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Title: Les mille et une nuits
       contes choisis

Translator: Antoine Galland

Illustrator: Godefroy Durand

Release Date: April 26, 2011 [EBook #35969]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES

MILLE ET UNE NUITS

CONTES CHOISIS




PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1

[Illustration: Zobide lui donna des coups de fouet  perte d'haleine.

p 76.]




MILLE ET UNE NUITS

CONTES CHOISIS

TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND

ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND

[Illustration: colophon]

PARIS
MORIZOT, LIBRAIRE-DITEUR
RUE PAVE SAINT-ANDR, 5




LES MILLE ET UNE NUITS

CONTES ARABES


Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient tendu
leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites les qui en
dpendent, et bien loin au del du Gange jusqu' la Chine, rapportent
qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui tait le
plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses
sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'tait rendu redoutable 
ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la rputation de ses
troupes belliqueuses et bien disciplines. Il avait deux fils: l'an,
appel Schahriar, digne hritier de son pre, en possdait toutes les
vertus; et le cadet, nomm Schahzenan, n'avait pas moins de mrite que
son frre.

Aprs un rgne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar
monta sur le trne. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de
l'empire, et oblig de vivre comme un simple particulier, au lieu de
souffrir impatiemment le bonheur de son an, mit toute son attention 
lui plaire. Il eut peu de peine  y russir: Schahriar, qui avait
naturellement de l'inclination pour son frre, fut charm de sa
complaisance, et par un excs d'amiti, voulant partager avec lui ses
tats, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla
bientt en prendre possession, et il tablit son sjour  Samarcande,
qui en tait la capitale.

Il y avait dj dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien
troublt sa scurit, quand une circonstance inattendue vint lui
apprendre la dplorable conduite de la sultane son pouse, qu'il
chrissait, et dont il se croyait tendrement aim.

Schahriar conut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut
de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait trangler le
lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'tre fidle  la loi
barbare qu'il s'tait impose, et ne tint que trop bien sa parole. Ses
officiers excutaient ses ordres avec une obissance aveugle; enfin
chaque jour c'tait une fille marie et une femme morte.

Le bruit de cette inhumanit sans exemple causa une consternation
gnrale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des
lamentations. Ici, c'tait un pre en pleurs qui se dsesprait de la
perte de sa fille; et l, c'taient de tendres mres qui, craignant pour
les leurs la mme destine, faisaient par avance retentir l'air de leurs
gmissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bndictions que le
sultan s'tait attires jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus
que des imprcations contre lui.

Le grand vizir, qui, comme on l'a dj dit, tait malgr lui le ministre
d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'ane s'appelait
Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernire ne manquait pas de
mrite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit
infiniment, avec une pntration admirable. Elle avait beaucoup de
lecture et une mmoire si prodigieuse, que rien ne lui tait chapp de
tout ce qu'elle avait lu. Elle s'tait heureusement applique  la
philosophie,  la mdecine,  l'histoire et aux arts; et elle faisait
des vers mieux que les potes les plus clbres de son temps. Outre
cela, elle tait d'une beaut extraordinaire, et une vertu trs-solide
couronnait toutes ces belles qualits.

Le vizir aimait passionnment une fille si digne de sa tendresse. Un
jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon pre,
j'ai une grce  vous demander; je vous supplie trs-humblement de me
l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, rpondit-il, pourvu qu'elle
soit juste et raisonnable. Pour juste, rpliqua Scheherazade, elle ne
peut l'tre davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige
 vous la demander. J'ai dessein d'arrter le cours de cette barbarie
que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper
la juste crainte que tant de mres ont de perdre leurs filles d'une
manire si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le
vizir; mais le mal auquel vous voulez remdier me parat sans remde.
Comment prtendez-vous en venir  bout? Mon pre, repartit Scheherazade,
puisque par votre entremise le sultan clbre chaque jour un nouveau
mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour
moi, de me procurer l'honneur d'tre sa femme. Le vizir ne put entendre
ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport,
avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prire si
dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son me de ne
garder la mme femme qu'un seul jour, et de lui faire ter la vie le
lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous pouser!
Songez-vous bien  quoi vous expose votre zle indiscret? Oui, mon pre,
rpondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours,
et il ne saurait m'pouvanter. Si je pris, ma mort sera glorieuse; et
si je russis dans mon entreprise, je rendrai  ma patrie un service
important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me reprsenter
pour m'intresser  vous permettre de vous jeter dans cet affreux pril,
ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de
vous enfoncer le poignard dans le sein, hlas! il faudra bien que je lui
obisse. Quel triste emploi pour un pre! Ah! si vous ne craignez point
la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma
main teinte de votre sang. Encore une fois, mon pre, dit Scheherazade,
accordez-moi la grce que je vous demande. Votre opinitret, repartit
le vizir, excite ma colre. Pourquoi vouloir vous-mme courir  votre
perte? Qui ne prvoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en
saurait sortir heureusement.

Mon pre, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste
dans mes sentiments; de grce, ne vous opposez pas  mon dessein.
D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le dclarer, vous vous y
opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de
souscrire  la prire que je vous fais, j'irais me prsenter moi-mme au
sultan.

Enfin, le pre, pouss  bout par la fermet de sa fille, se rendit 
ses importunits; et quoique fort afflig de n'avoir pu la dtourner
d'une si funeste rsolution, il alla ds ce moment trouver Schahriar,
pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui prsenterait
Scheherazade.

Le sultan fut fort tonn du sacrifice que son grand vizir lui faisait.
Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous rsoudre  me livrer votre propre
fille? Sire, lui rpondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-mme. La
triste destine qui l'attend n'a pu l'pouvanter, et elle prfre  la
vie l'honneur d'tre l'pouse de Votre Majest.

Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous
remettant Scheherazade entre les mains, je prtends que vous lui tiez
la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir
vous-mme. Sire, rpondit le vizir, mon coeur gmira, sans doute, en
vous obissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique pre, je vous
rponds d'un bras fidle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et
lui dit qu'il n'avait qu' lui amener sa fille quand il lui plairait.

Le grand vizir alla porter cette nouvelle  Scheherazade, qui la reut
avec autant de joie que si elle et t la plus agrable du monde. Elle
remercia son pre de l'avoir si sensiblement oblige; et, voyant qu'il
tait accabl de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle
esprait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir marie avec le sultan,
et qu'au contraire il aurait sujet de s'en rjouir le reste de sa vie.

Elle ne songea plus qu' se mettre en tat de paratre devant le sultan;
mais avant que de partir, elle prit sa soeur Dinarzade en particulier,
et lui dit: Ma chre soeur, j'ai besoin de votre secours dans une
affaire trs-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon pre
va me conduire chez le sultan pour tre son pouse. Que cette nouvelle
ne vous pouvante pas; coutez-moi seulement avec patience. Ds que je
serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez
dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre
compagnie. Si j'obtiens cette grce, comme je l'espre, souvenez-vous de
m'veiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces
paroles: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant
le jour, qui paratra bientt, de me raconter un de ces beaux contes que
vous savez. Aussitt je vous en conterai un, et je me flatte de
dlivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation o il est.
Dinarzade rpondit  sa soeur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle
exigeait d'elle.

L'heure de se coucher tant enfin venue, le grand vizir conduisit
Scheherazade au palais, et se retira aprs l'avoir introduite dans
l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutt avec elle, qu'il
lui ordonna de se dcouvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en
fut charm; mais s'apercevant qu'elle tait en pleurs, il lui en demanda
le sujet. Sire, rpondit Scheherazade, j'ai une soeur que j'aime aussi
tendrement que j'en suis aime; je souhaiterais qu'elle passt la nuit
dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois.
Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier
tmoignage de mon amiti? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher
Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade
sur une estrade fort leve,  la manire des monarques de l'Orient, et
Dinarzade dans un lit qu'on lui avait prpar au bas de l'estrade.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'tant veille, ne manqua pas de
faire ce que sa soeur lui avait recommand. Ma chre soeur,
s'cria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le
jour, qui paratra bientt, de me raconter un de ces contes agrables
que vous savez. Hlas! ce sera peut-tre la dernire fois que j'aurai ce
plaisir.

Scheherazade, au lieu de rpondre  sa soeur, s'adressa au sultan: Sire,
dit-elle, Votre Majest veut-elle bien me permettre de donner cette
satisfaction  ma soeur? Trs-volontiers, rpondit le sultan. Alors
Scheherazade dit  sa soeur d'couter, et puis, adressant la parole 
Schahriar, elle commena de la sorte.



I^{RE} NUIT




LE MARCHAND ET LE GNIE


Sire, il y avait autrefois un marchand qui possdait de grands biens,
tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il
avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il tait
oblig de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses
correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez
loin du lieu qu'il habitait, il monta  cheval et partit avec une valise
derrire lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de
biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays dsert  passer o il
n'aurait pas trouv de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il
eut termin l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il
remonta  cheval pour s'en retourner chez lui.

Le quatrime jour de sa marche, il se sentit tellement incommod de
l'ardeur du soleil et de la terre chauffe par ses rayons, qu'il se
dtourna de son chemin pour aller se rafrachir sous des arbres qu'il
aperut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une
fontaine d'une eau trs-claire et coulante. Il mit pied  terre, attacha
son cheval  une branche d'arbre, et s'assit prs de la source, aprs
avoir tir de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les
dattes, il en jetait les noyaux  droite et  gauche. Lorsqu'il eut
achev ce repas frugal, comme il tait bon musulman, il se lava les
mains, le visage et les pieds, et fit sa prire.

Il ne l'avait pas finie, et il tait encore  genoux, quand il vit
paratre un gnie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur norme,
qui, s'avanant jusqu' lui le sabre  la main, lui dit d'un ton de voix
terrible: Lve-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tu mon
fils! Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant
effray de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait
adresses, lui rpondit en tremblant: Hlas! mon bon seigneur, de quel
crime puis-je tre coupable envers vous, pour mriter que vous m'tiez
la vie? Je veux, reprit le gnie, te tuer de mme que tu as tu mon
fils. H! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tu
votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu
pas assis en arrivant ici? rpliqua le gnie; n'as-tu pas tir des
dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jet les noyaux
 droite et  gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, rpondit le
marchand, je ne puis le nier. Cela tant, reprit le gnie, je le dis que
tu as tu mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes
noyaux, mon fils passait; il en a reu un dans l'oeil, et il en est
mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon!
s'cria le marchand. Point de pardon, rpondit le gnie, point de
misricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tu? J'en demeure
d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurment pas tu votre fils;
et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par
consquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie.
Non, non, dit le gnie en persistant dans sa rsolution, il faut que je
te tue de mme que tu as tu mon fils. A ces mots, il prit le marchand
par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui
couper la tte.

Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence,
regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les
plus touchantes. Le gnie, toujours le sabre haut, eut la patience
d'attendre que le malheureux et achev ses lamentations; mais il n'en
fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'cria-t-il;
quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empcherait pas de te
tuer, comme tu as tu mon fils. Quoi! rpliqua le marchand, rien ne peut
vous toucher! Vous voulez absolument ter la vie  un pauvre innocent!
Oui, repartit le gnie, j'y suis rsolu. En achevant ces paroles....

Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il tait jour, et sachant
que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prire et tenir son
conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma soeur, que votre conte est
merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus
surprenante, rpondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le
sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la
permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait
cout Scheherazade avec plaisir, dit en lui-mme: J'attendrai jusqu'
demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de
son conte. Ayant donc pris sa rsolution de ne pas faire ter la vie 
Scheherazade ce jour-l, il se leva pour faire sa prire et aller au
conseil.

Pendant ce temps-l, le grand vizir tait dans une inquitude cruelle.
Au lieu de goter les douceurs du sommeil, il avait pass la nuit 
soupirer et  plaindre le sort de sa fille, dont il devait tre le
bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du
sultan, il fut agrablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait
au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.

Le sultan, selon sa coutume, passa la journe  rgler les affaires de
son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec
Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour part, Dinarzade ne manqua
pas de s'adresser  sa soeur et de lui dire: Ma chre soeur, si vous ne
dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paratra bientt,
de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade
lui en demandt la permission. Achevez, lui dit-il, le conte du gnie
et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit
alors la parole et continua son conte en ces termes:


II^{E} NUIT

Sire, quand le marchand vit que le gnie allait lui-trancher la tte, il
fit un grand cri, et lui dit: Arrtez; encore un mot, de grce; ayez la
bont de m'accorder un dlai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu 
ma femme et  mes enfants, et de leur partager mes biens par un
testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de
procs aprs ma mort; cela tant fini, je reviendrai aussitt dans ce
mme lieu me soumettre  tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi.
Mais, dit le gnie, si je t'accorde le dlai que tu demandes, j'ai peur
que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire  mon serment, rpondit
le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai
vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que
soit ce dlai? rpliqua le gnie. Je vous demande une anne, repartit le
marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre  mes
affaires, et pour me disposer  renoncer sans regret au plaisir qu'il y
a de vivre. Ainsi, je promets que ds demain en un an, sans faute, je me
rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu
Dieu  tmoin de la promesse que tu me fais? reprit le gnie. Oui,
rpondit le marchand, je le prends encore une fois  tmoin, et vous
pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le gnie le laissa
prs de la fontaine et disparut.

Le marchand, s'tant remis de sa frayeur, remonta  cheval et reprit son
chemin. Mais si d'un ct il avait de la joie de s'tre tir d'un si
grand pril, de l'autre il tait dans une tristesse mortelle lorsqu'il
songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa
femme et ses enfants le reurent avec toutes les dmonstrations d'une
joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la mme manire, il se
mit  pleurer si amrement, qu'ils jugrent bien qu'il lui tait arriv
quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses
larmes et de la vive douleur qu'il faisait clater. Nous nous
rjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous
alarmez tous par l'tat o nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous
prie, le sujet de votre tristesse. Hlas! rpondit le mari, le moyen que
je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an  vivre. Alors
il leur raconta ce qui s'tait pass entre lui et le gnie, et leur
apprit qu'il lui avait donn parole de retourner au bout de l'anne
recevoir la mort de sa main.

Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencrent tous  se
dsoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage
et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient
retentir la maison de leurs gmissements: et le pre, cdant  la force
du sang, mlait ses larmes  leurs plaintes; en un mot, c'tait le
spectacle du monde le plus touchant.

Ds le lendemain, le marchand songea  mettre ordre  ses affaires, et
s'appliqua sur toutes choses  payer ses dettes. Il fit des prsents 
ses amis et de grandes aumnes aux pauvres, donna la libert  ses
esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses
enfants, nomma des tuteurs  ceux qui n'taient pas encore en ge; et en
rendant  sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de
mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les
lois.

Enfin, l'anne s'coula, et il fallut partir. Il fit sa valise, o il
mit le drap dans lequel il devait tre enseveli: mais lorsqu'il voulut
dire adieu  sa femme et  ses enfants, on n'a jamais vu une douleur
plus vive. Ils ne pouvaient se rsoudre  le perdre; ils voulaient tous
l'accompagner et aller mourir avec lui. Nanmoins, comme il fallait se
faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur
dit-il, j'obis  l'ordre de Dieu en me sparant de vous. Imitez-moi;
soumettez-vous courageusement  cette ncessit, et songez que la
destine de l'homme est de mourir. Aprs avoir dit ces paroles, il
s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au
mme endroit o il avait vu le gnie, le propre jour qu'il avait promis
de s'y rendre. Il mit aussitt pied  terre, et s'assit au bord de la
fontaine, o il attendit le gnie avec toute la tristesse qu'on peut
s'imaginer.

Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard
qui menait une biche  l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se
salurent l'un l'autre; aprs quoi le vieillard lui dit: Mon frre,
peut-on savoir de vous pourquoi vous tes venu dans ce lieu dsert, o
il n'y a que des esprits malins, et o l'on n'est pas en sret? A voir
ces beaux arbres on le croirait habit; mais c'est une vritable
solitude, o il est dangereux de s'arrter trop longtemps.

Le marchand satisfit la curiosit du vieillard, et lui conta l'aventure
qui l'obligeait  se trouver l. Le vieillard l'couta avec tonnement;
et prenant la parole: Voil, s'cria-t-il, la chose du monde la plus
surprenante; et vous vous tes li par le serment le plus inviolable. Je
veux, ajouta-t-il, tre tmoin de votre entrevue avec le gnie. En
disant cela, il s'assit prs du marchand, et tandis qu'ils
s'entretenaient tous deux...

Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est
le plus beau du conte. Le sultan, rsolu d'en entendre la fin, laissa
vivre encore ce jour-l Scheherazade.


III^{E} NUIT

La nuit suivante, Dinarzade fit  sa soeur la mme prire que les deux
prcdentes. Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je
vous supplie de me raconter un de ces contes agrables que vous savez.
Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand
et du gnie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi:

Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la
biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens
noirs. Il s'avana jusqu' eux, et les salua, en leur demandant ce
qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche
lui apprit l'aventure du marchand et du gnie, ce qui s'tait pass
entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour tait celui
de la parole donne, et qu'il tait rsolu de demeurer l pour voir ce
qui en arriverait.

Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosit, prit
la mme rsolution. Il s'assit auprs des autres; et  peine se fut-il
ml  leur conversation, qu'il survint un troisime vieillard, qui,
s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui
tait avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui
parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'tre tmoin de ce qui se
passerait entre le gnie et le marchand. Pour cet effet, il se plaa
parmi les autres.

Ils aperurent bientt dans la campagne une vapeur paisse, comme un
tourbillon de poussire lev par le vent. Cette vapeur s'avana jusqu'
eux, et se dissipant tout  coup, leur laissa voir le gnie, qui, sans
les saluer, s'approcha du marchand le sabre  la main, et le prenant par
le bras: Lve-toi, lui dit-il, que je te tue comme tu as tu mon fils.
Le marchand et les trois vieillards, effrays, se mirent  pleurer et 
remplir l'air de cris...

Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre
son conte, qui avait si bien piqu la curiosit du sultan, que ce
prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain
la mort de la sultane.


IV^{E} NUIT

Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du
sultan, parla dans ces termes:

Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le gnie
s'tait saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta
aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des gnies, lui
dit-il, je vous supplie trs-humblement de suspendre votre colre, et de
me faire la grce de m'couter. Je vais vous raconter mon histoire et
celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus
merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand  qui
vous voulez ter la vie, puis-je esprer que vous voudrez bien remettre
 ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le gnie fut quelque temps
 se consulter l-dessus; mais enfin il rpondit: Eh bien! voyons, j'y
consens.




HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE


Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le rcit; coutez-moi, je
vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et
de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'pousai; ainsi,
je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son pre que
comme son parent et son mari.

Nous avons vcu ensemble trente annes sans avoir eu d'enfants. Le
dsir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui
montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conut de la jalousie,
prit en aversion la mre et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments
que je ne les connus que trop tard.

Cependant mon fils croissait, et il avait dj dix ans, lorsque je fus
oblig de faire un voyage. Avant mon dpart, je recommandai  ma femme,
dont je ne me dfiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en
avoir soin pendant mon absence, qui dura une anne entire. Elle profita
de ce temps-l pour contenter sa haine. Elle s'attacha  la magie; et
quand elle sut assez de cet tat diabolique pour excuter l'horrible
dessein qu'elle mditait, la sclrate mena mon fils dans un lieu
cart. L, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna
 mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle,
qu'elle avait achet. Elle ne borna point sa fureur  cette action
abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi  mon
fermier.

A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mre et de l'enfant.
Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux
mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus
touch de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que
disparatre, je me flattai que je pourrais le revoir bientt. Nanmoins,
huit mois se passrent sans qu'il revnt; et je n'en avais aucune
nouvelle, lorsque la fte du grand Baram arriva. Pour la clbrer, je
demandai  mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en
faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena tait
l'esclave elle-mme, la malheureuse mre de mon fils. Je la liai; mais,
dans le moment que je me prparais  la sacrifier, elle se mit  faire
des beuglements pitoyables, et je m'aperus qu'il coulait de ses yeux
des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me
sentant, malgr moi, saisi d'un mouvement de piti, je ne pus me
rsoudre  frapper. J'ordonnai  mon fermier de m'en aller prendre une
autre.

Ma femme, qui tait prsente, frmit de ma compassion; et s'opposant 
un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami?
s'cria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus
belle, ni qui soit plus propre  l'usage que nous en voulons faire. Par
complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant
la piti qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel,
quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me dsarma
une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en
lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-mme; ses beuglements et ses
larmes me fendent le coeur.

Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'corchant,
il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous et paru
trs-grasse. J'en eus un vritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je
au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des rgals et des aumnes 
qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi  sa
place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de
temps aprs qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis
arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau ft mon
fils, je ne laissai pas de sentir mouvoir mes entrailles  sa vue. De
son ct, ds qu'il m'aperut, il fit un si grand effort pour venir 
moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta  mes pieds, la tte contre
terre, comme s'il et voulu exciter ma compassion, et me conjurer de
n'avoir pas la cruaut de lui ter la vie, en m'avertissant, autant
qu'il lui tait possible, qu'il tait mon fils.

Je fus encore plus surpris et plus touch de cette action, que je ne
l'avais t des pleurs de la vache. Je sentis une tendre piti qui
m'intressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son
devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un
grand soin, et  sa place amenez-en un autre incessamment.

Ds que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'crier
encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre
veau que celui-l. Ma femme, lui rpondis-je, je n'immolerai pas
celui-ci; je veux lui faire grce; je vous prie de ne point vous y
opposer. Elle n'eut garde, la mchante femme, de se rendre  ma prire.
Elle hassait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en
demanda le sacrifice avec tant d'opinitret, que je fus oblig de le
lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...

Scheherazade s'arrta en cet endroit, parce qu'elle aperut le jour. Ma
soeur, dit alors Dinarzade, je suis enchante de ce conte, qui soutient
si agrablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore
aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous
raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de
savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche,
dit  la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine,
la fin de ce conte.


V^{E} NUIT

Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la
biche continuant de raconter son histoire au gnie, aux deux autres
vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et
j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers
moi languissamment ses yeux baigns de pleurs, il m'attendrit  un point
que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et
je dis  ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que
celui-l. Elle n'pargna rien pour me faire changer de rsolution; mais
quoi qu'elle pt me reprsenter, je demeurai ferme, et lui promis,
seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baram de l'anne
prochaine.

Le lendemain matin, mon fermier demanda  me parler en particulier. Je
viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espre que me
saurez bon gr. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie.
Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu
faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un
moment aprs elle se mit  pleurer. Je lui demandai pourquoi elle
faisait en mme temps deux choses si contraires. Mon pre, me
rpondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre matre.
J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleur en me souvenant
du sacrifice qu'on fit hier de sa mre, qui tait change en vache. Ces
deux mtamorphoses ont t faites par les enchantements de la femme de
notre matre, laquelle hassait la mre et l'enfant. Voil ce que m'a
dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette
nouvelle.

A ces paroles,  gnie! continua le vieillard, je vous laisse  juger
quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour
parler moi-mme  sa fille. En arrivant, j'allai d'abord  l'table o
tait mon fils. Il ne put rpondre  mes embrassements; mais il les
reut d'une manire qui acheva de me persuader qu'il tait mon fils.

La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous
rendre  mon fils sa premire forme? Oui, je le puis, me rpondit-elle.
Ah! si vous en venez  bout, repris-je, je vous fais matresse de tous
mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous tes notre matre,
et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je
ne puis remettre votre fils dans son premier tat qu' deux conditions:
la premire, que vous me le donnerez pour poux, et la seconde, qu'il me
sera permis de punir la personne qui l'a chang en veau. Pour la
premire condition, lui dis-je, je l'accepte de bon coeur; je dis plus,
je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en
particulier, indpendamment de celui que je destine  mon fils. Enfin,
vous verrez comment je reconnatrai le grand service que j'attends de
vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter
encore: une personne qui a t capable de faire une action si criminelle
mrite bien d'en tre punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous
plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ter la vie. Je vais donc,
rpliqua-t-elle, la traiter de la mme manire qu'elle a trait votre
fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant.

Alors cette fille prit un vase plein d'eau, pronona dessus des paroles
que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu
as t cr par le tout-puissant et souverain matre du monde tel que tu
parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et
que tu sois chang en veau par enchantement, reprends ta figure
naturelle par la permission du souverain Crateur. En achevant ces mots,
elle jeta de l'eau sur lui, et  l'instant il reprit sa premire forme.

Mon fils! mon cher fils! m'criai-je aussitt en l'embrassant avec un
transport dont je ne fus pas le matre: c'est Dieu qui nous a envoy
cette jeune fille pour dtruire l'horrible charme dont vous tiez
environn, et vous venger du mal qui vous a t fait,  vous et  votre
mre. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la
prendre pour votre femme, comme je m'y suis engag. Il y consentit avec
joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme
en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle et
cette forme plutt qu'une autre moins agrable, afin que nous la
vissions sans rpugnance dans la famille.

Depuis ce temps-l mon fils est devenu veuf, et est all voyager. Comme
il y a plusieurs annes que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis
en chemin pour tcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier 
personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enqute de lui, j'ai
jug  propos de la mener partout avec moi. Voil donc mon histoire et
celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus
merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le gnie, et en sa faveur je
t'accorde le tiers de la grce de ce marchand.

Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achev son
histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au
gnie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arriv,  moi et 
ces deux chiens noirs que voici, et je suis sr que vous trouverez mon
histoire encore plus tonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais
quand je vous l'aurai conte, m'accorderez-vous le second tiers de la
grce de ce marchand? Oui, rpondit le gnie, pourvu que ton histoire
surpasse celle de la biche. Aprs ce consentement, le second vieillard
commena de cette manire...


VI^{E} NUIT

La sixime nuit tant venue, le sultan et son pouse se couchrent.
Dinarzade se rveilla  l'heure ordinaire, et appela la sultane.
Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre
l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais
contenter votre curiosit, sire, rpondit Scheherazade. Le second
vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au gnie, commena ainsi son
histoire:




HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS


Grand prince des gnies, vous saurez que nous sommes trois frres; ces
deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisime. Notre
pre nous avait laiss en mourant  chacun mille sequins. Avec cette
somme, nous embrassmes tous trois la mme profession: nous nous fmes
marchands. Peu de temps aprs que nous emes ouvert boutique, mon frre
an, l'un de ces deux chiens, rsolut de voyager et d'aller ngocier
dans les pays trangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et
en acheta des marchandises propres au ngoce qu'il voulait faire.

Il partit, et fut absent une anne entire. Au bout de ce temps-l, un
pauvre qui me parut demander l'aumne, se prsenta  ma boutique. Je lui
dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me rpondit-il; est-il
possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec
attention, je le reconnus. Ah! mon frre, m'criai-je en l'embrassant,
comment vous aurais-je pu reconnatre en cet tat? Je le fis entrer dans
ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa sant et du succs de son
voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous
voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le
dtail de tous les malheurs qui me sont arrivs depuis un an, et qui
m'ont rduit  l'tat o je suis.

Je fis aussitt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je
le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe.
J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais
doubl mon fonds, c'est--dire que j'tais riche de deux mille sequins,
je lui en donnai la moiti. Avec cela, mon frre, lui dis-je, vous
pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille
sequins avec joie, rtablit ses affaires, et nous vcmes ensemble comme
nous avions vcu auparavant.

Quelque temps aprs, mon second frre, qui est l'autre de ces deux
chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fmes, son an et moi, tout
ce que nous pmes pour l'en dtourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le
vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres
au ngoce tranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit  une
caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le mme tat que son
frre an. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins
par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua
d'exercer sa profession.

Un jour mes deux frres vinrent me trouver pour me proposer de faire un
voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur
proposition. Vous avez voyag, leur dis-je, qu'y avez-vous gagn? Qui
m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me
reprsentrent l-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'blouir, et
m'encourager  tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein.
Mais ils revinrent tant de fois  la charge, qu'aprs avoir, pendant
cinq ans, rsist constamment  leurs sollicitations, je m'y rendis
enfin. Mais quand il fallut faire les prparatifs du voyage, et qu'il
fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se
trouva qu'ils avaient tout mang, et qu'il ne leur restait rien des
mille sequins que je leur avais donns  chacun. Je ne leur en fis pas
le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds tait de six mille
sequins, j'en partageai la moiti avec eux, en leur disant: Mes frres,
il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque
endroit sr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux
que vous avez dj faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et
reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins 
chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille
autres dans un coin de ma maison. Nous achetmes des marchandises; et
aprs les avoir embarques sur un vaisseau que nous frtmes entre nous
trois, nous fmes mettre  la voile avec un vent favorable. Aprs un
mois de navigation...

Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure
l.

Ma soeur, dit Dinarzade, voil un conte qui promet beaucoup; je
m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez
pas, rpondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter,
je suis persuade qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme
le jour prcdent, sans s'expliquer l-dessus, et ne donna point ordre
au grand vizir de faire mourir sa fille.


VII^{E} NUIT

Sur la fin de la septime nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter
la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille.

Je le veux bien, rpondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je
vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant
de raconter son histoire au gnie, aux deux autres vieillards et au
marchand: Enfin, leur dit-il, aprs deux mois de navigation, nous
arrivmes heureusement  un port de mer, o nous dbarqumes, et fmes
un trs-grand dbit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien
les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetmes des marchandises
du pays pour les transporter et les ngocier au ntre.

Dans le temps que nous tions prts  nous rembarquer pour notre retour,
je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort
pauvrement habille. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec
les dernires instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec
moi. Je fis difficult de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais
elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas
prendre garde  sa pauvret, et que j'aurais lieu d'tre content de sa
conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits
propres; et aprs l'avoir pouse par un contrat de mariage en bonne
forme, je l'embarquai avec moi, et nous mmes  la voile.

Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualits dans la femme
que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en
plus. Cependant, mes deux frres, qui n'avaient pas si bien fait leurs
affaires que moi, et qui taient jaloux de ma prosprit, me portaient
envie. Leur fureur alla mme jusqu' conspirer contre ma vie. Une nuit,
que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetrent  la mer.

Ma femme tait fe, et par consquent gnie. Vous jugez bien qu'elle ne
se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son
secours; mais je fus  peine tomb dans l'eau qu'elle m'enleva et me
transporta dans une le. Quand il fut jour, la fe me dit: Vous voyez,
mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal rcompens du
bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fe, et que me
trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me
sentis une forte inclination pour vous. Je voulus prouver la bont de
votre coeur: je me prsentai devant vous dguise comme vous m'avez vue.
Vous en avez us avec moi gnreusement. Je suis ravie d'avoir trouv
l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irrite
contre vos frres, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie t
la vie.

J'coutai avec admiration ce discours de la fe; je la remerciai le
mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais:
Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frres, je vous supplie
de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne
suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que
j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon rcit augmentant son
indignation contre eux: Il faut, s'cria-t-elle, que je vole tout 
l'heure aprs ces tratres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte
vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les prcipiter dans le
fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en
faites rien, modrez votre courroux; songez que ce sont mes frres, et
qu'il faut faire le bien pour le mal.

J'apaisai la fe par ces paroles; et lorsque je les eus prononces, elle
me transporta, en un instant, de l'le o nous tions sur le toit de mon
logis, qui tait en terrasse, et elle disparut un moment aprs. Je
descendis, j'ouvris les portes, et je dterrai les trois mille sequins
que j'avais cachs. J'allai ensuite  la place o tait ma boutique; je
l'ouvris, et je reus, des marchands mes voisins, des compliments sur
mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperus ces deux chiens qui
vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait,
et j'en tais fort tonn; mais la fe, qui parut bientt, m'en
claircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux
chiens chez vous; ce sont vos deux frres. Je frmis  ces mots, et je
lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet tat. C'est
moi qui les y ai mis, me rpondit-elle; au moins c'est une de mes
soeurs,  qui j'en ai donn la commission, et qui, en mme temps, a
coul  fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y
aviez, mais je vous rcompenserai d'ailleurs. A l'gard de vos frres,
je les ai condamns  demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie
ne les rend que trop dignes de cette pnitence. Enfin, aprs m'avoir
enseign o je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.

Prsentement que les dix annes sont accomplies, je suis en chemin pour
l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontr ce
marchand et le bon vieillard qui mne sa biche, je me suis arrt avec
eux. Voil quelle est mon histoire,  prince des gnies: ne vous
parat-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, rpondit le
gnie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce
marchand est coupable envers moi.

Aussitt que le second vieillard eut achev son histoire, le troisime
prit la parole, et fit au gnie la mme demande que les deux premiers,
c'est--dire de remettre au marchand le troisime tiers de son crime,
suppos que l'histoire qu'il avait  lui raconter surpasst en
vnements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le gnie lui fit
la mme rponse qu'aux autres. coutez donc, lui dit alors le
vieillard... Mais le jour parat, dit Scheherazade en se reprenant, il
faut que je m'arrte en cet endroit.


VIII^{E} NUIT

Sire, reprit la sultane, le troisime vieillard raconta son histoire au
gnie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue  ma
connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux
prcdentes par la diversit des aventures merveilleuses qu'elle
contenait, que le gnie en fut tonn. Il n'en eut pas plutt ou la
fin, qu'il dit au troisime vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de
la grce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir
tir d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde.
En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la
compagnie.

Le marchand ne manqua pas de rendre  ses trois librateurs toutes les
grces qu'il leur devait, ils se rjouirent avec lui de le voir hors de
pril; aprs quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le
marchand s'en retourna auprs de sa femme et de ses enfants, et passa
tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta
Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai raconts
jusqu'ici  Votre Majest, ils n'approchent pas de celui du pcheur.
Dinarzade voyant que la sultane s'arrtait, lui dit: Ma soeur, puisqu'il
nous reste encore du temps, de grce, racontez-nous l'histoire de ce
pcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et
Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manire:




HISTOIRE DU PCHEUR


Sire, il y avait autrefois un pcheur fort g, et si pauvre qu' peine
pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont
sa famille tait compose. Il allait tous les jours  la pche de grand
matin; et chaque jour, il s'tait fait une loi de ne jeter ses filets
que quatre fois seulement.

Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer.
Il se dshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le
rivage, il sentit d'abord de la rsistance: il crut avoir fait une bonne
pche, et il s'en rjouissait dj en lui-mme. Mais un moment aprs,
s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets que la
carcasse d'un ne, il en eut beaucoup de chagrin...

Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit
paratre le jour. Ma soeur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce
commencement me charme, et je prvois que la suite sera fort agrable.
Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pcheur, rpondit la
sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait
la grce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succs
de la pche du pcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-l
Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce
cruel ordre.


IX^{E} NUIT

Le lendemain, aprs en avoir obtenu la permission du sultan,
Scheherazade reprit en ces termes le conte du pcheur:

Sire, quand le pcheur, afflig d'avoir fait une si mauvaise pche, eut
raccommod ses filets, que la carcasse de l'ne avait rompus en
plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il
sentit encore beaucoup de rsistance, ce qui lui fit croire qu'ils
taient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de
gravier et de fange. Il en fut dans une extrme affliction. O fortune!
s'cria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'tre en colre contre moi, et
ne perscute point un malheureux qui te prie de l'pargner! Je suis
parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma
mort. Je n'ai pas d'autre mtier que celui-ci pour subsister; et malgr
tous les soins que j'y apporte, je puis  peine fournir aux plus
pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi,
tu prends plaisir  maltraiter les honntes gens, et  laisser les
grands hommes dans l'obscurit, tandis que tu favorises les mchants,
et que tu lves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende
recommandables.

En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, aprs avoir
bien lav ses filets que la fange avait gts, il les jeta pour la
troisime fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de
l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son dsespoir; peu s'en
fallut qu'il ne perdt l'esprit. Cependant, comme le jour commenait 
paratre, il n'oublia pas de faire sa prire, en bon musulman; ensuite
il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que
quatre fois chaque jour. Je les ai dj jets trois fois sans avoir
retir le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une;
je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue
 Mose.

Le pcheur ayant fini cette prire, jeta ses filets pour la quatrime
fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme
auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y
trouva un vase de cuivre jaune, qui,  sa pesanteur, lui parut plein de
quelque chose; et il remarqua qu'il tait ferm et scell de plomb, avec
l'empreinte d'un sceau. Cela le rjouit. Je le vendrai au fondeur,
dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achterai une mesure de bl.

Il examina le vase de tous cts, il le secoua, pour voir si ce qui
tait dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette
circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui
firent penser qu'il devait tre rempli de quelque chose de prcieux.
Pour s'en claircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il
l'ouvrit. Il en pencha aussitt l'ouverture contre terre; mais il n'en
sortit rien, ce qui le surprit extrmement. Il le posa devant lui; et
pendant qu'il le considrait attentivement, il en sortit une fume fort
paisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrire. Cette
fume s'leva jusqu'aux nues; et s'tendant sur la mer et sur le rivage,
forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se
l'imaginer, un tonnement extraordinaire au pcheur. Lorsque la fume
fut toute hors du vase, elle se runit et devint un corps solide, dont
il se forma un gnie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les
gants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si dmesure, le pcheur
voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troubl et si effray,
qu'il ne put marcher.

Salomon, s'cria d'abord le gnie, Salomon, grand prophte de Dieu,
pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai  vos volonts. J'obirai 
tous vos commandements.

Scheherazade, apercevant le jour, interrompit l son conte.


X^{E} NUIT

Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pcheur:

Sire, le pcheur n'eut pas sitt entendues les paroles que le gnie
avait prononces, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que
dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophte
de Dieu, est mort, et nous sommes prsentement  la fin des sicles.
Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous tiez renferm dans
ce vase.

A ce discours, le gnie, regardant le pcheur d'un air fier, lui
rpondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi
superbe! H bien! reprit le pcheur, vous parlerai-je avec plus de
civilit, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le
gnie, de me parler plus civilement avant que je te tue. H pourquoi me
tueriez-vous? rpliqua le pcheur. Je viens de vous mettre en libert;
l'avez-vous dj oubli? Non, je m'en souviens, repartit le gnie; mais
cela ne m'empchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule
grce  t'accorder. Et quelle est cette grce? dit le pcheur. C'est,
rpondit le gnie, de te laisser choisir de quelle manire tu veux que
je te tue. Mais en quoi vous ai-je offens? reprit le pcheur. Est-ce
ainsi que vous voulez me rcompenser du bien que je vous ai fait? Je ne
puis te traiter autrement, dit le gnie; et afin que tu en sois
persuad, coute mon histoire.

Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposs  la volont de
Dieu. Tous les autres gnies reconnurent le grand Salomon, prophte de
Dieu, et se soumirent  lui. Nous fmes les seuls, Sacar et moi, qui ne
voulmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant
monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me
venir prendre. Cela fut excut. Assaf vint se saisir de ma personne, et
me mena malgr moi devant le trne du roi son matre. Salomon, fils de
David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnatre son
pouvoir et de me soumettre  ses commandements. Je refusai hautement de
lui obir; et j'aimai mieux m'exposer  tout son ressentiment que de lui
prter le serment de fidlit et de soumission qu'il exigeait de moi.
Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer
de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-mme sur
le couvercle de plomb son sceau, o le grand nom de Dieu tait grav.
Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des gnies qui lui
obissaient, avec ordre de me jeter  la mer, ce qui fut excut  mon
grand regret. Durant le premier sicle de ma prison, je jurai que si
quelqu'un m'en dlivrait avant les cent ans achevs, je le rendrais
riche mme aprs sa mort. Mais le sicle s'coula et personne ne me
rendit ce bon office. Pendant le second sicle, je fis serment d'ouvrir
tous les trsors de la terre  quiconque me mettrait en libert; mais
je ne fus pas plus heureux. Dans le troisime, je promis de faire
puissant monarque mon librateur, d'tre toujours prs de lui en esprit
et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature
qu'elles pussent tre; mais ce sicle se passa comme les deux autres et
je demeurai toujours dans le mme tat. Enfin, chagrin, ou plutt enrag
de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me
dlivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui
accorderais point d'autre grce que de lui laisser le choix du genre de
mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu
es venu ici aujourd'hui et que tu m'as dlivr, choisis comment tu veux
que je te tue.

Ce discours affligea fort le pcheur. Je suis bien malheureux,
s'cria-t-il, d'tre venu en cet endroit rendre un si grand service  un
ingrat. Considrez, de grce, votre injustice et rvoquez un serment si
peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de mme. Si vous me
donnez gnreusement la vie, il vous mettra  couvert de tous les
complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine,
dit le gnie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse
mourir. Le pcheur, le voyant dans la rsolution de le tuer, en eut une
douleur extrme, non pas tant pour l'amour de lui, qu' cause de ses
trois enfants dont il plaignait la misre o ils allaient tre rduits
par sa mort. Il tcha encore d'apaiser le gnie. Hlas! reprit-il,
daignez avoir piti de moi, en considration de ce que j'ai fait pour
vous. Je te l'ai dj dit, repartit le gnie; c'est pour cette raison
que je suis oblig de t'ter la vie. Cela est trange, rpliqua le
pcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le
proverbe dit que, qui fait du bien  celui qui ne le mrite pas, en est
toujours mal pay. Je croyais, je l'avoue, que cela tait faux; en
effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la socit;
nanmoins j'prouve cruellement que cela n'est que trop vritable. Ne
perdons pas le temps, interrompit le gnie: tous tes raisonnements ne
sauraient me dtourner de mon dessein. Hte-toi de dire comment tu
souhaites que je te tue.

La ncessit donne de l'esprit. Le pcheur s'avisa d'un stratagme.
Puisque je ne saurais viter la mort, dit-il au gnie, je me soumets
donc  la volont de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort,
je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui tait grav sur le sceau
du prophte Salomon, fils de David, de me dire la vrit sur une
question que j'ai  vous faire.

Quand le gnie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait
de rpondre positivement, il trembla en lui-mme et dit au pcheur:
Demande-moi ce que tu voudras et hte-toi...


XI^{E} NUIT

Le gnie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire
la vrit, le pcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous
tiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui,
rpondit le gnie, je jure par ce grand nom que j'y tais et cela est
trs-vritable. En bonne foi, rpliqua le pcheur, je ne puis vous
croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds;
comment se peut-il que votre corps y ait t renferm tout entier? Je te
jure pourtant repartit le gnie, que j'y tais tel que tu me vois.
Est-ce que tu ne me crois pas, aprs le grand serment que je t'ai fait?
Non vraiment, dit le pcheur: et je ne vous croirai point,  moins que
vous ne me fassiez voir la chose.

Alors il se fit une dissolution du corps du gnie, qui, se changeant en
fume, s'tendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se
rassemblant ensuite, commena de rentrer dans le vase, et continua de
mme par une succession lente et gale, jusqu' ce qu'il n'en restt
plus rien au dehors. Aussitt il en sortit une voix qui dit au pcheur:
H bien! incrdule pcheur, me voici dans le vase; me crois-tu
prsentement?

Le pcheur, au lieu de rpondre au gnie, prit le couvercle de plomb et
ayant ferm promptement le vase: Gnie, lui cria-t-il, demande-moi grce
 ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir.
Mais non, il vaut mieux que je te rejette  la mer, dans le mme endroit
d'o je t'ai tir, puis je ferai btir une maison sur ce rivage o je
demeurerai, pour avertir tous les pcheurs qui viendront y jeter leurs
filets de bien prendre garde de repcher un mchant gnie comme toi, qui
as fait serment de tuer celui qui te mettra en libert.

A ces paroles offensantes, le gnie irrit fit tous ses efforts pour
sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car
l'empreinte du sceau du prophte Salomon, fils de David, l'en empchait.
Ainsi, voyant que le pcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le
parti de dissimuler sa colre. Pcheur, lui dit-il d'un ton radouci,
garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a t que
par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose srieusement. O
gnie! rpondit le pcheur, toi qui tais, il n'y a qu'un moment, le
plus grand et qui es  cette heure le plus petit de tous les gnies,
apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu
retourneras  la mer. Si tu y as demeur tout le temps que tu m'as dit,
tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai pri, au
nom de Dieu, de ne me pas ter la vie: tu as rejet mes prires, je dois
te rendre la pareille.

Le gnie n'pargna rien pour tcher de toucher le pcheur. Ouvre le
vase, lui dit-il, donne-moi la libert, je t'en supplie; je te promets
que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un tratre, repartit le pcheur.
Je mriterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier 
toi.

Pcheur, mon ami, rpondit le gnie, je te conjure encore une fois de ne
pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnte de se
venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal;
ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma 
Ateca? rpliqua le pcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit
le gnie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des
contes dans une prison si troite? Je t'en ferai tant que tu voudras
quand tu m'auras tir d'ici. Non, dit le pcheur, je ne te dlivrerai
pas; c'est trop raisonner, je vais te prcipiter au fond de la mer. En
un mot, pcheur, s'cria le gnie, je te promets de ne te faire aucun
mal; bien loign de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir
puissamment riche.

L'esprance de se tirer de la pauvret dsarma le pcheur. Je pourrais
t'couter, dit-il, s'il y avait quelque fond  faire sur ta parole:
jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu
dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi
pour violer un pareil serment. Le gnie le fit et le pcheur ta
aussitt le couvercle du vase. Il en sortit  l'instant de la fume et
le gnie ayant repris sa forme de la mme manire qu'auparavant, la
premire chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans
la mer. Cet action effraya le pcheur. Gnie, dit-il, qu'est-ce que cela
signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?

La crainte du pcheur fit rire le gnie, qui lui rpondit: Non, pcheur,
rassure-toi; je n'ai jet le vase que pour me divertir et voir si tu en
serais alarm; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends
tes filets et me suis. En prononant ces mots, il se mit  marcher
devant le pcheur, qui, charg de ses filets, le suivit avec quelque
sorte de dfiance. Ils passrent devant la ville et montrent au haut
d'une haute montagne, d'o ils descendirent dans une vaste plaine qui
les conduisit  un tang situ entre quatre collines.

Lorsqu'ils furent arrivs au bord de l'tang, le gnie dit au pcheur:
Jette tes filets et prends du poisson. Le pcheur ne douta point qu'il
n'en prt, car il en vit une grande quantit dans l'tang; mais ce qui
le surprit extrmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre
couleurs diffrentes, c'est--dire de blancs, de rouges, de bleus et de
jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun tait d'une
de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait
se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme
assez considrable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons,
lui dit le gnie et va les prsenter  ton sultan; il t'en donnera plus
d'argent que tu n'en as mani en toute ta vie. Tu pourras venir tous les
jours pcher dans cet tang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets
qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y
garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en
trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit
et se referma aprs l'avoir englouti.

Le pcheur, rsolu de suivre de point en point les conseils du gnie, se
garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de
la ville, fort content de sa pche et faisant mille rflexions sur son
aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui prsenter ses
poissons.


XII^{E} NUIT

Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de
cette sorte:

Sire, je laisse  penser  Votre Majest quelle fut la surprise du
sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pcheur lui prsenta. Il
les prit l'un aprs l'autre pour les considrer avec attention, et aprs
les avoir admirs assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il  son
premier vizir, et les portez  l'habile cuisinire que l'empereur des
Grecs m'a envoye; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils
sont beaux. Le vizir les porta lui-mme  la cuisinire et les lui
remettant entre les mains: Voil, lui dit-il, quatre poissons qu'on
vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprter. Aprs
s'tre acquitt de cette commission, il retourna vers le sultan son
matre, qui le chargea de donner au pcheur quatre cents pices d'or de
sa monnaie; ce qu'il excuta trs-fidlement. Le pcheur, qui n'avait
jamais possd une si grande somme  la fois, concevait  peine son
bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite
qu'il tait rel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux
besoins de sa famille.

Mais, sire, poursuivit Scheherazade, aprs avoir parl du pcheur, il
faut vous parler aussi de la cuisinire du sultan que nous allons
trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoy les poissons
que le vizir lui avait donns, elle les mit sur le feu dans une
casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez
cuits d'un ct, elle les tourna de l'autre. Mais,  prodige inou! 
peine furent-ils tourns, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en
sortit une jeune dame d'une beaut admirable et d'une taille
avantageuse; elle tait habille d'une toffe de satin  fleurs, faon
d'gypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles,
des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte
 la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand tonnement de la
cuisinire, qui demeura immobile  cette vue, et frappant un des
poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu
dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien rpondu, elle rpta les mmes
paroles, et alors les quatre poissons levrent la tte tous ensemble et
lui dirent trs-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons;
si vous payez vos dettes, nous payons les ntres; si vous fuyez, nous
vainquons et nous sommes contents. Ds qu'ils eurent achev ces mots, la
jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui
se referma aussitt, et se remit au mme tat o il tait auparavant.

La cuisinire que toutes ces merveilles avaient pouvante, tant
revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui taient tombs sur
la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'tat
d'tre servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant 
pleurer de toutes ses forces: Hlas! disait-elle, que vais-je devenir?
Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assure qu'il ne me
croira point; dans quelle colre ne sera-t-il pas contre moi.

Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda
si les poissons taient prts. Elle lui raconta tout ce qui tait
arriv, et ce rcit, comme on le peut penser, l'tonna fort; mais sans
en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il
envoya chercher le pcheur  l'heure mme; et quand il fut arriv:
Pcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient
semblables  ceux que tu as dj apports; car il est survenu certain
malheur qui a empch qu'on ne les ait servis au sultan. Le pcheur ne
lui dit pas ce que le gnie lui avait recommand; mais pour se
dispenser de fournir ce jour-l les poissons qu'on lui demandait, il
s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le
lendemain matin.

Effectivement, le pcheur partit durant la nuit et se rendit  l'tang.
Il y jeta ses filets et les ayant retirs, il y trouva quatre poissons
qui taient comme les autres, chacun d'une couleur diffrente. Il s'en
retourna aussitt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le
lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-mme encore
dans la cuisine, o il s'enferma seul avec la cuisinire, qui commena
de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait
fait les quatre autres le jour prcdent. Lorsqu'ils furent cuits d'un
ct et qu'elle les eut tourns de l'autre, le mur de la cuisine
s'entr'ouvrit encore et la mme dame parut avec sa baguette  la main;
elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les
mmes paroles et ils lui firent tous la mme rponse en levant la tte.


XIII^{E} NUIT

La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, aprs
que les quatre poissons eurent rpondu  la jeune dame, elle renversa
encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le mme
endroit de la muraille d'o elle tait sortie. Le grand vizir ayant t
tmoin de ce qui s'tait pass: Cela est trop surprenant, dit-il, et
trop extraordinaire pour en faire un mystre au sultan; je vais de ce
pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit
un rapport.

Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette
merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pcheur. Mon ami, lui
dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses
couleurs? Le pcheur rpondit au sultan, que si Sa Majest voulait lui
accorder trois jours pour faire ce qu'elle dsirait, il se promettait de
la contenter. Les ayant obtenus, il alla  l'tang pour la troisime
fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier
coup de filet, il prit quatre poissons de couleur diffrente. Il ne
manqua point de les porter  l'heure mme au sultan, qui en eut d'autant
plus de joie qu'il ne s'attendait pas  les avoir sitt, et il lui fit
donner encore quatre cents pices de sa monnaie.

D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son
cabinet avec tout ce qui tait ncessaire pour les faire cuire. L,
s'tant enferm avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit
ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un
ct, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit;
mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir
avait un habillement d'esclave; il tait d'une grosseur et d'une
grandeur gigantesque et tenait un gros bton vert  la main. Il s'avana
jusqu' la casserole et touchant de son bton un des poissons, il lui
dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces
mots, les poissons levrent la tte et rpondirent: Oui, oui, nous y
sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous
payons les ntres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes
contents.

Les poissons eurent  peine achev ces paroles, que le noir renversa la
casserole au milieu du cabinet, et rduisit les poissons en charbon.
Cela tant fait, il se retira firement et rentra dans l'ouverture du
mur, qui se referma et parut dans le mme tat qu'auparavant. Aprs ce
que je viens de voir, dit le sultan  son grand vizir, il ne me sera pas
possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient
quelque chose d'extraordinaire dont je veux tre clairci. Il envoya
chercher le pcheur; on le lui amena. Pcheur, lui dit-il, les poissons
que tu nous as apports me causent bien de l'inquitude. En quel endroit
les as-tu pchs? Sire, rpondit-il, je les ai pchs dans un tang qui
est situ entre quatre collines, au del de la montagne que l'on voit
d'ici. Connaissez-vous cet tang, dit le sultan au vizir. Non, sire,
rpondit le vizir, je n'en ai jamais ou parler; il y a pourtant
soixante ans que je chasse aux environs et au del de cette montagne. Le
sultan demanda au pcheur  quelle distance de son palais tait l'tang;
le pcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin.
Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y
arriver avant la nuit, le sultan commanda  toute sa cour de monter 
cheval, et le pcheur leur servit de guide.

Ils montrent tous la montagne, et,  la descente, ils virent, avec
beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarque
jusqu'alors. Enfin, ils arrivrent  l'tang, qu'ils trouvrent
effectivement situ entre quatre collines, comme le pcheur l'avait
rapport. L'eau en tait si transparente, qu'ils remarqurent que tous
les poissons taient semblables  ceux que le pcheur avait apports au
palais.

Le sultan s'arrta sur le bord de l'tang, et aprs avoir quelque temps
regard les poissons avec admiration, il demanda  tous ses mirs et 
tous ses courtisans, s'il tait possible qu'ils n'eussent pas encore vu
cet tang, qui tait si peu loign de la ville. Ils lui rpondirent
qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous,
leur dit-il, que vous n'en avez jamais ou parler, et que je ne suis pas
moins tonn que vous de cette nouveaut, je suis rsolu de ne pas
rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet tang se
trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre
couleurs. Aprs avoir dit ces paroles, il ordonna de camper et aussitt
son pavillon et les tentes de sa maison furent dresses sur les bords de
l'tang.

A l'entre de la nuit, le sultan, retir dans son pavillon, parla en
particulier  son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une
trange inquitude; cet tang transport dans ces lieux, ce noir qui
nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus
parler, tout cela irrite tellement ma curiosit, que je ne puis rsister
 l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je mdite un dessein
que je veux absolument excuter. Je vais seul m'loigner de ce camp; je
vous ordonne de tenir mon absence secrte; demeurez sous mon pavillon,
et demain matin, quand mes mirs et mes courtisans se prsenteront 
l'entre, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une lgre indisposition
et que je veux tre seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur
dire la mme chose, jusqu' ce que je sois de retour.

Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tcher de le
dtourner de son dessein; il lui reprsenta le danger auquel il
s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-tre inutilement. Mais
il eut beau puiser son loquence, le sultan ne quitta point sa
rsolution et se prpara  l'excuter. Il prit un habillement commode
pour marcher  pied; il se munit d'un sabre; et ds qu'il vit que tout
tait tranquille dans son camp, il partit sans tre accompagn de
personne.

Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de
peine. Il en trouva la descente encore plus aise; et lorsqu'ils fut
dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de
loin devant lui un grand difice, il s'en rjouit, dans l'esprance d'y
pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut prs, il
remarqua que c'tait un palais magnifique, ou plutt un chteau
trs-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni
comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas t longtemps sans
rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosit; il s'arrta
devant la faade du chteau et la considra avec beaucoup d'attention.

Il s'avana ensuite jusqu' la porte, qui tait  deux battants, dont
l'un tait ouvert. Quoiqu'il lui ft libre d'entrer, il crut nanmoins
devoir frapper. Il frappa un coup assez lgrement et attendit quelque
temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas
entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne
voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore.
Cela le surprit extrmement, car il ne pouvait penser qu'un chteau si
bien entretenu ft abandonn. S'il n'y a personne, disait-il en
lui-mme, je n'ai rien  craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi
me dfendre.

Enfin le sultan entra, et s'avanant sous le vestibule: N'y a-t-il
personne ici, s'cria-t-il, pour recevoir un tranger qui aurait besoin
de se rafrachir en passant? Il rpta la mme chose deux ou trois fois:
mais quoiqu'il parlt fort haut, personne ne lui rpondit. Ce silence
augmenta son tonnement. Il passa dans une cour trs-spacieuse, et
regardant de tous cts pour voir s'il ne dcouvrirait point quelqu'un,
il n'aperut pas le moindre tre vivant...


XIV^{E} NUIT

Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne
voyant donc personne dans la cour o il tait, entra dans de grandes
salles, dont les tapis de pied taient de soie, les estrades et les
sofas couverts d'toffe de la Mecque, et les portires, des plus riches
toffes des Indes, releves d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un
salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un
lion d'or massif  chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par
la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles;
ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'lanant du milieu du
bassin, allait presque frapper le fond d'un dme peint  l'arabesque.

Le chteau, de trois cts, tait environn d'un jardin, que les
parterres, les pices d'eau, les bosquets et mille autres agrments
concouraient  embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable,
c'tait une infinit d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs
chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que
des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empchaient d'en
sortir.

Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, o tout
lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit
dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et l, rempli de
tout ce qu'il avait dj vu et de tout ce qu'il voyait encore, il
faisait des rflexions sur tous ces diffrents objets, quand tout  coup
une voix plaintive, accompagne de cris lamentables, vint frapper son
oreille. Il couta avec attention, et il entendit distinctement ces
tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un
heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortun de tous les hommes,
cesse de me perscuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin  mes
douleurs! Hlas! est-il possible que je sois encore en vie aprs tous
les tourments que j'ai soufferts!

Le sultan, touch de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du ct
d'o elles taient parties. Lorsqu'il fut  la porte d'une grande salle,
il ouvrit la portire, et vit un jeune homme bien fait, et
trs-richement vtu, qui tait assis sur un trne un peu lev de terre.
La tristesse tait peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui
et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une
inclination de tte fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur,
dit-il au sultan, je juge bien que vous mritez que je me lve pour vous
recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si
forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gr.
Seigneur, lui rpondit le sultan, je vous suis oblig de la bonne
opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous
pas lever, quelle que puisse tre votre excuse, je la reois de fort bon
coeur. Attir par vos plaintes, pntr de vos peines, je viens vous
offrir mon secours. Plt  Dieu qu'il dpendt de moi d'apporter du
soulagement  vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me
flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs;
mais, de grce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet tang qui
est prs d'ici, et o l'on voit des poissons de quatre couleurs
diffrentes; ce que c'est que ce chteau; pourquoi vous vous y trouvez,
et d'o vient que vous y tes seul. Au lieu de rpondre  ces questions,
le jeune homme se mit  pleurer amrement. Que la fortune est
inconstante! s'cria-t-il. Elle se plat  abaisser les hommes qu'elle a
levs. O sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils
tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?

Le sultan, touch de compassion de le voir en cet tat, le pria
trs-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hlas!
seigneur, lui rpondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas tre
afflig; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources
intarissables de larmes? A ces mots, ayant lev sa robe, il fit voir au
sultan qu'il n'tait homme que depuis la tte jusqu' la ceinture, et
que l'autre moiti de son corps tait de marbre noir...

En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours, pour faire
remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut
tellement charm de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort
attendri en faveur de Scheherazade, qu'il rsolut de la laisser vivre
pendant un mois. Il se leva nanmoins  son ordinaire, sans lui parler
de sa rsolution.


XV^{E} NUIT

Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut
trangement tonn quand il vit l'tat dplorable o tait le jeune
homme. Ce que vous me montrez l, lui dit-il, en me donnant de
l'horreur, irrite ma curiosit; je brle d'apprendre votre histoire, qui
doit tre, sans doute, fort trange; et je suis sr que l'tang et les
poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter;
vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que
les malheureux trouvent une espce de soulagement  conter leurs
malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le
jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes
vives douleurs; mais je vous avertis par avance de prparer vos
oreilles, votre esprit et vos yeux mme  des choses qui surpassent tout
ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.




HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES


Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon pre, qui s'appelait
Mahmoud, tait roi de cet tat. C'est le royaume des Iles Noires, qui
prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes
taient ci-devant des les, et la capitale o le roi mon pre faisait
son sjour tait dans l'endroit o est prsentement cet tang que vous
avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements.

Le roi mon pre mourut  l'ge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutt
pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour
partager la dignit royale avec moi tait ma cousine. Je conus pour
elle tant de tendresse, que rien n'tait comparable  notre union, qui
dura cinq annes. Au bout de ce temps-l, je m'aperus que la reine ma
cousine ne m'aimait plus.

Un jour qu'elle tait au bain l'aprs-dne, je me sentis une envie de
dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se
trouvrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une  ma tte, et
l'autre  mes pieds, avec un ventail  la main, tant pour modrer la
chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon
sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas,
mais j'avais seulement les yeux ferms, et je ne perdis pas une parole
de leur conversation.

Une de ces femmes dit  l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand
tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le ntre? Assurment,
rpondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais
pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne
s'en aperoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en apert? reprit la
premire: elle mle tous les soirs dans sa boisson un certain suc
d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond,
qu'elle a le temps d'aller o il lui plat; et,  la pointe du jour,
elle vient se recoucher auprs de lui; alors elle le rveille en lui
passant sous le nez une certaine odeur.

Jugez, seigneur, de ma surprise  ce discours, et des sentiments qu'il
m'inspira. Nanmoins, quelque motion qu'il pt me causer, j'eus assez
d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'veiller et de
n'avoir rien entendu.

La reine revint du bain; nous soupmes ensemble, et avant de me coucher,
elle me prsenta elle-mme la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de
boire; mais, au lieu de la porter  ma bouche, je m'approchai d'une
fentre qui tait ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne
s'en aperut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin
qu'elle ne doutt pas que je n'eusse bu.

Nous nous couchmes ensuite; et bientt aprs, croyant que j'tais
endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de
prcaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te rveiller
jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre...


XVI^{E} NUIT

D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles
Noires, je me levai et m'habillai  la hte; je pris mon sabre, et la
suivis de si prs, que je l'entendis bientt marcher devant moi. Alors,
rglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en tre
entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de
certaines paroles magiques qu'elle pronona, et la dernire qui s'ouvrit
fut celle du jardin, o elle entra. Je m'arrtai  cette porte, afin
qu'elle ne pt m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et
la suivant des yeux autant que l'obscurit me le permettait, je
remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les alles taient
bordes de palissades fort paisses. Je m'y rendis par un autre chemin,
et, me glissant derrire la palissade d'une alle assez longue, je la
vis qui se promenait avec un homme.

Je ne manquai pas de prter une oreille attentive  leurs discours; et
voici ce que j'entendis: Je ne mrite pas, disait la reine le reproche
que vous me faites de n'tre pas assez diligente; vous savez bien la
raison qui m'en empche. Je n'ai pu jusqu' prsent trouver le moyen de
donner au roi mon poux le breuvage enchant que je lui destine,
breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma
couronne, mais si toutes les marques que je vous ai donnes jusqu'
prsent de ma sincrit, ne vous suffisent pas, je suis prte  vous en
donner de plus clatantes: vous n'avez qu' commander, vous savez quel
est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se
lve, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines
affreuses, qui ne seront habites que par des loups, des hiboux et des
corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces
murailles, si solidement bties, au del du mont Caucase, et hors des
bornes du monde habitable? Vous n'avez qu' dire un mot, et tous ces
lieux vont changer de face.

Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se
trouvant au bout de l'alle, tournrent pour entrer dans une autre, et
passrent devant moi. J'avais dj tir mon sabre, et comme il tait de
mon ct, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus
l'avoir tu, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me
faire connatre  la reine, que je voulus pargner  cause qu'elle tait
ma parente.

Cependant le coup que j'avais port  celui qu'elle aimait tait mortel;
mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une
manire toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant.
Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la
reine qui poussait de grands cris, et jugeant par l de sa douleur, je
me sus bon gr de lui avoir laiss la vie.

Lorsque je fus rentr dans mon appartement, je me recouchai; et,
satisfait d'avoir puni le tmraire qui m'avait offens, je m'endormis.
En me rveillant le lendemain, je trouvai la reine couche auprs de
moi...


XVII^{E} NUIT

La nuit suivante, Dinarzade appela de trs-bonne heure la sultane, par
l'extrme envie de lui entendre achever l'agrable histoire du roi des
Iles Noires, et de savoir comment il fut chang en marbre. Vous l'allez
apprendre, rpondit Scheherazade, avec la permission du sultan.

Je trouvai donc la reine couche auprs de moi, continua le roi des
quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais
je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, o
j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et  mon
retour, la reine, habille de deuil, les cheveux pars et en partie
arrachs, vint se prsenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens
supplier Votre Majest de ne pas trouver trange que je sois dans l'tat
o je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en
mme temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que
les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je.
La mort de la reine, ma chre mre, me rpondit-elle, celle du roi mon
pre, tu dans une bataille, et celle d'un de mes frres, qui est tomb
dans un prcipice.

Je ne fus pas fch qu'elle prt ce prtexte pour cacher le vritable
sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blmer votre
douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je
serais extrmement surpris que vous fussiez insensible  la perte que
vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de
votre excellent naturel. J'espre nanmoins que le temps et la raison
pourront apporter de la modration  vos dplaisirs.

Elle se retira dans son appartement, o, se livrant sans rserve  ses
chagrins, elle passa une anne entire  pleurer et  s'affliger. Au
bout de ce temps-l, elle me demanda la permission de faire btir le
lieu de sa spulture dans l'enceinte du palais, o elle voulait,
disait-elle, demeurer jusqu' la fin de ses jours. Je le lui permis, et
elle fit btir un palais superbe, avec un dme qu'on peut voir d'ici;
elle l'appela le Palais des Larmes.

Quand il fut achev, elle y fit porter celui que j'avais bless. Elle
l'avait empch de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui
avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui
porter elle-mme tous les jours, ds qu'il fut au Palais des Larmes.

Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait gurir ce
malheureux. Il tait non-seulement hors d'tat de marcher et de se
soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne
donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'et
que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque
jour deux visites assez longues. J'tais bien inform de tout cela; mais
je feignais de l'ignorer.

Un jour j'allai par curiosit au Palais des Larmes, pour savoir quelle y
tait l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit o je ne pouvais
tre vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernire
affliction de vous voir en l'tat o vous tes; je ne sens pas moins
vivement que vous-mme les maux cuisants que vous souffrez; mais chre
me, je vous parle toujours et vous ne rpondez pas. Jusques  quand
garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hlas! vous tes sourd
 mes prires.

A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses
sanglots, je perdis enfin patience. Je me montrai; et m'approchant
d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre
fin  une douleur qui nous dshonore tous deux; c'est trop oublier ce
que vous me devez, et ce que vous vous devez  vous-mme.

J'eus  peine achev ces mots, que la reine, qui tait assise auprs du
noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui
causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop
longtemps dissimul; et tu as la duret de venir insulter  mon
dsespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transport de colre, c'est
moi qui ai chti ce monstre comme il le mritait, je devais te traiter
de la mme manire; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop
longtemps que tu abuses de ma bont. En disant cela, je tirai mon sabre,
et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon
action: Modre ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En mme
temps elle pronona des paroles que je n'entendis point; et puis elle
ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir
tout  l'heure moiti marbre et moiti homme. Aussitt je devins tel que
vous me voyez, dj mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts...


XVIII^{E} NUIT

Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme
continua de raconter son histoire au sultan:

Aprs, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de
reine m'eut ainsi mtamorphos, et fait passer en cette salle par un
autre enchantement, elle dtruisit ma capitale, qui tait
trs-florissante et fort peuple; elle anantit les maisons, les places
publiques et les marchs, et en fit l'tang et la campagne dserte que
vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'tang
sont les quatre sortes d'habitants de diffrentes religions qui la
composaient: les blancs taient les Musulmans; les rouges, les Perses,
adorateurs du feu; les bleus, les Chrtiens; les jaunes, les Juifs. Les
quatre collines taient les quatre les qui donnaient le nom  ce
royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble
d'affliction, m'annona elle-mme ces effets de sa rage. Ce n'est pas
tout encore; elle n'a point born sa fureur  la destruction de mon
empire et  ma mtamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes
paules nues cent coups de nerf de boeuf, qui me mettent tout en sang.
Quand ce supplice est achev, elle me couvre d'une grosse toffe de poil
de chvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non
pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.

En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put
retenir ses larmes; et le sultan en eut le coeur si serr, qu'il ne put
prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps aprs, le jeune roi,
levant les yeux au ciel, s'cria: Puissant Crateur de toutes choses, je
me soumets  vos jugements et aux dcrets de votre providence! Je
souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volont; mais
j'espre que votre bont infinie m'en rcompensera.

Le sultan, attendri par le rcit d'une histoire si trange, et anim 
la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi o se retire
cette perfide magicienne, et o peut tre cet indigne noir qui est
enseveli avant sa mort. Seigneur, lui rpondit le prince, comme je vous
l'ai dj dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de
dme; et ce palais communique  ce chteau du ct de la porte. Pour ce
qui est de la magicienne, je ne puis vous dire prcisment o elle se
retire; mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce
noir, aprs avoir fait sur moi la sanglante excution dont je vous ai
parl; et vous jugez bien que je ne puis me dfendre d'une si grande
cruaut. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi,
jusqu' prsent, elle l'a empch de mourir; et elle ne cesse de lui
faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gard depuis qu'il
est bless.

Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait
tre plus vivement touch de votre malheur que je ne le suis. Jamais
rien de si extraordinaire n'est arriv  personne; et les auteurs qui
feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui
surpasse tout ce qu'on a jamais crit de plus surprenant. Il n'y manque
qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai
rien pour vous la procurer.

En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince,
aprs lui avoir dclar qui il tait, et pourquoi il tait entr dans ce
chteau, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils
convinrent des mesures qu'il y avait  prendre pour faire russir ce
projet, dont l'excution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit
tant fort avance, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince,
il la passa  son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne
pouvait dormir depuis qu'il tait enchant), avec quelque esprance
nanmoins d'tre bientt dlivr de ses souffrances.

Le lendemain, le sultan se leva ds qu'il fut jour; et pour commencer 
excuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de
dessus, qui l'aurait embarrass, et s'en alla au Palais des Larmes. Il
le trouva clair d'une infinit de flambeaux de cire blanche, et il
sentit une odeur dlicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin
or, d'un ouvrage admirable, toutes ranges dans un fort bel ordre.
D'abord qu'il aperut le lit o le noir tait couch, il tira son
sabre, et ta sans rsistance la vie  ce misrable, dont il trana le
corps dans la cour du chteau, et le jeta dans un puits. Aprs cette
expdition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre prs
de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait
projet.

La magicienne arriva bientt. Son premier soin fut d'aller dans la
chambre o tait le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dpouilla, et
commena de lui donner sur les paules les cent coups de nerf de boeuf,
avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau
remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manire du monde la
plus touchante d'avoir piti de lui; la cruelle ne cessa de le frapper
qu'aprs lui avoir donn les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de
celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de
moi....


XIX^{E} NUIT

Sire, reprit Scheherazade, aprs que la magicienne eut donn cent coups
de nerf de boeuf au roi son mari, elle le revtit du gros habillement de
poils de chvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite
au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses
cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit o elle croyait que
le noir tait toujours: Quelle cruaut, s'cria-t-elle, d'avoir ainsi
tranch le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis
trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment,
cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance?
Hlas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au
noir, garderez-vous toujours le silence? tes-vous rsolu  me laisser
mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous
m'aimez? Mon me, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.

Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et
contrefaisant le langage des noirs, rpondit  la reine, d'un ton grave:
Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.
A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri
pour marquer l'excs de sa joie. Mon cher seigneur, s'cria-t-elle, ne
me tromp-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me
parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je rponde  tes
discours? Et pourquoi, rpliqua la reine, me faites-vous ce reproche?
Les cris, repartit-il, les pleurs et les gmissements de ton mari, que
tu traites tous les jours avec tant d'indignit et de barbarie,
m'empchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais
guri, et que j'aurais recouvr l'usage de la parole, si tu l'avais
dsenchant: voil la cause de ce silence que je garde, et dont tu te
plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prte 
faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa
premire forme? Oui, rpondit le sultan, et hte-toi de le mettre en
libert, afin que je ne sois plus incommod de ses cris.

La magicienne sortit aussitt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse
d'eau, et pronona dessus des paroles qui la firent bouillir comme si
elle et t sur le feu. Elle alla ensuite  la salle o tait le jeune
roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Crateur
de toutes choses t'a form tel que tu es prsentement, ou s'il est en
colre contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet tat que par
la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens
tel que tu tais auparavant. A peine eut-elle achev ces mots, que le
prince, se retrouvant dans son premier tat, se leva librement, avec
toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grce  Dieu. La
magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, loigne-toi de ce
chteau, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en cotera la vie.

Le jeune roi, cdant  la ncessit, s'loigna de la magicienne sans
rpliquer, et se retira dans un lieu cart, o il attendit impatiemment
le succs du dessein dont le sultan venait de commencer l'excution avec
tant de bonheur.

Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant,
comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai
fait ce que vous m'avez ordonn: rien ne vous empche de vous lever, et
de me donner par l une satisfaction dont je suis prive depuis si
longtemps.

Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens
de faire, rpondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me gurir; tu
n'as t qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu' la racine. Mon
aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine?
Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler
de cette ville et de ses habitants, et des quatre les que tu as
dtruites par tes enchantements? Tous les jours  minuit, les poissons
ne manquent pas de lever la tte hors de l'tang, et de crier vengeance
contre moi et contre toi. Voil le vritable sujet du retardement de ma
gurison. Va promptement rtablir les choses en leur premier tat, et 
ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras  me lever.

La magicienne, remplie de l'esprance que ces paroles lui firent
concevoir, s'cria, transporte de joie: Mon coeur, mon me, vous aurez
bientt recouvr votre sant, car je vais faire ce que vous me
commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut
arrive sur le bord de l'tang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et
en fit une aspersion dessus...


XX^{E} NUIT

Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne:

La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutt prononc
quelques paroles sur les poissons et sur l'tang, que la ville reparut 
l'heure mme. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants;
mahomtans, chrtiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun
reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientt
remplies de leurs habitants, qui y trouvrent toutes choses dans la mme
situation et dans le mme ordre o elles taient avant l'enchantement.
La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campe dans la plus grande
place, ne fut pas peu tonne de se voir en un instant au milieu d'une
ville belle, vaste et bien peuple.

Pour revenir  la magicienne, ds qu'elle eut fait ce changement
merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en
recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'cria-t-elle en entrant, je
viens me rjouir avec vous du retour de votre sant; j'ai fait tout ce
que vous avez exig de moi: levez-vous donc et me donnez la main.
Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des
noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi
davantage. Elle obit. Alors il se leva et la saisit par le bras si
brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnatre, et, d'un coup
de sabre, il spara son corps en deux parties, qui tombrent l'une d'un
ct et l'autre de l'autre. Cela tant fait, il laissa le cadavre sur la
place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince
des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en
l'embrassant, rjouissez-vous, vous n'avez plus rien  craindre: votre
cruelle ennemie n'est plus.

Le jeune prince remercia le sultan d'une manire qui marquait que son
coeur tait pntr de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu
un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes
sortes de prosprits. Vous pouvez dsormais, lui dit le sultan,
demeurer paisible dans votre capitale,  moins que vous ne vouliez venir
dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir
et vous n'y serez pas moins honor et respect que chez vous. Puissant
monarque,  qui je suis si redevable, rpondit le roi, vous croyez donc
tre fort prs de votre capitale? Oui, rpliqua le sultan, je le crois;
il n'y a pas plus de quatre  cinq heures de chemin. Il y a une anne
entire de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous
tes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites,
parce que la mienne tait enchante; mais depuis qu'elle ne l'est plus,
les choses ont bien chang. Cela ne m'empchera pas de vous suivre,
quand ce serait pour aller aux extrmits de la terre. Vous tes mon
librateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma
reconnaissance, je prtends vous accompagner et j'abandonne sans regret
mon royaume.

Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il tait si loin
de ses tats, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire.
Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette
possibilit, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le
sultan: la peine de m'en retourner dans mes tats est suffisamment
rcompense par la satisfaction de vous avoir oblig, et d'avoir acquis
un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire
l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous
regarde comme tel et je vous fais, ds  prsent, mon hritier et mon
successeur.

L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus
tendres embrassements. Aprs quoi le jeune prince ne songea qu'aux
prparatifs de son voyage. Ils furent achevs en trois semaines, au
grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reurent de sa main
un de ses proches parents pour leur roi.

Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent
chameaux chargs de richesses inestimables, tirs des trsors du jeune
roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement
bien monts et quips. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan,
qui avait envoy des courriers pour donner avis de son retardement et de
l'aventure qui en tait la cause, fut prs de sa capitale, les
principaux officiers qu'il y avait laisss vinrent le recevoir et
l'assurrent que sa longue absence n'avait apport aucun changement dans
son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reurent avec de
grandes acclamations et firent des rjouissances qui durrent plusieurs
jours.

Le lendemain de son arrive, le sultan fit  tous ses courtisans
assembls un dtail fort ample des choses qui, contre son attente,
avaient rendu son absence si longue. Il leur dclara ensuite l'adoption
qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu
abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin,
pour reconnatre la fidlit qu'ils lui avaient tous garde, il leur fit
des largesses proportionnes au rang que chacun tenait  sa cour.

Pour le pcheur, comme il tait la premire cause de la dlivrance du
jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa
famille, trs-heureux le reste de leurs jours.

Scheherazade finit l le conte du pcheur et du gnie. Dinarzade lui
marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant
tmoign la mme chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui
tait encore plus beau que celui-l, et que si le sultan le lui voulait
permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commenait 
paratre. Schahriar, se souvenant du dlai d'un mois qu'il avait accord
 la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait
aussi agrable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de
l'entendre la nuit suivante.


XXI^{E} NUIT

Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane
lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui rpondre, commena un de
ses beaux contes, et adressant la parole au sultan:




HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD


Sire, dit-elle, sous le rgne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait 
Bagdad, o il faisait sa rsidence, un porteur, qui, malgr sa
profession basse et pnible, ne laissait pas d'tre homme d'esprit et de
bonne humeur. Un matin qu'il tait,  son ordinaire, avec un grand
panier  jour prs de lui, dans une place o il attendait que quelqu'un
et besoin de son ministre, une jeune dame de belle taille, couverte
d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux:
coutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur,
enchant de ce peu de paroles prononces si agrablement, prit aussitt
son panier, le mit sur sa tte et suivit la dame en disant: O jour
heureux!  jour de bonne rencontre!

D'abord, la dame s'arrta devant une porte ferme et frappa. Un chrtien
vnrable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de
l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrtien, qui
savait ce qu'elle demandait, rentra et peu de temps aprs apporta une
grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au
porteur, et la mettez dans votre panier. Cela tant fait, elle lui
commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur
continua de dire: O jour de flicit!  jour d'agrable surprise et de
joie!

La dame s'arrta  la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs,
o elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pches,
des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic,
des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes
de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier
et de la suivre. En passant devant l'talage d'un boucher, elle se fit
peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il et; ce que le
porteur mit encore dans son panier par son ordre.

A une autre boutique, elle prit des cpres, de l'estragon, de petits
concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le
vinaigre;  une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des
pignons, des amandes et d'autres fruits semblables;  une autre encore
elle acheta toutes sortes de ptes d'amande. Le porteur, en mettant
toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit
 la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de
provisions, j'aurais pris un cheval ou plutt un chameau pour les
porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en
achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de
nouveau au porteur de la suivre.

Elle entra chez un droguiste, o elle se fournit de toutes sortes d'eaux
de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre,
d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres piceries des
Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit
encore de la suivre. Alors ils marchrent tous deux, jusqu' ce qu'ils
arrivrent  un htel magnifique, dont la faade tait orne de belles
colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrtrent et la dame
frappa un petit coup.


XXII^{E} NUIT

Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrt la
porte de l'htel, continua la sultane, le porteur faisait mille
rflexions. Il tait tonn qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait,
ft l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'tait pas
une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne ft
pas libre, et mme une personne de distinction. Il lui aurait volontiers
fait des questions pour s'claircir de sa qualit; mais dans le temps
qu'il se prparait  lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte.

Lorsqu'elle fut entre avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la
porte, la ferma, et tous trois, aprs avoir travers un beau vestibule,
passrent dans une cour trs-spacieuse, et environne d'une galerie 
jour, qui communiquait  plusieurs appartements de plain-pied, de la
dernire magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa
richement garni, avec un trne d'ambre au milieu, soutenu de quatre
colonnes d'bne, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur
extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relev d'une broderie d'or
des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un
grand bassin bord de marbre blanc et plein d'une eau trs-claire, qui y
tombait abondamment par un mufle de lion de bronze dor.

Le porteur, tout charg qu'il tait, ne laissait pas d'admirer la
magnificence de cette maison, et la propret qui y rgnait partout; mais
ce qui attira particulirement son attention fut une troisime dame,
qui tait assise sur le trne dont j'ai parl. Elle en descendit ds
qu'elle aperut les deux premires dames, et s'avana au-devant d'elles.

Il jugea, par les gards que les autres avaient pour celle-l, que
c'tait la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se
nommait Zobide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et
Amine tait le nom de celle qui avait t aux provisions.

Zobide dit aux deux dames en les abordant: Mes soeurs, ne voyez-vous
pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte?
Qu'attendez-vous  le dcharger? Alors Amine et Safie prirent le panier,
l'une par devant et l'autre par derrire; Zobide y mit aussi la main,
et toutes les trois le posrent  terre. Elles commencrent  le vider,
et quand cela fut fait, l'agrable Amine tira de l'argent et paya
libralement le porteur.


XXIII^{E} NUIT

Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, trs-satisfait de
l'argent qu'on lui avait donn, devait prendre son panier et se retirer;
mais il ne put s'y rsoudre: il se sentait, malgr lui, arrter par le
plaisir de voir trois beauts si rares, et qui lui paraissaient
galement charmantes; car Amine avait aussi t son voile et il ne la
trouvait pas moins belle que les autres. Nanmoins la plupart des
provisions qu'il avait apportes, comme les fruits secs et les
diffrentes sortes de gteaux et de confitures, ne convenaient
proprement qu' des gens qui voulaient boire et se rjouir.

Zobide crut d'abord que le porteur s'arrtait pour prendre haleine;
mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui
dit-elle, n'tes-vous pas pay suffisamment? Ma soeur, ajouta-t-elle, en
s'adressant  Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille
content. Madame, rpondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient;
je ne suis que trop pay de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une
incivilit en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espre que
vous aurez la bont de la pardonner  l'tonnement o je suis de ne voir
aucun homme dans cette maison.

Les dames se prirent  rire du raisonnement du porteur. Aprs cela,
Zobide lui dit, d'un air srieux: Mon ami, vous poussez un peu trop
loin votre indiscrtion; mais, quoique vous ne mritiez pas que j'entre
dans aucun dtail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous
sommes trois soeurs, qui faisons si secrtement nos affaires, que
personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en
faire part  des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit:
Garde ton secret et ne le rvle  personne: qui le rvle n'en est plus
le matre. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de
celui  qui tu l'auras confi pourra-t-il le contenir?

Mesdames, reprit le porteur,  votre air seulement j'ai jug d'abord que
vous tiez des personnes d'un mrite trs-rare, et je m'aperois que je
ne me suis pas tromp. Quoique la fortune ne m'ait pas donn assez de
biens pour m'lever  une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas
laiss de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des
livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plat,
de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai
toujours heureusement pratique: Nous ne cachons notre secret, dit-il,
qu' des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui
abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficult de
le dcouvrir aux sages, parce que nous sommes persuads qu'ils sauront
le garder. Le secret chez moi est dans une aussi grande sret que s'il
tait dans un cabinet dont la clef ft perdue et la porte bien scelle.

Zobide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant
qu'il avait envie d'tre du rgal qu'elles voulaient se donner, elle lui
repartit en souriant: Vous savez que nous nous prparons  nous rgaler;
mais vous savez en mme temps que nous avons fait une dpense
considrable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous
fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa soeur.
Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ou dire ce que l'on
dit assez communment: Si vous apportez quelque chose, vous serez
quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec
rien?

Le porteur, malgr sa rhtorique, aurait peut-tre t oblig de se
retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'et dit
 Zobide et  Safie: Mes chres soeurs, je vous conjure de permettre
qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous
divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que,
sans sa bonne volont, sa lgret et son courage  me suivre, je
n'aurais pu venir  bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps.

A ces paroles d'Amine, le porteur, transport de joie, se laissa tomber
sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et
en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commenc
aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si
gnreuse; je ne puis assez vous tmoigner ma reconnaissance. Au reste,
mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque
vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que
je me considre comme un homme qui le mrite; non, je me regarderai
toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il
voulut rendre l'argent qu'il avait reu; mais la grave Zobide lui
ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle,
pour rcompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus.


XXIV^{E} NUIT

Zobide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du
porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec
nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement  condition que vous
garderez le secret que nous avons exig de vous: nous prtendons encore
que vous observiez exactement les rgles de la biensance et de
l'honntet. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine
quitta son habillement de ville, attacha sa robe  sa ceinture pour agir
avec plus de libert et prpara la table, elle servit plusieurs sortes
de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or.
Aprs cela les dames se placrent et firent asseoir  leur ct le
porteur, qui tait satisfait, au del de tout ce qu'on peut dire, de se
voir  table avec trois personnes d'une beaut si extraordinaire.

Aprs les premiers morceaux, Amine, qui s'tait place prs du buffet,
prit une bouteille et une tasse, se versa  boire et but la premire,
suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite  ses soeurs, qui
burent l'une aprs l'autre; puis, remplissant pour la quatrime fois la
mme tasse, elle la prsenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa
la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens
tait que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux
parfums par o il passe, de mme le vin qu'il allait boire, venant de
sa main, en recevait un got plus exquis que celui qu'il avait
naturellement. Cette chanson rjouit les dames, qui chantrent  leur
tour. Enfin, la compagnie fut de trs-bonne humeur pendant le repas,
qui dura fort longtemps et fut accompagn de tout ce qui pouvait le
rendre agrable.

Le jour allait bientt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom
des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de
vous retirer. Le porteur, ne pouvant se rsoudre  les quitter,
rpondit: Eh! mesdames, o me commandez-vous d'aller en l'tat o je
suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la
nuit pour me reconnatre, je la passerai o il vous plaira.

Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes soeurs, dit-elle,
il a raison; je lui sais bon gr de la demande qu'il nous fait. Il nous
a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutt si vous
m'aimez autant que j'en suis persuade, nous le retiendrons pour passer
la soire avec nous. Ma soeur, dit Zobide, nous ne pouvons rien refuser
 votre prire. Porteur, continua-t-elle en s'adressant  lui, nous
voulons bien encore vous faire cette grce; mais nous y mettons une
nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre prsence, par
rapport  nous ou  autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la
bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des
questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez
entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez
pas d'tre trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos
actions.

Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition
avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y
avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrtion. Ma langue
en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui
ne conserve rien des objets qu'il a reus. Pour vous faire voir, reprit
Zobide d'un air trs-srieux, que ce que nous vous demandons n'est pas
nouvellement tabli parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est
crit au-dessus de notre porte en dedans.

Le porteur alla jusque-l et y lut ces mots qui taient crits en gros
caractres d'or. Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend
ce qui ne lui plat pas. Il revint ensuite trouver les trois soeurs:
Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune
chose qui ne me regardera pas, et o vous puissiez avoir intrt.

Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut
clair la salle d'un grand nombre de bougies prpares avec le bois
d'alos et l'ambre gris, qui rpandirent une odeur agrable et firent
une belle illumination, elle s'assit  table avec ses soeurs et le
porteur. Ils recommencrent  manger,  boire,  chanter et  rciter
des vers. Les bons mots ne furent point pargns. Enfin ils taient tous
de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ourent frapper  la
porte...


XXV^{E} NUIT

Ds que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper  la
porte, elles se levrent toutes trois en mme temps pour aller ouvrir;
mais Safie,  qui cette fonction appartenait particulirement, fut la
plus diligente: les deux autres, se voyant prvenues, demeurrent et
attendirent qu'elle vnt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez
elles si tard. Safie revint. Mes soeurs, dit-elle, il se prsente une
belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agrablement;
et si vous tes du mme sentiment que moi, nous ne la laisserons point
chapper. Il y a  notre porte trois Calenders, au moins ils me
paraissent tels  leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous
surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'oeil droit, et ont la
tte, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que
d'arriver tout prsentement  Bagdad, o ils ne sont jamais venus, et
comme il est nuit et qu'ils ne savent o aller loger, ils ont frapp par
hasard  notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir
la charit de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous
voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient  couvert; ils se
contenteront d'une curie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils
paraissent mme avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans
rire,  leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie
s'interrompit elle-mme, et se mit  rire de si bon coeur, que les deux
autres dames et le porteur ne purent s'empcher de rire aussi. Mes
bonnes soeurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les
fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de
vous les dpeindre, nous n'achevions la journe encore mieux que nous ne
l'avons commence. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point 
charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit
seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera
jour.

Zobide et Amine firent difficult d'accorder  Safie ce qu'elle
demandait, et elle en savait bien la raison elle-mme; mais elle leur
tmoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne
purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobide, faites-les donc entrer;
mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les
regardera pas et de leur faire lire ce qui est crit au-dessus de la
porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps aprs
elle revint accompagne des trois Calenders.

Les trois Calenders firent en entrant une profonde rvrence aux dames
qui s'taient leves pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment
qu'ils taient les bienvenus, qu'elles taient bien aises de trouver
l'occasion de les obliger, et de contribuer  les remettre de la fatigue
de leur voyage, et enfin elles les invitrent  s'asseoir auprs
d'elles. La magnificence du lieu et l'honntet des dames firent
concevoir aux Calenders une haute ide de ces belles htesses; mais,
avant que de prendre place, ayant par hasard jet les yeux sur le
porteur, et le voyant habill  peu prs comme d'autres Calenders avec
lesquels ils taient en diffrend sur plusieurs points de discipline, et
qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la
parole: Voil dit-il, apparemment un de nos frres arabes les rvolts.

Le porteur,  moiti endormi, et la tte chauffe du vin qu'il avait
bu, se trouva choqu de ces paroles, et sans se lever de sa place, il
rpondit aux Calenders, en les regardant firement: Asseyez-vous et ne
vous mlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu
au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prtendez pas obliger
le monde  vivre  votre mode; vivez  la ntre.

Bonhomme, reprit le Calender qui avait parl, ne vous mettez point en
colre; nous serions bien fchs de vous en avoir donn le moindre
sujet, et nous sommes au contraire prts  recevoir vos commandements.
La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mlrent, et
pacifirent toutes choses.

Quand les Calenders se furent assis  table, les dames leur servirent 
manger; et l'enjoue Safie, particulirement, prit soin de leur verser 
boire...


XXVI^{E} NUIT

Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manire ce qui
se passa entre les dames et les Calenders:

Aprs que les Calenders eurent bu et mang  discrtion, ils
tmoignrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur
donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles
voulussent leur en faire apporter. Elles acceptrent l'offre avec joie.
La belle Safie se leva pour en aller qurir. Elle revint un moment
ensuite, et leur prsenta une flte du pays, une autre  la persane, et
un tambour de basque. Chaque Calender reut de sa main l'instrument
qu'il voulut choisir, et ils commencrent tous trois  jouer un air. Les
dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui tait des plus gais,
l'accompagnrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en
temps par de grands clats de rire, que leur faisaient faire les
paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie
tait le plus en joie, on frappa  la porte. Safie cessa de chanter, et
alla voir ce que c'tait.

Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que
Votre Majest sache pourquoi l'on frappait si tard  la porte des dames;
en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher
trs-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-mme si tout tait
tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de dsordres.

Cette nuit-l, le calife tait sorti de bonne heure, accompagn de
Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais,
tous trois dguiss en marchands. En passant par la rue des trois dames,
ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des
clats de rire, dit au vizir: Allez, frappez  la porte de cette maison
o l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause.
Le vizir eut beau lui reprsenter qu'il ne devait pas s'exposer 
recevoir quelque insulte; qu'il n'tait pas encore heure indue, et qu'il
ne fallait pas troubler le divertissement de ceux qu'ils entendaient
rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne.

C'tait donc le grand vizir Giafar qui avait frapp  la porte des
dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas tre connu. Safie ouvrit;
et le vizir, remarquant,  la clart d'une bougie qu'elle tenait, que
c'tait une dame d'une grande beaut, joua parfaitement bien son
personnage. Il lui fit une profonde rvrence, et lui dit d'un air
respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivs
depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en
magasin dans un khan o nous avons pris logement. Nous avons t
aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invits 
l'aller voir. Il nous a rgals d'une collation; et comme le vin nous
avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il
tait dj nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que
les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le
guet a pass et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont t
arrts. Pour nous, nous avons t assez heureux pour nous sauver
par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes
trangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou
la mme, avant que d'arriver  notre khan, qui est loign d'ici. Nous y
arriverions mme inutilement, car la porte est ferme, et ne sera
ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est
pourquoi, madame, ayant ou en passant des instruments et des voix, nous
avons jug que l'on n'tait pas encore retir chez vous, et nous avons
pris la libert de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite
jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part  votre
divertissement, nous tcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons,
pour rparer l'interruption que nous y avons cause; sinon, faites-nous
seulement la grce de souffrir que nous passions la nuit  couvert sous
votre vestibule.

Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le
vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant
 leur physionomie que ce n'taient pas des gens du commun, elle leur
dit qu'elle n'tait pas la matresse, et que s'ils voulaient se donner
un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la rponse.

Salie alla faire ce rapport  ses soeurs, qui balancrent quelque temps
sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles taient naturellement
bienfaisantes; et elles avaient dj fait la mme grce aux trois
Calenders. Ainsi, elles rsolurent de les laisser entrer...


XXVII^{E} NUIT

Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane,
ayant t introduits par la belle Safie, salurent les dames et les
Calenders avec beaucoup de civilit. Les dames les reurent de mme, les
croyant marchands; et Zobide, comme la principale, leur dit d'un air
grave et srieux qui lui convenait: Vous tes les bienvenus; mais avant
toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grce.
Eh! quelle grce, madame? rpondit le vizir. Peut-on refuser quelque
chose  de si belles dames? C'est, reprit Zobide, de n'avoir que des
yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que
vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de
ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne
vous serait point agrable. Vous serez obie, madame, repartit le vizir.
Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez
que nous ayons attention  ce qui nous regarde, sans nous mler de ce
qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se
lia, et l'on recommena de boire en faveur des nouveaux venus.

Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait
cesser d'admirer leur beaut, leur bonne grce, leur humeur enjoue, et
leur esprit. D'un autre ct, rien ne lui paraissait plus surprenant que
les Calenders, tous trois borgnes de l'oeil droit. Il se serait
volontiers inform de cette singularit; mais la condition qu'on venait
d'imposer  lui et  sa compagnie l'empcha d'en parler. Avec cela,
quand il faisait rflexion  la richesse des meubles,  leur arrangement
bien entendu et  la propret de cette maison, il ne pouvait se
persuader qu'il n'y et pas de l'enchantement.

L'entretien tant tomb sur les divertissements et les diffrentes
manires de se rjouir, les Calenders se levrent et dansrent  leur
mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient dj
conue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.

Quand les trois Calenders eurent achev leur danse, Zobide se leva, et
prenant Amine par la main: Ma soeur, lui dit-elle, levez-vous; la
compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et
leur prsence n'empchera pas que nous ne fassions ce que nous avons
coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa soeur voulait dire, se
leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les
instruments dont les Calenders avaient jou.

Safie ne demeura pas  rien faire; elle balaya la salle, mit  sa place
tout ce qui tait drang, moucha les bougies, et y appliqua d'autre
bois d'alos et d'autre ambre gris. Cela tant fait, elle pria les trois
Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un ct, et le calife de l'autre
avec sa compagnie. A l'gard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et
vous prparez  nous prter la main  ce que nous allons faire; un
homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer
dans l'inaction.

Le porteur avait un peu cuv son vin; il se leva promptement, et aprs
avoir attach le bas de sa robe  sa ceinture: Me voil prt, dit-il; de
quoi s'agit-il? Cela va bien, rpondit Safie; attendez que l'on vous
parle; vous ne serez pas longtemps les bras croiss. Peu de temps aprs,
on vit paratre Amine avec un sige qu'elle posa au milieu de la salle.
Elle alla ensuite  la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit
signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il
obit; et y tant entr avec elle, il en sortit un moment aprs, suivi
de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attach  une
chane qu'il tenait, et qui paraissaient avoir t maltraites  coups
de fouet. Il s'avana avec elles au milieu de la salle.

Alors Zobide, qui s'tait assise entre les Calenders et le Calife, se
leva, et marcha gravement jusqu'o tait le porteur. a, dit-elle en
poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les
bras jusqu'au coude; et aprs avoir pris un fouet que Safie lui
prsenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes  ma
soeur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.

Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approch de
Zobide, la chienne qu'il tenait commena de faire des cris, et se
tourna vers Zobide en levant la tte d'une manire suppliante. Mais
Zobide, sans avoir gard  la triste contenance de la chienne qui
faisait piti, ni  ses cris qui remplissaient toute la maison, lui
donna des coups de fouet  perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la
force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis,
prenant la chane de la main du porteur, elle leva la chienne par les
pattes, et se mettant toutes deux  se regarder d'un air triste et
touchant, elles pleurrent l'une et l'autre. Enfin, Zobide tira son
mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la
chane au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la o vous l'avez prise,
et amenez-moi l'autre.

Le porteur ramena la chienne fouette au cabinet; et en revenant, il
prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla prsenter  Zobide qui
l'attendait. Tenez-la comme la premire, lui dit-elle. Puis ayant pris
le fouet, elle la maltraita de la mme manire. Elle pleura ensuite avec
elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur,  qui
l'agrable Amine pargna la peine de la ramener au cabinet, car elle
s'en chargea elle-mme.

Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent
extraordinairement tonns de cette excution. Ils ne pouvaient
comprendre comment Zobide, aprs avoir fouett avec tant de force les
deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait
ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en
murmurrent en eux-mmes. Le calife surtout, plus impatient que les
autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui
paraissait si trange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler
pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tte d'un autre ct,
jusqu' ce que, press par des signes si souvent ritrs, il rpondit
par d'autres signes que ce n'tait pas le temps de satisfaire sa
curiosit.

Zobide demeura quelque temps  la mme place au milieu de la salle,
comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en
fouettant les deux chiennes. Ma chre soeur, lui dit la belle Safie, ne
vous plat-il pas de retourner  votre place, afin qu' mon tour je
fasse aussi mon personnage? Oui, rpondit Zobide. En disant cela, elle
alla s'asseoir sur le sofa, ayant  sa droite le calife, Giafar et
Mesrour, et  sa gauche les trois Calenders et le porteur...


XXVIII^{E} NUIT

La sultane ne fut pas plutt veille que, se souvenant de l'endroit o
elle en tait demeure du conte de la veille, elle parla aussitt de
cette sorte, en adressant la parole au sultan:

Sire, aprs que Zobide eut repris sa place, toute la compagnie garda
quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'tait assise sur le sige
au milieu de la salle, dit  sa soeur Amine: Ma chre soeur, levez-vous,
je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se
leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'o les deux chiennes
avaient t amenes. Elle en revint, tenant un tui garni de satin
jaune, relev d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle
s'approcha de Safie, et ouvrit l'tui, d'o elle tira un luth qu'elle
lui prsenta. Elle le prit; et, aprs avoir mis quelque temps 
l'accorder, elle commena de le toucher; et l'accompagnant de sa voix,
elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant
d'agrment, que le calife et tous les autres en furent charms.
Lorsqu'elle eut achev, comme elle avait chant avec beaucoup
d'expression: Tenez, ma soeur, dit-elle  l'agrable Amine, je n'en puis
plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en
chantant  ma place. Trs-volontiers, rpondit Amine en s'approchant de
Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui cda sa place.

Amine, ayant un peu prlud pour voir si l'instrument tait d'accord,
joua et chanta presque aussi longtemps sur le mme sujet, mais avec tant
de vhmence, et elle tait si touche, ou, pour mieux dire, si pntre
du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manqurent en
achevant.

Zobide voulut marquer sa satisfaction. Ma soeur, dit-elle, vous avez
fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous
exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de rpondre  cette
honntet; elle se sentit le coeur si press en ce moment, qu'elle ne
songea qu' se donner de l'air, cela ne l'empcha pas de s'vanouir, et
ceux qui taient l s'aperurent avec horreur qu'elle tait couverte de
cicatrices...


XXIX^{E} NUIT

Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:

Pendant que Zobide et Safie coururent au secours de leur soeur, un des
Calenders ne put s'empcher de dire: Nous aurions mieux aim coucher 
l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.
Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et
s'adressant  eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de
parler lui rpondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous.
Quoi! reprit le calife, vous n'tes pas de la maison? ni vous ne pouvez
rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame
vanouie et si indignement maltraite? Seigneur, reprirent les
Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous
n'y sommes entrs que quelques moments avant vous.

Cela augmenta l'tonnement du calife. Peut-tre, rpliqua-t-il, que cet
homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit
signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas
pourquoi les chiennes noires avaient t fouettes, et pourquoi Amine
paraissait meurtrie. Seigneur, rpondit le porteur, je puis jurer par le
grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en
savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de
cette ville, mais je ne suis jamais entr qu'aujourd'hui dans cette
maison; et si vous tes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de
m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise,
ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.

Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur
tait du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils dsiraient
savoir. Le calife, rsolu de satisfaire sa curiosit  quelque prix que
ce ft, dit aux autres: coutez, puisque nous voil sept hommes, et que
nous n'avons affaire qu' trois dames, obligeons-les  nous donner les
claircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les
donner de bon gr, nous sommes en tat de les y contraindre.

Le grand vizir Giafar s'opposa  cet avis, et en fit voir les
consquences au calife, sans toutefois faire connatre ce prince aux
Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il et t marchand:
Seigneur, dit-il, considrez, je vous prie, que nous avons notre
rputation  conserver. Vous savez  quelle condition ces dames ont bien
voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons accepte. Que dirait-on de
nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blmables s'il
nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient
exig de nous cette promesse sans tre en tat de nous faire repentir,
si nous ne la tenons pas.

En cet endroit, le vizir tira le calife  part, et lui parlant tout bas:
Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que
Votre Majest se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames
demain matin, je les amnerai devant votre trne, et vous apprendrez
d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil ft
trs-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui
disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prtendait avoir
 l'heure mme l'claircissement qu'il dsirait.

Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife
tcha d'engager les Calenders  parler les premiers; mais ils s'en
excusrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le
porteur. Il se prparait  faire la question fatale, lorsque Zobide,
aprs avoir secouru Amine, qui tait revenue de son vanouissement,
s'approcha d'eux. Comme elle les avait ou parler haut et avec chaleur,
elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre
contestation?

Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous
supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, aprs avoir maltrait
vos deux chiennes, vous avez pleur avec elles, et d'o vient que la
dame qui s'est vanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce
que je suis charg de vous demander de leur part.

Zobide,  ces mots, prit un air fier; et se tournant du ct du calife,
de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle,
que vous l'ayez charg de me faire cette demande? Ils rpondirent tous
que oui, except le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle
leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offense: Avant
que de vous accorder la grce que vous nous avez demande de vous
recevoir, afin de prvenir tout sujet d'tre mcontentes de vous, parce
que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous
vous avons impose, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait
point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Aprs vous avoir
reus et rgals du mieux qu'il nous a t possible, vous ne laissez pas
toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la
facilit que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et
votre procd n'est pas honnte. En achevant ces paroles, elle frappa
fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite!
Aussitt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et
robustes, entrrent le sabre  la main, se saisirent chacun d'un des
sept hommes de la compagnie, les jetrent par terre, les tranrent au
milieu de la salle, et se prparrent  leur couper la tte.

Il est ais de se reprsenter quelle fut la frayeur du calife. Il se
repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil
de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le
porteur et les Calenders taient prts  payer de leur vie leur
indiscrte curiosit; mais avant qu'ils reussent le coup de la mort, un
des esclaves dit  Zobide et  ses soeurs: Hautes, puissantes et
respectables matresses, nous commandez-vous de leur couper le cou?
Attendez, lui rpondit Zobide; il faut que je les interroge auparavant.
Madame, interrompit le porteur effray, au nom de Dieu, ne me faites pas
mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont
les coupables. Hlas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps
si agrablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il
n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais
augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le
dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner  un misrable comme
moi, dpourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le
sacrifier  votre ressentiment.

Zobide, malgr sa colre, ne put s'empcher de rire en elle-mme des
lamentations du porteur. Mais, sans s'arrter  lui, elle adressa la
parole aux autres une seconde fois: Rpondez-moi, dit-elle, et
m'apprenez qui vous tes; autrement vous n'avez plus qu'un moment 
vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honntes?] gens, ni
des personnes d'autorit ou de distinction dans votre pays, quel qu'il
puisse tre. Si cela tait, vous auriez eu plus de retenue et plus
d'gards pour nous.

Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les
autres de voir que sa vie dpendait du commandement d'une dame offense
et justement irrite; mais il commena de concevoir quelque esprance
quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils taient tous; car il
s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ter la vie, lorsqu'elle serait
informe de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui tait
prs de lui, de dclarer promptement qui il tait. Mais le vizir,
prudent et sage, dsirant sauver l'honneur de son matre, et ne voulant
pas rendre public le grand affront qu'il s'tait attir lui-mme,
rpondit seulement: Nous n'avons que ce que nous mritons. Mais quand,
pour obir au calife, il aurait voulu parler, Zobide ne lui en aurait
pas donn le temps. Elle s'tait dj adresse aux Calenders; et les
voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils taient frres. Un
d'entre eux lui rpondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes
pas frres par le sang; nous ne le sommes qu'en qualit de Calenders,
c'est--dire en observant le mme genre de vie. Vous, reprit-elle en
parlant  un seul en particulier, tes-vous borgne de naissance? Non,
madame, rpondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il
n'y a personne qui n'en profitt si elle tait crite. Aprs ce malheur,
je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant
l'habit que je porte.

Zobide fit la mme question aux deux autres Calenders, qui lui firent
la mme rponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour
vous faire connatre, madame, que nous ne sommes pas des personnes du
commun, et afin que vous ayez quelque considration pour nous, apprenez
que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons
jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire
connatre les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous
assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans
le monde.

A ce discours, Zobide modra son courroux et dit aux esclaves:
Donnez-leur un peu de libert, mais demeurez ici. Ceux qui nous
raconteront leur histoire et le sujet qui les a amens en cette maison,
ne leur faites point de mal, laissez-les aller o il leur plaira; mais
n'pargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...


XXX^{E} NUIT

Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand
vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur taient tous au milieu de
la salle, assis sur le tapis de pied, en prsence des trois dames qui
taient sur le sofa, et des esclaves prts  excuter tous les ordres
qu'elles voudraient leur donner.

Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son
histoire pour se dlivrer d'un si grand danger, prit la parole le
premier et dit: Madame, vous savez dj mon histoire et le sujet qui m'a
amen chez vous. Ainsi, ce que j'ai  vous raconter sera bientt achev.
Madame votre soeur que voil m'a pris ce matin  la place o, en qualit
de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employt et me ft gagner ma
vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes,
chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur
d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un
confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la
tte et charg autant que je le pouvais tre, je suis venu jusque chez
vous, o vous avez eu la bont de me souffrir jusqu' prsent. C'est une
grce dont je me souviendrai ternellement. Voil mon histoire.

Quand le porteur eut achev, Zobide satisfaite lui dit:

Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le
porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne
serait pas juste qu'aprs avoir donn aux autres le plaisir d'entendre
mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'couter la leur. En disant
cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors
d'un pril qui l'avait tant alarm. Aprs lui, un des trois Calenders,
prenant la parole et s'adressant  Zobide, comme  la principale des
trois dames et comme  celle qui lui avait command de parler, commena
ainsi son histoire.




HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.


Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, et la
raison qui m'a oblig de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que
je suis n fils de roi. Le roi mon pre avait un frre qui rgnait comme
lui dans un tat voisin. Ce frre eut deux enfants, un prince et une
princesse, et le prince et moi nous tions  peu prs du mme ge.

Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon pre m'eut donn
une libert honnte, j'allais rgulirement chaque anne voir le roi mon
oncle et je demeurais  sa cour un mois ou deux, aprs quoi je me
rendais auprs du roi mon pre. Ces voyages nous donnrent occasion, au
prince mon cousin et  moi, de contracter ensemble une amiti trs-forte
et trs-particulire. La dernire fois que je le vis, il me reut avec
de plus grandes dmonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore,
et voulant un jour me rgaler, il fit pour cela des prparatifs
extraordinaires. Nous fmes longtemps  table, et aprs que nous emes
bien soup tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais 
quoi je me suis occup depuis votre dernier voyage. Il y a un an
qu'aprs votre dpart, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne
pour un dessein que je mdite. J'ai fait faire un difice qui est achev
et on y peut loger prsentement: vous ne serez pas fch de le voir;
mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret
et la fidlit: ce sont deux choses que j'exige de vous.

L'amiti et la familiarit qui taient entre nous ne me permettant pas
de lui rien refuser, je fis sans hsiter un serment tel qu'il le
souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis  vous dans un
moment. En effet, il ne tarda pas  revenir, et je le vis entrer avec
une dame d'une beaut singulire et magnifiquement habille. Il ne me
dit pas qui elle tait, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous
nous remmes  table avec la dame, et nous y demeurmes encore quelque
temps, en nous entretenant de choses indiffrentes et en buvant des
rasades  la sant l'un de l'autre. Aprs cela, le prince me dit: Mon
cousin, nous n'avons pas de temps  perdre; obligez-moi d'emmener avec
vous cette dame et de la conduire d'un tel ct,  un endroit o vous
verrez un tombeau en dme nouvellement bti. Vous le connatrez
aisment: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y
rendrai bientt.

Fidle  mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je prsentai
la main  la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon
cousin m'avait donns, je la conduisis heureusement au clair de la lune,
sans m'garer. A peine fmes-nous arrivs au tombeau que nous vmes
paratre le prince, qui nous suivait, charg d'une petite cruche pleine
d'eau, d'une houe et d'un petit sac o il y avait du pltre.

La houe lui servit  dmolir le spulcre vide qui tait au milieu du
tombeau; il ta les pierres l'une aprs l'autre et les rangea dans son
coin. Quand il les eut toutes tes, il creusa la terre et je vis une
trappe qui tait sous le spulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperus
le haut d'un escalier en limaon. Alors mon cousin, s'adressant  la
dame, lui dit: Madame, voil par o l'on se rend au lieu dont je vous ai
parl. La dame,  ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit
en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon ct: Mon
cousin, me dit-il, je vous suis infiniment oblig de la peine que vous
avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'criai-je,
qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me rpondit-il; vous
pouvez reprendre le chemin par o vous tes venu.


XXXI^{E} NUIT

Schahriar ayant tmoign  la sultane qu'elle lui ferait plaisir de
continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces
termes:

Madame, dit le Calender  Zobide, je ne pus tirer autre chose du prince
mon cousin, et je fus oblig de prendre cong de lui. En m'en retournant
au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient  la tte.
Je ne laissai pas nanmoins de gagner mon appartement et de me coucher.
Le lendemain,  mon rveil, faisant rflexion sur ce qui m'tait arriv
la nuit, et aprs avoir rappel toutes les circonstances d'une aventure
si singulire, il me sembla que c'tait un songe. Prvenu de cette
pense, j'envoyai savoir si le prince mon cousin tait en tat d'tre
vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couch chez lui, qu'on
ne savait ce qu'il tait devenu et qu'on en tait fort en peine, je
jugeai bien que l'trange vnement du tombeau n'tait que trop
vritable. J'en fus vivement afflig, et me drobant  tout le monde, je
me rendis secrtement au cimetire public, o il y avait une infinit de
tombeaux semblables  celui que j'avais vu. Je passai la journe  les
considrer l'un aprs l'autre; mais je ne pus dmler celui que je
cherchais, et je fis, durant quatre jours, la mme recherche
inutilement.

Il faut savoir que, pendant ce temps-l, le roi mon oncle tait absent.
Il y avait plusieurs jours qu'il tait  la chasse. Je m'ennuyai de
l'attendre, et, aprs avoir pri ses ministres de lui faire mes excuses
 son retour, je partis de son palais pour me rendre  la cour de mon
pre, dont je n'avais pas coutume d'tre loign si longtemps. Je
laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce
qu'tait devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le
serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer
d'inquitude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.

J'arrivai  la capitale o le roi mon pre faisait sa rsidence, et,
contre l'ordinaire, je trouvai  la porte de son palais une grosse
garde, dont je fus environn en entrant. J'en demandai la raison, et
l'officier, prenant la parole, me rpondit: Prince, l'arme a reconnu le
grand vizir  la place du roi votre pre, qui n'est plus, et je vous
arrte prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se
saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de
ma surprise et de ma douleur.

Ce rebelle vizir avait conu pour moi une forte haine qu'il nourrissait
depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse,
j'aimais  tirer de l'arbalte; j'en tenais une, un jour, au haut du
palais sur la terrasse, et je me divertissais  en tirer. Il se prsenta
un oiseau devant moi, je mirai  lui, mais je le manquai, et la flche,
par hasard, alla tomber droit contre l'oeil du vizir qui prenait l'air
sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur,
j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-mme; mais il
ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait
des marques quand l'occasion s'en prsentait. Il le fit clater d'une
manire barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint  moi comme un
furieux d'abord qu'il m'aperut, et enfonant ses doigts dans mon oeil
droit, il l'arracha lui-mme. Voil par quelle aventure je suis borgne.

Mais l'usurpateur ne borna pas l sa cruaut. Il me fit enfermer dans
une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet tat fort loin du
palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, aprs m'avoir coup la
tte. Le bourreau, accompagn d'un autre homme, monta  cheval, charg
de la caisse, et s'arrta dans la campagne pour excuter son ordre. Mais
je fis si bien par mes prires et par mes larmes, que j'excitai sa
compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et
gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et
vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grce qu'il me
faisait, et je ne fus pas plutt seul, que je me consolai d'avoir perdu
mon oeil, en songeant que j'avais vit un plus grand malheur.

Dans l'tat o j'tais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me
retirais en des lieux carts pendant le jour et je marchais la nuit,
autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans
les tats du roi mon oncle, et je me rendis  sa capitale.

Je lui fis un long dtail de la cause tragique de mon retour et du
triste tat o il me voyait. Hlas! s'cria-t-il, n'tait-ce pas assez
d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un
frre qui m'tait cher, et que je vous visse dans le dplorable tat o
vous tes rduit! Il me marqua l'inquitude o il tait de n'avoir reu
aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en et
fait faire, et quelque diligence qu'il y et apporte. Ce malheureux
pre pleurait  chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement
afflig, que je ne pus rsister  sa douleur. Quelque serment que
j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je
racontai au roi son pre tout ce que je savais.

Le roi m'couta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus
achev: Mon neveu, me dit-il, le rcit que vous venez de me faire me
donne quelque esprance. J'ai su que mon fils faisait btir ce tombeau,
et je sais  peu prs en quel endroit: avec l'ide qui vous en est
reste, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait
faire secrtement, et qu'il a exig de vous le secret, je suis d'avis
que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour viter l'clat. Il
avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir drober la
connaissance  tout le monde. C'tait une raison trs-importante, comme
la suite de mon discours le fera connatre.

Nous nous dguismes l'un et l'autre, et nous sortmes par une porte du
jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fmes assez heureux pour
trouver bientt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en
eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherch longtemps.
Nous y entrmes et nous trouvmes la trappe de fer abattue sur l'entre
de l'escalier. Nous emes de la peine  la lever, parce que le prince
l'avait scelle en dedans avec le pltre et l'eau dont j'ai parl; mais
enfin nous la levmes.

Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendmes
environ cinquante degrs. Quand nous fmes au bas de l'escalier, nous
nous trouvmes dans une espce d'antichambre, remplie d'une fume
paisse et de mauvaise odeur, dont la lumire que rendait un trs-beau
lustre tait obscurcie.

De cette antichambre, nous passmes dans une chambre fort grande,
soutenue de grosses colonnes et claire de plusieurs autres lustres. Il
y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de
provisions de bouche ranges d'un ct. Nous fmes assez surpris de n'y
voir personne. Il y avait en face un sofa assez lev o l'on montait
par quelques degrs, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large,
dont les rideaux taient ferms. Le roi monta et les ayant ouverts, il
aperut le prince son fils et la dame brls et changs en charbon,
comme si on les et jets dans un grand feu, et qu'on les et retirs
avant que d'tre consums.

Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu' ce spectacle
qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de tmoigner de
l'affliction en voyant le prince son fils dans un tat si affreux, lui
cracha au visage, en lui disant d'un air indign: Voil quel est le
chtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera ternellement. Il ne
se contenta pas d'avoir prononc ces paroles, il se dchaussa, et donna
sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle.

Comme cette histoire du premier Calender n'tait pas encore finie, et
qu'elle paraissait trange au sultan, il se leva, dans la rsolution
d'en entendre le reste la nuit suivante.


XXXII^{E} NUIT

Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son
histoire  Zobide.

Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon tonnement
lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils
aprs sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste
soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour
demander  Votre Majest quel crime peut avoir commis le prince mon
cousin, pour mriter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me
rpondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom,
forma le projet de me dtrner; il a entran dans ce complot sa jeune
soeur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables
desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a
justement chtis l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces
paroles, et je mlai mes larmes avec les siennes.

Quelque temps aprs, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu,
reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve
heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les
rflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la
princesse sa fille nous arrachrent de nouvelles larmes.

Il n'y avait pas longtemps que nous tions de retour au palais, sans que
personne se ft aperu de notre absence, lorsque nous entendmes un
bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres
instruments de guerre. Une poussire paisse, dont l'air tait obscurci,
nous apprit bientt ce que c'tait et nous annona l'arrive d'une arme
formidable. C'tait le mme vizir qui avait dtrn mon pre et usurp
ses tats, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle,
avec des troupes innombrables.

Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put rsister 
tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur
furent ouvertes sans rsistance, ils eurent peu de peine  s'en rendre
matres. Ils n'en eurent pas davantage  pntrer jusqu'au palais du roi
mon oncle, qui se mit en dfense; mais il fut tu, aprs avoir vendu
chrement sa vie. De mon ct, je combattis quelque temps; mais voyant
bien qu'il fallait cder  la force, je songeai  me retirer, et j'eus
le bonheur de me sauver par des dtours, et de me rendre chez un
officier du roi dont la fidlit m'tait connue.

Accabl de douleur, perscut par la fortune, j'eus recours  un
stratagme, qui tait la seule ressource qui me restait pour me
conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant
pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me
reconnt. Aprs cela, il me fut ais de m'loigner du royaume du roi mon
oncle, en marchant par des chemins carts. J'vitais de passer par les
villes, jusqu' ce qu'tant arriv dans l'empire du puissant Commandeur
des croyants, le glorieux et renomm calife Haroun-al-Raschid, je cessai
de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais  faire, je pris la
rsolution de venir  Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque,
dont on vante partout la gnrosit. Je le toucherai, disais-je, par le
rcit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura piti,
sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son
appui.

Enfin, aprs un voyage de plusieurs mois, je suis arriv aujourd'hui 
la porte de cette ville; j'y suis entr sur la fin du jour; et m'tant
un peu arrt pour reprendre mes esprits, et dlibrer de quel ct je
tournerais mes pas, cet autre Calender que voici prs de moi arriva
aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de mme. A vous voir, lui
dis-je, vous tes tranger comme moi. Il me rpond que je ne me trompe
pas. Dans le moment qu'il me fait cette rponse, le troisime Calender
que vous voyez survient. Il nous salue, fait connatre qu'il est aussi
tranger et nouveau venu  Bagdad. Comme frres, nous nous joignons
ensemble, et nous rsolvons de ne nous pas sparer.

Cependant il tait tard, et nous ne savions o aller loger dans une
ville o nous n'avions aucune habitude, et o nous n'tions jamais
venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte,
nous avons pris la libert de frapper; vous nous avez reus avec tant de
charit et de bont, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voil,
madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez command de vous raconter,
pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, pourquoi j'ai la barbe et les
sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous.

C'est assez, dit Zobide, nous sommes contentes: retirez-vous o il vous
plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de
demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux
confrres, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honntement, et celle
des trois autres personnes de la compagnie.

Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empche de
passer  l'histoire du second Calender; mais si Votre Majest veut
l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du
premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.


XXXIII^{E} NUIT

Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prt autant de plaisir 
l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris  l'autre, ne manqua
pas d'veiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer
l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitt adressa la
parole au sultan, et parla dans ces termes:

Sire, l'histoire du premier Calender parut trange  toute la compagnie,
et particulirement au calife. La prsence des esclaves avec leur sabre
 la main ne l'empcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me
connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ou
qui approcht de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le
second Calender prit la parole, et l'adressant  Zobide:




HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI


Madame, dit-il, pour obir  votre commandement, et vous apprendre par
quelle trange aventure je suis devenu borgne de l'oeil droit, il faut
que je vous conte toute l'histoire de ma vie.

J'tais  peine hors de l'enfance, que le roi mon pre (car vous saurez,
madame, que je suis n prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit,
n'pargna rien pour le cultiver. Il appela auprs de moi tout ce qu'il y
avait dans ses tats de gens qui excellaient dans les sciences et dans
les beaux-arts.

Je ne sus pas plutt lire et crire, que j'appris par coeur l'Alcoran
tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les
prceptes et la rgle de notre religion. Et afin de m'en instruire 
fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvs, et qui l'ont
clairci par leurs commentaires. J'ajoutai  cette lecture la
connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos
prophtes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que
j'aimais beaucoup, et  quoi je russissais principalement, c'tait 
former les caractres de notre langue arabe. J'y fis tant de progrs,
que je surpassai tous les matres crivains de notre royaume qui
s'taient acquis le plus de rputation.

La renomme me fit plus d'honneur que je ne mritais. Elle ne se
contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les tats du roi mon
pre, elle le porta jusqu' la cour des Indes, dont le puissant
monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches
prsents, pour me demander  mon pre, qui fut ravi de cette ambassade
pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu
d'quipage,  cause de la longueur et de la difficult des chemins.

Il y avait un mois que nous tions en marche, lorsque nous dcouvrmes
de loin un gros nuage de poussire, sous lequel nous vmes bientt
paratre cinquante cavaliers bien arms. C'taient des voleurs qui
venaient  nous au grand galop.

Scheherazade, tant en cet endroit, aperut le jour, et en avertit le
sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les
cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la
nuit suivante impatiemment.


XXXIV^{E} NUIT

Il tait presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manire
l'histoire du second Calender:

Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours  Zobide, comme nous
avions dix chevaux chargs de notre bagage et des prsents que je devais
faire au sultan des Indes de la part du roi mon pre, et que nous tions
peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manqurent pas de venir
 nous hardiment. Nous n'tions pas en tat de repousser la force par la
force. L'ambassadeur fut tu, je fus bless et je ne dus mon salut qu'
une prompte fuite...


XXXV^{E} NUIT

Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le
jour prcdent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du
second Calender:

Me voil donc, madame, dit le Calender, seul, bless, destitu de tout
secours, dans un pays qui m'tait inconnu. Je n'osais reprendre le grand
chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un
mois de marche, je dcouvris une grande ville trs-peuple, et situe
d'autant plus avantageusement qu'elle tait arrose, aux environs, par
plusieurs rivires, et qu'il y rgnait un printemps perptuel.

Les objets agrables qui se prsentrent alors  mes yeux me causrent
de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle
o j'tais de me voir en l'tat o je me trouvais. J'avais le visage,
les mains et les pieds d'une couleur basane, car le soleil me les avait
brls;  force de marcher, ma chaussure s'tait use, et j'avais t
rduit  marcher nu-pieds; outre cela, mes habits taient tout en
lambeaux.

J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu o
j'tais; je m'adressai  un tailleur qui travaillait  sa boutique. A ma
jeunesse, et  mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il
me fit asseoir prs de lui. Il me demanda qui j'tais, d'o je venais,
et ce qui m'avait amen. Je ne lui dguisai rien de tout ce qui m'tait
arriv, et je ne fis pas mme difficult de lui dcouvrir ma condition.

Le tailleur m'couta avec attention; mais lorsque j'eus achev de
parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence  personne de
ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui rgne en ces lieux
est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre pre, et il vous ferait
sans doute quelque outrage, s'il tait inform de votre arrive en cette
ville. Je ne doutai point de la sincrit du tailleur, quand il m'eut
nomm le prince. Mais comme l'inimiti qui est entre mon pre et lui n'a
pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la
passe sous silence.

Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui tmoignai
que je m'en remettais entirement  ses bons conseils. Comme il jugea
que je ne devais pas manquer d'apptit, il me fit apporter  manger, et
m'offrit mme un logement chez lui; ce que j'acceptai.

Quelques jours aprs mon arrive, remarquant que j'tais assez remis de
la fatigue du long et pnible voyage que je venais de faire, et
n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par
prcaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou
mtier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais
quelqu'un dont je pusse vivre sans tre  charge  personne. Je lui
rpondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'tais grammairien,
pote, et surtout que j'crivais parfaitement bien. Avec tout ce que
vous venez de dire, rpliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon
conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la fort
prochaine faire du bois  brler; vous viendrez l'exposer en vente  la
place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous
vivrez indpendamment de personne. La crainte d'tre reconnu, et la
ncessit de vivre, me dterminrent  prendre ce parti, malgr la
bassesse et la peine qui y taient attaches.

Ds le jour suivant, le tailleur m'acheta une cogne et une corde, avec
un habit court; et me recommandant  de pauvres habitants qui gagnaient
leur vie de la mme manire, il les pria de me mener avec eux. Ils me
conduisirent  la fort; et ds le premier jour j'en rapportai sur ma
tte une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pice de monnaie
d'or du pays; car quoique la fort ne ft pas loigne, le bois,
nanmoins, ne laissait pas d'tre cher en cette ville,  cause du peu de
gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je
gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avanc
pour moi.

Il y avait dj plus d'une anne que je vivais de cette sorte, lorsqu'un
jour, ayant pntr dans la fort plus avant que de coutume, j'arrivai
dans un endroit fort agrable, o je me mis  couper du bois. En
arrachant une racine d'arbre, j'aperus un anneau de fer attach  une
trappe de mme mtal. J'tai aussitt la terre qui la couvrait; je la
levai, et je vis un escalier par o je descendis avec ma cogne.

Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais,
qui me causa une grande admiration par la lumire qui l'clairait, comme
s'il et t sur la terre dans l'endroit le mieux expos. Je m'avanai
par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des
chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame,
elle me parut avoir un air si noble et si ais, et une beaut si
extraordinaire, que, dtournant mes yeux de tout autre objet, je
m'attachai uniquement  la regarder.


XXXVI^{E} NUIT

Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:

Pour pargner  la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu' moi, je
me htai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde
rvrence, elle me dit: Qui tes-vous? tes-vous homme ou gnie? Je suis
homme, madame, lui rpondis-je en me relevant, et je n'ai point de
commerce avec les gnies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand
soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et
pendant ce temps-l, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.

Sa grande beaut, sa douceur et l'honntet avec laquelle elle me
recevait, me donnrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie
l'honneur de satisfaire votre curiosit, permettez-moi de vous dire que
je me sais un gr infini de cette rencontre imprvue, qui m'offre
l'occasion de me consoler dans l'affliction o je suis, et peut-tre
celle de vous rendre plus heureuse que vous n'tes. Je lui racontai
fidlement par quel trange accident elle voyait en ma personne le fils
d'un roi, dans l'tat o je paraissais en sa prsence, et comment le
hasard avait voulu que je dcouvrisse l'entre de la prison magnifique
o je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.

Hlas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de
croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'tre un
sjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire
lorsqu'on y est contre sa volont. Il n'est pas possible que vous n'ayez
jamais entendu parler du grand pitimarus, roi de l'le d'bne, ainsi
nomme  cause de ce bois prcieux qu'elle produit si abondamment. Je
suis la princesse sa fille.

Le roi mon pre m'avait choisi pour poux un prince qui tait mon
cousin; mais la premire nuit de mes noces, au milieu des rjouissances
de la cour et de la capitale du royaume de l'le d'bne, un gnie
m'enleva. Je m'vanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et
lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai t
longtemps inconsolable; mais le temps et la ncessit m'ont accoutume 
voir et  souffrir le gnie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai
dj dit, que je suis dans ce lieu, o je puis dire que j'ai  souhait
tout ce qui est ncessaire  la vie, et tout ce qui peut contenter une
princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.

De dix jours en dix jours, continua la princesse, le gnie vient me
voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de
lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutt touch un talisman
qui est  l'entre de ma chambre, que le gnie parat. Il y a
aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans
six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me
tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tcherai de vous rgaler
selon votre qualit et votre mrite.

Je me serais estim trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la
demandant, pour la refuser aprs une offre si obligeante. La princesse
me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus
somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis,  la place
de mon habit, j'en trouvai un autre trs-riche, que je pris moins pour
sa richesse que pour me rendre plus digne d'tre avec elle.

Nous nous assmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin
d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps aprs, elle
mit sur une table des mets trs-dlicats. Nous mangemes ensemble, et
nous passmes le reste de la journe trs-agrablement.

Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir,
elle me servit au dner une bouteille de vin vieux, le plus excellent
que l'on puisse goter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire
quelques coups avec moi. Quand j'eus la tte chauffe de cette liqueur
agrable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous
tes enterre toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clart du
vritable jour, dont vous tes prive depuis tant d'annes. Abandonnez
la fausse position dont vous jouissez ici.

Prince, me rpondit-elle en souriant, laissez l ce discours dpourvu de
toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse,
repris-je, je vois bien que la crainte du gnie vous fait tenir ce
langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman
en pices avec le grimoire qui est crit dessus. Qu'il vienne alors, je
l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse tre, je lui
ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout
ce qu'il y a de gnies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en
savait la consquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce
serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les
gnies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me
permirent pas de goter les raisons de la princesse; je donnai du pied
dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...


XXXVII^{E} NUIT

Le talisman ne fut pas plutt rompu, continua le Calender, que le palais
s'branla, prt  s'crouler, avec un bruit effroyable et pareil  celui
du tonnerre, accompagn d'clairs redoubls et d'une grande obscurit.
Ce fracas pouvantable dissipa en un moment les fumes du vin, et me fit
connatre, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse,
m'criai-je, que signifie ceci? Elle me rpondit tout effraye, et sans
penser  son propre malheur: Hlas! c'est fait de vous, si vous ne vous
sauvez.

Je suivis son conseil; et mon pouvante fut si grande que j'oubliai ma
cogne et mes babouches. J'avais  peine gagn l'escalier par o j'tais
descendu, que le palais enchant s'entr'ouvrit, et fit un passage au
gnie. Il demanda en colre  la princesse: Que vous est-il arriv? et
pourquoi m'appelez-vous? Un mal de coeur, lui rpondit la princesse, m'a
oblige d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou
trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombe sur le
talisman, qui s'est bris. Il n'y a pas autre chose.

A cette rponse, le gnie furieux lui dit: Vous tes une impudente, une
menteuse. La cogne et les babouches que voil, pourquoi se
trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la
princesse. De l'imptuosit dont vous tes venu, vous les avez
peut-tre enleves avec vous, en passant par quelque endroit, et vous
les avez apportes sans y prendre garde.

Le gnie ne repartit que par des injures et par des coups dont
j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermet d'our les pleurs et les
cris pitoyables de la princesse, maltraite d'une manire si cruelle.
J'avais dj quitt l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le
mien que j'avais port sur l'escalier le jour prcdent,  la sortie du
bain.

Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnire depuis vingt-cinq ans;
mais, la libert  part, elle n'avait rien  dsirer pour tre heureuse.
Mon emportement met fin  son bonheur et la soumet  la cruaut d'un
dmon impitoyable.

Le tailleur, mon hte, marqua une grande joie de me revoir. Votre
absence, me dit-il, m'a caus une grande inquitude,  cause du secret
de votre naissance que vous m'avez confi. Je ne savais ce que je devais
penser, et je craignais que quelqu'un ne vous et reconnu. Dieu soit
lou de votre retour! Je le remerciai de son zle et de son affection;
mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'tait arriv, ni de la
raison pourquoi je retournais sans cogne et sans babouches. Je me
retirai dans ma chambre, o je me reprochai mille fois l'excs de mon
imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait gal le bonheur de la
princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas
bris le talisman.

Pendant que je m'abandonnais  ces penses affligeantes, le tailleur
entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver
avec votre cogne et vos babouches qu'il a trouves en son chemin,  ce
qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que
vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main
propre.

A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le
tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pav de ma chambre
s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre,
parut, et se prsenta  nous avec la cogne et les babouches. C'tait le
gnie ravisseur de la belle princesse de l'le d'bne, qui s'tait
ainsi dguis, aprs l'avoir traite avec la dernire barbarie. Je suis
gnie, nous dit-il, fils de la fille d'blis, prince des gnies.
N'est-ce pas l ta cogne? ajouta-t-il en s'adressant  moi; ne sont-ce
pas l tes babouches?...


XXXVIII^{E} NUIT

Le jour suivant Scheherazade se mit  raconter de cette sorte l'histoire
du second Calender:

Le Calender, continuant de parler  Zobide:

Madame, dit-il, le gnie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le
temps de lui rpondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa prsence
affreuse m'avait mis hors de moi-mme. Il me prit par le milieu du
corps, me trana hors de la chambre; et s'lanant dans l'air, m'enleva
jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperus plutt
que j'tais mont si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu
de moments. Il fondit de mme vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir
en frappant du pied, il s'y enfona, et aussitt je me trouvai dans le
palais enchant, devant la belle princesse de l'le d'bne. Mais,
hlas! quel spectacle! je vis une chose qui me pera le coeur. Cette
princesse tait tout en sang, tendue sur la terre, plus morte que vive,
et les joues baignes de larmes.

Perfide, lui dit le gnie en me montrant  elle, ne reconnais-tu pas cet
homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et rpondit tristement:
Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit
le gnie, il est cause que tu es dans l'tat o te voil si justement,
et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas,
repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la
cause de sa perte? H bien! dit le gnie en tirant un sabre, et le
prsentant  la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et
lui coupe la tte. Hlas! dit la princesse, comment pourrais-je excuter
ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement puises que je ne
saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de
donner la mort  une personne que je ne connais point,  un innocent? Ce
refus, dit alors le gnie  la princesse, me fait connatre tout ton
crime. Ensuite se tournant de mon ct: Et toi, me dit-il, ne la
connais-tu pas?

Je rpondis au gnie: Comment la connatrais-je, moi qui ne l'ai jamais
vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre
et coupe lui la tte. C'est  ce prix que je te mettrai en libert, et
que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu' prsent, comme tu
le dis. Trs-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...


XXXIX^{E} NUIT

Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je
pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au gnie,
ternellement blmable devant tous les hommes, si j'avais la lchet de
massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais mme
une dame comme celle que je vois, dans l'tat o elle est, prte 
rendre l'me. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis 
votre discrtion; mais je ne puis obir  votre commandement barbare.

Je vois bien, dit le gnie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais,
par le traitement que je vous ferai, vous connatrez tous deux de quoi
je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une
des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe
de l'autre, pour me dire un ternel adieu; car le sang qu'elle avait
dj perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre
plus d'un moment ou deux aprs cette dernire cruaut, dont le spectacle
me fit vanouir.

Lorsque je fus revenu  moi, je me plaignis au gnie de ce qu'il me
faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis
prt  recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus
grande grce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder:
Voil, me dit-il, de quelle sorte les gnies se vengent, la princesse
t'a reu ici, je pourrais te faire prir en un moment; mais je me
contenterai de te changer en chien, en ne, en lion, ou en oiseau.
Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser matre du choix.

Ces paroles me donnrent quelque esprance de le flchir. O gnie! lui
dis-je, modrez votre colre; et puisque vous ne voulez pas m'ter la
vie, accordez-la-moi gnreusement. Je me souviendrai toujours de votre
clmence.

Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le gnie, c'est de ne te pas
ter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut
que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots
il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la vote
du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il
m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De
cette hauteur, il se lana vers la terre comme la foudre, et prit pied
sur la cime d'une montagne.

L, il amassa une poigne de terre, pronona ou plutt marmotta dessus
certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi:
Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il
disparut aussitt, et je demeurai seul, chang en singe, accabl de
douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'tais prs ou loign des
tats du roi mon pre.

Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je
ne trouvai l'extrmit qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la
mer. Elle tait alors dans un grand calme; et j'aperus un vaisseau 
une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je
rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai aprs moi dans la mer, et
me mis dessus, jambe de, jambe del, avec un bton  chaque main, pour
me servir de rames.

Je voguai dans cet tat, et m'avanai vers le vaisseau. Quand j'en fus
assez prs pour tre reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire
aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me
regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai  bord;
et me prenant  un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne
pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le
danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir t
 la discrtion du gnie.

Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais
malheur  leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je
vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une
flche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter  la mer.
Quelqu'un n'aurait pas manqu de faire ce qu'il disait, si, me rangeant
du ct du capitaine, je ne m'tais pas prostern  ses pieds; mais le
prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement
touch de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il
me prit sous sa protection, en menaant de faire repentir celui qui me
ferait le moindre mal. Il me fit mme mille caresses. De mon ct, au
dfaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de
reconnaissance qu'il me fut possible.

Le vent qui succda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il
ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement
aborder au port d'une belle ville trs-peuple et d'un grand commerce,
o nous jetmes l'ancre. Elle tait d'autant plus considrable, que
c'tait la capitale d'un puissant tat.

Notre vaisseau fut bientt environn d'une infinit de petits bateaux,
remplis de gens qui venaient pour fliciter leurs amis sur leur arrive,
ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'o ils arrivaient, ou
simplement par la curiosit de voir un vaisseau qui venait de loin.

Il arriva entre autres quelques officiers qui demandrent  parler, de
la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se
prsentrent  eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit:
Le sultan notre matre nous a chargs de vous tmoigner qu'il a bien de
la joie de votre arrive, et de vous prier de prendre la peine d'crire,
sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre criture.

Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un
premier vizir, qui, avec une trs-grande capacit dans le maniement des
affaires, crivait dans la dernire perfection. Ce ministre est mort
depuis peu de jours. Le sultan en est fort afflig; et comme il ne
regardait jamais les critures de sa main sans admiration, il a fait un
serment solennel de ne donner sa place qu' un homme qui crira aussi
bien qu'il crivait. Beaucoup de gens ont prsent de leur criture;
mais jusqu' prsent il ne s'est trouv personne, dans l'tendue de cet
empire, qui ait t jug digne d'occuper la place du visir.

Ceux des marchands qui crurent assez bien crire pour prtendre  cette
haute dignit, crivirent l'un aprs l'autre ce qu'ils voulurent.
Lorsqu'ils eurent achev, je m'avanai, et enlevai le rouleau de la main
de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulirement les marchands
qui venaient d'crire, s'imaginant que je voulais le dchirer ou le
jeter  la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurrent, quand
ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais
signe de vouloir crire  mon tour. Cela fit changer leur crainte en
admiration. Nanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui st
crire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que
les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le
capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il crive.
S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le
punirai sur-le-champ; si, au contraire, il crit bien, comme je
l'espre, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus
ingnieux, ni qui comprt mieux toutes choses, je dclare que je le
reconnatrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas  beaucoup
prs tant d'esprit que lui.

Voyant que personne ne s'opposait plus  mon dessein, je pris la plume,
et ne la quittai qu'aprs avoir crit six sortes d'critures usites
chez les Arabes; et chaque essai d'criture contenait un distique ou un
quatrain impromptu  la louange du sultan. Mon criture n'effaait pas
seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de
si belle jusqu'alors en ce pays-l. Quand j'eus achev, les officiers
prirent le rouleau et le portrent au sultan.


XL^{E} NUIT

Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son
histoire:

Le sultan ne fit aucune attention aux autres critures; il ne regarda
que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez
le cheval de mon curie le plus beau et le plus richement harnach, et
une robe de brocart des plus magnifiques, pour revtir la personne de
qui sont ces six critures, et amenez-la-moi.

A cet ordre du sultan, les officiers se mirent  rire. Ce prince, irrit
de leur hardiesse, tait prt  les punir; mais ils lui dirent: Sire,
nous supplions Votre Majest de nous pardonner: ces critures ne sont
pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'cria le
sultan; ces critures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme?
Non, sire, rpondit un des officiers; nous assurons Votre Majest
qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva
la chose trop surprenante pour n'tre pas curieux de me voir. Faites ce
que je vous ai command, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si
rare.

Les officiers revinrent au vaisseau, et exposrent leur ordre au
capitaine, qui leur dit que le sultan tait le matre. Aussitt ils me
revtirent d'une robe de brocart trs-riche, et me portrent  terre, o
ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais
avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assembles
pour me faire plus d'honneur.

La marche commena. Le port, les rues, les places publiques, les
fentres, les terrasses des palais et des maisons, tout tait rempli
d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de
tout ge, que la curiosit avait fait venir de tous les endroits de la
ville pour me voir; car le bruit s'tait rpandu en un moment que le
sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Aprs avoir
donn un spectacle si nouveau  tout ce peuple, qui par des cris
redoubls ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du
sultan.

Je trouvai ce prince assis sur son trne, au milieu des grands de sa
cour. Je lui fis trois rvrences profondes; et,  la dernire, je me
prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon
sant en posture de singe. Toute l'assemble ne pouvait se lasser de
m'admirer, et ne comprenait pas comment il tait possible qu'un singe
st si bien rendre aux sultans le respect qui leur est d; et le sultan
en tait plus tonn que personne. Enfin, la crmonie de l'audience et
t complte, si j'eusse pu ajouter la harangue  mes gestes; mais les
singes ne parlrent jamais, et l'avantage d'avoir t homme ne me
donnait pas ce privilge.

Le sultan congdia ses courtisans, et il ne resta auprs de lui que le
chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de
la salle d'audience dans son appartement, o il se fit apporter 
manger. Lorsqu'il fut  table, il me fit signe d'approcher et de manger
avec lui. Pour lui marquer mon obissance, je baisai la terre, je me
levai et me mis  table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de
modestie.

Avant que l'on desservt, j'aperus une critoire: je fis signe qu'on me
l'approcht; et quand je l'eus, j'crivis sur une grosse pche des vers
de ma faon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture
qu'il en fit, aprs que je lui eus prsent la pche, augmenta son
tonnement. La table leve, on lui apporta d'une boisson particulire,
dont il me fit prsenter un verre. Je bus, et j'crivis dessus de
nouveaux vers, qui expliquaient l'tat o je me trouvais aprs de
grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui
serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes.

Ce prince s'tant fait apporter un jeu d'checs, me demanda, par signes,
si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la
terre; et en portant la main sur ma tte, je marquai que j'tais prt 
recevoir cet honneur. Il me gagna la premire partie; mais je gagnai la
seconde et la troisime; et m'apercevant que cela lui faisait quelque
peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui prsentai. Je lui
disais que deux puissantes armes s'taient battues tout le jour avec
beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et
qu'elles avaient pass la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ
de bataille.

Tant de choses paraissant au sultan fort au del de tout ce qu'on avait
jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne
voulut pas tre le seul tmoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on
appelait Dame de Beaut. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui tait
prsent et attach  cette princesse; allez, faites venir ici votre
dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends.

Le chef des eunuques partit, et amena bientt la princesse. Elle avait
le visage dcouvert; mais elle ne fut pas plutt dans la chambre,
qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan:
Sire, il faut que Votre Majest se soit oublie. Je suis fort surprise
qu'elle me fasse venir pour paratre devant les hommes. Comment donc, ma
fille! rpondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-mme. Il n'y a ici
que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la
libert de vous voir le visage; nanmoins vous baissez votre voile, et
vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, rpliqua la
princesse, Votre Majest va connatre que je n'ai pas tort. Le singe que
vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils
d'un grand roi. Il a t mtamorphos en singe par enchantement. Un
gnie, fils de la fille d'blis, lui a fait cette malice, aprs avoir
cruellement t la vie  la princesse de l'le d'bne, fille du roi
pitimarus.

Le sultan, tonn de ce discours, se tourna de mon ct, et ne me
parlant plus par signes, me demanda si ce que sa fille venait de dire
tait vritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tte
pour lui tmoigner que la princesse avait dit la vrit. Ma fille,
reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a t
transform en singe par enchantement? Sire, rpondit la princesse Dame
de Beaut, Votre Majest peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance,
j'ai eu prs de moi une vieille dame. C'tait une magicienne
trs-habile; elle m'a enseign soixante-dix rgles de sa science, par la
vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'oeil, faire transporter
votre capitale au milieu de l'Ocan, au del du mont Caucase. Par cette
science, je connais toutes les personnes qui sont enchantes, seulement
 les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont t enchantes:
ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord dml ce prince au travers
du charme qui l'empche de paratre  vos yeux tel qu'il est
naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si
habile. Sire, rpondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il
est bon de savoir; mais il m'a sembl que je ne devais pas m'en vanter.
Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper
l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui
rendre sa premire forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan;
vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit
mon grand vizir, et qu'il vous pouse. Sire, dit la princesse, je suis
prte  vous obir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner...


XLI^{E} NUIT

Voici de quelle manire, reprit la sultane, le Calender continua son
discours:

La princesse Dame de Beaut alla dans son appartement, d'o elle apporta
un couteau qui avait des mots hbreux gravs sur la lame. Elle nous fit
descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et
moi, dans une cour secrte du palais; et l, nous laissant sur une
galerie qui rgnait autour, elle s'avana au milieu de la cour, o elle
dcrivit un grand cercle, et y traa plusieurs mots en caractres
arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractres de Cloptre.

Lorsqu'elle eut achev, et prpar le cercle de la manire qu'elle le
souhaitait, elle se plaa et s'arrta au milieu, o elle fit des
adjurations, et rcita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air
s'obscurcit, de sorte qu'il semblait qu'il ft nuit, et que la machine
du monde allait se dissoudre. Nous nous sentmes saisir d'une frayeur
extrme, et cette frayeur augmenta encore quand nous vmes tout  coup
paratre le gnie, fils de la fille d'blis, sous la forme d'un lion
d'une grandeur pouvantable.

Ds que la princesse aperut ce monstre, elle lui dit: Chien, au lieu de
ramper devant moi, tu oses te prsenter sous cette horrible forme, et tu
crois m'pouvanter: Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de
contrevenir au trait que nous avons fait et confirm par un serment
solennel de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un  l'autre? Ah!
maudit, rpliqua la princesse, c'est  toi que j'ai ce reproche  faire.
Tu vas, interrompit brusquement le lion, tre paye de la peine que tu
m'as donne de venir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable,
et s'avana sur elle pour la dvorer. Mais elle, qui tait sur ses
gardes, fit un saut en arrire, eut le temps de s'arracher un cheveu;
et, en prononant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive
tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps.

Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tte, qui se
changea en un gros scorpion. Aussitt la princesse se changea en
serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas
l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit
alors celle d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les
perdmes de vue l'un et l'autre.

Quelque temps aprs qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant
nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil tait tout
hriss, et qui miaulait d'une manire effrayante. Un loup noir le
suivit de prs, et ne lui donna aucun relche. Le chat, trop press, se
changea en un ver, et se trouva prs d'une grenade tombe par hasard
d'un grenadier qui tait plant sur le bord d'un canal assez profond,
mais peu large. Ce ver pera la grenade en un instant, et s'y cacha. La
grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'leva
sur le toit de la galerie, d'o, aprs avoir fait quelques tours en
roulant, elle tomba dans la cour, et se rompit en plusieurs morceaux.

Le loup, qui pendant ce temps-l s'tait transform en coq, se jeta sur
les grains de la grenade, et se mit  les avaler l'un aprs l'autre.
Lorsqu'il n'en vit plus, il vint  nous les ailes tendues, en faisant
un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains.
Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperut en se
retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il allait porter
le bec dessus, le grain roula dans le canal, et se changea en petit
poisson.


XLII^{E} NUIT

Scheherazade, pour satisfaire sa soeur, curieuse d'entendre la suite de
toutes ces mtamorphoses, rappela dans sa mmoire l'endroit o elle en
tait demeure: et puis adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle,
le second Calender continua de cette sorte son histoire:

Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit
le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entires sous
l'eau, et nous ne savions ce qu'ils taient devenus, lorsque nous
entendmes des cris horribles qui nous firent frmir. Peu de temps
aprs, nous vmes le gnie et la princesse tout en feu. Ils se lancrent
l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu' ce qu'ils vinrent
 se prendre corps  corps. Alors les deux feux s'augmentrent, et
jetrent une fume paisse et enflamme qui s'leva fort haut. Nous
craignmes avec raison qu'elle n'embrast tout le palais; mais nous
emes bientt un sujet de crainte beaucoup plus pressant; car le gnie
s'tant dbarrass de la princesse, vint jusqu' la galerie o nous
tions, et nous souffla des tourbillons de feu. C'tait fait de nous, si
la princesse, accourant  notre secours, ne l'et oblig par ses cris 
s'loigner et  se garder d'elle. Nanmoins, quelque diligence qu'elle
fit, elle ne put empcher que le sultan n'et la barbe brle et le
visage gt, que le chef des eunuques ne ft touff et consum
sur-le-champ, et qu'une tincelle n'entrt dans mon oeil droit, et ne me
rendt borgne. Le sultan et moi nous nous attendions  prir; mais
bientt nous entendmes crier: Victoire! victoire! et nous vmes tout 
coup paratre la princesse sous sa forme naturelle, et le gnie rduit
en un monceau de cendres. La princesse s'approcha de nous; et pour ne
pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut
apporte par le jeune esclave,  qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle
la prit, et aprs quelques paroles prononces dessus, elle jeta l'eau
sur moi, en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure,
et prends celle d'homme, que tu avais auparavant. A peine eut-elle
achev ces mots, que je redevins homme, telque j'tais avant ma
mtamorphose,  un oeil prs.

Je me prparais  remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le
temps. Elle s'adressa au sultan son pre, et lui dit: Sire, j'ai
remport la victoire sur le gnie, comme Votre Majest le peut voir;
mais c'est une victoire qui me cote cher. Il me reste peu de moments 
vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous
mditiez. Le feu m'a pntre dans ce combat terrible, et je sens qu'il
me consume peu  peu. Cela ne serait point arriv, si je m'tais aperue
du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse aval comme les
autres, lorsque j'tais change en coq. Le gnie s'y tait rfugi comme
en son dernier retranchement; et de l dpendait le succs du combat,
qui aurait t heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a oblige
de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je
l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre prsence. Malgr le
pouvoir de son art redoutable et son exprience, j'ai fait connatre au
gnie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et rduit en cendres;
mais je ne puis chapper  la mort qui s'approche...


XLIII^{E} NUIT

La nuit suivante, sitt que la sultane fut veille, elle prit la
parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender:

Le Calender, parlant toujours  Zobide, lui dit: Madame, le sultan
laissa la princesse Dame de Beaut achever le rcit de son combat; et
quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur
dont il tait pntr: Ma fille, vous voyez en quel tat est votre pre.
Hlas! je m'tonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur
est mort, et le prince que vous venez de dlivrer de son enchantement a
perdu un oeil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs
et les sanglots lui couprent la parole. Nous fmes extrmement touchs
de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurmes avec lui.

Pendant que nous nous affligions comme  l'envi l'un de l'autre, la
princesse se mit  crier: Je brle! je brle! Elle sentit que le feu qui
la consumait s'tait enfin empar de tout son corps, et elle ne cessa de
crier: Je brle! que la mort n'et mis fin  ses douleurs
insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de
moments elle fut rduite tout en cendres comme le gnie.

Je ne vous dirai pas, madame, jusqu' quel point je fus touch d'un
spectacle si funeste. J'aurais mieux aim tre toute ma vie singe ou
chien, que de voir ma bienfaitrice prir si misrablement. De son ct,
le sultan, afflig au del de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des
cris pitoyables en se donnant de grands coups  la tte et sur la
poitrine, jusqu' ce que, succombant  son dsespoir, il s'vanouit, et
me fit craindre pour sa vie.

Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan,
qu'ils n'eurent pas peu de peine  faire revenir de sa faiblesse.

Ds que le bruit d'un vnement si tragique se fut rpandu dans le
palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la
princesse Dame de Beaut, et prit part  l'affliction du sultan. On mena
grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du gnie; on
recueillit celles de la princesse dans un vase prcieux, pour y tre
conserves; et ce vase fut dpos dans un superbe mausole, que l'on
btit au mme endroit o les cendres avaient t recueillies.

Le chagrin que conut le sultan de la perte de sa fille lui causa une
maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas
encore entirement recouvr la sant, qu'il me fit appeler. Prince, me
dit-il, coutez l'ordre que j'ai  vous donner: il y va de votre vie si
vous ne l'excutez. Je l'assurai que j'obirais exactement. Aprs quoi,
reprenant la parole: J'avais toujours vcu, poursuivit-il, dans une
parfaite flicit, et jamais aucun accident ne l'avait traverse; votre
arrive a fait vanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est
morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je
suis en vie. Vous tes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est
pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en
paix; mais retirez-vous incessamment; je prirais moi-mme si vous
demeuriez ici davantage, car je suis persuad que votre prsence porte
malheur: c'est tout ce que j'avais  vous dire.

Rebut, chass, abandonn de tout le monde, et ne sachant ce que je
deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je
me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je
me mis en chemin, en pleurant moins ma misre que les belles princesses
dont j'avais caus la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire
connatre; enfin je rsolus de venir  Bagdad, dans l'esprance de me
faire prsenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion
par le rcit d'une histoire si trange. J'y suis arriv ce soir, et la
premire personne que j'ai rencontre en arrivant, c'est le Calender
notre frre, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame,
et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre htel.

Quand le second Calender eut achev son histoire, Zobide,  qui il
avait adress la parole, lui dit: Voil qui est bien; allez,
retirez-vous o il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au
lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la mme grce
qu'au premier Calender, auprs de qui il alla prendre place.


XLIV^{E} NUIT

Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre
l'histoire du troisime Calender. Sire, rpondit Scheherazade, vous
allez tre obi. Le troisime Calender, ajouta-t-elle, voyant que
c'tait  lui  parler, s'adressant, comme les autres,  Zobide,
commena son histoire de cette manire:




HISTOIRE DU TROISIME CALENDER, FILS DE ROI.


Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Aprs sa
mort, je pris possession de ses tats, et tablis mon sjour dans la
mme ville o il avait demeur. Cette ville est situe sur le bord de la
mer, elle a un port des plus beaux et des plus srs, avec un arsenal
assez grand pour fournir  l'armement de cent cinquante vaisseaux de
guerre, toujours prts  servir dans l'occasion, pour en quiper
cinquante en marchandises, et autant de petites frgates lgres pour
les promenades et les divertissements sur l'eau.

Je visitai premirement les provinces; je fis ensuite armer et quiper
toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes les, pour me concilier
par ma prsence le coeur de mes sujets, et les affermir dans le devoir.
Quelque temps aprs que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages,
en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant
de got, que je rsolus d'aller faire des dcouvertes au del de mes
les. Pour cet effet, je fis quiper dix vaisseaux seulement. Je
m'embarquai, et nous mmes  la voile.

Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la
nuit du quarante-unime, le vent devint contraire et mme si furieux,
que nous fmes battus d'une tempte violente qui pensa nous submerger.
Un matelot, command pour faire la dcouverte au haut du grand mt,
rapporta qu' la droite et  la gauche il n'avait vu que le ciel et la
mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du ct o nous
avions la proue, il avait remarqu une grande noirceur.

Le pilote changea de couleur  ce rcit, jeta d'une main son turban sur
le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'cria-t-il,
nous sommes perdus! Personne de nous ne peut chapper au danger o nous
nous trouvons; et, avec toute mon exprience, il n'est pas en mon
pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de
se dsesprer ainsi: Hlas! sire, me rpondit-il, la tempte que nous
avons essuye nous a tellement gars de notre route, que demain  midi
nous nous trouverons prs de cette noirceur, qui n'est autre chose que
la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui
ds  prsent attire votre flotte,  cause des clous et des ferrements
qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons
demain  une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente,
que tous les clous se dtacheront, et iront se coller contre la
montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergs. Comme
l'aimant a la vertu d'attirer le fer  soi, et de se fortifier par cette
attraction, cette montagne, du ct de la mer, est couverte des clous
d'une infinit de vaisseaux qu'elle a fait prir, ce qui conserve et
augmente en mme temps cette vertu.

Cette montagne, poursuivit le pilote, est trs-escarpe, et au sommet il
y a un dme de bronze fin, soutenu de colonnes du mme mtal; au haut du
dme parat un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la
poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravs des
caractres talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette
statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de
tant d'hommes qui ont t submergs en cet endroit, et qu'elle ne
cessera d'tre funeste  tous ceux qui auront le malheur d'en approcher,
jusqu' ce qu'elle soit renverse.

Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit  pleurer, et ses larmes
excitrent celles de tout l'quipage. Je ne doutai pas moi-mme que je
ne fusse arriv  la fin de mes jours.

En effet, le lendemain matin, nous apermes  dcouvert la montagne
Noire; et l'ide que nous en avions conue nous la fit paratre plus
affreuse qu'elle n'tait. Sur le midi, nous nous en trouvmes si prs,
que nous prouvmes ce que le pilote nous avait prdit. Nous vmes voler
les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne,
o, par la violence de l'attraction, ils se collrent avec un bruit
horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abmrent dans la mer,
qui tait si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en
dcouvrir la profondeur. Tous mes gens furent noys; mais Dieu eut piti
de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche,
qui fut pousse par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis
pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder  un endroit o il
y avait des degrs pour monter au sommet...


XLV^{E} NUIT

Au nom de Dieu, ma soeur, s'cria le lendemain Dinarzade, continuez, je
vous en conjure, l'histoire du troisime Calender. Ma chre soeur,
rpondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:

A la vue de ces degrs, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni 
droite ni  gauche o l'on pt mettre le pied, et par consquent se
sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commenant 
monter. L'escalier tait si troit, si roide et si difficile, que pour
peu que le vent et eu de violence, il m'aurait renvers et prcipit
dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai
sous le dme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la
grce qu'il m'avait faite.

Je passai la nuit sous le dme. Pendant que je dormais, un vnrable
vieillard m'apparut, et me dit: coute, Agib: lorsque tu seras veill,
creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et
trois flches de plomb, fabriqus sous certaines constellations, pour
dlivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois
flches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval
de ton ct, que tu enterreras au mme endroit d'o tu auras tir l'arc
et les flches. Cela tant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au
pied du dme,  la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera monte, tu
verras aborder une chaloupe o il n'y aura qu'un seul homme avec une
rame  chaque main. Cet homme sera de bronze, mais diffrent de celui
que tu auras renvers. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de
Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre
mer, o tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu
que, comme je te l'ai dj dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu
pendant tout le voyage.

Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus veill, je me
levai extrmement consol de cette vision, et je ne manquai pas de faire
ce que le vieillard m'avait command. Je dterrai l'arc et les flches,
et les tirai contre le cavalier. A la troisime flche, je le renversai
dans la mer, et le cheval tomba de mon ct. Je l'enterrai  la place de
l'arc et des flches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'leva
peu  peu. Lorsqu'elle fut arrive au pied du dme,  la hauteur de la
montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait  moi. Je
bnis Dieu, voyant que les choses succdaient conformment au songe que
j'avais eu.

Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait
t dpeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de
Dieu; je ne dis pas mme un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de
bronze recommena de ramer en s'loignant de la montagne. Il vogua sans
discontinuer jusqu'au neuvime jour, que je vis des les qui me firent
esprer que je serais bientt hors du danger que j'avais  craindre.
L'excs de ma joie me fit oublier la dfense qui m'avait t faite: Dieu
soit bni! dis-je alors; Dieu soit lou!

Je n'eus pas achev ces paroles, que la chaloupe s'enfona dans la mer
avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du
jour du ct de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort
obscure succda; et comme je ne savais plus o j'tais, je nageais 
l'aventure. Mes forces s'puisrent  la fin, et je commenais 
dsesprer de me sauver, lorsque le vent venant  se fortifier, une
vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, o elle me
laissa en se retirant. Je me htai aussitt de prendre terre, de crainte
qu'une autre vague ne me reprt; bientt j'aperus un petit btiment qui
venait de terre ferme  pleines voiles, et avait la proue sur l'le o
j'tais.

Comme j'ignorais si les gens qui taient dessus seraient amis ou
ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le btiment vint se
ranger dans une petite anse, o dbarqurent dix esclaves qui portaient
une pelle et d'autres instruments propres  remuer la terre. Ils
marchrent vers le milieu de l'le, et  leur action, il me parut qu'ils
levaient une trappe. Ils retournrent ensuite au btiment, dbarqurent
plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois
aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps aprs avec un vieillard
qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, trs-bien
fait. Ils descendirent tous o la trappe avait t leve; et lorsqu'ils
furent remonts, qu'ils eurent abaiss la trappe, qu'ils l'eurent
recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse o tait le
navire, je remarquai que le jeune homme n'tait pas avec eux, d'o je
conclus qu'il tait rest dans le lieu souterrain: circonstance qui me
causa un extrme tonnement.

Le vieillard et les esclaves se rembarqurent; et le btiment ayant
remis  la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si
loign que je ne pouvais tre aperu de l'quipage, je descendis de
l'arbre, et me rendis promptement  l'endroit o j'avais vu remuer la
terre. Je la remuai  mon tour, jusqu' ce que, trouvant une pierre de
deux ou trois pieds en carr, je la levai, et je vis qu'elle couvrait
l'entre d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai
au bas d'une grande chambre o il y avait un tapis de pied et un sofa
garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche toffe, o le jeune
homme tait assis avec un ventail  la main. Je distinguai toutes ces
choses  la clart de deux bougies, aussi bien que des fruits et des
pots de fleurs qu'il avait prs de lui.

Le jeune homme fut effray de me voir; mais, pour le rassurer, je lui
dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi
et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la
moindre injure.


XLVI^{E} NUIT

Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade,
sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisime
Calender:

Le jeune homme, continua le troisime Calender, se rassura  ces
paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir prs de lui. Ds que
je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui
vous surprendra par sa singularit. Mon pre est un marchand joaillier
qui a acquis de grands biens par son travail et par son habilet dans sa
profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui
font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin
d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, o il
fournit les pierreries dont on a besoin.

Il y avait longtemps qu'il tait mari, sans avoir eu d'enfants,
lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie nanmoins ne serait
pas de longue dure: ce qui lui donna beaucoup de chagrin  son rveil.
Quelques jours aprs, ma mre lui annona qu'elle tait grosse; et le
temps o elle croyait avoir conu s'accordait fort avec le jour du songe
de mon pre. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut
une grande joie dans la famille.

Mon pre, qui avait exactement observ le moment de ma naissance,
consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident
jusqu' l'ge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la
vie, et il sera difficile qu'il en chappe. C'est qu'en ce temps-l,
ajoutrent-ils, la statue questre de bronze qui est au haut de la
montagne d'aimant aura t renverse dans la mer par le prince Agib,
fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours
aprs, votre fils doit tre tu par ce prince.

Comme cette prdiction s'accordait avec le songe de mon pre, il en fut
vivement frapp et afflig. Il ne laissa pas pourtant de prendre
beaucoup de soin de mon ducation, jusqu' cette prsente anne, qui est
la quinzime de mon ge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier
de bronze a t jet dans la mer par le prince que je viens de vous
nommer. Cette nouvelle lui a cot tant de pleurs et caus tant
d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'tat o il est.

Sur la prdiction des astrologues, il a cherch les moyens de tromper
mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris
la prcaution de faire btir cette demeure, pour m'y tenir cach durant
cinquante jours, ds qu'il apprendrait que la statue serait renverse.
C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'tait depuis dix jours, il est
venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il
viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne esprance; et
je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au
milieu d'une le dserte. Voil, seigneur, ce que j'avais  vous dire.

Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me
moquais en moi-mme des astrologues qui avaient prdit que je lui
terais la vie; et je me sentais si loign de vrifier la prdiction,
qu' peine eut-il achev de parler, je lui dis avec transport: Mon cher
seigneur, ayez de la confiance en la bont de Dieu, et ne craignez rien.
Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines
conjectures des astrologues vous font apprhender. Aprs cela, je
profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec
vous sur votre btiment, avec la permission de votre pre et la vtre.

Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa
confiance. Je me gardai bien, de peur de l'pouvanter, de lui dire que
j'tais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en
donner aucun soupon. Nous nous entretnmes de plusieurs choses jusqu'
la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous
mangemes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande
quantit, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand
il aurait eu d'autres htes que moi.

Nous emes le temps de contracter amiti ensemble. Je m'aperus qu'il
avait de l'inclination pour moi; et de mon ct j'en avais conu une si
forte pour lui, que je me disais souvent  moi-mme que les astrologues
qui avaient prdit au pre que son fils serait tu par mes mains
taient des imposteurs, et qu'il n'tait pas possible que je pusse
commettre une si mchante action. Enfin, madame, nous passmes
trente-neuf jours le plus agrablement du monde dans ce lieu souterrain.

Le quarantime jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'veillant, me
dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le matre: Prince, me
voil aujourd'hui au quarantime jour et je ne suis pas mort, grce 
Dieu et  votre bonne compagnie; bientt vous pourrez retourner dans
votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de
vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le
bain portatif; je veux me dcrasser et changer d'habit, pour mieux
recevoir mon pre.

Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tide, j'en remplis le
bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai
moi-mme. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais
prpar, et je le couvris de sa couverture. Aprs qu'il se fut repos,
et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de
m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafrachir.

De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis
dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je
demandai au jeune homme s'il ne savait pas o il y en avait. Il y en a
un, me rpondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tte.
Effectivement, j'y en aperus un; mais je me pressai si fort pour le
prendre, et dans le temps que je l'avais  la main mon pied s'embarrassa
de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si
malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonai le couteau dans
le coeur. Il expira dans le moment.

A ce spectacle, je poussai des cris pouvantables. Je me frappai la
tte, le visage et la poitrine. Je dchirai mon habit, et me jetai par
terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hlas! m'criai-je,
il ne lui restait que quelques heures pour tre hors du danger contre
lequel il avait cherch un asile; et dans le temps que je compte
moi-mme que le pril est pass, c'est alors que je deviens son
assassin, et que je rends la prdiction vritable. Mais, Seigneur,
ajoutai-je en levant la tte et les mains au ciel, je vous en demande
pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus
longtemps.


XLVII^{E} NUIT

Madame, poursuivi le troisime Calender en s'adressant  Zobide, aprs
le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reu la mort sans frayeur,
si elle s'tait prsente  moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous
arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.

Nanmoins, faisant rflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient
pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je
pouvais tre surpris par son pre, je sortis de cette demeure
souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse
pierre sur l'entre, et la couvris de terre.

J'eus  peine achev, que portant la vue sur la mer, du ct de la terre
ferme, j'aperus le btiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors,
me consultant sur ce que j'avais  faire, je dis en moi-mme: Si je me
fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrter et massacrer
peut-tre par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'tat o je
l'ai mis. Tout ce que je pourrai allguer pour me justifier ne le
persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le
moyen, me soustraire  son ressentiment, que de m'y exposer.

Il y avait prs du lieu souterrain un gros arbre, dont l'pais feuillage
me parut propre  me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plutt
plac de manire  ne pouvoir tre aperu, que je vis aborder le
btiment au mme endroit que la premire fois.

Le vieillard et les esclaves dbarqurent bientt, et s'avancrent vers
la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque
esprance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remue, ils
changrent de visage, et particulirement le vieillard. Ils levrent la
pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne
rpond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent
enfin tendu sur son lit, avec le couteau au milieu du coeur; car je
n'avais pas eu le courage de l'ter. A cette vue, ils poussrent des
cris de douleur qui renouvelrent la mienne: le vieillard en tomba
vanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportrent en haut
entre leurs bras, et le posrent au pied de l'arbre o j'tais. Mais,
malgr tous leurs soins, ce malheureux pre demeura longtemps en cet
tat, et leur fit plus d'une fois dsesprer de sa vie.

Il revint toutefois de ce long vanouissement. Alors les esclaves
apportrent le corps de son fils, revtu de ses plus beaux habillements;
et ds que la fosse qu'on lui faisait fut acheve, on l'y descendit. Le
vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baign de larmes, lui
jeta le premier un peu de terre; aprs quoi les esclaves en comblrent
la fosse.

Cela tant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlev et
embarqu avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accabl de
douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espce de brancard, et
transport dans le vaisseau, qui remit  la voile. Il s'loigna de l'le
en peu de temps, et je le perdis de vue...


XLVIII^{E} NUIT

Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisime
Calender, dit: Ma soeur, vous saurez que ce prince continua de les
raconter ainsi  Zobide et  sa compagnie:

Aprs le dpart, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je
restai seul dans l'le: je passais la nuit dans la demeure souterraine,
qui n'avait pas t rebouche; et le jour, je me promenais autour de
l'le, et m'arrtais dans les endroits les plus propres  prendre du
repos, quand j'en avais besoin.

Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-l,
je m'aperus que la mer diminuait considrablement, et que l'le
devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait.
Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un
petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et
n'eus de l'eau que jusqu' mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la
plage et sur le sable, que j'en fus trs-fatigu. A la fin, je gagnai un
terrain plus ferme; et j'tais dj assez loign de la mer, lorsque je
vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna
quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas
possible que ce feu se soit allum de lui-mme. Mais  mesure que je
m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientt que ce
que j'avais pris pour du feu tait un chteau de cuivre rouge, que les
rayons du soleil faisaient paratre de loin comme enflamm.

Je m'arrtai prs de ce chteau, et m'assis, autant pour en considrer
la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je
n'avais pas encore donn  cette maison magnifique toute l'attention
qu'elle mritait, quand j'aperus dix jeunes hommes fort bien faits,
qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant,
ils taient tous borgnes de l'oeil droit. Ils accompagnaient un
vieillard d'une taille haute et d'un air vnrable.

J'tais trangement tonn de rencontrer tant de borgnes  la fois, et
tous privs du mme oeil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit
par quelle aventure ils pouvaient tre rassembls, ils m'abordrent et
me tmoignrent de la joie de me voir. Aprs les premiers compliments,
ils me demandrent ce qui m'avait amen l.

Aprs que j'eus achev mon histoire, ces jeunes seigneurs me prirent
d'entrer avec eux dans le chteau. J'acceptai leur offre; nous
traversmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de
cabinets fort proprement meubls, et nous arrivmes dans un grand salon
o il y avait en rond dix petits sofas bleus et spars, tant pour
s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce
rond tait un onzime sofa moins lev et de la mme couleur, sur lequel
se plaa le vieillard dont on a parl, et les jeunes seigneurs
s'assirent sur les dix autres.

Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes
gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place,
et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que
du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'oeil droit;
contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosit.

Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais
il revint quelques moments aprs, apportant le souper des dix seigneurs,
auxquels il distribua  chacun sa portion en particulier. Il me servit
aussi la mienne, que je mangeai seul,  l'exemple des autres; et sur la
fin du repas, le mme vieillard nous prsenta une tasse de vin  chacun.

Enfin, un des seigneurs, faisant rflexion qu'il tait tard, dit au
vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous
apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le
vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'o il apporta sur sa tte
dix bassins l'un aprs l'autre tous couverts d'une toffe bleue. Il en
posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.

Ils dcouvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre,
du charbon en poudre et du noir  noircir. Ils mlrent toutes ces
choses ensemble, et commencrent  s'en frotter et barbouiller le
visage, de manire qu'ils taient affreux  voir. Aprs s'tre noircis
de la sorte, ils se mirent  pleurer,  se lamenter, et  se frapper la
tte et la poitrine, en criant sans cesse: Voil le fruit de notre
oisivet et de nos dbauches!

Ils passrent presque toute la nuit dans cette trange proccupation.
Ils la cessrent enfin; aprs quoi le vieillard leur apporta de l'eau
dont ils se lavrent le visage et les mains; ils quittrent aussi leurs
habits, qui taient gts, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne
paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses tonnantes dont je
venais d'tre spectateur.

Nous passmes la journe du lendemain  nous entretenir de choses
indiffrentes; et quand la nuit fut venue, aprs avoir tous soup
sparment, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes
seigneurs se barbouillrent, pleurrent, se frapprent, et crirent:
Voil le fruit de notre oisivet et de nos dbauches! Ils firent, le
lendemain et les nuits suivantes, la mme action.

A la fin, je ne pus rsister  ma curiosit, et les priai
trs-srieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je
pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'tait
pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les
nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me ft permis d'en
savoir les motifs.

Un des seigneurs me rpondit pour tous les autres: Ne vous tonnez pas
de notre conduite  votre gard; si jusqu' prsent nous n'avons pas
cd  vos prires, ce n'a t que par pure amiti pour vous, et que
pour vous pargner le chagrin d'tre rduit au mme tat o vous nous
voyez. Si vous voulez bien prouver notre malheureuse destine, vous
n'avez qu' parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous
nous demandez. Mais il y va de la perte de votre oeil droit. Il
n'importe, repartis-je; je vous dclare que si ce malheur m'arrive, je
ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'
moi-mme.

Les dix seigneurs, voyant que j'tais inbranlable dans ma rsolution,
prirent un mouton, qu'ils gorgrent; et aprs lui avoir t la peau,
ils me prsentrent le couteau dont ils s'taient servis, et me dirent:
Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons
bientt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous
vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous
nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur norme, qu'on appelle
roc, paratra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur
vous, et vous enlvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous pouvante
pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime
d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez  terre, fendez la peau
avec le couteau, et vous dveloppez. Ne vous arrtez point, marchez
jusqu' ce que vous arriviez  un chteau d'une grandeur prodigieuse,
tout couvert de plaques d'or, de grosses meraudes, et d'autres
pierreries fines. Nous avons t dans ce chteau tous tant que nous
sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu, ni de
ce qui nous est arriv; vous l'apprendrez par vous-mme...


XLIX^{E} NUIT

La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours
parler le Calender  Zobide:

Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je
viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi
du couteau qui m'avait t donn; et aprs que les jeunes seigneurs
eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissrent sur la
place, et se retirrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parl
ne fut pas longtemps  se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre
ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.

Lorsque je me sentis  terre, je ne manquai pas de me servir du couteau;
je fendis la peau, me dveloppai, et parus devant le roc, qui s'envola
ds qu'il m'aperut.

Dans l'impatience que j'avais d'arriver au chteau, je ne perdis point
de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journe
je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on
ne me l'avait dpeint.

La porte tait ouverte. J'entrai dans une cour carre, et si vaste qu'il
y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et
d'alos, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers
magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres
encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entre dans des
jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux
qui renfermaient des choses surprenantes  voir.

Je vis en face une porte ouverte, par o j'entrai dans un grand salon,
o taient assises quarante jeunes dames d'une beaut si parfaite que
l'imagination mme ne saurait aller au del. Elles taient habilles
trs-magnifiquement. Elles se levrent toutes ensemble, sitt qu'elles
m'aperurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de
grandes dmonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et
une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps,
dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous
marque assez que vous avez toutes les bonnes qualits que nous pouvons
souhaiter, et nous esprons que vous ne trouverez pas notre compagnie
dsagrable et indigne de vous.

Aprs beaucoup de rsistance de ma part, elles me forcrent de m'asseoir
dans une place un peu leve au-dessus des leurs. Comme je tmoignais
que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles;
vous tes ds ce moment notre seigneur, notre matre et notre juge; et
nous sommes vos esclaves, prtes  recevoir vos commandements.

Rien au monde, madame, ne m'tonna tant que l'ardeur et l'empressement
de ces dames  me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de
l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de
senteur sur les mains; celles-ci apportrent tout ce qui tait
ncessaire pour me faire changer d'habillement; celles-l servirent une
collation magnifique; et d'autres enfin se prsentrent le verre  la
main, prtes  me verser d'un vin dlicieux; et tout cela s'excutait
sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manires dont
j'tais charm. Je bus et mangeai. Aprs quoi, toutes les dames s'tant
places autour de moi, me demandrent une relation de mon voyage. Je
leur fis un dtail de mes aventures, qui dura jusqu' l'entre de la
nuit.


L^{E} NUIT

Sire, poursuivit la sultane, le prince Calender reprit sa narration en
ces termes:

Lorsque j'eus achev de raconter mon histoire aux quarante dames,
quelques-unes de celles qui taient assises le plus prs de moi
demeurrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il tait
nuit, se levrent, pour aller querir des bougies. Elles en apportrent
une prodigieuse quantit, qui rpara merveilleusement la clart du jour;
mais elles les disposrent avec tant de symtrie, qu'il semblait qu'on
n'en pouvait moins souhaiter.

D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et
d'autres mets propres  faire boire, et garnirent un buffet de plusieurs
sortes de vins et de liqueurs; d'autres enfin parurent avec des
instruments de musique. Quand tout fut prs, elles m'invitrent  me
mettre  table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurmes
assez longtemps. Celles qui devaient jouer des instruments et les
accompagner de leur voix se levrent, et firent un concert charmant. Les
autres commencrent une espce de bal, et dansrent deux  deux les unes
aprs les autres, de la meilleure grce du monde.

Il tait plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors
une des dames, prenant la parole, me dit: Vous tes fatigu du chemin
que vous avez fait aujourd'hui, il est temps que vous vous reposiez.
Votre appartement est prpar; en effet, on me conduisit  un
appartement magnifique, et je ne tardai pas  prendre le repos dont
j'avais le plus grand besoin...


LI^{E} NUIT

Le lendemain, la sultane,  son rveil, dit  Dinarzade: Voici de quelle
manire le prince, troisime Calender, reprit le fil de sa merveilleuse
histoire:

J'avais, dit-il,  peine achev de m'habiller le lendemain, que les
dames vinrent dans mon appartement, toutes pares autrement que le jour
prcdent. Elles me souhaitrent le bonjour, et me demandrent des
nouvelles de ma sant. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque
j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui tait encore
plus magnifique que le premier.

Nous passmes la journe presque toujours  table, et le soir en
divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point
ennuyer en rptant toujours la mme chose, je vous dirai que je passai
une anne entire avec les quarante dames, et que pendant tout ce
temps-l cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre
chagrin.

Au bout de l'anne (rien ne pouvait me surprendre davantage), les
quarante dames, au lieu de se prsenter  moi avec leur gaiet
ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrrent un matin
dans mon appartement les joues baignes de pleurs. Elles vinrent
m'embrasser tendrement l'une aprs l'autre, en me disant: Adieu, cher
prince, adieu; il faut que nous vous quittions.

Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur
affliction et de cette sparation dont elles me parlaient. Au nom de
Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir
de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me
rpondre prcisment: Plt  Dieu, dirent-elles, que nous ne vous
eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont
fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grce, cette
douceur, cet enjouement et ce mrite que vous avez. Nous ne savons
comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles
recommencrent  pleurer amrement. Mes aimables dames, repris-je, de
grce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre
douleur.

H bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que
nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble
avec l'agrment que vous avez vu; mais au bout de chaque anne, nous
sommes obliges de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs
indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de rvler; aprs quoi
nous revenons dans ce chteau. L'anne finit hier, il faut que nous vous
quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction.
Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses,
particulirement celles des cent portes, o vous trouverez de quoi
contenter votre curiosit, et adoucir votre solitude pendant notre
absence. Mais pour votre bien et pour notre intrt particulier, nous
vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous
l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous esprons que vous
profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du
bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cdiez  votre indiscrte
curiosit, vous vous feriez un tort considrable. Nous emporterions bien
la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense 
un prince tel que vous, que de douter de sa discrtion et de sa
retenue...


LII^{E} NUIT

Scheherazade s'adressant  Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majest
saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:

Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une
vritable douleur. Je ne manquai pas de leur tmoigner que leur absence
me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles
me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent
ensuite, et je restai seul dans le chteau.

Je fus sensiblement afflig de leur dpart; et quoique leur absence ne
dt tre que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un
sicle sans elles.

Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles
m'avaient donn, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme,  cela
prs, il m'tait permis de satisfaire ma curiosit, je pris la premire
des clefs des autres portes, qui taient ranges par ordre.

J'ouvris la premire porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel
je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.

Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je
n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conu ds lors une plus
grande ide des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis
l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle
qui suivait.

Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'tait pas
moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux,
arros non pas avec la mme profusion que le prcdent, mais avec un
plus grand mnagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur
n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse,
l'hyacinthe, l'anmone, la tulipe, la renoncule, l'oeillet, le lis, et
une infinit d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en
diffrents temps, se trouvaient l fleuries toutes  la fois; et rien
n'tait plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.

J'ouvris la troisime porte; je trouvai une volire trs-vaste. Elle
tait pave de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du
moins commun. La cage tait de sandal et de bois d'alos; elle
renfermait une infinit de rossignols, de chardonnerets, de serins,
d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais
entendu parler de ma vie. Les vases o taient leur grain et leur eau
taient de jaspe, ou d'agate la plus prcieuse.

D'ailleurs, cette volire tait d'une grande propret:  voir sa
capacit, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la
tenir aussi nette qu'elle tait; personne toutefois n'y paraissait, non
plus que dans les jardins o j'avais t, dans lesquels je n'avais pas
remarqu une mauvaise herbe, ni la moindre superfluit qui m'et bless
la vue.

Le soleil tait dj couch, et je me retirai charm du ramage de cette
multitude d'oiseaux qui cherchaient alors  se percher dans l'endroit le
plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis  mon
appartement, rsolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, 
l'exception de la centime.

Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrime porte. Je
mis le pied dans une grande cour environne d'un btiment d'une
architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description,
pour viter la prolixit.

Ce btiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait
entre dans un trsor; et de ces trsors, il y en avait plusieurs qui
valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des
monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus prcieuses,
qui taient grosses comme des oeufs de pigeon, surpassaient en nombre
les mdiocres. Dans le second trsor, il y avait des diamants, des
escarboucles et des rubis; dans le troisime, des meraudes; dans le
quatrime, de l'or en lingots; dans le cinquime, du monnay; dans le
sixime, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnay. Les
autres contenaient des amthystes, des chrysolithes, des topazes, des
opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres
fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la
cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement
de branches, mais mme d'arbres entiers.

Je ne m'arrterai point, madame,  vous faire le dtail de toutes les
autres choses rares et prcieuses que je vis les jours suivants. Je vous
dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour
ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit
 ma vue. Il ne restait plus que la centime porte, dont l'ouverture
m'tait dfendue...


LIII^{E} NUIT

Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte:

J'tais, dit-il, au quarantime jour depuis le dpart des charmantes
princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les
revoir devait servir de frein  ma curiosit; mais, par une faiblesse
dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai  la tentation
du dmon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livr
moi-mme  la peine que j'ai prouve.

J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je
n'eus pas avanc le pied pour entrer, qu'une odeur assez agrable, mais
contraire  mon temprament, me fit tomber vanoui. Nanmoins je revins
 moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte
et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosit, j'entrai.
Aprs avoir attendu quelque temps que le grand air et modr cette
odeur, je n'en fus plus incommod.

Je trouvai un lieu vaste, bien vot, et dont le pav tait parsem de
safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumes qui
rendaient l'odeur d'alos et d'ambre gris, y servaient de lumire, et
cette illumination tait encore augmente par des lampes d'or et
d'argent, remplies d'une huile compose de diverses sortes d'odeur.

Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirrent mon attention,
j'aperus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse
voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considrer de prs; je
trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage
excellent; que son auge, d'un ct, tait remplie d'orge mond et de
ssame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le
tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire
avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que
j'avais ramasse dans son curie magnifique. Mais  peine eut-il senti
le coup, qu'il se mit  hennir avec un bruit horrible; puis, tendant
des ailes dont je ne m'tais point aperu, il s'leva dans l'air  perte
de vue. Je ne songeai plus qu' me tenir ferme; et malgr la frayeur
dont j'tais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol
vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un chteau, o, sans
me donner le temps de mettre pied  terre, il me secoua si violemment,
qu'il me fit tomber en arrire; et du bout de sa queue il me creva
l'oeil droit.

Voil de quelle manire je devins borgne, et me souvins bien alors de ce
que m'avaient prdit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol
et disparut. Je me relevai, fort afflig du malheur que j'avais cherch
moi-mme. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon oeil, qui me
faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon
qui me fit connatre, par dix sofas disposs en rond et un autre moins
lev au milieu, que ce chteau tait celui d'o j'avais t enlev par
le roc.

Les dix jeunes seigneurs borgnes n'taient pas dans le salon. Je les y
attendis, et ils arrivrent peu de temps aprs avec le vieillard. Ils ne
parurent pas tonns de me revoir, ni de la perte de mon oeil. Nous
sommes bien fchs, me dirent-ils, de ne pouvoir vous fliciter sur
votre retour de la manire que nous le souhaiterions; mais nous ne
sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser,
leur rpondis-je, je me le suis attir moi-mme, et je m'en impute toute
la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir
des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui
vous est arriv nous est arriv aussi. Nous avons got toutes sortes de
plaisirs pendant une anne entire; et nous aurions continu de jouir du
mme bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant
l'absence des princesses. Vous n'avez pas t plus sage que nous, et
vous avez prouv la mme punition. Nous voudrions bien vous recevoir
parmi nous pour faire la pnitence que nous faisons, et dont nous ne
savons pas de combien sera la dure; mais nous vous avons dj dclar
les raisons qui nous en empchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous
en allez  la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit dcider de
votre destine.

Ils m'enseignrent la route que je devais tenir, et je me sparai d'eux.
Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de
Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arriv
aujourd'hui en cette ville  l'entre de la nuit. J'ai rencontr  la
porte ces Calenders mes confrres, tous trangers comme moi. Nous avons
t tous trois fort surpris de nous voir borgnes du mme oeil; mais nous
n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrce, qui nous
est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le
secours que vous nous avez gnreusement accord.

Le troisime Calender ayant achev de raconter son histoire, Zobide
prit la parole; et s'adressant  lui et  ses confrres: Allez, leur
dit-elle, vous tes libres tous trois, retirez-vous o il vous plaira.
Mais l'un d'entre eux lui rpondit: Madame, nous vous supplions de nous
pardonner notre curiosit, et de nous permettre d'entendre l'histoire de
ces seigneurs qui n'ont pas encore parl. Alors la dame, se tournant du
ct du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait
pas pour ce qu'ils taient, leur dit: C'est  vous  me raconter votre
histoire; parlez.

Le grand vizir Giafar, qui avait toujours port la parole, rpondit
encore  Zobide: Madame, pour vous obir, nous n'avons qu' rpter ce
que nous avons dj dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes,
poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons  Bagdad
ngocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan o nous
sommes logs. Nous avons dn aujourd'hui avec plusieurs autres
personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel,
aprs nous avoir rgals de mets dlicats et de vins exquis, a fait
venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs
d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attir
le guet, qui a arrt une partie des gens de l'assemble. Pour nous, par
bonheur nous nous sommes sauvs; mais comme il tait dj tard, et que
la porte de notre khan tait ferme, nous ne savions o nous retirer. Le
hasard a voulu que nous ayons pass par votre rue, et que nous ayons
entendu qu'on se rjouissait chez vous: cela nous a dtermins  frapper
 votre porte. Voil, madame, le compte que nous avons  vous rendre,
pour obir  vos ordres.

Zobide, aprs avoir cout ce discours, semblait hsiter sur ce qu'elle
devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplirent d'avoir
pour les prtendus marchands de Moussoul la mme bont qu'elle avait eue
pour eux. H bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez
tous la mme obligation. Je vous fais grce; mais c'est  condition que
vous sortirez tous de ce logis prsentement, et que vous vous retirerez
o il vous plaira. Zobide ayant donn cet ordre d'un ton qui marquait
qu'elle voulait tre obie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois
Calenders et le porteur sortirent sans rpliquer; car la prsence des
sept esclaves arms les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la
maison, et que la porte fut ferme, le calife dit aux Calenders, sans
leur faire connatre qui il tait: Et vous, seigneurs, qui tes
trangers et nouvellement arrivs en cette ville, de quel ct
allez-vous prsentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui
rpondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le
calife, nous allons vous tirer d'embarras. Aprs avoir achev ces
paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et
demain matin vous me les amnerez. Je veux faire crire leurs histoires;
elles mritent bien d'avoir place dans les annales de mon rgne.

Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se
retira dans sa maison; et le calife, accompagn de Mesrour, se rendit 
son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'oeil, tant il avait
l'esprit agit de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et
entendues. Il tait surtout fort en peine de savoir qui tait Zobide,
quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et
pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il tait encore
occup de ces penses. Il se leva, et se rendit dans la chambre o il
tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trne.

Le grand vizir arriva peu de temps aprs, et il lui rendit ses respects
 l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions 
rgler prsentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames
et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en
repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont
surpris.

Allez, faites venir ces dames, et amenez en mme temps les Calenders.
Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.

Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son matre, se
hta de lui obir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une
manire trs-honnte l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans
toutefois leur parler de ce qui s'tait pass la nuit chez elles.

Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui
prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps
d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parl
sans le connatre. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa
commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait.
Ce prince, pour garder la biensance devant tous les officiers de sa
maison qui taient prsents, fit placer les trois dames derrire la
portire de la salle conduisant  son appartement, et retint prs de lui
les trois Calenders, qui firent assez connatre par leur respect qu'ils
n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paratre.

Lorsque les dames furent places, le calife se tourna de leur ct, et
leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous
cette nuit dguis en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous
craindrez de m'avoir offens, et vous croirez peut-tre que je ne vous
ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment;
mais rassurez-vous: soyez persuades que j'ai oubli le pass, et que
je suis mme trs-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes
les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait
voir. Je me souviendrai toujours de la modration que vous etes aprs
l'incivilit que nous avons commise. J'tais alors marchand de Moussoul;
mais je suis  prsent Haroun-al-Raschid, le cinquime calife de la
glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophte. Je
vous ai mandes seulement pour savoir de vous qui vous tes, et vous
demander pour quel sujet l'une de vous, aprs avoir maltrait les deux
chiennes noires, a pleur avec elles. Je ne suis pas moins curieux
d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.

Quoique le calife et prononc ces paroles trs-distinctement et que les
trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de
crmonie, ne laissa pas de les leur rpter...

Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majest veut que je
lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bont de prolonger encore
ma vie jusqu' demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que
Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobide, qu'il n'avait pas peu
d'envie d'entendre.


LIV^{E} NUIT

Ma chre soeur, s'cria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je
vous en conjure, l'histoire de Zobide, car cette dame la raconta sans
doute au calife. Elle n'y manqua pas, rpondit Scheherazade. Ds que le
prince l'eut rassure par le discours qu'il venait de faire, elle lui
donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait.




HISTOIRE DE ZOBIDE


Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai  raconter 
Votre Majest est une des plus surprenantes dont on ait jamais ou
parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois soeurs, nes d'une
mme mre et d'un mme pre, et je vous dirai par quel accident trange
elles ont t changes en chiennes.

Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici prsentes, sont
aussi mes soeurs de mme pre, mais d'une autre mre. Celle qui a le
sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et
moi Zobide.

Aprs la mort de notre pre, et lorsque nous emes touch ce qui nous
appartenait, mes deux anes, car je suis la cadette, se marirent,
suivirent leurs maris, et me laissrent seule. Peu de temps aprs leur
mariage, le mari de la premire vendit tout ce qu'il avait de biens et
de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma soeur,
ils passrent tous deux en Afrique. L, le mari dpensa en bonne chre
et en dbauche tout son bien et celui que ma soeur lui avait apport.
Ensuite, se voyant rduit  la dernire misre, il trouva un prtexte
pour la rpudier et la chassa.

Elle revint  Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans
un si long voyage, et vint se rfugier chez moi, dans un tat si digne
de piti, qu'elle en aurait inspir aux coeurs les plus durs. Je la fis
entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma
soeur, vous tes mon ane, et je vous regarde comme ma mre. Pendant
votre absence, Dieu a bni le peu de bien qui m'est tomb en partage et
l'emploi que j'en fais  nourrir et  lever des vers  soie. Comptez
que je n'ai rien qui ne soit  vous, et dont vous ne puissiez disposer
comme moi-mme.

Nous demeurmes toutes deux, et vcmes ensemble pendant plusieurs mois
en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre
troisime soeur, et que nous tions surprises de ne pas apprendre de
ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais tat que notre ane. Son
mari l'avait traite de la mme sorte; je la reus avec la mme amiti.

Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que
Dieu avait bni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage
par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet,
je me rendis avec mes deux soeurs  Bassora, o j'achetai un vaisseau
tout quip, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de
Bagdad. Nous mmes  la voile avec un vent favorable, et nous sortmes
bientt du golfe Persique. Quand nous fmes en pleine mer, nous prmes
la route des Indes; et, aprs vingt jours de navigation, nous vmes
terre. C'tait une montagne fort haute, au pied de laquelle nous
apermes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent
frais, nous arrivmes de bonne heure au port, et nous y jetmes l'ancre.

Je n'eus pas la patience d'attendre que mes soeurs fussent en tat de
m'accompagner, je me fis dbarquer seule, et j'allai droit  la porte de
la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui
taient debout avec un bton  la main. Mais ils avaient tous l'air si
hideux, que j'en fus effraye. Remarquant toutefois qu'ils taient
immobiles, et qu'ils ne remuaient pas mme les yeux, je me rassurai; et
m'tant approche d'eux, je reconnus qu'ils taient ptrifis.

J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues o il y avait des
hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils
taient tous sans mouvement et ptrifis. Au quartier des marchands, je
trouvai la plupart des boutiques fermes, et j'aperus dans celles qui
taient ouvertes des personnes aussi ptrifies; je jetai la vue sur les
chemines, et n'en voyant pas sortir de fume, cela me fit juger que
tout ce qui tait dans les maisons, de mme que ce qui tait dehors,
tait chang, en pierre.

tant arrive dans une vaste place au milieu de la ville, je dcouvris
une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants
taient ouverts. Une portire d'toffe de soie paraissait tire devant,
et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Aprs avoir
considr le btiment, je ne doutai pas que ce ne ft le palais du
prince qui rgnait en ce pays-l. Mais, fort tonne de n'avoir
rencontr aucun tre vivant, j'allai jusque-l, dans l'esprance d'en
trouver quelqu'un. Je levai la portire; et, ce qui augmenta ma
surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes
ptrifis, les uns debout, et les autres assis, ou  demi couchs.

Je traversai une grande cour o il y avait beaucoup de monde: les uns
semblaient aller et les autres venir; nanmoins ils ne bougeaient de
leur place, parce qu'ils taient ptrifis comme ceux que j'avais dj
vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-l dans une troisime;
mais ce n'tait partout qu'une solitude, et il y rgnait un silence
affreux.

M'tant avance dans une quatrime cour, je vis en face un trs-beau
btiment dont les fentres taient fermes d'un treillis d'or massif. Je
jugeai que c'tait l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait
dans une grande salle plusieurs eunuques noirs ptrifis. Je passai
ensuite dans une chambre trs-richement meuble, o j'aperus une dame
aussi change en pierre. Je reconnus que c'tait la reine  une couronne
d'or qu'elle avait sur sa tte, et  un collier de perles trs-rondes,
et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de prs, et il me
parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.

J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette
chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa garni
d'une toffe des Indes  fond d'or, avec des figures d'hommes et
d'animaux en argent, trait d'un travail admirable...


LV^{E} NUIT

Sire, continua Zobide, de la chambre de la reine ptrifie je passai
dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques,
qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, o
il y avait un trne d'or massif, lev de quelques degrs, et enrichi de
grosses meraudes enchsses; et, sur le trne, un lit d'une riche
toffe, sur laquelle clatait une broderie de perles. Ce qui me surprit
plus que tout le reste, ce fut une lumire brillante qui partait de
dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et,
avanant la tte, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme
un oeuf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul dfaut. Il
brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'clat en le
regardant au jour.

Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre ct, un flambeau
allum dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance nanmoins me
fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car
je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allums
d'eux-mmes. Plusieurs autres singularits m'arrtrent dans cette
chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait
inestimable.

Comme toutes les portes taient ouvertes ou pousses seulement, je
parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais
dj vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui taient
remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces
merveilles, que je m'oubliai moi-mme. Je ne pensais plus ni  mon
vaisseau, ni  mes soeurs, je ne songeais qu' satisfaire ma curiosit.
Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il
tait temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par
o j'tais venue; mais il ne me fut pas ais de le retrouver. Je
m'garai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre
o tait le trne, le lit, le gros diamant et les flambeaux allums, je
rsolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin 
regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur
de me voir seule dans un lieu si dsert; et ce fut sans doute cette
crainte qui m'empcha de dormir.

Il tait environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui
lisait l'Alcoran de la mme manire et du ton que nous avons coutume de
le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai
aussitt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en
chambre du ct o j'entendais la voix. Je m'arrtai  la porte d'un
cabinet d'o je ne pouvais douter qu'elle ne partt. Je posai le
flambeau  terre, et regardant par une fente, il me parut que c'tait un
oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui
marquait o il fallait se tourner pour faire la prire, des lampes
suspendues et allumes, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire
blanche allums de mme.

Je vis aussi un petit tapis tendu, de la forme de ceux qu'on tend chez
nous pour se poser dessus et faire sa prire. Un jeune homme de bonne
mine, assis sur ce tapis, rcitait avec grande attention l'Alcoran qui
tait pos devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie
d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire
qu'il ft le seul vivant dans une ville o tout le monde tait ptrifi,
et je ne doutais pas qu'il n'y et en cela quelque chose de
trs-merveilleux.

Comme la porte n'tait que pousse, je l'ouvris; j'entrai, et me tenant
debout devant la niche, je fis cette prire  haute voix: Louange  Dieu
qui nous a favoriss d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la
grce de nous protger de mme jusqu' notre arrive en notre pays.
coutez-moi Seigneur, et exaucez ma prire.

Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous
prie de me dire qui vous tes, et ce qui vous a amene en cette ville
dsole. En rcompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est
arriv, pour quel sujet les habitants de cette ville sont rduits en
l'tat o vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf
dans un dsastre si pouvantable.

Je lui racontai en peu de mots d'o je venais, ce qui m'avait engage 
faire ce voyage, et de quelle manire j'avais heureusement pris port
aprs une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de
s'acquitter  son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui
tmoignai combien j'tais frappe de la dsolation affreuse que j'avais
remarque dans tous les endroits par o j'avais pass.

Ma chre dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de
patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un tui prcieux,
et le posa dans la niche. Il me fit asseoir prs de lui; et avant qu'il
comment son discours, je ne pus m'empcher de lui dire: Aimable
seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends
l'claircissement de tant de choses surprenantes qui ont frapp ma vue
depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma
curiosit ne saurait tre assez tt satisfaite. Parlez, je vous en
conjure; apprenez-moi par quel miracle vous tes seul en vie parmi tant
de personnes mortes d'une manire inoue.


LVI^{E} NUIT

Zobide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes:

Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez
la connaissance du vrai Dieu, par la prire que vous venez de lui
adresser. Vous allez entendre un effet trs-remarquable de sa grandeur
et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville tait la capitale d'un
puissant royaume dont le roi mon pre portait le nom. Ce prince, toute
sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets taient
mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des gants rebelles
 Dieu.

Quoique n d'un pre et d'une mre idoltres, j'ai eu le bonheur
d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane,
qui savait l'Alcoran par coeur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon
prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde
d'en reconnatre et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit  lire en arabe;
et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Ds que je
fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent
livre, et m'en inspirait tout l'esprit  l'insu de mon pre et de tout
le monde. Elle mourut; mais ce fut aprs m'avoir fait toutes les
instructions dont j'avais besoin pour tre pleinement convaincu des
vrits de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persist
constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en
horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.

Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout 
coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne
perdit une de ces paroles qu'elle dit: Habitants, abandonnez le culte
de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait misricorde.

La mme voix se fit our trois annes de suite: mais personne ne s'tant
converti, le dernier jour de la troisime,  trois ou quatre heures du
matin, tous les habitants gnralement furent changs en pierre en un
instant, chacun dans l'tat et la posture o il se trouva. Le roi mon
pre prouva le mme sort: il fut mtamorphos en une pierre noire, tel
qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mre eut une
pareille destine.

Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce chtiment
terrible. Depuis ce temps-l, je continue de le servir avec plus de
ferveur que jamais, et je suis persuad, ma belle dame, qu'il vous
envoie pour ma consolation: je lui en rends des grces infinies, car je
vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.

Prince, lui rpondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence
qui m'a attire dans votre port, pour vous prsenter l'occasion de vous
loigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut
vous persuader que je suis en quelque considration  Bagdad, o j'ai
laiss d'autres biens assez considrables. J'ose vous offrir une
retraite jusqu' ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire
du grand Prophte que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les
honneurs que vous mritez. Mon vaisseau est  votre service, et vous en
pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passmes le
reste de la nuit  nous entretenir de notre embarquement.

Ds que le jour parut, nous sortmes du palais et nous nous rendmes au
port, o nous trouvmes mes soeurs, le capitaine et mes esclaves fort en
peine de moi. Aprs avoir prsent mes soeurs au prince, je leur
racontai ce qui m'avait empch de revenir au vaisseau le jour
prcdent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la
dsolation d'une si belle ville.

Les matelots employrent plusieurs jours  dbarquer les marchandises
que j'avais apportes, et  embarquer  leur place tout ce qu'il y avait
de plus prcieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous
laissmes les meubles et une infinit de pices d'orfvrerie, parce que
nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux
pour transporter  Bagdad toutes les richesses que nous avions devant
les yeux.

Aprs que nous emes charg le vaisseau des choses que nous y voulmes
mettre, nous prmes les provisions et l'eau dont nous jugemes avoir
besoin pour notre voyage. Enfin, nous mmes  la voile avec un vent tel
que nous pouvions le souhaiter...


LVII^{E} NUIT

Zobide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:

Sire, dit-elle, le jeune prince, mes soeurs et moi, nous nous
entretenions tous les jours agrablement ensemble, mais, hlas! notre
union ne dura pas longtemps. Mes soeurs devinrent jalouses de
l'intelligence qu'elles remarqurent entre le jeune prince et moi, et me
demandrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque
nous serions arrives  Bagdad. Je m'aperus bien qu'elles ne me
faisaient cette question que pour dcouvrir mes sentiments. C'est
pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur
rpondis que je le prendrais pour mon poux; ensuite, me tournant vers
le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir.
D'abord que nous serons  Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma
personne, pour tre votre trs-humble esclave, pour vous rendre mes
services, et vous reconnatre pour le matre absolu de mes volonts.

Madame, rpondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour
moi, je vous dclare fort srieusement, devant mesdames vos soeurs, que
ds ce moment j'accepte de bon coeur l'offre que vous me faites, non pas
pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma
matresse, et je ne prtends avoir aucun empire sur vos actions. Mes
soeurs changrent de couleur  ce discours, et je remarquai depuis ce
temps-l qu'elles n'avaient plus pour moi les mmes sentiments
qu'auparavant.

Nous tions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, o,
avec le bon vent que nous avions toujours, j'esprais que nous
arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes
soeurs prirent leur temps, et me jetrent  la mer; elles traitrent de
la mme sorte le prince, qui fut noy. Je me soutins quelsques moments
sur l'eau, et par bonheur, ou plutt par miracle, je trouvai fond. Je
m'avanai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que
l'obscurit me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une
plage, et le jour me fit connatre que j'tais dans une petite le
dserte, situe  environ vingt milles de Bassora. J'eus bientt fait
scher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs
sortes de fruits, et mme de l'eau douce; ce qui me donna quelque
esprance que je pourrais conserver ma vie.

Je me reposais  l'ombre, lorsque je vis un serpent ail fort gros et
fort long, qui s'avanait vers moi en se dmenant  droite et  gauche,
et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je
me levai; et m'apercevant qu'il tait suivi d'un autre serpent plus gros
qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dvorer, j'en
eus piti. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre
une pierre qui se trouva par hasard auprs de moi; je la jetai de toute
ma force contre le plus gros serpent; je le frappai  la tte, et
l'crasai. L'autre, se sentant en libert, ouvrit aussitt ses ailes, et
s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose
extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis  l'ombre dans
un autre endroit, et je m'endormis.

A mon rveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir prs de moi
une femme noire, qui avait des traits vifs et agrables, et qui tenait 
l'attache deux chiennes de la mme couleur. Je me mis sur mon sant, et
lui demandai qui elle tait. Je suis, me rpondit-elle, le serpent que
vous avez dlivr de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru
ne pouvoir mieux reconnatre le service important que vous m'avez rendu
qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos
soeurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai t libre par vos
gnreux secours, j'ai appel plusieurs de mes compagnes, qui sont fes
comme moi; nous avons transport toute la charge de votre vaisseau dans
vos magasins  Bagdad, aprs quoi nous l'avons submerg. Ces deux
chiennes noires sont vos deux soeurs,  qui j'ai donn cette forme. Ce
chtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la
manire que je vous dirai.

A ces mots, la fe m'embrassa troitement d'un de ses bras, et les deux
chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi  Bagdad, o je vis
dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait t
charg. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me
dit: Sous peine d'tre change comme elles en chienne, je vous ordonne,
de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits
cent coups de fouet  chacune de vos soeurs, pour les punir du crime
qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince
qu'elles ont noy. Je fus oblige de lui promettre que j'excuterais son
ordre.

Depuis ce temps-l je les ai traites chaque nuit,  regret, de la mme
manire dont Votre Majest a t tmoin. Je leur tmoigne par mes pleurs
avec combien de douleur et de rpugnance je m'acquitte d'un si cruel
devoir.

Aprs avoir cout Zobide avec admiration, le calife fit prier, par son
grand vizir, l'agrable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi
elle tait marque de cicatrices...


LVIII^{E} NUIT




HISTOIRE D'AMINE


Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas rpter des choses dont
Votre Majest a dj t instruite par l'histoire de ma soeur, je vous
dirai que ma mre, ayant pris une maison pour passer son veuvage en
particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon pre m'avait
laiss,  un des plus riches hritiers de cette ville.

La premire anne de notre mariage n'tait pas coule, que je demeurai
veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait 
quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait
de reste pour me faire passer ma vie fort honntement. Cependant, ds
que les premiers six mois de mon deuil furent passs, je me fis faire
dix habits diffrents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient 
mille sequins chacun, et je commenai au bout de l'anne  les porter.

Un jour que j'tais seule occupe  mes affaires domestiques, on me vint
dire qu'une dame demandait  me parler. J'ordonnai qu'on la ft entrer.
C'tait une personne fort avance en ge. Elle me salua en baisant la
terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous
supplie d'excuser la libert que je prends de vous venir importuner: la
confiance que j'ai en votre charit me donne cette hardiesse. Je vous
dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se
marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes trangres, et que nous
n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de
la confusion; car nous voudrions faire connatre  la famille nombreuse
avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des
inconnues, et que nous avons quelque crdit. C'est pourquoi, ma
charitable dame, si vous avez pour agrable d'honorer ces noces de votre
prsence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de
notre pays connatront que nous ne sommes pas regardes ici comme des
misrables.

Ce discours, que la pauvre dame entremla de larmes, me toucha de
compassion. Ma bonne mre, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux
bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi o il faut
que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La
vieille dame, transporte de joie  cette rponse, fut plus prompte  me
baiser les pieds que je ne le fus  l'en empcher. Ma charitable dame,
reprit-elle en se relevant, Dieu vous rcompensera de la bont que vous
avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez
cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir,  l'heure
que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'
l'honneur de vous voir.

Aussitt qu'elle m'eut quitte, je pris celui de mes habits qui me
plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets,
des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les
plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.

La nuit commenait  paratre, lorsque la vieille dame arriva chez moi,
d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me
dit: Ma chre dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premires
dames de la ville, sont assembles; vous viendrez quand il vous plaira:
me voil prte  vous servir de guide. Nous partmes aussitt; elle
marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes
esclaves proprement habilles. Nous nous arrtmes dans une rue fort
large, nouvellement balaye et arrose,  une grande porte claire par
un fanal, dont la lumire me fit lire cette inscription qui tait
au-dessus de la porte en lettres d'or: _C'est ici la demeure ternelle
des plaisirs et de la joie_. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit 
l'instant.

On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, o je fus
reue par une jeune dame d'une beaut sans pareille. Elle vint au-devant
de moi; et aprs m'avoir embrasse et fait asseoir prs d'elle dans un
sofa, o il y avait un trne d'un bois prcieux, rehauss de diamants:
Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister  des noces;
mais j'espre que ces noces seront autres que celles que vous vous
imaginez. J'ai un frre, qui est le mieux fait et le plus accompli de
tous les hommes; il est si charm du portrait qu'il a entendu faire de
votre beaut, que son sort dpend de vous, et qu'il sera trs-malheureux
si vous n'avez piti de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le
monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre
alliance. Si mes prires, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les
joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous
fait de vous recevoir pour femme.

Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pense de me
remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne.
Ds que j'eus consenti  la chose par un silence accompagn d'une
rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un
cabinet s'ouvrit aussitt, et il en sortit un jeune homme d'un air
majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprs de moi; et
je connus, par l'entretien que nous emes, que son mrite tait encore
au-dessus de ce que sa soeur m'en avait dit.

Lorsqu'elle vit que nous tions contents l'un de l'autre, elle frappa
des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat
de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre tmoins qu'il
avait amens avec lui. La seule chose que mon nouvel poux exigea de moi
fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais  aucun homme qu'
lui. Notre mariage fut conclu et achev de cette manire; ainsi je fus
la principale actrice des noces auxquelles j'avais t invite
seulement.

Un mois aprs notre mariage, ayant besoin de quelque toffe, je demandai
 mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il
me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai
dj parl, qui tait de la maison, et deux de mes femmes esclaves.

Quand nous fmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma
bonne matresse, puisque vous cherchez une toffe de soie, il faut que
je vous mne chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de
toutes sortes; et, sans vous fatiguer  courir de boutique en boutique,
je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne
trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrmes dans
la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la
vieille dame de me montrer les plus belles toffes de soie qu'il et.

Le marchand me montra plusieurs toffes, dont l'une, m'ayant agr plus
que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il rpondit 
la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui
en ferai un prsent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot 
l'oreille. J'ordonnai  la vieille de lui dire qu'il tait bien hardi de
me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obir, elle me reprsenta
que ce que le marchand demandait n'tait pas une chose fort importante;
qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire
un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'toffe, que je fus assez simple
pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant,
afin qu'on ne me vt pas, et je me dvoilai; mais au lieu de me parler,
le marchand me mordit jusqu'au sang.

La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai vanouie, et je
demeurai assez longtemps en cet tat pour donner au marchand celui de
fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue  moi,
je me sentis la joue tout ensanglante. La vieille dame et mes femmes
avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde
qui accourut ne s'apert de rien, et crt que ce n'tait qu'une
faiblesse qui m'avait prise...


LIX^{E} NUIT

Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire:

La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrmement mortifie de
l'accident qui m'tait arriv, tcha de me rassurer. Ma bonne matresse,
me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je
vous ai amene chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne
l'aurais jamais cru capable d'une si grande mchancet; mais ne vous
affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis; je vous
donnerai un remde qui vous gurira en trois jours si parfaitement,
qu'il n'y paratra pas la moindre marque.

La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperut que j'avais la tte
enveloppe; il me demanda ce que j'avais. Je rpondis que c'tait un mal
de tte; et j'esprais qu'il en demeurerait l; mais il prit une bougie,
et voyant que j'tais blesse  la joue: D'o vient cette blessure? me
dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me
rsoudre  lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter
une toffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donne, un
porteur charg de bois avait pass si prs de moi dans une rue fort
troite, qu'un bton m'avait fait une gratignure au visage, mais que
c'tait peu de chose.

Cette raison mit mon mari en colre. Cette action, me dit-il, ne
demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police
d'arrter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre.
Dans la crainte que j'eus d'tre cause de la mort de tant d'innocents,
je lui dis: Seigneur, je serais fche qu'on ft une si grande
injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de
pardon, si j'avais caus ce malheur. Dites-moi donc sincrement,
reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.

Je lui repartis qu'elle m'avait t faite par l'inadvertance d'un
vendeur de balais mont sur un ne; qu'il venait derrire moi la tte
tourne d'un autre ct; que son ne m'avait pousse si rudement, que
j'tais tombe, et que j'avais donn de la joue contre du verre. Cela
tant, dit alors mon mari, le soleil ne se lvera pas demain que le
grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir
tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je,
je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment
donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux
absolument entendre de votre bouche la vrit. Seigneur, lui
rpondis-je, il m'a pris un tourdissement et je suis tombe; voil le
fait.

A ces dernires paroles, mon poux perdit patience. Ah! s'cria-t-il,
c'est trop longtemps couter des mensonges. En disant cela, il frappa
des mains, et trois esclaves entrrent. Tirez-la hors du lit, leur
dit-il, tendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves excutrent son
ordre; et comme l'un me tenait par la tte et l'autre par les pieds, il
commanda au troisime d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut
apport: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter
dans le Tigre; qu'il serve de pture aux poissons. C'est le chtiment
que je fais aux personnes  qui j'ai donn mon coeur et qui me manquent
de foi. Comme il vit que l'esclave ne se htait pas d'obir: Frappe
donc! continua-t-il. Qui t'arrte? qu'attends-tu? Madame, me dit alors
l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous
avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.

Je demandai la libert de dire un mot. Elle me fut accorde. Je soulevai
la tte, et regardant mon poux bien tendrement: Hlas! lui dis-je, en
quel tat me voil rduite! il faut donc que je meure dans mes plus
beaux jours! En ce moment, la vieille dame, qui avait t nourrice de
mon poux, entra; et se jetant  ses pieds pour tcher de l'apaiser: Mon
fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et lev, je vous
conjure de m'accorder sa grce. Considrez que l'on tue celui qui tue.
Elle pronona ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna
de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon poux.
H bien! dit-il  sa nourrice, pour l'amour de vous, je lui donne la
vie. Mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de
son crime.

A ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force, sur
les ctes et sur la poitrine, tant de coups d'une petite canne pliante
qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Aprs
cela, il me fit porter par les mmes esclaves, ministres de sa fureur,
dans une maison o la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit
quatre mois. Enfin je guris; mais les cicatrices que vous vtes hier,
contre mon intention, me sont restes depuis.

Ds que je fus en tat de marcher et de sortir, je voulus retourner  la
maison que j'avais eue de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la
place. Mon second poux, dans l'excs de sa colre, ne s'tait pas
content de la faire abattre, il avait fait mme raser toute la rue o
elle tait situe. Cette violence tait sans doute inoue; mais contre
qui aurais-je fait ma plainte?

Dsole, dpourvue de toutes choses, j'eus recours  ma chre soeur
Zobide, qui vient de raconter son histoire  Votre Majest, et je lui
fis le rcit de ma disgrce. Elle me reut avec sa bont ordinaire, et
m'exhorta  la supporter patiemment. Enfin, aprs m'avoir donn mille
marques d'amiti, elle me prsenta ma cadette, qui s'tait retire chez
elle aprs la mort de notre mre.

Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassembles, nous
rsolmes de vivre libres sans nous sparer jamais. Il y a longtemps que
nous menons cette vie tranquille; et comme je suis charge de la dpense
de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-mme faire les
provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier, et les fis
apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agrable, que nous
retnmes pour nous divertir. Votre Majest sait le reste. Le calife
Haroun-al-Raschid fut trs-content d'avoir appris ce qu'il voulait
savoir, et tmoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce
qu'il venait d'entendre.


LX^{E} NUIT

Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosit,
voulut donner des marques de sa grandeur et de sa gnrosit aux
Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de
sa bont. Sans se servir du ministre de son grand vizir, il dit
lui-mme  Zobide: Madame, cette fe qui se fit voir d'abord  vous en
serpent, et qui vous a impos une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle
point parl de sa demeure, ou plutt ne vous promit-elle pas de vous
revoir et de rtablir les deux chiennes en leur premier tat?

Commandeur des croyants, rpondit Zobide, j'ai oubli de dire  Votre
Majest que la fe me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en
me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa prsence, et qu'alors si je
voulais seulement brler deux brins de ces cheveux, elle serait  moi
dans le moment, quand elle serait au del du mont Caucase. H bien!
rpliqua le calife, faisons venir la fe; vous ne sauriez l'appeler plus
 propos, puisque je le souhaite.

Zobide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobide mit dessus tout
le paquet de cheveux. A l'instant mme le palais s'branla, et la fe
parut devant le calife, sous la figure d'une dame habille
trs-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle  ce prince, vous
me voyez prte  recevoir vos commandements. La dame qui vient de
m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en
marquer ma reconnaissance, je l'ai venge de la perfidie de ses soeurs,
en les changeant en chiennes; mais si Votre Majest le dsire, je vais
leur rendre leur figure naturelle.

Belle fe, lui rpondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand
plaisir: faites-leur cette grce: aprs cela, je chercherai les moyens
de les consoler d'une si rude pnitence; mais auparavant, j'ai encore
une prire  vous faire en faveur de la dame qui a t si cruellement
maltraite par un mari inconnu. Comme vous savez une infinit de choses,
il est  croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me
nommer le barbare qui ne s'est pas content d'exercer sur elle une si
grande cruaut, mais qui lui a mme enlev trs-injustement tout le bien
qui lui appartenait. Je m'tonne qu'une action si injuste, si inhumaine,
et qui fait tort  mon autorit, ne soit pas venue jusqu' moi.

Pour faire plaisir  Votre Majest, rpliqua la fe, je remettrai les
deux chiennes en leur premier tat; je gurirai la dame de ses
cicatrices, de manire qu'il ne paratra pas que jamais elle ait t
frappe; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter
ainsi.

Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobide; et lorsqu'on
les eut amenes, on prsenta une tasse pleine d'eau  la fe, qui
l'avait demande. Elle pronona dessus des paroles que personne
n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles
furent changes en deux dames d'une beaut surprenante, et les
cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fe dit au calife: Commandeur
des croyants, il faut vous dcouvrir prsentement qui est l'poux
inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort prs, puisque
c'est le prince Amin, votre fils an, frre du prince Mamoun, son
cadet. tant devenu passionnment amoureux de cette dame, sur le rcit
qu'on lui avait fait de sa beaut, il trouva un prtexte pour l'attirer
chez lui, o il l'pousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire
votre curiosit. En achevant ces paroles, elle salua le calife et
disparut.

Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient
d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera parl
ternellement. Il fit premirement appeler le prince Amin, son fils, lui
dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la
blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son pre lui parlt de la
reprendre, il la reprit  l'heure mme.

Le calife dclara ensuite qu'il donnait son coeur et sa main  Zobide,
et proposa les trois autres soeurs aux trois Calenders, fils de rois,
qui les acceptrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le
calife leur assigna  chacun un palais magnifique dans la ville de
Bagdad; il les leva aux premires charges de son empire, et les admit
dans ses conseils.

Il n'tait pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire,
qui avait t tant de fois interrompue et continue. Cela lui donna lieu
d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui
dit:




HISTOIRE DE SINDBAD LE MARIN


Sire, sous le rgne de ce mme calife Haroun-al-Raschid, dont je viens
de parler, il y avait  Bagdad un pauvre porteur qui se nommait Hindbad.
Un jour qu'il faisait une chaleur excessive, il portait une charge
trs-pesante d'une extrmit de la ville  une autre. Comme il tait
fort fatigu du chemin qu'il avait dj fait, et qu'il lui en restait
encore beaucoup  faire, il arriva dans une rue o rgnait un doux
zphyr, et dont le pav tait arros d'eau de rose. Ne pouvant dsirer
un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces,
il posa sa charge  terre, et s'assit dessus, auprs d'une grande
maison.

Il se sut bientt trs-bon gr de s'tre arrt en cet endroit; car son
odorat fut agrablement frapp d'un parfum exquis de bois d'alos et de
pastilles, qui sortait par les fentres de cet htel, et qui, se mlant
avec l'odeur de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela,
il out en dedans un concert de divers instruments, accompagns du
ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux
particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mlodie, et la fume
de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir, lui firent juger
qu'il y avait l quelque festin, et qu'on s'y rjouissait. Il voulut
savoir qui demeurait en cette maison qu'il ne connaissait pas bien,
parce qu'il n'avait pas eu occasion de passer souvent par cette rue.
Pour satisfaire sa curiosit, il s'approcha de quelques domestiques
qu'il vit  la porte, magnifiquement habills, et demanda  l'un d'entre
eux comment s'appelait le matre de cet htel. H quoi! lui rpondit le
domestique, vous demeurez  Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la
demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a
parcouru toutes les mers que le soleil claire? Le porteur, qui avait
ou parler des richesses de Sindbad, ne put s'empcher de porter envie 
un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse qu'il trouvait
la sienne dplorable. L'esprit aigri par ses rflexions, il leva les
yeux au ciel, et dit, assez haut pour tre entendu: Puissant crateur de
toutes choses, considrez la diffrence qu'il y a entre Sindbad et moi;
je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux; et j'ai bien de
la peine  me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge,
pendant que l'heureux Sindbad dpense avec profusion d'immenses
richesses, et mne une vie pleine de dlices. Qu'a-t-il fait pour
obtenir de vous une destine si agrable? Qu'ai-je fait pour en mriter
une si rigoureuse? En achevant ces paroles, il frappa du pied contre
terre, comme un homme entirement possd de sa douleur et de son
dsespoir.

Il tait encore occup de ses tristes penses, lorsqu'il vit sortir de
l'htel un valet qui vint  lui, et qui, le prenant par le bras, lui
dit: Venez, suivez-moi; le seigneur Sindbad, mon matre, veut vous
parler.


LXI^{E} NUIT

Sire, Votre Majest peut aisment s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu
surpris du compliment qu'on lui faisait. Aprs le discours qu'il venait
de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyt querir
pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut
s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la
rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le
pressa tellement sur l'ordre dont il tait charg, que le porteur fut
oblig de se rendre  ses instances.

Le valet l'introduisit dans une grande salle, o il y avait un bon
nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets
dlicats. On voyait  la place d'honneur un personnage grave, bien fait,
et vnrable par une longue barbe blanche; et derrire lui tait debout
une foule d'officiers et de domestiques fort empresss  le servir. Ce
personnage tait Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta  la
vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en
tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, aprs l'avoir fait
asseoir  sa droite, lui servit  manger lui-mme, et lui fit donner 
boire d'un excellent vin, dont le buffet tait abondamment garni.

Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient
plus, prit la parole; et s'adressant  Hindbad, qu'il traita de frre,
selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familirement, lui
demanda comment il se nommait et quelle tait sa profession. Seigneur,
lui rpondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon mtier.
Je suis bien aise de vous voir, reprit Sindbad, et je vous rponds que
la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais
apprendre de vous-mme ce que vous disiez tantt dans la rue. Sindbad,
avant de se mettre  table, avait entendu tout son discours par la
fentre; et c'tait ce qui l'avait oblig  le faire appeler.

A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tte, et
repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en
mauvaise humeur, et il m'est chapp quelques paroles indiscrtes que je
vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je
sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre
situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais
il faut que je vous tire d'une erreur o vous me paraissez tre  mon
gard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans
travail toutes les commodits et le repos dont vous me voyez jouir;
dsabusez-vous. Je ne suis parvenu  un tat si heureux qu'aprs avoir
souffert durant plusieurs annes tous les travaux du corps et de
l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs,
ajouta-t-il en s'adressant  toute la compagnie, je puis vous assurer
que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ter aux
hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers
pour en acqurir. Vous n'avez peut-tre entendu parler que confusment
de mes tranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans
les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en prsente, je
vais vous en faire un rapport fidle: je crois que vous ne serez pas
fchs de l'entendre.

Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulirement  cause du
porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on ft porter la
charge qu'il avait laisse dans la rue au lieu o Hindbad marqua qu'il
souhaitait qu'elle ft porte. Aprs cela, il parla dans ces termes:




PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN


J'avais hrit de ma famille des biens considrables, j'en dissipai la
meilleure partie dans les dbauches de ma jeunesse; mais je revins de
mon aveuglement, et, rentrant en moi-mme, je reconnus que les richesses
taient prissables, et qu'on en voyait bientt la fin quand on les
mnageait aussi mal que je faisais.

Frapp de toutes ces rflexions, je ramassai les dbris de mon
patrimoine. Je vendis  l'encan en plein march tout ce que j'avais de
meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui ngociaient par
mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons
conseils. Enfin, je rsolus de faire profiter le peu d'argent qui me
restait; et ds que j'eus pris cette rsolution, je ne tardai gure 
l'excuter. Je me rendis  Balsora, o je m'embarquai sur un vaisseau
que nous avions quip  frais communs.

Nous mmes  la voile, et prmes la route des Indes orientales par le
golfe Persique, qui est form par les ctes de l'Arabie Heureuse  la
droite, et par celles de Perse  la gauche.

Dans le cours de notre navigation, nous abordmes  plusieurs les, et
nous vendmes et changemes nos marchandises. Un jour que nous tions 
la voile, le calme nous prit vis--vis une petite le presque  fleur
d'eau, qui ressemblait  une prairie par sa verdure. Le capitaine fit
plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'quipage
qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y dbarqurent.

Mais dans le temps que nous nous divertissions  boire et  manger, et 
nous dlasser de la fatigue de la mer, l'le trembla tout  coup, et
nous donna une rude secousse...


LXII^{E} NUIT

Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperut, dit-il, du
tremblement de l'le dans le vaisseau, d'o l'on nous cria de nous
rembarquer promptement; que nous allions tous prir; que ce que nous
prenions pour une le tait le dos d'une baleine. Les plus diligents se
sauvrent dans la chaloupe, d'autres se jetrent  la nage. Pour moi,
j'tais encore sur l'le, ou plutt sur la baleine, lorsqu'elle se
plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre  une pice
de bois qu'on avait apporte du vaisseau pour faire du feu. Cependant le
capitaine, aprs avoir reu sur son bord les gens qui taient dans la
chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut
profiter d'un vent frais et favorable qui s'tait lev; il fit hisser
les voiles, et m'ta par l l'esprance de gagner le vaisseau.

Je demeurai donc  la merci des flots, pouss tantt d'un ct, et
tantt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour
et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je
dsesprais d'viter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement
contre une le. Le rivage en tait haut et escarp, et j'aurais eu
beaucoup de peine  y monter, si quelques racines d'arbres, que la
fortune semblait avoir conserves en cet endroit pour mon salut, ne m'en
eussent donn le moyen.

Alors, quoique je fusse trs-faible  cause du travail de la mer, et
parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour prcdent, je
ne laissai pas de me traner en cherchant des herbes bonnes  manger.
J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une
source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu  me rtablir. Les
forces m'tant revenues, je m'avanai dans l'le, marchant sans tenir de
route assure. J'entrai dans une belle plaine, o j'aperus de loin un
cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce ct-l, flottant entre la
crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte
plutt qu'une occasion de mettre ma vie en sret. Je remarquai, en
approchant, que c'tait une cavale attache  un piquet. Sa beaut
attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la
voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme
parut, vint  moi, et me demanda qui j'tais. Je lui racontai mon
aventure; aprs quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une
grotte, o il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins
tonnes de me voir que je ne l'tais de les trouver l.

Je mangeai de quelques mets qu'ils me prsentrent; puis, leur ayant
demand ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si dsert,
ils me rpondirent qu'ils taient palefreniers du roi Mihrage, souverain
de cette le; que chaque anne, dans la mme saison, ils avaient coutume
d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte
d'herbe toute particulire qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite
ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales
taient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous
les autres, et destins aux curies du roi.

Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'le avec les
cavales, et je les accompagnai. A notre arrive, le roi Mihrage,  qui
je fus prsent, me demanda qui j'tais, et par quelle aventure je me
trouvais dans ses tats. Ds que j'eus pleinement satisfait sa
curiosit, il me tmoigna qu'il prenait beaucoup de part  mon malheur.
En mme temps il ordonna qu'on et soin de moi, et que l'on me fournt
toutes les choses dont j'aurais besoin. Cela fut excut d'une manire
que j'eus sujet de me louer de sa gnrosit et de l'exactitude de ses
officiers.

Comme j'tais marchand, je frquentai les gens de ma profession. Je
recherchais particulirement ceux qui taient trangers, tant pour
apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un
avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est situe
sur le bord de la mer, et a un beau port o il aborde tous les jours des
vaisseaux de diffrents endroits du monde. Comme j'tais un jour sur le
port, un navire y vint aborder. Ds qu'il fut  l'ancre, on commena de
dcharger les marchandises; et les marchands  qui elles appartenaient
les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur
quelques ballots et sur l'criture qui marquait  qui ils taient, je
vis mon nom dessus. Et aprs les avoir attentivement examins, je ne
doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le
vaisseau o je m'tais embarqu  Balsora. Je reconnus mme le
capitaine; mais comme j'tais persuad qu'il me croyait mort, je
l'abordai, et lui demandai  qui appartenaient les ballots que je
voyais. J'avais sur mon bord, me rpondit-il, un marchand de Bagdad, qui
se nommait Sindbad. Un jour que nous tions prs d'une le,  ce qu'il
nous paraissait, il mit pied  terre avec plusieurs passagers dans cette
le prtendue, qui n'tait autre chose qu'une baleine d'une grosseur
norme, qui s'tait endormie  fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutt
chauffe par le feu qu'on avait allum sur son dos pour faire la
cuisine, qu'elle commena de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La
plupart des personnes qui taient dessus se noyrent, et le malheureux
Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots taient  lui, et j'ai rsolu de
les ngocier jusqu' ce que je rencontre quelqu'un de sa famille  qui
je puisse rendre le profit que j'aurai fait avec le principal.
Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et
qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise...


LXIII^{E} NUIT

Sindbad, poursuivant son histoire, dit  la compagnie:

Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu!
s'cria-t-il,  qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi
parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux prir Sindbad; les
passagers qui taient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire
que vous tes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience,
repartis-je au capitaine, et me faites la grce d'couter ce que j'ai 
vous dire. H bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous coute.
Je lui racontai alors de quelle manire je m'tais sauv, et par quelle
aventure j'avais rencontr les palefreniers du roi Mihrage, qui
m'avaient amen  sa cour.

Il se sentit branl de mon discours; mais il fut bientt persuad que
je n'tais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me
reconnurent et me firent de grands compliments, en me tmoignant la joie
qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-mme; et, se
jetant  mon cou: Dieu soit lou, me dit-il, de ce que vous tes
heureusement chapp  un si grand danger! je ne puis vous marquer assez
le plaisir que j'en ressens. Voil votre bien, prenez-le, il est  vous,
faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probit;
et, pour la reconnatre, je le priai d'accepter quelques marchandises
que je lui prsentai; mais il les refusa.

Je choisis ce qu'il y avait de plus prcieux dans mes ballots, et j'en
fis prsent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrce qui
m'tait arrive, il me demanda o j'avais pris des choses si rares. Je
lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bont
de m'en tmoigner de la joie; il accepta mon prsent, et m'en fit de
beaucoup plus considrables. Aprs cela, je pris cong de lui, et me
rembarquai sur le mme vaisseau. Nous passmes par plusieurs les, et
nous abordmes enfin  Balsora, d'o j'arrivai en cette ville avec la
valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reut, et je la revis
avec tous les transports que peut causer une amiti vive et sincre.
J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et
je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'tablis, rsolu
d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la
vie.

Sindbad s'tant arrt en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments
de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le rcit de
son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et
lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de
cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il;
retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes
aventures.

Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour prcdent, et
retourna chez le voyageur libral, qui le reut d'un air riant, et lui
fit mille caresses. D'abord que les convis furent tous arrivs, on
servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la
parole, et s'adressant  la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous
prie de me donner audience, et de vouloir bien couter les aventures de
mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles
du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces
termes:




SECOND VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN


J'avais rsolu, aprs mon premier voyage, de passer tranquillement le
reste de mes jours  Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier.
Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de
voyager et de ngocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises
propres  faire le trafic que je mditais, et je partis une seconde fois
avec d'autres marchands dont la probit m'tait connue. Nous nous
embarqumes sur un bon navire; et aprs nous tre recommands  Dieu,
nous commenmes notre navigation.

Nous allions d'les en les, et nous y faisions des trocs fort
avantageux. Un jour nous descendmes en une qui tait couverte de
plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si dserte, que nous n'y
dcouvrmes aucune habitation, ni mme aucune personne. Nous allmes
prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les
arrosaient.

Pendant que les uns se divertissaient  cueillir des fleurs et les
autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais port,
et m'assis prs d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient
un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; aprs quoi
le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis
longtemps; mais quand je me rveillai je ne vis plus le navire 
l'ancre...


LXIV^{E} NUIT

Je fus bien tonn, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau  l'ancre;
je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des
marchands qui taient descendus dans l'le avec moi. J'aperus seulement
le navire  la voile, mais si loign, que je le perdis de vue peu de
temps aprs.

Je vous laisse  imaginer les rflexions que je fis dans un tat si
triste. Mais tous mes regrets taient inutiles, et mon repentir hors de
saison.

A la fin, je me rsignai  la volont de Dieu, et, sans savoir ce que je
deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'o je regardai de
tous cts, pour voir si je ne dcouvrirais rien qui pt me donner
quelque esprance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et
le ciel; mais ayant aperu du ct de la terre quelque chose de blanc,
je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je
marchai vers cette blancheur, qui tait si loigne, que je ne pouvais
pas bien distinguer ce que c'tait.

Lorsque j'en fus  une distance raisonnable, je remarquai que c'tait
une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Ds que
j'en fus prs, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai
alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus
dcouvrir aucune, et il me parut qu'il tait impossible de monter
dessus, tant elle tait unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en
rondeur.

Le soleil alors tait prs de se coucher. L'air s'obscurcit tout  coup,
comme s'il et t couvert d'un nuage pais. Mais si je fus tonn de
cette obscurit, je le fus bien davantage, quand je m'aperus que celui
qui la causait tait un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur
extraordinaires, qui s'avanait de mon ct en volant. Je me souvins
d'un oiseau appel roc, dont j'avais souvent ou parler aux matelots, et
je conus que la grosse boule que j'avais tant admire devait tre un
oeuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour
le couver. En le voyant venir, je m'tais serr fort prs de l'oeuf, de
sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau, et ce pied tait aussi
gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile
dont mon turban tait environn, dans l'esprance que le roc, lorsqu'il
reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette le
dserte. Effectivement, aprs avoir pass la nuit en cet tat, d'abord
qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais
plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidit, que je ne me
sentais pas. Lorsque le roc fut pos, et que je me vis  terre, je
dliai promptement le noeud qui me tenait attach  son pied. J'avais 
peine achev de me dtacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une
longueur inoue. Il le prit et s'envola aussitt.

Le lieu o il me laissa tait une valle trs-profonde, environne de
toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue,
et tellement escarpes qu'il n'y avait aucun chemin par o l'on y pt
monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit 
l'le dserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien
gagn au change.

En marchant par cette valle, je remarquai qu'elle tait parseme de
diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris
beaucoup de plaisir  les regarder; mais j'aperus bientt de loin des
objets qui diminurent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans
effroi. C'tait un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il
n'y en avait pas un qui n'et englouti un lphant. Ils se retiraient
pendant le jour dans leurs antres, o ils se cachaient  cause du roc,
leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.

Je passai la journe  me promener dans la valle, et  me reposer de
temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil
se coucha; et,  l'entre de la nuit, je me retirai dans une grotte o
je jugeai que je serais en sret. J'en bouchai l'entre, qui tait
basse et troite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des
serpents, mais qui n'tait pas assez juste pour empcher qu'il n'y
pntrt un peu de lumire. Je soupai d'une partie de mes provisions, au
bruit des serpents qui commencrent  paratre. Leurs affreux
sifflements me causrent une frayeur extrme, et ne me permirent pas,
comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour
tant venu, les serpents se retirrent. Alors je sortis de ma grotte en
tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants
sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgr
l'inquitude dont j'tais agit, comme je n'avais pas ferm l'oeil de
toute la nuit, je m'endormis, aprs avoir fait encore un repas de mes
provisions. Mais j'tais  peine assoupi, que quelque chose qui tomba
prs de moi avec grand bruit me rveilla. C'tait une grosse pice de
viande frache, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du
haut des rochers, en diffrents endroits.

J'avais toujours tenu pour un conte fait  plaisir ce que j'avais ou
dire plusieurs fois  des matelots et  d'autres personnes, touchant la
valle des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands
pour en tirer ces pierres prcieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient
dit la vrit. En effet, ces marchands se rendent auprs de cette valle
dans le temps que les aigles ont des petits. Ils dcoupent de la viande
et la jettent par grosses pices dans la valle; les diamants sur la
pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce
pays-l plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pices de viande, et
les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pture
 leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par
leurs cris, les aigles  s'loigner, et prennent les diamants qu'ils
trouvent attachs aux pices de viande. Ils se servent de cette ruse,
parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de tirer les diamants de cette
valle, qui est un prcipice dans lequel on ne saurait descendre.

J'avais cru jusque-l qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet
abme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de
sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen
de conserver ma vie....


LXV^{E} NUIT

Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage  la
compagnie qui l'coutait: Je commenai, dit-il, par amasser les plus
gros diamants qui se prsentrent  mes yeux, et j'en remplis la bourse
de cuir qui m'avait servi  mettre mes provisions de bouche. Je pris
ensuite la pice de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai
fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet tat je
me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attache  ma
ceinture, de manire qu'elle ne pouvait tomber.

Je ne fus pas plutt dans cette situation, que les aigles vinrent
chacune se saisir d'une pice de viande qu'elles emportrent; et une des
plus puissantes m'ayant enlev de mme avec le morceau de viande dont
j'tais envelopp, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid.
Les marchands ne manqurent point alors de crier pour pouvanter les
aigles; et lorsqu'ils les eurent obliges  quitter leur proie, un
d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il
m'aperut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle
aventure je me trouvais l, il commena de me quereller, en me demandant
pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec
plus d'humanit lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous,
ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en
peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce
n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-mme, au fond de la valle,
ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je
la lui montrai. Je n'avais pas achev de parler, que les autres
marchands, qui m'aperurent, s'attrouprent autour de moi, fort tonns
de me voir; et j'augmentai leur surprise par le rcit de mon histoire.
Ils n'admirrent pas tant le stratagme que j'avais imagin pour me
sauver que ma hardiesse  le tenter.

Ils m'emmenrent au logement o ils demeuraient tous ensemble; et l,
leur ayant ouvert ma bourse en leur prsence, la grosseur de mes
diamants les surprit, et ils m'avourent que, dans toutes les cours o
ils avaient t, ils n'en avaient pas vu un qui en approcht. Je priai
le marchand  qui appartenait le nid o j'avais t transport (car
chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il
en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des
moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre
de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de
celui-ci, qui est assez prcieux pour m'pargner la peine de faire
dsormais d'autres voyages pour l'tablissement de ma petite fortune.

Il y avait dj plusieurs jours que les marchands jetaient des pices de
viande dans la valle; et comme chacun paraissait content des diamants
qui lui taient chus, nous partmes le lendemain tous ensemble, et nous
marchmes par de hautes montagnes o il y avait des serpents d'une
longueur prodigieuse, que nous emes le bonheur d'viter. Enfin, aprs
avoir touch  plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous
abordmes  Balsora, d'o je me rendis  Bagdad. J'y fis d'abord de
grandes aumnes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des
richesses immenses que j'avais apportes et gagnes avec tant de
fatigues.

Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore
cent sequins  Hindbad, qu'il invita  venir le lendemain entendre le
rcit du troisime.

Les convis retournrent chez eux, et revinrent le jour suivant  la
mme heure, de mme que le porteur, qui avait dj presque oubli sa
misre passe. On se mit  table; et aprs le repas, Sindbad, ayant
demand audience, fit de cette sorte le dtail de son troisime voyage.




TROISIME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN


J'eus bientt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais,
le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais
comme j'tais  la fleur de mon ge, je m'ennuyai de vivre dans le
repos; et, m'tourdissant sur les nouveaux prils que je voulais
affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que
je fis transporter  Balsora. L, je m'embarquai encore avec d'autres
marchands. Nous fmes une longue navigation, et nous abordmes 
plusieurs ports, o nous fmes un commerce considrable.

Un jour que nous tions en pleine mer, nous fmes battus d'une tempte
horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours,
et nous poussa devant le port d'une le o le capitaine aurait fort
souhait de se dispenser d'entrer; mais nous fmes bien obligs d'y
aller mouiller. Lorsqu'on eut pli les voiles, le capitaine nous dit:
Cette le, et quelques autres voisines, sont habites par des sauvages
tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains,
notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre rsistance, parce
qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous
arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se jetteraient tous sur nous et nous
assommeraient...


LXVI^{E} NUIT

Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'quipage dans une
grande consternation, et nous connmes bientt que ce qu'il venait de
nous dire n'tait que trop vritable. Nous vmes paratre une multitude
innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil
roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetrent  la nage, et
environnrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en
approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux
bords et aux cordages du navire, et grimprent de tous cts jusqu'au
tillac, avec une si grande agilit et avec tant de vitesse, qu'il ne
paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds.

Nous leur vmes faire cette manoeuvre avec la frayeur que vous pouvez
vous imaginer, sans oser nous mettre en dfense, ni leur dire un seul
mot, pour tcher de les dtourner de leur dessein, que nous souponnions
d'tre funeste. Effectivement, ils dlirent les voiles, couprent le
cble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et aprs avoir
fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous dbarquer. Ils
emmenrent ensuite le navire en une autre le d'o ils taient venus.
Tous les voyageurs vitaient avec soin celle o nous tions alors; et il
tait trs-dangereux de s'y arrter, pour la raison que vous allez
entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.

Nous nous loignmes du rivage, et en nous avanant dans l'le, nous
trouvmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangemes, pour
prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous tait
possible; car nous nous attendions tous  une mort certaine. En
marchant, nous apermes assez loin de nous un grand difice, vers
lequel nous tournmes nos pas. C'tait un palais bien bti et fort
lev, qui avait une porte d'bne  deux battants, que nous ouvrmes en
la poussant. Nous entrmes dans la cour, et nous vmes en face un vaste
appartement avec un vestibule, o il y avait, d'un ct, un monceau
d'ossements humains, et de l'autre, une infinit de broches  rtir.
Nous tremblmes  ce spectacle; et comme nous tions fatigus d'avoir
march, les jambes nous manqurent: nous tombmes par terre, saisis
d'une frayeur mortelle, et nous y demeurmes trs-longtemps immobiles.

Le soleil se couchait: tandis que nous tions dans l'tat pitoyable que
je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup
de bruit, et aussitt nous en vmes sortir une horrible figure d'homme
noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un
seul oeil, rouge et ardent comme un charbon allum, les dents de devant,
qu'il avait fort longues et fort aigus, lui sortaient de la bouche, qui
n'tait pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lvre infrieure
lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient  celles d'un
lphant, et lui couvraient les paules. Il avait les ongles crochus et
longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un gant si
effroyable, nous perdmes tous connaissance, et demeurmes comme morts.

A la fin nous revnmes  nous, et nous le vmes assis sous le vestibule,
qui nous examinait de tout son oeil. Quand il nous eut bien considrs,
il s'avana vers nous; et s'tant approch, il tendit la main sur moi,
me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous cts, comme un
boucher qui manie une tte de mouton. Aprs m'avoir bien regard, voyant
que j'tais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lcha.
Il prit les autres tour  tour, les examina de la mme manire; et
comme le capitaine tait le plus gras de tout l'quipage, il le tint
d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche
au travers du corps; ayant ensuite allum un grand feu, il le fit rtir,
et le mangea  son souper, dans l'appartement o il s'tait retir. Ce
repas achev, il revint sous le vestibule, o il se coucha, et
s'endormit en ronflant d'une manire plus bruyante que le tonnerre. Son
sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas
possible de goter la douceur du repos, et nous passmes la nuit dans la
plus cruelle inquitude dont on puisse tre agit. Le jour tant venu,
le gant se rveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais.

Lorsque nous le crmes loign, nous rompmes le triste silence que nous
avions gard toute la nuit; et nous affligeant tous comme  l'envi l'un
de l'autre, nous fmes retentir le palais de plaintes et de
gmissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous
n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'emes pas d'abord la pense de nous
dlivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile 
excuter, tait pourtant celle que nous devions naturellement former.

Nous dlibrmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous
dterminmes  aucun; et, nous soumettant  ce qu'il plairait  Dieu
d'ordonner de notre sort, nous passmes la journe  parcourir l'le, en
nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour prcdent. Sur le
soir, nous cherchmes quelque endroit pour nous mettre  couvert; mais
nous n'en trouvmes point, et nous fmes obligs, malgr nous, de
retourner au palais.

Le gant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos
compagnons: aprs quoi il s'endormit, et ronfla jusqu'au jour, qu'il
sortit, et nous laissa comme il avait dj fait. Notre condition nous
parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point
d'aller se prcipiter dans la mer, plutt que d'attendre une mort si
trange; et ceux-l excitaient les autres  suivre leur conseil. Mais un
de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est dfendu, dit-il,
de nous donner nous-mmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il
pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous dfaire du
barbare qui nous destine un trpas si funeste?

Comme il m'tait venu dans l'esprit un projet sur cela, je le
communiquai  mes camarades, qui l'approuvrent. Mes frres, leur dis-je
alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous
m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et
lorsqu'ils seront achevs, nous les laisserons sur la cte jusqu' ce
que nous jugions  propos de nous en servir. Cependant nous excuterons
le dessein que je vous ai propos pour nous dlivrer du gant; s'il
russit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque
vaisseau qui nous retire de cette le fatale; si au contraire nous
manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous
nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant  la fureur des flots
sur de si fragiles btiments, nous courons risque de perdre la vie; mais
quand nous devrions prir, n'est-il pas plus doux de nous laisser
ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a dj
dvor deux de nos compagnons? Mon avis fut got de tout le monde, et
nous construismes des radeaux capables de porter trois personnes.

Nous retournmes au palais vers la fin du jour, et le gant y arriva peu
de temps aprs nous. Il fallut encore nous rsoudre  voir rtir un de
nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manire nous nous vengemes
de la cruaut du gant. Aprs qu'il eut achev son dtestable souper, il
se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendmes
ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi,
nous prmes chacun une broche, nous en mmes la pointe dans le feu pour
la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonmes dans l'oeil en mme
temps, et nous le lui crevmes.

La douleur que sentit le gant lui fit pousser un cri effroyable. Il se
leva brusquement, et tendit les mains de tous cts pour se saisir de
quelqu'un de nous, afin de le sacrifier  la rage; mais nous emes le
temps de nous loigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les
endroits o il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Aprs nous
avoir cherchs vainement, il trouva la porte  ttons, et sortit avec
des hurlements pouvantables...


LXVII^{E} NUIT

Nous sortmes du palais aprs le gant, poursuivit Sindbad, et nous nous
rendmes au bord de la mer, dans l'endroit o taient nos radeaux. Nous
les mmes d'abord  l'eau, et nous attendmes qu'il ft jour pour nous
jeter dessus, suppos que nous vissions le gant venir  nous avec
quelque guide de son espce; mais nous nous flattions que s'il ne
paraissait pas lorsque le soleil serait lev, et que nous
n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'our, ce
serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous
proposions de rester dans l'le, et de ne pas nous risquer sur nos
radeaux. Mais  peine fut-il jour, que nous apermes notre cruel
ennemi, accompagn de deux gants  peu prs de sa grandeur qui le
conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient
devant lui  pas prcipits.

A cet objet, nous ne balanmes point  nous jeter sur nos radeaux, et
nous commenmes  nous loigner du rivage  force de rames. Les gants,
qui s'en aperurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la
rive, entrrent mme dans l'eau jusqu' la moiti du corps, et nous les
jetrent si adroitement, qu' la rserve du radeau sur lequel j'tais,
tous les autres en furent briss, et les hommes qui taient dessus se
noyrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes
nos forces, nous nous trouvmes les plus avancs dans la mer, et hors de
la porte des pierres.

Quand nous fmes en pleine mer, nous devnmes le jouet du vent et des
flots, qui nous jetaient tantt d'un ct, tantt d'un autre, et nous
passmes ce jour-l et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de
notre destine, mais le lendemain nous emes le bonheur d'tre pousss
contre une le, o nous nous sauvmes avec bien de la joie. Nous y
trouvmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour
rparer les forces que nous avions perdues.

Sur le soir, nous nous endormmes sur le bord de la mer; mais nous fmes
rveills par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de
ses cailles en rampant sur la terre. Il se trouva si prs de nous,
qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgr les cris et les efforts
qu'il put faire pour se dbarrasser du serpent, qui, le secouant 
plusieurs reprises, l'crasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous
prmes aussitt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous
fussions assez loigns, nous entendmes quelque temps aprs un bruit
qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il
avait surpris. En effet, nous les vmes le lendemain avec horreur. O
Dieu! m'criai-je alors,  quoi sommes-nous exposs! Nous nous
rjouissions hier d'avoir drob nos vies  la cruaut d'un gant et 
la fureur des eaux, et nous voil tombs dans un pril qui n'est pas
moins terrible.

Nous remarqumes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel
nous projetmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sret.
Nous mangemes encore des fruits comme le jour prcdent; et,  la fin
du jour, nous montmes sur l'arbre. Nous entendmes bientt le serpent,
qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre o nous tions. Il s'leva
contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui tait plus bas que
moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.

Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort
que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui
de mes deux compagnons; et cette pense me faisant frmir d'horreur, je
fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux
de vivre le plus longtemps qu'on peut, je rsistai  ce mouvement de
dsespoir, et me soumis  la volont de Dieu, qui dispose  son gr de
nos vies.

Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantit de menu bois,
de ronces et d'pines sches. J'en fis plusieurs fagots que je liai
ensemble, aprs en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en
liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tte. Cela
tant fait, je m'enfermai dans ce cercle  l'entre de la nuit, avec la
triste consolation de n'avoir rien nglig pour me garantir du cruel
sort qui me menaait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner
autour de l'arbre, cherchant  me dvorer; mais il n'y put russir, 
cause du rempart que je m'tais fabriqu; et il fit en vain, jusqu'au
jour, le mange d'un chat qui assige une souris dans un asile qu'il ne
peut forcer. Enfin, le jour tant venu, il se retira; mais je n'osai
sortir de mon fort que le soleil ne part.

Je me trouvai si fatigu du travail qu'il m'avait donn, j'avais tant
souffert de son haleine empeste, que la mort me paraissant prfrable 
cette horreur, je m'loignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la
rsignation o j'tais le jour prcdent, je courus vers la mer, dans le
dessein de m'y prcipiter la tte la premire.....


LXVIII^{E} NUIT

Sire, Sindbad, poursuivant son troisime voyage: Dieu dit-il, fut touch
de mon dsespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer,
j'aperus un navire assez loign du rivage. Je criai de toute ma force
pour me faire entendre, et je dpliai la toile de mon turban pour qu'on
me remarqut. Cela ne fut pas inutile: tout l'quipage m'aperut, et le
capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus  bord, les marchands et
les matelots me demandrent avec beaucoup d'empressement par quelle
aventure je m'tais trouv dans cette le dserte; et aprs que je leur
eus racont tout ce qui m'tait arriv, les plus anciens me dirent
qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des gants qui demeuraient
en cette le; qu'on leur avait assur que c'taient des anthropophages,
et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rtis.

Nous courmes la mer quelque temps; nous touchmes  plusieurs les, et
nous abordmes enfin  celle de Salahat, d'o l'on tire le sandal, qui
est un bois de grand usage dans la mdecine. Nous entrmes dans le port,
et nous y mouillmes. Les marchands commencrent  faire dbarquer leurs
marchandises pour les vendre ou les changer. Pendant ce temps-l, le
capitaine m'appela et me dit: Frre, j'ai en dpt des marchandises qui
appartiennent  un marchand qui a navigu quelque temps sur mon navire.
Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte 
ses hritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il
entendait parler taient dj sur le tillac. Il me les montra, en me
disant: Voil les marchandises en question; j'espre que vous voudrez
bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit d 
la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il
me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.

L'crivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des
marchands  qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous
quel nom il voulait qu'il enregistrt ceux dont il venait de me charger:
crivez, lui rpondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus
m'entendre nommer sans motion; et, envisageant le capitaine, je le
reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonn dans
l'le o je m'tais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis 
la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'tais pas
remis d'abord,  cause du changement qui s'tait fait en sa personne
depuis le temps que je ne l'avais vu.

Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'tonner s'il ne me
reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand  qui
taient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me rpondit-il, il se
nommait de la sorte; il tait de Bagdad, et il s'tait embarqu sur mon
vaisseau  Balsora. Un jour que nous descendmes dans une le pour faire
de l'eau et prendre quelques rafrachissements, je ne sais par quelle
mprise je remis  la voile sans prendre garde qu'il ne s'tait pas
embarqu avec les autres. Nous ne nous en apermes, les marchands et
moi, que quatre heures aprs. Nous avions le vent en poupe, et si frais,
qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le
reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurment, repartit-il.
H bien! capitaine, lui rpliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez
ce Sindbad que vous laisstes dans cette le dserte. Je m'endormis au
bord d'un ruisseau; et quand je me rveillai, je ne vis plus personne de
l'quipage. A ces mots, le capitaine s'attacha  me regarder...


LXIX^{E} NUIT

Le capitaine, dit Sindbad, aprs m'avoir fort attentivement considr,
me reconnut enfin. Dieu soit lou! s'cria-t-il en m'embrassant; je suis
ravi que la fortune ait rpar ma faute. Voil vos marchandises, que
j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les
ports o j'ai abord. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tir.
Je les pris, en tmoignant au capitaine toute la reconnaissance que je
lui devais.

De l'le de Salahat nous allmes  une autre, o je me fournis de clous
de girofle, de cannelle et d'autres piceries. Quand nous nous en fmes
loigns, nous vmes une tortue qui avait vingt coudes en longueur et
en largeur; nous remarqumes aussi un poisson qui tenait de la vache; il
avait du lait, et sa peau est d'une si grande duret, qu'on en fait
ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la
couleur d'un chameau. Enfin, aprs une longue navigation, j'arrivai 
Balsora, et de l je revins en cette ville de Bagdad avec tant de
richesses, que j'en ignorais la quantit. J'en donnai encore aux pauvres
une partie considrable, et j'ajoutai d'autres grandes terres  celles
que j'avais dj acquises.

Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisime voyage. Il fit donner
ensuite cent autres sequins  Hindbad, en l'invitant au repas du
lendemain et au rcit du quatrime voyage. Hindbad et la compagnie se
retirrent; et le jour suivant tant revenu, Sindbad prit la parole sur
la fin du dner, et continua ses aventures.




QUATRIME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN


Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris aprs mon
troisime voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me
dterminer  ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraner 
la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc
ordre  mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de dbit
dans les lieux o j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route
de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai  un
port de mer, o je m'embarquai. Nous mmes  la voile, et nous avions
dj touch  plusieurs ports de terre ferme et  quelques les
orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fmes surpris
d'un coup de vent, qui obligea le capitaine  faire amener les voiles,
et  donner tous les ordres ncessaires pour prvenir le danger dont
nous tions menacs. Mais toutes nos prcautions furent inutiles; la
manoeuvre ne russit pas bien; les voiles furent dchires en mille
pices; et le vaisseau, ne pouvant plus tre gouvern, donna sur des
rcifs, et se brisa de manire qu'un grand nombre de marchands et de
matelots se noyrent, et que la charge prit...


LXX^{E} NUIT

J'eus le bonheur, continua Sindbad, de mme que plusieurs autres
marchands et matelots, de me prendre  une planche. Nous fmes tous
emports par un courant vers une le qui tait devant nous. Nous y
trouvmes des fruits et de l'eau de source qui servirent  rtablir nos
forces. Nous nous reposmes mme la nuit dans l'endroit o la mer nous
avait jets, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire.
L'abattement o nous tions de notre disgrce nous en avait empchs.

Le jour suivant, ds que le soleil fut lev, nous nous loignmes du
rivage; et, avanant dans l'le, nous y apermes des habitations, o
nous nous rendmes. A notre arrive, des noirs vinrent  nous en
trs-grand nombre; ils nous environnrent, se saisirent de nos
personnes, en firent une espce de partage, et nous conduisirent ensuite
dans leurs maisons.

Nous fmes mens, cinq de mes camarades et moi, dans un mme lieu.
D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe,
en nous invitant par signes  manger. Mes camarades, sans faire
rflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultrent
que leur faim qui les pressait, et se jetrent dessus avec avidit. Pour
moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas
seulement en goter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps aprs je
m'aperus que l'esprit avait tourn  mes compagnons, et qu'en me
parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient.

On nous servit ensuite du riz prpar avec de l'huile de coco; et mes
camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangrent extraordinairement.
J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient d'abord prsent de
cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous ter par l le chagrin
que la triste connaissance de notre sort nous devait causer; et ils nous
donnaient du riz pour nous engraisser. Comme ils taient anthropophages,
leur intention tait de nous manger quand nous serions devenus gras.
C'est ce qui arriva  mes camarades, qui ignoraient leur destine, parce
qu'ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j'avais conserv le mien,
vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu d'engraisser comme les autres, je
devins encore plus maigre que je n'tais. La crainte de la mort, dont
j'tais incessamment frapp, tournait en poison tous les aliments que je
prenais. Je tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire, car les
noirs ayant assomm et mang mes compagnons, en demeurrent l; et me
voyant sec, dcharn, malade, ils remirent ma mort  un autre temps.

Cependant j'avais beaucoup de libert, et l'on ne prenait presque pas
garde  mes actions. Cela me donna lieu de m'loigner un jour des
habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperut, et
qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais,
au lieu de lui obir, je redoublai mes pas, et je fus bientt hors de sa
vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les
autres noirs s'taient absents et ne devaient revenir que sur la fin du
jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi,
tant assur qu'ils ne seraient plus  temps de courir aprs moi
lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu' la nuit, que je
m'arrtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres
dont j'avais fait provision. Mais je repris bientt mon chemin, et
continuai de marcher pendant sept jours, en vitant les endroits qui me
paraissaient habits. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en mme
temps de quoi boire et de quoi manger.

Le huitime jour, j'arrivai prs de la mer; j'aperus tout  coup des
gens blancs comme moi, occups  cueillir du poivre, dont il y avait l
une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis
nulle difficult de m'approcher d'eux....


LXXI^{E} NUIT

Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant
de moi ds qu'ils me virent. Ils me demandrent en arabe qui j'tais, et
d'o je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis
volontiers leur curiosit, en leur racontant de quelle manire j'avais
fait naufrage, et tais venu dans cette le, o j'tais tomb entre les
mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par
quel miracle tes-vous chapp  leur cruaut? Je leur fis le mme rcit
que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement tonns.

Je demeurai avec eux jusqu' ce qu'ils eussent amass la quantit de
poivre qu'ils voulurent; aprs quoi ils me firent embarquer sur le
btiment qui les avait amens, et nous nous rendmes dans une autre le
d'o ils taient venus. Ils me prsentrent  leur roi, qui tait un bon
prince. Il eut la patience d'couter le rcit de mon aventure, qui le
surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on et soin
de moi.

L'le o je me trouvais tait fort peuple et abondante en toutes sortes
de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville o le roi
demeurait. Cet agrable asile commena  me consoler de mon malheur; et
les bonts que ce gnreux prince avait pour moi achevrent de me rendre
content. En effet, il n'y avait personne qui ft mieux que moi dans son
esprit, et par consquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la
ville qui ne chercht l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus
bientt regard comme un homme n dans cette le, plutt que comme un
tranger.

Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde,
le roi mme, montait  cheval sans bride et sans triers. Cela me fit
prendre la libert de lui demander un jour pourquoi Sa Majest ne se
servait pas de ces commodits. Il me rpondit que je lui parlais de
choses dont on ignorait l'usage dans ses tats.

J'allai aussitt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une
selle sur le modle que je lui donnai. Le bois de la selle achev, je le
garnis moi-mme de bourre et de cuir, et l'ornai d'une broderie d'or.
Je m'adressai ensuite  un serrurier, qui me fit un mors de la forme que
je lui montrai, et je lui fis faire aussi des triers.

Quand ces choses furent dans un tat parfait, j'allai les prsenter au
roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et
fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en tmoigna sa joie par de
grandes largesses. Je ne pus me dfendre de faire plusieurs selles pour
ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me
firent tous des prsents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis
aussi pour les personnes les plus qualifies de la ville; ce qui me mit
dans une grande rputation, et me fit considrer de tout le monde.

Comme je faisais ma cour au roi trs-exactement, il me dit un jour:
Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te
chrissent  mon exemple. J'ai une prire  te faire, et il faut que tu
m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui rpondis-je, il n'y a
rien que je ne sois prt  faire pour marquer mon obissance  Votre
Majest: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, rpliqua
le roi, afin que le mariage t'arrte en mes tats, et que tu ne songes
plus  ta patrie. Comme je n'osais rsister  la volont du prince, il
me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche.
Aprs les crmonies des noces, je m'tablis chez la dame, avec laquelle
je vcus quelque temps dans une union parfaite. Nanmoins je n'tais pas
trop content de mon tat. Mon dessein tait de m'chapper  la premire
occasion, et de retourner  Bagdad, dont mon tablissement, tout
avantageux qu'il tait, ne pouvait me faire perdre le souvenir.

J'tais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec
lequel j'avais contract une amiti fort troite; tomba malade et
mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plong dans la
plus vive affliction: Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et
vous donne une longue vie! Hlas! me rpondit-il, comment voulez-vous
que j'obtienne la grce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure
 vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pense si
funeste, j'espre que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de
vous possder encore longtemps. Je souhaite, rpliqua-t-il, que votre
vie soit de longue dure; pour ce qui est de moi, mes affaires sont
faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma
femme. Telle est la coutume que nos anctres ont tablie dans cette le,
et qu'ils ont inviolablement garde: le mari vivant est enterr avec la
femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me
sauver; tout le monde subit cette loi.

Dans les temps qu'il m'entretenait de cette trange barbarie, dont la
nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins
arrivrent en corps pour assister aux funrailles. On revtit le cadavre
de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces,
et on la para de tous ses joyaux.

On l'enleva ensuite dans une bire dcouverte, et le convoi se mit en
marche. Le mari tait  la tte du deuil, et suivait le corps de sa
femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut
arriv, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits
profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ter de ses
habillements et de ses joyaux. Aprs cela le mari embrassa ses parents
et ses amis, et se laissa mettre sans rsistance dans une bire, avec un
pot d'eau et sept petits pains auprs de lui; puis on le descendit de la
mme manire qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'tendait en
longueur, et servait de bornes  la mer, et le puits tait trs-profond.
La crmonie acheve, on remit la pierre sur l'ouverture.

Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort
triste tmoin de ces funrailles. Toutes les autres personnes qui y
assistrent n'en parurent presque pas touches, par l'habitude de voir
souvent la mme chose. Je ne pus m'empcher de dire au roi ce que je
pensais l-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'tonner de
l'trange coutume qu'on a dans vos tats d'enterrer les vivants et les
morts. J'ai bien voyag, j'ai frquent les gens d'une infinit de
nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que
veux-tu, Sindbad, me rpondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis
soumis moi-mme: je serai enterr vivant avec la reine mon pouse, si
elle meurt la premire. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander 
Votre Majest si les trangers sont obligs d'observer cette coutume?
Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils
n'en sont pas excepts lorsqu'ils sont maris dans cette le.

Je m'en retournai tristement au logis avec cette rponse. La crainte que
ma femme ne mourt la premire, et qu'on ne m'enterrt tout vivant avec
elle, me faisait faire des rflexions trs-mortifiantes. Cependant, quel
remde apporter  ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre 
la volont de Dieu. Nanmoins je tremblais  la moindre indisposition
que je voyais  ma femme: mais, hlas! j'eus bientt la frayeur tout
entire. Elle tomba vritablement malade, et mourut en peu de jours...


LXXII^{E} NUIT

Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: tre enterr tout vif ne me
paraissait pas une fin moins dplorable que celle d'tre dvor par des
anthropophages: il fallait pourtant en passer par l. Le roi, accompagn
de toute sa cour, voulut honorer de sa prsence le convoi; et les
personnes les plus considrables de la ville me firent aussi l'honneur
d'assister  mon enterrement.

Lorsque tout fut prt pour la crmonie, on posa le corps de ma femme
dans une bire, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On
commena la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragdie, je
suivais immdiatement la bire de ma femme, les yeux baigns de larmes,
et dplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver  la montagne,
je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je
m'adressai au roi premirement, ensuite  ceux qui se trouvrent autour
de moi; et m'inclinant devant eux jusqu' terre, pour baiser le bord de
leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considrez,
disais-je, que je suis un tranger qui ne doit pas tre soumis  une loi
si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays.
J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut
attendri; au contraire, on se hta de descendre le corps de ma femme
dans le puits, et l'on m'y descendit un moment aprs dans une autre
bire dcouverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette
crmonie si funeste pour moi tant acheve, on remit la pierre sur
l'ouverture du puits, nonobstant l'excs de ma douleur et mes cris
pitoyables.

A mesure que j'approchais du fond, je dcouvrais,  la faveur du peu de
lumire qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain.
C'tait une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante
coudes de profondeur. Je sentis bientt une puanteur insupportable qui
sortait d'une infinit de cadavres que je voyais  droite et  gauche;
je crus mme entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus
vifs, pousser les derniers soupirs. Nanmoins, lorsque je fus en bas, je
sortis promptement de la bire, et m'loignai des cadavres en me
bouchant le nez. Je me jetai par terre, o je demeurai assez longtemps
plong dans les pleurs. Alors, faisant rflexion sur mon triste sort: Il
est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les dcrets de sa
providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te
vois rduit  mourir d'une mort si trange? Plt  Dieu que tu eusses
pri dans quelqu'un des naufrages dont tu es chapp! tu n'aurais pas 
mourir d'un trpas si lent et si terrible en toutes ses circonstances.
Mais tu te l'es attir par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne
devais-tu pas plutt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit
de tes travaux!

Telles taient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte
en me frappant la tte et l'estomac de rage et de dsespoir, et
m'abandonnant tout entier aux penses les plus dsolantes. Nanmoins
(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort  mon secours, quelque
misrable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi,
et me porta  prolonger mes jours. J'allai  ttons, et en me bouchant
le nez, prendre le pain et l'eau qui taient dans ma bire, et j'en
mangeai.

Quoique l'obscurit qui rgnait dans la grotte ft si paisse que l'on
ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois
de retrouver ma bire; et il me sembla que la grotte tait plus
spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord.
Je vcus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en
ayant plus, je me prparai  mourir...


LXXIII^{E} NUIT

Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis
lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le
mort tait un homme. Il est naturel de prendre des rsolutions extrmes
dans les dernires extrmits. Dans le temps qu'on descendait la femme,
je m'approchai de l'endroit o sa bire devait tre pose; et quand je
m'aperus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la
tte de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je
m'tais saisi. Elle en fut tourdie, ou plutt je l'assommai; et comme
je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de
l'eau qui taient dans la bire, j'eus des provisions pour quelques
jours. Au bout de ce temps-l, on descendit encore une femme morte et un
homme vivant; je tuai l'homme de la mme manire, et comme, par bonheur
pour moi, il y eut alors une espce de mortalit dans la ville, je ne
manquai pas de vivres, en mettant toujours en oeuvre la mme industrie.

Un jour que je venais d'expdier encore une femme, j'entendis souffler
et marcher. J'avanai du ct d'o partait le bruit; j'ous souffler
plus fort  mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui
prenait la fuite. Je suivis cette espce d'ombre qui s'arrtait par
reprises, et soufflait toujours en fuyant  mesure que j'en approchais.
Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperus enfin
une lumire qui ressemblait  une toile. Je continuai de marcher vers
cette lumire, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la
cachaient, mais je la retrouvais toujours; et,  la fin, je dcouvris
qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.

A cette dcouverte, je m'arrtai quelque temps pour me remettre de
l'motion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'tant
avanc jusqu' l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la
mer. Imaginez-vous l'excs de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine
 me persuader que ce n'tait pas une imagination. Lorsque je fus
convaincu que c'tait une chose relle, que mes sens furent rtablis en
leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avais entendue
souffler et que j'avais suivie tait un animal sorti de la mer, qui
avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repatre de corps morts.

J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle tait situe entre la ville
et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle tait
tellement escarpe, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je
me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grce qu'il venait
de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du
pain, que je revins manger  la clart du jour, de meilleur apptit que
je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterr dans ce lieu tnbreux.

J'y retournai encore, et allai amasser  ttons dans les bires tous les
diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les
riches toffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le
bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec
des cordes qui avaient servi  descendre les bires, et dont il y avait
une grande quantit. Je les laissai sur le rivage, en attendant une
bonne occasion, sans craindre que la pluie les gtt; car alors ce n'en
tait pas la saison.

Au bout de deux ou trois jours, j'aperus un navire qui ne faisait que
de sortir du port, et qui vint passer prs de l'endroit o j'tais. Je
fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour
me faire entendre. On m'entendit, et l'on dtacha la chaloupe pour me
venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle
disgrce je me trouvais en ce lieu, je rpondis que je m'tais sauv
d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient.
Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu o j'tais, et si
ce que je leur disais tait vraisemblable, se contentrent de ma rponse
et m'emmenrent avec mes ballots.

Quand nous fmes arrivs  bord, le capitaine, satisfait en lui-mme du
plaisir qu'il me faisait, et occup du commandement du navire, eut aussi
la bont de se payer du prtendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je
lui prsentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les
accepter.

Nous passmes devant plusieurs les, et, entre autres, devant l'le des
Cloches, loigne de dix journes de celle de Serendib, par un vent
ordinaire et rgl, et de six journes de l'le de Kela, o nous
abordmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre
trs-excellent.

Le roi de l'le de Kela est trs-riche, trs-puissant, et son autorit
s'tend sur toute l'le des Cloches, qui a deux journes d'tendue, et
dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair
humaine. Aprs que nous emes fait un grand commerce dans cette le,
nous remmes  la voile et abordmes  plusieurs autres ports. Enfin,
j'arrivai heureusement  Bagdad avec des richesses infinies, dont il est
inutile de vous faire le dtail. Pour rendre grces  Dieu des faveurs
qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumnes, tant pour l'entretien
de plusieurs mosques, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai
tout entier  mes parents et  mes amis, en me divertissant, et en
faisant bonne chre avec eux.

Sindbad finit en cet endroit le rcit de son quatrime voyage qui causa
encore plus d'admiration  ses auditeurs que les trois prcdents. Il
fit un nouveau prsent de cent sequins  Hindbad, qu'il pria, comme les
autres, de revenir le jour suivant,  la mme heure, pour dner chez lui
et entendre le dtail de son cinquime voyage.




CINQUIME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN


Les plaisirs, dit Sindbad, eurent encore assez de charmes pour effacer
de ma mmoire toutes les peines et les maux que j'avais soufferts, sans
pouvoir m'ter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi
j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des
voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer.
L, pour ne pas dpendre d'un capitaine, et pour avoir un navire  mon
commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et quiper un
 mes frais. Ds qu'il fut achev, je le fis charger; je m'embarquai
dessus, et comme je n'avais pas de quoi faire une charge entire, je
reus plusieurs marchands de diffrentes nations avec leurs
marchandises.

Nous fmes voile au premier bon vent, et prmes le large. Aprs une
longue navigation, le premier endroit o nous abordmes fut une le
dserte, o nous trouvmes l'oeuf d'un roc d'une grosseur pareille 
celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermait un petit roc prs
d'clore, dont le bec commenait  paratre....


LXXIV^{E} NUIT

Les marchands, poursuivit-il, qui s'taient embarqus sur mon navire, et
qui avaient pris terre avec moi, cassrent l'oeuf  grands coups de
hache, et firent une ouverture par o ils tirrent le petit roc par
morceaux, et le firent rtir. Je les avais avertis srieusement de ne
pas toucher  l'oeuf; mais ils ne voulurent pas m'couter.

Ils eurent  peine achev le rgal qu'ils venaient de se donner, qu'il
parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que
j'avais pris  gage pour conduire mon vaisseau, sachant par exprience
ce que cela signifiait, s'cria que c'taient le pre et la mre du
petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour
viter le malheur qu'il prvoyait. Nous suivmes son conseil avec
empressement, et nous remmes  la voile en diligence.

Cependant les deux rocs approchrent en poussant des cris effroyables,
qu'ils redoublrent quand ils eurent vu l'tat o l'on avait mis l'oeuf,
et que leur petit n'y tait plus. Dans le dessein de se venger, ils
reprirent leur vol du ct d'o ils taient venus, et disparurent
pendant quelque temps, pendant que nous fmes force de voiles pour nous
loigner, et prvenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.

Ils revinrent, et nous remarqumes qu'ils tenaient entre leurs griffes
chacun un morceau de rocher d'une grosseur norme. Lorsqu'ils furent
prcisment au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrtrent, et se soutenant
en l'air, l'un lcha la pice de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse
du timonier, qui dtourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba
pas dessus; elle tomba  ct dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une
manire que nous en vmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre
malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau,
qu'elle le rompit et brisa en mille pices. Les matelots et les
passagers furent tous crass du coup, ou submergs. Je fus submerg
moi-mme; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me
prendre  une pice du dbris. Ainsi, en m'aidant tantt d'une main,
tantt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent
et le courant qui m'taient favorables, j'arrivai enfin  une le dont
le rivage tait fort escarp. Je surmontai nanmoins cette difficult,
et me sauvai.

Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; aprs quoi
je me levai et m'avanai dans l'le, pour reconnatre le terrain. Il me
sembla que j'tais dans un jardin dlicieux; je voyais partout des
arbres, les uns chargs de fruits verts, et les autres de mres, et des
ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agrables dtours.
Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette
eau, qui m'invitait  boire. Puis je me levai, et marchai entre les
arbres, non sans quelque apprhension.

Lorsque je fus un peu avant dans l'le, j'aperus un vieillard qui me
parut fort cass. Il tait assis sur le bord d'un ruisseau; je
m'imaginai d'abord que c'tait quelqu'un qui avait fait naufrage comme
moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une
inclination de tte. Je lui demandai ce qu'il faisait l; mais au lieu
de me rpondre, il me fit signe de le charger sur mes paules, et de le
passer au del du ruisseau, en me faisant comprendre que c'tait pour
aller cueillir des fruits.

Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est
pourquoi, l'ayant charg sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez,
lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au
lieu de se laisser aller  terre (j'en ris encore toutes les fois que
j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru dcrpit, passa lgrement
autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait 
celle d'une vache, et se mit  califourchon sur mes paules, en me
serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'trangler. La
frayeur me saisit en ce moment, et je tombai vanoui...


LXXV^{E} NUIT

Nonobstant mon vanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard
demeura toujours attach  mon cou; il carta seulement un peu les
jambes, pour me donner lieu de revenir  moi. Lorsque j'eus repris mes
esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de
l'autre me frappant rudement le ct, il m'obligea de me lever malgr
moi. tant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forait de
m'arrter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il
ne quittait point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer
la nuit, il s'tendait par terre avec moi, toujours attach  mon cou.
Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'veiller;
ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds.
Reprsentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir charg
de ce fardeau, sans pouvoir m'en dfaire.

Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sches qui
taient tombes d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse;
et aprs l'avoir bien nettoye, j'exprimai dedans le jus de plusieurs
grappes de raisin, fruit que l'le produisait en abondance, et que nous
rencontrions  chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la
posai dans un endroit o j'eus l'adresse de me faire conduire par le
vieillard plusieurs jours aprs. L, je pris la calebasse, et, la
portant  ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour
quelque temps, le chagrin mortel dont j'tais accabl. Cela me donna de
la vigueur. J'en fus mme si rjoui, que je me mis  chanter et  sauter
en marchant.

Le vieillard, qui s'aperut de l'effet que cette boisson avait produit
en moi, et que je le portais plus lgrement que de coutume, me fit
signe de lui en donner  boire: je lui prsentai la calebasse, il la
prit; et comme la liqueur lui parut agrable, il l'avala jusqu' la
dernire goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi
s'enivra-t-il, et bientt la fume du vin lui montant  la tte, il
commena de chanter  sa manire, et de se trmousser sur mes paules.
Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans
l'estomac, et ses jambes se relchrent peu  peu; de sorte que, voyant
qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, o il demeura sans
mouvement. Alors je pris une trs-grosse pierre et lui crasai la tte.

Je sentis une grande joie de m'tre dlivr pour jamais de ce maudit
vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, o je rencontrai des
gens d'un navire qui venait de mouiller l pour faire de l'eau, et
prendre en passant quelques rafrachissements. Ils furent extrmement
tonns de me voir, et d'entendre le dtail de mon aventure. Vous tiez
tomb, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous
tes le premier qu'il n'ait pas trangl; il n'a jamais abandonn ceux
dont il s'tait rendu matre, qu'aprs les avoir touffs; et il a rendu
cette le fameuse par le nombre de personnes qu'il a tues: les matelots
et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne
compagnie.

Aprs m'avoir inform de ces choses, ils m'emmenrent avec eux dans leur
navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il
apprit tout ce qui m'tait arriv. Il remit  la voile; et, aprs
quelques jours de navigation, nous abordmes au port d'une grande ville
dont les maisons taient bties de bonnes pierres.

Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amiti, m'obligea de
l'accompagner, et me conduisit dans un logement destin pour servir de
retraite aux marchands trangers. Il me donna un grand sac; ensuite
m'ayant recommand  quelques gens de la ville qui avaient un sac comme
moi, et les ayant pris de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me
dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous
cartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna
des vivres pour la journe, et je partis avec ces gens.

Nous arrivmes  une grande fort d'arbres extrmement hauts et fort
droits, et dont le tronc tait si lisse, qu'il n'tait pas possible de
s'y prendre pour monter jusqu'aux branches o tait le fruit. Tous les
arbres taient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit
et en remplir nos sacs. En entrant dans la fort, nous vmes un grand
nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous ds
qu'ils nous aperurent, et qui montrent jusqu'au haut des arbres avec
une agilit surprenante....


LXXVI^{E} NUIT

Les marchands avec qui j'tais, continua Sindbad, ramassrent des
pierres, et les jetrent de toute leur force au haut des arbres contre
les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits
de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des
gestes qui marquaient leur colre et leur animosit. Nous amassions les
cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les
singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il
nous et t impossible d'avoir autrement.

Lorsque nous en emes plein nos sacs, nous nous en retournmes  la
ville, o le marchand qui m'avait envoy  la fort me donna la valeur
du sac de cocos que j'avais apport.

Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la mme chose,
jusqu' ce que vous ayez gagn de quoi vous reconduire chez vous. Je le
remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un
si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considrable.

Le vaisseau sur lequel j'tais venu avait fait voile avec des marchands
qui l'avaient charg de cocos qu'ils avaient achets. J'attendis
l'arrive d'un autre, qui aborda bientt au port de la ville pour faire
un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui
m'appartenait, et lorsqu'il fut prt  partir, j'allai prendre cong du
marchand  qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec
moi, parce qu'il n'avait pas encore achev ses affaires.

Nous mmes  la voile, et prmes la route de l'le o le poivre croit
en plus grande abondance. De l nous gagnmes l'le de Comari, qui porte
la meilleure espce de bois d'alos, et dont les habitants se sont fait
une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de
dbauche.

J'changeai mon coco dans ces deux les contre du poivre et du bois
d'alos, et me rendis avec d'autres marchands  la pche des perles, o
je pris des plongeurs  gage pour mon compte. Ils m'en pchrent un
grand nombre de trs-grosses et de trs-parfaites. Je me remis en mer
avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement  Balsora; de l je
revins  Bagdad, o je fis de trs-grosses sommes d'argent du poivre, du
bois d'alos et des perles que j'avais apports. Je distribuai en
aumnes la dixime partie de mon gain, de mme qu'au retour de mes
autres voyages, et je cherchai  me dlasser de mes fatigues dans toutes
sortes de divertissements.

Ayant achev ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins  Hindbad, qui
se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la mme compagnie
se trouva chez le riche Sindbad, qui, aprs l'avoir rgale comme les
jours prcdents, demanda audience, et fit le rcit de son sixime
voyage de la manire que je vais vous le raconter.




SIXIME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN


Mes seigneurs, leur dit-il, vous tes sans doute en peine de savoir
comment, aprs avoir fait cinq voyages et avoir essuy tant de prils,
je pus me rsoudre encore  tenter la fortune, et  chercher de
nouvelles disgrces. J'en suis tonn moi-mme quand j'y fais rflexion;
et il fallait assurment que j'y fusse entran par mon toile. Quoi
qu'il en soit, au bout d'une anne de repos, je me prparai  faire un
sixime voyage, malgr les prires de mes parents et de mes amis, qui
firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.

Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une
fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai  un
port de mer o je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine tait
rsolu de faire une longue navigation. Elle fut trs-longue  la vrit,
mais en mme temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote
perdirent leur route, de manire qu'ils ignoraient o nous tions. Ils
la reconnurent enfin; mais nous n'emes pas sujet de nous en rjouir,
tout ce que nous tions de passagers; et nous fmes un jour dans un
tonnement extrme de voir le capitaine quitter son poste en poussant
des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa
la tte comme un homme  qui le dsespoir a troubl l'esprit. Nous lui
demandmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous
rpondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus
dangereux. Un courant trs-rapide emporte le navire, et nous allons tous
prir dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous dlivre de ce
danger. Nous ne saurions en chapper, s'il n'a piti de nous. A ces
mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se
rompirent dans la manoeuvre, et le navire, sans qu'il ft possible d'y
remdier, fut emport par le courant au pied d'une montagne
inaccessible, o il choua et se brisa, de manire pourtant qu'en
sauvant nos personnes, nous emes encore le temps de dbarquer nos
vivres et nos plus prcieuses marchandises.

Cela tant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a
plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le
dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de
ceux qui y ont t jets avant nous ne s'en est retourn chez soi. Ce
discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous
embrassmes les uns les autres les larmes aux yeux, en dplorant notre
malheureux sort.

La montagne au pied de laquelle nous tions faisait la cte d'une le
fort longue et trs-vaste. Cette cte tait toute couverte de dbris de
vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinit d'ossements
qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur,
nous jugemes qu'il s'y tait perdu bien du monde. C'est aussi une chose
presque incroyable, que la quantit de marchandises et de richesses qui
se prsentaient  nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent
qu' augmenter la dsolation o nous tions. Au lieu que partout
ailleurs les rivires sortent de leur lit pour se jeter dans la mer,
tout au contraire une grosse rivire d'eau douce s'loigne de la mer, et
pntre dans la cte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture
est extrmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce
lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou
d'autres pierres prcieuses. On y voit aussi la source d'une espce de
poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et
rendent ensuite chang en ambre gris, que les vagues rejettent sur la
grve qui en est couverte. Il y crot aussi des arbres, dont, la plupart
sont de bois d'alos, qui ne le cdent point en bont  ceux de Comari.

Nous demeurmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et
nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partag nos
vivres galement: ainsi chacun vcut plus ou moins longtemps que les
autres, selon son temprament, et suivant l'usage qu'il fit de ses
provisions.


LXXVII^{E} NUIT

Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrs par
les autres; pour moi, je rendis les derniers devoirs  tous mes
compagnons; et il ne faut pas s'en tonner, car, outre que j'avais mieux
mnag qu'eux les provisions qui m'taient tombes en partage, j'en
avais encore en particulier d'autres dont je m'tais bien gard de faire
part  mes camarades. Nanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me
restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller
loin; de sorte que je creusai moi-mme mon tombeau, rsolu de me jeter
dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai
qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empcher de me reprsenter
que j'tais la cause de ma perte, et de me repentir de m'tre engag
dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas mme aux rflexions; je
m'ensanglantai les mains  belles dents, et peu s'en fallut que je ne
htasse ma mort.

Mais Dieu eut encore piti de moi, et m'inspira la pense d'aller
jusqu' la rivire qui se perdait sous la vote de la grotte. L, aprs
avoir examin la rivire avec beaucoup d'attention, je dis en moi-mme:
Cette rivire qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par
quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au
courant de l'eau, j'arriverai  une terre habite, ou je prirai: si je
pris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au
contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'viterai la triste destine
de mes camarades, mais je trouverai peut-tre une nouvelle occasion de
m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet
affreux cueil, pour me ddommager de mon naufrage avec usure?

Je n'hsitai pas de travailler au radeau aprs ce raisonnement; je le
fis de bonnes pices de bois et de gros cbles, car j'en avais 
choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit
btiment assez solide. Quand il fut achev, je le chargeai de quelques
ballots de rubis, d'meraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et
d'toffes prcieuses. Ayant mis toutes ces choses en quilibre, et les
ayant bien attaches, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites
rames que je n'avais pas oubli de faire; et me laissant aller au cours
de la rivire, je m'abandonnai  la volont de Dieu.

Sitt que je fus sous la vote, je ne vis plus de lumire, et le fil de
l'eau m'entrana sans que je pusse remarquer o il m'emportait. Je
voguai quelques jours dans cette obscurit, sans jamais apercevoir le
moindre rayon de lumire. Je trouvai une fois la vote si basse, qu'elle
pensa me blesser la tte; ce qui me rendit fort attentif  viter un
pareil danger. Pendant ce temps-l, je ne mangeais des vivres qui me
restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie.
Mais, avec quelque frugalit que je pusse vivre, j'achevai de consumer
mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en dfendre, un doux sommeil
vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais
en me rveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au
bord d'une rivire o mon radeau tait attach, et au milieu d'un grand
nombre de noirs. Je me levai ds que je les aperus, et je les saluai.
Ils me parlrent; mais je n'entendais pas leur langage.

En ce moment je me sentis si transport de joie, que je ne savais si je
devais me croire veill. tant persuad que je ne dormais pas, je
m'criai, et rcitai ces vers arabes:

Invoque la Toute-Puissance, elle viendra  ton secours: il n'est pas
besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'oeil, et, pendant que
tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.

Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ou parler ainsi, s'avana et
prit la parole: Mon frre, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir.
Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser
aujourd'hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
voisine, en la dtournant par de petits canaux. Nous avons remarqu que
l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce
que c'tait, et nous avons trouv que c'tait ce radeau; aussitt l'un
de nous s'est jet  la nage, et l'a amen. Nous l'avons arrt et
attach comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous
veillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui
doit tre fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous tes hasard
sur cette eau, et d'o vous venez. Je leur rpondis qu'ils me donnassent
premirement  manger, et qu'aprs cela je satisferais leur curiosit.

Ils me prsentrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus content ma
faim, je leur fis un rapport fidle de tout ce qui m'tait arriv; ce
qu'ils parurent couter avec admiration. Sitt que j'eus fini mon
discours: Voil, me dirent-ils par la bouche de l'interprte qui leur
avait expliqu ce que je venais de dire, voil une histoire des plus
surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-mme: la
chose est trop extraordinaire pour lui tre rapporte par un autre que
par celui  qui elle est arrive. Je leur repartis que j'tais prt 
faire ce qu'ils voudraient.

Les noirs envoyrent aussitt chercher un cheval, que l'on amena peu de
temps aprs. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie
marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui taient les
plus robustes, chargrent sur leurs paules le radeau tel qu'il tait
avec les ballots, et commencrent  me suivre...


LXXVIII^{E} NUIT

Nous marchmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu' la ville de
Serendid; car c'tait dans cette le que je me trouvais. Les noirs me
prsentrent  leur roi. Je m'approchai de son trne, o il tait assis,
et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes,
c'est--dire que je me prosternai  ses pieds et baisai la terre. Ce
prince me fit relever; et, me recevant d'un air trs-obligeant, il me
fit avancer et prendre place auprs de lui.

Je ne cachai rien au roi, je lui fis le mme rcit que vous venez
d'entendre; et il en fut si surpris et si charm, qu'il commanda qu'on
crivt mon aventure en lettres d'or pour tre conserve dans les
archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit
les ballots en sa prsence. Il admira la quantit de bois d'alos et
d'ambre gris, mais surtout les rubis et les meraudes; car il n'en avait
point dans son trsor qui en approchassent.

Remarquant qu'il considrait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en
examinait les plus belles les unes aprs les autres, je me prosternai,
et pris la libert de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au
service de Votre Majest, la charge du radeau est aussi  elle, et je la
supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en
souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni
de vous ter rien de ce que Dieu vous a donn. Loin de diminuer vos
richesses, je prtends les augmenter; et je ne veux point que vous
sortiez de mes tats sans emporter avec vous des marques de ma
libralit.

J'allais tous les jours,  certaines heures, faire ma cour au roi, et
j'employais le reste du temps  voir la ville, et ce qu'il y avait de
plus digne de ma curiosit.

Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me
permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manire
trs-obligeante et trs-honorable. Il me fora de recevoir un riche
prsent, qu'il fit tirer de son trsor; et lorsque j'allai prendre
cong de lui, il me chargea d'un autre prsent bien plus considrable,
et en mme temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre
souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de prsenter de ma part
ce rgal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de
mon amiti. Je pris le prsent et la lettre avec respect, en promettant
 Sa Majest d'excuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait
l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya
querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi,
et leur ordonna d'avoir pour moi tous les gards imaginables.

La lettre du roi de Serendib tait crite sur la peau d'un certain
animal fort prcieux  cause de sa raret, et dont la couleur tire sur
le jaune. Les caractres de cette lettre taient d'azur; et voici ce
qu'elle contenait en langue indienne:

  LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE LPHANTS,
  QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT
  BRILLE DE L'CLAT DE CENT MILLE RUBIS,
  ET QUI POSSDE EN SON TRSOR
  VINGT  MILLE  COURONNES
  ENRICHIES DE DIAMANTS:
  AU CALIFE HAROUN
  AL-RASCHID.

Quoique le prsent que nous vous envoyons soit peu considrable, ne
laissez pas nanmoins de le recevoir en frre et en ami; en
considration de l'amiti que nous conservons pour vous dans notre
coeur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un tmoignage. Nous
vous demandons la mme part dans le vtre, attendu que nous croyons le
mriter, tant d'un rang gal  celui que vous tenez. Nous vous en
conjurons en qualit de frre. Adieu.

[Illustration: On me conduisit devant le trne du Calife.

p. 223.]

Le prsent consistait premirement en un vase d'un seul rubis, creus et
travaill en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'paisseur,
rempli de perles trs-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme;
secondement, en une peau de serpent qui avait des cailles grandes comme
une pice ordinaire de monnaie d'or, et dont la proprit tait de
prserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisimement, en
cinquante mille drachmes du bois d'alos le plus exquis, avec trente
grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela
tait accompagn d'une esclave d'une beaut ravissante, et dont les
habillements taient couverts de pierreries.

Le navire mit  la voile; et, aprs une longue et trs-heureuse
navigation, nous abordmes  Balsora, d'o je me rendis  Bagdad. La
premire chose que je fis aprs mon arrive fut de m'acquitter de la
commission dont j'tais charg....


LXXIX^{E} NUIT

Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me
prsenter  la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle
esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les prsents dont
j'tais charg. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitt l'on me
conduisit devant le trne du calife. Je lui fis la rvrence en me
prosternant; et aprs lui avoir fait une harangue trs-concise, je lui
prsentai la lettre et le prsent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait
le roi de Serendib, il me demanda s'il tait vrai que ce prince ft
aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me
prosternai une seconde fois; et aprs m'tre relev: Commandeur des
croyants, lui rpondis-je, je puis assurer Votre Majest qu'il
n'exagre pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis tmoin. Rien n'est
plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son
palais. Lorsque ce prince veut paratre en public, on lui dresse un
trne sur un lphant o il s'assied, et il marche au milieu de deux
files composes de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa
cour. Devant lui, sur le mme lphant, un officier tient une lance d'or
 la main, et, derrire le trne, un autre est debout, qui porte une
colonne d'or, au haut de laquelle est une meraude longue d'environ un
demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est prcd d'une garde de mille
hommes habills de drap d'or et de soie, monts sur des lphants
richements caparaonns. Pendant que le roi est en marche, l'officier
qui est devant lui sur le mme lphant crie de temps en temps  haute
voix:

Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes,
dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possde vingt
mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronn, plus grand que
ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!

Aprs qu'il a prononc ces paroles, l'officier qui est derrire le trne
crie  son tour:

Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit
mourir.

L'officier de devant reprend, et crie ensuite:

Louange  celui qui vit et ne meurt pas!

D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges
dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses tats: ses peuples
n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mmes exactement
la justice, et ne s'cartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux
et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait
de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, parat en sa lettre; et
aprs ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est
digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me
congdia et me renvoya avec un riche prsent....

Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirrent;
mais Hindbad reut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour
suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septime et dernier voyage en
ces termes:




SEPTIME ET DERNIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN


Au retour de mon sixime voyage, j'abandonnai absolument la pense d'en
faire jamais d'autres. Outre que j'tais dans un ge qui ne demandait
que du repos, je m'tais bien promis de ne plus m'exposer aux prils que
j'avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu' passer doucement
le reste de ma vie. Un jour que je rgalais un nombre d'amis, un de mes
gens me vint avertir qu'un officier du calife me demandait. Je sortis de
table, et allai au-devant de lui. Le calife, me dit-il, m'a charg de
venir vous dire qu'il veut vous parler. Je suivis au palais l'officier
qui me prsenta  ce prince, que je saluai en me prosternant  ses
pieds. Sindbad, me dit-il, j'ai besoin de vous; il faut que vous me
rendiez un service; que vous alliez porter ma rponse et mes prsents au
roi de Serendib: il est juste que je lui rende la civilit qu'il m'a
faite.

Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. Commandeur des
croyants, lui dis-je, je suis prt  excuter tout ce que m'ordonnera
Votre Majest; mais je la supplie trs-humblement de songer que je suis
rebut des fatigues incroyables que j'ai souffertes. J'ai mme fait voeu
de ne sortir jamais de Bagdad. De l je pris l'occasion de lui faire un
long dtail de toutes mes aventures, qu'il eut la patience d'couter
jusqu' la fin. D'abord que j'eus cess de parler:

J'avoue, dit-il, que voil des vnements bien extraordinaires; mais
pourtant il ne faut pas qu'ils vous empchent de faire pour l'amour de
moi le voyage que je vous propose. Il ne s'agit que d'aller  l'le de
Serendib vous acquitter de la commission que je vous donne. Aprs cela,
il vous sera libre de vous en revenir. Mais il y faut aller; car vous
voyez bien qu'il ne serait pas de la biensance et de ma dignit d'tre
redevable au roi de cette le. Comme je vis que le calife exigeait cela
de moi absolument, je lui tmoignai que j'tais prt  lui obir. Il en
eut beaucoup de joie, et me fit donner mille sequins pour les frais de
mon voyage.

Je me prparai en peu de jours  mon dpart; et sitt qu'on m'eut livr
les prsents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis, et
je pris la route de Balsora, o je m'embarquai. Ma navigation fut
trs-heureuse: j'arrivai  l'le de Serendib. L, j'exposai aux
ministres la commission dont j'tais charg, et les priai de me faire
donner audience incessamment. Ils n'y manqurent pas. On me conduisit au
palais avec honneur. J'y saluai le roi en me prosternant, selon la
coutume.

Ce prince me reconnut d'abord, et me tmoigna une joie toute
particulire de me revoir. Ah! Sindbad, me dit-il, soyez le bienvenu! je
vous jure que j'ai song  vous trs-souvent depuis votre dpart. Je
bnis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. Je lui fis mon
compliment; et aprs l'avoir remerci de la bont qu'il avait pour moi,
je lui prsentai la lettre et le prsent du calife, qu'il reut avec
toutes les marques d'une grande satisfaction.

Le calife lui envoyait un lit complet de drap d'or, estim mille
sequins, cinquante robes d'une trs-riche toffe, cent autres de toile
blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d'Alexandrie; un
autre lit cramoisi, et un autre encore d'une autre faon; un vase
d'agate plus large que profond, pais d'un doigt et ouvert d'un
demi-pied, dont le fond reprsentait en bas-relief un homme un genou en
terre qui tenait un arc avec une flche, prt  tirer contre un lion; il
lui envoyait enfin une riche table que l'on croyait, par tradition,
venir du grand Salomon. La lettre du calife tait conue en ces termes:

  SALUT, AU NOM DU SOUVERAIN GUIDE DU DROIT CHEMIN,
  AU PUISSANT ET HEUREUX SULTAN, DE LA PART
  D'ABDALLA HAROUN-AL-RASCHID, QUE DIEU
  A PLAC DANS LE LIEU D'HONNEUR,
  APRS SES ANCTRES D'HEUREUSE
  MMOIRE.

Nous avons reu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci,
mane du conseil de notre Porte, le jardin des esprits suprieurs. Nous
esprons qu'en jetant les yeux dessus, vous connatrez notre bonne
intention, et que vous l'aurez pour agrable. Adieu.

Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife rpondait
 l'amiti qu'il lui avait tmoigne. Peu de temps aprs cette audience,
je sollicitai celle de mon cong, que je n'eus pas peu de peine 
obtenir. Je l'obtins enfin, et le roi, en me congdiant, me fit un
prsent trs-considrable: je me rembarquai aussitt, dans le dessein de
m'en retourner  Bagdad; mais je n'eus pas le bonheur d'y arriver comme
je l'esprais, et Dieu en disposa autrement.

Trois ou quatre jours aprs notre dpart, nous fmes attaqus par des
corsaires, qui eurent d'autant moins de peine  s'emparer de notre
vaisseau, qu'on n'y tait nullement en tat de se dfendre. Quelques
personnes de l'quipage voulurent faire rsistance; mais il leur en
cota la vie; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas
s'opposer au dessein des corsaires, nous fmes faits esclaves...


LXXX^{E} NUIT

Aprs que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous
dpouills, et qu'ils nous eurent donn de mchants habits au lieu des
ntres, ils nous emmenrent dans une grande le fort loigne, o ils
nous vendirent.

Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutt
achet qu'il me mena chez lui, o il me fit bien manger et habiller
proprement en esclave. Quelques jours aprs, comme il ne s'tait pas
encore bien inform qui j'tais, il me demanda si je ne savais pas
quelque mtier. Je lui rpondis, sans me faire mieux connatre, que je
n'tais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les
corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlev tout ce que j'avais. Mais
dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui
repartis que c'tait un des exercices de ma jeunesse, et que je ne
l'avais pas oubli depuis. Alors il me donna un arc et des flches; et
m'ayant fait monter derrire lui sur un lphant, il me mena dans une
fort loigne de la ville de quelques heures de chemin, et dont
l'tendue tait trs-vaste. Nous y entrmes fort avant; et lorsqu'il
jugea  propos de s'arrter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant
un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les
lphants que vous verrez passer; car il y en a une quantit prodigieuse
dans cette fort. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Aprs
m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville,
et je demeurai sur l'arbre  l'afft pendant toute la nuit.

Je n'en aperus aucun pendant tout ce temps-l; mais le lendemain,
d'abord que le soleil fut lev, j'en vis paratre un grand nombre. Je
tirai dessus plusieurs flches, et enfin il en tomba un par terre. Les
autres se retirrent aussitt et me laissrent la libert d'aller
avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de
cette nouvelle, il me rgala d'un bon repas, loua mon adresse et me
caressa fort. Puis nous allmes ensemble  la fort, o nous creusmes
une fosse dans laquelle nous enterrmes l'lphant que j'avais tu. Mon
patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et
d'enlever les dents pour en faire commerce.

Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de
jour que je ne tuasse un lphant. Je ne me mettais pas toujours 
l'afft sur un mme arbre, je me plaais tantt sur l'un, tantt sur
l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrive des lphants, je m'aperus
avec un extrme tonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant
la fort comme  l'ordinaire, ils s'arrtrent, et vinrent  moi avec un
horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en tait couverte et
tremblait sous leurs pas. Ils s'approchrent de l'arbre o j'tais
mont, et l'environnrent tous, la trompe tendue et les yeux attachs
sur moi. A ce spectacle tonnant, je restai immobile, et saisi d'une
telle frayeur, que mon arc et mes flches me tombrent des mains.

Je n'tais pas agit d'une crainte vaine. Aprs que les lphants
m'eurent regard quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le
bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le dracina et
le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit
avec sa trompe, et me chargea sur son dos, o je m'assis plus mort que
vif, avec le carquois attach  mes paules. Il se mit ensuite  la tte
de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu' un
endroit o, m'ayant pos  terre, il se retira avec tous ceux qui
l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'tat o j'tais: je
croyais plutt dormir que veiller. Enfin, aprs avoir t quelque temps
tendu sur la place, ne voyant plus d'lphants, je me levai, et je
remarquai que j'tais sur une colline assez longue et assez large, toute
couverte d'ossements et de dents d'lphants. Je vous avoue que cet
objet me fit faire une infinit de rflexions. J'admirai l'instinct de
ces animaux. Je ne doutai point que ce ne ft l leur cimetire; et
qu'ils ne m'y eussent apport exprs pour me l'enseigner, afin que je
cessasse de les perscuter, puisque je le faisais dans la vue seule
d'avoir leurs dents. Je ne m'arrtai pas sur la colline, je tournai mes
pas vers la ville; et aprs avoir march un jour et une nuit, j'arrivai
chez mon patron. Je ne rencontrai aucun lphant sur ma route; ce qui me
fit connatre qu'ils s'taient loigns plus avant dans la fort, pour
me laisser la libert d'aller sans obstacle  la colline.

Ds que mon patron m'aperut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'tais
dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais tre devenu. J'ai t
 la fort, j'y ai trouv un arbre nouvellement dracin, un arc et des
flches par terre; et aprs t'avoir inutilement cherch, je dsesprais
de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arriv. Par
quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosit; et le
lendemain, tant alls tous deux  la colline, il reconnut avec une
extrme joie la vrit de ce que je lui avais dit. Nous chargemes
l'lphant sur lequel nous tions venus de tout ce qu'il pouvait porter
de dents; et lorsque nous fmes de retour: Mon frre, me dit-il, car je
ne veux plus vous traiter en esclave, aprs le plaisir que vous venez de
me faire par une dcouverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de
toutes sortes de biens et de prosprits! Je dclare devant lui que je
vous donne la libert. Je vous avais dissimul ce que vous allez
entendre.

Les lphants de notre fort nous font prir chaque anne une infinit
d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que
nous leur donnions, ils perdent tt ou tard la vie par les ruses de ces
animaux. Dieu vous a dlivr de leur furie, et n'a fait cette grce qu'
vous seul. C'est une marque qu'il vous chrit, et qu'il a besoin de vous
dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un
avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu' prsent
qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voil toute notre ville
enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prtende vous avoir assez
rcompens par la libert que vous venez de recevoir; je veux ajouter 
ce don des biens considrables. Je pourrais engager toute notre ville 
faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul.

A ce discours obligeant, je rpondis: Patron, Dieu vous conserve! La
libert que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et,
pour toute rcompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre 
vous et  votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner
en mon pays. H bien! rpliqua-t-il, le moon nous amnera bientt des
navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et
vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de
nouveau de la libert qu'il venait de me donner, et des bonnes
intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le
moon; et pendant ce temps-l nous fmes tant de voyages  la colline,
que nous remplmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville
qui en ngociaient firent la mme chose: car cela ne leur fut pas
longtemps cach.


LXXXI^{E} NUIT

Les navires, dit-il, arrivrent enfin; et mon patron ayant choisi
lui-mme celui sur lequel je devais m'embarquer, le chargea d'ivoire 
demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y mettre aussi des provisions en
abondance pour mon passage; et, de plus, il m'obligea d'accepter des
rgals de grand prix, des curiosits du pays. Nous mmes  la voile; et
comme l'aventure qui m'avait procur la libert tait fort
extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occup.

Nous nous arrtmes dans quelques les pour y prendre des
rafrachissements. Notre vaisseau tant parti d'un port de terre ferme
des Indes, nous y allmes aborder; et l, pour viter les dangers de la
mer jusqu' Balsora, je fis dbarquer l'ivoire qui m'appartenait, rsolu
de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse
somme d'argent, j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des
prsents; et quand mon quipage fut prt, je me joignis  une grosse
caravane de marchands. Je demeurai longtemps en chemin, et je souffris
beaucoup; mais je souffris avec patience, en faisant rflexion que je
n'avais plus  craindre ni les temptes, ni les corsaires, ni les
serpents, ni tous les autres prils que j'avais courus.

Toutes ces fatigues finirent enfin: j'arrivai heureusement  Bagdad.
J'allai d'abord me prsenter au calife, et lui rendre compte de mon
ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait
caus de l'inquitude; mais qu'il avait pourtant toujours espr que
Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des
lphants, il en parut fort surpris; et il aurait refus d'y ajouter
foi, si ma sincrit ne lui et pas t connue. Il trouva cette histoire
et les autres que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea un de ses
secrtaires de les crire en caractres d'or, pour tre conserves dans
son trsor. Je me retirai trs-content de l'honneur et des prsents
qu'il me fit; puis je me donnai tout entier  ma famille,  mes parents
et  mes amis.

Ce fut ainsi que Sindbad acheva le rcit de son septime et dernier
voyage; et s'adressant ensuite  Hindbad: H bien! mon ami, ajouta-t-il,
avez-vous jamais ou dire que quelqu'un ait souffert autant que moi, ou
qu'aucun mortel se soit trouv dans des embarras si pressants? N'est-il
pas juste qu'aprs tant de travaux je jouisse d'une vie agrable et
tranquille? Comme il achevait ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et
lui dit, en lui baisant la main: Il faut avouer, seigneur, que vous avez
essuy d'effroyables prils; mes peines ne sont pas comparables aux
vtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre, je m'en
console par le petit profit que j'en tire. Vous mritez non-seulement
une vie tranquille, vous tes digne encore de tous les biens que vous
possdez, puisque vous en faites un si bon usage, et que vous tes si
gnreux. Continuez donc de vivre dans la joie jusqu' l'heure de votre
mort.

Sindbad lui fit donner cent sequins, le reut au nombre de ses amis, lui
dit de quitter sa profession de porteur et de continuer de venir manger
chez lui, qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le
marin.

Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commenait 
paratre, quelque agrable que soit l'histoire que je viens de raconter,
j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majest
souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assure qu'elle en
demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain
de ce qu'il avait  faire. La bonne sultane, dit-il en lui-mme, raconte
de fort longues histoires; et quand une fois elle en a commenc une, il
n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entire. Je ne sais si je
ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne prcipitons
rien: l'histoire dont elle me fait fte est peut-tre plus divertissante
que toutes celles qu'elle m'a racontes jusqu'ici; il ne faut pas que je
me prive du plaisir de l'entendre. Aprs qu'elle m'en aura fait le
rcit, j'ordonnerai sa mort.


LXXXII^{E} NUIT

Dinarzade ne manqua pas de rveiller avant le jour la sultane des Indes,
laquelle, aprs avoir demand  Schahriar la permission de commencer
l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole:




HISTOIRE DU PETIT BOSSU


Il y avait autrefois  Casgar, aux extrmits de la Grande-Tartarie, un
tailleur qui avait une trs-belle femme qu'il aimait beaucoup, et dont
il tait aim de mme. Un jour qu'il travaillait, un petit bossu vint
s'asseoir  l'entre de sa boutique, et se mit  chanter en jouant du
tambour de basque. Le tailleur prit plaisir  l'entendre, et rsolut de
l'emmener dans sa maison pour rjouir sa femme. Avec ses chansons
plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en
fit la proposition, et le bossu l'ayant accepte, il ferma sa boutique
et le mena chez lui.

Ds qu'ils y furent arrivs, la femme du tailleur, qui avait dj mis le
couvert, parce qu'il tait temps de souper, servit un bon plat de
poisson qu'elle avait prpar. Ils se mirent tous trois  table; mais en
mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arte ou un os dont il
mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y pussent
remdier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrays de cet
accident, qu'il tait arriv chez eux, et qu'ils avaient sujet de
craindre que si la justice venait  le savoir, on ne les punt comme des
assassins. Le mari nanmoins trouva un expdient pour se dfaire du
corps mort; il fit rflexion qu'il demeurait dans le voisinage un
mdecin juif; et l-dessus, ayant form un projet, pour commencer 
l'excuter, sa femme et lui prirent le bossu, l'un par les pieds,
l'autre par la tte, et le portrent jusqu'au logis du mdecin. Ils
frapprent  sa porte, o aboutissait un escalier trs-roide par o l'on
montait  sa chambre. Une servante descend aussitt, mme sans lumire,
ouvre et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il vous plat,
rpondit le tailleur, et dites  votre matre que nous lui amenons un
homme bien malade, pour qu'il lui ordonne quelque remde. Tenez,
ajouta-t-il en lui mettant en main une pice d'argent, donnez-lui cela
par avance, afin qu'il soit persuad que nous n'avons pas dessein de lui
faire perdre sa peine. Pendant que la servante remonta pour faire part
au mdecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme
portrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le
laissrent l, et retournrent chez eux en diligence.

Cependant la servante ayant dit au mdecin qu'un homme et une femme
l'attendaient  la porte, et le priaient de descendre pour voir un
malade qu'ils avaient amen, et lui ayant remis entre les mains l'argent
qu'elle avait reu, il se laissa transporter de joie: se voyant pay
d'avance, il crut que c'tait une bonne pratique qu'on lui amenait, et
qu'il ne fallait pas ngliger. Prends vite de la lumire, dit-il  sa
servante, et suis-moi. En disant cela, il s'avana vers l'escalier avec
tant de prcipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'clairt; et,
venant  rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les ctes si
rudement, qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en
fallut qu'il ne tombt et ne roult avec lui. Apporte donc vite de la
lumire! cria-t-il  sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec
elle; et trouvant que ce qui avait roul tait un homme mort, il fut
tellement effray de ce spectacle, qu'il invoqua Mose, Aaron, Josu,
Esdras, et tous les autres prophtes de sa loi. Malheureux que je suis!
disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumire? J'ai achev de
tuer ce malade qu'on m'avait amen. Je suis cause de sa mort; et si le
bon ne d'Esdras ne vient  mon secours, je suis perdu. Hlas! on va
bientt me tirer de chez moi comme un meurtrier.

Malgr le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la prcaution
de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant  passer
par la rue, ne s'apert du malheur dont il se croyait la cause. Il prit
ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit 
s'vanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est
fait de nous, s'cria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette
nuit hors de chez nous ce corps mort! nous perdrons indubitablement la
vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! comment avez-vous
donc fait pour tuer cet homme? Il ne s'agit point de cela, repartit le
juif, il s'agit de trouver un remde  un mal si pressant...


LXXXIII^{E} NUIT

Sire, le mdecin et sa femme dlibrrent ensemble sur le moyen de se
dlivrer du corps mort pendant la nuit. Le mdecin eut beau rver, il ne
trouva nul stratagme pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus
fertile en inventions, dit: Il me vient une pense: portons ce cadavre
sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la chemine dans la
maison du musulman notre voisin.

Ce musulman tait un des pourvoyeurs du sultan: il tait charg du soin
de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait
chez lui son magasin, o les rats et les souris faisaient un grand
dgt.

Le mdecin juif ayant approuv l'expdient propos, sa femme et lui
prirent le bossu, le portrent sur le toit de leur maison; et aprs lui
avoir pass des cordes sous les aisselles, ils le descendirent par la
chemine dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura
plant sur ses pieds contre le mur, comme s'il et t vivant.
Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirrent les cordes, et le
laissrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils taient  peine
descendus et rentrs dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans
la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait t invit
ce soir-l, et il avait une lanterne  la main. Il fut assez surpris de
voir,  la faveur de sa lumire, un homme debout dans sa chemine; mais
comme il tait naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'tait
un voleur, il se saisit d'un gros bton, avec quoi, courant droit au
bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'taient les rats et les
souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui
descends par la chemine pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne
jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et
lui donna plusieurs coups de bton. Le cadavre tomba le nez contre
terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le
corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrte pour le considrer.
Alors, voyant que c'tait un cadavre, la crainte commena de succder 
la colre. Qu'ai-je fait, misrable? dit-il. Je viens d'assommer un
homme! Ah! j'ai port trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez
piti de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les
graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si
criminelle! Il demeura ple et dfait; il croyait dj voir les
ministres de la justice qui le tranaient au supplice; il ne savait
quelle rsolution il devait prendre....


LXXXIV^{E} NUIT

Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait
pas pris garde  sa bosse: lorsqu'il s'en aperut, il fit des
imprcations contre lui. Maudit bossu, s'cria-t-il, chien de bossu,
plt  Dieu que tu m'eusses vol toutes mes graisses, et que je ne
t'eusse point trouv ici: je ne serais pas dans l'embarras o je suis
pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! toiles qui brillez aux
cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumire que pour moi dans un danger si
vident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses paules,
sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, o, l'ayant pos
debout et appuy contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison
sans regarder derrire lui.

Quelques moments avant le jour, un marchand chrtien qui tait fort
riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont
on y avait besoin, aprs avoir pass la nuit en dbauche, s'avisa de
sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il ft ivre, il ne laissa
pas de remarquer que la nuit tait fort avance, et qu'on allait bientt
appeler  la prire de la pointe du jour; c'est pourquoi, prcipitant
ses pas, il se htait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman,
en allant  la mosque, ne le rencontrt, et ne le ment en prison comme
un ivrogne. Nanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrta pour
quelque besoin contre la boutique o le pourvoyeur du sultan avait mis
le corps du bossu, lequel, venant  tre branl, tomba sur le dos du
marchand, qui, dans la pense que c'tait un voleur qui l'attaquait, le
renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui dchargea sur la tte:
il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit  crier au voleur.

Le garde du quartier vint  ses cris; et, voyant que c'tait un chrtien
qui maltraitait un musulman (car le bossu tait de notre religion): Quel
sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu
me voler, rpondit le marchand, et il s'est jet sur moi pour me
prendre  la gorge. Vous vous tes assez veng, rpliqua le garde en le
tirant par le bras; tez-vous de l. En mme temps il tendit la main au
bossu pour l'aider  se relever; mais, remarquant qu'il tait mort: Oh!
oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrtien a la hardiesse
d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrta le chrtien,
et le mena chez le lieutenant de police, o on le mit en prison jusqu'
ce que le juge ft lev, et en tat d'interroger l'accus. Cependant le
marchand chrtien revint de son ivresse, et plus il faisait de
rflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de
simples coups de poing avaient t capables d'ter la vie  un homme.

Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre
qu'on avait apport chez lui, interrogea le marchand chrtien, qui ne
put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait
au sultan, car c'tait un de ses bouffons, le lieutenant de police ne
voulut pas faire mourir le chrtien sans avoir auparavant appris la
volont du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de
ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grce 
accorder  un chrtien qui tue un musulman; allez, faites votre charge.
A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des
crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrtien qui
avait tu un musulman.

Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence;
et le bourreau, aprs lui avoir attach la corde au cou, allait l'lever
en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avana
en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est
pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui
assistait  l'excution, se mit  interroger le pourvoyeur, qui lui
raconta de point en point de quelle manire il avait tu le bossu, et
il acheva en disant qu'il avait port son corps  l'endroit o le
marchand chrtien l'avait trouv. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir
un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tu un homme qui n'tait plus
en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassin un musulman, sans
charger encore ma conscience de la mort d'un chrtien qui n'est pas
criminel.


LXXXV^{E} NUIT

Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'tant accus
lui-mme publiquement d'tre l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant
de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse,
dit-il au bourreau, laisse aller le chrtien, et pends cet homme  sa
place, puisqu'il est vident, par sa propre confession, qu'il est le
coupable. Le bourreau lcha le marchand, mit aussitt la corde au cou du
pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expdier, il entendit la
voix du mdecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'excution,
et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.

Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman
que vous voulez faire pendre n'a pas mrit la mort; c'est moi seul qui
suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne
connais pas vinrent frapper  ma porte avec un malade qu'ils
m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumire, et reut d'eux une
pice d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de
descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils
apportrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je
descendis sans attendre que ma servante et allum une chandelle; et
dans l'obscurit, venant  donner du pied contre le malade, je le fis
rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il tait mort, et
que c'tait le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trpas.
Nous prmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portmes sur notre
toit, d'o nous passmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous
alliez faire mourir injustement, et nous le descendmes dans sa chambre
par sa chemine. Le pourvoyeur, l'ayant trouv chez lui, l'a trait
comme un voleur, l'a frapp, et a cru l'avoir tu; cela n'est pas, comme
vous le voyez, par ma dposition. Je suis donc le seul auteur du
meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai rsolu
d'expier mon crime, pour n'avoir pas  me reprocher la mort de deux
musulmans, en souffrant que vous tiez la vie au pourvoyeur du sultan,
dont je viens vous rvler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous
plat, et me mettez  sa place, puisque personne que moi n'est cause de
la mort du bossu...


LXXXVI^{E} NUIT

Sire, dit la sultane, ds que le juge de police fut persuad que le
mdecin juif tait le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de
sa personne, et de mettre en libert le pourvoyeur du sultan. Le mdecin
avait dj la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit
la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant,
et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de
police, devant lequel tant arriv: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est
fallu que vous n'ayez fait perdre la vie  trois personnes innocentes;
mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez
connatre le vritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour,
comme je travaillais dans ma boutique, et que j'tais en humeur de me
rjouir, le bossu,  demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque
temps, et je lui proposai de venir passer la soire chez moi. Il y
consentit, et je l'emmenai. Nous nous mmes  table, et je servis un
morceau de poisson; en le mangeant, une arte ou un os s'arrta dans son
gosier; et quelque chose que nous pmes faire, ma femme et moi, pour le
soulager, il mourut en peu de temps. Nous fmes fort affligs de sa
mort; et, de peur d'en tre repris, nous portmes le cadavre  la porte
du mdecin juif. Je frappai, et je dis  la servante qui vint ouvrir de
remonter promptement, et de prier son matre de notre part de descendre
pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refust pas
de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pice
d'argent que je lui donnai. Ds qu'elle fut remonte, je portai le bossu
au haut de l'escalier sur la premire marche, et nous sortmes aussitt,
ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le mdecin, en voulant
descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il tait
cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le
mdecin, et me faites mourir.

Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez
admirer les tranges vnements dont la mort du bossu avait t suivie.
Lche donc le mdecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le
tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette
histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mrite d'tre crite en
lettres d'or. Le bourreau ayant mis en libert le mdecin, passa une
corde au cou du tailleur.


LXXXVII^{E} NUIT

Sire, pendant que le bourreau se prparait  pendre le tailleur, le
sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son
bouffon, ayant demand  le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le
bossu, dont Votre Majest est en peine, aprs s'tre enivr hier,
s'chappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville,
et il s'est trouv mort ce matin. On a conduit devant le juge de police
un homme accus de l'avoir tu, et aussitt le juge a fait dresser une
potence. Comme on allait pendre l'accus, un homme est arriv, et aprs
celui-l un autre, qui s'accusent eux-mmes, et se dchargent l'un
l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est
actuellement occup  interroger un troisime homme qui se dit le
vritable assassin.

A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du
supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police
qu'il m'amne incessamment les accuss, et qu'on m'apporte aussi le
corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier
partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commenait  tirer la
corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on et 
suspendre l'excution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa
passer outre, et lcha le tailleur. Aprs cela, l'huissier ayant joint
le lieutenant de police, dclara la volont du sultan. Le juge obit,
prit le chemin du palais avec le tailleur, le mdecin juif, le
pourvoyeur et le marchand chrtien, et fit porter par quatre de ses gens
le corps du bossu.

Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna
aux pieds de ce prince, et quand il fut relev, lui raconta fidlement
tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si
singulire, qu'il ordonna  son historiographe particulier de l'crire
avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant  toutes les personnes
qui taient prsentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de
plus surprenant que ce qui vient d'arriver  l'occasion du bossu mon
bouffon?

A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il,
je supplie Votre Majest de m'couter, et de nous faire grce  tous
quatre, si l'histoire que je vais conter  Votre Majest est plus belle
que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, rpondit le
sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit:




HISTOIRE RACONTE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR


Sire, une personne de considration m'invita hier aux noces d'une de ses
filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir,  l'heure
marque, et je me trouvai dans une assemble de docteurs, d'officiers de
justice, et d'autres personnes les plus distingues de cette ville.
Aprs les crmonies, on servit un festin magnifique; on se mit  table,
et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus  son got. Il y avait,
entre autres choses, une entre accommode avec de l'ail, qui tait
excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous
remarqumes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger
quoiqu'elle ft devant lui, nous l'invitmes  mettre la main au plat et
 nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser l-dessus: Je me
garderai bien, nous dit-il, de toucher  un ragot o il y aura de
l'ail: je n'ai point oubli ce qu'il m'en cote pour en avoir got
autrefois. Nous le primes de nous raconter ce qui lui avait caus une
si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous
rpondre: Est-ce ainsi, lui dit le matre de la maison, que vous faites
honneur  ma table? Ce ragot est dlicieux, ne prtendez pas vous
exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grce comme les
autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui tait un marchand de
Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse dlicatesse; je
veux bien vous obir si vous le voulez absolument; mais ce sera 
condition qu'aprs en avoir mang, je me laverai, s'il vous plat, les
mains quarante fois dans de l'alcali, quarante autres fois avec la
cendre de la mme plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne
trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au
serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragot  l'ail qu' cette
condition.


LXXXVIII^{E} NUIT

Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le matre du logis,
poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragot
 l'ail, commanda  ses gens de tenir prts un bassin et de l'eau avec
de l'alcali, de la cendre de la mme plante, et du savon, afin que le
marchand se lavt autant de fois qu'il lui plairait. Aprs avoir donn
cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il,
et mangez. L'alcali, la cendre de la mme plante et le savon ne vous
manqueront pas...

Le marchand, comme en colre de la violence qu'on lui faisait, avana la
main, prit un morceau qu'il porta en tremblant  sa bouche, et le mangea
avec une rpugnance dont nous fmes tous fort tonns; mais, ce qui nous
surprit davantage, nous remarqumes qu'il n'avait que quatre doigts et
point de pouce; et personne jusque-l ne s'en tait encore aperu,
quoiqu'il et dj mang d'autres mets. Le matre de la maison prit
aussitt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel
accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit  quelque occasion dont
vous ferez plaisir  la compagnie de l'entretenir. Seigneur,
rpondit-il, ce n'est pas seulement  la main droite que je n'ai point
de pouce, je n'en ai point aussi  la gauche. En mme temps il avana la
main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait tait vritable.
Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de mme  l'un
et  l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropi de
cette manire par une aventure inoue, que je ne refuse pas de vous
raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne
vous causera pas moins d'tonnement qu'elle vous fera de piti. Mais
permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva
de table, et, aprs s'tre lav les mains six-vingts fois, il revint
prendre sa place, et nous fit le rcit de son histoire en ces termes:

Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le rgne du calife
Haroun-al-Raschid, mon pre vivait  Bagdad o je suis n, et passait
pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'tait un
homme qui ngligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de
grands biens  sa mort, j'eus besoin de toute l'conomie imaginable pour
acquitter les dettes qu'il avait laisses. Je vins pourtant  bout de
les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commena de
prendre une face assez riante.

Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame monte sur une mule,
accompagne d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa prs de ma
porte, et s'arrta. Elle mit pied  terre  l'aide de l'eunuque, qui lui
prta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous
veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au
bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez pargn la
peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et
voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne,
elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle
s'y repost, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je
rpondis  son compliment comme je devais...


LXXXIX^{E} NUIT

La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant qu'il n'y avait
personne que l'eunuque et moi dans tout le bezestein, elle se dcouvrit
le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: elle me
parut fort belle.

Aprs qu'elle se fut remise au mme tat qu'auparavant, elle me dit
qu'elle cherchait plusieurs sortes d'toffes des plus belles et des plus
riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hlas!
madame, lui rpondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que
commencer  m'tablir: je ne suis pas encore assez riche pour faire un
si grand ngoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien 
vous prsenter de ce qui vous a fait venir au bezestein: mais, pour vous
pargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les
marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux
tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans
aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et
j'eus avec elle un entretien qui dura assez longtemps, parce que les
marchands qui avaient les toffes qu'elle demandait n'taient pas encore
arrivs.

Je ne fus pas moins charm de son esprit; mais il fallut enfin me priver
du plaisir de sa conversation. Je courus chercher les toffes qu'elle
dsirait; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en
arrtmes le prix  cinq mille drachmes d'argent monnay. J'en fis un
paquet que je donnai  l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva
ensuite, et partit aprs avoir pris cong de moi;

La dame n'eut pas plutt disparu, que je m'aperus qu'elle s'en allait
sans payer, et que je ne lui avais pas seulement demand qui elle tait,
ni o elle demeurait. Je fis rflexion pourtant que j'tais redevable
d'une somme considrable  plusieurs marchands, qui n'auraient peut-tre
pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprs d'eux le mieux
qu'il me fut possible, en leur disant que je connaissais la dame.
Enfin, je revins chez moi trs-embarrass d'une si grosse dette.


XC^{E} NUIT

J'avais pri mes cranciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien
attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine chue, ils
ne manqurent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de
m'accorder le mme dlai; ils y consentirent: mais, ds le lendemain, je
vis arriver la dame monte sur sa mule, avec la mme suite et  la mme
heure que la premire fois.

Elle vint droit  ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me
dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des toffes que je pris
l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon
aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec
moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon
argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu' ce que toutes les
boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que
de choses trs-communes, elle leur donnait nanmoins un tour qui les
faisait paratre nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'tais pas
tromp quand, ds la premire conversation, j'avais jug qu'elle avait
beaucoup d'esprit.

Lorsque les marchands furent arrivs, et qu'ils eurent ouvert leurs
boutiques, je portai ce que je devais  ceux chez qui j'avais pris des
toffes  crdit, et je n'eus pas de peine  obtenir d'eux qu'il m'en
confiassent d'autres que la dame m'avait demandes. J'en levai pour
mille pices d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la
payer, sans me rien dire, ni sans se faire connatre. Ce qui m'tonnait,
c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et
sans certitude d'tre ddommag en cas que je ne la revisse plus. Elle
me paye une somme assez considrable, me disais-je en moi-mme; mais
elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage.
Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'et leurr
d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et
c'est  moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentrent de jour en
jour pendant un mois entier, qui s'coula sans que je reusse aucune
nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientrent; et pour les
satisfaire, j'tais prt  vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis
revenir un matin dans le mme quipage que les autres fois.

Prenez votre trbuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous
apporte. Ces paroles achevrent de dissiper ma frayeur. Avant que de
compter les pices d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres,
elle me demanda si j'tais mari. Je lui rpondis que non, et que je ne
l'avais jamais t. Alors, elle donna l'or  l'eunuque qui me le fit
peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit  l'oreille:

Ne croyez pas que ma matresse ait besoin de vos toffes; elle vient ici
uniquement pour vous: c'est  cause de cela qu'elle vous a demand si
vous tiez mari. Vous n'avez qu' parler, il ne tiendra qu' vous de
l'pouser, si vous voulez. Il est vrai, lui rpondis-je, que j'ai senti
natre de l'amour pour elle ds le premier moment que je l'ai vue; mais
je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout  elle et je
ne manquerai pas de reconnatre le bon office que vous me rendez.

Enfin, j'achevai de peser les pices d'or; et, pendant que je les
remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du ct de la dame, et lui
dit que j'tais trs-content. Aussitt la dame, qui tait assise, se
leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je
n'aurais qu' faire ce qu'il me dirait de sa part.

Je portai  chaque marchand l'argent qui lui tait d, et j'attendis
impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin...


XCI^{E} NUIT

Je fis bien des amitis  l'eunuque, dit le marchand de Bagdad; et je
lui demandai des nouvelles de la sant de sa matresse. Vous tes, me
rpondit-il, l'homme du monde le plus heureux. On ne peut avoir plus
d'envie de vous voir qu'elle en a; et si elle disposait de ses actions,
elle viendrait vous chercher et passerait volontiers avec vous tous les
moments de sa vie. A son air noble et  ses manires honntes, lui
dis-je, j'ai jug que c'tait quelque dame de considration. Vous ne
vous tes pas tromp dans ce jugement, rpliqua l'eunuque; elle est
favorite de Zobide, pouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus
chrement qu'elle l'a leve ds son enfance, et qu'elle se repose sur
elle de toutes les emplettes qu'elle a  faire. Dans le dessein qu'elle
a de se marier, elle a dclar  l'pouse du Commandeur des croyants
qu'elle avait jet les yeux sur vous, et lui a demand son consentement.
Zobide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir
auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce
cas-l elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que
votre bonheur est certain. Si vous avez plu  la favorite, vous ne
plairez pas moins  la matresse, qui ne cherche qu' lui faire plaisir,
et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc
plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici;
c'est  vous de prendre votre rsolution. Elle est toute prise, lui
repartis-je, et je suis prt  vous suivre partout o vous voudrez me
conduire. Voil qui est bien, reprit l'eunuque: mais vous savez que les
hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on
ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un
grand secret; la favorite en a pris de justes. De votre ct, faites
tout ce qui dpendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de
votre vie.

Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonn. Il
faut donc, me dit-il, que ce soir,  l'entre de la nuit, vous vous
rendiez  la mosque que Zobide, pouse du calife, a fait btir sur le
bord du Tigre, et que, l, vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je
consentis  tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec
impatience; et quand elle fut venue, je partis. J'assistai  la prire
d'une heure et demie aprs le soleil couch, dans la mosque, o je
demeurai le dernier.

Je vis bientt aborder un bateau dont tous les rameurs taient eunuques;
ils dbarqurent et apportrent dans la mosque plusieurs grands
coffres: aprs quoi ils se retirrent; il n'en resta qu'un seul, que je
reconnus pour celui qui avait toujours accompagn la dame, et qui
m'avait parl le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant
d'elle, en lui tmoignant que j'tais prt  excuter ses ordres. Nous
n'avons pas de temps  perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit
un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose,
ajouta-t-elle, ncessaire pour votre sret et pour la mienne. Ne
craignez rien et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait
pour reculer; je fis ce qu'elle dsirait, et aussitt elle referma le
coffre  la clef. Ensuite l'eunuque qui tait dans sa confidence appela
les autres eunuques qui avaient apport les coffres, et les fit tous
reporter dans le bateau; puis la dame et son eunuque s'tant rembarqus,
on commena de ramer pour me mener  l'appartement de Zobide.

Pendant ce temps-l je faisais de srieuses rflexions; et considrant
le danger o j'tais, je me repentis de m'y tre expos. Je fis des
voeux et des prires qui n'taient gure de saison.

Le bateau aborda devant la porte du palais du calife; on dchargea les
coffres, qui furent ports  l'appartement de l'officier des eunuques
qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans
l'avoir bien visit auparavant. Cet officier tait couch; il fallut
l'veiller et le faire lever.


XCII^{E} NUIT

Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'tant rveille,
poursuivit de cette manire l'histoire du marchand de Bagdad:

L'officier des eunuques, continua-t-il, fch de ce qu'on avait
interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait
si tard. Vous n'en serez pas quitte  si bon march que vous vous
l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie
fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visit. En mme temps il
commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un aprs l'autre, et
de les ouvrir. Ils commencrent par celui o j'tais enferm; ils le
prirent et le portrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis
exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.

La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et
ne souffrirait jamais qu'on ouvrt ce coffre-l. Vous savez bien,
dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de
Zobide, votre matresse et la mienne. Ce coffre, particulirement, est
rempli de marchandises prcieuses que des marchands nouvellement arrivs
m'ont confies. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la
fontaine de Zemzem, envoyes de la Mecque: si quelqu'une venait  se
casser, les marchandises en seraient gtes, et vous en rpondriez; la
femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre
insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermet, que l'officier n'eut
pas la hardiesse de s'opinitrer  vouloir faire la visite, ni du coffre
o j'tais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colre; marchez. On
ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.

A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout  coup: Voil le calife,
voil le calife! Ces paroles augmentrent ma frayeur  un point que je
ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'tait effectivement
le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il  la favorite.
Commandeur des croyants, rpondit-elle, ce sont des toffes nouvellement
arrives, que l'pouse de Votre Majest a souhait qu'on lui montrt.
Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut
s'en excuser, en lui reprsentant que ces toffes n'taient propres que
pour des dames, et que ce serait ter  son pouse le plaisir qu'elle se
faisait de les voir la premire. Ouvrez, vous dis-je, rpliqua-t-il, je
vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majest, en l'obligeant
 manquer  sa matresse, l'exposait  sa colre. Non, non, repartit-il,
je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez
seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps.

Il fallut obir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frmis
encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite
fit porter devant lui tous les coffres l'un aprs l'autre, et les
ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer
toutes les beauts de chaque toffe en particulier. Elle voulait mettre
sa patience  bout; mais elle n'y russit pas. Comme elle n'tait pas
moins intresse que moi  ne pas ouvrir le coffre o j'tais, elle ne
s'empressait point  le faire apporter, et il ne restait plus que
celui-l  visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a
dans ce coffre. Je ne puis dire si j'tais vif ou mort en ce moment;
mais je ne croyais pas chapper  un si grand danger...


XCIII^{E} NUIT

Lorsque la favorite de Zobide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit
que le calife voulait absolument qu'elle ouvrt le coffre o j'tais:
Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majest me fera, s'il lui plat, la grce
de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses
que je ne lui puis montrer qu'en prsence de son pouse. Voil qui est
bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle
les fit enlever aussitt et porter dans sa chambre, o je commenai de
respirer.

Ds que les eunuques qui les avaient apports se furent retirs, elle
ouvrit promptement celui o j'tais prisonnier. Sortez, me dit-elle en
me montrant la porte d'un escalier qui conduisait  une chambre
au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas ferm la porte sur
moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'o je venais de
sortir. Le motif de cette visite tait un mouvement de curiosit qui ne
me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle
avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez
longtemps, aprs quoi il la quitta enfin, et se retira dans son
appartement.

Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre o
j'tais mont, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle
m'avait causes. Ma peine, me dit-elle, n'a pas t moins grande que la
vtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et
pour moi, qui courais le mme pril. Une autre  ma place n'aurait
peut-tre pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si
dlicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de prsence d'esprit;
mais rassurez-vous, il n'y a plus rien  craindre, maintenant
reposez-vous et demain je vous prsenterai  Zobide.

Le lendemain, la favorite avant que de me faire paratre devant sa
matresse, m'instruisit de la manire dont je devais soutenir sa
prsence, me dit  peu prs les questions que cette princesse me ferait,
et me dicta les rponses que j'y devais faire. Aprs cela elle me
conduisit dans une salle o tout tait d'une propret, d'une richesse et
d'une magnificence surprenantes. Je n'y tais pas entr, que vingt dames
esclaves, d'un ge dj avanc, toutes vtues d'habits riches et
uniformes, sortirent du cabinet de Zobide, et vinrent se ranger devant
un trne en deux files gales, avec une grande modestie. Elles furent
suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habilles de la mme
sorte que les premires, avec cette diffrence pourtant que leurs habits
avaient quelque chose de plus galant. Zobide parut au milieu de
celles-ci avec un air majestueux, et si charge de pierreries et de
toutes sortes de joyaux qu' peine pouvait-elle marcher. Elle alla
s'asseoir sur le trne. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite
l'accompagnait, et qu'elle demeura debout  sa droite, pendant que les
dames esclaves, un peu plus loignes, taient en foule des deux cts
du trne.

D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui taient
entres les premires me firent signe d'approcher. Je m'avanai au
milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tte
contre le tapis qui tait sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna
de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma
famille et de l'tat de ma fortune;  quoi je satisfis assez  son gr.
Je m'en aperus non-seulement  son air, elle me le fit mme connatre
par les choses qu'elle eut la bont de me dire. J'ai bien de la joie,
me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame
favorite), car je la regarde comme telle, aprs le soin que j'ai pris de
son ducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve,
et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-mme les
apprts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix
jours; pendant ce temps-l, je parlerai au calife et obtiendrai son
consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous...


XCIV^{E} NUIT

Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife,
continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-l, je fus priv du
plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son
ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'tre trs-satisfait.

Zobide entretint le calife de la rsolution qu'elle avait prise de
marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la libert de faire
l-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considrable  la
favorite, pour contribuer de sa part  son tablissement. Le dixime
jour tant destin pour la dernire crmonie du mariage, la dame
favorite fut conduite au bain d'un ct, et moi d'un autre; et sur le
soir, m'tant mis  table, on me servit toutes sortes de mets et de
ragots, entre autres un ragot  l'ail, comme celui dont on vient de me
forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point
aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'tant lev de table, je me
contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'tait
une ngligence qui ne m'tait jamais arrive jusqu'alors.

Comme il tait nuit, on suppla  la clart du jour par une grande
illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent
entendre, on dansa, on fit mille jeux: tout le palais retentissait de
cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande
salle, o l'on nous fit asseoir sur deux trnes. Les femmes qui la
servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent
le visage de diffrentes manires, selon la coutume pratique au jour
des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la
faisait voir.

Enfin toutes ces crmonies finirent, et l'on nous conduisit dans la
chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laisss, je m'approchai de
mon pouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit 
faire des cris pouvantables qui attirrent bientt dans la chambre
toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses
cris. Pour moi, saisi d'un long tonnement, j'tais demeur immobile,
sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre
chre soeur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arriv depuis le peu
de temps que nous vous avons quitte? apprenez-le-nous, afin que nous
vous secourions. Otez, s'cria-t-elle, tez-moi de devant les yeux ce
vilain homme que voil! H! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu
le malheur de mriter votre colre? Vous tes un vilain, me
rpondit-elle en furie; vous avez mang de l'ail, et vous ne vous tes
pas lav les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si
malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre,
ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de
boeuf. Elles me renversrent aussitt, et tandis que les unes me
tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait
t servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu' ce que les
forces lui manqurent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on
l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont
il a mang du ragot  l'ail.

A ces paroles, je m'criai: Grand Dieu! je suis rompu et bris de coups,
et, pour surcrot d'affliction, on me condamne encore  avoir la main
coupe! Et pourquoi? pour avoir mang d'un ragot  l'ail, et pour avoir
oubli de me laver les mains! Quelle colre pour un si petit sujet!
Peste soit du ragot  l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprt,
et celui qui l'a servi!...


XCV^{E} NUIT

Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir
mille coups de nerf de boeuf, eurent piti de moi lorsqu'elles
entendirent parler de me faire couper la main. Notre chre soeur et
notre bonne dame, dirent-elles  la favorite, vous poussez trop loin
votre ressentiment. C'est un homme,  la vrit, qui ne sait pas vivre,
qui ignore votre rang et les gards que vous mritez; mais nous vous
supplions de ne pas prendre garde  la faute qu'il a commise et de la
lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il
apprenne  vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa
malpropret, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragot  l'ail
sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutrent
pas de son refus; elles se jetrent  ses pieds, et lui baisant la main:
Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modrez votre colre
et accordez-nous la grce que nous vous demandons. Elle ne leur rpondit
rien, mais elle se leva, et, aprs m'avoir dit mille injures, elle
sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissrent
seul dans une affliction inconcevable.

Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui
venait m'apporter  manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame
favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur
empoisonne que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous
pas eu soin de vous laver les mains aprs avoir mang de ce maudit
ragot  l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-mme, que la
dlicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si
vindicatives pour une chose si lgre? J'aimais cependant ma femme,
malgr sa cruaut, et je ne laissai pas de la plaindre.

Un jour l'esclave me dit: Votre pouse est gurie, elle est alle au
bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez
encore patience et tchez de vous accommoder  son humeur. C'est,
d'ailleurs, une personne trs-sage, trs-raisonnable et trs-chrie de
toutes les dames qui sont auprs de Zobide, notre respectable
matresse.

Vritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que
je sois bien bonne de venir vous revoir aprs l'offense que vous m'avez
faite. Mais je ne puis me rsoudre  me rconcilier avec vous que je ne
vous aie puni comme vous le mritez, pour ne vous tre pas lav les
mains aprs avoir mang du ragot  l'ail. En achevant ces mots, elle
appela des dames qui me couchrent par terre par son ordre; et, aprs
qu'elles m'eurent li, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me
couper elle-mme les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une
certaine racine pour arrter le sang; mais cela n'empcha pas que je ne
m'vanouisse par la quantit que j'en avais perdu et par le mal que
j'avais souffert.

Je revins de mon vanouissement, et l'on me donna du vin  boire pour me
faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors  mon pouse, si
jamais il m'arrive de manger d'un ragot  l'ail, je vous jure qu'au
lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de
l'alcali, de la cendre de la mme plante, et du savon. H bien! dit ma
femme,  cette condition je veux bien oublier le pass, et vivre avec
vous comme avec mon mari.

Voil, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant  la
compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refus de manger du
ragot  l'ail qui tait devant moi...


XCVI^{E} NUIT

Les dames n'appliqurent pas seulement sur mes plaies de la racine que
j'ai dite pour tancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la
Mecque, qu'on ne pouvait souponner d'tre falsifi, puisqu'elles
l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume
admirable, je fus parfaitement guri en peu de jours, et nous demeurmes
ensemble, ma femme et moi, dans la mme union que si je n'eusse jamais
mang de ragot  l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma libert,
je m'ennuyais fort d'tre enferm dans le palais du calife; nanmoins,
je n'en voulais rien tmoigner  mon pouse, de peur de lui dplaire.
Elle s'en aperut; elle ne demandait pas mieux elle-mme que d'en
sortir. La reconnaissance seule la retenait auprs de Zobide. Mais elle
avait de l'esprit; elle reprsenta si bien  sa matresse la contrainte
o j'tais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition,
comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se
priver du plaisir d'avoir auprs d'elle sa favorite, que de ne lui pas
accorder ce que nous souhaitions tous deux galement.

C'est pourquoi, un mois aprs notre mariage, je vis paratre mon pouse
avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils
se furent retirs: Vous ne m'avez rien marqu, dit-elle, de l'ennui que
vous cause le sjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperue, et
j'ai heureusement trouv moyen de vous rendre content. Zobide, ma
matresse, nous permet de nous retirer du palais, et voil cinquante
mille sequins dont elle nous fait prsent pour nous mettre en tat de
vivre commodment dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous
acheter une maison.

J'en eus bientt trouv une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler
magnifiquement, nous y allmes loger. Nous prmes un grand nombre
d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnmes un fort bel
quipage. Enfin, nous commenmes  mener une vie fort agrable; mais
elle ne fut pas de longue dure. Au bout d'un an, ma femme tomba malade,
et mourut en peu de jours.

J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement  Bagdad;
mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma
maison; et, aprs avoir achet plusieurs sortes de marchandises, je me
joignis  une caravane, et passai en Perse. De l je pris la route de
Samarcande, d'o je suis venu m'tablir en cette ville.

Voil, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar,
l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad  la compagnie o je
me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose
d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable  celle du petit bossu.
Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grce, sire,
s'cria le tailleur en s'avanant et se prosternant aux pieds du sultan:
puisque Votre Majest aime les histoires plaisantes, celle que j'ai 
lui conter ne lui dplaira pas. Je veux bien t'couter aussi, lui dit le
sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre,  moins que tu ne
me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors
le tailleur, comme s'il et t sr de son fait, prit la parole avec
confiance, et commena son rcit en ces termes:




HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR


Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux jours,
de m'inviter  un festin qu'il donnait hier matin  ses amis: je me
rendis chez lui de trs-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt
personnes.

Nous n'attendions plus que le matre de la maison, qui tait sorti pour
quelque affaire, lorsque nous le vmes arriver accompagn d'un jeune
tranger trs-proprement habill, fort bien fait, mais boiteux. Nous
nous levmes tous; et, pour faire honneur au matre du logis, nous
primes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il tait prt
 le faire, lorsque, apercevant un barbier qui tait de notre compagnie,
il se retira brusquement en arrire, et voulut sortir. Le matre de la
maison, surpris de son action, l'arrta. O allez-vous? lui dit-il. Je
vous amne avec moi pour me faire l'honneur d'tre d'un festin que je
donne  mes amis, et  peine tes-vous entr que vous voulez sortir.
Seigneur, rpondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne
pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans
horreur cet abominable barbier que voil: quoiqu'il soit n dans un pays
o tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler  un
thiopien; mais il a l'me encore plus noire et plus horrible que le
visage.


XCVII^{E} NUIT

Nous demeurmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur,
et nous commenmes  concevoir une trs-mauvaise opinion du barbier,
sans savoir si le jeune tranger avait raison de parler de lui dans ces
termes. Nous protestmes mme que nous ne souffririons point  notre
table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le matre
de la maison pria l'tranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de
har le barbier.

Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit
barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arriv la plus
cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment
d'abandonner tous les lieux o il serait, et de ne pas demeurer mme
dans une ville o il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de
Bagdad o je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir
m'tablir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un
endroit o je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon
attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs,  me priver
malgr moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'loigner de
votre ville ds aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des
lieux o il ne vienne pas s'offrir  ma vue.

En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le matre du logis
le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter
la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce
temps-l, avait les yeux baisss et gardait le silence. Nous joignmes
nos prires  celles du matre de la maison, et enfin le jeune homme,
cdant  nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son
histoire, aprs avoir tourn le dos au barbier de peur de le voir.

Mon pre tenait dans la ville de Bagdad un rang  pouvoir aspirer aux
premires charges; mais il prfra toujours une vie tranquille  tous
les honneurs qu'il pouvait mriter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand
il mourut, j'avais dj l'esprit form, et j'tais en ge de disposer
des grands biens qu'il m'avait laisss. Je ne les dissipai point
follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.

Un jour que j'tais dans une rue, je vis venir devant moi une grande
troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite
rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc prs d'une
porte. J'tais vis--vis d'une fentre o il y avait un vase de
trs-belles fleurs, et j'avais les yeux attachs dessus, lorsque la
fentre s'ouvrit: je vis paratre une jeune dame dont la beaut
m'blouit.

Je serais demeur l bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la
rue ne m'et pas fait rentrer en moi-mme. Je tournai la tte en me
levant, et vis que c'tait le premier cadi de la ville, mont sur une
mule, et accompagn de cinq ou six de ses gens: il mit pied  terre  la
porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fentre, il y
entra, ce qui me fit juger qu'il tait son pre.

Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu' la jeune
dame que j'avais entrevue. Cette proccupation me donna une grosse
fivre, qui rpandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents,
qui m'aimaient, alarms d'une maladie si prompte, accoururent en
diligence, et m'importunrent fort pour en apprendre la cause, que je me
gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquitude que les
mdecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien  mon
mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remdes, au lieu de diminuer.

Mes parents commenaient  dsesprer de ma vie, lorsqu'une vieille dame
de leur connaissance, informe de ma maladie, arriva. Elle me considra
avec beaucoup d'attention, et aprs m'avoir examin, elle connut, je ne
sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en
particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer
tous mes gens.

Tout le monde tant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon
lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous tes obstin jusqu' prsent 
cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la
dclariez: j'ai assez d'exprience pour pntrer ce secret, et je
serais ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'tat
de maladie o j'tais, je ne fis difficult de lui raconter que j'avais
entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais tre heureux que si elle
devenait mon pouse.


XCVIII^{E} NUIT

La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas  lui
parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main,
mais comme le cadi son pre tait d'humeur fort difficile, elle dsira
me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me
trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y
attendre, et nous aurions  nous entretenir jusqu' l'heure o la prire
serait termine et le cadi revenu chez lui.

Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commenais 
m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma
garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous
portez: l'occupation o je vous vois me fait assez connatre ce que je
dois penser l-dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller
chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui rpondis-je;
je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la
tte et la barbe. Aussitt j'ordonnai  un de mes esclaves d'en chercher
un qui ft habile dans sa profession, et fort expditif.

L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit,
aprs m'avoir salu: Seigneur, il me parat  votre visage que vous ne
vous portez pas bien. Je lui rpondis que je sortais d'une maladie. Je
souhaite, reprit-il, que Dieu vous dlivre de toutes sortes de maux, et
que sa grce vous accompagne toujours. J'espre, lui rpliquai-je, qu'il
exaucera ce souhait, dont je vous suis fort oblig. Puisque vous sortez
d'une maladie, dit-il, je prie Dieu qu'il vous conserve la sant.
Dites-moi prsentement de quoi il s'agit; j'ai apport mes rasoirs et
mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je
viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez
bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser;
dpchez-vous, et ne perdons pas de temps  discourir, car je suis
press, et l'on m'attend  midi prcisment...


XCIX^{E} NUIT

Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de
temps  dplier sa trousse et  prparer ses rasoirs: au lieu de mettre
de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort
propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas
grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la mme gravit, et
en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que
nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitime de la lune de safar, de
l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophte de la Mecque 
Mdine, et de l'an 7320 de l'poque du grand Iskender aux deux cornes,
et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez
pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui,  l'heure qu'il est, pour
vous faire raser. Mais, d'un autre ct, cette mme conjonction est d'un
mauvais prsage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un
grand danger, non pas vritablement de perdre la vie, mais d'une
incommodit qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'tre
oblig de l'avis que je vous donne de prendre garde  ce malheur; je
serais fch qu'il vous arrivt.

Jugez, mes seigneurs, du dpit que j'eus d'tre tomb entre les mains
d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fcheux contre-temps
pour un amant qui se prparait  un rendez-vous! J'en fus choqu. Je me
mets peu en peine, lui dis-je en colre, de vos avis et de vos
prdictions. Je ne vous ai point appel pour vous consulter sur
l'astrologie; vous tes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous
retirez, que je fasse venir un autre barbier.

Seigneur, me rpondit-il avec un flegme  me faire perdre patience, quel
sujet avez-vous de vous mettre en colre? Savez-vous bien que tous les
barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un
pareil quand vous le feriez faire exprs? Vous n'avez demand qu'un
barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un
mdecin expriment, un chimiste trs-profond, un astrologue qui ne se
trompe point, un grammairien achev, un parfait rhtoricien, un logicien
subtil, un mathmaticien accompli dans la gomtrie, dans
l'arithmtique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de
l'algbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de
l'univers. Outre cela, je possde toutes les parties de la philosophie:
j'ai dans ma mmoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis
pote, architecte: mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de cach pour
moi dans la nature. Feu monsieur votre pre,  qui je rends un tribut de
mes larmes toutes les fois que je pense  lui, tait bien persuad de
mon mrite: il me chrissait, me caressait, et ne cessait de me citer
dans toutes les compagnies o il se trouvait, comme le premier homme du
monde. Je veux, par reconnaissance et par amiti pour lui, m'attacher 
vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les
malheurs dont les astres pourront vous menacer.

A ce discours, malgr ma colre, je ne pus m'empcher de rire.
Aurez-vous donc bientt achev, babillard importun, m'criai-je, et
voulez-vous commencer  me raser?


C^{E} NUIT

Le jeune boiteux, continuant son histoire: Seigneur, me rpliqua le
barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard; tout le
monde au contraire me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six
frres, que vous auriez pu, avec raison, appeler babillards; et afin que
vous les connaissiez, l'an se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le
troisime Bakbac, le quatrime Alcouz, le cinquime Alnaschar, et le
sixime Schacabac. C'taient des discoureurs importuns; mais moi, qui
suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.

De grce, mes seigneurs, mettez-vous  ma place: quel parti pouvais-je
prendre en me voyant si cruellement assassin? Donnez-lui trois pices
d'or, dis-je  celui de mes esclaves qui faisait la dpense de ma
maison, qu'il s'en aille, et me laisse en repos: je ne veux plus me
faire raser aujourd'hui. Seigneur, me dit alors le barbier,
qu'entendez-vous, s'il vous plat, par ce discours? Ce n'est pas moi qui
suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela tant
ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous
que je ne vous aie ras. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce
n'est pas ma faute. Feu monsieur votre pre me rendait plus de justice:
toutes les fois qu'il m'envoyait querir pour lui tirer du sang, il me
faisait asseoir auprs de lui, et alors c'tait un charme d'entendre les
belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration
continuelle, je l'enlevais, et quand j'avais achev: Ah! s'criait-il,
vous tes une source inpuisable de science! Personne n'approche de la
profondeur de votre savoir. Mon cher seigneur, lui rpondais-je, vous me
faites plus d'honneur que je ne mrite. Si je dis quelque chose de beau,
j'en suis redevable  l'audience favorable que vous avez la bont de me
donner: ce sont vos libralits qui m'inspirent toutes ces penses
sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il tait charm
d'un discours admirable que je venais de lui faire: Qu'on lui donne,
dit-il, cent pices d'or, et qu'on le revte d'une de mes plus riches
robes. Je reus ce prsent sur-le-champ: aussitt je tirai son
horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai mme
encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les
ventouses.

Il n'en demeura pas l; il enfila un autre discours qui dura une grosse
demi-heure. Fatigu de l'entendre, et chagrin de voir que le temps
s'coulait sans que j'en fusse plus avanc, je ne savais plus que lui
dire. Non, m'criai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un
autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les
gens.


CI^{E} NUIT

Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je russirais mieux
en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je,
laissez l tous vos beaux discours et m'expdiez promptement: une
affaire de la dernire importance m'appelle hors de chez moi, comme je
vous l'ai dj dit. A ces mots, il se mit  rire. Ce serait une chose
bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la mme
situation, si nous tions toujours sages et prudents: je veux croire
nanmoins que si vous vous tes mis en colre contre moi, c'est votre
maladie qui a caus ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous
avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que
de suivre l'exemple de votre pre et de votre aeul: ils venaient me
consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanit,
qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne
russit presque jamais dans ce qu'on entreprend, si l'on n'a recours
aux avis des personnes claires. On ne devient point habile homme, dit
le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis
tout acquis, et vous n'avez qu' me commander.

Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez
tous ces longs discours qui n'aboutissent  rien qu' me rompre la tte
et qu' m'empcher de me trouver o j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou
retirez-vous. En disant cela, je me levai de dpit, en frappant du pied
contre terre.

Quand il vit que j'tais fch tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous
fchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tte et
se mit  me raser; mais il ne m'eut pas donn quatre coups de rasoir
qu'il s'arrta pour me dire: Seigneur, vous tes prompt; vous devriez
vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du dmon. Je
mrite, d'ailleurs, que vous ayez de la considration pour moi,  cause
de mon ge, de ma science et de mes vertus clatantes...

Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez
plus. C'est--dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous
presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures,
lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez dj m'avoir ras.
Modrez votre ardeur, rpliqua-t-il; vous n'avez peut-tre pas bien
pens  ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec
prcipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me
dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en
dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous
attend qu' midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne
m'arrte point  cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole
prviennent le temps qu'on leur a donn; mais je ne m'aperois pas qu'en
m'amusant  raisonner avec vous, je tombe dans les dfauts des barbiers
babillards: achevez vite de me raser.

Plus je tmoignais d'empressement, et moins il en avait  m'obir. Il
quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son
astrolabe, il reprit son rasoir...


CII^{E} NUIT

Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit
une seconde fois son astrolabe et me laissa  demi ras, pour aller voir
quelle heure il tait prcisment. Il revint. Seigneur, me dit-il, je
savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures
jusqu' midi, j'en suis assur, ou toutes les rgles de l'astronomie
sont fausses. Juste ciel! m'criai-je, ma patience est  bout; je n'y
puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que
je ne me jette sur toi et que je ne t'trangle! Doucement, monsieur! me
dit-il d'un air froid, sans s'mouvoir de mon emportement; vous ne
craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez
tre servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe
dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il
avait attach  sa ceinture, et recommena de me raser; mais, en me
rasant, il ne put s'empcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me
dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez  midi, je
vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien.
Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient  midi pour me
rgaler et se rjouir avec moi du retour de ma sant.

Quand le barbier entendit parler de rgal: Dieu vous bnisse en ce jour
comme en tous les autres! s'cria-t-il. Vous me faites souvenir que
j'invitai hier quatre ou cinq amis  venir manger aujourd'hui chez moi;
je l'avais oubli, et je n'ai encore fait aucun prparatif. Que cela ne
vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon
garde-manger ne laisse pas d'tre toujours bien garni; je vous fais
prsent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai mme donner du vin
tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il
faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au
lieu que mon pre vous faisait des prsents pour vous entendre parler,
je vous en fais, moi, pour vous faire taire.

Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous
rcompensera, s'cria-t-il, de la grce que vous me faites; mais
montrez-moi tout  l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura
de quoi bien rgaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la
bonne chre que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons,
une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entres. Je donnai
ordre  un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre
grandes cruches de vin. Voil qui est bien, reprit le barbier; mais il
faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore
donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque
chose l'une aprs l'autre; et comme cet examen dura prs d'une
demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et
enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant
le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrtant tout  coup: Je
n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libral:
je commence  connatre que feu monsieur votre pre revit en vous.
Certes, je ne mritais pas les grces dont vous me comblez, et je vous
assure que j'en conserverai une ternelle reconnaissance. Car, seigneur,
afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la
gnrosit des honntes gens comme vous: en quoi je ressemble  Zantout,
qui frotte le monde au bain;  Sali, qui vend des pois chiches grills
par les rues;  Salouz, qui vend des fves;  Akerska, qui vend des
herbes;  Abou-Mekars, qui arrose les rues pour abattre la poussire;
et  Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-l n'engendrent point
de mlancolie; ils ne sont ni fcheux ni querelleurs; plus contents de
leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours
gais, prts  chanter et  danser, et ils ont chacun leur chanson et
leur danse particulires, dont ils divertissent toute la ville de
Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas
grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous
parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui
frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien
l'imiter...


CIII^{E} NUIT

Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le
jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger  finir ses
bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'et contrefait de mme tous ceux
qu'il avait nomms. Aprs cela, s'adressant  moi: Seigneur, me dit-il,
je vais faire venir chez moi tous ces honntes gens; si vous m'en
croyez, vous serez des ntres et vous laisserez l vos amis, qui sont
peut-tre de grands parleurs, qui ne feront que vous tourdir par leurs
ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que
celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du
plaisir.

Malgr ma colre, je ne pus m'empcher de rire de ses folies. Je
voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition
que vous me faites; j'irais de bon coeur me rjouir avec vous: mais je
vous prie de m'en dispenser, je suis trop engag aujourd'hui; je serai
plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me
raser, et htez-vous de vous en retourner vos amis sont dj peut-tre
dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grce que
je vous demande. Venez vous rjouir avec la bonne compagnie que je dois
avoir. Si vous vous tiez trouv une fois avec ces gens-l, vous en
seriez si content, que vous renonceriez pour eux  vos amis. Ne parlons
plus de cela, lui rpondis-je; je ne puis tre de votre festin.

Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez
moi, rpliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille
avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donn; mes amis
mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitt. Je ne veux pas
commettre l'incivilit de vous laisser aller seul; vous mritez bien que
j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'criai-je alors, je ne
pourrai donc pas me dlivrer aujourd'hui d'un homme si fcheux? Au nom
du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez
trouver vos amis, buvez, mangez, rjouissez-vous, et laissez-moi la
libert d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin
que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le
lieu o je vais n'est pas un lieu o vous puissiez tre reu; on n'y
veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous
ont convi  un festin, quelle raison peut vous empcher de me permettre
de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sr, de leur
mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir
agrablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est
rsolue, je vous accompagnerai malgr vous.

Ces paroles, mes seigneurs, me jetrent dans un grand embarras. Comment
me dferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-mme. Si je
m'obstine  le contredire, nous ne finirons point notre contestation.
D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait dj pour la premire fois  la
prire de midi, et qu'il tait temps de partir; ainsi je pris le parti
de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vnt avec moi.
Alors il acheva de me raser; et cela tant fait, je lui dis: Prenez
quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et
revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous.

Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis
appeler  la prire pour la dernire fois: je me htai de me mettre en
chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jug de mon intention,
s'tait content d'aller avec mes gens jusqu' la vue de sa maison, et
de les voir entrer chez lui. Il s'tait cach  un coin de la rue pour
m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arriv  la porte du
cadi, je me retournai, et l'aperus  l'entre de la rue; j'en eus un
chagrin mortel.

La porte du cadi tait  demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille
dame qui m'attendait, et qui, aprs avoir ferm la porte, me conduisit 
la chambre de la jeune dame; mais  peine commenais-je  l'entretenir,
que nous entendmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tte  la
fentre, et vit au travers de la jalousie que c'tait le cadi son pre
qui revenait de la prire. Je regardai aussi en mme temps, et j'aperus
le cadi assis vis--vis, au mme endroit d'o j'avais vu la jeune dame.

J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrive du cadi et la prsence du
barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son
pre ne montait  sa chambre que trs-rarement; et que, comme elle avait
prvu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait song au moyen de
me faire sortir srement: mais l'indiscrtion du malheureux barbier me
causait une grande inquitude; et vous allez voir que cette inquitude
n'tait pas sans fondement.

Ds que le cadi fut rentr chez lui, il donna lui-mme la bastonnade 
un esclave qui l'avait mrite. L'esclave poussait de grands cris qu'on
entendait de la rue. Le barbier crut que c'tait moi qui criais et qu'on
maltraitait. Prvenu de cette pense, il fait des cris pouvantables,
dchire ses habits, jette de la poussire sur sa tte, appelle au
secours tout le voisinage, qui vient  lui aussitt. On lui demande ce
qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hlas! s'crie-t-il, on
assassine mon matre! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il
court jusque chez moi en criant toujours de mme, et revient suivi de
tous mes domestiques arms de btons. Ils frappent avec une fureur qui
n'est pas concevable  la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir
ce que c'tait; mais l'esclave, tout effray, retourne vers son matre:
Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par
force, et commencent  enfoncer la porte.

Le cadi courut aussitt lui-mme ouvrir la porte, et demanda ce qu'on
lui voulait. Sa prsence vnrable ne put inspirer du respect  mes
gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet
avez-vous d'assassiner notre matre? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens,
leur rpondit le cadi, pourquoi aurais-je assassin votre matre que je
ne connais pas et qui ne m'a point offens? Voil ma maison ouverte:
entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donn la bastonnade, dit le
barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore,
rpliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre matre pour m'avoir
oblig  le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma
maison? Et s'il y est, comment y est-il entr, ou qui peut l'y avoir
introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe,
mchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre
fille aime notre matre, et lui a donn rendez-vous dans votre maison
pendant la prire de midi; vous en avez sans doute t averti; vous tes
revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la
bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette mchante
action impunment: le calife en sera inform, et en fera bonne et brve
justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout  l'heure, sinon nous
allons entrer et vous l'arracher,  votre honte. Il n'est pas besoin de
tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand clat: si ce que
vous dites est vrai, vous n'avez qu' entrer et le chercher, je vous en
donne la permission. Le cadi n'eut pas achev ces mots, que le barbier
et mes gens se jetrent dans la maison comme des furieux, et se mirent 
me chercher partout...


CIV^{E} NUIT

Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le
barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je
n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, o je me jetai, et
que je fermai sur moi. Le barbier, aprs avoir furet partout, ne manqua
pas de venir dans la chambre o j'tais. Il s'approcha du coffre,
l'ouvrit, et ds qu'il m'eut aperu il le prit, le chargea sur sa tte
et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il
traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant
qu'il me portait, le coffre vint  s'ouvrir par malheur; et alors, ne
pouvant souffrir la honte d'tre expos aux regards et aux hues de la
populace qui nous suivait, je me lanai dans la rue avec tant de
prcipitation, que je me blessai  la jambe, de manire que je suis
demeur boiteux depuis ce temps-l. Je ne sentis pas d'abord tout mon
mal, et ne laissai pas de me relever, pour me drober  la rise du
peuple par une prompte fuite. Je lui jetai mme des poignes d'or et
d'argent dont ma bourse tait pleine; et tandis qu'il s'occupait  les
ramasser, je m'chappai en enfilant des rues dtournes. Mais le maudit
barbier, profitant de la ruse dont je m'tais servi pour me dbarrasser
de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa
force: Arrtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez
combien j'ai t afflig du mauvais traitement que le cadi vous a fait,
 vous qui tes si gnreux et  qui nous avons tant d'obligation, mes
amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par
votre obstination  ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voil ce
qui vous est arriv par votre faute; et si, de mon ct, je ne m'tais
pas obstin  vous suivre, pour voir o vous alliez, que seriez-vous
devenu? O allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.

C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il
ne se contentait pas d'avoir caus un si grand scandale dans le quartier
du cadi, il voulait encore que toute la ville en et connaissance. Dans
la rage o j'tais, j'avais envie de l'attendre pour l'trangler: mais
je n'aurais fait par l que rendre ma confusion plus clatante. Je pris
un autre parti: comme je m'aperus que sa voix me livrait en spectacle 
une infinit de gens qui paraissaient aux portes ou aux fentres, ou qui
s'arrtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont
le concierge m'tait connu. Je le trouvai  la porte, o le bruit
l'avait attir. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grce
d'empcher que ce furieux n'entre ici aprs moi. Il me le promit, et me
tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstin barbier
voulait entrer malgr lui, et ne se retira qu'aprs lui avoir dit mille
injures; et jusqu' ce qu'il ft rentr dans sa maison, il ne cessa
d'exagrer,  tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il
prtendait m'avoir rendu.

Voil comme je me dlivrai d'un homme si fatigant. Aprs cela, le
concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai.
Ensuite, je le priai  mon tour de me prter un appartement jusqu' ce
que je fusse guri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus
commodment chez vous? Je ne veux point y retourner, lui rpondis-je: ce
dtestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais
tous les jours obsd, et je mourrais  la fin de chagrin de l'avoir
incessamment devant les yeux. D'ailleurs, aprs ce qui m'est arriv
aujourd'hui, je ne puis me rsoudre  demeurer davantage en cette ville.
Je prtends aller o ma mauvaise fortune me voudra conduire.
Effectivement, ds que je fus guri, je pris tout l'argent dont je crus
avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation 
mes parents.

Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici.
J'avais lieu d'esprer que je ne rencontrerais point ce pernicieux
barbier dans un pays si loign du mien; et cependant je le trouve parmi
vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai  me
retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme
qui est cause que je suis boiteux, et rduit  la triste ncessit de
vivre loign de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant
ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le matre de la maison
le conduisit jusqu' la porte, en lui tmoignant le dplaisir qu'il
avait de lui avoir donn, quoique innocemment, un si grand sujet de
mortification.

Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurmes
tous fort tonns de son histoire. Nous jetmes les yeux sur le barbier,
et dmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre tait
vritable. Messieurs, nous rpondit-il en levant la tte qu'il avait
toujours tenue baisse jusqu'alors, le silence que j'ai gard pendant
que ce jeune homme vous a entretenus vous doit tre un tmoignage qu'il
ne vous a rien avanc dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous
ait pu dire, je soutiens que j'ai d faire ce que j'ai fait: je vous en
rends juges vous-mmes. Ne s'tait-il pas jet dans le pril? et sans
mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux
d'en tre quitte pour une jambe incommode. Ne me suis-je pas expos 
un plus grand danger pour le tirer d'une maison o je m'imaginais qu'on
le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des
injures si atroces? Voil ce que l'on gagne  servir des gens ingrats.
Il m'accuse d'tre un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frres
que nous tions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus
d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai
qu' vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre
attention.




HISTOIRE DU BARBIER


Sous le rgne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si
fameux par ses immenses libralits envers les pauvres, dix voleurs
obsdaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis
longtemps des vols et des cruauts inoues. Le calife, averti d'un si
grand dsordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fte
du Baram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous
dix...


CV^{E} NUIT

Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant
de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du
Baram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes
assez richement habills, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais
connu que c'taient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux
gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prvenu
que c'taient des gens qui allaient se rjouir et passer la fte en
festins, j'entrai dans le bateau ple-mle avec eux sans dire mot, dans
l'esprance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous
descendmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du
calife. J'eus le temps de rentrer en moi-mme, et de m'apercevoir que
j'avais mal jug d'eux. Au sortir du bateau, nous fmes environns d'une
nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lirent et nous
menrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien
dire: que m'et-il servi de parler et de faire quelque rsistance? C'et
t le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient
pas cout; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison.
J'tais avec des voleurs, c'tait assez pour leur faire croire que j'en
devais tre un.

Ds que nous fmes devant le calife, il ordonna le chtiment de ces dix
sclrats. Qu'on coupe, dit-il, la tte  ces dix voleurs! Aussitt le
bourreau nous rangea sur une file  la porte de sa main, et par bonheur
je me trouvai le dernier. Il coupa la tte aux dix voleurs, en
commenant par le premier: quand il vint  moi, il s'arrta. Le calife,
voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colre: Ne t'ai-je
pas command, lui dit-il, de couper la tte  dix voleurs? Pourquoi ne
la coupes-tu qu' neuf? Commandeur des croyants, rpondit le bourreau,
Dieu me garde de n'avoir pas excut l'ordre de Votre Majest! voil dix
corps par terre, et autant de ttes que j'ai coupes; elle peut les
faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-mme que le bourreau disait
vrai, il me regarda avec tonnement; et ne me trouvant pas la
physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure
vous trouvez-vous ml avec des misrables qui ont mrit mille morts?
Je lui rpondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu
vritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont
le chtiment vient de faire clater la justice de Votre Majest; je me
suis embarqu avec eux, persuad que c'taient des gens qui allaient se
rgaler ensemble pour clbrer ce jour, qui est le plus clbre de notre
religion.

Le calife ne put s'empcher de rire de mon aventure; et tout au
contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma
discrtion et ma constance  garder le silence. Commandeur des croyants,
lui dis-je, que Votre Majest ne s'tonne pas si je me suis tu dans une
occasion qui aurait excit la dmangeaison de parler  un autre. Je fais
une profession particulire de me taire; et c'est par cette vertu que je
me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute
ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en
souriant, qu'on vous ai donn un titre dont vous faites un si bel usage.
Je ne puis douter qu'on ne vous ait donn, avec raison, le surnom de
Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes
nanmoins, je vous commande de sortir au plus tt de la ville. Allez, et
que je n'entende plus parler de vous. Je cdai  la ncessit, et
voyageai plusieurs annes dans des pays loigns. J'appris enfin que le
calife tait mort; je retournai  Bagdad, et ce fut  mon retour en
cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous
avez entendu. Vous tes pourtant tmoins de son ingratitude et de la
manire injurieuse dont il m'a trait. Au lieu de me tmoigner de la
reconnaissance, il a mieux aim me fuir et s'loigner de son pays. Quand
j'eus appris qu'il n'tait plus  Bagdad, quoique personne ne me st
dire au vrai de quel ct il avait tourn ses pas, je ne laissai pas
toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que
je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je
l'ai rencontr aujourd'hui. Je ne m'attendais pas  le voir si irrit
contre moi...


CVI^{E} NUIT

Sire, le tailleur acheta de raconter au sultan de Casgar l'histoire du
jeune boiteux et du barbier de Bagdad de la manire que j'eus l'honneur
de dire hier  Votre Majest.

Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvmes
que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'tre un grand
parleur. Nanmoins nous voulmes qu'il demeurt avec nous et qu'il ft
du rgal que le matre de la maison nous avait prpar. Nous nous mmes
donc  table et nous nous rjoumes jusqu' la prire d'entre le midi et
le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se spara, et je vins
travailler  ma boutique en attendant qu'il ft temps de m'en retourner
chez moi.

Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu,  demi ivre, se prsenta
devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je
crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir
ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de
poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre
garde qu'il y avait une arte. Il tomba devant nous sans sentiment.
Aprs avoir en vain essay de le secourir, dans l'embarras o nous mit
un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous
n'hsitmes point  porter le corps hors de chez nous, et nous le fmes
adroitement recevoir chez le mdecin juif. Le mdecin juif le descendit
dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, o
l'on a cru que le marchand l'avait tu. Voil, sire, ajouta le tailleur,
ce que j'avais  dire pour satisfaire Votre Majest. C'est  elle de
prononcer si nous sommes dignes de sa clmence ou de sa colre, de la
vie ou de la mort.

Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui
redonna la vie au tailleur et  ses camarades. Je ne puis disconvenir,
dit-il, que je ne sois plus frapp de l'histoire du jeune boiteux, de
celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de
vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu,
je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne.
Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est ais de contenter ma
curiosit. En mme temps il dpcha un huissier pour l'aller chercher
avec le tailleur, qui savait o il pourrait tre.

L'huissier et le tailleur revinrent bientt et amenrent le barbier,
qu'ils prsentrent au sultan. Le barbier tait un vieillard qui pouvait
avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs
comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne
put s'empcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai
appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien
m'en raconter quelques-unes? Sire, lui rpondit le barbier, laissons l,
s'il vous plat, pour le prsent, les histoires que je puis savoir. Je
supplie trs-humblement Votre Majest de me permettre de lui demander ce
que font ici devant elle ce chrtien, ce juif, ce musulman et ce bossu
mort que je vois l tendu par terre. Le sultan sourit de la libert du
barbier et lui rpliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit
le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre
Majest sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le
prtendent, mais un homme justement appel le Silencieux...


CVII^{E} NUIT

Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la
curiosit du barbier. Il commanda qu'on lui racontt l'histoire du petit
bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier
l'eut entendue, il branla la tte, comme s'il et voulu dire qu'il y
avait l-dessous quelque chose de cach qu'il ne comprenait pas.
Vritablement, s'cria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je
suis bien aise d'examiner de prs ce bossu. Il s'en approcha, s'assit
par terre, prit la tte sur ses genoux, et, aprs l'avoir attentivement
regarde, il fit tout  coup un si grand clat de rire et avec si peu de
retenue qu'il se laissa aller sur le dos  la renverse, sans considrer
qu'il tait devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de
rire: On le dit bien, et avec raison, s'cria-t-il encore, qu'on ne
meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mrit d'tre crite en
lettres d'or, c'est celle de ce bossu.

A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou
comme un vieillard qui avait l'esprit gar. Homme silencieux, lui dit
le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc  rire si fort? Sire, rpondit
le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majest, que ce
bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un
extravagant, si je ne vous le fais voir  l'heure mme. En achevant ces
mots, il prit une bote o il y avait plusieurs remdes, qu'il portait
sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole
balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit
dans son tui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et
aprs lui avoir ouvert la bouche, il lui enfona dans le gosier de
petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arte,
qu'il fit voir  tout le monde. Aussitt le bossu ternua, tendit les
bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de
vie.

Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent tmoins d'une si belle
opration furent moins surpris de voir revivre le bossu, aprs avoir
pass une nuit entire et la plus grande partie du jour sans donner
aucun signe de vie, que du mrite et de la capacit du barbier, qu'on
commena, malgr ses dfauts,  regarder comme un grand personnage. Le
sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu
ft mise par crit avec celle du barbier, afin que la mmoire qui
mritait si bien d'tre conserve ne s'en teignt jamais. Il n'en
demeura pas l: pour que le tailleur, le mdecin juif, le pourvoyeur et
le marchand chrtien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure
que l'accident du bossu leur avait cause, il ne les renvoya chez eux
qu'aprs leur avoir donn  chacun une robe fort riche, dont il les fit
revtir en sa prsence. A l'gard du barbier, il l'honora d'une grosse
pension, et le retint auprs de sa personne.

La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures
auxquelles la prtendue mort du bossu avait donn occasion. Comme le
jour paraissait dj, elle se tut; et sa chre soeur Dinarzade, voyant
qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis
d'autant plus charme de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle
finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu
mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar.
L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit
Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chre soeur, dit la sultane; et
puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et
matre, si Sa Majest me faisait encore la grce de me conserver la vie,
j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la
Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la
vtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui tait assez
content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se
laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui
promettait.

Il se leva pour faire sa prire et tenir son conseil, sans toutefois
rien tmoigner de sa bonne volont  la sultane.


CVIII^{E} NUIT

Dinarzade, toujours soigneuse d'veiller sa soeur, l'appela cette nuit 
l'heure ordinaire. Ma chre soeur, lui dit-elle, le jour paratra
bientt; je vous supplie, en attendant, de nous raconter quelqu'une de
ces histoires agrables que vous savez. Il n'en faut pas chercher
d'autres, dit Schahriar, que celle d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse.
Sire, dit Scheherazade, je vais contenter votre curiosit. En mme temps
elle commena de cette manire:




HISTOIRE D'ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE


Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, trs-riche et d'une
vaste tendue, dont le nom ne me vient pas prsentement  la mmoire, il
y avait un tailleur nomm Mustafa, sans autre distinction que celle que
sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur tait fort pauvre, et son
travail lui produisait  peine de quoi le faire subsister lui, sa femme
et un fils que Dieu leur avait donn.

Le fils, qui se nommait Aladdin, avait t lev d'une manire
trs-nglige, et qui lui avait fait contracter des inclinations
vicieuses. Il tait mchant, opinitre, dsobissant  son pre et  sa
mre.

Ds qu'il fut en ge d'apprendre un mtier, son pre, qui n'tait pas en
tat de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa
boutique, et commena  lui montrer de quelle manire il devait manier
l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun chtiment, il ne
fut pas possible au pre de fixer l'esprit volage de son fils. Sitt
que Mustafa avait le dos tourn, Aladdin s'chappait, et il ne revenait
plus de tout le jour. Le pre le chtiait; mais Aladdin tait
incorrigible; et,  son grand regret, Mustafa fut oblig de l'abandonner
 son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne
pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si
opinitre, qu'il en mourut au bout de quelques mois.

Aladdin, qui n'tait plus retenu par la crainte d'un pre, et qui se
souciait si peu de sa mre, qu'il avait mme la hardiesse de la menacer
 la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors  un
plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu' l'ge de quinze
ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire
rflexion  ce qu'il pourrait devenir un jour. Il tait dans cette
situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une
troupe de vagabonds, selon sa coutume, un tranger qui passait par cette
place s'arrta  le regarder.

Cet tranger tait un magicien insigne, que les auteurs qui ont crit
cette histoire nous font connatre sous le nom de magicien africain:
c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il tait
vritablement d'Afrique, et qu'il n'tait arriv que depuis deux jours.

Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, et
remarqu dans le visage d'Aladdin tout ce qui tait absolument
ncessaire pour l'excution de ce qui avait fait le sujet de son voyage,
ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il tait,
et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il
souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant  part 
quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre pre ne
s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, rpondit Aladdin,
mais il y a longtemps qu'il est mort.

A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa
et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnes de
soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il
avait de pleurer. Ah! mon fils, s'cria le magicien africain, comment
pourrais-je m'en empcher? Je suis votre oncle, et votre pre tait mon
bon frre. Il y a plusieurs annes que je suis en voyage; et dans le
moment que j'arrive ici avec l'esprance de le revoir et de lui donner
de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure
que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir priv de la
consolation  laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon
affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais
ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas tromp en
m'adressant  vous. Il demanda  Aladdin, en mettant la main  la
bourse, o demeurait sa mre. Aussitt Aladdin satisfit  sa demande, et
le magicien africain lui donna en mme temps une poigne de menue
monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mre, faites-lui
bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le
temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu o mon
bon frre a vcu si longtemps, et o il a fini ses jours.

Ds que le magicien africain eut laiss le neveu qu'il venait de se
faire lui-mme, Aladdin courut chez sa mre, bien joyeux de l'argent que
son oncle venait de lui donner. Ma mre, lui dit-il en arrivant, je vous
prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui rpondit la mre,
vous n'avez point d'oncle du ct de feu votre pre, ni du mien. Je
viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle
du ct de mon pre, puisqu'il tait son frre,  ce qu'il m'a assur;
il s'est mme mis  pleurer et  m'embrasser quand je lui ai dit que mon
pre tait mort. Et pour marque que je dis la vrit, ajouta-t-il en
lui montrant la monnaie qu'il avait reue, voil ce qu'il m'a donn. Il
m'a aussi charg de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain,
s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en mme temps la
maison o mon pre a vcu, et o il est mort. Mon fils, repartit la
mre, il est vrai que votre pre avait un frre; mais il y a longtemps
qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en et un
autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain.

Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois,
comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants.
Il l'embrassa, comme il avait fait le jour prcdent; et en lui mettant
deux pices d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela  votre
mre; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achte de quoi
souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi
o je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain
le laissa aller.

Aladdin porta les deux pices d'or  sa mre, et ds qu'il eut dit
quelle tait l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller
employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la
journe  prparer le souper; et sur le soir, ds que tout fut prt,
elle dit  Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-tre pas o est
notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez.

Quoique Aladdin et enseign la maison au magicien africain, il tait
prt nanmoins  sortir quand on frappa  la porte. Aladdin ouvrit, et
il reconnut le magicien africain, qui entra charg de bouteilles de vin
et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper.

Aprs que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les
mains d'Aladdin, il salua sa mre; et il la pria de lui montrer la place
o son frre Mustafa avait coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la
lui montra; et aussitt il se prosterna, et il baisa cette place
plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'criant: Mon pauvre frre, que
je suis malheureux de n'tre pas arriv assez  temps pour vous
embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mre d'Aladdin
l'en prit, jamais il ne voulut s'asseoir  la mme place: Non, dit-il,
je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis--vis, afin
que, si je suis priv de la satisfaction de l'y voir en personne, comme
pre d'une famille qui m'est si chre, je puisse au moins l'y regarder
comme s'il tait prsent. La mre d'Aladdin ne le pressa pas davantage,
et elle le laissa dans la libert de prendre la place qu'il voulut.

Quand le magicien africain se fut assis  la place qu'il lui avait plu
de choisir, il commena  s'entretenir avec la mre d'Aladdin: Ma bonne
soeur, lui disait-il, ne vous tonnez point de ne m'avoir pas vu tout le
temps que vous avez t marie avec mon frre Mustafa d'heureuse
mmoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le
mien aussi bien que celui de feu mon frre. Depuis ce temps-l, aprs
avoir voyag dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la
Syrie, en gypte, sjourn dans les plus belles villes de ces pays-l,
je passai en Afrique, o j'ai fait un plus long sjour. A la fin, il m'a
pris un si grand dsir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher
frre, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage
pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas diffr  faire mes
prparatifs et  me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifi et afflig
davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un
frre que j'avais toujours aim, et que j'aimais d'une amiti
vritablement fraternelle. J'ai remarqu de ses traits dans le visage de
mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus
tous les autres enfants avec lesquels il tait. Il a pu vous dire de
quelle manire j'ai reu la triste nouvelle qu'il n'tait plus au monde;
mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver
dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables.

Le magicien africain, qui s'aperut que la mre d'Aladdin
s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur,
changea de discours; et en se retournant du ct d'Aladdin, il lui
demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin,
reprit le magicien,  quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque mtier?

A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut dconcert; mais sa
mre, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainant. Son pre
a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son
mtier, et il n'a pu en venir  bout. Il sait que son pre n'a laiss
aucun bien; il voit lui-mme qu' filer du coton pendant tout le jour,
comme je fais, j'ai bien de la peine  gagner de quoi nous avoir du
pain. Pour moi, je suis rsolue de lui fermer la porte un de ces jours,
et de l'envoyer en chercher ailleurs.

Aprs que la mre d'Aladdin eut achev ces paroles en fondant en larmes,
le magicien africain dit  Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il
faut songer  vous aider vous-mme et  gagner votre vie. Il y a des
mtiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour
lequel vous ayez inclination plutt que pour un autre. Peut-tre que
celui de votre pre vous dplat, et que vous vous accommoderez mieux
d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'
vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne rpondait rien: Si vous avez de
la rpugnance pour apprendre un mtier, continua-t-il, et que vous
vouliez tre honnte homme, je vous lverai une boutique garnie de
riches toffes et de toiles fines; vous vous mettrez en tat de les
vendre; et de l'argent que vous en ferez vous en achterez d'autres
marchandises, et de cette manire vous vivrez honorablement.
Consultez-vous vous-mme, et dites-moi franchement ce que vous en
pensez; vous me trouverez toujours prt  tenir ma promesse.

Cette offre flatta fort Aladdin,  qui le travail manuel dplaisait
d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'tre aperu que
les boutiques de ces sortes de marchandises taient propres et bien
frquentes, et que les marchands taient bien habills et fort
considrs. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son
oncle, que son penchant tait plutt de ce ct-l que d'aucun autre, et
qu'il lui serait oblig toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire.
Puisque cette profession vous agre, reprit le magicien africain, je
vous mnerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et
richement, conformment  l'tat d'un des plus gros marchands de cette
ville; et aprs-demain nous songerons  vous lever une boutique de la
manire que je l'entends.

La mre d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien
africain ft frre de son mari, n'en douta nullement aprs tout le bien
qu'il promettait de faire  son fils. Elle le remercia de ses bonnes
intentions; et aprs avoir exhort Aladdin  se rendre digne de tous les
biens que son oncle lui faisait esprer, elle servit le souper. La
conversation roula sur le mme sujet pendant tout le repas, et jusqu'
ce que le magicien, voyant la nuit avance, prit cong de la mre et du
fils, et se retira.

Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez
la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit
Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que
des habits tout faits, de toutes sortes de belles toffes, pour les
diffrents ges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables  la
grandeur d'Aladdin, et aprs avoir mis  part tous ceux qui lui
plaisaient davantage, et rejet les autres qui n'taient pas de la
beaut qu'il entendait, il dit  Aladdin: Mon neveu, choisissez dans
tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charm des
libralits de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta,
avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander.

Lorsque Aladdin se vit ainsi habill magnifiquement depuis les pieds
jusqu' la tte, il fit  son oncle tous les remercments imaginables:
et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de
l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus
frquents de la ville, particulirement dans ceux o taient les
boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue o taient
les boutiques des plus riches toffes et des toiles fines, il dit 
Aladdin: Puisque vous serez bientt marchand comme ceux que vous voyez,
il est bon que vous les frquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui
fit voir aussi les mosques les plus belles et les plus grandes, le
conduisit dans les khans o logeaient les marchands trangers, et dans
les endroits du palais du sultan o il tait libre d'entrer. Enfin,
aprs avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils
arrivrent dans le khan o le magicien avait pris son appartement. Il
s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commenc de faire
connaissance depuis son arrive, et qu'il avait assembls exprs pour
les bien rgaler, et leur donner en mme temps la connaissance de son
prtendu neveu.

Le rgal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre cong de son
oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le
laisser aller seul, et le reconduisit lui-mme chez sa mre. Ds qu'elle
eut aperu son fils si bien habill, elle fut transporte de joie; et
elle ne cessait de donner mille bndictions au magicien, qui avait
fait une si grande dpense pour son enfant. Gnreux parent, lui
dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libralit. Je sais
que mon fils ne mrite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en
serait indigne, s'il n'en tait reconnaissant, et s'il ngligeait de
rpondre  la bonne intention que vous avez de lui donner un
tablissement si distingu.

Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'coute
assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis
fch d'une chose, de ne pouvoir excuter demain ce que je lui ai
promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermes, et il n'y
aura pas lieu de songer  en louer une et  la garnir, pendant que les
marchands ne penseront qu' se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire
 samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mnerai promener
dans les jardins, o le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a
peut-tre encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a t
jusqu' prsent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le
magicien africain prit enfin cong de la mre et du fils, et se retira.

Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour tre prt
 partir quand son oncle viendrait le prendre. Ds qu'il l'aperut, il
en avertit sa mre; et en prenant cong d'elle, il ferma la porte, et
courut  lui pour le joindre.

Le magicien africain fit beaucoup de caresses  Aladdin quand il le vit.
Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire
voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui
conduisait  de grandes et belles maisons, ou plutt  des palais
magnifiques qui avaient chacun de trs-beaux jardins dont les entres
taient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait 
Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin, en le prvenant, quand un
autre se prsentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que
ceux que nous venons de voir.

Cependant ils avanaient toujours plus avant dans la campagne; et le
rus magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour excuter le
dessein qu'il avait dans la tte, prit occasion d'entrer dans un de ces
jardins. Il s'assit prs d'un grand bassin, qui recevait une trs-belle
eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il tait las, afin de
faire reposer Aladdin.

Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attach 
sa ceinture des gteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait
provision, et il l'tendit sur le bord du bassin. Il partagea un gteau
entre lui et Aladdin; et  l'gard des fruits, il lui laissa la libert
de choisir ceux qui seraient le plus  son got. Quand ils eurent achev
ce petit repas, ils se levrent, et ils poursuivirent leur chemin au
travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin
assez loin au del des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le
conduisirent jusqu'assez prs des montagnes.

Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit
trs-fatigu d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien
africain, o allons-nous? Nous avons laiss les jardins bien loin
derrire nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avanons
plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu' la
ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous
faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de
voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y
serons arrivs, vous me direz vous-mme si vous ne seriez pas fch de
ne l'avoir pas vu, aprs vous en tre approch de si prs. Aladdin se
laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en
l'entretenant de diffrentes histoires amusantes, pour lui rendre le
chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable.

Ils arrivrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur mdiocre et 
peu prs gales, spares par un vallon de trs-peu de largeur. C'tait
l cet endroit remarquable o le magicien africain avait voulu amener
Aladdin pour l'excution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de
l'extrmit de l'Afrique jusqu' la Chine. Nous n'allons pas plus loin,
dit-il  Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires
et inconnues  tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me
remercierez d'avoir t tmoin de tant de merveilles que personne au
monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil,
amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront
les plus sches, afin d'allumer du feu.

Il y avait une si grande quantit de ces broussailles qu'Aladdin en eut
bientt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien
allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les
broussailles s'enflammrent, le magicien africain y jeta d'un parfum
qu'il avait tout prt. Il s'leva une fume fort paisse, qu'il dtourna
de ct et d'autre, en prononant des paroles magiques auxquelles
Aladdin ne comprit rien.

Dans le mme moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit
devant le magicien et Aladdin, et fit voir  dcouvert une pierre
d'environ un pied et demi en carr, et d'environ un pied de profondeur,
pose horizontalement avec un anneau de bronze scell dans le milieu,
pour s'en servir  la lever. Aladdin, effray de tout ce qui se passait
 ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il tait
ncessaire  ce mystre, et le magicien le retint et le gronda fort, en
lui donnant un soufflet si fortement appliqu, qu'il le jeta par terre,
et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfont les dents de devant dans la
bouche, comme il y parut par le sang qui en sortit. Le pauvre Aladdin,
tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'cria-t-il en
pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mrit que vous me frappiez si
rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui rpondit le magicien. Je
suis votre oncle, qui vous tiens prsentement lieu de pre, et vous ne
devez pas me rpliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se
radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que
vous m'obissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre
digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du
magicien calmrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et
lorsque le magicien le vit entirement rassur: Vous avez vu,
continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des
paroles que j'ai prononces. Apprenez donc prsentement que, sous cette
pierre que vous voyez, il y a un trsor cach qui vous est destin, et
qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du
monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous  qui il
soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il
m'est mme dfendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trsor
quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous excutiez de point en
point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande
consquence et pour vous et pour moi.

Aladdin, toujours dans l'tonnement de ce qu'il voyait et de tout ce
qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trsor qui devait le
rendre heureux  jamais, oublia tout ce qui s'tait pass. Eh bien! mon
oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je
suis tout prt d'obir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien
africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez,
approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle,
reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc
que vous m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas
besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous
aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom
de votre pre et de votre grand-pre, en tenant l'anneau, et levez: vous
verrez qu'elle viendra  vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien
lui avait dit: il leva la pierre avec facilit, et il la posa  ct.

Quand la pierre fut te, un caveau de trois  quatre pieds de
profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrs pour
descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain  Aladdin,
observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce
caveau; quand vous serez au bas des degrs que vous voyez, vous
trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu vot
et partag en trois grandes salles l'une aprs l'autre. Dans chacune
vous verrez  droite et  gauche quatre vases de bronze grands comme des
cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant
d'entrer dans la premire salle, levez votre robe, et serrez-la bien
autour de vous. Quand vous y serez entr, passez  la seconde sans vous
arrter, et de l  la troisime, aussi sans vous arrter. Sur toutes
choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher mme avec
votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est
pour cela que je vous ai dit de la tenir serre autour de vous. Au bout
de la troisime salle, il y a une porte qui vous donnera entre dans un
beau jardin plant de beaux arbres tous chargs de fruits; marchez tout
droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mnera  un
escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous
serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la
niche une lampe allume: prenez la lampe, teignez-la; et quand vous
aurez jet le lumignon et vers la liqueur, mettez-la dans votre sein,
et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gter votre habit: la liqueur
n'est pas d'huile, et la lampe sera sche ds qu'il n'y en aura plus. Si
les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que
vous en voudrez; cela ne vous est pas dfendu.

En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait
au doigt, et il le mit  l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que
c'tait un prservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal,
en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon
enfant, lui dit-il aprs cette instruction, descendez hardiment; nous
allons tre riches l'un et l'autre pour toute notre vie.

Aladdin sauta lgrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas
des degrs: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui
avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de
prcaution qu'il apprhendait de mourir s'il manquait  observer
soigneusement ce qui lui avait t prescrit. Il traversa le jardin sans
s'arrter, monta sur la terrasse, prit la lampe allume dans la niche,
jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidit comme le
magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la
terrasse, et il s'arrta dans le jardin  considrer les fruits qu'il
n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin taient tous chargs
de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de diffrentes
couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme
le cristal, de rouges; les uns plus chargs, les autres moins; de verts,
de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres
sortes de couleurs. Les blancs taient des perles; les luisants et
transparents, des diamants; les rouges les plus foncs, des rubis; les
autres, moins foncs, des rubis balais; les verts, des meraudes; les
bleus, des turquoises; les violets, des amthystes; ceux qui tiraient
sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits taient
tous d'une grosseur et d'une perfection  quoi on n'avait encore rien vu
de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mrite ni
la valeur, ne fut pas touch de la vue de ces fruits qui n'taient pas
de son got, comme l'eussent t des figues, des raisins et les autres
fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'tait-il pas
encore dans un ge  en connatre le prix; il s'imagina que tous ces
fruits n'taient que du verre color, et qu'ils ne valaient pas
davantage. La diversit de tant de belles couleurs nanmoins, la beaut
et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en
cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque
couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves
que le magicien lui avait achetes, avec l'habit dont il lui avait fait
prsent, afin qu'il n'et rien que de neuf; et comme les deux bourses ne
pouvaient tenir dans ses poches qui taient dj pleines, il les attacha
de chaque ct  sa ceinture; il en enveloppa mme dans les plis de sa
ceinture, qui tait d'une toffe de soie ample et  plusieurs tours, et
il les accommoda de manire qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia
pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour
de lui.

Aladdin, ainsi charg de grandes richesses, sans le savoir, reprit en
diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop
longtemps le magicien africain; et aprs avoir pass  travers avec la
mme prcaution qu'auparavant, il remonta par o il tait descendu, et
se prsenta  l'entre du caveau o le magicien africain l'attendait
avec impatience. Aussitt qu'Aladdin l'aperut: Mon oncle, lui dit-il,
je vous prie de me donner la main pour m'aider  monter. Le magicien
africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle
pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin,
elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai ds que je serai mont.
Le magicien africain s'opinitra  vouloir qu'Aladdin lui mt la lampe
entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait
embarrass cette lampe avec tous ces fruits dont il s'tait garni de
tous cts, refusa absolument de la donner, qu'il ne ft hors du caveau.
Alors le magicien africain, au dsespoir de la rsistance de ce jeune
homme, entra dans une furie pouvantable: il jeta un peu de son parfum
sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et  peine eut-il
prononc deux paroles magiques, que la pierre qui servait  fermer
l'entre du caveau se remit d'elle-mme  sa place, avec la terre
par-dessus, au mme tat qu'elle tait  l'arrive du magicien africain
et d'Aladdin.

Il est certain que le magicien africain n'tait pas frre de Mustafa le
tailleur, comme il s'en tait vant, ni par consquent oncle d'Aladdin.
Il tait vritablement d'Afrique, et il y tait n; et comme l'Afrique
est un pays o l'on est plus entt de la magie que partout ailleurs, il
s'y tait appliqu ds sa jeunesse; et aprs quarante annes ou environ
d'enchantements, d'oprations de gomance, de suffumigations et de
lecture de livres de magie, il tait enfin parvenu  dcouvrir qu'il y
avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le
rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en
devenir le possesseur. Par une dernire opration de gomance, il avait
connu que cette lampe tait dans un lieu souterrain au milieu de la
Chine,  l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de
voir. Bien persuad de la vrit de cette dcouverte, il tait parti de
l'extrmit de l'Afrique, et aprs un voyage long et pnible, il tait
arriv  la ville qui tait si voisine du trsor; mais quoique la lampe
ft certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui
tait pas permis nanmoins de l'enlever lui-mme, ni d'entrer en
personne dans le lieu souterrain o elle tait. Il fallait qu'un autre
y descendit, l'allt prendre, et la lui mt entre les mains. C'est
pourquoi il s'tait adress  Aladdin, qui lui avait paru un jeune
enfant sans consquence, et trs-propre  lui rendre ce service qu'il
attendait de lui, bien rsolu, ds qu'il aurait la lampe dans ses mains,
de faire la dernire suffumigation que nous avons dite et de prononcer
les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu,
et sacrifier le pauvre Aladdin  son avarice et  sa mchancet, afin de
n'en avoir pas de tmoin.

Quand le magicien africain vit ses grandes et belles esprances choues
 n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti  prendre que celui de
retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit ds le mme jour. Il prit sa
route par des dtours, pour ne pas rentrer dans la ville d'o il tait
sorti avec Aladdin.

Aladdin, qui ne s'attendait pas  la mchancet de son faux oncle, aprs
les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un tonnement
qu'il est plus ais d'imaginer que de reprsenter par des paroles. Quand
il se vit enterr tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant
qu'il tait prt de lui donner la lampe; mais ses cris taient inutiles,
et il n'y avait plus de moyen d'tre entendu: ainsi il demeura dans les
tnbres et dans l'obscurit. Enfin, aprs avoir donn quelque relche 
ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller
chercher la lumire dans le jardin o il avait dj pass; mais le mur,
qui s'tait ouvert par enchantement, s'tait referm et rejoint par un
autre enchantement. Il ttonne devant lui  droite et  gauche par
plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et
ses pleurs, et il s'assoit sur les degrs du caveau, sans espoir de
revoir jamais la lumire, et avec la triste certitude, au contraire, de
passer des tnbres o il tait dans celles d'une mort prochaine.

Aladdin demeura deux jours en cet tat, sans manger et sans boire: le
troisime jour, enfin, en regardant la mort comme invitable, il leva
les mains en les joignant, et avec une rsignation entire  la volont
de Dieu, il s'cria:

Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.

Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau
que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne
connaissait pas encore la vertu. Aussitt un gnie d'une figure norme
et d'un regard pouvantable s'leva devant lui comme de dessous la
terre, jusqu' ce qu'il atteignt de la tte  la vote, et dit 
Aladdin ces paroles:

Que veux-tu? Me voici prt  t'obir comme ton esclave, et l'esclave de
tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de
l'anneau.

En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'tait pas
accoutum  de pareilles visions, et pu tre saisi de frayeur, et
perdre la parole  la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occup
uniquement du danger prsent o il tait, il rpondit sans hsiter: Qui
que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine
eut-il prononc ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva
hors du caveau, et  l'endroit justement o le magicien l'avait amen.

Aladdin, qui tait demeur si longtemps dans les tnbres les plus
paisses, eut d'abord de la peine  soutenir le grand jour: il y
accoutuma ses yeux peu  peu; et en regardant autour de lui, il fut fort
surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de
quelle manire il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il
n'y eut que la place o les broussailles avaient t allumes qui lui
fit reconnatre  peu prs o tait le caveau. Ensuite, en se tournant
du ct de la ville, il l'aperut au milieu des jardins qui
l'environnaient, il reconnut le chemin par o le magicien africain
l'avait amen, et il le reprit en rendant grces  Dieu de se revoir une
autre fois au monde, aprs avoir dsespr d'y revenir jamais. Il arriva
jusqu' la ville, et se trana chez lui avec bien de la peine. En
entrant chez sa mre, la joie de la revoir, jointe  la faiblesse dans
laquelle il tait de n'avoir pas mang depuis prs de trois jours, lui
causa un vanouissement qui dura quelque temps. Sa mre, qui l'avait
dj pleur comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet tat,
n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de
son vanouissement, et les premires paroles qu'il pronona furent
celles-ci: Ma mre, avant toute chose, je vous prie de me donner 
manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mre
lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui
dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu  peu et 
votre aise, et mnagez-vous dans le grand besoin que vous en avez.

Aladdin suivit le conseil de sa mre: il mangea tranquillement et peu 
peu, et il but  proportion. Quand il eut achev, il commena  raconter
 sa mre tout ce qui lui tait arriv avec le magicien, depuis le
vendredi qu'il tait venu le prendre pour le mener avec lui voir les
palais et les jardins qui taient hors de la ville. Il n'omit aucune
circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans
les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse o il avait pris la
lampe merveilleuse, qu'il montra  sa mre en la retirant de son sein,
aussi bien que les fruits transparents et de diffrentes couleurs qu'il
avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit
deux bourses pleines qu'il donna  sa mre et dont elle fit peu de cas.
Ces fruits taient cependant des pierres prcieuses, dont l'clat,
brillant comme le soleil, qu'ils rendaient  la faveur d'une lampe qui
clairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la
mre d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils.
Elle avait t leve dans une condition trs-mdiocre, et son mari
n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de
pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrire un des coussins du
sofa sur lequel il tait assis. Lorsqu'il eut achev le rcit de son
aventure, elle le fit coucher: et peu de temps aprs elle se coucha
aussi.

Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain o il
avait t enseveli  dessein qu'il y perdt la vie, dormit toute la nuit
d'un profond sommeil, et ne se rveilla le lendemain que fort tard. Il
se leva; et la premire chose qu'il dit  sa mre, ce fut qu'il avait
besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir
que de lui donner  djeuner. Hlas! mon fils, lui rpondit sa mre, je
n'ai pas seulement un morceau de pain  vous donner; vous mangetes hier
au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais
donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps  vous en
apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre,
afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dner. Ma mre,
reprit Aladdin, rservez votre fil de coton pour une autre fois, et
donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent
que j'en aurai servira  nous avoir de quoi djeuner et dner, et
peut-tre de quoi souper.

La mre d'Aladdin prit la lampe o elle l'avait mise. La voil, dit-elle
 son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoye, je
crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et
un peu de sable fin pour la nettoyer; mais  peine eut-elle commenc 
frotter cette lampe, qu'en un instant, en prsence de son fils, un gnie
hideux et d'une grandeur gigantesque s'leva et parut devant elle, et
lui dit d'une voix tonnante: Que veux-tu? me voici prt  t'obir comme
ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe  la main, moi avec les
autres esclaves de la lampe.

La mre d'Aladdin n'tait pas en tat de rpondre, sa vue n'avait pu
soutenir la figure hideuse et pouvantable du gnie; et sa frayeur avait
t si grande ds les premires paroles qu'il avait prononces, qu'elle
tait tombe vanouie.

Aladdin, qui avait dj eu une apparition  peu prs semblable dans le
caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la
lampe, et en supplant au dfaut de sa mre, il rpondit pour elle d'un
ton ferme. J'ai faim, dit-il au gnie, apporte-moi de quoi manger. Le
gnie disparut, et un instant aprs il revint charg d'un grand bassin
d'argent qu'il portait sur sa tte, avec douze plats couverts de mme
mtal, pleins d'excellents mets arrangs dessus, avec six grands pains
blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et
deux tasses d'argent  la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitt
il disparut.

Cela se fit en si peu de temps, que la mre d'Aladdin n'tait pas encore
revenue de son vanouissement quand le gnie disparut pour la seconde
fois. Aladdin, qui avait dj commenc de lui jeter de l'eau sur le
visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire
revenir; mais, soit que les esprits qui s'taient dissips se fussent
enfin runis, ou que l'odeur des mets que le gnie venait d'apporter y
et contribu pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mre,
lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de
quoi vous remettre le coeur, et en mme temps de quoi satisfaire au
grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons
mets, et mangeons.

La mre d'Aladdin fut extrmement surprise quand elle vit le grand
bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux
tasses, et qu'elle sentit l'odeur dlicieuse qui s'exhalait de tous ces
plats. Mon fils, demanda-t-elle  Aladdin, d'o nous vient cette
abondance, et  qui sommes-nous redevables d'une si grande libralit?
Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvret, et aurait-il eu
compassion de nous? Ma mre, reprit Aladdin, mettons-nous  table et
mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que
vous me demandez quand nous aurons djeun. Ils se mirent  table, et
ils mangrent avec d'autant plus d'apptit, que la mre et le fils ne
s'taient jamais trouvs  une table si bien fournie.

Pendant le repas, la mre d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et
d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne st pas trop
distinctement s'ils taient d'argent ou d'une autre matire, tant elle
tait peu accoutume  en voir de pareils. Le repas tant fini, il leur
resta non-seulement de quoi souper, mais mme assez de quoi en faire
deux autres repas aussi forts le lendemain.

Quand la mre d'Aladdin eut desservi et mis  part les viandes
auxquelles ils n'avaient pas touch, elle vint s'asseoir sur le sofa
auprs de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous
satisfassiez  l'impatience o je suis d'entendre le rcit que vous
m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'tait pass
entre le gnie et lui pendant son vanouissement, jusqu' ce qu'elle fut
revenue  elle.

La mre d'Aladdin tait dans un grand tonnement du discours de son fils
et de l'apparition du gnie. Mais, mon fils, reprit-elle, que
voulez-vous dire avec vos gnies? Jamais, depuis que je suis au monde,
je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en et vu. Par
quelle aventure ce vilain gnie est-il venu se prsenter  moi? Pourquoi
s'est-il adress  moi et non pas  vous,  qui il a dj apparu dans le
caveau du trsor?

Ma mre, repartit Aladdin, le gnie qui vient de vous apparatre n'est
pas le mme qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manire par
leur grandeur de gant; mais ils sont entirement diffrents par leur
mine et par leur habillement: aussi sont-ils  diffrents matres. Si
vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau
que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de
la lampe que vous aviez  la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez
entendu: il me semble, en effet, que vous vous tes vanouie ds qu'il a
commenc  parler.

Quoi! s'cria la mre d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause
que ce maudit gnie s'est adress  moi plutt qu' vous? Ah! mon fils!
tez-la de devant mes yeux et la mettez o il vous plaira, je ne veux
plus y toucher. Je consens plutt qu'elle soit jete ou vendue, que de
courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez,
vous vous dferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce
avec des gnies: ce sont des dmons, et notre prophte l'a dit.

Ma mre, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien
prsentement de vendre, comme j'tais prt de le faire tantt, une lampe
qui va nous tre si utile  vous et  moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle
vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi
nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce
n'tait pas sans raison que mon faux et mchant oncle s'tait donn tant
de mouvement, et avait entrepris un si long et pnible voyage, puisque
c'tait pour parvenir  la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il
avait prfre  tout l'or et l'argent qu'il savait tre dans les
salles, et que j'ai vu moi-mme, comme il m'en avait averti. Il savait
trop bien le mrite et la valeur de cette lampe pour me demander autre
chose qu'un trsor si riche. Je veux bien l'ter de devant vos yeux, et
la mettre dans un lieu o je la trouverai quand il en sera besoin,
puisque les gnies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de
l'anneau, je ne saurais aussi me rsoudre  le jeter: sans cet anneau,
vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais  l'heure qu'il est, ce
ne serait peut-tre que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de
le garder, et de le porter toujours au doigt bien prcieusement. Qui
sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons
prvoir ni vous ni moi, dont il pourra me dlivrer? Comme le
raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mre n'eut rien 
rpliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous
l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des gnies.
Je vous dclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en
parlerai pas davantage.

Le lendemain au soir, aprs le souper, il ne resta rien de la bonne
provision que le gnie avait apporte. Le jour suivant, Aladdin, qui ne
voulait pas attendre que la faim le presst, prit un des plats d'argent
sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa  un
juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira  l'cart; et en lui
montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter.

Le juif rus et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutt
connu qu'il tait de bon argent, qu'il demanda  Aladdin combien il
l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait
jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il
savait bien lui-mme ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en
rapportait  sa bonne foi. Le juif se trouva embarrass de l'ingnuit
d'Aladdin. Dans l'incertitude o il tait de savoir si Aladdin en
connaissait la matire et la valeur, il tira de sa bourse une pice d'or
qui ne faisait au plus que la soixante-douzime partie de la valeur du
plat, et il la lui prsenta. Aladdin prit la pice avec un grand
empressement, et ds qu'il l'eut dans la main, il se retira si
promptement, que le juif, non content du gain exorbitant qu'il faisait
par cet achat, fut bien fch de n'avoir pas pntr qu'Aladdin ignorait
le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner
beaucoup moins. Il fut sur le point de courir aprs le jeune homme, pour
tcher de retirer quelque chose de sa pice d'or; mais Aladdin courait,
et il tait dj si loin, qu'il aurait eu de la peine  le joindre.

Ils continurent ainsi  vivre de mnage, c'est--dire qu'Aladdin vendit
tous les plats au juif l'un aprs l'autre jusqu'au douzime, de la mme
manire qu'il avait vendu le premier,  mesure que l'argent venait 
manquer dans la maison. Le juif, qui avait donn une pice d'or du
premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si
bonne aubaine: il les paya tous sur le mme pied. Quand l'argent du
dernier plat fut dpens, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui
seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter  son marchand
ordinaire; mais son grand poids l'en empcha. Il fut donc oblig d'aller
chercher le juif, qu'il amena chez sa mre; et le juif, aprs avoir
examin le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pices d'or,
dont Aladdin se contenta.

Quand il ne resta plus rien des dix pices d'or, Aladdin eut recours 
la lampe: il la prit  la main, chercha le mme endroit que sa mre
avait touch, et comme il l'eut reconnu  l'impression que le sable y
avait laisse, il la frotta comme elle avait fait, et aussitt le mme
gnie qui s'tait dj fait voir se prsenta devant lui; mais comme
Aladdin avait frott la lampe plus lgrement que sa mre, il lui parla
aussi d'un ton plus radouci:

Que veux-tu? lui dit-il dans les mmes termes qu'auparavant; me voici
prt  t'obir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe  la
main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.

Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger.

Le gnie disparut, et peu de temps aprs il reparut, charg d'un service
de table pareil  celui qu'il avait apport la premire fois; il le posa
sur le sofa, et dans le moment il disparut.

La mre d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, tait sortie exprs
pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le
temps de l'apparition du gnie. Elle rentra peu de temps aprs, vit la
table et le buffet trs-bien garnis, et demeura presque aussi surprise
de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait t la premire fois.
Aladdin et sa mre se mirent  table; et aprs le repas il leur resta
encore de quoi vivre largement les deux jours suivants.

Ds qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres
provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla
chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il
passa devant la boutique d'un orfvre respectable par sa vieillesse,
honnte homme, et d'une grande probit. L'orfvre, qui l'aperut,
l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai dj vu passer
plusieurs fois charg comme vous l'tes  prsent, vous joindre  un
juif, et repasser peu de temps aprs sans tre charg. Je me suis
imagin que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez
peut-tre pas que ce juif est un trompeur, et mme plus trompeur que les
autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir
affaire  lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous
faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez
prsentement, et qu'il soit  vendre, je vous en donnerai fidlement son
juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai  d'autres
marchands qui ne vous tromperont pas.

L'esprance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de
dessous sa robe, et le montra  l'orfvre. Le vieillard, qui connut
d'abord que le plat tait d'argent fin, lui demanda s'il en avait vendu
de semblables au juif, et combien il les avait pays. Aladdin lui dit
navement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reu du juif
qu'une pice d'or de chacun. Ah! le voleur! s'cria l'orfvre, ce plat
vaut soixante-douze pices d'or, les voici.

Aladdin remercia bien fort l'orfvre du bon conseil qu'il venait de lui
donner, et dont il tirait dj un grand avantage. Dans la suite, il ne
s'adressa plus qu' lui pour vendre les autres plats aussi bien que le
bassin, dont la juste valeur lui fut toujours paye  proportion de son
poids. Quoique Aladdin et sa mre eussent une source intarissable
d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, ds
qu'il viendrait  leur manquer, ils continurent nanmoins de vivre
toujours avec la mme frugalit qu'auparavant,  la rserve de ce
qu'Aladdin en mettait  part pour s'entretenir honntement et pour se
pourvoir des commodits ncessaires dans leur petit mnage. Sa mre, de
son ct, ne prenait la dpense de ses habits que sur ce que lui valait
le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est ais de
juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le
prix qu'Aladdin les avait vendus  l'orfvre, devait leur avoir dur.
Ils vcurent de la sorte pendant quelques annes, avec le secours du bon
usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps.

Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec
beaucoup d'assiduit au rendez-vous des personnes de distinction, dans
les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent,
d'toffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se
mlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit
insensiblement toutes les manires du beau monde. Ce fut
particulirement chez les joailliers qu'il fut dtromp de cette pense
que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin o il
tait all prendre la lampe n'taient que du verre color, et qu'il
apprit que c'taient des pierres de grand prix. A force de voir vendre
et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il
en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de
pareilles aux siennes, ni en beaut ni en grosseur, il comprit qu'au
lieu de morceaux de verre qu'il avait regards comme des bagatelles, il
possdait un trsor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler 
personne, pas mme  sa mre; et il n'y a pas de doute que son silence
ne lui valut la haute fortune o nous verrons dans la suite qu'il
s'leva.

Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit
publier  haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les
portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu' ce que
la princesse Badroulboudour, fille du sultan, ft passe pour aller au
bain, et qu'elle en ft revenue.

Ce cri public fit natre  Aladdin la curiosit de voir la princesse 
dcouvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de
connaissance, et  travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas,
parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le
visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui
lui russit: il alla se placer derrire la porte du bain, qui tait
dispose de manire qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face.

Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir
au travers d'une fente assez grande pour voir sans tre vu. Elle tait
accompagne d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui
marchaient sur les cts et  sa suite. Quand elle fut  trois ou quatre
pas de la porte du bain, elle ta le voile qui lui couvrait le visage,
et qui la gnait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu  Aladdin de
la voir d'autant plus  son aise qu'elle venait droit  lui.

Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pense
qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler  peu prs  sa
mre. En effet, la princesse tait la plus belle brune que l'on put voir
au monde: elle avait les yeux grands,  fleur de tte, vifs et
brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et
sans dfaut, la bouche petite, les lvres vermeilles et toutes
charmantes par leur agrable symtrie; en un mot, tous les traits de son
visage taient d'une rgularit accomplie. On ne doit donc pas s'tonner
si Aladdin fut bloui et presque hors de lui-mme  la vue de
l'assemblage de tant de merveilles qui lui taient inconnues. Avec
toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un
port et un air majestueux, qui,  la voir seulement, lui attiraient le
respect qui lui tait d.

Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son
inquitude, que sa mre ne s'en apert. Elle fut surprise de le voir
ainsi triste et rveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui
tait arriv quelque chose, ou s'il se trouvait indispos. Mais Aladdin
ne lui fit aucune rponse, et il s'assit ngligemment sur le sofa, o il
demeura dans la mme situation, toujours occup  se retracer l'image
charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mre, qui prparait le
souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prt, elle le lui
servit sur le sofa; et se mit  table; mais comme elle s'aperut que son
fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne
fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea
beaucoup moins qu' l'ordinaire, les yeux toujours baisss, et avec un
silence si profond, qu'il ne fut pas possible  sa mre de tirer de lui
la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tcher
d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire.

Le lendemain, comme il tait assis sur le sofa vis--vis de sa mre qui
filait du coton  son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mre,
dit-il, je romps le silence que j'ai gard depuis hier  mon retour de
la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperu. Je
n'tais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le
suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que
je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie.
Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que
vous allez entendre ne vous le fasse connatre. On n'a pas su dans ce
quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier
la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain
l'aprs-dne. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On
publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez
soi, pour rendre  cette princesse l'honneur qui lui est d, et lui
laisser les chemins libres dans les rues par o elle devait passer.
Comme je n'tais pas loign du bain, la curiosit de la voir le visage
dcouvert me fit natre la pense d'aller me placer derrire la porte du
bain, en faisant rflexion qu'il pouvait arriver qu'elle terait son
voile quand elle serait prs d'y entrer. Vous savez la disposition de la
porte, et vous pouvez juger vous-mme que je devais la voir  mon aise,
si ce que je m'tais imagin arrivait. En effet, elle ta son voile en
entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voil, ma
mre, le grand motif de l'tat o vous me vtes hier quand je rentrai,
et le sujet du silence que j'ai gard jusqu' prsent. J'aime la
princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous
l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente  tout moment,
je sens qu'elle ne peut tre satisfaite que par la possession de
l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la
rsolution de la faire demander en mariage au sultan.

La mre d'Aladdin avait cout le discours de son fils avec assez
d'attention jusqu' ces dernires paroles; mais quand elle eut entendu
que son dessein tait de faire demander la princesse Badroulboudour en
mariage, elle ne put s'empcher de l'interrompre par un grand clat de
rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon
fils, lui dit-elle,  quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu
l'esprit pour me tenir un pareil discours!

Ma mre, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu
l'esprit, je suis dans mon bon sens.

En vrit, mon fils, repartit la mre trs-srieusement, je ne saurais
m'empcher de vous dire que vous vous oubliez entirement; et quand mme
vous voudriez excuter cette rsolution, je ne vois pas par qui vous
oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-mme, rpliqua
aussitt le fils sans hsiter. Par moi! s'cria la mre d'un air de
surprise et d'tonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de
m'engager dans une pareille entreprise! Et qui tes-vous, mon fils,
continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser  la fille de votre
sultan? Avez-vous oubli que vous tes fils d'un tailleur des moindres
de sa capitale, et d'une mre dont les anctres n'ont pas t d'une
naissance plus releve? Savez-vous que les sultans ne daignent pas
donner leurs filles en mariage, mme  des fils de sultans qui n'ont pas
l'esprance de rgner un jour comme eux?

Ma mre, rpliqua Aladdin, je vous ai dj dit que j'ai prvu tout ce
que vous venez de me dire, et je dis la mme chose de tout ce que vous y
pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas
changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse
Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grce que je
vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie
de ne me la pas refuser,  moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir
que de me donner la vie une seconde fois.

Aladdin couta tranquillement tout ce que sa mre put lui dire pour
tcher de le dtourner de son dessein; et aprs avoir fait rflexion sur
tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui
dit: J'avoue, ma mre, que c'est une grande tmrit  moi d'oser porter
mes prtentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidration
d'avoir exig de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller
faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant
les moyens propres  vous procurer une audience et un accueil
favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excs de mon amour,
ne vous tonnez pas si d'abord je n'ai pas envisag tout ce qui peut
servir  me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas
la coutume de se prsenter devant le sultan sans un prsent  la main,
et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possde un
d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apport dans les deux
bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour
des verres colors; mais  prsent je suis dtromp, et je vous
apprends, ma mre, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne
conviennent qu' de grands monarques. J'en ai connu le mrite en
frquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur
ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne
sont pas comparables  celles que nous possdons, ni en grosseur, ni en
beaut, et cependant ils les font monter  des prix excessifs. Vous avez
une porcelaine assez grande et d'une forme trs-propre pour les
contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les
y aurons arranges selon leurs diffrentes couleurs.

La mre d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin tira les pierreries
des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles
firent au grand jour par la varit de leurs couleurs, par leur clat et
par leur brillant, fut tel que la mre et le fils en demeurrent presque
blouis.

Aprs avoir admir quelque temps la beaut du prsent, Aladdin reprit la
parole: Ma mre, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous
prsenter au sultan, sous prtexte de n'avoir pas un prsent  lui
faire; en voil un, ce me semble, qui fera que vous serez reue avec un
accueil des plus favorables.

La mre d'Aladdin dit encore  son fils plusieurs autres raisons pour
tcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la
princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son
coeur pour le dtourner de son dessein. Aladdin persista  exiger de sa
mre qu'elle excutt ce qu'il avait rsolu, et autant par la tendresse
qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnt 
quelque extrmit fcheuse, elle vainquit sa rpugnance, et elle
condescendit  la volont de son fils.

Comme il tait trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se
prsenter au sultan ce jour-l tait pass, la chose fut remise au
lendemain. La mre et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste
de la journe, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer  sa mre tout
ce qui lui vint dans la pense pour la confirmer dans le parti qu'elle
avait enfin accept, d'aller se prsenter au sultan. Aprs le souper,
Aladdin et sa mre se sparrent pour prendre quelque repos; mais
l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils
avait l'esprit tout rempli, l'empchrent de passer la nuit aussi
tranquillement qu'il aurait bien souhait. Il se leva avant la pointe du
jour, et alla aussitt veiller sa mre. Il la pressa de s'habiller le
plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller se rendre  la porte du
palais du sultan, et d'y entrer  l'ouverture, en mme temps que le
grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de
l'tat y entraient pour la sance du divan, o le sultan assistait
toujours en personne.

La mre d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la
porcelaine o tait le prsent de pierreries, l'enveloppa dans un double
linge, l'un trs-fin et trs-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par
les quatre coins pour le porter plus aisment. Elle partit enfin avec
une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du
sultan. Le grand vizir, accompagn des autres vizirs, et les seigneurs
de la cour les plus qualifis, taient dj entrs quand elle arriva 
la porte.

La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan tait grande. On
ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'tait un trs-beau
salon, profond et spacieux, dont l'entre tait grande et magnifique.
Elle s'arrta, et se rangea de manire qu'elle avait en face le sultan,
le grand vizir et les seigneurs qui avaient sance au conseil  droite
et  gauche. On appela les parties les unes aprs les autres, selon
l'ordre des requtes qu'elles avaient prsentes, et leurs affaires
furent rapportes, plaides et juges jusqu' l'heure ordinaire de la
sance du divan. Alors le sultan se leva, congdia le conseil, et rentra
dans son appartement, o il fut suivi par le grand vizir. Les autres
vizirs et les ministres du conseil se retirrent. Tous ceux qui s'y
taient trouvs pour des affaires particulires firent la mme chose,
les uns contents du gain de leurs procs, les autres mal satisfaits du
jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'esprance d'tre
jugs dans une autre sance.

La mre d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea
bien qu'il ne reparatrait pas davantage ce jour-l, en voyant tout le
monde sortir; ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin,
qui la vit rentrer avec le prsent destin au sultan, ne sut d'abord que
penser du succs de son voyage. La bonne mre, qui n'avait jamais mis le
pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre
connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de
l'embarras o il tait, en lui disant avec une grande navet: Mon fils,
j'ai vu le sultan, et je suis bien persuade qu'il m'a vue aussi.
J'tais place devant lui, et personne ne l'empchait de me voir; mais
il tait si fort occup par tous ceux qui lui parlaient  droite et 
gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience
qu'il se donnait  les couter. Cela a dur si longtemps qu' la fin je
crois qu'il s'est ennuy, car il s'est lev sans qu'on s'y attendt, et
il s'est retir assez brusquement, sans vouloir entendre quantit
d'autres personnes qui taient en rang pour lui parler  leur tour. Cela
m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commenais  perdre
patience, et j'tais extrmement fatigue de demeurer debout si
longtemps; mais il n'y a rien de gt; je ne manquerai pas d'y retourner
demain; le sultan ne sera peut-tre pas si occup.

Quelque amoureux que ft Aladdin, il fut contraint de se contenter de
cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction
de voir que sa mre avait fait la dmarche la plus difficile, qui tait
de soutenir la vue du sultan, et d'esprer qu' l'exemple de ceux qui
lui avaient parl en sa prsence, elle n'hsiterait pas aussi 
s'acquitter de la commission dont elle tait charge, quand le moment
favorable de lui parler se prsenterait.

Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour prcdent, la mre
d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le prsent de pierreries;
mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan ferme, et
apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il
fallait qu'elle revnt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette
nouvelle  son fils, qui fut oblig de renouveler sa patience. Elle y
retourna six autres fois aux jours marqus, en se plaant toujours
devant le sultan, mais avec aussi peu de succs que la premire; et
peut-tre qu'elle y serait retourne cent autres fois aussi inutilement,
si le sultan, qui la voyait toujours vis--vis de lui  chaque sance,
n'et fait attention  elle.

Ce jour-l enfin, aprs la leve du conseil, quand le sultan fut rentr
dans son appartement, il dit  son grand vizir: Il y a dj quelque
temps que je remarque une certaine femme qui vient rglment chaque jour
que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'envelopp dans un
linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'
la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi.

Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la
faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui rpondit
qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tte, pour
marquer qu'il tait prt de la perdre s'il y manquait.

La mre d'Aladdin s'tait dj fait une habitude si grande de paratre
au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu
qu'elle ft connatre  son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui
dpendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le
jour du conseil, et elle se plaa  l'entre du divan, vis--vis le
sultan, comme  son ordinaire.

Le grand vizir n'avait pas encore commenc  rapporter aucune affaire
quand le sultan aperut la mre d'Aladdin. Touch de compassion de la
longue patience dont il avait t tmoin: Avant toutes choses, de
crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voil la femme
dont je vous parlais dernirement; faites-la venir, et commenons par
l'entendre et par expdier l'affaire qui l'amne. Aussitt le grand
vizir montra cette femme au chef des huissiers qui tait debout, prt 
recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire
avancer.

Le chef des huissiers vint jusqu' la mre d'Aladdin; et, au signe qu'il
fit, elle le suivit jusqu'au pied du trne du sultan, o il la laissa
pour aller se ranger  sa place prs du grand vizir.

La mre d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle
avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui
couvrait les marches du trne, et elle demeura en cet tat jusqu' ce
que le sultan lui commandt de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne
femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir  mon
divan, et demeurer  l'entre depuis le commencement jusqu' la fin:
quelle affaire vous amne ici?

La mre d'Aladdin se prosterna une seconde fois, aprs avoir entendu ces
paroles; et quand elle fut releve: Monarque au-dessus des monarques du
monde, dit-elle, avant d'exposer  Votre Majest le sujet
extraordinaire, et mme presque incroyable, qui me fait paratre devant
son trne sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne
pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si
peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer  mon sultan.
Pour lui donner la libert entire de s'expliquer, le sultan commanda
que tout le monde sortt du divan, et qu'on le laisst seul avec son
grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer
sans crainte.

La mre d'Aladdin ne se contenta pas de la bont du sultan, qui venait
de lui pargner la peine qu'elle et pu souffrir en parlant devant tout
le monde; elle voulut encore se mettre  couvert de l'indignation
qu'elle avait  craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et
 laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant la
parole, j'ose encore supplier Votre Majest, au cas qu'elle trouve la
demande que j'ai  lui faire offensante ou injurieuse en la moindre
chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la
grce. Quoi que ce puisse tre, repartit le sultan, je vous le pardonne
ds  prsent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez
hardiment.

Quand la mre d'Aladdin eut pris toutes ses prcautions, en femme qui
redoutait la colre du sultan sur une proposition aussi dlicate que
celle qu'elle avait  lui faire, elle lui raconta fidlement dans quelle
occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette
vue fatale lui avait inspir, et tout ce qu'elle lui avait reprsent
pour le dtourner d'une passion non moins injurieuse  Sa Majest qu'
la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en
profiter et de reconnatre sa hardiesse, s'est obstin  y persvrer
jusqu'au point de me menacer de quelque action de dsespoir si je
refusais de venir demander la princesse en mariage  Votre Majest; et
ce n'a t qu'aprs m'tre fait une violence extrme que j'ai t
contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie
encore une fois Votre Majest de m'accorder le pardon, non-seulement 
moi, mais mme  Aladdin mon fils, d'avoir eu la pense tmraire
d'aspirer  une si haute alliance.

Le sultan couta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bont,
sans donner aucune marque de colre ou d'indignation, et mme sans
prendre la demande en raillerie.

Mais avant de donner rponse  cette bonne femme, il lui demanda ce que
c'tait que ce qu'elle avait apport envelopp dans un linge. Aussitt
elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trne avant
de se prosterner; elle le dcouvrit et le prsenta au sultan.

On ne saurait exprimer la surprise et l'tonnement du sultan, lorsqu'il
vit rassembles dans ce vase tant de pierreries si considrables, si
prcieuses, si parfaites, si clatantes, et d'une grosseur dont il n'en
avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si
grande admiration, qu'il en tait immobile. Aprs tre enfin revenu 
lui, il reut le prsent des mains de la mre d'Aladdin, en s'criant
avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche!
Aprs avoir admir et mani presque toutes les pierreries l'une aprs
l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se
tourna du ct de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois,
dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de
plus parfait. Le vizir en fut charm. Eh bien! continua le sultan, que
dis-tu d'un tel prsent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et
ne puis-je pas la donner  ce prix-l  celui qui me la fait demander?
et en se retournant du ct de la mre d'Aladdin, il lui dit: Allez,
bonne femme, retournez chez vous, et dites  votre fils que j'agre la
proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier
la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne
sera prt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-l.

La mre d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande,
que, par rapport  son tat, elle avait d'abord regard l'accs auprs
du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une
rponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'tait attendue qu' un refus
qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger  Aladdin,
quand il vit rentrer sa mre, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle:
l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu' l'ordinaire; et l'autre,
qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mre, lui dit-il,
dois-je esprer? dois-je mourir de dsespoir? Quand elle eut quitt son
voile, et qu'elle se fut assise sur le sofa avec lui: Mon fils,
dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je
commencerai par vous dire que, bien loin de songer  mourir, vous avez
tout sujet d'tre content.

Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette
nouvelle. Il remercia sa mre de toutes les peines qu'elle s'tait
donnes dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succs tait
si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience o il tait
de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une
longueur extrme, il attendit nanmoins avec impatience, comptant sur la
parole du sultan, qu'il regardait comme irrvocable.

Les trois mois que le sultan avait marqus pour le mariage tant
couls, Aladdin qui en avait compt tous les jours avec grand soin,
envoya ds le lendemain sa mre au palais pour faire souvenir le sultan
de sa parole.

La mre d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle
se prsenta  l'entre du divan, au mme endroit qu'auparavant. Le
sultan n'eut pas plutt jet la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se
souvint en mme temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps
auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport
d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperois la
bonne femme qui nous fit un si beau prsent il y a quelques mois:
faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai coute.
Le grand vizir, en jetant les yeux du ct de l'entre du divan, aperut
aussi la mre d'Aladdin. Aussitt il appela le chef des huissiers, et,
en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.

La mre d'Aladdin s'avana jusqu'au pied du trne, o elle se prosterna
selon la coutume. Aprs qu'elle se fut releve, le sultan lui demanda ce
qu'elle souhaitait. Sire, lui rpondit-elle, je me prsente encore
devant le trne de Votre Majest, pour lui reprsenter, au nom
d'Aladdin mon fils, que les trois mois aprs lesquels elle l'a remis sur
la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirs, et la
supplier de vouloir bien s'en souvenir.

Le sultan, en prenant un dlai de trois mois pour rpondre  la demande
de cette bonne femme la premire fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il
n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu
convenable  la princesse sa fille,  regarder seulement la bassesse et
la pauvret de la mre d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un
habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui
faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas 
propos de lui rpondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui
marqua la rpugnance qu'il avait  conclure le mariage de la princesse
avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait tre beaucoup
au-dessous de la plus mdiocre.

Le grand vizir n'hsita pas  s'expliquer au sultan sur ce qu'il en
pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable
pour luder un mariage si disproportionn, sans qu'Aladdin, quand mme
il serait connu de Votre Majest, puisse s'en plaindre: c'est de mettre
la princesse  un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles
soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire dsister
d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si tmraire,  laquelle
sans doute il n'a pas bien pens avant de s'y engager.

Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du ct de
la mre d'Aladdin; et aprs quelques moments de rflexion: Ma bonne
femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prt
de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la
princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier que je ne sache
l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz  votre fils que j'accomplirai
ma parole ds qu'il m'aura envoy quarante grands bassins d'or massif,
pleins  comble des mmes choses que vous m'avez dj prsentes de sa
part, ports par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits
par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle
taille, et tous habills trs-magnifiquement: voil les conditions
auxquelles je suis prt de lui donner la princesse ma fille. Allez,
bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa rponse. La mre
d'Aladdin se prosterna encore devant le trne du sultan, et elle se
retira.

Dans le chemin, elle riait en elle-mme de la folle imagination de son
fils. Vraiment, disait-elle, o trouvera-t-il tant de bassins d'or, et
une si grande quantit de ces verres colors pour les remplir?
Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entre est bouche, pour en
cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tourns comme le sultan les
demande, o les prendra-t-il? Le voil bien loign de sa prtention; et
je crois qu'il ne sera gure content de mon ambassade. Quand elle fut
rentre chez elle, l'esprit rempli de toutes ces penses, qui lui
faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien  esprer: Mon fils, lui
dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse
Badroulboudour. Le sultan,  la vrit, m'a reue avec beaucoup de
bont, et je crois qu'il tait bien intentionn pour vous; mais le grand
vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous
pouvez le prsumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Aprs avoir
reprsent  Sa Majest que les trois mois taient expirs, et que je la
priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il
ne me fit la rponse que je vais vous dire qu'aprs avoir parl bas
quelque temps avec le grand vizir. La mre d'Aladdin fit un rcit
trs-exact  son fils de tout ce que le sultan lui avait dit, et des
conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa
fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre
rponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il
attendra longtemps.

Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mre, reprit Aladdin; et le
sultan se trompe lui-mme s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me
mettre hors d'tat de songer  la princesse Badroulboudour. Je
m'attendais  d'autres difficults insurmontables, ou qu'il mettrait mon
incomparable princesse  un prix beaucoup plus haut; mais  prsent je
suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de
ce que je serais en tat de lui donner pour en obtenir la possession.
Pendant que je vais songer  le satisfaire, allez nous chercher de quoi
dner, et laissez-moi faire.

Ds que la mre d'Aladdin fut sortie pour aller  la provision, Aladdin
prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le gnie se prsenta
devant lui; et dans les mmes termes que nous avons dj rapports, il
lui demanda ce qu'il avait  commander, en marquant qu'il tait prt 
le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en
mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or
massif et bien pesants, pleins  comble des fruits du jardin o j'ai
pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante
bassins soient ports par autant d'esclaves noirs, prcds par quarante
esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habills
trs-richement. Va, et amne-moi ce prsent au plus tt, afin que je
l'envoie au sultan avant qu'il lve la sance du divan. Le gnie lui dit
que son commandement allait tre excut incessamment, et il disparut.

Trs-peu de temps aprs, le gnie se fit revoir accompagn des quarante
esclaves noirs, chacun charg d'un bassin d'or massif du poids de vingt
marcs sur la tte, plein de perles, de diamants, de rubis et d'meraudes
mieux choisies, mme pour la beaut et pour la grosseur, que celles qui
avaient dj t prsentes au sultan; chaque bassin tait couvert d'une
toile d'argent  fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que
blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui
tait assez mdiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit
jardin sur le derrire. Le gnie demanda  Aladdin s'il n'tait pas
content, et s'il avait encore quelque autre commandement  lui faire.
Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut
aussitt.

La mre d'Aladdin revint du march; et en entrant elle fut dans une
grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle
se fut dcharge des provisions qu'elle apportait, elle voulut ter le
voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empcha. Ma mre,
dit-il, il n'y a pas de temps  perdre: avant que le sultan achve de
tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que
vous y conduisiez incessamment le prsent et la dot de la princesse
Badroulboudour qu'il m'a demands, afin qu'il juge, par ma diligence et
par mon exactitude, du zle ardent et sincre que j'ai de me procurer
l'honneur d'entrer dans son alliance.

Sans attendre la rponse de sa mre, Aladdin ouvrit la porte sur la rue,
et il fit dfiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours
marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, charg d'un bassin
d'or sur la tte, et ainsi jusqu'au dernier. Et aprs que sa mre fut
sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il
demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'esprance que le sultan,
aprs ce prsent tel qu'il l'avait demand, voudrait bien le recevoir
enfin pour son gendre.

Le premier esclave blanc qui tait sorti de la maison d'Aladdin avait
fait arrter tous les passants qui l'aperurent; et avant que les
quatre-vingts esclaves, entremls de blancs et de noirs, eussent achev
de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui
accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si
extraordinaire. L'habillement de chaque esclave tait si riche en
toffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas
se tromper en faisant monter chaque habit  plus d'un million. La grande
propret, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne
grce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave,
leur marche grave  une distance gale les uns des autres, avec l'clat
des pierreries d'une grosseur excessive enchsses autour de leur
ceinture d'or massif, dans une belle symtrie, et les enseignes aussi de
pierreries attaches  leurs bonnets qui taient d'un got tout
particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration
si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les
conduire des yeux aussi loin qu'il leur tait possible. Mais les rues
taient tellement bordes de peuple, que chacun tait contraint de
rester dans la place o il se trouvait.

Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela
fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'tats et de
conditions, furent tmoins d'une pompe si ravissante. Le premier des
quatre-vingts esclaves arriva  la porte de la premire cour du palais,
et les portiers, qui s'taient mis en haie ds qu'ils s'taient aperus
que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il
tait richement et magnifiquement habill; ils s'avancrent pour lui
baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le gnie, les
arrta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre
matre paratra quand il en sera temps.

Le premier esclave, suivi de tous les autres, avana jusqu' la seconde
cour, qui tait trs-spacieuse, et o la maison du sultan tait range
pendant la sance du divan. Les officiers,  la tte de chaque troupe,
taient d'une grande magnificence; mais elle fut efface  la prsence
des quatre-vingts esclaves porteurs du prsent d'Aladdin, et qui en
faisaient eux-mmes partie. Rien ne parut si beau ni si clatant dans
toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour,
qui l'environnaient, n'tait rien en comparaison de ce qui se prsentait
alors  sa vue.

Comme le sultan avait t averti de la marche et de l'arrive de ces
esclaves, il avait donn ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, ds
qu'ils se prsentrent, ils trouvrent l'entre du divan libre, et y
entrrent dans un bel ordre, une partie  droite, et l'autre  gauche.
Aprs qu'ils furent tous entrs et qu'ils eurent form un grand
demi-cercle devant le trne du sultan, les esclaves noirs posrent
chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se
prosternrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les
esclaves blancs firent la mme chose en mme temps. Ils se relevrent
tous, et les noirs, en le faisant, dcouvrirent adroitement les bassins
qui taient devant eux, et tous demeurrent debout, les mains croises
sur la poitrine, avec une grande modestie.

La mre d'Aladdin, qui cependant s'tait avance jusqu'au pied du trne,
dit au sultan, aprs s'tre prosterne: Sire, Aladdin, mon fils,
n'ignore pas que ce prsent qu'il envoie  Votre Majest ne soit
beaucoup au-dessous de ce que mrite la princesse Badroulboudour; il
espre nanmoins que Votre Majest l'aura pour agrable, et qu'elle
voudra bien le faire agrer aussi  la princesse, avec d'autant plus de
confiance, qu'il a tch de se conformer  la condition qu'il lui a plu
de lui imposer.

Le sultan n'tait pas en tat de faire attention au compliment de la
mre d'Aladdin. Le premier coup d'oeil jet sur les quarante bassins
d'or pleins  comble de joyaux les plus brillants, les plus clatants,
les plus prcieux que l'on et jamais vus au monde, et sur les
quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur
bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur
habillement, l'avait frapp d'une manire qu'il ne pouvait revenir de
son admiration. Au lieu de rpondre au compliment de la mre d'Aladdin,
il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-mme comment
une si grande profusion de richesses pouvait tre venue. Eh bien, vizir,
dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse tre,
qui m'envoie un prsent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni
vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'pouser la princesse
Badroulboudour ma fille?

Quelque jalousie et quelque douleur qu'et le grand vizir de voir qu'un
inconnu allait devenir le gendre du sultan prfrablement  son fils, il
n'osa nanmoins manifester son sentiment. Il tait trop visible que le
prsent d'Aladdin tait plus que suffisant pour mriter qu'il ft reu
dans une si haute alliance. Il rpondit donc au sultan, et en entrant
dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pense que celui
qui fait  Votre Majest un prsent si digne d'elle soit indigne de
l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mriterait
davantage, si je n'tais persuad qu'il n'y a pas de trsor au monde
assez riche pour tre mis dans la balance avec la princesse, fille de
Votre Majest.

Le sultan ne diffra plus; il ne pensa pas mme  s'informer si Aladdin
avait les autres qualits convenables  celui qui pouvait aspirer 
devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la
diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire  sa demande, sans
avoir form la moindre difficult sur des conditions aussi exorbitantes
que celles qu'il lui avait imposes, lui persuadrent aisment qu'il ne
lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il
le dsirait. Ainsi, pour renvoyer la mre d'Aladdin avec la satisfaction
qu'elle pouvait dsirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire  votre
fils que je l'attends pour le recevoir  bras ouverts et l'embrasser, et
que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que
je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir.

Ds que la mre d'Aladdin se fut retire avec la joie dont une femme de
sa condition peut tre capable en voyant son fils parvenu  une si haute
lvation contre son attente, le sultan mit fin  l'audience de ce jour;
et, en se levant de son trne, il ordonna que les eunuques attachs au
service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter 
l'appartement de leur matresse, o il se rendit pour les examiner avec
elle  loisir; et cet ordre fut excut sur-le-champ par les soins du
chef des eunuques.

Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oublis: on les
fit entrer dans l'intrieur du palais; et quelque temps aprs, le
sultan, qui venait de parler de leur magnificence  la princesse
Badroulboudour, commanda qu'on les ft venir devant l'appartement, afin
qu'elle les considrt au travers des jalousies, et qu'elle connt que,
bien loin d'avoir rien exagr dans le rcit qu'il venait de lui faire,
il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en tait.

La mre d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et
raconta  son fils tout ce qui s'tait pass.

Aladdin, charm de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait
enchant, dit peu de paroles  sa mre, et se retira dans sa chambre.
L, aprs avoir pris sa lampe, qui lui avait t si officieuse en tous
ses besoins et en tout ce qu'il avait souhait, il ne l'eut pas plutt
frotte, que le gnie continua son obissance, en paraissant d'abord
sans se faire attendre. Gnie, lui dit Aladdin, je t'ai appel pour me
faire prendre le bain tout  l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux
que tu me tiennes prt un habillement le plus riche et le plus
magnifique que jamais monarque ait port. Il eut  peine achev de
parler, que le gnie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le
transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de diffrentes
couleurs les plus belles et les plus diversifies. Sans voir qui le
servait, il fut dshabill dans un salon spacieux et d'une grande
propret. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui tait d'une
chaleur modre, et l il fut frott et lav avec plusieurs sortes
d'eaux de senteur. Aprs l'avoir fait passer par tous les degrs de
chaleur, selon les diffrentes pices du bain, il en sortit, mais tout
autre que quand il y tait entr; son teint se trouva frais, blanc,
vermeil, et son corps beaucoup plus lger et plus dispos. Il rentra dans
le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laiss: le gnie avait
eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demand. Aladdin fut
surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitu.
Il s'habilla avec l'aide du gnie, en admirant chaque pice  mesure
qu'il la prenait, tant elles taient toutes au del de ce qu'il aurait
pu s'imaginer. Quand il eut achev, le gnie le reporta chez lui dans la
mme chambre o il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre
chose  lui commander. Oui, rpondit Aladdin; j'attends de toi que tu
m'amnes au plus tt un cheval qui surpasse en beaut et en bont le
cheval le plus estim qui soit dans l'curie du sultan, dont la housse,
la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je
demande aussi que tu me fasses venir en mme temps vingt esclaves,
habills aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apport le
prsent, pour marcher  mes cts et  ma suite en troupe, et vingt
autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir
aussi  ma mre six femmes esclaves pour la servir, chacune habille
aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse
Badroulboudour, et charges chacune d'un habit complet aussi magnifique
et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pices
d'or en dix bourses. Voil, ajouta-t-il, ce que j'avais  te commander.
Va, et fais diligence.

Ds qu'Aladdin eut achev de donner ses ordres au gnie, le gnie
disparut, et bientt aprs il se fit revoir avec le cheval, avec les
quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pices
d'or, et avec six femmes esclaves, charges sur la tte chacune d'un
habit diffrent pour la mre d'Aladdin, envelopp dans une toile
d'argent; et le gnie prsenta le tout  Aladdin.

Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna  sa mre, en
lui disant que c'tait pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les
six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de
les garder et de les jeter au peuple par poignes en passant par les
rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du
sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres,
trois  droite et trois  gauche. Il prsenta enfin  sa mre les six
femmes esclaves, en lui disant qu'elles taient  elle, et qu'elle
pouvait s'en servir comme leur matresse, et que les habits qu'elles
avaient apports taient pour son usage.

Quand Aladdin eut dispos toutes ses affaires, il dit au gnie, en le
congdiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service,
et le gnie disparut aussitt. Alors Aladdin ne songea plus qu'
rpondre au plus tt au dsir que le sultan avait tmoign de le voir.
Il dpcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux
fait, ils l'taient tous galement, avec ordre de s'adresser au chef
des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur
d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps 
s'acquitter de son message, il apporta pour rponse que le sultan
l'attendait avec impatience.

Aladdin ne diffra pas de monter  cheval, et de se mettre en marche
dans l'ordre que nous avons marqu. Quoique jamais il n'et mont 
cheval, il y parut nanmoins pour la premire fois avec tant de bonne
grce, que le cavalier le plus expriment ne l'et pas pris pour un
novice. Les rues par o il passa furent remplies presque en un moment
d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air
d'acclamations, de cris d'admiration et de bndictions, chaque fois
particulirement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient
voler des pices d'or en l'air  droite et  gauche.

Ds que le sultan eut aperu Aladdin, il ne fut pas moins tonn de le
voir vtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais
t lui-mme, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa
belle taille, et d'un certain air de grandeur fort loign de l'tat de
bassesse dans lequel sa mre avait paru devant lui. Son tonnement et sa
surprise nanmoins ne l'empchrent pas de se lever, et de descendre
deux ou trois marches de son trne assez promptement pour empcher
Aladdin de se jeter  ses pieds, et pour l'embrasser avec une
dmonstration pleine d'amiti. Aprs cette civilit, Aladdin voulut
encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la
main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui.

Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reois les honneurs que
Votre Majest me fait, parce qu'elle a la bont et qu'il lui plat de me
les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oubli que
je suis n son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance, et
que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la
splendeur et de l'clat du rang suprme o elle est leve. S'il y a
quelque endroit, continua-t-il, par o je puisse avoir mrit un accueil
si favorable, j'avoue que je ne le dois qu' la hardiesse qu'un pur
hasard m'a fait natre, d'lever mes yeux, mes penses et mes dsirs
jusqu' la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande
pardon  Votre Majest de ma tmrit; mais je ne puis dissimuler que je
mourrais de douleur, si je perdais l'esprance d'en voir
l'accomplissement.

Mon fils, rpondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me
feriez tort de douter un seul moment de la sincrit de ma parole. Votre
vie m'est trop chre dsormais pour ne vous la pas conserver, en vous
prsentant le remde qui est en ma disposition. Je prfre le plaisir de
vous voir et de vous entendre  tous mes trsors joints avec les vtres.

En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitt on
entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des
timbales; et en mme temps le sultan conduisit Aladdin dans un
magnifique salon o l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul
avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon
sa dignit et selon son rang, les accompagnrent pendant le repas. Le
sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir
 le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets diffrents. Dans
la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque
matire qu'il le mt, il parla avec tant de connaissance et de sagesse,
qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait
conue de lui d'abord.

Le repas achev, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale,
et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de
mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce
temps-l, le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses
indiffrentes, en prsence du grand vizir et des seigneurs de sa cour,
qui admirrent la solidit de son esprit, la grande facilit qu'il avait
de parler et de s'noncer, et les penses fines et dlicates dont il
assaisonnait son discours.

Quand le juge eut achev le contrat dans toutes les formes requises, le
sultan demanda  Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour
terminer les crmonies du mariage le mme jour: Sire, rpondit Aladdin,
quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bonts de Votre
Majest, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffre
jusqu' ce que j'aie fait btir un palais pour y recevoir la princesse
selon son mrite et sa dignit. Je le prie, pour cet effet, de
m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus 
porte de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte
qu'il soit achev avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le
sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez  propos; le vide est
trop grand devant mon palais, et j'avais dj song moi-mme  le
remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tt vous voir uni avec
ma fille, pour mettre le comble  ma joie. En achevant ces paroles, il
embrassa encore Aladdin, qui prit cong du sultan avec la mme politesse
que s'il et t lev et qu'il et vcu  la cour.

Aladdin remonta  cheval, et il retourna chez lui dans le mme ordre
qu'il tait venu, au travers de la mme foule, et aux acclamations du
peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prosprit. Ds
qu'il fut rentr et qu'il eut mis pied  terre, il se retira dans sa
chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le gnie comme il en
avait la coutume. Le gnie ne se fit pas attendre; il parut et il lui
fit offre de ses services. Gnie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me
louer de ton exactitude  excuter ponctuellement tout ce que j'ai exig
de toi jusqu' prsent, par la puissance de cette lampe ta matresse.
Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paratre, s'il
est possible, plus de zle et plus de diligence que tu n'as encore fait.
Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me
fasses btir vis--vis du palais du sultan,  une juste distance, un
palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon pouse. Je
laisse  ta libert le choix des matriaux, c'est--dire du porphyre, du
jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus vari en
couleurs, et du reste de l'difice; mais j'entends qu'au plus haut de ce
palais tu fasses lever un grand salon en dme,  quatre faces gales,
dont les assises ne soient d'autres matires que d'or et d'argent
massifs poses alternativement, avec douze croises, six  chaque face,
et que les jalousies de chaque croise,  la rserve d'une seule que je
veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symtrie, de
diamants, de rubis et d'meraudes, de manire que rien de pareil en ce
genre n'ait t vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit
accompagn d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes
choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trsor bien
rempli d'or et d'argent monnay. Je veux aussi qu'il y ait dans ce
palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis
de meubles prcieux pour toutes les saisons, et proportionns  la
magnificence du palais, des curies remplies des plus beaux chevaux,
avec leurs cuyers et leurs palefreniers, sans oublier un quipage de
chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office,
et des femmes esclaves ncessaires pour le service de la princesse. Tu
dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera
fait.

Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le gnie
de la construction du palais qu'il avait imagin. Le lendemain,  la
petite pointe du jour, Aladdin,  qui l'amour de la princesse ne
permettait pas de dormir tranquillement, tait  peine lev, que le
gnie se prsenta  lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achev,
venez voir si vous en tes content. Aladdin n'eut pas plutt tmoign
qu'il le voulait bien, que le gnie l'y transporta dans un instant.
Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait
assez l'admirer. Le gnie le conduisit en tous les endroits, et partout
il ne trouva que richesses, que propret et magnificence, avec des
officiers et des esclaves, tous habills selon leur rang et selon les
services auxquels ils taient destins. Il ne manqua pas, comme une des
choses principales, de lui faire voir le trsor, dont la porte fut
ouverte par le trsorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de
diffrentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, levs
jusqu' la vote, et disposs dans un arrangement qui faisait plaisir 
voir. En sortant, le gnie l'assura de la fidlit du trsorier. Il le
mena ensuite aux curies; et l, il lui fit remarquer les plus beaux
chevaux qu'il y et au monde, et les palefreniers dans un grand
mouvement, occups  les panser. Il le fit passer ensuite par des
magasins remplis de toutes les provisions ncessaires, tant pour les
ornements des chevaux que pour leur nourriture.

Quand Aladdin eut examin tout le palais, d'appartement en appartement,
et de pice en pice, depuis le haut jusqu'au bas, et particulirement
le salon  vingt-quatre croises, et qu'il y eut trouv des richesses et
de la magnificence, avec toutes sortes de commodits au del de ce qu'il
s'en tait promis, il dit au gnie: Gnie, on ne peut tre plus content
que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule
chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en tais pas avis,
c'est d'tendre depuis la porte du palais du sultan jusqu' la porte de
l'appartement destin pour la princesse dans ce palais-ci, un tapis du
plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du
sultan. Je reviens dans un moment, dit le gnie. Et comme il eut
disparu, peu de temps aprs, Aladdin fut tonn de voir ce qu'il avait
souhait excut, sans savoir comment cela s'tait fait. Le gnie
reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la
porte du palais du sultan.

Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient
toujours eu la vue libre du ct o tait alors celui d'Aladdin, furent
fort tonns de la voir borne, et de voir un tapis de velours qui
venait de ce ct-l jusqu' la porte de celui du sultan. Ils ne
distingurent pas bien d'abord ce que c'tait; mais leur surprise
augmenta quand ils eurent aperu distinctement le superbe palais
d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut rpandue dans
tout le palais en trs-peu de temps. Le grand vizir, qui tait arriv
presque  l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas t moins
surpris de cette nouveaut que les autres; il en fit part au sultan le
premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement.
Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un
enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais
qu'Aladdin a fait btir par la permission que je lui en ai donne en
votre prsence, pour loger la princesse ma fille. Aprs l'chantillon de
ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver trange qu'il ait
fait btir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et
nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces
miracles d'un jour  l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont
vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au
conseil l'empcha de continuer ce discours plus longtemps.

Quand Aladdin eut t report chez lui, et qu'il eut congdi le gnie,
il trouva que sa mre tait leve, et qu'elle commenait  se parer d'un
des habits qu'il lui avait fait apporter. A peu prs vers le temps que
le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mre  aller
au palais avec les mmes femmes esclaves qui lui taient venues par le
ministre du gnie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer
qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le
soir, quand elle serait en tat de passer  son palais. Elle partit;
mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent
habilles en sultanes, la foule nanmoins fut d'autant moins grande 
les voir passer, qu'elles taient voiles, et qu'un surtout convenable
couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce
qui est d'Aladdin, il monta  cheval; et aprs tre sorti de la maison
paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oubli la lampe
merveilleuse dont le secours lui avait t si avantageux pour parvenir
au comble du bonheur, il se rendit publiquement  son palais avec la
mme pompe qu'il tait all se prsenter au sultan le jour prcdent.

Ds que les portiers du palais du sultan eurent aperu la mre
d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitt l'ordre fut donn aux
troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de
hautbois, qui taient dj postes en diffrents endroits des terrasses
du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui
annoncrent la joie  toute la ville. Les marchands commencrent  parer
leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et 
prparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittrent leur
travail, et le peuple se rendit avec empressement  la grande place, qui
se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier
attira d'abord leur admiration, non tant  cause qu'ils taient
accoutums  voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne
pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de
leur plus grand tonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle
merveille inoue ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu o
le jour d'auparavant il n'y avait ni matriaux ni fondements prpars.

La mre d'Aladdin fut reue dans le palais avec honneur, et introduite
dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des
eunuques. Aussitt que la princesse l'aperut, elle alla l'embrasser, et
lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient
de l'habiller et de la parer des joyaux les plus prcieux dont Aladdin
lui avait fait prsent, elle la fit rgaler d'une collation magnifique.
Le sultan, qui venait pour tre auprs de la princesse sa fille le plus
de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se spart d'avec lui pour passer
au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mre d'Aladdin
avait parl plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point
encore vue sans voile, comme elle tait alors. Quoique elle ft dans un
ge un peu avanc, on y observait encore des traits qui faisaient assez
connatre qu'elle avait t du nombre des belles dans sa jeunesse. Le
sultan, qui l'avait toujours vue habille fort simplement, pour ne pas
dire pauvrement, tait dans l'admiration de la voir aussi richement et
aussi magnifiquement vtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire
cette rflexion, qu'Aladdin tait galement prudent, sage et entendu en
toutes choses.

Quand la nuit fut venue, la princesse prit cong du sultan son pre.
Leurs adieux furent tendres et mls de larmes, ils s'embrassrent
plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son
appartement, et se mit en marche avec la mre d'Aladdin  sa gauche,
suivie de cent femmes esclaves, habilles d'une magnificence
surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cess de se
faire entendre depuis l'arrive de la mre d'Aladdin, s'taient runies
et commenaient cette marche; elles taient suivies par cent chiaoux, et
par un pareil nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs
officiers  leur tte. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux
bandes, qui marchaient sur les cts en tenant chacun un flambeau  la
main, faisaient une lumire qui, jointe aux illuminations, tant du
palais du sultan que de celui d'Aladdin, supplait merveilleusement au
dfaut du jour.

Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis tendu depuis le palais
du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et  mesure qu'elle avanait, les
instruments qui taient  la tte de la marche, en s'approchant et se
mlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du
palais d'Aladdin, formrent un concert qui, tout extraordinaire et
confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie,
non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais mme dans
les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors.

La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec
toute la joie imaginable  l'entre de l'appartement qui lui tait
destin pour la recevoir. La mre d'Aladdin avait eu soin de faire
distinguer son fils  la princesse, au milieu des officiers qui
l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien
fait qu'elle en fut charme. Adorable princesse, lui dit Aladdin en
l'abordant et en la saluant trs-respectueusement, si j'avais le malheur
de vous avoir dplu par la tmrit que j'ai eue d'aspirer  la
possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous
dire que ce serait  vos beaux yeux et  vos charmes que vous devriez
vous en prendre, et non pas  moi. Prince, que je suis en droit de
traiter ainsi  prsent, lui rpondit la princesse, j'obis  la volont
du sultan mon pre; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que
je lui obis sans rpugnance.

Aladdin, charm d'une rponse si agrable et si satisfaisante pour lui,
ne laissa pas plus longtemps la princesse debout aprs le chemin
qu'elle venait de faire,  quoi elle n'tait point accoutume; il lui
prit la main, et il la conduisit dans un grand salon clair d'une
infinit de bougies, o, par les soins du gnie, la table se trouva
servie d'un superbe festin. Les plats taient d'or massif, et remplis
des viandes les plus dlicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets,
dont le buffet tait trs-bien garni, taient aussi d'or et d'un travail
exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon
rpondaient parfaitement  cette grande richesse. La princesse,
enchante de voir tant de richesses rassembles dans un mme lieu, dit 
Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'tait plus beau que le
palais du sultan mon pre; mais  voir ce seul salon, je m'aperois que
je m'tais trompe. Princesse, rpondit Aladdin en la faisant mettre 
table  la place qui lui tait destine, je reois une si grande
honntet comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire.

La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mre d'Aladdin se mirent 
table, et aussitt un choeur d'instruments les plus harmonieux, touchs
et accompagns de trs-belles voix de femmes, toutes d'une grande
beaut, commena un concert qui dura sans interruption jusqu' la fin du
repas. La princesse en fut si charme, qu'elle dit qu'elle n'avait rien
entendu de pareil dans le palais du sultan son pre. Mais elle ne savait
pas que ces musiciens taient des fes choisies par le gnie esclave de
la lampe.

Quand le souper fut achev, et que l'on eut desservi en diligence, une
troupe de danseurs et de danseuses succdrent aux musiciennes. Ils
dansrent plusieurs sortes de danses figures, selon la coutume du pays,
et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansrent seuls avec
une lgret surprenante, et firent paratre chacun  leur tour toute la
bonne grce et l'adresse dont ils taient capables. Il tait prs de
minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-l, Aladdin se
leva et prsenta la main  la princesse Badroulboudour pour danser
ensemble, et terminer ainsi les crmonies de leurs noces. Ils dansrent
d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En
achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils
passrent ensemble dans l'appartement o le lit nuptial tait prpar.
Les femmes de la princesse servirent  la dshabiller, et la mirent au
lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira.
Ainsi furent termines les crmonies et les rjouissances des noces
d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour.

Le lendemain, quand Aladdin fut veill, ses valets de chambre se
prsentrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit diffrent de celui
du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se
fit amener un des chevaux destins pour sa personne. Il le monta, et il
se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves
qui marchaient devant lui,  ses cts et  sa suite. Le sultan le reut
avec les mmes honneurs que la premire fois; il l'embrassa, et, aprs
l'avoir fait asseoir prs de lui sur son trne, il commanda qu'on servt
le djeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majest de me
dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire
celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son
grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette
grce avec plaisir. Il se leva  l'heure mme; et comme le chemin
n'tait pas long, il voulut y aller  pied. Ainsi il sortit avec Aladdin
 sa droite, le grand vizir  sa gauche, et les seigneurs  sa suite,
prcd par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison.

Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il tait frapp de
sa beaut. Ce fut tout autre chose quand il y entra: ses exclamations
ne cessaient pas  chaque pice qu'il voyait. Mais quand ils furent
arrivs au salon  vingt-quatre croises, o Aladdin l'avait invit 
monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jet les
yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'meraudes,
toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionne, et qu'Aladdin
lui eut fait remarquer que la richesse tait pareille au dehors, il en
fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Aprs avoir rest
quelque temps en cet tat: Vizir, dit-il  ce ministre qui tait prs de
lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si prs de mon
palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignor jusqu' prsent!
Votre Majest, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier
elle accorda  Aladdin, qu'elle venait de reconnatre pour son gendre,
la permission de btir un palais vis--vis du sien; le mme jour, au
coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et
hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais tait fait
et achev. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me
serais imagin que ce palais ft une des merveilles du monde. O en
trouve-t-on dans tout l'univers de btis d'assises d'or et d'argent
massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croises
aient des jalousies jonches de diamants, de rubis et d'meraudes?
Jamais au monde il n'a t fait mention de chose semblable!

Le sultan voulut voir et admirer la beaut des vingt-quatre jalousies.
En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la mme
richesse, et il fut dans un grand tonnement de ce que la
vingt-quatrime tait demeure imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand
vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris
qu'un salon de cette magnificence soit demeur imparfait par cet
endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin apparemment a t press,
et le temps lui a manqu pour rendre cette croise semblable aux autres;
mais on peut croire qu'il a les pierreries ncessaires, et qu'au premier
jour il y fera travailler.

Aladdin, qui avait quitt le sultan pour donner quelques ordres, vint le
rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le
salon le plus digne d'tre admir de tous ceux qui sont au monde. Une
seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeure
imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par ngligence, ou parce que
les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernire main  un si
beau morceau d'architecture? Sire, rpondit Aladdin, ce n'est par aucune
de ces raisons que la jalousie est reste dans l'tat que Votre Majest
la voit. La chose a t faite  dessein, et c'est par mon ordre que les
ouvriers n'y ont pas touch, je voulais que Votre Majest et la gloire
de faire achever ce salon et le palais en mme temps. Je la supplie de
vouloir bien agrer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir
de la faveur et de la grce que j'aurai reue d'elle. Si vous l'avez
fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gr; je
vais ds l'heure mme donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna
qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les
orfvres les plus habiles de sa capitale.

Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans
celui o il avait rgal la princesse Badroulboudour le jour des noces.
La princesse arriva un moment aprs, elle reut le sultan son pre d'un
air qui lui fit connatre avec plaisir combien elle tait contente de
son mariage. Deux tables se trouvrent fournies des mets les plus
dlicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit  la
premire, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand
vizir. Tous les seigneurs de la cour furent rgals  la seconde, qui
tait fort longue. Le sultan trouva les mets de bon got, et il avoua
que jamais il n'avait rien mang de plus excellent. Il dit la mme chose
du vin, qui tait en effet trs-dlicieux. Ce qu'il admira davantage
furent quatre grands buffets garnis et chargs  profusion de flacons,
de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il
fut charm aussi des choeurs de musique qui taient disposs dans le
salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnes de timbales
et de tambours retentissaient au dehors  une distance proportionne,
pour en avoir tout l'agrment.

Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que
les joailliers et les orfvres qui avaient t appels par son ordre
taient arrivs. Il remonta au salon  vingt-quatre croises; et quand
il y fut, il montra aux joailliers et aux orfvres qui l'avaient suivi
la croise qui tait imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il,
afin que vous m'accommodiez cette croise, et que vous la mettiez dans
la mme perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de
temps  me rendre celle-ci toute semblable.

Les joailliers et les orfvres examinrent les vingt-trois autres
jalousies avec une grande attention; et aprs qu'ils eurent consult
ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer
chacun de leur ct, ils revinrent se prsenter devant le sultan; et le
joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous
sommes prts  employer nos soins et notre industrie pour obir  Votre
Majest; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous
n'avons pas de pierreries aussi prcieuses ni en assez grand nombre pour
fournir  un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au del de ce
qu'il en faudra; venez  mon palais, je vous mettrai  mme, et vous
choisirez.

Quand le sultan fut de retour  son palais, il fit apporter toutes ses
pierreries, et les joailliers en prirent une trs-grande quantit,
particulirement de celles qui venaient du prsent d'Aladdin. Ils les
employrent sans qu'il part qu'ils eussent beaucoup avanc. Ils
revinrent en prendre d'autres  plusieurs reprises, et en un mois ils
n'avaient pas achev la moiti de l'ouvrage. Ils employrent toutes
celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prta des siennes; et
tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la
moiti de la croise.

Aladdin, qui connut que le sultan s'efforait inutilement de rendre la
jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait  son
honneur, fit venir les orfvres, et leur dit non-seulement de cesser
leur travail, mais mme de dfaire tout ce qu'ils avaient fait, et de
reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait
empruntes du grand vizir.

L'ouvrage que les joailliers et les orfvres avaient mis plus de six
semaines  faire fut dtruit en peu d'heures. Ils se retirrent et
laissrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur
lui, et il la frotta. Aussitt le gnie se prsenta; Gnie, lui dit
Aladdin, je t'avais ordonn de laisser une des vingt-quatre jalousies de
ce salon imparfaite, et tu avais excut mon ordre; prsentement je t'ai
fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux
autres. Le gnie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments
aprs, tant remont, il trouva la jalousie dans l'tat qu'il l'avait
souhaite, et pareille aux autres.

Les joailliers et les orfvres cependant arrivrent au palais, et furent
introduits et prsents au sultan dans son appartement. Le premier
joaillier, en lui prsentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit
au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majest sait combien il y a de
temps que nous travaillons de toute notre industrie  finir l'ouvrage
dont elle nous a chargs. Il tait dj fort avanc, lorsque Aladdin
nous a obligs non-seulement de cesser, mais mme de dfaire tout ce que
nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand
vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la
raison; et comme ils lui eurent marqu qu'il ne leur en avait rien
tmoign, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui ament un cheval. On le
lui amne, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui
l'accompagnrent  pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre
pied  terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon  vingt-quatre
croises. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva
fort  propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan  la
porte.

Le sultan, sans donner  Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de
ce que Sa Majest ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis
dans la ncessit de manquer  son devoir, lui dit: Mon fils, je viens
moi-mme vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser
imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de
votre palais.

Aladdin dissimula la vritable raison, qui tait que le sultan n'tait
pas assez riche en pierreries pour faire une dpense si grande. Mais
afin de lui faire connatre combien le palais, tel qu'il tait,
surpassait, non-seulement le sien, mais mme tout autre palais qui ft
au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses
parties, il lui rpondit: Sire, il est vrai que Votre Majest a vu ce
salon imparfait; mais je la supplie de voir prsentement si quelque
chose y manque.

Le sultan alla droit  la fentre dont il avait vu la jalousie
imparfaite; et quand il eut remarqu qu'elle tait semblable aux autres,
il crut s'tre tromp. Il examina non-seulement les deux croises qui
taient aux deux cts, il les regarda mme toutes l'une aprs l'autre;
et quand il fut convaincu que la jalousie  laquelle il avait fait
employer tant de temps, et qui avait cot tant de journes d'ouvriers,
venait d'tre acheve dans le peu de temps qui lui tait connu, il
embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils,
lui dit-il, rempli d'tonnement, quel homme tes-vous, qui faites des
choses si surprenantes, et presque en un clin d'oeil? Vous n'avez pas
votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve
admirable!

Aladdin reut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui
rpondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de
mriter la bienveillance et l'approbation de Votre Majest. Ce que je
puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mriter l'une et
l'autre de plus en plus.

Le sultan retourna  son palais de la manire qu'il y tait venu, sans
permettre  Aladdin de l'y accompagner.

Mais tous les jours, rgulirement, ds que le sultan tait lev, il ne
manquait pas de se rendre dans un cabinet d'o l'on dcouvrait tout le
palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la
journe, pour le contempler et l'admirer.

Aladdin cependant ne demeurait pas renferm dans son palais. Chaque fois
qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient
en troupe autour de son cheval, des pices d'or  poignes dans les rues
et dans les places par o il passait, et o le peuple se rendait
toujours en grande foule.

D'ailleurs, pas un pauvre ne se prsentait  la porte de son palais,
qu'il ne s'en retournt content de la libralit qu'on y faisait par ses
ordres.

Comme Aladdin avait partag son temps de manire qu'il n'y avait pas de
semaine qu'il n'allt  la chasse au moins une fois, tantt aux environs
de la ville, quelquefois plus loin, il exerait la mme libralit par
les chemins et par les villages. Cette inclination gnreuse lui fit
donner par tout le peuple mille bndictions, et il tait ordinaire de
ne jurer que par sa tte. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, 
qui il faisait fort rgulirement sa cour, on peut dire qu'Aladdin
s'tait attir par ses manires affables et librales toute l'affection
du peuple, et que, gnralement parlant, il tait plus aim que le
sultan mme. Il joignit  toutes ces belles qualits une valeur et un
zle pour le bien de l'tat qu'on ne saurait assez louer. Il en donna
mme des marques  l'occasion d'une rvolte vers les confins du royaume.
Il n'eut pas plutt appris que le sultan levait une arme pour la
dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut
pas de peine  l'obtenir. Sitt qu'il fut  la tte de l'arme, il la
fit marcher contre les rvolts; et il se conduisit en toute cette
expdition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tt que les
rvolts avaient t dfaits, chtis ou dissips, que son arrive 
l'arme. Cette action, qui rendit son nom clbre dans toute l'tendue
du royaume, ne changea point son coeur. Il revint victorieux, mais aussi
affable qu'il avait toujours t.

Il y avait dj plusieurs annes qu'Aladdin se gouvernait comme nous
venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donn, sans y
penser, le moyen de s'lever  une si haute fortune, se souvint de lui
en Afrique o il tait retourn. Quoique jusqu'alors il se ft persuad
qu'Aladdin tait mort misrablement dans le souterrain o il l'avait
laiss, il lui vint nanmoins en pense de savoir prcisment quelle
avait t sa fin.

Le magicien africain n'eut pas plutt appris, par les rgles de son art
diabolique, qu'Aladdin tait dans cette grande lvation, que le feu lui
en monta au visage. De rage il dit en lui-mme: Ce misrable fils de
tailleur a dcouvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa
mort certaine, et le voil qui jouit du fruit de mes travaux et de mes
veilles! J'empcherai qu'il n'en jouisse longtemps, ou je prirai. Il
ne fut pas longtemps  dlibrer sur le parti qu'il avait  prendre. Ds
le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son curie, et il
se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans
s'arrter qu'autant qu'il en tait besoin pour ne pas trop fatiguer son
cheval, il arriva  la Chine, et bientt dans la capitale du sultan dont
Aladdin avait pous la fille. Il mit pied  terre dans un khan ou
htellerie publique, o il prit une chambre  louage. Il y demeura le
reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son
voyage.

Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce
que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans
le lieu le plus fameux et le plus frquent par les personnes de grande
distinction, o l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson
chaude qui lui tait connue ds son premier voyage. Il n'y eut pas
plutt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et
qu'on la lui prsenta. En la prenant, comme il prtait l'oreille 
droite et  gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin.
Quand il eut achev, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient;
et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'tait
que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'o venez-vous? lui
dit celui  qui il s'tait adress. Il faut que vous soyez bien nouveau
venu, si vous n'avez pas vu, ou plutt si vous n'avez pas encore entendu
parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin
depuis qu'il avait pous la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis
pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que
c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de
si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien
loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en
doit parler par toute la terre, depuis qu'il est bti. Voyez-le, et
vous jugerez si je vous en aurai parl contre la vrit. Pardonnez  mon
ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arriv que d'hier, et
je viens vritablement de si loin, je veux dire de l'extrmit de
l'Afrique, que la renomme n'en tait pas encore venue jusque-l quand
je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience
que j'en ai est si grande, que je suis prt  satisfaire ma curiosit
ds  prsent, si vous voulez bien me faire la grce de m'en enseigner
le chemin.

Celui  qui le magicien africain s'tait adress se fit un plaisir de
lui enseigner le chemin par o il fallait qu'il passt pour avoir la vue
du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le
moment. Quand il fut arriv, et qu'il eut examin le palais de prs et
de tous les cts, il ne douta pas qu'Aladdin ne se ft servi de la
lampe pour le faire btir. Sans s'arrter  l'impuissance d'Aladdin,
fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire
de semblables merveilles qu' des gnies esclaves de la lampe dont
l'acquisition lui avait chapp. Piqu au vif du bonheur et de la
grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de diffrence d'avec
celle du sultan, il retourna au khan o il avait pris logement.

Il s'agissait de savoir o tait la lampe, si Aladdin la portait avec
lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le
magicien dcouvrt par une opration de gomance. Ds qu'il fut arriv
o il logeait, il prit son carr et son sable qu'il portait en tous ses
voyages. L'opration acheve, il connut que la lampe tait dans le
palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette dcouverte, qu'
peine il se sentait lui-mme.

Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il tait all  une partie de
chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il tait
parti; et voici de quelle manire le magicien africain en fut inform.
Quand il eut fait l'opration qui venait de lui donner tant de joie, il
alla voir le concierge du khan, sous prtexte de s'entretenir avec lui;
et il en avait un fort naturel, qu'il n'tait pas besoin d'amener de
bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et aprs
lui avoir exagr tout ce qu'il y avait remarqu de plus surprenant et
tout ce qui l'avait frapp davantage, et qui frappait gnralement tout
le monde: Ma curiosit, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas
satisfait que je n'aie vu le matre  qui appartient un difice si
merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le
concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand
il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une
grande chasse qui doit en durer huit.

La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit cong du
concierge, et en se retirant: Voil le temps d'agir, dit-il en lui-mme;
je ne dois pas le laisser chapper. Il alla  la boutique d'un faiseur
et vendeur de lampes: Matre, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de
lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il
en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience
jusqu'au lendemain, il la fournirait complte  l'heure qu'il voudrait.
Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres
et bien polies; aprs lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se
retira dans son khan.

Le lendemain, la douzaine de lampes fut livre au magicien africain, qui
les paya au prix qui lui fut demand, sans en rien diminuer. Il les mit
dans un panier dont il s'tait pourvu exprs; et avec ce panier au bras
il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approch, il se
mit  crier:

Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?

A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits enfants qui
jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils
s'assemblrent autour de lui avec de grandes hues, et le regardrent
comme un fou. Les passants riaient de sa btise,  ce qu'ils
s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour
offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles.

Le magicien africain ne s'tonna ni des hues ni des enfants, ni de tout
ce qu'on pouvait dire de lui; et pour dbiter sa marchandise, il
continua de crier:

Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?

Il rpta si souvent la mme chose en allant et en venant dans la place,
devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui tait
alors dans le salon aux vingt-quatre croises, entendit la voix d'un
homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait,  cause
des hues des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de
moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui
l'approchaient de plus prs pour voir ce que c'tait que ce bruit.

La femme esclave ne fut pas longtemps  remonter; elle entra dans le
salon avec de grands clats de rire. Elle riait de si bonne grce, que
la princesse ne put s'empcher de rire elle-mme en la regardant. Eh
bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris?
Princesse, rpondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait
s'empcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de
belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas  les vendre, mais  les
changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort
environn qu' peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on
entend, en se moquant de lui.

Sur ce rcit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de
vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en
voil une sur la corniche; celui  qui elle appartient ne sera pas fch
d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le
veut bien, elle peut avoir le plaisir d'prouver si ce fou est
vritablement assez fou pour donner une lampe neuve en change d'une
vieille, sans en rien demander de retour.

La lampe dont la femme esclave parlait tait la lampe merveilleuse dont
Aladdin s'tait servi pour s'lever au point de grandeur o il tait
arriv; il l'avait mise lui-mme sur la corniche avant d'aller  la
chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la mme
prcaution toutes les autres fois qu'il y tait all. Mais ni les femmes
esclaves, ni les eunuques, ni la princesse mme, n'y avaient pas fait
attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps
de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la prcaution
d'Aladdin tait bonne, mais au moins qu'il aurait d enfermer la lampe.
Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en
fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire.

La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe ft aussi
prcieuse qu'elle l'tait, entra dans la plaisanterie, et elle commanda
 un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'change. L'eunuque
obit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutt sorti de la porte
du palais, qu'il aperut le magicien africain; il l'appela; et quand il
fut venu  lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il,
une lampe neuve pour celle-ci.

Le magicien africain ne douta pas que ce ne ft la lampe qu'il
cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais
d'Aladdin, o toute la vaisselle n'tait que d'or ou d'argent: il la
prit promptement de la main de l'eunuque, et aprs l'avoir fourre bien
avant dans son sein, il lui prsenta son panier, et lui dit de choisir
celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et prs avoir laiss le
magicien, il porta la lampe neuve  la princesse Badroulboudour; mais
l'change ne fut pas plutt fait, que les enfants firent retentir la
place de plus grands clats qu'ils n'avaient encore fait, en se
moquant, selon eux, de la btise du magicien.

Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais
sans s'arrter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en
loigna insensiblement et sans bruit, c'est--dire sans crier et sans
parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en
voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit
que les enfants s'cartrent, et qu'ils le laissrent aller.

Ds qu'il fut hors de la place qui tait entre les deux palais, il
s'chappa par les rues les moins frquentes. Quand il fut dans la
campagne, il se dtourna du chemin dans un lieu  l'cart, hors de la
vue du monde, o il resta jusqu'au moment qu'il jugea  propos pour
achever d'excuter le dessein qui l'avait amen. Il ne regretta pas le
barbe qu'il laissait dans le khan o il avait pris logement; il se crut
bien ddommag par le trsor qu'il venait d'acqurir.

Le magicien africain passa le reste de la journe dans ce lieu, jusqu'
une heure de nuit que les tnbres furent le plus obscures. Alors il
tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le gnie lui
apparut. Que veux-tu, lui demanda le gnie; me voil prt  t'obir
comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe  la main, moi et
ses autres esclaves. Je te commande, reprit le magicien africain, qu'
l'heure mme tu enlves le palais que toi ou les autres esclaves de la
lampe ont bti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a
de vivant, et que tu le transportes avec moi en mme temps dans un tel
endroit de l'Afrique. Sans lui rpondre, le gnie, avec l'aide d'autres
gnies, esclaves de la lampe comme lui, le transportrent en trs-peu de
temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui
lui avait t marqu. Nous laisserons le magicien africain et le palais
avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise
du sultan.

Ds que le sultan fut lev, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se
rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et
d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du ct o il avait
coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle
tait avant qu'on l'y et bti; il crut qu'il se trompait, et il se
frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la premire fois,
quoique le temps ft serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait
commenc de paratre, rendt tous les objets fort distincts. Il regarda
par les deux ouvertures,  droite et  gauche, et il ne vit que ce qu'il
avait coutume de voir par ces deux endroits. Son tonnement fut si
grand, qu'il demeura longtemps dans la mme place, les yeux tourns du
ct o le palais avait t et o il ne le voyait plus, en cherchant ce
qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui ft venir le grand
vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agit de
penses si diffrentes, qu'il ne savait quel parti prendre.

Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint mme avec une si
grande prcipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas rflexion, en
passant, que le palais d'Aladdin n'tait plus  sa place; les portiers
mmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en taient pas aperus.

En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec
lequel Votre Majest m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose
de bien extraordinaire tait arriv, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est
aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre
 mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arriv est vritablement
extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi o est
le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! rpondit le grand vizir
avec tonnement; je viens de passer devant, et il m'a sembl qu'il
tait  sa place: des btiments aussi solides que celui-l ne changent
pas de place si facilement. Va voir au cabinet, rpondit le sultan, et
tu viendras me dire si tu l'auras vu.

Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la mme chose
qu'au sultan. Quand il se fut bien assur que le palais d'Aladdin
n'tait plus o il avait t, et qu'il n'en paraissait pas le moindre
vestige, il revint se prsenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais
d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, rpondit le grand vizir, Votre
Majest peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce
palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses
immenses, n'tait qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre
Majest n'a pas voulu y faire attention.

Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui
reprsentait, entra dans une colre d'autant plus grande qu'il ne
pouvait dsavouer son incrdulit. O est, dit-il, cet imposteur, ce
sclrat, que je lui fasse couper la tte? Sire, reprit le grand vizir,
il y a quelques jours qu'il est venu prendre cong de Votre Majest: il
faut lui envoyer demander o est son palais; il ne doit pas l'ignorer.
Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va
donner ordre  trente de mes cavaliers de me l'amener charg de chanes.
Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il
instruisit leur officier de quelle manire il devait s'y prendre, afin
qu'il ne leur chappt point. Ils partirent, et ils rencontrrent
Aladdin  cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant.
L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir,
les avaient envoys pour le lui tmoigner, et revenir avec lui en
l'accompagnant.

Aladdin n'eut pas le moindre soupon du vritable sujet qui avait amen
ce dtachement de la garde du sultan: il continua de revenir en
chassant; mais quand il fut  une demi-lieue de la ville, ce dtachement
l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince
Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous dclarons l'ordre que
nous avons du sultan de vous arrter, et de vous mener  lui en criminel
d'tat; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous
acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner.

Cette dclaration fut un sujet de grande surprise  Aladdin, qui se
sentait innocent; il demanda  l'officier s'il savait de quel crime il
tait accus. A quoi il rpondit que ni lui ni ses gens n'en savaient
rien.

Comme Aladdin vit que ses gens taient de beaucoup infrieurs au
dtachement, et mme qu'ils s'loignaient, il mit pied  terre. Me
voil, dit-il; excutez l'ordre que vous avez. Je puis dire nanmoins
que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du
sultan, ni envers l'tat. On lui passa aussitt au cou une chane fort
grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de
manire qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis 
la tte de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chane; et en
marchant aprs l'officier, il mena Aladdin, qui fut oblig de le suivre
 pied; et dans cet tat il fut conduit vers la ville.

Quand les cavaliers furent entrs dans le faubourg, les premiers qui
virent qu'on menait Aladdin en criminel d'tat ne doutrent pas que ce
ne ft pour lui couper la tte. Comme il tait aim gnralement, les
uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas
s'armrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui
taient  la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les
dissiper; mais bientt ils grossirent en si grand nombre, que les
cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient
arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevt Aladdin. Pour
y russir, selon que les rues taient plus ou moins larges, ils eurent
grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantt en s'tendant,
tantt en se resserrant; de la sorte ils arrivrent  la place du
palais, o ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face  la
populace arme, jusqu' ce que leur officier et le cavalier qui menait
Aladdin fussent entrs dans le palais, et que les portiers eussent ferm
la porte pour empcher qu'elle n'entrt.

Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon,
accompagn du grand vizir; et sitt qu'il le vit, il commanda au
bourreau, qui avait eu ordre de se trouver l, de lui couper la tte,
sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun claircissement.

Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ta la chane qu'il
avait au cou et autour du corps; et aprs avoir tendu sur la terre un
cuir teint du sang d'une infinit de criminels qu'il avait excuts, il
l'y fit mettre  genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre;
il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant
flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan
lui donnt le signal pour trancher la tte d'Aladdin.

En ce moment le grand vizir aperut que la populace qui avait forc les
cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du
palais en plusieurs endroits, et commenait  les dmolir pour faire
brche. Avant que le sultan donnt le signal, il lui dit: Sire, je
supplie Votre Majest de penser mrement  ce qu'elle va faire. Elle va
courir risque de voir son palais forc; et si ce malheur arrivait,
l'vnement pourrait en tre funeste. Mon palais forc! reprit le
sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que
Votre Majest jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place,
elle connatra la vrit de ce que je lui dis.

L'pouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une motion si vive
et si anime, que dans le moment mme il commanda au bourreau de
remettre son sabre dans le fourreau, d'ter le bandeau des yeux
d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de
crier que le sultan lui faisait grce, et que chacun et  se retirer.

Alors tous ceux qui taient dj monts au haut des murs du palais,
tmoins de ce qui venait de se passer, abandonnrent leur dessein. Ils
descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauv la vie
d'un homme qu'ils aimaient vritablement, ils publirent cette nouvelle
 tous ceux qui taient autour d'eux; elle passa bientt  toute la
populace qui tait dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui
annonaient la mme chose du haut des terrasses o ils taient monts,
achevrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de
rendre  Aladdin en lui faisant grce dsarma la populace, fit cesser le
tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.

Quand Aladdin se vit libre, il leva la tte du ct du balcon; et comme
il aperut le sultan: Sire, dit-il en levant la voix d'une manire
touchante, je supplie Votre Majest d'ajouter une nouvelle grce  celle
qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connatre quel
est mon crime. Quel est ton crime, perfide! rpondit le sultan, ne le
sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connatre.

Aladdin monta, et quand il se fut prsent: Suis-moi, lui dit le sultan,
en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet
ouvert, et quand il fut arriv  la porte: Entre, lui dit le sultan; tu
dois savoir o tait ton palais: regarde de tous cts, et dis-moi ce
qu'il est devenu.

Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperoit bien de tout le terrain
que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il
avait pu disparatre, cet vnement extraordinaire et surprenant le mit
dans une confusion et dans un tonnement qui l'empchrent de pouvoir
rpondre un seul mot au sultan.

Le sultan impatient: Dis-moi donc, rpta-t-il  Aladdin, o est ton
palais et o est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire,
dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait btir
n'est plus  la place o il tait; je vois qu'il a disparu, et je ne
puis dire  Votre Majest o il peut tre; mais je puis l'assurer que je
n'ai aucune part  cet vnement.

Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le
sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu
me la retrouves, autrement je te ferai couper la tte, et nulle
considration ne m'en empchera.

Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majest de m'accorder quarante
jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y
russis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tte au pied de
son trne, afin qu'elle en dispose  sa volont. Je t'accorde les
quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas
abuser de la grce que je te fais, en pensant chapper  mon
ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses tre, je
saurai bien te retrouver.

Aladdin s'loigna de la prsence du sultan dans une grande humiliation
et dans un tat  faire piti; il passa au travers des cours du palais
la tte baisse, sans oser lever les yeux, dans la confusion o il
tait, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas
dsoblig un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le
consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournrent le
dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'tre pas reconnus. Mais
quand ils se fussent approchs de lui pour lui dire quelque chose de
consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus
reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-mme, et il n'avait plus
la libert de son esprit. Il le fit bien connatre quand il fut hors du
palais: car sans penser  ce qu'il faisait, il demandait de porte en
porte et  tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais,
ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles.

Ces demandes firent croire  tout le monde qu'Aladdin avait perdu
l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus
raisonnables, et particulirement ceux qui avaient eu quelque liaison
d'amiti et de commerce avec lui en furent vritablement touchs de
compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantt d'un
ct, tantt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui prsentait par
charit, et sans prendre aucune rsolution.

Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'tat malheureux o il se voyait,
rester dans une ville o il avait fait une si belle figure, il en
sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se dtourna des grandes
routes; et aprs avoir travers plusieurs campagnes dans une incertitude
affreuse, il arriva enfin,  l'entre de la nuit, au bord d'une rivire.
L, il lui prit une pense de dsespoir: O irai-je chercher mon palais?
dit-il en lui-mme. En quelle province, en quel pays, en quelle partie
du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chre princesse que le
sultan me demande? Jamais je n'y russirai; il vaut donc mieux que je me
dlivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient  rien, et de tous les
chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivire,
selon la rsolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon
musulman fidle  sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir
auparavant fait sa prire. En venant s'y prparer, il s'approcha du bord
de l'eau pour se laver les mains et le visage, suivant la coutume du
pays; mais comme cet endroit tait un peu en pente, et mouill par l'eau
qui y battait, il glissa, et il serait tomb dans la rivire, s'il ne se
ft retenu  un petit roc lev hors de terre environ de deux pieds.
Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien
africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendt dans le souterrain
pour aller prendre la prcieuse lampe qui venait de lui tre enleve. Il
frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans
l'instant le mme gnie qui lui tait apparu dans ce souterrain o le
magicien africain l'avait enferm, lui apparut encore:

Que veux-tu? lui dit le gnie. Me voici prt  t'obir comme ton
esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres
esclaves de l'anneau.

Aladdin, agrablement surpris par une apparition si peu attendue dans le
dsespoir o il tait, rpondit: Gnie, sauve-moi la vie une seconde
fois, en m'enseignant o est le palais que j'ai fait btir, ou en
faisant qu'il soit rapport incessamment o il tait. Ce que tu me
demandes, reprit le gnie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave
que de l'anneau, adresse-toi  l'esclave de la lampe. Si cela est,
repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de
me transporter jusqu'au lieu o est mon palais, en quelque endroit de la
terre qu'il soit, et de me poser sous les fentres de la princesse
Badroulboudour. A peine eut-il achev de parler, que le gnie le
transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie o tait le palais,
peu loign d'une grande ville, et le posa prcisment au-dessous des
fentres de l'appartement de la princesse, o il le laissa. Tout cela se
fit en un instant.

Nonobstant l'obscurit de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais
et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit
tait avance, et que tout tait tranquille dans le palais, il se
retira un peu  l'cart, et il s'assit au pied d'un arbre. L, rempli
d'esprance, en faisant rflexion  son bonheur, dont il tait redevable
 un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible
que depuis qu'il avait t arrt, amen devant le sultan, et dlivr du
danger prsent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces
penses agrables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il
ne dormait point, il ne put s'empcher de se laisser aller au sommeil
qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre o il tait.

Le lendemain, ds que l'aurore commena  paratre, Aladdin fut veill
agrablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient pass
la nuit sur l'arbre sous lequel il tait couch, mais mme sur les
arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet
admirable difice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'tre
sur le point de s'en revoir bientt le matre, et en mme temps de
possder encore une fois sa chre princesse Badroulboudour. Il se leva,
et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque
temps sous ses fentres, en attendant qu'il ft jour chez elle et qu'on
pt l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-mme d'o
pouvait tre venue la cause de son malheur; et aprs avoir bien rv, il
ne douta plus que toute son infortune ne vnt d'avoir quitt sa lampe de
vue. Il s'accusait lui-mme de ngligence et du peu de soin qu'il avait
eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait
davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui tait le jaloux de son
bonheur. Il l'et compris d'abord, s'il et su que lui et son palais se
trouvaient alors en Afrique; mais le gnie, esclave de l'anneau, ne lui
en avait rien dit; il ne s'en tait point inform lui-mme. Le nom seul
de l'Afrique lui et rappel dans sa mmoire le magicien africain, son
ennemi dclar.

La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu' l'ordinaire depuis
son enlvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien
africain, dont jusqu'alors elle avait t contrainte de supporter la vue
une fois chaque jour, parce qu'il tait matre du palais; mais elle
l'avait trait si durement chaque fois, qu'il n'avait encore os prendre
la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habille, une de ses femmes,
en regardant au travers d'une jalousie, aperoit Aladdin. Elle court
aussitt en avertir sa matresse. La princesse, qui ne pouvait croire
cette nouvelle, vient vite se prsenter  la fentre, et aperoit
Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en
l'ouvrant, Aladdin lve la tte; il la reconnat, et il la salue d'un
air qui exprimait l'excs de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui
dit la princesse, on est all vous ouvrir la porte secrte; entrez et
montez. Et elle ferma la jalousie.

La porte secrte tait au-dessous de l'appartement de la princesse: elle
se trouva ouverte, et Aladdin monta  l'appartement de la princesse. Il
n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux poux de
se revoir aprs s'tre crus spars pour jamais. Ils s'embrassrent
plusieurs fois, et se donnrent toutes les marques d'amour et de
tendresse qu'on peut s'imaginer, aprs une sparation aussi triste et
aussi peu attendue que la leur. Aprs ces embrassements mls de larmes
de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse,
dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie
au nom de Dieu, autant pour votre propre intrt et pour celui du sultan
votre respectable pre, que pour le mien en particulier, de me dire ce
qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du
salon  vingt-quatre croises, avant d'aller  la chasse.

Ah! cher poux! rpondit la princesse, je m'tais bien doute que notre
malheur rciproque venait de cette lampe! et ce qui me dsole, c'est
que j'en suis la cause moi-mme! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en
attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir t
plus soigneux de la conserver; ne songeons qu' rparer cette perte; et
pour cela faites-moi la grce de me raconter comment la chose s'est
passe, et en quelles mains elle est tombe.

Alors la princesse Badroulboudour raconta  Aladdin ce qui s'tait pass
dans l'change de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter
afin qu'il la vt; et comment la nuit suivante, aprs s'tre aperue du
transport du palais, elle s'tait trouve le matin dans le pays inconnu
o elle lui parlait, et qui tait l'Afrique, particularit qu'elle avait
apprise de la bouche mme du tratre qui l'y avait fait transporter par
son art magique.

Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connatre le
tratre en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus
perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous
faire une peinture plus ample de ses mchancets. Je vous prie seulement
de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et o il l'a mise. Il la porte
dans son sein, enveloppe bien prcieusement, reprit la princesse, et je
puis en rendre tmoignage, puisqu'il l'en a tire et dveloppe pour
m'en faire un trophe.

Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gr de tant de
demandes dont je vous fatigue; elles sont galement importantes pour
vous et pour moi. Pour venir  ce qui m'intresse plus particulirement,
apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du
traitement d'un homme aussi mchant et aussi perfide? Depuis que je suis
en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est prsent devant moi qu'une
fois chaque jour; et je suis bien persuade que le peu de satisfaction
qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent.
Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu' me
persuader de rompre la foi que je vous ai donne; et de le prendre pour
poux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas esprer de vous
revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon pre vous a
fait couper la tte. Il ajoute, pour se justifier, que vous tes un
ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses
que je lui laisse dire.

Et comme il ne reoit de moi pour rponse que mes plaintes douloureuses
et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que
quand il arrive. Je ne doute pas nanmoins que son intention ne soit de
laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'esprance que je
changerai de sentiment, et  la fin d'user de violence si je persvre 
lui faire rsistance. Mais, cher poux, votre prsence a dj dissip
mes inquitudes.

Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain,
puisqu'elles sont dissipes, et que je crois avoir trouv le moyen de
vous dlivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est
ncessaire que j'aille  la ville. Je serai de retour vers le midi, et
alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que
vous fassiez pour contribuer  le faire russir. Mais afin que vous en
soyez avertie, ne vous tonnez pas de me voir revenir avec un autre
habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre  la porte secrte
au premier coup que je frapperai.

La princesse lui promit qu'on l'attendrait  la porte, et que l'on
serait prompt  lui ouvrir.

Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il
fut sorti par la mme porte, il regarda de ct et d'autre, et il
aperut un paysan qui prenait le chemin de la campagne.

Comme le paysan allait au del du palais, et qu'il tait un peu loign,
Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de
changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'change se
fit  la faveur d'un buisson; et quand ils se furent spars, Aladdin
prit le chemin de la ville. Ds qu'il y fut rentr, il enfila la rue qui
aboutissait  la porte; et se dtournant par les rues les plus
frquentes, il arriva  l'endroit o chaque sorte de marchands et
d'artisans avaient leur rue particulire. Il entra dans celle des
droguistes; et en s'adressant  la boutique la plus grande et la mieux
fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui
nomma.

Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin tait pauvre,  le regarder par
son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit
qu'il en avait, mais qu'elle tait chre. Aladdin pntra dans la pense
du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda
une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et
en la prsentant  Aladdin il en demanda une pice d'or. Aladdin la lui
mit entre les mains, et sans s'arrter dans la ville qu'autant de temps
qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint  son
palais. Il n'attendit pas  la porte secrte; elle lui fut ouverte
d'abord, et il monta  l'appartement de la princesse Badroulboudour:
Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur,
comme vous me l'avez tmoign, fera peut-tre que vous aurez de la peine
 suivre le conseil que j'ai  vous donner. Mais permettez-moi de vous
dire qu'il est  propos que vous dissimuliez, et mme que vous vous
fassiez violence, si vous voulez vous dlivrer de sa perscution, et
donner au sultan votre pre et mon seigneur la satisfaction de vous
revoir.

Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous
commencerez ds  prsent  vous habiller d'un de vos plus beaux habits,
et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficult de le
recevoir avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans
contrainte, avec un visage ouvert, de manire nanmoins que, s'il y
reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se
dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui  connatre
que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuad
davantage de votre sincrit, invitez-le  souper avec vous, et
marquez-lui que vous seriez bien aise de goter du meilleur vin de son
pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors,
en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un
des gobelets pareils  celui dans lequel vous avez coutume de boire la
poudre que voici; et en le mettant  part, avertissez celle de vos
femmes qui vous donne  boire, de vous l'apporter plein de vin au signal
que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien
garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous
serez  table, aprs avoir mang et bu autant de coups que vous le
jugerez  propos, faites-vous apporter le gobelet o sera la poudre, et
changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui
ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira mme sans rien
laisser dans le gobelet, et  peine l'aura-t-il vid, que vous le verrez
tomber  la renverse. Si vous avez de la rpugnance  boire dans son
gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet
de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire
attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas.

Quand Aladdin eut achev: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me
fais une grande violence, en consentant  faire au magicien les avances
que je vois bien qu'il est ncessaire que je fasse; mais quelle
rsolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc
ce que vous me conseillez, puisque de l mon repos ne dpend pas moins
que le vtre. Ces mesures prises avec la princesse, Aladdin prit cong
d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en
attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrte.

La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir
spare d'Aladdin, son cher poux, qu'elle avait aim d'abord, et
qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir,
mais mme d'avec le sultan son pre qu'elle chrissait, et dont elle
tait tendrement aime, tait toujours demeure dans une grande
ngligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse
sparation. Elle avait mme, pour ainsi dire, oubli la propret qui
sied si bien aux personnes de son sexe, particulirement aprs que le
magicien africain se fut prsent  elle la premire fois, et qu'elle
eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'tait lui qui
avait pris la vieille lampe en change de la neuve, et que, par cette
fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en
prendre vengeance comme il le mritait, et plutt qu'elle n'avait os
l'esprer, fit qu'elle rsolut de contenter Aladdin. Ainsi, ds qu'il se
fut retir, elle se mit  sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de
la manire qui lui tait la plus avantageuse, et elle prit un habit le
plus riche et le plus convenable  son dessein. La ceinture dont elle se
ceignit n'tait qu'or et que diamants enchsss, les plus gros et les
mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles
seulement, dont les six de chaque ct taient d'une telle proportion
avec celle du milieu, qui tait la plus grosse et la plus prcieuse, que
les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient
estimes heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus
petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremls de diamants
et de rubis, rpondaient merveilleusement bien  la richesse de la
ceinture et du collier.

Le magicien ne manqua pas de venir  son heure ordinaire. Ds que la
princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croises o elle
l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beaut et de
charmes, et elle lui montra de la main la place honorable o elle
attendait qu'il se mt, pour s'asseoir en mme temps que lui: civilit
distingue qu'elle ne lui avait pas encore faite.

Le magicien africain, plus bloui de l'clat des beaux yeux de la
princesse que du brillant des pierreries dont elle tait orne, fut fort
surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle
l'accueillait, si oppos aux rebuts avec lesquels elle l'avait reu
jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le
bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas
s'asseoir dans la sienne, qu'il ne ft assis o elle souhaitait, il
obit.

Quand le magicien africain fut plac, la princesse, pour le tirer de
l'embarras o elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une
manire  lui faire croire qu'il ne lui tait plus odieux, comme elle
l'avait fait paratre auparavant, et elle lui dit: Vous vous tonnez
sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue
jusqu' prsent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai
que je suis d'un temprament si oppos  la tristesse,  la mlancolie,
aux chagrins et aux inquitudes, que je cherche  les loigner le plus
tt qu'il m'est possible, ds que je trouve que le sujet en est pass.
J'ai fait rflexion sur ce que vous m'avez reprsent du destin
d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon pre, je suis
persuade comme vous qu'il n'a pu viter l'effet terrible de son
courroux. Ainsi, quand je m'opinitrerais  le pleurer toute ma vie, je
vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela
qu'aprs lui avoir rendu, mme dans le tombeau, les devoirs que mon
amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher
tous les moyens de me consoler. Voil les motifs du changement que vous
voyez en moi. Pour commencer donc  loigner tout sujet de tristesse,
rsolue  la bannir entirement, et persuade que vous voudrez bien me
tenir compagnie, j'ai command qu'on nous prpart  souper. Mais comme
je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a
pris une envie de goter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en
a, que vous en trouverez du meilleur.

Le magicien africain, qui avait regard comme impossible le bonheur de
parvenir si promptement et si facilement  entrer dans les bonnes grces
de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de
termes assez forts pour lui tmoigner combien il tait sensible  ses
bonts; et en effet, pour finir au plus tt un entretien dont il et eu
peine  se tirer s'il s'y ft engag plus avant, il se jeta sur le vin
d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les
avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire
d'excellent vin tait un des principaux, particulirement dans la partie
o elle se trouvait; qu'il en avait une pice de sept ans qui n'tait
pas entame, et que, sans le trop priser, c'tait un vin qui surpassait
en bont les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse,
ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et
je serai de retour incessamment. Je serais fch de vous donner cette
peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez
quelqu'un. Il est ncessaire que j'y aille moi-mme, repartit le
magicien africain: personne que moi ne sait o est la clef du magasin,
et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi,
dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez
de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous
nous mettrons  table ds que vous serez de retour.

Le magicien africain, plein d'esprance de son prtendu bonheur, ne
courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutt, et il revint
fort promptement. La princesse, qui n'avait pas dout qu'il ne ft
diligence, avait jet elle-mme la poudre qu'Aladdin lui avait apporte,
dans un gobelet qu'elle avait mis  part, et elle venait de faire
servir. Ils se mirent  table vis--vis l'un de l'autre, de manire que
le magicien avait le dos tourn au buffet. En lui prsentant ce qu'il y
avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous
donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne
sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera
plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une
nouvelle faveur.

Aprs qu'ils eurent mang quelques morceaux, la princesse demanda 
boire. Elle but  la sant du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez
raison, dit-elle, de faire l'loge de votre vin, jamais je n'en avais bu
de si dlicieux. Charmante princesse, rpondit-il, en tenant  la main
le gobelet qu'on venait de lui prsenter, mon vin acquiert une nouvelle
qualit par l'approbation que vous lui donnez. Buvez  ma sant, reprit
la princesse; vous trouverez vous-mme que je m'y connais. Il but  la
sant de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je
me tiens heureux d'avoir rserv cette pice pour une si bonne occasion;
j'avoue moi-mme que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus
d'une manire.

[Illustration: Aussitt aprs avoir bu, le magicien tomba  la
renverse.]

Quand ils eurent continu de manger et de boire trois autres coups, la
princesse, qui avait achev de charmer le magicien africain par ses
honntets et par ses manires tout obligeantes, donna enfin le signal 
la femme qui lui servait  boire, en disant en mme temps qu'on lui
apportt son gobelet plein de vin, qu'on emplt de mme celui du
magicien africain, et qu'on le lui prsentt. Quand ils eurent chacun
leur gobelet  la main: Buvons, dit-elle, et vous reprendrez aprs ce
que vous voulez me dire. En mme temps elle porta  la bouche le gobelet
qu'elle ne toucha que du bout des lvres, pendant que le magicien
africain se pressa si fort de la prvenir, qu'il vida le sien sans en
laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu
pench la tte en arrire pour montrer sa diligence, il demeura quelque
temps en cet tat, jusqu' ce que la princesse, qui avait toujours le
bord du gobelet sur ses lvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il
tomba sur le dos sans sentiment.

La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allt ouvrir la porte
secrte  Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'taient disposes
d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de
manire que le magicien africain ne fut pas plutt tomb  la renverse,
que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.

Aladdin monta, et il entra dans le salon. Ds qu'il eut vu le magicien
africain tendu sur le sofa, il arrta la princesse Badroulboudour qui
s'tait leve, et qui s'avanait pour lui tmoigner sa joie en
l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi
de vous retirer  votre appartement, et faites qu'on me laisse seul,
pendant que je vais travailler  vous faire retourner  la Chine avec la
mme diligence que vous en avez t loigne.

En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses
eunuques, Aladdin ferma la porte; et aprs qu'il se fut approch du
cadavre du magicien africain, qui tait demeur sans vie, il ouvrit sa
veste, et il en tira la lampe enveloppe de la manire que la princesse
lui avait marqu. Il la dveloppa et il la frotta. Aussitt le gnie se
prsenta avec son compliment ordinaire. Gnie, lui dit Aladdin, je t'ai
appel pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne matresse que
tu vois, de faire que ce palais soit report incessamment  la Chine,
au mme lieu et  la mme place d'o il a t apport ici. Le gnie,
aprs avoir marqu par une inclination de tte qu'il allait obir,
disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux
agitations fort lgres: l'une, quand il fut enlev du lieu o il tait
en Afrique, et l'autre, quand il fut pos dans la Chine vis--vis le
palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de dure.

Aladdin descendit  l'appartement de la princesse; et alors en
l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et
la mienne seront compltes demain matin. Comme la princesse n'avait pas
achev de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit
apporter du salon aux vingt-quatre croises les mets qu'on y avait
servis, et auxquels on n'avait presque pas touch. La princesse et
Aladdin mangrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien
africain; aprs quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait tre
que trs-satisfaisant, ils se retirrent dans leur appartement.

Depuis l'enlvement du palais d'Aladdin et de la princesse
Badroulboudour, le sultan, pre de cette princesse, tait inconsolable
de l'avoir perdue, comme il se l'tait imagin. Il ne dormait presque ni
nuit ni jour; et au lieu d'viter tout ce qui pouvait l'entretenir dans
son affliction, c'tait au contraire ce qu'il cherchait avec plus de
soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet
ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrment de cette vue
dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour
renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes
douleurs, par l'ide de ne voir plus ce qui lui avait caus tant de
plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne
faisait encore que de paratre, lorsque le sultan vint  ce cabinet, le
mme matin que le palais d'Aladdin venait d'tre rapport  sa place. En
y entrant, il tait si recueilli en lui-mme et si pntr de sa
douleur, qu'il jeta les yeux d'une manire triste du ct de la place o
il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais
voyant que ce vide tait rempli, il s'imagina d'abord que c'tait
l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il
reconnat  n'en pas douter que c'tait le palais d'Aladdin. Alors la
joie et l'panouissement du coeur succdrent aux chagrins et  la
tristesse. Il retourne  son appartement en pressant le pas, et il
commande qu'on lui selle et qu'on lui amne un cheval. On le lui amne,
il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tt au
palais d'Aladdin.

Aladdin, qui avait prvu ce qui pouvait arriver, s'tait lev ds la
petite pointe du jour; et ds qu'il eut pris un des habits les plus
magnifiques de sa garde-robe, il tait mont au salon aux vingt-quatre
croises, d'o il aperut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez
 temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider  mettre
pied  terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je
n'aie vu et embrass ma fille.

Aladdin conduisit le sultan  l'appartement de la princesse
Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie
de se souvenir qu'elle n'tait plus en Afrique, mais dans la Chine et
dans la ville capitale du sultan son pre, voisine de son palais, venait
d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage
baign de larmes de joie, et la princesse, de son ct, lui donna toutes
les marques du plaisir extrme qu'elle avait de le revoir.

Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler,
tant il tait attendri d'avoir retrouv sa chre fille, aprs l'avoir
pleure sincrement comme perdue; et la princesse, de son ct, tait
tout en larmes de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son pre.

Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que
c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez
aussi peu change que s'il ne vous tait rien arriv de fcheux. Je suis
persuad nanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas
transport dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez
t, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous
me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien.

La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son pre la
satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si
peu change, je supplie Votre Majest de considrer que je commenai 
respirer ds hier de grand matin par la prsence d'Aladdin mon cher
poux et mon librateur, que j'avais regard et pleur comme perdu pour
moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet 
peu prs dans la mme assiette qu'auparavant. Toute ma peine nanmoins,
 proprement parler, n'a t que de me voir arrache  Votre Majest et
 mon cher poux, non-seulement par rapport  mon inclination  l'gard
de mon poux, mais mme par l'inquitude o j'tais sur les tristes
effets du courroux de Votre Majest, auquel je ne doutais pas qu'il ne
dt tre expos, tout innocent qu'il tait. J'ai moins souffert de
l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me
plaisaient pas. Je les ai arrts par l'ascendant que j'ai su prendre
sur lui. D'ailleurs j'tais aussi peu contrainte que je le suis
prsentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlvement, Aladdin n'y
a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais trs-innocente.

Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le
jeter  la voirie pour servir de pture aux animaux et aux oiseaux. Le
sultan cependant, aprs avoir command que les tambours, les timbales,
les trompettes et les autres instruments annonassent la joie publique,
fit proclamer une fte de dix jours, en rjouissance du retour de la
princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais.

C'est ainsi qu'Aladdin chappa pour la seconde fois au danger presque
invitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut
un troisime dont nous allons rapporter les circonstances.

Le magicien africain avait un frre cadet qui n'tait pas moins habile
que lui dans l'art magique; on peut mme dire qu'il le surpassait en
mchancet et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas
toujours ensemble ou dans la mme ville, et que souvent l'un se trouvait
au levant, pendant que l'autre tait au couchant, chacun de son ct ils
ne manquaient pas chaque anne de s'instruire, par la gomance, en
quelle partie du monde ils taient, en quel tat ils se trouvaient, et
s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre.

Quelque temps aprs que le magicien africain eut succomb dans son
entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de
ses nouvelles depuis un an, et qui n'tait pas en Afrique, mais dans un
pays trs-loign, voulut savoir en quel endroit de la terre il tait,
comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il
allt, il portait toujours avec lui son carr gomantique aussi bien que
son frre. Il prend ce carr, il accommode le sable, il jette les
points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En
parcourant chaque maison, il trouve que son frre n'tait plus au monde;
dans une autre maison, qu'il avait t empoisonn, et qu'il tait mort
subitement; dans une autre, que cela tait arriv  la Chine; et dans
une autre, que c'tait dans une capitale de la Chine, situe en tel
endroit, et enfin, que celui par qui il avait t empoisonn tait un
homme de basse naissance, qui avait pous une princesse fille d'un
sultan.

Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait t la triste
destine de son frre, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne
lui eussent pas redonn la vie. La rsolution prise sur-le-champ de
venger sa mort, il monte  cheval, et il se met en chemin en prenant sa
route vers la Chine. Il traverse plaines, rivires, montagnes, dserts;
et aprs une longue traite, sans s'arrter en aucun endroit, avec des
fatigues incroyables, il arriva enfin  la Chine, et peu de temps aprs
 la capitale que la gomance lui avait enseigne. Certain qu'il ne
s'tait pas tromp, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre,
il s'arrte dans cette capitale et il y prend logement.

Le lendemain de son arrive, le magicien sort; et en se promenant par la
ville, non pas tant pour en remarquer les beauts qui lui taient fort
indiffrentes, que dans l'intention de commencer  prendre des mesures
pour l'excution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les
lieux les plus frquents, et il prta l'oreille  ce que l'on disait.
Dans un lieu o l'on passait le temps  jouer  plusieurs sortes de
jeux, et o, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les
uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres
affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des
merveilles de la vertu et de la pit d'une femme retire du monde,
nomm Fatime, et mme de ses miracles. Comme il crut que cette femme
pouvait lui tre utile  quelque chose dans ce qu'il mditait, il prit 
part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire
plus particulirement quelle tait cette sainte femme, et quelle sorte
de miracles elle faisait.

Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni
entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses
jenes, par ses austrits et par le bon exemple qu'elle donne. A la
rserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage;
et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens
infinis, et il n'y a personne afflig du mal de tte qui ne reoive la
gurison par l'imposition de ses mains.

Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il
demanda seulement au mme homme en quel quartier de la ville tait
l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi,
aprs avoir conu et arrt le dessein dtestable dont nous allons
parler bientt, afin de le savoir plus srement, il observa toutes ses
dmarches le premier jour qu'elle sortit, aprs avoir fait cette
enqute, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans
son ermitage. Quand il eut bien remarqu l'endroit, il se retira dans un
des lieux que nous avons dis, o l'on buvait d'une certaine boisson
chaude, et o l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait,
particulirement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces
pays-l coucher sur la natte que dans un lit.

Le magicien, aprs avoir content le matre du lieu, en lui payant le
peu de dpense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla
droit  l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle tait
connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine  ouvrir la porte:
elle n'tait ferme qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit
quand il fut entr, et il aperut Fatime  la clart de la lune, couche
 l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une mchante natte, et
appuye contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et aprs avoir tir un
poignard qu'il portait au ct, il l'veilla.

En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort tonne de voir un homme
prt  la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le coeur, prt
 l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je
te tue; mais lve-toi, et fais ce que je te dirai.

Fatime, qui tait couche dans son habit, se leva en tremblant de
frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton
habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'change d'habit, et
quand le magicien se fut habill de celui de Fatime, il lui dit:
Colore-moi le visage comme le tien, de manire que je te ressemble, et
que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore,
pour la rassurer, et afin qu'elle ft ce qu'il souhaitait avec plus
d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te
jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer
dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine
liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et
lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de
la mme couleur qu'elle, sans diffrence. Elle lui mit ensuite sa propre
coiffure sur la tte avec un voile, dont elle lui enseigna comment il
fallait qu'il se cacht le visage en allant par la ville. Enfin, aprs
qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par
devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit  la main le mme bton
qu'elle avait coutume de porter; et en lui prsentant un miroir:
Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas
mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhait; mais il ne tint
pas  la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement.
Afin qu'on ne vt pas de sang en la perant de son poignard, il
l'trangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'me, il trana le
cadavre par les pieds jusqu' la citerne de l'ermitage, et il le jeta
dedans.

Le magicien, dguis ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de
la nuit dans l'ermitage, aprs s'tre souill d'un meurtre si
dtestable. Le lendemain,  une heure ou deux du matin, quoique dans un
jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa
pas de le faire, bien persuad qu'on ne l'interrogerait pas l-dessus,
et au cas qu'on l'interroget, prt  rpondre. Comme une des premires
choses qu'il avait faites en arrivant avait t d'aller reconnatre le
palais d'Aladdin, et que c'tait l qu'il avait projet de jouer son
rle, il prit son chemin de ce ct-l.

Ds qu'on eut aperu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina,
le magicien fut bientt environn d'une grande affluence de monde. Les
uns se recommandaient  ses prires, d'autres lui baisaient la main,
d'autres plus rservs ne lui baisaient que le bas de la robe; et
d'autres, soit qu'ils eussent mal  la tte, ou que leur intention ft
seulement d'en tre prservs, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur
impost les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en
guise de prires, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le
monde le prenait pour elle. Aprs s'tre arrt souvent pour satisfaire
ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte
d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais
d'Aladdin, o, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut
aussi plus grand  qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus
zls fendaient la foule pour se faire place, et de l s'murent des
querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre
croises o tait la princesse Badroulboudour.

La princesse demanda ce que c'tait que ce bruit; et comme personne ne
put lui en rien dire, elle commanda qu'on allt voir, et qu'on vnt lui
en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par
une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du
monde qui environnait la sainte femme pour se faire gurir du mal de
tte par l'imposition de ses mains.

La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien
de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosit
de la voir et de s'entretenir avec elle. Comme elle en eut tmoign
quelque chose, le chef des eunuques, qui tait prsent, lui dit que si
elle le souhaitait, il tait ais de la faire venir, et qu'elle n'avait
qu' commander. La princesse y consentit; et aussitt il dtacha quatre
eunuques, avec ordre d'amener la prtendue sainte femme.

Ds que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et
qu'on les vit venir du ct o tait le magicien dguis, la foule se
dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant  lui, il
fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa
fourberie paraissait russir. Celui des eunuques qui prit la parole lui
dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La
princesse me fait bien de l'honneur, rpondit la feinte Fatime, je suis
prte  lui obir; et en mme temps elle suivit les eunuques, qui
avaient dj repris le chemin du palais.

Quand le magicien, qui sous un habit de saintet cachait un coeur
diabolique, eut t introduit dans le salon aux vingt-quatre croises,
et qu'il eut aperu la princesse, il dbuta par une prire qui contenait
une longue numration de voeux et de souhaits pour sa sant, pour sa
prosprit, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait
dsirer. Il dploya ensuite toute sa rhtorique d'imposteur et
d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le
manteau d'une grande pit; il lui fut d'autant plus ais de russir,
que la princesse, qui tait bonne naturellement, tait persuade que
tout le monde tait bon comme elle, ceux et celles particulirement qui
faisaient profession de servir Dieu dans la retraite.

Quand la fausse Fatime eut achev sa longue harangue: Ma bonne mre, lui
dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prires; j'y ai grande
confiance, et j'espre que Dieu les exaucera: approchez-vous et
asseyez-vous prs de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie
affecte; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mre, dit la
princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne
me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin
que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par
vos bons exemples comment je dois servir Dieu.

Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger
de moi une chose  laquelle je ne puis consentir sans me dtourner et me
distraire de mes prires et de mes exercices de dvotion. Que cela ne
vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs
appartements qui ne sont pas occups: vous choisirez celui qui vous
conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la mme
libert que dans votre ermitage.

Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais
d'Aladdin, o il lui serait plus ais d'excuter la mchancet qu'il
mditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la
princesse, que s'il et t oblig d'aller et de venir de l'ermitage au
palais, et du palais  l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances
pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse,
dit-il, quelque rsolution qu'une femme pauvre et misrable comme je le
suis ait faite de renoncer au monde,  ses pompes et  ses grandeurs, je
n'ose prendre la hardiesse de rsister  la volont et au commandement
d'une princesse si pieuse et si charitable.

Sur cette rponse du magicien, la princesse, en se levant elle-mme, lui
dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les
appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la
princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit
voir, qui taient trs-propres et trs-bien meubls, il choisit celui
qui lui parut l'tre moins que les autres, en disant par hypocrisie
qu'il tait trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour
complaire  la princesse.

La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre
croises, pour le faire dner avec elle; mais comme pour manger il et
fallu qu'il se dcouvrt le visage, qu'il avait toujours eu voil
jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnt qu'il
n'tait pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria
avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui reprsentant qu'il ne
mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de
prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma
bonne mre, lui dit-elle, vous tes libre, faites comme si vous tiez
dans votre ermitage; je vais vous faire apporter  manger; mais
souvenez-vous que je vous attends ds que vous aurez pris votre repas.

La princesse dna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la
retrouver ds qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait pri de
l'en avertir, qu'elle tait sortie de table. Ma bonne mre, lui dit la
princesse, je suis ravie de possder une sainte femme comme vous, qui va
faire la bndiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le
trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pice par pice,
dites-moi premirement ce que vous pensez de ce salon.

Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rle avait
affect jusqu'alors d'avoir la tte baisse, sans mme la dtourner pour
regarder d'un ct ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut
bien considr: Princesse, dit-elle, ce salon est vritablement
admirable et d'une grande beaut. Autant nanmoins qu'en peut juger une
solitaire, qui ne s'entend pas  ce qu'on trouve beau dans le monde, il
me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mre? reprit
la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour
moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait
rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remdier.

Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation,
pardonnez-moi la libert que je prends; mon avis, s'il peut tre de
quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dme, il y
avait un oeuf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans
les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de
l'univers.

Ma bonne mre, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et
o pourrait-on en trouver un oeuf? Princesse, rpondit la fausse Fatime,
c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du
mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un.

Aprs avoir remerci la fausse Fatime de son bon avis,  ce qu'elle
croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle
sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'oeuf de roc, et se promit
bien d'en parler  Aladdin ds qu'il serait revenu de la chasse. Il y
avait six jours qu'il y tait all; et le magicien qui ne l'avait pas
ignor, avait voulu profiter de son absence. Il revint le mme jour sur
le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre cong de
la princesse, et de se retirer  son appartement. En arrivant, il monta
 l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et
il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de
froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la mme
gaiet que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arriv quelque chose pendant
mon absence qui vous ait dplu et caus du chagrin ou du mcontentement?
Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour
le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est peu de chose, reprit la
princesse, et cela me donne si peu d'inquitude, que je n'ai pas cru
qu'il et rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais
puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altration, je ne
vous en dissimulerai pas la cause, qui est de trs-peu de consquence.
J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre
palais tait le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli
qu'il y et au monde. Je vous dirai nanmoins ce qui m'est venu dans la
pense aprs avoir bien examin le salon aux vingt-quatre croises. Ne
trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien  dsirer, si un
oeuf de roc tait suspendu au milieu de l'enfoncement du dme?
Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque
un oeuf de roc, pour y trouver le mme dfaut. Vous verrez par la
diligence que je vais apporter  le rparer qu'il n'y a rien que je ne
fasse pour l'amour de vous.

Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au
salon aux vingt-quatre croises; et l, aprs avoir tir de son sein la
lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allt,
depuis le danger qu'il avait couru pour avoir nglig de prendre cette
prcaution, il la frotta. Aussitt le gnie se prsenta devant lui.
Gnie, lui dit Aladdin, il manque  ce dme un oeuf de roc suspendu au
milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens,
que tu fasses en sorte que ce dfaut soit rpar.

Aladdin n'eut pas achev de prononcer ces paroles, que le gnie fit un
cri si bruyant et si pouvantable, que le salon en fut branl, et
qu'Aladdin en chancela, prt  tomber de son haut. Quoi! misrable, lui
dit le gnie d'une voix  faire trembler l'homme le plus assur, ne te
suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en
la considration, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de
pareille, que je t'apporte mon matre et que je le pende au milieu de
la vote de ce dme? Cet attentat mriterait que vous fussiez rduits en
cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de
n'en tre pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de
ta part. Apprends quel en est le vritable auteur: c'est le frre du
magicien africain, ton ennemi, que tu as extermin comme il le mritait.
Il est dans ton palais, dguis sous l'habit de Fatime la sainte femme,
qu'il a assassine, et c'est lui qui a suggr  ta femme de faire la
demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est
 toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut.

Aladdin ne perdit pas une des dernires paroles du gnie; il avait
entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle
manire elle gurissait le mal de tte,  ce que l'on prtendait. Il
revint  l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait
de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tte venait de
le prendre tout  coup, et en s'appuyant la main contre le front. La
princesse commanda aussitt qu'on ft venir la sainte femme; et pendant
qu'on alla l'appeler, elle raconta  Aladdin  quelle occasion elle se
trouvait dans le palais, o elle lui avait donn un appartement.

La fausse Fatime arriva; et ds qu'elle fut entre: Venez, ma bonne
mre, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon
bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourment d'un furieux
mal de tte qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la
confiance que j'ai en vos bonnes prires, et j'espre que vous ne me
refuserez pas la grce que vous faites  tant d'affligs de ce mal. En
achevant ces paroles, il se leva en baissant la tte; et la fausse
Fatime s'avana de son ct, mais en portant la main sur un poignard
qu'elle avait  sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait, lui
saisit la main avant qu'elle l'et tir; et en lui perant le coeur du
sien, il la jette morte sur le plancher.

Mon cher poux, qu'avez-vous fait? s'cria la princesse dans sa
surprise. Vous avez tu la sainte femme! Non, ma princesse, rpondit
Aladdin sans s'mouvoir, je n'ai pas tu Fatime; mais un sclrat qui
m'allait assassiner, si je ne l'eusse prvenu. C'est ce mchant homme
que vous voyez, ajouta-t-il en le dvoilant, qui a trangl Fatime, que
vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'tait dguis
sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez
mieux, il tait frre du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui
raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularits;
aprs quoi il fit enlever le cadavre.

C'est ainsi qu'Aladdin fut dlivr de la perscution des deux frres
magiciens. Peu d'annes aprs, le sultan mourut dans une grande
vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mles, la princesse
Badroulboudour, en qualit de lgitime hritire, lui succda, et
communiqua la puissance suprme  Aladdin. Ils rgnrent de longues
annes, et laissrent une illustre postrit.

Le sultan des Indes tmoigna  la sultane Scheherazade, son pouse,
qu'il tait trs-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la
lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit
lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils taient divertissants
et presque toujours assaisonns d'une bonne morale. Il voyait bien que
la sultane les faisait adroitement succder les uns aux autres, et il
n'tait pas fch qu'elle lui donnt occasion, par ce moyen, de tenir en
suspens,  son gard, l'excution du serment qu'il avait fait si
solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir
le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pense que de voir s'il ne
viendrait point  bout de lui en faire tarir le fond.

Dans cette intention, aprs avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin
et de Badroulboudour, toute diffrente de ce qui lui avait t racont
jusqu'alors, ds qu'il fut veill, il prvint Dinarzade, et il
l'veilla lui-mme, en demandant  la sultane, qui venait de s'veiller
aussi, si elle tait  la fin de ses contes.

A la fin de mes contes, sire! rpondit la sultane en se rcriant sur la
demande; j'en suis bien loigne: le nombre en est si grand qu'il ne me
serait pas possible  moi-mme d'en dire le compte prcisment  Votre
Majest. Ce que je crains, sire, c'est qu' la fin Votre Majest ne
s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutt que je manque de quoi
l'entretenir sur cette matire.

Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que
vous avez de nouveau  me raconter.

La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan
des Indes, s'apercevant que l'aurore commenait  paratre, remit  lui
donner audience le jour suivant.




HISTOIRE D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINS PAR UNE ESCLAVE


La sultane Scheherazade, veille par la vigilance de Dinarzade sa
soeur, raconta au sultan des Indes, son poux, l'histoire  laquelle il
s'attendait:

Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des
tats de Votre Majest, il y avait deux frres dont l'un se nommait
Cassim et l'autre Ali Baba. Comme leur pre ne leur avait laiss que peu
de biens, et qu'il les avaient partags galement, il semble que leur
fortune devait tre gale: le hasard nanmoins en disposa autrement.

Cassim pousa une femme qui, peu de temps aprs leur mariage, devint
hritire d'une boutique bien garnie, d'un magasin rempli de bonnes
marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout  coup 
son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville.

Ali Baba, au contraire, qui avait pous une femme aussi pauvre que lui,
tait log fort pauvrement, et il n'avait d'autre industrie, pour gagner
sa vie et de quoi s'entretenir lui et ses enfants, que d'aller couper du
bois dans une fort voisine, et de le vendre  la ville, charg sur
trois nes qui faisaient toute sa possession.

Ali Baba tait un jour dans la fort, et il achevait d'avoir coup  peu
prs assez de bois pour faire la charge de ses nes, lorsqu'il aperut
une grosse poussire qui s'levait en l'air, et qui avanait droit du
ct o il tait. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe
nombreuse de gens  cheval qui venaient d'un bon train.

Quoiqu'on ne parlt pas de voleurs dans le pays, Ali Baba nanmoins eut
la pense que ces cavaliers pouvaient en tre. Sans considrer ce que
deviendraient ses nes, il songea  sauver sa personne. Il monta sur un
gros arbre, dont les branches  peu de hauteur se sparaient en rond si
prs les unes des autres, qu'elles n'taient spares que par un
trs-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance,
qu'il pouvait voir sans tre vu; et l'arbre s'levait au pied d'un
rocher isol de tous les cts, beaucoup plus haut que l'arbre, et
escarp de manire qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit.

Les cavaliers, grands, puissants, tous bien monts et bien arms,
arrivrent prs du rocher, o ils mirent pied  terre; et Ali Baba, qui
en compta quarante,  leur mine et  leur quipement ne douta pas qu'ils
ne fussent des voleurs. Il ne se trompait pas: en effet, c'taient des
voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, allaient exercer leurs
brigandages bien loin, et avaient l leur rendez-vous; et ce qu'il les
vit faire le confirma dans son opinion.

Chaque cavalier dbrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac
plein d'orge qu'il avait apport sur la croupe, et ils se chargrent
chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes 
Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnay.

Le plus apparent, charg de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit
pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort prs du gros
arbre o il s'tait rfugi, et aprs qu'il se fut fait chemin au
travers de quelques arbrisseaux, il pronona ces paroles si
distinctement: Ssame, ouvre-toi! qu'Ali Baba les entendit. Ds que le
capitaine des voleurs les eut prononces, une porte s'ouvrit; et aprs
qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous
entrs, il entra aussi, et la porte se ferma.

Les voleurs demeurrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui
craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il
quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre,
et d'attendre avec patience.

La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu
que le capitaine tait entr le dernier, il sortit le premier; et aprs
les avoir vus dfiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer
la porte, en prononant ces paroles: Ssame, referme-toi! Chacun
retourna  son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus.
Quand le capitaine enfin vit qu'ils taient tous prts  partir, il se
mit  la tte, et il reprit avec eux le chemin par o ils taient venus.

Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-mme: Ils
peuvent avoir oubli quelque chose qui les oblige de revenir, et je me
trouverais attrap si cela arrivait. Il les conduisit de l'oeil jusqu'
ce qu'il les et perdus de vue, et il ne descendit que longtemps aprs,
pour plus grande sret. Comme il avait retenu les paroles par
lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la
porte, il eut la curiosit d'prouver si, en les prononant, elles
feraient le mme effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il
aperut la porte qu'ils cachaient. Il se prsenta devant, et il dit:
Ssame, ouvre-toi! et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.

Ali Baba s'tait attendu  voir un lieu de tnbres et d'obscurit; mais
il fut surpris d'en voir un bien clair, vaste et spacieux, creus en
vote fort leve, de main d'homme, qui recevait la lumire du haut du
rocher par une ouverture pratique de mme. Il vit de grandes provisions
de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des toffes de
soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de
l'argent monnay par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir
les unes sur les autres; et  voir toutes ces choses, il lui parut qu'il
y avait non pas de longues annes, mais des sicles, que cette grotte
servait de retraite  des voleurs qui s'taient succd les uns aux
autres.

Ali Baba ne balana pas sur le parti qu'il avait  prendre: il entra
dans la grotte, et ds qu'il y fut entr, la porte se referma; mais cela
ne l'inquita pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne
s'attacha pas  l'argent, mais  l'or monnay, et particulirement 
celui qui tait dans des sacs. Il en enleva  plusieurs fois autant
qu'il pouvait en porter, et en quantit suffisante pour faire la charge
de ses nes. Il rassembla ses trois nes qui taient disperss; et quand
il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour
les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manire qu'on ne pouvait
les apercevoir. Quand il eut achev, il se prsenta devant la porte; et
il n'eut pas prononc ces paroles: Ssame, referme-toi, qu'elle se
ferma; car elle s'tait ferme d'elle-mme chaque fois qu'il y tait
entr, et demeure ouverte chaque fois qu'il en tait sorti.

Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui,
il fit entrer ses nes dans une petite cour, et referma la porte avec
grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta
les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui tait
assise sur un sofa.

Sa femme mania les sacs; et s'tant aperue qu'ils taient pleins
d'argent, elle souponna son mari de les avoir vols; de sorte que quand
il eut achev de les apporter tous, elle ne put s'empcher de lui dire:
Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit.
Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, 
moins que ce ne soit l'tre que de prendre sur les voleurs. Vous
cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai
racont ma bonne fortune.

Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut blouie,
et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le
commencement jusqu' la fin; et en achevant, il lui recommanda sur
toutes choses de garder le secret.

La femme, revenue et gurie de son pouvante, se rjouit avec son mari
du bonheur qui leur tait arriv, et elle voulut compter, pice par
pice, tout l'or qui tait devant elle.

Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'tes pas sage: que prtendez-vous
faire? Quand auriez-vous achev de compter? Je vais creuser une fosse et
l'enfouir dedans; nous n'avons pas de temps  perdre.

Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins  peu prs la
quantit qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le
voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse.

Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon  rien;
vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites nanmoins ce
qu'il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret.

Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort, et elle va chez Cassim,
son beau-frre, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'tait pas chez lui;
et  son dfaut, elle s'adresse  sa femme, qu'elle prie de lui prter
une mesure pour quelques moments. La belle-soeur lui demanda si elle la
voulait grande ou petite, et la femme d'Ali Baba lui en demanda une
petite.

Trs-volontiers, dit la belle-soeur; attendez un moment, je vais vous
l'apporter.

La belle-soeur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle
connaissait la pauvret d'Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de
grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du
suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en
la prsentant  la femme d'Ali Baba, elle s'excusa de l'avoir fait
attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine  la trouver.

La femme d'Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas
d'or, l'emplit et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu' ce
qu'elle eut achev; et elle fut contente du bon nombre de mesures
qu'elle en trouva, dont elle fit part  son mari qui venait d'achever de
creuser la fosse.

Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude
et sa diligence  sa belle-soeur, lui reporte sa mesure, mais sans
prendre garde qu'une pice d'or s'tait attache au-dessous.

Belle-soeur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n'ai pas gard
longtemps votre mesure; je vous en suis bien oblige, je vous la rends.

La femme d'Ali Baba n'eut pas tourn le dos, que la femme de Cassim
regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un tonnement
inexprimable d'y voir une pice d'or attache. L'envie s'empara de son
coeur dans le moment.

Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l'or par mesure! et o le misrable a-t-il
pris cet or?

Cassim, son mari, n'tait pas  la maison, comme nous l'avons dit; il
tait  sa boutique, d'o il ne devait revenir que le soir. Tout le
temps qu'il se fit attendre fut un sicle pour elle, dans la grande
impatience o elle tait de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait
pas tre moins surpris qu'elle.

A l'arrive de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez
tre riche, vous vous trompez: Ali Baba l'est infiniment plus que vous,
il ne compte pas son or comme vous, il le mesure.

Cassim demanda l'explication de cette nigme, et elle lui en donna
l'claircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'tait servie
pour faire cette dcouverte, et elle lui montra la pice de monnaie
qu'elle avait trouve attache au-dessous de la mesure: pice si
ancienne, que le nom du prince qui y tait marqu lui tait inconnu.

Loin d'tre sensible au bonheur qui pouvait tre arriv  son frre pour
se tirer de la misre, Cassim en conut une jalousie mortelle. Il en
passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le
soleil n'tait pas lev. Il ne le traita pas de frre: il avait oubli
ce nom depuis qu'il avait pous la riche veuve. Ali Baba, dit-il en
l'abordant, vous tes bien rserv dans vos affaires; vous faites le
pauvre, le misrable, le gueux, et vous mesurez l'or!

Mon frre, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler:
expliquez-vous. Ne faites pas l'ignorant, repartit Cassim. Et en lui
montrant la pice d'or que sa femme lui avait mise entre les mains:
Combien avez-vous de pices, ajouta-t-il, semblables  celle-ci que ma
femme a trouve attache au-dessous de la mesure que la vtre vint lui
emprunter hier?

A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un
enttement de sa propre femme) savaient dj ce qu'il avait un si grand
intrt de tenir cach; mais la faute tait faite: elle ne pouvait se
rparer. Sans donner  son frre la moindre marque d'tonnement ni de
chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il
avait dcouvert la retraite des voleurs, et en quel endroit; et il lui
offrit, s'il voulait garder le secret, de lui faire part du trsor.

Je le prtends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais,
ajouta-t-il, je veux savoir aussi o est prcisment ce trsor, les
enseignes, les marques; et comment je pourrais y entrer moi-mme, s'il
m'en prenait envie; autrement je vais vous dnoncer  la justice. Si
vous le refusez, non-seulement vous n'aurez plus  en esprer, vous
perdrez mme ce que vous avez enlev, au lieu que j'en aurai ma part
pour vous avoir dnonc.

Ali Baba, plutt par son bon naturel qu'intimid par les menaces
insolentes d'un frre barbare, l'instruisit pleinement de ce qu'il
souhaitait; et mme des paroles dont il fallait qu'il se servt, tant
pour entrer dans la grotte que pour en sortir.

Cassim n'en demanda pas davantage  Ali Baba. Il le quitta, rsolu de le
prvenir; et plein de l'esprance de s'emparer du trsor lui seul, il
part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix
mulets chargs de grands coffres, qu'il se proposa de remplir, en se
rservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, 
proportion des charges qu'il trouverait dans la grotte. Il prend le
chemin qu'Ali Baba lui avait enseign; il arrive prs du rocher, et il
reconnat les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'tait cach.
Il cherche la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il pronona
les paroles: Ssame, ouvre-toi. La porte s'ouvre, il entre, et
aussitt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande
admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris
par le rcit d'Ali Baba; et son admiration augmenta  mesure qu'il
examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses,
comme il tait, il et pass la journe  se repatre les yeux de la vue
de tant d'or, s'il n'et song qu'il tait venu pour l'enlever et pour
en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il
en peut porter; et en venant  la porte pour la faire ouvrir, l'esprit
rempli de toute autre ide que ce qui lui importait davantage, il se
trouve qu'il oublie le mot ncessaire, et au lieu de Ssame, il dit:
Orge, ouvre-toi; et il est bien tonn de voir que la porte, loin de
s'ouvrir, demeure ferme. Il nomme plusieurs autres noms de grains,
autres que celui qu'il fallait, et la porte ne s'ouvre pas.

Cassim ne s'attendait pas  cet vnement. Dans le grand danger o il se
voit, la frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d'efforts
pour se souvenir du mot de Ssame, plus il embrouille sa mmoire, et il
en demeure exclus absolument comme si jamais il n'en avait entendu
parler. Il jette par terre les sacs dont il tait charg, il se promne
 grands pas dans la grotte, tantt d'un ct, tantt de l'autre, et
toutes les richesses dont il se voit environn ne le touchent plus.
Laissons Cassim dplorant son sort, il ne mrite pas de compassion.

Les voleurs revinrent  leur grotte vers le midi; et quand ils furent 
peu de distance, et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du
rocher, chargs de coffres, inquiets de cette nouveaut, ils avancrent
 toute bride, et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim
avait nglig d'attacher, et qui paissaient librement; de manire
qu'ils se dispersrent de et del dans la fort, si loin qu'ils les
eurent bientt perdus de vue.

Les voleurs ne se donnrent pas la peine de courir aprs les mulets: il
leur importait davantage de trouver celui  qui ils appartenaient.
Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le
capitaine, avec les autres, met pied  terre et va droit  la porte le
sabre  la main, prononce les paroles, et la porte s'ouvre.

Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne
douta pas de l'arrive des voleurs, non plus que de sa perte prochaine.
Rsolu au moins de faire un effort pour chapper de leurs mains et se
sauver, il s'tait tenu prt  se jeter dehors ds que la porte
s'ouvrirait. Il ne la vit pas plutt ouverte, aprs avoir entendu
prononcer le mot de Ssame, qui tait chapp de sa mmoire, qu'il
s'lana si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il
n'chappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre  la main,
et qui lui trent la vie sur-le-champ.

Le premier soin des voleurs, aprs cette excution, fut d'entrer dans la
grotte: ils trouvrent prs de la porte les sacs que Cassim avait
commenc d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils
les remirent  leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avait
emports auparavant. En tenant conseil et en dlibrant ensemble sur cet
vnement, ils comprirent bien comment Cassim avait pu sortir de la
grotte; mais qu'il y et pu entrer, c'est ce qu'ils ne pouvaient
s'imaginer. Il leur vint en pense qu'il pouvait tre descendu par le
haut de la grotte; mais l'ouverture par o le jour y venait tait si
leve, et le haut du rocher tait si inaccessible par dehors, outre que
rien ne leur marquait qu'il l'et fait, qu'ils tombrent d'accord que
cela tait hors de leur connaissance. Qu'il ft entr par la porte,
c'est ce qu'ils ne pouvaient se persuader,  moins qu'il n'et eu le
secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu'ils taient
les seuls qui l'avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu'ils
avaient t pis par Ali Baba, qui le savait.

De quelque manire que la chose ft arrive, comme il s'agissait que
leurs richesses communes fussent en sret, ils convinrent de faire
quatre quartiers du cadavre de Cassim, et de les mettre prs de la porte
en dedans de la grotte, deux d'un ct, deux de l'autre, pour pouvanter
quiconque aurait la hardiesse de faire une pareille entreprise, sauf 
ne revenir dans la grotte que dans quelque temps, aprs que la puanteur
du cadavre serait exhale. Cette rsolution prise, ils l'excutrent, et
quand ils n'eurent plus rien qui les arrtt, ils laissrent le lieu de
leur retraite bien ferm, remontrent  cheval, et allrent battre la
campagne sur les routes frquentes par les caravanes, pour les attaquer
et exercer leurs brigandages accoutums.

La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquitude quand elle
vit qu'il tait nuit close et que son mari n'tait pas revenu. Elle alla
chez Ali Baba tout alarme, et elle dit: Beau-frre, vous n'ignorez
pas, comme je le crois, que Cassim votre frre est all  la fort, et
pour quel sujet. Il n'est pas encore revenu, et voil la nuit avance;
je crains que quelque malheur ne lui soit arriv.

Ali Baba s'tait dout de ce voyage de son frre, aprs le discours
qu'il lui avait tenu; et ce fut pour cela qu'il s'tait abstenu d'aller
 la fort ce jour-l, afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui
faire aucun reproche dont elle pt s'offenser, ni son mari, s'il et t
vivant, il lui dit qu'elle ne devait pas encore s'alarmer, et que Cassim
apparemment avait jug  propos de ne rentrer dans la ville que bien
avant dans la nuit.

La femme de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement qu'elle
considra combien il tait important que son mari ft la chose
secrtement. Elle retourna chez elle, et attendit patiemment jusqu'
minuit. Mais aprs cela ses alarmes redoublrent avec une douleur
d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvait la faire clater, ni la
soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devait tre cache
au voisinage. Alors, comme si sa faute tait irrparable, elle se
repentit de la folle curiosit qu'elle avait eue, par une envie
condamnable de pntrer dans les affaires de son beau-frre et de sa
belle-soeur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et ds la pointe du
jour elle courut chez eux, et elle leur annona le sujet qui l'amenait,
plutt par ses larmes que par ses paroles.

Ali Baba n'attendit pas que sa belle-soeur le prit de se donner la
peine d'aller voir ce que Cassim tait devenu. Il partit sur-le-champ
avec ses trois nes, aprs lui avoir recommand de modrer son
affliction, et il alla  la fort. En approchant du rocher, aprs
n'avoir vu dans le chemin ni son frre, ni les dix mulets, il fut tonn
du sang rpandu qu'il aperut prs de la porte, et il en prit un mauvais
augure. Il se prsenta devant la porte, il pronona les paroles, elle
s'ouvrit; et il fut frapp du triste spectacle du corps de son frre mis
en quatre quartiers. Il n'hsita pas sur le parti qu'il devait prendre,
pour rendre les derniers devoirs  son frre, en oubliant le peu
d'amiti fraternelle qu'il avait eu pour lui. Il trouva dans la grotte
de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge
d'un de ses nes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux
autres nes de sacs pleins d'or et de bois par-dessus, comme la premire
fois, sans perdre de temps; et ds qu'il eut achev et qu'il eut
command  la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville;
mais il eut la prcaution de s'arrter  la sortie de la fort, assez de
temps pour n'y rentrer que de nuit. En arrivant chez lui, il n'y fit
entrer que les deux nes chargs d'or; et aprs avoir laiss  sa femme
le soin de les dcharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce
qui tait arriv  Cassim, il conduisit l'autre ne chez sa belle-soeur.

Ali Baba frappa  la porte, qui lui fut ouverte par Morgiane: cette
Morgiane tait une esclave adroite, entendue et fconde en inventions
pour faire russir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la
connaissait pour telle. Quand il fut entr dans la cour, il dchargea
l'ne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane  part:
Morgiane, dit-il, la premire chose que je te demande, c'est un secret
inviolable: tu vas voir combien il nous est ncessaire autant  ta
matresse qu' moi. Voil le corps de ton matre dans ces deux paquets;
il s'agit de le faire enterrer comme s'il tait mort de sa mort
naturelle. Fais-moi parler  ta matresse, et sois attentive  ce que je
lui dirai.

Morgiane avertit sa matresse, et Ali Baba, qui la suivait, entra. Eh
bien! beau-frre, demanda la belle-soeur  Ali Baba avec grande
impatience, quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aperois
rien sur votre visage qui doive me consoler.

Belle-soeur, rpondit Ali Baba, je ne puis rien vous dire, qu'auparavant
vous ne me promettiez de m'couter depuis le commencement jusqu' la fin
sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu' moi, dans
ce qui est arriv, de garder un grand secret pour votre bien et pour
votre repos.

Ah! s'cria la belle-soeur sans lever la voix, ce prambule me fait
connatre que mon mari n'est plus; mais en mme temps je connais la
ncessit du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse
violence: dites, je vous coute.

Ali Baba raconta  sa belle-soeur tout le succs de son voyage jusqu'
son arrive avec le corps de Cassim. Belle-soeur, ajouta-t-il, voil un
sujet d'affliction pour vous d'autant plus grand que vous vous y
attendiez le moins. Quoique le mal soit sans remde, si quelque chose
nanmoins est capable de vous consoler, je vous offre de joindre au
vtre le peu de bien que Dieu m'a envoy. Si la proposition vous agre,
il faut songer  faire en sorte qu'il paraisse que mon frre est mort de
sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous
reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon ct de tout ce qui
sera en mon pouvoir.

Elle ne refusa pas la proposition; elle la regarda au contraire comme un
motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'elle avait
commenc de verser en abondance, en supprimant les cris perants
ordinaires aux femmes qui perdent leurs maris, elle tmoigna
suffisamment  Ali Baba qu'elle acceptait son offre.

Ali Baba laissa la veuve de Cassim dans cette disposition; et, aprs
avoir recommand  Morgiane de bien s'acquitter de son personnage, il
retourna chez lui avec son ne.

Morgiane ne s'oublia pas; elle sortit en mme temps qu'Ali Baba, et alla
chez un apothicaire qui tait dans le voisinage. Elle frappa  la
boutique, on ouvre, et elle demande d'une sorte de tablette
trs-salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui
en donna pour l'argent qu'elle avait prsent, en demandant qui tait
malade chez son matre.

Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-mme, mon bon
matre! On n'entend rien  sa maladie; il ne parle ni ne peut manger.

Avec ces paroles, elle emporte les tablettes, dont vritablement Cassim
n'tait plus en tat de faire usage.

Le lendemain, la mme Morgiane revient chez le mme apothicaire, et
demande, les larmes aux yeux, d'une essence dont on n'avait coutume de
ne faire prendre aux malades qu' la dernire extrmit; et qu'on
n'esprait rien de leur vie si cette essence ne les faisait revivre.

Hlas! dit-elle avec une grande affliction, en la recevant des mains de
l'apothicaire, je crains fort que ce remde ne fasse pas plus d'effet
que les tablettes! Ah! que je perds un bon matre!

D'un autre ct, comme on vit toute la journe Ali Baba et sa femme d'un
air triste faire plusieurs alles et venues chez Cassim, on ne fut pas
tonn sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de
Cassim, et surtout de Morgiane, qui annonaient que Cassim tait mort.

Le jour suivant, de grand matin, lorsque le jour ne faisait que
commencer  paratre, Morgiane, qui savait qu'il y avait sur la place un
bon homme de savetier fort vieux, qui ouvrait tous les jours sa boutique
le premier, longtemps avant les autres, sort, et elle va le trouver. En
l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pice d'or
dans la main.

Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom, Baba Moustafa,
dis-je, qui tait naturellement gai, et qui avait toujours le mot pour
rire, en regardant la pice d'or,  cause qu'il n'tait pas encore bien
jour, et en voyant que c'tait de l'or: Bonne trenne! dit-il: de quoi
s'agit-il? Me voil prt  bien faire.

Baba Moustafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est ncessaire pour
coudre, et venez avec moi promptement; mais  condition que je vous
banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit.

A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile. Oh! oh! reprit-il, vous
voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre
mon honneur? En lui mettant une autre pice d'or dans la main: Dieu
garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne puissiez
faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. Baba
Moustafa se laissa mener; et Morgiane, aprs lui avoir band les yeux
avec un mouchoir,  l'endroit qu'elle avait marqu, le mena chez dfunt
son matre, et ne lui ta le mouchoir que dans la chambre o elle avait
mis le corps, chaque quartier  sa place. Quand elle le lui eut t:
Baba Moustafa, dit-elle, c'est pour vous faire coudre les pices que
voil, que je vous ai amen. Ne perdez pas de temps: et quand vous aurez
fait, je vous donnerai une autre pice d'or.

Quand Baba Moustafa eut achev, Morgiane lui rebanda les yeux dans la
mme chambre; et aprs lui avoir donn la troisime pice d'or qu'elle
lui avait promise, et lui avoir recommand le secret, elle le ramena
jusqu' l'endroit o elle lui avait band les yeux en l'amenant; et l,
aprs lui avoir encore t le mouchoir, elle le laissa retourner chez
lui, et le conduisant de vue jusqu' ce qu'elle ne le vt plus, afin de
lui ter la curiosit de revenir sur ses pas pour l'observer elle-mme.

Morgiane avait fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim:
ainsi Ali Baba, qui arriva comme elle venait de rentrer, le lava, le
parfuma d'encens, et l'ensevelit avec les crmonies accoutumes. Le
menuisier apporta aussi la bire, qu'Ali Baba avait pris le soin de
commander.

Afin que le menuisier ne pt s'apercevoir de rien, Morgiane reut la
bire  la porte; et aprs l'avoir pay et renvoy, elle aida Ali Baba 
mettre le corps dedans; et quand Ali Baba eut bien clou les planches
par-dessus, elle alla  la mosque avertir que tout tait prt pour
l'enterrement. Les gens de la mosque, destins pour laver les corps
morts, s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle
leur dit que la chose tait faite.

Morgiane, de retour, ne faisait que de rentrer quand l'iman et d'autres
ministres de la mosque arrivrent. Quatre des voisins assembls
chargrent la bire sur leurs paules; et en suivant l'iman, qui
rcitait des prires, ils la portrent au cimetire. Morgiane, en
pleurs, comme esclave du dfunt, suivit la tte nue, en poussant des
cris pitoyables, en se frappant la poitrine de grands coups, et en
s'arrachant les cheveux; et Ali Baba marchait aprs, accompagn de
voisins qui se dtachaient tour  tour, de temps en temps, pour relayer
et soulager les autres voisins qui portaient la bire, jusqu' ce qu'on
arrivt au cimetire.

Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison, en se
dsolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du
voisinage, qui, selon la coutume, y accoururent pendant la crmonie de
l'enterrement; et qui, en joignant leurs lamentations aux siennes,
remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs.

De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cache et dissimule entre
Ali Baba, sa femme, la veuve de Cassim et Morgiane, avec un mnagement
si grand, que personne de la ville, loin d'en avoir connaissance, n'en
eut pas le moindre soupon.

Trois ou quatre jours aprs l'enterrement de Cassim, Ali Baba transporta
le peu de meubles qu'il avait, avec l'argent qu'il avait enlev du
trsor des voleurs, qu'il ne porta que de nuit, dans la maison de la
veuve de son frre, pour s'y tablir; ce qui fit connatre son nouveau
mariage avec sa belle-soeur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas
extraordinaires dans notre religion, personne n'en fut surpris.

Quant  la boutique de Cassim, Ali Baba avait un fils, qui depuis
quelque temps avait achev son apprentissage chez un autre gros
marchand, qui avait toujours rendu tmoignage de sa bonne conduite; il
la lui donna, avec promesse, s'il continuait de se gouverner sagement,
qu'il ne serait pas longtemps  le marier avantageusement selon son
tat.

Laissons Ali Baba jouir des commencements de sa bonne fortune, et
parlons des quarante voleurs. Ils revinrent  leur retraite de la fort,
dans le temps dont ils taient convenus; mais ils furent dans un grand
tonnement de ne pas trouver le corps de Cassim, et il augmenta quand
ils se furent aperus de la diminution de leurs sacs d'or.

Nous sommes dcouverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons
garde, et que nous ne cherchions promptement  y apporter le remde;
insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos anctres et
nous avons amasses avec tant de peines et de fatigues. Tout ce que nous
pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous
avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous
sommes arrivs heureusement  point nomm dans le temps qu'il allait en
sortir. Mais il n'tait pas le seul; un autre doit l'avoir comme lui.
Son corps emport et notre trsor diminu en sont des marques
incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux
personnes aient eu ce secret, aprs avoir fait prir l'une, il faut que
nous fassions prir l'autre de mme. Qu'en dites-vous, braves gens;
n'tes-vous pas du mme avis que moi?

La proposition du capitaine des voleurs fut trouve si raisonnable par
sa compagnie, qu'ils l'approuvrent tous, et qu'ils tombrent d'accord
qu'il fallait abandonner toute autre entreprise, pour ne s'attacher
uniquement qu' celle-ci, et ne s'en dpartir qu'ils n'y eussent russi.

Je n'en attendais pas moins de votre courage et de votre bravoure,
reprit le capitaine; mais avant toutes choses, il faut que quelqu'un de
vous, hardi, adroit et entreprenant, aille  la ville, sans armes, et en
habit de voyageur et d'tranger, et qu'il emploie tout son savoir-faire
pour dcouvrir si on n'y parle pas de la mort trange de celui que nous
avons massacr comme il le mritait, qui il tait, et en quelle maison
il demeurait. C'est ce qu'il nous est important de savoir d'abord, pour
ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir, en nous dcouvrant
nous-mmes dans un pays o nous sommes inconnus depuis si longtemps, et
o nous avons un si grand intrt de continuer de l'tre. Mais afin
d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission
et l'empcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux, au
lieu d'un vritable, qui serait capable de causer notre ruine, je vous
demande si vous ne jugez pas  propos qu'en ce cas-l il se soumette 
la peine de mort.

Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages: Je m'y soumets,
dit l'un des voleurs, et je fais gloire d'exposer ma vie, en me
chargeant de la commission. Si je n'y russis pas, vous vous souviendrez
au moins que je n'aurai manqu ni de bonne volont ni de courage pour le
bien commun de la troupe.

Ce voleur, aprs avoir reu de grandes louanges du capitaine et de ses
camarades, se dguisa de manire que personne ne pouvait le prendre pour
ce qu'il tait. En se sparant de la troupe, il partit la nuit, et prit
si bien ses mesures qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour
ne faisait que commencer  paratre. Il avana jusqu' la place, o il
n'y vit qu'une seule boutique ouverte, et c'tait celle de Baba
Moustafa.

Baba Moustafa tait assis sur son sige, l'alne  la main, prt 
travailler de son mtier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le
bonjour; et comme il se fut aperu de son grand ge: Bon homme, dit-il,
vous commencez  travailler de grand matin, il n'est pas possible que
vous y voyiez encore clair, g comme vous l'tes; et quand il ferait
plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre.

Qui que vous soyez, reprit Baba Moustafa, il faut que vous ne me
connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez, je ne laisse pas d'avoir
les yeux excellents; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il
n'y a pas longtemps que j'ai cousu un mort dans un lieu o il ne faisait
gure plus clair qu'il fait prsentement.

Le voleur eut une grande joie de s'tre adress en arrivant  un homme
qui d'abord, comme il n'en douta pas, lui donnait de lui-mme la
nouvelle de ce qui l'avait amen, sans le lui demander.

Un mort! reprit-il avec tonnement. Et pour le faire parler: Pourquoi
coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez
cousu le linceul dans lequel il a t enseveli. Non, non, reprit Baba
Moustafa: je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler;
mais vous n'en saurez pas davantage.

Le voleur n'avait pas besoin d'un claircissement plus ample pour tre
persuad qu'il avait dcouvert ce qu'il tait venu chercher. Il tira une
pice d'or; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa, il lui dit:
Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret, quoique je puisse
vous assurer que je ne le divulguerais pas si vous me l'aviez confi. La
seule chose dont je vous prie, c'est de me faire la grce de
m'enseigner, ou de venir me montrer la maison o vous avez cousu ce
mort. Quand j'aurais la volont de vous accorder ce que vous me
demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pice d'or prt  la
rendre, je vous assure que je ne pourrais pas le faire, et vous devez
m'en croire sur ma parole. En voici la raison: c'est qu'on m'a men
jusqu' un certain endroit o l'on m'a band les yeux, et de l, en me
laissant conduire, jusque dans la maison, d'o, aprs avoir fait ce que
je devais faire, on me ramena de la mme manire jusqu'au mme endroit.
Vous voyez l'impossibilit o je suis de vous rendre service.

Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir  peu prs du
chemin qu'on vous a fait faire les yeux bands. Venez, je vous prie,
avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-l, et nous
marcherons ensemble par le mme chemin et par les mmes dtours que vous
pourrez vous remettre dans la mmoire d'avoir march; et comme toute
peine mrite rcompense, voici une autre pice d'or. Venez, faites-moi
le plaisir que je vous demande. Et en disant ces paroles, il lui mit une
autre pice dans la main.

Les deux pices d'or tentrent Baba Moustafa; il les regarda quelque
temps dans sa main sans dire un mot, en se consultant pour savoir ce
qu'il devait faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les
mettant dedans: Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me
souvienne prcisment du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le
voulez ainsi, allons, je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir.

Baba Moustafa se leva  la grande satisfaction du voleur; et sans fermer
sa boutique, o il n'y avait rien de consquence  perdre, il mena le
voleur avec lui jusqu' l'endroit o Morgiane lui avait band les yeux.
Quand ils furent arrivs: C'est ici, dit Baba Moustafa, qu'on m'a band,
et j'tais tourn comme vous me voyez. Le voleur, qui avait son mouchoir
prt, les lui banda, et il marcha  ct de lui, en partie en le
conduisant, en partie en se laissant conduire par lui, jusqu' ce qu'il
s'arrta.

Alors: Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point pass plus
loin. Et il se trouva vritablement devant la maison de Cassim, o Ali
Baba demeurait alors. Avant de lui ter le mouchoir de devant les yeux,
le voleur fit promptement une marque  la porte avec de la craie qu'il
tenait prte; et quand il le lui eut t, il lui demanda s'il savait 
qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui rpondit qu'il n'tait pas
du quartier, et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire.

Comme le voleur vit qu'il ne pouvait rien apprendre davantage de Baba
Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre; et
aprs qu'il l'eut quitt et laiss retourner  sa boutique, il prit le
chemin de la fort, persuad qu'il serait bien reu.

Peu de temps aprs que le voleur et Baba Moustafa se furent spars,
Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire; et en
revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avait faite; elle
s'arrta pour y faire attention. Que signifie cette marque? dit-elle en
elle-mme; quelqu'un voudrait-il du mal  mon matre, ou l'a-t-on faite
pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire,
ajouta-t-elle, il est bon de se prcautionner contre tout vnement.
Elle prit aussitt de la craie; et comme les deux ou trois portes
au-dessus et au-dessous taient semblables, elle les marqua au mme
endroit, et elle rentra dans la maison, sans parler de ce qu'elle venait
de faire, ni  son matre ni  sa matresse.

Le voleur cependant, qui continuait son chemin, arriva  la fort, et
rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit le rapport du
succs de son voyage, en exagrant le bonheur qu'il avait eu d'avoir
trouv d'abord un homme par lequel il avait appris le fait dont il tait
venu s'informer, ce que personne que lui n'et pu lui apprendre. Il fut
cout avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la
parole, aprs l'avoir lou de sa diligence: Camarades, dit-il en
s'adressant  tous, nous n'avons pas de temps  perdre; partons bien
arms, sans qu'il paraisse que nous le soyons, et quand nous serons
entrs dans la ville sparment, les uns aprs les autres, pour ne pas
donner de soupon, que le rendez-vous soit dans la grande place, les uns
d'un ct, les autres de l'autre, pendant que j'irai reconnatre la
maison avec notre camarade qui vient de nous apporter une si bonne
nouvelle, afin que l-dessus je juge du parti qui nous conviendra le
mieux.

Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi, et ils furent bientt
en tat de partir. Ils dfilrent deux  deux, trois  trois; et en
marchant  une distance raisonnable les uns des autres, ils entrrent
dans la ville sans donner aucun soupon. Le capitaine et celui qui tait
venu le matin y entrrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans
la rue o il avait marqu la maison d'Ali Baba; et quand il fut devant
une des portes qui avaient t marques par Morgiane, il la lui fit
remarquer en lui disant que c'tait celle-l. Mais en continuant leur
chemin sans s'arrter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le
capitaine eut observ que la porte qui suivait tait marque de la mme
marque et au mme endroit, il le fit remarquer  son conducteur, et il
lui demanda si c'tait celle-ci ou la premire. Le conducteur demeura
confus, et il ne sut que rpondre, encore moins quand il eut vu avec le
capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la
mme marque. Il assura au capitaine, avec serment, qu'il n'en avait
marqu qu'une. Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqu les autres
avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne
peux distinguer laquelle est celle que j'ai marque.

Le capitaine, qui vit son dessein avort, se rendit  la grande place,
o il fit dire  ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils
avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient
d'autre parti  prendre que de reprendre le chemin de leur retraite
commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le mme
ordre qu'ils taient venus.

Quand la troupe se fut rassemble dans la fort, le capitaine leur
expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir. Aussitt le
conducteur fut dclar digne de mort tout d'une voix, et il s'y condamna
lui-mme, en reconnaissant qu'il aurait d prendre mieux ses
prcautions, et il tendit le cou avec fermet  celui qui se prsenta
pour lui couper la tte.

Comme il s'agissait, pour la conservation de la bande, de ne pas laisser
sans vengeance le tort qui lui avait t fait, un autre voleur, qui se
promit de mieux russir que celui qui venait d'tre chti, se prsenta,
et demanda en grce d'tre prfr. Il est cout. Il marche; il
corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avait corrompu, et Baba
Moustafa lui fait connatre la maison d'Ali Baba, les yeux bands. Il la
marqua de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'tait
un moyen sr pour la distinguer d'avec celles qui taient marques de
blanc.

Mais peu de temps aprs, Morgiane sortit de la maison comme le jour
prcdent; et, quand elle revint, la marque rouge n'chappa pas  ses
yeux clairvoyants. Elle fit le mme raisonnement qu'elle avait fait, et
elle ne manqua pas de faire la mme marque de crayon rouge aux autres
portes voisines et aux mmes endroits.

Le voleur,  son retour vers sa troupe dans la fort, ne manqua de faire
valoir la prcaution qu'il avait prise, comme infaillible, disait-il,
pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine
et ses gens croient avec lui que la chose doit russir. Ils se rendent 
la ville dans le mme ordre et avec les mmes soins qu'auparavant, arms
aussi de mme, prts  faire le coup qu'ils mditaient; et le capitaine
et le voleur, en arrivant, vont  la rue d'Ali Baba; mais ils trouvent
la mme difficult que la premire fois. Le capitaine en est indign, et
le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait prcd
avec la mme commission.

Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce jour-l avec
ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme
auteur de la mprise, subit pareillement le chtiment auquel il s'tait
soumis volontairement.

Le capitaine, qui vit sa troupe diminue de deux braves sujets, craignit
de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter 
d'autres pour tre inform au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple
lui fit connatre qu'ils n'taient propres, tous, qu' des coups de
main, et nullement  agir de tte dans les occasions. Il se chargea de
la chose lui-mme; il vint  la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa,
qui lui rendit le mme service qu'aux deux dputs de sa troupe, il ne
s'amusa pas  faire aucune marque pour connatre la maison d'Ali Baba;
mais il l'examina si bien, non-seulement en la considrant
attentivement, mais mme en passant et en repassant  diverses fois par
devant, qu'il n'tait pas possible qu'il s'y mprt.

Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce
qu'il avait souhait, retourna  la fort; et quand il fut arriv dans
sa grotte o la troupe l'attendait: Camarades, dit-il, rien enfin ne
peut plus nous empcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui
nous a t fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui
elle doit tomber, et dans le chemin j'ai song aux moyens de la lui
faire sentir si adroitement, que personne ne pourra avoir connaissance
du lieu de notre retraite, non plus que de notre trsor: car c'est le
but que nous devons avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de
nous tre utile, elle nous serait funeste. Pour parvenir  ce but,
continua le capitaine, voici ce que j'ai imagin. Quand je vous l'aurai
expos, si quelqu'un sait un expdient meilleur, il pourra le
communiquer. Alors il leur expliqua de quelle manire il prtendait s'y
comporter; et comme ils lui eurent tous donn leur approbation, il les
chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages
d'alentour, et mme dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au
nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir  transporter de
l'huile, l'un plein, les autres vides.

En deux ou trois jours de temps, les voleurs eurent fait tout cet amas.
Comme les vases vides taient un peu troits par la bouche pour
l'excution de son dessein, le capitaine les fit un peu largir; et
aprs avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il
avait juges ncessaires, en laissant ouvert ce qu'il avait fait
dcoudre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de
manire qu'ils paraissaient pleins d'huile; et pour les mieux dguiser,
il les frotta par le dehors d'huile qu'il prit du vase qui en tait
plein.

Les choses ainsi disposes, quand les mulets furent chargs des
trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun cach dans
un des vases, et du vase qui tait plein d'huile, leur capitaine, comme
conducteur, prit le chemin de la ville, dans le temps qu'il avait
rsolu, et y arriva  la brune, environ une heure aprs le coucher du
soleil, comme il se l'tait propos. Il y entra, et il alla droit  la
maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper  la porte, et de demander
 y passer la nuit avec ses mulets, sous le bon plaisir du matre. Il
n'eut pas la peine de frapper, il trouva Ali Baba  la porte, qui
prenait le frais aprs le souper. Il fit arrter ses mulets; et en
s'adressant  Ali Baba: Seigneur, dit-il, j'amne l'huile que vous
voyez, de bien loin, pour la vendre demain au march; et  l'heure qu'il
est, je ne sais o aller loger. Si cela ne vous incommode pas,
faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit: je
vous en aurai obligation.

Quoique Ali Baba et vu dans la fort celui qui lui parlait, et mme
entendu sa voix, comment et-il pu le reconnatre pour le capitaine des
quarante voleurs, sous le dguisement d'un marchand d'huile?

Vous tes le bienvenu, lui dit-il, entrez. Et en disant ces paroles, il
lui fit place pour le laisser passer avec ses mulets, comme il le fit.

En mme temps Ali Baba appela un esclave qu'il avait, et lui commanda,
quand les mulets seraient dchargs, de les mettre non-seulement 
couvert dans l'curie, mais mme de leur donner du foin et de l'orge. Il
prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine, et d'ordonner  Morgiane
d'apprter promptement  souper pour l'hte qui venait d'arriver, et de
lui prparer un lit dans une chambre.

Ali Baba fit plus: pour faire  son hte tout l'accueil possible, quand
il vit que le capitaine des voleurs avait dcharg ses mulets, que les
mulets avaient t mens dans l'curie, comme il l'avait command, et
qu'il cherchait une place pour passer la nuit  l'air, il alla le
prendre pour le faire entrer dans la salle o il recevait son monde, en
lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il coucht dans la cour. Le
capitaine des voleurs s'en excusa fort, sous prtexte de ne vouloir pas
tre incommod, mais, dans le vrai, pour avoir lieu d'excuter ce qu'il
mditait avec plus de libert, et il ne cda aux honntets d'Ali Baba
qu'aprs de fortes instances.

Ali Baba, non content de tenir compagnie  celui qui en voulait  sa
vie, jusqu' ce que Morgiane lui et servi le souper, continua de
l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir,
et il ne le quitta que quand il eut achev le repas dont il l'avait
rgal.

Je vous laisse le matre, lui dit-il; vous n'avez qu' demander toutes
les choses dont vous pouvez avoir besoin; il n'y a rien chez moi qui ne
soit  votre service.

Le capitaine des voleurs se leva en mme temps qu'Ali Baba, et
l'accompagna jusqu' la porte; et pendant qu'Ali Baba alla dans la
cuisine pour parler  Morgiane, il entra dans la cour, sous prtexte
d'aller  l'curie voir si rien ne manquait  ses mulets.

Ali Baba, aprs avoir recommand de nouveau  Morgiane de prendre un
grand soin de son hte, et de ne le laisser manquer de rien: Morgiane,
ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour;
prends soin que mon linge de bain soit prt, et de le donner  Abdalla
(c'tait le nom de son esclave), et fais-moi un bon bouillon, pour le
prendre  mon retour. Aprs lui avoir donn ces ordres, il se retira
pour se coucher.

Le capitaine des voleurs, cependant,  la sortie de l'curie, alla
donner  ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commenant
depuis le premier vase jusqu'au dernier, il dit  chacun: Quand je
jetterai de petites pierres de la chambre o l'on me loge, ne manquez
pas de vous faire ouverture, en fendant le vase depuis le haut jusqu'en
bas avec le couteau dont vous tes muni, et d'en sortir: aussitt je
serai  vous. Le couteau dont il parlait tait pointu et affil pour cet
usage.

Cela fait, il revint; et comme il se fut prsent  la porte de la
cuisine, Morgiane prit de la lumire, et elle le conduisit  la chambre
qu'elle lui avait prpare, o elle le laissa aprs lui avoir demand
s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupon,
il teignit la lumire peu de temps aprs, et il se coucha tout habill;
prt  se lever ds qu'il aurait fait son premier somme.

Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba: elle prpare son linge de
bain, elle en charge Abdalla, qui n'tait pas encore all se coucher,
elle met le pot au feu pour le bouillon, et pendant qu'elle cume le
pot, la lampe s'teint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison, et la
chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir
clair pour cumer son pot; elle en tmoigne sa peine  Abdalla. Te voil
bien embarrasse, lui dit Abdalla. Va prendre de l'huile dans un des
vases que voil dans la cour.

Morgiane remercia Abdalla de l'avis, et pendant qu'il va se coucher prs
de la chambre d'Ali Baba, pour le suivre au bain, elle prend la cruche 
l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approche du premier
vase qu'elle rencontra, le voleur qui tait cach dedans demanda en
parlant bas: Est-il temps?

Quoique le voleur et parl bas, Morgiane nanmoins fut frappe de la
voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, ds qu'il
eut dcharg ses mulets, avait ouvert, non-seulement ce vase, mais mme
tous les autres, pour donner de l'air  ses gens, qui, d'ailleurs, y
taient fort mal  leur aise, sans y tre encore privs de la facilit
de respirer.

Toute autre esclave que Morgiane, aussi surprise qu'elle le fut, en
trouvant un homme dans un vase, au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle
cherchait, et fait un vacarme capable de causer de grands malheurs.
Mais Morgiane tait au-dessus de ses semblables: elle comprit en un
instant l'importance de garder le secret, le danger pressant o se
trouvait Ali Baba et sa famille, et o elle se trouvait elle-mme, et la
ncessit d'y apporter promptement le remde, sans faire d'clat; et par
sa capacit elle en pntra d'abord les moyens. Elle rentra donc en
elle-mme dans le moment, et sans faire paratre aucune motion, en
prenant la place du capitaine des voleurs, elle rpondit  la demande,
et elle dit: Pas encore, mais bientt. Elle s'approcha du vase qui
suivait, et la mme demande lui fut faite; et ainsi de suite, jusqu' ce
qu'elle arriva au dernier qui tait plein d'huile; et,  la mme
demande, elle donna la mme rponse.

Morgiane connut par l que son matre Ali Baba, qui avait cru ne donner
 loger chez lui qu' un marchand d'huile, y avait donn entre 
trente-huit voleurs, en y comprenant le faux marchand leur capitaine.
Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier
vase; elle revint dans sa cuisine, o, aprs avoir mis de l'huile dans
la lampe et l'avoir rallume, elle prend une grande chaudire, elle
retourne  la cour o elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la
rapporte, la met sur le feu, et met dessous force bois, parce que plus
tt l'huile bouillira, plus tt elle aura excut ce qui doit contribuer
au salut commun de la maison, qui ne demande pas de retardement. L'huile
bout enfin; elle prend la chaudire, et elle va verser dans chaque vase
assez d'huile bouillante, depuis le premier jusqu'au dernier, pour les
touffer et leur ter la vie, comme elle la leur ta.

Cette action, digne du courage de Morgiane, excute sans bruit, comme
elle l'avait projet, elle revient dans la cuisine avec la chaudire
vide, et ferme la porte. Elle teint le grand feu qu'elle avait allum,
et n'en laisse qu'autant qu'il en faut pour achever de faire cuire le
pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe, et elle
demeure dans un grand silence, rsolue de ne pas se coucher qu'elle
n'et observ ce qui arriverait, par une fentre de la cuisine qui
donnait sur la cour, autant que l'obscurit de la nuit pouvait le
permettre.

Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait, quand
le capitaine des voleurs s'veilla. Il se lve; il regarde par la
fentre qu'il ouvre; et comme il n'aperoit aucune lumire et qu'il voit
rgner un grand repos et un profond silence dans la maison, il donne le
signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombrent sur les
vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux
oreilles. Il coute, et n'entend ni n'aperoit rien qui lui fasse
connatre que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet: il
jette des petites pierres une seconde et une troisime fois. Elles
tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le
moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend
dans la cour tout alarm, avec le moins de bruit qu'il lui est possible;
il approche de mme du premier vase, et quand il veut demander au
voleur, qu'il croit vivant, s'il dort, il sent une odeur d'huile chaude
et de brl, qui s'exhale du vase, par o il connat que son entreprise
contre Ali Baba, pour lui ter la vie et piller sa maison, et pour
emporter, s'il pouvait, l'or qu'il avait enlev  sa communaut, tait
choue. Il passe au vase qui suivait, et  tous les autres l'un aprs
l'autre, et il trouve que ses gens avaient pri tous par le mme sort;
et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apport plein,
il connut la manire dont on s'y tait pris pour le priver du secours
qu'il en attendait. Au dsespoir d'avoir manqu son coup, il enfila la
porte du jardin d'Ali Baba, qui donnait dans la cour, et de jardin en
jardin, en passant par-dessus les murs, il se sauva.

Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et qu'elle ne vit pas revenir le
capitaine des voleurs, aprs avoir attendu quelque temps, elle ne douta
pas du parti qu'il avait pris, plutt que de chercher  se sauver par la
porte de la maison, qui tait ferme  double tour. Satisfaite et dans
une grande joie d'avoir si bien russi  mettre toute la maison en
sret, elle se coucha enfin, et elle s'endormit.

Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son
esclave, sans rien savoir de l'vnement tonnant qui tait arriv chez
lui pendant qu'il dormait, au sujet duquel Morgiane n'avait pas jug 
propos de l'veiller, avec d'autant plus de raison, qu'elle n'avait pas
de temps  perdre dans le temps du danger, et qu'il tait inutile de
troubler son repos, aprs qu'elle l'eut dtourn.

En revenant des bains, et en rentrant chez lui, que le soleil tait
lev, Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur
place, et que le marchand ne se ft pas rendu au march avec ses mulets,
qu'il en demanda la raison  Morgiane qui lui tait venue ouvrir, et qui
avait laiss toutes choses dans l'tat o il les voyait, pour lui en
donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait
fait pour sa conservation.

Mon bon matre, dit Morgiane en rpondant  Ali Baba, Dieu vous
conserve, vous et toute votre maison! Vous apprendrez mieux ce que vous
dsirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai  vous faire voir:
prenez la peine de venir avec moi.

Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut ferm la porte, elle le mena au
premier vase: Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de
l'huile.

Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase, il se retira
en arrire, tout effray, avec un grand cri.

Ne craignez rien, lui dit Morgiane, l'homme que vous voyez ne vous fera
pas de mal; il en a fait, mais il n'est plus en tat d'en faire, ni 
vous, ni  personne: il n'a plus de vie.

Morgiane, s'cria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire
voir? Explique-le-moi.

Je vous l'expliquerai, dit Morgiane; mais modrez votre tonnement et
n'veillez pas la curiosit des voisins d'avoir connaissance d'une chose
qu'il est trs-important que vous teniez cache. Voyons auparavant tous
les autres vases.

Ali Baba regarda dans les autres vases l'un aprs l'autre, depuis le
premier jusqu'au dernier o il y avait de l'huile, dont il remarqua que
l'huile tait notablement diminue; et quand il eut fait, il demeura
comme immobile, tantt en jetant les yeux sur les vases, tantt en
regardant Morgiane, sans dire mot, tant sa surprise tait grande. A la
fin, comme si la parole lui ft revenue: Et le marchand, demanda-t-il,
qu'est-il devenu?

Le marchand, rpondit Morgiane, est aussi peu marchand que je suis
marchande. Je vous dirai aussi qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais
vous apprendrez toute l'histoire plus commodment dans votre chambre,
car il est temps, pour le bien de votre sant, que vous preniez un
bouillon aprs tre sorti du bain.

Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla  la
cuisine prendre le bouillon: elle le lui apporta et avant de le prendre,
Ali Baba lui dit: Commence toujours  satisfaire l'impatience o je
suis, et raconte-moi une histoire si trange, avec toutes ses
circonstances.

Quand Morgiane eut achev son rcit, Ali Baba, pntr de la grande
obligation qu'il lui avait, lui dit: Je ne mourrai pas que je ne t'aie
rcompense comme tu le mrites. Je te dois la vie; et pour commencer 
t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la libert ds 
prsent, en attendant que j'y mette le comble de la manire que je me le
propose. Je suis persuad avec toi que les quarante voleurs m'ont dress
ces embches. Dieu m'a dlivr par ton moyen. J'espre qu'il continuera
de me prserver de leur mchancet, et qu'en achevant de la dtourner de
dessus ma tte, il dlivrera le monde de leur perscution et de leur
engeance maudite. Ce que nous avons  faire, c'est d'enterrer
incessamment les corps de cette peste du genre humain, avec un si grand
secret, que personne ne puisse rien souponner de leur destine; et
c'est  quoi je vais travailler avec Abdalla.

Le jardin d'Ali Baba tait d'une grande longueur, termin par de grands
arbres. Sans diffrer, il alla sous ces arbres avec son esclave creuser
une fosse longue et large  proportion des corps qu'ils avaient  y
enterrer. Le terrain tait ais  remuer, et ils ne mirent pas un long
temps  l'achever. Ils tirrent les corps hors des vases, et ils mirent
 part les armes dont les voleurs s'taient munis. Ils transportrent
ces corps au bout du jardin, et ils les arrangrent dans la fosse; et
aprs les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tire, ils
dispersrent ce qui en restait aux environs, de manire que le terrain
part gal comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases
 l'huile et les armes; et quant aux mulets, dont il n'avait pas besoin
pour lors, il les envoya au march  diffrentes fois, o il les fit
vendre par son esclave.

Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ter  la
connaissance du public par quel moyen il tait devenu riche en peu de
temps, le capitaine des quarante voleurs tait retourn  la fort avec
une mortification inconcevable; et dans l'agitation, ou plutt dans la
confusion o il tait d'un succs si malheureux et si contraire  ce
qu'il s'tait promis, il tait rentr dans la grotte, sans avoir pu
s'arrter  aucune rsolution, dans le chemin, sur ce qu'il devait faire
ou ne pas faire  Ali Baba.

La solitude o il se trouva dans cette sombre demeure lui parut
affreuse. Braves gens, s'cria-t-il, compagnons de mes veilles, de mes
courses et de mes travaux, o tes-vous? que puis-je faire sans vous?
Vous avais-je assembls et choisis pour vous voir prir tous  la fois
par une destine si fatale et si indigne de votre courage! Je vous
regretterais moins si vous tiez morts le sabre  la main, en vaillants
hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous?
Et quand je le voudrais, pourrais-je l'entreprendre, et ne pas exposer
tant d'or, tant d'argent, tant de richesses  la proie de celui qui
s'est dj enrichi d'une partie? Je ne puis et je ne dois y songer,
qu'auparavant je ne lui aie t la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un
secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aurai pourvu de la
sorte  ce que ce trsor ne soit plus expos au pillage, je travaillerai
 faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans matre
aprs moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la
postrit.

Cette rsolution prise, il ne fut pas embarrass  chercher les moyens
de l'excuter; et alors, plein d'esprance et l'esprit tranquille, il
s'endormit, et il passa la nuit assez paisiblement.

Le lendemain, le capitaine des voleurs, veill de grand matin, comme il
se l'tait propos, prit un habit fort propre, conformment au dessein
qu'il avait mdit, et il vint  la ville, o il prit un logement dans
un khan; et comme il s'attendait que ce qui s'tait pass chez Ali Baba
pouvait avoir fait de l'clat, il demanda au concierge, par manire
d'entretien, s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur
quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importait
de savoir. Il jugea de l que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si
grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance
qu'il avait du trsor, et du moyen d'y entrer, ft divulgue, et de ce
qu'il n'ignorait pas que c'tait pour ce sujet qu'on en voulait  sa
vie. Cela l'anima davantage  ne rien ngliger pour se dfaire de lui
par la mme voie du secret.

Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour
transporter  son logement plusieurs sortes de riches toffes et de
toiles fines, en faisant plusieurs voyages  la fort avec les
prcautions ncessaires pour cacher le lieu o il les allait prendre.
Pour dbiter ces marchandises, quand il en eut amass ce qu'il avait
jug  propos, il chercha une boutique. Il en trouva une; et aprs
l'avoir prise  louage du propritaire, il la garnit, et il s'y
tablit. La boutique qui se trouva vis--vis de la sienne tait celle
qui avait appartenu  Cassim, et qui tait occupe par le fils d'Ali
Baba il n'y avait pas longtemps.

Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme
nouveau venu, ne manqua pas de faire civilit aux marchands ses voisins,
selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba tait jeune, bien fait,
qu'il ne manquait pas d'esprit, et qu'il avait occasion plus souvent de
lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut
bientt fait amiti avec lui. Il s'attacha mme  le cultiver plus
fortement et plus assidment, quand, trois ou quatre jours aprs son
tablissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui
s'arrta  s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de
temps en temps, et qu'il eut appris du fils, aprs qu'Ali Baba l'eut
quitt, que c'tait son pre. Il augmenta ses empressements auprs de
lui; il le caressa, il lui fit de petits prsents, et le rgala mme, et
il lui donna plusieurs fois  manger.

Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation  Cogia
Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il tait log troitement, et
il n'avait pas la mme commodit que lui pour le rgaler comme il le
souhaitait. Il parla de son dessein  Ali Baba son pre, en lui faisant
remarquer qu'il ne serait pas sant qu'il demeurt plus longtemps sans
reconnatre les honntets de Cogia Houssain.

Ali Baba se chargea du rgal avec plaisir. Mon fils, dit-il, il est
demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia
Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermes, faites avec
lui une partie de promenade pour l'aprs-dne, et en revenant faites en
sorte que vous le fassiez passer par chez moi, et que vous le fassiez
entrer. Il sera mieux que la chose se passe de la sorte, que si vous
l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner  Morgiane de faire le
souper et de le tenir prt.

Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvrent
l'aprs-dne au rendez-vous qu'ils s'taient donn, et ils firent leur
promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affect de faire
passer Cogia Houssain par la rue o demeurait son pre, quand ils furent
arrivs devant la porte de la maison, il l'arrta, et en frappant:
C'est, lui dit-il, la maison de mon pre, lequel, sur le rcit que je
lui ai fait de l'amiti dont vous m'honorez, m'a charg de lui procurer
l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir 
tous les autres dont je vous suis redevable.

Quoique Cogia Houssain ft arriv au but qu'il s'tait propos, qui
tait d'avoir entre chez Ali Baba, et de lui ter la vie, sans hasarder
la sienne, en ne faisant pas d'clat, il ne laissa pas nanmoins de
s'excuser, et de faire semblant de prendre cong du fils; mais l'esclave
d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et
en entrant le premier, il le tira, et le fora en quelque manire
d'entrer comme malgr lui.

Ali Baba reut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon
accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bonts qu'il avait
pour son fils. L'obligation qu'il vous en a, et que je vous en ai
moi-mme, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune
homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne ddaignez pas
de contribuer  le former.

Cogia Houssain rendit compliment pour compliment  Ali Baba, en lui
assurant que si son fils n'avait pas encore acquis l'exprience de
certains vieillards, il avait un bon sens qui lui tenait lieu de
l'exprience d'une infinit d'autres.

Aprs un entretien de peu de dure sur d'autres sujets indiffrents,
Cogia Houssain voulut prendre cong. Ali Baba l'arrta. Seigneur,
dit-il, o voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de
souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup
au-dessous de ce que vous mritez; mais, tel qu'il est, j'espre que
vous l'agrerez d'aussi bon coeur que j'ai intention de vous le donner.

Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis trs-persuad de votre
bon coeur; et si je vous demande en grce de ne pas trouver mauvais que
je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je
vous supplie de croire que je ne le fais ni par mpris, ni par
incivilit, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si
elle vous tait connue.

Et quelle peut tre cette raison, seigneur? reprit Ali Baba. Peut-on
vous la demander? Je puis la dire, rpliqua Cogia Houssain: c'est que je
ne mange ni viande ni ragot o il y ait du sel; jugez vous-mme de la
contenance que je ferais  votre table. Si vous n'avez que cette raison,
insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous
possder  souper,  moins que vous ne le vouliez autrement.
Premirement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi;
et quant  la viande et aux ragots, je vous promets qu'il n'y en aura
pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi
faites-moi la grce de demeurer, je reviens  vous dans un moment.

Ali Baba alla  la cuisine, et il ordonna  Morgiane de ne pas mettre de
sel sur la viande qu'elle avait  servir, et de prparer promptement
deux ou trois ragots, entre ceux qu'il lui avait commands, o il n'y
et pas de sel.

Morgiane, qui tait prte  servir, ne put s'empcher de tmoigner son
mcontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer  Ali Baba. Qui
est donc, dit-elle, cet homme si difficile, qui ne mange pas de sel?
Votre souper ne sera plus bon  manger si je le sers plus tard.

Ne te fche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnte homme. Fais
ce que je te dis.

Morgiane obit, mais  contre-coeur, et elle eut la curiosit de
connatre cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achev,
et qu'Abdalla eut prpar la table, elle l'aida  porter les plats. En
regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d'abord pour le capitaine des
voleurs, malgr son dguisement; et en l'examinant avec attention, elle
aperut qu'il avait un poignard cach sous son habit. Je ne m'tonne
plus, dit-elle en elle-mme, que le sclrat ne veuille pas manger de
sel avec mon matre; c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner;
mais je l'en empcherai.

Quand Morgiane eut achev de servir ou de faire servir par Abdalla, elle
prit le temps pendant que l'on soupait, et fit les prparatifs
ncessaires pour l'excution d'un coup des plus hardis; et elle venait
d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il tait temps de servir le
fruit. Elle porta le fruit; et ds qu'Abdalla eut enlev ce qui tait
sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa prs d'Ali Baba une
petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en
sortant elle emmena Abdalla avec elle, comme pour aller souper ensemble,
et donner  Ali Baba, selon sa coutume, la libert de s'entretenir et de
se rjouir agrablement avec son hte, et de le faire bien boire.

Alors le faux Cogia Houssain, ou plutt le capitaine des quarante
voleurs, crut que l'occasion favorable pour ter la vie  Ali Baba tait
venue. Je vais, dit-il en lui-mme, faire enivrer le pre et le fils; et
le fils,  qui je veux bien donner la vie, ne m'empchera pas d'enfoncer
le poignard dans le coeur du pre; et je me sauverai par le jardin,
comme je l'ai dj fait, pendant que la cuisinire et l'esclave
n'auront pas encore achev de souper ou seront endormis dans la cuisine.

Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pntr dans l'intention du faux
Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir  l'excution de sa
mchancet. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une
coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent dor, o elle
attacha un poignard, dont la gane et le poignard taient de mme mtal;
et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand
elle se fut dguise de la sorte, elle dit  Abdalla: Prends ton tambour
de basque, et allons donner  l'hte de notre matre et ami de son fils,
le divertissement que nous lui donnons quelquefois.

Abdalla prend le tambour de basque: il commence  en jouer en marchant
devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant aprs
lui, fait une profonde rvrence d'un air dlibr et  se faire
regarder, comme demandant la permission de montrer ce qu'elle savait
faire.

Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le
tambour de basque.

Entre Morgiane, entre, dit Ali Baba: Cogia Houssain jugera de quoi tu es
capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il
 Cogia Houssain, en se tournant de son ct, ne croyez pas que je me
mette en dpense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez
moi, et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinire qui me le
donnent. J'espre que vous ne le trouverez pas dsagrable.

Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dt ajouter ce
divertissement au souper qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne
pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouve. Au cas
que cela arrivt, il se consola par l'esprance de la retrouver en
continuant de mnager l'amiti du pre et du fils. Ainsi, quoiqu'il
et mieux aim qu'Ali Baba et bien voulu ne le lui pas donner, il
fit semblant nanmoins de lui en avoir obligation, et il tmoigna que ce
qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi.

[Illustration: Morgiane poignarde Cogia Houssain.]

Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cess de parler,
il recommena  toucher son tambour de basque et l'accompagna de sa voix
sur un air  danser; et Morgiane, qui ne le cdait  aucun danseur ou
danseuse de profession, dansa d'une manire  se faire admirer, mais le
faux Cogia Houssain n'y donnait pas la moindre attention.

Aprs avoir dans plusieurs danses avec le mme agrment et de la mme
force, elle tira enfin son poignard; et en le tenant  la main, elle en
dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures diffrentes,
par les mouvements lgers, par les sauts surprenants, et par les efforts
merveilleux dont elle les accompagna, tantt en prsentant le poignard
en avant, comme pour frapper, tantt en faisant semblant de s'en frapper
elle-mme.

Comme hors d'haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains
d'Abdalla, de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite,
elle alla prsenter le tambour de basque par le creux  Ali Baba, 
l'imitation des danseurs et danseuses de profession, qui en usent ainsi
pour solliciter la libralit de leurs spectateurs.

Ali Baba jeta une pice d'or dans le tambour de basque de Morgiane.
Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba, qui suivit l'exemple de
son pre. Cogia Houssain, qui vit qu'elle allait venir aussi  lui,
avait dj tir la bourse de son sein pour lui faire son prsent, et il
y mettait la main, dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de
sa fermet et de sa rsolution, lui enfona le poignard au milieu du
coeur, si avant qu'elle ne le retira qu'aprs lui avoir t la vie.

Ali Baba et son fils, pouvants de cette action, poussrent un grand
cri: Ah! malheureuse! s'cria Ali Baba, qu'as-tu fait? Est-ce pour nous
perdre, moi et ma famille?

Ce n'est pas pour vous perdre, rpondit Morgiane: je l'ai fait pour
votre conservation.

Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain, et en montrant  Ali Baba
le poignard dont il tait arm: Voyez, dit-elle,  quel fier ennemi vous
aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnatrez le
faux marchand d'huile, et le capitaine des quarante voleurs. Ne
considrez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous?
en voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux?
Avant que je l'eusse vu, le soupon m'en tait venu, du moment que vous
m'avez fait connatre que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et mon
soupon n'tait pas mal fond.

Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait  Morgiane de
lui avoir conserv la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane,
dit-il, je t'ai donn la libert, et alors je t'ai promis que ma
reconnaissance n'en resterait pas l, et que bientt j'y mettrais le
comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en
s'adressant  son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez
bon fils pour ne pas trouver trange que je vous donne Morgiane pour
femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que
moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherch votre amiti que
dans le dessein de mieux russir  m'arracher la vie par trahison; et
s'il y et russi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous et sacrifi
aussi  sa vengeance. Considrez de plus qu'en pousant Morgiane, vous
pousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la
vtre jusqu' la fin de vos jours.

Le fils, bien loin de tmoigner aucun mcontentement, marqua qu'il
consentait  ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas
dsobir  son pre, mais aussi parce qu'il y tait port par sa propre
inclination.

On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba  enterrer le corps du
capitaine auprs de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si
secrtement, qu'on n'en eut connaissance qu'aprs de longues annes,
lorsque personne ne se trouvait plus intress dans la publication de
cette histoire mmorable.

Peu de jours aprs, Ali Baba clbra les noces de son fils et de
Morgiane avec grande solennit, et par un festin somptueux, accompagn
de danses, de spectacles et des divertissements accoutums, et il eut la
satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invits,
sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs
n'ignoraient pas les qualits de Morgiane, le lourent hautement de sa
gnrosit et de son bon coeur.

Aprs le mariage, Ali Baba, qui s'tait abstenu de retourner  la grotte
depuis qu'il en avait tir et rapport le corps de son frre Cassim sur
un de ses trois nes, avec l'or dont il les avait chargs, par la
crainte de les y trouver ou d'y tre surpris, s'en abstint encore aprs
la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce
qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui tait pas
connu, taient encore vivants.

Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'tait fait aucune
entreprise pour l'inquiter, la curiosit le prit d'y faire un voyage,
en prenant les prcautions ncessaires pour sa sret. Il monta 
cheval, et quand il fut arriv prs de la grotte, il prit un bon augure
de ce qu'il n'aperut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit
pied  terre; il attacha son cheval, et, en se prsentant devant la
porte, il pronona ces paroles: Ssame, ouvre-toi, qu'il n'avait pas
oublies. La porte s'ouvrit; il entra, et l'tat o il trouva toutes
choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y tait entr depuis
environ le temps que le faux Cogia Houssain tait venu lever boutique
dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs tait
entirement dissipe et extermine depuis ce temps-l, et ne douta plus
qu'il ne ft le seul au monde qui et le secret de faire ouvrir la
grotte, et que le trsor qu'elle enfermait tait  sa disposition. Il
s'tait muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en
put porter, et il revint  la ville.

Depuis ce temps-l, Ali Baba, son fils, qu'il mena  la grotte, et  qui
il enseigna le secret pour y entrer, et aprs eux leur postrit, 
laquelle ils tirent passer le mme secret, en profitant de leur fortune
avec modration, vcurent dans une grande splendeur, et honors des
premires dignits de la ville.

Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en
recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et
lui dit:

Roi du monde, puissant monarque de ce sicle! ton esclave t'a racont
pendant mille et une nuits des contes agrables et amusants, des
histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et
persistes-tu toujours dans ton ancienne rsolution? C'est assez, dit le
sultan des Indes; qu'on lui coupe la tte, car ses dernires histoires
surtout m'ont caus un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe 
la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait
rendu mre Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient dur
ses rcits. L'un de ces enfants commenait  marcher seul, le second
marchait  la lisire, et le troisime tait encore suspendu au sein de
la nourrice. Elle prsenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta
de nouveau  ses genoux.

Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la
vie pour l'amour d'eux, et non  cause de mes histoires; car si tu les
prives de leur mre, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne
peut avoir pour eux le coeur d'une mre. En disant ces mots, elle pressa
ses enfants contre son sein, et rpandit un torrent de larmes.

Le sultan, mu jusqu'aux larmes par ce spectacle, embrassa ses enfants,
et dit: Par le Dieu misricordieux! Scheherazade, je te pardonne pour
l'amour de ces enfants, car je vois que tu es une bonne mre. Je te
pardonne! Dieu m'en est tmoin!

Scheherazade lui baisa les pieds, et fut transporte de joie. Que Dieu,
dit-elle, prolonge tes jours, et t'accorde une puissance et une flicit
sans fin!

La joie se rpandit aussitt dans tout le palais. Cette mille et unime
nuit fut une nuit  jamais mmorable; elle se passa au milieu des
rjouissances et d'une allgresse universelle.

Le lendemain le roi convoqua un grand divan, et revtit d'une magnifique
robe d'honneur le vizir, pre de Scheherazade. Puisse le ciel, lui
dit-il, rcompenser le service que tu as rendu  l'empire et  ma propre
personne, en mettant un terme  mon courroux contre les filles de mes
sujets! Ta fille, qui m'a rendu pre de trois enfants, est mon pouse!

Il ordonna ensuite d'illuminer toute la ville et de faire des
rjouissances publiques. Les tambours battirent, les trompettes
sonnrent, les bouffons s'tablirent sur les places publiques pour
amuser le peuple par leurs jeux. Ces ftes durrent trente jours,
pendant lesquels tout le monde fut admis aux festins de la cour. Le roi
combla les grands de prsents magnifiques, et fit distribuer de
nombreuses aumnes aux pauvres. Il rgna heureux encore de longues
annes, jusqu'au jour o il fut surpris par la mort, qui met un terme 
toutes les flicits de ce monde.


FIN.




TABLE

Les mille et une Nuits                                                    1

Le Marchand et le Gnie                                                   7

Histoire du premier Vieillard et de la Biche                             14

Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs                    21

Histoire du Pcheur                                                      27

Histoire du jeune Roi des les Noires                                    46

Histoire de trois Calenders, fils de Roi, et de cinq dames de Bagdad     61

Histoire du premier Calender, fils de roi                                85

Histoire du second Calender, fils de roi                                 94

Histoire du troisime Calender, fils de roi                             120

Histoire de Zobide                                                     148

Histoire de Sindbad le marin                                            170

Premier voyage de Sindbad le marin                                      174

Second voyage de Sindbad le marin                                       180

Troisime voyage de Sindbad le marin                                    186

Quatrime voyage de Sindbad le marin                                    197

Cinquime voyage de Sindbad le marin                                    208

Sixime voyage de Sindbad le marin                                      215

Septime et dernier voyage de Sindbad le marin                          225

Histoire du petit Bossu                                                 234

Histoire raconte par le pourvoyeur du sultan de Casgar                 244

Histoire que raconta le Tailleur                                        261

Histoire du Barbier                                                     280

Histoire d'Aladdin ou la Lampe merveilleuse                             287

Histoire d'Ali-Baba et de quarante voleurs extermins par une esclave   395


PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.





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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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