout ce que l'on peut voir de plus beau. Il se
fait des affaires pour des millions; la foire dure six semaines.

Les affaires de mon matre termines, nous partmes aprs avoir runi
nos chevaux et les avoir dirigs sur Coulommiers. Ce voyage fut long;
nous fmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de
nous voir arriver!

Mon matre me dit: Il faut que je fasse une dpense pour nos chevaux,
je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillres; a les
parera; je veux qu'elles soient  raies. Allons chez M. Brodart de
suite; c'est une dpense ncessaire pour les prsenter. Tout fut
termin dans huit jours. J'tais fier de voir mes beaux chevaux pars de
si belles couvertures. Aussitt, M. Potier part pour Paris, va rendre
compte de son emplette  son reprsentant, annonce que les vingt chevaux
taient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le
prvenir. Sont-ils beaux? dit-il. Dimanche nous serons chez vous 
deux heures; un de mes amis et son pouse et la mienne. Nous serons
quatre; prvenez Mme Potier que je lui mne deux dames.

Leur belle chaise de poste arrive  deux heures devant la maison.
Monsieur et madame les reoivent et les mnent de suite au salon o se
trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon
accueil de madame; M. Potier avait invit les amis du reprsentant. Le
dner fut superbe; madame invita  faire un tour de jardin qui fit
plaisir  ces dames, et les messieurs visitrent les beaux chevaux; les
couvertures firent merveille: Ils sont trs beaux, vos chevaux; nos
gardes vont tre bien monts, les tailles sont superbes. Je vous fais
mon compliment, je vais crire de suite au prsident du Directoire; ils
seront reus au Luxembourg; vous pouvez les faire partir dans les
vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les prsenter;
nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les
couvertures; ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos
couvertures  part. Combien vous cotent-elles?--Quatre cents
francs.--Bien, tout cela vous sera rembours. Faites-les sortir que nous
les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers; a
montera nos sous-officiers; ce sont de belles btes. Faites-les partir
demain; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai 
Paris pour les prsenter  ces messieurs.

Nous arrivmes au Luxembourg le quatrime jour; tout tait prt pour
nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent,
prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je
n'avais jamais vu de si belles curies. M. Potier nous fit ter les
couvertures pour les panser, et les grenadiers s'en chargrent: Vous
pouvez les laisser  nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous
leur mettrez les couvertures aprs le pansement.

Le lendemain, M. Potier reut l'ordre de prsenter ses chevaux  une
heure dans l'alle des beaux marronniers du jardin.  deux heures
arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font
trotter. Un officier vient prs de moi, et me dit: Jeune homme, on dit
que vous savez monter  cheval.--Un peu, monsieur.--Eh bien! voyons
cela. Montez le premier venu.--a suffit.

Il me mne prs d'un marchal des logis, et lui dit: Donnez votre
cheval  ce jeune garon pour qu'il le monte.--Merci, lui dis-je.

Comme j'tais content! Me voil parti au pas; mon matre me dit: Au
trot! et je reviens de mme: Repartez au galop. Je fendais le vent.

Je prsentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre
pieds sur la mme ligne: Qu'il est beau! ce cheval, dit-on.--Ils sont
tous de mme, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garon
vous les montera tous.

Ils se consultent tous ensemble et s'arrtent devant un cheval qui avait
eu peur.

Ils me firent appeler:

Jeune homme, dit le reprsentant qui me connaissait de Coulommiers,
faites voir ce cheval  ces messieurs; montez-le!

Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je
reviens le prsenter. On dit: C'est bien monter; il est hardi, votre
jeune homme. M. Potier leur dit: C'est lui qui a dress le beau cheval
de Mgr le prsident; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener
en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton. Le prsident dit  un
officier: Donnez un louis  ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a
dress et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.

L'officier dit aux gardes: Vous voyez ce garon comme il manoeuvre un
cheval. Je fus bien rcompens par tout le monde; les militaires me
pressaient les mains en disant: C'est un plaisir de vous voir 
cheval.--Ah! je les fais obir, je corrige les mutins et flatte les
dociles; il faut qu'ils plient sous moi.

Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous accepts, avec
les couvertures, sur un mmoire  part, et tous les frais de voyage 
leur compte. Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte. On lui
rpond: Vous tes connu, les remontes que vous avez fournies ne
laissent rien  dsirer.--Je vous remercie, dit M. Potier.--Vous ferez
trois mmoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trsor;
ils seront signs par le trsorier du Gouvernement et seront pays 
vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui
arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous
convient-il? Il vous faut de huit  dix jours pour les recevoir. Vos
appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garon,
qui les montera tous; et surtout soyez svre avec les Allemands; vous
recevrez des ordres aussitt l'arrive.--Vous pouvez compter sur
moi.--Les officiers seront l pour recevoir leurs chevaux.

M. Potier finit ses affaires et nous partmes pour Coulommiers o
monsieur fut bien ft  son arrive de ce voyage de trois mois; toutes
les affaires de la maison taient comme monsieur le dsirait. Eh bien!
mon ami, es-tu content de ton voyage? dit Mme Potier.--Je suis enchant
de ces messieurs. Tout s'est pass pour le mieux du monde. Jean s'est
surpass d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus,
il est invit  venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de
remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nomm pour les monter;
tous ces messieurs l'ont compris dans les moluments qui me sont
allous. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mrite. Il a souffl le
pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.

Madame me mne le dimanche  la ville et me fait cadeau d'un habillement
complet: Vous enverrez tout cela  mon mari avec la facture acquitte.

Combien je fus flatt de ce procd! M. Potier me prsente le paquet:
Voil le cadeau que vous avez mrit! Il faut lui faire faire son
habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il
nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.

Toute la semaine fut employe au moulin; le dimanche nous passmes nos
chevaux en revue; monsieur et madame furent dner en ville. Et moi de
rgaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que
j'avais vu  Paris. Le soir, je fus chercher mes matres sans leur
permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai 
minuit. Le lendemain, je reus mes habillements; tout tait complet.

Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien! Ils me mnent dans
leur chambre et prsident  ma toilette, disant: On ne vous reconnatra
plus!... Tenez, ajoute madame, voil des cravates et des mouchoirs de
poche. Je vous ai achet une malle pour mettre toutes vos
affaires.--Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bonts.

Le dimanche je m'habille et parais devant tout le monde de la maison,
comme si je sortais d'une bote. Tous mes camarades de me toiser de la
tte aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les
remerciai par une poigne de main, et je fus rempli d'attention pour
tous.

Les annes se passaient dans une servitude douce, quoique pnible, car
je me multipliais, je veillais  tous les intrts de la maison. Des
souvenirs s'taient glisss dans ma tte, je pensais  mes frres,  ma
soeur, et surtout aux deux disparus de la maison  un ge si tendre, je
n'tais pas matre de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres
innocents; je me disais: Que sont-ils devenus? Les a-t-elle dtruits,
cette mauvaise femme? Cette ide me poursuivait partout, je voulais
aller m'en assurer, et je n'osais en demander la permission, par crainte
de perdre ma place. Ma prsence tait ncessaire  la maison, il fallut
patienter et me rsigner  attendre tout du sort. Les annes se
passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles; ma gat
s'en ressentait, je n'avais personne  qui je pouvais conter mes peines.

Je me fortifiai dans l'agriculture o je devins trs fort, et je fus
reconnu tel;  vingt et un ans, je pouvais me passer de matre pour
mener la charrue, et conduire un chariot  huit chevaux.

Les ordres arrivrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous
rendre  l'cole militaire, o nous trouvmes un gnral et les
officiers de hussards et de chasseurs. Mon matre fut reu par le
gnral pour passer les chevaux en revue; on lui remet sa nomination
d'inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux taient amens
dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J'avais achet
une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les
reins; cela me cotait trente francs.

Mon matre se promenait avec le gnral qui me fit appeler: C'est vous,
me dit-il, qui tes dsign pour monter ces chevaux, nous allons voir
cela. Je suis difficile.--Soyez tranquille, gnral, lui dit M. Potier,
il connat son affaire.--Eh bien,  cheval! les chevaux de chasseurs les
premiers!--Laissez-le faire, vous serez content de lui: il est
timide.--Eh bien! laissons-le, commenons par la droite, et ainsi de
suite.

Je monte le premier; personne n'eut le temps de me voir monter. Ce
cheval veut faire quelques carts; je lui allonge deux coups de cravache
sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends
docile. Je le mne au trot, je reviens au galop; je recommence au pas,
c'est la marche essentielle pour la cavalerie... Je mets pied  terre,
je dis  l'officier: Marquez ce cheval _numro_ 1; il est bon. Je dis
au vtrinaire: Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les
dents, je les visiterai aprs.

Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de
chasseurs. Arriv au trentime, je demande un verre de vin que le
gnral me fait apporter, disant: Je vous laisse faire, jeune homme!
Dites-moi, pourquoi ces trois lots?--Le premier pour vos officiers, le
deuxime pour vos chasseurs, et le troisime, rform.--Comment
rform?--Eh bien! gnral, je vais me faire comprendre. Les quatre
chevaux du troisime lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent tre
accepts sans une visite des experts. Voil la svrit que j'y mets.
Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon
devoir?--Oui, je vous approuve: svre et juste.

Je continuai toute la journe... J'avais mont cinquante chevaux; six du
premier lot et quatre du second taient mauvais; il en restait quarante
pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opration, ils
me prirent la main: Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas
tromps.--Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter
des officiers.

Le gnral me fit venir prs de lui, il tait prs de M. Potier avec son
aide de camp: Vous avez bien opr, je vous ai suivi de l'oeil, je suis
content de vous. Continuez... Vous devez tre fatigu, demain nous
prendrons les chevaux de hussards, vous oprerez de mme.  onze
heures!--a suffit, gnral.--Savez-vous crire?--Non, gnral.--J'en
suis fch, je vous aurais pris avec moi.--Je vous remercie; je ne
quitte pas mon matre; c'est lui qui m'a lev.--Vous tes un fidle
garon.

Il fit appeler les officiers, et leur dit: Vous allez vous emparer de
ce jeune homme. Faites-le dner avec vous; il travaille dans vos
intrts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas! Vous le ramnerez
chez moi  neuf heures. Monsieur l'inspecteur vient dner avec moi.

Je fus ft de tous les officiers: le dner fut trs gai.  neuf heures,
nous arrivmes chez le gnral, et le caf fut servi, je reus l'accueil
le plus aimable de la part du gnral: Demain nous visiterons les
chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un marchal
des logis qui monte bien, cela vous avancera.--Je lui ferai monter les
juments.--Pourquoi cela?--Gnral, la jument est meilleure que le cheval
hongre; elle rsiste mieux  la fatigue; je l'examinerai avant de faire
monter.--Ah! pour le coup, je suis content de votre observation. Je
l'approuve.--Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra
au premier lot, et ainsi de suite; moi, de mme.--Eh bien, messieurs!
que dites-vous de cela? Nous sommes bien tombs. On ne nous donnera plus
de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois.--Je puis me tromper,
mais je ferai de mon mieux.--Allons, messieurs,  demain onze heures
prcises!

Nous prmes cong du gnral; mon matre me mit en voiture pour gagner
notre htel. Jean, le gnral est content de vous; il est enchant.
Tchons de faire une bonne journe demain; il faudrait pouvoir recevoir
cent chevaux. Comme vous serez deux, a nous avancerait beaucoup.--Je
ferai mon possible.

Le lendemain,  dix heures, nous remes la visite du capitaine de
hussards; mon matre lui dit: Faites-moi l'amiti d'accepter une
ctelette et une tasse de caf. Nous partons de suite. Le fiacre est
prt.--Dpchons-nous! Le gnral ne plaisante pas.

 dix heures et demie, nous tions prs du Champ de Mars  voir les
chevaux; mon matre dit: Prparez encore cinquante chevaux.

 onze heures, le gnral arrive; nous passons les chevaux en revue, et
nous montmes  cheval deux  la fois. Ces chevaux taient charmants; je
fus content; je le dis au gnral qui fut content aussi. Il n'en fut
rform que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n'taient
plus si chagrins que la veille. Enfin, nous remes cent chevaux par
jour, et tout fut termin dans neuf jours. Je fus bien remerci de tous
les officiers et du gnral qui me fit remettre trente francs pour les
dix chevaux rforms. Je fus avec mon matre remercier le gnral qui
nous dit: J'ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix
des chevaux pour les officiers et la rforme que vous avez faite, c'est
ce qui a fait donner trente francs de rcompense  votre jeune homme.

Je remercie et nous allmes finir nos affaires; mon matre toucha
dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partmes le lendemain
pour Coulommiers. Mon matre me dit: Nous avons men notre affaire
grand train et tout le monde est content.

Je lui dis: Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour tre
dans les hussards, ils sont trop beaux.--Il ne faut pas penser  cela;
nous verrons plus tard; ce sera mon affaire: le mtier de soldat n'est
pas tout rose, je vous en prviens.--Je le crois; aussi je ne suis pas
parti; il faudrait que je fusse forc de partir pour vous quitter.--Eh
bien! je suis content de votre rponse.

Nous arrivmes  la maison le samedi, et le dimanche fut une fte pour
tout le monde; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis 
mes occupations habituelles, mais un jour je fus invit  passer  la
mairie. L, on me demande mes nom et prnoms, ma profession, mon ge.

Je me nomme Jean-Roch Coignet, n  Druyes-les-Belles-Fontaines,
dpartement de l'Yonne.--Quel ge avez-vous?--Je suis n le 16 aot
1776.--Vous pouvez vous retirer.

Que diable me veulent-ils? a me mit martel en tte. Je n'ai pourtant
rien fait, me disais-je. Je dis cela de suite  mes matres qui me
disent: C'est pour vous enregistrer pour la conscription.--Je vais donc
tre soldat.--Pas encore, mais c'est une mesure qu'ils prennent. Si vous
voulez, nous vous achterons un homme.--Je vous remercie; nous verrons
cela plus tard.

Je me trouvais accabl de cette nouvelle; j'aurais voulu tre parti de
suite, mais cela se prolongea jusqu'au mois d'aot o j'eus tout le
temps de faire toutes mes rflexions. Ma tte travaillait nuit et jour,
je me voyais sur le point de quitter cette maison o j'avais pass des
jours si heureux, avec de si bons matres et de bons camarades.

Je termine la premire partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de
rptitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon tat
militaire, et j'ai fini la premire partie de mes peines.--Celles-l ne
sont que des roses.




DEUXIME CAHIER

DPART POUR L'ARME.--MA VIE MILITAIRE JUSQU' LA BATAILLE DE
MONTEBELLO.


Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se prsentrent pour me donner une
feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis
de suite mes prparatifs pour partir; on voulait me faire remplacer; je
remerciai en pleurant: Je vous promets que je reviendrai avec un fusil
d'argent, ou je serai tu!

Mes adieux furent tristes; je fus combl d'gards par tout le monde,
conduit un bout de chemin, et bien embrass. Mon petit paquet sous le
bras, je viens coucher  Rozoy, premire tape militaire. Je fus
chercher mon billet de logement que je prsente  mon hte qui ne fait
pas attention  moi. Je sors et vais acheter un pot-au-feu, que le
boucher me mit dans la main. Je fus bless de voir cette viande dans le
creux de ma main. Je la prsente  ma bourgeoise pour qu'elle ait la
complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des lgumes.
On finit par mettre mon petit pot-au-feu; j'eus alors les bonnes grces
de mes htes qui voulurent bien m'adresser la parole, mais je ne leur en
tins aucun compte.

Le lendemain, j'arrive  Fontainebleau o des officiers peu ardents au
service nous reurent, et nous mirent dans une caserne en trs mauvais
tat. Notre beau bataillon s'est form dans la quinzaine; il tait de
l,800 hommes: comme il n'y avait pas de discipline, il se forma de suite
une rvolution, et la moiti s'en allrent chez eux. Le chef de
bataillon en fit son rapport  Paris, et il fut accord quinze jours
pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait port dserteur et
poursuivi comme tel.

Le gnral Lefvre fut envoy de suite pour nous organiser. On fit
former les compagnies et tirer les grenadiers; je fus du nombre de cette
compagnie qui se montait  cent vingt hommes et nous fmes habills de
suite. Nous remes tout au grand complet, et de suite  l'exercice deux
fois par jour!... Les retardataires furent ramens par les gendarmes, et
l'on nous mit  la raison.

Le dimanche c'tait le dcadi[20] pour tout le bataillon. Il fallait
chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres;
l'glise en retentissait, et puis on criait: Vive la Rpublique! tous
les soirs, autour de l'arbre de la libert, qui tait dans la belle rue;
il fallait chanter: _Les aristocrates  la lanterne!_ Comme c'tait
amusant!

Cette vie dura  peu prs deux mois lorsque la nouvelle circula, dans
les journaux, que le gnral Bonaparte tait dbarqu, qu'il venait 
Paris, et que c'tait un grand gnral. Nos officiers en devenaient
fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie
dans le bataillon. On nous passait des revues de propret; on faisait
porter et prsenter les armes, croiser la baonnette; on voulait nous
faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les
mains  force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journe
sous les armes! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos
habillements; ils se mettaient en quatre pour que rien n'y manqut.

Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par
Fontainebleau et qu'il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes
toute la journe, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le
temps de manger; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent
une bonne recette. Des vedettes furent places dans la fort;  chaque
instant on criait: _Aux armes!_ et tout le monde au balcon, mais en pure
perte, car Bonaparte n'arriva qu' minuit.

Dans la grande rue de Fontainebleau o il mit pied  terre, il fut
enchant de voir un si joli bataillon; il fit venir les officiers autour
de lui, et leur donna l'ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il
remonte dans sa voiture, et nous de crier Vive Bonaparte!, et de
rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les
blanchisseuses, et payer partout.

Nous venons coucher  Corbeil; nous y fmes reus en enfants du pays par
tous les habitants, et le lendemain nous partmes pour Courbevoie o
nous trouvmes une caserne dpourvue de tout le ncessaire; mme pas de
paille pour nous coucher! Nous fmes obligs d'aller chercher les
paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos
marmites.

Nous ne restmes que trois jours et nous remes l'ordre de partir pour
l'cole militaire, o l'on nous mit dans des chambres qui ne contenaient
que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis,
on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze
par paquet); et trois jours aprs, l'on nous fit partir pour Saint-Cloud
o nous vmes des canons partout, des cavaliers envelopps dans leurs
manteaux.

On nous dit que c'taient des _gros talons_[21], que c'tait la foudre
quand ils chargeaient sur l'ennemi, qu'ils taient couverts de fer. Tout
cela n'tait pas; ils avaient seulement de vilains chapeaux  trois
cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux.
Ces hommes ressemblaient  de gros paysans, avec des chevaux gros,
pesants  faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voil
les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux
cuirassiers qui se nommrent les _gilets de fer_. Enfin, ce rgiment
tait  Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans
la premire cour formaient la haie; une demi-brigade d'infanterie tait
prs de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrire
la garde du Directoire.

On entend crier: Vive Bonaparte! de tous les cts, et il parat. Les
tambours battent aux champs: il passe devant le beau corps de
grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle
aux chefs. Il tait  pied, il avait un petit chapeau et une petite
pe; il monte les degrs seul.

Tout  coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer
sa petite pe, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la
garde. Et puis on crie encore plus fort; les grenadiers taient sur le
perron et dans l'entre. Et puis nous voyons de gros monsieurs[22] qui
passaient par les croises; les manteaux, les beaux bonnets et les
plumes tombaient par terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces
beaux manteaux[23].

Bonaparte rappelle son frre Lucien qui tait le prsident, et lui dit
de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacrs  sa droite et
Lebrun  sa gauche. Et les voil installs.

 trois heures, on nous donne l'ordre de partir pour Paris, mais les
grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim; en
arrivant on fit la distribution d'eau-de-vie. Les Parisiens nous
serraient de tous les cts pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud:
nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg o
l'on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait
monter des marches). Et puis  gauche, c'tait une grande pice vote
que l'on nous dit tre la sacristie, o l'on nous fit tablir des
grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de
btiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le
palais, ce n'taient que des masures dmolies. Il n'existait dans ce
beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie
derrire, au bout de notre chapelle. C'tait piti de voir ce beau
jardin avec des dmolitions.

Voil qu'il nous arrive un beau grenadier qui se prsente avec le chef
de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou
Thom) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade; et l sur-le-champ, il
nous dit: C'est moi qui ai sauv la vie avec mon camarade  Bonaparte.
La premire fois qu'il est entr dans la salle, deux ont fonc sur lui
avec des poignards et c'est moi et mon camarade qui avons par les
coups. Et puis il est sorti; ils lui criaient: _hors la loi!_ C'est l
qu'il a tir son pe et nous a fait croiser la baonnette, et leur a
cri: _hors la salle!_ en appelant son frre. Tous les _pigeons battus_
se sont sauvs par les croises, et nous avons t matres de la salle.

Il nous dit encore que Josphine lui avait donn une bague qui valait
bien quinze mille francs, avec dfense de la vendre, disant qu'elle
pourvoirait  tous ses besoins.

Tout notre beau bataillon fut dfinitivement incorpor dans la 96e
demi-brigade de ligne, vieux soldats  l'preuve qui avaient des
officiers distingus qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait
M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux  ses officiers. Notre
capitaine se nommait Merle, il possdait tous les talents militaires:
svre, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, 
l'exercice deux fois par jour, svre pour la discipline; il assistait
aux repas; il nous faisait apprendre  tirer des armes. Tout notre temps
se trouvait employ; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manoeuvrer
devant le premier Consul.

Je devins trs fort dans les armes; j'tais souple, j'avais deux bons
matres d'armes qui me poussrent. Ils m'avaient tt et ils avaient
senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la
goutte (il fallait cela  ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en
plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent  une forte preuve;
ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet:
Allons! me dit ce crne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite
goutte de sang!--Eh bien! voyons, monsieur le faquin.--Prends un
tmoin.--Je n'en ai pas. Et mon vieux matre, qui tait du complot, me
dit: Veux-tu que je sois ton tmoin?--Je le veux bien, mon pre
Palbrois.--En route! dit-il, pas tant de raisons!

Et nous voil partis tous les quatre: nous ne fmes pas loin dans le
jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me
mnent entre des vieux murs. L, habit bas, je me mets en garde. Eh
bien! attaque le premier, lui dis-je.--Non, me dit-il.--Eh bien! en
garde!

Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnatre.
Voil mon matre qui se met en travers, le sabre  la main. Je le
repoussais, disant: tez-vous, que je le tue!--Allons! c'est fini,
embrassez-vous!

Et nous allons boire une bouteille. Je disais: Et cette goutte de sang,
il n'en veut donc plus?--C'est pour rire, me dit mon matre.

Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis o ils voulaient en venir,
c'tait une preuve pour me faire payer l'cot; c'est ce que je fis de
bonne grce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me
tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les gards pour
moi, il me rendait de petits services.

Mes deux matres me poussrent ferme: quatre heures d'exercice, deux
heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie
dura trois mois, et je payais bien des gouttes  ces ivrognes.
Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en
sentis longtemps.

Nous passmes l'hiver  Paris. La revue du premier Consul eut lieu au
mois de fvrier aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e lgre, 43e
de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes,
dont il donna le commandement au gnral Chambarlhac. Le premier Consul
nous fit manoeuvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler
les colonels et voulut voir les conscrits  part. On lui prsenta la
compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit  notre
capitaine Merle de nous faire manoeuvrer devant lui; il fut surpris:
Mais c'est des vieux que vous faites manoeuvrer.--Non, lui dit le
capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a t form 
Fontainebleau.--Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au
bataillon. Tenez-vous prts  partir.

Nous remes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas,
car je ne l'ai pas vu. Nous partmes toute la division ensemble pour
Corbeil, o Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave
dpartement de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour
notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi camp.
D'Auxerre, il nous amne  Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous
loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout
cela fut inutile; il fallut brler leurs paisseaux et couper leurs
peupliers. On nous appelait les _brigands de Chambarlhac_, cependant il
ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'
Dijon, o on nous logea chez le bourgeois; nous y restmes prs de six
semaines.

Le gnral Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse;
nous ne partmes que les derniers de Dijon pour Auxonne o nous
logemes. Le lendemain  Dle o nous ne fmes que coucher, et de l 
Poligny. De l  Morez; le lendemain nous fmes coucher aux Rousses; de
l  Nyon o nous fmes toute notre petite runion dans une belle
plaine. Nous passmes la revue du premier Consul assist de ses gnraux
dont Lannes faisait partie; on nous fit manoeuvrer et former des carrs.
Le Consul nous tint toute la journe; il nous fit dfiler, et le
lendemain nous partmes pour Lausanne, une trs jolie ville; le Consul y
coucha et nous fmes bien reus.

De ces cts, on arrive sur une hauteur boise qui domine toute
l'tendue du pays, on dcouvre Genve  droite de l'autre ct du lac;
on aperoit le rivage bois  perte de vue qui longe ce lac majestueux
bord de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend 
gauche le chemin qui longe cette belle cte, qui est cultive en
amphithtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis
d'espaliers. Cette cte est une richesse pour tout le pays; c'est un
chef-d'oeuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de
montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon
peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de
jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y
avait de quoi se perdre.

De Lausanne, aprs avoir tourn le lac de Genve, on remonte la valle
du Rhne, et on arrive  Saint-Maurice. De l nous partmes pour
Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus
malheureux); on prend une autre valle que l'on peut dire la valle de
l'Enfer; l, on quitte la valle du Rhne pour prendre la valle qui
conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situ
au pied de la gorge du Saint-Bernard.

Ce village n'est compos que de baraques couvertes de planches, avec des
granges d'une grandeur immense o nous couchmes tous ple-mle. L, on
dmonta tout notre petit parc, le Consul prsent. L'on mit nos trois
pices de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une
grande mortaise pour conduire notre pice gouverne par un canonnier
fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence
le plus absolu, il faut lui obir  tous les mouvements que sa pice
pourrait faire. S'il disait: _Halte_, il ne fallait pas bouger; s'il
disait: _En avant_, il fallait partir. Enfin il tait le matre.

Tout fut prt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la
distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue  mon cou
(le chapelet me gnait beaucoup), et on nous donna deux paires de
souliers. Le mme soir, notre canonnier forma son attelage qui se
montait de quarante grenadiers par pice, vingt pour traner la pice
(dix de chaque ct, tenant des btons en travers de la corde qui
servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les
roues et le caisson de la pice. Le Consul avait eu la prcaution de
faire runir tous les montagnards pour ramasser toutes les pices qui
pourraient rester en arrire, leur promettant six francs par voyage et
deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassembl au lieu du
rendez-vous, et rien ne fut perdu.

Le matin, au point du jour, notre matre nous place tous les vingt 
notre pice: dix de chaque ct. Moi je me trouvais le premier devant, 
droite; c'tait le ct le plus prilleux, car c'tait le ct des
prcipices, et nous voil partis avec nos trois pices. Deux hommes
portaient un essieu; deux portaient une roue; quatre portaient le dessus
du caisson; huit, le coffre; huit autres, les fusils; tout le monde
tait occup, chacun  son poste.

Ce voyage fut des plus pnibles. De temps en temps, on disait: _Halte!_
ou _En avant!_ et personne ne disait mot. Tout cela n'tait que pour
rire, mais arriv aux neiges, a devient tout  fait srieux. Le sentier
tait couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne
pouvait tre matre de sa pice qui glissait; il fallait la remonter, il
fallait le courage de cet homme pour y tenir. _Halte!... En avant!..._
criait-il  chaque instant. Et tout le monde restait silencieux.

Nous fmes une lieue dans ce pnible chemin; il fallut nous donner un
moment de rpit pour mettre des souliers (les ntres taient en
lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je dtachais ma corde
autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m'chappe et tous mes
biscuits dgringolent dans le prcipice. Quelle douleur pour moi de me
voir sans pain! et mes quarante camarades de rire comme des fous!
Allons, dit notre canonnier, il faut faire la qute pour mon cheval de
devant qui entend  la parole[27].

Cela fit rire tous mes camarades. Allons, dirent-ils tous, il faut
donner chacun un biscuit  notre cheval de devant.

Et la gat reparat en moi-mme. Je les remerciai de tout mon coeur, et
je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voil partis bien
chausss de souliers neufs. Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, 
vos postes, en avant! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous
n'aurons pas tant de peine.

Nous atteignmes ces horreurs de neiges perptuelles, et nous tions
mieux, notre canot glissait plus vite. Voil que le gnral Chambarlhac
passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le
ton de matre, mais il fut mal reu.

Ce n'est pas vous qui commandez ma pice, dit le canonnier, c'est moi
qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne
vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.

Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: Si
vous ne vous retirez pas devers ma pice, dit-il, je vous assomme d'un
coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le prcipice.

Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivmes avec des
efforts inous au pied du couvent. A quatre cents pas, la monte est
trs rapide, et l nous vmes que des troupes avaient pass devant nous;
le chemin tait fray; pour gagner le couvent, on avait form des
marches. Nous dposmes nos trois pices et nous entrmes quatre cents
grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu o
ces hommes dvous  l'humanit sont pour secourir tous les passagers et
leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour
guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige
et les reconduisent dans cette maison o l'on trouve tous les secours
dus  l'humanit. Pendant que nos officiers et notre colonel taient
dans les salles avec de bons feux, nous remes de ces hommes vnrables
un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyre et
une livre de pain; on nous mit dans des corridors trs larges. Ces bons
religieux nous firent tout ce qui dpendait d'eux, et je crois qu'ils
furent bien traits. Pour notre compte, nous serrmes les mains de ces
bons pres en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous
caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver
d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la
vnration que je porte  ces hommes.

Nos officiers dcidrent de prendre nos pices pour les descendre et
notre tche fut termine l. Notre brave capitaine Merle fut dsign
pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied
du couvent, o nous vmes, en une place, que la glace tait troue. Le
bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'tait la
premire fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main
de notre capitaine et nous salua tous. On redescend  pic; en deux
heures, on arrive  Saint-Rmy. Ce village est tout  fait dans des
enfers de neige; les maisons sont trs basses et couvertes en laves trs
larges, nous y passmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une curie
o je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une
vingtaine de mes camarades; nous n'emes pas froid. Le matin, rappel, et
dpart pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortmes de l'enfer
pour descendre au paradis. Mnagez vos biscuits, nous dit notre
capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Pimont. Nous avons de
mauvais passages pour arriver en Italie.

Nous arrivmes au rendez-vous du rassemblement de tous les rgiments,
qui tait une longue gorge et un village adoss  cette montagne. 
droite, une pente rapide qui montait  un rocher trs lev. Dans cette
plaine, tout notre matriel se runit dans deux jours; nos braves
officiers arrivrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de
leur redingote; ils faisaient piti  voir.

Mais ce rendez-vous, c'tait le bout du monde, il n'y avait pas de
chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter
des pices de bois trs fortes; il se prsente avec tous ses ingnieurs
et fait faire un trou dans ce rocher qui tait au bord d'un prcipice.
Cette roche tait comme si on l'avait scie[28]. Une premire pice de
charpente est pose dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers
(ce fut le plus difficile  faire), et un homme au bout.

Lorsque la deuxime pice fut pose, avec des poutres sur les deux
premires, il ne fut plus difficile d'tablir notre pont. On fit mettre
des garde-fous du ct du prcipice, et ce chef-d'oeuvre fut termin dans
deux jours. Durant ce temps, tout notre matriel fut remont et rien ne
fut perdu.

De l'autre ct, on pouvait descendre facilement dans la valle qui
conduit au fort de Bard qui est entour de rochers. Ce fort est
imprenable; il ne peut tre battu en brche; ce n'est qu'un roc et des
rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. L, le
Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort  faire avec tout son
grand gnie. Ses ingnieurs se mirent  l'oeuvre pour passer  porte des
canons. Ils dcouvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui
avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce
sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un
sentier dans le flanc de cette montagne  coup de masse de fer pour
pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'tait pas le plus difficile 
faire. Le matriel tait l, dans un petit enfoncement  l'abri du fort,
mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer prs du fort.
Et voil qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux
pices sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les
retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pices. Il envoya
un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la
rponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il
choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches,
les plaa dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches
qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne
pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le mme jour, il
dcouvrit  gauche du fort une roche plate trs large. Il en fit de
suite faire la reconnaissance pour y monter deux pices. Les hommes, les
cordages, tout fut mis  l'oeuvre, et les deux pices places sur cette
plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le
foudroyaient  mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de
leurs casemates; mais il restait nos pices et nos caissons qu'il
fallait passer.

Ds que Bonaparte apprit que les chevaux du train taient passs, il fit
ses prparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort;
il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et
jusqu' nos souliers pour ne pas veiller l'attention. Tout fut prt 
minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandrent des grenadiers
pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui
avaient mont le mont Saint-Bernard, et a leur fut accord. Je fus du
nombre avec le mme canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit
 la tte de la premire pice, et tout le monde  son poste. Nous emes
le signal du dpart; il ne fallait pas souffler. Nous passmes sans
tre aperus.

Arrivs de l'autre ct, on tourne  gauche tout court; en longeant le
chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la
tte sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvmes les chevaux
tout prts; ils furent de suite attels et partis. Nous revnmes par le
mme chemin sur la pointe du pied, _ la queue au loup_[30], mais ils
nous entendirent et nous lancrent des grenades par-dessus le rempart.
Comme elles tombaient de l'autre ct du chemin, nous ne fmes pas
atteints, personne; nous en fmes quittes pour la peur, et nous revnmes
prendre nos fusils. On fit l une faute; il fallait mettre nos fusils
sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a
exposs, mais on ne pense pas  tout.

En arrivant de notre pnible corve, le colonel nous fit compliment de
notre bon succs. Je vous croyais perdus, mes braves. Notre capitaine
nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: Mes grenadiers,
vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne preuve pour la
compagnie! Il nous serra la main  tous, et me dit: Je suis content de
votre premier dbut, je vous noterai. Et il me serra fortement le bras,
en rptant: Je suis content!

Et nous de rpondre: Capitaine, nous vous aimons tous.--Ah! c'est bien,
grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.

Nous remontmes ce sentier si rapide, et arrivs au sommet de cette
montagne, on dcouvre les belles plaines du Pimont. La descente est
praticable, et nous nous trouvmes descendus dans le paradis,  marches
forces jusqu' Turin, o les habitants furent surpris de voir arriver
une arme avec son artillerie.

C'est la ville la mieux btie de l'Europe; elle est btie sur un mme
modle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau
limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous
partmes le lendemain pour Milan; nous n'emes point de sjour; la
marche fut force. Nous fmes notre entre dans la belle ville de Milan
o tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est
magnifique. La rue qui va  la porte de Rome est tout ce que l'on peut
voir de plus beau. En sortant de cette porte  droite, nous trouvmes un
camp tout form et les baraques toutes faites; nous vmes qu'il y avait
une arme devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des
hommes de corve pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne
pouvait rentrer en ville. Je me dtachai durant la distribution pour
voir la cathdrale; l'oeil ne peut voir rien de pareil, tout n'est que
colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous
fit une bonne distribution.

Nous partmes le lendemain matin et nous prmes  droite pour descendre
sur le P qui est un fleuve trs profond. L, nous trouvmes un pont
volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse
corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre ct en tirant
la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie.
Nous arrivmes fort tard sur des hauteurs toutes ravages o nous
couchmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe
ville. Le gnral Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le
P, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous
faisait marcher de tous les cts au secours des divisions
d'avant-garde, et nous ne brlmes pas une cartouche. Ce n'taient que
des manoeuvres.

Nous redescendmes sur le P. L, les Autrichiens s'emparrent des
hauteurs avant d'arriver  Montebello. Leur artillerie ravageait toutes
nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e
demi-brigade pour tre matre de ces positions. Enfin le gnral Lannes
les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu' la nuit. Le
lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa
les hauteurs qui cotrent tant de peine  prendre, vu qu'ils taient le
double de nous. Nous partmes le matin pour suivre le mouvement de
cette grosse avant-garde, et on nous plaa  une demi-lieue en arrire
de Montebello, dans une belle plantation de mriers, dans une alle trs
large. On nous fit former les faisceaux par bataillon.

Nous tions  nous rgaler de mres (les arbres en taient chargs),
lorsque sur les onze heures nous entendmes la canonnade. Nous la
croyions trs loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive
un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le
gnral tait forc de tous les cts. Aux armes! dit notre colonel,
allons, mon brave rgiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous
signaler! Et nous de crier: Vive notre colonel, vivent nos bons
officiers!

Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: Je
rponds de ma compagnie. Je serai le premier  la tte.

On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en
marchant, et c'est l que je mis ma premire cartouche dans mon fusil.
Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur.

Nous arrivons  l'entre du village de Montebello o nous voyons
beaucoup de blesss, et voil la charge qui bat...

Je me trouvai  la premire section, au troisime rang, par mon rang de
taille. En sortant du village une pice de canon fit feu  mitraille sur
nous et ne fit de mal  personne. Je baissai la tte  ce coup de canon.
Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: On ne
baisse pas la tte! me dit-il.--Non! lui rpondis-je.

Le coup parti de cette pice, le capitaine Merle crie pour prvenir le
second coup:  droite et  gauche dans les fosss!

Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me
trouvais tout  fait  dcouvert. Je cours sur la pice, je dpasse nos
tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger,
ils ne me virent pas; je les passai  la baonnette tous les cinq. Et
moi de sauter sur la pice, et mon capitaine de m'embrasser en passant!
Il me dit de garder ma pice, ce que je fis, et nos bataillons se
jetrent sur l'ennemi. C'tait un carnage  la baonnette, avec des feux
de peloton; les hommes de notre demi-brigade taient devenus des lions.

Je ne restai pas longtemps. Le gnral Berthier vint au galop et me dit:
Que fais-tu l?--Mon gnral, vous voyez mon ouvrage. C'est  moi cette
pice, je l'ai prise tout seul.--Veux-tu du pain?--Oui, mon gnral.

Il parlait du nez et dit  son piqueur: Donne-lui du pain. Puis, il
tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle:
Jean-Roch Coignet.--Ta demi-brigade?--Quatre-vingt-seizime.--Ton
bataillon?--Premier.--La compagnie?--Premire.--Ton
capitaine?--Merle.--Tu diras  ton capitaine qu'il t'amne  dix heures
prs du Consul. Va le trouver, laisse l ta pice!

Et il part au galop. Moi, bien content, je pars  toutes jambes
rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin  droite. Ce chemin
tait creux, bord de haies et encombr de grenadiers autrichiens. Nos
grenadiers les attaquaient  la baonnette, ils taient dans un dsordre
complet, sur tous les points. Je me prsente  mon capitaine, et lui dis
qu'on m'avait mis en crit: C'est bien, dit-il. Passons par ce trou
pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient tre coups, ils
vont trop vite. Suivez-moi!

Je passe par le mme trou;  deux cents pas, de l'autre ct du chemin,
il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrire, un grenadier
hongrois qui attendait que mon capitaine ft en face de lui pour
l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria:  vous, grenadier!

Comme j'tais en arrire, je le mets en joue  dix pas; il tombe roide
mort, et mon capitaine de m'embrasser: Ne me quittez pas de la journe,
dit-il, vous m'avez sauv la vie! Et nous voil  courir pour gagner le
devant de la compagnie qui tait trop avance.

Voil un sergent qui passe de l'autre ct comme nous; il est envelopp
par trois grenadiers. Moi de courir pour le dlivrer: ils le tenaient
et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche
et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma
baonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite  son camarade; le
troisime fut jet par terre par le sergent qui le prit par le haut de
la tte et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne.

Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dpouilla  son tour.
Nous le laissmes se remettre et se rhabiller, nous courmes pour gagner
le devant de la compagnie qui dbouchait dans une grande prairie o le
capitaine prit la tte pour la runir au bataillon qui marchait toujours
au pas de charge.

Nous tions embarrasss de trois cents prisonniers qui s'taient rendus
dans le chemin creux; on les remit  des hussards de la mort qui avaient
chapp, car ils avaient t massacrs le matin; il n'en restait pas
deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en
faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls.
C'tait une droute complte. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se
sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis
l'pouvante dans toute leur infanterie... Le Consul arriva pour voir la
bataille gagne et le gnral Lannes couvert de sang (il faisait peur),
car il tait partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernire
charge. Si nous avions eu deux rgiments de cavalerie, toute leur
infanterie tait prise.

Le soir, le capitaine me prit par le bras, me prsente au colonel, et
lui dit ce que j'avais fait dans ma journe. Il rpond: Mais,
capitaine, je n'en savais rien du tout.

Il vient me serrer la main et dit: Il faut le noter.--Le gnral
Berthier veut le prsenter au Consul  dix heures ce soir, dit mon
capitaine; je le mne.--Ah! c'est bien, mon grenadier.

En arrivant prs de Berthier, mon capitaine lui dit: Voil mon
grenadier qui a pris la pice, puis il m'a sauv la vie et a dlivr mon
premier sergent; il a tu trois grenadiers hongrois.--Je vais le
prsenter au Consul.

Le gnral Berthier et mon capitaine vont prs du Consul, et lui parlent
un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par
l'oreille. Je croyais que c'tait pour me gronder. Pas du tout! c'tait
de l'amiti. Me tenant l'oreille, il dit: Combien as-tu de
services?--C'est le premier jour que je vais au feu.--Ah! c'est bien
dbut. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop
jeune pour tre dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier,
marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes... Va, me
dit-il, tu viendras dans ma garde.

Et mon capitaine me prit, et nous vnmes bras dessus, bras dessous,
comme si j'tais son gal. Savez-vous crire, me dit-il?--Non, mon
capitaine.--Oh! que c'est fcheux pour vous; votre carrire serait
ouverte.--Mais c'est gal; vous serez bien not.--Je vous remercie, mon
capitaine.

Tous les officiers me serrrent la main, et le brave sergent que j'avais
dlivr vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit
compliment. Comme j'tais heureux!

Ainsi finit la bataille de Montebello.




TROISIME CAHIER

LA JOURNE DE MARENGO.--POINTE EN ESPAGNE.


Le lendemain, aprs avoir rgl nos comptes avec les Autrichiens, nous
couchmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le
temps de se reconnatre. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et
Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux
Autrichiens, mais ils ne les trouvrent pas, ils n'avaient pas dormi et
avaient march toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les
blesss autrichiens et franais que nous n'avions pas trouvs la nuit;
nous les portmes  l'ambulance, et nous ne partmes du champ de
bataille que trs tard.

Nous fmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le
minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les
rangs, disant: Faites le plus grand silence, il faut un silence
absolu. Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon.
Nous passmes dans des dfils o l'on ne se voyait pas; les chefs qui
taient  cheval avaient mis pied  terre, et le plus grand silence
rgnait dans les rangs. Nous sortmes, et l'on nous mit dans des terres
laboures: il fut encore dfendu de faire du bruit et de faire du feu:
il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tte sur le
sac, et attendre le jour.

Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour
descendre dans des villages tout ravags, on traverse des fosss, des
marcages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de
vivres, toutes les maisons taient dsertes; nos chefs taient accabls
de fatigue et de faim. Nous partmes de ces bas-fonds pour remonter 
gauche, dans un village entour de vergers et d'enclos; nous y trouvmes
de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il tait temps: nous
serions morts de faim.

Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voil
notre division runie; on nous dit que ce village se nommait le village
de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait
d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affams! tout le
monde voulait aller  la corve. Mais quel fut notre dsappointement! il
se trouvait tout moisi et tout bleu... Enfin, il fallut s'en contenter.

Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine,
et  deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il
arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de
tous cts. Voil un mouvement qui se fait partout, et l'on dtache la
24e demi-brigade en avant  la dcouverte. Elle marcha trs loin,
dcouvrit les Autrichiens et eut une affaire srieuse; ils perdirent du
monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens taient devant nous,
dans la ville d'Alexandrie.

Toute la nuit sous les armes. On plaa des avant-postes le plus loin
possible, et des petits postes avancs. Le 14,  trois heures du matin,
ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les
gorgrent. Ce fut le signal du rveille-matin, et nous prmes les
armes.  quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la gnrale
sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos
lignes de bataille. On nous fit rtrograder un peu en arrire, derrire
une belle pice de bl qui se trouvait sur une petite minence qui nous
masquait, et nous attendmes un peu de temps. Tout  coup, leurs
tirailleurs sortirent de derrire des saules et des marais, et puis
l'artillerie commence. Un obus clate dans la premire compagnie et tue
sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance prs
du gnral Chambarlhac qui se sauve  toute bride. Nous ne le revmes
pas de la journe.

Arrive un petit gnral qui avait de belles moustaches; il vint trouver
notre colonel et demande o est notre gnral. On lui rpond: Il est
parti.--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.

Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie,
et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commenmes le feu. Ne
vous arrtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer
par un rappel.

Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitt  son poste que
la colonne des Autrichiens dbusque de derrire des saules, se dploie
devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille.
Notre petit gnral rpond, et nous voil entre deux feux, sacrifis.

Je cours derrire un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette
colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts,
et je fus contraint de me coucher la tte par terre pour me garantir de
cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en tais
couvert. Je me voyais perdu.

Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et
me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journe,
car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent
soixante-quatorze, le reste fut tu ou bless. Nous fmes obligs de
venir reprendre notre premire position, cribls par la mitraille. Tout
tombait sur nous qui tenions la gauche de l'arme, contre la grande
route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile 
soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours
appuyer pour les empcher de nous prendre par derrire.

Notre colonel se multiplie partout derrire la demi-brigade pour nous
maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui tait
bless au bras, faisait les fonctions d'aide de camp prs de notre
intrpide gnral. On ne se voyait plus dans la fume. Les canons mirent
le feu dans la grande pice de bl, et a fit une rvolution dans les
rangs. Des gibernes sautrent; on fut oblig de rtrograder en arrire,
pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de
tort, mais a fut rtabli par l'intrpidit des chefs qui veillaient 
tout.

Au centre de la division, se trouvait une grange entoure de grands
murs, o un rgiment de dragons autrichiens tait cach; ils fondirent
sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l'entourrent; il fut fait
prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans
Alexandrie. Heureusement, le brave gnral Kellermann est accouru avec
ses dragons pour rtablir l'ordre. Ses charges firent faire silence  la
cavalerie autrichienne, et l'ordre fut rtabli.

Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions
plus tenir. Nos rangs se dgarnissaient  vue d'oeil; de loin, on ne
voyait que blesss, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas
dans leurs rangs; a nous affaiblit beaucoup. Il fallut cder du
terrain, et personne pour nous soutenir! Leurs colonnes se
renouvelaient, personne ne venait  notre secours.  force de brler des
cartouches, il n'tait plus possible de les faire descendre dans le
canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les
dcrasser, puis les scher en y brlant de la poudre sans la bourrer.

Nous recommenmes  tirer et  battre en retraite, mais en ordre. Les
cartouches allaient nous manquer, et nous avions dj perdu une
ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes
chargs de cartouches dans leurs sarraux de toile; ils passrent
derrire les rangs et nous donnrent des cartouches. Cela nous sauva la
vie.

Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fmes une fois plus
forts: il fit mettre sa garde en ligne au centre de l'arme et les fit
marcher en avant. Ils arrtrent l'ennemi de suite, formant le carr et
marchant en bataille. Les beaux grenadiers  cheval arrivrent au galop,
et chargrent de suite l'ennemi, ils culbutrent leur cavalerie. Ah! a
nous fit respirer un moment, a nous donna de la confiance pour une
heure.

Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers  cheval consulaires,
ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons
qu'ils sabrent. Je reus un coup de sabre si fort sur le cou que ma
queue fut coupe  moiti. Heureusement que j'avais la plus forte de
tout le rgiment. Mon paulette fut coupe avec l'habit, la chemise; et
la chair, un peu atteinte. Je tombai  la renverse dans un foss.

Les charges de cavalerie furent terribles; Kellermann en fit trois de
suite avec ses dragons; il les menait et les ramenait. Toute cette
cavalerie sautait par-dessus moi qui tais tourdi dans le foss. Je me
dbarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre; je pris la queue
du cheval d'un dragon qui tait en retraite, laissant tout mon
fourniment dans le foss. Je faisais des enjambes derrire ce cheval
qui m'emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais,
Dieu merci! j'tais sauv. Sans ma chevelure (que j'ai encore 
soixante-douze ans), j'avais la tte  bas.

J'eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en
tait couverte), et je repris mon rang dans la deuxime compagnie de
grenadiers qui me reurent avec amiti. Le capitaine vint me serrer les
mains: Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reu un
fameux coup de sabre, car vous n'avez plus de queue et votre paule a
bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file.--Je vous remercie,
j'ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les
cavaliers que je pourrai joindre, ils m'ont trop fait de mal; ils me le
payeront.

Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se
dgarnissaient  vue d'oeil, tous prts  lcher pied, si ce n'avait t
la bonne contenance des chefs. Nous arrivmes  midi sans tre branls.
Regardant derrire nous, nous vmes le Consul assis sur la leve du
foss de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride,
faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui
roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fmes prs de
lui, il monte sur son cheval et part au galop derrire nos rangs: Du
courage, soldats, dit-il, les rserves arrivent. Tenez ferme.

Et il fut sur la droite de l'arme. Les soldats de crier: Vive
Bonaparte! Mais la plaine tait jonche de morts et de blesss, car on
n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les
feux de bataillon par chelons en arrire les arrtaient, mais ces
maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de
fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les dcrasser. a
nous faisait perdre du temps.

Mon brave capitaine Merle passe derrire le deuxime bataillon, et le
capitaine lui dit: J'ai un de vos grenadiers, il a reu un fameux coup
de sabre.--O est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous,
Coignet?--Oui, mon capitaine.--Je vous croyais au rang des morts, je
vous avais vu tomber dans le foss.--Ils m'ont donn un fameux coup de
sabre; tenez, voyez! ils m'ont coup ma queue.--Allons! ttez dans mon
sac, prenez mon _sauve-la-vie_[31] et vous boirez un coup de rhum pour
vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.--Me
voil sauv pour la journe, mon capitaine, je vais joliment me battre.

L'autre capitaine dit: J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas
voulu.--Je le crois, il m'a sauv la vie  Montebello.

Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en
sentirai le prix toute ma vie.

En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il tait
deux heures; la bataille est comme perdue, dirent nos officiers,
lorsqu'arrive un aide de camp ventre  terre, qui crie: O est le
premier Consul? Voil la rserve qui arrive, du courage! vous allez
avoir du renfort de suite, dans une demi-heure. Et voil le Consul qui
arrive: Tenez ferme! dit-il en passant, voil ma rserve! Nos pauvres
petits pelotons regardaient du ct de la route de Montebello,  tous
les demi-tours que l'on nous faisait faire.

Enfin cris de joie: Les voil! les voil!

Cette belle division venait l'arme au bras; c'tait comme une fort que
le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle
artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un rgiment de
grosse cavalerie qui fermait la marche.

Arrivs  leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait
choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche,  gauche de la
grande route, une haie trs leve les masquait: on ne voyait mme pas
la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait
ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour
aller chez eux, l'arme sur l'paule; ils ne faisaient plus attention 
nous, ils nous croyaient tout  fait en droute.

Nous avions dpass la division du gnral Desaix de trois cents pas, et
les Autrichiens taient prts aussi  dpasser la ligne, lorsque la
foudre part sur leur tte de colonne... Mitraille, obus, feux de
bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde
fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait...

L'intrpide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la
haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois  la baonnette, et ne
leur donnent pas le temps de se reconnatre. Les 30e et 59e fondent 
leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le rgiment de
grosse cavalerie tombe sur la masse. Voil toute leur arme en pleine
droute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvime par-dessus tout.
Notre autre cavalerie se runit  celle-l, et se jette comme une masse
sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle droute
qu'ils se sauvrent  toute bride dans Alexandrie. Une division
autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous  la baonnette, et
nous courmes aussi baonnette croise; nous les renversmes, et je
reus une petite incision dans le cil de l'oeil droit, en parant le coup
que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me
bouchait l'oeil, ils en voulaient  ma tte ce jour-l. C'tait peu de
chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les
poursuivmes jusqu' neuf heures du soir, nous les jetmes dans les
fosss pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer
les autres. C'tait affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont
tout embarrass. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus
rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons.  dix
heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire
souper avec lui, et mon oeil fut pans, ma chevelure fut remise en tat.

Nous couchmes sur le champ de bataille, et le lendemain  quatre heures
du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une
suspension d'armes, et ils allaient au quartier gnral du premier
Consul; ils furent bien escorts.

La joie renaissait par tout le camp. Je dis  mon capitaine: Si vous
vouliez me permettre d'aller au quartier gnral.--Pourquoi faire?--J'ai
des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.--Mais c'est
bien loin.--C'est gal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le
promets.--Eh bien, allez!

Nous voil partis, le sabre au ct. Arriv  la grille du chteau de
Marengo, je fais demander un marchal des logis qui soit ancien dans le
corps, et voil un bel homme qui se prsente: Que me voulez-vous?
dit-il.--Je dsire savoir depuis combien de temps vous tes dans la
garde du Directoire.--Il y a neuf ans.--C'est moi qui ai dress vos
chevaux et qui les ai monts au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est
M. Potier qui vous les a vendus.--C'est vrai, me dit-il, entrez je vais
vous prsenter  mon capitaine.

Il dit  mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: Voil le jeune
homme qui a dress nos chevaux  Paris.--Et qui montait si bien 
cheval, dit celui-ci.--Oui, capitaine.--Mais vous tes bless.--Ah!
c'est un coup de baonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma
queue qu'ils m'ont coupe  moiti. Si j'avais t  cheval, a ne me
serait pas arriv.--J'en rponds pour vous, dit-il, je vous connais sur
cet article. Marchal des logis, donnez-lui la goutte.--Avez vous du
pain, mon capitaine?--Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous
faire voir vos chevaux, si vous les reconnatrez!

Je lui en montrai douze. C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez
trs bien.--Je suis content, capitaine. Si j'avais t mont sur un de
ces chevaux, ils ne m'auraient pas coup ma chevelure, mais ils me le
payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqu pour un
fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a
promis de me faire entrer dans sa garde.--C'est possible, mon brave
grenadier. Si jamais vous venez  Paris, voil mon adresse. Comment se
nomme votre capitaine?--Merle; premire compagnie de grenadiers de la
96e demi-brigade de ligne.--Voil cinq francs pour boire  ma sant, je
vous promets d'crire  votre capitaine. Il faut lui donner de
l'eau-de-vie dans une bouteille.--Je vous remercie de votre bont, je
m'en vais, j'ai mon camarade  la grille qui m'attend, il faut lui
porter du pain de suite.--Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de
plus, et partez rejoindre votre corps.--Adieu, capitaine, vous avez
sauv l'arme avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.--C'est vrai!
dit-il.

Il vient me reconduire avec son marchal des logis jusqu' la grille.
Dans la cour, les blesss de la garde taient tendus sur la paille, et
l'on faisait des amputations. C'tait dchirant d'entendre des cris
partout. Je sortis le coeur navr de douleur, mais il se passait un
spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vmes le champ de
bataille couvert de soldats autrichiens et franais qui ramassaient les
morts et les mettaient en tas, et les tranaient avec les bretelles de
leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout ple-mle dans le mme
tas, et l'on y mettait le feu pour nous prserver de la peste. Pour les
corps loigns, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir.

Je fus arrt par un lieutenant qui me dit: O allez-vous?--Je vais
porter du pain  mon capitaine.--Vous l'avez pris au quartier gnral du
Consul. Peut-on en avoir un morceau?--Oui, lui dis-je; je dis  mon
camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.--Je vous
remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez  gauche de
la route.

Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte
de nous voir arrts. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive
prs de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: Est-ce que vous
venez de la maraude?--Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de
l'eau-de-vie.--Et comment avez-vous pu trouver cela?

Je lui contai mon aventure: Ah! dit-il, vous tes n sous une bonne
toile.--Allons! voil un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie.
Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour
le colonel et le gnral, vous leur partagerez; ils ont peut-tre bien
faim.--C'est une heureuse pense, je vais faire votre commission avec
plaisir, et je vous remercie pour eux.--Allons! mangez d'abord et buvez
de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33]
de celle que vous m'avez donne, et du bon repas que vous m'avez fait
faire.--Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au
colonel et au gnral.

Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16,
l'arme eut l'ordre de porter des lauriers, et les chnes[34] n'eurent
pas bon temps.  midi, nous dfilmes devant le premier Consul, et notre
excellent gnral dfila  pied devant les dbris de sa division. Le
gnral Chambarlhac avait paru  cheval devant la division; mais il fut
salu de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne
l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous
crimes: Vive notre petit gnral! pour celui qui s'tait si bien
conduit le jour de la bataille.

Le 16 au matin, le gnral Mlas nous renvoie nos prisonniers, il
pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on
leur avait donn des vivres et ils furent bien fts  leur arrive. Le
26, la premire colonne autrichienne dfila devant nous, et nous les
regardmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous
battre pour le moment, vu le peu que nous tions. C'tait effrayant de
voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de mme. Ce
n'tait que bagages. Ils nous laissrent la moiti de tous leurs
magasins; nous emes des vivres et des munitions considrables. Ils nous
donnrent quarante lieues de pays, ils se retirrent derrire le Mincio,
et nous fermions la marche de la dernire colonne. Nous faisions route
ensemble; nos clops montaient sur leurs chariots; ils tenaient le ct
gauche, et nous le ct droit de la route. Personne ne se rencontrait,
et nous tions les meilleurs amis du monde.

Nous arrivmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du P. L
nous vmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrrent dans un
chteau, prirent de l'argenterie et la vendirent  une cantinire qui
eut le malheur de recler ces objets. Le matre du chteau qui vit les
soldats dposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte 
cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui
dsigne la recleuse des objets vols, et la marque de son argenterie,
et la quantit. Tout cela vrifi, la cantinire fut condamne  tre
tondue et mene sur son ne toute nue et  dfiler devant le front du
rgiment. Huit militaires menaient l'ne, et cette malheureuse tremblait
nue sur cet ne  poil[36].

Le matre de l'argenterie demandait grce; elle pleurait, mais le soldat
rit de tout. La malheureuse, puise de fatigue dans cette position,
lcha tout sur le dos de son ne, et les militaires qui conduisaient la
victime par devant et par derrire ne voulaient plus faire leur service
parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetrent l'ne et la femme
dans le P pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chasse
du rgiment, et le seigneur du chteau lui donna une bourse; il pleurait
sincrement.

Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes  la fois sur ce pont
volant, nous ne perdmes pas de temps, et nous poursuivmes notre marche
sur Crmone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trve
convenue. Crmone est une grande ville qui peut se dfendre d'un coup de
main; de beaux remparts et des portes solides. La place est
considrable, il y a une belle cathdrale, un cadran d'une grande
dimension; une flche en fait le tour tous les cent ans. Sur les
marchs, on pse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que
l'on nomme pastques (c'est dlicieux). On y trouve des cabarets de
lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous tions
couchs sur de la paille en poussire et nous tions remplis de vermine;
nos culottes, vestes et tricots taient dans un tat dplorable. L'ide
me prit de tcher de dtruire la vermine qui me rongeait. Je fis une
cendre dans une chaudire et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi!
Il ne me resta que la doublure, le tricot tait fondu comme du papier.
Me voil tout nu, et rien dans mon sac pour me changer.

Mes bons camarades vinrent  mon secours. Sur-le-champ, je fis crire 
mon pre et  mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais
part de ma dtresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette
rponse fut longue, mais elle arriva. Je reus les deux lettres  la
fois (pas affranchies); elles cotaient chacune un franc cinquante,
trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve l: Faites-moi ce
plaisir de les lire.

Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon pre me disait: Si tu
tais un peu plus prs de moi, je t'enverrais un peu d'argent! Et mon
oncle me disait: Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien
t'envoyer. Voil mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai
rcrit de ma vie. Aprs la trve, je fus oblig de monter quatre gardes
aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio,  quinze
sous la garde, pour payer cette dette.

Ces deux lettres m'ont loign de mon sujet. Je reviens  Crmone o
nous passmes trois mois dans la misre la plus complte. Notre
demi-brigade fut complte, et notre compagnie fut organise; on prit un
tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des
grenadiers dans le bataillon pour nous complter. Tous les jours, on
nous menait  la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route,
avec dfense de quitter son rang; la discipline tait svre. Le gnral
Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes
magnifiques). Il tait le gnral en chef de cette belle arme. Nous
pouvions nous dire commands par un bon gnral. Que la France nous en
donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les
trois mois de trve, notre arme se mit au grand complet, les troupes
arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous,
mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut
toujours tre sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en
danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour
rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison!

Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'arme. Nous partmes
le premier septembre pour nous porter sur la ligne,  un fort bourg
nomm Vidane, o nous commenmes  respirer et trouvmes des vivres.
Nos fureteurs dcouvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil
comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le
domicile, vu que la guerre n'tait pas dclare. Il fut dcid que l'on
ferait un bon. Mais qui le signera?--La plume, dit le fourrier, en
crivant de la main gauche.--Combien de rations?--Cinq cents, dit le
sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce
qu'il dira.--Portez-le  l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si
a peut prendre.--Allons, partons! nous verrons.

On part, aprs avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait
dit: J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du
noir de fume.)

On se prsente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la
plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le
capitaine rirent de bon coeur le lendemain.

Nous partmes pour Brescia o l'on rassembla l'arme dans une belle
plaine; nous passmes la revue du gnral en chef. Brescia est une ville
forte qui peut se dfendre; il y passe une rivire qui n'est pas large,
mais profonde. Nous partmes le lendemain pour marcher sur le Mincio;
l, toute l'arme tait en ligne, les prparatifs du passage de cette
rivire se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut dcid  la
pointe d'une hauteur trs leve qui dominait l'autre rive. Ce passage
se fit  l'abri d'un village qui le masquait  l'arme autrichienne qui
tait trs nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour
les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes,
battues  plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio,
avec pertes.

Heureusement, pour protger notre arme, nous avions une position trs
leve qui dominait la plaine et qui leur empchait de nous culbuter
dans le Mincio. Le gnral Suchet avec cinquante pices de gros calibre
leur envoyait des bordes qui passaient par-dessus nos colonnes,
foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le
monde servait les pices, et nous tions trois bataillons de grenadiers
 voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours.

J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Rest seul de l'arme en retraite
dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et
crie aussi: _En avant!_ Son intrpidit fit faire demi-tour  la
division: ils battirent la charge et furent  son secours.

Le gnral le tenait  l'oeil; il fit partir son aide de camp pour aller
le chercher. L'aide de camp arrive au point dsign et voit le voltigeur
qui tait encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: Le
gnral vous demande.--Non! dit-il.--Venez avec moi, obissez  votre
gnral!--Mais je n'ai pas fait de mal.--C'est pour vous
rcompenser.--Ah! c'est diffrent. Je vous suis.

Arriv prs du gnral, il fut ft de tous les officiers, et port pour
un fusil d'honneur.

Le soir nous partmes pour trois lieues plus haut, auprs d'un moulin
qui tait  notre gauche avec une belle hauteur derrire nous. Le beau
rgiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se
venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui
donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit
cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils dfilrent sur
le pont et prirent  droite le long du Mincio; les Polonais au pas de
course les suivirent. Ils tombrent sur la tte de colonne des
Autrichiens, ne leur donnrent pas le temps de se mettre en bataille,
les sabrrent et ramenrent six mille prisonniers et quatre drapeaux.
Nos trois bataillons de grenadiers passrent de suite, et le premier
dont je faisais partie tait command par le gnral Lebrun, bon soldat.
Le gnral Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur
le pont, et nous marchmes dessus de suite.  porte de fusil, ils se
rendirent; ils taient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'arme
passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face  face; on
les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pices de
canon. La frotte fut terrible.

Ils prirent la route de Vrone pour passer l'Adige. Avant d'arriver 
Vrone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la
ville de plus de trois cents pieds. Le gnral Brune envoya un
parlementaire dans la citadelle pour les prvenir qu'il allait faire son
entre dans Vrone, et que s'il y avait un coup de canon de tir sur la
ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois
bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous
regarder. Nous fmes camps  deux lieues en avant, et,  minuit, on
nous fit prendre l'aile droite de l'arme en avant-postes.

Je fus de garde au poste avanc. L'adjudant-major vient nous placer;
c'tait moi le premier pour la faction; on me met dans un pr en me
donnant la consigne: Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire
feu, ne pas crier qui vive et bien couter, sans te laisser surprendre.

Me voil seul pour la premire fois en sentinelle perdue, ne voyant pas
clair du tout, et mettant mon genou  terre pour couter. Enfin la lune
se lve; j'tais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur.
Voil que j'aperois  cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet 
poil. a ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et  mon coup de
fusil, toute la ligne rpond[38]. Je croyais que l'ennemi tait partout;
je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je
lui montre mon Hongrois; on me dit: Tirez dessus et nous irons voir
tous les cinq.

J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: Tenez, lui
dis-je, le voyez-vous, l-bas?--Tirez, dit-il.

Je donne mon second coup, et nous marchmes dessus. C'tait un saule 
grosse tte qui m'avait fait peur... Le major me dit que j'avais bien
fait, qu'il y aurait t tromp lui-mme, et que j'avais fait mon
devoir.

Nous marchmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient
sur Padoue  grandes journes. La joie tait partout,  cause de nos
bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut dsigne avec un
rgiment de chasseurs  cheval pour aller du ct de Venise.

Le gnral qui commandait cette expdition n'avait qu'un bras. Il fit
faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous
restions cachs dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur
des grands fosss pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne
sont que marais et chaumires de pcheurs.  force de courage, nous
arrivmes au lieu dsign. C'tait une forte rivire avec une chausse
la sparant de la mer; cette rivire va se joindre  quatre autres qui
tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre
toutes ces rivires pour tre matre des eaux douces.

Sur la grande chausse tait un corps de garde autrichien  l'avance;
des redoutes  un quart de lieue faisaient face aux rivires. On plaa
un factionnaire sur la chausse; le factionnaire parlait allemand et fit
connaissance avec le factionnaire autrichien. Le ntre lui demanda du
tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le ntre lui dit: Je vous en
apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de
faction. Voil nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur
apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et
les voil enchants et disant: Nous vous donnerons du tabac.

Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargs de bois et sont bien
reus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font
prisonniers. De suite la tranche est ouverte, et des pices mises en
batterie. C'tait un bon point d'appui.

Les btiments qui descendaient pour gagner la mer chargs de farine,
tombent en notre pouvoir ainsi que deux btiments chargs d'anguilles et
de poissons. Nous en emes un btiment  notre discrtion, et nous en
mangemes  toutes sauces.

Lorsque les Vnitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le
gnral en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs
par jour, mais les comptes furent bientt rgls; il ne donna pas un sou
et envoya tout chez lui. Puis le gnral Clausel prit le commandement.

Nous restmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vmes passer sa
garnison, et nous emes ordre de partir pour Vrone pour clbrer la
paix.

Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit  l'ordre du jour que
notre demi-brigade tait dsigne pour Paris. Quelle joie pour nous!
Nous traversmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus
beau jusqu' Turin; c'est magnifique. Nous passmes le Mont-Cenis, nous
arrivmes  Chambry, et de Chambry  Lyon.

Lorsque notre vieux rgiment arriva sur la place Bellecourt, tous les
incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions
d'Italie. Nous leur disions: Oui, messieurs!--Vous n'avez pas la
gale?--Non, messieurs!

Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous rpondaient:
C'est incroyable!

Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le gnral Leclerc les
fora  nous donner des billets de logement, et de suite il fut accord
sept congs par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux
soldats! Jamais le Consul n'en a tant donn que cette fois. Le lendemain
on nous annona que nous n'allions pas  Paris comme nous comptions,
mais bien en Portugal. Le gnral nous comprit dans les quarante mille
hommes de son arme; il fallut se rsigner et partir dans un tat
dplorable (des habits faits de toutes pices).

Nous partmes pour Bayonne; cette route fut trs longue; nous souffrmes
des chaleurs; enfin nous arrivmes au pont d'Irun.

Nos camarades furent dnicher un nid de cigognes et prirent les deux
petits. Les autorits vinrent les rclamer au colonel; l'alcade lui dit
de les rendre parce que ces animaux taient ncessaires dans leur climat
pour dtruire les serpents et les lzards, qu'il y avait peine de
galres dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit
partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promnent dans les
villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux trs levs, et
elles font leurs nids sur les pignons des difices.

Arrivs  notre premire tape, nos soldats trouvrent du vin de Malaga
 trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils
tombrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en rquisition pour
les charger comme des veaux (ils taient comme morts). Au bout de huit
jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans
leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin
tait fort.

Nous arrivmes  Victoria, jolie ville; de l,  Burgos, et de Burgos 
Valladolid, belle grande ville o nous restmes longtemps dans la
vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats  force de remuer
la paille qui ressemble  de la balle. Les trois quarts des Espagnols
prennent les poux  pince, et les jettent par terre en disant: Celui
qui t'a cr, qu'il te nourrisse!--Voil ce sale peuple.

J'eus le bonheur d'tre sapeur; j'avais un collier de barbe trs long,
et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habill  neuf (petite
et grande tenue) et nous fmes logs chez le bourgeois o nous pmes
nous dbarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de
crainte d'tre gorgs la nuit.

Me promenant le long de la rivire, je rencontrai deux prtres franais
migrs qui taient dans un tat de misre complte; ils m'accostrent
pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais
fait que passer, que l'on disait que les migrs seraient rappels, et
que s'ils voulaient aller voir le gnral Leclerc, ils seraient bien
reus, que le gnral tait le beau-frre du premier Consul. Ils y
furent le lendemain et ils reurent de bonnes nouvelles; ils me
retrouvrent et me prirent les mains et me dirent que j'tais leur
sauveur. Quinze jours aprs, ils reurent l'ordre de rentrer en France,
et je fus embrass par ces malheureux proscrits; je leur donnai le
conseil de se dguiser crainte d'tre insults en rentrant en France.
De Valladolid nous partmes pour Salamanque, grande ville o nous
restmes longtemps  passer des revues et faire la petite guerre; notre
avant-garde poussait sa pointe sur la frontire du Portugal et la guerre
n'eut pas lieu. Ils amenrent dix-sept voitures bien escortes[39], et
la paix fut faite sans se battre.

Nous rentrmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les
Espagnols nous turent nos fourriers[40]  coups de masse, et eurent la
hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le
colonel, dans un bourg prs de Burgos. Tous les hommes taient endormis;
le factionnaire crie: _Aux armes!_ et il tait temps; ils sortaient du
village. Ils furent pincs par nos grenadiers qui les passrent  la
baonnette sans misricorde[41].--Voil ce peuple fanatique.

Nous arrivmes  Burgos et partmes pour Vittoria. De l, nous passmes
la frontire pour nous rendre  Bayonne, notre ville frontire. Nous
suivmes toutes les tapes jusqu' Bordeaux, o nous emes sjour.

Je fus log chez une vieille dame qui tait malade. Je me prsentai avec
mon billet de logement, et elle fut un peu effraye de voir ma grande
barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: J'ai peur des
militaires.--Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon
camarade est trs doux.--Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez
nourris et bien couchs.

Le bon logement! Aprs dner, elle me fit appeler par sa femme de
chambre: Je vous fais venir prs de moi pour vous dire que je suis
rassure, que vous tes bien tranquille chez moi; j'ai recommand de
bien vous traiter.--Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que
demain pour passer la revue.--Vous me voyez dans un mauvais tat; ce
sont des malheurs que j'ai prouvs. Robespierre a fait guillotiner
quatorze personnes de ma famille; le sclrat m'a fait donner pour
trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je
couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui
fit couper la tte. Voil, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce
sclrat a t puni, mais trop tard[42].

Nous partmes pour nous rendre  Tours par les tapes dsignes, et l
nous fmes passs en revue par le gnral Beauchou, qui nous prsenta un
vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans
notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donn pour retraite la table
du gnral; il avait cent deux ans, et son fils tait chef de bataillon.
On lui fit apporter un fauteuil; il tait habill en officier, mais
point d'paulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui
avait trente-trois ans de service.

Aprs avoir quitt cette belle ville de Tours, nous partmes pour
prendre garnison au Mans (dpartement de la Sarthe), que l'on peut citer
la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant
de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux
rgiment prendre garnison.--Les murs de la caserne taient encore teints
du sang des victimes qui avaient t gorges par les chouans, et on
nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, o nous fmes reus
comme des frres. On rpara la caserne, o je restai un an.

Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alenon, fort riche, et ce fut
des ftes pour la ville. Les invitations furent considrables; je fus
dsign pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le
colonel fut gnreux avec le rgiment; tous ses officiers furent
invits.

Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bnit, et l'on fit
faire trois brancards garnis en velours, chargs de brioches, et ports
par six sapeurs. L'pouse du colonel fit la qute, et mon capitaine
Merle, nomm commandant, conduisait notre belle quteuse; le
tambour-major tait le suisse; moi, je portais le plat, et madame
faisait la rvrence.

La qute fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le rgiment
tait  la messe. On fit porter un brancard charg de pain bnit chez le
colonel, et l on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque
part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande
bannette pleine de pain bnit, et je fus nomm pour accompagner les deux
sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient  la porte: je prenais
une part et la lettre; je me prsentais: on me donnait six francs ou le
moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons
de campagne me valut cent cus. Le colonel voulut savoir si j'avais t
bien rcompens; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet
argent, il fit deux parts et me dit: Voil la moiti pour vous, et
l'autre que vous partagerez aux sapeurs.

Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'tait pass; je les
ramenai  la caserne, et devant le sergent et le caporal, je dposai
l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des
poignes d'argent sur la table: Vous avez donc vol la caisse du
rgiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.--C'est pour nous,
partagez-le, c'est le pain bnit.

Nous emes chacun quinze francs; ils taient contents de moi, ils me
serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs,
c'tait une fortune pour moi. Ils voulurent me rgaler; je m'y opposai:
Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voil
toute la dpense qu'il faut faire. Et c'est moi qui rgale, vous
entendez, mon sergent?--Rien  rpliquer, dit-il, il est plus sage que
nous.

Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent
contents. Ce beau dner du colonel me valut un louis, qu'il me donna
pour avoir pass la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit  table
 trois heures, et je fus bien rcompens.

Quinze jours aprs, je reus une lettre de Paris, et je fus surpris
(mais quelle surprise!). C'tait ma chre soeur qui m'avait dcouvert par
le moyen des recherches faites par son matre qui avait un parent au
ministre de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir  Paris,
cuisinire chez un chapelier, place du Pont-Neuf.

Le conseil d'administration du rgiment avait ordre de porter des
militaires pour la croix, et je fus port avec les officiers qui
avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour
m'en faire part et que c'tait parti au ministre de la guerre. Je
rpondis: Je vous remercie, mon commandant.--Le colonel et moi, nous
avons rclam la promesse du premier Consul  votre gard pour la garde,
et j'ai sign cette demande avec le colonel, cela vous est d.

Quinze jours aprs, le colonel me fit appeler: Voil la bonne nouvelle
arrive! Vous tes nomm dans la garde: on va vous faire votre dcompte
et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le
gnral Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part  votre
commandant, il sera content de l'apprendre.

J'tais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma
bonne soeur, que je n'avais pas vue depuis l'ge de sept ans; mon
commandant me ft compliment en disant: Si jamais je vais  Paris, je
vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez  la
caserne.

Je fis part de la bonne nouvelle  tous mes camarades, qui me dirent:
Nous vous conduirons tous. Le sergent et le caporal aussi dirent:
Nous irons tous faire la conduite  notre brave sapeur. Mon dcompte
termin, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une
fortune pour un soldat), bien accompagn de mes bons camarades, le
sergent et le caporal en tte. Il fallut faire halte pour nous quitter 
une lieue, et j'arrivais  Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne
des Feuillants, prs la place Vendme. Un passage longeait notre caserne
jusqu'aux Tuileries;  peine si l'on pouvait passer deux de front; on
l'appelait la caserne des Capucins.

Je fus mis en subsistance dans la troisime compagnie du premier
bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un dfaut,
c'tait d'tre trop petit. En compensation, il avait une voix de
stentor; il tait grand quand il commandait, c'tait un homme 
l'preuve; il a toujours t mon capitaine. On me mena chez lui: il me
reut avec affabilit. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la
permission de la toucher. Si vous tiez plus grand, je vous ferais
entrer dans nos sapeurs; vous tes trop petit.--Mais, capitaine, j'ai un
fusil d'honneur.--C'est possible.--Oui, capitaine. J'ai une lettre pour
le gnral Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frre,
marchand de drap, porte Saint-Denis.--Eh bien! je vous garde dans ma
compagnie. Demain,  midi, je vous conduirai au ministre, et l nous
verrons.--C'est lui, le ministre, qui m'a trouv sur ma pice de canon 
Montebello.--Ah! vous m'en direz tant que je voudrais tre  demain pour
voir si le ministre vous reconnatra.--Je n'avais point de barbe 
Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin
vert.--Eh bien!  demain  midi! Je vous prsenterai.

Le lendemain,  midi, nous partmes pour nous rendre au ministre; il se
fit annoncer, et nous fmes introduits prs du ministre.

Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?--Il dit
que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.--Comment te
nommes-tu?--Jean-Roch Coignet. C'est moi qui tais sur la pice de canon
 Montebello.

--Ah! c'est toi.--Oui, mon gnral.--Tu as reu ma lettre?--C'est mon
colonel, M. Lpreux.--C'est juste. Va dans les bureaux en face.--Tu
demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton
nom, et tu m'apporteras une pice que j'ai signe pour toi.

Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette
barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle tait
postiche: Est-elle naturelle? me dit le chef.

Je la prends  poigne et la tire: Voyez, lui dis-je, elle tient  mon
menton, et bien plante.--Tenez, mon beau sapeur, voil un papier digne
de vous.--Je vous remercie.

Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: Vois-tu que je ne t'ai
pas oubli? Tu porteras une petite _machine_! dit-il en touchant mon
habit... Et toi, Renard, tu recevras demain,  dix heures, une lettre
pour lui. C'est un soldat  l'preuve; tche de le garder dans ta
compagnie.

Je remerciai le ministre, et nous partmes de suite pour nous rendre
chez le gnral Davoust, colonel-gnral des grenadiers  pied. Il nous
reut trs bien, en disant: Vous m'amenez un sapeur qui a une belle
barbe.--Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine;
il a un fusil d'honneur.--Mais il est bien petit.

Il me fit mettre  ct de lui et dit: Tu n'as pas la taille pour les
grenadiers.--Je dsirerais le garder, mon gnral.--Il faut tromper la
toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de
carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;... il lui manque six lignes. Eh
bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses
six pouces; tu l'accompagneras.--Ah! certainement, mon gnral.--S'il
est accept, ce sera le plus petit de mes grenadiers.--Mon gnral, il
va tre dcor.--Ah! c'est diffrent, fais ton possible pour le faire
recevoir. Et nous partmes pour nous procurer des cartes, mettre des
bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il tait vif comme un
poisson et en vint  bout. Le soir mme, je me tenais droit comme un
piquet sous la toise, et mon capitaine tait l qui se redressait,
croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grce  mes
jeux de cartes. Je sortis victorieux.

Mon capitaine fut joyeux de son ct; je fus admis dans sa compagnie.
Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.--Je vous demande la
permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites
avant de la faire couper.--Je vous donne un mois, mais il vous faudra
faire l'exercice.--Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.--Je
vais vous faire porter sur les contrles  compter d'hier pour votre
solde.--Je vous demande la permission de porter ma
lettre.--Certainement, dit-il.

Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: Voil un petit
grenadier. Vous donnerez une permission  Coignet pour faire ses
commissions, et vous allez la lui faire dlivrer de suite pour qu'il
puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus
faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le
plus petit.--Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon
camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand. Le
sergent-major me mena dans ma chambre, et il me prsenta  mes
camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit 
rire en me voyant si petit. Eh bien, lui dit-il, voil votre camarade
de lit.--Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.

a me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun
avait sa soupire), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut
enchant de mon procd.

Le caporal me dit: Il faut vous acheter une soupire demain, vous irez
avec votre camarade. Le lendemain, nous allmes acheter ma soupire, et
je rgalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bire. Rentr  la
caserne, je demandai la permission de sortir jusqu' l'appel de midi.
Allez! dit mon caporal.

Je vole pour aller voir cette bonne soeur place du Pont-Neuf, chez un
chapelier. Je me prsente avec la lettre que le matre de la maison
avait eu l'obligeance de m'crire, et ils furent surpris de voir une
barbe comme la mienne: Je suis le militaire  qui vous avez eu
l'obligeance d'crire au Mans. Je viens voir ma soeur Marianne; voil
votre lettre.--C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment,
votre grande barbe pourrait lui faire peur.

Il revient et me dit: Elle vous attend, je vais avec vous.

J'arrive vers cette grosse mre, et lui dit: Je suis ton frre, viens
m'embrasser sans crainte.

Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: J'ai deux
lettres de mon pre, dates de Marengo.

Et le matre de me dire: Il faisait chaud.--C'est vrai,
monsieur.--Mais, dit-elle, mon frre l'an est ici  Paris.--Est-il
possible?--Mais oui! il va venir me voir  midi.--Quel bonheur pour moi!
Je suis dans la garde du Consul, je vais courir  l'appel et je
reviendrai le voir;  une heure, je serai de retour.

Je remerciai le matre et je cours  l'appel; je reviens le plus vite
possible, mais mon frre tait arriv. Ma soeur lui dit que j'tais dans
la garde du Consul. Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire
connaissance d'un soldat, ne va pas nous dshonorer; nous avons t
assez malheureux.--Mais, mon ami, dit-elle, il va venir aprs son appel,
tu le verras.

J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: Eh bien! ma soeur,
et mon frre Pierre n'est donc pas venu.--Mais si, dit-elle; il dit que
vous n'tes pas mon frre.--Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire
que c'est lui qui m'a emmen de Druyes pour Etais o il m'a lou, et il
avait du mal au bras.

L-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voil tous les trois dans les
bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison
est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept
ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frre et ma soeur ne
purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre
soeur au bout de six semaines; la maladie se dclara au bout de huit
jours, et il a fallu la conduire  l'hpital o elle succomba; je la
conduisis au champ du repos. Mon frre ne put survivre  cette perte; je
le renvoyai au pays o il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois
mois; voil des malheurs que je ne puis oublier.

Mes devoirs de famille termins, je repris mes devoirs militaires, et je
contai mes malheurs  mon capitaine qui m'a plaint sincrement. Je fus
habill promptement et je fus  l'exercice. Comme j'tais dj fort dans
les armes, l'escrime, je continuai; je fus prsent aux matres qui me
poussrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus
applaudi pour ma force et ma modestie  leur laisser le point d'honneur.
Plus tard, je me fis prsenter par le premier matre dans la rue de
Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens trs forts, et l je
fis voir ce dont j'tais capable. Je fus embrass par les matres et
invit par les forts lves; le matre d'armes de chez nous me combla
d'amiti, et dit: Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a cach
son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un matre s'il
voulait, mais il dit: _Non, je reste colier..._ Voil sa rponse.

J'allais tous les jours  l'exercice pour apprendre les mouvements de la
garde, et a ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte
et je fus mis au bataillon. La discipline n'tait pas svre; on
descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleon (pas de
bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous
vint un colonel, nomm Dorsenne, qui arrivait d'gypte couvert de
blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour
la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de
modle  toute l'arme. Svre, il faisait trembler le plus terrible
soldat, il rforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modle de
tous nos gnraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait
pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu
couvert de terre par des obus. Une fois relev, il disait: Ce n'est
rien, grenadiers, votre gnral est prs de vous.

On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne,
et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il
nous prit tous dans nos lits, il tait accompagn du gnral Lannes, son
favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'taient
suicids, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive
 mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea
en voyant le Consul prs de notre lit; ses jambes passent de plus d'un
pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout
l'un de l'autre et vient  la tte de notre lit pour s'assurer du fait,
et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. Mais,
dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu,
Lannes? il faut rformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et
que toute la literie soit mise  neuf; celle-ci passera pour la
garnison.

Mon camarade de lit fut cause d'une dpense de plus d'un million, et
toute la garde eut des lits neufs de sept pieds.

Le Consul ft une morale svre  tous nos chefs, et il voulut tout
voir; il se fit donner du pain: Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour
du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu
enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me
parler.

Le Consul nous dit: Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de
vous voir. Il y a des mcontents parmi vous; je recevrai leurs
rclamations.

Ils s'en retournrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la
revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que
rien ne manqut pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut
boulevers, tous les vieux habits furent rforms, et il passa son
inspection  dix heures; il tait d'une svrit  faire trembler les
officiers.  onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries;  midi,
le Consul descend pour passer la revue, mont sur le cheval blanc que
Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval tait de la plus grande beaut,
couvert par sa queue et sa crinire; il marchait dans les rangs au pas
d'un homme; on pouvait dire que c'tait le plus fier cheval.

Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reut beaucoup de
ptitions; il les prenait lui-mme et les remettait au gnral Lannes.
Il s'arrtait partout o il voyait un soldat lui prsenter les armes, et
il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit dfiler. Nous
trouvmes des tonneaux de bon vin  la caserne, et la distribution se
fit  chacun son litre. Les ptitions furent presque toutes accordes;
le contentement tait gnral.




QUATRIME CAHIER

MA DCORATION--JE SUIS EMPOISONN.--RETOUR AU PAYS.--LE CAMP DE BOULOGNE
ET LA PREMIRE CAMPAGNE D'AUTRICHE.


Fait gnral des grenadiers  pied, le gnral Dorsenne forma un
deuxime rgiment. La garde devint nombreuse et, par sa svrit, il en
fit un modle de discipline. Svre et juste, soldat  toute preuve,
brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voil le portrait
de ce gnral. On fit venir les sous-officiers et soldats marqus pour
recevoir la croix, et nous nous trouvmes dix-huit cents dans la garde.
Le 14 juin 1804, la crmonie eut lieu au dme des Invalides. Voil
comme nous tions placs:  droite en entrant, sur des gradins jusqu'en
haut, tait la garde; les soldats de l'arme taient  gauche sur des
gradins pareils, et les invalides taient au fond jusqu'au plafond. Le
corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle tait pleine.

Le Consul arrive  midi, mont sur un cheval couvert d'or, les triers
taient massifs en or. Ce riche coursier tait un cadeau du Grand Turc;
on fut oblig de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser
approcher (ce n'tait que diamants sur la selle).

Il se prsente; le plus grand silence rgne dans la chapelle, il
traverse tout ce corps d'officiers et va se placer  droite, dans le
fond, sur son trne; Josphine tait en face,  gauche, dans une loge;
Eugne, au pied du trne, tenait une pelote garnie d'pingles, et Murat
avait une nacelle remplie de croix. La crmonie commence par les grands
dignitaires, qui furent appels par leur rang d'ordre. Aprs que toutes
les grandes croix furent distribues, on fit porter une croix 
Josphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugne lui prsentrent.

Alors on appela: Jean-Roch Coignet! J'tais sur le deuxime gradin; je
passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trne.
L, je fus arrt par Beauharnais qui me dit: Mais on ne passe pas.
Et Murat lui dit: Mon prince, tous les lgionnaires sont gaux; il est
appel, il peut passer.

Je monte les degrs du trne. Je me prsente droit comme un piquet
devant le Consul, qui me dit que j'tais un brave dfenseur de la
patrie et que j'en avais donn des preuves.  ces mots: Accepte la
croix de ton Consul, je retire ma main droite qui tait colle contre
mon bonnet  poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en
faire, je redescendis les degrs du trne en reculant, mais le Consul me
fit remonter prs de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnire de
mon habit et l'attacha  ma boutonnire avec une pingle prise sur la
pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet
tat-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M.
Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs dcorations. Ils
m'embrassrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et
je sortis du dme.

Je ne pouvais avancer, tant j'tais press par la foule qui voulait voir
ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher  ma
croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que
j'allais servir de patne  toutes les dames et messieurs qui se
trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Rvolution, o je
trouvai mon ancien rgiment qui formait la haie sur le pont. Les
compliments pleuvaient de tous cts; enfin, press de toutes parts, je
finis par entrer dans le jardin des Tuileries, o j'eus bien du mal 
pouvoir gagner ma caserne. En arrivant  la porte, le factionnaire porte
les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier prs
de moi, et j'tais tout seul. Je vais prs du factionnaire, je lui dis:
C'est donc pour moi que vous portez les armes?--Oui, me dit-il, nous
avons la consigne de porter les armes aux lgionnaires.

Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa
compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forant de les
prendre, je lui dis: Je vous invite  djeuner lors de la descente de
votre garde.

Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon
ordinaire, et je dis au cuisinier: Voil pour mes camarades!

Le caporal voit ces bouteilles et dit: Qui a fait venir ce vin?--C'est
Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donn son souper de suite, car le
lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras
dessous, et il a dit de boire  sa sant.

Mon lieutenant, qui m'avait vu dcorer le premier, ne m'avait pas perdu
de vue, et s'tait empar de moi. Il me dit obligeamment: Vous ne me
quitterez pas de la soire. Nous allons voir les illuminations et, de
l, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de caf. L'appel
se fait  minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je
rponds de tout.

Nous nous promenmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au
caf Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand
caveau o il y avait beaucoup de monde. L, nous fmes entours tous les
deux. Le matre du caf vint prs de mon lieutenant, et lui dit: Je
vais vous servir ce que vous dsirez, les membres de la Lgion d'honneur
sont rgals gratis.

Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et
ils s'emparrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant
leur dit que c'tait moi le premier dcor; alors tout le monde de se
rabattre sur moi, criant: Allons! buvons  sa sant!

J'tais confus. On me dit: Buvez, mon brave.--Je ne puis boire,
Messieurs, je vous remercie.

Enfin, nous fmes fts de tout le monde; toutes les tables voulaient
nous avoir. Nous fmes saluer le matre de la maison et le remercier; 
minuit, nous rentrmes  notre caserne. Mon lieutenant tait sobre comme
moi; nous ne prmes que trs peu de chose... Que cette soire fut belle
pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil!

Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fmes
embrasss tous les deux, et il fallut prendre le petit verre:  midi,
dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous prsentera  M.
de Lacpde comme le premier dcor; c'est l'ordre. Et les grenadiers 
deux heures.

Nous prmes un fiacre et, arrivs dans la cour, on monte de grands
escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fmes annoncs.
Le chancelier parat avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit
que j'avais t dcor le premier; il m'embrassa et me fit signer en
tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand
registre. Il nous accompagna jusqu' la porte du grand perron, et toute
la garde fut en voiture  la chancellerie. Je fis des visites chez le
frre de mon colonel, porte Saint-Denis, o je fis emplette de nankin
pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de
jarretires, c'tait de rigueur pour l'uniforme d't. Lorsque je fus
prt  me prsenter chez le gnral Hulin, il me reut et me fit cadeau
d'une pice de ruban de la Lgion d'honneur.

Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de
Druyes, demeurant prs le Jardin des Plantes; je suivais la rue
Saint-Honor. Arrivant prs du Palais-Royal, je rencontrai un superbe
homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui
faire l'amiti de venir prendre une demi-tasse de caf avec lui. Je
refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au caf
de la Rgence, place du Palais-Royal, qui longe cette place  droite.
Arriv dans ce beau caf, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je
regardais la dame dans son comptoir qui tait si belle (avec mes 27 ans,
je la brlais des yeux).

Ce monsieur me dit: Votre caf va refroidir, prenez votre tasse.

Et, sitt prise, il se lve et me dit: Je suis press. Il va payer et
sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il tait disparu.

En sortant du caf, je tombai sur le pav. Tout mon corps se tortillait,
j'tais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint  mon
secours; le monde du caf, je crois, me fit porter  notre hpital, au
Gros-Caillou, et je fus de suite trait. On me fit boire je ne sais
quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le
premier mdecin, trs grl et borgne, un excellent homme. Il s'aperut
de suite que j'tais empoisonn; il ordonna un bain et des frictions
avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le
ventre  tour de bras; un autre tait tout prt pour le relayer; et
ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques
ne se passaient pas.

Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet;
et, lorsque le feu tait teint, on coupait la peau avec un canif. Et
puis on mettait un bocal renvers sur mon ventre pour pomper le sang. On
m'puisa de cette manire que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au
travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de
me changer de draps quatre fois par jour,  cause des sueurs qui
sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous  mes deux infirmiers
pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours
des ventouses et des remdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me
donnait  prendre par le haut ne passait pas.

Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre
deux mdecins de nuit prs de moi pour me garder, et des infirmiers nuit
et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes
nouvelles. Tous les soins me furent prodigus; on donna l'ordre de
laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus
grande consolation c'tait de voir ma croix qui tait prs de moi. Je
supportais toutes les souffrances possibles pour me gurir.

Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation
o fut appel le baron Larrey et des mdecins qui me mirent sur une
table bien couvert sur des matelas: Messieurs, leur dit-il, ce brave
militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre
avis.

Ils dlibrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: Il faut faire
apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons
prendre. Si elle passe, nous verrons.

On me prsenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucre,
je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une
demi-heure aprs ils m'en donnrent un second verre. M. Larrey leur dit:
J'ai sauv le haut, sauvez le bas! Ils dlibrent pour me faire
prendre un remde de leur composition, et il fit son effet; je rendis
comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses,
et la premire tait pleine de vert-de-gris; elles furent emportes
soigneusement, et ils restrent deux heures prs de moi.

M. Larrey me dit: Vous tes sauv, je viendrai vous voir, et il est
venu trois fois me visiter. Je dois la vie  lui et  M. Suze. Je fus
soign: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna
du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais
pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit
jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de
Nuits; j'en donnais la moiti  mes camarades. Les confitures venaient
du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des
visites tous les jours. M. Morin, qui possdait un chteau dans mon
pays, apprit que j'tais  l'hpital, il vint me voir et m'offrit son
chteau pour me rtablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. Vous
trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous
soyez soign.

Les bons soins des mdecins et des infirmiers me sauvrent de la
vengeance que l'on exerait contre moi, ne pouvant pas atteindre le
premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait
pour me dtruire.

Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil prs de la
croise pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit  l'infirmier
qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coups. Il fallut mettre
beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque 
l'infirmier. Il y avait deux verres  son masque pour qu'il ne soit pas
empoisonn, tout le vert-de-gris tant dans ma chevelure. Cette
opration dura une heure; je donnai trois francs  l'infirmier pour la
conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons,
et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait
nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin.  midi, on ne
connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fmes
bien dbarrasss lorsque l'ordre fut donn de couper les queues, quoique
a ft une rvolution dans l'arme, surtout dans la cavalerie.

Ma convalescence venait  vue d'oeil. Je dis  M. Suze que je me portais
bien et que je dsirais avoir une permission pour prendre l'air du pays
natal, vu que j'tais invit dans un chteau pour me rtablir et que le
lait me ferait du bien. Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous
voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins
d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut
me le promettre.--Je vous le jure!

Il me donna mon billet de sortie, et, arriv  la caserne, je prsentai
mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma
paye entire. Je partis habill tout  neuf, aux frais du Gouvernement,
par le coche, et, arriv  Auxerre, je fus log chez Monfort, porte de
Paris. Je me rappelai d'un parent, le pre Toussaint-Armancier; je le
fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire o tait pass
mon petit frre que je n'avais pas vu depuis l'ge de six ans. Il me
rpond: Je sais o. Il est  Beauvoir, chez le meunier Thibault.--Il
faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!

Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se
contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix.
Mon bon frre, me disait-il, que je suis content!--Je vais dans notre
pays et si tu veux, je t'emmnerai, je te placerai dans le commerce,
j'ai de bonnes connaissances  Paris.--Eh bien! me dit-il, viens me
chercher, je partirai avec toi.--Je te le promets, lui dis-je;
apprte-toi. As-tu de l'argent?--Oui, me dit-il, j'ai sept cents
francs.--a prouve ta bonne conduite, mon ami.

Et nous dnmes comme deux enfants retrouvs. Le lendemain, aprs notre
djeuner, nous partmes chacun de notre ct. Arrivant  Courson, je fus
arrt par le brigadier de gendarmerie nomm Trubert, qui me demande si
j'tais en ordre; je lui dis: Regardez ma croix et mon uniforme, c'est
mon passeport. Il fut sot... Je me fis conduire  Druyes. J'arrivai, le
samedi  la nuit, au chteau du Bouloy, chez M. Morin, o l'on
m'attendait. Suivant la valle, je ne fus aperu de personne.

Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me
rendre  la messe. Je demandai o je pourrais me placer dans une stalle;
on m'indiqua celle  ct du maire, M. Trmeau, qui existe encore, et
j'arrivai dans le choeur. Je me plaai dans la place indique, et le
maire se met  ma gauche. Je le salue. C'est bien vous, Coignet?--Oui,
monsieur.--Je vous attendais, j'ai reu une lettre de M. Morin qui
m'annonait votre arrive.--Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller
vous faire ma visite aprs la messe.--Je vous attends.

Tout le monde se portait du ct du choeur pour voir ce beau militaire
dcor. Je reconnus ma belle-mre en face de moi, et mon pre qui me
tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe
tout entire pour sortir de l'glise; je me prsente chez mon pre. La
porte n'tait pas ferme; je me tiens debout, mon pre arrive et me voit
qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus  lui pour l'embrasser,
il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mre
parat pour venir m'embrasser. Halte-l! lui dis-je, je n'aime pas les
baisers de Judas. Retirez-vous, vous tes une horreur pour moi.--Allons!
mon fils, dit mon pre, assieds-toi l. Pourquoi n'es-tu pas venu chez
ton pre!--Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalit sous les yeux de
votre femme que je dteste. Des trangers m'ont offert un asile par
amiti; je l'ai accept. Je vais faire ma visite  M. le Maire, et
demain je viendrai vous voir  midi, si vous le permettez.--Je
t'attendrai.

Je partis pour monter  la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait
 mon passage, disant: Le voil, ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu
son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a bni  cause de toutes
les souffrances que sa belle-mre lui a fait endurer.--Laissez-moi! leur
dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter  la
ville chez M. Trmeau.

Je fus reu  bras ouverts chez M. Trmeau, qui dit: Vous avez votre
couvert mis chez moi, et nous vous mnerons  la chasse avec mes frres
pour vous dsennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre
poitrine.--Je vous remercie, je viendrai vous voir.

Quel baume pour moi que cet accueil de l'amiti! Je rentrai  mon htel,
et le lendemain, je descendis chez mon pre. Je lui dis: J'ai enfin
retrouv mon petit frre, aprs avoir eu le malheur d'avoir perdu les
deux autres, dont un est venu mourir prs de vous sans que vous lui
donniez l'hospitalit. Voil encore une barbarie de votre femme, et
vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte  votre fils an. Il
faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez
trois mille francs.

Ma belle-mre, qui tait au coin du feu, me dit: Comment ferions-nous
pour vous donner tout cet argent?--Il n'est pas permis  une martre de
femme comme toi de se mler de mes affaires. Cela me regarde avec mon
pre, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais
sauter la tte de dessus tes paules; tu ne prendras plus les pincettes
pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir men
ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonns  la merci de
Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne
sais pas, je ferais un malheur.

Mon pre tait tout ple; je frmis de la sortie que je m'tais permis
de faire devant lui, mais j'avais le coeur soulag.

Il ne fut parl que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reus
des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reu partout avec
amiti. Je reus une lettre de M. de la Bergerie, prfet de l'Yonne, sur
l'ordre du marchal Davoust qui tait arriv  Auxerre, pour tre prs
du marchal pour une chasse au loup dans la fort de Frtoy, prs de
Courson. J'y fus accompagn de MM. Trmeau, qui me dirent trs
obligeamment qu'il fallait tre en chasseur pour mnager mon uniforme;
j'tais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Lgion d'honneur. Le
marchal me reconnut de suite: Voil mon grenadier, dit-il au prfet;
vous nous suivrez  la chasse toute la journe.

Les gardes nous placrent, et les traqueurs partirent aprs le signal.
Il fut tu deux loups et des renards; il tait dfendu de tirer sur le
chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur
tout. La chasse fut termine  quatre heures, et nous fmes invits, moi
et les MM. Trmeau. Le dner fut brillant: je fus ft. Le marchal dit
au prfet: C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous
bien dans votre pays.

Nous partmes  onze heures du soir, et les MM. Trmeau furent enchants
du bon accueil du prfet et du marchal; nos carniers taient bien
garnis de livres.

Je passai mon temps  chasser, je fus voir mon pre, qui m'invita 
faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arriv au rendez-vous, il
me dit: Voil le train de trois chevreuils qui ont pass la nuit dans
ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma
chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi.
Sitt que j'aurai tir, tu la lcheras.

Je pars, et, arriv au milieu de ma course, j'entends deux coups de
fusil. Je lche le chien, et j'entends mon pre me crier: Par ici!
J'arrive. Quel fut mon tonnement! Deux chevreuils par terre. Je les ai
tus tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me
suis trop press. Allons  la ferme, on viendra les chercher; mais, me
dit-il, il nous faut deux livres. Chacun le ntre! je sais o les
trouver.

Au bout d'une heure, les livres taient dans le carnier: C'est
suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.

Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre  Beauvoir, chez
le pre Thibault, pour prendre mon petit frre et l'emmener avec moi 
Paris. Je cachai mon dpart, je ne le dis qu' mon camarade Allart, et
je partis  deux heures du matin. Arriv  Paris, je plaai de suite mon
frre garon marchand de vin; je me rendis  ma caserne, o mes
camarades me souhaitrent la bienvenue. Je touchai ma solde entire et
trois mois de ma Lgion ce qui me donna deux cents francs; a remonta
mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine,
je fus tout  fait rtabli pour rentrer en campagne.

On s'apprtait pour la descente d'Angleterre, disait-on. On faisait
faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun.
Le camp de Boulogne tait en grande activit, et nous faisions la belle
jambe  Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manoeuvres de
terre et de mer, aprs de grandes revues et de grandes manoeuvres dans la
plaine de Saint-Denis, o il fallut endurer la pluie toute la journe;
les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le
_grand homme_ ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne
nous fit pas grce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les
paules, ses gnraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien.
Enfin, il nous fit dfiler et, rendus  Courbevoie, nous barbotions
comme des canards dans la cour, mais le vin tait l, et on n'y pensait
plus.

Le lendemain, on nous lit  l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prt
 partir. Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux 
tout le monde, car il ne reste que les vtrans.

L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher
sur la paillasse, prts  partir pour Boulogne. On nous campa au port
d'Ambleteuse, o nous formmes un beau camp; le gnral Oudinot tait
au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de
la rserve. Et tous les jours  la manoeuvre. Nous fmes embrigads pour
faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit trs loin, sur
une ligne de deux cents pniches. Toute cette petite flottille, divise
par sections, tait commande par un bon amiral, qui tait mont sur une
belle frgate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours
manoeuvrant les pices, nous tions canonniers et marins. Les marins,
canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord tait
parfait  bord. La nuit, on criait: _Bon quart!_ et le dernier criait:
_Bon quart partout!_ Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de
la nuit:

Qu'est-ce qu'il y a de nouveau  votre bord?--On vous fait savoir qu'il
y a deux grenadiers qui se sont jets  l'eau.--Sont-ils noys? rptait
le porte-voix.--Oui, rptait l'autre; oui, mon commandant.-- la bonne
heure! (Il disait _ la bonne heure_, parce qu'il avait compris le mot
d'ordre.)

Une fois, j'tais mont sur une corvette avec dix pices de gros
calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'tais
servant de droite d'une pice, car il fallait tout faire, et la moiti
restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour
me coucher dans mon hamac, je disais: Allons, vieux soldat, te voil
donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!

Le matre cambusier m'entendit: O est-il le vieux soldat?--Me voil,
lui dis-je.--O est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne
place.

Et il descendit mon hamac prs des caisses de biscuit, et leva une
planche: Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le _boujaron_
(c'est la petite mesure d'eau-de-vie).

On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de mme, des
fves qui dataient de la cration du monde; toutes les rations par
ordinaire taient dans des filets; c'tait de la viande frache et de la
sole.

Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une
forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour
arriver prs du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets  toute
vole dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un
sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau,
disant qu'il rpondait de le couler du premier ou du second coup.
Mets-toi  l'oeuvre! comment te nommes-tu? dit le
Consul.--Despienne.--Voyons ton adresse.

La premire bombe passe par-dessus: Tu as manqu ton coup, dit notre
petit caporal.--Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.

Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut
qu'un cri de joie. Je te fais lieutenant dans mon artillerie, dit-il 
Despienne.

Voil les Anglais qui tirent  poudre pour appeler  leur secours, et
voil le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques
comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros
btiments, il fallait voir tous ces petits carlins aprs des gros
dogues! c'tait curieux. Les Anglais voulurent revenir  la charge, mais
ils furent mal reus; nous tions en rgle. Nos petits bateaux faisaient
des dgts; tous les coups portaient, et leurs bordes passaient
par-dessus nos pniches. Nous emes l'ordre de rentrer dans le port pour
faire une grande manoeuvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent
cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en
tremblait.

Tous les prparatifs se faisaient pour la descente; c'tait un jeudi
soir que nous devions mettre  la voile pour arriver sur les ctes
d'Angleterre le vendredi. Mais,  dix heures du soir, on nous fit
dbarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour dposer
nos couvertures. C'tait des cris de joie. Dans une heure, toute
l'artillerie tait en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a
fait une marche aussi pnible, on ne nous a pas donn une heure de
sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les
uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait
les rveiller. Il en tombait dans des fosss, les coups de plat de sabre
n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la
charge, rien n'tait matre du sommeil. Les nuits taient terribles pour
nous. Je me trouvais  la droite d'une section. Sur le minuit, je
drivai  droite sur le penchant de la route. Me voil renvers sur le
ct; je dgringole et je ne m'arrte qu'aprs tre arriv dans une
prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre
monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'tais
bris. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien rveill.

Lorsque nous fmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des
voitures pour les dormeurs. Arrivs enfin  Strasbourg, nous trouvmes
l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix.
Deux nuits nous rtablirent; nous passmes le Rhin et nous marchmes 
grandes journes sur Augsbourg, et de l sur Ulm, o nous trouvmes une
arme considrable, qu'il fallut repousser au del d'une forte rivire,
avant de parvenir  un couvent, sur une hauteur imprenable. Le marchal
Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rtablir le pont,
malgr la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrpide Ney ne
bougeait pas. Aussitt la premire trave pose, les grenadiers et
voltigeurs passrent pour soutenir les sapeurs, le marchal revint au
galop prs du prince Murat, lui prend la main, disant: Le pont est
fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.--Je pars de
suite, dit-il, avec ma division de dragons.

Les voil partis au galop. Le temps tait si horrible que le pont tait
inond, on ne le voyait plus. Nous tions prs de cette rivire, dans un
pr; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait
voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se
promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'tait pas
renverse, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de
mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne
pouvions pas changer de position, tout le corps du marchal attendant
que l'eau diminue pour passer; les soldats taient dans la boue, c'est
encore nous qui tions les mieux placs. Voil l'eau qui diminue, on
voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se
lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pr 
leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne
monstrueuse, dfendue par des forces considrables, mais rien ne put
rsister au marchal Ney. Arriv au village d'Elchingen, il le fait
attaquer, les maisons l'une aprs l'autre, avec les enclos entours de
murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris  la
baonnette, et nos colonnes arrivrent au couvent, tout en haut du
bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de
renverser l'arme du gnral Mack. Les Autrichiens se battirent en
dtermins. Derrire ce village, ce sont des plaines o l'on peut
manoeuvrer, un peu boises, et la chane de montagnes se prolonge depuis
le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment
tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le
marchal Ney ne s'arrta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville
de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire scher. Le
malheur voulut que le feu prt  une jolie maison bourgeoise: il ne fut
pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colre: Vous la
paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de
votre paie. Que cela soit vers de suite au propritaire de la maison.

Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par l, et la
garde a une maison dans ce village. Le propritaire a fait une bonne
journe, car il a reu une somme considrable.

L'Empereur fit sommer le gnral Mack qui se rendit prisonnier de guerre
le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain  cinq
heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face
d'Ulm. L'Empereur se plaa sur le haut de ce pain de sucre et fit faire
un bon feu; c'est l qu'il brla sa capote grise. Toute sa garde tait
autour de lui, et cinquante pices de canon braques sur la ville.
J'tais de garde sur le mamelon, prs de l'Empereur, qui parlait au
comte Hulin, gnral des grenadiers  pied. Tout  coup, on voit sortir
de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en
face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les
soldats avaient pass leurs gibernes sur leurs sacs pour se dbarrasser
en arrivant au lieu de dsarmement; ils jetaient les armes et les
gibernes dans un tas en passant. Le gnral Mack  leur tte vint
remettre son pe  l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et
gnraux gardrent leurs pes et leurs sacs) et qui s'entretint avec
les officiers suprieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre 
cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville tait pleine
de blesss et de malades. Nous fmes notre entre dans Ulm aux cris de
tout le peuple, les officiers furent renvoys dans leur pays sur parole
de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une
proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napolon partit pour
Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forces pour arriver 
Vienne.

Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'tait la ration du
soldat. Aussi, ils disaient: Notre Empereur ne se sert pas de nos bras
pour faire la guerre, mais de nos jambes.

Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'tait sauv d'Ulm
avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers
d'Oudinot  leur poursuite. Nous les rencontrmes  dix lieues de
chemin; ce n'tait que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils
avaient pris la moiti de leurs armes avec quatre mille chevaux; les
routes taient couvertes de prisonniers.

Nous tions partis  minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il
fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les
dranger de leur chemin, sur les cts de la route. Il fallait prendre
le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos
grenadiers faisaient des enjambes d'une toise et dpassaient deux
soldats  chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour
suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il
s'arrtait, il fallait monter la garde, et les corps d'arme passaient.
Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait 
son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet
toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village.
Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec
le marchal Lannes et Murat firent connaissance; a nous donna le temps
d'arriver  Lintz, un peu  gauche de la grande route de Vienne. Cette
ville est adosse  de fortes montagnes, et le Danube passe au pied,
entre des rochers; il est si serr, qu'il s'est fait jour dans les
fentes des rochers; ce torrent fait frmir. Nous passmes deux jours; il
arrivait des princes envoys de Vienne, puis, un aide de camp du
marchal Lannes, annonant que les Russes taient battus. Le lendemain,
l'Empereur partit au galop; il tait maussade. a ne va pas bien,
disaient nos chefs, il est fch.

Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant
d'arriver,  gauche, se trouvent des montagnes boises trs hautes; il y
avait l un corps d'arme camp. Puis nous partmes pour Schoenbrunn,
rsidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des
forts entoures de murs et remplies de gibier. Nous restmes quelques
jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la
cour  Napolon pour qu'il mnaget la ville. Les corps d'arme
arrivaient sur tous les points; celui du marchal Mortier avait souffert
beaucoup; il resta en rserve pour se rtablir. L'Empereur ne perdit pas
grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mt en grande
tenue et il se mit  sa tte pour traverser cette grande ville aux
acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous
passmes sans nous arrter; nous arrivmes prs des ponts,  une petite
distance des faubourgs, dans des endroits boiss o ils se trouvent un
peu masqus. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: Mais
comment se fait il que les Autrichiens nous aient laisss passer sur un
aussi beau pont sans le faire sauter? Nos chefs nous dirent que c'tait
un tour de finesse du prince Murat, du marchal Lannes et des officiers
du gnie.

Nous allmes coucher dans des villages tout dvasts, par un temps
terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux
avant-postes pour visiter ses corps d'arme, et de l il se remit en
route pour Brunn, en Moravie, o il tablit son quartier gnral. Nous
ne pouvions pas le rattraper; cette marche tait des plus pnibles; nous
avions quarante lieues  faire pour le rejoindre. Nous arrivmes le
troisime jour abms de fatigue. Cette ville est belle; nous emes le
temps de nous reposer. Nous tions prs d'Austerlitz; l'Empereur allait
faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous
le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'tait la
preuve de sa joie) et, ses mains derrire son dos, il parlait  tout son
monde. On donne l'ordre de nous porter en avant prs des montagnes de
Pratzen. Devant nous, une rivire  franchir, mais elle tait si gele
qu'elle ne fit aucun obstacle.

Nous campons  gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les
grenadiers d'Oudinot  droite, la cavalerie derrire nous. Le 1er
dcembre,  deux heures, Napolon vient faire visite avec ses marchaux,
 notre front de bandire. Nous tions  manger du cotignac, nous en
avions trouv des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des
tartines. L'Empereur se mit  rire: Ah! dit-il, vous mangez des
confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves  vos
fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prts!

Les grenadiers  cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils
passrent devant nous. Nous mmes le sabre  la main, et tous les
cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six
pour nous, et les six autres pour les grenadiers  cheval. Les gnraux
se tirent une pinte de bon sang, et nous emes de quoi faire de bonnes
grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta  cheval pour
visiter les avant-postes avec son escorte. C'tait la brune, et les
grenadiers  cheval portaient quatre torches allumes. Cela donna le
signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignes de
paille aprs leurs baraques et les allumrent. On se les allumait les
uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: Vive
l'Empereur! et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'arme:
je peux certifier deux cent mille torches allumes. La musique jouait et
les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs
hauteurs,  plus de cent pieds, sept corps d'arme, sept lignes de feux
qui leur faisaient face.

Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'tre 
leur poste sous peine d'tre punis svrement.

Nous voici au 2 dcembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter
ses avant-postes et voir la position de l'arme russe: il revint sur un
plateau au-dessus de celui o il avait pass la nuit; il nous fait
mettre en bataille derrire lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses
marchaux taient prs de lui; il les fit partir  leur poste. L'arme
montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un
ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, o les Russes
nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes
furent passes, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous tions
vingt-cinq mille bonnets  poil, et des gaillards.

Nos bataillons montrent cette cte l'arme au bras et, arrivs 
distance, ils souhaitrent le bonjour  la premire ligne par des feux
de bataillon, puis la baonnette croise sur la premire ligne des
Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air:

     _On va leur percer le flanc._

Les tambours rptaient:

     Rantanplan, tirelire en plan!
     On va leur percer le flanc,
     Que nous allons rire!

Du premier choc, nos soldats enfoncrent la premire ligne, et nous,
derrire les soldats, la seconde ligne. On pera le centre de leur arme
et nous fmes matres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite
souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette
montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie tait en
masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement  droite.
Leur cavalerie s'avana sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses dbris
le champ de bataille. L'Empereur l'aperoit et dit au gnral Rapp de
charger. Rapp s'lance avec les chasseurs  cheval et les mamelucks,
dlivre le bataillon, mais est ramen par la garde russe. Le marchal
Bessires part au galop avec les grenadiers  cheval qui prennent la
revanche. Il y eut une mle pendant plusieurs minutes, tout tait
ple-mle, on ne savait qui serait matre, mais nos grenadiers furent
vainqueurs et ils revinrent se placer derrire l'Empereur. Le gnral
Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait
fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie
russe tait derrire cette masse et nous croyions notre tour arriv,
mais ils battirent en retraite dans la valle des tangs.

Ne pouvant pas passer sur la chausse qui tait encombre, il leur
fallut passer sur l'tang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui
s'aperut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e
rgiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voil
boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cde sous cette masse de
Russes qui se voient forcs de prendre un bain, le 2 dcembre. Toutes
les troupes tapaient des mains, et notre Napolon se vengeait sur sa
tabatire; c'tait la dfaite totale. La journe se termine  poursuivre
et prendre des canons, des quipages et des prisonniers. Le soir, nous
couchmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et
l'Empereur donna tous ses soins  faire ramasser les blesss. Il y avait
deux lieues de champ de bataille  parcourir pour les ramasser, et tous
les corps fournirent du monde pour cette pnible corve.

Le soir, nous allmes chercher du bois et de la paille dans un village,
sur le revers de cette montagne, qui fait face aux tangs. Il fallait
descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos
maraudeurs trouvrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent
le feu  un hangar immense. L'incendie nous claira pour transporter
tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit
glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de
vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de
plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par
les camarades. Puis, je remontai la cte; ce malheureux tonneau roulait
sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver  mon bivouac. Je dposai
mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui
donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte
une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit
de plume. Nous nous fourrons la tte dans le fond, et les pieds prs du
feu. Jamais on n'a pass une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait:
Je me rappellerai toute ma vie de vous.

Le lendemain, nous partmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en
paille, avec un vieux chteau, mais nous trouvmes six cents moutons
dans les curies de ce manoir, et la distribution en fut faite  la
garde. L'empereur d'Autriche vint l trouver Napolon. Aprs que les
deux empereurs se furent entendus, nous partmes pour Vienne  journes
raisonnables, et nous arrivmes  Schoenbrunn, dans ce beau palais o on
nous laissa reposer jusqu'au rglement des affaires. La garde eut
l'ordre de rentrer en France par tapes  petites journes. Quelle joie
pour nous! et bien nourris! mais l'arme ne rentrait pas, il fallait que
la paix ft signe, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les
tapes n'taient plus de vingt lieues; c'tait bien commode pour nous de
trouver la nourriture prte en arrivant. Nous fmes bien reus en
Bavire et nous repassmes le Rhin avec des transports de joie en
revoyant notre patrie.

Nous fmes reus  Strasbourg et fts de ce bon peuple; je fus droit 
mon logement, o j'avais laiss mes effets en passant. Je trouvai tout
dans un tat parfait. Ces braves gens me ttaient et me disaient: Vous
n'tes pas bless? Leur demoiselle disait: Nous avons pri pour vous;
tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes;
je les ai fait nettoyer par l'orfvre.--Eh bien! ma jeune demoiselle, je
vous rapporte de Vienne un joli chle que je vous prie d'accepter.

Elle devint rouge devant sa mre; le pre et la mre taient ivres de
joie. Je leur dis: Si j'tais mort, c'tait pour votre demoiselle. Il
me prit par la main: Allons au caf, me dit-il; la garde fait sjour,
vous aurez le temps de vous reposer.

Ce beau chle me venait du chteau imprial o j'avais t en
sauvegarde. La dame me demanda si j'tais mari; je lui dis: Oui,
Madame.--Je vous ferai un cadeau pour votre pouse, pour votre conduite
avec mon mari.

Nous nous dirigemes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy  pernay.
On dtacha le premier bataillon au bourg d'Ay,  une lieue d'pernay:
c'est l qu'on rcolte le vin mousseux, cette ville est trs riche par
le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient log de
troupes. Il n'est pas possible d'tre mieux reu que nous; ils ne
voulurent pas que la garde dpense rien; ils se chargrent de tout
dfrayer: Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir
nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez rgals. Le soir, aprs
dner, le vin mousseux arrive, et les propritaires furent obligs de
mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils
n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propritaires nous
firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de
vin, et nos officiers furent obligs de prier ces braves gens de s'en
aller. Nos ivrognes tombaient dans les fosss; c'tait un dsordre; il
fallut trois heures de repos dans la plaine,  deux lieues d'pernay,
pour donner le temps de rejoindre, et les propritaires d'Ay furent
obligs de ramasser et de ramener nos tranards. Nous ne fmes runis
que le lendemain, mais personne ne fut puni.

Nous arrivmes  Meaux, en Brie, o nous fmes bien reus. J'tais seul;
je vais prsenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va 
Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros
monsieur me dit: Cette dame est riche, mais elle va vous mener 
l'auberge. Tenez! allez  cette boutique de serrurier. Je me prsente
chez ce serrurier et lui montre mon billet: Mon brave, dit-il, ma
propritaire va vous mener  l'auberge.--Soyez tranquille! j'espre
convenir  cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.--Mais vous
n'y serez plus.--Vous verrez cela sans bruit.

Je monte au premier: Madame, je vous salue, voil votre billet.--Mais,
Monsieur, je ne loge pas.--Je le sais, Madame, mais je suis bien
fatigu, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bont
d'aller me chercher une bouteille de vin, voil quinze sous, et je
partirai aprs.

Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitt
sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tte; je me
fourre dans son lit, et me mets  trembler de toutes mes forces. Voil
madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut
chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: Il faut lui
faire chauffer du vin bien sucr et lui mettre le pot-au-feu pour lui
faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.

Les malins se rgalrent aux dpens de l'avare. Le soir, on vient me
visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain,
madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins
furent enchants de la farce que j'avais joue. Nous arrivmes  Claye
et de Claye  la porte Saint-Denis, o le peuple de Paris nous
attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous
trouvmes, aux Champs-lyses, des tentes et des tables servies de
viandes froides, avec des vins cachets, mais le malheur voulut que la
pluie tombt tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous
ne pmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les
bouchons et ou buvait debout. C'tait piti de nous voir, tous tremps
comme des canards.

Nous partmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le
service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fmes habills tout 
neuf. Nous passmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous
servit un dner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien
n'y manquait. Le soir, comdie gratis  la porte Saint-Martin, on nous
donna pour reprsentation le _Passage du mont Saint-Bernard_, et nous
vmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros
chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens,
je me croyais encore  traner ma pice de canon. J'en tapais des pieds
et des mains. Mes camarades me disaient: Vous tes donc fou. Je
rpondais: Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens,
et voil les mmes capucins.

L'appel ne se fit qu' deux heures du matin, personne ne fut puni et
toutes les petites escapades furent pardonnes.




CINQUIME CAHIER.

CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--ENTREVUE DE TILSIT.--ON ME FAIT
CAPORAL.--CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.--JE SUIS NOMM SERGENT.


Les princes allis venaient faire leur cour  Napolon, et il les
rgalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui
nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires,
c'est Mgr Cambacrs qui tait le moins gnreux; jamais plus d'une
demi-bouteille au factionnaire qui tait  l'entre. Aussi, nous
faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui.

Nous tions surchargs de service: huit heures de faction et deux heures
de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt
quatre heures, sans se dshabiller; il fallait descendre au premier coup
de rappel et rpondre: prsent. Tous les jours la garde descendante
avait vingt-quatre heures de planton  faire. Puis, c'taient de grandes
manoeuvres qui nous tenaient toute la journe dans la plaine des Sablons
et aux Tuileries.

L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons,
il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur
les roues pour voir si rien n'tait oubli, surtout la pharmacie, les
pelles et pioches; il faisait l'inspection svre, M. Larrey prsent
pour la pharmacie, et les chefs du gnie pour les pelles et pioches; il
les menait durement si tout n'tait pas complet. C'tait l'homme le plus
dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chrissaient. L'ordre
fut donn de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des
armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous emes
l'ordre de nous tenir prts  partir. Nos officiers nous disaient que
nous partions pour un congrs, que l'empereur de Russie et le roi de
Prusse s'y trouveraient runis. Mais arrivs sur les frontires de
Prusse, on nous lit  l'ordre que la guerre tait dclare avec la
Prusse et la Russie.

Nous partmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous
diriger sur Wurtzbourg o l'Empereur nous attendait. Cette ville est
belle, elle a un chteau magnifique; il y eut grande rception des
princes par Napolon. De l, les corps d'arme furent dirigs sur Ina,
 marches forces; nous y arrivmes le 13 octobre,  dix heures du soir.
Nous traversmes cette ville sans la voir; pas une seule lumire ne nous
clairait; tout le monde tait parti. Silence absolu. Arrivs contre la
ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il
fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur
le bord de ce prcipice, il fallait nous placer  ttons; personne ne se
voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi tait prs de
nous. On nous fit mettre de suite en carr, l'Empereur au milieu de la
garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et,
ne pouvant pas la franchir, il fallut largir le chemin et couper les
roches. L'Empereur tait l qui faisait travailler le gnie, il ne
quitta que lorsque le chemin fut termin et que la premire pice de
canon passa devant lui attele de douze chevaux, sans parler ni faire
le moindre bruit.

On montait quatre pices par voyage, et on les mettait de suite en
batterie devant notre front de bandire. Puis, on retournait avec les
mmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler  d'autres. Une
partie de la nuit fut employe  ce pnible travail, et l'ennemi ne s'en
aperut pas.

L'Empereur se plaa au milieu de son carr, et nous permit de faire deux
 trois feux par compagnie. (Nous tions deux cent vingt par compagnie.)
Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres ( vingt par
compagnie). Le voyage n'tait pas long; nous pouvions jeter une pierre
du haut dans la ville. Toutes les maisons taient dsertes; ces pauvres
habitants avaient tout abandonn. Nous trouvmes tout ce dont nous
avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour
maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous tions en route
pour remonter chargs de vin, sucre, chaudires, et des vivres de toutes
espces. Nous avions des bougies pour nous clairer pour descendre dans
les caves, et nous trouvmes dans les gros htels beaucoup de vin
cachet. On fit porter du bois, et les feux s'allumrent, avec le vin et
le sucre dans les chaudires. Nous bmes  la sant du roi de Prusse
toute la nuit, et tout le vin cachet fut partag. Il y en avait en
profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet
 poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en
portmes  nos braves canonniers qui taient morts de fatigue et ils
nous remercirent. Leurs officiers furent invits  venir prendre le vin
chaud avec les ntres, nos moustaches furent bien arroses, mais dfense
de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni
chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tte.

L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le
jour, il tait  cheval pour visiter son monde. L'obscurit tait si
profonde qu'il fut oblig de se faire clairer pour se conduire, et les
Prussiens voyant des lumires qui se promenaient le long de leur ligne,
firent feu sur Napolon, mais il continua sa course, rentra  son
quartier gnral, et fit prendre les armes.

Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous
souhaitrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui
passrent par-dessus nos ttes, et un vieux soldat d'gypte dit: Les
Prussiens sont enrhums; les voil qui toussent. Il faut leur porter du
vin sucr.

Toute l'arme se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tter
comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du
mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire
halte et commencer l'attaque. Notre brave marchal Lannes se fit
entendre  notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se
voyait qu' la lumire de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer
rapidement contre leur centre. Il fut oblig de nous dire de nous
modrer et de nous arrter (leur ligne tait perce comme celle des
Russes  Austerlitz). Le maudit brouillard nous gnait, mais nos
colonnes avanaient toujours et nous avions du terrain pour nous
reconnatre. Sur les dix heures, le soleil vient nous clairer sur un
beau plateau. L, nous pmes nous voir en face.

Nous apermes  notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on
nous dit que c'tait la reine de Prusse qui se sauvait. Napolon nous
fit arrter pendant une heure, et nous entendmes sur notre gauche une
fusillade pouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour
savoir ce qui se passait, il tait en colre, il prenait des prises de
tabac et il pitinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: Sire,
c'est le marchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses
voltigeurs contre une masse de cavalerie.

Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant;
Lannes et Ney furent matres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne
grogna plus.

Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux
tendaient la langue. On ramena une division entire de Saxons, c'tait
piti  voir, car le sang ruisselait sur la moiti de ces malheureux.
L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnmes tout notre vin,
surtout aux blesss, ainsi qu' nos braves cuirassiers et dragons. Nous
avions bien encore mille bouteilles de vin cachet, et nous leur
sauvmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou
d'tre prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre  leur
souverain.

L'Empereur, aprs la bataille gagne, nous laissa  Ina; il partit pour
voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait
le canon de trs loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prts
 partir. Nous passmes la nuit dans cette malheureuse ville dserte.
L'Empereur revint, on ramassa les blesss et nous les emmenmes sur
Weimar, une belle ville. Nous emes une affaire srieuse  l'attaque de
Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit
son affaire. Nous marchmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps
d'arme de Davoust et Bernadotte qui ramassrent tous les bagages des
Prussiens et des canons. Nous perdmes beaucoup de monde.

Le 25, nous arrivmes  Potsdam; nous emes sjour le 26 et le 27 
Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face  Berlin.
Cet endroit est bois jusqu' la porte d'entre de cette belle capitale;
on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmonte d'un beau
char de triomphe et les rues sont tires au cordeau. De la porte de
Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une alle au milieu et
des bancs pour les curieux.

L'Empereur fit son entre, le 28,  la tte de 20,000 grenadiers et de
nos cuirassiers, et de toute notre belle garde  pied et  cheval. On
peut dire que la tenue tait aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur
tait fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa
cocarde d'un sou. Son tat-major avait le grand uniforme, et c'tait
curieux pour des trangers de voir le plus mal habill matre d'une si
belle arme.

Le peuple tait aux croises comme les Parisiens, le jour de notre
arrive d'Austerlitz. C'tait magnifique de voir un si beau peuple se
porter en foule sur notre passage et nous suivre.

On nous forma en bataille devant le palais qui est isol devant et
derrire par de belles places et un beau carr d'arbres o le grand
Frdric est sur un pidestal avec ses petites gutres.

Nous fmes logs chez les habitants et nourris  leurs frais, avec une
bouteille de vin par jour. C'tait terrible pour les bourgeois, car le
vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prirent, ne pouvant pas
se procurer de vin, de prendre de la bire en cruchon.  l'appel, tous
les grenadiers en parlrent  nos officiers, qui nous dirent de ne pas
les contraindre  donner du vin, que la bire tait excellente. Nous
portmes la consolation dans toute la ville, et la bire en cruchon ne
fut pas pargne (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La
paix et la bonne harmonie rgnaient partout: il n'tait pas possible
d'tre mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous
apporter notre repas, et bien servi. La discipline tait svre; le
comte Hulin tait gouverneur de Berlin: le service tait rigoureux.

L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du ct de la
statue du grand Frdric, auprs de beaux tilleuls; derrire la statue
sont trois ranges de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer
enclaves. Nous tions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive,
fait porter les armes, croiser la baonnette (notre colonel rptait le
commandement). Il commande: _Demi-tour!_ (le colonel rpte) puis: _En
avant, pas acclr, marche!_ Et nous voil arrts contre les bornes
de cinq pieds de haut.

L'Empereur, nous voyant arrts, dit: Pourquoi ne marches-tu pas? Le
colonel rpond: On ne peut passer.--Comment t'appelles-tu?--Frdric.

L'Empereur avec un ton svre, lui dit: Pauvre Frdric! Commande: _En
avant!_

Et nous voil sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il
fallait nous voir escalader. Le corps du marchal Davoust fit son entre
dans Berlin le premier et marcha sur la frontire de Pologne. Nous
apprmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'tait rendu.
L'Empereur rgla ses comptes avec les autorits de Berlin, et nous
partmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne.
Arrivs  Posen, nous fmes sjour. Nos corps marchaient sans relche
sur Varsovie. Les Russes eurent la bont de nous cder ces deux belles
villes, mais ils ne furent pas gnreux pour les vivres; ils emportrent
tout de l'autre ct et ravagrent tout le pays, ne laissant que ce
qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenrent
tous les bateaux. L'Empereur montra du mcontentement. Dj,  Posen, je
l'avais vu monter  cheval si en colre qu'il sauta par-dessus son
cheval de l'autre ct, et donna un coup de cravache  son cuyer.

On nous fit mettre en position avant d'arriver  Varsovie. Nous
apermes les Russes de l'autre ct d'une rivire, sur une hauteur
commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer  la
nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs ttes;  minuit,
ils tombrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara
de la position et nous fmes matres de la droite du fleuve; mais les
barques nous manquaient. Le marchal Ney qui avait fait des prodiges
sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut
au comble de sa joie, et dit: Cet homme est un lion.

L'Empereur fit son entre la nuit dans Varsovie; les grenadiers
d'Oudinot et nous arrivmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de
nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcrent de
bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emport. Il fallut
acheter des grains et des boeufs pour nourrir l'arme, et les juifs
firent de bonnes affaires avec Napolon. Il nous arriva des vivres de
tous cts; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs
sauvrent l'arme tout en faisant leur fortune.

Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses
troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la
dernire eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la
revue un bel quipage; un petit homme descend de voiture, et se prsente
 l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait
comme  soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. Je vous
remercie, Sire, dit-il. C'tait,  ce qu'il parat, le doyen de la
Pologne[47].

Les geles tant arrives au point o on le dsirait, on fit faire la
distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour
vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien
avoir pour de l'argent.

Nous entrmes par un temps des plus rigoureux, en dcembre, dans un pays
tout dsert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva
personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place
et nous trouvions leurs bivouacs dserts. On nous fit marcher la nuit,
et nous arrivmes prs d'un chteau  minuit. Ne sachant pas o nous
tions, nous posmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac
abandonn par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur,
je tte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de
munition de trois livres chacun. Je me mets  genoux devant mon sac, je
l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour
l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne
me vit. Que faites-vous? dit mon capitaine Renard.

Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis:
Silence! gardez mon sac et mangez... Je vais chercher du bois.

Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvmes une
pice de canon braque devant le chteau. Nous dmontmes la pice et
nous apportmes les roues et les affts. Arrivs prs de notre capitaine
avec ces morceaux monstrueux, nous fmes un feu pour toute la nuit.
Quelle bonne nuit! Nous fmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour
nous rgaler de ce bon pain. Je lui dis: J'en ai un dans mon sac, vous
aurez votre part demain soir.

Le lendemain, nous partmes pour prendre  droite dans des sables et des
bois, et voil un temps affreux, neige, pluie et dgel. Voil le sable
qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous
enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher
nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de
ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la
boue dtrempe. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrire pour
l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller
rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant,
avec nos fusils en bandoulire pour pouvoir nous servir de nos mains. Et
toujours la mme manoeuvre pendant deux jours.

Le dcouragement commenait  se faire sentir dans les rangs des vieux
soldats; il y en eut qui se suicidrent dans le transport des
souffrances. Nous en perdmes bien soixante dans le trajet de deux jours
pour arriver  Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La
chaumire que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'tait l
le but de notre misre, il ne fut pas possible d'aller plus loin.

Nous campmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk.
Pour tablir notre bivouac, nous fmes chercher de la paille pour mettre
sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prmes des gerbes de bl pour
pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pilles. Je fis
plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers  cheval
n'avaient pu enlever; ils me la chargrent sur le dos, et j'arrive  mon
bivouac en faisant trembler mes camarades qui taient des colosses
auprs de moi. Mais Dieu m'avait donn des jambes fines comme celles
d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit
pot, deux oeufs et du bois; j'tais mort de fatigue.

Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misre, toute notre
artillerie tait embourbe; les pices labouraient la terre; la voiture
de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener
un cheval prs de sa portire pour le sortir de ce mauvais pas pour se
rendre  Pultusk, et c'est l qu'il vit la dsolation dans les rangs de
ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est l qu'il
nous traita de _grognards_, nom qui est rest et qui nous fait honneur
aujourd'hui.

Je reviens  mes deux oeufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu.
Le colonel Frdric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi
qui, le plus courageux dans l'adversit, avais le premier fait un feu de
matre. Voyant un aussi bon feu, il vint  notre bivouac, et voyant un
petit pot devant, il dit: Il va bien, le pot-au-feu?--Oui, colonel,
c'est deux oeufs que j'ai trouvs.--Ah bien, dit-il, puis-je compter sur
un?--Oui, colonel.--Eh bien! je reste prs de votre feu.

Je fus chercher deux gerbes de bl pour le faire asseoir, et je lui mets
ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux oeufs et lui en donne un.
En le prenant, il me donne un napolon, et me dit: Si vous ne prenez
pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre oeuf; il vaut cela
aujourd'hui.

Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un oeuf.

Les grenadiers  cheval occupaient le village de Pultusk; ils
dcouvrirent un norme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme
il passait devant notre bivouac, je me lance aprs cette bonne proie, le
sabre  la main. Le colonel Frdric qui parlait gras, me criait:
Coupe-lui le jarret. Je me lance, le joins et lui coupe les deux
jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel
arrive avec les grenadiers, et il fut dcid que, l'ayant arrt, il
m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de
suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je
lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que
j'avais arrt un gros cochon que les grenadiers  cheval poursuivaient.
C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a
enlev son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et
il a fini par en rire, mais il avait le ventre serr comme les
autres.--Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une
heure.--C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!

Arriv, je trouve le colonel qui m'attendait: Voil du sel et une
grande marmite.--Nous sommes sauvs, dit-il.--Mais, colonel, c'est le
cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.--a
n'est pas possible.--C'est la vrit.

Les grenadiers et les chasseurs  cheval partirent  la maraude pour
tcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivrent le soir avec des
pommes de terre et l'on fut  la distribution. Faite par ordinaire, elle
donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'tait piti, pour chacun une
pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien
chauffs, et mangrent chacun un rognon; tout fut partag en famille. Le
colonel me prit  l'cart et me demanda si je savais lire et crire:
Non, lui rpondis-je.--Que c'est fcheux! je vous aurais fait passer
caporal.--Je vous remercie.

L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: Tu vas partir avec
ma garde  pied et rentrer  Varsovie, voil la carte. Il ne faut pas
suivre la mme route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton
rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer  Varsovie.

Nous partmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un
bois  l'autre. Nous arrivmes  trois lieues de Varsovie dans un tat
de misre la plus complte, les yeux caves et les joues enfonces, la
barbe pas faite. Nous ressemblions  des cadavres sortant du tombeau. Le
gnral Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des
reproches svres, disant que l'Empereur tait mcontent de ne pas voir
plus de courage dans l'adversit, qu'il avait tout support comme nous:
Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_. Nous crimes: Vive le
Gnral!

Les habitants de Varsovie nous reurent  bras ouverts le 1er janvier
1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa
reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze
jours nous avait vieillis de dix ans.

Aprs avoir pass quelque temps  Varsovie, on nous fit partir en avant,
dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emport, et emmen
leurs bestiaux dans des forts trs loignes de leurs villages. Comme
la faim met le loup hors du bois, tant rduits  la dernire misre,
nous partmes douze hommes bien arms pour fouiller la fort  une lieue
de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivs l, nous
trouvmes les pas d'un homme, nous les suivmes, et nous arrivmes dans
un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux
taient attachs, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osrent
faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons:
tout fut dtach, et nous prmes de la farine et du pain en trs petite
quantit. Nous arrivmes  notre village avec 208 btes, et le partage
se fit moiti pour nous, moiti pour les paysans. On leur laissa tous
leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village 
l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les
conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part.
Nous fmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions
mang qu'aussitt sorti du four, mes camarades le mangrent au point
d'en tre victimes; deux touffrent; nous ne pmes les sauver. Nous
trouvmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une
chambre,  six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie.

Nous n'avons pas  nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui;
tous leurs villages taient dserts; ils auraient laiss prir un soldat
 leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs
maisons, c'est l'humanit en personne. J'ai vu un matre de poste tu
dans sa maison par un Franais, et sa maison servir d'ambulance, le
matre tait sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme
cherchaient du linge pour panser nos blesss. Elles disaient: C'est la
volont de Dieu. Ce trait est sublime.

Dans les derniers jours de janvier, nous remes l'ordre de nous tenir
prts  partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie.
Quelle joie pour des affams! on va donc nous sortir de la misre. Le
gnral Dorsenne reut l'ordre de faire lever les cantonnements et de
partir le 30 janvier. L'Empereur tait parti le mme jour pour se porter
en avant; nous ne le joignmes que le 2 fvrier, il s'en alla de suite;
le 3, nous partmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions
sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Koenigsberg pour
s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant
d'Eylau qui nous cota cher. Les bois et les hauteurs furent emports,
et on les serrait de prs; ils prirent la route qui conduit  Eylau 
droite sur des mamelons, l, ils se battirent en dtermins. Ils
perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le marchal Ney les
poursuivirent dans Eylau ple-mle dans les rues. La ville fut occupe
par nos troupes malgr les efforts faits pour la reprendre. Le 7
fvrier, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il
nous fit faire son feu. Nous portmes du bois, des bottes de paille, et
il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portmes
une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte
de paille, un bton  la main. Nous le voyions retourner ses pommes de
terre, en faire le partage  ses aides de camp.

Le 8 fvrier, les Russes nous souhaitrent le bonjour de grand matin par
des bordes de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur,  cheval, nous
fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la
cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gel;
ils avaient vingt-deux pices de sige amenes de Koenigsberg qui nous
foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages
pouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir
davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se dfendre. Un beau trait
de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de
chair qui restait, et nous dit: J'ai trois paires de bottes 
Courbevoie, j'en ai pour longtemps. Il prit deux fusils pour se servir
de bquilles, et fut  l'ambulance tout seul.  force de perdre du
monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche
appuye  l'glise, et lui prsent avec son tat-major prs de cette
glise et observant l'ennemi. Il eut la tmrit de se porter prs du
sminaire o il se passait un carnage horrible et rpt. Ce cimetire
fut le tombeau d'une quantit considrable de Franais et de Russes.
Nous fmes les matres de cette position. Mais,  droite en face de
nous, le 14e de ligne fut taill en pices, les Russes pntrrent dans
leur carr et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la
moiti de son monde. Un boulet vint couper le bton de notre aigle entre
les jambes du sergent-major, et fit un trou  sa redingote par devant et
par derrire; heureusement il ne fut pas bless.

Nous crimes: En avant! Vive l'Empereur! Comme il tait dans le pril
aussi, il se dcida  faire partir le 2e rgiment de grenadiers et les
chasseurs commands par le gnral Dorsenne. Les cuirassiers avaient
enfonc des carrs et fait un carnage pouvantable; nos grenadiers
tombrent  la baonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de
fusil, et en mme temps l'Empereur fit charger deux escadrons de
grenadiers  cheval et deux de chasseurs. Ils se portrent si rapidement
en avant que les grenadiers traversrent toutes leurs lignes et firent
le tour de l'arme russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent
quelques hommes dmonts et faits prisonniers; ils eurent pour prison
Koenigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napolons.

Lorsque ces charges eurent repouss les Russes et rabattu leur fureur,
ils ne furent plus tents de recommencer. Il tait temps. Nos troupes
taient  bout, les rangs se dgarnissaient  vue d'oeil; sans la garde,
notre bonne infanterie aurait succomb. Nous ne perdmes pas le champ de
bataille, mais nous ne le gagnmes pas.

Le soir, l'Empereur nous ramena  notre position de la veille; il fut
enchant de sa garde, et dit au gnral: Dorsenne, tu n'as pas
plaisant avec mes grognards, je suis content de toi. La faim et le
froid nous firent passer une mauvaise nuit.

Le champ de bataille tait couvert de morts et de blesss; ce n'tait
qu'un cri. On ne peut se faire une ide de cette journe. Le lendemain
fut consacr  faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les
blesss  l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie
que des juifs amenaient de Varsovie, escorts par une compagnie de
grenadiers. L'ordre fut tabli pour que chacun puisse en avoir  son
tour; on mit un tonneau debout et dfonc. Deux grenadiers tenaient le
sac, quatre  la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient
avec un verre rgl dans le tonneau. Et dfense de recommencer; puis
venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvrent
l'arme, et les juifs firent fortune. Ils furent escorts jusqu'
Varsovie par une compagnie de grenadiers,  trois francs par jour.

Une trve fut convenue; il n'tait pas possible de continuer; l'arme
avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais
avant de partir, on vacua les blesss et malades dans des traneaux,
ainsi que les pices de canon prises  l'ennemi et les prisonniers. Le
17 fvrier, nous partmes pour Thorn et Marienbourg o nous trouvmes de
meilleurs cantonnements. Il tait temps, car nous n'avions pas chang de
linge depuis un mois. Nous vnmes dans un grand village dsert nomm
Osterode, c'tait tout  fait misre, mais nous trouvmes des pommes de
terre. L'Empereur tait log dans une grange; on finit par lui trouver
un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait
souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les
soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui
dans les forts et dans leurs maisons.  force de chercher, nous finmes
par dcouvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil,
nous dcouvrmes des vivres de toute espce, du riz, du lard, du bl, de
la farine, des jambons; on faisait de suite la dclaration  nos chefs,
et ils prsidaient  l'enlvement des objets mis en ordre en magasin.
Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils
n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait
aller  la maraude et par un temps rigoureux. Allons, partons demain!
dis-je un jour.  une vingtaine, bien arms, nous fouillerons ces
grandes forts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des
cerfs! La neige nous fera dcouvrir du gibier. Il faut partir au petit
jour, ne rien dire  personne, notre sergent rpondra pour nous.--C'est
dcid, dirent-ils; notre petit intrpide veut manger du daim. Allons,
en route!

Nos fusils bien chargs, nous nous enfonmes trs loin. Voil un
troupeau de daims qui passe  deux cents pas, et puis beaucoup de
livres, mais  balle on manquait  tout coup. Voyant un livre sauter,
je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait l des petits
sapins trs pais de quatre  cinq pieds de haut, je les dtourne pour
voir mon livre au gte. Voil un sapin qui me reste dans la main, j'en
prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets  appeler
mes camarades: Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne
tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!

Certains que c'tait une cachette fameuse, nous voil  sonder, mais nos
baguettes de fusil n'taient pas assez longues, et le carr tait de
cent pieds, quelle joie! Je dis: C'est pourtant mon livre qui est la
cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de
chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont port 
dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain,
et nous voil avec nos sabres traant notre chemin, enlevant l'corce
des sapins  droite et  gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une
planche cloue aprs un gros sapin, et puis une autre  vingt-cinq pieds
de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs
branches pour servir d'chelle. Arrivs  la bote, on te la cheville
qui tient la planche qui avait de cinq  six pieds de haut, et on trouve
viandes sales, langues fourres, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux
cents botes remplies, avec des chemises en quantit. Nous emportmes
des chemises, des langues fourres et des oies. Notre chemin marqu, mes
camarades dirent: Notre furet a bon nez.

Nous arrivmes fort tard, bien chargs, mais le coeur content. De suite,
le sergent-major prvient les officiers de notre bonne journe. Le
capitaine vient nous voir: Voil notre furet, dirent mes camarades,
c'est lui qui a tout trouv.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds
de long, creuse  ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil.
Voil du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous
partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de
monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux
lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut
aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une
botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.

Nous partmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires.
Arrivs sur les lieux, on fit la dcouverte de cette cachette avec des
peines inoues. Quel trsor! Nous restmes vingt-quatre heures pour
dbarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les
figures. Des quantits de bl, de farine, de riz, de lard. Des grands
tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes sales de toutes
espces. Ils avaient replant les sapins, replac la mousse; il fallait
chasser un livre pour dcouvrir ce trsor. Le lieutenant partit pour
faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres
compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures  quatre chevaux; il
fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fte pour nos grognards en
voyant arriver les voitures. a fit renatre la gat sur toutes les
figures. Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dnicher nos
botes de miel que nous avons trouves hier, et regarder en l'air pour
dcouvrir des botes aprs les gros sapins. La dcouverte fut riche;
plus de cent botes furent trouves remplies de viandes sales, de linge
et de miel. Et nous voil  grimper et  remplir nos sacs. De retour,
avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades
et se rgaler aux dpens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de
faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons t cinquante jours
sans goter de pain. Ils avaient quitt leurs demeures, s'il en restait
quelques-uns, c'tait pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur
demandions des vivres, c'tait toujours _non!_ C'est une race sans
humanit, l'homme mourait  leurs portes. Vivent nos bons Allemands
toujours rsigns, qui jamais n'abandonnrent leurs maisons!  mon
cantonnement, je fus ft de tout le rgiment. Le riz fut distribu aux
grenadiers; le bl fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de
grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges
furent fouilles, les maisons, dcarreles ainsi que les curies.
Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim
aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre  nos soldats; ils ne
pensaient plus  se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos
quartiers. Ce malheureux hiver nous cota bien des souffrances.

Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la
remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais
prvenir mes camarades. De suite  l'oeuvre, nous dcouvrmes deux vaches
pourries; c'tait une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de
gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils
du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous
avions besoin, et du raisin pour notre dessert. Je sautais de joie
d'avoir persist  enlever ces maudites charognes (le coeur en sautait);
on en fit la dclaration  nos officiers; cela donna plus de quinze
cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte
des neiges, fit venir ses ingnieurs pour dresser un camp dans une belle
position en avant de Finkenstein. Des lignes furent traces en forme de
carr. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bti en
briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques.
Dans ce pays, les enclos sont ferms de gros poteaux et de planches de
sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voil  dfaire
planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; 
trois lieues  la ronde, tous les enclos furent dmolis. Dans quinze
jours, nos baraques taient montes, et le palais de l'Empereur tait
presque fini. Il n'tait pas possible de voir un plus beau camp; les
rues portaient les noms des batailles remportes depuis le commencement
de la guerre. Nos officiers taient bien logs, et toute l'arme fut
campe dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire
faire la manoeuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des
vivres, du vin pour l'tat-major: la joie tait sur toutes les figures.
Il venait souvent nous voir manger notre soupe: Que personne ne se
drange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien
log et mes officiers ont des chambres parquetes. Les Polonais peuvent
en faire une ville. Comme nous avions trouv des pices de toile dans
les cachettes, nous fmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de
haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture
pour voir cette ville en planches.

Nous passmes le mois de mai  faire la belle jambe, frais et poudrs
comme  Paris. Mais le 5 juin, notre intrpide marchal Ney fut attaqu,
et poursuivi par une forte arme russe. Le courrier arrive prs de
l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut lev
et prt  partir. Le 6,  trois heures du matin, on partit pour
rejoindre l'arme. Arrivs le mme jour, on nous mit de suite  notre
rang de bataille avec notre artillerie. Nous tions prs d'Eylau; on
nous fit prendre  droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la
belle plaine de Friedland, au passage d'une rivire. Ils nous
attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des
hauteurs, avec des ponts derrire eux. Le brave marchal Lannes arriva
de Varsovie, fort mcontent des Polonais. Dans une discussion avec
l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendmes qu'il lui
disait: Le sang d'un Franais vaut mieux que toute la Pologne.
L'Empereur lui rpondit: Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui
rpondit Lannes, tu as besoin de moi.

Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant
la main, celui-ci dit: Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton
corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le marchal
Ney.

Ces deux grands guerriers se trouvrent contre des forces plus que
doubles des leurs; ils souffrirent jusqu' midi. Les grenadiers, les
voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu' notre
arrive; mais il tait temps. L'Empereur passa au galop devant toutes
les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois o les
blesss d'Oudinot passaient. Allez vite, dirent-ils, au secours de nos
camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment. L'Empereur
trouvant les Russes prs d'une rivire, voulut leur couper les ponts; il
donna cette tche prilleuse  l'intrpide Ney qui partit au galop.
Toutes les troupes arrivrent; l'Empereur donna une heure de repos,
visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et
donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se
battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et prfrrent
se noyer. Aprs cette mmorable journe, qui finit fort tard  la lueur
de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et
ils profitrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre
Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire
ramasser ses blesss; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le
Nimen.

Nos soldats ne purent que joindre l'arrire-garde, les tranards; ils
firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros
nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de
flches. Ils taient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_
tombrent dessus et les chassrent comme des moutons; ils taient
commands par des officiers et sous-officiers russes. Nous emes la
permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la
distribution de viande, et de suite elle tait dvore par ces sauvages.
Le 19 juin, nos troupes se trouvrent en face des Russes qui avaient
pass le Nimen et dtruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large
dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue trs large qui
traverse Tilsitt et qui est ferme par une espce de caserne o la garde
russe tait loge pour faire le service du souverain; il tait camp au
bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Nimen
avec la cavalerie; les Russes taient de l'autre ct, sans pain; nous
fmes obligs de leur faire passer des vivres qui nous cotaient des
courses de six  sept lieues.

Enfin, le 19 juin, un envoy de l'empereur de Russie passe le fleuve
pour parlementer, il fut prsent au prince Murat, et aussitt 
Napolon qui rpondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prts
en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de
Russie, et les ordres furent donns partout de prendre les armes pour
recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande
tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les
deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie
pour nous! tout le monde tait fou.

Les officiers taient parmi nous pour que rien ne manque  notre belle
tenue: les queues bien faites et bien poudres, les buffleteries bien
blanches; dfense de s'loigner. Lorsque tout fut prt, nous emes
l'ordre de prendre les armes  onze heures pour nous porter sur le
fleuve. L nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra
sur le Nimen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique
garni de belles tentures trs larges, et sur le ct,  gauche, une
tente. Sur les deux rives, une belle barque richement dcore et monte
par les marins de la garde. L'Empereur arrive  une heure, et se place
dans sa barque avec son tat-major. Les Empereurs partirent au mme
signal, ils avaient chacun les mmes degrs  monter et le mme trajet 
parcourir, mais le ntre arriva le premier sur le radeau. On voit ces
deux grands hommes s'embrasser comme deux frres revenant de l'exil. Ah!
quels cris de vive l'Empereur! des deux cts!

Cette entrevue fut longue, et ils se retirrent chacun de leur ct...
Le lendemain nous recommenmes la mme manoeuvre, c'tait pour recevoir
le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre tait l pour
prendre sa dfense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il tait
maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine.
Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu
que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table;
c'tait glorieux aprs les avoir bien rosss, mais pas de rancunes! La
ville fut donc partage par moiti, et le lendemain toute la garde sons
les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque ct.
Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve
avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes,
mais le roi de Prusse n'y tait pas ce jour-l. Quel beau coup d'oeil que
ces souverains, princes et marchaux, avec le fier Murat qui ne cdait
en rien en beaut  l'empereur de Russie, tous dans le plus beau
costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel
Frdric: Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire, dit-il
 l'empereur qui rpondit: Je le sais.

Le lendemain, il les rgala d'une belle revue de sa garde et du
troisime corps command par le marchal Davoust, dans une plaine  une
lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde tait brillante comme 
Paris, et le corps du marchal ne laissait rien  dsirer (toute sa
troupe en pantalons blancs). Aprs la revue de ces trois souverains, on
nous fit dfiler par division; on commena par le troisime corps; puis
les grognards (c'tait un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi
de Prusse et tous leurs gnraux salurent la garde,  chaque division
qui passait.

On donna l'ordre de se prparer pour donner un repas  la garde russe,
et de faire des tentes trs longues et larges, avec toutes les
ouvertures sur la mme ligne, et des plantations de beaux sapins. La
moiti partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moiti fit
les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrire pour
se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le mme jour, les
provisions taient charges... Le lendemain on arrivait au camp avec
plus de cinquante voitures charges et les paysans pour les conduire;
ils se prtrent de bonne grce  cette rquisition, et ils furent
renvoys tous contents. Ils croyaient bien que les voitures tranes par
des boeufs resteraient au camp, mais elles furent congdies de suite, et
ils sautaient de joie.

Le 30 juin 1807, notre repas tait sur table  midi; on ne peut pas voir
des tables mieux dcores, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs.
Au fond de chaque tente, deux toiles et les noms des deux grands hommes
tracs en fleurs, avec les drapeaux franais et russes.

Nous partmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui
arrivait par compagnie; nous prmes chacun notre gant par-dessous le
bras, et comme ils n'taient pas aussi nombreux que nous, nous en avions
un pour deux. Ils taient si grands que nous pouvions leur servir de
bquilles. Moi, qui tais le plus petit, j'en tenais un seulement;
j'tais oblig de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais
l'air d'tre son petit garon. Ils furent confus de nous voir dans une
tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrs, en
tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait.

Nous plames nos convives  table, entre nous, et le dner fut bien
servi. Voil la gat qui se fait parmi tout le monde!... Ces hommes
affams ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la rserve que
l'on doit observer  table. On leur servit  boire de l'eau-de-vie;
c'tait la boisson du repas, et, avant de la leur prsenter, il fallait
en boire, et leur prsenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un
quart de litre, son contenu disparaissait aussitt; ils avalaient les
morceaux de viande gros comme un oeuf  chaque bouche. Ils se trouvrent
bientt gns; nous leur fmes signe de se dboutonner, en en faisant
autant. Les voil qui se mettent  leur aise; ils taient serrs dans
leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'tait
dgotant  voir tomber ces chiffons.

Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de
l'empereur de Russie pour nous prvenir de ne pas bouger, que nous
allions recevoir leur visite. Les voil qui arrivent; du signe de la
main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la
table, et l'empereur de Russie nous dit: Grenadiers, c'est digne de
vous, ce que vous avez fait.

Aprs leur dpart, nos Russes qui taient  leur aise recommencrent 
manger de plus belle. Nous voil  les pousser en viande et en boisson,
et comme ils ne peuvent plus manger tant de rtis servis sur la table,
que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur
dner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle.
C'tait dgotant  voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois
cuves dans leur dner. Nous reconduismes le soir ceux que nous pmes
emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables.

Un de nos farceurs voulut se dguiser en Russe, et fit quitter  un
d'eux l'uniforme; ils changrent et partirent bras dessus bras dessous.
Arrivs dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de
son Russe (habill en Franais), et va pour pancher de l'eau. Aussitt
fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il
ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les
paules. Se voyant frapp, il oublie son dguisement, saute sur le
sergent, le terrasse, il l'aurait tu, si on l'avait laiss faire, sous
le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette
scne les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le
monde fut content, surtout les soldats russes.

Lorsque l'Empereur eut termin ses affaires, il fit ses adieux 
l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Koenigsberg
o il arriva le mme jour. On nous mit de suite en route pour le
rejoindre, nous passmes par Eylau; l nous vmes les tombeaux de nos
bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les
armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous
arrivmes  Koenigsberg, belle ville maritime, et nous fmes logs et
nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite,
arrivrent dans le port avec des btiments chargs de provisions pour
l'arme russe. Un des btiments tait charg de harengs, et l'autre de
tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port.
Aussitt entrs dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent.
Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six
paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui taient
 bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et
notre Empereur les renvoya  leur souverain.

Nous remes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la
grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait
rendre une visite  notre Empereur. Elle arriva  dix heures du soir.
Dieu, qu'elle tait belle avec son turban autour de la tte! On pouvait
dire que c'tait une belle reine pour un vilain roi, mais je crois
qu'elle tait roi et reine en mme temps. L'Empereur vint la recevoir au
bas du grand perron et lui prsenta la main, mais elle ne put le faire
plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du
perron pour la voir de prs, et, le lendemain  midi, je me trouvais 
mon mme poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de
reine!  trente-trois ans, j'aurais donn une de mes oreilles pour
rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernire
faction que j'ai faite comme soldat.

Le gnral Dorsenne reut alors l'ordre de nous faire distribuer des
souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de
nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde
avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvmes de tout dans
cette belle ville. En propret rien ne peut la rivaliser; les dames
franaises n'ont qu' y passer pour voir des appartements brillants;
pelles, pincettes, entres de portes, balcons, tout reluit; il y a des
crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme
neige. C'est un modle de propret. La distribution de linge et de
chaussures faite, le gnral fit prvenir les capitaines de passer leur
inspection par compagnie;  onze heures sur la place, on devait passer
la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M.
Belcourt, pour s'entendre avec lui  mon sujet; ils me firent venir pour
me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me
rcompenser: Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni crire.--Vous
apprendrez.--Mais a n'est pas possible; je vous remercie.--Vous serez
caporal aujourd'hui, et si le gnral vous demande si vous savez lire et
crire, vous lui rpondrez: _Oui, gnral,_ et je me charge de vous
faire apprendre. J'ai des jeunes vlites instruits qui se feront un
plaisir de vous montrer.

J'tais bien triste,  trente-trois ans, d'apprendre  lire et  crire;
je maudissais mon pre de m'avoir abandonn. Enfin,  midi, M. Belcourt
et mon capitaine furent au-devant du gnral et lui parlrent de moi:
Faites-le sortir du rang.

Il me toise des pieds  la tte, et, voyant ma croix, il me demande:
Depuis combien de temps tes-vous dcor?--Des premiers, je l'ai t
aux Invalides.--Le premier? me dit-il.--Oui, gnral.--Faites-le
reconnatre caporal de suite.

Il tait temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute
la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la mme
compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent
m'entourer et me dire obligeamment: Soyez tranquille, nous vous
montrerons  crire.

Rentr dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui
me prit la main: Allons de suite chez le capitaine.

Il me reut avec amiti, et dit qu'il fallait me donner de suite un
ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vlites des plus
ngligents, mais des plus instruits. Il les dressera, dit-il au
sergent-major, et ils lui montreront  lire et  crire. Je vous charge
de cette bonne oeuvre; il le mrite; il nous a sauv la vie; c'tait
toujours  son bivouac que nous trouvions  manger. Je rendis visite 
M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis
une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrire, je lui avais
dit: O courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voil!)

C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez,
faites bien votre service; vous ne resterez pas l.

Dieu, que j'tais content de cette belle rception! Me voil donc chef
d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vlites instruits; le sergent-major
leur fit la leon, car ils partirent de suite chez le libraire pour
m'acheter papier, plumes, rgle, crayon et un vieil vangile. Me voil
bien surpris de voir sept matres pour un colier: Eh bien! me
dirent-ils, voil de quoi travailler.--Moi, dit le nomm Galot, je vous
ferai des modles. Et le nomm Gobin dit: Je vous ferai lire.--Nous
vous ferons lire chacun  son tour, dirent-ils.--Allons! je vous aime
tous, leur dis-je. Je vous rcompenserai en soignant votre tenue qui a
besoin d'tre rectifie.




Mais ce n'tait pas fini. Voil les sept caporaux de la compagnie qui
m'apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre:
Allons de suite, dit-on, tez votre habit! Ces galons viennent de nos
deux camarades morts au champ d'honneur.--Eh bien! leur dis-je, vous
vous occupez donc tous de moi; il faut les arroser.--Non, dirent-ils,
nous sommes trop.--C'est gal, nous prendrons chacun une demi-tasse et
le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes matres et le
tailleur qui a cousu mes galons.--Eh bien, soit! dirent-ils, partons.

Et me voil avec mes quinze hommes au caf; je les fis mettre  table,
et fus trouver le matre. Je lui dis: C'est moi qui paie, vous
m'entendez.--a suffit, dit-il.--De l'eau-de-vie de France,
surtout.--Vous allez tre servis.

J'en fus quitte pour douze francs, et nous partmes tous contents. Me
voil  mes tudes comme un enfant, commenant par faire des btons et
apprendre mon vangile et le rciter  mon matre. Mais il fallut passer
la revue du dpart, et le lendemain, 13 juillet, nous partmes pour
Berlin, la joie dans l'me.  Berlin, le peuple vint au-devant de nous;
il savait la paix faite. On nous reut on ne peut mieux, nous fmes bien
logs, et la plus grande partie nous menrent au caf. Ils demandaient:
Eh! les Russes ont donc trouv leurs matres? Ils disent cependant que
nos soldats ne se battent pas bien.--Ils sont aussi braves que les
Russes, vos soldats, et l'Empereur a eu bien soin de vos blesss; nous
les portions  l'ambulance comme les ntres. Vous avez aussi un grand
gnral qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connat
bien.

Et ils nous serraient les mains, disant: C'est bien l les
Franais!--Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos
soldats: bon pain, de l'ouvrage bien pay, pas battus.--Aimable caporal,
vous nous comblez de joie, vous vous tes conduits  Berlin comme des
enfants du pays.--Je vous remercie pour mes camarades.

Nous partmes par tapes; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg,
Brunswick, Francfort, Mayence nous ftrent; la joie tait sur toutes
les figures; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous
voir passer. Il y avait des rafrachissements partout le long des
villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en
soins. Bien nourris, bien fts, nous arrivons aux portes de notre
capitale, c'est encore elle qui surpasse toutes celles que j'ai vues. L
nous attendaient des arcs de triomphe, des rceptions magnifiques, et la
comdie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous,
cherchant  reconnatre leur favori.

L'Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits rps, mais
propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nous mettre
 table dans l'avenue de l'toile, et de l  Courbevoie pour prendre du
repos. Mais l'Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il
forma de suite des coles rgimentaires, et il fit venir de Paris deux
professeurs pour nous instruire, un le matin et l'autre le soir. Que
cela faisait bien mon affaire! De suite, je fis emplette d'une grammaire
et d'une thorie. Deux fois par jour en classe, second par mes vlites,
je fis des progrs; je n'en quittais pas, sinon pour monter ma garde.
Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans
un endroit bien retir, et l j'apprenais ma thorie. Au bout de deux
mois j'crivais en gros, et je peux dire bien[48], les professeurs me
disaient: Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez;
vous avez une bonne main. Comme j'tais fier!

L'Empereur forma en mme temps une cole de natation pour nous apprendre
 nager, il fit tablir des barques prs du pont de Neuilly, et l on
mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas
nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire tait
hardi, et en deux mois il y avait dj huit cents grenadiers qui
pouvaient traverser la Seine. On me dit qu'il fallait que j'apprenne 
nager, je rpondis que je craignais trop l'eau: Eh bien! dit
l'adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer.--Je
vous remercie.

L'Empereur donna l'ordre de tenir prts les plus forts nageurs en petite
tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la
cour de notre caserne; on fait descendre les nageurs. Il tait
accompagn du marchal Lannes, son favori; il demande cent nageurs des
plus forts. On nomme les plus avancs: Il faut, dit-il, qu'ils puissent
passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tte. Il dit  M.
Belcourt: Tu peux les conduire?--Oui, Sire.--Allons, prpare-les, je
vous attends.

Il se promenait dans la cour; me voyant si petit  ct des autres, il
dit  l'adjudant-major: Fais approcher ce petit grenadier dcor. Me
voil bien sot: Sais-tu nager? me dit-il.--Non, Sire.--Et pourquoi?--Je
ne crains pas le feu, mais je crains l'eau.--Ah! tu ne crains pas le
feu. Eh bien! dit-il  M. Belcourt, je l'exempte de nager.

Je me retire bien content. Les cent nageurs prts, on se rendit au bord
de la Seine; il y avait des barques montes par les marins de la garde
pour suivre, et l'Empereur descendit  pied sur la berge.

Tous les nageurs passrent au-dessous du pont, en face du chteau de
Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroch par
des grandes herbes qui tranent en deux eaux et qui s'entortillrent
autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et
il passa comme les autres. Arrivs de l'autre ct dans une le, les
voil  faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il
fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans
les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et
vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie  l'Empereur
de faire traverser la Seine  un escadron de chasseurs  cheval, en face
des Invalides, avec armes et bagages, dans la mme place qu'occupe le
pont aujourd'hui. Ils passrent sans accident et arrivrent dans les
Champs-lyses; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages
furent mouills.

Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leons par jour et
une de mes deux vlites, sans compter ma thorie qu'il fallait rciter
tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit o je venais de
l'apprendre, mais arriv devant M. Belcourt, je ne savais plus le
premier mot: Eh bien! disait-il... Allons, remettez-vous!--Je la savais
cependant.--Eh bien, voyons!--J'y suis.

Et je rcitais sans manquer: C'est cela, disait-il. a viendra. Demain,
pas de thorie, nous apprendrons le ton du commandement.

Le lendemain, rangs autour de lui: Voyons, faisait-il, je vais
commencer. Il fallait rpter son commandement, chacun  son tour. Je
dployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: Recommencez,
ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez
qu' rpter aprs moi. Point de timidit! nous sommes ici pour nous
instruire.

Me voil  crier!... C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit
caporal Coignet fera un bon rptiteur. Dans un mois, il nous
dpassera.--Ah! major, vous me rendez confus.--Vous verrez, me dit-il,
quand vous aurez de l'aplomb.

Pour ma thorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans,
mais j'tais loin d'atteindre mes camarades qui rcitaient comme des
perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins
fort pour montrer l'exercice et je me trouvais ddommag de mon peu de
savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que
je faisais manoeuvrer.

Quand on faisait la grande manoeuvre, je retenais tous les commandements.
Le brave gnral Harlay qui commandait, ne laissait rien  dsirer; on
pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la
plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire
halte de mme, front par un _-gauche_, tout le monde conservant sa
distance, aussi bien align que les guides gnraux sur la ligne.
Aussi, il fallait bien prciser le commandement de _marche_, comme celui
de _halte_, sur le pied gauche. De ces savantes manoeuvres, je n'en
perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne.

 la fin d'aot, l'Empereur fit faire de grandes manoeuvres dans la
plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous apermes qu'il
prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient
du cot de Madrid.

Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous emes le temps de faire la belle
jambe  Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et
moi de me fortifier dans mon criture et ma thorie. Le gnral Dorsenne
passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce gnral
svre visiter les chambres, passer le doigt sur la planche  pain. Et
s'il trouvait de la poussire, quatre jours de salle de police pour le
caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises taient
blanches, il regardait si nos pieds taient propres, si nos ongles
taient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles
pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait
sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il
venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait
se prsenter en chemise, et dfense de se soustraire  cette visite sous
peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrap du mal, ils
partaient de suite  l'hpital; il leur tait retenu quatre sous par
jour, et  leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police.

Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de
nous tenir prts  partir sous peu de jours; nos officiers firent faire
nos malles pour les porter au magasin. Il tait temps; l'ordre arriva de
partir pour Bayonne. Je dis  mes camarades: Nous allons en Espagne,
gare les puces et les poux! ils soulvent la paille dans les casernes,
et se promnent comme des fourmis sur le pav. Gare nos ivrognes! le vin
du pays rend fou, on ne peut le boire[49].

De Bayonne, nous allmes  Irun, puis  Vittoria, jolie ville; puis 
Burgos o nous restmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle
glise; l'intrieur de l'difice est de toute beaut: le cadran de
l'horloge est en dedans;  midi les deux battants s'ouvrent, et on voit
dfiler des objets curieux. La principale flche de ce bel difice est
flanque de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies
chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part
d'un grand vestibule longe  gauche l'difice; au bout, est un beau
jardin. Nos grenadiers  cheval placrent leurs chevaux sous les beaux
arceaux qui taient occups du ct gauche par des balles de coton. Ils
allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit
escalier, parat un petit garon de onze  douze ans qui se prsente 
nos grenadiers. tant aperu par un d'eux, il se retire pour regagner
son escalier, mais le grenadier le suit et parvient  le joindre au haut
de l'difice. Arriv sur le palier, le petit garon fait ouvrir la porte
et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui
coupent la tte; le petit garon redescend, se fait voir encore et un
autre grenadier le suit; il subit le mme sort. Le petit garon revint
une troisime fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades
dit  ceux qui rentraient de la corve du fourrage: Voil deux des
ntres monts au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont
peut-tre enferms dans le clocher; faut voir cela de suite.

Les voil partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines,
montent le petit escalier troit, et pour ne pas tre surpris, ils font
feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux
camarades, la tte tranche, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour
nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines sclrats, ils
taient huit avec des armes et des munitions de toutes espces, et des
vivres et du vin, c'tait une vraie citadelle. On jeta les capucins et
le petit garon par les lucarnes dans leur jardin. Aprs avoir rendu les
derniers devoirs  nos camarades, nous partmes de Burgos pour marcher
en avant.  deux lieues nous trouvmes le roi d'Espagne qui venait
au-devant de son frre, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre
l'arme qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on
poursuivit l'pe dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la
bataille de la Sierra. C'tait une position des plus difficiles, mais
l'Empereur ne balana pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les
fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver prs du flanc de
l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route,
avec les chasseurs  cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de
franchir la montagne sans s'arrter. C'tait hriss de pices de canon;
on part au galop, en culbutant tout. Le sol tait jonch de chevaux et
d'hommes. Les sapeurs dsencombrrent la route, en jetant tout dans les
ravins.

Les Espagnols firent tous leurs efforts pour dfendre leur capitale,
mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloque. La garnison tait
faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils
s'taient tous rvolts, avaient dpav la ville et avaient mont les
pavs dans leurs chambres. On nous fit camper prs d'un chteau peu
loign de Madrid, o nous restmes deux jours; le puits du chteau ne
put nous fournir d'eau pour notre ncessaire; il fallut partir chercher
des vivres. Nous revnmes avec 200 nes chargs d'outres en peau de bouc
et nous fmes obligs de faire nos barbes avec du vin. Nous attachmes
nos quadrupdes  des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain
matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne
pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce
tintamarre. On lcha ces pauvres btes; se trouvant en libert, elles se
sauvrent dans la plaine o elles se dvoraient les unes les autres,
n'ayant pas de quoi manger.

Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous
cts, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils prouvrent des
pertes si considrables qu'ils finirent par se rendre  discrtion.
L'Empereur leur dclara que s'il tombait un pav sur ses soldats, tout
le peuple serait pass au fil de l'pe; ils en furent quittes pour
repaver leur grande rue.

La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines
baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans
l'admirer  cause de sa belle faade, de ses belles promenades et d'une
belle fontaine; voil le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont
point dgags, on entre dans une cour d'honneur trs mesquine avec un
corps de garde  gauche, le palais  droite est trs bas du ct de la
ville, il est bti devant un ravin ou prcipice d'une immense
profondeur. La faade est superbe et l'on descend par un magnifique
escalier; le palais faisant face  la ville n'est qu'un rez-de-chausse
avec de beaux degrs pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a
une pendule en acier trs riche.

Le marchal Lannes fut charg de prendre Saragosse, qui cota des pertes
considrables  notre arme; toutes les maisons taient crneles, il
fallut les enlever les unes aprs les autres. L'Empereur quitta Madrid
avec toute sa garde, et nous arrivmes au pied d'une montagne formidable
avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir
avec des peines inoues. Avant d'arriver  ce terrible passage, nous
fmes saisis par une tempte de neige qui nous renversait; personne ne
se voyait; on tait oblig de se tenir les uns aux autres; il fallait
avoir un empereur  suivre pour y rsister. Nous couchmes au pied de
cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde 
franchir, et nous redescendmes dans une plaine o taient de mauvais
villages dvasts par les Anglais. Arrivs au bord d'une rivire dont
les ponts taient coups, nous la trouvons d'une rapidit sans pareille;
il fallut la passer au gu, et se tenir les uns aux autres, sans lever
les pieds, crainte d'tre entrans par la rapidit du courant. Nos
bonnets taient couverts de givre. Comme c'tait amusant de prendre un
bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivire, on en
avait jusqu' la ceinture. On nous recommanda d'ter nos pantalons pour
traverser les deux bras de cette rivire. Sortis de l'eau, nous avions
les jambes et les cuisses rouges comme des crevisses cuites.

De l'autre ct, tait une plaine o notre cavalerie donnait une charge
complte aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous
arrivmes au pas de course, sans nous arrter, jusqu' Bnvent que nous
trouvmes ravage par les Anglais; ils avaient tout emport. Notre
cavalerie les poursuivit  outrance; ils dtruisirent tous leurs
chevaux, abandonnrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur
donna l'ordre de repasser la terrible rivire. Deux bains dans une
journe si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait
tout prvu et avait fait prparer des feux  une petite distance pour
nous rchauffer.

Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; l, les
moines avaient pris les armes, mais les couvents taient dserts, et
nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans
ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les
jeunes filles de l'ge de douze  dix-huit ans jusqu' l'ge d'tre
maries. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de
fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de
trouver  chaque pas des enfants nouveau-ns, en terre  deux ou trois
pieds de profondeur dans le jardin mme. Je frmis encore au souvenir
d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperu de ce qui se
passait dans ce pays.

Nous emes l'ordre de rentrer en France  marches forces, et l'Empereur
partit pour Paris; il nous fit prparer une petite surprise qui nous
attendait  notre arrive dans Limoges, car il voulait conserver nos
jambes et nos souliers. Nous fmes reus dans cette belle ville et nous
y couchmes; le lendemain nos officiers disent: Il faut dmonter les
batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la
baonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture
jusqu' Paris. Les voitures sont prtes hors la ville.

En dmontant mon fusil, je dis  notre capitaine: Mais on nous prend
donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.

Il se mit  rire: C'est vrai, dit-il, mais a presse! Les cartes se
brouillent, nous ne sommes pas prs de coucher dans un lit, et d'ici
Paris, il ne faut pas y compter.

Nos fusils dmonts, nous voil partis; le peuple tait l en foule.
Hors de la ville, nous trouvmes des charrettes garnies de bottes de
paille. Les gendarmes les gardaient ranges sur un rang  droite de la
route; on tait distribu par compagnies dans un ordre parfait; on
montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois
chevaux, c'tait douze hommes). Arrivs aux relais, on donnait cinq
francs par collier, et si le cheval prissait, trois cents francs
taient pays de suite.  la descente de la troupe, les payeurs se
trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes taient prtes pour
repartir. Les billets de rafrachissements taient donns par
compagnies; les habitants taient  l'arrive du convoi avec le billet
du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les
emmenaient de suite pour se mettre  table. Tout tait prt partout;
nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de
suite partir. Le tambour-major tait servi sur la place, jamais en
retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manire
que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter
et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte,
chacun tant pntr de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour,
c'tait la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand
trajet de Limoges  Versailles fut bientt fait.

Arrivs aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des
charrettes pour faire l'entre; il fallut remonter nos fusils, et
traverser cette ville dans un tat de misre et de fatigue complet (ni
rass ni brosss). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des
voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage  pied pour aller
coucher  Courbevoie, o morts de faim et de fatigue nous remes des
vivres et du vin.

Le lendemain fut employ  nous rapproprier, nous passmes au magasin de
linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en
revue. Puis nous partmes de suite, mais on nous fit une petite
galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous t
mis en rquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos
fusils, c'tait suffisant. Arrivs  Claye, on fit manger l'avoine  ces
mauvaises rosses, et nous rgalmes notre cocher; nous repartmes par la
mme voiture. Et toujours le dner sur la table partout!

Nous arrivmes  la Fert-sous-Jouarre o les grosses voitures de la
Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous
attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des
ornires profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient,
nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances!

Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivs en
Lorraine, nous trouvmes de petits chevaux lgers et de petites voitures
basses qui nous menaient ventre  terre; ils passaient les uns devant
les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais
c'tait effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui
tourne pour arriver  Metz. Arrivs aux portes de la ville, il fallut
lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande
tenue, dfaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix
mille mes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la
garde de l'Empereur. Nos fusils monts, nous dfmes nos sacs pour faire
notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout
volait en l'air, de sorte que le champ fut bientt libre, les dames
criant  l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus,
mais nous ne pouvions pas faire autrement.

Notre entre fut magnifique, nous fmes tous logs chez le bourgeois et
bien traits. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait
gagner 50 lieues  sa garde par leur vitesse. Nous partmes de Metz pour
ne plus nous arrter ni jour ni nuit, nous tions conduits par la
baguette des fes. Nous arrivmes  Ulm de nuit, on nous donna nos
billets de logement, mais aprs avoir mang, la _grenadire_[50] battit,
il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route
d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9  10 heures du soir. Plus de voitures!
nous tions sur le pays ennemi. Il fallut nous dgourdir les jambes et
marcher toute la nuit; nous arrivmes  un bourg, le matin sur les 9
heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir
de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre
pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le
lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous
avions encore vingt lieues au moins  faire pour arriver  Schoenbrunn;
aprs avoir fait quinze  seize lieues, en avant d'un grand village, on
nous fit mettre en bataille, et l on demanda vingt-cinq hommes de bonne
volont pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter
la garde au chteau de Schoenbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait
faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, Je pars, dis-je 
mon capitaine.--C'est bien, dit le gnral Dorsenne, le plus petit
montre l'exemple.

On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de
vin  trois lieues de Vienne. Nous y arrivmes sur les 9 heures du soir,
bien fatigus et bien altrs, comptant sur la bouteille promise. Mais
point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrter. Je me
dtournai de la route pour trouver de l'eau pour tancher la soif qui me
dvorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon
ct... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence o se
trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon
chemin, mais au dtour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon
paysan revient avec son baquet; je l'arrte en lui parlant sa langue.
Quelle surprise! Son baquet tait plein de vin. Il fut contraint de
s'arrter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme
aux pieds, je me mets  boire  grands traits, et recommence une seconde
fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des
jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le
coeur content.

Nous arrivmes au village de Schoenbrunn  minuit; nos officiers eurent
l'imprudence de nous laisser reposer  un quart d'heure de chemin du
chteau pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une
pareille nouvelle et furieux: Comment, vous avez fait faire  mes vieux
soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donn
l'ordre? O sont-ils.--Prs d'ici.--Faites-les venir que je les voie!

Ils vinrent aussitt nous faire lever, mais nos jambes taient raides
comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut
prendre nos fusils pour nous servir de bquilles pour finir d'arriver.
Lorsque l'Empereur nous vit courbs sur la crosse de nos fusils, pas un
de droit, tous la tte penche, ce n'tait plus un homme, c'tait un
lion: Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil tat! Si
j'en avais besoin! Vous tes des... Ils furent traits de toutes les
manires. Il dit aux grenadiers  cheval: Faites de suite de grands
feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher;
faites-leur chauffer des chaudires de vin sucr!

De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe;
il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire
tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville
avaient sauv des voitures d'picerie qui taient devant les portes du
chteau; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voil le
sucre qui parat; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on
apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il
resta plus d'une heure; les tasses prtes, les grenadiers  cheval
arrivrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous
soulever, ils furent obligs de nous tenir la tte pour que nous
puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: Eh bien!
les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anantis.
Allons, buvez  la sant de l'Empereur et de vos bons camarades! nous
passerons la nuit prs de vous  vous soigner; tout  l'heure, nous vous
donnerons encore  boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait;
demain il n'y paratra plus.

L'Empereur remonta dans son palais;  cinq heures, on nous mit sur notre
sant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon
vin.  neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux
officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous
promener; les jambes taient raides. L'Empereur tapait des pieds de
colre, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient
se faire voir par crainte d'tre mal reus. Le soir, on nous donna des
logements dans ce beau village trs riche; toute la garde arriva et fut
bien loge.

Le bombardement de Vienne avait cess, nos troupes avaient pris la
capitale; les armes d'Autriche avaient fait sauter les ponts aprs
avoir pass de l'autre ct du Danube. On prit toutes les mesures pour
recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce
terrible fleuve qui avait augment et tait d'une force effrayante;
l'eau tait  pleins bords; on eut de la peine  maintenir les grosses
barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour tablir
un pont d'une longueur dmesure, avec un courant si rapide. Tous ces
prparatifs demandrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes
barques  trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'le
Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts tablis, l'Empereur fit
descendre le corps du marchal Lannes pour attendre les ordres de
passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la
capitale, s'emparer de tous les difices de manire que personne ne
pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre ct. On faisait
des patrouilles considrables dans les rues, tout le peuple tait
renferm. Puis on fit des dmonstrations de passage en face de Vienne
pour maintenir l'arme du prince Charles en face de sa capitale, et les
empcher de descendre du cot d'Essling.

Lorsque tout fut prt, l'Empereur fit faire les promotions dans la
garde; je fus nomm sergent le 18 mai 1809  Schoenbrunn. Ce fut une joie
que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant
dans la ligne, avec droit, arriv  Paris, de porter l'pe et la
canne. Je restais dans ma mme compagnie, mais je n'avais point de
galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal  mon
remplaant, et me voil simple soldat, mais patience! il s'en trouvera.
L'Empereur donna l'ordre au marchal Lannes de faire passer le grand
pont du Danube  son corps d'arme et de se porter en avant de l'autre
ct d'Essling; les fusiliers de la garde, le marchal Bessires et un
parc d'artillerie taient en position ds le matin. Les Autrichiens ne
s'en aperurent que lorsque notre intrpide Lannes leur souhaita le
bonjour  coups de canon, leur faisant tourner le dos  leur capitale,
pour venir au-devant de notre arme qui avait pass sans leur
permission. Toute l'arme du prince Charles arriva en ligne sur la
ntre, et le feu commena de part et d'autre.

Plus de cent mille hommes arrivrent sur le corps du marchal Lannes, la
foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu' la dernire
extrmit. L'Empereur nous fit partir ds le matin de Schoenbrunn pour le
Danube; toute l'infanterie de la garde et lui  la tte.  onze heures,
il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets  poil. Comme a
pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous dfaisions
nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opration fut
faite dans la traverse du pont, et tous nos chapeaux furent jets dans
le Danube, nous n'en avons jamais port depuis. Ce fut la fin des
chapeaux pour la garde.

Nous traversmes la pointe de l'le et trouvmes un second pont que nous
passmes au galop; les chasseurs  pied passrent les premiers,
dbouchrent dans la plaine et firent un _-gauche en colonne_ au lieu
d'un _-droite_. La fausse manoeuvre ne put se rparer, il fallut se
mettre de suite en bataille, notre droite prs du bras du Danube.
Aussitt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du
cheval de l'Empereur; tout le monde crie:  bas les armes, si
l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ! Il fut contraint de repasser
le petit pont, et se fit tablir une chelle en corde attache en haut
d'un sapin; de l il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les
ntres.

Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de
suite lui ter ses galons et ses paulettes et me les apporta, je le
remerciai en lui donnant une poigne de main. Ce n'tait que le prlude;
l'ennemi plaa devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling.
L'envie me prend de faire mes besoins, mais dfense d'aller en arrire!
il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arriv  la
distance voulue pour les biensances, je pose mon fusil par terre, et me
mets en fonctions, tournant le derrire  l'ennemi. Voil un boulet qui
fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accabl
par ce coup terrible; heureusement j'avais gard sac au dos, ce qui me
prserva.

Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les
reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet
tat, arrive au galop prs de moi: Eh bien, me dit-il, tes-vous
bless?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le
derrire, mais ils n'ont pas russi.--Allons, buvez un coup de rhum pour
vous remettre.

Il me prsente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de
pistolets et me la prsente: Aprs vous, s'il vous plat.--Buvez un bon
coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui, lui dis-je.--Il part au galop,
et j'arrive  mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en
serre-file; c'tait mon poste; l je me rtablis.

Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez chapp belle.--C'est
vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce
sont des butors. Et voil des poignes de main qui m'arrivent de tous
mes chefs et camarades.

Les cinquante pices de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans
que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de
fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une
pareille position, on ne pourra jamais le dpeindre; nous avions quatre
pices de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour rpondre
 cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des
files de trois hommes  la fois, les obus faisaient sauter les bonnets 
poil  20 pieds de haut. Sitt une file emporte, je disais: Appuyez 
droite, serrez les rangs! Et ces braves grenadiers appuyaient sans
sourciller et disaient en voyant mettre le feu: C'est pour moi.--Eh
bien, je reste derrire vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.

Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois
sur moi; je tombe  la renverse: Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de
suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poigne; votre giberne
est  moiti emporte.--Tout cela n'est rien, la journe n'est pas
finie.

Nos deux pices n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le gnral
Dorsenne les remplaa par douze grenadiers et leur donna la croix, mais
tous ces braves prirent prs de leurs pices. Plus de chevaux, plus de
soldats du train, plus de roues! les affts en morceaux, les pices par
terre comme des bches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui
clate prs de notre bon gnral et le couvre de terre, il se relve
comme un beau guerrier: Votre gnral n'a point de mal, dit-il, comptez
sur lui, il saura mourir  son poste.

Il n'avait plus de chevaux, deux avaient pri sous lui.  de tels hommes
que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un
boulet emporte une file prs de moi, je suis frapp au bras, mon fusil
tombe; je crois mon bras emport, je ne le sens plus. Je regarde; je
vois attach  ma saigne un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras
fracass. Pas du tout! c'tait un morceau d'un de mes braves camarades
qui tait venu me frapper avec tant de violence qu'il s'tait coll 
mon bras.

Le lieutenant arrive prs de moi, me prend le bras, me le remue et le
morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et
dit: Il n'est qu'engourdi. On ne peut se figurer ma joie de remuer les
doigts. Le commandant me dit: Laissez votre fusil, prenez votre
sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renvers a emport la
poigne. Je prends mon fusil de la main gauche.

Les pertes devenaient considrables; il fallut mettre la garde sur un
rang pour faire voir  l'ennemi la mme ligne sur le terrain. Sitt
cette opration faite, il arrive sur notre gauche un brancard port par
des grenadiers qui dposrent au centre de la garde leur prcieux
fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il
avait quitt son poste d'observation et tait accouru pour recevoir les
dernires paroles du marchal Lannes, frapp  mort  la tte de son
corps d'arme. L'Empereur mit un genou  terre pour le prendre dans ses
bras, et le fit transporter dans l'le, mais il ne put supporter
l'amputation. L finit la carrire de ce grand gnral. Tout le monde
fut dans la consternation d'une pareille perte.

Il restait de notre ct le marchal Bessires qui tait comme les
autres dmont; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos
officiers est frapp par un boulet qui lui emporte la jambe, le gnral
donne la permission  deux grenadiers de le porter dans l'le, ils le
mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les
tue tous les trois. Mais voil un plus grand malheur qui nous arrive: le
corps du marchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter
sur nous, tous pouvants et couvrant notre ligne de bataille. Comme
nous tions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et
les mettaient derrire eux en disant: Vous n'aurez plus peur.

Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village
d'Essling tait en notre pouvoir quoique pris, repris et incendi, les
braves fusiliers en restrent les matres toute la journe. Le calme
tant un peu rtabli chez les soldats qui taient derrire notre rang,
le marchal Bessires vint les prendre, et les rassurant leur dit: Je
vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous,  pied.

Tous ces soldats partent avec ce bon gnral, il les fait mettre sur un
rang,  porte de fusil des cinquante pices qui faisaient feu sur nous
depuis onze heures du matin. Voil une ligne de tirailleurs qui
protgeait le feu de file commenc sur l'artillerie autrichienne. Le
brave marchal, les mains derrire le dos, n'arrtant pas d'un bout 
l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous
donne un peu de rpit, mais le temps est bien long quand on attend la
mort sans pouvoir se dfendre. Les heures sont des sicles. Aprs avoir
perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brl une amorce, je ne
fus plus en peine d'avoir des galons et des paulettes de sergent, mes
grenadiers m'en donnrent plein mes poches. Cette cruelle journe vit
des pertes considrables... Le brave marchal resta derrire ses
tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu
ni gagn. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve taient
emports, et que notre arme passait le Danube  Vienne.

 neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun
son feu pour faire croire  l'ennemi que toute notre arme tait passe.
Le prince Charles ne savait pas notre pont emport, car il nous aurait
tous pris  son premier effort et n'aurait pas demand une trve de
trois mois qui lui fut accorde de suite, car nous tions, on peut le
dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les cts. Tous
nos feux bien allums, nous emes l'ordre de repasser dans l'le sur
notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passmes la nuit  nous
placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de
grosses pices passrent devant nous et furent braques  la tte de
notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand
pont que nous avions pass la veille! Tout tait parti comme nos
chapeaux que nous avions jets dans le Danube.

Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lch les moulins qui sont
sur bateaux, et t les roues qui les faisaient marcher; on les avait
chargs de pierres, et ces masses lances par le fleuve emportrent le
grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours
dans l'le, sans pain; nous mangemes tous les chevaux qui avaient
chapp  la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin
eurent pour leur part les ttes et les boyaux. Il ne restait plus  nos
chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille
disette, et nous entendions des cris dchirants prs de nous... C'tait
M. Larrey qui faisait ses amputations; c'tait affreux  entendre.

L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de runir tous ses bateaux, et
de les redescendre pour faire le pont. Le quatrime jour, nous fmes
dlivrs; nous repassmes ce terrible fleuve avec joie et avec des
figures bien ples. Les vivres nous attendaient  Schoenbrunn o nous
arrivmes le soir. Tout tait prt pour nous recevoir et nos billets de
logement prpars. Nous emes le temps de nous rtablir pendant trois
mois de trve; puis les travaux commencrent dans l'le Lobau: cent
mille hommes se mirent  faire des redoutes, des chemins couverts; on ne
peut se faire une ide de la terre remue pendant ces trois mois. Les
Autrichiens en firent de bien plus considrables encore en face de nous.
L'Empereur partait de son palais  cheval avec son escorte, il arrivait
dans l'le Lobau et montait au haut de son sapin; de l il voyait tous
leurs travaux et faisait excuter les siens: il revenait satisfait et
joyeux, a se voyait  son arrive, il parlait  tous ses vieux soldats
en se promenant dans la cour les mains derrire le dos. Il recomplta sa
garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la
comdie dans le chteau; les belles dames de Vienne furent invites avec
cinquante sous-officiers. C'tait un coup d'oeil magnifique, mais c'tait
trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras tant
remis de son engourdissement, je me mis  crire sans relche; je fis
des progrs. Mes matres taient contents de moi. Personne de la garde
ne mit le pied dans Vienne, pas mme l'Empereur, mais il faisait de
frquentes visites  l'le Lobau pour voir les grands prparatifs, il
faisait faire la manoeuvre  toute son arme pour la tenir prte 
rentrer en campagne. Lorsque tout fut prt, il fit voir un chantillon
de son arme aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes
sur les hauteurs  gauche de la ville. L, il fit venir notre colonel
Frdric, et le reut gnral en lui disant: Je te ferai gagner tes
paulettes. Tous les corps reurent l'ordre du dpart pour se rendre le
5 juillet dans l'le Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugne avec
l'arme d'Italie arrivt pour le passage du Danube le 6 juillet,  dix
heures du matin. Tout fut runi dans la mme plaine.

L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux
cents hommes, pour prendre une le occupe par les Autrichiens qui
gnaient son mouvement; il ne pouvait passer sans tre vu de l'arme
autrichienne. Tous les prparatifs taient prts, les voltigeurs et les
grenadiers sur leur radeau, avec le gnral Frdric; on les lcha 
minuit sonn pour tre dans son droit, la trve finissant le 6 juillet.
Voil la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se
mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'le sur le
sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brler une amorce:
tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put
voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargs de faire avec le
gnie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les
arbres qui gnaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au
jour, nous tions  trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et
des ntres sans que l'ennemi s'en doutt. Dans un quart d'heure, trois
ponts taient tablis, et  dix heures du matin, cent mille hommes
avaient pass dans la plaine de Wagram.  midi, toute notre arme tait
en ligne avec sept cents pices de canon en batterie; les Autrichiens en
avaient autant. On ne s'entendait pas. C'tait drle de nous voir faire
face  Vienne, et les Autrichiens tourner le dos  leur capitale; on
peut dire  leur louange qu'ils se battirent en dtermins. On vint dire
 l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que
les canonniers taient dtruits: Comment! dit-il, si je faisais relever
l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait
d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne
volont pour servir les pices!

Vingt hommes par compagnie partirent aussitt; on fut oblig de faire le
compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien
que des grenadiers et des caporaux. Les voil partis au pas de course
pour servir la batterie de cinquante pices; sitt arrivs  leur
poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise
de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le marchal
Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant
sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur
voyant le marchal lui faire face, n'hsita pas  faire partir tous les
cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse
s'branle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils
ramenrent cinquante pices de canon toutes atteles et des prisonniers.
Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que
la victoire est certaine. Il embrasse son fils.

Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la
batterie de cinquante pices o l'Empereur avait envoy ses grognards;
ce brave tait bless depuis onze heures. On l'avait fait porter en
arrire de sa batterie: Non, dit-il, reportez-moi  mon poste, c'est ma
place. Et sur son sant, il commandait.

La garde fut forme en carr et l'Empereur coucha au milieu; il fit
ramasser tous les blesss et les fit conduire  Vienne. Le lendemain,
nous trouvions des trente boulets  la suite dans le mme endroit; on ne
peut se faire ide de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes
partirent de grand matin, les Autrichiens taient partis aprs des
pertes considrables, ils furent obligs de venir demander la paix sur
les hauteurs d'Olmutz, o l'Empereur avait fait dresser sa belle tente.
Le feu cessa de part et d'autre. Nous partmes pour Schoenbrunn, et l on
traita de la paix; les armes restrent en prsence pendant que
l'Empereur rglait ses affaires.




SIXIME CAHIER.

RENTRE EN FRANCE.--LES FTES DU MARIAGE IMPRIAL.--JE FAIS LES
FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE.


Nous partmes pour la deuxime fois de Schoenbrunn. Arrivs dans la
Confdration du Rhin, nous fmes reus comme dans notre patrie. En
France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous tions
reus dans nos logements avec amiti. Aux portes de Paris, nous
trouvmes un peuple impossible  nombrer, c'est  peine si nous pouvions
passer par section, tant nous tions presss par la foule. On nous mena
de suite aux Champs-lyses, devant un repas froid donn par la ville de
Paris. Le temps gna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis
partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second
repas sous les galeries de la place Royale et la comdie  la porte
Saint-Martin; des arcs de triomphe taient dresss, le peuple de Paris
tait ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait
beaucoup  l'appel, il en tait rest un quart sur les champs de
bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'tait plus content que
moi de rentrer  Paris avec les galons de sergent, de porter l'pe, la
canne et les bas de soie l't. J'tais pourtant bien en peine pour une
chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux
mollets; a me taquinait.

Aprs un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie,
habills  neuf, nous passmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On
faisait des prparatifs pour l'enterrement du marchal Lannes, cent
mille hommes formaient le cortge du clbre guerrier, qui partit du
Gros-Caillou pour se rendre au Panthon. Je fus du nombre des
sous-officiers qui le portrent; nous tions seize pour le descendre de
huit ou dix degrs sur le ct gauche de l'aile du Panthon, l nous le
dposmes sur des trteaux. Toute l'arme avait dfil devant les restes
de ce bon guerrier; cela dura jusqu' minuit.

Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je
m'appliquais  crire, et un jour, tant de garde  Saint-Cloud, je fis
un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien crits, et le
portai moi-mme  M. Belcourt qui fut content de la nettet de mon
rapport: Continuez, me dit-il, vous tes sauv. Que je me donnais de
peine pour apprendre ma thorie! Je surpassais mes camarades pour le ton
du commandement, je fus dsign comme ayant la plus forte voix; je me
trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant
des visites indispensables  faire, je me mis sur mon trente et un, il
me fallut des bas de soie pour porter l'pe. J'ai dit dj que j'avais
pass  Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir
recours  des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je
trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe
passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de
soie (en troisime). Je fis les visites de rigueur, et je fus combl de
politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai  la caserne le soir  neuf
heures, satisfait de ma journe, et je trouvai une lettre de mon
capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche  dner chez lui, sans
faute  cinq heures prcises, disant que son pouse et sa demoiselle
voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine
dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz.

Je me rendis  cette invitation, je trouvai l des militaires de
distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'tais
gn avec mes suprieurs, tous dcors, et de si belles dames, avec des
plumes! Que j'tais petit dans ce beau talon en attendant le dner! Mon
capitaine vint  mon secours, me prsenta  son pouse,  ces dames et 
ses amies. Je ne me trouvai plus isol, mais j'tais bien timide,
j'aurais prfr ma pension  ce grand dner. On passa dans la salle 
manger o je fus plac entre deux belles dames qui n'taient pas fches
d'tre loignes de leurs maris, et elles me mirent  mon aise en
s'occupant de moi. Au second service, la gat se fit sur tous les
visages, et le vin de Champagne fut le complment de la gat. Il fallut
que mes chefs commenassent  conter leurs campagnes, et les dames leur
disaient: Et vos conqutes auprs des dames trangres, vous n'en
parlez pas?--Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire,
je suis garon.

Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en
mnageant toutes les convenances (qui font le charme de la socit); il
fut applaudi. Je fus attaqu par les deux dames qui taient prs de moi
pour conter mon histoire: Je vous supplie de me faire grce; mes chefs
la connaissent.--Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour
lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a t dcor le premier
aux Invalides; il nous a empchs de mourir de faim en Pologne, en
dnichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais
mort sans lui. Je fus confus du tmoignage de mon capitaine et combl
d'amitis par tout le monde. Le feu m'avait mont  la figure; j'avais
un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans
cesse dans ma poche. Ma serviette tait fine; par distraction, je m'en
essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche.  l'heure de rentrer 
la caserne, je prends cong. Le capitaine me dit: Vous partez?--Oui,
capitaine, je suis de garde demain.--Mais vous viendrez demain.--Ce
n'est pas possible, je suis de garde.--Mais vous emportez votre
serviette.

Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir.
Rendant la serviette  mon capitaine, je lui dis: Je croyais tre
encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir
oubli quelque chose.--Eh bien, me dit-il, restez l! Je vais envoyer
mon domestique  la caserne, et vous passerez la soire avec nous. Me
montrant sa demoiselle: Voil votre dnonciateur, qui m'a dit: Papa, il
emporte sa serviette, mais laisse-le faire.--Que j'ai eu du bonheur
d'tre vu par votre demoiselle!

Je rentrai  la caserne des Capucins prs la place Vendme; le lendemain
matin, je reus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle
 onze heures du matin, a me fit monter l'imagination au cerveau, je
ptillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au
quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me
conduire  l'adresse indique. Je puis dire que j'avais des transports
d'amour (mon ge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme
de chambre me conduit auprs de sa matresse, dans un beau salon, o je
fus reu par une des deux dames qui taient prs de moi chez mon
capitaine, et qui tait dans un nglig des plus galants. Je ne me
possdais pas. Allez! dit-elle  sa femme de chambre.

Me voyant seul avec cette belle dame, j'tais confus et muet; elle me
prit le bras et me fit passer dans sa chambre  coucher. Il y avait l
tous les rafrachissements dsirables, du vin sucr et tous les
rconfortants possibles; c'est par l qu'elle dbuta avec moi. La
conversation s'engagea sur ses intentions  mon gard; elle me dit
qu'elle avait jet ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me
recevoir chez elle: Si vous tes mon fait, je vous donnerai une adresse
o nous nous runirons trois fois par semaine. Je vais  l'Opra, et sur
cette place vous aurez une chambre prte. En descendant de voiture,
j'irai vous rejoindre pour passer la soire.--Je n'y manquerai
pas.--Faites monter votre garde  tout prix, c'est moi qui paie. Elle
me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manires agaantes
qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains:
Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi. Me menant vers sa bergre,
il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son
beau lit qui tait garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je
n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai
une journe de dlices prs de cette belle dame et la quittai pour aller
 l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journe orageuse que
j'avais passe, mais content de ma belle conqute, je ne manquai pas le
jour indiqu. Je trouvai mon dner servi par la belle femme de chambre
qui resta pour faire la toilette de sa matresse et la dfaire. Je me
mis  table et dnai comme un enfant gt avec un dner froid: Et vous,
Mademoiselle, vous ne dnez pas?--Si, Monsieur, aprs vous, s'il vous
plat. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure
prendre le caf et passer la soire avec vous. Dnez bien et buvez de
bons coups, c'est du bordeaux; voil du sucre, il sera meilleur.--Je
vous remercie.--Je vous prviens que je vais dshabiller madame pour
qu'elle soit  son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour
rentrer  l'htel.--a suffit.

Madame arrive  huit heures, et dit, aprs les civilits donnes et
reues: Allez chercher le caf. Nous restmes seuls, je vais prs
d'elle: Eh bien! dit-elle, nous passons la soire ensemble.--Je le
sais, Madame.--Restez  votre place! Le caf est servi de suite; sitt
pris, elle dit: Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.

Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer
dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour
moi! elle tait au lit: Allons! me dis-je, je suis pris.--Venez vous
asseoir dans cette bergre, prs de moi. Avez-vous la permission de
vingt-quatre heures?--Oui, Madame.

Elle donna ses ordres  la femme de chambre et la congdia jusqu'au
lendemain pour nous apporter le caf et faire la toilette de sa
matresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me dshabiller, il me
fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que
j'tais mal  mon aise! J'aurais voulu teindre la bougie pour m'en
dbarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement
possible, mais cela m'avait t ma gat. Le lendemain, pour les
remettre, quel supplice!

Heureusement, ma belle dame se leva la premire pour me sortir
d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire
sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute  bas du lit pour
rtablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre
de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en
aperut pas.

Il aurait fallu le perruquier pour rtablir ma tte; on me fit demander
si j'tais lev: Dites  madame que je puis me prsenter prs d'elle;
je suis  ses ordres.

Madame parat belle et frache, et nous prenons le chocolat en
tte--tte. Aprs nous tre entendus, elle partit avec sa femme de
chambre et je rentrai  la caserne un peu en dsordre; un de mes
camarades me dit: Vous avez un bas de travers, on dirait un faux
mollet.--C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en dfaire de
suite.

Rentr dans ma chambre, je me dshabille et j'te les maudits mollets
qui m'avaient mis  la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai
jamais ports depuis.

Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqus,
mais la tche tait plus forte que mes forces et j'avais trouv mon
matre, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en
retraite: je reus une lettre par laquelle elle dsirait connatre mon
style. Il fallait que je lui rponde  l'adresse indique. Je me trouvai
dans un grand embarras, ne sachant que trs peu crire; enfin je me
dcide et fais de mon mieux. Les phrases ne rpondaient pas  tous les
dsirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mrits
sur mon manque d'ducation: Je n'ai pas trouv dans votre lettre ce que
je dsirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.

Je lui rpondis de suite: Madame, je mrite le reproche que vous me
faites, je m'y rsigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous
crirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et
virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les o il en
manquera, vous aurez suppl  mes faibles moyens.

Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles.

tant dbarrass de ma belle conqute, je me reportai sur mes critures
et thories sans relche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que
pour monter ma garde (et toujours mon _cole de bataillon_ dans ma poche
pour apprendre les manoeuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai
toutes les difficults dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de
faire manoeuvrer les sous-officiers et caporaux seuls,  l'aide de
perches reprsentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de
section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal
reprenait le bout de sa perche. On nommait cela _manoeuvre  la perche_;
elle donnait du repos  tous les grognards. M. Belcourt nous commandait
et on fit des progrs sensibles en arpentant la belle cour de la caserne
de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manoeuvres comme
un rgiment complet.

L'Empereur nous fit former le carr; aprs une manoeuvre d'une heure, il
fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par
semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent.
Lorsque ce fut  mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer  mes
suprieurs les progrs que j'avais faits; ils me suivaient de l'oeil pour
voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entour de tous mes
camarades, et mes suprieurs me firent voir qu'ils taient contents.
Mais si l'Empereur tait content de nous, nous n'tions pas contents de
lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorait avec son pouse
pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la
seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un
successeur au trne. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie,
prendre une trangre qui devait donner la paix gnrale. L'Empereur
passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit
que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre
Empereur  la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier
avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec
elle avant de la prsenter  son souverain. N'en sachant pas plus long,
je me disais: Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais
tre  sa place[54]. Je fis rire mon capitaine.

Tout tait en mouvement pour recevoir cette nouvelle impratrice. Le 15,
toute sa famille la conduisit  une grande distance de Vienne; elle
tmoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent
donns de suite, et elle fut bien surprise en arrivant  Saint-Cloud de
trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa
matresse, et sa perruche qui la nommait.

Notre premier bataillon fut command pour attendre  Saint-Cloud
l'arrive de l'Empereur. Les courriers arrivs, on nous fit mettre sous
les armes; nous vmes cette belle voiture attele de huit chevaux, et
l'Empereur  ct de sa prtendue. Comme il avait l'air heureux! Ils
montrent Saint-Cloud au petit pas et nous emes le temps de voir passer
tous ces beaux quipages. Ils furent maris civilement  Saint-Cloud; le
lendemain ils partirent pour faire leur entre dans la capitale. Nous
emes l'ordre d'assister  la grande crmonie du mariage religieux, qui
fut clbr le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se
faire une ide de tous les prparatifs. Dans la grande galerie du
Louvre,  partir du vieux Louvre jusqu' la chapelle qui se trouve au
bout du pavillon des Tuileries du ct du Pont-Royal (ce trajet est
immense), il se trouvait trois ranges de banquettes pour asseoir les
dames et les messieurs. Au quatrime rang taient cinquante
sous-officiers dcors, placs de distance en distance dans des ronds en
fer (pour ne pas tre heurts par personne). Le gnral Dorsenne nous
commandait; lorsqu'il nous eut placs  nos postes, il prvint ces dames
que nous tions leurs chevaliers pour leur faire donner des
rafrachissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions
vingt-quatre de chaque ct de nous (quarante-huit par sous-officier),
et il fallait rpondre  leurs demandes. Dans l'paisseur du gros mur,
on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines
pour tous les rafrachissements dsirables. Ces petits cafs ambulants
firent bonne recette.

Voil le costume des dames: des robes dcolletes par derrire jusqu'au
milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moiti de leurs poitrines,
leurs paules dcouvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des
bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'taient que rubis, perles et
diamants. C'est l qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des
peaux huileuses, des peaux de multresses, des peaux jaunes et des peaux
de satin; les vieilles avaient des salires pour contenir leurs
provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si prs
les belles dames de Paris, la moiti  dcouvert. a n'est pas beau.

Les hommes taient habills  la franaise; tous le mme costume: habit
noir, culottes courtes, boutons d'acier dcoups en diamant. La
garniture de leurs habits leur cotait 1,800 francs, ils ne pouvaient se
prsenter  la cour sans ce costume. Les fiacres furent dfendus ce
jour-l; on ne peut se figurer la quantit de beaux quipages aux abords
des Tuileries. La grande crmonie partit du chteau pour se rendre au
vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre  la
chapelle des Tuileries. Que cette crmonie tait imposante! Tout le
monde tait debout dans le silence le plus religieux. Le cortge
marchait lentement; sitt pass, le gnral Dorsenne nous runit, nous
mena  la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vmes l'Empereur
 droite  genoux sur un coussin garni d'abeilles et son pouse  genoux
prs de lui pour recevoir la bndiction. Aprs avoir plac la couronne
sur sa tte et sur celle de son pouse, il se releva et se mit avec elle
dans un fauteuil. La messe commena, dite par le pape.

Le gnral nous fit signe de sortir pour retourner  nos postes, et l
nous vmes revenir la crmonie. La nouvelle impratrice tait belle
sous ce beau diadme; les femmes de nos marchaux portaient la queue de
sa robe qui tranait par terre  huit ou dix pas, elle devait tre fire
d'avoir de pareilles dames d'honneur  sa suite, mais on pouvait dire
que c'tait une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que
sa figure tait gracieuse. Ce jour-l, c'taient des roses, mais a ne
devait pas tre la mme chose  la Malmaison.

Toute la vieille garde tait sous les armes pour protger le cortge, et
nous avions tous la fringale de besoin: nous remes chacun vingt-cinq
sous et un litre de vin. Aprs les rjouissances, l'Empereur partit avec
Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrrent  Paris: la ville leur offrit
une fte et un banquet des plus brillants  l'Htel de Ville. Je me
trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans
l'intrieur, en face de cette belle table en fer  cheval, et mes vingt
grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et
viandes froides. Autour du fer  cheval, des fauteuils; le grand tait
au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortge fut annonc;
le gnral vint me placer et me donner ses instructions.

Le matre des crmonies annonce: l'_Empereur!_ Il parat suivi de son
pouse et de cinq ttes couronnes. Je fais porter et prsenter les
armes; puis je reus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'tais
devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met  table le premier
et fait signe de prendre place  ses cts. Ces ttes couronnes
assises, la table est desservie, tout est enlev et disparat, les
dcoupeurs sont  l'oeuvre dans une pice  ct. Derrire chaque roi ou
reine, trois valets de pied  un pas de distance; les autres
correspondaient avec les dcoupeurs et passaient les assiettes, sans
faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait
au plus prs du souverain, le premier valet la prsentait, et si le
souverain secouait la tte, l'assiette disparaissait; de suite, une
autre la remplaait. Si la tte ne bougeait pas, le valet plaait
l'assiette devant son matre.

Comme ces morceaux taient bien dcoups, chacun prenait son petit pain,
le rompait et mordait  mme, ne se servait jamais de couteau, et 
toutes les bouches il se servait de sa serviette pour s'essuyer la
bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre.
Ainsi de suite, de manire que, derrire chaque personnage, il y avait
un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois  la bouche.

On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et
personne ne versait  boire  son voisin. Ils mordaient dans leur pain
et se versaient  boire  leur gr. Par des signes de tte, on acceptait
ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain
matre adressa la parole  son voisin. Si c'est imposant, a n'est pas
gai.

L'Empereur se lve; je fais porter et prsenter les armes, et tous
passent dans un grand salon. Je restai prs de ce beau service. Le
gnral vint me prendre par le bras: Sergent, venez avec nous, je vais
vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner 
vos vingt hommes du vin. Mettez-vous l! je vais aller faire patienter
votre peloton et je les ferai rafrachir  leur tour.

Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent
servis chacun d'un demi-litre; qu'ils taient contents d'avoir bu du vin
de l'Empereur!

Aprs quelques jours de repos, la vieille garde donna une fte des plus
brillantes  l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des
manoeuvres furent excutes devant elle, et le soir, aux flambeaux, on
nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Aprs avoir
fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le
carr devant le grand balcon de l'cole militaire o la cour tait 
nous contempler. Le signal donn, ce carr immense commence son feu de
file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la
garde tait couronne d'toiles; tout le monde tapait des mains. Je puis
dire que c'tait magnifique.

L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; l, il se
plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espces:
chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus dlicat.
L'Empereur se plaisait tous les soirs  mener son pouse dans le
parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant
paratre, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me
mis un peu sur le ct pour les laisser passer. Voil les gazelles qui
arrivent au galop vers Leurs Majests. Ces animaux sont friands de
tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite bote toute prte pour les
satisfaire. N'tant pas assez prompt pour en donner au premier broquart,
celui-ci baisse la tte sous la robe de son pouse, et me fait voir du
linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possdait pas, je me
retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes
btes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du
tabac.

L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec
Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que
l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'tait un vrai modle, personne
ne pouvait l'galer par les pieds et les mains.

Marie-Louise tait la plus forte au billard; elle battait tous les
hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le
billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi
toujours l'oeil au guet pour voir; elle tait souvent applaudie.

Le service de Saint-Cloud tait pnible pour nous, il fallait faire le
trajet de Courbevoie  Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil
pour nous relever, mais aussi nous tions nourris et le sergent servi
seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin.
L'officier mangeait  la table des officiers de service.

Au mois de septembre 1810, il se fit de grands prparatifs pour
Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon,
dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service;
l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fmes caserns,
et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait
quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange
d'une autre couleur; c'tait magnifique  voir.

Enfin l'ordre fut donn  M. Belcourt de commander pour la chasse douze
sous-officiers et caporaux qui seraient dirigs par un garde des chasses
et placs par quatre dans les endroits dsigns. Arrivs au rendez-vous,
on nous plaa  nos postes dans un beau rond bien sabl aboutissant 
plusieurs alles, avec une belle tente, une table servie et des valets
de pied autour. Toute la cour se mettait  table avant de commencer la
chasse.

Ce jour-l, on avait apport des cercles (avec un homme dedans chaque
cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de
ces oiseaux et le lanait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait
comme la foudre et le rapportait  Marie-Louise. Cette chasse des plus
amusantes dura une heure, puis les calches partirent au galop pour se
rendre dans un endroit o des paysans taient en bataille avec des
perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir.
L'Empereur avait beaucoup d'armes charges, il donne le signal et les
paysans frappent sur les buissons, et des fourmilires de lapins se
sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient
pas attendre. Il dit  ses aides de camp: Allons, Messieurs,  votre
tour! prenez des armes et amusez-vous. Et la terre tait couverte de
victimes; il fit appeler les gardes, et dit  notre adjudant-major:
Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin  chaque paysan, quatre 
chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez
la distribution par compagnie  mes vieux grognards (il y en avait plein
le fourgon). Demain, vous les conduirez  la chasse au sanglier, vous
aurez des vivres et vous serez toute la journe dans la fort.
L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voil le premier jour
de chasse, et le bataillon mangea du lapin.

Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les
grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec
les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partmes
cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivs prs du repaire o
tait bauge cette bande de sangliers, on dchargea les voitures et on
mit les chiens deux par deux, et il y avait un mdecin pour panser les
chiens blesss dans le terrible combat qui allait s'engager: _Primo_,
dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus
tard. Et voil un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le
mdecin, serviette sur le bras. Nous voil  faire un dner copieux;
sitt fini, nous partmes pour arriver au lanc, et les valets menaient
chacun deux de ces grands et longs chiens.

On fait lever les sangliers, et voil six chiens partis sur cet animal
furieux; trois sangliers sont arrts sans pouvoir bouger. Deux chiens
prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps,
et le tenaient tellement serrs entre eux que l'animal ne pouvait
bouger. Et les gardes arrivaient avec un billon, lui mettaient cette
forte bride dans le museau sans qu'il puisse se dfendre; avec un noeud
coulant les quatre pattes taient unies, on dbaillait les deux chiens
et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les
conduisaient. Les prisonniers taient ports dans la voiture; on ouvrait
la porte par derrire, on tait leurs entraves et ils tombaient dans
cette voiture profonde.

Nous prmes la bande de quatorze ce jour-l, et la voiture tait pleine.
Nous emes deux chiens blesss par des coups de boutoir. Nous avions
besoin de nous rafrachir aprs des courses au milieu de bois fourrs.
L'Empereur fut enchant d'une pareille chasse; il avait fait prparer un
enclos prs de la route de Paris pour dposer ces animaux vivants.
C'tait une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupe, on
reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voil
notre deuxime chasse qui fut continue pendant quinze jours; il y eut
de pris cinquante sangliers et deux loups en vie.

Dans cet enclos, on avait construit un amphithtre sur pilotis avec des
fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente
douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires
taient placs pour empcher d'approcher. La cour arrive  deux heures.
Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter aprs
les palissades. L'Empereur commena; il ne tirait pas sur les loups; ils
restrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des
palissades. L'Empereur permit  tous les principaux de sa cour de finir
cette fte, et tous les sangliers furent partags  sa garde et nous
fmes bien rgals; il s'en rserva trois des plus gros.

Il donna ensuite l'ordre  ses gardes d'aller reconnatre la quantit de
cerfs, les ges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout
de deux jours, la dcouverte tait faite par numros, les ges de chacun
se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir
des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en
laisse pour reconnatre le cerf qui avait le numro 1. Dans les parcours
de la nuit, on dcouvre les traces de cet animal; le garde s'empare du
limier et fait reconnatre le pied du cerf  chasser pour demain. Cet
animal tenu en laisse est conduit  pas compts par le garde, et, 
quelque distance du gte, retenu par le garde, il lve sa patte droite
en l'air pour s'lancer sur sa proie. Tout cela se fait  bas bruit; on
marque l'endroit du gte, et le rapport se fait  l'Empereur pour le
rendez-vous de la cour. Les ordres sont donns pour les calches et les
chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais,  treize
par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans
les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitt que le
limier a lanc le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le
quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille  ses cts.

L'Empereur donne l'ordre  M. Belcourt de commander vingt quatre hommes
(sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points dsigns
pour les relais des calches. Avant de commencer, toute la cour se
mettait  table dans un endroit bien sabl, et aprs le banquet les
calches arrivaient, tout le monde tait  cheval et le cerf lanc.
L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de
porte-mousquetons ayant des armes. L, il attendait le passage du cerf,
et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un
autre point de passage.

Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouve trs
loin de nous. Nous tions silencieux  notre place. Le major me dit: Il
faut faire la manoeuvre et dployer votre voix... Faites former le carr
par division en marchant, par la plus prompte manoeuvre. Je commence:
Formez le carr sur la deuxime division, en marchant... Premire
division: _Par le flanc gauche et par file  droite!..._ Troisime
division: _Par le flanc droit et par file  gauche!..._ Quatrime
division: _Par le flanc gauche, par file  gauche!... Pas acclr!_
Deuxime division: _Pas ordinaire!_

J'avais fait une faute que je ne pus rparer, et le major me dit: Vous
vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites dployer votre
carr! Ne vous pressez pas.

Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit o il attendait son cerf;
il n'avait rien oubli de mes fautes. Le cerf fut tu par lui, et les
cors de chasse cornrent le ralliement; toutes les calches arrivrent
au rendez-vous. L'Empereur, content, tait l pied  terre, ce beau cerf
prs de lui. Toute sa cour runie, il nous fit appeler et dit  notre
major: Qui commandait la manoeuvre dans la fort? Fais-le venir que je
le voie!

Le major me fait sortir du rang et me prsente: C'est donc toi, dit
l'Empereur, qui fais retentir la fort. Tu commandes bien, mais tu t'es
tromp.--Oui, Sire, j'ai oubli _pas acclr_.--C'est cela. Fais
attention une autre fois!

Le major lui dit: Il s'en est donn un coup de poing dans la
tte.--Fais-le instructeur des deux rgiments. Qu'il soit second par
deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vlites,
et tu les feras manoeuvrer deux fois par jour; tu les pousseras  la
thorie, et dans deux mois je les verrai. Tche qu'ils soient forts et
capables de faire des officiers.

M. Belcourt arrive vers nous: H bien! il nous en a taill de
l'ouvrage. Nous voil consigns pour deux mois, mais nous n'avons pas
besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien  bout.
tes-vous content? me dit-il.--Je me rappellerai de la fort de
Fontainebleau.

Le soir, on fit la cure du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur
garnie de beaux balcons o toute la cour assistait. C'tait un coup
d'oeil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrire
une range de valets qui les maintenaient fouet  la main. Au signal
donn pour dcoudre, l'homme dcouvrait le cerf de sa peau; les cors
annonaient le _pillage_, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux
cents affams ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres.

Les chasses furent termines au bout de quinze jours, la cour rentra 
Paris et nous  Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons;
chaque mois, un bataillon faisait  son tour le service  Paris, service
pnible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des
rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au gnral
Dorsenne que l'Empereur m'avait nomm instructeur des deux rgiments de
grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite.

Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consigns, balai  la main,
nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pnible pour eux
tait de laver les lieux. Comme j'avais une carrire  sable prs de la
grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du
sable et ils taient plus contents que de faire l'exercice. Je partais
avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais 
l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette,
les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout
cela se faisait sans murmurer. De mme, si je leur donnais la tche
d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais a se faisait. Je
variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux
soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du rgiment avec le
grade de sergent et mme sergent-major pour devenir simples grenadiers.
J'avais du mal  rompre quelques mauvaises ttes, mais il fallait plier;
j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers
de semaine et j'tais bien second par les deux adjudants-majors qui
tenaient ferme pour la discipline. C'tait devant le pavillon des
officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur
pension, d'o ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour
me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par
les consigns. Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une
bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.--Je veux
bien.--Trs bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et
vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront
deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque ct de la
grille. Allez faire l'appel de vos consigns et prvenez-les pour
demain.

Aprs l'appel, je leur dis: Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons
planter des arbres pour nous mettre  l'ombre.--Bravo! mon sergent, cela
nous amusera.--Vous ne serez pas gns. Je vous ferai faire un trou par
quatre hommes et vous avez deux heures.--Nous sommes contents.--Allez
vous reposer!  six heures, le rappel des consigns. Une partie prendra
le balai et les autres feront des trous.

Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur
cotait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnrent une bouteille
par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces
belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent
faites par les consigns.

Je fus compliment par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir
la pension des sous-officiers. C'tait une affaire srieuse de faire
prparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers.
J'tais pay d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr.
70 c. Les surcrots de bnfices taient par jour: _primo_ le pain (8
fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du rfectoire (3
fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui
faisait 21 fr. 20c. ajouts aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que
j'avais par jour  dpenser. Je pouvais faire face  tout et les
contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dpense au sergent-major.
Mais, me dit-il, vous tes en arrire.--Pas du tout, j'ai un bnfice
de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90
c.--Mais vous?--Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec
trois jours de bnfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi,
soyez tranquille; la pension marchera.

Les sergents dirent  dner: Il faut pousser  la consommation pour
faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les
bnfices vous rentreront.--Soyez exacts  vous mettre  table par
quatre. Vous serez servis  l'heure, et je prsiderai  tous vos repas.

Le conseil (d'administration) mit  ma disposition un char  bancs et un
soldat du train pour aller chercher les provisions  Paris avec quatre
hommes de corve, et un caporal par compagnie.  deux heures du matin,
je conduisais ce dtachement  Paris avec la note de mon chef de
cuisine, et cette emplette tait considrable pour la semaine. Je payais
cinq francs pour le djeuner de mes quatre hommes, et ils taient
contents.  neuf heures et  quatre heures, j'tais de retour pour
prsider au repas. Le dimanche, inspection du rfectoire par le colonel
ou le gnral. Le couvert tait mis avec des serviettes bien blanches,
je recevais des compliments de nos chefs, mme si c'tait le gnral
Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait.

J'ai dj dit que, lorsque cet homme svre passait dans les chambres,
il passait son doigt sur la planche  pain. S'il rencontrait de la
poussire, le caporal ou le chef de chambre tait puni pour quatre
jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne
fallait pas qu'il trouvt du linge sale. Modle pour la tenue, il aurait
pu effacer Murat.

Je n'tais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des
consigns, cinquante vlites  faire manoeuvrer, et mon rfectoire 
conduire. Toutes mes heures taient prises;  force de m'appliquer, je
justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui
dois le morceau de pain que j'ai gagn au champ d'honneur.--Voil la fin
de 1810.

En 1811, des rjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier
arrive  notre caserne annoncer la dlivrance de notre Impratrice et
dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde tait dans
l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en
silence; au vingt-deuxime et au vingt-troisime, tous sautrent de
joie; ce n'tait qu'un cri de _vive l'Empereur!_ Le roi de Rome fut
baptis le 9 juin, on nous donna des ftes et des feux d'artifices. Cet
enfant chri tait toujours accompagn du gouverneur du palais
lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame
qui le portait. Me trouvant un jour dans le chteau de Saint-Cloud, le
marchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce
cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me
penche et le voil qui dchire mes plumes. Le marchal me dit:
Laissez-le faire.--L'enfant clatait de joie, mais le plumet fut
sacrifi. Je demeurai un peu sot. Le marchal me dit: Donnez-le-lui, je
vous le ferai remplacer. La dame d'honneur et la nourrice se firent une
pinte de bon sang.

Le marchal dit  la dame: Donnez le prince  ce sergent, qu'il le
porte sur ses bras! Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le prcieux
fardeau. Tout le monde vient autour de moi: Eh bien! me dit M. Duroc,
est-il lourd?--Oui, mon gnral.--Allons! marchez avec, vous tes assez
fort pour le porter.

Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et
ne faisait pas attention  moi. Ses draperies tombaient trs bas et
j'avais peur de tomber, mais j'tais heureux de porter un tel enfant. Je
le remis  la dame qui me remercia et le marchal me dit: Vous viendrez
chez moi dans une heure.

Je parais donc devant le marchal qui me donne un bon pour choisir un
beau plumet chez le fabricant: Vous n'avez que celui-l? dit-il.--Oui,
gnral.--Je vais vous faire un bon pour deux.--Je vous remercie,
gnral.--Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.

Arriv prs de mes chefs, ils me disent: Mais vous n'avez plus de
plumet.--C'est le roi de Rome qui me l'a pris.--C'est plaisant ce que
vous dites l.--Voyez ce bon du marchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je
vais en avoir deux, et j'ai port le roi de Rome sur mes bras prs d'un
quart d'heure; il a dchir mon plumet.--Mortel heureux, me dirent-ils,
de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.

Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui
l'a moissonn avant le temps. Tous les princes de la Confdration du
Rhin taient  Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit
Napolon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa faon sur la place du
Carrousel. Les rgiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et
venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'htel
Cambacrs. L'infanterie de la garde tait sur deux lignes devant le
chteau des Tuileries. L'Empereur descend  midi, monte  cheval et
passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait
appeler notre adjudant-major, et lui dit: As-tu un sous-officier qui
soit assez fort pour rpter mon commandement? Mouton ne peut
rpter.--Oui, Sire--Fais-le venir et qu'il rpte mot pour mot aprs
moi.

Voil M. Belcourt qui me fait venir. Le gnral, le colonel, les chefs
de bataillon me disaient: Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention
que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!

M. Belcourt me prsente: Voil, Sire, le sergent qui commande le
mieux.--Mets-toi  ma gauche, et tu rpteras mon commandement.

La tche n'tait pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. 
tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour rpter; et,
sitt fini, je me retournais face  l'Empereur pour recevoir son
commandement. Tous les regards des trangers se portrent du balcon sur
moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le
commandement et faire demi-tour de suite pour le rpter de manire que
son corps tait toujours en mouvement. Tous les chefs de corps
rptaient mot pour mot, et aprs avoir fait passer leurs hommes sous
l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il
passait au galop devant le rgiment et revenait  sa place pour le faire
manoeuvrer et le faire dfiler.

Cette manoeuvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche.
Puis, je fus renvoy par l'Empereur, et remplac par un gnral de
cavalerie. Il tait temps: j'tais en nage. Je fus flicit de ma forte
voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena
au caf dans le jardin pour me faire rafrachir: Comme je suis content
de vous, mon cher Coignet! Le capitaine tapait des mains, disant:
C'est moi qui l'ai forc d'tre caporal; c'est mon ouvrage. Comme il
commande bien!--Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit
prs de son souverain; je l'coutais, je ne levais pas les yeux sur lui;
il m'aurait intimid; je ne voyais que son cheval.

Aprs avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivmes devant la
compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: Je suis content. Je
fus combl d'loges. Arriv  Courbevoie, la table de mes camarades
tait servie; mon chef de cuisine n'avait rien nglig et la
distribution du vin tait faite: un litre et 25 sous par homme; les
sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La
gat tait sur toutes les figures.

Le lendemain, je repris mes pnibles travaux; je poussais mes cinquante
vlites et mes consigns, je prenais mes leons d'criture le soir, sans
compter la surveillance du rfectoire et la propret de la caserne. Et
jamais en dfaut! Je me disais: Je tiens mon bton de marchal, je
serai le vtran de la caserne sur mes vieux jours. Je me trompais du
tout au tout; je n'tais pas  la moiti de ma carrire, je n'avais
encore qu'un lit de roses et il m'tait rserv d'en dfricher les
pines.

Il arrivait des grenadiers pour mettre les rgiments au grand complet,
et pour rformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On
formait deux compagnies de vtrans de la garde qui se trouvaient
heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des
hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les
adjudants-majors, la thorie. Ils poussrent les vlites si rapidement
que l'Empereur les reut au bout de deux mois. C'tait ravissant de les
voir manoeuvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reus
sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs
rgiments. L'Empereur me demanda: Savent-ils commander?--Oui, Sire,
tous.--Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des
armes!

Il fut ravi: Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la
charge en douze temps!... C'est bien... Fais sortir le n 10 du premier
rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!... Fais porter les armes!
C'est suffisant.

J'tais content d'tre sorti d'une pareille preuve. Il dit aux
adjudants-majors: Il faut pousser les nouveaux arrivs, et faire des
cartouches pour la grande manoeuvre. Je vous enverrai trois tonnes de
poudre.--Et il partit pour Saint-Cloud.

Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les
adjudants-majors prsidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour
viter tout danger; toutes les deux heures, ils taient relevs et les
pieds visits. Nous fmes cent mille paquets; aussitt la rcolte finie,
grandes manoeuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries,
avec parcs d'artillerie considrables, fourgons et ambulances.
L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout
tait complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers
du gnie tremblaient aussi devant lui. De grands prparatifs de guerre
se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel
ct elle pouvait tre dclare. Mais dans les derniers jours d'avril
1812, nous remes l'ordre de nous tenir prts  partir et de passer des
inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois
chemises, et grand uniforme dans le sac.

La veille de la revue de dpart, je fus appel devant le conseil et fus
nomm facteur des deux rgiments de grenadiers, charg de la conduite du
trsor et des quipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les
malles des officiers, et deux qui furent chargs au Trsor, place
Vendme; je n'eus qu' montrer une lettre dont j'tais porteur, mes deux
fourgons furent chargs de suite de barriques de vingt-huit mille
francs. La garde fut consigne la veille du dpart, et il ne fut permis
qu' moi de sortir pour rgler mes comptes avec le boucher et le
boulanger. Je rentrai  deux heures du matin; la garde tait partie 
minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait 
Courbevoie garde magasin, reut mes comptes, et me remit une feuille de
route qui m'autorisait  faire donner des rations pour huit hommes et
seize chevaux.  midi, je partais de la place Vendme avec mes quatre
fourgons; mont sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le
devant, je me carrais, le sabre au ct, comme un homme d'importance.

J'arrivai  Meaux  minuit et me portai de suite au corps de garde pour
savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit  son logement:
Qui est l? dit-il.--C'est moi, major.--Vous, Coignet! a n'est pas
possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargs?--Oui,
capitaine.--Vous avez vol, mon brave. Je vous verrai demain avant de
partir. Voil des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez
quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils
feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma
chemine. Prenez-les. Bonne nuit!--Mon capitaine, dormez tranquille. Je
resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les
chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront
prs de leurs chevaux, et je serai prt  sept heures pour partir.

M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations
d'hommes et de chevaux avaient t fournies; il fut content de mon
activit: Vous tes sauv pour toute la route, vous pouvez nous
suivre.--Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous
les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller  la poste prendre
les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai l  vous
attendre pour vous remettre vos lettres. Il va trouver le colonel et je
fus approuv dans ma demande. Tous les jours, j'tais arriv avant le
corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur;
arriv aux sjours, je faisais rparer les avaries survenues.

L'Empereur tait parti pour Dresde en compagnie de l'Impratrice. Dans
cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le pre et
les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta
dix jours pour s'entendre avec les rois, et aprs avoir donn et reu de
l'eau bnite de cour, il se spara de son pouse. Les adieux furent
tristes; les beaux quipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta
avec ses autres penses  la tte de ses grandes armes.

Nous arrivmes le 3 juin  Posen, et le 12  Koenigsberg o il tablit
son quartier gnral. L, nous avons un peu de repos, parce qu'il tait
all  Dantzig o il resta quatre jours. Cela rtablit la vieille garde
qui avait fait des marches forces. Nous remes ordre de dpart pour
Insterbourg, et nous arrivmes le 21 juin  Wilkowski.

Nous en partmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on tablit le
quartier gnral dans un hameau,  une lieue et demie de Kowno. Le
lendemain,  neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le
Nimen; les travaux furent termins le 25  minuit, et l'arme commena
 pntrer sur le territoire russe.

C'tait fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent
arides. On tait souvent sans gte, sans pain; on arrivait dans la plus
profonde obscurit, sans savoir o tourner ses pas pour trouver son
ncessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon
soldat.




SEPTIME CAHIER

CAMPAGNE DE RUSSIE.--JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT TAT-MAJOR
IMPRIAL.--LA RETRAITE DE MOSCOU.


Le 26 juin 1812, nous passmes le Nimen. Le prince Murat formait
l'avant-garde avec sa cavalerie; le marchal Davoust, avec 60,000
hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie
sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une ide de voir de
pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres
habitations que de mauvais villages dvasts par les Russes. Le prince
Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligs de se retirer
sur Vilna. Le temps qui avait t trs beau jusque-l, changea tout 
coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant
d'arriver  un village que j'eus toutes les peines du monde  pouvoir
atteindre. Arrivs  l'abri dans ce village, nous ne pmes dteler nos
chevaux; il fallut les dbrider, leur faucher de l'herbe et faire
allumer des feux. La tempte tait si forte en grle et en neige que
nous emes du mal  contenir nos chevaux, il fallut les attacher aprs
les roues. J'tais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de
mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle dchirant! Dans
le camp de cavalerie, prs de nous, la terre tait couverte de chevaux
morts de froid; plus de dix mille succombrent dans cette nuit
d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes
chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient aprs
mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient
tout sitt attels, ils se jetaient dans leurs colliers  corps perdus,
ils taient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tard d'une
heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout
notre courage pour les dompter.

Arrivs sur la route, nous trouvmes des soldats morts qui n'avaient pas
pu soutenir ce monstrueux orage; a dmoralisa une grande quantit de
nos hommes. Heureusement, nos marches forces firent partir de Vilna
l'empereur de Russie qui y avait tabli son quartier gnral. Dans cette
grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'arme. L'Empereur donna
des ordres ds son arrive, le 29 juin, pour arrter les tranards de
toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville;
ils y taient bien enferms, et on leur donnait des rations; la
gendarmerie tait sur tous les points pour les ramasser. On en forma
trois bataillons de sept  huit cents hommes; ils avaient tous conserv
leurs armes.

Aprs un peu de repos, l'arme se porta en avant dans des forts
immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embches de
l'ennemi. Une arme n'y peut marcher qu' pas compts, pour n'tre pas
coupe. Avant son dpart, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa
garde, et nous restmes prs de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de
lui prsenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne.
Comme les chasseurs taient partis, toutes les promotions tombrent sur
nous; il fallait se trouver sur la place  deux heures pour tre
prsent  l'Empereur.  midi, je me trouvai sur la place revenant avec
mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major
Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: Mon brave, vous
passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.--Je vous remercie, je ne
veux pas retourner dans la ligne.--Je vous dis, moi, que vous porterez
aujourd'hui des paulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si
l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la
garde. Ainsi, pas de rplique!  deux heures sur la place, sans
manquer!--Eh bien, je m'y trouverai.--J'y serai avant vous.--a suffit,
mon capitaine.

 deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous tions tous
les 22 sur un rang. Commenant par la droite, regardant ces beaux
sous-officiers, et les toisant de la tte aux pieds, il dit au gnral
Dorsenne: a fera de beaux officiers dans les rgiments. Arriv prs
de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: C'est
notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.--Comment! tu ne
veux pas passer dans la ligne?--Non, Sire, je dsire rester dans votre
garde.--Eh bien, je te nomme  mon petit tat-major.

S'adressant  son chef d'tat-major, le comte Monthyon, il dit: Tu
prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier
gnral.--Comme je me trouvai heureux de rester prs de l'Empereur! Je
ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer,
le temps me l'a bien appris.

Le brave gnral Monthyon vint vers moi: Voil mon adresse. Demain, 
huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres! Le mme soir, mes
camarades fusillrent mon sac.

Le lendemain,  l'heure dite, j'arrive prs du gnral qui me reut avec
la figure gracieuse d'un homme qui aime les vieux soldats: Eh bien, me
dit-il, vous ferez le service prs de l'Empereur. Si a ne vous faisait
pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir;
l'Empereur n'aime pas la moustache  son tat-major. Eh bien, faites-en
le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez
peur d'un cosaque?--Non, gnral.--Il me faut deux de vos camarades qui
sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d'isols. Vous les
connaissez, faites-les venir prs de moi! Pour vous, je vous ai vu
commander; vous connaissez votre affaire. J'ai trois bataillons de
tranards  renvoyer  leurs corps d'arme. C'est vous qui demain les
commanderez devant l'Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux
camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois
bataillons.

Arriv dans cet enclos, le gnral appela les soldats du 3e corps, les
mit de ct et ainsi de suite. L'opration faite, nous rentrmes pour
terminer nos comptes avec le quartier-matre de la garde, pour recevoir
nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du
train m'avaient pourvu d'un beau cheval avec la selle et le
portemanteau; je me trouvais en mesure de ce ct-l, mais je n'avais
pas de chapeau, pas de sabre; je n'avais que mon bonnet de police et on
m'avait retir mes galons; je me trouvais comme un sous-officier
dgrad; cela me fit de la peine.

Je fus toucher ce qui m'tait d chez le quartier-matre ainsi que le
certificat de mes services, et faire mes adieux  mes bons chefs. Ils me
dirent de choisir un cheval dans mes attelages: Je vous remercie, je
suis bien mont, j'avais mis de ct un joli cheval tout sell et brid
qui ne fait pas partie des quipages; je vous laisse tout en bon
tat.--Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent.--Si j'avais un
chapeau, je serais content.--Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez
un chez le quartier-matre; je m'en charge, dit l'adjudant-major.--Je
suis sauv.--Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m'en occuper
de suite. On vous doit bien cela.

Je les quittai confus; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire
part que j'tais libr: Je vous ferai payer votre entre en campagne
comme lieutenant pour vous monter. Dpchez-vous de finir vos affaires;
nous ne tarderons pas  partir.--Demain, mon gnral, tous mes comptes
seront termins.

Le soir, je fus chez le quartier-matre, je trouvai un chapeau, un vieux
sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me
prsente avec le grand sabre au ct et le chapeau  cornes: Ah! c'est
bien, dit-il, je vous trouverai des paulettes. Nous partons le 16
juillet; venez deux fois par jour prendre mes ordres.

Le 15 au matin, je me prsente chez le comte Monthyon qui dit: Nous
partons demain, vous aurez 700 hommes  conduire au 3e corps.  midi, au
chteau, devant l'Empereur. Je viens de faire prvenir vos deux
camarades de se trouver  onze heures pour prendre le commandement de
leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue; les
contrles sont faits par rgiment; mon aide de camp est parti pour
faire l'appel; nous trouverons tout prt.

Nous arrivmes dans l'enclos, tous taient sous les armes, formant trois
bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnatre pour
leurs chefs; il nous donna nos feuilles de route et le contrle par
rgiment.-- six heures, le 15, j'tais dans l'enclos pour faire l'appel
par rgiment. Je trouvai d'abord 133 Espagnols de Joseph Napolon, et
ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m'avait
pas adjoint un sergent! Un tambour et un petit musicien, voil quel
tait tout mon tat-major pour maintenir 700 hommes! Je fais porter les
armes et former les faisceaux.  neuf heures, la soupe, et  dix heures,
tout le monde prt. Mes deux camarades mirent le mme zle.  onze
heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons...
Heureusement, j'avais un tambour; sans cela, je marchais  la muette.

Mon petit musicien tait  la droite du bataillon avec sa petite pe 
la main. Nous arrivons au palais; je fais mettre mon bataillon sur la
droite en bataille et en premire ligne, les deux autres derrire moi;
je plaai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me
fallait les prendre par le bras, et l'Empereur me voyait de son balcon.

Je fais porter les armes, et commande: Sur le centre, alignement!
Guides,  vos places! Je rectifie l'alignement, et vais me placer  la
droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l'Empereur; ils
descendent et l'on me fit signe d'approcher. L'Empereur me demande:
Combien te manque-t-il de cartouches?--373 paquets, Sire.--Fais un bon
pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande.
Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place;
je vais les faire garder. Et de suite au pain,  la viande et aux
cartouches!

Toutes les issues de la place taient gardes; mes faisceaux forms. Je
prends mes hommes de corve, je vais aux cartouches et les distribue.
Puis, je vais au pain et  la viande.  sept heures, toutes les
distributions taient termines; j'tais mort de besoin; j'allai me
restaurer et prparer mon beau cheval; je choisis un soldat  cheval
dmont pour me servir de domestique. Je reois l'ordre de partir  huit
heures.

Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrs dans des forts. Je
quitte la tte de mon bataillon pour me porter derrire et faire suivre
tous ces tranards, en plaant mon petit musicien  la droite pour
marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes dserteurs se glisser dans
le fourr sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurit. Il fallait
mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais:
Ils vont tous dserter!

Ils marchrent pendant deux heures; la tte de mon bataillon trouvant 
gauche de la route un rond-point o il n'y avait pas de bois, ils s'y
tablissent de leur chef; la queue arrivait que les feux taient dj
allums. Jugez de ma surprise: Que faites-vous l? Pourquoi ne
marchez-vous pas?--C'est assez march, nous avons besoin de repos et de
manger.

Les feux s'tablissent et les marmites aussi;  minuit, voici l'Empereur
qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien clair, il fait
arrter et me fait venir prs de sa portire: Que fais-tu l?--Mais,
Majest, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais
l'arrire-garde, et j'ai trouv la tte du bataillon tablie, les feux
allums. J'ai dj beaucoup de dserteurs qui sont retourns  Vilna
avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 tranards?--Fais comme
tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrter.

Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles,
regrettant mes galons de sergent. Je n'tais pas au bout de mes peines.
Le matin, je fais battre l'assemble, et au jour le rappel, et de suite
en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrter les
dserteurs. Je marche jusqu' midi, et, sortant du bois, je trouve un
parc de vaches qui paissaient dans un pr. Voil mes soldats qui
prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il
fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et,
toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrter.
Comme c'tait amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois trs
loigns des villes, des parties considrables se trouvaient dtruites
par les flammes. Une fort incendie longeait ma droite, et je
m'aperois qu'une partie de mes troupes prend  droite dans ce bois
brl. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est
ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je
suis contraint de lcher prise. C'tait un complot des soldats de Joseph
Napolon, tous Espagnols. Ils taient 133; pas un seul Franais ne
s'tait ml avec ces brigands. Arriv prs de mon dtachement, je leur
fais former le cercle, et leur dis: Je suis forc de faire mon rapport;
soyez Franais et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrire-garde, cela
vous regarde. Par le flanc droit!

Je sors de cette maudite fort le mme soir, et j'arrive prs d'un
village o tait une station de cavalerie avec un colonel qui gardait
l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arriv prs de lui,
je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les
indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprte;
il juge par la distance de mes dserteurs du village o ils ont pu
tomber; il fait partir 50 chasseurs  cheval et les juifs pour les
conduire.  moiti chemin, ils rencontrrent les paysans opprims qui
venaient chercher du secours. Ils arrivrent  minuit et entourrent le
village o ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les
dsarmrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent
attachs dans de petites charrettes bien escortes.

Le matin,  8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et taient dlis de
leurs entraves. Le colonel les ft mettre sur un rang et leur dit: Vous
vous tes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il
parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?

Voil deux sergents qui font voir leurs galons cachs par leurs capotes:
Mettez-vous l. Y a-t-il des caporaux?

En voil trois qui se font connatre: Mettez-vous l! Il n'y en a
plus?... C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!

Celui qui tirait un billet blanc tait mis d'un ct, et celui qui
tirait noir tait mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit:
Vous avez vol, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre
officier; la loi vous condamne  la peine de mort; vous allez subir
votre peine..., je pouvais vous faire tous fusiller; j'en pargne la
moiti. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les
armes  votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.

On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scne! Je partis de suite le
coeur navr, mais les juifs taient contents. Voil mon trenne de
lieutenant!

Je dsirais arriver  mon terme, mais le marchal avait de l'avance sur
moi.  Glusko, o je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et
je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk o
deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'tre
dbarrass de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive  Witepsk, le coeur en
joie, croyant tre au bout. Pas du tout! le corps du marchal tait 
trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route  suivre,
et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: Eh
bien! o sont-ils? Tous sauvs! disent mon tambour et mon soldat, on
leur a dit que le 3e corps n'tait qu' une lieue.

Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues  faire.
J'arrive  quatre heures prs du chef d'tat-major du marchal; les
aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un
soldat, se mirent  rire: a ne vous sied gure, Messieurs, de rire de
moi. Tenez, gnral, voil ma feuille de route; vous verrez ma conduite
depuis Vilna.

Lorsque ce chef d'tat-major eut jet un coup d'oeil sur mon rapport, il
me prit  l'cart: O sont-ils, vos soldats?--Ils m'ont abandonn 
Witepsk avant d'entrer en ville, au moment o je partais au galop
prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous
rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus
vite. Quant aux soixante-deux fusills, ce ne sont pas des
Franais.--Mais vous avez souffert avec ces tranards.--J'ai su du
sang, gnral.--Je vais vous prsenter au marchal.--Je le connais et il
me connat, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils
m'ont bien bless.--Allons, mon brave, ne pensons plus  cela! Venez
avec moi, je vais tout concilier.

Il arrive prs de ses officiers: Vous allez mener ce brave  ma tente;
faites-le rafrachir, je vais chez le marchal, car il nous apporte du
nouveau; vous verrez cela tout  l'heure, je vous rejoins dans
l'instant.

Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui taient bien
sots: Venez, me dit-il, le marchal veut vous voir.

Le marchal, voyant mon uniforme, dit: Vous tes un de mes vieux
grognards.--Oui, mon gnral. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux
de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour tre admis dans
les grenadiers que vous commandiez  cette poque.--C'est juste, je me
le rappelle. Vous aviez dj un fusil d'honneur de la bataille de
Montebello, et vous avez t dcor dans ce temps.--Oui, gnral, le
premier en 1804.--C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que
demain; je vous donnerai mes dpches. O est votre corps?--Adjoint au
petit quartier gnral de l'Empereur, sous les ordres du comte de
Monthyon.--Ah! vous tes bien. Demain,  dix heures, vous prendrez mes
dpches. Faites donner  ce vieux militaire la table de vos officiers
et du fourrage  son cheval.--Oui, marchal.--Et faites-lui remettre
tous les reus des hommes rentrants. Voyez dans tous les rgiments,
s'ils sont rentrs; vous m'en ferez le rapport ce soir  8 heures. Et 
10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez
l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.

En arrivant prs des officiers, ce chef d'tat-major leur dit: Cet
officier est notre ancien  tous, recevez-le comme il le mrite; il est
bien connu du marchal; faites le dner, et aprs, mon aide de camp le
conduira aux chefs de corps pour recevoir le reu des hommes rentrs.

Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de
l'eau dans leur vin; je fus bien reu. Aprs avoir bien dn, je fus
conduit au camp o je trouvai mes soldats rentrs qui accouraient
demander leur pardon de leur chauffoure  mon gard. Je n'ai point de
plainte  faire de vos soldats, disais-je, c'est le zle qui les a
emports.

Arriv prs du colonel des Espagnols, qui tait Franais, je lui demande
mon reu: Mais, me dit-il, il en manque la moiti.--Ils sont morts,
colonel. Voyez le marchal.--Comment, morts?--La moiti a t
fusille.--Eh bien! je vais faire fusiller les autres.--Ils ont leur
pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est 
l'Empereur  dcider.--Combien de morts?--Soixante-deux, dont deux
sergents et trois caporaux.--Donnez-moi des dtails.--Je ne le puis, le
marchal attend. Mon reu, s'il vous plat; je pars de suite.

L'aide de camp le prend  l'cart, et aprs quelques mots nous partons.
Le lendemain,  8 heures, j'tais prs du marchal: Voil vos dpches,
partez!

 midi, j'tais arriv  Witepsk, prs du comte Monthyon, je lui remis
mes dpches et mes reus; il savait tout ce qui s'tait pass et
l'Empereur en tait instruit. Le marchal avait mis deux mots pour moi
qui flattrent mon gnral: Vous ne ferez point de service, dit-il, que
nous ne soyons arrivs aux environs de Smolensk.

Witepsk est une grande ville, l je trouvai mes anciens camarades et mes
bons chefs. Nous restmes pour attendre les munitions. Les chaleurs
excessives jointes  des privations de tous genres occasionnrent des
dyssenteries qui amenrent des pertes considrables dans l'arme.
L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 aot; tous les corps
composant l'arme directement sous ses ordres se trouvrent ainsi runis
le 14 aot sur la gauche du Dnieper, et se portrent  marches forces
sur Smolensk, place forte  environ 32 lieues; l'investissement fut
achev le 17 aot au matin. Napolon ordonna d'attaquer sur toute la
ligne vers deux heures de l'aprs-midi, la bataille fut des plus
sanglantes. Lorsqu'elle fut engage, je fus appel prs de lui: Tu vas
partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint  tous, de telle
arme qu'ils soient, de te prter main forte pour desseller ton cheval.
Aux relais, tous les chevaux sont  ta disposition en cas de besoin,
sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu mont?--Oui, Sire, j'ai deux
chevaux.--Prends-les. Lorsque tu auras crev l'un, tu prendras l'autre;
mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain;
il est trois heures, pars.

Je monte  cheval; le comte Monthyon me dit: a presse, mon vieux,
prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la
route.--Mais ils sont sells tous les deux.--Laissez votre meilleure
selle  mes domestiques, ne perdez pas une minute.

Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier
flchit sous moi, je mets pied  terre, d'un tour de main je desselle et
resselle, laissant ma pauvre bte sur place. Je poursuis ma route;
arriv dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps:
Halte-l, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habill, je
suis press. Dtellez et dessellez mon cheval.--Voil quatre beaux
chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?--Celui-l!
habille, habille! a presse, je n'ai pas une minute.

Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette fort une
correspondance pour protger la route; arriv vers le chef du poste:
Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!

Pas une heure de perte pour arriver  Witepsk! Je donne mes dpches au
gnral commandant la place. Aprs avoir lu, il dit: Faites dner cet
officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, prparez-lui un bon
cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez prs des bois un
rgiment camp. Il pourra changer de cheval dans les bois,  la
correspondance.

Au bout d'une heure, le gnral arrive: Votre paquet est prt, partez,
mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24
heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.

Je pars bien mont et bien escort. Dans la fort, je trouve le rgiment
camp. Je prsente mon ordre au colonel. Aussitt lu, il dit: Donnez
votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son
cheval, a presse.

Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du
tout, toutes s'taient sauves ou taient prises. Je me trouve seul sans
escorte, je rflchis; je ralentis le pas, je vois  une distance
loigne de moi, sur une minence, de la cavalerie pied  terre; je me
range sur le ct pour ne pas tre aperu, car c'tait bien des cosaques
qui attendaient. Je longe au plus prs du bois tout  coup; il sort du
bois un paysan qui me dit: _Cosaques!_

Je les avais bien vus; sans hsiter, je mets pied  terre, et saisissant
mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et
mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: _Toc! toc!_ ce qui veut
dire: C'est bon. Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant
mon cheval avec la bride passe au bras, pistolet arm dans la main
gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier.
Aprs un long dtour, il me ramne sur ma route, en me disant: _Nien,
nien, cosaques!_

Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je
donnai trois napolons  mon paysan et montai  cheval. Comme je serrais
ses flancs! La route disparaissait derrire moi, j'eus le bonheur
d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne ft faux bond. Je me jette
dans la cour; je vois trois jeunes mdecins, je mets pied  terre et
cours  l'curie: Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet
ordre.

Je monte encore un bon cheval qui dtalait bien, mais il m'en fallait
encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus
devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien monts, je
recommence la mme crmonie: Voyez si pouvez lire cet ordre de
l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval. Un gros monsieur que je
pris pour un gnral, dit  l'un deux: Dessellez votre cheval,
donnez-le  cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.

Je fus sauv; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant
l'Empereur, le demandant. On me rpond: Nous ne savons pas.
Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur
ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe
prs d'une batterie, on me crie: Qui vive!--Officier
d'ordonnance.--Arrtez! Vous allez  l'ennemi.--O est
l'Empereur?--Venez par ici, je vais vous mener prs du poste.

Arriv prs de l'officier, il dit: Conduisez-le  la tente de
l'Empereur.--Je vous remercie.

J'arrive prs de la tente; je me fais annoncer. Le gnral Monthyon sort
et me dit: C'est vous, mon brave. Je vais vous prsenter  l'Empereur
de suite; il vous croit pris.

Mon gnral dit alors  l'Empereur: Voil l'officier qui arrive de
Witepsk. Je donne mes dpches, il regarde mon tat dplorable:
Comment as-tu pass dans la fort? les cosaques y taient.--Avec de
l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un dtour et m'a sauv.--Combien
lui as-tu donn?--Trois napolons.--Et tes chevaux?--Je n'en ai
plus.--Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les
60 francs que le paysan a bien gagns; donne le temps  mon vieux
grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les
frais de poste! Je suis content de toi.

Le lendemain, on fit l'entre de Smolensk (17 aot au matin), mais on ne
pouvait pntrer dans cette ville; toute la grande rue tait encore en
feu de notre ct; les Russes, de l'autre ct sur des hauteurs,
criblaient la ville d'obus et de boulets; elle tait dans un tat
dplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de
l'aprs-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu' la
fin du jour; la ville tait en feu par la plus belle nuit du mois
d'aot. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter
jusqu' une porte barricade par des redoutes faites avec des sacs de
sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entre; quant  la rue,
on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins taient
en braise, surtout un entrept de sucre. On ne peut se figurer un pareil
embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour
se rendre matre des hauteurs; puis nous restmes  Smolensk quelques
jours. Pour sortir, il faut descendre une pente trs rapide, traverser
un pont et tourner de suite  droite. C'est le cas de dire que Smolensk
nous cota cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre
furent considrables. De Smolensk  Moscou on compte 93 lieues,
toujours dans de grandes forts. C'est le 19 aot qu'eut lieu le combat
soutenu par le marchal Ney  Valoutina, dans lequel le gnral Gudin
fut frapp mortellement d'un boulet. Les Franais et les Russes
prouvrent dans cette affaire des pertes qui furent values de chaque
ct  plus de sept mille hommes; on peut dire que c'tait une bataille
et non un combat. L'Empereur reut un courrier de cette affaire, et
apprit que le marchal Davoust avait dpass la ligne de bataille de
trois lieues; il avait franchi une fort sans la fouiller et pouvait se
faire couper par les Russes. L'Empereur le prvut et me fit partir pour
le faire rtrograder. Arriv prs du marchal, je lui remets mes
dpches; sur-le-champ il fait faire demi-tour  sa rserve, et donne
des ordres de retraite  tout son corps, et me renvoie. Je trouve dj
sa division de rserve en colonnes serres qui occupait toute la route
dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin  gauche qui
longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division
en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce
chemin troit. Voyant qu'elle tait en droute, je ne perds pas la
carte, je me mets  crier d'une voix de Stentor: En avant! Et
rebroussant chemin, je traverse ces fuyards pouvants qui baissaient le
dos en traversant le chemin, je finis par me dgager, et regagnant la
grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes taient dans le
bois.

Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 aot pour se
rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon
aventure. As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.--Non,
Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de
Franais.--Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes quipages
pour me rejoindre.

Il dit  son piqueur: Recevez mon vieux grognard, il vous suivra. Je
fus bien trait, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le
mien; on rejoignit l'Empereur  marches forces. En abandonnant une
ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux
magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils
continurent ainsi pendant 40 lieues, faisant brler sans piti leurs
chaumires encombres de leurs blesss, que nous trouvions rduits en
charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant  leurs
blesss, les amputations taient bien faites, les bandes bien poses,
mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient
pas le temps de leur donner la spulture, ils les laissaient en piles 
nos regards. C'tait un tableau dchirant. L'Empereur, aprs avoir
consacr une partie de la journe du 6 septembre  reconnatre la
position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se
livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la
Moscowa. Pour dboucher dans la plaine o taient les Russes, il fallait
sortir d'un bois. Ds le dbut, on trouvait  droite de la route, une
grande redoute qui foudroyait tout ce qui dbouchait; il fallut des
efforts inous pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevrent, et alors
les colonnes dbordrent dans la plaine. La grande rserve tait place
 gauche de la grande route, et l'on ne pouvait dcouvrir les colonnes
en bataille; ce n'taient que des osiers en taillis, et des bouquets de
bois. La nuit fut employe  se mettre en mesure; au petit jour, tous
furent sur pied, et l'artillerie commena des deux cts. L'Empereur fit
faire un grand mouvement  sa rserve, et la fit passer  droite de la
grande route, appuye sur un profond ravin d'o il ne bougea pas de la
journe. Il y avait l 20  25,000 hommes, l'lite de la France, tous en
grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner
la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la
journe. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes
qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles taient
toujours repousses, et de cette position dpendait la victoire. Voil
le gnral qui m'amne  l'Empereur: Es-tu bien mont?--Oui,
Sire.--Pars de suite porter cet ordre  Caulaincourt, tu le trouveras 
droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui
les commande. Ne reviens qu'aprs la fin.

Arriv prs du gnral, je lui prsente l'ordre; il lit et dit  son
aide de camp: Voil l'ordre que j'attendais, faites sonner  cheval,
faites venir les colonels  l'ordre! Ils arrivrent  cheval et
formrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les
redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer,
disant: Je me rserve la deuxime. Vous, officier d'tat-major,
suivez-moi, ne me perdez pas de vue.--a suffit, mon gnral.--Si je
succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut
que ces redoutes soient enleves  la premire charge. Puis, il dit aux
colonels: Vous m'entendez, allez prendre la tte de vos rgiments. Les
grenadiers nous attendent. Pas une minute  perdre! Au trot  mon
commandement, et au galop ds qu'on sera  porte de fusil! Les
grenadiers enfonceront les barrires.

Les cuirassiers longrent le bois, et fondirent sur les redoutes 
l'oppos du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux
barrires. Cuirassiers et grenadiers franais luttrent ple-mle avec
les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort prs de moi. Je me
rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis
pas de vue. La charge termine et les redoutes en notre pouvoir, le
vieux colonel me dit: Partez, dites  l'Empereur que la victoire est 
nous. Je vais lui envoyer l'tat-major pris dans les redoutes.

Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes,
mais le marchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et
traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ
de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied  terre en
arrivant prs de l'Empereur et tant la mentonnire qui retenait mon
chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrire: Eh bien, me
dit-il, tu l'as chapp belle.--Je ne m'en suis pas aperu; l-bas, les
redoutes sont prises, le gnral Caulaincourt est mort.--Quelle
perte!--On va vous amener beaucoup d'officiers.

Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en tais
pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme
il se trouvait sur la pente du ravin, il tait couch et presque debout.
L vinrent les officiers pris dans les redoutes, escorts d'une
compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade.
L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur
avaient pris quelque chose; ils rpondirent que pas un soldat ne les
avait touchs. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en
prsentant son arme  l'Empereur: C'est moi qui ai pris cet officier
suprieur. L'Empereur reoit toutes les dclarations du grenadier et
fait prendre son nom.

Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?--Il est entr le premier dans la
troisime redoute. L'Empereur lui dit: Je te nomme chef de bataillon,
et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par
le flanc droit, et partez au champ d'honneur. On crie: Vive
l'Empereur! et ils volrent rejoindre leur aigle. Nous passmes la nuit
sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les
blesss. Nous traversmes le champ de bataille, cela faisait frmir; les
fusils russes couvraient la terre; prs de leurs grandes ambulances on
voyait des piles de cadavres; les membres dtachs du tronc taient en
tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brlrent tous leurs
blesss; nous les trouvmes tous en charbon; voil le cas qu'ils font
d'un soldat. L'Empereur quitta Mojask dans l'aprs-midi du 12, et
transporta son quartier gnral  Tartaki, petit village. Le comte
Monthyon me fait demander: Vous tes bien heureux, me dit-il,
l'Empereur vous dsigne pour joindre le prince Murat qui entre demain 
Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.

Arriv prs de Sa Majest: Je t'ai dsign pour aller rejoindre Murat;
tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les
caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon,
donne-lui ton interprte, et mes dpches pour Murat. Demain matin, tu
partiras.

Que j'tais fier d'une pareille mission!  dix heures, j'tais prs du
prince Murat; je lui remets mes dpches: Nous allons partir, me
dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.--Oui, mon prince.--Mais vous
n'avez que la moiti d'un chapeau?--Ce sont les Russes qui en avaient
besoin pour faire de l'amadou. Il se mit  rire aux clats: Vous
sortez de la garde?--Oui, mon prince, des grenadiers  pied.--Vous tes
un de nos vieux. Donnez l'ordre  vos gendarmes d'tre  cheval  onze
heures pour nous rendre au pont.

On sort de la fort. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente
assez rapide et fait face  un grand pont d'une longueur dmesure,
bti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu' la fonte des neiges. Arrivs
prs du pont, nous trouvons les autorits et un gnral russe qui
prsentrent les clefs au prince; aprs les crmonies d'usage, le
prince donna une bote enrichie de diamants au gnral russe, et nous
entrmes par une belle rue large et bien btie. Nous tions prcds de
quatre pices de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout
le peuple tait aux croises pour nous voir passer; des dames nous
prsentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrtait. Nous avancions
au petit pas; arrivs au bout de cette immense rue, on arrive au pied du
Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un chteau fort qui domine
la ville, divise en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes
basses d'une grandeur immense. Sur le sommet,  droite, se trouve le
beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin,  gauche, un grand
arsenal;  droite, l'glise qui est adosse au palais, et en face de
cette place, un htel de ville magnifique. Comme nous dtournions 
droite, nous fmes assaillis d'une grle de balles parties des croises
de l'Arsenal. Nous fmes demi-tour; les portes furent enfonces; le
rez-de-chausse et le premier taient remplis de soldats et de paysans
ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui chapprent furent mis dans
l'glise. J'y perdis mon cheval. Aprs cette chauffoure, le prince
Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de
la ville et se porter sur la route de Kalouga.

Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon
interprte me mne prs des magistrats pour faire loger mes gendarmes et
me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprte leur en dit
trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des
rafrachissements, et c'est l que je pris pour la premire fois du th
au rhum. Un logement me fut donn chez un gnral russe, ainsi qu'
quatre gendarmes et  l'interprte. Je me fais accompagner des gardes
pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de
quoi se perdre. Je plaai mes gendarmes et leur fis donner des vivres
par ces messieurs qui m'avaient bien reu. Je fus invit dans une
tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau  une corne leur
faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils
jetaient tous des regards dessus.

Je revins prs du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au
pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur dmesure; elle
s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a dcor
le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument
extraordinaire; elle est entoure de briques disposes de manire 
pouvoir la voir. J'ai mont dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la
cloche qui remplace celle dont j'ai parl; elle est aussi monstrueuse,
le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont
inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit
sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne
fut pas incendie et devint notre refuge.

Lorsque j'eus rempli la mission qui m'tait confie, j'attendis
l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait tabli son quartier
gnral dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever
mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des
soldats chargs de fourrures et de peaux d'ours; je les arrte et
marchande leurs belles pelisses: Combien celle-ci?--40 francs. Elles
taient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: Et
cette peau d'ours?--40 francs.--Les voil.

Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour
moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon gnral russe. L'Empereur fut
forc dans la nuit de quitter son quartier gnral du faubourg pour
venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans
les deux parties des villes basses; il fallait un monde considrable
pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers  la fois. On dit
que tous les galriens taient du nombre, ils avaient chacun leur rue,
et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fmes
obligs de nous sauver sur des places immenses et des jardins
considrables. Il en fut arrt 700, mche  la main, qui furent
conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie tait effroyable
par un vent qui enlevait les tles des palais et des glises; tout le
peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent tait terrible,
les tles volaient dans les airs  deux lieues. Il y avait  Moscou 800
pompes, mais on les avait emmenes.

 onze heures du soir, nous entendmes crier dans les jardins; c'taient
nos soldats qui dvalisaient les dames de leurs chles et de leurs
boucles d'oreilles; nous courmes faire cesser ce pillage. On pouvait
voir de deux  trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur
les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire
que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forc de
s'loigner le 16 au soir pour aller s'tablir,  une lieue de Moscou, au
chteau de Ptrowsko; l'arme sortit aussi de la ville qui resta livre
sans dfense au pillage et  l'incendie. L'Empereur sjourna quatre
jours  Ptrowsko pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il
y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui
fut prserv du feu. Le grand tat-major tait tabli au Kremlin, et le
petit tat-major, dont je faisais partie, tait prs des remparts,  peu
de distance du Kremlin. Je fus employ comme adjoint, avec deux
camarades, auprs d'un colonel d'tat-major pour l'vacuation des
hpitaux. Nous tions logs chez une princesse, tous les quatre avec nos
chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et
il savait les employer. Il nous envoyait dans les hpitaux pour faire
vacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses
affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de
bougies; il savait que les tableaux des glises sont en relief sur une
plaque d'argent; il les faisait dcrocher pour en prendre la feuille en
argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en
faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de
banque. C'tait un homme dur,  figure ingrate.

Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de
Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la
vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du
sucre (ses caves taient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous
visiter; aussi sa maison fut respecte; elle parlait bon franais. Un
soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il tait
toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles
fourrures en renard de Sibrie. J'eus l'imprudence de lui montrer la
mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibrie;
la mienne tait de zibeline, mais il fallut cder. Je craignais sa
vengeance. Il eut la barbarie de m'en dpouiller pour la vendre au
prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'glises dshonorait le nom
franais; aussi je l'ai vu prs de Vilna tomber raide mort gel! Dieu
l'a puni, et ses domestiques sautrent sur lui pour le dvaliser.

Tous les hpitaux de Moscou sont sous votes rondes; Russes et Franais
mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des
voitures et il fallait prsider  cet enlvement, faire renverser ces
charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire
une ide de pareils tableaux. Aprs l'incendie, on fit faire un relev
des maisons brles; le chiffre montait  dix mille, et les palais et
glises,  plus de cinq cents. Il ne restait que les chemines et les
poles qui sont trs grands; c'tait comme une fort coupe; il ne reste
que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas
une pierre en fondation.

Les palais occupaient la moiti de la ville avec des parcs, des
ruisseaux, des serres considrables qui contenaient des arbres  haute
tige et des fruits en hiver; c'tait le luxe de Moscou. Quant aux
pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus
tristes tableaux.

Mon pnible service termin, j'eus quelques jours de repos. Mon gnral
me dit: Je vous attache prs de moi; vous ne me quitterez plus, vous
mangerez  ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'vacuation
des hpitaux. Reposez-vous! Je fus heureux d'tre sous un pareil
gnral; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me
mettre  table.

Mon gnral avait douze couverts, et comme son aide de camp tait un peu
paresseux, je lui dis: Ne vous tourmentez plus, je veillerai. Aussi,
tout arrivait  la maison; nous avions des provisions pour passer
l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'tais pas non plus exempt de service
pour porter les dpches  mon tour. L'Empereur passait des revues tous
les jours; il faisait enlever des trophes de Moscou et la croix du
tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la
croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de
hauteur, elle tait massive en argent. Tous les trophes tant chargs
dans de grands fourgons ils furent remis au gnral Claparde avec un
bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les
juifs dnoncrent  nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidit
fit des torts considrables  des malheureux. Personne dans l'arme ne
fit cesser ce brigandage. C'tait dplorable  voir.

Je fus envoy pour porter des ordres au prince Murat, dans un village,
 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une droute de cavalerie; les
ntres, monts  poil nu, avaient t surpris au pansement de leurs
chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'tait sauv en chemise.
C'tait piti de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le
prince: Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit. Et je ne
pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de
Nansouty, et, arrivant de cette pnible mission, je trouvai l'arme en
route pour venir au secours de Murat. J'tais moiti mort, et mon cheval
ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en tait procur
deux bons, et je fus remont. Le 24 octobre, l'Empereur assiste  la
bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivmes le 26 octobre sur les
hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rtrograda sur Borowsk. Il
avait donn l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison,
tous ses bureaux, et de rejoindre  Mojask. On ne peut se faire une
ide de la rapidit de l'excution des ordres; les prparatifs furent
termins dans trois heures. Nous arrivmes chez notre princesse; l nous
trouvmes de bons chevaux qu'on avait cachs dans une cave. Nous en
fmes monter deux superbes, et ils furent attels de suite  un beau
carrosse. Durant cette opration, je prparais des provisions; d'abord
dix pains de sucre, une bote de th considrable, des tasses superbes,
et une chaudire pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions
plein le carrosse.

 trois heures nous sortmes de Moscou. Il n'tait pas possible
d'avancer; la route tait encombre de carrosses, et tous les pillards
de l'arme en avaient en profusion.  trois lieues de Moscou, une
dtonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit
un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre
sous le Kremlin, avec sept tranes de poudre et des artifices plants
sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mche  la main, subirent leur
sort. C'taient tous des galriens.

Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous emes
atteint l'endroit de notre premier gte, j'en avais assez du carrosse;
je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brler la
voiture. Ds lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines
inoues que nous rejoignmes le quartier gnral au del de Mojask. Le
lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et
gmit de voir encore les cadavres sans spulture. Le 31 octobre, 
quatre heures de l'aprs-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe
commena avec toutes ses rigueurs ds le 6 novembre. L'Empereur faisait
de petites tapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture  pied avec
un bton ferr  la main, et nous sur les cts de la route avec les
officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivmes le 9
novembre  Smolensk. Les tapes taient des plus pnibles, les chevaux
mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumires,
ils dvoraient les chaumes. Le froid tait terrible dj; 17 degrs
au-dessous de zro. Cela produisit de grandes pertes dans l'arme;
Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes
prcautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace:
passant prs d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les
fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite
chaudire pour faire du th. Arriv  l'endroit o l'Empereur
s'arrtait, je faisais un feu considrable, je plaais mon gnral pour
le faire dgeler, et de suite la chaudire sur le feu pour faire fondre
de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la
fume! Mon eau bouillant, je mettais une poigne de th, je cassais du
sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son th tous
les jours. Jusqu' Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma
chaudire, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils taient trois
capitaines et nous ne nous sommes quitts qu' la mort, c'est--dire que
je suis rest seul.

Je suivais mon gnral, toujours au plus prs de la vieille garde et de
l'Empereur. Lorsque nous fmes atteints par les Russes, il fallait se
concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des
hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs,
ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le ct de la route pour
nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur
la neige. Nous partmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les
Russes nous serraient de prs le 22; il apprit que les cosaques venaient
de s'emparer de la tte du pont de Borisow et se vit forc d'excuter le
passage de la Brzina. Nous passmes devant le grand pont que les
Russes avaient brl  moiti; ils taient de l'autre ct  nous
attendre dans les bois et dans la neige. Sans changer un seul coup de
fusil, nous tions dj dans la misre.  une heure de l'aprs-midi, 26
novembre, le pont de droite fut achev et l'Empereur ft immdiatement
passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le marchal Ney avec
ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et
traversa un marais heureusement gel. Afin de pouvoir gagner un village,
ils repoussrent les Russes  gauche dans les bois et donnrent le temps
 l'arme de passer le 27. L'Empereur passa la Brzina  une heure de
l'aprs-midi, et alla tablir son quartier gnral dans le petit hameau.
Le passage de la rivire continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur
fit appeler le marchal Davoust et je fus nomm pour garder la tte du
pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le
marchal  droite et moi  gauche. Lorsque tout le matriel fut pass,
le marchal me dit: Allons, mon brave, tout est pass. Allons rejoindre
l'Empereur. Nous traversmes le pont et le marais gel; il pouvait
porter notre matriel, sans quoi tout tait perdu. Durant notre pnible
service, le marchal Ney avait taill les Russes qui remontaient pour
nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et
cette bataille leur cota cher; nos braves cuirassiers les ramenaient
couverts de sang; c'tait piti  voir. Nous arrivons sur un beau
plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait
si large que tout le monde en tait couvert, on ne se voyait pas.

Mais derrire nous, il se passait une scne effrayante;  notre dpart
du pont, les Russes dirigrent sur la foule[55] qui entourait les ponts,
les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces
malheureux se prcipiter vers les ponts, les voitures se renverser et
tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une
ide d'un pareil tableau. Les ponts furent brls le lendemain  huit
heures et demie.

Aussitt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: Pars de
suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voil un guide sr qui te
conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour. Il
fit interroger mon guide, rcompense lui fut donne devant moi et on
nous donna  chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route
blanche de neige, mais ce n'tait que peu de chose encore: nos chevaux
ne glissaient pas. Arrivs dans un bois  la nuit, pour plus de sret,
je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il
s'chappt. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin
j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied 
terre, et mon guide me fit connatre au maire qui fit conduire nos
chevaux dans la grange. Je lui remis mes dpches, il prsenta un verre
de _schnapps_ et il en but le premier: Buvez! me dit-il en franais.
Il dcachette mon paquet et me dit: Il n'est pas possible que je fasse
apprter les immenses quantits de rations que votre souverain me
demande  trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocse, mais il
faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me
dit-il, je ferai mon possible.

Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval
 la grange se mit  crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce
brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de
suite  droite, et, me prenant par les paules, me fait baisser la tte
et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la rflexion; ce four
est au ras de terre, sous vote, trs haut et long; il avait dj t
allum, mais il n'tait pas trop chaud, c'tait supportable. Je n'eus
pas le temps de me retourner; je mis le genou droit  terre et restai.
J'tais dans une grande anxit. Cet aimable maire avait eu la prsence
d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entre de son four[56]
pour me cacher. Sitt fait, des officiers parurent chez le maire, mais
ils passaient devant la gueule du four o j'attendais mon sort; les
minutes taient des sicles, mes cheveux se dressaient, je me croyais
perdu. Que le temps est long quand la tte travaille!

J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passrent
devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon tre, je me
crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'taient empars
de mes dpches et partirent rejoindre leur rgiment au bout du village,
pour se porter sur le point indiqu dans mes dpches. Je sus plus tard
que l'Empereur m'avait sacrifi pour faire prendre mes dpches et pour
dtourner l'ennemi. Ce digne maire vint prs de moi: Sortez, me dit-il,
les Russes sont partis avec vos dpches, et vont pour arrter votre
arme. Votre route est libre.

Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme gnreux, je le serre
dans mes bras, je lui dis: Je rendrai compte  mon souverain de votre
action. Aprs avoir pris un verre de _schnapps_, il me prsenta du
pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval  la porte, je pars
au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modrai,
car mon cheval aurait succomb. Je ne m'occupai plus de mon guide qui
resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos claireurs, quelle
joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur
mon morceau de pain que je dvorai. L'arme marchait silencieusement;
les chevaux glissaient, car les routes taient unies par les troupes qui
frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin
je rencontrai l'Empereur, son tat-major; j'arrive prs de lui chapeau
bas: Comment te voil? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment!
tu n'es pas pris? et tes dpches, o sont-elles?--Entre les mains des
cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vrit! arriv chez le
maire, je lui donne mes dpches, et un instant aprs, les cosaques sont
arrivs, et le maire m'a cach dans son four.--Dans son four!--Oui,
Sire, et je n'tais pas  mon aise; ils ont pass prs de moi pour
entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dpches et se sont
sauvs.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais tre pris.--Le
brave maire m'a sauv.--Je le verrai, ce Russe.

Il conta mon aventure  ses gnraux et dit: Marquez-le pour huit
jours de repos et ses frais doubles. Je rejoins le gnral Monthyon, je
retrouve mes chevaux et mon sucre; j'tais mort de besoin. Le soir,
arriv  une lieue de l'endroit o mes dpches avaient t prises par
les cosaques, il fit appeler le maire et eut une confrence avec lui. Ce
maire le conduisit  une lieue de son village, et je lui donnai en
passant prs de lui une bonne poigne de main: J'aime les Franais, me
dit-il. Adieu, brave officier! Je bnis encore cet homme qui me sauva
la vie.

Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans
les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait o l'on
couchait. Les routes taient comme des miroirs; les chevaux tombaient
sans pouvoir se relever. Nos soldats extnus n'avaient plus la force de
porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait aprs leurs mains par
la force de la gele (il y avait 28 degrs au-dessous de zro). Mais la
garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il
fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les
soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des
grillades qu'ils faisaient rtir sur des charbons quand ils trouvaient
du feu, sinon ils les dvoraient toutes crues; ils s'taient repus du
cheval avant qu'il mourt. J'usais aussi de cette nourriture, tant que
les chevaux purent durer. Jusqu' Vilna, nous faisions de petites
journes avec l'Empereur; tout son tat-major marchait sur les cts de
la route. Dans l'arme, toute dmoralise, on marchait comme des
prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus
d'humanit les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le
sentiment de l'humanit tait teint chez tous les hommes; on n'aurait
pas tendu la main  son pre, et cela se conoit. Celui qui se serait
baiss pour prter secours  son semblable, n'aurait pu se relever. Il
fallait marcher droit et faire des grimaces pour empcher que le nez et
les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilit et humanit tait
teinte chez les hommes; personne mme ne murmurait contre l'adversit.
Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un
bivac de malheureux qui se dgelaient, sans piti les arrivants les
jetaient de ct et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient
sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.

Je peux certifier que la droute de Moscou tenait plus de 40 lieues de
route, sans sacs ni fusils. C'est  Vilna que nous prouvmes le plus de
souffrances; le temps tait si rigoureux que les hommes ne pouvaient
plus le supporter; les corbeaux gelaient.

Dans ce temps rigoureux, je fus envoy prs du gnral charg de la
conduite des trophes de Moscou pour les faire renverser dans un lac 
droite de notre route. En mme temps on livra le trsor aux tranards;
ces malheureux se jetrent dessus et enfoncrent les barriques; les
trois quarts gelrent prs de leur pillage. Leurs fardeaux taient si
lourds, qu'ils tombrent. J'eus toutes les peines du monde  rejoindre
mon poste; je le dois  mon cheval dferr qui ne glissait pas. Je suis
certain que l'homme dans l'tat de faiblesse o il se trouvait n'tait
pas capable de porter 500 francs. Moi je possdais 700 francs
d'conomies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il tait
faible. Je m'en aperus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux
grognards dans leur bivac et leur propose de me dbarrasser de mes 700
francs. Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs. Tous
s'en firent un plaisir, et je fus dbarrass, car je les aurais laisss
sur place. Toute ma fortune se montait donc  83 napolons qui me
sauvrent la vie.

 Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'arme,  ceux
des chefs qu'il put runir autour de lui. Il partit  sept heures du
soir, accompagn des gnraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous
restmes sous le commandement du roi de Naples, assez dconcerts, car
c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les
dangers; mais on peut lui reprocher d'tre le bourreau de notre
cavalerie; il tranait des divisions toutes brides sur les routes,
toujours  sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire
fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le
soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour
aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20  30 chevaux de
relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi
c'tait le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prvoyance, car il ne
s'agit pas d'tre un intrpide soldat, il faut mnager ses ressources;
et il nous perdit (je l'ai entendu dire au marchal Davoust) 40,000
chevaux de sa faute. De blmer ses chefs on a toujours tort, mais
l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait  notre tte
deux guerriers rivaux de gloire, le marchal Ney et le prince de
Beauharnais, qui nous sauvrent des plus grands prils par leur
sang-froid et leur courage.

Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 dcembre, et nous
le 10, avec la garde. Nous arrivmes le soir aux portes de la ville
barricades avec de fortes pices de bois; il fallut des efforts inous
pour pntrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collge bien
chauff. Quand je fus trouver mon gnral pour prendre ses ordres:
Tenez-vous prt  quatre heures du matin pour sortir de la ville,
dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombards au
jour. Ne perdez pas de temps. Rentr dans mon logement, je me prpare
pour partir; je rveille mon camarade qui n'entendait pas de cette
oreille; il tait dgel et prfrait rester au pouvoir de l'ennemi; 
trois heures, je lui dis: Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je
te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!

Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forant  me
suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser 
l'ennemi. Nous fmes prts  partir au moment o les Russes forcrent la
porte de Witepsk; nous n'emes que le temps de sortir. Ils commirent des
horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchs dans leurs logements
furent gorgs; les rues taient encombres de cadavres franais. L les
juifs furent les bourreaux de nos Franais. Heureusement que l'intrpide
Ney arrta le dsordre. Les ailes droite et gauche de l'arme russe
avaient dpass la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups
de fusil, on les arrta, mais la droute tait complte. Arrivs  la
montagne de Vilna, le dsordre tait  son comble. Tout le matriel de
l'arme et les voitures de l'Empereur restrent au pied; les soldats se
chargrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent
dfoncs. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne
peut voir un pareil tableau.

Nous marchmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 dcembre 
minuit; il en partit le 13  cinq heures du matin et se porta sur
Gumbinnen avec la garde. Malgr les efforts du marchal Ney, second par
le gnral Grard, Kowno ne tarda pas  tomber au pouvoir des Russes. La
retraite tait urgente; le marchal Ney l'effectua  neuf heures du soir
aprs avoir dtruit tout ce qui restait en matriel d'artillerie, en
approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Franais se
retirrent sur l'Oder, et, aprs l'vacuation de Berlin, vinrent prendre
position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugne, par suite du
dpart de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour
retourner dans ses tats. Je puis dire  la louange du marchal Ney
qu'il maintint l'ennemi  Kowno par son intrpidit; je l'ai vu prendre
un fusil avec cinq hommes et faire face  l'ennemi.  de pareils hommes,
la patrie peut tre reconnaissante. Nous emes le bonheur d'tre sous le
commandement du prince Eugne, qui fit tous ses efforts pour runir nos
dbris.

 Koenigsberg, nous trouvmes des factionnaires prussiens qui insultaient
nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur taient
fermes; ils mouraient sur le pav de froid et de faim. Je me portai de
suite avec mes deux camarades  l'htel de ville; personne ne pouvait
approcher; je fis voir ma dcoration, mes paulettes, et l'on me fit
passer par la croise; on me donna trois billets de logement et nous
fmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit  nous
regarder. Ils taient  dner; voyant ce sang-froid de leur part, je
tire 20 francs et leur dis: Faites-nous donner  manger, nous vous
donnerons 20 francs par jour.--a suffit, dit le matre. Je vais vous
faire allumer un pole dans cette chambre, vous faire mettre de la
paille et des draps.

On nous servit un potage de suite, et on nous donna  manger pour 30
francs par jour, non compris le caf (1 franc par homme). Ce Prussien
eut la bont de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations.
Les pauvres btes n'avaient pas mang de foin et d'avoine depuis Vilna;
comme elles taient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin!
Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude!
Je fis venir de suite un mdecin et un bottier pour visiter mon pied
gauche qui avait t gel. Il fallait consulter le mdecin pour me faire
faire une botte. Il fut dcid de m'en faire une fourre en lapin, et
d'y laisser mon pied en prison aprs avoir fendu la botte pour me
panser: Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20
francs.--Demain,  huit heures, vous l'aurez. Je gardai donc mes
bottes. Le lendemain, arrivrent le mdecin et le bottier; celui-ci
fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-n; plus d'ongles, plus
de peau, mais dans un tat parfait.--Vous tes sauv, me dit le mdecin.

Il fait appeler le matre et son pouse: Venez voir, leur dit-il, un
pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper. Ils
donnrent de bonne grce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis
dans ma botte bien lace. Je demande au mdecin: Combien vous
faut-il?--Je suis pay, me dit-il, ce service ne se paye
pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plat.

Je lui tendis la main. Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de
vous gurir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez
pas  l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si
vous pouvez arriver  la saison des fraises, vous en craserez plein un
plat contenant de deux  trois livres et vous en ferez une compresse
autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des
fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie,
docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voil vingt francs.--Pas du
tout, me dit-il. Mes dbourss seulement, s'il vous plat.--Combien?
lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous tes entendus tous les
deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au
rhum.--Non! dirent-ils, le temps est prcieux, nous rentrons. Adieu,
braves Franais.

Je suivis l'ordonnance du mdecin, et jamais je ne m'en suis ressenti;
mais cela me cota douze francs de fraises.

Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai l le
prince Eugne et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre
de la guerre: Je dsire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant,
et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur.
J'ai besoin de lui pour faire disparatre toutes les voitures nuisibles
 l'arme.

Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier gnral, le 28
dcembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me
rservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restmes quelques
jours  Koenigsberg pour runir tous les dbris de cette grande arme
rduite  un petit corps. Nous nous mmes en marche sur Berlin qu'il
fallut vacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. L, l'arme
prit une petite consistance. Je reus l'ordre de faire faire les plaques
de fer-blanc avec cusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver
leurs voitures, et leurs noms et qualits devaient tre sur les plaques
ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques cotaient trois
francs. Le vice-roi n'tait pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le
temps ncessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir;
toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient tre brles. Je me
disais: Je vais joliment dbarrasser l'arme.

Sur l'Elbe, le prince Eugne runit l'arme dans une belle position; il
avait tout prvu: soins et attentions pour son arme, rien ne manquait.
Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait 
tout, il n'tait pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour
reconnatre l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois,
avec huit pices de canon, 15,000  16,000 hommes d'infanterie, 700 
800 de cavalerie. La petite frotte donne, il commandait la retraite,
marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrire
lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se
maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.

Je reus un jour la lettre suivante:

     Monsieur Coignet,

Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les
dispositions prescrites par l'Empereur pour les quipages de l'arme.
Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour  cet gard,
mais en attendant vous devez vous occuper de prvenir les personnes qui
ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront
brles.

     _Sign: Le Gnral de division,

     Chef d'tat-major du major gnral_,

     Cte MONTHYON.

Je me rends chez mon gnral, et je dis: Voil un ordre svre, mon
gnral.--Je vais dbarrasser l'arme de ses entraves. Pas de grce pour
personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui
n'auront pas de plaque, vous les ferez brler. Je les tiens, ces
pillards d'arme; je vais reprendre leurs chevaux vols et les remettre
 notre artillerie.--Vous tes le matre d'agir. Cette mission sera
orageuse pour moi.--Je suis l pour vous seconder. Qu'ils viennent se
plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bt; et le reste,
vous le remettrez  l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.





HUITIME CAHIER

JE SUIS NOMM CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE
FONTAINEBLEAU.


Le gnral faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de
l'arme qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'oprer
sa jonction avec le vice-roi, mais il fut tromp dans son attente; les
Russes et les Prussiens furent au-devant de lui  marches forces, nous
laissant tranquilles dans notre camp. Ils longrent notre gauche sans
tre aperus, atteignirent l'Empereur et lui livrrent bataille.
Lorsqu'il se vit attaqu, il fit ses dispositions de dfense, et en mme
temps fit partir un de ses aides de camp  toute bride pour informer le
prince Eugne qu'il tait aux prises. Celui-ci prit les ennemis en
flanc; ils furent forcs de battre en retraite sur la route de Lutzen.
L'arme continua sa marche sur Leipzig; le corps du marchal Ney formait
l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mmorable de
Lutzen dont le succs fut d  l'infanterie franaise, et principalement
 la valeur de nos jeunes conscrits, malgr l'absence de toute
cavalerie. On ne peut se faire une ide de l'acharnement de nos troupes.
Devant Lutzen, tous les blesss taient emports par de jeunes garons
et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au
champ de bataille, et revenaient avec leur pnible fardeau pour
retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas tre pass sous
silence; ces garons mritaient des lauriers, et les filles, des
couronnes.

Quant aux quipages de l'arme, je les faisais parquer d'aprs l'ordre
reu, avec une forte escorte de gendarmes d'lite et tous les piqueurs;
l'Empereur me faisait prvenir pour rejoindre le soir. Je faisais
toujours former le carr, tous les chevaux en dedans, et les voitures se
touchant de manire qu'il tait impossible  l'ennemi de pntrer.

Le 8 mai, l'arme entra vers midi  Dresde. Le 12, l'Empereur fut  la
rencontre du roi de Saxe revenant de Prague o il s'tait retir, et le
conduisit jusqu' son palais au son des cloches et au bruit du canon.

Avant d'arriver  Dresde, je reus l'ordre de me porter au passage du
pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les quipages des
tats-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste
fut dtel sur-le-champ, et les chevaux mis de ct. Ce qu'il y avait de
curieux, c'tait de voir les officiers et sergents-majors  cheval. Je
faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout
harnachs, sans compter les voitures atteles de boeufs. Je fis conduire
200 chevaux  l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste;
les boeufs furent envoys au grand parc. Messieurs les juifs me
montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur dtachais
un coup de plat de sabre sur le dos: Va porter cela  la cuisine!

Je fis si bien mon devoir que a fit du bruit dans le cabinet du
ministre prince Berthier, mon gnral Monthyon prsent: Ce vieux
grognard fait marcher tout le monde  pied, dit-il.--Il se peut, mon
prince, mais il fait conduire les chevaux  l'artillerie.--Eh bien! je
le nomme capitaine  l'tat-major gnral de l'Empereur, et il
continuera ses fonctions.

Le soir, je rentre avec mes gendarmes  l'htel, prs de mon gnral. Il
se mit  rire: Eh bien! avez-vous fait une bonne journe?--Oui, mon
gnral, j'ai envoy de bons chevaux  l'artillerie.--Allons dner!

Et se mettant  table, il dit: Capitaine, nous monterons  cheval
demain.--Mais, mon gnral, vous dites: Capitaine...--Oui, voil la
lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai
fait de vous; venez embrasser votre gnral. Et voil votre nomination
en attendant votre lettre de service.

--Combien je suis heureux!

--Vous restez toujours prs de l'Empereur, tchez de vous procurer de
suite des paulettes de capitaine.--Mais, gnral, comment?--J'ai fait
donner permission  un passementier de s'installer dans la grande
rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon
brave.--Mon gnral, dans la joie d'tre capitaine, j'ai oubli de vous
dire que j'avais renvoy deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et
leurs chevaux; ils s'taient mis  genoux; et je leur ai demand de quel
pays ils taient. De Lutzen, m'ont-ils rpondu. Je leur ai dit alors:
Eh bien! je vous accorde votre demande pour rcompenser la bonne action
des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramass
nos blesss; vous pouvez choisir les meilleures voitures  la place des
vtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous.
Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens. Ai-je bien fait,
mon gnral?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue,
mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brles; je les ai laisses
au profit de la ville. Voil, mon gnral, ma conduite. J'ai pris cela
sous ma responsabilit.--Vous avez bien fait.

Le lendemain, je parus  table avec mes belles paulettes qui m'avaient
cot 220 francs et des belles torsades  mon chapeau. Ah! cela, c'est
du beau, me dit-on, c'est absolument les paulettes de la garde.

Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prpara  une
bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea  midi et dura cinq heures
sans interruption. Deux heures aprs, la bataille recommena sur une
plus large chelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opra sa retraite vers
six heures du soir. Le 22 mai,  quatre heures du matin, l'arme se mit
en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncs par la
cavalerie de Latour-Maubourg aprs un combat meurtrier; le gnral de
cavalerie Bruyre eut les jambes emportes par un boulet de canon. Comme
nous tions  la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux
coups de canon sur notre ct droit. L'Empereur s'arrte et dit au
marchal Duroc: Va voir cela. Ils arrivrent sur une hauteur et le
marchal fut frapp d'un boulet; par ricochet, le gnral du gnie qui
tait avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survcut que quelques
heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrtt. Les tentes du
quartier imprial furent dresses dans un champ sur la droite de la
route. Napolon entra dans le carr de la garde et y passa le reste de
la soire, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la
tte baisse. Nous tions tous l autour de lui sans bouger; il gardait
le plus morne silence. Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il
a perdu ses enfants.

Lorsque la nuit fut tout  fait close, l'Empereur sortit du camp,
accompagn du prince de Neuchtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan;
il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernire fois. Rentr au camp,
il se mit  se promener seul devant sa tente: personne n'osait
l'aborder; nous tions tous autour de lui, l'oreille basse.

Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immdiatement
pour Dresde o il s'occupa avec activit des prparatifs d'une nouvelle
campagne. Le 10 aot, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit
connatre sa runion  la coalition. Les armes coalises formaient un
effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on tait
en mesure de leur opposer, ne s'levaient pas au del de trois cent
douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit
7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journes des 21, 22 et 23 aot.
L'Empereur reut  cette poque des nouvelles de Dresde qui l'obligrent
 y revenir prcipitamment. Le corps du marchal Gouvion Saint-Cyr
restait seul charg de la dfense de Dresde. Les coaliss, qui
ignoraient le retour de Napolon, attaqurent le 26 aot,  quatre
heures de l'aprs-midi. L'ennemi fut repouss; il perdit 4,000 hommes et
2,000 prisonniers dans la premire journe; les Franais eurent environ
3,000 hommes hors de combat; mais cinq gnraux de la garde furent
blesss. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par
torrents, mais l'lan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur
prsidait  tous les mouvements, sa garde tait dans une rue sur notre
gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans tre foudroye par une
redoute dfendue par 800 hommes et 4 pices de canon; elle tait  cent
pas des palissades de l'enceinte.

Il n'y avait pas de temps  perdre; leurs obus tombaient au milieu de la
ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde,
nomm Gagnard (d'Avallon). Ce brave se prsente devant l'Empereur, la
figure un peu de travers: Qu'as-tu  la joue?--C'est mon pruneau,
Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre
cette redoute qui me gne.--a suffit.--Tu marcheras le long des
palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enleve de
suite.

Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrive 
cent pas de la barrire de la redoute, sa compagnie fait halte; il court
 la barrire. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant
seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe
son sabre au travers du corps, et ouvre la barrire; sa compagnie en
deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur,
qui suivait le mouvement, dit: La redoute est prise. La pluie tombant
par torrents, ils se rendirent  discrtion, et mon gaillard les ramena
au milieu de sa compagnie.

Je cours prs de mon camarade (car nous sortions de la mme compagnie),
je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis  l'Empereur qui
avait fait signe  Gagnard de monter prs de lui: Eh bien! je suis
content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier
lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton
sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers. La pluie
tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les
paules.

Sitt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint
prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes taient en ligne dans
des bas-fonds et notre droite appuye sur la route de France; l'Empereur
nous fit partir  trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour
l'attaque. Je fus envoy  la division de cuirassiers; arriv de ma
mission, je rentre prs de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une trs
longue lorgnette sur pivot, et  chaque instant il regardait dedans. Ses
gnraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette  la
main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du
terrain, nos soldats taient matres de la route de France, et
l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste.
Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met  crier:
Voil Moreau! Voyez-le en habit vert,  la tte d'une colonne, avec les
empereurs. Canonniers  vos pices! Pointeurs, jetez un coup d'oeil dans
la grande lunette. Dpchez-vous. Lorsqu'ils seront  mi-cte, ils
seront  porte. La redoute tait arme de seize pices de la garde:
leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite
lorgnette dit: Moreau est tomb!

Une charge des cuirassiers mit la colonne en droute, et ramena
l'escorte du gnral, et on sut que Moreau tait mort. Un colonel, fait
prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrog par notre
Napolon en prsence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que
les empereurs avaient voulu donner le commandement  Moreau et qu'il
l'avait refus, avec ces paroles: Je ne veux pas prendre les armes
contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous
diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tte  toutes; s'ils en
crasent une, les autres marcheront en avant.  trois heures de
l'aprs-midi, l'ennemi prcipitait sa retraite par les chemins de
traverse et des dfils presque impraticables. Cette victoire fut
mmorable, mais nos gnraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au
grand tat-major, et j'entendais des propos de toutes les manires. On
blasphmait contre l'Empereur: C'est un ---, disaient-ils, qui nous
fera tous prir.

J'en fus ptrifi, je me dis: Nous sommes perdus. Le lendemain de
cette conversation, je me hasardai de dire  mon gnral: Je crois que
notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous
porter  marches forces.--J'approuve votre ide, mais l'Empereur est
ttu; personne ne peut lui faire entendre raison.

L'Empereur poursuivit l'arme ennemie jusqu' Pirna, mais, au moment
d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causs par la
fatigue; ils l'obligrent  revenir sur Dresde, o le repos rtablit sa
sant en peu de temps. Le gnral Vandamme (sur lequel l'Empereur
comptait pour arrter les dbris de l'arme ennemie) s'tant aventur
dans les valles de Toeplitz, se fit craser le 30 aot. Cette dfaite,
celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de
Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14
septembre, on reut la nouvelle de la dfection de la Bavire, qui fit
diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matine du
15. Le 16 octobre,  neuf heures du matin, l'arme ennemie commena
l'attaque, et aussitt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette
premire journe, quoique marque par de sanglants engagements, laissa
la victoire indcise.

Pendant la journe du 17 octobre, les deux armes restrent en prsence
sans se livrer  aucun acte d'hostilit. Le 17,  midi, l'Empereur
m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison compose
de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trsor et les
cartes de l'arme. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de
bataille,  gauche, prs d'un grand enclos, bien masqu. J'avais l'ordre
de ne pas bouger. Me voil tabli, les marmites au feu. Le lendemain, 18
octobre, de grand matin, l'arme coalise prit encore l'initiative. Je
voyais de ma position les divisions franaises se porter en ligne sur
le champ de bataille. Je dcouvrais toute l'tendue du front de
bataille; de fortes colonnes autrichiennes dbusquaient des bois et
marchaient en colonnes sur notre arme. Voyant une forte division
d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pices de canon, je
donne l'ordre  tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir
prts  partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de
cette division; mais les voil qui tournent le derrire  l'ennemi et
tirent  toutes voles sur nous.

J'tais si bien mont que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas
d quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis
aux piqueurs:  cheval de suite pour retourner  Leipzig. Deux minutes
aprs, un aide de camp arrive au galop: Partez de suite, capitaine.
Portez-vous derrire la rivire, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les
boulevards et la grande chausse.

Je pars en plaant le premier piqueur  la tte de mes attelages. Prs
du boulevard, je trouve une pice de canon attele de quatre chevaux et
deux soldats: Que faites-vous l? leur criai-je.--Ils me disent en
italien: Ils sont morts (les canonniers).--Mettez-vous  la tte des
voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tte! Je me
trouvais fier d'avoir cette pice pour ouvrir ma marche.

Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser
couper, mais l le plus grand pril nous attendait. Arriv sur le second
boulevard, je vais me faire donner du feu  un bivac au bas ct de la
promenade; ma pipe n'est pas plutt allume qu'un obus tombe prs de
moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'quilibre, mais voil
les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible rgnait; je ne
pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tte. Je le prends, je le jette
dans la premire voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des
attelages, je criais: Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons;
le premier qui mettra pied  terre, il faut lui brler la cervelle. Vos
pistolets au poing! quant  moi, le premier qui bouge, je lui fends la
tte; il faut savoir au besoin mourir  son poste. Sauvons les voitures
de notre matre. Deux de mes piqueurs avaient t atteints; la
mitraille avait enlev deux boutons  l'un et perc l'habit de l'autre;
j'avais reu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut
bless, et je me trouvai tout  fait hors de danger  l'embouchure du
dfil qui longe les promenades et qui reoit les eaux des marais qui
sont sur le flanc droit de la ville. Il y a l un petit pont de pierre,
et il faut le passer pour gagner la grande chausse qui aboutit au grand
pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit
pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait
dfiler son parc, je l'aborde: Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez
me prter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voil les
voitures de l'Empereur, le trsor et les cartes de l'arme. J'ai l'ordre
de les conduire au del du fleuve.--Oui, mon brave, sitt que nous
aurons pass, tenez-vous prts, je vous laisserai 20 hommes pour vous
faire traverser le pont.--Voil, lui dis-je, une pice de canon qui
tait abandonne; je vous la remets tout attele.--Allez la chercher,
dit-il  deux canonniers, je la prendrai.

Je retourne au galop vers mon convoi: Nous sommes sauvs, dis-je aux
piqueurs; nous passerons, faites atteler. Je reste prs du petit pont
et mes voitures arrivent; sitt mes premiers fourgons enfils sur le
pont, je dis aux canonniers: Partez rejoindre vos pices, et je
remercie ces braves soldats. Arriv sur ce grand dfil, je ne trouve
plus l'artillerie, elle tait partie au galop prendre position. Je
rencontre les ambulances de l'arme commandes par un colonel de
l'tat-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chausse. Mon
premier piqueur lui dit: Monsieur le Colonel, veuillez bien nous cder
la moiti du chemin.--Je n'ai pas d'ordre  recevoir de vous.--Je vais
en faire part  l'officier qui commande, rpliqua le piqueur.--Qu'il
vienne, je l'attends!

Il vient me rendre compte, je pars au galop; arriv prs du colonel, je
le prie de me cder la moiti du chemin. Puisque vous l'avez cde au
parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer  droite,
et nous doublerons.--Je n'ai pas d'ordre  recevoir de vous.--Est-ce l
votre dernier mot, colonel?--Oui.--Eh bien! au nom de l'Empereur,
appuyez  droite de suite, ou je vous bouscule. Je le pousse du
poitrail de mon cheval, rptant: Faites appuyer  droite, vous
dis-je. Il veut mettre la main  son pe: Si vous tirez votre pe,
je vous fends la tte. Il appelle  son secours des gendarmes qui
disent: Dmlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous
regarde pas. Le colonel hsitait, nanmoins. Me retournant vers son
ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me
dit: Je rendrai compte de votre conduite  l'Empereur.--Faites votre
rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'aprs vous, je vous en donne
ma parole.

Je passai le grand pont;  gauche est un moulin, et entre les deux un
gu o toute l'arme pouvait passer sans danger. Mais cette rivire est
encaisse et trs profonde, les bords sont  pic; elle fut le tombeau de
Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me
placer derrire cette belle batterie qui m'avait protg. Quand la nuit
vint, les deux armes taient dans la mme position qu'au commencement
de la bataille, nos troupes ayant repouss vaillamment les attaques de
quatre armes runies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles
puises, nous avions tir dans la journe 95,000 coups de canon, et il
nous restait  peine 16,000; il tait impossible de conserver plus
longtemps le champ de bataille et il fallut se rsigner  la retraite. 
huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la
ville et s'tablit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, o il passa la
nuit  dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain,
mais le comte Monthyon fut dpch pour donner des ordres  l'artillerie
et aux troupes; il me fit appeler: Eh bien, et vos voitures? Comment
vous tes-vous tir de cette bagarre?--Bien, mon gnral, toute la
maison de l'Empereur est sauve, le trsor et les cartes de l'arme;
rien n'est rest en arrire, j'ai tout sauv, mais j'ai dix boulets qui
ont entam mes voitures et deux piqueurs atteints lgrement. Et je lui
conte mon affaire du dfil avec le colonel; il me dit qu'il en ferait
son rapport  l'Empereur. Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai
l'Empereur demain matin. Qu'il se prsente! il devrait tre sur le champ
de bataille pour ramasser nos gnraux blesss qui sont au pouvoir de
l'ennemi; il va avoir un _savon_ de l'Empereur. Vous tiez  votre
poste, et lui n'y tait pas.--Mais, gnral, je l'ai men dur; je
voulais lui fendre la tte. S'il avait t mon gal, je l'aurais sabr,
mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.--Eh bien! je me
charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous tiez
autoris de l'Empereur, et lui pas. Jugez si j'tais content!

Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de
bataille; on faisait brler tous les fourgons, et sauter les caissons.
C'tait affreux  voir. Le 19 octobre, Napolon, aprs une entrevue
touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'loigna de Leipzig. Il se
dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de
Lindenau et recommanda aux officiers du gnie et de l'artillerie de ne
faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la
ville, l'arrire-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais
les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de
l'autre, ayant fait feu sur les Franais, les sapeurs crurent que
l'arme ennemie arrivait et que le moment tait venu pour mettre le feu
 la mine. Le pont ainsi dtruit, tout moyen de retraite fut enlev aux
troupes de Macdonald, de Lauriston, de Rgnier et de Poniatowski. Ce
dernier ayant voulu, quoique bless au bras, franchir l'Elster  la
nage, trouva la mort dans un gouffre. Le marchal Macdonald fut plus
heureux et put gagner la rive oppose. Vingt-trois mille Franais
chapps au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu' deux heures de
l'aprs-midi furent faits prisonniers; 250 pices d'artillerie restrent
au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva  son quartier gnral bien
fatigu; il avait pass la nuit sans dormir; il tait tout dfait: Eh
bien! dit-il  Monthyon, mes voitures et le trsor, o sont-ils?--Tout
est sauv, Sire. Votre grognard a essuy une borde sur les
promenades.--Fais-le venir! Il a eu une affaire srieuse avec un
colonel.--Je le sais, dit le gnral.--Fais-les venir tous les deux,
qu'ils s'expliquent. Le gnral conte l'affaire. J'arrive prs de
l'Empereur. O est ton chapeau?--Sire, je l'ai jet dans une des
voitures, je ne peux le retrouver.--Tu as eu des raisons sur la grande
chausse?--Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a
rpondu qu'il n'avait pas d'ordres  recevoir de moi, je lui ai dit: Au
nom de l'Empereur, appuyez  droite! Il l'avait fait pour l'artillerie
et il ne voulait pas me cder la moiti du chemin. Alors je l'ai menac;
s'il avait t mon gal, je l'aurais sabr.

L'Empereur se tournant vers le colonel: Eh bien! que dis-tu? tu l'as
chapp belle; tu garderas les arrts quinze jours pour tre parti sans
mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison.
Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!

Aprs que l'Empereur eut runi tous nos dbris, l'arme traversa la
Saale dans la journe du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un
petit pavillon, sur un coteau plant de vignes. Le 23,  Erfurt, le roi
Murat quitta Napolon pour retourner  Naples. Pendant cette premire
journe de marche, le reste des Saxons dsertrent dans la nuit ainsi
que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restrent
fidles. L'arme partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta
successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant t inform d'une
manoeuvre du gnral bavarois de Wrde, se dirigea prcipitamment sur
Hanau. Arrive devant la fort que la route traverse aux approches de
cette ville, Napolon passa la nuit  faire ses dispositions. Le
lendemain matin, les bras croiss, il passait devant la garde et disait:
Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver  Francfort.
Tenez-vous prts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez
pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le
chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de
grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous
serez commands par Friant. Et il se promenait, parlait  tout le
monde, mais les tranards n'taient pas bien reus. Tout cela se passait
dans un grand bois de sapins qui nous drobait aux regards de l'ennemi;
mais nous avions affaire  un plus fort que nous; l'arme bavaroise qui
nous tait oppose sur ce point comptait plus de quarante mille hommes.
L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les
grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant
partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers  cheval,
avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers
l'Empereur: Si Sa Majest me permettait de suivre les grenadiers 
cheval?--Va, me dit-il, c'est un brave de plus.

Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demand;
je le craignais trop. Nos vieux grognards  pied arrivent sur cette
masse qui les attendait de pied ferme de l'autre ct d'un ruisseau qui
traverse la grande route et qui reoit les eaux de marais considrables.
Nous fmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profit, il
fallait poser les armes. Impossible de manoeuvrer, on enfonait dans la
bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient  tourner la position; les
chasseurs se prcipitent sur les Bavarois pouvants qui ne purent
rsister un instant et furent taills en pices. Nous arrivmes comme la
foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le
plus pouvantable que j'aie vu de ma vie.

Je me trouvais  l'extrme gauche des grenadiers  cheval, et je voulais
suivre le capitaine: Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'tes
pas de taille, vous gneriez la manoeuvre.

J'tais contrari, mais je me contins; en jetant un coup d'oeil  ma
gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est
entour du ct o je me trouvais d'une muraille trs leve qui masque
les maisons.) Je m'lance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de
mon ct, avec un bel officier  sa tte. Me voyant seul, il fond sur
moi. Je m'arrte; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa
longue pe. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai
encore chez moi). Je l'aborde  mon tour et lui coupe la moiti de la
tte. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et
pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le
vent prs de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa
queue en panache. L'Empereur me voyant prs de lui: Te voil de retour?
 qui ce cheval?-- moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai
coup la figure  un bel officier. Il tait temps, car il tait brave;
c'est lui qui m'a charg.--Te voil mont sur un bon cheval; fais
prparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort,
sitt le chemin libre.--Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns
sur les autres.--Je vais faire dblayer la route de suite.

Les aides de camp arrivaient disant  Sa Majest: La victoire est
complte. Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une
journe de bonheur.

Il fit partir tous les tranards pour dblayer la grande route afin de
faire passer son parc. Je reus l'ordre de partir sous bonne escorte, il
faisait nuit  ne pas se voir, et nous arrivmes  Francfort dans la
nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de
beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit
sur le champ de bataille, que le gnral de Wrde se hta d'abandonner,
oprant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna
l'entire vacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'arme se mit
en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'arme
bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tus ou blesss; celle
des Franais s'leva  cinq mille hommes, en y comprenant trois mille
malades ou blesss. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le mme jour 
Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9
novembre, il arrivait  Paris et se rendait immdiatement  Saint-Cloud.
L'arme fit son entre  Mayence le 3 novembre avec les malheureux
dbris de cette grande arme nagure si florissante, aujourd'hui dnue
de tout le ncessaire. On les logeait dans des couvents et des glises;
ils furent atteints d'une fivre jaune et on les trouvait morts tous
ple-mle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs
parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pnible corve  faire,
car je fus dsign pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts
dans la nuit. Il fallut prendre des forats pour les charger dans de
grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.

Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacs d'tre mitraills; on
renversait les morts en mettant la voiture  cul. Comme  Moscou,
c'tait  moi que cette pnible corve tait chue; toutes les voitures
de l'Empereur taient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent
jamais!

Le petit quartier gnral se porta sur Metz, et nous restmes longtemps
dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements,
et nous fmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait
d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze
cents gendarmes  pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une
nouvelle arme.  Paris, il les a runis aux gardes d'honneur, mais tout
cela tait bien jeune pour faire face  trois grandes puissances, 
toute la confdration du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis
contre un Franais que de souverains contre Napolon, et cependant
partout o ils se sont trouvs en prsence de l'Empereur, ils ont t
battus. Si l'nergie de ses gnraux n'avait pas ralenti, les ennemis
auraient trouv leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune
et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand
homme; il tait partout, il voyait tout.

Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la
Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce
n'tait pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnes. La
ville fut massacre par la fusillade et l'on pouvait compter dans les
fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les
arbres d'une petite place taient cribls, toutes les maisons furent
pilles, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les allis
perdirent beaucoup de monde, et furent obligs de se retirer pour
prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une
position d'o ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos
troupes  plusieurs reprises furent repousss par leur artillerie. 
force de manoeuvrer, les terres se dtremprent; la journe s'avanait,
on ne pouvait se dgager dans des terres effondres. Cependant
l'Empereur,  cheval prs d'un enclos, se prparait  tenter un dernier
coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui
emmenaient une pice de canon:  moi, me dit-il, au galop! Il part
comme la foudre; les quatre cosaques se sauvrent, et les malheureux
soldats du train ramenrent leur pice.  ce moment, l'Empereur lui dit:
Je veux coucher au chteau de Brienne, il faut que cela finisse.
Mets-toi  la tte de mon tat-major, et suis mon mouvement.

Le voil qui passe devant sa premire ligne; s'arrtant au centre des
rgiments, il dit: Soldats, je suis votre colonel; je marche  votre
tte; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris. Tous
les soldats crient: Vive l'Empereur. La nuit arrivait, il n'y avait
pas de temps  perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en
valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put
les contenir, ils passrent  la course devant l'tat-major. Le grand
lan tait donn, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne
qui fait face au chteau et  la grande rue de Brienne, la pente est
rapide. Il fallait faire des efforts inous pour atteindre le but; tous
les obstacles sont surmonts. C'est le 29 janvier  la nuit que Brienne
fut enlev; la nuit tant survenue, on ne distinguait plus les
combattants; on tait les uns sur les autres, baonnette en avant. Les
Russes qui taient amasss dans la grande rue furent chasss; nos
troupes de gauche montrent si rapidement de leur ct qu'elles
heurtrent l'tat-major du gnral Blucher; il perdit beaucoup
d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de
Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entour  plusieurs
reprises par nos tirailleurs, le feld-marchal n'avait d son salut qu'
la dfense la plus nergique et  la vigueur de son cheval. L'Empereur
fit alors faire un _-gauche_, ne s'arrta pas au chteau, et poursuivit
l'ennemi jusqu' Mzires. Comme il tait nuit noire, une bande de
cosaques qui rdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas
des chevaux monts par Napolon et son escorte. Cela les fit courir; ils
se rurent d'abord sur un des gnraux qui cria: Aux cosaques! et se
dfendit. Un des cosaques apercevant  quelques pas de l un cavalier 
redingote grise courut sur lui; le gnral Corbineau se jeta d'abord 
la traverse, mais sans succs; le colonel Gourgaud, qui causait en ce
moment avec Napolon, se mit en dfense et d'un coup de pistolet tir 
bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivmes sur
ces maraudeurs. Il tait temps de s'arrter; tout le monde tait sur les
dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans dbrider, sans
manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces
et s'taient battus comme des lions; un contre quatre.

De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive
gauche de l'Aube, et nous restmes trois jours pour nous reposer. Le 1er
fvrier, nous retrouvmes les ennemis  Champaubert; ils reurent une
bonne frotte; il nous fallut rtrograder sur la rive droite de l'Aube,
au village de la Rothire. La journe de la Rothire tait la premire
bataille range de la campagne; nous conservmes notre champ de
bataille, mais rien au del; nous ne pmes recommencer le lendemain.
Toutefois, les coaliss ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11
fvrier, on se battit  Montmirail. Partout o l'Empereur se trouvait,
l'ennemi tait battu. Le 12, combat de Chteau-Thierry; le 15, combat de
Gennevilliers; le 17, nous arrivmes  Nangis aprs des marches forces
de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les ttes de colonne de
nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considrables sur
Montereau; c'est l que l'Empereur avait plac un corps d'arme pour les
recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et
tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau
fut dvast; de tous les cts, les boulets tombaient sur cette ville.
L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'arme,
dit: Au galop! Nous tions sur la route de Nangis,  gauche de la
route de Paris. Arriv sur une hauteur  gauche de cette route, il
distingua de cette position l'ennemi qui dfilait sur le pont de
Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au marchal Lefbvre:
Prends tout mon tat-major, je garde prs de moi Monthyon, un tel et un
tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manque, je vole
 ton secours avec ma vieille garde. Et nous voil partis.

Descendus au bas de la montagne avec cet intrpide marchal, nous
arrivmes sans tre arrts; nous tournons  gauche par quatre sur le
pont, ventre  terre. Toute leur arrire-garde n'tait pas passe. En
arrivant sur le milieu du pont, une brche large ne fut pas un obstacle
pour nous,  cause de la rapidit avec laquelle nous tions conduits;
nos chevaux volaient. J'tais mont sur mon beau cheval arabe pris  la
bataille de Hanau. Voici un trait qui mrite d'tre rapport. En
franchissant cette arcade du pont dtruite (les parapets restant
intacts), je vis un homme  plat ventre le long du parapet glisser des
pices de bois pour aider au passage.

Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue  gauche. Ce faubourg
tant encombr des voitures de l'arrire-garde, nous ne pouvions passer
qu' coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui chapprent  notre
fureur se fourrrent sous les fourgons. L'cume sortait de la bouche du
marchal, tellement il frappait.

Arrivs sur une belle chausse qui conduit  Saint-Dizier, devant une
plaine immense, le marchal nous fit poursuivre notre charge, mais
l'Empereur, nous voyant engags dans un pril certain, avait fait poser
les sacs  un bataillon de chasseurs  pied pour venir  notre secours.
Ce bataillon nous sauva; nous fmes ramens par une masse de cavalerie.
Les chasseurs taient  plat ventre le long de la chausse, et aprs les
avoir dpasss, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La
terre fut jonche de chevaux et d'hommes, et nous pmes atteindre le
faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son
artillerie montait la cte qui fait face  Montereau. En face du pont,
sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pices en
batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est l que l'Empereur
fut canonnier; il pointait lui-mme les pices. On voulut le faire
retirer: Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore
fondu. Que ne trouva-t-il l cette mort glorieuse aprs avoir t trahi
par l'homme qu'il avait lev  une haute dignit! Il tait furieux d'un
pareil chec. De notre ct, nous repassmes les ponts et nous
remontmes prs de l'Empereur. Votre rapidit dans cette charge,
dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.--Vos
chasseurs nous ont sauvs, dit le marchal.

J'tais si content de moi que, mettant pied  terre, j'embrassai mon
cheval; grce  lui, j'avais sabr  mon aise.

Le 21, combat de Mry-sur-Seine; le 28, combat de Szanne; le 5 mars,
combat de Berry-au-Bac, o les Polonais furent vainqueurs des cosaques;
le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs
considrables furent enleves par les chasseurs  pied de la vieille
garde et par 1,200 gendarmes  pied, arrivant d'Espagne, qui firent des
prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivmes aux portes de Reims  la
nuit; une arme russe occupait la ville, retranche par des redoutes
faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la
ville taient barricades; prs de la porte qui fait face  la route de
Paris, se trouve une lvation surmonte d'un moulin  vent. L'Empereur
y tablit son quartier gnral en plein air. Nous lui fmes un bon feu;
l'on ne voyait pas  deux pas, et il tait si fatigu de la journe de
Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea prs du bon feu; nous
tous en silence  le contempler. Les Russes prirent l'avance  dix
heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade pouvantable
sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: Que se passe-t-il par
l?--C'est un _hourra_, Sire, lui rpond son aide de camp.--O est un
tel? (C'tait un capitaine commandant une batterie de 16.)--Le voil,
Sire! lui dit-on.

Il approche de l'Empereur: O sont tes pices?--Sur la route.--Va les
faire venir.--Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne
est devant moi.--Il faut renverser toutes ces pices dans les fosss, il
faut que je sois  minuit dans Reims. Tu es un c-- si tu ne perces pas
les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les
fosss.

Nous voil tous partis. Arrivs prs des pices et des caissons, au lieu
de les renverser, nous les portmes sur le ct avec tous les canonniers
et les soldats du train. Tout cela fut fait  la minute et les 16 pices
passrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant
le derrire  son feu. Elles se mirent en batterie  droite de la route
dans une belle place face  la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le
malheur voulut qu'il se trouvt deux pices en batterie prs des portes,
en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout.
Nos pices en batterie lchrent leurs bordes sur les portes et les
redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade,
l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prts  entrer en
ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque
escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se
mettre en bataille derrire les pices; on fait cesser le feu et tous se
prcipitrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils
traversrent tout, et le peuple renferm entendant un pareil vacarme
claira les croises. Ce n'taient que lumires; on aurait pu ramasser
une aiguille. L'Empereur,  la tte de son tat-major, tait  minuit
dans Reims, et les Russes en pleine droute. Nos cuirassiers sabrrent 
discrtion, leur _hourra_ leur cota cher. Si l'Empereur avait t
second en France comme il le fut en Champagne, les allis taient
perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la
force, il fallut succomber.

Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulmes tenter un
dernier effort, marcher sur Paris, mais il tait trop tard; l'ennemi
tait au bord de la fort et Paris s'tait rendu sans rsistance. Il
fallut revenir  Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de
tous les hommes qu'il avait levs aux hautes dignits; ils le forcrent
d'abdiquer. Je dsirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et
lui parla de moi: Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de
ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de
bataillon, mais il est trop tard. Il lui fut accord six cents hommes
pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne
volont; tous sortirent des rangs et il fut forc de les faire rentrer:
Je vais les choisir. Que personne ne bouge! Et passant devant le rang,
il dsignait lui-mme: Sors, toi! et ainsi de suite. Cela fut long.
Puis il dit: Voyez si j'ai mon compte.--Il vous en faut encore vingt,
dit le gnral Drouot.--Je vais les faire sortir.

Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il
rentra dans son palais, disant au gnral Drouot: Tu conduiras ma garde
 Louis XVIII  Paris aprs mon dpart.

Lorsque tous les prparatifs furent termins et ses quipages prts, il
donna l'ordre pour la dernire fois de prendre les armes. Tous ces
vieux guerriers arrivs dans cette grande cour nagure si brillante, il
descendit du perron, accompagn de tout son tat-major, et se prsenta
devant ses vieux grognards: Que l'on m'apporte mon aigle! Et le
prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut
touchant! On n'entendait qu'un gmissement dans tous les rangs; je puis
dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour
l'le d'Elbe. Ce n'tait qu'un cri: Nous voil donc laisss  la
discrtion d'un nouveau gouvernement. Si Paris avait tenu vingt-quatre
heures, la France tait sauve, mais dans ce temps la populace de Paris
ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire
contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai
conserv la mienne comme souvenir.




NEUVIME CAHIER

EN DEMI-SOLDE.--LES CENT JOURS ET WATERLOO.--RENTRE  AUXERRE.--DIX ANS
DE SURVEILLANCE.--MON MARIAGE.--1830. JE SUIS NOMM PORTE-DRAPEAU DE LA
GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LGION D'HONNEUR.


Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos dpartements,
avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se rsigner;
je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaai mon
domestique  la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je
partis pour Auxerre, chef-lieu de mon dpartement, et je vgtai dans
cette ville toute l'anne 1814.

Je ne connaissais personne; je finis par tre invit chez M. Marais,
avou, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il
poursuivait un procs au nom de mon frre contre ma famille qui nous
avait dpouills d'un peu de biens du ct de notre mre. C'tait le
beau-pre de M. Marais qui avait entam le maudit procs qui dura
dix-sept ans. Je ne l'appris qu' mon arrive de l'arme. Lorsque mon
procs fut appel, je me prsentai au tribunal en grande tenue, et me
posai l dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires
dclamer et blasphmer contre moi. C'tait terrible de me voir
vilipender par l'avou Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin
s'adressait ainsi au tribunal: Le voil, en me montrant, ce lion
rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa prsence; je l'ai vu 
Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.

Heureusement, je me vengeais sur ma tabatire; je fourrais des prises de
tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il tait temps
que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la
parole au prsident: Je prie le tribunal de remettre ma cause 
huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres
de services. Tout me fut accord. Je rentrai chez moi; je pris de suite
mes lettres de service avec brevets et certificats  l'appui.

 la huitaine, mon procs fut appel; je portai tous mes papiers sur le
bureau du prsident, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces
papiers, il les examine; aprs les avoir compulss, il en fit part  ses
juges, et il interpella Chapotin: Monsieur Chapotin, rpondez.
tiez-vous  telle poque dans telle et telle ville?--Non, Monsieur le
Prsident.--Eh bien, le capitaine Coignet y tait; en voil la preuve
par ses lettres de service. Il tait loin d'Auxerre  cette poque, il
dfendait sa patrie et vous l'avez injuri, vous lui devez des excuses,
il vous a cout avec un sang calme qui est d'un homme rflchi.

M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du
tribunal, il voulait m'emmener chez lui dner; je le remerciai. Mon
procs tait interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent
ruins avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient tre
suffisants: Jamais ce procs ne finira, me dit-on.

Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacrs,
pour lui conter que, durant que j'tais sous les drapeaux, l'on m'avait
dpouill d'un peu de bien provenant de ma mre et que ce procs durait
depuis dix-sept ans: Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il,
mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la
porterez. Il dicta cette lettre et me la remit: Allez, mon brave;
votre procs sera termin.

Arriv chez le ministre de la justice, je lui prsente ma lettre; aprs
lecture, il dit  son secrtaire: crivez  M. Rmon, prsident, et 
M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres
et justice vous sera rendue.  quel corps apparteniez-vous?--
l'tat-major de l'Empereur.--Avez-vous t en Russie?--Oui, Monsieur le
Ministre.--C'est bien, partez pour votre dpartement.

J'arrive  Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets
ma lettre; je trouve un petit homme envelopp dans une robe de chambre,
faisant des grimaces comme un chat pris au pige. Ce vieillard souffrait
tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre
cependant, mais arrive son mdecin qui lui trouve le pied enfl: Il
faut vous mettre des sangsues.--Combien? Vous ne le savez pas, rpond le
docteur,... autant qu'il y a d'avous  Auxerre. (On disait qu'il
faisait trembler tous les avous.) Je me rendis chez le prsident; ce
bon vieillard me reut affablement: Voil une lettre du ministre de la
justice pour vous.--Voyons, me dit-il.--Aprs lecture: Vous connaissez
donc le ministre?--Je connais le prince de Cambacrs.--Votre affaire
sera termine sous peu.--Il est temps: dix-sept ans, c'est long.--C'est
vrai, dit-il.

Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des
hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je
louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabite, par
bonheur, il y avait une petite curie pour mon cheval. Le dimanche
arriv, il fallait aller  la messe pour ne pas tre rejet de la
modique demi-solde. J'allai trouver le gnral et de l chez M. de
Goyon. Le premier du mois, il fallait se prsenter chez le payeur pour
recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour
cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frapprent le
grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre
Lgion d'honneur, et toujours deux et demi, de manire que la demi-solde
se trouvait rduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le gnral qui
commandait le dpartement fit appeler tous les officiers en demi-solde
pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volont pour
conduire des dserteurs  Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la
parole: C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux
officiers, je ferai le voyage, mais  condition que j'irai  cheval et
que les rations pour mon cheval me seront accordes.--a suffit, dit le
gnral. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas
compte de mes rations, je rclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me
rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procs: Je
vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va tre
plaid  fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne
sont pas prts. Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les
procs sont longs, plus les bnfices arrivent dans le cabinet de
l'avou.

Je pris patience; je me rendais au caf Milon; je trouvai des groupes de
vieux habitus qui parlaient politique; ils m'abordrent pour me
demander si je savais des nouvelles: Point du tout, dis-je.--Vous ne
voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.--Je vous jure
que je ne sais rien.--Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est pass
un capucin dguis et un autre grand personnage que le prfet voulait
faire arrter.--Je ne vous comprends pas.--Vous faites l'ignorant. C'est
pour cela qu'il a gard son cheval, dit l'un d'eux; il attend la _capote
grise_.--Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous
compromettre.

Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais dj voir
mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des
bruits qui circulaient: Vous seriez content, dit-il (je souris)... Je
vous vois d'ici monter  cheval. S'il venait, vous partiriez.--De bon
coeur, c'est vrai!--Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire.
Restez  dner; j'ai besoin de quelques notes. Le mardi suivant, mon
procs fut appel et plaid  fond; le dlibr fut remis  15 jours.
Je fus encore dner chez mon avou qui me dit: Votre affaire est
gagne, ils vont tre rosss d'importance; mais j'tais loin de compte,
je n'en vis la fin qu'en 1816.

Une tempte se prparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres.
On dbitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur tait dbarqu 
Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de l sur Lyon. Tout le monde
tait dans la consternation; mais la certitude clata lorsqu'il nous
arriva de bon matin un beau rgiment de ligne, le 14e, avec le marchal
Ney  sa tte. On disait qu'il allait pour arrter l'Empereur: a n'est
pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu  Kowno prendre un fusil et
avec cinq hommes arrter les ennemis, ce marchal que l'Empereur nommait
son lion, ne peut mettre la main sur son souverain. Cela me faisait
frmir, j'tais aux coutes, je n'arrtais pas. Enfin, le marchal se
rend chez le prfet; il fut fait une proclamation publie dans toute la
ville. Le commissaire de police bien escort publiait que Bonaparte
tait revenu et que l'ordre du Gouvernement tait de l'arrter. Et _
bas Bonaparte! Vive le Roi!_ Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e
de ligne mit les shakos au bout des baonnettes au cri de Vive
l'Empereur! Qu'aurait fait ce marchal sans soldats? Il fut contraint de
flchir.

Le soir, cette avant-garde arriva  l'htel de ville, mais pas comme
elle tait partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le
soir. Ils s'emparrent de l'htel de ville, et aux flambeaux il fallut
que le mme commissaire se proment pour faire une autre proclamation et
crier  tue-tte: Vive l'Empereur! Je puis dire que je me dilatais la
rate.

Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour
voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escort. La boule de neige
avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes
arrivaient de toutes parts. Arriv sur la place Saint-tienne, le 14e de
ligne se forme en carr et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit
former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir prs de
lui: Te voil, grognard.--Oui, Sire.--Quel grade avais-tu  mon
tat-major?--Vaguemestre du grand quartier gnral.--Eh bien, je te
nomme fourrier de mon palais et vaguemestre gnral du grand quartier
gnral. Es-tu mont?--Oui, Sire.--Eh bien, suis-moi, va trouver
Monthyon  Paris.

Ce beau cercle d'officiers form autour de l'Empereur firent une
couronne avec leurs pes au-dessus de sa tte. L'Empereur leur dit:
Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien 
craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse
d'Angoulme.

Il donna ses ordres et rentra  la Prfecture o je le suivis, et dans
la premire pice, je trouvai le gnral Bertrand. Vous voil, vous
tes content, vous nous restez.--Oui, mon gnral.--Vous viendrez me
voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre
gendarmerie s'est donc sauve?--Je ne sais pas, mon gnral.--L'Empereur
est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je
crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le cur, voil
deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer
chercher par les agents de police; la soutane va tre secoue; il en est
bien sr.

Un instant aprs, je vois arriver l'abb Viard, bien penaud en passant
au milieu de tout ce nombreux tat-major. Le marchal l'introduit prs
de l'Empereur pour recevoir son _galop_. Le corps d'officiers arrive
pour tre prsent avec son colonel; au sortir, celui-ci vient prs de
moi: Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?--C'est vrai,
colonel.--Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice 
Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.--Vous avez
grandi; votre carrire est belle, colonel.--Je vous remercie; nous nous
reverrons  Paris. Qu'il commande bien! dit-il  ses officiers, je vous
ai souvent parl du vieux Coignet, le voil, Messieurs! Et il me serra
la main. Je pris cong et me retirai content. Le lendemain, je partis
pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans
une barque pour Sens. La rivire tait couverte de bateaux pleins de
troupes et nous en trouvmes de submergs au passage des ponts (car on
marchait de nuit); les bords taient couverts de neige. Nous quittmes
notre barque et nous prmes des pataches pour arriver  Paris. Je
descendis chez mon frre faire ma toilette et fus faire visite  mon
gnral Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nomm  Auxerre
vaguemestre gnral du grand quartier gnral. Que je suis content, mon
brave, de vous avoir prs de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me
regarde. Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: Je dsire parler
au gnral Bertrand.--Je vais l'appeler, me dit le gnral Drouot. Le
gnral arrive: Dj, mon brave! vous avez donc pris la poste?--Je suis
venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six
jours, mon gnral.--Accord! partez!

Je pars de Paris le soir mme pour Auxerre et j'arrive le samedi matin.
 cette poque le public se promenait  l'Arquebuse le dimanche. Sur les
quatre heures, tant en grand uniforme, je partis pour me faire voir
comme si je n'avais pas quitt Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avou
qui me dit: Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.--Mais il
faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre  Paris.--Eh
bien, elle restera en suspens. Je partis pour prendre mon poste,
j'arrivai chez mon frre; je fus le lendemain chez mon gnral: Vous
voil, mon brave? Voil votre brevet; vous avez droit au logement avec
votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de
l'arrondissement de votre frre pour tre prs des Tuileries. Il faut
vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit
comme faisant partie du _bataillon sacr_  300 francs, vous irez les
toucher place Vendme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes
ordres, et vous passerez aux Tuileries  midi.

Je pris cong de mon gnral, je me rendis faubourg Saint-Honor, et
prsentai mon brevet au maire qui dit aprs l'avoir lu: Vous tes le
frre du logeur du march d'Aguesseau?--Oui, Monsieur.--Vous tes
vaguemestre du grand quartier gnral. Je voudrais avoir l'tat des
ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.--Je
vous remettrai cela, j'en prendrai note.--Vous me rendrez service,
crainte d'abus.--Vous l'aurez sous trois jours.--Depuis quand tes-vous
 Paris?--Depuis dix jours je suis  mon compte. Je ne pouvais me
prsenter sans ordre pour avoir mon logement.--Eh bien, vous y avez
droit depuis votre arrive  Paris; tout le bataillon sacr est log
chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement dat de
votre arrive  Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre
paye, et pour votre logement (6 fr. par jour). Je partis avec la main
pleine de pices de cent sous chez mon frre o j'avais mon logement et
mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendme, 3, chercher mes 300
francs de gratification du _bataillon sacr_. Arriv prs du capitaine
qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers
n'taient que soldats (il fallait tre officier suprieur pour tre
capitaine d'une compagnie de cent officiers): Je viens, capitaine,
rclamer les 300 francs qui me sont dus.--Comment vous
nommez-vous?--Coignet. Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: Je
n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.--Mais vous
avez mon argent.--Je vous dis que la paye est termine.--a suffit,
capitaine, je vais voir cela.

C'tait un vieil migr qui s'tait prsent  l'Empereur pour reprendre
du service et qui avait t mis en activit. Je rends compte au gnral
Bertrand du dsappointement que j'avais eu: Ce n'est pas possible! ce
vieux chevalier ne veut pas vous payer?--Du tout, mon gnral.--Eh bien!
je vais vous donner un petit poulet pour lui. Je reviens avec la
lettre: Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet,
il est tout plum. Son aide de camp debout prs de lui, il lit le petit
billet, et se retournant de mon ct: Pourquoi avoir t aux Tuileries?
ce n'est pas votre place.--Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre
gnral et fourrier du Palais, c'est moi qui suis charg du logement de
l'arme. Je vous promets de vous loger de la mme manire que vous
m'avez reu. Mes 300 francs, s'il vous plat. Je fus pay de suite et
portai cet argent  mon frre; je fus chercher mes coupons pour toucher
mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa.
J'avais droit  trois rations par jour; cela ajout  mon mois de 300
francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter
et je me mis  la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux
prs du Carrousel, chez un royaliste qui s'tait sauv; je les achetai
2,700 francs, ils taient trs beaux; mon frre me prta 2,500 francs.

Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frre; il me fit un contrat
par lequel je reconnaissais devoir  mon frre la somme de 2,500 francs,
et pendant qu'on rdigeait l'acte, je fis mon testament que je dposai
entre les mains du notaire. Mon frre qui me gronda en voyant la grosse
du contrat: Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu
trouveras mon testament chez ton notaire.

Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux
chevaux; tout cela termin, j'allai chez mon gnral lui faire visite 
cheval, domestique derrire, comme un commandant de place faisant sa
ronde. J'entrai  l'htel du comte Monthyon: Mon gnral, me voil
mont.--Dj! dit-il, c'est affaire  vous, et deux beaux chevaux!--Mon
cheval de bataille me cote 1,800 francs, et mon cheval de domestique
900 francs.--Vous tes mieux mont que moi; je suis content, mon brave;
vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils pays?--C'est mon frre qui m'a
prt.

Souvent le bon gnral venait me prendre chez mon frre pour m'emmener 
la promenade,  cheval ou en voiture, et m'invitait  dner en famille;
il se rappelait les bons feux que je lui faisais  la retraite de
Moscou. Tous mes prparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai
de rgler l'ordre de marche des quipages par rang de grade, pour viter
la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette
prcaution me servit, et je fus flicit plus tard.

Les prparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la
faade de l'cole militaire. L'Empereur, en grand costume, entour de
l'tat-major, vint y recevoir les dputs et les pairs de France; la
rception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithtre
pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous emes toutes
les peines du monde  traverser la foule si serre, qu'il fallut la
refouler pour arriver; et l, tout l'tat-major rang, l'Empereur fit un
discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer  l'arme
et  la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait:
Jurez de dfendre vos aigles! Le jurez-vous? leur rptait-il.

Mais les serments taient sans nergie; l'enthousiasme tait faible; ce
n'taient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en
aperut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire
manoeuvrer,  peine put-il passer la revue. Nous fmes forcs de protger
le cortge de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut
lieu le 1er juin; de retour de cette grande crmonie, je fis mes
prparatifs de dpart pour l'arme. Je quittai Paris le 4 juin pour me
rendre  Soissons, et de l  Avesnes, o je devais attendre de nouveaux
ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut
coucher  Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forces. Le marchal
Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: Monsieur le
Marchal, votre protg Bourmont a pass  l'ennemi avec ses officiers.
Le prince de la Moskowa en fut mu. Il lui donna le commandement d'un
corps d'arme de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: Vous
pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles, lui dit-il.

Lorsque nous fmes entrs dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu
de seigles trs hauts, les colonnes avaient de la peine  se frayer des
routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait
fouls aux pieds, ce n'tait que paille, o la cavalerie se perdait. Ce
fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus,
l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son
tat-major et un escadron de grenadiers  cheval. Il s'entretenait avec
un aide de camp; il regarde  sa gauche, prend sa petite lorgnette et
regarde avec attention sur une hauteur  pic trs loin de la route, dans
une plaine immense. Il aperoit de la cavalerie pied  terre, et dit:
Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un
officier de mon escorte, et qu'il parte reconnatre cette troupe. On me
fait signe d'approcher prs de l'Empereur: C'est toi.--Oui, Sire.--Va
au galop reconnatre la troupe sur cette montagne; tu vois cela
d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer. Je pars au galop; arriv au
pied de cette montagne rapide, je m'aperus que trois officiers
montaient  cheval et je crus voir des lances, mais je n'tais pas sr.
Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient
le tour de la montagne pour me couper ma retraite.  moiti de la
montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le
tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu' petits
pas. Moi, je m'arrte tout court; je vois des ennemis; alors trs poli,
je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en tais
pas en peine, mais c'taient les autres qui faisaient la route pour me
couper. Je regardai  ma gauche, et rien ne parut. Arriv au bas de la
montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette
plaine, je me tourne de leur cot et leur fais un grand salut en voyant
mon chemin libre. Je disais  mon beau cheval de bataille: Doucement,
Coco! (C'tait le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque
l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il
gagnait du terrain et a l'encourageait. Lorsque je le vis  moiti
chemin de la montagne et de l'tat-major de l'Empereur (qui regardait
mes mouvements, et me voyant serr de prs, envoya deux grenadiers 
cheval  mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportt
pas. Je regarde en arrire, et je vois que j'ai le temps ncessaire pour
faire mon -gauche et fondre sur lui  mon tour. Il me crie: Je te
tiens.--Et moi aussi, je te tiens. Appuyant  gauche, je fonds sur lui;
me voyant faire ce brusque demi-tour, il flchit, mais il n'tait plus
temps: le vin tait vers, il fallait le boire. Il n'tait pas encore
sur son retrait au galop que j'tais  son ct, lui enfonant un coup
de pointe. Il tomba raide mort, la tte en bas. Lchant mon sabre pendu
au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier prs de l'Empereur:
Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montr  faire un
pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'lite  la campagne de
Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien mont. L'as-tu vu, cet
officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lche, il devait engager
le combat et s'est laiss tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme
cela n'a pas de mrite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais d
prendre le cheval par la bride et vous le ramener. Il fit un petit
sourire, et le cheval arriva: C'est tel rgiment anglais. Tout le
monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui cder:
Donnez 15 napolons  mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et
prenez-le.

L'Empereur dit au grand marchal: Mettez le vieux grognard en note;
aprs la campagne, je verrai.

C'tait, je crois, le 14, de l'autre ct de Gilly, que nous
rencontrmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers
traversrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux
volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour
sortir; a montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidit de cette
cavalerie pour franchir la montagne; la ville tait pave. Nos
intrpides cuirassiers arrivrent sur les Prussiens et les sabrrent
sans faire de prisonniers; ils furent renverss sur leur premire ligne
avec une perte considrable; la campagne tait commence.

Nos troupes bivouaqurent  l'entre de la plaine de Charleroi que l'on
nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas  une
arme runie; notre Empereur ne les croyait pas runis non plus, et le
15 dans la nuit, il tait de sa personne  la tte de son arme. Le
matin, il envoya sur tous les points reconnatre la position de l'ennemi
dans toutes les directions (il ne restait prs de lui que le grand
marchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta prs d'un village 
gauche de la plaine, au pied d'un moulin  vent, et les armes
prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masques
par des enclos, des massifs de bois et des fermes. Leur position est 
couvert; on ne peut les voir, dirent tous les officiers qui arrivrent.
On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le
moulin  vent, et l par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand
marchal lui dit: Voil le corps du gnral Grard qui passe.--Faites
monter Grard. Il arrive prs de l'Empereur: Grard, lui dit-il, votre
Bourmont dont vous me rpondiez, est pass  l'ennemi! Et lui montrant
par le trou du moulin un clocher  droite: Il faut te porter sur ce
clocher et pousser les Prussiens  outrance, je te ferai soutenir.
Grouchy a mes ordres.

Tous les officiers de l'tat-major partaient et ne revenaient pas;
alors l'Empereur me fit partir prs du gnral Grard: Dirige-toi sur
le clocher, va trouver Grard, tu attendras ses ordres pour revenir. Je
partis au galop; ce n'tait pas une petite mission, il fallait faire des
dtours. Ce n'taient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre.
Enfin je trouve cet intrpide gnral qui tait aux prises, couvert de
boue; je l'abordai: L'Empereur m'envoie prs de vous, mon
gnral.--Allez dire  l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les
Prussiens seront enfoncs; dites-lui que j'ai perdu la moiti de mes
soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assure.

Ce n'tait pas une bataille, c'tait une boucherie, la charge battait de
tous cts; ce n'tait qu'un cri: En avant! Je rendis compte 
l'Empereur; aprs m'avoir entendu: Ah! dit-il, si j'avais quatre
lieutenants comme Grard, les Prussiens seraient perdus. J'tais de
retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoys avant moi; il
y en eut le soir, aprs la bataille gagne, six qui ne parurent pas.
L'Empereur se frottait les mains aprs mon rcit, il me fit dpeindre
tous les endroits par o j'avais pass. Ce n'est que vergers, gros
arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'tait des
bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts. Toutes nos colonnes
avanaient, la victoire tait dcide; l'Empereur nous dit:  cheval,
au galop! voil mes colonnes qui montent le mamelon. Nous voil partis.
Au travers de la plaine, se trouve un foss de trois  quatre pas de
large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrt, mon cheval
franchit, et je me trouvai devant Sa Majest, emport par sa rapidit.
Je craignais d'tre grond de ma tmrit, mais pas du tout. Arriv sur
le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: Si ton cheval tait
entier, je le prendrais.

Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes
renversrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura
jusqu' la nuit. La victoire fut complte; l'Empereur se retira fort
tard du champ de bataille et revint au village prs du moulin  vent.
L, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers
partirent porter ordre au marchal Grouchy de poursuivre les Prussiens 
outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le
comte Monthyon qui dictait ses dpches par ordre du major gnral, et
les officiers de service partaient de suite. Nous tions cette nuit-l
tous de service; personne ne prit de repos. Ces dpches parties, on
envoya deux officiers prs du marchal Ney, et toute cette nuit ne fut
qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille,
quoiqu'il manqut six officiers qu'on disait passs  l'ennemi.

Le lendemain, 17 juin 1815,  trois heures du matin, les ordres furent
expdis pour se porter en avant.  sept heures, nos colonnes taient
arrives. Nous n'avions que les Anglais devant nous  cette heure;
l'Empereur envoya un officier du gnie afin de reconnatre leur position
sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'taient pas
fortifis; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le marchal Ney arriva, et
fut tanc de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait
aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--Partez, Monsieur le
Marchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adosss prs du bois.
Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre
d'attaquer. Le marchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur,
prs d'un chteau sur le bord de la route; de l, il dcouvrait son aile
gauche, au point le plus fort de l'arme anglaise. Il attendait des
nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut
trouv prs d'un chteau par un officier qui dit  l'Empereur: Nous
perdons un temps bien prcieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma
route; ils ne se battent pas. L'Empereur fut soucieux aprs cette
nouvelle; je fus appel et j'eus l'ordre d'aller un peu  droite de la
route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui tait
appuye au bois. Je fus oblig, en descendant, de ctoyer la route 
cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un
mamelon o l'artillerie de la garde tait en batterie. Il faut dire que
nous avions t inonds de pluie et que les terres taient dtrempes;
notre artillerie ne pouvait manoeuvrer. Je passai prs d'eux, et lorsque
je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie
runies en masses serres dans sa partie basse; je le dpassai,
j'appuyai un peu  droite, et arrivai prs d'une baraque isole,  peu
de distance de la route. Je m'arrte pour regarder: sur ma droite, je
voyais de grands seigles et leurs pices en batterie, mais personne ne
bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands
seigles, et vis une masse de cavalerie derrire; j'en avais assez vu.

Il parat qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me
salurent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte 
l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie tait cache derrire les
seigles, leur infanterie, masque par le ravin, qu'une batterie m'avait
salu. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le
marchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrpide
marchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la
franchir.  chaque instant, il envoyait prs de l'Empereur pour avoir du
renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reut de la
cavalerie qui mit les Anglais en droute, mais sans succs prononc.
Encore un effort, et ils taient renverss dans la fort; notre centre
faisait des progrs, on avait pass la baraque malgr la mitraille qui
tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous
attendaient.

Il arrive un officier de notre aile droite; il dit  l'Empereur que nos
soldats battaient en retraite: Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy
qui arrive. Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer
de la vrit. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu
une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos
soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres
dispositions. Par une conversion  droite de son arme, il arrive prs
de cette colonne qui fut repousse. Mais une arme, commande par le
gnral Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un ct
oppos. Le centre de notre arme tait affaibli par cette conversion;
les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort  Ney
qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'arme
prussienne tait en ligne; la jonction tait complte; on pouvait
compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir.
L'Empereur, se voyant dbord, prit sa garde, se porta en avant au
centre de son arme en colonnes serres, suivi de tout son tat-major;
il fait former les bataillons en carrs; cette manoeuvre termine, il
pousse son cheval pour entrer dans le carr que commandait Cambronne,
mais tous ses gnraux l'entourent: Que faites-vous? criaient-ils.
Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire! Son dessein tait
de se faire tuer. Que ne le laissrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient
pargn bien des souffrances, et au moins nous serions morts  ses
cts, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'taient pas
dcids  faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut
entour par nous, et contraint de se retirer.

Nous emes toutes les peines du monde  en sortir; on ne pouvait se
faire jour  travers cette foule branle par la peur. Ce fut bien pis
quand nous fmes arrivs  Jemmapes. L'Empereur essaya de rtablir un
peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succs. Les
soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre,
confondus, se heurtaient, s'crasaient dans les rues de cette petite
ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_
derrire eux. C'tait  qui arriverait le plus vite de l'autre ct du
pont jet sur la Dyle. Tout se trouvait renvers.

Il tait prs de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait
se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le
parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrterait de
lui-mme quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au
marchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le dsordre
dura un temps considrable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'coutaient
personne, les cavaliers brlaient la cervelle  leurs chevaux, des
fantassins se la brlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi;
tous taient ple-mle. Je me voyais pour la seconde fois dans une
droute pareille  celle de Moscou: Nous sommes trahis! criaient-ils.
Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfonce; l'Empereur
ne vit le dsastre qu'arriv  Jemmapes.

L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi o il arriva
entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses
quipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes,
partie par Philippeville, o il entra vers 10 heures. Des officiers
furent encore envoys au marchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur
Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; l il eut une grande
discussion avec les gnraux admis  son conseil; les uns voulaient
qu'il restt  son arme; les autres, qu'il partt sans diffrer pour
Paris, et il leur disait: Vous me faites faire une sottise, ma place
est ici.

Aprs qu'il eut donn ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive
un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnatre;
c'tait la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille.
Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir
pour Paris, mais il y fut contraint par la majorit des gnraux; on lui
avait apprt une vieille carriole, et des charrettes pour son
tat-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au
colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de runir tous
les tranards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin,
l'Empereur se prsente dans une grande cour o nous tions dans
l'anxit; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand
plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le
revoir.

Nous restmes dans cette cour sans nous parler; nous remontmes cette
montagne trs rapide dans le plus profond silence, anantis par la faim
et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal  la monter, ayant
couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que
devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous tions bien malheureux.
On runit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitt leurs armes,
car la plus grande partie les avaient abandonnes pour se sauver, ne
suivant pas les routes et fuyant  travers les plaines. Le quartier
gnral runi, le comte Monthyon  sa tte, nous partmes pour Avesnes
l'oreille basse; nous arrivmes  marches forces  la fort de
Villers-Cotterets.  la sortie de cette grande fort, nous logemes la
nuit chez un mdecin. Le comte Monthyon me dit: Mon brave, il ne faut
pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre
pendant la nuit; je suis sr qu'ils sont  notre poursuite; il ne faut
pas nous dshabiller. Je plaai tous nos chevaux; heureusement je
trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consigns 
l'curie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prvenir le
gnral, et rentre prs de lui. Aprs avoir soup, je priai le gnral
d'ter ses bottes pour se reposer: Non! me dit-il. Je tire un matelas:
Mettez-vous l-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais
veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous prviendrai. 
trois heures du matin, les Prussiens attaqurent Villers-Cotterets; ils
dbouchaient par la grande route, ayant coup  droite pour nous
enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombrent sur notre
parc, et ils firent un carnage pouvantable.  ce bruit, je fais brider
et sortir les chevaux et cours prvenir mon gnral:  cheval, gnral!
l'ennemi est en ville.

C'est l qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux taient
arrivs aussitt que moi  la porte; le gnral descend l'escalier et
monte  cheval ainsi que moi: Par ici, nous dit-il, suivez-moi!

Il prend la gauche dans une alle  perte de vue qui longe la fort et
la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous tions pincs. 
deux portes de fusil derrire nous, taient des pelotons de fantassins
qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fmes arrivs au
bout de la grande avenue, le gnral mit pied  terre pour souffler et
dlibrer; ensuite, nous partmes pour Meaux. La dsolation rgnait de
toutes parts; nos dserteurs arrivaient, la plus grande partie sans
armes; c'tait navrant  voir.

Meaux tait tellement encombr de troupes qu'il fallut partir pour
Claye; l, nous trouvmes le pays dsert. Tous les habitants avaient
dmnag; c'tait comme si l'ennemi y avait pass. Tout le monde
rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus prcieux; les routes
taient encombres de voitures; ils avaient tout renvers dans leur
maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage.

Nous arrivmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les
barrires taient barricades; la troupe campait dans la plaine des
Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier gnral tait au
village de la Villette, o le marchal Davoust s'tablit. Il tait
ministre de la guerre, gnral en chef, enfin il tait tout; on peut
dire qu'il gouvernait la France. Toute notre arme tait donc runie au
nord de Paris, dans cette plaine des Vertus o le marchal Grouchy
arriva avec son corps d'arme qui n'avait pas souffert; on nous dit
qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier gnral tait runi 
la Villette, prs du marchal Davoust; comme j'tais vaguemestre,
j'avais le droit de me prsenter tous les jours pour recevoir les ordres
et assister aux distributions. L, je voyais arriver toutes les
dputations: gnraux et matadors en habit bourgeois... De grandes
confrences se tenaient nuit et jour; je dois dire  la louange des
Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, mme des
cervelas et du pain blanc  l'tat-major. Le matin,  4 et 5 heures, je
voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clture de
l'enceinte de Paris, prendre  gauche du village pour ne pas se faire
arrter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les
Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30
juin, je dis  mon domestique: Donne l'avoine  mon cheval; selle-le;
je vais voir les gardes nationaux.

Je pars bien arm; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils taient
carabins; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle
loin; ils m'avaient cot cent francs.

Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde  ma
droite et les gardes nationaux  ma gauche; j'arrive prs de nos
derniers factionnaires qui taient en premire ligne, l'arme au bras. Je
leur parlai; ils taient furieux de leur inaction: Point d'ordres!
disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous
avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants,
vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous dfend de
tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je
vois l-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui
donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne
craignez rien de moi, je ne passe point  l'ennemi.--Passez, capitaine.

Je vois derrire moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux
vient prs de moi et me dit: Vous venez donc sur la ligne en
amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous tes bien
mont.--Et vous de mme, Monsieur. Les trois autres appuyrent 
droite: Que fixez-vous l, me dit-il encore, sur la ligne des
Prussiens?--C'est l'officier l-bas, qui fait caracoler son cheval; je
voudrais aller lui faire une visite un peu serre; il me dplat.--Vous
ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon mtier, je vais le
faire sortir de sa ligne et le faire fcher, si c'est possible. S'il se
fche, il est  moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous
drangeriez ma manoeuvre. Retirez-vous plutt en arrire.--Eh bien!
voyons cela.

Je pars bien dcid. Arriv au milieu des deux lignes, il voit que je
marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son ct et sort de
sa ligne pour venir au-devant de moi;  cent pas des siens, il s'arrte
et m'attend. Arriv  distance, je m'arrte aussi et, tirant mon
pistolet, je lui fais passer ma balle prs des oreilles. Il se fche, me
poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je
fais alors mon -gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient
sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fche plus
fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit 
moiti de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et
fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relve son
sabre par-dessus sa tte, et, de la mme parade, je lui rabats mon coup
de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son
menton; il tomba raide mort.

Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui
m'entourrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au
galop au-devant de moi: Je suis enchant, dit-il, c'est affaire  vous;
vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie
de me donner votre nom.--Pourquoi faire, s'il vous plat?--J'ai des amis
 Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. 
quel corps appartenez-vous?-- l'tat-major gnral de
l'Empereur.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.--Et vos
prnoms?--Jean-Roch.--Et votre grade?--Capitaine. Il prit son calepin
et crivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit  droite du cot
des buttes Saint-Chaumont o se trouvait la vieille garde, et moi je
rentrai au quartier gnral avec mon cheval en main, bien fier de ma
capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'o vient
ce cheval: C'est un cheval qui a dsert et qui a pass de notre ct;
je l'ai agraf en passant.--Bonne prise, dit-il.

Arriv  mon logement, je fis donner l'avoine  mes chevaux, et vrifiai
ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les
choses ncessaires  un officier. Je fis desseller ce cheval et je le
vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus  l'tat-major
prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde prs du marchal:
les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que
confrences. Le lendemain, 1er juillet, nous emes l'ordre de nous
porter au midi de Paris, derrire les Invalides, o l'arme se runit
dans de bons retranchements. Je m'y rendis aprs avoir t prendre les
ordres de mon gnral; il me fit partir avec son aide de camp et ses
chevaux: Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre
possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir
de Paris; vous seriez arrts. Allez rejoindre l'arme qui se runit du
ct de la barrire d'Enfer, et l vous recevrez des ordres pour passer
la Loire  Orlans.

Arriv  la barrire d'Enfer o l'arme tait runie, je trouvai le
marchal Davoust  pied, les bras croiss, contemplant cette belle arme
qui criait: _En avant!_ Lui, silencieux, ne disait mot; il se
promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'arme
qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur
l'ennemi qui avait pass la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre
sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars 
traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur
Versailles, il ne serait rest pas un Prussien ni un Anglais devant la
fureur de nos soldats. Le marchal Davoust ne savait quel parti prendre;
il fit appeler les gnraux de la vieille garde et donna ordre au
gnral Drouot de montrer l'exemple  l'arme, disant qu'il ferait
suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orlans. Notre sort fut
ainsi dcid. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement
commena, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orlans. Les
ennemis formrent de suite notre arrire-garde, et ils eurent la cruaut
de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les
dpouiller, ainsi que les officiers.  notre premire tape, ils nous
serraient de si prs, que l'arme fit demi-tour et tomba sur leur
avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne
nous suivirent que de loin.

Nous arrivmes dans Orlans sans tre poursuivis; nous passmes le pont
sur la Loire et on tablit le quartier gnral dans un grand faubourg
qui se trouvait presque dsert; les habitants taient rentrs en ville
et nous manquions de tout. Quand nous fmes installs, on s'occupa de
barricader le pont par le milieu avec des poteaux normes et deux portes
 rsister contre une attaque de vive force; puis on mit la tte du pont
dans un tat de dfense, toute hrisse de pices d'artillerie. Nous
restmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux normes portes
s'ouvraient  volont pour aller aux vivres; nous fmes obligs d'aller
en ville pour en chercher. Nous trouvmes une pension  l'entre de la
grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais
cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand marchal derrire ses
batteries, les bras derrire le dos, bien soucieux; personne ne lui
parlait. Ce n'tait plus ce grand guerrier que j'avais vu nagure sur le
champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il
avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui tait le matre des
destines de la France, il n'avait qu' tirer son pe.

Un matin donc, comme  l'ordinaire, nous partmes  9 heures pour nous
rendre  notre pension pour djeuner. Arrive le traiteur qui nous dit:
Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prt  recevoir les
allis qui sont aux portes et vont faire leur entre; les autorits leur
ont port les clefs de la ville. Au mme instant, on crie: Aux
cosaques! Nous sortmes le ventre creux;  peine dans la rue, nous
vmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule
immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'oeil faisait
frmir; toutes les dames, richement vtues, avec de petits drapeaux
blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient
l'avant-garde en criant: Vivent nos bons allis! Mais la foule fut
presse par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis,
l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermrent, et chacun chez
soi, de chaque ct des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux
petits drapeaux, nos soldats s'en emparrent, et, bras dessus bras
dessous, les emmenrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y
opposer, mais les soldats pour toute rponse leur envoyaient un
soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser
la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers allis, comme ils
les appelaient. Leurs femmes passrent la nuit de notre ct; il leur
fallut retourner en bateaux.

Le marchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et
plaisirs se passent avec le temps. Nous remes l'ordre de porter le
quartier gnral  Bourges, et le marchal Davoust s'y installa, mais ce
ne fut pas de longue dure. N'tant pas le favori de Louis XVIII, il fut
dgomm par le marchal Macdonald, qui prit le commandement de l'arme
de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le
premier licenci.

Le marchal Macdonald arriva avec un brillant tat-major dont le chef
tait le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp
dcors de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le
marchal pour prendre ses ordres, et de l  la poste prendre les
dpches. J'arrivais toujours tard et trouvais le marchal  table. Il
vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dpches. Je
ne vous connais pas, lui dis-je, dites au marchal que son vaguemestre
l'attend  la porte.--Mais le marchal est  table.--Je vous dis que je
ne vous connais pas. Il va rendre compte au marchal de ma rsistance.
Faites-le entrer. Je vais prs de lui, chapeau bas; il se lve pour
recevoir son paquet, et me dit: Vous connaissez votre service, vous
avez bien fait de rpondre ainsi  mon aide de camp. Je vous remercie,
mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois
qu'il se prsentera avec mes dpches; il ne doit les remettre qu' moi.
Vous avez t en Russie?--Partout, Monsieur le Marchal! Je vous ai
port quelquefois des dpches de l'Empereur. (J'appuyais sur ce mot,
et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le marchal reprend: Il a
fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?--De la vieille
garde (depuis 1803, aprs mes quatre campagnes).--C'est bien, me dit-il,
je vous garderai prs de moi tout le temps ncessaire  votre
service.--Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte
Hulot.--Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet  la
poste, et ce qui fait partie de l'tat-major est sous le couvert du
marchal.--Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du marchal,
n'y en a-t-il pas pour moi?--Trois, Mademoiselle.--Il faudra m'en
apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.--Oui, chre amie,
le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien
tard?-- cinq heures.

Ce fut tous les jours la mme rptition en 1815. L'arme fut licencie
et reforme en rgiments qui portaient le nom de chaque dpartement.
Celui de l'Yonne tait command par le marquis de Ganet, parfait
colonel. J'ai eu l'occasion de le connatre  Auxerre.

J'tais charg de faire faire toutes les distributions chaque jour, et
pendant le temps que je restai  Bourges, je fis distribuer deux cent
mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la
demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre.

Le marchal me garda prs de lui le plus longtemps qu'il put, mais on
lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers  demi-solde; le 1er
janvier 1816, le marchal me fit appeler: Vous m'avez fait dire de
venir vous parler?--Oui, mon brave, je suis forc de vous renvoyer dans
vos foyers,  demi-solde. Je regrette sincrement de vous faire partir,
mais j'en ai reu l'ordre. J'ai tard le plus possible.--Je vous
remercie, Monsieur le Marchal.--Si vous voulez rejoindre le dpt de
l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de
grenadiers.--Je vous remercie; j'ai des affaires  terminer  Auxerre,
et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me dbarrasser. Je vous
demanderai d'aller  Paris pour les vendre.--Je vous l'accorde avec
plaisir.--Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes
chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu' Paris.--Vous pouvez
partir d'ici.--Je dsirerais passer par Auxerre.--Je vous donne toute
permission.

Je pris cong, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant
du palais, je me dis: Voil de belles trennes, il faudra se serrer le
ventre avec la demi-solde. Je dois dire que je n'eus jamais qu' me
louer des bonts du gnral.

Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais  Auxerre avec
trois beaux chevaux.  l'Htel de ville, je pris mon billet de logement
pour cinq jours au _Faisan_, l je trouvai une table d'hte o le
marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invit  sa table pour mes 3
francs par dner; c'tait trop cher pour ma petite bourse. Avec 73
francs par mois, on ne peut dpenser 90 francs pour dner, sans compter
mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris
toutes les mesures d'conomie. J'crivis  mon frre  Paris, de me
faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitt
qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reus de suite
les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une
voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruin. En
six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me cotrent 60
francs. Je fis une visite  Carolus Monfort, aubergiste  ct de mon
htel, qui me fit ses offres de service: Venez chez moi, me dit-il, je
vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs
par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez  la table
d'hte.--C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir
tous les fourrages chez vous.--Je me rappelle de vous en 1804, vous
logetes chez mon pre.--C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien
dur; je n'ai que 73 francs par mois.--Il faut renvoyer votre domestique,
mon garon d'curie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en
serez quitte.--Je vous remercie, lui dis-je, je suis content. Me voil
donc install chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez
le gnral Boudin: Gnral, me voil rentr sous vos ordres. Le
marchal Macdonald m'a donn une permission de quinze jours pour aller 
Paris vendre mes chevaux.--Je vous dfends de sortir d'Auxerre.--Mais,
gnral, j'ai la permission.--Je vous rpte que je vous dfends de
sortir de la ville.--Mais, gnral, je n'ai point de fortune. Comment
vais-je faire pour les nourrir?--Cela ne me regarde pas.--Quel parti
prendre?--Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il
faut leur brler la cervelle.--Non, gnral, je ne le ferai pas; ils
mangeront jusqu' ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal;
j'en ferais plutt cadeau  mes amis. Je pris cong et me retirai bien
constern, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus
absolu. Rentr dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique,
mais ce n'tait que le prlude. Je ne me doutais pas que j'tais sous
la surveillance de tous les dvots de la vieille monarchie. Install
chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hte: le
rgiment de l'Yonne tait casern  l'hpital des fous, porte de Paris;
il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangrent pour le prix de la pension,
et me voil doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces
nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de
vieille date,  cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi 
table. Je voyais qu'il dsirait faire ma connaissance et n'avait pas
l'air  son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nomm de
Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nomm
Saint-Lger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait t trouver
le roi  Gand, se dboutonnrent du beau rle qu'ils avaient jou dans
l'affaire du marchal Ney; ils se vantrent d'avoir t travestis en
vtrans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possdais plus.
J'tais prt  sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: Je
vous pincerai au premier jour.

Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour lgumes;
voil mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre
le plat et le faire passer par la croise. Je leur dis doucement:
Messieurs, il faut voir ce que dcide votre vieux capitaine. Je m'en
rapporte  lui.

Le vieux capitaine gote les lentilles: Mais Messieurs, elles sont
bonnes.--Nous n'en voulons pas.--Eh bien, leur dis-je, si je vous les
faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que
diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un
fouet de poste? a ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par
l. Vous m'avez compris, a suffit! je vous attends sous l'orme.

Mais j'attendis en vain; j'avais affaire  des plats d'tain qui ne
peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main.

Je reus l'invitation de me prsenter tous les dimanches chez le
gnral, pour assister  la messe comme mes camarades, et de l chez le
prfet; c'tait l'tiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme
nous tions beaucoup d'officiers, le salon du gnral se trouvait plein;
moi, je formais l'arrire-garde, je restais dans l'antichambre; je me
donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais t trop bien reu.
Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperu par le gnral, qui
tournait le dos  son feu; me voyant, il m'appelle: Capitaine!
approchez, mon brave.

J'arrive chapeau bas: Que me voulez-vous, gnral?--Je fais en ce
moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du
service; j'ai ordre de les dsigner. Si vous voulez, je me charge de
vous faire avoir une compagnie de grenadiers.--Je vous remercie,
gnral; le marchal Macdonald me l'a offert, j'ai refus.

Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le
capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: Voyez ce vaguemestre, qui
est revenu couvert d'or. Me voyant apostroph de cette manire, je
m'avance devant le gnral, et relevant mon gilet: Voyez, gnral,
comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons 
son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras...--Allons! allons,
capitaine!--Je ne le connais pas, ce n'est pas  lui de me parler; qu'il
s'en souvienne!

Je rentrai chez moi, suffoqu de colre; j'aurais voulu tre encore en
Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont
partout dans mon pays.

Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos
sditieux. Je m'attachai  cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait
Jacoud. Je demeurai chez lui  la sortie de mon htel; je n'eus qu'
m'en louer.

Un soir, je rentre chez moi  onze heures; je prends ma lanterne pour
aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours;
mon curie donnait dans la rue du Collge et j'entrais par l'intrieur
de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchs, je leur parle tout
haut: Vous voil donc couchs, mes bons amis. J'entends alors marcher
prs de la porte de l'curie, je dfais les deux verrous, je vois une
patrouille, arme au pied, qui m'coutait, j'ouvre la porte et leur dis:
Voil les personnes  qui je parle. Un peu confus, l'officier fait
porter les armes et continue son chemin. Mon Dieu! me dis-je, je suis
donc surveill.

Tous les jours j'allais au caf Milon passer mes soires et voir faire
la partie des vieux habitus. Je fis connaissance de M.
Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amiti; aprs avoir
pris sa demi-tasse de caf, il me disait: Allons, capitaine, faire
notre petite promenade. Nous sortions par la porte du Temple, nous
allions par des sentiers dtourns contempler les vignes. Je me croyais
seul avec mon ami, mais pas du tout! nous apermes un homme couch 
plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous coutait parler. La
police tait alors contre moi; je ne tardai pas longtemps  en sentir
les premires tincelles. Je fus invit  passer  l'Htel de ville pour
me prsenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat.
Je n'ai qu' me louer de son accueil, toujours bienveillant. Vous tes
dnonc, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des
propos contre le Gouvernement.--Je vous jure sur l'honneur que c'est
faux. Je renie la dnonciation et le dnonciateur; faites-moi me
justifier devant l'infme; mettez-moi en prsence de lui. Je ne vous
demande ni grce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrter,
vous tes le matre.--Allez, je vous crois, faites attention.

Le lendemain, je me prsente au caf, je retrouve mon ami Ravenot; nous
sortmes ensemble. Arrivs sur la route de Courson, je lui dis: Il ne
faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions
cachs dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est
venu me chercher pour paratre devant le maire, qui m'a renvoy; nous
n'avons pourtant pas dit un mot de politique.--Ce sont des gens qui font
ce mtier-l pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?--J'ai
demand son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes
courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de
l'oreille.

Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nomm
Cigalat, vtrinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924
francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait cot
1,800; il fallut passer par l. Il m'en restait encore deux. Lorsque le
60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison 
Auxonne, je reus une lettre du chirurgien-major: Mon brave Capitaine,
vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous
convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous
arrange, vous nous trouverez  Dijon. Nous sommes l pour le passage de
la duchesse d'Angoulme, le major en prend un, le commandant l'autre;
vous descendrez au _Chapeau-Rouge_; c'est l qu'ils logent.

Comment faire pour aller  Dijon? Si je le demande, on me dira: Je vous
dfends de sortir de la ville. Diable! mon coup serait manqu; il faut
partir  trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais
faire une mauvaise action. Le lendemain, j'tais  huit heures  l'htel
du Chapeau-Rouge.  onze heures, le rgiment de l'Yonne rentrait de
faire la conduite  la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafrachir
mes chevaux. On annonce mon arrive  ces messieurs; ils viennent; le
gros major me voyant, dit: Le matre de ces chevaux n'est donc pas
venu?--Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous
trompez; je suis le propritaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la
figure d'un domestique. Je suis dcor, et je l'ai t avant vous, ne
vous dplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?--Le cheval
normand.--Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs
promis.--Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frre,
payeur.

Une heure aprs, je revins livrer mon cheval, tout sell et brid, dans
la cour: Monsieur, si vous m'aviez demand celui-l, je ne vous
l'aurais pas donn; il vaut lui seul 1,200 francs. Et je dis au marquis
de Ganet qui tait l: Si vous voulez, je vous le cde au premier tage
mont par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable;
je vais vous faire voir les mrites de ce cheval.

Je monte en effet, et le fais manoeuvrer dans tous les sens; il marchait
le pas d'un homme en reculant; de mme, je le fais se dresser sur
l'appui d'une croise: Reste l! lui dis-je (il ne bougeait pas).
Voil, Monsieur le Major, un cheval de matre, et celui que vous avez
est mon cheval de portemanteau; il n'est point dress[61].

Le lendemain,  Auxerre, personne ne s'tait aperu de mon absence. Je
fus rendre compte de mon voyage  M. Marais: Le prononc de votre
procs est rendu; ils sont condamns chacun  1,500 francs de
dommages-intrts; je suis nomm pour vous faire restituer votre bien.
Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se dsistent, et le notaire
de Courson fera les actes de dsistement  leurs frais; je vais leur
assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous
regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre
frre. Mon frre sautait de joie: Voil 17 ans, disait-il, qu'ils me
font donner de l'argent! Le jour indiqu, nous partmes pour Mouffy,
accompagns de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui
n'en valait pas la peine, car il nous cotait 1,000 francs de plus que
sa valeur; mais nous avions gagn.

Lorsque ces malheureux se furent dsists, nous rentrmes  Auxerre; mon
frre dit  M. Marais: Tenez votre mmoire prt, je vous payerai de
suite, car mon frre n'a pas le sou. Les frais se montrent  1,800
francs, et nous avions pourtant gagn. Voyant cette note, je fis un peu
la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume!
Cette affaire rgle, nous partmes pour Druyes, notre pays natal, dans
un beau cabriolet pour assister  la vente des biens de nos dbiteurs.
Je convins avec mon frre de ne pas dpouiller notre pre, qu'il fallait
lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir
notre somme. Aprs un dbat orageux avec mon frre, on procda  la
vente. Nous nous rendmes chez notre pre pour lui faire part de nos
bonnes intentions  son gard: C'est plutt pour augmenter votre
fortune que pour la diminuer.--C'est bien, nous dit-il, mais je veux un
logement pour ma femme aprs moi.--Cela ne sera pas, lui dit mon frre.
Je me rappelle qu'elle m'a men dans les bois avec ma soeur pour nous
perdre. D'ailleurs, vous lui avez pass tout le reste de votre fortune,
vous avez dpouill vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de
froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que
nous. J'aurais consenti, mais mon frre, qui avait tant souffert des
cruauts de cette femme, ne voulait pas cder. Tout fut termin le mme
jour, mais mon pre nous garda rancune plus tard. Revenus  Auxerre, mon
frre rgla nos comptes; je me trouvai dbiteur de 700 francs: Eh bien!
me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous
serons quittes.--Choisis. Enfin, il me restait six arpents de mauvaise
terre et de vignes. Combien je me trouvai soulag d'tre dbarrass
d'une pareille somme envers mon frre! J'avais un cheval de reste pour
toute fortune. Le lendemain, nous fmes chez M. Marais lui porter ses
1,800 francs; nous fmes invits  dner et mon frre partit pour Paris.
Le dimanche, je fus invit  dner chez M. Marais qui me fit la remise
de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais
fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prter mon cheval
lorsqu'il avait des biens  visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais
d'autres se prsentrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: Il
est retenu par M. Marais. Je rendais compte de toutes ces invitations 
M. Marais qui connaissait tout le monde: Il ne faut pas le prter, vous
ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.--Il est 
votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me
tourmentent.--Il faut refuser--Il est venu ce matin un grand monsieur
habill en noir, maigre et ple, qui a la vue basse; il a l'air d'un
juge. Il m'a pri de lui prter mon cheval pour aller voir ses
bois.--Vous a-t-il dit son nom?--Oui, il se nomme Chopin.--Ne vous
avisez pas de lui prter votre cheval, il lui ferait manger des
javelles.--Et comment faire?--Il faut lui dire que je l'ai pour un
mois.--a suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.--Je m'en
charge, me dit-il.

Mon pre se fcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une
pension viagre; je partis pour Druyes afin de tcher de concilier cette
affaire par-devant le maire, M. Tremot. Allons, mon pre, il faut nous
arranger.--Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment
par an et 200 francs.--Mais a n'est pas possible, vous savez que je
n'ai rien; vous tes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?--Si
tu es venu pour cela, voil ce que je veux: il faut que ma femme ait de
quoi vivre aprs moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite. Je
fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon pre
possdait  l'poque de sa demande; il se trouvait tre plus riche que
moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements  M. Marais,
et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal
que mon pre avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas
compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamn  240
francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqu; je revins chez
mon avou: Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donn un mauvais conseil;
si j'avais laiss manger des javelles  mon cheval, je n'aurais
peut-tre pas perdu mon procs, car je crois que ce juge m'a nui.

Mon pre ne tarda pas  me faire signifier le jugement. Ce fut un coup
de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte,
et voil de fortes sangsues qu'on applique  ma bourse: 80 francs pour
quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher;
allez donc plaider, je me ferais plutt arracher les deux oreilles.
Aussi cela ne m'est jamais arriv depuis, je craignais trop les
sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre
demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis
mon cheval  M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites
affaires, ayant touch de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux
de payer les premiers 30 francs  mon pre (par le commissionnaire qui
me remettait son reu)!

Je me retirai chez le pre Toussaint-Armansier, place du March-Neuf; l
ma pension et mon logement ne me cotaient que 45 francs par mois avec
un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au
caf Milon regarder les habitus faire leur partie, sans jamais prendre
une tasse de caf; de l je sortais toujours avec mon ami
Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au
caf pour en sortir  dix heures. Voil la vie que je menais pendant
tout le temps que je restai garon.

Je ne passais pas plus de 15 jours sans tre dnonc, puis cela se
ralentit. Le commissaire de police tait interrog pour rendre compte de
ma conduite; je puis dire  sa louange que je lui dois ma libert, c'est
lui qui rpondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait
de l'oeil sans jamais me parler.

On fit la crmonie funbre de Louis XVI. Au jour indiqu pour la
clbrer, toutes les autorits furent convoques pour assister  ce
pnible service, et nous remes l'ordre de nous prsenter chez le
gnral Boudin pour aller prendre le prfet et nous rendre  la
cathdrale. L'glise tait pleine; aprs le service, M. l'abb Viard
monta en chaire, le gnral nous fit signe de sortir du choeur pour nous
mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre
gnral au milieu de nous. L'abb Viard lut le testament de Louis XVI
d'une voix de Stentor; aprs sa lecture, le voil qui tombe sur
l'usurpateur Bonaparte qui avait port le carnage chez toutes les
puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui gorgeaient les
enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers
devinrent ples, et le gnral, qui aurait d venir  notre secours, ne
dit mot. En sortant de cette crmonie, tout le monde tait silencieux;
je croyais touffer de colre contre l'abb Viard; il m'a fait une si
terrible blessure que je n'ai t depuis aux crmonies que forcment.
Voil ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en
souviennent! Il fallut que nous restmes humilis, il fallut aller  la
messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tte blanche,
aux cheveux _regrichs_, monter en chaire. Je crois que je serais sorti
de la cathdrale, tant cet homme me faisait mal  voir.

Un jour de Fte-Dieu, nous fmes chez notre gnral, de l chez le
prfet attendre le moment de partir pour la cathdrale, mais le chapitre
des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et
l'on vint avertir le prfet de ce contretemps. Au lieu d'aller 
l'glise, nous fmes obligs de courir pour la rattraper sur la place,
mais lorsque nous emes dpass le portail, longeant le clerg pour nous
porter derrire le dais, suivant notre gnral, on criait derrire nous
 tue-tte: En arrire! en arrire les officiers, en arrire! C'tait
le tribunal qui voulait passer devant nous.

Je me trouvais sur le ct gauche; le procureur du roi se trouvant  mon
ct, me dit: Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester
derrire?--Mais je suis mon gnral.--Je vous dis de laisser passer le
tribunal.--C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!--Je
ne vous connais pas, dit-il.--Je vous connais moi, vous vous nommez
Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse _gcher_ un
officier comme moi. Si vous tiez officier, je vous dirais deux mots.

Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent
l'insolence de me dire: Donnez-lui un soufflet. Je me retourne et les
regardant, d'un air de mpris: Que me dites-vous? C'est affaire  vous
de lui donner un soufflet et non  moi; vous seriez pardonns et moi
fusill. Il fallut que je restasse encore une fois humili. Cela fit
grand bruit dans la procession, un des aides de camp du gnral vint lui
rendre compte de ce qui venait de se passer derrire lui. Aprs la
crmonie, le gnral me dit: Mon brave, cela n'arrivera plus; on
connatra l'ordre de marche.--Il n'est plus temps, vous ne nous verrez
plus. Que M. Gachon s'en souvienne!

La duchesse d'Angoulme vint  passer  Auxerre et l'on fit tous les
prparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habills de
blanc, taient commands pour dteler ses chevaux sous la porte du
Temple. Moi, je reus l'ordre de me porter en grand uniforme  la porte
du Temple pour me placer  la portire de droite de la princesse, sabre
au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut
obir.

Arriv  mon poste, je me plaai prs de la portire, et mes dindons
habills de blanc tranaient la voiture au petit pas... Moi, avec ma
figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle
m'avait connu, que je ne l'aurais pas laiss insulter; j'ai toujours
respect le malheur. Arrive sur la place Saint-tienne, la voiture
s'arrta prs de la cathdrale, et le clerg avec la croix et le grand
crucifix ports par l'abb Viard et M. Fortin, vicaire, se prsentrent
 la portire de gauche. L'abb Viard prsentait son crucifix, et ce
pauvre Fortin, la tte penche sur l'paule de l'abb Viard, pleurait de
bon coeur; a coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait
presque l'envie d'en faire autant. Comme c'tait amusant pour moi!
Lorsque toutes les bndictions et les baisers de crucifix furent
termins, la voiture de la princesse, trane par les nes du port, fit
son entre dans la cour de la Prfecture. Au pied du perron, elle fut
reue par les autorits, et monta d'un pas lent les degrs: elle tait
ple, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui
pouvait contenir 300 personnes; l un trne tait prpar pour la
recevoir. Ma mission remplie, je me runis au corps des officiers en
demi-solde pour aller faire notre visite  cette princesse, fille du
malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncs et formons
le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot,
elle avait l'air rechign. Il se prsente une grande dame ple qui se
fait annoncer pour faire prsent d'un anneau ayant appartenu,
disait-elle, aux anctres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur
rend compte de cette visite  la duchesse qui dit: Faites retirer cette
femme. Force lui fut de se retirer, bien penaude.

En ce temps-l, il nous fut enjoint de chercher des tablissements, ce
qui voulait dire: Vous tes rpudis. Tous les officiers qui ne purent
rester en ville se sauvrent dans les campagnes pour vivre  la table
des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de
suite mon parti. J'allais  Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes
morceaux de vigne en bon tat, me disant que si j'y dpensais mes
conomies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme
mes deux hommes de journe, je faisais trembler le manche de ma pioche;
dans un mois, mes petits morceaux de vigne taient dans l'tat parfait.
Je ne le cdais pas  mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat
pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes
ampoules, mais je me dchanais contre l'ouvrage, disant: J'ai pass
par de plus grosses preuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la
terre doit nourrir son matre.

Je m'en revins  Auxerre pour des affaires plus srieuses, je m'tais
dit: Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus
rester garon, maintenant qu'il t'est permis de former un tablissement,
mais avant tout il faut la trouver.  qui me confier? Je fus faire
visite  M. More qui tait un de mes dignes amis, je le frquentais
depuis 1814. J'tais toujours bien reu. Il avait une parente pour fille
de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distingue
 cause de son activit au commerce, mais je ne disais mot; le temps
m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds
de commerce, et sans rien dire de ses intentions  ses parents, elle en
devint propritaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour,
confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: Connaissez-vous un
capitaine dcor qui demeure  Champ?--Non, Madame.--C'est qu'il
dsirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui tait chez M.
More depuis 11 ans, et qui vient de s'tablir  son compte.--Et o
est-elle tablie?--Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a pay le
fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.--Eh bien,
Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes
crmonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.

Je pris cong: Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il
ne faut pas perdre de temps. Le mme jour je vais chez Mlle Baillet;
c'tait son nom de famille: Mademoiselle, je dsirerais avoir du caf
et du sucre.--Volontiers, Monsieur, dit-elle.--Je voudrais avoir le caf
frais moulu.--Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?--Une livre
me suffit. Et voil que je lui fais tourner son moulin.

Cette opration finie et mes deux paquets attachs je paye: Je n'en ai
pas pris beaucoup?--Tant pis, Monsieur.--Ce n'est pas cela que je
dsirais; c'est  vous que je veux parler.--Eh bien! parlez, je vous
coute.--Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma
commission moi-mme, sans prambule et sans dtour; je ne sais pas faire
de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.--Eh bien, je
vous rponds de mme, cela se peut.--Eh bien, Mademoiselle, votre heure,
s'il vous plat, pour parler de cette srieuse affaire?-- six heures.

 six heures prcises, je me prsente: Vous n'avez pas la
permission?--Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et
de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte
en dot 12,000 francs.--Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison
et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.--Pour moi, je n'ai rien que
quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes
mes petites conomies sont enfouies dans la rparation de mes vignes; je
ne croyais pas me marier sitt.--Eh bien, demandez votre permission, je
vous donne ma parole.--Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne.
Demain, je ferai ma demande au gnral.

Je fus bien accueilli du gnral: Je vais faire partir votre demande de
suite et je vais l'apostiller.--Je vous remercie, gnral.

Huit jours aprs, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet:
Voil ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si
vous tes en rgle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.--Vous
allez bien vite; il faut que j'en fasse part  mes parents.--Prenez tout
le temps ncessaire et puis nous fixerons l'poque que vous voudrez. Je
dsirais me marier le jour de ma fte, le 16 aot.--Cela n'est pas
possible, c'est jour de fte; mettons cela au 18, je vais crire  Paris
pour inviter seulement ma soeur, car nous ne ferons pas de noce.--C'est
bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.--Et votre
famille est trop considrable.--Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de
notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voil tout.--Cela
coterait 5  600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit
commerce.--Je vous approuve. Nous fixmes le 10 pour le contrat, et le
18 pour notre mariage.

Le contrat fut pass; M. Marais fut mon tmoin, et M. Labour, celui de
ma future; ma dot en espces tait des plus minces. Je lui dis: J'ai
pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bont de faire le reste.
Je vous offre une montre  rptition, une belle chane et deux couverts
d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien  dsirer: 40
chemises, et le reste  proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs
par an de la Lgion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne
dois pas un sou.--Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.

Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prter
80 francs pour acheter un chle que je portai aussitt  ma future; elle
fut enchante. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon
mariage: Avec qui vous mariez-vous?--Avec votre cousine, Mlle
Baillet.--C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous
offre mes services.--Je pourrais en avoir besoin.--Comptez sur moi.

Je passai aussi chez M. Labour: C'est vous qui tes cause de mon
mariage avec votre amie; vous m'avez donn l'veil; sans vous, on aurait
pu me la souffler.--Combien nous sommes heureux de vous en avoir parl.

Ce n'tait pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller 
confesse. Je prends des renseignements: Il faut vous adresser  M.
Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.

Je vais de suite chez lui: Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour
me marier.--Mais tes-vous confess?--Pas du tout, c'est pour cela que
je viens prs de vous. Que peut-on demander  un militaire? J'ai fait
mon devoir.--Eh bien, je vais faire le mien. Il met ses deux genoux
sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prire, et, quittant sa
chaise, il me donne sa bndiction qui en valait bien une autre, avec
mon billet de confession: Vous direz  l'abb Viard que c'est moi qui
vous marie. Qui pousez-vous?--Mlle Baillet.--Ah! me dit-il, j'ai fait
mes tudes avec son pre; est-elle confesse?--Non,
Monsieur.--Envoyez-la-moi.--a suffit. Je dsirerais tre mari le 18, 
quatre heures du matin.--L'glise ne s'ouvre qu' cinq heures, mais je
prendrai les clefs  quatre heures et demie, et je serai  la porte.--Je
vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.--Je l'attends.

Je sautai de joie d'tre dbarrass de cela. Je vais chez ma future:
Mademoiselle, je suis confess; M. Lelong vous attend.--Eh bien, j'y
vais.--C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre
pre, il me l'a dit.--Eh bien, restez prs de ces demoiselles; je ne
serai pas longtemps. Tout fut termin en une demi-heure, et le
lendemain nous portmes nos 3 francs  l'abb Viard.

J'avais tout prvu pour partir; j'avais lou une voiture  quatre places
qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'glise.  six heures,
nous tions en voiture aprs avoir pris la tasse de caf. Personne
n'tait lev dans le quartier; c'tait comme un enlvement. J'avais
prvenu  Mouffy que je mnerais mon pouse le 18, qu'on m'attende, moi
quatrime, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris
un pt de 3 francs, et nous voil partis dner  Mouffy.

Le lendemain, nous fmes  Coulanges dner chez M. Ledoux qui nous
attendait avec un dner de crmonie; sa demoiselle tait fille de
boutique de mon pouse. Nous revnmes  Auxerre  neuf heures du soir,
personne dans le quartier se doutait de rien.

Le lendemain, je me lve  cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les
voisins me voyant si matin diraient: L'amoureux est bien matinal. Le
lendemain, mme rptition; ils ne se doutaient pas que je fusse mari.
Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai
dpens 20 francs en deux jours; on ne peut pas tre plus modeste.

Le dimanche, nous fmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne
pas les avoir invits  la clbration de notre mariage: Ne m'en voulez
point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au
sortir de l'glise, ne pouvant vous recevoir; vous tes trop nombreux,
je ne vous demande que votre amiti. Les dames disaient: Si nous
avions assist seulement  la bndiction.--Il tait trop matin pour
vous dranger. C'tait partout les mmes reproches.

La famille tait si nombreuse que nous en emes pour trois jours. Ces
pnibles visites termines, je pris de suite le collier; je me
multipliai:  quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit
mnage, je mettais la main  tout avec mon aimable pouse. Nous n'avions
pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de
mnage  3 francs par mois. Je pris donc la serpillire pour brler mon
caf, mais comme j'tais en disponibilit, il me fut dfendu de la
porter. Il fallut se rsigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir
un crdit en piceries: Je vous donnerai tout ce dont vous aurez
besoin.--Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai
seulement un livret.--Tout ce que vous voudrez.--Eh bien, commenons
aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me
fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des
cierges.--Tout ce que vous voudrez est  votre service.

Mes emplettes se montaient  1,000 francs; il voulait m'en faire prendre
davantage: Si j'en ai besoin, je reviendrai. Je fus chez M. Labour lui
faire pareille demande: Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez
besoin, avec un livret seulement.--C'est entendu, je partage ma pratique
entre vous et M. More.--C'est juste, c'est de droit.--Voyons,
commenons! Voil la note que ma femme m'a donne; mettez toutes ces
marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M.
More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?--Tout
m'arrange avec vous. Sa note montait  800 francs.

Tout cela plac, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement 
son bonnet de coton en me voyant entrer: Voil une note.--C'est trs
bien, mon brave; vous aurez cela ce soir. J'en fis autant chez M.
Labour. Les quatre notes runies se montaient  3,500 francs; c'tait
effrayant pour moi, mais ma chre pouse me disait: Sois sans
inquitude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une svre
conomie; nous viendrons  bout de tout. Que j'tais heureux d'avoir
trouv un pareil trsor!

Lorsque toutes nos marchandises furent places et nos factures
reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c'est M. Fleutelat.
Aprs les compliments, il me dit: Capitaine, si vous voulez, je vous
prte 10,000 francs sans intrt.--Je vous remercie; cela m'empcherait
de dormir! M. More et M. Labour m'ont ouvert un crdit, je vous suis
bien reconnaissant.

Lorsque nous fmes bien organiss, les acheteurs arrivrent de toutes
parts, et la vente allait on ne peut mieux: 1,500 francs par mois.
J'tais content de pouvoir porter 1,000 francs  M. More et 500 francs 
M. Labour; je renouvelais nos marchandises avec joie.

J'tais toujours tourment par l'inquitude des dnonciations. Lorsque
je voyais un agent de police, je croyais que c'tait pour moi, et
souvent je ne me trompais pas: Que me voulez-vous, Monsieur?--Passez 
la Mairie.--Je vous suis dans une heure.--a suffit.

Ma femme tait tourmente: Mais tu n'es sorti que pour aller chez M.
More.--Ma chre amie, quand tu me mettrais dans une bote, ils me
feraient parler par le trou de la serrure.

Je me rendis  la Mairie, devant M. Leblanc: Que me voulez-vous,
Monsieur le Maire?--Mon brave, vous tes dnonc.--Ce n'est pas
possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More; je
ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne
sors pas, je n'ai t au caf qu'une fois depuis que je suis mari. Je
vous prie de garder l'infme qui me dnonce; mais, je crois ne pas me
tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des
secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3
francs. Aux plus mal chausss, je donne mes bottes et mes souliers, mais
je n'ai plus rien  leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon
coeur, que c'est des espions au lieu d'tre des prisonniers. Vous devez
savoir cela, Monsieur le Maire, c'est la police de Paris que l'on fait
venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu
chez moi, je les recevrai  la porte.

Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit: Vous
pouvez vous retirer.--Je vous salue, Monsieur le maire. Je rentrai chez
moi: Eh bien! me dit ma femme, que te voulait-on?--Eh bien! encore une
dnonciation sans preuve.--Il ne faut plus laisser entrer personne dans
notre chambre.--Je crois avoir devin que c'est la police de Paris qui
me poursuit. M. Leblanc m'a renvoy sans aucune observation, c'est son
secret et non le mien; il m'a bien reu. Mon pouse me dit: Mon ami,
il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te
dsennuyer.--Je le veux bien, lui dis-je.

Je me mets  la recherche; j'en parle  M. Marais qui me dit: Je vous
trouverai cela; il n'en manque pas. Il vint me trouver: J'ai votre
affaire prs de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le pre
Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin. Je
vais trouver Chopard: Vous voulez vendre votre jardin?--Oui,
Monsieur.--Voulez-vous me le faire voir?--De suite, Monsieur.--Allons-y!
S'il me convient et que le prix ne soit pas trop lev, je vous
l'achterai.

Visite faite, je dis: Combien en voulez-vous?--1,200 francs.--Si vous
voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu'elle le voie; si
a lui convient, nous pourrons nous arranger. Ma femme y va et dit: Il
nous convient, tu peux l'acheter. Je vais trouver ces pauvres gens et
termine le march pour 1,200 francs.

Ah! que j'tais heureux d'avoir un jardin! C'tait un dsert, mais en un
an il changea de face; j'y dpensai 600 francs; j'y faisais trembler la
pioche et la bche; j'en fis mon Champ d'asile.

Dans mon jardin j'tais  l'abri des espions, j'en fis mes dlices,
celles de ma femme; je lui dois ma belle sant; j'abandonnai tout le
monde (je dois dire que je voyais des perscuteurs partout). Depuis 30
ans que je cultive mon champ de retraite, je n'ai pas pass deux jours
sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagn de ma
femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille! Je plantais
des arbres, j'en rformais; je laissai l'alle principale un peu
troite, mais que je ne pouvais changer  cause de ses beaux arbres. Je
fis un joli parterre et trois berceaux; je plantai des quenouilles qui
ont 25 pieds de haut; il est rare d'en voir de pareilles.

Lorsque tout fut termin, on vint me visiter; on venait voir le vieux
grognard, toujours habit bas et pioche  la main, qui tait heureux
d'avoir un coin de terre.

J'eus le bonheur de devenir pre d'un garon qui faisait toute mon
esprance; mais je le perdis  l'ge de 14 ans. Cela brisait toutes mes
joies.

En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne rcolte; je vendis
pour 1,000 francs de vin qui bouchrent un trou de mes dettes. Comme
j'tais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs  M. More
et  M. Labour!

Mais les espions taient toujours  ma poursuite.  la fin de septembre
1822,  10 heures du matin, un bel homme se prsente chez moi, assez
bien vtu: redingote bleue, pantalon _idem_, beaux favoris noirs. Un
coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu' la bouche; il avait
tout  fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empcher de le faire
entrer dans ma petite chambre: Donnez-vous la peine de vous asseoir,
vous prendrez bien un verre de vin? Ma femme dit: Si vous voulez, je
vais vous donner un bouillon?--Ce n'est pas de refus, dit-il.

Aprs s'tre rafrachi, il me fit voir une liste de tous les officiers
qui restaient en ville: Qui vous a donn cette liste?--Je ne le connais
pas.--Avez-vous trouv quelque chose?--Oh! oui, me dit-il.--Je dis  ma
femme: Donne-lui 3 francs.--De suite, mon ami.

Je lui demandai d'o il venait: Je viens de la Grce. Et il tire de sa
poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui
commandaient en Grce: Pourquoi avez-vous t l-bas? Permettez-moi de
vous faire cette question.--C'est mon commandant qui m'a emmen avec
lui.--Et pourquoi tes-vous revenu?--C'est que j'ai vu empaler mon
commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitt de suite le
pays.--Qu'ai lez-vous faire?--J'ai des protecteurs au ministre de la
guerre.

Je congdiai mon individu, qui se rendit de suite  la mairie pour me
dnoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos  un conscrit dans
la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: Bonjour,
capitaine.--O vas-tu?--En Espagne.--Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni
toi, ni tes camarades.

Je ne tardai pas  tre appel devant le maire;  midi, l'agent de
police me prvint que j'tais attendu. J'y vais sans faire de toilette,
en casquette: Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Eh bien, dit-il,
si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il
me tenait les deux mains.)--Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas
dnonciateur.--Et si vous voyiez que l'on voult me faire du mal, me le
diriez-vous?--Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de
faire la rcolte, on a coup vos vignes par le pied. Si je l'avais vu,
je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouv l'individu sur le
fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa dclaration
devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donn la
correction devant vous. Voil comme j'entends les dnonciations.--Mais
ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous tes dnonc.--Je proteste; je
ne vous demande ni grce ni protection, je suis innocent. Je connais
l'infme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait
de Grce. Je lui ai donn 3 francs, un bouillon et deux verres de vin;
il n'y a que lui qui a pu me dnoncer; si vous voulez le permettre, je
vais aller chez le gnral.--Il le sait.--Dj! C'est  dix heures que
l'infme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux
heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprs du
gnral?--Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura
dit.--a suffit.

J'arrive rue du Champ; je trouve le gnral en grande robe de chambre
dans son salon, prs d'un bon feu: Mon gnral, je vous
salue.--Bonjour, Monsieur.--Je ne suis pas _Monsieur_, gnral, je suis
le capitaine Coignet qui vient d'tre encore dnonc, mais cette fois je
connais le sclrat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est prsent chez
moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien
connatre celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie
ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donn 3 francs, deux verres de vin,
un bouillon, et pour rcompense de mon obole, il est venu me dnoncer
comme un lche. Vous devez l'avoir gard, je pense, pour nous mettre en
prsence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela
finisse. Voil six ans passs que je suis sous votre surveillance sans
l'avoir mrit. Aujourd'hui, gnral, c'est ma mort ou ma libert que je
viens vous demander, vous tes matre de choisir. Je ne vous demande pas
de grce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole
doit vous suffire. Voil mon dernier mot: je viendrai demain  trois
heures pour savoir ce que vous aurez dcid. Vous tes matre de me
faire arrter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil,
je parcours les rues, et si je trouve l'infme, je crie aux citoyens:
Rangez-vous que je tue ce chien enrag!--Allons, capitaine,
calmez-vous.--Gnral, si votre mouchard ne vous dit pas la vrit,
faites-lui donner cent coups de bton, et vous ne serez plus
tromp.--Vous pouvez vous retirer.

Il vint me conduire jusqu' la porte; j'avais frapp juste. Le
lendemain,  trois heures moins un quart, j'tais sur le pas de ma
porte, attendant l'heure de partir chez le gnral; arrive M. Ribour:
Capitaine, je viens vous dire que toutes les dnonciations ont t
brles devant moi; elles se montaient  42. Vous pouvez parler, dire
tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dnonc. La gat reparut
chez moi, mais le 8 mai, la grle ravagea mon jardin; je perdis ma
petite rcolte. Ceux qui furent prservs de ce flau firent du bon vin
 Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui
me sauvrent pour l'anne 1822.

Mon pre fut, comme moi, victime de dnonciations[62]; il fut poursuivi
pour propos sditieux et un mandat d'amener lanc contre lui. Un ami le
prvint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le
manqurent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha
dans un village; mais il avait perdu sa libert, il fallait rester
enferm. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gte en gte, ne
marchant que de nuit, il se rendit  la prison d'Auxerre pour subir la
peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamn  3 mois de
prison. Il tait accus d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix
mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On
vint me dire qu'il tait en prison; je fus de suite le voir, je
l'embrassai: Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?--Je craignais de
te faire de la peine.--Qui a pu vous dnoncer?--Trubert.--Le malheureux,
dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle
Defrance; ce n'est pas possible.--C'est lui, te dis-je.--Je vous
apporterai tous les jours  manger.--Je veux une bouteille d'eau-de-vie
pour donner  ceux de ma chambre; je leur chante messe et vpres le
dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.--Je ne vous laisserai manquer de
rien.

 sa sortie de prison, il me laissa un _pouf_ de 35 francs chez
Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du caf Milon; il se
faisait apporter des morceaux de rti, et c'est moi qui payais ainsi les
messes et les vpres qu'il chantait aux prisonniers.

En 1823-1824, je fis une moyenne rcolte, mais en 1825 je fis
d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour,
et il me resta 300 francs que j'employai de suite en piceries, sans en
prendre un sou de plus. Rentr chez moi, je dis  mon pouse: Je suis
le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voil pour 300
francs de bonne picerie qui ne doit rien  personne. Le Roi n'tait
pas plus content.

Ma petite maison se maintenait; je renonai tout  fait au monde. Je
partais dans l't avec mon pouse  trois heures du matin; je revenais
du jardin  six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; 
neuf je revenais djeuner.

Voil la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon pouse
chrie. Que la terre qui la couvre soit lgre! Elle a fait du bien aux
pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une
sbille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'tait
impos 12 francs par mois, je lui disais: C'est bien lourd, ma chre
amie.--Cela nous portera bonheur. (J'ai toujours continu, mais j'en ai
perdu deux qui m'ont allg de 6 francs; reste  payer 6 francs par
mois.)

Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres  sa table depuis que nous
avons quitt le commerce. J'ai rform tout cela depuis que je suis
seul; je me rserve seulement de porter moi-mme l'obole que mon pouse
avait contract l'habitude de donner  ses pauvres. Toutes ses volonts
sont sacres pour moi; elle m'a pri par un crit qui est dans mon
secrtaire, sans date ni signature, de faire 100 francs  son frre
Baillet, qui est  Paris. Cela est pay tous les trois mois sur ma
pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme
de 172 francs par an.

J'ai t entran dans ce pnible souvenir qui ne se trouvera peut-tre
pas  son lieu et place. Maintenant je reviens  mon sujet. Les annes
1826  1829 se passrent sans vnements pour moi; l'accomplissement de
mes 30 ans de service tait chu; il y avait longtemps que je
l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes
services se montaient pour 30 ans  1,200 francs; pour 12 campagnes, 
240 francs; pour 6 mois,  10 francs; Total: 1,450 francs. Je reus ma
retraite le 23 aot 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de
service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi prs de son cousin,
M. Martineau des Chesnez, charg du personnel au ministre de la guerre.
Je reus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du
monde quand je reus ce brevet de pension se montant  1,450 francs au
lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en
disant: Tant mieux! mes pauvres en profiteront. Je tins parole, je
doublai mes aumnes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un
militaire qui avait deux garons et une fille, je mis les deux garons
en classe qui me cotrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma
dfroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de
progrs qu'il entra au petit sminaire d'Auxerre; maintenant il est cur
dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela
me suffit.

L'anne 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les ttes
taient chauffes contre les vieilles monarchies, on voulait les
chasser pour la dernire fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui
donne le branle aux rvolutions. Paris changerait de gouvernement aussi
souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre tait aussi en
mouvement; c'tait tout feu. Heureusement que a ne dpassait pas les
portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits
rassemblements  la porte du Temple,  l'Htel de ville,  la
Prfecture, sur la route de Paris pour arrter les dpches; ils se
donnaient bien garde de dpasser la montagne Saint-Simon, mais ils
escortaient la malle-poste. Ah! les bons dfenseurs de la patrie! Je les
regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert tait
content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les
bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il tait
heureux!

Quant aux autorits d'Auxerre, les moutards les avaient expulses, ils
s'taient empars de l'Htel de ville et avaient arbor le drapeau
tricolore. On se dpcha de rtablir l'ordre, on forma de suite la garde
nationale, les lections eurent lieu le plus promptement possible. Je me
trouve trs surpris de me voir nomm porte-drapeau sans ma permission.
La loi tait pour moi: j'tais libre d'tre de la garde nationale ou
non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: Mais qui vous a permis de
me nommer sans mon aveu?--Tout le monde vous a port; vous tes nomm 
l'unanimit; vous ne pouvez refuser.--Vous tes donc les matres? Qui
est votre chef de bataillon?--C'est M. Turquet.--Vous avez fait un bon
choix, je vous rendrai rponse demain; si j'accepte votre drapeau, je
serai  l'Htel de ville  midi.

Je consultai mon pouse: Il ne faut pas refuser, dit-elle.--Mais c'est
une dpense norme, et un fardeau bien lourd pour moi.--Ne refuse pas,
je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.--Ils m'ont pourtant
bien fait souffrir avec leurs dnonciations; ils mriteraient que je les
envoie promener.--Non, me dit-elle, ne pense plus  cela.--Mais cela va
nous gner, il me faut 200 francs.--Ne recule pas, je t'en prie.

 midi je leur portai ma rponse: Voil notre porte-drapeau!
crient-ils.--Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon matre et non
pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est l. Si vous croyez
me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez,
mais je le porterai.--Nous vous donnerons un aide.--Et cette dpense
qu'il faut que je fasse! vous tes riches, vous autres, mais moi
pas.--Allons, mon brave, vous tes des ntres.--Je vous promets de me
mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le
faire rentrer  son poste; les moutards l'ont chass; ce n'est pas 
nous  faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplac. Il faut de
suite nommer un officier de planton chez le prfet pour le protger; les
moutards lui mettent la baonnette sur la poitrine pour lui faire donner
les dpches.

Tous mes avis furent suivis; l'autorit reprit son cours et le maire
revint  son poste. La garde nationale fut convoque pour se rendre 
l'Arquebuse au nombre de 1,500  1,800 hommes, tous en blouse (les
tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reus l'ordre de m'y rendre
pour tre reu, car a pressait; le canon ronflait  Paris, on faisait
la chasse aux Suisses;  Auxerre, on avait improvis un drapeau pour
faire les premires proclamations; tous les jours on me promenait dans
toutes les rues avec mon pnible fardeau. Quand je rentrais, j'tais en
nage.

Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui
cotait 600 francs, il tait magnifique; la draperie tait aussi large
que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en
pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits taient tremps.
Comme c'tait amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son
pe! Ils me tenaient des deux heures  parcourir toute la ville, puis
arrivs  l'Htel de ville, il fallait le reporter chez le commandant
Turquet sur le port; si on l'avait gard, je les aurais remercis. Je
faisais plus que mes forces; je le donnai un jour  M. Mathieu pour le
descendre, il ne put le porter  son terme.

Heureusement la Reine en avait brod un, dit-on, pour la garde nationale
d'Auxerre; il fut apport par le duc d'Orlans. Toute la garde nationale
des campagnes arriva pour cette grande crmonie; le prince descendit au
_Lopard_, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les
chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'tait de rigueur). Il fallut
passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde
l'curie; personne ne tint compte de nous, nous passmes la nuit 
grelotter, couchs sur le fumier. Voil la prvoyance des autorits
d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait
t  notre place, les chefs ne les auraient pas laisss dans un pareil
tat; le lendemain, il fallut reporter le drapeau  l'Htel de ville. Je
profitai de cette occasion pour passer chez moi, et djeuner le plus
vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me
reconnatre; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes
dans la grande alle de l'peron  droite. Lorsque tous furent placs,
on fut prvenir le duc d'Orlans; je fus  mon poste pour recevoir le
drapeau. Le prince arrive  cheval, le portant lui-mme; il s'arrte
devant moi. Je lui dis: Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains
du soldat qui a t dcor le premier, le 14 juin 1804, au dme des
Invalides, par les mains du premier Consul.

Le prince rpondit: Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus
pour qu'il soit bien dfendu. Ces paroles et les miennes furent
consignes dans le journal.

Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai
souffert; tous les fourriers et caporaux m'crasaient les pieds, tant
pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide
nomm Charbonnier, ancien gendarme dcor; sans lui, je n'aurais pas pu
faire mon temps.

Le duc d'Orlans, rentr  son htel, prit des informations sur mon
compte, et le lendemain nous fmes lui faire la conduite avec le
drapeau. Arriv  Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de
moi. Le Roi voulut claircir cette affaire, fit demander mes tats de
service au ministre de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les
campagnes. Il envoya  la chancellerie pour s'assurer si rellement
j'avais t dcor le premier ainsi que je l'avais dit  son fils; tout
lui fut affirm. Il vit que j'avais t nomm officier de la Lgion
d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais
que j'avais intress le duc d'Orlans en ma faveur; je ne le sus qu'en
janvier 1847.

Les vieux lgionnaires de toute la France faisaient des ptitions  la
Chambre des dputs pour rclamer notre arrir des sept ans que les
Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa ptition 
M. Larabit qui tonnait  la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne
reniait pas notre dette, mais c'tait toujours rejet; il ne lchait pas
prise; tous les ans, il recommenait. Un jour je le vis et lui dis:
Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement
obtenir les intrts de nos sept ans? Les intrts de 875 francs ne
feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans  notre
pension et les vieux lgionnaires seraient contents.--Je vous remercie,
me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.  force de renouveler nos
ptitions, a finit par prvaloir.  partir du 1er janvier 1846 et en
1847, il nous tait d 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des
10,000 lgionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arriv, ils
reurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reus rien. J'attends
jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je rclamai, on me mit dans le
panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me rpondit point. Mais
mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18
janvier, je reois une lettre de la Lgion, je me dis  part: J'ai bien
fait de leur crire, voil mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je
ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit 
350, ils se moquent de moi. On fit ma dclaration  la Chancellerie,
mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31
janvier, je reus une rponse, mais quelle est ma surprise de voir sur
l'adresse: _ M. le capitaine Coignet, officier de la Lgion d'honneur!_
Je me dis: Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas
me donner mes 100 francs. Je dcachette la lettre ainsi conue:
Monsieur, les cent francs que vous rclamez ne vous sont point dus (je
fus prt  ter ma casquette pour les remercier). Vous avez t nomm le
5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831
par le Roi, officier de la Lgion d'honneur. Par consquent, vous n'avez
pas droit aux cent francs, vous tes port pour 250 francs qui vous
seront pays annuellement. _Sign_: Le Secrtaire gnral de la Lgion
d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.

Me voil donc nomm pour la troisime fois, mais qui a pu me faire
nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tte dans mes
vieux souvenirs, je me suis rappel la plaine des Vertus, le 30 juin, et
le bel officier suprieur qui a pris mes nom et prnoms. C'est peut-tre
lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez  cet
officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent.
Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme!

Je reus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intressaient 
moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-soeur Baillet, suprieure de
la succursale des orphelines de la Lgion d'honneur, rue Barbette.

Le 16 aot 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frapp du plus
grand malheur; je perdis ma compagne chrie aprs 30 ans de jours
fortuns; je restai seul, accabl de douleur. Que vais-je devenir  72
ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient
me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais
la tte de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin
derrire moi. Si je savais crire! je pourrais entreprendre d'crire mes
belles campagnes, et l'enfance la plus pnible qu'un enfant de 8 ans a
pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra  mon aide. Ma rsolution bien
prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main 
l'oeuvre.

Le plus difficile pour moi tait de n'avoir point de notes ni aucun
document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis
donns pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma
carrire militaire! Il n'est pas possible de se faire une ide de ma
peine pour arriver  me reconnatre et me ressouvenir des faits. Si j'ai
atteint mon but, je me trouverai bien rcompens, mais il est temps que
je finisse. Ma mmoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des
autres que j'ai crite, c'est la mienne, avec toute la sincrit d'un
soldat qui a fait son devoir et qui crit sans passion. Voil ma devise:
l'honneur est mon guide.

Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pres de famille qui me
liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre  leurs
enfants  lire et  crire, et pour les amener au bien: c'est le plus
bel hritage et il est facile  porter. Si mes parents m'avaient
gratifi de ce don prcieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais
il ne faut pas injurier ses parents.  33 ans, je ne savais ni _A_ ni
_B_; et l ma carrire pouvait tre ouverte si j'avais su lire et
crire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni,
toujours prsent  l'appel, infatigable dans toutes les marches et
contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre.
Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversit, obissance
 tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat,
c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850.

     Fait par moi.

     JEAN-ROCH COIGNET.




ADDITIONS ET VARIANTES


Les premiers diteurs de Coignet ont suivi moins littralement que nous
le manuscrit original: ils l'ont aussi abrg davantage, ce qui
explique pourquoi notre dition peut tre considre comme plus
complte. Si on la compare  l'dition de 1851, elle prsente cependant
certaines lacunes. Lors de la premire publication, Coignet vivait
encore, et, en coutant la lecture des preuves, il a fourni trs
probablement de mmoire quelques additions. Ces additions, on sera bien
aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le
manuscrit; elles renferment des dtails que l'auteur seul pouvait
donner, et qui nous semblent devoir tre lus avec confiance.

       *       *       *       *       *

_Prliminaires de la bataille de Marengo._ (Voir le Troisme
Cahier.)--La 24e demi-brigade fut dtache pour pointer en avant,  la
dcouverte. Elle marcha trs loin et finit par rencontrer des
Autrichiens. Mme elle eut avec eux une affaire trs srieuse. Elle fut
oblige de se former en carr pour rsister  l'effort des ennemis.
Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prtendit qu'il
voulait la laisser craser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de
Montebello, cette demi-brigade, ayant t pousse au feu par le gnral
Lannes, commena par fusiller ses officiers. Les soldats n'pargnrent
qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait tre le motif de
cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'tait pass,
cacha son indignation. Il ne pouvait svir en face de l'ennemi. Le
lieutenant qui avait survcu au dsastre de ses camarades fut nomm
capitaine, l'tat-major recompos immdiatement. Mais nanmoins on
conoit que Bonaparte n'avait rien oubli.

Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dgager la 24e.
Quand nous arrivmes, soldats et officiers nous accablrent d'injures,
prtendant que nous les avions laiss gorger de gaiet de coeur, comme
s'il dpendait de nous de marcher  leur secours. Ils avaient t
abms. J'estime qu'ils avaient perdu la moiti de leur monde, ce qui ne
les empcha pas de se battre encore mieux le lendemain.


_Description de l'uniforme de la Garde._ (Voir le Quatrime
Cahier.)--Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous tions sous
les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu  revers blancs,
chancrs sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte
et les gutres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et  la
culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant
apercevoir un petit lisr blanc vers le haut. En petite tenue, nous
avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et
les bas de coton blanc uni. Ajoutez  cela les ailes de pigeon poudres
et la queue longue de six pouces, avec le bout coup en brosse et retenu
par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.

Ajoutez encore le bonnet  poil avec son grand plumet, vous aurez la
tenue d't de la garde impriale. Mais ce dont rien ne peut donner une
ide, c'est l'extrme propret  laquelle nous tions assujettis. Quand
nous dpassions la grille du casernement, les plantons nous
inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussire sur nos
souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous
faisait rentrer. Nous tions magnifiques, mais abominablement gns.


_Au camp de Boulogne._ (Voir le Quatrime Cahier.)--tant au camp
d'Ambleteuse, je reus la visite de mon ancien camarade de lit, en
compagnie duquel j'avais fait mes dbuts dans la garde. J'ai dj dit
qu'il tait le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant
garon, doux, enjou, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom;
je me souviens seulement qu'il tait fils d'un aubergiste des environs
de Meudon. Il avait quitt la garde  la suite d'une aventure
singulire. Un jour, nous tions de service aux Tuileries; il fut plac
 la porte mme du premier Consul,  l'entre de sa chambre. Quand le
Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrta stupfait. On
l'et t  moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces,
surmont d'un bonnet  poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet
dpassant encore le bonnet  poil d'au moins un pied. Il m'appelait son
nabot, et, quand il tendait le bras horizontalement, je passais dessous
sans y toucher. Or, le premier Consul tait encore plus petit que moi,
et je pense qu'il fut oblig de lever singulirement la tte pour
apercevoir la figure de mon camarade.

Aprs l'avoir examin un moment, il vit qu'en outre il tait
parfaitement taill: Veux-tu tre tambour-major? lui dit-il.--Oui,
Consul.--Eh bien! va chercher ton officier.

 ces mots, le grenadier dpose son fusil et s'lance, puis il s'arrte
et veut reprendre son arme, en disant qu'un bon soldat ne devait jamais
la quitter. N'aie pas peur, rpliqua le premier Consul; je vais la
garder et t'attendre.

Une minute aprs, mon camarade arrive au poste. L'officier, surpris de
le voir, demanda brusquement ce qui tait arriv. Parbleu! rpondit-il
avec son air goguenard, j'en ai assez de monter la garde, j'ai mis
quelqu'un en faction  ma place.--Qui donc? s'cria l'officier.--Bah!...
le petit caporal.--Ah ! pas de mauvaise plaisanterie!--Je ne plaisante
pas; il faut bien qu'il monte la garde  son tour... D'ailleurs, venez-y
voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher.

L'officier passa de l'tonnement  la terreur, car Bonaparte ne mandait
gure les officiers prs de lui que pour leur donner une _culotte_. Le
ntre sortit l'oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvrent
le premier Consul se promenant dans le vestibule,  ct du fusil.
Monsieur, dit-il  l'officier, ce soldat a-t-il une bonne
conduite?--Oui, gnral.--Eh bien! je le nomme tambour-major dans le
rgiment de mon cousin; je lui ferai trois francs par jour sur ma
cassette, et le rgiment lui en fera autant. Ordonnez qu'on le relve de
faction, et qu'il parte ds demain.

Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitt possession de ses
fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir  Ambleteuse, il avait
un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du
tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter
le camp, m'emmena  Boulogne et me paya  dner. Le soir, je le quittai
pour rejoindre Ambleteuse. J'tais seul; je rencontrai en route deux
grenadiers de la ligne qui voulurent m'arrter. En ce moment, les
soldats de la garde taient exposs  de frquentes attaques. Il y avait
au camp de Boulogne ce que nous appelions _la compagnie de la lune_;
c'taient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour
dvaliser ceux d'entre nous qu'ils surprenaient isols, pour leur piller
leur montre et leurs boucles d'argent, et pour les jeter  la mer. On
fut oblig de nous dfendre de revenir la nuit au camp sans tre
plusieurs de compagnie.

Pour moi, je me tirai d'affaire en payant d'audace. J'avais mon sabre et
sept ans de salle. Je dgaine et je dfie mes adversaires. Ils crurent
prudent de me laisser passer mon chemin; mais si j'avais faibli, j'tais
perdu, et le dner de mon tambour-major m'et cot terriblement cher.


_Variante du rcit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrime
Cahier.)--Contrairement  l'habitude, l'Empereur avait ordonn que les
musiciens restassent  leur poste au centre de chaque bataillon. Les
ntres taient au grand complet avec leur chef en tte, un vieux
troupier d'au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de
nous:

     On va leur percer le flanc,
     Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire;
     On va leur percer le flanc,
     Que nous allons rire!
     Ran, tan, plan, tirelire,
     Que nous allons rire!

Pendant cet air, en guise d'accompagnement, les tambours, dirigs par M.
Snot, leur major, un homme accompli, battaient la charge  rompre les
caisses; les tambours et la musique se mlaient. C'tait  entraner un
paralytique!

Arrivs sur le sommet du plateau, nous n'tions plus spars des ennemis
que par les dbris des corps qui se battaient devant nous depuis le
matin. Prcisment nous avions en face la garde impriale russe.
L'Empereur nous fit arrter, et lana d'abord les mamelucks et les
chasseurs  cheval. Ces mamelucks taient de merveilleux cavaliers; ils
faisaient de leur cheval ce qu'ils voulaient. Avec leur sabre recourb,
ils enlevaient une tte d'un seul coup, et avec leurs triers tranchants
ils coupaient les reins d'un soldat. L'un d'eux revint  trois reprises
diffrentes apporter  l'Empereur un tendard russe;  la troisime
l'Empereur voulut le retenir, mais il s'lana de nouveau, et ne revint
plus. Il resta sur le champ de bataille.

Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils
avaient affaire  trop forte partie. La garde impriale russe tait
compose d'hommes gigantesques et qui se battaient en dtermins. Notre
cavalerie finit par tre ramene. Alors l'Empereur lcha les _chevaux
noirs_, c'est--dire les grenadiers  cheval, commands par le gnral
Bessires. Ils passrent  ct de nous comme l'clair et fondirent sur
l'ennemi. Pendant un quart d'heure, ce fut une mle incroyable, et ce
quart d'heure nous parut un sicle. Nous ne pouvions rien distinguer
dans la fume et la poussire. Nous avions peur de voir nos camarades
sabrs  leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrire eux, et
s'ils eussent t battus, c'tait notre tour.


_Rcit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrime Cahier.)--Au
milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvmes moyen de rire
comme des enfants. Un livre, qui se sauvait tout affol de peur, arriva
droit  nous. Mon capitaine Renard l'apercevant, s'lance pour le sabrer
au passage, mais le livre fait un crochet. Mon capitaine persiste  le
poursuivre, et le pauvre animal n'a que le temps de se rfugier, comme
un lapin, dans un trou. Nous qui assistions  cette chasse, nous criions
tous  qui mieux mieux: Le renard n'attrapera pas le livre! le renard
n'attrapera pas le livre! Et, en effet, il ne put l'attraper; aussi on
se moqua de lui, et l'on rit d'autant plus que le capitaine tait le
plus excellent homme, estim et chri de tous ses soldats.


_Prliminaires de la bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquime
Cahier.)--Cette montagne forme une espce de pain de sucre  pentes trs
rapides; elle avait t prise la veille ou l'avant-veille par nos
troupes, car nous trouvmes une masse de cadavres russes tendus  et
l dans la neige et quelques mourants faisant signe qu'ils voulaient
tre achevs. Nous fmes obligs de dblayer le terrain pour tablir
notre bivouac. On trana les corps morts sur le revers de la montagne et
l'on porta les blesss dans une maison isole situe tout au bas.
Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid,
qu'ils s'imaginrent de dmolir la maison pour avoir le bois et se
chauffer. Les pauvres blesss furent victimes de cet acte de frnsie,
ils succombrent sous les dcombres. L'Empereur nous fit allumer son feu
au milieu de nos bataillons; il nous demanda une bche par chaque
ordinaire. On s'en tait procur en enlevant les palissades qui servent
l't  parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement
l'Empereur, et il voyait de mme tous nos mouvements.  la lueur des
bches de sapin, je faisais la barbe  mes camarades,  ceux qui en
avaient le plus besoin. Ils s'asseyaient sur la croupe d'un cheval mort
qui tait rest l et que la gele avait rendu plus dur qu'une pierre.
J'avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou;
j'avais aussi du savon que je dlayais avec de la neige fondue au feu.
Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l'opration. Du
haut de ses bottes de paille, l'Empereur assistait  ce singulier
spectacle, et riait aux clats. J'en rasai, dans ma nuit, au moins une
vingtaine.


_Bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquime Cahier.)--M. Snot, notre
tambour-major, tait derrire nous  la tte de ses tambours. On vint
lui dire que son fils tait tu. C'tait un jeune homme de seize ans; il
n'appartenait encore  aucun rgiment, mais, par faveur et par gard
pour la position de son pre, on lui avait permis de servir comme
volontaire parmi les grenadiers de la garde: Tant pis pour lui, s'cria
M. Snot; je lui avais dit qu'il tait encore trop jeune pour me
suivre. Et il continua  donner l'exemple d'une fermet inbranlable.
Heureusement, la nouvelle tait fausse: le jeune homme avait disparu
dans une file de soldats renverss par un boulet, et il n'avait aucun
mal; je l'ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde.


_L'inspection au gnral Dorsenne._ (Voir le Sixime Cahier.)--J'tais
toujours prt  le recevoir, et toujours prvenu, jamais surpris. Une
fois, cependant, je faillis recevoir une verte rprimande: nous avions
fait quelques conomies sur la nourriture de la semaine, et l'on avait
dcid que l'on achterait de l'eau-de-vie avec la somme conomise.
Mais pour ne pas veiller l'attention du gnral Dorsenne, je portai sur
mon compte: _Lgumes coulantes_... tant. Prcisment l'infatigable
gnral tomba sur ce passage. Qu'est-ce que cela? s'cria-t-il,
_lgumes coulantes_? Je balbutiai et je finis par avouer notre
peccadille. D'abord, il voulut se fcher; puis en voyant ma confusion,
en songeant au singulier stratagme que nous avions imagin, il se prit
 rire: Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n'entends pas
qu'on conomise sur la nourriture pour acheter des liqueurs.


_Une visite  Coulommiers._ (Voir le Huitime Cahier.)-- la suite de
nos fredaines contre les officiers des allis, mon frre, qui en tait
inform, me fit garder les arrts: Ne sors plus, me dit-il, tu serais
arrt. Je le lui promis.

Cependant, je pensais souvent  mes anciens matres, qui s'taient
montrs si bons pour moi, et je grillais d'avoir de leurs nouvelles. Or,
un jour que j'tais sorti avec l'agrment de mon frre, et que je me
rendais au faubourg Saint-Antoine, arriv auprs de la Bastille, un
grand bel homme qui passait l, vtu d'une blouse, m'arrte tout  coup
en m'abordant: Voil, me dit-il, un monsieur qui doit connatre
Coulommiers, ou je me trompe fort.--Vous ne vous trompez pas,
rpondis-je aussitt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux; j'ai
connu beaucoup,  Coulommiers, M. Potier.--C'est donc bien vous,
monsieur Coignet?--Oui, c'est bien moi, monsieur Moirot, car je crois
vous remettre  mon tour. Mais M. et Mme Potier, comment
vont-ils[64]?-- merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a
longtemps, car nous parlons souvent de vous.--Cependant me voil, et,
comme vous voyez, gaillard et bien portant.--Mais vous avez donc la
croix?--Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien
longtemps que nous ne nous tions vus. Voulez-vous me permettre de vous
embrasser?--Trs volontiers: je n'en reviens pas de surprise et de joie
de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet; nous vous croyons tous si
bien mort! Mais, o restez-vous donc?--Chez mon frre, march
d'Aguesseau.--Moi, je dcharge mes farines chez le boulanger du coin du
march.--C'est mon frre qui rapprovisionne.--Vous savez maintenant mon
adresse: il faut me faire l'amiti de venir dner avec moi ds ce soir,
nous causerons.--J'accepte avec le plus grand plaisir.

J'arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m'apprit qu'il
n'tait plus chez M. Potier; il tait tabli  son compte. Il avait
gagn dans cette maison soixante mille francs, et, grce  sa bonne
conduite, il avait obtenu d'pouser une cousine de M. Potier. En nous
quittant, il me serrait les mains avec motion: Ah! que demain je vais
faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu!

 peine de retour  Coulommiers, il vole au moulin des Prs: Qu'y
a-t-il donc d'extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite? lui dit
en l'apercevant de loin M. Potier.--Ah! Monsieur, j'ai retrouv M.
Coignet, l'enfant perdu.--Comment? que dites-vous?--Oui, M. Coignet; il
n'est pas mort, mais trs vivant, dcor, capitaine!--Vous vous trompez:
il ne savait ni lire ni crire, il lui a t impossible d'occuper aucun
grade. C'est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour
le ntre.--C'est bien lui-mme: j'ai reconnu tout de suite son gros nez,
sa stature et sa voix. C'est un beau militaire. Il m'a dit qu'il avait
trois chevaux et un domestique. Il dsire bien vous voir. Il vous a tenu
parole, car il a gagn le fusil d'argent qu'il vous avait promis de
rapporter en partant de chez vous.--Mais c'est incroyable: tout cela
m'tonne et me surpasse; il faudrait que je le visse pour y croire. Et
M. Potier,  son tour, s'en va faire part de cette bonne nouvelle 
madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en
apprenant que Jean Coignet, son fidle domestique, tait retrouv, et
que, dcor et officier, il avait un domestique et trois chevaux  sa
disposition. Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle  son
mari.

Mais les troupes allies occupaient toujours Paris, et il fallait un
permis spcial du prfet de police pour que je pusse sortir. Avec
l'intervention du procureur du Roi,  qui il fit part de ses intentions,
M. Potier obtint tout ce qu'il demandait, et, ds le lendemain, son
fils arrivait me chercher  Paris. J'prouvai beaucoup de joie de revoir
ce jeune homme, qui me dit: Papa et maman m'envoient vous chercher:
voil la permission du prfet de police: nous partons demain pour
Coulommiers; domestique, chevaux, tout enfin. J'emmne tout, papa le
veut. Mon frre voulut le retenir au moins jusqu'aprs djeuner.
Impossible! Ds quatre heures, il tait sur pied et nous pressait de
partir. Nous avons quinze grandes lieues  faire, rptait-il, et on
nous attend de bonne heure.

Nous marchions bon train, et j'arrive avec ma petite livre, car mon
domestique portait la livre d'ordonnance (coeur haut, fortune basse;
mais il fallait bien paratre). Je mets pied  terre  la porte du
moulin; moi, vieux grognard, j'prouvais un saisissement de coeur  la
vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient.

Je cours chez mes bons matres leur sauter au cou. Mme Potier tait au
lit. Je demandai la permission de la voir: Entrez, me cria-t-elle tout
mue, entrez tout de suite. Malheureux enfant! Pourquoi ne nous avoir
pas donn de vos nouvelles et demand de l'argent?--J'ai eu grand tort;
Madame, mais vous voyez qu'en ce moment je ne manque de rien. Je suis
votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune; c'est vous et M.
Potier qui avez fait de moi un homme.--Vous avez bien souffert?--Tout
ce qu'un homme peut endurer, je l'ai endur.--Je suis heureuse de vous
voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade?--Capitaine 
l'tat-major de l'Empereur et le premier dcor de la Lgion d'honneur.
Vous voyez que vous m'avez port bonheur.--C'est vous, c'est votre bon
courage qui vous a sauv. Mon mari se fait une fte de vous prsenter 
nos amis. M. Potier m'accueillit, de son ct, comme un bon pre. Il
voulut voir mes chevaux. Aprs les avoir tous passs en revue: En voil
un, dit-il, qui est bien beau, il a d vous coter cher.--Il ne m'a rien
cot du tout, qu'un coup de sabre donn  un officier bavarois  la
bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-l en
dnant.--C'est cela. Aprs dner, nous irons voir mes enfants; puis
demain nous monterons  cheval avec votre domestique, car vous avez
chang de rle. Ce n'est plus notre petit Jean d'autrefois, c'est le
beau capitaine. Que de plaisir je me rserve en vous prsentant  mes
amis; ils ne vont pas vous reconnatre.

En effet, arrivs chez ces gros fermiers, et reus partout  bras
ouverts: Je viens, disait M. Potier, vous demander  dner pour moi et
mon escorte. Je vous prsente un capitaine qui est venu me voir.--Soyez
tous les bienvenus, rpondait-on; et comme j'tais militaire, on me
parlait le plus souvent des ravages qu'avait faits l'ennemi en
envahissant les environs de Paris. Jusqu'au dner, M. Potier ne disait
rien de moi: ce n'est qu'aprs le premier service qu'il demandait  nos
htes s'ils ne connaissaient pas l'officier qu'il avait amen. Chacun
regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. Vous
l'avez cependant vu chez moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C'est
l'enfant perdu que j'ai ramen de la foire d'Entrains, il y a vingt ans.
C'est lui que je vous prsente aujourd'hui. Il n'a pas perdu son temps,
comme vous voyez. Il m'avait dit en partant: _Je veux un fusil
d'argent_. Il a rempli sa promesse, car il en a gagn un la premire
fois qu'il a t au feu, et vous le voyez avec la croix d'honneur et le
grade de capitaine, attach  la personne du grand homme... aujourd'hui
dchu. Voil mon fidle domestique d'il y a quinze ans, buvons  sa
sant!

Et nous buvions, et j'tais partout combl de prvenances et d'amitis.
Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d'une fois nous passions
des heures, des journes entires, moi  leur raconter, eux  m'couter,
aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c'taient des
jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles
connaissances qui m'avaient vu jadis portant le sac de trois cent
vingt-cinq livres et maniant la charrue.

Aprs avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des
environs une promenade que je ne puis comparer qu' celle du boeuf gras
 l'poque du carnaval, je fis mes adieux  tous les amis de M. Potier.
J'embrassai mes bienfaiteurs, et je revins  Paris o je reus l'ordre
de partir immdiatement pour mon dpartement.




PICES JUSTIFICATIVES




GRAND TAT-MAJOR GNRAL


_RELEV des services militaires de COIGNET (Jean-Roch), capitaine 
l'tat-major gnral, n  Druyes, dpartement de l'Yonne, le 16 mars
1776, retir  Auxerre, chef-lieu dudit dpartement de l'Yonne._

Entr au service comme soldat dans le 1er bataillon auxiliaire de
Seine-et-Marne, le 6 fructidor an VII (23 aot 1799).

Incorpor dans la 96e demi brigade, le 21         Ans    Mois    Jours
fructidor an VII (8 septembre 1800)                 1              12

Entr dans la garde, le 2 germinal an XI
(23 mars 1803)                                      2       6       15

Caporal, le 14 juillet 1807                         4       3       21

Sergent, le 18 mai 1809                             1      10        4

Lieutenant dans la ligne, le 13 juillet 1812.       3       1       25

Capitaine  l'tat-major gnral, le 14 septembre
1813                                                1       2        1

Rentr dans ses foyers, en vertu de la lettre
du duc de Tarente au marchal de camp,
chef de l'tat-major gnral, date de
Bourges, le 31 octobre 1815, ci                     2       1       16
                                                   ___________________
TOTAL effectif des annes de service               16       2        4

NOTA. Le service effectif sera  ajouter  la suite du prsent tat, 
compter du 31 octobre 1815, date de la lettre de M. le marchal de camp,
chef de l'tat-major gnral, comte HULOT, qui ordonna la rentre dans
ses foyers.

_Collationn, conforme  l'original  nous reprsent et  l'instant
retir, par nous, maire de la ville d'Auxerre, le 2 dcembre 1816._

     _Sign_: LEBLANC.




                                                      Ans  Mois  Jours

Campagnes en Italie, an VIII et an IX                   2           

Ans X, XI, XII, XIII et XIV,  l'arme
d'observation de la Gironde, aux armes
d'Espagne et Portugal et arme d'Angleterre             5           

1806 et 1807, en Prusse et en Pologne                   2           

Annes 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813
et 1814, et subsquentes, en Prusse, Pologne,
Espagne, Allemagne, Russie, Saxe
et Pologne, et  l'arme du Nord                        7           
                                                       _______________
                  TOTAL DES CAMPAGNES                  16           

Lgionnaire, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).

RCAPITULATION.

                                                      Ans  Mois  Jours

SERVICES EFFECTIFS                                     16     2      4

CAMPAGNES DE GUERRE                                    16           
                                                       _______________
TOTAL GNRAL DES SERVICES, JUSQUES ET Y COMPRIS LE
31 OCTOBRE 1815                                        32     2      4
                                                       ---------------

Pour copie conforme:

_Le Sous-Inspecteur aux revues_,

_Sign_: LUCET.

Le 2 dcembre 1816.




_TABLEAU GNRAL des affaires auxquelles COIGNET (Jean-Roch) a pris part
pendant la dure de ses services militaires, qui ont commenc le 23 aot
1799._


CAMPAGNE D'ITALIE

 9 juin 1800            Bataille de Montebello.

14 juin 1800            ----     de Marengo.


CAMPAGNE D'AUTRICHE

17 octobre 1805         Bataille et prise d'Ulm.

14 novembre 1805.       ----        ----  de Vienne.

 2 dcembre 1805.       ----     d'Austerlitz.


CAMPAGNE DE PRUSSE

14 octobre 1806         Bataille d'Ina

25 octobre 1806         ----     et prise de Berlin.

 8 fvrier 1807         ----     d'Eylau.

10 juin 1807            Combat   d'Heilsberg.

14 juin 1807            Bataille de Friedland.

25 juin 1807            Tilsitt, runion des empereurs.


CAMPAGNE D'ESPAGNE

30 novembre 1808        Bataille de Somo-Sierra.

 4 dcembre 1808        ----     et prise de Madrid.


CAMPAGNE D'AUTRICHE

19 avril 1809           Bataille de Thann.

20 avril 1809           ----     d'Abensberg.

22 avril 1809           ----     d'Eckmhl.

13 mai 1809             Prise de Vienne.

22 mai 1809             Bataille d'Essling.

 5 juillet 1809         ----     d'Enzersdorf.

 6 juillet 1809         ----     de Wagram.


CAMPAGNE DE RUSSIE

27 juillet 1812         Combat de Witepsk.

15 aot 1812            ---- de Krasno.

17 aot 1812            Bataille de Smolensk.

19 aot 1812            Combat de Valoutina.

7 septembre 1812        Bataille de la Moskowa.

14 octobre 1812         ---- et prise de Moscou.

24 octobre 1812         ---- de Malo-Jaroslawetz.


CAMPAGNE D'ALLEMAGNE

2 mai 1813              Bataille de Lutzen.

20 mai 1813             ---- de Bautzen.

21 mai 1813             ---- de Wurtchen.

27 aot 1813            ---- de Dresde.

22 septembre 1813       Combat de Bichofswerth.

30 octobre 1813         Bataille de Hanau.


CAMPAGNE DE FRANCE

27 janvier 1814         Combat de Saint-Dizier.

20 janvier 1814         Bataille de Brienne.

1er fvrier 1814        Combat de Champaubert.

11 fvrier 1814         Bataille de Montmirail.

12 fvrier 1814         Combat de Chteau-Thierry.

15 fvrier 1814         ---- de Jeanvilliers.

17 fvrier 1814         ---- de Nangis.

18 fvrier 1814         Bataille de Montereau.

21 fvrier 1814         Combat de Mry-sur-Seine.

28 fvrier 1814         ---- de Szanne.

5 mars 1814             ---- de Berry-au-Bac.

7 mars 1814             Bataille de Craonne.

13 mars 1814            Combat de Reims.

26 mars 1814            2e ---- de Saint-Dizier.


CAMPAGNE DE BELGIQUE.

15 juin 1815            Bataille de Charleroi.

18 juin 1815            ---- de Ligny (Waterloo).




LGION D'HONNEUR.


(N 3150.) DUPLICATA.

Paris, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).

_Le grand Chancelier de la Lgion d'honneur  Monsieur COIGNET
(Jean-Roch), membre de la Lgion d'honneur, ancien sapeur dans le 96e
rgiment d'infanterie de ligne, maintenant grenadier dans la Garde
impriale._

L'Empereur, en grand Conseil, vient de vous nommer membre de la Lgion
d'honneur.

Je m'empresse et me flicite vivement, Monsieur, de vous annoncer ce
tmoignage de bienveillance de Sa Majest Impriale, et de la
reconnaissance nationale.

     _Sign_: L. G. A. LACPDE.




     Bourges, le 31 octobre 1815.

     Monsieur le Capitaine,

Le licenciement total de l'arme tant effectu, l'tat-major gnral
cesse d'exister; je vous prviens en consquence qu'en vertu des
ordonnances du roi et des instructions ministrielles, vous tes
autoris  vous retirer dans vos foyers, pour y tre  la disposition de
S. Ex. le Ministre Secrtaire d'tat de la Guerre.

Vous instruirez S. Ex. du lieu que vous avez choisi pour votre domicile,
et vous l'informerez du jour o vous arriverez afin de la mettre  mme
de vous faire connatre les ordres que le Gouvernement jugera  propos
de vous donner, et de vous faire payer votre traitement.

Je regrette, Monsieur le Capitaine, que cette circonstance mette un
terme aux relations de service que j'ai eues avec vous, je vous fais mes
remercments du zle et de la bonne volont que vous y avez toujours
apports.

Je vous prie de m'accuser rception de cette lettre et de me faire
connatre en mme temps le lieu de votre domicile, et le jour de votre
dpart de l'arme.

Agrez la nouvelle assurance de ma considration distingue.

     _Le Marchal de camp, Chef de l'tat-major gnral_,

     _Sign_: Comte HULOT.




GRANDE CHANCELLERIE DE LA LGION D'HONNEUR.

PREMIRE DIVISION.--N 26,274.

     Paris, le 24 mai 1847.

_ Monsieur Coignet, officier de l'ordre royal de la Lgion d'honneur,
capitaine en retraite,  Auxerre._

     Monsieur,

Le roi, par l'ordonnance du 28 novembre 1831, relative aux nominations
des Cent jours, vous a nomm officier de l'ordre royal de la Lgion
d'honneur.

J'ai l'honneur de vous adresser la dcoration de ce grade et je vous
autorise  la porter.

Quant  votre titre de nomination, je vous l'adresserai ultrieurement.

Agrez, Monsieur, l'assurance de ma considration distingue.

Pour le grand Chancelier de l'ordre royal de la Lgion d'honneur:

     _Le Marchal de camp, Secrtaire gnral de l'ordre_,

     _Sign_: Vicomte DE SAINT-MARC.




NOTES


[1: Trouve qui voudra ce legs dplac; il en valait un autre, et je ne
serais pas surpris qu'il ait procur  Coignet le bnfice de regrets
fort prolongs.

Dans des proportions plus modestes, les collations funraires ne
sont-elles pas encore de mode dans le menu peuple et dans beaucoup de
campagnes? Une lgende relativement touchante de Monselet est celle du
brave Auvergnat qui ferme boutique tous les dimanches pour aller
djeuner avec son enfant au cimetire Montmartre, sur la tombe de sa
dfunte charbonnire, et qui finit la crmonie en levant son verre et
en murmurant avec des larmes dans 1a voix:  ta sant, ma femme!]

[2: Ce contraste se retrouve dans sa premire leon de lecture{221} dans
les charits du petit mnage{416}, sana oublier la singulire histoire
de son empoisonnement{151}; celle-ci donne  rflchir sur les moyens
employs par les conspirateurs d'alors; elle rend moins invraisemblables
les doutes causs par l'empoisonnement de Hoche, qui devait tre
assurment une victime plus dsire.]

[3: Ce procd rappelle celui qui, dit-on, fit prir le colonel Oudet et
les Philadelphes dans la campagne de 1808. Ce qui est certain c'est que
j'ai entendu des invalides du premier Empire se vanter d'actions
semblables  celles des soldats de la 21e et que dans nos guerres
d'Afrique, on a vu succomber ainsi un capitaine d'artillerie portant un
nom illustre.]

[4: Une anecdote qui marque on ne peut mieux la diffrence du soldat
franais avec beaucoup d'autres est cet pisode curieux du grand banquet
de Tilsitt, o un grenadier franais qui a chang d'uniforme avec un
grenadier russe pour s'amuser, oublie tout  fait son rle en recevant
un coup de canne, et veut tuer le sergent qui le lui a appliqu pour
dfaut de salut{217}.]

[5: Les tmoignages nafs de cette adoration sont multiplis dans notre
livre. On se sent bien petit prs de son souverain, dit-il dans le
Sixime Cahier; je ne levais pas les yeux sur lui, il m'aurait intimid.
Je ne voyais que son cheval. Aussi, admire-t-il ses pieds et ses mains,
un vrai modle{273}. Plus tard, la contemplation de la tabatire
impriale en fait un priseur, et, comme son cher empereur{380}, il
multiplie les prises de tabac dans les moments critiques{382}. Et je ne
serais pas surpris qu'en se faisant embaumer aprs sa mort (c'tait une
de ses dispositions testamentaires), Coignet n'ait pens au cercueil
imprial.]

[6: _Fortune_ ne doit pas tre pris ici dans le sens littral. Il ne
faut pas oublier que c'est un paysan qui parle.]

[7: Coignet note un seul dtail pour faire juger de leur tat de famine:
Nous avions dcouvert des pois ronds dans un sac. Tout fut mis au
pillage.]

[8: Les chvres se dtachent volontiers pour brouter les jeunes
pousses.]

[9: Mot  mot: la marmite restait vide sous la huche  ptrir.
C'est--dire: le pain sec remplaait la soupe.]

[10: Je reviens  mon point de dpart (terme de vnerie).]

[11: D'o le nom du village: Druyes-les-Belles-Fontaines.]

[12: Je me rappelle  ce propos que j'avais le nez sale. Elle prit la
pincette pour me moucher, et fut assez mchante pour me faire souffrir.
Je te l'arracherai, me dit-elle.

Aussi la pincette fut jete dans le puits. (COIGNET.)]

[13: Il fallait que ses quatre annes passes dans les champs et dans
les bois eussent en effet bien chang notre hros, pour qu'il ne ft
reconnu par aucun des siens. Le fait paratrait invraisemblable si
Coignet ne se distinguait par la sincrit des dtails. Il convient
aussi de faire remarquer qu' la campagne et surtout dans une famille o
la marmaille est nombreuse, on ne se grave pas dans la mmoire aussi
bien qu' la ville les traits d'un enfant. Puis, de huit  douze ans,
l'enfant lui-mme peut changer beaucoup.]

[14: Il n'eut pas cette peine, il ne nous revit pas. Mais ce n'est pas
tout, il restait encore le petit Alexandre et la petite Marianne qui
embarrassaient cette vilaine femme. Ne voulant pas perdre du temps, un
beau jour que mon pre tait en campagne, elle fait descendre ces deux
pauvres petits, les prend par la main le soir,  la nuit, et les mne
dans le bois de Druyes, les enfonce le plus avant qu'elle peut et leur
dit: Je vais revenir; mais pas du tout, elle les abandonne  la merci
de Dieu. Jugez quelle douleur! ces pauvres petits au milieu des bois,
dans les tnbres, sans pain, ne pouvant retrouver leur chemin. Ils
restrent trois jours dans cette dplorable position, ne vivant que de
fruits sauvages, pleurant et appelant  leur secours. Enfin, Dieu leur
envoie un librateur. Cet homme se nommait le pre Thibault, meunier de
Beauvoir. Je le sus en 1804. (COIGNET.)]

[15: _Grande dame_ est ici pour _grande femme_.]

[16: Le fromage de Coulommiers a conserv sa rputation.]

[17: C'est--dire: De l'argent d'avance sur ses gages.]

[18: Il n'y avait point de pairs alors, mais la suite montrera qu'il
s'agissait du Directoire, qu'on connaissait plus ou moins bien dans les
campagnes.]

[19: Ce n'tait pas un Directeur, mais, comme on le verra, quelque
fonctionnaire principal de l'administration.]

[20: Le dcadi remplaait le dimanche comme jour consacr au repos; mais
il n'arrivait que tous les dix jours. _Chanter la victoire_ veut dire
ici _chanter le chant du dpart_ qui commence par ces mots: La victoire
en chantant..., etc.]

[21: Des cuirassiers, ainsi appels  cause de leurs bottes fortes. On
les appela ensuite _gilets de fer_,  cause de leurs cuirasses.]

[22: Les _gros monsieurs_ taient les reprsentants de la nation.]

[23: Le manteau et la toque  plume faisaient alors partie de la tenue
parlementaire.]

[24: L'argent se plaait sur les hanches et sous la chemise, dans une
ceinture de cuir.]

[25: Pour se chauffer et coucher au bivouac.]

[26: Chaque demi-brigade avait alors son artillerie.]

[27: C'est--dire qui comprend bien le commandement.]

[28: Cette roche tait  pic, aussi droite que si elle tait scie.]

[29: Amoncellements de pierres. (Expression usite dans l'est de la
France.)]

[30: Un  un, en se tenant l'un  l'autre par le pan de l'habit.]

[31: Flacon.]

[32: C'est--dire:  hauteur de leur rang de bataille, au point o ils
devaient entrer en ligne.]

[33: _Venger_ signifie ici _rendre le mme service_.]

[34: Ceci veut dire qu'on avait dpouill les chnes pour faire jouer 
leurs feuilles le rle des feuilles de laurier.]

[35: C'est--dire: On ne nous dit pas quelle suite eut cette affaire.]

[36: _Monter  poil_, veut dire dans l'arme _monter sans selle_.]

[37: Une lgion polonaise se battait en effet dj pour la France, mais
comme la loi dfendait l'emploi des troupes trangres, cette lgion
tait cense marcher pour le compte de l'Italie.]

[38: Nos soldats ont aussi connu ces paniques; on voit qu'elles sont de
tous les temps.]

[39: Par ses deux traits de juin et septembre 1801, le Portugal s'tait
engag  payer 25 millions  la France.]

[40: Les fourriers prcdent le corps en marche pour prparer le
logement.]

[41: Cet pisode en temps de paix pouvait faire prsager ce que serait
une guerre future.]

[42: Comment la _vieille_ dame avait-elle pu, huit annes auparavant,
exciter  ce point les dsirs de Robespierre qui fut cruel et dfiant,
mais n'aima ni l'argent ni les femmes? On abuse videmment ici de la
navet de notre sapeur.]

[43: C'est--dire dans le rgiment qui avait contribu  former la
demi-brigade.]

[44: Au point de vue alimentaire, les hommes de chaque compagnie taient
rpartis en plusieurs sections constituant chacune un ordinaire.]

[45: _Matador_ veut dire ici bourgeois.]

[46: L'enthousiasme des Viennois paratrait invraisemblable sans la
sincrit habituelle de l'auteur.]

[47: Nous avons cherch la confirmation de ce fait singulier. Le
bonhomme s'appelait Naroki et prtendait en effet tre n en 1690. Mais
son grand ge n'tait invoqu que pour obtenir une pension.]

[48: La vue du manuscrit autographe de Coignet nous force  dire qu'il
se vantait un peu.]

[49: C'est ce qui arriva. Au bout de huit jours de sjour  Valladolid,
il fallut faire manger la soupe  nos ivrognes, ils tremblaient et ne
pouvaient tenir leurs cuillers. (Coignet.)]

[50: Batterie des tambours de grenadiers.]

[51: Ils taient renferms dans des tuis sur le sac.]

[52: Allusion  la chanson connue: _Bon voyage, M. Dumollet_, etc.,
etc.]

[53: N'oubliez pas que c'est un sergent qui parle.]

[54: Le crmonial de la procuration devait en effet tre peu compris 
la caserne.]

[55: Cette foule se composait de tranards qui avaient refus de passer
le jour prcdent, et qui bivaquaient sur la rive. Il fallut le canon
russe pour les mouvoir.]

[56: Ce devait tre le pole de la maison.]

[57: Je revenais toujours vainqueur de ma mission. L'Empereur me
regardait comme un limier qu'il lchait au besoin, mais il eut beau
faire, je rentrais toujours et j'tais pay d'un regard gracieux qu'il
savait jeter  la drobe, car il tait dur et svre avec une parole
brve, quoique bon. Aussi je le craignais et je tchais toujours de
m'loigner de lui; je l'aimais de toute mon me, mais j'avais toujours
le frisson quand il me parlait.]

[58: Les cossais, ainsi nomms  cause de leurs jambes nues.]

[59: Voil qui rectifie la svrit de la fin du Huitime Cahier.]

[60: Mon ami, me disait-il, venez parler au maire, il a deux mots 
vous dire--C'est bien, Monbont, je vous suis.--Je vais vous annoncer.
Je n'ai pas  me plaindre de cet homme, il faisait son mtier; c'tait
le mandataire de la ville, le faiseur de petits procs. Il en faisait le
dimanche dans la matine; il tenait toutes les rues. Si le tailleur
avait un habit  finir, notre ami entrait chez lui: Un procs, cinq
francs d'amende, il est dix heures! Si le perruquier rasait un homme:
Il est dix heures, cinq francs! Pour un paquet devant la boutique d'un
marchand, cinq francs d'amende; cela ne faisait pas un pli, de manire
que lui seul pouvait augmenter les revenus de la ville. Il tait
prcieux et poli.]

[61: Je revis le major  Auxerre au caf Milon: Voil le capitaine
Coignet, dirent les officiers. Il faisait sa partie de billard, il jeta
sa queue et ne voulut pas me voir.]

[62: Un ancien ami de mon pre. M. Morin, me dit alors: Votre pre se
porte bien, mais il a bien souffert du temps des cosaques.--Comment
cela!--Vous ne le savez donc pas?--Du tout, voil la premire
nouvelle.--Eh bien, ils l'ont pris, il n'a pas voulu rendre son fusil,
ils l'ont li, les mains derrire le dos avec une chane au cou. Il
tait battu, attach derrire une voiture; il faisait pleurer tout le
monde. Ils l'emmenrent jusqu' Avallon, l ils l'ont tant battu qu'il
est rest sur la place, des mes charitables l'ont secouru, il s'en est
senti longtemps.]

[63: Nous avons vu dj que le pre Coignet chantait au lutrin de son
village.]

[64: M. Moirot avait t en mme temps que moi domestique au service de
M. Potier.]





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(1799-1815), by Lordan Larchey

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even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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