Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by Pierre Corneille

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Title: Oeuvres de P. Corneille, Tome III

Author: Pierre Corneille

Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux

Release Date: May 1, 2011 [EBook #36011]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  Les vers sont en principe numrots toutes les 5 lignes, les
  numros omis dans l'original sont galement omis dans cette
  version.




    LES

    GRANDS CRIVAINS

    DE LA FRANCE

    NOUVELLES DITIONS

    PUBLIES SOUS LA DIRECTION

    DE M. AD. REGNIER

    Membre de l'Institut




    OEUVRES
    DE
    P. CORNEILLE

    TOME III




    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

    Rue de Fleurus, 9




    OEUVRES
    DE
    P. CORNEILLE

    NOUVELLE DITION

    REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
    ET LES AUTOGRAPHES

    ET AUGMENTE

    de morceaux indits, des variantes, de notices, de notes, d'un
    lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
    fac-simile, etc.

    PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

    TOME TROISIME

    PARIS
    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
    BOULEVARD SAINT-GERMAIN

    1862




    LE CID

    TRAGDIE

    1636




NOTICE.


Ce fut en quelque sorte  M. de Chalon que le public est redevable du
Cid, dit Beauchamps dans ses _Recherches sur les thtres de
France_[1]. Voici comme le P. de Tournemine m'a cont la chose: M. de
Chalon, secrtaire des commandements de la Reine mre, avoit quitt la
cour et s'toit retir  Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que
flattoit le succs de ses premires pices, le vint voir: Monsieur,
lui dit-il (_lui dit M. de Chalon_), aprs l'avoir lou sur son esprit
et ses talents, le genre de comique que vous embrassez ne peut vous
procurer qu'une gloire passagre. Vous trouverez dans les Espagnols
des sujets qui, traits dans notre got par des mains comme les
vtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue, elle est
aise; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et jusqu' ce que
vous soyez en tat de lire par vous-mme, de vous traduire quelques
endroits de Guillem de Castro.

Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de M. de Chalon
fut bien dpasse; mais en tout il faut un apprentissage: celui de
Corneille fut fort trange. C'est sous l'aspect fantasque du capitan
Matamore de _l'Illusion_ que le caractre espagnol lui apparut
d'abord; toutefois, en traant cette esquisse bouffonne, il
entrevoyait dj confusment les nobles images de Chimne et de
Rodrigue[2].

Du reste, Corneille ne crut pas devoir se prparer par de longues
recherches  traiter cet admirable sujet. _Las Mocedades del Cid_[3]
de Guillem de Castro lui servirent seulement de point de dpart, et
il ne parcourut les romances que pour y puiser des inspirations
gnrales. Ces rapides tudes, fcondes par le gnie le plus tragique
qui et jusqu'alors paru sur notre scne, produisirent un
chef-d'oeuvre que toutes les littratures nous envirent. M.
Corneille, dit Fontenelle[4], avoit dans son cabinet cette pice
traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la
turque: elle toit en allemand, en anglois, en flamand; et, par une
exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle toit en
italien, et ce qui est plus tonnant, en espagnol: les Espagnols
avoient bien voulu copier eux-mmes une copie dont l'original leur
appartenoit.

Cette pice espagnole imite de celle de Corneille n'est autre, selon
toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitul: _el Honrador de
su padre_. De cette imitation Voltaire voulut faire l'ouvrage
original, celui o Guillem de Castro lui-mme avait puis le sujet de
sa pice. En 1764, dans la premire dition de son commentaire, il ne
s'tait pas encore avis de cette dcouverte; mais le 1er aot de la
mme anne il publia dans la _Gazette littraire_[5] des _Anecdotes
sur le Cid_ qui commencent ainsi:

  Nous avions toujours cru que _le Cid_ de Guillem de Castro tait
  la seule tragdie que les Espagnols eussent donne sur ce sujet
  intressant; cependant il y avait encore un autre _Cid_, qui avait
  t reprsent sur le thtre de Madrid avec autant de succs que
  celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista Diamante, et la
  pice est intitule: _Comedia famosa del Cid honrador de su
  padre...._ Pour le Cid _honorateur de son pre_, on la croit
  antrieure  celle de Guillem de Castro de quelques annes. Cet
  ouvrage est trs-rare, et il n'y en a peut-tre pas aujourd'hui
  trois exemplaires en Europe.

C'est l une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine  demeurer. Il y
revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle dition de son
commentaire. On dirait qu'il cherche  se faire illusion  lui-mme;
il se paye de raisons dtestables comme les gens d'esprit en trouvent
toujours pour se persuader de ce qui leur plat.

Accepte sans examen par la Harpe, l'assertion du matre fut bientt
considre comme un fait incontestable; mais elle ne pouvait rsister
 une tude un peu attentive. Angliviel de la Beaumelle prsenta, en
1823, dans les _Chefs-d'oeuvre des thtres trangers_, la pice de
Diamante comme une traduction du _Cid_ de Corneille[6]; le 11 avril
1841 un article de Gnin, publi dans _le National_, justifia plus
compltement encore notre pote, et M. de Puibusque soutint la mme
thse dans son _Histoire compare des littratures espagnole et
franaise_. Enfin, dans un excellent travail, que nous aurons plus
d'une fois l'occasion de citer et qui est intitul: _Anecdotes sur
Pierre Corneille, ou Examen de quelques plagiats qui lui sont
gnralement imputs par ses divers commentateurs franais et en
particulier par Voltaire_, M. Viguier a dmontr de la manire la plus
vidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de Diamante,
que ce pote n'a t en gnral que le traducteur fort exact, et mme
assez plat, de notre illustre tragique; et l'anne dernire M.
Hippolyte Lucas a mis tout le monde  mme de consulter les pices du
procs, en traduisant dans ses _Documents relatifs  l'histoire du
Cid_ la pice de Guillem de Castro et celle de Diamante. La question
semblait donc rsolue; toutefois elle ne l'tait encore que par des
arguments d'un ordre purement littraire, qui laissent toujours
subsister quelque doute dans l'esprit de certaines personnes.

Un article de M. Antoine de Latour, intitul _Pierre Corneille et
Jean-Baptiste Diamante_, qui a paru dans _le Correspondant_ le 25 juin
1861, et qui vient d'tre reproduit dans un volume intitul _l'Espagne
religieuse et littraire_ (p. 113-134), est venu offrir aux plus
obstins des documents d'une irrsistible vidence, des preuves
matrielles. Un pharmacien espagnol, qui a renonc  sa profession
pour s'adonner sans partage  l'tude de la bibliographie et de la
littrature de son pays, don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado,
a publi aux frais de l'tat un _Catalogue bibliographique et
biographique de l'ancien thtre espagnol depuis son origine jusqu'au
milieu du dix-huitime sicle_. On y trouve la notice suivante:

Juan-Bautista Diamante, un des plus fconds et des plus renomms
potes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moiti du
dix-septime sicle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut
la fixer avec assez de vraisemblance entre 1630 et 1640. Notre pote
commena  travailler pour le thtre vers 1657. Il est possible que
son premier ouvrage ait t _el Honrador de su padre_, qui parut
imprim dans la premire partie d'un recueil de comdies de divers
auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beauts de
premier ordre, au travers de ses nombreuses irrgularits. Diamante
avait sous les yeux, en crivant cette pice, _las Mocedades del Cid_,
de Guillem de Castro, et l'imitation qui en a t faite par Corneille,
et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon.

Aprs avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa de faire
demander  don Cayetano Alberto de la Barrera quelques communications
au sujet des documents d'aprs lesquels il l'avait rdig; bientt le
savant bibliographe fit parvenir  notre compatriote la rponse
suivante:

  Votre question ne pouvait venir plus  propos. Juste au moment o
  elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista
  Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe  extraire les
  pices d'un procs qui lui fut intent en 1648 et qui vient
  d'chapper par bonheur au sort qui le menaait, car on allait en
  faire des paquets. Les faits intressants que j'en ai tirs me
  sont arrivs trop tard de quelques jours pour pouvoir tre insrs
  dans le dernier appendice ou supplment de mon ouvrage. Je m'tais
  servi, pour crire l'article qui le concerne, des faits qui se
  trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux
  que j'ai pu moi-mme trouver ailleurs. Voyant que, ds 1658, il
  prenait dj le titre de licenci, comme cela rsulte du manuscrit
  autographe de sa comdie _el Veneno para si_, qui existe dans la
  bibliothque de M. le duc d'Osuna, j'ai calcul que sa naissance
  pouvait avoir eu lieu de 1630  1640; je ne m'tais tromp que de
  quatre ans: il tait n  Madrid en 1626. C'est ce qui rsulte
  d'un interrogatoire sign de sa main et dont l'original fait
  partie du procs que j'ai sous les yeux.

A cette lettre tait jointe une copie de ce document que M. Antoine de
Latour traduit ainsi: En la ville de Alcala de Hnars, le vingtime
jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur
recteur, moi, notaire, je me prsentai  la prison des tudiants de
cette universit, en laquelle je fis comparatre devant moi don
Juan-Bautista Diamante, colier en ladite universit et dtenu dans la
susdite prison, de qui je reus le serment devant Dieu et sur une
croix qu'il promettait de dire la vrit, et lui demandai ce qui suit:

Lui ayant demand comment il se nomme, quel ge il a, quelle est sa
condition et o il est n;

A quoi il rpond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, qu'il est
tudiant de cette universit et sous-diacre, qu'il est n dans la
ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans,  quelque chose prs.

Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et se demande si
le Diamante qui figure au procs de 1648 est bien celui que nous
connaissons comme auteur dramatique. Aussitt nouvelle demande
d'claircissements et nouvelle lettre de don Cayetano Alberto de la
Barrera.

J'eus le mme doute qui vous est venu, rpondit-il, quand j'examinai
ces documents, mais toute incertitude disparut bientt. L'identit de
Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prtre en 1656, et de
Diamante, crivain dramatique, me fut dmontre jusqu' l'vidence par
cette double observation: d'une part, que Barbosa Machado dclare
expressment que le pote tait fils de Jacome Diamante, Espagnol, et
d'une mre portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause
tait bien le fils de Jacome Diamante et de sa premire femme,
Magdalena de Acosta (nom portugais _da Costa_), comme il ressort de
nombreux documents qui figurent au procs, et en particulier d'une
ptition signe par Jacome lui-mme.

Voil certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est
maintenant permis  personne de rvoquer en doute la sincrit de
Corneille, lorsqu'il dclare n'avoir eu d'autre guide que Guillem de
Castro.

Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on voudrait
avoir les dtails les plus prcis sur ce premier chef-d'oeuvre de
Corneille, et l'on ignore jusqu' la date de sa reprsentation. Les
frres Parfait se contentent de placer cet ouvrage le dernier parmi
ceux de 1636, et c'est seulement  l'occasion de _Cinna_ qu'ils nous
disent: _Le Cid_ fut reprsent vers la fin de novembre 1636[7].

L'immense supriorit de cette pice sur toutes celles qui l'avaient
prcde n'chappa point  Mondory; il ne ngligea rien pour que le
jeu des acteurs, la beaut des costumes, l'exactitude de la mise en
scne fussent dignes de l'oeuvre: aussi le succs fut-il attribu
uniquement aux comdiens par les ennemis de notre pote; mais leurs
accusations injustes renferment sur les premires reprsentations
certains renseignements utiles  recueillir.

Si votre potique et _jeune ferveur_, dit Mairet[8] en se servant 
dessein d'une expression employe dans _le Cid_[9] et critique par
Scudry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journes sous la
presse, comme vous tes fort ingnieux, il falloit trouver invention
d'y faire mettre aussi, tout du moins en taille-douce, les gestes, le
ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui
les ont si bien reprsentes, puisque vous pouviez juger qu'ils
faisoient la meilleure partie de la beaut de votre ouvrage, et que
c'est proprement du _Cid_ et des pices de cette nature que M. de
Balzac a voulu parler en la dernire de ses dernires lettres, quand
il a dit du Roscius Auvergnac[10], que si les vers ont quelque
souverain bien, c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont
plus obligs  celui qui les dit qu' celui qui les a faits, et bref
qu'il en est le second et le meilleur pre, d'autant que par une
favorable adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur
naissance[11]. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous
ne le savez dj, que Rodrigue et Chimne tiendroient possible encore
assez bonne mine entre les flambeaux du thtre des Marais, s'ils
n'eussent point eu l'effronterie de venir taler leur blanc d'Espagne
au grand jour de la Galerie du Palais[12].

Dans un autre libelle, imprim  la suite de celui que nous venons de
citer[13], la nouvelle pice de Corneille est encore attaque de la
mme manire: Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et
la bont des acteurs, tant  la bien reprsenter qu' la faire valoir
par d'autres inventions trangres, que le Sr de Mondory n'entend
gure moins bien que son mtier, ont t les plus riches ornements du
_Cid_ et les premires causes de sa fausse rputation. Ce dernier
passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de
l'habilet de Mondory pour la mise en scne, de son got dans la
disposition des dcorations et le choix des costumes? je ne le pense
pas; ces qualits, quoique ne faisant point ncessairement partie de
l'art du comdien, sont loin toutefois d'y tre trangres. Je serais
plutt tent de croire qu'il est question ici de l'adresse avec
laquelle Mondory, dans un temps o la presse priodique,  peine ne,
ne s'occupait point de questions littraires, savait intresser les
esprits dlicats aux ouvrages importants qu'il faisait reprsenter,
et,  l'aide de nouvelles adroitement rpandues, assurait aux
reprsentations plus d'clat et de solennit.

Nous en avons un tmoignage dans une lettre adresse le 18 janvier
1637, par le clbre acteur,  Balzac, avec qui il parat avoir t
en correspondance suivie[14]. Ce prcieux document, qui nous a t
conserv dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir,
un vritable compte rendu du _Cid_[15]:

  Je vous souhaiterois ici, pour y goter, entre autres plaisirs,
  celui des belles comdies qu'on y reprsente, et particulirement
  d'un _Cid_ qui a charm tout Paris. Il est si beau qu'il a donn
  de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a mme
  plusieurs fois clat au thtre public. On a vu seoir en corps
  aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la
  Chambre dore et sur le sige des fleurs de lis[16]. La foule a
  t si grande  nos portes, et notre lieu s'est trouv si petit,
  que les recoins du thtre qui servoient les autres fois comme de
  niches aux pages, ont t des places de faveur pour les cordons
  bleus, et la scne y a t d'ordinaire pare de croix de
  chevaliers de l'ordre.

A ce moment l'enthousiasme produit par _le Cid_ tait si vif, que
chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne
pouvaient assister aux reprsentations. Dans une lettre crite par
Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: Depuis
quinze jours le public a t diverti du _Cid_ et des deux
_Sosies_[17],  un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je
vous ai fort desir  la reprsentation de ces deux pices[18]. Ne
pourrait-on conclure de ces lettres, crites  quelques jours
d'intervalle, que la premire reprsentation du _Cid_ eut lieu
seulement  la fin de dcembre, et non pas, comme le disent les frres
Parfait,  la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute,
c'est que le succs et la vogue du _Cid_ ne furent bien tablis que
dans la premire quinzaine de janvier.

Les recettes furent considrables. L'auteur d'une critique du temps,
qui d'ailleurs ne mnage pas Corneille, n'hsite pas  dire: Cette
pice n'a pas laiss de valoir aux comdiens plus que les dix
meilleures des autres auteurs[19].

Il est malais, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation
cette pice fut reue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser
de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en
savoit quelque partie par coeur, on la faisoit apprendre aux enfants,
et en plusieurs endroits de la France il toit pass en proverbe de
dire: _Cela est beau comme le Cid_[20].

Scarron, qui, dans son _Virgile travesti_, s'est presque
continuellement appliqu  produire des effets comiques par la brusque
opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes
de l'antiquit, n'a pas manqu de signaler parmi les talents de la
nymphe Diope, la faon dont elle rcite _le Cid_:

    Celle que j'estime le plus
    Sera la femme d'olus:
    C'est la parfaite Diope,
    Un vrai visage de poupe;
    Au reste, on ne le peut nier,
    Elle est nette comme un denier;
    Sa bouche sent la violette,
    Et point du tout la ciboulette;
    Elle entend et parle fort bien
    L'espagnol et l'italien;
    _Le Cid_ du pote Corneille,
    Elle le rcite  merveille;
    Coud en linge en perfection
    Et sonne du psaltrion[21].

On voudrait savoir quels acteurs jourent dans _le Cid_ du vivant de
Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains.
Dans les divers libelles o les critiques de Corneille attribuent tout
le succs de la pice au talent des comdiens, c'est, comme nous
l'avons vu, sans les nommer.

Scudry seul se montre plus explicite dans un passage du mme genre,
et nous fait ainsi connatre les acteurs qui remplissaient les rles
de Rodrigue et de Chimne: Mondory, la Villiers et leurs compagnons
n'tant pas dans le livre comme sur le thtre, _le Cid_ imprim
n'toit plus _le Cid_ que l'on a cru voir[22].

Il n'tait pas besoin de ce tmoignage pour rfuter l'assertion de
Lemazurier, qui prtend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans
_le Cid_: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal
interprt[23].

L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la reprsentation de
_la Marianne_ de Tristan[24] l'empcha bientt de jouer Rodrigue. On
ignore par qui il fut remplac; mais, en 1663, Beauchteau remplissait
ce rle  l'htel de Bourgogne, car, dans la premire scne de
_l'Impromptu de Versailles_, Molire parodie le ton dont ce comdien
dbitait les stances du _Cid_. La troupe de Molire reprsentait aussi
de temps  autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait
les principaux rles. Il est mentionn ds 1659 dans le registre de
Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et
le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres.

Quant  don Digue, s'il faut en croire M. Aim Martin, qui, suivant
sa coutume, ne cite aucun tmoignage contemporain  l'appui de son
assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en
soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rle 
l'htel de Bourgogne, o il passa avec la Villiers et son mari lors de
la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25]
des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des
Raux nous l'apprend en ces termes: Le Baron de mme n'avoit pas le
sens commun; mais si son personnage toit le personnage d'un brutal,
il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une trange faon. Il
se piqua au pied et la gangrne s'y mit[26]. Puis il ajoute en note:
Marchant trop brutalement sur son pe en faisant le personnage de
don Digue au _Cid_. Il refusa de subir l'amputation: Non, non,
dit-il, un roi de thtre comme moi se feroit huer avec une jambe de
bois[27]. Son fils, en remplissant le rle de Rodrigue, essuya
plusieurs msaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant
prolong outre mesure sa carrire dramatique, il lui fallut un jour,
dit-on, le secours de deux personnes pour se relever aprs s'tre
imprudemment jet aux genoux de Chimne, et il se vit accueillir par
un rire gnral lorsqu'il dit:

    Je suis jeune, il est vrai; mais aux mes bien nes
    La valeur n'attend point le nombre des annes[28].

Toutefois il fit bonne contenance, rpta les deux vers en affectant
d'appuyer sur le premier hmistiche, et fut chaleureusement
applaudi[29].

Aucun diteur de Corneille ne nomme l'actrice qui reprsentait
l'Infante. On possde pourtant sur ce point un renseignement
trs-prcis: Scudry dit dans ses _Observations sur le Cid_[30]: Doa
Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchteau[31].

Bien que Corneille n'ait pas cru devoir rpondre  ce reproche dans sa
_Lettre apologtique_, il semble y avoir t fort sensible, car 
vingt-quatre ans de distance, et aprs sa complte rconciliation avec
Scudry, il crit dans un de ses _Discours_[32]: Aristote blme fort
les pisodes dtachs, et dit _que les mauvais potes en font par
ignorance, et les bons en faveur des comdiens pour leur donner de
l'emploi_. L'Infante du _Cid_ est de ce nombre, et on la pourra
condamner ou lui faire grce par ce texte d'Aristote, suivant le rang
qu'on voudra me donner parmi nos modernes.

A la cour, le succs de la pice fut immense. Corneille nous l'apprend
lui-mme: Ne vous tes-vous pas souvenu, dit-il  Scudry, que _le
Cid_ a t reprsent trois fois au Louvre et deux fois  l'htel de
Richelieu? Quand vous avez trait la pauvre Chimne d'impudique, de
prostitue, de parricide, de monstre, ne vous tes-vous pas souvenu
que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour
et de Paris l'ont reue en fille d'honneur[33]?

Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractres de sa
chre Espagne reproduits avec tant de gnie et accueillis avec tant de
chaleur, tint  donner au pote qui l'avait charme une marque
clatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre
Corneille pre remplissait l'office de matre des eaux et forts en la
vicomt de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances
difficiles d'une singulire nergie[34]; le succs du _Cid_ lui valut
une rcompense qu'il avait certes bien mrite, mais qu'il n'et
peut-tre jamais obtenue: en janvier 1637, il reut des lettres de
noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels,
taient plus particulirement destines  son fils. Les contemporains
ne s'y tromprent pas: l'auteur d'une des pices publies en faveur du
_Cid_ s'exprime ainsi: On me connotra assez si je dis que je suis
celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son pe,
qui hait ceux qui n'aiment pas Chimne, et honore infiniment celle qui
l'a autorise par son jugement, procurant  son auteur la noblesse
qu'il n'avoit pas de naissance[35].

Le tmoignage de Mairet n'est pas moins explicite: Vous nous avez
autrefois apport la _Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du
Palais_, et, de frache mmoire, _le Cid_, qui d'abord vous a valu
l'argent et la noblesse[36].

Ce qui avait si fort sduit la Reine irrita vivement Richelieu. Quand
_le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le
Cardinal en fut aussi alarm que s'il avoit vu les Espagnols devant
Paris. Il se trouvait galement froiss  tous gards, et la vanit
du pote avait autant  souffrir que les susceptibilits de l'homme
politique. Il eut, dit Tallemant des Raux, une jalousie enrage
contre _le Cid_,  cause que les pices des cinq auteurs n'avoient pas
trop bien russi[38]. Et Pellisson fait entendre la mme chose,
quoique avec beaucoup de circonspection et de rticences: Il ne faut
pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie  ses
concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-mme n'en
avoit pas t exempt, et qu'encore qu'il estimt fort M. Corneille et
qu'il lui donnt pension, il vit avec dplaisir le reste des travaux
de cette nature, et surtout ceux o il avoit quelque part, entirement
effacs par celui-l[39].

Si peu dlicates que fussent les railleries diriges contre _le Cid_,
elles avaient le privilge de l'amuser. Tallemant,  qui il faut sans
cesse revenir pour tous ces petits dtails, nous dit dans son
_Historiette_ sur Boisrobert: Pour divertir le Cardinal et contenter
en mme temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer
devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres
choses, en cet endroit o Rodrigue dit  son fils: _Rodrigue, as-tu du
coeur?_ Rodrigue rpondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].

Tout en blmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si
indignes critiques, on est forc de convenir qu'au moment o il parut,
_le Cid_ pouvait exciter de lgitimes inquitudes et augmenter les
embarras d'une situation dj bien difficile. La pice entire tait
une apologie exalte de ces maximes du point d'honneur, qui, malgr
les dits sans cesse renouvels et toujours plus svres,
multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles taient
rsumes dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait  don
Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des rparations 
don Digue:

    Ces satisfactions n'apaisent point une me:
    Qui les reoit n'a rien, qui les fait se diffame,
    Et de pareils accords l'effet le plus commun
    Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41].

Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les
retint, et ils furent publis pour la premire fois, en 1730, par
l'abb d'Allainval dans la _Lettre  Mylord*** sur Baron et la
demoiselle le Couvreur, o l'on trouve plusieurs particularitez
thtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent
ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'dition des
_OEuvres_ de Corneille donne par P. Jolly (tome I, p. XX).

Parmi les changements apports au _Cid_ entre la premire
reprsentation et la publication, celui-l est le seul dont nous
connaissions la nature; mais Scudry nous apprend, dans sa _Lettre 
l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: Trois ou
quatre de cette clbre compagnie lui ont corrig tant de fautes qui
parurent aux premires reprsentations de son pome et qu'il ta
depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes
celles que j'ai remarques en cette tragi-comdie qu'il appelle son
chef-d'oeuvre, m'auroient t en le corrigeant le moyen et la volont
de le reprendre, si vous n'eussiez t forcs d'imiter adroitement ces
mdecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue
et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remdes
palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient
guarir[42].

Que les choses se soient passes ainsi, nous sommes bien loign de le
croire; mais ne rsulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu
remarqu, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne
pourrons jamais apprcier l'importance, ont t faits avant la
publication? Elle suivit d'assez prs l'anoblissement du pre de
Corneille; l'achev d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pice est
ddie  la seule personne dont l'influence pouvait temprer les
rancunes du Cardinal,  Mme de Combalet, sa nice, et plus encore, si
l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Raux, les deux pires langues
du sicle[44]. Elle avait vivement dfendu l'ouvrage et l'auteur, et
Corneille lui dit d'un ton pntr: Je ne vous dois pas moins pour
moi que pour _le Cid_.

Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile dmarche en
faisant paratre son _Excuse  Ariste_[45], qui a servi de prtexte
aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a t l'objet. Dans cette ptre
notre pote refuse  un de ses amis quelques couplets, en lui
rpondant que cent vers lui cotent moins que deux mots de chanson, et
il ne dissimule ni le lgitime orgueil qu'il prouve, ni le profond
ddain que lui inspirent ses rivaux. Les diteurs et les biographes de
Corneille sont loin d'tre d'accord sur l'poque o ce petit pome a
paru. Au lieu de faire ici l'numration de leurs opinions
contradictoires, voyons si l'examen des crits du temps ne peut pas
nous fournir une solution  peu prs certaine.

On ne vous a pas sollicit, dit Mairet, de faire imprimer 
contre-temps cette mauvaise _Excuse  Ariste...._ A dire vrai, l'on ne
vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnte homme pour
avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit tre appele votre
pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46],
ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais t conues[48].

Ce passage indique bien que l'_Excuse  Ariste_ est postrieure au
_Cid_, et de plus il nous fait connatre l'ordre dans lequel les
premires pices qui y ont rpondu ont t publies. L'extrait qui va
suivre, emprunt  un autre libelle, confirme et prcise ce
tmoignage:

  On m'a dit que pour la bien dfendre (l'_Excuse  Ariste_), il
  assure qu'elle toit faite il y a dj plus de trois ans. Vraiment
  je n'imputerois qu' vanit cette ridicule saillie si elle toit
  postrieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord
  et par hasard pouvoit tourdir une cervelle comme la sienne; mais
  d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprims avant le succs de
  cette plus heureuse que bonne pice, il me pardonnera s'il lui
  plat, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide
  ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].

Ces rflexions prouvent de la faon la plus indubitable que l'_Excuse
 Ariste_ n'a t imprime qu'aprs le succs du _Cid_, et, malgr les
allgations des partisans de Corneille, il n'est point permis de
croire qu'elle ait t compose auparavant.

Nous trouvons, quant  nous, la plus grande analogie entre cette pice
de vers et la belle ptre imprime en tte de _la Suivante_ en
septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout  fait du mme ton
que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent galement
rpondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50].

La premire rponse  l'ptre de Corneille fut: _L'Autheur du vray
Cid espagnol  son traducteur franais, sur une Lettre en vers qu'il a
fait imprimer, intitule Excuse  Ariste, o aprs cent traicts de
vanit il dit de soy-mesme_:

    Je ne dois qu' moy seul toute ma renomme.

Cette rponse, compose seulement de six stances[51], se termine par
les vers suivants:

    Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot:
    Aprs tu connotras, Corneille dplume,
    Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,
    Et qu'enfin tu me dois toute ta renomme.

Elle est signe Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans
n'hsitrent pas  l'attribuer  Mairet. Bien que vous y fissiez
parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui
dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous dcouvroit
assez[52].

C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui
comme lui s'tait montr l'ami de Corneille et qui mme avait adress
 ce dernier des vers logieux que nous avons imprims en tte de _la
Veuve_, se chargea de rpandre dans Paris le libelle o notre pote
tait trait d'une faon si outrageante. La manire dont il s'en
dfend n'est gure propre  tablir son innocence: J'ai dcouvert
enfin, crit-il  Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois
contribu quelque chose  la distribution des premiers vers qui vous
furent adresss sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant
votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous
empcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez  qui vous en
prendre. Je ne crois pas tre criminel de lse-amiti pour en avoir
reu quelques copies comme les autres et leur avoir donn la louange
qu'ils mritent[53].

Corneille rpondit  _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le
rondeau[54] qui commence ainsi:

    Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel
    A qui _le Cid_ donne tant de martel,
    Que d'entasser injure sur injure,
    Rimer de rage une lourde imposture,
    Et se cacher ainsi qu'un criminel.
    Chacun connot son jaloux naturel,
    Le montre au doigt comme un fou solennel.

Quelques diteurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudry, mais ce
dernier n'avait pas encore paru dans la querelle o il devait jouer
bientt un rle si important; ces vers s'adressaient  Mairet, qui, du
reste, ne s'y trompa point.

Vous rpondez  l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans
lequel vous ne pouvez vous empcher,  cause de la longueur de
l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible. Ici Mairet
transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute:
Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que
chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'pithte est
solennellement mauvais[55].

A quoi les partisans de Corneille rpliquent: Le rondeau qui vous
rpondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'pithte de fou
solennel vous y dplat, vous pouvez changer et mettre en sa place
Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donn les
comiques[56].

Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y
rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer  Boileau dans son
_Art potique_. Il et t  souhaiter, dit Voltaire  ce sujet, que
Corneille et trouv un Arnauld: il lui et fait supprimer son rondeau
tout entier.

Si nous en croyons Claveret, il tenta d'tre cet Arnauld. Vous tes
le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il  Corneille,
lui parlant des stances intitules _l'Autheur du vray Cid espagnol_,
et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandtes et que je vous
donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce
rondeau que les honntes femmes ne sauroient lire sans honte[57].

C'est  ce malencontreux rondeau de Corneille que succdrent les
_Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime  ce sujet:
Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au
_Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas mrite, M. de Scudry parut
le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour
se satisfaire lui-mme, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au
Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].

La dernire hypothse parat de beaucoup la plus vraisemblable. Ce
volume, auquel Scudry ne mit point d'abord son nom, est un vritable
acte d'accusation littraire, dont l'auteur tablit ainsi lui-mme les
principaux chefs:

    Je prtends donc prouver contre cette pice du _Cid_:
    Que le sujet n'en vaut rien du tout,
    Qu'il choque les principales rgles du pome dramatique,
    Qu'il manque de jugement en sa conduite,
    Qu'il a beaucoup de mchants vers,
    Que presque tout ce qu'il a de beauts sont drobes.

Cette diatribe, vante comme un chef-d'oeuvre par les envieux de
Corneille, qui,  eux seuls, formaient un public, eut trois
ditions[59].

En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considrait comme
son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pices de vers qu'il
avait crites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudry cherchaient
en vain un motif ou du moins un prtexte  sa colre: ils n'en
pouvaient allguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de
l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble
pouvoir donner lieu  quelque observation, en vient  former cette
conjecture au moins singulire: Je ne puis croire nanmoins, dit-il,
que M. Corneille ne l'aye sollicit  en prendre la peine par quelque
mpris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres,  quoi
il y a peu  redire. Bien qu'il y ait quantit de gens dnaturs et
sans jugement, qui ont aversion pour les beauts, et qui trouvent
mauvais que Belleroze sur son thtre donne nom  _l'Amant libral_,
le chef-d'oeuvre de M. de Scudry, ce beau pome ne perd rien de son
clat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour tre
chrement vendu, et cet excellent et agrable trompeur semble faire
(au jugement de tous les dsintresss) un acte de justice et de son
adresse quand il loue ledit sieur de Scudry, non pas autant qu'il le
doit tre, mais autant qu'il en a de pouvoir, tmoignant en son
discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni
prjudicier  la rputation de M. Corneille, comme font d'autres tout
hautement  celle dudit Sieur de Scudry, qui possde tout seul les
perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner
 trois excellents hommes[61].

Il n'est point ncessaire de chercher  Corneille des torts contre
Scudry: _le Cid_, voil son crime; c'est le seul que celui qui se
croyait son rival ne pouvait lui pardonner.

Dans la _Lettre apologtique du Sr Corneille, contenant sa response
aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre pote
replace la question sur son vritable terrain, et signale vivement les
causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas  nous
tendre ici sur cet crit, que nous publions _in extenso_ dans les
_OEuvres diverses en prose_; nous sommes oblig toutefois de citer ds
 prsent le passage suivant qui donne lieu  certaines difficults:
Je n'ai point fait la pice qui vous pique: je l'ai reue de Paris
avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse  un
de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumire. Pour moi, bien
que je n'aye gure de jugement si l'on s'en rapporte  vous, je n'en
ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont
je n'ai pas l'honneur d'tre connu, et de craindre moins ses
ressentiments que les vtres.

Les historiens du thtre assurent que cette pice que Corneille dit
avoir reue de Paris est: _la Dfense du Cid_, et cela parat
trs-vraisemblable[63].

Quant  la personne de haute condition dont Corneille dclare n'avoir
pas l'honneur d'tre connu, Voltaire n'hsite pas  dire que c'est le
cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en
convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologtique_: J'en
ai port l'original en sa langue  Monseigneur le Cardinal, votre
matre[64] et le mien. On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de
l'Acadmie_[65] de Pellisson: M. Corneille.... a toujours cru que le
Cardinal et _une autre personne de grande qualit_ avoient suscit
cette perscution contre _le Cid_.

Aussitt que Corneille eut dmasqu Scudry, on vit paratre presque
simultanment un grand nombre de rponses aux _Observations_.

_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du
Cid_[66], est une petite pice crite avec assez de vivacit, mais
fort insignifiante, qui se termine par cet avis: Si vous tes sage,
suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.

_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67]
dfend _l'Amant libral_[68] contre le pamphlet prcdent. Il me
semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair
 pair avec lui, non pas mme quand il prendroit la droite. L'auteur
cherche, nous l'avons vu, les prtextes les moins vraisemblables pour
justifier l'odieuse conduite de Scudry; enfin il ne se montre l'ami
de Corneille que sur le titre: aussi parat-il impossible, malgr les
initiales D. R. dont son crit est sign, de voir en lui Rotrou, comme
le font Niceron dans ses _Mmoires pour servir  l'histoire des hommes
illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70].

_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour
faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de
Corneille, que nous avons eu tout  l'heure occasion de citer, en
parlant des lettres de noblesse accordes  son pre[72]. Elle est
signe _Mon ris_, et c'est sans doute l un anagramme qui cache un nom
trop obscur pour qu'on puisse le deviner.

Tandis que Corneille rencontrait quelques dfenseurs, dont, il faut
l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire
venait prter un faible renfort  Scudry et  Mairet. Dans la _Lettre
apologtique_, Corneille, irrit de ce qu'un homme honor pendant
quelque temps de son amiti avait contribu  rpandre dans Paris la
pice de vers intitule: _l'Autheur du Cid espagnol  son traducteur
franois_, s'tait laiss emporter jusqu' dire: Il n'a pas tenu 
vous que du premier lieu, o beaucoup d'honntes gens me placent, je
ne sois descendu au-dessous de Claveret. Bientt parut, en rponse 
cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant
Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques dtails intressants 
recueillir sur la faon dont fut publie la _Lettre apologtique_:
J'tois tout prt, dit Claveret, de vous signer que vous tes plus
grand pote que moi, sans qu'il ft ncessaire que vous empruntassiez
les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire clater
par toute la France[74]--Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que
votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_,
que les voix clatantes de ces crieurs devroient tre seulement
employes  publier les volonts des princes et les actions des grands
hommes, et que le beau sexe que vous empchez de dormir le matin
dclamera justement contre votre posie[75]. Claveret, du reste, se
rsigne  son tour  ce mode de publication tant blm par lui: Je
suis marri..., dit-il, que je sois rduit  cette honteuse ncessit
de faire voir ma lettre par les mmes voies dont vous avez us pour
dbiter vos invectives[76].

Tous ceux qui prirent part  cette polmique agirent sans doute de la
mme faon, car nous lisons  la fin d'un volume d'une certaine
paisseur qui semblait fait pour figurer aux talages de la Galerie du
Palais: Ma pauvre muse, aprs avoir couru le Pont-Neuf et s'tre
ainsi prostitue aux colporteurs, sera possible reue aux filles
repenties[77].

La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont
nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est gure de
nature  tre analyse. Remarquons seulement qu'il en existe une
autre, intitule: _Lettre du sieur Claueret  Monsieur de
Corneille_[79], mais entirement diffrente de celle dont nous venons
de parler. La raret de cette pice est telle qu'elle est reste
inconnue  la plupart des diteurs de Corneille et que, malgr le
tmoignage des frres Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans
l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances
bibliographiques si tendues et si prcises, tait tent de douter de
son existence[80]. Elle figure  la Bibliothque impriale dans le
recueil qui a pour numro Y 5665. En comparant avec quelque attention
les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperoit qu'ils
ne peuvent avoir t crits l'un et l'autre par le mme auteur. En
effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence
d'une rponse directe et unique  la _Lettre apologtique_. Celle dont
nous avons parl d'abord commence ainsi: Monsieur, j'avoue que vous
m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et
que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession
d'amiti une si ridicule extravagance.... Le dbut de la seconde
n'est pas moins vif: J'tois en terme de demeurer sans repartir, et
de ne me venger que par le mpris, voyant que les justes rises que
l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanit....
videmment, dans ces deux rponses, il y en a une qui est suppose; il
n'est nullement vraisemblable que ce soit la premire dont
l'authenticit n'a jamais t rvoque en doute, et qui contient un
certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une
dclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs,
sans attacher  ce fait plus d'importance qu'il n'en mrite, que
l'auteur du second pamphlet, aprs s'tre adress, comme nous l'avons
vu, directement  Corneille, semble ensuite oublier son rle ou
ngliger  dessein de le remplir,  tel point qu'il parle  chaque
instant de Claveret  la troisime personne: Bon Dieu! quelle
faon d'crire est la vtre, et combien en ce point tes-vous
au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrtaire de
Saint-Innocent[81]! Et plus loin: Quant  Claveret, vous l'avez
veng vous-mme. Enfin le nom qui se trouve  la fin de la pice est
amen de telle faon qu'il pourrait n'tre pas une vritable
signature: Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'tude
que vous avez si mal employs, vous en auriez encore ajout trente
autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de

    CLAVERET.

Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid  Claueret_[82]. Certes
Niceron se trompe en l'attribuant  Corneille, mais cette brochure
pourrait bien du moins avoir t crite sous son influence et avec sa
participation indirecte. Plutt que de dvelopper sur ce point quelque
hypothse dnue de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout
simplement sous les yeux du lecteur  la suite de notre notice ce rare
libelle qui n'a jamais t rimprim? C'est le parti que nous avons
pris.

C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire
du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par
laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renomme  la
rise publique_[83]. Mais nous n'avons de cet crit que le titre et la
description, qui nous ont t conservs par Van Praet dans le
_Catalogue des pices pour et contre le Cid_ que nous avons dj
cit[84]. Aucun autre bibliographe, aucun diteur n'a parl de cette
pice, que nous n'avons pu trouver.

Un mot maintenant sur une rponse tardive  l'_Excuse_ de Corneille.
Elle est intitule: _Lettre  *** sous le nom d'Ariste_[85], et
commence ainsi: Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre humeur
remuante aye jadis troubl le repos de votre solitude et le silence de
votre maison en s'attaquant aux oeuvres et  l'loquence de M. de
Balzac.... Il faut encore qu'aprs dix ans de silence, au mpris de
votre habit et au scandale de votre profession.... vous importuniez
votre ami de vous donner des chansons (sans dire si c'est  boire ou 
danser),  l'heure mme que vous le savez occup  ce grand mariage,
et qu'il fait accepter  une fille pour mari celui qui le jour mme a
tu son pre. Ce passage fait videmment allusion aux _Lettres de
Phyllarque  Ariste_, diriges contre Balzac, et dont la premire
partie parut en 1627, c'est--dire dix ans juste avant le pamphlet que
nous venons de citer. _Phyllarque_, comme il se nomme lui-mme, ou _le
Prince des feuilles_, comme quelques-uns l'ont appel, n'est autre que
Jean Goulu, alors gnral des Feuillants, ce qui explique et le
pseudonyme qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donn. Ces lettres de
Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manire
fort logieuse dans l'pitaphe latine qu'il a compose pour Jean
Goulu, et qu'on trouvera pour la premire fois, dans notre dition, en
tte des _OEuvres diverses_ en prose. Par malheur, si les
renseignements abondent sur Phyllarque, on n'en rencontre aucun qui
concerne Ariste. L'_Avertissement du libraire au lecteur_ fait de lui
un gentilhomme de la cour, mais le ton gnral prouve que cet
Avertissement est plutt destin  drouter les soupons qu'
confirmer les conjectures. En tte de chaque volume se trouve une ode
d'Ariste qui nous prouve qu'il tait fort mauvais pote, ce qui, en
aucun temps, ne peut tenir lieu d'une dsignation prcise. Il est bien
certain du moins qu'il s'agit d'un personnage rel, connu de toute la
socit littraire du temps, et qui, contrairement  l'assertion du
libraire du P. Goulu, tait religieux et non homme de cour. L'extrait
d'un pamphlet de Mairet, qu'on trouvera analys plus loin  sa date,
achvera d'tablir ces divers points[86].

Si maintenant nous remontons  l'origine de la querelle du P. Goulu et
de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut d'abord attaqu par Andr
de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur d'un livre intitul: _la
Conformit de l'loquence de M. de Balzac auec celle des plus grands
personnages du temps pass et du present_, dans lequel il lui reproche
vivement ses trop nombreuses rminiscences. Ogier rpliqua par une
_Apologie_ de Balzac, dans laquelle le P. Andr, comme on l'appelait
d'ordinaire, n'tait point mnag. L'apologie tant imprime, dit
Sorel[87], un exemplaire en fut port au suprieur de ce religieux
(c'est--dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir attaqu de cette
sorte, principalement en des endroits o la lecture des livres
profanes lui tait reproche. Pource qu'il se piquait aussi
d'loquence, il voulut prendre le fait et cause pour son novice, et il
fit les deux volumes de _Lettres de Phyllarque  Ariste_, o il
critiqua horriblement toutes les lettres de M. de Balzac, lui donnant
le nom de Narcisse, pour l'accuser d'un trop grand amour de soi-mme.

Tout ceci n'autoriserait-il pas  regarder Andr de Saint-Denis comme
cet Ariste  qui le P. Goulu adressait ses _Lettres_ et Corneille son
_Excuse_? Ce n'est certes l qu'une conjecture, qui aurait grand
besoin de se trouver confirme par quelque renseignement plus positif;
mais telle qu'elle est, elle prsente du moins une certaine
vraisemblance.

J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la _Lettre _
***, que les sentiments de ses amis pour ce pome avoient
proccup mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je donnois
quelque chose  l'approbation du peuple, encore que je le connusse
mauvais juge; mais je m'aperus bientt aprs que c'toit l'ignorance,
et non pas sa beaut, qui causoit son admiration. Je fis donc
rsolution de gurir ces idoltres de leur aveuglement, et le dessein
que j'avois de les dsabuser me faisoit prendre la plume quand un
autre plus digne observateur m'a prvenu[88].... Ce passage servit de
texte  la rponse qui parut sous ce titre:

_Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre sous le
nom d'Ariste: Ie fis donc rsolution de guerir ces Idolatres_[89].

Cette pice est du nombre de celles que Niceron attribue  Corneille,
et que nous avons cru devoir rimprimer  la suite de cette notice.
Nous nous contenterons de remarquer ici que l'auteur, quel qu'il soit,
parat connatre au mieux la personne qui a crit la _Lettre sous le
nom d'Ariste_. Il en parle comme d'un homme jeune, moins pauvre que
Claveret, mais d'une origine fort contestable, commensal habituel de
Scudry, et trs-assidu aux confrences qui se tenaient chez lui. Il
est vrai que dans la _Responce de ***  *** sous le nom d Ariste_[90],
attribue galement par Niceron  Corneille et reproduite ci-aprs, ce
n'est plus le mme personnage, mais bien Mairet, qui est considr
comme l'auteur de la _Lettre sous le nom d'Ariste_.

Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin,
Scudry, voyant que le public s'obstinait  admirer _le Cid_,
s'effora d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement en forme, et
adressa  cet effet au seul tribunal comptent une requte qui fut
imprime plus tard sous le titre de _Lettre de Mr de Scudery 
l'illustre Academie_[91].

Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce diffrend qui partagea
toute la cour, le Cardinal sembla pencher du ct de M. de Scudry, et
fut bien aise qu'il crivt, comme il fit,  l'Acadmie franoise,
pour s'en remettre  son jugement. On voyait assez le desir du
Cardinal, qui toit qu'elle pronont sur cette matire; mais les plus
judicieux de ce corps tmoignoient beaucoup de rpugnance pour ce
dessein. Ils disoient que l'Acadmie, qui ne faisoit que de natre, ne
devoit point se rendre odieuse par un jugement qui peut-tre
dplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en dsobliger
pour le moins un, c'est--dire une grande partie de la France; qu'
peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit
qu'elle prtendoit quelque empire  notre langue: que seroit-ce si
elle tmoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit de l'exercer
sur un ouvrage qui avoit content le grand nombre et gagn
l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs un retardement  son
principal dessein, dont l'excution ne devoit tre que trop longue
d'elle-mme; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement, et
que par les statuts de l'Acadmie, et par les lettres de son rection,
elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et  la prire
de l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tte, et ces raisons
lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la dernire,
qu'on pouvoit dtruire en obtenant le consentement de M.
Corneille[92].

Boisrobert fut charg de cette ngociation. Il entama  ce sujet avec
Corneille, alors  Rouen, une longue correspondance, qui ne nous est
point parvenue. Pellisson a seulement rapport de trop courts
fragments des rponses de notre pote, que nous avons classs  leur
date parmi ses lettres.

Dans une de ces rponses, tout en numrant les inconvnients qu'il y
avait pour la Compagnie  s'occuper de cette querelle, il lui chappa
de dire: Messieurs de l'Acadmie peuvent faire ce qu'il leur plaira.

Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion du
Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Acadmie,
qui pourtant se dfendoit toujours d'entreprendre ce travail; mais
enfin il s'en explique ouvertement, disant  un de ses domestiques:
Faites savoir  ces Messieurs que je le dsire, et que je les aimerai
comme ils m'aimeront.

Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Acadmie
s'tant assemble le 16 juin 1637, aprs qu'on eut lu la lettre de M.
de Scudry pour la Compagnie, celles qu'il avoit crites sur le mme
sujet  M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reues de
M. Corneille; aprs aussi que le mme M. de Boisrobert eut assur
l'assemble que Monsieur le Cardinal avoit agrable ce dessein, il fut
ordonn que trois commissaires seroient nomms pour examiner _le Cid_
et les _Observations contre le Cid_; que cette nomination se feroit 
la pluralit des voix par billets qui ne seroient vus que du
secrtaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de
Bourzey[93], M. Chapelain et M. des Marests. La tche de ces trois
messieurs n'toit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car
pour celui des vers, il fut rsolu qu'on le feroit dans la
Compagnie[94]. MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent
seulement chargs de les voir en particulier et de rapporter leurs
observations, sur lesquelles l'Acadmie ayant dlibr en diverses
confrences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests eut ordre
d'y mettre la dernire main. Mais pour l'examen de l'ouvrage en gros,
la chose fut un peu plus difficile. M. Chapelain prsenta premirement
ses mmoires; il fut ordonn que MM. de Bourzey et des Marests y
joindroient les leurs; et soit que cela ft excut ou non, de quoi je
ne vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un
corps, qui fut prsent au Cardinal crit  la main. J'ai vu avec
beaucoup de plaisir ce manuscrit apostill par le Cardinal, en sept
endroits, de la main de M. Citois, son premier mdecin. Il y a mme
une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre[95];
il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du _Cid_.
C'est en un endroit o il est dit que la posie seroit aujourd'hui
bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont
formes sur les ouvrages des plus clbres auteurs du dernier temps,
la _Jrusalem_, le _Pastor fido_. En cet endroit, il mit en marge:
L'applaudissement et le blme du _Cid_ n'est qu'entre les doctes et
les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux
pices ont t entre les gens d'esprit[96]; ce qui tmoigne qu'il
toit persuad de ce qu'on reprochoit  M. Corneille, que son ouvrage
pchoit contre les rgles. Le reste de ces apostilles n'est pas
considrable; car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, o
le premier mot est de sa main: Bon, mais se pourroit mieux
exprimer[97]; et cette autre: Faut adoucir cet exemple[98]. D'o on
recueille pourtant qu'il examina cet crit avec beaucoup de soin et
d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en toit bonne,
mais qu'il falloit, car il s'exprima en ces termes, y jeter
quelques poignes de fleurs. Aussi n'toit-ce que comme un premier
crayon qu'on avoit voulu lui prsenter, pour savoir en gros s'il en
approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donn  polir, suivant
son intention, et par dlibration de l'Acadmie,  MM. de Serizay, de
Cerisy, de Gombauld et Sirmond[99]. M. de Cerisy, comme j'ai appris,
le coucha par crit, et M. de Gombauld fut nomm par les trois autres
et confirm par l'Acadmie pour la dernire rvision du style. Tout
fut lu et examin par l'Acadmie en diverses assembles, ordinaires et
extraordinaires, et donn enfin  l'imprimeur[100]. Le Cardinal toit
alors  Charonne, o on lui envoya les premires feuilles, mais elles
ne le contentrent nullement; et soit qu'il en juget bien, soit qu'on
le prt en mauvaise humeur, soit qu'il ft proccup contre M. de
Cerisy, il trouva qu'on avoit pass d'une extrmit  l'autre, qu'on y
avoit apport trop d'ornements et de fleurs, et renvoya  l'heure
mme en diligence dire qu'on arrtt l'impression. Il voulut enfin que
MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il
pt leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur
ce qu'il toit prt  monter  cheval pour s'en aller en Poitou. Les
deux autres y furent. Pour les couter, il voulut tre seul dans sa
chambre, except MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme
tant de l'Acadmie. Il leur parla fort longtemps, trs-civilement,
debout et sans chapeau.

M. Chapelain voulut,  ce qu'il m'a dit, excuser M. de Cerisy, le
plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord que cet homme ne
vouloit pas tre contredit: car il le vit s'chauffer et se mettre en
action, jusque-l que s'adressant  lui, il le prit et le retint tout
un temps par ses glands, comme on fait sans y penser quand on veut
parler fortement  quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La
conclusion fut, qu'aprs leur avoir expliqu de quelle faon il
croyoit qu'il falloit crire cet ouvrage, il en donna la charge  M.
Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort loigne de toute
affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut
enfin que M. Chapelain reprt tout ce qui avoit t fait, tant par lui
que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est
aujourd'hui, qui, ayant plu  la Compagnie et au Cardinal, fut publi
bientt aprs, fort peu diffrent de ce qu'il toit la premire fois
qu'il lui avoit t prsent crit  la main, sinon que la matire y
est un peu plus tendue, et qu'il y a quelques ornements ajouts.

Ainsi furent mis au jour, aprs environ cinq mois de travail[101],
_les Sentiments de l'Academie franoise sur le Cid_[102], sans que,
durant ce temps-l, ce ministre qui avoit toutes les affaires du
royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tte, se
lasst de ce dessein, et relcht rien de ses soins pour cet
ouvrage[103].

On serait tent de croire que pendant ces cinq mois le nombre des
libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre par laquelle
Scudry rclamait le jugement de l'Acadmie sur _le Cid_, il
repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait Corneille de
citer inexactement les autorits qu'il avait invoques dans ses
_Observations_: Dans peu de jours la quatrime dition de mon ouvrage
me donnera lieu de le faire rougir de la fausset qu'il m'impose, en
marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai
allgus. Nous ne pensons pas qu'il ait donn suite  ce projet, mais
il publia isolment:

_La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le Cid. A
Messieurs de l'Academie_[104].

_L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid_[105] parut
sans doute presque au mme moment, car son dbut fait allusion  la
_Lettre  l'illustre Academie_. Vous avez fait trop de bruit par
toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) pour croire que
vos diffrends puissent  prsent tre termins par une Acadmie que
l'un de vous honore d'un titre qui est seulement l'apennage des
princes et des sacres assembles. Rien n'est plus dtestable que
cette pice, qui se termine par une froide allusion au nom de
Corneille: Si nanmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder
et l'autre de croasser, que ce soit pour le moins perch sur un noyer,
sige ordinaire de tels oiseaux.

_Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid_[106], est le titre
d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici la chute:

    Corneille sait porter son vol si prs des cieux,
    Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux,
    Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre;

et de la petite pice qui suit:

    _Au seigneur de Scudery sur sa victoire._

QUATRAIN.

    Toi dont la folle jalousie
    Du _Cid_ te veut rendre vainqueur,
    Sois satisfait, ta frnsie
    Te fait passer pour un vain coeur.

C'est aussi  la mme poque qu'il faut rapporter l'ouvrage intitul:
_Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: avec un trait de
la Disposition du Pome Dramatique, et de la prtendu Rgle de
vingt-quatre heures_[107]. L'auteur, il est vrai, prtend d'abord que
son trait tait sous presse mme avant la _Lettre apologtique_ de
Corneille, mais il ajoute: Il semble que je serois oblig de signer
cet crit si je voulois prendre la qualit d'intervenant au procs qui
s'instruit en l'illustre Acadmie sur la requte du Sr de Scudry.
Mais plutt que de plaider (qui est un mtier que je m'empche de
faire tant que je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille
avec les vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux
Enferms[108], comme un enfant trouv. L'auteur affecte une grande
impartialit et loue presque galement Corneille et Scudry. Toutes
les fois, dit-il, que la pice du _Cid_ a paru sur le thtre, j'avoue
qu'elle a donn dans la vue  tout le monde. Je n'en connois
l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus loin, et par les affiches
des comdiens; or  cause que je fais quelquefois des vers, et que je
favorise ceux qui s'en mlent, j'ai inclination pour lui. Du reste il
ne prend aucune part relle  la querelle et ne s'en occupe que parce
qu'il trouve l'occasion de publier et surtout de faire lire un trait
de la rgle des vingt-quatre heures, crit depuis cinq ou six ans et
dont il tait embarrass.

C'est vers ce moment que dut paratre _le Iugement du Cid compos par
un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse_[109]. Le passage
suivant nous indique le but de l'auteur et nous montre qu'il
connaissait bien le dfenseur habituel de Corneille, mais par malheur
il le dsigne d'une faon fort obscure pour nous. Quand j'ai vu,
dit-il en parlant de notre pote, que l'on ne cessoit d'crire pour et
contre, qu'il ne paroissoit que de la passion et de l'excs, soit  le
blmer ou  le dfendre, et que le pdant qui a pris sa cause,
sembloit avoir eu plus de soin de dfendre son affiche de la morale de
la cour, et de parotre grand logicien, que de rien faire  l'avantage
de Corneille, je me suis enfin rsolu, attendant le jugement de
l'Acadmie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment
des honntes gens d'entre le peuple; et sans avoir gard ni  la
colre des potes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'toit mis
haut, ni aux louanges excessives que lui donnent ses adorateurs, j'ai
voulu le dfendre contre ce qu'il y avoit d'injustice dans les
_Observations_ de Scudry, et montrer aussi que l'on sait la porte de
son mrite, et que le sens commun n'est pas entirement banni de la
tte de ceux qui ne sont ni savants, ni auteurs. Il ne faut pas
oublier toutefois que ce critique, en apparence si quitable  l'gard
de Corneille, n'hsite pas  dire avec ses ennemis qu'il ne devoit
point faire imprimer _le Cid_.

Nous voici arrivs  l'_Epistre familiere du Sr Mayret au Sr Corneille
sur la tragi-comdie du Cid_[110]. Ce pamphlet est le seul qui porte
une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On trouve p. 30, aprs la
pice principale, la _Responce  l'Amy du Cid sur ses inuectives
contre le Sr Claueret_, o est cit le Jugement du marguillier, ce qui
justifie la place que nous avons donne  cet crit.

Monsieur, dit Mairet au commencement de son _ptre_, si je croyois
le bruit commun qui vous dclare dj l'auteur de ces mauvais papiers
volants qu'on voit tous les jours parotre  la dfense de votre
ouvrage, je me plaindrois de vous  vous-mme, de l'injustice que l'on
me fait en un libelle de votre style et peut-tre de votre faon; mais
comme l'action est trop indigne d'un honnte homme, je suspendrai pour
quelque temps ma crance en votre faveur, et me contenterai (puisque
la querelle de votre _Cid_ vous a rendu chef de parti) de vous
demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui
m'est venu rompre dans la visire mal  propos; mais d'autant que je
n'ai pas l'honneur de connotre le galant homme et qu'il ne seroit pas
raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai,
s'il vous plat, ce petit discours, comme si vous tiez lui-mme.

Premirement il en veut  mes ouvrages qu'il attaque tous.... puis
par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile  dcouvrir, il me
veut attribuer la lettre qui commence par les railleries passives
d'Ariste, continue par le mpris en particulier de votre
chef-d'oeuvre, et finit par celui de toutes vos autres pices en
gnral. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je
la refuse.... et je n'ai mis principalement la main  la plume que
pour faire une publique dclaration de ce dsaveu. Je proteste
hautement que je suis trs-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes
qualits dont je le crois dou sur le rapport de M. de Scudry qui le
connot; et votre ami n'y procde pas comme il faut: il devroit se
contenter d'gratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me
brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours imprim
la rvrence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui vous
ressemble si fort, a fait imprimer deux rponses subscutives  la
lettre que je dsavoue en cette-ci. Dans la premire, qui porte pour
titre: _Lettre pour M. de Corneille_.... il tmoigne en connotre
l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en a faite, et par la seconde,
qu'il intitule: la _Reponse de ***  *** sous le nom d'Ariste_, il
semble qu'il ait dessein de faire accroire que c'est de moi qu'il
entendoit parler dans la premire; si c'est pour se mettre  couvert
de l'orage qu'il apprhende (car enfin celui qu'il y dsigne et qu'il
offense est de telle qualit qu'il a des domestiques d'aussi bonne
condition que vous, je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait
assur, et le rang qu'il tient dans la province o vous demeurez est
si haut que si vous tiez bien avis, vous iriez lui demander pardon
du zle indiscret de votre ami, qui vous peut tre injurieux):
digressions  part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre
 couvert de l'orage qu'il apprhende, je suis tout prt en votre
considration de lui rendre ce bon office, en recevant chez moi le
paquet qu'il adresse ailleurs.

Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un
commensal de Scudry assez peu fortun et d'origine obscure,
s'applique-t-il, suivant Mairet,  quelqu'un qui occupe un haut rang
en Normandie? Il est assez difficile de le deviner,  cause des termes
obscurs dont est enveloppe toute cette polmique; mais n'est-on pas
autoris  supposer avec quelque vraisemblance que Mairet fait
allusion  ce personnage de haute condition, dont Corneille a parl
dans la _Lettre apologtique_, et que Voltaire a pris avec si peu
d'apparence pour le Cardinal lui-mme[111]?

Corneille, ou plutt quelqu'un de ses amis, rpondit au libelle que
nous venons d'analyser par la _Lettre du des-interess au sieur
Mairet_[112] et par l'_Avertissement au besanonnois Mairet_[113]. On
trouvera ces deux pices  la suite de notre notice.

L'adversaire de notre pote ne se tint pas pour battu. Il rpliqua par
une _Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du Sr Corneille de
Rouen_[114]; apologie qui renferme une lettre de Mairet  Scudry,
date du 30 septembre 1637. Ce libelle fut le dernier. La lettre
suivante[115], adresse par Boisrobert  Mairet, qui habitait alors
chez le comte de Belin[116], mit enfin un terme  cette regrettable
dispute.

    A Charonne, ce 5 octobre 1637.

    Monsieur,

  Puisque vous tes extrmement raisonnable, et que vous savez bien
  que la sujtion illustre  laquelle je suis attach ne me laisse
  pas assez de libert pour rendre mes devoirs  tous mes amis, je
  ne vous ferai point d'excuses de m'tre autrefois repos sur les
  soins de M. Chapelain, qui m'a promis de rpondre pour moi aux
  lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'crire. Il n'aura pas
  oubli, je m'assure,  vous tmoigner la continuation de mon zle,
  et je me promets bien que vous connotrez vous-mme  votre retour
  que si je vous ai paru muet, je ne me suis pas tu devant ceux
  auprs desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je
  vous ai gard une inviolable fidlit pendant votre absence. Ces
  six lignes que je vous cris de mon chef satisferont, s'il vous
  plat, Monsieur,  ce que je dois  notre amiti, et vous lirez le
  reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le
  commandement de Son minence. Je ne vous clerai pas qu'elle s'est
  fait lire avec un plaisir extrme tout ce qui s'est fait sur le
  sujet du _Cid_, et que particulirement une lettre qu'elle a vue
  de vous, lui a plu jusques  tel point qu'elle lui a fait natre
  l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les
  crits des uns et des autres que des contestations d'esprit
  agrables, et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a
  pris bonne part au divertissement; mais quand elle a reconnu que
  de ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et
  des menaces, elle a pris aussitt rsolution d'en arrter le
  cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que
  vous attribuez  M. Corneille, prsupposant par votre rponse, que
  je lui lus hier au soir, qu'il devoit tre l'agresseur, elle m'a
  command de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui
  dfendre de sa part de ne plus faire de rponse, s'il ne lui
  vouloit dplaire; mais d'ailleurs craignant que des tacites
  menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en
  viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses  l'un et
   l'autre, elle m'a command de vous crire que si vous voulez
  avoir la continuation de ses bonnes grces, vous mettiez toutes
  vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre
  ancienne amiti, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma
  chambre  Paris, quand vous serez tous rassembls. Jusqu'ici j'ai
  parl par la bouche de Son minence; mais pour vous dire
  ingnument ce que je pense de toutes vos procdures, j'estime que
  vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanits
  et que ses foibles dfenses ne demandoient pas des armes si fortes
  et si pntrantes que les vtres. Vous verrez un de ces jours son
  _Cid_ assez malmen par les sentiments de l'Acadmie; l'impression
  en est dj bien avance, et si vous ne venez  Paris dans ce
  mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, s'il vous
  plat, quelque place dans le souvenir de M. de Belin; faites-moi
  de plus l'honneur de lui tmoigner que je prends grande part  son
  affliction, et que je suis autant touch que pas un de ses
  serviteurs, de la perte qu'il a fait[117]. Si j'avois l'esprit
  assez libre, je la lui tmoignerois  lui-mme; mais je me console
  quand je pense que ma douleur sera plus loquente en votre bouche
  qu'en la mienne, et que vous n'oublierez rien pour tmoigner les
  vritables sentiments de celui qui est avec passion,

    Monsieur,

    Votre trs-humble et trs-fidle serviteur

    BOISROBERT.


Depuis le jour o le Cardinal eut ainsi fait connatre ses intentions,
on ne publia plus rien que les remercments adresss par Scudry 
l'Acadmie. Ils parurent dans un petit recueil portant le titre
suivant: _Lettre de Mr de Balzac  Mr de Scudery, sur ses Obseruations
du Cid. Et la response de Mr de Scudery  Mr de Balzac. Auec la lettre
de Mr de Scudery  Messieurs de l'Academie franoise, sur le
iugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Obseruations_[118].

La lettre de Balzac est charmante. Esprant l'attirer dans son parti,
Scudry lui avait adress ce qu'il avait crit contre _le Cid_; mais
Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient guid son jeune
ami, attnue ses critiques par de si nombreuses et de si importantes
restrictions, que Scudry dut se trouver assez mal satisfait d'avoir
provoqu un semblable jugement.

Considrez nanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause
avec lui, et que peut-tre il n'y a pas un des juges dont vous tes
convenus ensemble[119] qui n'ait lou ce que vous desirez qu'il
condamne: de sorte que, quand vos arguments seroient invincibles et
que votre adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se
consoler glorieusement de la perte de son procs, et vous dire que
c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que
d'avoir fait une pice rgulire. Il n'y a point d'architecte d'Italie
qui ne trouve des dfauts en la structure de Fontainebleau et qui ne
l'appelle un monstre de pierre: ce monstre nanmoins est la belle
demeure des rois, et la cour y loge commodment.

Il y a des beauts parfaites qui sont effaces par d'autres qui ont
plus d'agrment et moins de perfection; et parce que l'acquis n'est
pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du
ciel, on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut
pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blme _la Fleur_
d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fut agrable[120], et l'_OEdipe_
peut-tre n'agroit pas, quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est
vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent
les spectacles, et que les matres mmes du mtier ayant quelquefois
appel de Csar au peuple, _le Cid_ du pote franois ayant plu aussi
bien que _la Fleur_ du pote grec, ne seroit-il point vrai qu'il a
obtenu la fin de la reprsentation, et qu'il est arriv  son but,
encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses
de sa potique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a bloui les yeux du
monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: je connois
beaucoup de gens qui feroient vanit d'une telle accusation; et vous
me confesserez vous-mme que, si la magie toit une chose permise, ce
seroit une chose excellente: ce seroit,  vrai dire, une belle chose
de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil
quand il est nuit, d'apprter des festins sans viandes ni officiers,
de changer en pistoles les feuilles de chne et le verre en diamants;
c'est ce que vous reprochez  l'auteur du _Cid_, qui vous avouant
qu'il a viol les rgles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a
un secret, qu'il a mieux russi que l'art mme; et ne vous niant pas
qu'il a tromp toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse
conclure de l sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le
peuple, et que la tromperie qui s'tend  un si grand nombre de
personnes est moins une fraude qu'une conqute. Cela tant, Monsieur,
je ne doute pas que Messieurs de l'Acadmie ne se trouvent bien
empchs dans le jugement de votre procs, et que d'un ct vos
raisons ne les branlent, et de l'autre l'approbation publique ne les
retienne. Je serois en la mme peine, si j'tois en la mme
dlibration, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre
arrt dans les registres de l'antiquit. Il a t prononc, il y a
plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoque,
mais un philosophe dont la duret n'toit pas impntrable  la joie,
de qui il nous reste des jeux et des tragdies, qui vivoit sous le
rgne d'un empereur pote et comdien, au sicle des vers et de la
musique. Voici les termes de cet authentique arrt, et je vous le
laisse interprter  vos dames, pour lesquelles vous avez bien
entrepris une plus longue et plus difficile traduction[121]. _Illud
multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio
diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, major ille est
qui judicium abstulit quam qui meruit_[122]. Votre adversaire y trouve
son compte par ce favorable mot de _major est_; et vous avez aussi ce
que vous pouvez desirer, ne desirant rien,  mon avis, que de prouver
que _judicium abstulit_. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il
a gagn au thtre. Si _le Cid_ est coupable, c'est d'un crime qui a
eu rcompense; s'il est puni, ce sera aprs avoir triomph; s'il faut
que Platon le bannisse de sa rpublique, il faut qu'il le couronne de
fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a trait
autrefois Homre.

Trop attache  la svrit des rgles, trop soucieuse surtout de
complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Acadmie rendit un
jugement plus svre  l'gard de Corneille, et partant plus agrable
 Scudry, qui l'en remercia avec effusion. L'Acadmie s'empressa de
lui faire rpondre en ces termes, par l'organe de Chapelain, son
secrtaire: Monsieur, moins la Compagnie que vous avez prise pour
arbitre de votre diffrend a affect la qualit de juge, plus se
doit-elle sentir oblige de la dfrence que vous tmoignez pour ses
_Sentiments_. Je sais qu'en les donnant au public pour vous
satisfaire, sa principale intention a t de tenir la balance droite
et de ne faire pas d'une chose srieuse un compliment ni une civilit;
mais je sais aussi qu'aprs cette intention, elle n'a essay de faire
rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modration et de dire
ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien
persuad de cela, ou plutt je me rjouis de ce que vous l'tes, et
qu'ayant reu d'elle, en cette rencontre, le moins favorable
traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas
de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir
j'espre qu'elle se revanchera de votre quit, et qu'aux occasions o
il lui sera permis d'tre obligeante, vous n'aurez rien  dsirer
d'elle et reconnotrez qu'elle sait estimer votre mrite et votre
vertu. De moi je ne vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout
en vous assurant que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19
dcembre 1637[123].

En somme _les Sentiments de l'Academie sur le Cid_, si impatiemment
attendus, n'eurent aucun des rsultats qu'on en esprait: ils ne
satisfirent entirement ni la jalousie de Richelieu, ni la basse envie
de Scudry; ils ne diminurent en rien le lgitime orgueil de
Corneille, ni l'admiration gnrale, et Boileau put rsumer plus tard
la discussion par ces excellents vers:

    En vain contre _le Cid_ un ministre se ligue:
    Tout Paris pour Chimne a les yeux de Rodrigue.
    L'Acadmie en corps a beau le censurer:
    Le public rvolt s'obstine  l'admirer[124].

Lorsque cette grande querelle littraire fut calme, Corneille, aprs
avoir pardonn  ceux qui s'taient dclars contre lui, conserva
nanmoins le dsir de constater en toute occasion qu'il n'avait pas
accept de plein gr le jugement de l'Acadmie. En 1640, ayant appris
que Balzac prparait un recueil de ses lettres, il s'effora de lui
faire supprimer le passage que contient sur ce point celle que nous
avons cite.

Corneille m'est venu voir, crit Chapelain  Balzac le 17 novembre
1640, et m'a demand en grce que j'obtinsse de vous d'ter dans votre
lettre  Scudry ces termes: _les juges dont vous tes convenus_, pour
ce qu'il nie d'tre jamais convenu de notre comptence sur l'affaire
du _Cid_. Cependant vous ne lui pouvez complaire en cela sans choquer
Scudry, qui en garde l'original comme une relique, qui croiroit que
vous eussiez chang d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous
m'crivissiez que vous n'imprimeriez plutt pas la lettre que de leur
dplaire  l'un et  l'autre. Voyez toutefois si, _por bien de
paz_[125], vous voulez vous abaisser jusque-l et priver votre volume
d'un si grand ornement[126].

Nous n'avons pas la rponse de Balzac, mais une autre lettre de
Chapelain, du 8 dcembre suivant, nous en fait connatre le contenu:
Le temprament que vous avez trouv pour satisfaire l'esprit bourru
de Corneille le doit tellement contenter que, s'il ne le reoit pas
avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il
toit. Je lui dirai que vous avez eu la bont de vouloir imprimer ce
lieu de la sorte: _les juges dont on m'a dit que vous tes convenus_,
car des deux c'est celle qui me semble la meilleure[127]....

Balzac prfra une rdaction encore moins explicite; on lit dans le
recueil de ses lettres: Il n'y a pas un des juges dont le bruit est
que vous tes convenus ensemble[128].

Cela n'empcha pas Corneille de protester trs-vivement contre ce
bruit dans son avertissement de 1648, o il se montre d'ailleurs
pntr de reconnaissance envers Balzac.

A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps fixe sur les
mmes choses, si belles qu'elles puissent tre. Au bruit qu'avait
caus _le Cid_ pendant plus d'une anne, succda peu  peu le silence,
et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, on croirait qu'en 1644
il n'tait plus du bel air d'oser encore admirer cet ouvrage:

    J'en voyois l[129] beaucoup passer pour gens d'esprit,
    Et faire encore tat de Chimne et du Cid,
    Estimer de tous deux la vertu sans seconde,
    Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde,
    Et se feroient siffler si dans un entretien
    Ils toient si grossiers que d'en dire du bien[130].

Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce que
_le Cid_, quoique vivement admir, avait cess d'tre le constant
sujet de toutes les conversations. Il est vident d'ailleurs que le
pote ne tenait pas  tre pris au mot, et en 1660 il eut le bon got
de supprimer cette allusion un peu trop personnelle.

Quoique tout le monde ait donn tort aux adversaires du _Cid_, leurs
critiques ont exerc sur cet ouvrage une fcheuse influence qui n'est
pas encore dissipe. D'abord ils ont arrach  Corneille quelques vers
malencontreux, qui, bien qu'infrieurs  ceux qu'ils taient destins
 remplacer, ont d ncessairement prendre place dans son texte
dfinitif. Ensuite ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs,
les correcteurs, gens qui n'ont pas besoin d'tre encourags.

En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une
perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main audacieuse
sur tous les chefs-d'oeuvre de notre littrature? Le cinquime acte
d'_Horace_ a t regard avec assez de raison comme contenant une
action nouvelle, diffrente de celle qui fait le sujet des quatre
premiers; a-t-on cru pour cela devoir le supprimer? Quelques dlicats
ont blm les dnoments des _Femmes savantes_ et de _Tartufe_, mais
ils ne se sont pas aviss d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalit
en a-t-il t diffremment  l'gard du _Cid_, qui mritait  double
titre d'tre respect, d'abord comme un pome incomparable, puis comme
un des plus prcieux monuments de l'histoire de notre thtre?

Cela ne peut tenir qu' deux causes:  l'habitude ds longtemps
contracte par le public de considrer _le Cid_, malgr toutes ses
beauts, comme une pice remplie d'imperfections, et peut-tre aussi 
la supriorit mme des principales scnes, qui fait paratre le reste
froid et languissant. On voulut rendre  Corneille le fcheux service
de supprimer de son ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime.
En 1734 parut un petit volume de format in-12, intitul: _Pices
dramatiques choisies et restitues_ par Monsieur ***, et portant
pour adresse: _A Amsterdam, chez F. Changuion_. Ce recueil, compos
d'une manire assez bizarre, renferme _le Cid_, le _don Japhet_ de
Scarron, la _Mariane_ de Tristan et _le Florentin_ de la Fontaine.
Rien de plus curieux que la faon dont l'diteur, qui passe pour
n'tre autre que Jean-Baptiste Rousseau, _restitue_ les pices qu'il
publie. Pour _Mariane_, il annonce que son travail n'a consist que
dans le retranchement, la correction ou le supplment de cent
cinquante ou cent soixante vers tout au plus.

Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans _le Cid_, il fait
disparatre sans scrupule trois personnages, l'Infante, Lonor et le
Page, et supprime par consquent les nombreux passages du rle de
Chimne o celle-ci s'adresse  l'Infante. Ce n'est point, dit-il,
faire tort  un beau visage que d'en enlever une tache, et plus un
ouvrage est digne d'estime, plus il mrite qu'on prenne soin, d'en
ter ce qui le dfigure. C'est ce qu'on a essay de faire ici, et il
n'en a cot pour cela que le supplment de deux vers de liaison au
second acte et de deux autres au cinquime, qu'il a fallu
ncessairement y ajouter, et que, par respect pour le grand Corneille,
on a pris soin de distinguer par ces virgules  qui les imprimeurs
donnent le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les ditions de
Molire aux endroits de ses pices, que les comdiens ont coutume de
couper dans les reprsentations.

Au deuxime acte, c'est en tte de la scne entre don Fernand, don
Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, la liaison ajoute
par l'diteur:

    Quoi me braver encor aprs ce qu'il a fait!
    Par la rbellion couronner son forfait!

Enfin, au commencement de la dernire scne de l'ouvrage, ces deux
vers dits par l'Infante:

    Sche tes pleurs, Chimne, et reois sans tristesse
    Ce gnreux vainqueur des mains de ta princesse,

sont remplacs par ceux-ci, que prononce don Fernand:

    Approche-toi, Rodrigue, et toi reois, ma fille,
    De la main de ton roi, l'appui de la Castille.

Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, et une
telle posie est bien indigne, non-seulement de Corneille, mais aussi
de Jean-Baptiste Rousseau.

Toutefois ce texte fut gnralement adopt pour la scne, et le public
s'y accoutuma si bien, que le retour  la rdaction authentique parut
toujours une innovation des plus hardies. Elle fut tente, mais
vainement, en 1737 et en 1741; enfin, le 1er juin 1806, l'Empereur
voulut entendre  Saint-Cloud la pice complte. Monvel joua don
Digue; Talma, Rodrigue; Mlle Duchesnois, Chimne; Lafon, le Roi; Mlle
Georges, l'Infante. Malgr cette admirable composition de troupe,
l'preuve ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au
Thtre-Franais.

La suppression si considrable que nous venons de rappeler ne fut pas
la seule qui eut lieu dans _le Cid_. Ou avait pris l'habitude de
retrancher la premire scne entre Elvire et Chimne, et de commencer
brusquement la pice par ces vers que le Comte adresse  don Digue.

    Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
    Vous lve en un rang qui n'toit d qu' moi[131].

Dans son commentaire, Voltaire dplore cette coutume des comdiens,
qui, de son temps, passaient aussi le couplet clbre:

    Paroissez, Navarrois[132]....

Toutefois il faut remarquer que, contrairement  l'assertion de M.
Aim Martin, la scne d'Elvire n'a pas t retranche par
Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans le
recueil de 1734; mais depuis le moment o Voltaire nous signale sa
suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour o Mlle Rachel joua pour
la premire fois Chimne, elle n'a pas t remise au thtre. En
rendant compte de cette reprsentation dans la _Revue des Deux
Mondes_, M. Charles Magnin flicite la Comdie-Franaise du
rtablissement de la premire scne de l'ouvrage. Une autre innovation
importante signala encore cette reprise: Corneille dit dans l'_Examen_
du _Cid_: Tout s'y passe.... dans Sville, et garde ainsi quelque
espce d'unit de lieu en gnral; mais le lieu particulier change de
scne en scne, et tantt c'est le palais du Roi, tantt l'appartement
de l'Infante, tantt la maison de Chimne et tantt une rue ou place
publique[133]. Sur quoi Voltaire fait remarquer que l'unit de lieu
serait observe aux yeux des spectateurs si on avait eu des thtres
dignes de Corneille, semblables  celui de Vicence, qui reprsente une
ville, un palais, des rues, une place, etc. La Comdie-Franaise, qui
ne dispose pas d'une scne aussi majestueuse, voulut du moins marquer
le lieu prcis de chaque partie de l'action,  l'aide de changements
de dcors. Malgr ce qu'avait d'abord d'un peu trange la division des
actes d'une tragdie de Corneille en _tableaux_, cet essai, qui, aprs
tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, russit fort
bien, et depuis lors ce mode de reprsentation fut dfinitivement
adopt[134]. Il est regrettable qu'au moment o l'on changeait ainsi
les habitudes du public, on n'ait pas rtabli dans toute son intgrit
le texte du _Cid_, et remis au thtre les trois rles supprims. Ne
serait-ce pas l un bon essai  faire pour un anniversaire de
naissance de Corneille, et M. douard Thierry, qui a fait preuve en
plusieurs circonstances d'une intelligente initiative et d'un got
littraire des plus exercs, ne sera-t-il pas dispos  attacher son
nom  une _restitution_ de ce genre, bien diffrente de celle qu'on
attribue  Jean-Baptiste Rousseau?

NOTES:

  [1] Tome II, p. 157.

  [2] Voyez la Notice de _l'Illusion_, tome II, p. 423 et 424.

  [3] _La jeunesse_ (littralement _les jeunesses_, _les actes de
  jeunesse_) _du Cid_.

  [4] _Vie de M. Corneille. OEuvres de Fontenelle...._ dition de
  1742, tome III, p. 96.

  [5] L'article de la _Gazette littraire_ est reproduit dans les
  _OEuvres de Voltaire_ publies par M. Beuchot, tome XLI, p. 490
  et 491.

  [6] Dans le volume intitul _Chefs-d'oeuvre du thtre espagnol_.
  Paris, Ladvocat, p. 169 et 170.

  [7] _Histoire du Thtre franois_, tome VI, p. 92.

  [8] _ptre familire_, p. 17 et 18.

  [9] Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. 103.

  [10] Mondory.

  [11] La date de ces rflexions de Balzac ne permet pas de les
  appliquer au _Cid_: elles se trouvent dans une lettre 
  Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre XLVI, tome I, p.
  395 et 396 de l'dition in-folio de 1665). Du reste, elles ne
  peuvent pas davantage concerner quelque autre pice de Corneille,
  car un passage qui prcde immdiatement celui-ci, et que Mairet
  a pris soin de supprimer, met tout  fait notre pote hors de
  cause, et lui est mme trs-favorable. Voyez la Notice sur
  _Mde_, tome II, p. 330 et 331.

  [12] C'est--dire si _le Cid_ n'et pas t imprim et expos
  dans la Galerie du Palais, o se vendaient alors les livres
  nouveaux. Voyez la Notice sur _la Galerie du Palais_, tome II, p.
  3-9.

  [13] _Rponse  l'Ami du Cid...._ p. 41 et 42.

  [14] Voyez _Lettres de Balzac_, tome I, p. 420, livre LX, lettre
  XXII,  M. de Moudory, 15 dcembre 1636. Le passage suivant de
  cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de
  Mondory: J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le
  pouvoir faire du consentement de nos plus svres coles,
  puisqu'ayant nettoy votre scne de toutes sortes d'ordures, vous
  pouvez vous glorifier d'avoir rconcili la comdie avec les ***,
  et la volupt avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir,
  et n'en desire pas prendre nanmoins qui ne soit bien purifi et
  que l'honntet ne permette, je vous remercie avec le public du
  soin que vous avez de prparer de si agrables remdes  la
  tristesse et aux autres fcheuses passions. Il est permis de
  penser que les trois toiles qui se trouvent ici remplacent le
  mot _ecclsiastiques_ ou le mot _prdicateurs_. En effet,
  Chapuzeau, moins rserv que Balzac, nous dit dans son _Thtre
  franois_ (p. 141): Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les
  orateurs sacrs tirent des comdiens, auprs de qui, et en
  public, et en particulier, ils se vont former  un beau ton de
  voix et  un beau geste, aides ncessaires au prdicateur pour
  toucher les coeurs?

  [15] _Le Comdien Mondory_, par Auguste Souli. _Revue de Paris_,
  du 30 dcembre 1838.

  [16] On appelait _Chambre dore_ la grand'chambre du Parlement, 
  cause de son plafond dor.--_tre assis sur les fleurs de lis_ se
  disait de ceux qui exeraient quelque charge de judicature royale
  et surtout dans une cour suprieure, parce que leurs siges
  taient couverts de fleurs de lis.

  [17] _Les Sosies_, comdie de Rotrou, reprsente en 1636, un peu
  avant _le Cid_.

  [18] _Recueil autographe des Lettres de Chapelain_, appartenant 
  M. Sainte-Beuve: lettre adresse  M. Belin, au Mans. Voyez
  _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J.
  Taschereau, 2e dition, p. 56.

  [19] _Le Jugement du Cid_, p. 8.

  [20] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_,
  1653, in-8, p. 186 et 187.

  [21] _Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur
  Scarron.... A Paris, chez Guillaume de Luyne_, 1653, _in_-4,
  livre I, p. 11 et 12.

  [22] _Lettre....  l'illustre Academie_, p. 5. Mme de Svign a
  emprunt  Scudry cet argument pour s'en servir contre Racine;
  elle dit presque dans les mmes termes: A propos de comdie,
  voil _Bajazet_. Si je pouvois vous envoyer la Champmesl, vous
  trouveriez cette comdie belle; mais sans elle, elle perd la
  moiti de ses attraits. (9 mars 1672, tome II, p. 529.)--En
  1682, c'tait cette actrice qui jouait Chimne. Voyez la Notice
  de _la Galerie du Palais_, tome II, p. 9.

  [23] Voici le passage textuel de la _Galerie historique des
  acteurs du thtre franois...._ par P. D. Lemazurier.... 1810,
  tome I, p. 424 et 425. Le rle rempli par Montfleury suivant
  l'auteur n'y est pas dsign, mais il est bien probable qu'il
  entend parler de celui de Rodrigue: Il joua d'original dans _le
  Cid_ et dans _les Horaces_; Chapuzeau, qui nous indique ces
  faits, le cite comme un comdien parfait ds ce temps-l. Voici
  ses propres termes, livre III de son _Thtre franois_, p. 177
  et 178. Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant
  jusqu' la p. 179, o il est encore question de Corneille, n'a
  nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier.
  De plus, Chapuzeau lui-mme se trompe lorsqu'il prtend que
  Corneille n'a pas donn ses premires pices  Mondory. Cet
  tablissement des comdiens ( l'htel de Bourgogne) se fit il y
  a plus d'un sicle sur la fin du rgne de Franois Ier, mais ils
  ne commencrent  entrer en rputation que sous celui de Louis
  XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des
  Muses, tmoigna qu'il aimoit la comdie, et qu'un Pierre
  Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un
  Montfleury et d'un Bellerose, qui toient des comdiens achevs.
  _Le Cid_, dont le mrite s'attira de si nobles ennemis, et _les
  Horaces_, que le mme _Cid_ eut plus  craindre, parce que leur
  gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers
  ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a
  soutenu le thtre jusques  cette heure de la mme force. La
  troupe royale, prenant coeur aux grands applaudissements qui
  accompagnoient la reprsentation de ces admirables pices, se
  fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du
  Roi, qui rsidoit au Marais, et o un Mondory, excellent
  comdien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour
  acqurir de la rputation, et il arriva que Corneille, quelque
  temps aprs, lui donna de ses ouvrages.

  [24] Voyez tome I, p. 49, note 300.

  [25] Voyez la _Muse historique_ de Loret du 9 octobre 1655.

  [26] _Historiettes_, tome VII, p. 175.

  [27] _Lettre  Mylord*** sur Baron_, p. 19.

  [28] Vers 405 et 406.

  [29] Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98.

  [30] P. 19 de l'dition en 43 pages et p. 40 de l'dition en 96
  pages.

  [31] Dans leur _Histoire du Thtre franois_ (tome V, p. 24, et
  tome IX, p. 408), les frres Parfait ont conclu de certains
  passages de _la Comdie des comdiens_, tragi-comdie de
  Gougenot, reprsente en 1633, qu' partir de cette poque
  Beauchteau et sa femme taient entrs  l'htel de Bourgogne
  pour ne le plus quitter; mais le tmoignage de Scudry tablit
  formellement qu' la fin de 1636 une actrice du nom de
  Beauchteau jouait au thtre du Marais.

  [32] Tome I, p. 48.

  [33] _Lettre apologtique._ Voyez aux _OEuvres diverses_.

  [34] Voyez notre _Notice biographique sur Corneille_.

  [35] _Le Souhait du Cid_, p. 35.

  [36] _ptre familire du Sr Mairet_, p. 18.

  [37] _OEuvres de Fontenelle_, tome III, p. 100.

  [38] _Historiettes_, tome II, p. 52.

  [39] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_, p.
  187.

  [40] Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scnes du Ier acte qui
  ont t le plus souvent parodies. La plus connue et la moins
  mauvaise de ces plaisanteries est _le Chapelain dcoiff_, de
  Gilles Boileau ou de Furetire, qu'on trouve dans le _Mnagiana_,
  tome I, p. 145.

  [41] Acte II, scne I. Il rsulte de la _Lettre  Mylord_ et de
  l'_Avertissement_ de Jolly que c'tait seulement par tradition
  qu'on avait conserv ces vers, et que l'on connaissait bien la
  scne  laquelle ils appartenaient, mais non l'endroit prcis o
  ils se plaaient.--Voltaire, dans son _Thtre de Corneille_
  (1764, in-8, tome I, p. 204), dit qu'ils venaient aprs le vers
  368: Pour le faire abolir, etc., et citant probablement de
  mmoire, il les donne avec quelques variantes: _les_ pour _ces_,
  au premier vers; _a tort_ pour _n'a rien_, au deuxime;
  _dshonorer_ pour _perdre d'honneur_ (voyez le vers 1466), au
  quatrime. Un argument dcisif en faveur du texte de 1730 et
  1738, tout au moins pour le second vers, c'est que _n'a rien_
  rpond bien mieux au passage de Castro imit par Corneille: _Y el
  otro ne cobra nada_.

  [42] Page 7.

  [43] Voici la description bibliographique de la premire dition:
  _Le Cid_, tragi-comedie. _A Paris, chez Augustin Courb...._
  M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrs et
  128 pages in-4. Le privilge porte: Il est permis  Augustin
  Courb, Marchand Libraire  Paris, d'imprimer ou faire imprimer,
  et exposer en vente, vn Liure intitul, _Le Cid. Tragi-Comedie_,
  par Mr Corneille.... Et ledit Courb a associ auec luy audit
  Priuilege Franois Targa.

  [44] _Lettres de Guy Patin_, dition de M. Reveill-Parise, tome
  I, p. 493 et 494, et _Historiettes de Tallemant des Raux_, tome
  II, p. 163.

  [45] On ne sait sous quelle forme cette pice parut pour la
  premire fois. Elle circula peut-tre d'abord manuscrite. La
  seule dition que nous connaissions forme 4 pages in-8, sans
  date, et l'ptre y est suivie du _Rondeau_ dont nous aurons 
  parler tout  l'heure. Pour le texte de l'_Excuse_, voyez dans la
  prsente dition les _Posies diverses_.

  [46] _L'Auteur du vrai Cid espagnol._ Voyez p. 20.

  [47] Les _Observations sur le Cid_. Voyez p. 23, note 1.

  [48] _ptre familire du Sr Mairet_, p. 19 et 20.

  [49] _Rponse  l'Ami du Cid_, p. 33.

  [50] Voyez la Notice de _la Suivante_, tome II, p. 115.

  [51] Nous connaissons de cette pice deux ditions, toutes deux
  in-8. L'une forme 2 feuillets non chiffrs, l'autre 3 pages.

  [52] _Avertissement au besanonnois Mairet._ Voyez ci-aprs, p.
  67.

  [53] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille_, p. 5.

  [54] La premire dition de ce rondeau est fort rare; elle forme
  1 feuillet in-4. Un recueil de la Bibliothque de l'Arsenal,
  catalogu dans les Belles-Lettres sous le numro 9809 et qui
  contient la plupart des libelles publis  l'occasion du _Cid_,
  en renferme un exemplaire. Ce rondeau a t plus tard imprim 
  la suite de l'_Excuse  Ariste_. Voyez ci-dessus, p. 19, note 1.
  Le texte se trouve dans notre dition parmi les _Posies
  diverses_.

  [55] _ptre familire du Sr Mairet_, p. 21 et 22.

  [56] _Avertissement au besanonnois Mairet._ Voyez ci-aprs, p.
  67.

  [57] _Lettre du Sr Claveret_, p. 6.

  [58] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_, p.
  188.

  [59] L'une a pour titre: _Les Fautes remarques en la
  Tragicomedie du Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur_.
  M.DC.XXXVII. Le titre de dpart porte: _Obseruations sur le Cid_.
  Le tout forme un petit volume in-8, contenant 43 pages,--Une
  autre dition est intitule: _Obseruations sur le Cid. A Paris.
  Aux despens de l'Autheur_. M.DC.XXXVII, in-8. Elle se compose de
  1 feuillet de titre et de 96 pages.--Enfin une troisime porte
  exactement le mme titre que la prcdente, avec cette addition:
  _ensemble l'Excuse  Ariste et le Rondeau_; cette dernire
  dition, galement in-8, se compose de 1 feuillet de titre, de 3
  feuillets non chiffrs et de 96 pages. Dans sa _Lettre 
  l'Academie_, Scudry parle de la quatrime comme devant tre
  prochainement publie, mais tout porte  croire qu'il n'a pas
  donn suite  ce dessein.

  [60] Voyez l'_Avertissement_, tome I, p. XI, et les _Posies
  diverses_.

  [61] _L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et
  Corneille_, p. 5 et 6.

  [62] M.DC.XXXVII, in-8, 8 pages. Une autre dition, de 14 pages
  et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: _Lettre
  apologitique_ (sic).... est suivie du sixain imprim plus loin,
  p. 58, aprs la _Lettre pour M. de Corneille...._

  [63] Cet opuscule, de 32 p. in-4, a pour adresse: _A Paris,
  M.DC.XXXVII_; le titre est orn d'un fleuron des impressions de
  Toussainct Quinet. En 1876, M. mile Picot en a signal un
  exemplaire, dans sa _Bibliographie Cornlienne_, et M. Lormier
  l'a rimprim sous ce titre, pour la Socit des bibliophiles
  normands: _La dfense du Cid reproduite d'aprs l'imprim de
  1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel_, M.DCCC.LXXIX, in-8
  de 2 feuillets et 42 pages tir  100 exemplaires.--Nous avons
  cru devoir demander la rimpression de deux pages, afin de
  combler cette lacune importante dans notre description des pices
  relatives  la querelle du _Cid_. Signalons encore _La suitte du
  Cid en abrg ou le triomphe de son Autheur en despit des
  envieux_.--A Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du
  Vert-Galand, vis  vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages
  in-8, rimprime par M. Henri Chardon dans sa _Vie de Rotrou_,
  1884. (Ch. M.-L., 1885.)

  [64] Cette faon de s'exprimer paraissait un peu servile 
  plusieurs contemporains. Tallemant des Raux dit  ce sujet:
  Charrost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle
  toujours mon matre; cela est bien valet. (_Historiettes_, tome
  V, p. 39, note.) La mme remarque est faite presque dans les
  mmes termes dans le _Mnagiana_ (tome IV, p. 114): M. le comte
  de Charrost, qui devoit toute sa fortune au cardinal de
  Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours son matre. M. du
  Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon Franois ne
  devoit point avoir d'autre matre que le Roi. Il est vrai que
  Charrost tait comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen.
  Tallemant conteste mme  Richelieu le titre qu'il recevait
  gnralement: Le Cardinal, dit-il, a affect de se faire appeler
  _Monseigneur_. (_Historiettes_, tome II, p. 21 note 2.) Du
  reste, quand il arrivait qu'on ne lui donnt point ce titre, cela
  choquait plus ses flatteurs que lui-mme. Voyez _Historiettes_,
  tome II, p. 60.

  [65] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_, p.
  218.

  [66] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8, 7 pages.

  [67] M.DC.XXXVII, in-8, 7 pages.

  [68] Voyez ci-dessus, p. 23 et 24.

  [69] Tome XX, p. 90.

  [70] Article _Rotrou_.

  [71] M.DC.XXXVII, in-8, 36 pages.

  [72] Voyez ci-dessus, p. 16.

  [73] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8 de 15 pages. Le titre de
  dpart, p. 3, est ainsi conu: _Lettre contre une inuective du Sr
  Corneille, soy disant Autheur du Cid_.

  [74] Page 4.

  [75] Page 13.

  [76] Page 9.

  [77] _Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid_, p. 103.

  [78] Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219.

  [79] In-8 de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et
  sans date.

  [80] Deuxime dition, p. 305, note 13.

  [81] Voyez tome II, p. 442, note 1254.

  [82] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8, 8 pages.

  [83] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8, 7 pages.

  [84] Voyez plus haut, p. 24, note 3.

  [85] In-8, 8 pages.

  [86] Voyez ci-aprs, p. 39 et 40.

  [87] _Bibliothque franoise_, 2e dition, p. 130 et 131.

  [88] Page 5.

  [89] Sans lieu ni date. In-8 de 5 pages et 1 feuillet blanc.

  [90] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8, 8 pages.

  [91] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais,  l'Escu
  de France._ M.DC.XXXVII, in-8 de 11 pages.

  [92] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_,
  1653, p. 189-191.

  [93] Ce nom est imprim ainsi dans le texte de Pellisson;
  toutefois, dans son _Catalogue de Messieurs de l'Acadmie
  franoise_, p. 523 de la _Relation_, il crit _l'abb de
  Bourzeyz; Bourzeis_ est la forme adopte le plus gnralement.

  [94] Registres du 30 juin 1637. (_Note de Pellisson._)

  [95] Ce manuscrit appartient depuis longtemps  la Bibliothque
  impriale; il figure sous le no Y 5666,  la page 549 du tome I
  des Belles-Lettres du _Catalogue des livres imprimez de la
  Bibliothque du Roy_, publi en 1750. L'anne dernire (1861) il
  a pass du Dpartement des imprims au Dpartement des
  manuscrits, o il porte actuellement le no 5541 du _Supplment
  franais_. C'est un petit in-4 de 63 pages. Il tait intitul
  d'abord: _Les Sentimens de l'Academie franoise touchant les
  observations faites sur la tragicomedie du Cid_. Ce titre a t
  ainsi modifi: _Les Sentimens de l'Academie franoise sur la
  question de la tragicomedie du Cid_. On lit en tte du premier
  feuillet cette note de l'abb Sallier, garde des manuscrits de la
  Bibliothque du Roi: De la main de Mr Chapelain, avec des
  apostilles de M. le cardinal de Richelieu. Tmoignage de Mr
  l'abb d'Olivet. 7bre 1737. Dans le catalogue imprim de 1750,
  cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est pas nomm. Nous
  pensons, contrairement  l'opinion de Pellisson, que quatre des
  sept apostilles sont entirement de la main du Cardinal; nous les
  passerons en revue une  une dans les notes suivantes.

  [96] Cette apostille qui se trouve  la page 5 est d'une criture
  menue, irrgulire, difficile  lire: c'est probablement celle de
  Citois. A la page 13, ces deux apostilles: il faut un exemple,
  il faut un temprament, sont d'une grosse et belle criture,
  qui prsente avec celle des lettres autographes de Richelieu la
  conformit la plus frappante. A la page 29,  l'occasion du
  reproche fait  Rodrigue d'avoir form le dessein de tuer le
  Comte, dont la mort n'tait pas ncessaire pour sa satisfaction,
  on lit en marge cette note assez trange, de l'criture que nous
  attribuons  Citois: Faut voir si la pice le dit; car si cela
  n'est point on auroit tort de faire  croire  Rodrigue qu'il
  voult tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles occasions
  ce qu'on ne veut pas faire.

  [97] Note de l'criture qui parat tre celle de Citois; le mot
  _bon_ est trac avec un peu plus de hardiesse que le reste;
  toutefois il est impossible d'affirmer qu'il soit d'une autre
  main. A la page 37, apostille de la grosse criture que nous
  attribuons  Richelieu: Il ne faut point dire cela si
  absolument.

  [98] Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit
  (p. 58): Il faut adoucir cette expression. Cette dernire
  apostille est, suivant nous, de la main de Richelieu.

  [99] Registres, 17 juillet 1637. (_Note de Pellisson._)

  [100] Registres, dernier juillet 1637. (_Note du mme._)

  [101] Registres, 23 novembre 1637. (_Note de Pellisson._)

  [102] _A Paris, chez Jean Camusat_, 1638, in-8.

  [103] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_, p.
  193-204.

  [104] _A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais,  l'Escu
  de France._ M.DC.XXXVII, in-8 de 14 pages et 1 feuillet blanc.

  [105] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8 de 14 pages.

  [106] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8 de 7 pages.

  [107] _A Paris, imprim aux despens de l'Autheur_, in-8 de 103
  pages.

  [108] L'_Hpital des pauvres enferms_ est un membre de
  l'Hpital gnral, o on a mis plusieurs pauvres pour les
  empcher d'tre fainants et vagabonds. (_Dictionnaire universel
  de Furetire._)

  [109] In-8 de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre dition en
  plus gros caractres et formant 24 pages se trouve mentionne
  dans les notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64
  de la p. 25). Cette pice a t rimprime dans le _Recueil de
  dissertations sur plusieurs tragdies de Corneille et de
  Racine_.... publi par Granet en 1740, tome I, p. 99; et dans le
  _Tableau historique.... de la posie franaise.... au seizime
  sicle_, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8, tome I, p. 386.

  [110] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
  petite Sale,  l'Escu de France_, M.DC.XXXVII, in-8 de 38 pages.

  [111] Voyez ci-dessus, p. 25.

  [112] In-8 de 7 pages.

  [113] 1637, in-8 de 12 pages.

  [114] 1637, in-4 de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage;
  la description que nous en donnons est tire de l'_Histoire du
  Thtre franois_ des frres Parfait (tome V, p. 270). Les notes
  recueillies par Van Praet nous font seules connatre le nombre de
  pages de l'ouvrage. Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent
  qu'on trouve, p. 11, une lettre de M. Mairet  M. Scudry
  contenant sa gnalogie, date de Belin du 30 septembre 1637. M.
  Taschereau indique cette pice comme tant du format in-8 et lui
  donne le titre suivant: _Apologie pour Mairet contre les
  calomnies du Sr Corneille en rponse  la pice intitule:
  Advertissement au besanonnois Mairet_, titre qu'il a pris sans
  doute sur une dition diffrente de celle dont nous venons de
  parler.

  [115] Cette lettre a t imprime pour la premire fois par
  Granet, en 1740, dans son _Recueil de dissertations sur plusieurs
  tragdies de Corneille et de Racine_, tome I, p. 114.

  [116] Franois de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il
  avait t gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassin
  par le marquis de Bonnivet le 7 dcembre 1642. Dans
  l'_Historiette_ de Mondory (tome VII, p. 172), Tallemant, parlant
  de la Lenoir, actrice du thtre du Marais, termine ainsi: Le
  comte de Belin, qui avoit Mairet  son commandement, faisoit
  faire des pices  condition qu'elle et le principal personnage;
  car il en toit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien.

  [117] Il y a _fait_, et non _faite_, dans l'dition originale.
  Voyez des exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II
  de l'dition de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc.

  [118] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
  petite Sale,  l'Escu de France._ M.CD.XXXVIII (_sic_, 1638),
  in-8 de 34 pages. Ce recueil a paru ds le commencement de
  l'anne ou mme, malgr son millsime,  la fin de 1637.
  Chapelain crit le 25 janvier 1638  Balzac, en lui parlant de sa
  lettre sur _le Cid_: On l'a imprime en papier volant, avec la
  mauvaise rponse de.... (_Scudry_) et le remercment du mme 
  l'Acadmie. (_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_,
  par M. J. Taschereau, 2e dition, p. 312.)

  [119] Une dition, publie  part, de la _Lettre de Monsieur de
  Balzac  Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le
  Cid_ (in-8 de 8 pages), offre ici une variante; on y lit: des
  juges devant qui vous l'avez appel.--Au sujet du passage auquel
  s'applique cette variante, voyez plus loin, p. 47 et 48.

  [120] Voyez tome I, p. 14, note 217.

  [121] _Les Harangues ou discours academiques_ de Jean-Baptiste
  Mangini. Paris, Augustin Courb, 1642, in-8.

  [122] C'est beaucoup de s'tre empar des yeux de prime abord,
  quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques  faire.
  Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlve les suffrages
  est plus grand que celui qui les mrite. (_ptre_ c,  3.)

  [123] Cette lettre a t ainsi reproduite, d'aprs le recueil
  manuscrit de lettres de Chapelain appartenant  M. Sainte-Beuve
  dans l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par
  M. J. Taschereau, 2e dition (p. 308 et 309, note 17). Pellisson
  l'avait donne, mais en abrg et sous forme indirecte, dans sa
  _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_, p. 205
  et 206.

  [124] Satire IX, vers 231-234.

  [125] Mots espagnols signifiant: pour le bien de la paix.

  [126] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant  M.
  Sainte-Beuve, cit par M. Taschereau, _Histoire de la vie et des
  ouvrages de P. Corneille_, 2e dition, p. 104 et 105.

  [127] Mme recueil, cit par M. Taschereau, p. 105.

  [128] _Lettres choisies du sieur Balzac_, Paris, 1647, in-8, Ire
  partie, p. 398. _OEuvres de Balzac_, in-fol., tome I, p. 542.

  [129] A Poitiers.

  [130] _Le Menteur_, acte I, scne I. Variante des ditions de
  1644-1656.

  [131] Acte I, scne III, vers 151 et 152.

  [132] Vers 1559 et suivants.

  [133] Voyez plus loin, p. 98.

  [134] Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup
  d'autres dont je compte faire usage dans les notices suivantes,
  aux obligeantes communications de M. Lon Guillard,
  bibliothcaire et archiviste de la Comdie-Franaise.




CRITS EN FAVEUR DU _CID_,

ATTRIBUS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRRES PARFAIT.

I. L'AMI DU CID A CLAVERET[135].


Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. H quoi!
pour une chose si juste et si raisonnable allgue par M. Corneille 
M. Scudry: Il n'a pas tenu  vous que du premier lieu o beaucoup
d'honntes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de
Claveret[136], faut-il que vous preniez la mouche, et que vous
perdiez un moment la mmoire de ce que vous avez t, de ce que vous
tes, et de ce que vous serez toute votre vie? Quelle rvolution
est-ce l? Vous parlerez contre _le Cid?_ vous ferez l'homme de
consquence et d'esprit, et blmerez impudemment et impunment tout
ensemble celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? Il
ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, tre assez
habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands esprits de
France qui se moquent des _Observations_, et de ceux qui suivent les
sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai dj rpondu pour lui, comme
je fais encore, que pour obscurcir son clat, il falloit pour toutes
observations faire une meilleure pice. Que si la force des raisons
dont M. de Scudry prtend l'avoir combattu, est condamne mme par
ceux qu'il demande pour juges, considrez, de grce, o vous vous
allez engager. Vraiment cela est bien ridicule que vous,  qui vos
parents ont laiss pour tout hritage la science de bien tirer des
bottes[137], vous vouliez crire, et faire comparaison avec un des
plus grands hommes de notre sicle pour le thtre, et douter encore
de l'approbation que _le Cid_ a reue au Louvre et  l'htel de
Richelieu. Il parot bien que votre rgne n'est pas de ce monde;
voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien grandes: vous
entendrez ce qu'il y a de grands esprits en France de l'un et de
l'autre sexe dire tout haut: Voil le plus bel ouvrage de thtre que
nous ayons vu jusqu' prsent. Examinons un peu les vtres en gros,
car le dtail n'en vaut pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le
voyage que vous faites faire aux Bons hommes  votre plerin
amoureux[138] est une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent
fois envie de vous demander o votre fils Tads et vous avez tudi,
afin de me faire interprter le langage de l'un, et apprendre les
galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en chappe
quelquefois sans y penser, j'aurois t ravi de les faire avec science
comme vous. Je me serois bien mis auprs de Jodelet[139] pour le
moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que les comdiens,
qui n'ont jamais su faire valoir les vtres, quelque art et quelque
peine qu'ils y aient apporte. Votre _Place Royale_ suit assez bien,
et je vous confesse qu'elle fut trouve si bonne  Forges, que
Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du
monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goter:
tout le monde n'entendra pas ceci peut-tre; c'est que vous avez fait
une pice intitule _les Eaux de Forges_, que vous leur donntes, o
il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les
vers ne valoient rien du tout. A cela prs c'toit une assez belle
chose[140]. Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce
n'toit pas manque de pauvret, ni d'en avoir demand beaucoup de fois
de l'argent; mais c'est que les comdiens ne vous en ont jamais rien
voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques ici. Et pour
couronnement de chef-d'oeuvre, vous faites une mauvaise lettre o vous
tranchez du censeur, et, si je ne me trompe, du vaillant. Taisez-vous,
Monsieur Claveret, taisez-vous, et vous souvenez que vous ne pouvez
tre ni l'un ni l'autre, et que votre personne est si peu considrable
que vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de vous
choquer. Vous croyez peut-tre avoir fait un beau coup de mail quand
vous dites: _ou pour contenter les comdiens que vous servez_. Chacun
sait bien de quel biais il faut prendre cette faon de parler. Et il
est trs-vrai que ses soins et ses veilles leur ont rendu de si bons
et profitables services, que je leur ai ou dire hautement que jusques
ici ils doivent  lui seul ce que le thtre peut donner de bien. Vous
ne ferez jamais de mme, Monsieur Claveret, et je ne m'tonne pas de
vous entendre dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je
vous crois. Nanmoins vous dites au mme temps que ce que vous avez
produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est seulement un
tmoignage de votre effronterie, plutt que de la bont de vos
ouvrages. Aprs tout, orateur et pote de balle, souvenez-vous de
n'intresser personne en votre affaire, et que quand M. Corneille a
dit:

    Je ne dois qu' moi seul toute ma renomme[141],

il a parl raisonnablement et vritablement. Songez seulement, comme
je vous ai dj dit,  ce que vous tes; que vous n'avez jamais rien
fait de bien que de vous tre tu depuis quatre ans[142]; que vous ne
deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise chose; que les
sottises de votre lettre fchent tous les honntes gens; que cela vous
rend bernable par tout pays; que tout ce qu'elle contient est trop
plat et trop peu fort pour donner la moindre atteinte au _Cid_, ni
faire croire que M. Corneille en soit seulement le copiste, comme vous
dites; que je ne lui conseille pas de se donner la peine de vous
rpondre; que vous tes auprs de lui ce que le laquais est auprs du
matre, et qu'un ami du _Cid_ qui ne fit jamais profession d'crire,
et qui ne laisse pas de se connotre aux bonnes choses, n'a fait cette
lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que vous
vous ferez expliquer et qui dit: _Ne sutor ultra crepidam._ Adieu,
Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, de peur de
l'apprendre.

NOTES:

  [135] Corneille opposa  ces crits une lettre qu'il intitula
  _l'Ami du Cid  Claveret_, in-8, et dans laquelle il turlupina
  fort ce pote. (Niceron, _Mmoires pour servir  l'histoire des
  hommes illustres_, Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez
  la _Notice_, p. 29.

  [136] _Lettre apologtique._

  [137] Le lecteur, disent les frres Parfait, est bien le matre
  d'expliquer au propre ou au figur le titre que l'on donne ici 
  Claveret de _tireur de bottes_, car pour nous ce sont lettres
  closes et impntrables. (_Histoire du Thtre franois_, tome
  IV, p. 452, note _a_.) Nous ignorons galement  quoi cette
  phrase fait allusion et quel tait l'tat du pre de Jean
  Claveret. Nous savons que ce dernier, originaire d'Orlans,
  portait le titre d'avocat, ce qui n'empche pas l'auteur de la
  _Lettre pour M. de Corneille_, que nous reproduisons ci-aprs, de
  dire (voyez p. 57) que Claveret dans ses plus grandes ambitions
  n'a jamais prtendu au del de sommelier dans une mdiocre
  maison.

  [138] _Le Plerin amoureux_ est une comdie non imprime que les
  frres Parfait placent la seconde parmi les pices de Clavaret,
  mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible
  de savoir  quoi se rapportent les observations critiques que
  nous trouvons ici. En 1634, c'est--dire  peu prs  l'poque o
  dut tre joue la pice de Claveret, Rotrou a fait reprsenter
  _la Plerine amoureuse_, tragi-comdie.

  [139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_.

  [140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note
  636.

  [141] _Excuse  Ariste_, vers 50.

  [142] Ceci est difficile  expliquer, car _la Place Royale_ de
  Claveret a d, comme celle de Corneille, tre joue en 1635.


II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE
NOM D'ARISTE:

    _Je fis donc rsolution de gurir ces idoltres_[143].

Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer 
tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui
reoit aisment toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu
au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que
vous n'avez pu lui dnier les louanges qu'il tiroit sans violence de
tous les honntes gens; pourquoi maintenant dfrer au jugement de
l'observateur,  cause qu'il vous a tmoign approuver cinq ou six
mauvaises pices rimes que vous dites avoir faites? Jeune homme,
assurez votre jugement devant que de l'exposer  la censure publique,
et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqus  d'autres
moins passionns que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup,
mais il et pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que
vous. Il est peu curieux de sa rputation. Je commence  dsesprer de
son parti, puisqu'il l'abandonne  des personnes qui le savent si mal
soutenir; c'est une preuve certaine de la fausset d'une affaire,
quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous
point vu d'autres personnes embrasser ses intrts. Claveret a t le
premier qui s'est veill, qui dans ses plus grandes ambitions n'a
jamais prtendu au del de sommelier dans une mdiocre maison: encore
je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus
fortun de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de
son origine (j'aime mieux parotre obscur que mdisant). Il et pu
russir du temps des comparaisons; sa misrable loquence me fait
piti, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du
nombre des auteurs et qu'il se mle aujourd'hui de juger de la bont
ou de la fausset d'une pice. Voyez le raisonnement de ce visage, il
se vante de vouloir gurir des idoltres. Monsieur le mdecin, vous
apportez de fort mauvais remdes; et si vous tiez aussi peu vers
dans le reste de votre doctrine, il est prilleux de tomber entre vos
mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas
commenc  me persuader, bien loign de me convaincre. Si vous me
priez, je donnerai quelque chose  l'obligation que vous avez  la
maison de M. de Scudry. Puisque vous portez ses intrts au del d'un
homme dsintress, il parot que vous en avez reu quelque sensible
plaisir. Il est vrai que vous tes de sa maison, et que vous assistez
souvent aux confrences qui s'y traitent: vous n'en revenez point
qu'avec de nouvelles lumires; et ce grand amas de belles figures que
vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en
remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de
mconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du
monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous
avez affect avec trop de violence et d'animosit la diminution du
crdit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir,
vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois
recherch l'amiti, et de laquelle il vous avoit honor: vous ne la
mritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin  la conserver.

Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous
sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous dfaire de vos
comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et
choquent beaucoup de personnes. Vous tes jeune, il y a esprance que
vous vous gurirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas
peu contribu  votre avancement. Adieu, beau corps plein de
plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais rengat.
Adieu, console-toi.

MARTIALIS (Epigr. lib. IX, pigr. 82)[145].

    _Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos;
      Sed quidam exactos esse poeta negat:
    Non nimium curo, nam coen fercula nostr
      Malim convivis quam placuisse coquis._

TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.

    Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire,
    Charmants  les entendre, et charmants  les lire[146],
    Un pote seulement les trouve irrguliers.
    Corneille, moque-toi de sa jalouse envie:
    Quand le festin agre  ceux que l'on convie,
    Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.

PIGRAMME.

    Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire,
    Charment  les our, mais non pas  les lire,
    Pourquoi le traducteur des quatre vers latins
    Les a-t-il compars aux mets de nos festins?
          J'avoue avec lui, s'il arrive
          Qu'un mets soit au got du convive,
    Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier;
    Mais les vers qu'il dfend d'autres raisons demandent:
    C'est peu qu'ils soient au got de ceux qui les entendent,
    S'ils ne plaisent encore aux matres du mtier.

NOTES:

  [143] Mairet classe cette pice avant la _Reponse de_ *** (voyez
  ci-dessus, p. 40). Nous avons d nous en rapporter  ce
  tmoignage contemporain plutt qu'au sentiment de Niceron, qui,
  comme on va le voir, intervertit cet ordre: Corneille....
  continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il
  intitula _Reponse de ***  *** sous le nom d'Ariste_, in-8. Elle
  fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M.
  de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom
  d'Ariste_.... (Niceron, _Mmoires_, tome XX, p. 91.)

  [144] Allusion  ce passage de la _Lettre  *** sous le nom
  d'Ariste_ (p. 4): Encore qu'il (_Scudry_) ait remarqu huit
  cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a
  nglig pour le moins huit cents autres qui mritoient bien
  d'tre sondes.

  [145] Cette pigramme et sa traduction, ainsi que la rponse qui
  vient aprs, ont t imprimes, dans l'dition originale,  la
  suite de la _Lettre_ prcdente.

  [146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p.
  24, note 62), ce vers est un peu diffrent:

    Et charmants  les voir, et charmants  les lire.


III. RPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.

Ne vous tonnez point du procd que l'on pratique aujourd'hui contre
vous: on veut rveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons
esprits de son temps, et qui n'en a laiss pas un dans le pouvoir de
se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa
foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer
 lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions,
et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans
une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais
l'orgueil qu'on tche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que
vous n'ayez t marri de vous voir ml dedans une dispute
particulire, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de
l'anonyme, qui veut embarrasser des mes dsintresses, et faire
entrer dans la lice deux personnes toutes fraches, afin de faire
esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il
n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer
absolument  vous, ou mdire seulement de M. Corneille, sans par un
galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous
adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par
des railleries et des impostures qui s'adressent directement  votre
ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonn sur _Mlite_, et
eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pice fort foible, puisqu'elle
n'eut la peine que d'effacer le peu de rputation que s'toit acquis
le bonhomme Hardy, et que les pices qui furent de son temps ne
valoient pas la peine d'tre coutes. Car la _Sylvie_ et la
_Chriside_, par exemple, toient les saillies d'un jeune colier qui
craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une
plume qui n'avoit jamais t tranche qu' coups d'pe. J'eusse dit
que _la Galerie du Palais_ n'toit pas bonne, parce que le nom en
toit trop commun; que _la Place Royale_ n'toit pas meilleure,
puisqu'il en avoit drob le titre  ce trs-fameux et trs-clbre
auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ toit une
pice qu'on ne pouvoit goter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une
qui ft faite avec de si grandes rgularits. Mais aussi n'euss-je
pas oubli les loges de tous les pomes qui furent reprsents dedans
les mmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre
_Silvanire_, dont les exemplaires ne priront jamais. J'eusse lou _le
Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est
miraculeux, puisque toute la pice (qui est assez longue) n'a pourtant
rien de plus achev que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a
voulu par le mme pome bannir les honntes femmes de la comdie, qui
n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux
hrones. Mais aprs aussi j'eusse examin sa _Virginie_, et ayant
laiss  Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourr
qui a fait rire tout le monde, j'eusse admir la force d'esprit de son
hros, qui mprise une princesse qui l'aime, et fait mme le semblant
de ne la pas entendre quand elle se dclare  lui: et le tout  cause
qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour,
de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalit, et de
dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnte homme, ne
voult pas avoir de l'amour pour une belle fille,  cause qu'il a de
l'amiti pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Aprs
je passerois  la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec
autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la
fait moins honnte qu'elle ne fut. Je tcherois  recouvrir l'honneur
de Syphax, qui fait moins piti par le dbris de sa fortune et par le
bouleversement de son trne, que parce qu'il surprend un poulet que sa
femme a envoy  Massinisse. J'aurois blm toute l'importunit du
second acte, o Sophonisbe parot toujours; et passant plus avant pour
imiter les crivains du temps, je me serois cri  la scne o
Massinisse apprend d'elle quand il commena d'en tre aim: O raison
de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'toit devenu ce jugement dont
vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pices[151]? Massinisse
avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendt ce qu'il avoit
prt? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine,
qu'elle ne l'estimt plus que lui, puisque c'toit le sujet pourquoi
elle l'avoit estim plus que Syphax? Enfin je n'couterois point
l'excuse qu'il allgue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux
qu'il et trait l'histoire comme elle s'est passe, que comme elle a
d se passer, au moins  ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais
presque la mme chose que celui que je blme et qui vous adresse sa
lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de
peine d'oublier. Vous connotrez pourtant que j'en use avec plus de
raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa
cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours lou en
lui ce qui n'a pas t blmable, je vous avoue que le voyant hors du
sens, j'ai commenc  perdre la bonne opinion que j'en avois conue;
et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde,
je l'ai considr comme ces mchants politiques qui n'tant pas assez
puissants pour subsister d'eux-mmes, tchent de brouiller les
affaires, afin d'tablir des fondements  leur fortune sur les ruines
de ceux qu'ils n'eussent os choquer ouvertement. Il fait battre deux
ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tche de
vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considre pas que
celui qui a dj de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore
de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit
indigne de sa colre, il verra celui-ci avec un si grand mpris, qu'il
ne voudra jamais penser  lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses
excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honntes gens le soin
de rpondre  la calomnie.

NOTES:

  [147] Mairet a parl fort modestement de ses premires pices
  dans l'_ptre_ qu'il a place en tte des _Galanteries du duc
  d'Ossonne_: Je composai, dit-il, ma _Criside_  seize ans, au
  sortir de philosophie, et c'est de celle-l, et de _Silvie_ qui
  la suivit un an aprs, que je dirois volontiers  tout le monde:
  _Delicta juventutis me ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset
  7). Je fis la _Silvanire_  vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ 
  vingt-trois, _Virginie_  vingt-quatre, _Sophonisbe_ 
  vingt-cinq. Il cite immdiatement aprs Corneille avec loge.
  Voyez tome I, p. 129.

  [148] Pice de Scudry.

  [149] Voyez tome II, p. 218.

  [150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la
  _Sophonisbe_ de Corneille.

  [151] Allusion  ce passage des _Observations_ de Scudry
  (dition en 96 pages, p. 52): O jugement de l'auteur,  quoi
  songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'tes-vous devenue?

  [152] Voyez ci-dessus, p. 29-31.


IV. LETTRE DU DSINTRESS AU SIEUR MAIRET[153].

    MONSIEUR,

Il faut que _le Cid_ de M. Corneille soit fait sous une trange
constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que
presque tous les potes sont rduits  la prose. Je veux quasi mal 
son trop de mrite, puisqu'il est cause d'un si grand dsordre. Au
commencement (il est vrai) que je vis jeter cette pomme de discorde,
je ne fus pas fch de voir natre un peu de jalousie en votre esprit,
et j'esprois que le feu de la colre donneroit plus de force  vos
vers,  vous une honnte mulation, et que par de nouveaux efforts
vous tcheriez d'atteindre  la course celui qui avoit pris les
devants. Nanmoins, soit que vous reconnoissiez vos forces trop
petites pour un dessein si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de
lches rsolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez
faire descendre M. Corneille du lieu o beaucoup d'honntes gens
l'ont plac, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez
Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera voir  la pice
qu'il prpare, que ses ailes sont assez fortes pour le soutenir, et
que n'tant pas de cire, vous n'tes pas aussi le soleil qui les lui
fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel.
Je croyois qu'aprs les vains efforts de l'observateur du _Cid_,
personne n'auroit jamais la vanit d'attaquer la renomme de ce fameux
ouvrage, et qu' l'exemple de M. de Scudry, qui pour tout fruit de
ses veilles n'a remport que le titre d'envieux, tous ceux  qui son
clat fait mal aux yeux seroient sages  l'avenir, et ne
s'attireroient plus l'aversion des honntes gens par de nouvelles
calomnies. Mais peut-tre vous tes-vous cru plus considrable, et
qu'aprs avoir attir M. Corneille au combat, vous seriez assez
puissant pour le ruiner, et faire voir  tous ceux qui ont estim _le
Cid_, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'
vous seul l'aventure toit due de rompre le charme qui nous silloit
les yeux, et nous faire voir la vrit cache. Aprs cela, beau
lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la prsomption d'Icare? Si
_le Cid_ n'et pas t assez fort de lui-mme pour soutenir de si
foibles assauts que ceux qu'on lui a livrs, et qu'il peut attendre de
vous, son auteur l'et fortifi par un ouvrage digne de lui. Mais le
mrite de sa cause avoit trop intress d'honntes gens  son parti,
pour qu'il lui ft ncessaire d'entreprendre sa dfense. Ses heures
sont trop prcieuses au public, puisqu'il les emploie si dignement,
pour souhaiter de lui qu'il les perde  vous rpondre. Vous tes de
ces ennemis qui emploient la ruse, aprs avoir eu du dsavantage par
la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'tat pour vous autres,
si par vos adresses vous obligiez M. Corneille  rpondre  M.
Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si
puissant ennemi; vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie,
et qui vous menace d'une furieuse tempte pour cet hiver. Cela vous
doit tre d'autant plus sensible, que votre jugement est assez net
pour prvoir votre ruine, et votre esprit trop foible pour l'empcher.
Je trouve un peu trange la comparaison que vous faites avec lui; je
veux bien m'en servir contre vous-mmes, n'ayant pas dessein
d'employer de meilleures armes que les vtres pour vous battre. Vous
le feignez rduit au dplorable tat o vous tes, et voulez que pour
se sauver il s'accroche  tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger
que le succs du _Cid_, et de ses autres pices, lui ait t si
dsavantageux, qu'il ait t oblig de se btir une rputation sur la
ruine de la vtre, et ne pouvant se sauver que par votre perte, il ait
tch d'obscurcir votre nom qui ne lui donna jamais d'ombrage. Il et
t  plaindre si pour avoir de l'estime, il et t contraint
d'employer de si lches moyens. S'il a fait profit de son tude, et
qu'il ait habill  la franoise quelque belle pense espagnole, le
devez-vous appeler voleur, et lui faire son procs? Si la charit vous
oblige  l'avertir publiquement de ses dfauts, que ne faites-vous
justice  vous-mme? Vous passeriez pour corneilles dplumes, si vous
aviez retranch de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunt des
trangers. Je ne blme point M. de Scudry de savoir si bien son
cavalier Marin[154]. C'est une source publique o il est permis  tout
le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas fait voir un _Prince
dguis_[155], qui a pass pour la plus agrable de ses pices. Le
_Pastor fido_ mme n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir
emprunt des pages entires de Virgile. Les livres sont des trsors
ouverts  tout le monde, o il est permis de s'enrichir sans tre
sujet  restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les
fleurs. Ce n'est pas qu'il se faille indiffremment charger la mmoire
de toutes choses: au contraire, la plus grande partie ne mrite pas
d'tre lue; c'est  la raison de faire le choix des bonnes, et M.
Corneille les connot trop pour les aller chercher chez M. Claveret.
Je m'tonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si clbre
voleur, et que vous le faites arrter  piller o il y a si peu de
butin. Ce n'est pas que je veuille mpriser M. Claveret: au contraire,
j'estime ceux qui comme lui s'efforcent  se tirer de la boue, et se
veulent lever au-dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas
qu'il se donne trop de vanit. Il a bonne grce  se donner
l'estrapade[156], pour mettre M. Corneille au-dessous de lui, et 
reprocher aux Normands que pour tre accoutums au cidre, ils
s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin[157]. Il sait le
contraire par exprience, aprs en avoir vers plusieurs fois  M.
Corneille[158]: ce qu'il ne peut pas nier, non plus que 'a t
l'envie qui lui a mis la main  la plume, puisqu'il avoue que l'auteur
du _Cid_ en l'attaquant avoit perdu sa rputation, comme les mouches
qui perdent leur aiguillon en piquant. Confesse-t-il pas que la seule
gloire de M. Corneille a fait prendre l'essor  sa plume? Que je le
tiendrois heureux si ce noble aiguillon lui toit demeur, et s'il
s'toit enrichi d'une si belle dpouille! Il doit remercier celui qui
l'a mis au nombre des potes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang:
c'est plus qu'il ne devoit prtendre raisonnablement. Je ne touche
point son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnte homme doive
offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est
ici question seulement du mrite d'un pome, et vous avez fort
mauvaise grce  quitter votre sujet pour dire des injures, et des
reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque vous avez
parl de vos pices de thtre, souffrez que je me serve de la mme
libert dont vous avez us avec M. Corneille; et quoiqu'elle vous soit
autant injurieuse, trouvez bon que je vous dtrompe et que je vous
dise vos vrits. Vous ne devez pas faire d'excuses qu' vous-mme,
d'avoir os mettre en parallle votre apprentissage avec _le Cid_. La
diffrence y est si grande que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit
d'ignorance, et vous ne le pouvez sans tre prsomptueux. Mais s'il
est du Parnasse comme du paradis, o l'on ne peut avoir d'entre avec
du bien mal acquis, tombez d'accord avec tout le monde que vous en
tes exclus[159], si vous ne restituez la plus grande partie de votre
rputation  un matre qui par excs de bont ne s'est pas content
de vous receveoir chez lui gnreusement au fort de vos misres, mais
qui, par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous
regardant d'assez bon oeil, a oblig tous ses amis  dire du bien de
vos ouvrages. C'est de lui seul que vous tenez le peu d'estime que
vous possdez, non du mrite de vos oeuvres, qui ne sont pas si
parfaites que tout le monde n'y ait remarqu de grands dfauts. Vous
faites bien de prendre du temps pour justifier la _Silvanire_, _le Duc
d'Ossonne_, la _Virginie_ et la _Sophonisbe_[160]; si vous le faites,
j'avoue que l'ouvrage sera bien considrable, puisque par lui vous
ferez l'impossible. A tout hasard, je ne vous conseille pas de les
porter  la censure de l'Acadmie, de peur d'une trop grande
confusion. Une pareille crainte n'a jamais empch M. Corneille de se
soumettre au jugement d'une si clbre compagnie[161]. C'est une
dfrence qu'il a toujours rendue  ses amis, et n'a jamais eu honte
d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connotre. Il fera
beaucoup moins de difficult de subir le jugement de tant
d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine
d'examiner ce qu'il a donn au public, et ne manquera jamais  rendre
le respect qu'il doit  la dignit de leur chef. Mais puisque vous
avouez que les injures mal fondes sont les armes des harangres, je
vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien
que M. Corneille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts 
le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites
pices qui ont t faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il
n'en connot pas les auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le
silence, imitez-le en la modration de son esprit, si vous ne le
pouvez en ses pomes. Fuyez la trop grande ambition, que vous
condamnez aux autres, et qui a dj pens causer votre ruine entire.
Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas
moins votre serviteur si je vous dis vos vrits. _Amicus Plato,
amicus Socrates, sed magis amica veritas._

NOTES:

  [153] Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques
  par une _Lettre du dsintress au sieur Mayret_, in-8.
  (Niceron, _Mmoires_, tome XX, p. 92.)--Cet ouvrage est aussi
  mentionn comme tant de Corneille dans Barbier, _Dictionnaire
  des ouvrages anonymes et pseudonymes_, 2e dition, Paris, 1823,
  tome II, p. 242, no 9617.

  [154] Voyez tome II, p. 22, note 54.

  [155] _Le Prince dguis_, tragi-comdie de Scudry, fut
  reprsent en 1635 avec un grand succs. Le spectacle en tait
  fort beau. (_Histoire du Thtre franois_ par les frres
  Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.)

  [156] On dit figurment: _donner l'estrapade  son esprit_,
  quand on lui fait faire une violente application pour inventer
  quelque chose difficile  trouver. (_Dictionnaire universel de
  Furetire._)

  [157] Ceux de votre pays, pour tre accoutums  ne boire que du
  cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin. (_Lettre
  du sieur Claveret  M. de Corneille_, p. 3.)

  [158] Voyez ci-dessus, p. 54, note 137.

  [159] S'il est du Parnasse comme du paradis, o l'on ne peut
  esprer d'entre avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec
  moi que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement
  la rputation illgitime que ces deux pices (la _Silvie_ et _le
  Cid_) nous ont donne. (_ptre familire du sieur Mairet_, p.
  12.)

  [160] J'essayerai nanmoins de lui justifier la _Silvanire_, _le
  Duc d'Ossonne_; la _Virginie_ et la _Sophonisbe_, dans un ouvrage
  plus considrable que cestui-ci. (_Ibidem_, p. 8.)

  [161] Ce n'est assurment pas Corneille qui a crit ou mme
  inspir ce passage, car il se dfend avec nergie d'avoir accept
  des juges. Voyez ci-dessus, p. 47 et 48, et ci-aprs, p. 83.


V. AVERTISSEMENT AU BESANONNOIS MAIRET[162].

Il n'toit nullement besoin, de vous donner la gne deux mois durant 
fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre que vous tes
aussi savant en injures que votre ami Claveret et tous les crocheteurs
de Paris. Cette belle posie que vous nous aviez envoye du Mans ne
nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un
auteur espagnol, dont vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre
style vous dcouvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce
mchant masque, on ne laissoit pas de vous connotre, et le rondeau
qui vous rpondit parloit de vous sans se contredire. Que si
l'pithte de _Fou solennel_ vous y dplat, vous pouvez la changer,
et mettre en sa place _Innocent le Bel_, qui est le nom de guerre que
vous ont donn les comiques. Dfaites-vous cependant de la pense que
M. Corneille vous ait fait l'honneur d'crire contre vos ouvrages:
s'il daignoit les entreprendre, il y montreroit bien d'autres dfauts
que n'a fait celui qui s'en est raill en passant; et certes en ce cas
il prendroit une peine bien superflue, puisque pour les trouver
mauvais, il ne faut que se donner la patience de les lire. C'est un
emploi trop indigne de lui pour s'y arrter, et tous les vains efforts
de vos calomnies ne le sauroient rduire  cette honteuse ncessit
d'abaisser votre rputation pour soutenir la sienne. Un homme qui
crit doit tre en bien mauvaise posture quand il est forc d'en venir
l. _Nemo_, dit Heinsius, dont l'observateur fait son vangliste, _de
aliena reprehensione laudem qurit, nisi qui de propria
desperat_[163].

Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux rponses au
libelle que vous dsavouez: vous tchez de lui faire des ennemis dans
sa province, en expliquant la premire sur une personne de haute
condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentiments contre
une explication si impertinente. Ne recourez point  cette
artificieuse imposture; je puis assurer que j'ai vu depuis deux jours
crit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, et que non-seulement
il ne sait qui c'est que son ami dpeint dans la premire, ni de qui
vous parlez dans la vtre, mais qu'il tient mme pour certain que
cette rponse n'attaque personne de la province.

Pour moi je ne puis souponner qu'elle s'adresse  un autre qu' vous:
le galant homme dont elle est partie tmoigne tre particulirement
instruit de vos qualits. Il vous taxe de jeunesse: c'est de quoi vous
vous vantez dans votre ptre du _Duc d'Ossonne_[164]. Il vous accuse
de manque de jugement: il ne vous fait pas grand tort; ce seroit vous
flatter s'il vous traitoit d'autre faon. Vous ne refuserez pas la
compagnie du seigneur Claveret qu'il vous donne: c'est un homme 
chrir, il peut faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup,
puisque vous aspirez dj  tre un jour de ses domestiques. Sous
ombre de la soie dont la posie vous a couvert, vous voulez passer
pour honnte homme d'origine: il faut de la foi pour le croire, vu
qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous dfaire de vos
belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'et pas vu dans
votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille avec des
domestiques dont vous ne nommez point le matre, et avec votre ami
Claveret, qui me forcent  en faire maintenant de plus vritables, et
 vous dire que celui que vous offensez s'est assis sur les fleurs de
lis[165] avant que Claveret portt de manteau, et que vous n'tes pas
de meilleure maison que son valet de chambre. Il vous avoit autrefois
honor de son amiti, dont vous vous tes montr fort indigne. On
n'entend rien de plus familier en vos discours, sinon que _le Cid_ est
un beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des sots,
une beaut farde, etc. Vous pouvez juger  toutes ces marques si le
galant homme vous connoissoit parfaitement.

Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficult: c'est
qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique vous soyez de loin,
on sait fort bien que la fortune ne vous a pas avantag plus que lui,
et que les prsents qu'elle vous a faits  votre naissance, ne sont
pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon.
Aussi vous n'tes point en peine de faire des caravanes de Besanon 
Paris: vos affaires ne vous rappellent point  votre pays, et vous
gouvernez aisment par procureur le bien que vous y avez laiss.

Pour confirmer ces vrits, je n'aurois qu' nommer le matre que vous
voultes servir, lorsque aprs avoir importun quatre jours les
comdiens pour votre _Chriside_, ils vous jetrent un cu d'or afin
de se dfaire de vous; mais je m'en veux taire pour l'honneur des
vers. Passons  votre lettre.

Vous tes toujours sur les comparaisons, et aprs avoir propos ce
ridicule parallle de la _Silvie_ et du _Cid_ vous ajoutez que quelque
clat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne l'avez point appele
votre chef-d'oeuvre ni votre ouvrage immortel: vous avez bien fait
pis. Son succs vous enfla tellement, que vous etes l'effronterie de
prendre la chaire et de mettre un art potique au devant de votre
_Silvanire_[166]. Jeune homme, il faut apprendre avant que
d'enseigner, et  moins que d'tre un Scaliger ou un Heinsius, cela
n'est pas supportable. Il est vrai que vous en faites maintenant
rparation au public en avouant que toute cette belle doctrine n'est
qu'ignorance, puisque vous reconnoissez des dfauts aux pomes que
vous avez produits aprs; vous promettez toutefois de les justifier:
accordez-vous avec vous-mme, beau pote, et soutenez-les sans tache,
ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons un coup d'oeil
 ce bel art potique.

Ds le commencement vous vous chappez et faites une dfinition du
pote  votre mode. Le pote, dites-vous, est proprement celui qui
dou d'une fureur divine, explique en beaux vers des penses qui
semblent ne pouvoir tre produites du seul esprit humain[167]. O
l'excellent philosophe, qui dcouvre bien la nature des choses! Je ne
m'tonne plus s'il ne fait point conscience de manquer de jugement en
toutes ses pices: il croit la fureur de l'essence du pote; voil un
parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empcher, je lui
demanderois ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai
de le prier, puisqu'il prtend avoir droit  l'hritage du Parnasse,
qu'il nous cite quelques-unes de ses penses aussi hautes comme il
dfinit devoir tre celles du vritable pote. Quant  moi, j'en
remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent tre produites de
l'esprit humain, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ai
point encore dcouvert qui passent la porte d'un esprit mdiocre,
foible et rampant comme le sien.

Cependant il nous tale pour pomes dramatiques parfaitement beaux: le
_Pastor fido_, la _Filis de Scire_, et cette malheureuse _Silvanire_
que le coup d'essai de M. Corneille terrassa ds sa premire
reprsentation[168]. Il excuse encore fort adroitement la longueur du
cinquime acte de cette admirable pice, sur ce qu'elle toit faite
pour l'htel de Montmorency plutt que pour celui de Bourgogne, comme
si les mauvaises choses y toient mieux reues[169]. Sans doute il
s'est imagin qu'elle seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit
trouver de fin; et c'est sur cette croyance que pour conserver la
mmoire d'un homme illustre, il a fait planter sur le frontispice de
ce grand ouvrage un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de
cette vnrable mdaille: JEAN MAIRET DE BESANON. C'est ce qu'il a
fait de plus  propos en sa vie, que de nous avertir par l qu'il
n'est pas n Franois[170], afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il
fait  tous moments contre la langue.

Revenons  votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une belle chose
que l'histoire que vous nous contez d'un libraire de Rouen qui mourut,
 votre trs-grand regret, pour avoir imprim votre _Chriside_[171]?
Nous esprions qu'ensuite vous nous en donneriez l'pitaphe, pour
tmoignage de cette violente affliction: vous avez frustr le lecteur
de ce consentement; mais pour suppler  votre dfaut, en voici un
dont les vers ne valent gure mieux que les vtres:

    Ci-dessous gt Jacques Besogne,
    Qui s'tant mis trop en besogne
    Pour le beau pote Jean Mairet,
    Mourut  son trs-grand regret.

Aprs cette belle histoire vous perdez tellement le respect et le sens
commun, que vous avez l'insolence de prfrer votre _Silvie_ aux
oeuvres de MM. de Racan et Thophile, au dernier desquels vous tes si
troitement oblig, que sans lui vous suivriez encore la dplorable
condition des vtres. Ce n'est pas faire en homme gnreux que de
payer d'ingratitude tant de bienfaits reus. On sait que le dialogue
qui a tant plu  la cour et qui avoit couru plus de deux ans avant
qu'on st qu'il y et une _Silvie_ au monde, toit de la faon de
Thophile; ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunt, et ce bel
enchantement que vous nommez le _Pastor fido_ des Allemands, doit  ce
grand homme si peu qu'il eut de grce.

C'est  ces mmes Allemands que vous pensez parler, quand vous nous
assurez si magnifiquement que _le Cid_ a perdu  la lecture une bonne
partie de l'estime qu'il avoit acquise  la reprsentation. Quelle
impudence! Les extravagances de Virginie, les impudicits du duc
d'Ossonne et les coquetteries de Sophonisbe ont mrit l'impression,
si l'on vous en croit, et celle du _Cid_ devoit tre diffre pour
cent et un an! Ne donnez point  M. Corneille les mauvais conseils de
vos tailles-douces, qui n'ont servi dans votre _Silvanire_ qu'
incommoder votre libraire[172], et ne faites plus sonner si haut ces
grands coups d'pe que M. de Scudry a donns au _Cid_ tout au
travers du corps. Aprs en avoir reu deux mille de pareils, on se
porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille ont
convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns) avoient
grande envie de l'tre.

Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous vous fchez
de ce qu'on a dcouvert vos brigues et les artifices que vous mettez
en usage pour mendier un peu de rputation. Vous vous plaignez de ce
que dit M. Corneille:

    Que son ambition pour faire plus de bruit
    Ne qute point les voix de rduit en rduit[173].

On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous n'avez
point d'applaudissements que vous ne gagniez  force de sonnets et de
rvrences. Si vous envoyiez vos pices de Besanon, comme M.
Corneille envoie les siennes de Rouen, sans intresser personne en
leur succs, vous tomberiez bien bas, et je m'assure que quelque
adresse que vous apportiez  faire valoir votre traduction du
_Soliman_ italien, qui a dj couru les ruelles dix-huit mois et qu'on
rserve pour cet hiver, le bruit de cette importante pice de batterie
ne fera point faire retraite au _Cid_[174].

Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui n'est d
qu'au pote; servez-vous du tmoignage de M. de Balzac, il ne vous
sera point avantageux. Ne traite-t-il pas Massinisse et Brutus de mme
que Jason, qu'il nomme le premier, pour montrer qu'il estime plus son
auteur que vous[175]? Et vritablement vous avez t toujours
tellement au-dessous de lui, ds qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit
pas besoin de faire un _Cid_ pour passer devant vous: tant de beaux
pomes dont il a enrichi le thtre vous laissoient dj loin
derrire. Parlez en homme dsintress, et on vous coutera. Si le
malheur a voulu que la _Mariane_ et _le Cid_ aient touff le dbit de
toutes vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point
contre les nouvelles grces qu'on a trouves au _Cid_ depuis qu'il a
t imprim.

Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas soumis au
jugement de l'Acadmie. Pour le mettre en tort, il faudroit que vous
et l'observateur y soumissiez vos ouvrages; ce n'est pas la raison
qu'il soit censur tout seul, jamais il ne refusera de prendre ces
Messieurs pour juges entre _Mde_ et _Sophonisbe_, et mme entre
_Clitandre_ et _Virginie_, mais non pas entre _le Cid_ et un libelle.

Je finirois si vous ne m'aviez oblig  lire votre ptre du _Duc
d'Ossonne_: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie qui est si
grande, que ds le titre vous traitez le procureur gnral de votre
parlement comme vous feriez un procureur fiscal de quelqu'une de vos
hautes justices[176]. Cette arrogante familiarit avec un des
principaux magistrats de votre pays dbutoit assez bien, et vous et
fait passer pour homme de marque, si dans votre ptre la bassesse de
votre inclination n'et dcouvert celle de votre naissance. Ce souhait
famlique d'tre reu au Louvre avec des hcatombes de Poissy[177],
tient fort de votre pauvret originelle; et puisque vous tes si
affam, vous serez ais  accorder sur ce point avec M. Corneille, qui
se contentera toujours de ces honorables fumes du cabinet dont vous
tes si dgot, cependant qu'on vous envoyera dans les offices vous
soler de cette viande dlicate pour qui vous avez tant d'apptit.

Le reste de cette ptre n'est que vanit: vous vous perdez dans la
rflexion de vos grandes productions, et vous vantez d'avoir t
l'ide universelle des grands gnies que vous nommez, comme s'il toit
 croire qu'ils vous eussent considr[178]. Mais n'avez-vous pas
bonne grce un peu aprs de traiter d'infrieurs, et quasi de petits
garons, les auteurs de _Clopatre_[179] et de _Mithridate_[180], pour
qui vous faites une classe  part? Vous ne sauriez nier que cette
_Clopatre_ a enseveli la vtre, que le _Mithridate_ a paru sur le
thtre autant qu'aucune de vos pices, et que l'une et l'autre  la
lecture l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre
style n'est qu'une jolie prose rime, foible et basse presque partout,
et bien loigne de la vigueur des vers de ces Messieurs, sur qui M.
Corneille seroit bien marri de prtendre aucune prminence.

Cet acte de la pastorale hroque qui vous fut donn  faire il y a
quelque temps[181], est la preuve indubitable de la foiblesse de style
que je vous reproche: votre or (pour user de vos termes) y fut trouv
de si bas aloi et votre posie si chtive, que mme on ne vous jugea
pas capable de la corriger. La commission en fut donne  trois
Messieurs de l'Acadmie, qui n'y laissrent que vingt-cinq de vos
vers. C'est un prjug fort dsavantageux pour vous, et qui vous doit
empcher, si vous tes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement
de cette illustre compagnie.

Je ne parlerai point de l'irrvrence avec laquelle vous dclamez dans
cette ptre contre les grands du sicle, qui ne reconnoissent pas
assez votre mrite, ni du repentir que vous tmoignez de leur avoir
ddi vos chefs-d'oeuvre; le mal que je vous veux ne va pas jusqu'
vous faire criminel. Je vous donnerai seulement un mot d'avis avant
que d'achever, qui est de ne mler plus d'impits dans les
prostitutions de vos hrones; les signes de croix de votre Flavie et
les anges de lumire de votre Duc[182] sont des profanations qui font
horreur  tout le monde.

Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille montrera
toujours par vritables effets sur le thtre, qu'il en sait mieux les
rgles et la biensance que ceux qui lui en veulent faire leon; que
malgr vos impostures _le Cid_ sera toujours _le Cid_, et que tant
qu'on fera des pices de cette force, vous ne serez prophte que parmi
vos Allemands[183].

    FLAVIE.

        O ma soeur! sous quelle trange forme
    Abusez-vous mes yeux et mes sens  la fois?

    LE DUC.

    Madame, rservez tous ces signes de croix
    Pour l'apparition de ces mauvais fantmes,
    Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes.

    FLAVIE.

    Dieu! c'est bien un dmon vritable et trompeur,
    Puisqu'il m'te la voix.

    LE DUC.

                              Non, n'ayez point de peur.
    Si j'tois un esprit de l'infernale suite,
    Tant de signes de croix m'eussent donn la fuite,
    Et puis tant vous-mme un ange de clart,
    Votre divin aspect m'et-il pas cart?

    (Acte III, scne II.)

NOTES:

  [162] Attribu  Corneille par les frres Parfait, qui
  considrent  tort cet _Avertissement_ comme une rponse 
  l'_Apologie pour M. Mairet_ (_Histoire du Thtre franois_, tome
  V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. 41.

  [163] Personne ne cherche  tirer sa gloire de la critique
  d'autrui, si ce n'est celui qui dsespre de sa gloire propre.

  [164] J'ai commenc de si bonne heure  faire parler de moi,
  qu' ma vingt-sixime anne je me trouve aujourd'hui le plus
  ancien de tous nos potes dramatiques. Voyez encore ci-dessus,
  p. 60, note 147.

  [165] Voyez la _Notice biographique_, et ci-dessus, p. 10, note
  16.

  [166] La _Silvanire_ est prcde d'une _Preface en forme de
  discours poetique_,  Monsieur le comte de Carmail.

  [167] La premire division de cette prface, intitule: _Du poete
  et de ses parties_, commence ainsi: Pote proprement est
  celui-l qui dou d'une excellence d'esprit et pouss d'une
  fureur divine, explique en beaux vers des penses qui semblent ne
  pouvoir pas tre produites du seul esprit humain.

  [168] Disons donc que les anciens nous ont laiss des pomes
  beaucoup moins remplis  la vrit que ne sont les ntres, tant
  pour la raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre 
  nous inconnue, et qu'on n'infre pas de l que la rigueur de
  notre rgle en ait t la principale cause, comme veulent
  quelques-uns de ces Messieurs, qui n'ont point envie de la
  recevoir. D'autant que nous ne pouvons croire cela sans faire
  tort  ces grands esprits de l'antiquit, qui sembleroient avoir
  eu moins d'invention en la composition de leurs sujets, que nos
  modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficult de cette loi,
  n'ont pas laiss d'en imaginer de parfaitement beaux et
  parfaitement agrables, tels que sont par exemple le _Pastor
  fido_, la _Filis de Scire_ et, sans aller plus loin, la
  _Silvanire ou la Morte vive_.

  [169] Pour son tendue, il est vrai qu'elle passe un peu au del
  de l'ordinaire, et que l'ayant plutt faite pour l'htel de
  Montmorency que pour l'htel de Bourgogne, je ne me suis pas
  beaucoup souci de la longueur, qui parot principalement au
  dernier acte,  cause de la foule des effets qu'il y faut
  ncessairement dmler: si c'est un dfaut, c'est pour les
  impatients et non pour les habiles. La _Silvanire_ est ddie 
  Madame la duchesse de Montmorency.

  [170] Voyez p. 76, note 183.

  [171] Pour la _Chriside_, il me suffira de lui dire qu'elle n'a
  jamais vu le jour de mon consentement; qu'tant pleine des
  propres fautes de mon enfance et de celles que le peu de soin de
  l'imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je pus pour en
  empcher la distribution, jusque-l mme qu'un de vos
  compatriots, nomm Jacques Besongne, qui l'avoit mise sous la
  presse, fut oblig par les poursuites de Franois Targa, votre
  libraire,  qui j'en avois laiss procuration, de faire un voyage
  en cette ville, o le pauvre homme mourut subitement,  mon
  trs-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables
  pour vrifier ce que je dis. (_ptre familire du Sr Mairet_,
  p. 9.)

  [172] _La Silvanire_ est orne d'un frontispice grav, avec
  portrait de _J. Mairet de Besanon_, et de cinq planches de
  Michel Lasne.

  [173] _Excuse  Ariste_, vers 39 et 40. Le texte exact est:

    Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
    Ne les va point quter (_les voix_) de rduit en rduit.

  [174] En 1639 a paru: _Le grand et dernier Solyman ou la Mort de
  Mustapha_, tragdie par M. Mairet. Reprsent par la troupe
  Royalle, _Paris, A. Courb_, in-4. On lit dans l'_Avertissement
  au lecteur_: Je t'avertis que le _Solyman_ qu'on mit en lumire
  il y a deux ans n'est pas de moi. En effet, le _Soliman_ publi
  en 1637 est de d'Alibray. Les deux ouvrages sont imits de la
  pice italienne du comte Bonarelli de la Rovre.

  [175] Voyez la Notice sur _Mde_, tome II, p. 330 et 331, et
  ci-dessus, p. 8 et 9, et note 11 de cette dernire page.

  [176] Cette ddicace est intitule: _A tres-docte et
  tres-ingnieux Anthoine Brun, procureur general au Parlement de
  Dole, epitre dedicatoire, comique et familiere_, et elle
  commence par ces mots: Monsieur mon tres-cher ami.

  [177] Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de
  louanges et de fumes, comme si nous tions les dieux de
  l'antiquit les plus dlicats, o nous aurions besoin qu'on nous
  traitt plus grossirement, et qu'on nous offrt plutt de bonnes
  hcatombes de Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de
  Beaune et de Coindrieux.

  [178] Il est trs-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent
  gure bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent t
  l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par
  les fcondes plumes de MM. de Rotrou, de Scudry, Corneille et du
  Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont
  commenc d'crire aprs moi, et de quelques autres, dont la
  rputation ira quelque jour jusques  vous; particulirement de
  deux jeunes auteurs des tragdies de _Clopatre_ et de
  _Mithridate_, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'oeuvre
  qui donne de merveilleuses esprances des belles choses qu'ils
  pourront faire  l'avenir.

  [179] _Clopatre_, tragdie de Benserade, reprsente en 1635.

  [180] _La Mort de Mithridate_, tragdie de la Calprende,
  reprsente en 1635.

  [181] Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de
  _la Grande Pastorale_ qui, suivant Pellisson, renfermait cinq
  cents vers de la faon du Cardinal, et  l'impression de laquelle
  il renona aprs avoir pris connaissance des observations de
  Chapelain, que lui communiqua Boisrobert (voyez _la Relation
  contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_, p. 179 et
  suivantes)? C'est probable; remarquons toutefois que Pellisson ne
  dit mot de la collaboration de Mairet.

  [182] Voici le passage des _Galanteries du duc d'Ossonne_ auquel
  il est fait allusion ici.

  [183] On sait que Besanon, patrie de Mairet, et la Franche-Comt
  tout entire n'taient pas encore franaises: elles avaient
  appartenu  l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des
  possessions de la ligne espagnole de la maison d'Autriche.




A MADAME DE COMBALET[184]


    MADAME,

  Ce portrait vivant que je vous offre reprsente un hros assez
  reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a t une
  suite continuelle de victoires; son corps, port dans son arme, a
  gagn des batailles aprs sa mort; et son nom, au bout de six
  cents ans, vient encore de triompher en France[185]. Il y a trouv
  une rception trop favorable pour se repentir d'tre sorti de son
  pays, et d'avoir appris  parler une autre langue que la sienne.
  Ce succs a pass mes plus ambitieuses esprances, et m'a surpris
  d'abord; mais il a cess de m'tonner depuis que j'ai vu la
  satisfaction que vous avez tmoigne quand il a paru devant vous.
  Alors j'ai os me promettre de lui tout ce qui en est arriv[186],
  et j'ai cru qu'aprs les loges dont vous l'avez honor, cet
  applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et
  vritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que
  vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que
  vous en faites est la marque assure de son prix; et comme vous
  donnez toujours libralement aux vritables beauts l'estime
  qu'elles mritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous
  blouir. Mais votre gnrosit ne s'arrte pas  des louanges
  striles pour les ouvrages qui vous agrent; elle prend plaisir 
  s'tendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne ddaigne
  point d'employer en leur faveur ce grand crdit que votre qualit
  et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me
  sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins
  de remercments pour moi que pour _le Cid_. C'est une
  reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de
  publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en
  mme temps que vous m'avez assez estim pour vouloir que je vous
  en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque dure pour cet
  heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom
   la postrit, mais seulement pour laisser des marques ternelles
  de ce que je vous dois, et faire lire  ceux qui natront dans les
  autres sicles la protestation que je fais d'tre toute ma vie,

    MADAME,

    Votre trs-humble, trs-obissant et trs-oblig
    serviteur,

    CORNEILLE.

NOTES:

  [184] L'ptre ddicatoire est adresse: A MADAME LA DUCHESSE
  D'AIGUILLON, dans les ditions de 1648-56.--Marie-Madeleine de
  Vignerot, nice de Richelieu, avait pous Antoine de Beauvoir,
  marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tu en 1621
  devant Montauban. Le Cardinal la plaa prs de la Reine, en
  qualit de dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le
  duch d'Aiguillon. Toutefois ces mots: _A Madame de Combalet_,
  subsistrent en tte de la prsente ddicace, dans les ditions
  du _Cid_, jusqu'en 1644 inclusivement. On y substitua plus tard,
  comme nous venons de le dire: _A Madame la duchesse d'Aiguillon_,
  dans les recueils des _OEuvres_, jusqu'en 1660, poque  laquelle
  Corneille supprima les ddicaces et les avertissements. La
  duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, p. 18 et 19.

  [185] VAR. (dit. de 1654 et 56): vient encore triompher.

  [186] Ce membre de phrase manque dans l'dition de 1637 in-12,
  qui porte simplement: alors j'ai cru qu'aprs les loges, etc.




AVERTISSEMENT

MARIANA.

Lib. IXo, de la _Historia d'Espaa_, cap. vo[187].


Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez conde de Gormaz.
Vencile y dile la muerte. Lo que result deste caso, fu que cas
con doa Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requiri
al Rey que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de sus
partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que di a
su padre. Hizse el casamiento, que a todos estaba a cuento, con el
qual por el gran dote de su esposa, que se alleg al estado que el
tenia de su padre, se aument en poder y riquezas[188].

Voil ce qu'a prt l'histoire  D. Guillen de Castro, qui a mis ce
fameux vnement sur le thtre avant moi. Ceux qui entendent
l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimne ne
pouvant s'empcher de reconnotre et d'aimer les belles qualits
qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il et tu son pre (_estaba
prendada de sus partes_), alla proposer elle-mme au Roi cette
gnreuse alternative, ou qu'il le lui donnt pour mari, ou qu'il le
ft punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gr de
tout le monde (_a todos estaba a cuento_). Deux chroniques du Cid[189]
ajoutent qu'il fut clbr par l'archevque de Sville, en prsence du
Roi et de toute sa cour; mais je me suis content du texte de
l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le
roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos
Franois ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapport
de Mariana suffit pour faire voir l'tat qu'on fit de Chimne et de
son mariage dans son sicle mme, o elle vcut en un tel clat, que
les rois d'Aragon et de Navarre tinrent  honneur d'tre ses gendres,
en pousant ses deux filles[190]. Quelques-uns ne l'ont pas si bien
traite dans le ntre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimne
du thtre, celui qui a compos l'histoire d'Espagne en franois l'a
note dans son livre de s'tre tt et aisment console de la mort
de son pre[191], et a voulu taxer de lgret une action qui fut
impute  grandeur de courage par ceux qui en furent les tmoins.
Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite de cet
_Avertissement_, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de
petits pomes sont comme des originaux dcousus de leurs anciennes
histoires, et je serois ingrat envers la mmoire de cette hrone, si,
aprs l'avoir fait connotre en France, et m'y tre fait connotre par
elle, je ne tchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire,
parce qu'elle a pass par mes mains. Je vous donne donc ces pices
justificatives de la rputation o elle a vcu, sans dessein de
justifier la faon dont je l'ai fait parler franois. Le temps l'a
fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les
langues qui servent aujourd'hui  la scne, et chez tous les peuples
o l'on voit des thtres, je veux dire en italien, flamand et
anglois[192], sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on
en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de
vers espagnols qui semblent faits exprs pour la dfendre. Ils sont du
mme auteur qui l'a traite avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans
une autre comdie qu'il intitule _Engaarse engaando_[193], fait dire
 une princesse de Barn:

                  _A mirar
    bien el mundo, que el tener
    apetitos que vencer,
    y ocasiones que dexar,
        Examinan el valor
    en la muger, yo dixera
    lo que siento[194], porque fuera
    luzimiento de mi honor.
        Pero malicias fundadas_
    _en honras mal entendidas,
    de tentaciones vencidas
    hacen culpas declaradas:
        Y asi, la que el desear
    con el resistir apunta,
    vence dos veces, si junta
    con el resistir el callar_[195].

C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimne dans mon ouvrage, en
prsence du Roi et de l'Infante. Je dis en prsence du Roi et de
l'Infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou
avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont ingalement
gales[196], pour parler en termes de notre Aristote, et changent
suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des
occasions, en conservant toujours le mme principe.

Au reste, je me sens oblig de dsabuser le public de deux erreurs qui
s'y sont glisses touchant cette tragdie, et qui semblent avoir t
autorises par mon silence. La premire est que j'aye convenu de juges
touchant son mrite[197], et m'en sois rapport au sentiment de ceux
qu'on a pris d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit
n'avoit t jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me
servir de ses paroles mmes, dans son dsert[198], et si je n'en
avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a
crite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux
derniers trsors qu'il nous a donns[199]. Or comme tout ce qui part
de sa plume regarde toute la postrit, maintenant que mon nom est
assur de passer jusqu' elle dans cette lettre incomparable, il me
seroit honteux qu'il y passt avec cette tache, et qu'on pt  jamais
me reprocher d'avoir compromis de ma rputation. C'est une chose qui
jusqu' prsent est sans exemple; et de tous ceux qui ont t attaqus
comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir
d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laiss tout le monde dans
la libert publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, 'a t sans
s'obliger, non plus que moi,  en croire personne; outre que dans la
conjoncture o toient lors les affaires du _Cid_, il ne falloit pas
tre grand devin pour prvoir ce que nous en avons vu arriver. A moins
que d'tre tout  fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que comme
les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'tat,
on en peut dcider par les rgles de la prudence humaine, aussi bien
que par celles du thtre, et tourner sans scrupule le sens du bon
Aristote du ct de la politique[200]. Ce n'est pas que je sache si
ceux qui ont jug du _Cid_ en ont jug suivant leur sentiment ou non,
ni mme que je veuille dire qu'ils en ayent bien ou mal jug, mais
seulement que ce n'a jamais t de mon consentement qu'ils en ont
jug, et que peut-tre je l'aurois justifi sans beaucoup de peine, si
la mme raison qui les a fait parler ne m'avoit oblig  me taire.
Aristote ne s'est pas expliqu si clairement dans sa _Potique_, que
nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent
chacun  leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un
pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zls partisans du _Cid_
en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imagin avoir
pleinement satisfait  toutes leurs objections, quand ils ont soutenu
qu'il importoit peu qu'il ft selon les rgles d'Aristote, et
qu'Aristote en avoit fait pour son sicle et pour des Grecs, et non
pas pour le ntre et pour des Franois.

Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins
injurieuse  Aristote qu' moi. Ce grand homme a trait la potique
avec tant d'adresse et de jugement, que les prceptes qu'il nous en a
laisss[201] sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien
loin de s'amuser au dtail des biensances[202] et des agrments, qui
peuvent tre divers selon que ces deux circonstances sont diverses, il
a t droit aux mouvements de l'me, dont la nature ne change point.
Il a montr quelles passions la tragdie doit exciter dans celles de
ses auditeurs; il a cherch quelles conditions sont ncessaires, et
aux personnes qu'on introduit, et aux vnements qu'on reprsente,
pour les y faire natre; il en a laiss des moyens qui auroient
produit leur effet partout ds la cration du monde, et qui seront
capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des thtres
et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent
changer, il l'a nglig, et n'a pas mme prescrit le nombre des actes,
qui n'a t rgl que par Horace beaucoup aprs lui[203].

Et certes, je serois le premier qui condamnerois _le Cid_, s'il
pchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons
de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose
dire que cet heureux pome n'a si extraordinairement russi que
parce qu'on y voit les deux matresses conditions (permettez-moi
cet[204] pithte) que demande ce grand matre aux excellentes
tragdies, et qui se trouvent si rarement assembles dans un mme
ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin trait
qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquit ne les a vues se
rencontrer que dans le seul _OEdipe_[205]. La premire est que
celui qui souffre et est perscut ne soit ni tout mchant ni tout
vertueux, mais un homme plus vertueux que mchant, qui par quelque
trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un
malheur qu'il ne mrite pas; l'autre, que la perscution et le
pril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indiffrent, mais
d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en tre
aime[206]. Et voil, pour en parler sainement, la vritable et
seule cause de tout le succs du _Cid_, en qui l'on ne peut
mconnotre ces deux conditions, sans s'aveugler soi-mme pour lui
faire injustice. J'achve donc en m'acquittant de ma parole; et
aprs vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du
thtre, je vous donne, en faveur de la Chimne de l'histoire, les
deux romances que je vous ai promis[207]. J'oubliois[208]  vous
dire que quantit de mes amis ayant jug  propos que je rendisse
compte au public de ce que j'avois emprunt de l'auteur espagnol
dans cet ouvrage, et m'ayant tmoign le souhaiter, j'ai bien
voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce
que j'en ai traduit imprim d'une autre lettre[209], avec un
chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour
trouver les vers espagnols au bas de la mme page. Je garderai ce
mme ordre dans _la Mort de Pompe_, pour les vers de Lucain, ce
qui n'empchera pas que je ne continue aussi ce mme changement
de lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque
chose qui s'est dit ailleurs que sur le thtre[210], o vous
n'imputerez rien qu' moi si vous n'y voyez ce chiffre pour
marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous.

NOTES:

  [187] Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent
  que dans les ditions de 1648-56.--Au lieu de lib. IXo, cap.
  vo, on lit dans les ditions donnes du vivant de Corneille:
  lib. IVo, cap. 5. Dans les impressions les plus rcentes,  la
  faute IVo, pour IXo, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5.

  [188] Il avait eu peu de jours auparavant[188-a] un duel avec
  don Gomz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort.
  Le rsultat de cet vnement fut qu'il se maria avec doa
  Chimne, fille et hritire de ce seigneur. Elle-mme demanda au
  Roi qu'il le lui donnt pour mari (car elle tait fort prise de
  ses qualits), ou qu'il le chtit conformment aux lois, pour
  avoir donn la mort  son pre. Le mariage, qui agrait  tous,
  s'accomplit; ainsi grce  la dot considrable de son pouse, qui
  s'ajouta aux biens qu'il tenait de son pre, il grandit en
  pouvoir et _en_ richesses.

  L'_Historia general d'Espaa_[188-b], d'o Corneille a tir le
  fragment qui prcde son Avertissement, n'est qu'une traduction
  libre, faite par le P. Mariana lui-mme, de son histoire latine,
  intitule _Histori de rebus Hispani libri_ XXX, dont les
  diverses parties ont paru en 1592, 1595 et 1616. Voici le passage
  qui correspond, dans l'ouvrage original, au fragment espagnol cit
  par Corneille:

  _Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata
  contentione, adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus
  Diacius). Occisi patris, pro quo supplicium debebatur, merces
  Semen fili conjugium fuit; quum illa juvenis virtutem admirata,
  sibi virum dari, aut lege in eum agi regem postulasset. Rodericus,
  ad paternam ditionem, dotali principatu occisi soceri auctus,
  viribus et potentia validus_, etc.

    (Mariana, _Histori de rebus Hispani_ lib. IX, cap. V.)

    [188-a] Afin de pouvoir, sans paratre se donner trop de
    licence, ramener toute l'histoire  un seul jour, Corneille se
    sert un peu artificieusement du texte de Mariana, dont les mots:
    _pocos dias antes_ (dans la rdaction latine: _non multo antea_)
    viennent immdiatement aprs une phrase o il est parl de l'ge
    de trente ans qu'avait alors Rodrigue; cette phrase fait partie
    du rcit d'une querelle que faisait au roi Fernand l'empereur
    Henri II. Dans les romances, il y a un assez long intervalle
    entre le duel et le mariage. Il parat mme que Chimne tait
    encore une enfant lors du duel et ne fit sa dmarche auprs du
    Roi qu'aprs un certain nombre d'annes.

    [188-b] Publie pour la premire fois en 1601,  Tolde,
    chez Pedro Rodriguez, 2 vol. in-folio.

  [189] Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle
  M. Damas-Hinard (_Romancero_, tome II, p. 52), ou bien les deux
  ouvrages connus sous les noms de _Chronique rime_ et de _Pome_
  ou _Chanson du Cid_, dont il est question au chapitre 1, p. 3,
  des _Documents relatifs  l'histoire du Cid_, publis par M.
  Hippolyte Lucas?

  [190] Doa Elvire, fille ane du Cid, pousa le roi don Ramire
  de Navarre, et doa Sol, la cadette, l'infant don Sanche
  d'Aragon.

  [191] Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Goms, seigneur du lieu
  de Gorms, qui avoit t conqut par le roi D. Fernand sur les
  Maures, peu d'annes auparavant: tellement que entrant en combat
  eux deux, D. Goms fut tu. De lui resta une fille nomme D.
  Ximena Goms, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes
  de la mort de son pre; mais il ne passa longtemps qu'elle-mme
  pria le Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit,
  et ainsi demeura cette dame toute console. (_Histoire gnrale
  d'Espagne_.... par Loys de Mayerne Turquet. dition de Lyon,
  1587, in-fol., p. 334; dition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol.,
  tome I, p. 297.) On lit en marge en manchette: Fille tt
  console de la mort de son pre. videmment c'est surtout 
  cette indication, que se rapporte la remarque de Corneille.

  [192] Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la
  _Notice biographique_ de Corneille o il est question de ses
  livres. Nous savons par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans
  sa bibliothque la version espagnole. Il n'en parle pas ici. Son
  silence s'accorde avec ce qui est dit dans la _Notice du Cid_ (p.
  4 et suivantes) au sujet de la traduction ou plutt de
  l'imitation de Diamante.

  [193] _Comedia del_ Engaarse engaando, _jornada segunda_; la
  pice n'est pas divise en scnes. Elle a t imprime en 1625,
  dans la _Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro.
  Valencia, por Miguel Sorolla._--Le titre espagnol, qui signifie
  _se tromper en trompant_, rappelle par la pense et par la forme
  ce vieux proverbe, regrett de la Fontaine (livre IV, fable XI):

    Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
          Qui souvent s'engeigne soi-mme.

  [194] L'dition espagnole de 1625, indique  la note prcdente,
  donne _tengo_, au lieu de _siento_, et au dernier vers _vencer_,
  au lieu de _resistir_.

  [195] Si le monde a raison de dire que ce qui prouve le mrite
  d'une femme, c'est d'avoir des dsirs  vaincre, des occasions 
  rejeter, je n'aurais ici qu' exprimer ce que je sens: mon
  honneur n'en deviendrait que plus clatant. Mais une malignit
  qui se prvaut de notions d'honneur mal entendues convertit
  volontiers en un aveu de faute ce qui n'est que la tentation
  vaincue. Ds lors la femme qui dsire et qui rsiste galement,
  vaincra deux fois, si en rsistant elle sait encore se taire.

  [196] Voyez tome I, p. 38.

  [197] Voyez ci-dessus, p. 47, 48 et 66.

  [198] Le dsert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois
  touch des rarets qu'on nous apporte du monde, dit Balzac dans
  sa lettre  Scudry.

  [199] Allusion aux _Lettres choisies du Sieur de Balzac_. Paris,
  Augustin Courb, 1647, in-8, 2 parties. La lettre  Scudry
  figure  la p. 394 de la 1re partie.--Il faut se souvenir que cet
  _Avertissement_ a paru pour la premire fois dans l'dition de
  1648: voyez ci-dessus, p. 79, note 187.

  [200] Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du ct de
  la politique parat signifier, d'aprs l'ensemble du passage,
  tourner le sens d'Aristote du ct de la politique de celui qui
  l'interprte, de ses opinions, de ses intrts, de ses passions.

  [201] VAR. (dit. de 1654 et de 1656): les prceptes qu'il nous
  en a donns.

  [202] VAR. (dit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser
  au travail des biensances.

  [203] Voyez l'_Art potique_ d'Horace, vers 189 et 190.

  [204] _Cet_ est au masculin dans les impressions de 1648-1656,
  c'est--dire dans toutes les ditions publies par Corneille qui
  donnent cet _Avertissement_. Voyez ci-dessus, p. 22, ligne 5.

  [205] Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un
  passage du _Discours de la tragdie_ o il a dj expos les
  ides sur lesquelles il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p.
  33.

  [206] VAR. (dit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en tre
  aim.

  [207] Ces romances font partie tous deux du _Romancero general_.
  On les trouve dans le _Romancero espagnol_.... traduction
  complte par M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27.

  [208] Ce dernier alina a t supprim dans les ditions de 1654
  et de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne
  contiennent pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici
  Corneille, et que l'on trouvera dans notre dition 
  l'_Appendice_ qui suit la pice.

  [209] C'est--dire en lettres italiques.

  [210] Corneille, dans ses diverses ditions, et aprs lui son
  frre, dans celle de 1692, impriment en italiques les discours
  directs, les paroles d'autrui rapportes par les acteurs, paroles
  qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre guillemets. Ainsi
  dans _le Cid_ (acte V, scne I):

    On dira seulement: _Il adoroit Chimne,
    Il n'a pas voulu vivre_, etc.;

  et dans la scne VI du mme acte:

    _Ne crains rien_, m'a-t-il dit, quand il m'a dsarm;
    _Je laisserois plutt_, etc.




  ROMANCE PRIMERO.

      _Delante el rey de Leon
    doa Ximena una tarde
    se pone  pedir justicia
    por la muerte de su padre.
      Para contra el Cid la pide,
    don Rodrigo de Bivare,
    que huerfana la dex,
    nia, y de muy poca edade.
      Si tengo razon,  non,
    bien, Rey, lo alcanzas y sabes,
    que los negocios de honra
    no pueden disimularse.
      Cada dia que amanece,
    veo al lobo de mi sangre,
    caballero en un caballo,
    por darme mayor pesare.
      Mandale, buen rey, pues puedes,
    que no me ronde mi calle:
    que no se venga en mugeres
    el hombre que mucho vale.
      Si mi padre afrent al suyo,
    bien ha vengado  su padre,
    que si honras pagaron muertes,
    para su disculpa basten.
      Encomendada me tienes,
    no consientas que me agravien,
    que el que  mi se fiziere,
     tu corona se faze.
      --Calledes, doa Ximena,
    que me dades pena grande,
    que yo dar buen remedio
    para todos vuestros males.
      Al Cid no le he de ofender,
    que es hombre que mucho vale,
    y me defiende mis reynos,
    y quiero que me los guarde.
      Pero yo far un partido
    con el, que no os est male,
    de tomalle la palabra
    para que con vos se case.
      Contenta qued Ximena
    con la merced que le faze,
    que quien huerfana la fizo
    aquesse mismo la ampare_[211].

NOTES:

  [211] Par-devant le roi de Lon, un soir se prsente doa
  Chimne, demandant justice pour la mort de son pre.

  Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui
  l'a rendue orpheline ds son enfance, quand elle comptait encore
  bien peu d'annes.

  Si j'ai raison d'agir ainsi,  Roi, tu le comprends, tu le sais
  bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point mconnatre.

  Chaque jour que le matin ramne, je vois celui qui s'est repu
  comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins,
  chevauchant sur un destrier.

  Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir
  par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa
  vengeance contre une femme.

  Si mon pre fit affront au sien, il l'a bien veng, et si la mort
  a pay le prix de l'honneur, que cela suffise  le tenir quitte.

  J'appartiens  ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense:
  l'offense qu'on peut me faire s'adresse  ta couronne.

  --Taisez-vous, doa Chimne: vous m'affligez vivement. Mais je
  saurai bien remdier  toutes vos peines.

  Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de grande
  valeur, il est le dfenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me
  les conserve.

  Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous
  trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se
  marie avec vous.

  Chimne demeure satisfaite, agrant cette merci du Roi, qui lui
  destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.




ROMANCE SEGUNDO.

      _A Ximena y  Rodrigo
    prendi el Rey palabra y mano,
    de juntarlos para en uno
    en presencia de Layn Calvo.
      Las enemistades viejas
    con amor se conformaron,
    que donde preside el amor
    se olvidan muchos agravios....
      Llegaron juntos los novios,
    y al dar la mano, y abrao,
    el Cid mirando  la novia,
    le dixo todo turbado:
      Mat  tu padre, Ximena,
    pero no  desaguisado,
    matle de hombre  hombre,
    para vengar cierto agravio.
      Mat hombre, y hombre doy:
    aqui estoy  tu mandado,
    y en lugar del muerto padre
    cobraste un marido honrado.
      A todos pareci bien;
    su discrecion alabaron,
    y asi se hizieron las bodas
    de Rodrigo el Castellano_[212].

NOTES:

  [212] De Rodrigue et de Chimne le Roi prit la parole et la main,
  afin de les unir ensemble en prsence de Layn Calvo.

  Les inimitis anciennes furent rconcilies par l'amour; car o
  prside l'amour, bien des torts s'oublient....

  Les fiancs arrivrent ensemble et, au moment de donner la main
  et le baiser, le Cid, regardant la marie, lui dit tout troubl:

  J'ai tu ton pre, Chimne, mais non en trahison: je l'ai tu
  d'homme  homme, pour venger une relle injure.

  J'ai tu un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire
  droit  ton grief, et au lieu du pre mort tu reois un poux
  honor.

  Cela parut bien  tous; ils lourent son prudent propos, et ainsi
  se firent les noces de Rodrigue le Castillan.




EXAMEN.

Ce pome a tant d'avantages du ct du sujet et des penses brillantes
dont il est sem, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir
les dfauts de sa conduite, et ont laiss enlever leurs suffrages au
plaisir que leur a donn sa reprsentation. Bien que ce soit celui de
tous mes ouvrages rguliers o je me suis permis le plus de licence,
il passe encore pour le plus beau auprs de ceux qui ne s'attachent
pas  la dernire svrit des rgles; et depuis cinquante ans[213]
qu'il tient sa place sur nos thtres, l'histoire ni l'effort de
l'imagination n'y ont rien fait voir qui en aye effac l'clat. Aussi
a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragdies
parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les
anciens ni chez les modernes[214]; il les assemble mme plus fortement
et plus noblement que les espces que pose ce philosophe. Une
matresse que son devoir force  poursuivre la mort de son amant,
qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumes
que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mre et
son fils, un frre et sa soeur[215]; et la haute vertu dans un naturel
sensible  ces passions, qu'elle dompte sans les affoiblir, et  qui
elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a
quelque chose de plus touchant, de plus lev et de plus aimable que
cette mdiocre bont, capable d'une foiblesse, et mme d'un crime, o
nos anciens toient contraints d'arrter le caractre le plus parfait
des rois et des princes dont ils faisoient leurs hros, afin que ces
taches et ces forfaits, dfigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu,
s'accommodassent au got et aux souhaits de leurs spectateurs, et
fortifiassent[216] l'horreur qu'ils avoient conue de leur domination
et de la monarchie.

Rodrigue suit ici son devoir sans rien relcher de sa passion; Chimne
fait la mme chose  son tour, sans laisser branler son dessein par
la douleur o elle se voit abme par l; et si la prsence[217] de
son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont
elle se relve  l'heure mme; et non-seulement elle connot si bien
sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt dsaveu de
tout ce qu'une vue si chre lui a pu arracher. Il n'est point besoin
qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de
son amant aprs qu'il a tu son pre; elle avoue que c'est la seule
prise que la mdisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu' lui
dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce
n'est point une rsolution si ferme, qu'elle l'empche de cacher son
amour de tout son possible lorsqu'elle est en la prsence du Roi. S'il
lui chappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces
paroles:

Sors vainqueur d'un combat dont Chimne est le prix[218], elle ne se
contente pas de s'enfuir de honte au mme moment; mais sitt qu'elle
est avec Elvire,  qui elle ne dguise rien de ce qui se passe dans
son me, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence,
elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son
amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine

    Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur[219].

Si elle ne dissimule point qu'elle penche du ct de Rodrigue, de peur
d'tre  don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne dtruit
point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que malgr la
loi de ce combat, et les promesses que le Roi a faites  Rodrigue,
elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand
clat mme qu'elle laisse faire  son amour aprs qu'elle le croit
mort, est suivi d'une opposition vigoureuse  l'excution de cette loi
qui la donne  son amant, et elle ne se tait qu'aprs que le Roi l'a
diffre, et lui a laiss lieu d'esprer qu'avec le temps il y pourra
survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe
d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois
parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque jamais  leur
applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de
leur contredire avec le respect qui leur est d, c'est de se taire,
quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre 
s'excuser de leur obir lorsque le temps en sera venu, et conserver
cependant une esprance lgitime d'un empchement, qu'on ne peut
encore dterminment prvoir.

Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue
de pril, sans le pousser jusqu' son mariage avec Chimne. Il est
historique, et a plu en son temps; mais bien srement il dplairoit au
ntre; et j'ai peine  voir que Chimne y consente chez l'auteur
espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de dure  la comdie
qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me
pouvoir dispenser d'en jeter quelque ide, mais avec incertitude de
l'effet; et ce n'toit que par l que je pouvois accorder la
biensance du thtre avec la vrit de l'vnement.

Les deux visites que Rodrigue fait  sa matresse[220] ont quelque
chose qui choque cette biensance de la part de celle qui les souffre;
la rigueur du devoir vouloit qu'elle refust de lui parler, et
s'enfermt dans son cabinet, au lieu de l'couter; mais permettez-moi
de dire avec un des premiers esprits de notre sicle, que leur
conversation est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont
pas connu ce dfaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont tolr. J'irai
plus outre, et dirai que tous presque ont souhait que ces entretiens
se fissent; et j'ai remarqu aux premires reprsentations qu'alors
que ce malheureux amant se prsentoit devant elle, il s'levoit un
certain frmissement dans l'assemble, qui marquoit une curiosit
merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient 
se dire dans un tat si pitoyable. Aristote dit qu'il y a des
absurdits qu'il faut laisser dans un pome, quand on peut esprer
qu'elles seront bien reues; et il est du devoir du pote, en ce cas,
de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent blouir[221].
Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien
acquitt de ce devoir pour justifier par l ces deux scnes. Les
penses de la premire des deux sont quelquefois trop spirituelles
pour partir de personnes fort affliges; mais outre que je n'ai fait
que la paraphraser de l'espagnol[222], si nous ne nous permettions
quelque chose de plus ingnieux que le cours ordinaire de la passion,
nos pomes ramperoient souvent, et les grandes douleurs ne mettroient
dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hlas. Pour
ne dguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son pe  Chimne,
et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me
plairoient pas maintenant. Ces beauts toient de mise en ce temps-l,
et ne le seroient plus en celui-ci. La premire est dans l'original
espagnol, et l'autre est tire sur ce modle. Toutes les deux ont fait
leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en taler de
pareilles  l'avenir sur notre thtre.

J'ai dit ailleurs ma pense touchant l'Infante et le Roi[223]; il
reste nanmoins quelque chose  examiner sur la manire dont ce
dernier agit, qui ne parot pas assez vigoureuse, en ce qu'il ne fait
pas arrter le Comte aprs le soufflet donn, et n'envoie pas des
gardes  don Digue et  son fils. Sur quoi on peut considrer que don
Fernand tant le premier roi de Castille, et ceux qui en avoient t
matres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'toit
peut-tre pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume
pour le pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro, qui a trait ce
sujet avant moi, et qui devoit mieux connotre que moi quelle toit
l'autorit de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en
sa prsence et en celle de deux ministres d'tat[224], qui lui
conseillent, aprs que le Comte s'est retir firement et avec
bravade, et que don Digue a fait la mme chose en soupirant, de ne le
pousser point  bout, parce qu'il a quantit d'amis dans les Asturies,
qui se pourroient rvolter, et prendre parti avec les Maures dont son
tat est environn. Ainsi il se rsout d'accommoder l'affaire sans
bruit, et recommande le secret  ces deux ministres, qui ont t seuls
tmoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien
fond  le faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci,
o l'autorit royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il
fasse une faute bien grande de ne jeter point[225] l'alarme de nuit
dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures,
puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est
inexcusable de n'y donner aucun ordre aprs leur arrive, et de
laisser tout faire  Rodrigue. La loi du combat qu'il propose 
Chimne avant que de le permettre  don Sanche contre Rodrigue, n'est
pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est
plutt une menace pour la faire ddire de la demande de ce combat,
qu'un arrt qu'il lui veuille faire excuter. Cela parot en ce
qu'aprs la victoire de Rodrigue il n'en exige pas prcisment l'effet
de sa parole, et la laisse en tat d'esprer que cette condition
n'aura point de lieu.

Je ne puis dnier que la rgle des vingt et quatre heures[226] presse
trop les incidents de cette pice. La mort du Comte et l'arrive des
Maures s'y pouvoient entre-suivre d'aussi prs qu'elles font, parce
que cette arrive est une surprise qui n'a point de communication, ni
de mesures  prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du
combat de don Sanche, dont le Roi toit le matre, et pouvoit lui
choisir un autre temps que deux heures aprs la fuite des Maures. Leur
dfaite avoit assez fatigu Rodrigue toute la nuit, pour mriter deux
ou trois jours de repos, et mme il y avoit quelque apparence qu'il
n'en toit pas chapp sans blessures, quoique je n'en aye rien dit,
parce qu'elles n'auroient fait que nuire  la conclusion de l'action.

Cette mme rgle presse aussi trop Chimne de demander justice au Roi
la seconde fois. Elle l'avoit fait le soir d'auparavant, et n'avoit
aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le
Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle
ne pouvoit encore dire qu'il lui et manqu de promesse. Le roman lui
auroit donn sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser
de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis[227]:
c'est l'incommodit de la rgle.

Passons  celle de l'unit de lieu, qui ne m'a pas donn moins de gne
en cette pice. Je l'ai plac dans Sville, bien que don Fernand n'en
aye jamais t le matre; et j'ai t oblig  cette falsification,
pour former quelque vraisemblance  la descente des Maures, dont
l'arme ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois
pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement
jusque-l[228]; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de
chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les
murailles de cette ville, cela peut suffire  fonder quelque
probabilit parmi nous, pour ceux qui n'ont point t sur le lieu
mme.

Cette arrive des Maures ne laisse pas d'avoir ce dfaut que j'ai
marqu ailleurs[229], qu'ils se prsentent d'eux-mmes, sans tre
appels dans la pice, directement ni indirectement, par aucun acteur
du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrgularit de
l'auteur espagnol: Rodrigue, n'osant plus se montrer  la cour, les va
combattre sur la frontire[230]; et ainsi le premier acteur les va
chercher, et leur donne place dans le pome, au contraire de ce qui
arrive ici, o ils semblent se venir faire de fte exprs pour en tre
battus, et lui donner moyen de rendre  son roi un service
d'importance[231], qui lui fasse obtenir sa grce. C'est une seconde
incommodit de la rgle dans cette tragdie.

Tout s'y passe donc dans Sville, et garde ainsi quelque espce
d'unit de lieu en gnral; mais le lieu particulier change de scne
en scne, et tantt c'est le palais du Roi, tantt l'appartement de
l'Infante, tantt la maison de Chimne, et tantt une rue ou place
publique. On le dtermine aisment pour les scnes dtaches; mais
pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernires
du premier acte, il est malais d'en choisir un qui convienne 
toutes[232]. Le Comte et don Digue se querellent au sortir du palais;
cela se peut passer dans une rue; mais aprs le soufflet reu, don
Digue ne peut pas demeurer en cette rue  faire ses plaintes,
attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitt
environn de peuple, et ne reoive l'offre de quelques amis. Ainsi il
seroit plus  propos qu'il se plaignt dans sa maison, o le met
l'Espagnol[233], pour laisser aller ses sentiments en libert; mais en
ce cas il faudroit dlier les scnes comme il a fait. En l'tat o
elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au thtre,
et suppler favorablement ce qui ne s'y peut reprsenter. Deux
personnes s'y arrtent pour parler, et quelquefois il faut prsumer
qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement  la vue, parce
qu'ils chapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est
ncessaire qu'ils fassent savoir  l'auditeur. Ainsi, par une fiction
de thtre, on peut s'imaginer que don Digue et le Comte, sortant du
palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivs
devant la maison de ce premier lorsqu'il reoit le soufflet qui
l'oblige  y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction
potique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique,
et disons que le concours du peuple autour de lui aprs cette offense,
et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y
rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier;
mais que ces menues actions ne servant de rien  la principale, il
n'est pas besoin que le pote s'en embarrasse sur la scne. Horace
l'en dispense par ces vers:

    _Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor;
    Pleraque negligat_[234].

Et ailleurs:

    _Semper ad eventum festinet_[235].

C'est ce qui m'a fait ngliger, au troisime acte, de donner  don
Digue, pour aide  chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il
avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y
accompagnoient, et mme que quelques autres le cherchoient pour lui
d'un autre ct; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui
n'ont rien  dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout
l'intrt  l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont
toujours mauvaise grce au thtre, et d'autant plus que les comdiens
n'emploient  ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles
et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.

Les funrailles du Comte toient encore une chose fort embarrassante,
soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pice, soit que le
corps aye demeur en prsence dans son htel, attendant qu'on y donnt
ordre[236]. Le moindre mot que j'en eusse laiss dire, pour en prendre
soin, et rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur
d'une fcheuse ide. J'ai cru plus  propos de les drober  son
imagination par mon silence, aussi bien que le lieu prcis de ces
quatre scnes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure
que cet artifice m'a si bien russi, que peu de personnes ont pris
garde  l'un ni  l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant
emporter leurs esprits  ce qu'ils ont vu et entendu de pathtique en
ce pome, ne se sont point aviss de rflchir sur ces deux
considrations.

J'achve par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose 
la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un rcit[237].

C'est sur quoi je me suis fond pour faire voir le soufflet que reoit
don Digue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d'acqurir et
conserver  mon premier acteur l'amiti des auditeurs, si ncessaire
pour russir au thtre. L'indignit d'un affront fait  un
vieillard, charg d'annes et de victoires, les jette aisment dans le
parti de l'offens; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout
simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la
commisration qu'y et fait natre le spectacle de son sang, et ne
leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu
forc par ce qu'il devoit  son honneur d'en venir  cette extrmit,
malgr l'intrt et la tendresse de son amour.

NOTES:

  [213] VAR. (dit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois
  ans;--(dit. de 1664) et depuis vingt-huit ans;--(dit. de 1668)
  et depuis trente-cinq ans.--Ces dates sont peu prcises: en 1682
  il y avait, non pas cinquante ans, mais seulement quarante-six,
  que _le Cid_ avait t reprsent. Il y a d'autres inexactitudes
  de ce genre dans les crits de Corneille. Nous avons vu Claveret
  lui reprocher de s'tre vant en 1637, dans la _Lettre
  apologtique_, de ses trente annes d'tudes. Voyez tome I, p.
  129 et 130.

  [214] VAR. (dit. de 1660-1668): chez les anciens et les
  modernes.

  [215] VAR. (dit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une
  mre et un fils, un frre et une soeur.--Voyez tome I, p. 65.

  [216] Toutes les ditions, jusqu' celle de 1692, qui, la
  premire, met les deux verbes au pluriel, donnent
  _s'accommodast.... et fortifiast_.

  [217] VAR. (dit. de 1660): par la douleur o il l'abme; et si
  la prsence, etc.

  [218] Vers 1556.

  [219] Vers 1667.

  [220] Voyez la scne IV de l'acte III, et la scne I de l'acte V.

  [221] Voyez la _Potique_, fin du chapitre XXIV.

  [222] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
  seconde journe; la pice n'est pas divise en scnes distingues
  par des chiffres.

  [223] Corneille a remarqu dans le _Discours du Pome dramatique_
  (tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un pisode dtach,
  et dans l'_Examen_ de _Clitandre_ (tome I, p. 272), que don
  Fernand agit seulement en qualit de juge et que ce roi remplit
  assez mal la dignit d'un si grand titre. Il revient encore sur
  ces deux personnages dans l'_Examen_ d'_Horace_.

  [224] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
  premire journe.

  [225] VAR. (dit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il
  manque beaucoup  ne jeter point, etc.

  [226] VAR. (dit. de 1660): que la rgle des vingt-quatre heures.

  [227] VAR. (dit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont
  pas permis.

  [228] Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se
  fait sentir jusqu' dix ou douze lieues au-dessus de Sville.
  (_Diccionario geografico-estadistico-historico de Espaa._
  Madrid, 1847, gr. in-8, tome IX, p. 22.)

  [229] Voyez tome I, p. 43.

  [230] Voyez _las Mocedades del Cid_, deuxime journe.

  [231] VAR. (dit. de 1660 et de 1663); de rendre un service
  d'importance  son roi.

  [232] Ailleurs Corneille a dj dit la mme chose, mais en
  prcisant un peu plus: _Le Cid_ multiple encore davantage les
  lieux particuliers sans quitter Sville; et comme la liaison de
  scnes n'y est pas garde, le thtre, ds le premier acte, est
  la maison de Chimne, l'appartement de l'Infante dans le palais
  du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du
  Roi; et sans doute il y a quelque excs dans cette licence.
  (_Discours des trois units_, tome I, p. 120.) On doit bien
  penser que Scudry ne manqua pas d'insister sur cette
  irrgularit: Le thtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un
  mme lieu reprsentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante,
  la maison de Chimne et la rue, presque sans changer de face, le
  spectateur ne sait le plus souvent o en sont les acteurs.
  (_Fautes remarques dans la tragi-comdie du Cid_, p.
  29.)--Actuellement on change les dcorations. Voyez la _Notice_,
  p. 52.

  [233] Voyez _las Mocedades del Cid_, au deuxime tiers de la
  premire journe.

  [234] Voici le vrai texte de ce passage (_Art potique_, vers 44
  et 45):

    _Pleraque differat, et prsens in tempus omittat;
    Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor._

  [235] Ici Corneille a chang le mode du verbe pour faire mieux
  concorder les deux citations. Il y a dans l'_Art potique_ (vers
  148):

    _Semper ad eventum festinat._

  [236] Scudry revient  deux reprises sur ce point: Rodrigue y
  parot d'abord (_dans le troisime acte_) chez Chimne, avec une
  pe qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire
  rpandre  son pre; et par cette extravagance si peu attendue,
  il donne de l'horreur  tous les judicieux qui le voient, et qui
  savent que ce corps est encore dans la maison. (_Fautes
  remarques_, p. 22.)--Rodrigue vient en plein jour revoir
  Chimne.... Si je ne craignois de faire le plaisant mal  propos,
  je lui demanderois volontiers s'il a donn de l'eau bnite en
  passant  ce pauvre mort qui vraisemblablement est dans la
  salle. (P. 27.)

  [237] _Segnius irritant animos demissa per aurem,
        Quam qu sunt oculis subjecta fidelibus...._

        (_Art potique_, vers 180 et 181.)




LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES DU
_CID_.

DITIONS SPARES.

    1637 in-4, Paris, F. Targa
    (Bibliothque impriale, Y,
    5664 + A);

    1637 in-4, Paris, A. Courb
    (Bibliothque impriale, Y,
    5664 ++[**] A);

    1637 in-4, Paris, F.
    Targa (Bibliothque de l'Institut
    et Bibliothque de Versailles[238]);

    1637 in-12 (deux exemplaires
    identiques);

    1638 in-12, Paris;

    1638 in-12, Leyden, dition
    prcde d'un avis _Aux amateurs
    du langage franois_, sign
    J. P.[239];

    1639 in-4;

    1644 in-4;

    1644 in-12;

NOTES:

  [238] Nous avons confront plusieurs exemplaires de l'dition
  originale, parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les
  comparant, nous avons constat, comme on pourra le voir aux
  variantes, plusieurs diffrences, dont une est trs-notable:
  voyez vers 312-314, p. 122.

  [239] Nous avons fait rimprimer cet avis  la fin de notre
  _Appendice du Cid_.


RECUEILS.

    1648 in-12;
    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8;
    1668 in-12;
    1682 in-12.

_N.B._--Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres les
divers exemplaires de l'dition de 1637, in-4, nous dsignerons ceux
de la Bibliothque impriale de Paris par la lettre P., ceux des
Bibliothques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux
exemplaires de la Bibliothque impriale sont constamment identiques;
l'exemplaire de Versailles est partout semblable  celui de
l'Institut.)--Nous distinguerons de mme par les lettres P. et L. nos
deux ditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde.




ACTEURS.


    DON FERNAND[240], premier roi de Castille.
    DONA URRAQUE, infante de Castille.
    DON DIGUE, pre de don Rodrigue.
    DON GOMS, comte de Gormas, pre de Chimne.
    DON RODRIGUE, amant de Chimne[241].
    DON SANCHE, amoureux de Chimne.
    DON ARIAS,  }
    DON ALONSE, } gentilshommes castillans.
    CHIMNE, fille de don Goms[242].
    LONOR, gouvernante de l'Infante.
    ELVIRE, gouvernante de Chimne[243].
    UN PAGE de l'Infante.

    La scne est  Sville.




LE CID,

TRAGDIE[244].




ACTE I.


SCNE PREMIRE[245].

CHIMNE, ELVIRE[246].

    CHIMNE.

    Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincre?
    Ne dguises-tu rien de ce qu'a dit mon pre?

    ELVIRE.

    Tous mes sens  moi-mme en sont encor charms:
    Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez,
    Et si je ne m'abuse  lire dans son me,                         5
    Il vous commandera de rpondre  sa flamme.

    CHIMNE.

    Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
    Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix:
    Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre;
    Un si charmant discours ne se peut trop entendre;               10
    Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
    La douce libert de se montrer au jour.
    Que t'a-t-il rpondu sur la secrte brigue
    Que font auprs de toi don Sanche et don Rodrigue?
    N'as-tu point trop fait voir quelle ingalit                   15
    Entre ces deux amants me penche d'un ct?

    ELVIRE.

    Non; j'ai peint votre coeur dans une indiffrence
    Qui n'enfle d'aucun d'eux ni dtruit l'esprance[247],
    Et sans les voir d'un oeil trop svre ou trop doux,
    Attend l'ordre d'un pre  choisir un poux.                    20
    Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage
    M'en ont donn sur l'heure un digne tmoignage[248],
    Et puisqu'il vous en faut encor faire un rcit,
    Voici d'eux et de vous ce qu'en hte il m'a dit:
    Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle,         25
    Tous deux forms d'un sang noble, vaillant, fidle,
    Jeunes, mais qui font lire aisment dans leurs yeux
    L'clatante vertu de leurs braves aeux.
    Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249]
    Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image,                 30
    Et sort d'une maison si fconde en guerriers,
    Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
    La valeur de son pre, en son temps sans pareille,
    Tant qu'a dur sa force, a pass pour merveille;
    Ses rides sur son front ont grav ses exploits[250],            35
    Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.
    Je me promets du fils ce que j'ai vu du pre;
    Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].
    Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252]
    A tranch ce discours qu' peine il commenoit;                 40
    Mais  ce peu de mots je crois que sa pense
    Entre vos deux amants n'est pas fort balance.
    Le Roi doit  son fils lire un gouverneur,
    Et c'est lui que regarde un tel degr d'honneur:
    Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance                45
    Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence.
    Comme ses hauts exploits le rendent sans gal,
    Dans un espoir si juste il sera sans rival;
    Et puisque don Rodrigue a rsolu son pre
    Au sortir du conseil  proposer l'affaire,                      50
    Je vous laisse  juger s'il prendra bien son temps,
    Et si tous vos desirs seront bientt contents.

    CHIMNE.

    Il semble toutefois que mon me trouble
    Refuse cette joie, et s'en trouve accable:
    Un moment donne au sort des visages divers,                     55
    Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.

    ELVIRE.

    Vous verrez cette crainte heureusement due[253].

    CHIMNE.

    Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.


SCNE II.

L'INFANTE, LONOR, PAGE[254].

    L'INFANTE[255].

    Page, allez avertir Chimne de ma part[256]
    Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard,            60
    Et que mon amiti se plaint de sa paresse.

(Le Page rentre[257].)

    LONOR.

    Madame, chaque jour mme desir vous presse;
    Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258]
    Demander en quel point se trouve son amour[259].

    L'INFANTE.

    Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque force[260]            65
    A recevoir les traits dont son me est blesse.
    Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,
    Et par moi don Rodrigue a vaincu son ddain:
    Ainsi de ces amants ayant form les chanes,
    Je dois prendre intrt  voir finir leurs peines[261].         70

    LONOR.

    Madame, toutefois parmi leurs bons succs
    Vous montrez un chagrin qui va jusqu' l'excs[262].
    Cet amour, qui tous deux les comble d'allgresse,
    Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse,
    Et ce grand intrt que vous prenez pour eux                    75
    Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux?
    Mais je vais trop avant, et deviens indiscrte.

    L'INFANTE.

    Ma tristesse redouble  la tenir secrte.
    coute, coute enfin comme j'ai combattu,
    coute quels assauts brave encor ma vertu[263].                 80
      L'amour est un tyran qui n'pargne personne:
    Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265],
    Je l'aime[266].

    LONOR.

               Vous l'aimez!

    L'INFANTE.

                             Mets la main sur mon coeur,
    Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
    Comme il le reconnot.

    LONOR.

                           Pardonnez-moi, Madame,                   85
    Si je sors du respect pour blmer cette flamme[267].
    Une grande princesse  ce point s'oublier
    Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]!
    Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]?
    Vous souvient-il encor de qui vous tes fille?                  90

    L'INFANTE.

    Il m'en souvient si bien que j'pandrai mon sang
    Avant que je m'abaisse  dmentir mon rang.
    Je te rpondrois bien que dans les belles mes
    Le seul mrite a droit de produire des flammes;
    Et si ma passion cherchoit  s'excuser,                         95
    Mille exemples fameux pourraient l'autoriser;
    Mais je n'en veux point suivre o ma gloire s'engage;
    La surprise des sens n'abat point mon courage[270];
    Et je me dis toujours qu'tant fille de roi[271],
    Tout autre qu'un monarque est indigne de moi.                  100
    Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit dfendre,
    Moi-mme je donnai ce que je n'osois prendre.
    Je mis, au lieu de moi, Chimne en ses liens,
    Et j'allumai leurs feux pour teindre les miens.
    Ne t'tonne donc plus si mon me gne                         105
    Avec impatience attend leur hymne:
    Tu vois que mon repos en dpend aujourd'hui.
    Si l'amour vit d'espoir, il prit avec lui[272]:
    C'est un feu qui s'teint, faute de nourriture;
    Et malgr la rigueur de ma triste aventure,                    110
    Si Chimne a jamais Rodrigue pour mari,
    Mon esprance est morte, et mon esprit guri[273].
      Je souffre cependant un tourment incroyable:
    Jusques  cet hymen Rodrigue m'est aimable;
    Je travaille  le perdre, et le perds  regret;                115
    Et de l prend son cours mon dplaisir secret.
    Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274]
    A pousser des soupirs pour ce que je ddaigne;
    Je sens en deux partis mon esprit divis:
    Si mon courage est haut, mon coeur est embras;                120
    Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite:
    Je n'ose en esprer qu'une joie imparfaite[275].
    Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas,
    Que je meurs s'il s'achve ou ne s'achve pas.

    LONOR.

    Madame, aprs cela je n'ai rien  vous dire,                   125
    Sinon que de vos maux avec vous je soupire:
    Je vous blmois tantt, je vous plains  prsent;
    Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
    Votre vertu combat et son charme et sa force,
    En repousse l'assaut, en rejette l'amorce,                     130
    Elle rendra le calme  vos esprits flottants.
    Esprez donc tout d'elle, et du secours du temps;
    Esprez tout du ciel: il a trop de justice
    Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276].

    L'INFANTE.

    Ma plus douce esprance est de perdre l'espoir.                135

    LE PAGE.

    Par vos commandements Chimne vous vient voir.

    L'INFANTE,  Lonor[277].

    Allez l'entretenir en cette galerie.

    LONOR.

    Voulez-vous demeurer dedans la rverie?

    L'INFANTE.

    Non, je veux seulement, malgr mon dplaisir,
    Remettre mon visage un peu plus  loisir.                      140
    Je vous suis.
                  Juste ciel, d'o j'attends mon remde,
    Mets enfin quelque borne au mal qui me possde:
    Assure mon repos, assure mon honneur.
    Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur:
    Cet hymne  trois galement importe;                         145
    Rends son effet plus prompt, ou mon me plus forte.
    D'un lien conjugal joindre ces deux amants,
    C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments.
    Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimne,
    Et par son entretien soulager notre peine.                     150


SCNE III. LE COMTE, DON DIGUE.

    LE COMTE.

    Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
    Vous lve en un rang qui n'toit d qu' moi:
    Il vous fait gouverneur du prince de Castille.

    DON DIGUE.

    Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille
    Montre  tous qu'il est juste, et fait connotre assez         155
    Qu'il sait rcompenser les services passs.

    LE COMTE.

    Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
    Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;
    Et ce choix sert de preuve  tous les courtisans
    Qu'ils savent mal payer les services prsents.                 160

    DON DIGUE.

    Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:
    La faveur l'a pu faire autant que[278] le mrite;
    Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279],
    De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
    A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280];           165
    Joignons d'un sacr noeud ma maison  la vtre:
    Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281];
    Leur hymen nous peut rendre  jamais plus qu'amis:
    Faites-nous cette grce, et l'acceptez pour gendre.

    LE COMTE.

    A des partis plus hauts ce beau fils doit prtendre;           170
    Et le nouvel clat de votre dignit
    Lui doit enfler le coeur d'une autre vanit[282].
      Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:
    Montrez-lui comme il faut rgir une province,
    Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283],           175
    Remplir les bons d'amour, et les mchants d'effroi.
    Joignez  ces vertus celles d'un capitaine:
    Montrez-lui comme il faut s'endurcir  la peine,
    Dans le mtier de Mars se rendre sans gal,
    Passer les jours entiers et les nuits  cheval,                180
    Reposer tout arm, forcer une muraille,
    Et ne devoir qu' soi le gain d'une bataille.
    Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284],
    Expliquant  ses yeux vos leons par l'effet.

    DON DIGUE.

    Pour s'instruire d'exemple, en dpit de l'envie,               185
    Il lira seulement l'histoire de ma vie.
        L, dans un long tissu de belles actions[285],
    Il verra comme il faut dompter des nations,
    Attaquer une place, ordonner une arme[286],
    Et sur de grands exploits btir sa renomme.                   190

    LE COMTE.

    Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287];
    Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
    Et qu'a fait aprs tout ce grand nombre d'annes,
    Que ne puisse galer une de mes journes?
    Si vous ftes vaillant, je le suis aujourd'hui,                195
    Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
    Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;
    Mon nom sert de rempart  toute la Castille:
    Sans moi, vous passeriez bientt sous d'autres lois,
    Et vous auriez bientt vos ennemis pour rois[288].             200
    Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
    Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
    Le Prince  mes cts feroit dans les combats
    L'essai de son courage  l'ombre de mon bras;
    Il apprendroit  vaincre en me regardant faire;                205
    Et pour rpondre en hte  son grand caractre,
    Il verroit....

    DON DIGUE.

                  Je le sais, vous servez bien le Roi:
    Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
    Quand l'ge dans mes nerfs a fait couler sa glace,
    Votre rare valeur a bien rempli ma place;                      210
    Enfin, pour pargner les discours superflus,
    Vous tes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.
    Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence
    Un monarque entre nous met quelque diffrence[289].

    LE COMTE.

    Ce que je mritois, vous l'avez emport.                       215

    DON DIGUE.

    Qui l'a gagn sur vous l'avoit mieux mrit.

    LE COMTE.

    Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.

    DON DIGUE.

    En tre refus n'en est pas un bon signe.

    LE COMTE.

    Vous l'avez eu par brigue, tant vieux courtisan.

    DON DIGUE.

    L'clat de mes hauts faits fut mon seul partisan.              220

    LE COMTE.

    Parlons-en mieux, le Roi fait honneur  votre ge[290].

    DON DIGUE.

    Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291].

    LE COMTE.

    Et par l cet honneur n'toit d qu' mon bras.

    DON DIGUE.

    Qui n'a pu l'obtenir ne le mritoit pas.

    LE COMTE.

    Ne le mritoit pas! Moi?

    DON DIGUE.

                             Vous.

    LE COMTE.

                                  Ton impudence,                   225
    Tmraire vieillard, aura sa rcompense.

(Il lui donne un soufflet[292].)

    DON DIGUE, mettant l'pe  la main[293].

    Achve, et prends ma vie aprs un tel affront,
    Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

    LE COMTE.

    Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?

    DON DIGUE.

    O Dieu! ma force use en ce besoin me laisse[294]!             230

    LE COMTE.

    Ton pe est  moi; mais tu serois trop vain,
    Si ce honteux trophe avoit charg ma main.
      Adieu: fais lire au Prince, en dpit de l'envie,
    Pour son instruction, l'histoire de ta vie:
    D'un insolent discours ce juste chtiment 235
    Ne lui servira pas d'un petit ornement[295].


SCNE IV.

    DON DIGUE[296].

    O rage!  dsespoir!  vieillesse ennemie!
    N'ai-je donc tant vcu que pour cette infamie?
    Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
    Que pour voir en un jour fltrir tant de lauriers?             240
    Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
    Mon bras, qui tant de fois a sauv cet empire,
    Tant de fois affermi le trne de son roi,
    Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?
    O cruel souvenir de ma gloire passe!                          245
    OEuvre de tant de jours en un jour efface!
    Nouvelle dignit, fatale  mon bonheur!
    Prcipice lev d'o tombe mon honneur!
    Faut-il de votre clat voir triompher le Comte,
    Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte?              250
    Comte, sois de mon prince  prsent gouverneur:
    Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
    Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
    Malgr le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.
    Et toi, de mes exploits glorieux instrument,                   255
    Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
    Fer, jadis tant  craindre, et qui, dans cette offense,
    M'as servi de parade, et non pas de dfense,
    Va, quitte dsormais le dernier des humains,
    Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297].            260


SCNE V.

DON DIGUE, DON RODRIGUE.

    DON DIGUE.

    Rodrigue, as-tu du coeur?

    DON RODRIGUE.

                              Tout autre que mon pre
    L'prouveroit sur l'heure.

    DON DIGUE.

                              Agrable colre!
    Digne ressentiment  ma douleur bien doux!
    Je reconnois mon sang  ce noble courroux;
    Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.                  265
    Viens, mon fils, viens, mon sang, viens rparer ma honte;
    Viens me venger.

    DON RODRIGUE.

                    De quoi?

    DON DIGUE.

                            D'un affront si cruel,
    Qu' l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:
    D'un soufflet. L'insolent en et perdu la vie;
    Mais mon ge a tromp ma gnreuse envie:                      270
    Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
    Je le remets au tien pour venger et punir.
      Va contre un arrogant prouver ton courage:
    Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;
    Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,            275
    Je te donne  combattre un homme  redouter:
    Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussire[298],
    Porter partout l'effroi dans une arme entire.
    J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus;
    Et pour t'en dire encor quelque chose de plus,                 280
    Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
    C'est....

    DON RODRIGUE.

              De grce, achevez.

    DON DIGUE.

                                Le pre de Chimne.

    DON RODRIGUE.

    Le....

    DON DIGUE.

          Ne rplique point, je connois ton amour;
    Mais qui peut vivre infme est indigne du jour.
    Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.       285
    Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance:
    Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;
    Montre-toi digne fils d'un pre tel que moi[299].
    Accabl des malheurs o le destin me range,
    Je vais les dplorer: va, cours, vole, et nous venge[300].     290


SCNE VI[301].

DON RODRIGUE[302].

          Perc jusques au fond du coeur[303]
    D'une atteinte imprvue aussi bien que mortelle,
    Misrable vengeur d'une juste querelle,
    Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
    Je demeure immobile, et mon me abattue                        295
              Cde au coup qui me tue.
        Si prs de voir mon feu rcompens,
              O Dieu, l'trange peine!
        En cet affront mon pre est l'offens,
        Et l'offenseur le pre de Chimne!                         300

            Que je sens de rudes combats!
    Contre mon propre honneur mon amour s'intresse:
    Il faut venger un pre, et perdre une matresse:
    L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304].
    Rduit au triste choix ou de trahir ma flamme,                 305
              Ou de vivre en infme,
        Des deux cts mon mal est infini.
              O Dieu, l'trange peine!
        Faut-il laisser un affront impuni?
        Faut-il punir le pre de Chimne?                          310

          Pre, matresse, honneur, amour,
    Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305],
    Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
    L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
    Cher et cruel espoir d'une me gnreuse,                      315
              Mais ensemble amoureuse,
          Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306],
              Fer qui causes ma peine[307],
          M'es-tu donn pour venger mon honneur?
          M'es-tu donn pour perdre ma Chimne?                    320

            Il vaut mieux courir au trpas.
    Je dois  ma matresse aussi bien qu' mon pre:
    J'attire en me vengeant sa haine et sa colre[308];
    J'attire ses mpris en ne me vengeant pas.
    A mon plus doux espoir l'un me rend infidle,                  325
            Et l'autre indigne d'elle.
        Mon mal augmente  le vouloir gurir;
            Tout redouble ma peine.
        Allons, mon me; et puisqu'il faut mourir,
        Mourons du moins sans offenser Chimne.                    330

          Mourir sans tirer ma raison!
    Rechercher un trpas si mortel  ma gloire!
    Endurer que l'Espagne impute  ma mmoire
    D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!
    Respecter un amour dont mon me gare                         335
            Voit la perte assure!
        N'coutons plus ce penser suborneur,
            Qui ne sert qu' ma peine.
        Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309],
        Puisqu'aprs tout il faut perdre Chimne.                  340

          Oui, mon esprit s'toit du[310].
    Je dois tout  mon pre avant qu' ma matresse[311]:
    Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
    Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reu.
    Je m'accuse dj de trop de ngligence:                        345
              Courons  la vengeance;
        Et tout honteux d'avoir tant balanc[312],
              Ne soyons plus en peine,
    Puisqu'aujourd'hui mon pre est l'offens,
    Si l'offenseur est pre de Chimne.                            350


FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [240] _Fernand_ ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075.
  _Doa Urraque_ est aussi un nom historique: les deux filles que
  laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une _doa Urraca_, l'autre
  _doa Elvira_. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de
  Mariana, _don Goms_, _Chimne_, et _don Rodrigue_ (ou _Ruy Diaz
  de Bivar_, surnomm _le Cid_). Le pre de don Rodrigue est appel
  par le mme historien (livre IX, chapitre v) _don Diego Laynez_.
  Quant  _don Arias_, qu'il nomme _don Arias Gonzals_, il parle
  de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous
  le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les
  a trouvs galement,  l'exception peut-tre de celui de
  _Lonor_, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem
  de Castro; seulement il a donn ceux de _don Sanche_ et de _don
  Alonse_  d'autres personnages que ceux  qui ils appartiennent
  dans l'histoire ou chez le pote espagnol.

  [241] VAR. (dit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Digue
  et amant de Chimne.

  [242] VAR. (dit. de 1637-1644): CHIMNE, matresse de don
  Rodrigue et de don Sanche.

  [243] VAR. (dit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimne.

  [244] _Var._ TRAGI-COMDIE. (1637-44)

  [245] Voyez la _Notice_, p. 51.

  [246] _Var._ SCNE PREMIRE.

  LE COMTE, ELVIRE[246-a].

        ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur
        Adore votre fille et brigue ma faveur,
        Don Rodrigue et don Sanche  l'envi font parotre[246-b]
        Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beauts ont fait natre.
        Ce n'est pas que Chimne coute leurs soupirs,
        Ou d'un regard propice anime leurs desirs:
        Au contraire, pour tous dedans l'indiffrence,
        Elle n'te  pas un ni donne d'esprance,
        Et sans les voir d'un oeil trop svre ou trop doux,
        C'est de votre seul choix qu'elle attend un poux.
        LE COMTE. [Elle est dans le devoir;
                                 tous deux sont dignes d'elle[246-c].]

      [246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.)

      [246-b] Dans l'dition originale, et dans plusieurs de celles qui
      l'ont suivie, il y a _parestre_, et  l'autre vers _naistre_. Nous
      avons signal une rime semblable: _cognestre_ et _naistre_, dans
      _la Comdie des Tuileries_ (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans
      l'intrieur des vers, les ditions les plus anciennes donnent
      tantt _parestre_ (par exemple,  la variante du vers 1250),
      tantt _paroistre_ ( la variante du vers 1419).

      [246-c] On voit que, dans ses premires ditions, Corneille
      faisait dire au Comte lui-mme ce qu' partir de 1660 Elvire
      rapporte comme un discours du Comte.

  [247] _Var._ Qui n'enfle de pas un ni dtruit l'esprance, (1637-56)
        Et sans rien voir d'un oeil trop svre ou trop doux. (1660)

  [248] _Var._ M'en ont donn tous deux un soudain tmoignage.
  (1660)

  [249] _Var._ Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637
  in-12)

  [250] J'ai vu feu M. Corneille fort en colre contre M. Racine
  pour une bagatelle, tant les potes sont jaloux de leurs
  ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Digue:

    Ses rides sur son front ont grav ses exploits;

  M. Racine, par manire de parodie, s'en joua dans ses _Plaideurs_,
  o il dit d'un sergent, acte I, scne I:

    Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.

  Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu' un jeune homme de
  venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?
  (_Mnagiana_, dition de 1715, tome III, p. 306 et 307.)

  [251] _Var._ [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.]
        Va l'en entretenir; mais dans cet entretien
        Cache mon sentiment et dcouvre le sien.
        Je veux qu' mon retour nous en parlions ensemble;
        L'heure  prsent m'appelle au conseil qui s'assemble:
        Le Roi doit  son fils choisir un gouverneur,
        Ou plutt[251-a] m'lever  ce haut rang d'honneur;
        Ce que pour lui mon bras chaque jour excute,
        Me dfend de penser qu'aucun me le dispute.

  SCNE II[251-b].

  CHIMNE, ELVIRE[251-c].

     ELVIRE, _seule_[251-d]. Quelle douce nouvelle  ces jeunes amants!
     Et que tout se dispose  leurs contentements!
     CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espre?
     Que dois-je devenir, et que t'a dit mon pre?
     ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent tre charms:
     [Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.]
     CHIM. L'excs de ce bonheur me met en dfiance:
     Puis-je  de tels discours donner quelque croyance?
     ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,
     Et vous doit commander de rpondre  ses voeux.
     Jugez aprs cela, puisque tantt son pre
     Au sortir du conseil doit proposer l'affaire,
     S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,
     [Et si tous vos desirs seront bientt contents.] (1637-56)

    [251-a] L'dition de 1638 P. porte: Au plutt, ce qui est
    sans doute une faute.

    [251-b] Les scnes se trouvent ainsi recules d'un rang,
    jusqu' la fin de l'acte, dans les ditions de
    1637-56.--L'dition de 1638 P. numrote partout les scnes en
    nombres ordinaux: SCNE DEUXIME, SCNE TROISIME, etc.

    [251-c] ELVIRE, CHIMNE. (1638 P.)

    [251-d] Le mot _seule_ manque dans les ditions de 1638 P.
    et de 1644 in-12.

  [252] _Var._ Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit.
  (1660)

  [253] _Var._ Vous verrez votre crainte heureusement due.
  (1637-56)

  [254] _Var._ LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12)

  [255] _Var._ L'INFANTE, _au Page_. (1637-60)

  [256] _Var._ Va-t'en trouver Chimne, et lui dis de ma part. (1637-44)
        _Var._ Va-t'en trouver Chimne, et dis-lui de ma part. (1648-56)

  [257] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1637 in-12 et
  de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'dition de
  1644 in-12.

  [258] _Var._ Et je vous vois pensive et triste chaque jour.
  (1637-56)

  [259] _Var._ L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44)
        _Var._ Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)

    [259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31,
    note 94.

  [260] _Var._ J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque force A
        recevoir les coups dont son me est blesse[260-a]. (1637-56)

    [260-a] A recevoir le coup dont son me est blesse. (1644
    in-12)

  [261] _Var._ Je dois prendre intrt  la fin de leurs peines.
  (1637-56)

  [262] _Var._ On vous voit un chagrin qui va jusqu' l'excs.
  (1637-56)

  [263] _Var._ Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4
  et 39-56)
        _Var._ Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12
   et 38)

  [264] Voyez le _Lexique_, au mot _Cavalier_.

  [265] _Var._ Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637
  in-4, 38 P. et 39-44)

  [266] L'Infante dans _le Cid_ avoue  Lonor l'amour secret
  qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus
  tt. (Corneille, _Examen de Polyeucte_.)

  [267] _Var._ Si je sors du respect pour blmer votre flamme.
  (1637 in-12 et 38 L.)

  [268] _Var._ Choisir pour votre amant un simple chevalier!
  (1637 in-4, 38 P. et 39-44)
        _Var._ Choisir pour votre amant un simple cavalier!
  (1637 in-12; 38 L. et 48-56)

  [269] _Var._ Et que dira le Roi? que dira la Castille?
        Vous souvenez-vous point de qui vous tes fille[269-a]?
        L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'pandrai mon sang
        Plutt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)

    [269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous tes fille?
    (1638 L.)

  [270] _Var._ Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage.
  (1637-56)

  [271] _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'tant fille de roi.
  (1637, 38, 44 in-12 et 48-56)
        _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'tant fille du Roi.
  (1639 et 44 in-4)

  [272] _Var._ Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui.
  (1637-56)

  [273] L'dition de 1637 in-12 porte _guari_, pour _guri_.

  [274] _Var._ Je suis au dsespoir que l'amour me contraigne.
  (1637-60)

  [275] _Var._ Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite.
        Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas,
        Que je meurs s'il s'achve et ne s'achve pas. (1637-56)

  [276] _Var._ Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice.
  (1637-56)

  [277] Les mots _ Lonor_ manquent dans les ditions de 1637-44.

  [278] L'dition de 1637 in-12 porte _avant que_, pour _autant que_.

  [279] _Var._ Vous choisissant peut-tre on et pu mieux choisir;
        Mais le Roi m'a trouv plus propre  son desir. (1637-56)

  [280] _Var._ A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre.
  (1660 et 63)

  [281] _Var._ Rodrigue aime Chimne, et ce digne sujet
      De ses affections est le plus cher objet:
      Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre.
      LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prtendre.
  (1637-56)

  [282] _Var._ Lui doit bien mettre au coeur une autre vanit.
  (1637-56)

  [283] L'dition de 1682 porte, par erreur, _sous la loi_, pour
  _sous sa loi_.

  [284] _Var._ Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez
        Qu'il faut faire  ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)

  [285] _Var._ L, dans un long tissu des belles actions. (1639 et
  44 in-4)

  [286] _Var._ Attaquer une place et ranger une arme. (1660-64)

  [287] _Var._ Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir.
  (1637-56)

  [288] _Var._ Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois.
        Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire
        Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a].
        Le Prince, pour essai de gnrosit,
        Gagneroit des combats marchant  mon ct;
        Loin des froides leons qu' mon bras on prfre,
        [Il apprendroit  vaincre en me regardant faire.]
        DON DIG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]:
        [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)

    [288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire.
    (1648-56)

    [288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3.

  [289] _Var._ Un monarque entre nous met de la diffrence.
  (1637-56)

  [290] _Var._ Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur  votre ge.
  (1644 in-4)

  [291] _Var._ Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage.
  (1648-56)

  [292] On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue
  d'un hros. Les acteurs mmes sont trs-embarrasss  donner ce
  soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus mme souffert
  dans la comdie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le
  thtre tragique. Il est  croire que c'est une des raisons qui
  firent intituler _le Cid_ tragi-comdie. Presque toutes les
  pices de Scudry et de Boisrobert avaient t des
  tragi-comdies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait
  supporter le tragique continu sans mlange d'aucune familiarit.
  Le mot de _tragi-comdie_ est trs-ancien: Plaute
  l'emploie[292-a] pour dsigner son _Amphitryon_, parce que si
  l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est trs-srieusement
  afflig. (_Voltaire._)

    [292-a] Dans le Prologue d'_Amphitryon_ (vers 59 et 63),
    Plaute dsigne la pice par le nom de _tragicocomoedia_, non pour
    la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer
    ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois,
    personnages de la tragdie, et de l'autre des esclaves,
    personnages de la comdie.

  [293] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1637 in-12 et
  de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont  la place, soit
  en marge, soit au-dessous du nom de DON DIGUE: _Ils mettent
  l'pe  la main._

  [294] _Var._ O Dieu! ma force use  ce besoin me laisse!
  (1637-56)

  [295] _Var._ [Ne lui servira pas d'un petit ornement.]
        DON DIG. pargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon me est satisfaite,
        Et mes yeux  ma main reprochent ta dfaite.
        DON DIG. Tu ddaignes ma vie! LE COMTE. En arrter le cours
        Ne seroit que hter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56)

    [295-a] Ce vers termine la scne dans les ditions
    indiques.

  [296] _Var._ DON DIGUE, _seul._ (1637-60)

  [297] _Var._ [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]
        Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cde,
        Et qu'une ardeur plus haute  ses flammes succde:
        Mon honneur est le sien, et le mortel affront
        Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a].
  (1637-56)

    [297-a] Ce vers termine la scne dans les ditions
    indiques.

  [298] _Var._ Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,
        Se faire un beau rempart de mille funrailles.
        DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus.
        DON DIG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus.
  (1637-56)

  [299] _Var._ Montre-toi digne fils d'un tel pre que moi.
  (1637-56)

  [300] _Var._ Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous
  venge. (1637-56)

  [301] On mettait alors des stances dans la plupart des
  tragdies, et on en voit dans _Mde_. On les a bannies du
  thtre. On a pens que les personnages qui parlent en vers d'une
  mesure dtermine ne devaient jamais changer cette mesure, parce
  que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours
  continuer  parler en prose. Or les vers de six pieds tant
  substitus  la prose, le personnage ne doit pas s'carter de ce
  langage convenu. Les stances donnent trop l'ide que c'est le
  pote qui parle. Cela n'empche pas que ces stances du _Cid_ ne
  soient fort belles et ne soient encore coutes avec beaucoup de
  plaisir. (_Voltaire._)--D'Aubignac a fait dans sa _Pratique du
  thtre_ (p. 345 et 346) des rflexions analogues sur ces
  stances: Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme rcite des
  stances, c'est--dire qu'il fasse des vers sur le thtre, il
  faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce
  changement de langage.... Souvent nos potes ont mis des stances
  en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son
  esprit, comme s'il toit vraisemblable qu'un homme en cet tat
  et la libert de faire des chansons. C'est ce que les plus
  entendus au mtier ont trs-justement condamn dans le plus
  fameux de nos pomes, o nous avons vu un jeune seigneur,
  recevant un commandement qui le rduisoit au point de ne savoir
  que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit
  par une gale violence entre sa passion et sa gnrosit, faire
  des stances au lieu mme o il toit, c'est--dire composer 
  l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en
  toient fort belles, mais elles n'toient pas bien places; il
  et fallu donner quelque loisir pour composer cette agrable
  plainte. D'Aubignac constate du reste le succs de ce morceau:
  Les stances de Rodrigue, o son esprit dlibre entre son amour
  et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris (p. 402).

  [302] _Var._ DON RODRIGUE, _seul_. (1637-60)

  [303] L'dition de 1682 porte par erreur: Perc jusqu'au fond du
  coeur.

  [304] _Var._ L'un chauffe mon coeur, l'autre retient mon bras.
  (1637-55)

  [305] _Var._ Illustre tyrannie, adorable contrainte,
        Par qui de ma raison la lumire est teinte,
        A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a].
  (1637 in-4 P. et 44 in-12)
        _Var._ Impitoyable loi, cruelle tyrannie.
  (1637 in-12, 38 et 44 in-4)

       [305-a] Tel est le texte des deux ditions in-4 de 1637 qui
       appartiennent  la Bibliothque impriale. L'dition de l'Institut
       et celle de la Bibliothque de Versailles sont, pour ces trois
       vers, conformes  l'dition de 1682.

    [306] _Var._ Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)

    [307] _Var._ Qui fais toute ma peine. (1637-56)

    [308] _Var._  Qui venge cet affront irrite sa colre,
          Et qui peut le souffrir ne la mrite pas[308-a].
          Prvenons la douleur d'avoir failli contre elle,
                    Qui nous seroit mortelle.
              Tout m'est fatal, rien ne me peut gurir,
                    Ni soulager ma peine. (1637-56)

    [308-a] Et qui peut la souffrir ne la mrite pas. (1637
    in-12 et 38)--L'dition de 1644 in-12 porte: ne le mrite pas,
    au lieu de: ne la mrite pas.

  [309] _Var._   Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur,
          Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimne. (1637-56)

  [310] L'dition de 1637 in-12 porte par erreur: Oui, mon esprit
  est du.

  [311] _Var._ Dois-je pas  mon pre avant qu' ma matresse? (1637-48)
        _Var._ Dois-je pas  mon pre autant qu' ma matresse? (1652-56)

  [312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balanc. (1637, 38 L.
  et 39)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

DON ARIAS, LE COMTE[313].

    LE COMTE.

    Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314]
    S'est trop mu d'un mot, et l'a port trop haut;
    Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remde.

    DON ARIAS.

    Qu'aux volonts du Roi ce grand courage cde:
    Il y prend grande part, et son coeur irrit                    355
    Agira contre vous de pleine autorit.
    Aussi vous n'avez point de valable dfense:
    Le rang de l'offens, la grandeur de l'offense,
    Demandent des devoirs et des submissions
    Qui passent le commun des satisfactions.                       360

    LE COMTE.

    Le Roi peut  son gr disposer de ma vie[315].

    DON ARIAS.

    De trop d'emportement votre faute est suivie.
    Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux.
    Il a dit: Je le veux; dsobirez-vous?

    LE COMTE.

    Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316],       365
    Dsobir un peu n'est pas un si grand crime;
    Et quelque grand qu'il soit, mes services prsents[317]
    Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318].

    DON ARIAS.

    Quoi qu'on fasse d'illustre et de considrable,
    Jamais  son sujet un roi n'est redevable.                     370
    Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
    Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
    Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.

    LE COMTE.

    Je ne vous en croirai qu'aprs l'exprience.

    DON ARIAS.

    Vous devez redouter la puissance d'un roi.                     375

    LE COMTE.

    Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
    Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice,
    Tout l'tat prira, s'il faut que je prisse[319].

    DON ARIAS.

    Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....

    LE COMTE.

    D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320].           380
    Il a trop d'intrt lui-mme en ma personne,
    Et ma tte en tombant feroit choir sa couronne.

    DON ARIAS.

    Souffrez que la raison remette vos esprits.
    Prenez un bon conseil.

    LE COMTE.

                              Le conseil en est pris.

    DON ARIAS.

    Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321].         385

    LE COMTE.

    Que je ne puis du tout consentir  ma honte.

    DON ARIAS.

    Mais songez que les rois veulent tre absolus.

    LE COMTE.

    Le sort en est jet, Monsieur, n'en parlons plus.

    DON ARIAS.

    Adieu donc, puisqu'en vain je tche  vous rsoudre:
    Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322].         390

    LE COMTE.

    Je l'attendrai sans peur.

    DON ARIAS.

                              Mais non pas sans effet.

    LE COMTE.

    Nous verrons donc par l don Digue satisfait.

(Il est seul[323].)

    Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324].
    J'ai le coeur au-dessus des plus fires disgrces;
    Et l'on peut me rduire  vivre sans bonheur,                  395
    Mais non pas me rsoudre  vivre sans honneur.


SCNE II.

LE COMTE, DON RODRIGUE[325].

    DON RODRIGUE.

    A moi, Comte, deux mots.

    LE COMTE.

                            Parle.

    DON RODRIGUE.

                                  Ote-moi d'un doute.
    Connois-tu bien don Digue?

    LE COMTE.

                                Oui.

    DON RODRIGUE.

                                    Parlons bas; coute.
      Sais-tu que ce vieillard fut la mme vertu,
    La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?            400

    LE COMTE.

    Peut-tre.

    DON RODRIGUE.

              Cette ardeur que dans les yeux je porte,
    Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?

    LE COMTE.

                                            Que m'importe?

    DON RODRIGUE.

    A quatre pas d'ici je te le fais savoir.

    LE COMTE.

    Jeune prsomptueux!

    DON RODRIGUE.

                      Parle sans t'mouvoir.
    Je suis jeune, il est vrai; mais aux mes bien nes            405
    La valeur n'attend point le nombre des annes[326].

    LE COMTE.

    Te mesurer  moi! qui t'a rendu si vain[327],
    Toi qu'on n'a jamais vu les armes  la main?

    DON RODRIGUE.

    Mes pareils  deux fois ne se font point connotre,
    Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de matre.       410

    LE COMTE.

    Sais-tu bien qui je suis?

    DON RODRIGUE.

                              Oui; tout autre que moi
    Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi.
    Les palmes dont je vois ta tte si couverte[328]
    Semblent porter crit le destin de ma perte.
    J'attaque en tmraire un bras toujours vainqueur;             415
    Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur.
    A qui venge son pre il n'est rien impossible.
    Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

    LE COMTE.

    Ce grand coeur qui parot aux discours que tu tiens,
    Par tes yeux, chaque jour, se dcouvroit aux miens;            420
    Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
    Mon me avec plaisir te destinoit ma fille.
    Je sais ta passion, et suis ravi de voir
    Que tous ses mouvements cdent  ton devoir;
    Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime;            425
    Que ta haute vertu rpond  mon estime;
    Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329],
    Je ne me trompois point au choix que j'avois fait;
    Mais je sens que pour toi ma piti s'intresse;
    J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.                430
    Ne cherche point  faire un coup d'essai fatal;
    Dispense ma valeur d'un combat ingal;
    Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire:
    A vaincre sans pril, on triomphe sans gloire[330].
    On te croiroit toujours abattu sans effort;                    435
    Et j'aurois seulement le regret de ta mort.

    DON RODRIGUE.

    D'une indigne piti ton audace est suivie:
    Qui m'ose ter l'honneur craint de m'ter la vie?

    LE COMTE.

    Retire-toi d'ici.

    DON RODRIGUE.

                      Marchons sans discourir.

    LE COMTE.

    Es-tu si las de vivre?

    DON RODRIGUE.

                          As-tu peur de mourir?                    440

    LE COMTE.

    Viens, tu fais ton devoir, et le fils dgnre
    Qui survit un moment  l'honneur de son pre.


SCNE III.

L'INFANTE, CHIMNE, LONOR.

    L'INFANTE.

    Apaise, ma Chimne, apaise ta douleur:
    Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
    Tu reverras le calme aprs ce foible orage;                    445
    Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331],
    Et tu n'as rien perdu pour le voir diffrer.

    CHIMNE

    Mon coeur outr d'ennuis n'ose rien esprer.
    Un orage si prompt qui trouble une bonace
    D'un naufrage certain nous porte la menace:                    450
    Je n'en saurois douter, je pris dans le port.
    J'aimois, j'tois aime, et nos pres d'accord;
    Et je vous en contois la charmante nouvelle[332],
    Au malheureux moment que naissoit leur querelle,
    Dont le rcit fatal, sitt qu'on vous l'a fait,                455
    D'une si douce attente a ruin l'effet.
      Maudite ambition, dtestable manie,
    Dont les plus gnreux souffrent la tyrannie!
    Honneur impitoyable  mes plus chers desirs[333],
    Que tu me vas coter de pleurs et de soupirs!                  460

    L'INFANTE.

    Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre:
    Un moment l'a fait natre, un moment va l'teindre.
    Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder,
    Puisque dj le Roi les veut accommoder;
    Et tu sais que mon me,  tes ennuis sensible[334],            465
    Pour en tarir la source y fera l'impossible.

    CHIMNE.

    Les accommodements ne font rien en ce point[335]:
    De si mortels affronts ne se rparent point[336].
    En vain on fait agir la force ou la prudence[337]:
    Si l'on gurit le mal, ce n'est qu'en apparence.               470
    La haine que les coeurs conservent au dedans
    Nourrit des feux cachs, mais d'autant plus ardents.

    L'INFANTE.

    Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimne
    Des pres ennemis dissipera la haine;
    Et nous verrons bientt votre amour le plus fort               475
    Par un heureux hymen touffer ce discord.

    CHIMNE.

    Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espre:
    Don Digue est trop altier, et je connois mon pre.
    Je sens couler des pleurs que je veux retenir;
    Le pass me tourmente, et je crains l'avenir.                  480

    L'INFANTE.

    Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]?

    CHIMNE.

    Rodrigue a du courage.

    L'INFANTE.

                          Il a trop de jeunesse.

    CHIMNE.

    Les hommes valeureux le sont du premier coup.

    L'INFANTE.

    Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup:
    Il est trop amoureux pour te vouloir dplaire,                 485
    Et deux mots de ta bouche arrtent sa colre.

    CHIMNE.

    S'il ne m'obit point, quel comble  mon ennui!
    Et s'il peut m'obir, que dira-t-on de lui?
    tant n ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]!
    Soit qu'il cde ou rsiste au feu qui me l'engage,             490
    Mon esprit ne peut qu'tre ou honteux ou confus,
    De son trop de respect, ou d'un juste refus.

    L'INFANTE.

    Chimne a l'me haute, et quoiqu'intresse[340],
    Elle ne peut souffrir une basse pense;
    Mais si jusques au jour de l'accommodement                     495
    Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
    Et que j'empche ainsi l'effet de son courage,
    Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?

    CHIMNE.

    Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341].


SCNE IV.

L'INFANTE, CHIMNE, LONOR, LE PAGE[342].

    L'INFANTE.

    Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici.                      500

    LE PAGE.

    Le comte de Gormas et lui....

    CHIMNE.

                                  Bon Dieu! je tremble.

    L'INFANTE.

    Parlez.

    LE PAGE.

          De ce palais ils sont sortis ensemble[343].

    CHIMNE.

    Seuls?

    LE PAGE.

          Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.

    CHIMNE.

    Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.
    Madame, pardonnez  cette promptitude.                         505


SCNE V.

L'INFANTE, LONOR.

    L'INFANTE.

    Hlas! que dans l'esprit je sens d'inquitude!
    Je pleure ses malheurs, son amant me ravit;
    Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.
    Ce qui va sparer Rodrigue de Chimne
    Fait renatre  la fois mon espoir et ma peine[344];           510
    Et leur division, que je vois  regret,
    Dans mon esprit charm jette un plaisir secret.

    LONOR.

    Cette haute vertu qui rgne dans votre me
    Se rend-elle sitt  cette lche flamme?

    L'INFANTE.

    Ne la nomme point lche,  prsent que chez moi                515
    Pompeuse et triomphante elle me fait la loi:
    Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chre.
    Ma vertu la combat, mais malgr moi j'espre;
    Et d'un si fol espoir mon coeur mal dfendu
    Vole aprs un amant que Chimne a perdu.                       520

    LONOR.

    Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
    Et la raison chez vous perd ainsi son usage?

    L'INFANTE.

    Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison,
    Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison!
    Et lorsque le malade aime sa maladie[345],                     525
    Qu'il a peine  souffrir que l'on y remdie[346]!

    LONOR.

    Votre espoir vous sduit, votre mal vous est doux;
    Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347].

    L'INFANTE.

    Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cde,
    Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possde.          530
      Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
    Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,
    Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.
    Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?
    J'ose m'imaginer qu' ses moindres exploits                    535
    Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;
    Et mon amour flatteur dj me persuade
    Que je le vois assis au trne de Grenade,
    Les Mores[348] subjugus trembler en l'adorant,
    L'Aragon recevoir ce nouveau conqurant,                       540
    Le Portugal se rendre, et ses nobles journes
    Porter del les mers ses hautes destines,
    Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]:
    Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350],
    Je l'attends de Rodrigue aprs cette victoire,                 545
    Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

    LONOR.

    Mais, Madame, voyez o vous portez son bras,
    Ensuite d'un combat qui peut-tre n'est pas.

    L'INFANTE.

    Rodrigue est offens; le Comte a fait l'outrage;
    Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage?                550

    LONOR.

    Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351];
    Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?

    L'INFANTE.

    Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'gare:
    Tu vois par l quels maux cet amour me prpare[352].
    Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,                    555
    Et ne me quitte point dans le trouble o je suis.


SCNE VI.

DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353].

    DON FERNAND.

    Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable!
    Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?

    DON ARIAS.

    Je l'ai de votre part longtemps entretenu;
    J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu.              560

    DON FERNAND.

    Justes cieux! ainsi donc un sujet tmraire
    A si peu de respect et de soin de me plaire!
    Il offense don Digue, et mprise son roi!
    Au milieu de ma cour il me donne la loi!
    Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine,         565
    Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354].
    Ft-il la valeur mme, et le dieu des combats,
    Il verra ce que c'est que de n'obir pas.
    Quoi qu'ait pu mriter une telle insolence[355],
    Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence;                   570
    Mais puisqu'il en abuse, allez ds aujourd'hui,
    Soit qu'il rsiste ou non, vous assurer de lui[356].

    DON SANCHE.

    Peut-tre un peu de temps le rendroit moins rebelle:
    On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle;
    Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement,                  575
    Un coeur si gnreux se rend malaisment.
    Il voit bien qu'il a tort, mais une me si haute[357]
    N'est pas sitt rduite  confesser sa faute.

    DON FERNAND.

    Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
    Qu'on se rend criminel  prendre son parti.                    580

    DON SANCHE.

    J'obis, et me tais; mais de grce encor, Sire,
    Deux mots en sa dfense.

    DON FERNAND.

                            Et que pouvez-vous dire[358]?

    DON SANCHE.

    Qu'une me accoutume aux grandes actions
    Ne se peut abaisser  des submissions:
    Elle n'en conoit point qui s'expliquent[359] sans honte;      585
    Et c'est  ce mot seul qu'a rsist le Comte[360].
    Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
    Et vous obiroit, s'il avait moins de coeur.
    Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,
    Rpare cette injure  la pointe des armes;                     590
    Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra,
    Attendant qu'il l'ait su, voici qui rpondra.

    DON FERNAND.

    Vous perdez le respect; mais je pardonne  l'ge,
    Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361].
      Un roi dont la prudence a de meilleurs objets                595
    Est meilleur mnager du sang de ses sujets:
    Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
    Comme le chef a soin des membres qui le servent.
    Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi:
    Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362];               600
    Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363],
    Le Comte  m'obir ne peut perdre sa gloire,
    D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur
    Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur;
    S'attaquer  mon choix, c'est se prendre  moi-mme[364],
    Et faire un attentat sur le pouvoir suprme.
    N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
    De nos vieux ennemis arborer les drapeaux;
    Vers la bouche du fleuve ils ont os parotre.

    DON ARIAS.

    Les Mores ont appris par force  vous connotre,               610
    Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur
    De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.

    DON FERNAND.

    Ils ne verront jamais sans quelque jalousie
    Mon sceptre, en dpit d'eux, rgir l'Andalousie;
    Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possd,                   615
    Avec un oeil d'envie est toujours regard.
    C'est l'unique raison qui m'a fait dans Sville
    Placer depuis dix ans le trne de Castille[365],
    Pour les voir de plus prs, et d'un ordre plus prompt
    Renverser aussitt ce qu'ils entreprendront.                   620

    DON ARIAS.

    Ils savent aux dpens de leurs plus dignes ttes[366]
    Combien votre prsence assure vos conqutes:
    Vous n'avez rien  craindre.

    DON FERNAND.

                                Et rien  ngliger:
    Le trop de confiance attire le danger;
    Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367]           625
    Un flux de pleine mer jusqu'ici les amne[368].
    Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs,
    L'avis tant mal sr, de paniques terreurs.
    L'effroi que produiroit cette alarme inutile,
    Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville:           630
    Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369].
    C'est assez pour ce soir[370].


SCNE VII.

DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.

    DON ALONSE.

                              Sire, le Comte est mort:
    Don Digue, par son fils, a veng son offense.

    DON FERNAND.

    Ds que j'ai su l'affront, j'ai prvu la vengeance[371];
    Et j'ai voulu ds lors prvenir ce malheur.                    635

    DON ALONSE.

    Chimne  vos genoux apporte sa douleur;
    Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice.

    DON FERNAND.

    Bien qu' ses dplaisirs mon me compatisse[373],
    Ce que le Comte a fait semble avoir mrit
    Ce digne chtiment de sa tmrit[374].                        640
    Quelque juste pourtant que puisse tre sa peine,
    Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
    Aprs un long service  mon tat rendu,
    Aprs son sang pour moi mille fois rpandu,
    A quelques sentiments que son orgueil m'oblige,                645
    Sa perte m'affoiblit, et son trpas m'afflige.


SCNE VIII.

DON FERNAND, DON DIGUE, CHIMNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.

    CHIMNE.

    Sire, Sire, justice!

    DON DIGUE.

                        Ah! Sire, coutez-nous.

    CHIMNE.

    Je me jette  vos pieds.

    DON DIGUE.

                            J'embrasse vos genoux.

    CHIMNE.

    Je demande justice.

    DON DIGUE.

                        Entendez ma dfense[375].

    CHIMNE.

    D'un jeune audacieux punissez l'insolence:                     650
    Il a de votre sceptre abattu le soutien,
    Il a tu mon pre.

    DON DIGUE.

                      Il a veng le sien.

    CHIMNE.

    Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

    DON DIGUE.

    Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376].

    DON FERNAND.

    Levez-vous l'un et l'autre, et parlez  loisir.                655
    Chimne, je prends part  votre dplaisir;
    D'une gale douleur je sens mon me atteinte[377].
    Vous parlerez aprs; ne troublez pas sa plainte.

    CHIMNE.

    Sire, mon pre est mort; mes yeux[378] ont vu son sang
    Couler  gros bouillons de son gnreux flanc;                 660
    Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
    Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
    Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
    De se voir rpandu pour d'autres que pour vous,
    Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre,             665
    Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379].
    J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur:
    Je l'ai trouv sans vie. Excusez ma douleur,
    Sire, la voix me manque  ce rcit funeste;
    Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.          670

    DON FERNAND.

    Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui
    Ton roi te veut servir de pre au lieu de lui.

    CHIMNE.

    Sire, de trop d'honneur ma misre est suivie.
    Je vous l'ai dj dit, je l'ai trouv sans vie[380];
    Son flanc toit ouvert; et pour mieux m'mouvoir[381],         675
    Son sang sur la poussire crivoit mon devoir;
    Ou plutt sa valeur en cet tat rduite
    Me parloit par sa plaie, et htoit ma poursuite;
    Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
    Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.               680
      Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
    Rgne devant vos yeux une telle licence;
    Que les plus valeureux, avec impunit,
    Soient exposs aux coups de la tmrit;
    Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,                 685
    Se baigne dans leur sang, et brave leur mmoire.
    Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382]
    teint, s'il n'est veng, l'ardeur de vous servir.
    Enfin mon pre est mort, j'en demande vengeance,
    Plus pour votre intrt que pour mon allgeance.               690
    Vous perdez en la mort d'un homme de son rang:
    Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383].
    Immolez, non  moi, mais  votre couronne[384],
    Mais  votre grandeur, mais  votre personne;
    Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'tat                  695
    Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.

    DON FERNAND.

    Don Digue, rpondez.

    DON DIGUE.

                          Qu'on est digne d'envie
    Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385],
    Et qu'un long ge apprte aux hommes gnreux,
    Au bout de leur carrire, un destin malheureux!                700
    Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
    Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
    Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vcu,
    Recevoir un affront et demeurer vaincu.
    Ce que n'a pu jamais combat, sige, embuscade,                 705
    Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
    Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386],
    Le Comte en votre cour l'a fait presque  vos yeux[387],
    Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage
    Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'ge.                710
      Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
    Ce sang pour vous servir prodigu tant de fois,
    Ce bras, jadis l'effroi d'une arme ennemie,
    Descendoient au tombeau tous chargs d'infamie,
    Si je n'eusse produit un fils digne de moi,                    715
    Digne de son pays et digne de son roi.
    Il m'a prt sa main, il a tu le Comte;
    Il m'a rendu l'honneur, il a lav ma honte.
    Si montrer du courage et du ressentiment,
    Si venger un soufflet mrite un chtiment,                     720
    Sur moi seul doit tomber l'clat de la tempte:
    Quand le bras a failli, l'on en punit la tte.
    Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos dbats[388],
    Sire, j'en suis la tte, il n'en est que le bras.
    Si Chimne se plaint qu'il a tu son pre,                     725
    Il ne l'et jamais fait si je l'eusse pu faire.
    Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
    Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
    Aux dpens de mon sang satisfaites Chimne:
    Je n'y rsiste point, je consens  ma peine;                   730
    Et loin de murmurer d'un rigoureux dcret[389],
    Mourant sans dshonneur, je mourrai sans regret.

    DON FERNAND.

    L'affaire est d'importance, et, bien considre,
    Mrite en plein conseil d'tre dlibre.
      Don Sanche, remettez Chimne en sa maison.                   735
    Don Digue aura ma cour et sa foi pour prison.
    Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.

    CHIMNE.

    Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier prisse.

    DON FERNAND.

    Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.

    CHIMNE.

    M'ordonner du repos, c'est crotre mes malheurs.               740


FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

  [313] _Var._ LE COMTE, DON ARIAS. (1638 P.)

  [314] _Var._ Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront,
        J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)

  [315] _Var._ Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance.
        DON ARIAS. Un peu moins de transport et plus d'obissance:
        D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)

  [316] _Var._ Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime.
  (1637-56)

  [317] _Var._ Et quelque grand qu'il ft, mes services prsents.
  (1637-56)

  [318] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et note 41.

  [319] _Var._ Tout l'tat prira plutt que je prisse. (1637-56)

  [320] Dans les premires ditions, il y a un point
  d'interrogation  la fin de ce vers et du prcdent.

  [321] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.

  [322] _Var._ Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre.
  (1637-56)

  [323] Il n'y a point ici de jeu de scne dans les ditions de
  1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4 et de 1638-60,
  on lit: _Don Arias rentre_, au lieu de: _Il est seul._

  [324] _Var._ Je m'tonne fort peu de menaces pareilles[324-a]:
        Dans les plus grands prils je fais plus de merveilles;
        Et quand l'honneur y va, les plus cruels trpas
        Prsents  mes yeux ne m'branleroient pas. (1637-56)

    [324-a] L'dition de 1644 in-12 porte, par erreur:

    Je m'tonne fort peu de pareilles menaces.

Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au
vers la rime qu'il aura  partir de 1660.

  [325] _Var._ DON RODRIGUE, LE COMTE. (1638 P.)

  [326] _Var._ La valeur n'attend pas le nombre des annes. (1637
  in-12 et 38)--Cicron a dit dans la cinquime _Philippique_,
  chapitre XVII: C. Csar ineunte tate docuit ab excellenti
  eximiaque virtute progressum tatis exspectari non oportere; et
  du Vair dans sa quatorzime _Harangue funbre_, en parlant de
  Louis XIII enfant: Ne nous promet-il pas que nous verrons, et
  bientt, la vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son
  apprentissage, ce seront ses premiers faits d'armes que la
  vengeance de son pre. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans:
  la vertu aux mes hroques n'attend pas les annes; elle fait
  son progrs tout  coup. (_OEvres de messire Guill. du Vair._
  Paris, Sb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans
  _Polyeucte_ parat s'tre rappel un autre passage de du Vair,
  pourrait bien s'tre souvenu ici de celui que nous venons de
  citer. Voyez aussi l'_Appendice_ du _Cid_, II, p. 214.

  [327] _Var._ Mais t'attaquer  moi! qui t'a rendu si vain?
  (1637-56)

  [328] _Var._ Mille et mille lauriers dont ta tte est couverte.
  (1637-56)

  [329] _Var._ Et que voulant pour gendre un chevalier parfait.
  (1637 in-4, 38 P., 39 et 44.)

  [330] Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Snque:
  Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum
  sine gloria vinci qui sine periculo vincitur. (_De Providentia_,
  cap. III.) Plus tard, dans son _Arminius_, reprsent en 1642, et
  imprim seulement en 1644, Scudry a reproduit presque
  textuellement (acte I, scne III) le vers de Corneille:

    Les lches seulement drobent la victoire,
    Et vaincre sans pril seroit vaincre sans gloire;

  et par une singulire erreur, plusieurs critiques, confondant les
  dates, ont voulu,  cette occasion, faire de Corneille un
  plagiaire de Scudry.

  [331] _Var._ Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage.
  (1637-56)

  [332] _Var._ Et je vous en contois la premire nouvelle.
  (1637-56)

  [333] _Var._ Impitoyable honneur, mortel  mes plaisirs.
  (1637-56)

  [334] _Var._ Et de ma part mon me,  tes ennuis sensible.
  (1637-56)

  [335] _Var._ Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638
  P.)

  [336] _Var._ Les affronts  l'honneur ne se rparent point.
  (1637-56)

  [337] _Var._ En vain on fait agir la force et la prudence. (1637
  in-12, 38 et 44 in-4)

  [338] Ce vers, dans l'dition de 1682, a une ponctuation
  diffrente et qui change le sens:

    Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse?


  [339] _Var._ Souffrir un tel affront, tant n gentilhomme!
        Soit qu'il cde ou rsiste au feu qui le consomme. (1637-44)

  [340] _Var._ Chimne est gnreuse, et quoiqu'intresse,
        Elle ne peut souffrir une lche pense. (1637-56)

  [341] _Var._ Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637
  in-12)

  [342] _Var._ L'INFANTE, LE PAGE, CHIMNE, LONOR. (1638 P.)

  [343] _Var._ Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637
  in-12)

  [344] _Var._ Avecque mon espoir fait renatre ma peine. (1637-56)

  [345] _Var._ Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44)
        _Var._ Sitt que le malade aime sa maladie. (1648-60)

  [346] _Var._ Il ne peut plus souffrir que l'on y remdie.
  (1637-56)

  [347] _Var._ Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous.
  (1637-56)

  [348] Telle est partout l'orthographe du mot dans les ditions
  publies du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et
  cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus
  satisfaisantes pour l'oeil, comme par exemple celle-ci (vers 1177
  et 1178):

    L'esprance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
    Le soutien de Castille, et la terreur du More.

  Mais dans les _Discours_ et les _Examens_ Corneille crit _les
  Maures_.

  [349] _Var._ Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers.
  (1637-56)

  [350] _Var._ Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637
  in-12)

  [351] _Var._ Je veux que ce combat demeure pour certain,
        Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56)

  [352] _Var._ Mais c'est le moindre mal que l'amour me prpare.
  (1637-56)

  [353] _Var._ LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE.
  (1637-56)--LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE. (1660)--Les ditions de
  1637-60 portent partout: LE ROI, au lieu de DON FERNAND.

  [354] _Var._ Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine.
  (1637-56)

  [355] _Var._ Je sais trop comme il faut dompter cette insolence.
  (1637-56)

  [356] Dans les ditions de 1637 in-4 et de 1639-56: _Don Alonse
  rentre_.

  [357] _Var._ On voit bien qu'on a tort, mais une me si haute.
  (1637-48)

  [358] _Var._ Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4, 38 P. et
  39-68)

  [359] Les ditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: qui
  s'explique, au singulier.

  [360] _Var._ Et c'est contre ce mot qu'a rsist le Comte.
  (1637-56)

  [361] _Var._ Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56)

  [362] _Var._ Vous parlez en soldat; je dois rgir en roi. (1638)

  [363] _Var._ Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille
  croire. (1637-48)

  [364] _Var._ Et par ce trait hardi d'une insolence extrme,
        Il s'est pris  mon choix, il s'est pris  moi-mme.
        C'est moi qu'il satisfait en rparant ce tort.
        N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort;
        Sur un avis reu je crains une surprise.
        DON ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise?
        S'osent-ils prparer  des efforts nouveaux?
        LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux,
        [Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine
        Un flux de pleine mer jusqu'ici les amne[364-a].]
        DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont t le coeur
        D'attaquer dsormais un si puissant vainqueur.
        LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie
        Voir mon sceptre aujourd'hui rgir l'Andalousie,
        Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux
        Rveille  tous moments leurs desseins gnreux.
        [C'est l'unique raison qui m'a fait dans Sville.] (1637-56)

    [364-a] Ces deux vers sont un peu plus bas dans les ditions
    de 1660-82.

  [365] Voyez ci-dessus, p. 97.

  [366] _Var._ Sire, ils ont trop appris aux dpens de leurs ttes.
  (1637-56)

  [367] _Var._ Et le mme ennemi que l'on vient de dtruire,
        S'il sait prendre son temps, est capable de nuire.
        _Don Alonse revient_[367-a]. (1637-56)

    [367-a] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1637
    in-12 et de 1638.--Il se trouve six vers plus bas dans l'dition
    de 1644 in-12.

  [368] Voyez ci-dessus, p. 97 et 98.

  [369] _Var._ Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port,
        Il suffit pour ce soir[369-a]. (1637-56)

    [369-a] Il n'y a pas ici de distinction de scne dans les
    ditions indiques.

  [370] Voyez ci-dessus, p. 96.

  [371] Voyez ci-dessus, p. 95.

  [372] Les ditions de 1639, de 1644 in-4 et de 1648 portent:
  tout en pleurs.

  [373] _Var._ Bien qu' ses dplaisirs mon amour compatisse.
  (1652-60)

  [374] _Var._ Ce juste chtiment de sa tmrit. (1637-56)

  [375] _Var._                   [DON DIG. Entendez ma dfense.]
        CHIM. Vengez-moi d'une mort.... DON DIG. Qui punit l'insolence.
        CHIM. Rodrigue, Sire....
                               DON DIG. A fait un coup d'homme de bien.
        CHIM. [Il a tu mon pre.] (1637-56)

  [376] _Var._ Une vengeance juste est sans peur du supplice[376-a].
  (1637-44)
        _Var._ Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)

    [376-a] Les ditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent _de
    supplice_, pour _du supplice_.

  [377] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'dition de 1692:
  _ don Digue_.

  [378] L'dition de 1637 in-12 porte, par erreur, _vos yeux_, pour
  _mes yeux_.

  [379] _Var._ [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,]
        Et pour son coup d'essai son indigne attentat
        D'un si ferme soutien a priv votre tat,
        De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,
        Et de vos ennemis relev l'esprance.
        J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur:
        Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur[379-a]. (1637-56)

    [379-a] Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644
    in-12)--Les deux derniers vers de cette variante se trouvent
    aussi dans l'dition de 1660.

  [380] _Var._ J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie.
  (1637-60)

  [381] _Var._ Il ne me parla point, mais pour mieux m'mouvoir.
  (1637-56)

  [382] _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir.
  (1644 in-12)
        _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir.
  (1654 et 56)

  [383] L'dition de 1637 in-4 I., et les ditions de 1638 L., de
  1639, de 1644 in-4 et de 1648 portent:

    Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.

  [384] _Var._ Sacrifiez don Digue et toute sa famille
        A vous,  votre peuple,  toute la Castille:
        Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux
        Qui vous puisse payer un sang si prcieux. (1637-56)

  [385] _Var._ Quand avecque la force on perd aussi la vie,
        Sire, et que l'ge apporte aux hommes gnreux
        Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56)

  [386] _Var._ Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637
  in-12)

  [387] _Var._ L'orgueil dans votre cour l'a fait presque  vos yeux,
        Et souill sans respect l'honneur de ma vieillesse,
        Avantag de l'ge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)

  [388] _Var._ Du crime glorieux qui cause nos dbats. (1637-56)

  [389] _Var._ Et loin de murmurer d'un injuste dcret. (1637-56)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

DON RODRIGUE, ELVIRE[390].

    ELVIRE.

    Rodrigue, qu'as-tu fait? o viens-tu, misrable?

    DON RODRIGUE.

    Suivre le triste cours de mon sort dplorable.

    ELVIRE.

    O prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
    De parotre en des lieux que tu remplis de deuil?
    Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte?              745
    Ne l'as-tu pas tu?

    DON RODRIGUE.

                      Sa vie toit ma honte:
    Mon honneur de ma main a voulu cet effort.

    ELVIRE.

    Mais chercher ton asile en la maison du mort!
    Jamais un meurtrier en fit-il son refuge?

    DON RODRIGUE.

    Et je n'y viens aussi que m'offrir  mon juge[391].            750
    Ne me regarde plus d'un visage tonn;
    Je cherche le trpas aprs l'avoir donn.
    Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimne:
    Je mrite la mort de mriter sa haine,
    Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain,               755
    Et l'arrt de sa bouche, et le coup de sa main.

    ELVIRE.

    Fuis plutt de ses yeux, fuis de sa violence;
    A ses premiers transports drobe ta prsence:
    Va, ne t'expose point aux premiers mouvements
    Que poussera l'ardeur de ses ressentiments.                    760

    DON RODRIGUE.

    Non, non, ce cher objet  qui j'ai pu dplaire
    Ne peut pour mon supplice avoir trop de colre;
    Et j'vite cent morts qui me vont accabler[392],
    Si pour mourir plus tt je puis la redoubler.

    ELVIRE.

    Chimne est au palais, de pleurs toute baigne,                765
    Et n'en reviendra point que bien accompagne.
    Rodrigue, fuis, de grce: te-moi de souci.
    Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici?
    Veux-tu qu'un mdisant, pour comble  sa misre[393],
    L'accuse d'y souffrir l'assassin de son pre?                  770
    Elle va revenir; elle vient, je la voi:
    Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[394].


SCNE II

DON SANCHE, CHIMNE, ELVIRE.

    DON SANCHE.

    Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes:
    Votre colre est juste, et vos pleurs lgitimes;
    Et je n'entreprends pas,  force de parler,                    775
    Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
    Mais si de vous servir je puis tre capable,
    Employez mon pe  punir le coupable;
    Employez mon amour  venger cette mort:
    Sous vos commandements mon bras sera trop fort.                780

    CHIMNE.

    Malheureuse!

    DON SANCHE.

                De grce, acceptez mon service[395].

    CHIMNE.

    J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice.

    DON SANCHE.

    Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur,
    Qu'assez souvent le crime chappe  sa longueur[396];
    Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.          785
    Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes[397]:
    La voie en est plus sre, et plus prompte  punir.

    CHIMNE.

    C'est le dernier remde; et s'il y faut venir,
    Et que de mes malheurs cette piti vous dure,
    Vous serez libre alors de venger mon injure.                   790

    DON SANCHE.

    C'est l'unique bonheur o mon me prtend;
    Et pouvant l'esprer, je m'en vais trop content.


SCNE III.

CHIMNE, ELVIRE.

    CHIMNE.

    Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
    De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte;
    Je puis donner passage  mes tristes soupirs;                  795
    Je puis t'ouvrir mon me et tous mes dplaisirs.
      Mon pre est mort, Elvire; et la premire pe
    Dont s'est arm Rodrigue, a sa trame coupe.
    Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau!
    La moiti de ma vie a mis l'autre au tombeau,                  800
    Et m'oblige  venger, aprs ce coup funeste,
    Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.

    ELVIRE.

    Reposez-vous, Madame.

    CHIMNE.

                        Ah! que mal  propos
    Dans un malheur si grand tu parles de repos[398]!
    Par o sera jamais ma douleur apaise[399],                    805
    Si je ne puis har la main qui l'a cause?
    Et que dois-je esprer qu'un tourment ternel,
    Si je poursuis un crime, aimant le criminel?

    ELVIRE.

    Il vous prive d'un pre, et vous l'aimez encore!

    CHIMNE.

    C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore;                   810
    Ma passion s'oppose  mon ressentiment;
    Dedans mon ennemi je trouve mon amant;
    Et je sens qu'en dpit de toute ma colre,
    Rodrigue dans mon coeur combat encor mon pre:
    Il l'attaque, il le presse, il cde, il se dfend,             815
    Tantt fort, tantt foible, et tantt triomphant;
    Mais en ce dur combat de colre et de flamme,
    Il dchire mon coeur sans partager mon me;
    Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[400],
    Je ne consulte point pour suivre mon devoir:                   820
    Je cours sans balancer o mon honneur m'oblige.
    Rodrigue m'est bien cher, son intrt m'afflige;
    Mon coeur prend son parti; mais malgr son effort[401],
    Je sais ce que je suis, et que mon pre est mort.

    ELVIRE.

    Pensez-vous le poursuivre?

    CHIMNE.

                                Ah! cruelle pense!                825
    Et cruelle poursuite o je me vois force!
    Je demande sa tte, et crains de l'obtenir:
    Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!

    ELVIRE.

    Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique;
    Ne vous imposez point de loi si tyrannique.                    830

    CHIMNE.

    Quoi! mon pre tant mort, et presque entre mes bras[402],
    Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas[403]!
    Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes,
    Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes!
    Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur                   835
    Sous un lche silence touffe mon honneur[404]!

    ELVIRE.

    Madame, croyez-moi, vous serez excusable
    D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable[405],
    Contre un amant si cher: vous avez assez fait,
    Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet,               840
    Ne vous obstinez point en cette humeur trange.

    CHIMNE.

    Il y va de ma gloire, il faut que je me venge;
    Et de quoi que nous flatte un desir amoureux,
    Toute excuse est honteuse aux esprits gnreux.

    ELVIRE.

    Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut dplaire.            845

    CHIMNE.

    Je l'avoue.

    ELVIRE.

              Aprs tout, que pensez-vous donc faire?

    CHIMNE.

    Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
    Le poursuivre, le perdre, et mourir aprs lui.


SCNE IV.

DON RODRIGUE, CHIMNE, ELVIRE.

    DON RODRIGUE.

    Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre,
    Assurez-vous l'honneur de m'empcher de vivre[406].            850

    CHIMNE.

    Elvire, o sommes-nous, et qu'est-ce que je voi?
    Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!

    DON RODRIGUE.

    N'pargnez point mon sang: gotez sans rsistance
    La douceur de ma perte et de votre vengeance.

    CHIMNE.

    Hlas!

    DON RODRIGUE.

          coute-moi.

    CHIMNE.

                      Je me meurs.

    DON RODRIGUE.

                                    Un moment.                     855

    CHIMNE.

    Va, laisse-moi mourir.

    DON RODRIGUE.

                          Quatre mots seulement:
    Aprs ne me rponds qu'avecque cette pe.

    CHIMNE.

    Quoi! du sang de mon pre encor toute trempe!

    DON RODRIGUE.

    Ma Chimne....

    CHIMNE.

                    Ote-moi cet objet odieux,
    Qui reproche ton crime et ta vie  mes yeux.                   860

    DON RODRIGUE.

    Regarde-le plutt pour exciter ta haine,
    Pour crotre ta colre, et pour hter ma peine.

    CHIMNE.

    Il est teint de mon sang.

    DON RODRIGUE.

                              Plonge-le dans le mien,
    Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.

    CHIMNE.

    Ah! quelle cruaut, qui tout en un jour tue                    865
    Le pre par le fer, la fille par la vue!
    Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir:
    Tu veux que je t'coute, et tu me fais mourir!

    DON RODRIGUE.

    Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
    De finir par tes mains ma dplorable vie;                      870
    Car enfin n'attends pas de mon affection
    Un lche repentir d'une bonne action.
    L'irrparable effet d'une chaleur trop prompte[407]
    Dshonoroit mon pre, et me couvroit de honte.
    Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur;            875
    J'avois part  l'affront, j'en ai cherch l'auteur:
    Je l'ai vu, j'ai veng mon honneur et mon pre;
    Je le ferois encor, si j'avois  le faire.
    Ce n'est pas qu'en effet contre mon pre et moi
    Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;             880
    Juge de son pouvoir: dans une telle offense
    J'ai pu dlibrer si j'en prendrais vengeance[408].
    Rduit  te dplaire, ou souffrir un affront,
    J'ai pens qu' son tour mon bras toit trop prompt[409];
    Je me suis accus de trop de violence;                         885
    Et ta beaut sans doute emportoit la balance,
    A moins que d'opposer  tes plus forts appas[410]
    Qu'un homme sans honneur ne te mritoit pas;
    Que malgr cette part que j'avois en ton me[411],
    Qui m'aima gnreux me haroit infme;                         890
    Qu'couter ton amour, obir  sa voix,
    C'toit m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
    Je te le dis encore; et quoique j'en soupire[412],
    Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:
    Je t'ai fait une offense, et j'ai d m'y porter                895
    Pour effacer ma honte, et pour te mriter;
    Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon pre,
    C'est maintenant  toi que je viens satisfaire:
    C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
    J'ai fait ce que j'ai d[413], je fais ce que je dois.         900
    Je sais qu'un pre mort t'arme contre mon crime;
    Je ne t'ai pas voulu drober ta victime:
    Immole avec courage au sang qu'il a perdu
    Celui qui met sa gloire  l'avoir rpandu.

    CHIMNE.

    Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,                905
    Je ne puis te blmer d'avoir fui l'infamie[414];
    Et de quelque faon qu'clatent mes douleurs,
    Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.
    Je sais ce que l'honneur, aprs un tel outrage,
    Demandoit  l'ardeur d'un gnreux courage:                    910
    Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien;
    Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.
    Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire;
    Elle a veng ton pre et soutenu ta gloire:
    Mme soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger,                915
    Ma gloire  soutenir, et mon pre  venger.
    Hlas! ton intrt ici me dsespre:
    Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon pre,
    Mon me auroit trouv dans le bien de te voir
    L'unique allgement qu'elle et pu recevoir;                   920
    Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes,
    Quand une main si chre et essuy mes larmes.
    Mais il me faut te perdre aprs l'avoir perdu;
    Cet effort sur ma flamme  mon honneur est d[415];
    Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine,               925
    Me force  travailler moi-mme  ta ruine.
    Car enfin n'attends pas de mon affection
    De lches sentiments pour ta punition.
    De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,
    Ma gnrosit doit rpondre  la tienne:                       930
    Tu t'es, en m'offensant, montr digne de moi;
    Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

    DON RODRIGUE.

    Ne diffre donc plus ce que l'honneur t'ordonne:
    Il demande ma tte, et je te l'abandonne;
    Fais-en un sacrifice  ce noble intrt:                       935
    Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrt.
    Attendre aprs mon crime une lente justice,
    C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.
    Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.

    CHIMNE.

    Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.                940
    Si tu m'offres ta tte, est-ce  moi de la prendre?
    Je la dois attaquer, mais tu dois la dfendre[416];
    C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir,
    Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

    DON RODRIGUE.

    De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne,             945
    Ta gnrosit doit rpondre  la mienne;
    Et pour venger un pre emprunter d'autres bras,
    Ma Chimne, crois-moi, c'est n'y rpondre pas:
    Ma main seule du mien a su venger l'offense,
    Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.               950

    CHIMNE.

    Cruel!  quel propos sur ce point t'obstiner?
    Tu t'es veng sans aide, et tu m'en veux donner!
    Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage
    Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.
    Mon pre et mon honneur ne veulent rien devoir                 955
    Aux traits de ton amour ni de ton dsespoir.

    DON RODRIGUE.

    Rigoureux point d'honneur! hlas! quoi que je fasse,
    Ne pourrai-je  la fin obtenir cette grce?
    Au nom d'un pre mort, ou de notre amiti,
    Punis-moi par vengeance, ou du moins par piti.                960
    Ton malheureux amant aura bien moins de peine
    A mourir par ta main qu' vivre avec ta haine.

    CHIMNE.

    Va, je ne te hais point.

    DON RODRIGUE.

                              Tu le dois.

    CHIMNE.

                                          Je ne puis.

    DON RODRIGUE.

    Crains-tu si peu le blme, et si peu les faux bruits?
    Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,               965
    Que ne publieront point l'envie et l'imposture!
    Force-les au silence, et sans plus discourir,
    Sauve ta renomme en me faisant mourir.

    CHIMNE.

    Elle clate bien mieux en te laissant la vie[417];
    Et je veux que la voix de la plus noire envie                  970
    lve au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
    Sachant que je t'adore et que je te poursuis.
    Va-t'en, ne montre plus  ma douleur extrme
    Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime.
    Dans l'ombre de la nuit cache bien ton dpart:                 975
    Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard.
    La seule occasion qu'aura la mdisance,
    C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta prsence:
    Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.

    DON RODRIGUE.

    Que je meure!

    CHIMNE.

                  Va-t'en.

    DON RODRIGUE.

                          A quoi te rsous-tu?                     980

    CHIMNE.

    Malgr des feux si beaux, qui troublent ma colre[418],
    Je ferai mon possible  bien venger mon pre;
    Mais malgr la rigueur d'un si cruel devoir,
    Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

    DON RODRIGUE.

    O miracle d'amour!

    CHIMNE.

                      O comble de misres[419]!                    985

    DON RODRIGUE.

    Que de maux et de pleurs nous coteront nos pres!

    CHIMNE.

    Rodrigue, qui l'et cru?

    DON RODRIGUE.

                            Chimne, qui l'et dit?

    CHIMNE.

    Que notre heur ft si proche et sitt se perdt?

    DON RODRIGUE.

    Et que si prs du port, contre toute apparence[420],
    Un orage si prompt brist notre esprance?                     990

    CHIMNE.

    Ah! mortelles douleurs!

    DON RODRIGUE.

                            Ah! regrets superflus!

    CHIMNE.

    Va-t'en, encore un coup, je ne t'coute plus.

    DON RODRIGUE.

    Adieu: je vais traner une mourante vie,
    Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

    CHIMNE.

    Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421]               995
    De ne respirer pas un moment aprs toi.
    Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.

    ELVIRE.

    Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....

    CHIMNE.

    Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer,
    Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.                1000


SCNE V.

    DON DIGUE[422].

    Jamais nous ne gotons de parfaite allgresse:
    Nos plus heureux succs sont mls de tristesse;
    Toujours quelques soucis en ces vnements
    Troublent la puret de nos contentements.
    Au milieu du bonheur mon me en sent l'atteinte:              1005
    Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
    J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outrag;
    Et je ne saurois voir la main qui m'a veng.
    En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,
    Tout cass que je suis, je cours toute la ville:              1010
    Ce peu que mes vieux ans m'ont laiss de vigueur[423]
    Se consume sans fruit  chercher ce vainqueur[424].
    A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
    Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;
    Et mon amour, du par cet objet trompeur,                    1015
    Se forme des soupons qui redoublent ma peur.
    Je ne dcouvre point de marques de sa fuite;
    Je crains du Comte mort les amis et la suite;
    Leur nombre[425] m'pouvante, et confond ma raison.
    Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.                   1020
    Justes cieux! me tromp-je encore  l'apparence,
    Ou si je vois enfin mon unique esprance?
    C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucs,
    Ma crainte est dissipe, et mes ennuis cesss.


SCNE VI.

DON DIGUE, DON RODRIGUE.

    DON DIGUE.

    Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]!           1025

    DON RODRIGUE.

    Hlas!

    DON DIGUE.

          Ne mle point de soupirs  ma joie[427];
    Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
    Ma valeur n'a point lieu de te dsavouer:
    Tu l'as bien imite, et ton illustre audace
    Fait bien revivre en toi les hros de ma race:                1030
    C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens:
    Ton premier coup d'pe gale tous les miens;
    Et d'une belle ardeur ta jeunesse anime
    Par cette grande preuve atteint ma renomme.
    Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,                1035
    Touche ces cheveux blancs  qui tu rends l'honneur,
    Viens baiser cette joue, et reconnois la place
    O fut empreint l'affront que ton courage efface[428].

    DON RODRIGUE.

    L'honneur vous en est d: je ne pouvois pas moins,
    tant sorti de vous et nourri par vos soins.                  1040
    Je m'en tiens trop heureux, et mon me est ravie
    Que mon coup d'essai plaise  qui je dois la vie;
    Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
    Si je m'ose  mon tour satisfaire aprs vous[429].
    Souffrez qu'en libert mon dsespoir clate;                  1045
    Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
    Je ne me repens point de vous avoir servi;
    Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.
    Mon bras, pour vous venger, arm contre ma flamme,
    Par ce coup glorieux m'a priv de mon me;                    1050
    Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu:
    Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.

    DON DIGUE.

    Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]:
    Je t'ai donn la vie, et tu me rends ma gloire;
    Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,
    D'autant plus maintenant je te dois de retour.
    Mais d'un coeur magnanime loigne ces foiblesses[431];
    Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de matresses[432]!
    L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433].

    DON RODRIGUE.

    Ah! que me dites-vous?

    DON DIGUE.

                          Ce que tu dois savoir.                  1060

    DON RODRIGUE.

    Mon honneur offens sur moi-mme se venge;
    Et vous m'osez pousser  la honte du change!
    L'infamie est pareille, et suit galement
    Le guerrier sans courage et le perfide amant.
    A ma fidlit ne faites point d'injure;                       1065
    Souffrez-moi gnreux sans me rendre parjure:
    Mes liens sont trop forts pour tre ainsi rompus;
    Ma foi m'engage encor si je n'espre plus;
    Et ne pouvant quitter ni possder Chimne,
    Le trpas que je cherche est ma plus douce peine.             1070

    DON DIGUE.

    Il n'est pas temps encor de chercher le trpas:
    Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
    La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entre,
    Croit surprendre la ville et piller la contre[434].
    Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit               1075
    Dans une heure  nos murs les amne[435] sans bruit.
    La cour est en dsordre, et le peuple en alarmes:
    On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.
    Dans ce malheur public mon bonheur a permis
    Que j'ai trouv chez moi cinq cents de mes amis,              1080
    Qui sachant mon affront, pousss d'un mme zle[436],
    Se venoient tous offrir  venger ma querelle[437].
    Tu les a prvenus; mais leurs vaillantes mains
    Se tremperont bien mieux au sang des Africains.
      Va marcher  leur tte o l'honneur te demande:             1085
    C'est toi que veut pour chef leur gnreuse bande.
    De ces vieux ennemis va soutenir l'abord:
    L, si tu veux mourir, trouve une belle mort;
    Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte;
    Fais devoir  ton roi son salut  ta perte;                   1090
    Mais reviens-en plutt les palmes sur le front.
    Ne borne pas ta gloire  venger un affront;
    Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438]
    Ce monarque au pardon, et Chimne au silence[439];
    Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440],           1095
    C'est l'unique moyen de regagner son coeur.
    Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles;
    Je t'arrte en discours, et je veux que tu voles.
    Viens, suis-moi, va combattre, et montrer  ton roi
    Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi.             1100

FIN DU TROISIME ACTE.

NOTES:

  [390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.)

  [391] _Var._ Jamais un meurtrier s'offrit-il  son juge?
  (1637-56)

  [392] _Var._ Et d'un heur sans pareil je me verrai combler,
        Si pour mourir plus tt je la puis redoubler. (1637-56)

  [393] _Var._ Veux-tu qu'un mdisant l'accuse en sa misre
        D'avoir reu chez soi l'assassin de son pre? (1637-56)

  [394] Dans les ditions de 1637 in-4 et de 1639-56: _Il se
  cache_.

  [395] _Var._ Madame, acceptez mon service. (1637-60)

  [396] _Var._ Que bien souvent le crime chappe  sa longueur.
  (1637-56)

  [397] _Var._ Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes.
  (1637 in-4, 38 P., 39 et 44)

  [398] _Var._ Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)

  [399] _Var._ Par o sera jamais mon me satisfaite,
        Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite?
        Et que puis-je esprer qu'un tourment ternel. (1637-56)

  [400] Les ditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682
  portent _du pouvoir_, pour _de pouvoir_: c'est sans doute une
  faute.

  [401] _Var._ Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort,
        Je sais que je suis fille, et que mon pre est mort. (1637-56)
        _Var._ Mon coeur prend son parti; mais malgr leur effort.
  (1660)

  [402] _Var._ Quoi! j'aurai vu mourir mon pre entre mes bras.
  (1637-56)

  [403] _Var._ Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai
  pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4)

      [403-a] Une confusion analogue entre _aura_ et _orra_ a eu
      lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'dition de M. Lalanne,
      tome I, p. 72.

  [404] _Var._ Dans un lche silence touffe mon honneur! (1637-56)

  [405] _Var._ De conserver pour vous un homme incomparable,
        Un amant si chri: vous avez assez fait. (1637-56)

  [406] _Var._ Solez-vous du plaisir de m'empcher de vivre. (1637-44
  in-4 et 48-56)
        _Var._ Solez-vous du desir de m'empcher de vivre. (1644
  in-12)

  [407] _Var._ De la main de ton pre un coup irrparable
        Dshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)

  [408] _Var._ J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance.
  (1637-60)

  [409] _Var._ J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt.
  (1637-56)

  [410] _Var._ Si je n'eusse oppos contre tous tes appas.
  (1637-56)

  [411] _Var._ Qu'aprs m'avoir chri quand je vivois sans blme.
  (1637-56)

  [412] _Var._ Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire,
        Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)

  [413] On lit dans l'dition de 1660: J'y fais ce que j'ai d,
  ce qui est sans doute une faute d'impression.

  [414] _Var._ Je ne te puis blmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44
  in-4 et 48-56)

  [415] _Var._ Et pour mieux tourmenter mon esprit perdu,
        Avec tant de rigueur mon astre me domine,
        Qu'il me faut travailler moi-mme  ta ruine. (1637-56)

  [416] _Var._ Je la dois attaquer, mais tu la dois dfendre.
  (1648-56)

  [417] _Var._ Elle clate bien mieux en te laissant en vie.
  (1637-52 et 55)

  [418] _Var._ Malgr des feux si beaux, qui rompent ma colre.
  (1637-56)

  [419] _Var._ Mais comble de misres! (1637-44)

  [420] L'dition de 1639 porte, par erreur, _esprance_, pour
  _apparence_.

  [421] _Var._ Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi.
  (1637-56)

  [422] DON DIGUE, _seul._ (1637-60)

  [423] _Var._ Si peu que mes vieux ans m'ont laiss de vigueur.
  (1637-56)

  [424] _Var._ Se consomme sans fruit  chercher ce vainqueur.
  (1637-44)

  [425] On lit _leur ombre_, pour _leur nombre_, dans l'dition de
  1644 in-4.

  [426] Par une erreur singulire, les ditions de 1660-64 portent:

    Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!

  [427] _Var._ DON RODR. Hlas! c'est triomphant, mais avec peu de
  joie. (1638)

  [428] _Var._ O fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a].
      DON RODR. L'honneur vous en est d: les cieux me sont tmoins
      Qu'tant sorti de vous je ne pouvois pas moins.
      Je me tiens trop heureux, et mon me est ravie[428-b]. (1637-56)

    [428-a] O fut l'indigne affront que ton courage efface.
    (1637 in-4 I.)

    [428-b] L'dition de 1644 in-4 porte: et mon me ravie.

  [429] _Var._ Si j'ose satisfaire  moi-mme aprs vous. (1637-60)

  [430] _Var._ Porte encore plus haut le fruit de ta victoire.
  (1637-56)

  [431] _Var._ Mais d'un si brave coeur loigne ces foiblesses.
  (1637-56)

  [432] Les maximes de ce genre sur la facilit avec laquelle on
  remplace un amant ou une matresse sont frquentes dans le
  thtre de Corneille:

    En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme,
    Dont la perte est facile  rparer dans Rome.

    (_Horace_, acte IV, scne III.)

    Vous trouverez dans Rome assez d'autres matresses.

    (_Polyeucte_, acte II, scne I.)

  [433] _Var._ L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir.
  (1637-56)

  [434] _Var._ Vient surprendre la ville et piller la contre.
  (1637-56)

  [435] Il y a _amne_ au singulier dans toutes les ditions
  publies du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne _amnent_.

  [436] _Var._ Qui sachant mon affront, touchs d'un mme zle.
  (1660)

  [437] _Var._ Venoient m'offrir leur vie  venger ma querelle.
  (1637-44 in-4 et 48-56)
        _Var._ Venoient m'offrir leur sang  venger ma querelle.
  (1644 in-12)

  [438] _Var._ Pousse-la plus avant: force par ta vaillance.
  (1637-60)

  [439] _Var._ La justice au pardon, et Chimne au silence.
  (1637-56)

  [440] _Var._ Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur.
  (1637-60)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

CHIMNE, ELVIRE.

    CHIMNE.

    N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?

    ELVIRE.

    Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire,
    Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix,
    De ce jeune hros les glorieux exploits.
    Les Mores devant lui n'ont paru qu' leur honte;              1105
    Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.
    Trois heures de combat laissent  nos guerriers
    Une victoire entire et deux rois prisonniers.
    La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.

    CHIMNE.

    Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles?              1110

    ELVIRE.

    De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix:
    Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.

    CHIMNE.

    De qui peux-tu savoir ces nouvelles tranges?

    ELVIRE.

    Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441],
    Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur,                   1115
    Son ange tutlaire, et son librateur.

    CHIMNE.

    Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance?

    ELVIRE.

    Rodrigue n'ose encor parotre en sa prsence;
    Mais don Digue ravi lui prsente enchans,
    Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronns,                1120
    Et demande pour grce  ce gnreux prince
    Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442].

    CHIMNE.

    Mais n'est-il point bless?

    ELVIRE.

                              Je n'en ai rien appris.
    Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.

    CHIMNE.

    Reprenons donc aussi ma colre affoiblie:                     1125
    Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie?
    On le vante, on le loue, et mon coeur y consent!
    Mon honneur est muet, mon devoir impuissant!
    Silence, mon amour, laisse agir ma colre:
    S'il a vaincu deux rois, il a tu mon pre[443];              1130
    Ces tristes vtements, o je lis mon malheur,
    Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur;
    Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445],
    Ici tous les objets me parlent de son crime.
      Vous qui rendez la force  mes ressentiments,               1135
    Voiles[446], crpes, habits, lugubres ornements,
    Pompe que me prescrit sa premire victoire[447],
    Contre ma passion soutenez bien ma gloire;
    Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448],
    Parlez  mon esprit de mon triste devoir,                     1140
    Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

    ELVIRE.

    Modrez ces transports, voici venir l'Infante.


SCNE II.

L'INFANTE, CHIMNE, LONOR, ELVIRE.

    L'INFANTE.

    Je ne viens pas ici consoler tes douleurs;
    Je viens plutt mler mes soupirs  tes pleurs.

    CHIMNE.

    Prenez bien plutt part  la commune joie,                    1145
    Et gotez le bonheur que le ciel vous envoie,
    Madame: autre que moi n'a droit de soupirer.
    Le pril dont Rodrigue a su nous retirer[449],
    Et le salut public que vous rendent ses armes,
    A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes[450]:      1150
    Il a sauv la ville, il a servi son roi;
    Et son bras valeureux n'est funeste qu' moi.

    L'INFANTE.

    Ma Chimne, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

    CHIMNE.

    Dj ce bruit fcheux a frapp mes oreilles;
    Et je l'entends partout publier hautement                     1155
    Aussi brave guerrier que malheureux amant.

    L'INFANTE.

    Qu'a de fcheux pour toi ce discours populaire?
    Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire:
    Il possdoit ton me, il vivoit sous tes lois;
    Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix.                 1160

    CHIMNE.

    Chacun peut la vanter avec quelque justice[451];
    Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
    On aigrit ma douleur en l'levant si haut:
    Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.
    Ah! cruels dplaisirs  l'esprit d'une amante!                1165
    Plus j'apprends son mrite, et plus mon feu s'augmente:
    Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
    Et malgr mon amour, va poursuivre sa mort.

    L'INFANTE.

    Hier[452] ce devoir te mit en une haute estime;
    L'effort que tu te fis parut si magnanime,                    1170
    Si digne d'un grand coeur, que chacun  la cour
    Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.
    Mais croirois-tu l'avis d'une amiti fidle?

    CHIMNE.

    Ne vous obir pas me rendroit criminelle.

    L'INFANTE.

    Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui[453].        1175
    Rodrigue maintenant est notre unique appui,
    L'esprance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
    Le soutien de Castille, et la terreur du More[454].
    Le Roi mme est d'accord de cette vrit[455],
    Que ton pre en lui seul se voit ressuscit;                  1180
    Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique,
    Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
    Quoi! pour venger un pre est-il jamais permis
    De livrer sa patrie aux mains des ennemis?
    Contre nous ta poursuite est-elle lgitime,                   1185
    Et pour tre punis avons-nous part au crime?
    Ce n'est pas qu'aprs tout tu doives pouser
    Celui qu'un pre mort t'obligeoit d'accuser:
    Je te voudrois moi-mme en arracher l'envie;
    Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.                   1190

    CHIMNE.

    Ah! ce n'est pas  moi d'avoir tant de bont[456];
    Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limit.
    Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intresse,
    Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse,
    Qu'il soit environn des plus vaillants guerriers,            1195
    J'irai sous mes cyprs accabler ses lauriers.

    L'INFANTE.

    C'est gnrosit quand pour venger un pre
    Notre devoir attaque une tte si chre;
    Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang,
    Quand on donne au public les intrts du sang.                1200
    Non, crois-moi, c'est assez que d'teindre ta flamme;
    Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton me.
    Que le bien du pays t'impose cette loi:
    Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi?

    CHIMNE.

    Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[457].            1205

    L'INFANTE.

    Pense bien, ma Chimne,  ce que tu veux faire.
    Adieu: tu pourras seule y penser  loisir[458].

    CHIMNE.

    Aprs mon pre mort, je n'ai point  choisir.


SCNE III.

DON FERNAND, DON DIGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.

    DON FERNAND.

    Gnreux hritier d'une illustre famille,
    Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille,            1210
    Race de tant d'aeux en valeur signals,
    Que l'essai de la tienne a sitt gals,
    Pour te rcompenser ma force est trop petite;
    Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mrite.
    Le pays dlivr d'un si rude ennemi,                          1215
    Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,
    Et les Mores dfaits avant qu'en ces alarmes
    J'eusse peu donner ordre  repousser leurs armes,
    Ne sont point des exploits qui laissent  ton roi
    Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi.                 1220
    Mais deux rois tes captifs feront ta rcompense[459].
    Ils t'ont nomm tous deux leur Cid en ma prsence:
    Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460],
    Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.
      Sois dsormais le Cid: qu' ce grand nom tout cde;
    Qu'il comble d'pouvante et Grenade et Tolde[461],
    Et qu'il marque  tous ceux qui vivent sous mes lois
    Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.

    DON RODRIGUE.

    Que Votre Majest, Sire, pargne ma honte.
    D'un si foible service elle fait trop de conte[462],          1230
    Et me force  rougir devant un si grand roi
    De mriter si peu l'honneur que j'en reoi.
    Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
    Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;
    Et quand je les perdrai pour un si digne objet,               1235
    Je ferai seulement le devoir d'un sujet.

    DON FERNAND.

    Tous ceux que ce devoir  mon service engage
    Ne s'en acquittent pas avec mme courage;
    Et lorsque la valeur ne va point dans l'excs,
    Elle ne produit point de si rares succs.                     1240
    Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire
    Apprends-moi plus au long la vritable histoire.

    DON RODRIGUE.

    Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,
    Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
    Une troupe d'amis chez mon pre assemble                     1245
    Sollicita mon me encor toute trouble....
    Mais, Sire, pardonnez  ma tmrit,
    Si j'osai l'employer sans votre autorit:
    Le pril approchoit; leur brigade toit prte;
    Me montrant  la cour, je hasardois ma tte[463];             1250
    Et s'il falloit la perdre, il m'toit bien plus doux
    De sortir de la vie en combattant pour vous.

    DON FERNAND.

    J'excuse ta chaleur  venger ton offense[464];
    Et l'tat dfendu me parle en ta dfense:
    Crois que dornavant Chimne a beau parler,                   1255
    Je ne l'coute plus que pour la consoler.
    Mais poursuis.

    DON RODRIGUE.

                  Sous moi donc cette troupe s'avance,
    Et porte sur le front une mle assurance.
    Nous partmes cinq cents; mais par un prompt renfort
    Nous nous vmes trois mille en arrivant au port,              1260
    Tant,  nous voir marcher avec un tel visage[465],
    Les plus pouvants reprenoient de courage[466]!
    J'en cache les deux tiers, aussitt qu'arrivs,
    Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvs;
    Le reste, dont le nombre augmentoit  toute heure,
    Brlant d'impatience autour de moi demeure,
    Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
    Passe une bonne part d'une si belle nuit.
    Par mon commandement la garde en fait de mme,
    Et se tenant cache, aide  mon stratagme[467];              1270
    Et je feins hardiment d'avoir reu de vous
    L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne  tous.
      Cette obscure clart qui tombe des toiles
    Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[468];
    L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort                 1275
    Les Mores et la mer montent jusques au port.
    On les laisse passer; tout leur parot tranquille;
    Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
    Notre profond silence abusant leurs esprits,
    Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;                1280
    Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
    Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
    Nous nous levons alors, et tous en mme temps
    Poussons jusques au ciel mille cris clatants.
    Les ntres,  ces cris, de nos vaisseaux rpondent[469];      1285
    Ils paroissent arms, les Mores se confondent,
    L'pouvante les prend  demi descendus;
    Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.
    Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre;
    Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
    Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
    Avant qu'aucun rsiste ou reprenne son rang.
    Mais bientt, malgr nous, leurs princes les rallient;
    Leur courage renat, et leurs terreurs s'oublient:
    La honte de mourir sans avoir combattu                        1295
    Arrte leur dsordre, et leur rend leur vertu[470].
    Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[471],
    De notre sang au leur font d'horribles mlanges[472];
    Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
    Sont des champs de carnage o triomphe la mort[473].          1300
      O combien d'actions, combien d'exploits clbres
    Sont demeurs sans gloire au milieu des tnbres[474],
    O chacun, seul tmoin des grands coups qu'il donnoit,
    Ne pouvoit discerner o le sort inclinoit!
    J'allois de tous cts encourager les ntres,                 1305
    Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
    Ranger ceux qui venoient, les pousser  leur tour,
    Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour[475].
    Mais enfin, sa clart montre notre avantage:
    Le More voit sa perte, et perd soudain courage;               1310
    Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
    L'ardeur de vaincre cde  la peur de mourir.
    Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les cbles[476],
    Poussent jusques aux cieux des cris pouvantables[477],
    Font retraite en tumulte, et sans considrer                  1315
    Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[478].
    Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[479]:
    Le flux les apporta; le reflux les remporte[480],
    Cependant que leurs rois, engags parmi nous,
    Et quelque peu des leurs, tous percs de nos coups[481],      1320
    Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
    A se rendre moi-mme en vain je les convie:
    Le cimeterre au poing ils ne m'coutent pas;
    Mais voyant  leurs pieds tomber tous leurs soldats,
    Et que seuls dsormais en vain ils se dfendent,              1325
    Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent.
    Je vous les envoyai tous deux en mme temps;
    Et le combat cessa faute de combattants.
      C'est de cette faon que, pour votre service....


SCNE IV.

DON FERNAND, DON DIGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON
SANCHE.

    DON ALONSE.

    Sire, Chimne vient vous demander justice.                    1330

    DON FERNAND.

    La fcheuse nouvelle, et l'importun devoir!
    Va, je ne la veux pas obliger  te voir.
    Pour tous remercments il faut que je te chasse;
    Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.

(Don Rodrigue rentre[482].)

    DON DIGUE.

    Chimne le poursuit, et voudroit le sauver.                   1335

    DON FERNAND.

    On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'prouver[483].
    Montrez un oeil plus triste[484].


SCNE V.

DON FERNAND, DON DIGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMNE,
ELVIRE.

    DON FERNAND.

                              Enfin soyez contente,
    Chimne, le succs rpond  votre attente:
    Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
    Il est mort  nos yeux des coups qu'il a reus;               1340
    Rendez grces au ciel, qui vous en a venge.

(A don Digue[485].)

    Voyez comme dj sa couleur est change.

    DON DIGUE.

    Mais voyez qu'elle pme, et d'un amour parfait,
    Dans cette pmoison, Sire, admirez l'effet.
    Sa douleur a trahi les secrets de son me,                    1345
    Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.

    CHIMNE.

    Quoi! Rodrigue est donc mort?

    DON FERNAND.

                                  Non, non, il voit le jour,
    Et te conserve encore un immuable amour:
    Calme cette douleur qui pour lui s'intresse[486].

    CHIMNE.

    Sire, on pme de joie, ainsi que de tristesse:                1350
    Un excs de plaisir nous rend tous languissants,
    Et quand il surprend l'me, il accable les sens.

    DON FERNAND.

    Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible?
    Chimne, ta douleur a paru trop visible[488].

    CHIMNE.

    Eh bien! Sire, ajoutez ce comble  mon malheur,               1355
    Nommez ma pmoison l'effet de ma douleur:
    Un juste dplaisir  ce point m'a rduite.
    Son trpas droboit sa tte  ma poursuite;
    S'il meurt des coups reus pour le bien du pays,
    Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis:               1360
    Une si belle fin m'est trop injurieuse.
    Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
    Non pas dans un clat qui l'lve si haut,
    Non pas au lit d'honneur, mais sur un chafaud;
    Qu'il meure pour mon pre, et non pour la patrie;             1365
    Que son nom soit tach, sa mmoire fltrie.
    Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;
    C'est s'immortaliser par une belle mort.
      J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;
    Elle assure l'tat, et me rend ma victime,                    1370
    Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
    Le chef, au lieu de fleurs, couronn de lauriers;
    Et pour dire en un mot ce que j'en considre,
    Digne d'tre immole aux mnes de mon pre....
      Hlas!  quel espoir me laiss-je emporter!                 1375
    Rodrigue de ma part n'a rien  redouter:
    Que pourroient contre lui des larmes qu'on mprise?
    Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;
    L, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;
    Il triomphe de moi comme des ennemis.                         1380
    Dans leur sang rpandu la justice touffe[489]
    Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophe:
    Nous en croissons la pompe, et le mpris des lois
    Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.

    DON FERNAND.

    Ma fille, ces transports ont trop de violence.                1385
    Quand on rend la justice, on met tout en balance:
    On a tu ton pre, il toit l'agresseur;
    Et la mme quit m'ordonne la douceur.
    Avant que d'accuser ce que j'en fais parotre,
    Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le matre,           1390
    Et ta flamme en secret rend grces  ton roi,
    Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

    CHIMNE.

    Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colre!
    L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon pre!
    De ma juste poursuite on fait si peu de cas                   1395
    Qu'on me croit obliger en ne m'coutant pas!
      Puisque vous refusez la justice  mes larmes,
    Sire, permettez-moi de recourir aux armes;
    C'est par l seulement qu'il a su m'outrager,
    Et c'est aussi par l que je me dois venger.                  1400
    A tous vos cavaliers je demande sa tte[490]:
    Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conqute;
    Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,
    J'pouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
    Sous votre autorit souffrez qu'on le publie.                 1405

    DON FERNAND.

    Cette vieille coutume en ces lieux tablie,
    Sous couleur de punir un injuste attentat,
    Des meilleurs combattants affoiblit un tat;
    Souvent de cet abus le succs dplorable
    Opprime l'innocent, et soutient le coupable.                  1410
    J'en dispense Rodrigue: il m'est trop prcieux
    Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;
    Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime,
    Les Mores en fuyant ont emport son crime.

    DON DIGUE.

    Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois             1415
    Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!
    Que croira votre peuple, et que dira l'envie,
    Si sous votre dfense il mnage sa vie,
    Et s'en fait un prtexte  ne parotre pas[491]
    O tous les gens d'honneur cherchent un beau trpas?
    De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]:
    Qu'il gote sans rougir les fruits de sa victoire.
    Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:
    Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493].

    DON FERNAND.

    Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse;             1425
    Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place,
    Et le prix que Chimne au vainqueur a promis
    De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494].
    L'opposer seul  tous seroit trop d'injustice:
    Il suffit qu'une fois il entre dans la lice.                  1430
      Choisis qui tu voudras, Chimne, et choisis bien;
    Mais aprs ce combat ne demande plus rien.

    DON DIGUE.

    N'excusez point par l ceux que son bras tonne:
    Laissez un champ ouvert, o n'entrera personne[495].
    Aprs ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui,                1435
    Quel courage assez vain s'oseroit prendre  lui?
    Qui se hasarderoit contre un tel adversaire?
    Qui seroit ce vaillant, ou bien ce tmraire?

    DON SANCHE.

    Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496];
    Je suis ce tmraire, ou plutt ce vaillant.                  1440
      Accordez cette grce  l'ardeur qui me presse,
    Madame: vous savez quelle est votre promesse.

    DON FERNAND.

    Chimne, remets-tu ta querelle en sa main?

    CHIMNE.

    Sire, je l'ai promis.

    DON FERNAND.

                          Soyez prt  demain.

    DON DIGUE.

    Non, Sire, il ne faut pas diffrer davantage:                 1445
    On est toujours trop prt quand on a du courage.

    DON FERNAND.

    Sortir d'une bataille, et combattre  l'instant!

    DON DIGUE.

    Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.

    DON FERNAND.

    Du moins une heure ou deux je veux qu'il se dlasse[497].
    Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,            1450
    Pour tmoigner  tous qu' regret je permets
    Un sanglant procd qui ne me plut jamais,
    De moi ni de ma cour il n'aura la prsence.

(Il parle  don Arias[498].)

      Vous seul des combattants jugerez la vaillance:
    Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur,             1455
    Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.
    Qui qu'il soit, mme prix est acquis  sa peine[499]:
    Je le veux de ma main prsenter  Chimne,
    Et que pour rcompense il reoive sa foi.

    CHIMNE.

    Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]!                   1460

    DON FERNAND.

    Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
    Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.
    Cesse de murmurer contre un arrt si doux:
    Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton poux.

FIN DU QUATRIME ACTE.

NOTES:

  [441] L'dition de 1682 porte, par erreur, _les louanges_, pour
  _ses louanges_.

  [442] _Var._ Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province.
  (1637-56)

  [443] _Var._ S'il a vaincu les rois, il a tu mon pre. (1637
  in-12)

  [444] Toutes les ditions portent: _qu'ait produit_, sans accord.

  [445] _Var._ Et combien que pour lui tout un peuple s'anime.
  (1637-56)

  [446] _Voile_ est au singulier dans les ditions antrieures 
  1664.

  [447] _Var._ Pompe o m'ensevelit sa premire victoire. (1637-56)

  [448] _Var._ Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637
  in-12 et 44 in-4)

  [449] _Var._ Le pril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)

  [450] _Var._ A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes.
  (1637-56)

  [451] _Var._ J'accorde que chacun la vante avec justice.
  (1637 et 39-56)
        _Var._ J'accorde que chacun le vante avec justice.
  (1638 P.)

  [452] Cet _hier_ fait voir que la pice dure deux jours dans
  Corneille: l'unit de temps n'tait pas encore une rgle bien
  reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent
  la veille au soir, et si le lendemain tout est fini  la mme
  heure, l'unit de temps est observe. Les vnements ne sont
  point aussi presss qu'on l'a reproch  Corneille, et tout est
  assez vraisemblable. (_Voltaire._)

  [453] _Var._ Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui.
  (1637-44)

  [454] Voyez ci-dessus, p. 136, note 248.

  [455] _Var._ Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont t,
        Et ton pre en lui seul se voit ressuscit. (1637-56)

  [456] _Var._ Ah! Madame, souffrez qu'avecque libert
        Je pousse jusqu'au bout ma gnrosit.
        Quoique mon coeur pour lui contre moi s'intresse. (1637-56)
        _Var._ Ah! ce n'est pas  moi d'avoir cette bont. (1660)

  [457] _Var._ Il peut me refuser, mais je ne me puis taire.
  (1637-56)

  [458] _Var._ Adieu: tu pourras seule y songer  loisir. (1637-60)

  [459] _Var._ Mais deux rois, tes captifs, seront ta rcompense.
  (1637 in-12 et 44)

  [460] Voyez le _Lexique_.

  [461] _Var._ Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolde.
  (1637-56)

  [462] _Var._ D'un si foible service elle a fait trop de conte.
  (1637 in-12)

  [463] _Var._ Et parotre  la cour et hasard ma tte,
        Qu' dfendre l'tat j'aimois bien mieux donner,
        Qu'aux plaintes de Chimne ainsi l'abandonner. (1637-56)

  [464] _Var._ J'excuse ta chaleur  venger une offense. (1638 L.)

  [465] _Var._ Tant,  nous voir marcher en si bon quipage.
  (1637-56)

  [466] _Var._ Les plus pouvants reprenoient le courage! (1638 L., 39
  et 44 in-4)
        _Var._ Les plus pouvants reprenoient du courage! (1644 in-12)

  [467] _Var._ Et se tenant cache, aide mon stratagme. (1637
  in-12)

  [468] _Var._ Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles;
        L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort
        Les Mores et la mer entrrent dans le port. (1637-60)

  [469] _Var._ Les ntres, au signal, de nos vaisseaux rpondent.
  (1637-56)

  [470] _Var._ Rtablit leur dsordre, et leur rend leur vertu.
  (1637-56)

  [471] Sorte de cimeterres. Voyez le _Lexique_.

  [472] _Var._ Contre nous de pied ferme ils tirent les pes;
        Des plus braves soldats les trames sont coupes(472-a).
  (1637-63)

    [472-a] Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de
    l'dition de 1738 (p. XX), que les comdiens ont ici toujours
    adopt la variante de prfrence au texte, sans doute afin
    d'viter le mot _alfange_. Ils font encore de mme aujourd'hui.

  [473] _Var._ Sont les champs de carnage o triomphe la mort.
  (1644 in-4)

  [474] _Var._ Furent ensevelis dans l'horreur des tnbres.
  (1637-56)

  [475] _Var._ Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour.
        Mais enfin sa clart montra notre avantage:
        Le More vit sa perte, et perdit le courage,
        Et voyant un renfort qui nous vint secourir,
        Changea l'ardeur de vaincre  la peur de mourir[475-a].
  (1637-56)

    [475-a] Change l'ardeur de vaincre  la peur de mourir.
    (1637 in-12 et 44 in-4)

  [476] Toutes les ditions portent _chables_, except celles de
  1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent _cbles_.

  [477] _Var._ Nous laissent pour adieux des cris pouvantables.
  (1637-56)

  [478] _Var._ Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et
  39-56)
        _Var._ Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)

  [479] _Var._ Ainsi leur devoir cde  la frayeur plus forte.
  (1637-56)

  [480] _Var._ Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637
  in-12 et 44 in-4)

  [481] _Var._ Et quelque peu des leurs, tous chargs de nos coups.
  (1638)

  [482] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1637 in-12 et
  de 1638 L.--Il se trouve quatre vers plus haut dans les ditions
  de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4.

  [483] _Var._ On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'prouver.
  (1637 in-12)

  [484] _Var._ Contrefaites le triste. (1637-56)

  [485] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1637-56.

  [486] _Var._ Tu le possderas, reprends ton allgresse. (1637-56)

  [487] On lit _croyons_, pour _croyions_, dans les ditions de
  1637-44 et de 1652-56.

  [488] _Var._ Ta tristesse, Chimne, a paru trop visible.
        CHIM. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble  mes malheurs,
        Nommez ma pmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56)

  [489] _Var._ Dans leur sang pandu la justice touffe. (1637, 39
  et 48-56)

  [490] _Var._ A tous vos chevaliers je demande sa tte. (1637
  in-4, 38 P., 39 et 44)

  [491] _Var._ Et s'en sert d'un prtexte  ne parotre pas.
  (1637-60)

  [492] _Var._ Sire, tez ces faveurs, qui terniroient sa gloire.
  (1637-56)

  [493] _Var._ Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir.
  (1637 in-4, 38-44 in-4 et 48-56)
        _Var._ Il a fait en brave homme, et le doit soutenir.
  (1637 in-12 et 44 in-12)

  [494] _Var._ De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637
  in-4, 38 P., 39 et 44)

  [495] _Var._ Laissez un camp ouvert, o n'entrera personne.
  (1637-56)

  [496] _Var._ Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant.
  (1637-56)

  [497] Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans
  _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se dlasst une heure ou
  deux aprs la dfaite des Maures avant que de combattre don
  Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pice toit dans les
  vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu' avertir les
  spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai rduite.
  (_Discours de la tragdie_, tome I, p. 96.)

  [498] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1637 in-12, de
  1638 et de 1644 in-12.

  [499] _Var._ Quel qu'il soit, mme prix est acquis  sa peine.
  (1637-64)

  [500] _Var._ Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

DON RODRIGUE, CHIMNE[501].

    CHIMNE.

    Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'o te vient cette audace?
    Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grce.

    DON RODRIGUE.

    Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
    Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]:
    Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503]
    N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.            1470

    CHIMNE.

    Tu vas mourir!

    DON RODRIGUE.

                    Je cours  ces heureux moments
    Qui vont livrer ma vie  vos ressentiments.

    CHIMNE.

    Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable
    Qu'il donne l'pouvante  ce coeur indomptable?
    Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort?              1475
    Rodrigue va combattre, et se croit dj mort!
    Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon pre,
    Va combattre don Sanche, et dj dsespre!
    Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!

    DON RODRIGUE.

    Je cours  mon supplice, et non pas au combat;                1480
    Et ma fidle ardeur sait bien m'ter l'envie,
    Quand vous cherchez ma mort, de dfendre ma vie.
      J'ai toujours mme coeur; mais je n'ai point de bras
    Quand il faut conserver ce qui ne vous plat pas;
    Et dj cette nuit m'auroit t mortelle,                     1485
    Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;
    Mais dfendant mon roi, son peuple et mon pays[504],
    A me dfendre mal je les aurois trahis.
    Mon esprit gnreux ne hait pas tant la vie,
    Qu'il en veuille sortir par une perfidie.                     1490
    Maintenant qu'il s'agit de mon seul intrt,
    Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrt.
    Votre ressentiment choisit la main d'un autre
    (Je ne mritois pas de mourir de la vtre):
    On ne me verra point en repousser les coups;                  1495
    Je dois plus de respect  qui combat pour vous;
    Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,
    Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,
    Je vais lui prsenter mon estomac ouvert[505],
    Adorant en sa main la vtre qui me perd.                      1500

    CHIMNE.

    Si d'un triste devoir la juste violence,
    Qui me fait malgr moi poursuivre ta vaillance,
    Prescrit  ton amour une si forte loi
    Qu'il te rend sans dfense  qui combat pour moi,
    En cet aveuglement ne perds pas la mmoire                    1505
    Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
    Et que dans quelque clat que Rodrigue ait vcu,
    Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
      Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chre[506],
    Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon pre[507],     1510
    Et te fait renoncer, malgr ta passion,
    A l'espoir le plus doux de ma possession:
    Je t'en vois cependant faire si peu de conte,
    Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.
    Quelle ingalit ravale ta vertu?                             1515
    Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu?
    Quoi? n'es-tu gnreux que pour me faire outrage?
    S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?
    Et traites-tu mon pre avec tant de rigueur,
    Qu'aprs l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur?             1520
    Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508],
    Et dfends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.

    DON RODRIGUE.

    Aprs la mort du Comte, et les Mores dfaits,
    Faudroit-il  ma gloire encor d'autres effets[509]?
    Elle peut ddaigner le soin de me dfendre:                   1525
    On sait que mon courage ose tout entreprendre,
    Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
    Auprs de mon honneur, rien ne m'est prcieux[510].
    Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire,
    Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,                 1530
    Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqu de coeur,
    Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
    On dira seulement: Il adoroit Chimne;
    Il n'a pas voulu vivre et mriter sa haine;
    Il a cd lui-mme  la rigueur du sort                       1535
    Qui foroit sa matresse  poursuivre sa mort:
    Elle vouloit sa tte; et son coeur magnanime,
    S'il l'en et refuse, et pens faire un crime.
    Pour venger son honneur il perdit son amour,
    Pour venger sa matresse il a quitt le jour,                 1540
    Prfrant, quelque espoir qu'et son me asservie[512],
    Son honneur  Chimne, et Chimne  sa vie.
    Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
    Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'clat;
    Et cet honneur suivra mon trpas volontaire,                  1545
    Que tout autre que moi n'et pu vous satisfaire.

    CHIMNE.

    Puisque, pour t'empcher de courir au trpas,
    Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,
    Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,
    Dfends-toi maintenant pour m'ter  don Sanche;              1550
    Combats pour m'affranchir d'une condition
    Qui me donne  l'objet de mon aversion[513].
    Te dirai-je encor plus? va, songe  ta dfense,
    Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;
    Et si tu sens pour moi ton coeur encore pris[514],           1555
    Sors vainqueur d'un combat dont Chimne est le prix.
    Adieu: ce mot lch me fait rougir de honte.

    DON RODRIGUE[515].

    Est-il quelque ennemi qu' prsent je ne dompte?
    Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,
    Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants;               1560
    Unissez-vous ensemble, et faites une arme,
    Pour combattre une main de la sorte anime:
    Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;
    Pour en venir  bout, c'est trop peu que de vous.


SCNE II.

    L'INFANTE.

    T'couterai-je encor, respect de ma naissance,                1565
            Qui fais un crime de mes feux?
    T'couterai-je, amour, dont la douce puissance
    Contre ce fier tyran fait rvolter mes voeux[516]?
            Pauvre princesse, auquel des deux
            Dois-tu prter obissance?                            1570
    Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi;
    Mais pour tre vaillant, tu n'es pas fils de roi.

    Impitoyable sort, dont la rigueur spare
            Ma gloire d'avec mes desirs!
    Est-il dit que le choix d'une vertu si rare                   1575
    Cote  ma passion de si grands dplaisirs?
            O cieux!  combien de soupirs
            Faut-il que mon coeur se prpare,
    Si jamais il n'obtient sur un si long tourment[517]
    Ni d'teindre l'amour, ni d'accepter l'amant!                 1580

    Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'tonne[518]
            Du mpris d'un si digne choix:
    Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne,
    Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
            Aprs avoir vaincu deux rois,                         1585
            Pourrois-tu manquer de couronne?
    Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
    Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois rgner[519]?

    Il est digne de moi, mais il est  Chimne;
            Le don que j'en ai fait me nuit.                      1590
    Entre eux la mort d'un pre a si peu mis de haine[520],
    Que le devoir du sang  regret le poursuit:
            Ainsi n'esprons aucun fruit
            De son crime, ni de ma peine,
    Puisque pour me punir le destin a permis                      1595
    Que l'amour dure mme entre deux ennemis.


SCNE III.

L'INFANTE, LONOR.

    L'INFANTE.

    O viens-tu, Lonor?

    LONOR.

                        Vous applaudir, Madame[521],
    Sur le repos qu'enfin a retrouv votre me.

    L'INFANTE.

    D'o viendroit ce repos dans un comble d'ennui?

    LONOR.

    Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui,              1600
    Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.
    Vous savez le combat o Chimne l'engage:
    Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari,
    Votre esprance est morte, et votre esprit guri.

    L'INFANTE.

    Ah! qu'il s'en faut encor[522]!

    LONOR.

                                Que pouvez-vous prtendre?

    L'INFANTE.

    Mais plutt quel espoir me pourrois-tu dfendre?
    Si Rodrigue combat sous ces conditions,
    Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions.
    L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
    Aux esprits des amants apprend trop d'artifices.              1610

    LONOR.

    Pourrez-vous quelque chose, aprs qu'un pre mort
    N'a pu dans leurs esprits allumer de discord?
    Car Chimne aisment montre par sa conduite
    Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite.
    Elle obtient un combat, et pour son combattant                1615
    C'est le premier offert qu'elle accepte  l'instant:
    Elle n'a point recours  ces mains gnreuses[523]
    Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses;
    Don Sanche lui suffit, et mrite son choix[524],
    Parce qu'il va s'armer pour la premire fois.                 1620
    Elle aime en ce duel son peu d'exprience;
    Comme il est sans renom, elle est sans dfiance;
    Et sa facilit vous doit bien faire voir[525]
    Qu'elle cherche un combat qui force son devoir,
    Qui livre  son Rodrigue une victoire aise[526],             1625
    Et l'autorise enfin  parotre apaise.

    L'INFANTE.

    Je le remarque assez, et toutefois mon coeur
    A l'envi de Chimne adore ce vainqueur.
    A quoi me rsoudrai-je, amante infortune?

    LONOR.

    A vous mieux souvenir de qui vous tes ne[527]:              1630
    Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!

    L'INFANTE.

    Mon inclination a bien chang d'objet.
    Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme;
    Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme[528]:
    Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits,          1635
    C'est le valeureux Cid, le matre de deux rois.
      Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blme,
    Mais pour ne troubler pas une si belle flamme;
    Et quand pour m'obliger on l'auroit couronn,
    Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donn.            1640
    Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine,
    Allons encore un coup le donner  Chimne.
    Et toi, qui vois les traits dont mon coeur est perc,
    Viens me voir achever comme j'ai commenc.


SCNE IV.

CHIMNE, ELVIRE.

    CHIMNE.

    Elvire, que je souffre, et que je suis  plaindre!            1645
    Je ne sais qu'esprer, et je vois tout  craindre;
    Aucun voeu ne m'chappe o j'ose consentir;
    Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[529].
    A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes:
    Le plus heureux succs me cotera des larmes;                 1650
    Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,
    Mon pre est sans vengeance, ou mon amant est mort.

    ELVIRE.

    D'un et d'autre ct je vous vois soulage:
    Ou vous avez Rodrigue, ou vous tes venge;
    Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,                1655
    Il soutient votre gloire, et vous donne un poux.

    CHIMNE.

    Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colre[530]!
    L'assassin de Rodrigue ou celui de mon pre!
    De tous les deux cts on me donne un mari
    Encor tout teint du sang que j'ai le plus chri;              1660
    De tous les deux cts mon me se rebelle:
    Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.
    Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,
    Vous n'avez point pour moi de douceurs  ce prix;
    Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage,              1665
    Termine ce combat sans aucun avantage,
    Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.

    ELVIRE.

    Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.
    Ce combat pour votre me est un nouveau supplice,
    S'il vous laisse oblige  demander justice,                  1670
    A tmoigner toujours ce haut ressentiment,
    Et poursuivre toujours la mort de votre amant.
    Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[531],
    Lui couronnant le front, vous impose silence;
    Que la loi du combat touffe vos soupirs,                     1675
    Et que le Roi vous force  suivre vos desirs.

    CHIMNE.

    Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende?
    Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande;
    Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi,
    Que celle du combat et le vouloir du Roi.                     1680
    Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,
    Mais non pas avec lui la gloire de Chimne;
    Et quoi qu' sa victoire un monarque ait promis,
    Mon honneur lui fera mille autres ennemis.

    ELVIRE.

    Gardez, pour vous punir de cet orgueil trange,               1685
    Que le ciel  la fin ne souffre qu'on vous venge.
    Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur
    De pouvoir maintenant vous taire avec honneur?
    Que prtend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espre?
    La mort de votre amant vous rendra-t-elle un pre?            1690
    Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur?
    Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur?
    Allez, dans le caprice o votre humeur s'obstine,
    Vous ne mritez pas l'amant qu'on vous destine;
    Et nous verrons du ciel l'quitable courroux[532]             1695
    Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour poux.

    CHIMNE.

    Elvire, c'est assez des peines que j'endure,
    Ne les redouble point de ce funeste augure[533].
    Je veux, si je le puis, les viter tous deux;
    Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes voeux:                1700
    Non qu'une folle ardeur de son ct me penche;
    Mais s'il toit vaincu, je serois  don Sanche:
    Cette apprhension fait natre mon souhait.
    Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait.


SCNE V.

DON SANCHE, CHIMNE, ELVIRE.

    DON SANCHE.

    Oblig d'apporter  vos pieds cette pe[534]....             1705

    CHIMNE.

    Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempe?
    Perfide, oses-tu bien te montrer  mes yeux,
    Aprs m'avoir t ce que j'aimois le mieux?
      clate, mon amour, tu n'as plus rien  craindre:
    Mon pre est satisfait, cesse de te contraindre.              1710
    Un mme coup a mis ma gloire en sret,
    Mon me au dsespoir, ma flamme en libert.

    DON SANCHE.

    D'un esprit plus rassis....

    CHIMNE.

                                Tu me parles encore,
    Excrable assassin d'un hros que j'adore[535]?
    Va, tu l'as pris en tratre; un guerrier si vaillant          1715
    N'et jamais succomb sous un tel assaillant[536].
    N'espre rien de moi, tu ne m'as point servie:
    En croyant me venger, tu m'as t la vie.

    DON SANCHE.

    trange impression, qui loin de m'couter....

    CHIMNE.

    Veux-tu que de sa mort je t'coute vanter,                    1720
    Que j'entende  loisir avec quelle insolence
    Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[537]?


SCNE VI.

DON FERNAND, DON DIGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMNE,
ELVIRE.

    CHIMNE.

    Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler
    Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
    J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon pre[538],
    J'ai bien voulu proscrire[539] une tte si chre:
    Votre Majest, Sire, elle-mme a pu voir
    Comme j'ai fait cder mon amour au devoir.
    Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a change
    D'implacable ennemie en amante afflige.                      1730
    J'ai d cette vengeance  qui m'a mise au jour,
    Et je dois maintenant ces pleurs  mon amour.
    Don Sanche m'a perdue en prenant ma dfense,
    Et du bras qui me perd je suis la rcompense!
      Sire, si la piti peut mouvoir un roi,                     1735
    De grce, rvoquez une si dure loi;
    Pour prix d'une victoire o je perds ce que j'aime,
    Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse  moi-mme;
    Qu'en un clotre sacr je pleure incessamment,
    Jusqu'au dernier soupir, mon pre et mon amant.               1740

    DON DIGUE.

    Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime
    D'avouer par sa bouche un amour lgitime[540].

    DON FERNAND.

    Chimne, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort,
    Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.

    DON SANCHE.

    Sire, un peu trop d'ardeur malgr moi l'a due:              1745
    Je venois du combat lui raconter l'issue.
    Ce gnreux guerrier, dont son coeur est charm:
    Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a dsarm;
    Je laisserois plutt la victoire incertaine,
    Que de rpandre un sang hasard pour Chimne;                 1750
    Mais puisque mon devoir m'appelle auprs du Roi,
    Va de notre combat l'entretenir pour moi,
    De la part du vainqueur lui porter ton pe[541].
    Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompe;
    Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour,                  1755
    Et soudain sa colre a trahi son amour
    Avec tant de transport et tant d'impatience,
    Que je n'ai pu gagner un moment d'audience.
      Pour moi, bien que vaincu, je me rpute heureux;
    Et malgr l'intrt de mon coeur amoureux,                    1760
    Perdant infiniment, j'aime encor ma dfaite,
    Qui fait le beau succs d'une amour si parfaite.

    DON FERNAND.

    Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu,
    Ni chercher les moyens d'en faire un dsaveu.
    Une louable honte en vain t'en sollicite[542]:                1765
    Ta gloire est dgage, et ton devoir est quitte;
    Ton pre est satisfait, et c'toit le venger
    Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
    Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
    Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
    Et ne sois point rebelle  mon commandement,
    Qui te donne un poux aim si chrement.


SCNE VII[543].

DON FERNAND, DON DIGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON
SANCHE, L'INFANTE, CHIMNE, LONOR, ELVIRE.

    L'INFANTE.

    Sche tes pleurs, Chimne, et reois sans tristesse
    Ce gnreux vainqueur des mains de ta princesse.

    DON RODRIGUE.

    Ne vous offensez point, Sire, si devant vous                  1775
    Un respect amoureux me jette  ses genoux.
      Je ne viens point ici demander ma conqute:
    Je viens tout de nouveau vous apporter ma tte,
    Madame; mon amour n'emploiera point pour moi
    Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi.                    1780
    Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un pre,
    Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
    Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
    Aux deux bouts de la terre tendre mes travaux,
    Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une arme,
    Des hros fabuleux passer la renomme?
    Si mon crime par l se peut enfin laver,
    J'ose tout entreprendre, et puis tout achever;
    Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
    Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,                  1790
    N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:
    Ma tte est  vos pieds, vengez-vous par vos mains;
    Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible;
    Prenez une vengeance  tout autre impossible[544].
    Mais du moins que ma mort suffise  me punir:                 1795
    Ne me bannissez point de votre souvenir;
    Et puisque mon trpas conserve votre gloire,
    Pour vous en revancher conservez ma mmoire,
    Et dites quelquefois, en dplorant mon sort[545]:
    S'il ne m'avoit aime, il ne seroit pas mort.               1800

    CHIMNE.

    Relve-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,
    Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir ddire[546].
    Rodrigue a des vertus que je ne puis har;
    Et quand un roi commande, on lui doit obir[547].
    Mais  quoi que dj vous m'ayez condamne,                   1805
    Pourrez-vous  vos yeux souffrir cet hymne[548]?
    Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
    Toute votre justice en est-elle d'accord?
    Si Rodrigue  l'tat devient si ncessaire,
    De ce qu'il fait pour vous dois-je tre le salaire,           1810
    Et me livrer moi-mme au reproche ternel
    D'avoir tremp mes mains dans le sang paternel?

    DON FERNAND.

    Le temps assez souvent a rendu lgitime
    Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime:
    Rodrigue t'a gagne, et tu dois tre  lui.                   1815
    Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui,
    Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,
    Pour lui donner sitt le prix de sa victoire[549].
    Cet hymen diffr ne rompt point une loi
    Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi.                1820
    Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
      Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
    Aprs avoir vaincu les Mores sur nos bords,
    Renvers leurs desseins, repouss leurs efforts,
    Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre,                1825
    Commander mon arme, et ravager leur terre:
    A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550];
    Ils t'ont nomm seigneur, et te voudront pour roi.
    Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidle:
    Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle;            1830
    Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
    Qu'il lui soit glorieux alors de t'pouser.

    DON RODRIGUE.

    Pour possder Chimne, et pour votre service,
    Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse?
    Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer,              1835
    Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir esprer.

    DON FERNAND.

    Espre en ton courage, espre en ma promesse;
    Et possdant dj le coeur de ta matresse,
    Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551],
    Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.               1840

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

  [501] _Var._ CHIMNE, DON RODRIGUE. (1638 P.)

  [502] _Var._ Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644
  in-4)

  [503] _Var._ Mon amour vous le doit, et mon coeur qui soupire
        N'ose sans votre aveu sortir de votre empire.
        [CHIM. Tu vas mourir!]
                      DON RODR. J'y cours, et le Comte est veng,
        Aussitt que de vous j'en aurai le cong. (1637-56)

  [504] _Var._ Mais dfendant mon roi, son peuple et le pays.
  (1637-56)

  [505] _Var._ Je lui vais prsenter mon estomac ouvert. (1637-56)

  [506] _Var._ L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chre.
  (1637-60)

  [507] _Var._ Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon pre,
        Et te fit renoncer, malgr ta passion. (1637-56)

  [508] _Var._ Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre.
  (1637-56)

  [509] _Var._ Mon honneur appuy sur de si grands effets
        Contre un autre ennemi n'a plus  se dfendre. (1637-56)

  [510] _Var._ Quand mon honneur y va, rien ne m'est prcieux.
  (1637-56)

  [511] Le mot est crit ainsi dans les ditions de 1637-64; celles
  de 1668 et de 1682 ont _veuillez_ sans _i_; celle de 1692 donne
  _vouliez_.

  [512] _Var._ Prfrant, en dpit de son me ravie. (1637 in-4
  I.,37 in-12 et 38)

  [513] _Var._ Qui me livre  l'objet de mon aversion. (1637-56)

  [514] _Var._ Et si jamais l'amour chauffa tes esprits. (1637-56)

  [515] Dans les ditions de 1637-60 et dans celle de 1692: DON
  RODRIGUE, _seul_.

  [516] _Var._ Contre ce fier tyran fait rebeller mes voeux?
  (1637-60)

  [517] _Var._ S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)

  [518] _Var._ Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'tonne.
  (1637-60)

  [519] _Var._ Marque-t-il pas dj sur qui tu dois rgner?
  (1637-56)

  [520] _Var._ Entre eux un pre mort sme si peu de haine.
  (1637-60)

  [521] _Var._              Vous tmoigner, Madame,
        L'aise que je ressens du repos de votre me. (1637-56)

  [522] _Var._ Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56)

  [523] _Var._ Elle ne choisit point de ces mains gnreuses.
  (1637-56)

  [524] _Var._ Don Sanche lui suffit: c'est la premire fois
        Que ce jeune seigneur endosse[524-a] le harnois. (1637-56)

    [524-a] L'dition de 1644 in-12 porte _endossa_, pour
    _endosse_.

  [525] _Var._ Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir.
  (1637-56)

  [526] _Var._ Et livrant  Rodrigue une victoire aise,
        Puisse l'autoriser  parotre apaise. (1637-56)

  [527] _Var._ A vous ressouvenir de qui vous tes ne. (1637-56)

  [528] _Var._ Une ardeur bien plus digne  prsent me consomme.
  (1637-44)

  [529] _Var._ Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir.
  (1637-56)

  [530] _Var._ Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colre!
  (1637-64)

  [531] _Var._ Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,
        Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)

  [532] _Var._ Et le ciel, ennuy de vous tre si doux,
        Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour poux. (1637-44)
        _Var._ Et nous verrons le ciel, m d'un juste courroux.
  (1648-60)

  [533] _Var._ Ne les redouble point par ce funeste augure.
  (1637-68)

  [534] _Var._ Madame,  vos genoux j'apporte cette pe. (1637-56)

  [535] Cette scne semble avoir fourni  Racine l'ide de
  l'admirable dialogue d'Oreste et d'Hermione dans _Andromaque_
  (acte V, scne III).

  [536] _Var._ [N'et jamais succomb sous un tel assaillant.]
        ELV. Mais, Madame, coutez. CHIM. Que veux-tu que j'coute?
        Aprs ce que je vois puis-je tre encore en doute?
        J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demand,
        Et ma juste poursuite a trop bien succd.
        Pardonne, cher amant,  sa rigueur sanglante;
        Songe que je sais fille aussi bien comme amante:
        Si j'ai veng mon pre aux dpens de ton sang,
        Du mien pour te venger j'puiserai mon flanc;
        Mon me dsormais n'a rien qui la retienne;
        Elle ira recevoir ce pardon de la tienne.
        Et toi qui me prtends acqurir par sa mort,
        Ministre dloyal de mon rigoureux sort,
        [N'espre rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56)

  [537] _Var._ [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?]
        Qu' tes yeux ce rcit tranche mes tristes jours?
        Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours[537-a];
        Abandonne mon me au mal qui la possde:
        Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide[537-b].
  (1637-56)

    [537-a] Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours.
    (1644 in-12)

    [537-b] Ce vers termine la scne dans les ditions
    indiques.

  [538] _Var._ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un pre.
  (1637-44 in-4)
        _Var._ J'aimois, vous le savez; mais pour venger un pre.
  (1644 in-12)

  [539] Les ditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644
  in-4 portent par erreur _prescrire_, pour _proscrire_.

  [540] _Var._ D'avouer par sa bouche une amour lgitime. (1637 P.,
  37 in-12 et 38)
        --L'dition de 1644 porte _un amant_, pour _un amour_.

  [541] _Var._ Offrir  ses genoux ta vie et ton pe. (1637-56)

  [542] _Var._ Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38
  P., 39 et 44)

  [543] _Var._ SCNE DERNIRE. (1644 in-12)

  [544] _Var._ Prenez une vengeance  toute autre impossible. (1637
  in-12)

  [545] _Var._ Et dites quelquefois, en songeant  mon sort.
  (1637-60)

  [546] _Var._ Mon amour a paru, je ne m'en puis ddire. (1637-56)
        _Var._ Je vous en ai trop dit pour oser m'en ddire. (1660)

  [547] _Var._ Et vous tes mon roi, je vous dois obir. (1637-56)

  [548] _Var._ Sire, quelle apparence,  ce triste hymne,
        Qu'un mme jour commence et finisse mon deuil[548-a],
        Mette en mon lit Rodrigue et mon pre au cercueil?
        C'est trop d'intelligence avec son homicide,
        Vers ses mnes sacrs c'est me rendre perfide,
        Et souiller mon honneur d'un reproche ternel. (1637-56)

    [548-a] Les ditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 crivent
    _dueil_. Voyez le _Lexique_.

  [549] Les deux ditions de 1638 portent _ta victoire_, pour _sa
  victoire_.

  [550] _Var._ A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi.
  (1637 in-4 et 39-56)
        _Var._ A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi.
  (1637 in-12 et 38)

  [551] L'dition de 1637 in-12 donne _contre moi_, au lieu de
  _contre toi_.




APPENDICE.


I

PASSAGES DES _MOCEDADES DEL CID_[552]

DE GUILLEM DE CASTRO

IMITS PAR CORNEILLE ET SIGNALS PAR LUI[553].

    De mis hazaas escritas                       Vers 185.
    dar al Prncipe un traslado,
    y aprender en lo que hice,
    si no aprende en lo que hago.
    _Var._ Podr para dalle exemplo                    203.
    como yo mil veces hago...?

Rapprochement tronqu. Le passage est cit plus complet dans la
deuxime section de cet _Appendice_, p. 209.

    Yo lo merezco....                                  223.
    tambien como t y mejor.
    Llamadle, llamad al Conde,                         251.
    que venga  exercer el cargo
    de Ayo de vuestro hijo,
    que podr mas bien honrallo,
    pues que yo sin honra quedo...
    Ese sentimiento adoro,                             262.
    esa clera me agrada,
    esa sangre alborotada
    .....................
    .....................
    es la que me di Castilla,
    y la que te d heredada.
    Esta mancha de mi honor                            267.
    que al tuyo se extiende, lava
    con sangre, que sangre sola
    quita semejantes manchas.

Cette phrase tait transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est
plus court de rectifier que de dtailler. Dans les _Observations_ de
Scudry on trouve le texte suivant:

    Lava, lava con sangre,
    porque el honor que se lava
    con sangre se ha de lavar;

Mais ce n'est l bien probablement qu'un arrangement banal fait de
mmoire sans se soucier du texte.

    Poderoso es el contrario.                          276.
    Aqui ofensa y all espada,                         286.
    no tengo mas que decirte.
    Y voy a llorar afrentas                            289.
    mientras t tomas venganzas.
    Mi padre el ofendido! estraa pena!                298.
    y el ofensor el padre de Ximena!

Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte.

    Yo he de matar al padre de Ximena.                 310.
    Que mi sangre saldr limpia.                       344.

Citation estropie par Scudry; voyez la deuxime section de
l'_Appendice_, p. 221.

                  Haviendo sido                        348.
    mi padre el ofendido,
    poco importa que fuese (amarga pena!)
    el ofensor el padre de Ximena.

Corneille, en citant ceci, omet  tort la parenthse _amarga pena_!
dont il s'est inspir.

    Confieso que fu locura,                           351.
    mas no la quiero enmendar.
    Y con ella has de querer                           373.
    perderte?

Le pronom _ella_ reprsente _condicion de honrado_ du vers prcdent.
C'est ce titre qui dfend  don Gormas de rparer le tort qu'il a
commis.

    Que los hombres como yo                            376.
    tienen mucho que perder.
    Y ha de perderse Castilla                          378.
    antes que yo.
    Aquel viejo que esta all[554],                    398.
    sabes quien es?
    Habla baxo, escucha.                               398.
    No sabes que fu despojos                          399.
    de honra y valor?

Corneille a lu _despojo_ dans une dition fautive.

                      S seria,                        401.
    Y que es sangre suya                               401.
    la que yo tengo en el ojo?
    Sabes!

Il faut lire d'aprs une meilleure dition:

    Y que es sangre suya y mia
    la que yo tengo en los ojos,
    sabes?
          Y el sabello                                 402.
    qu ha de importar?
    Si vamos  otro lugar                              403.
    sabrs lo mucho que importa.

Depuis le vers 398, des numros trop multiplis dans les renvois de
Corneille sparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudry avait
donn sans interruption tout ce dialogue en remontant un peu plus haut
que Corneille:

    Conde.--Quien es?--A esta parte
    quiero decirte quien soy.
    --Que me quieres?--Quiero hablarte.
    --Aquel viejo que est  parte [_lisez_ est all],
    sabes quien es?--Ya lo s.
    Por qu lo dices?--Por qu?
    Habla baxo, escucha.--D.
    --No sabes..., etc.
    Como la ofensa saba,                              634.
    luego ca en la venganza.
    Justicia, justicia pido.                           647.
    Rey,  tus pies he llegado.                        648.
    Rey,  tus pies he venido.                         648.
    Seor,  mi padre han muerto.                      652.

Scudry avait indiqu une autre source au vers:

    Il a tu mon pre.--Il a veng le sien.

    Seor, mi padre he perdido.
    --Seor, mi honor he cobrado.
    Havr en los Reyes justicia.                       653.
    Justa venganza he tomado.                          654.
    Yo v con mis proprios ojos                        659.
    teido el luciente acero.
    Yo llegu casi sin vida.                           667.
    Escrivi en este papel                             676.
    con sangre mi obligacion.
                Me habl                               678.
    con la boca de la herida.
    Si la venganza me toc,                            719.
    y te toca la justicia,
    hazla en m, Rey soberano.
    Castigar en la cabeza                              722.
    los delitos de la mano.
    Y solo fu mano mia                                724.
    Rodrigo.
    Con mi cabeza cortada                              729.
    quede Ximena contenta.
    Sosigate, Ximena.                                 739.
    Mi llanto crece.                                   740.
    Que has hecho, Rodrigo?                            741.
    No mataste al Conde?                               746.
    Importbale  mi honor.                            747.
            Pues, seor,                               748.
    quando fu la casa del muerto
    sagrado del matador?
    .... Yo busco la muerte,                           752.
    en su casa.
    Y por ser justo,                                   754.
    vengo  morir en sus manos,
    pues estoy muerto en su gusto.
          [Ximena] est                                765.
    cerca Palacio, y vendr
    acompaada.
    Ella vendr, ya viene.                             771.
    La mitad de mi vida                                800.
    ha muerto la otra mitad.
        [Y] al vengar                                  801.
    de mi vida la una parte,
    sin las dos he de quedar.
    Descansad.                                         803.
    Qu consuelo he de tomar?                          805.
    Siempre quieres  Rodrigo?                         809.
    Que mat  tu padre mira.
    Es mi adorado enemigo.                             810.
    Piensas perseguille?                               825.
    Pues como hars?                                   846.
    Seguirle hasta vengarme,                          848.
    y habr de matar muriendo.

Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit tre
le premier, comme fin d'une phrase antrieure.

    Mejor es que mi amor firme                         849.
    con rendirme,
    te d el gusto de matarme
    sin la pena de seguirme.
    .... Rodrigo, Rodrigo,                             852.
    en mi casa!
              --Escucha.
                        --Muero.
    --Solo quiero
    que en oyendo lo que digo
    respondas con este acero.
    Tu padre el Conde Lozano                           873.
    ........................
    puso en las canas del mio
    la atrevida injusta mano.
    Y aunque me v sin honor,                          879.
    se malogr mi esperanza,
    en tal mudanza,
    con tal fuerza que tu amor
    puso en duda mi venganza.

Scudry ajoute ici quatre vers qui relient la citation prcdente 
celle qui correspond aux vers 886 et suivants du texte franais:

    Mas en tan gran desventura,
    lucharon  mi despecho,
    contrapuestos en mi pecho,
    mi afrenta con tu hermosura.
    Y t, seora, vencieras,                           886.
     no haver imaginado
    que afrentado,
    por infame aborrecieras
    quien quisiste por honrado.
    Cobr mi perdido honor,                            897.
    mas luego  tu amor rendido
    he venido,
    porque no llames rigor                             900.
    lo que obligacion ha sido
                Haz con brio                           903.
    la venganza de tu padre,
    como la hice del mio.
    No te doy la culpa  ti                            908.
    de que desdichada soy.
    Que en dar venganza  tu afrenta                   911.
    como caballero hiciste.

Le premier vers n'est pas indiqu par Corneille, mais il est donn par
Scudry.

    Mas soy parte,                                     940.
    para solo perseguirte,
    pero no para matarte.
    Considera                                          961.
    que el dexarme es la venganza,
    que el matarme no lo fuera.
    Me aborreces?                                      963.
                --No es posible.
    Disculpar mi decoro                               970.
    con quien piensa que te adoro
    el saber que te persigo.
    Vete, y mira  la salida                           975.
    no te vean....
    .... si es razon                                   976.
    no quitarme la opinion
    quien me ha quitado la vida.

Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut ncessairement ajouter 
la citation, car il contient le sujet du verbe _quitarme_.

    Mtame.                                            980.
            Dxame.                                    980.
    Pues tu rigor qu hacer quiere?                    980.
    Por mi honor, aunque muger,                        981.
    he de hacer
    contra ti quanto pudiere,
    deseando no poder.
    Ay, Rodrigo, quien pensara....                     987.
    Ay, Ximena, quien dixera....                       987.
    Que mi dicha se acabara!                           988.
    Qudate, irme muriendo.                           993.
    Vete, y mira  la salida                           997.
    no te vean.

Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudry.

                Es posible que me hallo....           1025.
    entre tus brazos?
                      Hijo, aliento tomo              1027.
    para en tus alabanzas empleallo.
    Bravamente provaste, bien lo hiciste,             1028.
    bien mis pasados brios imitaste.

Le premier de ces vers n'est donn que par Scudry.

    Toca las blancas canas que me honraste.           1036.
    Llega la tierna boca  la mexilla                 1037.
    donde la mancha de mi honor quitaste.
                        Alza la cabeza,               1039.
     quien como la causa se atribuia
    si hay en m algun valor, y fortaleza.

Entendez _ quien_ comme s'il y avait _t  quien_. Le vers prcdent,
que nous compltons,

    _Dame la mano, y alza la cabeza...._

tient  un assez beau mouvement de scne, qui n'est que dans
l'espagnol. Le pre s'est dit fier de _s'incliner_ devant la gloire de
son fils: le fils lui rpond de _relever la tte_, en mme temps qu'il
lui demande sa main  baiser, en flchissant le genou selon l'usage.
Don Digue rplique par ce vers, que Corneille a omis, mais qui est
indispensable pour entendre _suya_ de la phrase suivante:

    _Con mas razon besara yo la tuya._

    Si yo te d el ser naturalmente,                  1054.
    t me le has vuelto  pura fuerza suya.
    Con quinientos hidalgos deudos mios               1085.
    sal en campaa  exercitar tus brios.
    No dirn que la mano te ha servido                1092.
    para vengar agravios solamente.
    REY DE CASTILLA. (_Inexact; c'est le jeune Prince 1222.
    qui fait cette remarque._)
    El mio Cid le ha llamado.

    REY MORO.

    En mi lengua es mi Seor.

    REY DE CASTILLA.

    Ese nombre le est bien.

    REY MORO.

    Entre Moros le ha tenido.

    REY DE CASTILLA.

    Pues all le ha merecido,
    en mis tierras se le den.
    Llamalle el Cid es razon.                         1225.
    En premio destas victorias                        1334.
    ha de llevarse este abrazo.
    Tanto atribula un placer,                         1350.
    como congoxa un pesar.
    Son tus ojos sus espias,                          1378.
    tu retrete su sagrado,
    tu favor sus alas libres.
    Si he guardado  Rodrigo,                         1392.
    quiz para vos le guardo.
    Contntese en mi hacienda,                        1738.
    que mi persona, Seor,
    llevarla  un monasterio.

Ces deux derniers vers sont spars dans le texte par celui-ci:

    si no es que el Cielo la lleva,

vers qui n'est pas  ddaigner, et qui rpond assez  ces mots:
_jusqu'au dernier soupir_.

NOTES:

  [552] Les ditions de cette pice sont nombreuses. Les premires
  remontent  1621 (dans la premire partie des _Comedias_ de
  Guillem de Castro, _Valencia_, _Felipe Mey_), peut-tre  1618
  (Valence, mme imprimeur, mais cette date est douteuse).
  L'dition spare dont nous nous sommes servi pour les citations
  espagnoles de l'_Appendice_ est de 1796 (_Valencia, en la
  Imprenta de J. y T. de Orga_), in-4, trs-correcte. Le texte lu
  par Corneille devait contenir des incorrections et quelques
  lgres variantes antrieures  une rvision.

  [553] Les _Observations_ de Scudry contiennent une liste de
  rapprochements entre Guillem de Castro et Corneille, dresse avec
  l'intention avoue d'tablir que notre pote doit tout  son
  modle espagnol. Loin de dissimuler ses emprunts, Corneille prit
  soin, dans ses ditions de 1648, 1652, 1656 (voyez p. 87, note 209,
  et p. 103), de complter le travail de Scudry, fit imprimer en
  caractres italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme
  de vritables imitations, et plaa en note au bas des pages le
  texte espagnol. Par malheur, l'exigut de l'espace rserv  ces
  notes, le morcellement des citations, la mauvaise impression que
  Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexprience de ses
  propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule
  d'erreurs de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter
  une orthographe plus uniforme et de motiver, quand ils en
  valaient la peine, les changements rendus ncessaires par tant
  d'incorrections et de ngligences. M. Viguier,  qui nous devons
  dj la traduction des romances espagnols placs par Corneille 
  la suite de son _Avertissement_, a bien voulu s'offrir, comme
  lecteur curieux, et nous ajouterons trs-fin et trs-habile
  apprciateur, de Corneille et du thtre espagnol,  nous
  seconder dans cette tche dlicate. Ce n'est l du reste que la
  moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en
  lisant l'examen comparatif des _Mocedades del Cid_, qui forme la
  deuxime section de cet _Appendice_, et qu'il a entrepris tout
  exprs pour en enrichir cette dition.

  [554] Voyez plus loin, p. 216, note 576.


II

ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME

DE GUILLEM DE CASTRO:

LA JEUNESSE DU CID

(_LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE_[555]).


SOMMAIRE DE LA PREMIRE JOURNE[556].

1 SCNE DANS LE PALAIS _de Fernand Ier  Burgos. Brillante
introduction: le jeune Rodrigue reoit l'ordre de chevalerie des mains
du Roi et des princesses en prsence de la cour et de Chimne._

2 SANCE DU CONSEIL. _Le Roi motive et dclare le choix qu'il fait de
don Digue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colre du comte
Gormas; l'outrage fatal est inflig en prsence du Roi._

3 MAISON DE DON DIGUE. _Salle d'armes. Ses trois fils
s'entretiennent au retour de la crmonie. Don Digue rentre, il les
loigne, et pour s'essayer  la vengeance il brandit la grande pe de
Mudarra, devenue trop pesante pour ses mains; il lui faut pour
vengeur l'un de ses fils; il les prouve successivement: les deux plus
jeunes ne savent que gmir quand il leur serre violemment la main;
Rodrigue seul  qui il mord un doigt s'emporte et se montre capable du
ressentiment que dsire son pre. Le vieillard, sans savoir son amour
pour Chimne, lui confie l'pe et lui nomme son ennemi. Monologue de
Rodrigue, sa douleur, sa rsolution._

4 PLACE _devant le palais et devant la maison de don Digue.
L'Infante et Chimne  une fentre du palais, s'entretenant de
Rodrigue. Le fier Gormas passe; il confie  l'un de ses amis qu'il a
quelque regret de sa violence, mais se montre rsolu  ne point
s'humilier par une amende honorable. Rodrigue arm le cherche; d'abord
il se voit avec peine en prsence des dames, oblig de rpondre par
des propos courtois aux compliments de l'Infante. Le Comte reparat;
provocation, de plus en plus anime: les dames, en les voyant de loin,
s'alarment; don Digue se montre debout devant sa porte, il chauffe
de ses regards le courroux de Rodrigue. Le duel sur cette place mme
est rendu ncessaire par l'extrme insolence de Gormas. Le Comte,
bless  mort, tombe dans la coulisse. Chimne accourt avec des cris.
Rodrigue rsiste hroquement  l'assaut de toute la suite du Comte,
et l'Infante intervenant fait cesser ce combat._

REMARQUES.

_Scne Ire._ L'appareil sacr, les formules, les propos rapides de
cette foule de personnages propre au thtre de Valence, le premier
qui ait t construit en Espagne, ne convenaient gure  notre pote.
Il cartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal  qui
cette _histoire_ (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pices
de Shakspeare) rserve un rle assez marqu. Il se dispensera de faire
de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des
liens de parent l'un  don Digue, l'autre au Comte. Il invente un
seul personnage, le ple rival de Rodrigue, rserv pour tre le
champion malheureux de Chimne, et il l'appelle, on ne sait pourquoi,
_don Sanche_, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol.

Quant  la scne en elle-mme, cette pompe trop extrieure n'est point
ncessaire  son dessein.

_Scne IIe._ Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir.
Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les svrits
de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, ont
seules empch Corneille de transporter la fire dispute et le fatal
soufflet dans l'intrieur du conseil et en prsence de la majest
royale.

    ........ Conde tirano,
    ............................
    la mano en mi padre pusisteis
    _delante el Rey_ con furor.

Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntes  un vieux romance par
l'auteur de la pice). Corneille dit seulement:

    Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
    Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
    Le Comte en votre cour l'a fait _presque_  vos yeux[557].

C'est une combinaison propre  Corneille d'avoir suppos les deux
pres instruits de l'amour de leurs enfants et disposs  le
favoriser. Il en a tir quelques traits remarquables, et le noeud
devient par l plus complexe ds le commencement. Quant  la grande
donne du drame, nullement historique en elle-mme, cet amour des deux
jeunes gens antrieur  la querelle, Castro en a le mrite, mais ne
parat pas en tre le premier inventeur. C'est au moins ce que donne 
penser un mot du passage cit de Mariana (voyez p. 79), peut-tre
aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais
pouvant remonter au commencement du dix-septime sicle, poque de
cette composition dramatique.

Dans la pice espagnole la dispute des deux rivaux pour la prminence
a lieu en prsence du Roi; c'est  lui que leurs arguments sont
d'abord adresss, et cette circonstance ajoute  l'intrt. Les vers
suivants, non traduits, mais imits, que Corneille met dans la bouche
du Comte, peuvent tre cits comme un emprunt de plus  Guillem de
Castro:

    Joignez  ces vertus celles d'un capitaine:
    Montrez-lui comme il faut s'endurcir  la peine, etc.[558].

      Y quando al Principe ensee
      lo que entre exercicios varios
      debe hacer un caballero
      en las plazas y en los campos,
      podr para darle exemplo,
      como yo mil veces hago,
      hacer un lanza hastillas,
      desalentando un caballo?

Mais aprs la rponse de don Digue, la querelle proprement dite
n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoup, entre les deux
adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et
cette rapidit taient d'un fort bon exemple, et n'ont point
l'inconvnient de ce mot un peu excessif: .... _ne le mritoit
pas_[559]! qui donne au vieillard quelque tort de provocation.

Le jeu de scne qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqu
ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fcheux que les grands
matres ou leurs diteurs ( remonter jusqu'aux Grecs) aient si
souvent nglig ce genre d'indication. Dans _le Cid_ de Corneille, la
tradition thtrale nous fait voir un duel  l'pe qui ne dure que
quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des
mains de don Digue[560]. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas arm
peut-tre, ou n'a pas recours  son pe. Il lve le bton sur lequel
il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le
bras. Le Roi, indign contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne
qu'on l'arrte. Il nous faut continuer de deviner l'action scnique:
Gormas ne se laisse pas arrter, il tire probablement du fourreau son
pe redoutable, et s'loigne lentement en adressant au Roi des
remontrances et des excuses hautaines, entre autres: .... Pardonne 
_cette pe_ et  cette main de te manquer ici de respect. Le Roi le
laisse sortir, s'efforant inutilement de le rappeler. Oui,
_rappelez, rappelez_ le Comte, s'crie nergiquement don Digue, qu'il
vienne remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. _Llamadle,
llamad al Conde_..., etc. Corneille cite ce mouvement sans expliquer
comment il en a fait une loquente apostrophe dans son fameux
monologue: _Comte, sois de mon prince  prsent gouverneur_ ...[561],
etc.

    Achve, et prends ma vie aprs un tel affront,
    Le premier dont ma race ait vu rougir son front[562].

De ces deux vers, l'un est trouv par Corneille, l'autre provient du
romance _Pensativo estaba el Cid_, que Castro a transcrit presque
entier, notamment les mots imprims ici en lettres italiques:

    Todo le parece poco
    respecto de _aquel agravio
    el primero que se ha fecho
     la sangre de Lain Calvo_.

La scne royale, dans la pice de Castro, se termine d'une manire que
Richelieu n'et pas plus admise que ce qui prcde. Don Digue se
retire  son tour, songeant dj  sa vengeance, et n'est pas non plus
retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux
autres conseillers de renoncer  faire justice, de peur de
compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le
scandale pourra d'ailleurs n'tre pas bruit, et il espre vaguement
assoupir cette querelle.

_Scne IIIe._ La salle d'armes de don Digue. Nous n'avons pas besoin
d'insister sur l'embarras et la difficult d'illusion que s'impose
Corneille en se refusant  dterminer les divers lieux de son action.

Don Digue a _trois_ fils; Rodrigue est l'an[563]. Les deux plus
jeunes s'occupent  dbarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a
reues, entre autres de l'pe du Roi, qu'il veut laisser suspendue au
mur jusqu' ce qu'il l'ait rellement gagne par cinq batailles
ranges. Dialogue lgant et paisible. Leur pre arrive, sombre,
gar, tenant les deux fragments de son bton qu'il a bris. Son
dsordre meut surtout Rodrigue, mais don Digue ne veut point
s'expliquer, et il exige que tous trois le laissent seul.

Son monologue fait penser, ds les premiers mots,  celui de
Corneille[564]:

    Cielos! peno, muero, rabio....

Le second vers, quoique s'adressant au bton bris qu'il jette 
terre, a visiblement suggr aussi les beaux vers (v. 255 et
suivants): _Et toi, de mes exploits glorieux instrument_, etc.

    No ms, bculo rompido!...

Va-t'en, bton bris, qui n'as pu servir de soutien ni  mon honneur
ni  ma colre.... Suivent des traits d'un got plus recherch. Le
vieillard songe  se procurer une pe. L est suspendue celle que
lui transmit le fameux btard Mudarra, vengeur des sept infants de
Lara, dans une hroque histoire de l'ge antrieur. Ce glaive est un
de ces grands espadons du moyen ge qui se manoeuvrent  deux mains.
Il le saisit dans l'espoir de l'employer  sa vengeance, et s'en
escrime quelque temps avec de vains efforts: scne forte et nave, 
laquelle l'acteur pouvait donner un grand intrt:

Mais,  ciel! je m'abusais....  chaque coup de taille ou de revers,
l'arme m'entrane aprs elle.... ma main la tient bien ferme, mais par
mes pieds elle est mal assure.... Et voil qu'elle me parat de
plomb.... et que ma force dfaille[565].... et je tombe, et il me
semble que le pommeau soit  la pointe.

Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois
des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:

    _O caduca edad cansada!_
    Estoy por pasarme el pecho....
    _Ah, tiempo ingrato, qu has hecho?_

Il faut donc qu'il s'adresse  l'un de ses fils pour avoir un vengeur.
Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les
mettre  l'preuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'nergie
vindicative qu'il ne trouvera  son gr que chez Rodrigue. L'preuve,
pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste  leur serrer les os de
la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive,
tandis que Rodrigue  qui son pre mord le doigt, s'crie:
Lchez-moi, mon pre, lchez-moi  la malheure! Lchez; si vous
n'tiez pas mon pre, je vous donnerais un soufflet.--_D. Digue_: Et
ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Digue_: Fils
de mon me, voil le ressentiment que j'adore, voil la colre qui me
plat, la vaillance que je bnis.... Cette tirade, qui se prolonge,
est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son
obligation[566], malgr le noble dtour par lequel il a su pargner 
son public franais le naf rcit des romances. L'autorit en tait si
absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se
plaire  en copier le texte littralement; et que mme, chose assez
bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ franais, quarante ans
environ aprs Castro, Diamante, qui destinait sa traduction  la
scne, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de
Corneille l'preuve de la main serre. Il traduit d'abord assez
fidlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_?

    DIEGO.

    .... Tendrs valor?

    RODRIGO.

    Qualquiera otro que no fuera
    mi padre, y tal preguntara,
    bien presto hallra la prueba;

mais ensuite il imagine un long apart de don Digue pour motiver la
ncessit de l'exprience corporelle; le vieillard demande pour _faire
amiti_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main
cruellement presse, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son pre. La
traduction de Diamante se rattache ensuite  Corneille comme elle
peut, mais en ayant bien soin de recommander l'pe de _Mudarra_.
C'est ainsi qu' cette poque on entendait le devoir des traducteurs;
mais il faut s'en prendre aussi  l'exigence d'un public espagnol en
un sujet consacr comme _le Cid_.

Revenons  l'oeuvre intressante de Castro[567].

Le petit vers: _Aqu ofensa y all espada_, cit par Corneille comme
emprunt par lui:

    Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],

est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles
qui spare les deux potes. La vraie traduction de l'espagnol est dans
le double geste du pre, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie
depuis le soufflet reu, puis remettant aux mains de son fils l'pe
de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour raliser le: _Tu
tiens la vengeance_, Corneille conseillait  l'acteur de placer son
pe dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scne indiqu plus
haut par ce vers:

    _Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].

Quand le vieillard puis par sa vhmence quitte Rodrigue, dont _il
ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins prcipiter sa
retraite que le don Digue franais, qui n'attend pas un mot de
rplique  sa fatale rvlation: _le pre de Chimne_[570]. Tout cela
est  considrer comme matire d'tude et non dans un injuste esprit
de censure.

Le monologue en stances, _Perc jusques au fond du coeur_[571],
rclamerait un attentif parallle avec l'espagnol. L nous lisons
aussi trois stances d'une coupe soigne, d'un mouvement et d'un
refrain semblables, avec des rimes croises d'une manire analogue et
un peu plus artificielle encore, par le privilge de la posie lyrique
mridionale. Corneille et pu citer au bas de la page:

    Suspenso de afligido
    estoy....

reprsent par:

    Je demeure immobile, et mon me abattue
          Cde au coup qui me tue.

En crivant le vers:

    Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,

notre pote reste obscur ou inintelligible, l o l'espagnol est
trs-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la
Fortune_, dont il n'est rien dit dans le franais.

    .... Fortuna....
    Tan en mi dao ha sido
    tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia....

Rodrigue, aprs ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de
vers de romance, o il n'est plus question de son amour, mais o l'on
aperoit le germe du vers si connu:

    La valeur n'attend point le nombre des annes[572];

    ......pues que tengo
    mas valor que pocos aos.

_Scne IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs arms, se promne avec son
cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_  don
Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il
n'entend pas s'humilier en satisfactions.

Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas d signaler. Dans un
temps o l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers
remarquables:

    Ces satisfactions n'apaisent point une me:
    Qui les reoit n'a rien, qui les fait se diffame,
    Et de pareils accords l'effet le plus commun
    Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];

et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pice de
Castro cette superbe doctrine est dveloppe par don Gormas avec moins
de prcision, mais avec vigueur:

    PERANZULES.

    .... Y no es razon
    el dar t....

    CONDE.

                .... Satisfaccion?
    Ni darla, ni recibirla!

    PERANZULES.

    Por qu no? No digas tal.
    Qu delo en su ley lo escribe?

    CONDE.

    El que la da y la recibe
    es muy cierto quedar mal:
    porque el uno pierde honor,
    y el otro no cobra nada.
    El remitir  la espada
    los agravios es mejor.

Suivent d'autres propos de raffin duelliste: don Gormas compare toute
excuse  une pice de couleur douteuse, qui, recousue  l'honneur d'un
homme, laisserait un trou  l'honneur d'un autre.

En somme, cette petite scne est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami
officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien
qu'ici le Roi n'ait pas t tmoin de la querelle. Il reste  signaler
certaines nuances qui caractrisent l'poque de Richelieu, soit dans
ce vers de l'orgueilleux Gormas:

    Et _ma tte en tombant_ feroit choir sa couronne[575],

soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obissance
due au pouvoir absolu des rois.

Vient immdiatement le dfi de Rodrigue, imit par Corneille, mais
avec choix, et avec autant de vigueur que d'lvation. Tout ce qu'il
limine d'incidents accessoires, de mouvements scniques compliqus,
est presque inimaginable dans nos habitudes thtrales, soit que le
thtre espagnol, ennemi de l'austre simplicit tragique, ft plus
exerc  la mise en scne, soit que son public docile se contentt, 
peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.

Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y
promne et qu'on y agisse sparment de divers cts. Le dfi et le
combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de tmoins
possible. Les dames sont toujours  la fentre du palais; Chimne
s'inquite de l'air irrit de son pre, puis s'alarme de la figure
ple de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et arm de sa grande
pe. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de
son amie, et l'engage en quelques propos de dlicate galanterie qu'il
interrompt par des apart douloureux. C'est bien pis quand le Comte
reparat d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers
(car il ne se soumet pas  l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de
garder les arrts dans sa maison). Dj les regards courroucs se
croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimne; le trouble de
Rodrigue augmente, dans une hsitation qu'il se reproche, et bientt,
sur le seuil de sa demeure, apparat morne et sombre le vieux don
Digue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et
sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de
son ct Peranzules veut dtourner le Comte de passer firement devant
ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se dcide:

(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!)
Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis.
(_Chimne,  part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me
veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est l_[576],
quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette
question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; coute.--Dis.--Ne sais-tu
pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et
que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme
le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrge ton propos),
_qu'en rsultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu,
tu sauras tout ce qu'il en doit rsulter.--Allons, jeune garon,
est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends
d'abord  combattre et  vaincre: tu pourras ensuite te faire
honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et
de te vaincre_ et de te tuer. Pour  prsent laisse l ton
ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut
russir l'enfant dont les lvres sont encore abreuves de
lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer  combattre et 
m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais
tuer; mon pe conduite sans art te prouvera par l'effort de mon
bras que le coeur est un matre en cette science non encore
tudie; et il suffira bien  mon ressentiment de mler ce
lait de mes lvres et ce sang de ta poitrine. Vives exclamations
de Peranzules, d'Arias, de Chimne, de don Digue brlant
d'impatience; car il parat que Rodrigue a port la main sur le
Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant
l'empcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. _Rodrigue_:
L'ombre de cette demeure est inviolable et ferme pour toi....
(_Chimne_: Quoi, Monsieur, contre mon pre!)--_Rodrigue_: Et
c'est pourquoi je ne te tue point prsentement.--(_Chimne_:
coute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de
mon pre!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton
orgueil de gant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en
en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine
occasion j'ai donn  ton pre un soufflet, je te donne _mille
coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!
Interruptions rapides des divers tmoins. _D. Digue_: Les longs
discours moussent l'pe. Quand le combat commence, il s'crie
encore: Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon
affront et ma fureur que je t'envoie[580]!

On passe en se battant dans la coulisse, d'o le Comte s'crie: Je
suis mort! Chimne a couru perdue aprs son pre. Mais une mle
remplit de nouveau le thtre; ce sont les gens du Comte runis pour
le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son
balcon, fait entendre sa voix, et arrte les assaillants. Rodrigue
s'arrte aussi en lui adressant des paroles de respect, potiques et
chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins
intimids refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le
combat, et se dispersent. O valiente Castellano! s'crie Urraque; et
ainsi finit la _premire journe_.

NOTES:

  [555] La seconde partie est un autre drame historique, tout 
  fait distinct, qui n'appartient plus prcisment  la _jeunesse_
  du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les
  Prouesses_ du Cid. Le thtre espagnol possde des _Mocedades de
  Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc.

  [556] On sait que les trois _Journes_ de ces drames sont de
  longs actes, non partags en scnes  notre manire.

  [557] Acte II, scne VIII, vers 706-708. Dans les premires
  ditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier
  vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le
  comte de Gormas.

  [558] Acte I, scne III, vers 177 et suivants.

  [559] Acte I, scne III, vers 225.

  [560] Plusieurs des plus anciennes ditions n'ont pas mme cette
  indication trop courte: DON DIGUE, _mettant l'pe  la main_ ou
  _Ils mettent l'pe  la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la
  note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton
  pe est  moi_.... et plus loin,  la fin de la scne, par ce
  vers (supprim  partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):

    Et mes yeux  ma main reprochent _ta dfaite_.

  On peut remarquer du reste que ce _duel_, qui n'est pas dans
  Castro, et t une impossibilit de plus pour Corneille, s'il et
  d avoir lieu _devant le Roi_.

  [561] Acte I, scne IV, vers 251 et suivants.

  [562] Acte I, scne III, vers 227 et 228.

  [563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:

    Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.

    (Acte I, scne III, vers 167.)


  [564] Acte I, scne IV.

  [565] Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_,
        Je le remets au tien pour venger et punir.

        (Acte I, scne V, vers 271 et 272.)

  [566] Voyez dans la premire section de l'_Appendice_, p. 200, la
  citation relative aux vers 262 et suivants.

  [567] Nous n'examinons ce pote que comparativement  Corneille,
  et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la
  tradition,  laquelle il obit tout en choisissant, a d lui
  causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces lgendes, tant de
  fois remanies, bien des tons divers, selon le caractre plus ou
  moins rude des sicles qui les ont traites successivement. Les
  dtails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient
  de faire dissonance et anachronisme avec des donnes plus
  anciennes et toujours accrdites. Un censeur _espagnol_ qui
  aurait critiqu  ce point de vue Guillem de Castro aurait eu
  gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions
  contraires font de Rodrigue l'_an_ ou le _plus jeune_ des trois
  frres. Si le pote Castro a eu de bonnes raisons pour faire de
  Rodrigue l'an, il faut convenir qu'il a rendu par l peu
  naturelle la conduite de don Digue qui s'adresse d'abord  deux
  adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas.
  Un examen attentif ferait voir qu'en se rsignant  cette faute,
  le pote l'a fort bien sentie.

  [568] Acte I, scne V, vers 286.

  [569] Acte I, scne IV, vers 260.

  [570] Acte I, scne V, vers 282.

  [571] Acte I, scne VI, vers 291.

  [572] Acte II, scne II, vers 406.

  [573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Digue, et de
  son parti; mais Corneille prfre le nom le plus sonore, et un
  moindre nombre de personnages.

  [574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18.

  [575] Acte II, scne I, vers 382.

  [576] _Que est all_, mots qui, dans la citation de Corneille
  (voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'tre un
  peu embarrassants pour le lecteur.

  [577] Plus motiv par la situation que dans Corneille.

  [578] Par la colre:

    Y que es sangre suya y mia
    la que yo tengo en los ojos,
    sabes?

  --Voir l'interprtation dtourne volontairement sans doute par
  Corneille, vers 401 et 402, le sang port aux yeux par la colre
  tenant  une locution tout espagnole.

  [579] C'est le vrai sens, plutt que la rplique: _Que m'importe_
  (vers 402)?

    Y el saberlo (acorta--razones) qu ha de importar?

  [580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulire
  rapidit d'expression si gote des Espagnols, qui resterait
  obscure si elle n'tait un peu paraphrase dans la traduction:

    Hijo, hijo, con mi voz
    te envio ardiendo mi afrenta.

SOMMAIRE DE LA DEUXIME JOURNE.

1 LE PALAIS DU ROI. _Chimne demande le chtiment de Rodrigue; don
Digue prend la dfense de son fils_.

2 L'APPARTEMENT DE CHIMNE, _o Rodrigue ose pntrer et se montrer 
Chimne, revenue du palais_.

3 UN LIEU DSERT, _prs de Burgos, o don Digue revoit secrtement
son fils, et lui confie une troupe des siens arme contre les Maures_.

4 UNE CAMPAGNE ET LE CHTEAU DE PLAISANCE _o l'Infante, le soir, au
balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de
tendres encouragements, reus avec une courtoisie dlicate par l'amant
de Chimne_.

5 LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, o la victoire du Cid sur
les Maures est mise autant qu'il est possible en action_.

6 LE PALAIS DU ROI, _ Burgos, o d'abord le jeune prince don Sanche
offre des traits singuliers de caractre, qui font prvoir son
histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait
prisonnier; Chimne alors reparat en deuil, demandant encore sa
vengeance dans les termes mmes de l'ancienne ballade. Le Roi la
congdie avec gards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_.

REMARQUES.

C'est ainsi que s'tend d'une manire illimite le champ et le
mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout  resserrer.
C'est la lutte du pome dramatique contre l'pope. Corneille veut se
conformer  des rgles qu'il croit tre celles de la raison et de
l'antiquit, mais qui en ralit, comme on l'a compris seulement de
nos jours, drivent purement et simplement de la prsence continuelle
du choeur sur la scne grecque.

_Scne Ire._ Des six tableaux de la deuxime journe, le 1er termine
le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le
troisime acte. Il faut bien convenir que notre pote, en se refusant
la grande reprsentation o tant de personnages sont en jeu, s'est
condamn  relier son action par un certain nombre de petites scnes
en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la
nouvelle de la dispute des deux pres et celle du combat n'arrivent
que successivement  Chimne et au Roi. Dans l'intervalle, Chimne,
alarme de la dispute, est faiblement console par l'Infante, trop
intresse, malgr son grand coeur,  la ruine des esprances de son
amie. Le Roi dissimule  peine en un beau langage l'embarras de son
autorit compromise. Un artifice manifeste fait intervenir ds lors le
personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement
plus tard quand on en aura besoin. Mme prcaution pour faire annoncer
par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles
dispositions de dfense. Les deux potes vont se rejoindre au
commencement de la _seconde journe_. L, le Roi dans son palais vient
 peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes
diffrentes Chimne et don Digue, l'une tenant  la main un mouchoir
tremp du sang de son pre, l'autre dcor des traces du mme sang
dont il a frott sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits
des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer
auprs de la victime: c'est  l'orpheline de rclamer vengeance aux
pieds du Roi, au pre veng de dfendre son fils. Voil une situation,
un trs-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient
incontestablement  l'loquence de Corneille; mais il est juste de
rapporter l'invention  Castro, car les romances n'offraient 
celui-ci que des dmarches isoles, ritres de la part de Chimne
auprs du Roi, avec les naves dolances propres  l'pope du moyen
ge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il
invente en une posie pre, sans ampleur quoique assez ampoule, la
dispute entre la vengeance invoque et la vengeance satisfaite. Ce que
Corneille a cit d'espagnol suffisait  sa loyaut; mais nous
cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter  ses
citations, comme l'ayant inspir, comme motif saisi par lui, et
librement trait, corrig hardiment.

    Je l'ai trouv sans vie. Excusez ma douleur,
    Sire, la voix me manque  ce rcit funeste;
    Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].

Cette douleur filiale manque chez Castro, o on la trouve absorbe
tout entire dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune
fille espagnole. Chimne a pourtant des larmes, que le pote franais
a pures, comme on va voir. Elle prsente le mouchoir sanglant: c'est
d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribi en
este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la
poussire_[582].... Ce mouchoir est le testament crit de son pre, et
elle dit au Roi en s'agenouillant: Ces lettres qui sont empreintes
dans mon me, je veux les exposer  tes yeux: elles attirent dans les
miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes
d'acier_:

    A tus ojos poner quiero
    letras que en mi alma estn,
    y en los mios como iman
    sacan lgrimas de acero.

La phrase suivante de Castro et assez bien comport une citation
textuelle de Corneille, car il n'a corrig que tard, en 1660,
l'imitation qu'il en avait faite.

    Immolez, non  moi, mais  votre couronne
    ...........................................
    _Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].

Sa premire leon, longtemps conserve, disait:

    Sacrifiez don Digue et _toute sa famille_,
    A vous,  votre peuple,  toute la Castille.

C'tait bien l'entranement du texte espagnol:

Et dt, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'puiser 
force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coter une tte[584].

    Y aunque el pecho se desangre
    en su misma fortaleza,
    costar tiene una cabeza
    cada gota de esta sangre.

Rien de plus beau que la rplique de _notre_ don Digue, notamment le
dbut: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas l
aussi de l'invention?... Le don Digue espagnol est tout  la joie
d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frotte de sang.
Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir
sa tte  la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et
sautillante de son rhythme troit ne sera jamais comparable 
l'ampleur des formes de Corneille. Si le pote valencien se plaignait
que son imitateur ne l'a cit que par petits lambeaux de phrase, il
faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent  tre cit d'une
manire plus complte. Cette fin est belle pourtant:

    Con mi cabeza cortada
    quede Ximena contenta,
    que mi sangre sin mi afrenta
    saldr limpia, y saldr honrada.

Corneille, qui s'est inspir de ce discours un peu au del des
citations donnes, termine plus loquemment par

    Mourant sans dshonneur, je mourrai sans regret[586].

Aprs ce grand effort, la scne et l'acte sont naturellement termins
par le Roi, qui ajourne sa dlibration, confie  don Sanche le soin
de reconduire Chimne, et veut s'assurer de don Digue ainsi que de
son fils.

    Don Digue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].

Ce vers est le rsum de toute une scne qui, dans le texte espagnol,
est la continuation de celle-ci, scne assez bien traite, mais dont
le caractre pisodique et familier n'entrait pas dans le plan de
Corneille. La bonne Infante amne au secours de don Digue son nouvel
lve, le prince don Sanche, d'un caractre ptulant et volontaire,
qui ne laisse pas arrter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en
tre lui-mme _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se spare,
Chimne exprimant en apart son tendre ressentiment contre Rodrigue,
et l'Infante s'apprtant  se rendre avec la Reine  une maison de
plaisance o nous devons la retrouver.

_Scne IIe._ La scne o Rodrigue se prsente  la suivante
Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi
plus naturel, comme prparation de ce qui va suivre. Seulement la
suivante n'avait pas besoin de dire au public, aprs qu'elle a fait
cacher Rodrigue:

    Peregrino fin promete
    ocasion tan peregrina.

Chimne rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules,
plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande
et obtient plus tt de rester seule, sans avoir  luder l'offre
intresse de l'pe de don Sanche pour la venger.

Mais rien ne nous parat plus dlicat que la comparaison des deux
scnes suivantes chez les deux potes. Comment faire bien voir dans
le texte tranger la lgret un peu molle des touches lorsqu'elles
sont justes, oppose  la vigueur des tons qui les reproduisent, et le
tour un peu frivole de ces subtilits de sentiment qui, dans
Corneille, s'lvent jusqu' une sorte de vrit passionne en
harmonie avec l'excs de la douleur et les perplexits d'une situation
si trange? Le pote mridional et son auditeur cherchent avant tout
dans cette trange situation et dans ces antithses un amusement
auquel se mle sans doute un peu de sympathie: le pote normand et son
spectateur veulent trouver en un tout autre temprament d'esprit
l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande dclamation
tragique et la prolonge avec force, l o l'autre s'est born  une
lgante srie de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, mme
quand ils sont assez touchants.

Dans cette confidence plore que fait  Elvire la Chimne du _Cid_
franois, il y a bien treize vers espagnols rapports comme traduits;
on peut y retrouver mme une certaine littralit, et c'est l
pourtant que la diffrence se fait le mieux sentir. Contentons-nous
d'une juste observation de la Beaumelle, en rponse  la plus fausse
remarque de Voltaire,  cet endroit:

    ELVIRE.

    .... Aprs tout, que pensez-vous donc faire?

    CHIMNE.

    Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
    Le poursuivre, le perdre, et mourir aprs lui[589].

Les vers espagnols, cits en partie par Corneille, mais intervertis
par lui  tort, sont ainsi disposs dans le texte:

ELVIRE.

    Pues como hars, no lo entiendo,
    estimando el matador
    y el muerto?--XIM. Tengo valor,
    _y habr de matar muriendo_[590].
      _Seguirle hasta vengarme_....

RODRIGO.

    Mejor es que mi amor firme,
        con rendirme,
    te d el gusto de matarme
    sin la pena del seguirme.

Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'aprs
Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait
l'trange remarque que voici: Ce vers excellent, dit-il, renferme
toute la pice, et rpond  toutes les critiques qu'on a faites sur le
caractre de Chimne. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol,
l'original contenait les vraies beauts qui firent la fortune du _Cid_
franais. Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue
ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensment que ce
vers:

    _Le poursuivre, le perdre, et mourir aprs lui,_

a un sens bien autrement nergique, et une ide _qui n'est pas_ dans
l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des
phrases faites qu'on rencontre  chaque page dans les potes
castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en
dsespr, combattre jusqu' la mort. Le vers qui prcde [_il fallait
dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu' ce que je sois venge_,
l'explique assez, et il y a loin de l au sublime _Mourir aprs lui_.

Le Rodrigue espagnol vient donc inopinment se jeter aux pieds de
Chimne; il ne songe pas, non plus que son imitateur franais,  ces
aveux de tendresse passionne qu'il vient d'entendre et dont il
pourrait encore se montrer heureux et transport. Chimne n'aura pas
non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par
surprise; mme oubli dans le franais, o elle a dit en termes plus
nergiques qu'elle l'_adore_[591].

Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de
Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire  Chimne ne
saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni
amener l'exclamation si mouvante:

    _Quoi? du sang de mon pre encor toute trempe_[592]!

et les subtilits qui s'accumulent durant quinze vers sur cette pe 
la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit:
admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scne.

_Rodrigue, se jetant  ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende
 toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de
m'immoler, en t'pargnant la peine de me poursuivre.--_Chimne_:
Qu'as-tu os? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce
coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel!
Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--coute-moi.--Je me meurs.--Je veux
seulement que tu entendes ce que j'ai  te dire, et que tu me rpondes
ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton pre le comte
Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux
blancs[594] de mon pre une main tmraire et coupable; et moi,
j'avais beau me voir par l dshonor, mon tendre espoir ainsi
renvers se dbattait avec tant de force que ton amour put faire
hsiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes
charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstine:

    Et vous l'emportiez, Madame,
          Dans mon me,
    S'il ne m'tait souvenu
    Que vous hariez infme
    Qui noble vous avait plu[595].

C'est avec cette pense, sans doute digne de toi, que je plongeai mon
fer sanglant dans le sein de ton pre. Ainsi j'ai recouvr mon
honneur; mais aussitt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que
tu n'appelles pas cruaut ce qui pour moi fut devoir imprieux, pour
que ma peine justifie  tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi,
pour que tu prennes ta vengeance ds que tu la desires. Saisis ce fer,
et si nous ne devons avoir  nous deux qu'un mme courage, une mme
conscience, accomplis avec rsolution la vengeance de ton pre, comme
j'ai fait pour le mien.

--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgr ma douleur,
en te chargeant de la vengeance de ton pre, tu t'es conduit en
chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si
telle est ma destine qu'il me faudra subir moi-mme le trpas que je
ne t'aurai pas donn. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te
voir paratre  mes yeux quand ta main et ton pe sont encore chaudes
de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser
que tu viens ici, trop assur de n'tre point ha de celle qui t'a
tant aim. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui
pensent que je t'adore, mon honneur sera justifi quand ils sauront
que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire
donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et
non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on
te voie. C'est bien assez de m'avoir t ma vie sans m'ter encore ma
renomme.

--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--coute: songe que
me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh
bien, cela mme est ce que je veux.--Tu me dsespres, cruelle! ainsi
tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchane.--Dis-moi
donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma
gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant
de ne rien pouvoir.--Ah! qui et dit, Chimne?...--Ah! Rodrigue, qui
l'et pens?...--Que c'en tait fait de ma flicit?...--Que mon
bonheur allait prir?... Mais,  ciel! je tremble qu'on ne te voie
sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi
 mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.

On peut donc, et ce n'est que justice, reconnatre une rectitude de
dveloppement, une prcision de dessin beaucoup plus marques ici que
dans Corneille.

    _Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!

C'est le premier hmistiche qui seul est traduit: et remarquez en
effet quelle plus grande place occupe dans la scne espagnole plus
courte, cette proccupation si convenable, cet effroi de la jeune
fille, et mme cette colre, d'tre force de s'entretenir en un tel
moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:

              Quatre mots seulement:
    Aprs, ne me rponds qu'avecque cette pe[598],

le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est
qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa matresse, et puis
recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'pe_ dont nous avons
parl, et plusieurs autres dtours, suspendent ou dnaturent un peu
cette inspiration tendre et nave. Cet incident s'achve sur les
justes instances de Chimne, soit que l'odieuse pe rentre dans le
fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A dfaut d'une note de
l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir  ces
_quatre mots_ qui ont t annonces plus haut,  ce motif qui a amen
Rodrigue et que Castro a si directement exprim?

    Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
    De finir par tes mains ma dplorable vie;
    Car enfin n'attends pas de mon affection
    Un lche repentir d'une bonne action.
    De la main de ton pre un coup irrparable
    Dshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].

Le dveloppement donn  la phrase rend l'unit de trait plus
difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charm ne
remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus
forces, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est
pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empchent
pas le lecteur attentif d'tre enlev par une merveilleuse loquence,
aprs avoir got la beaut simple et plus rduite du motif original.

La rponse de Chimne prsente les mmes qualits, les mmes dfauts
si l'on veut. On peut voir  quel point y est amplifi le _Como
caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour
l'acquit de son honneur, exprime dans l'espagnol en une forme plus
fminine. Continuons:

    Hlas! _ton intrt ici me dsespre_:
    Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon pre, etc.[601].

C'est l une ide touchante, exclusivement propre  Corneille, et
exprime en vers admirables, sauf encore la transition: _ton
intrt_.... trs-hasarde logiquement, car il ne s'agit gure dans
cette plainte que de _son_ intrt  elle-mme:

          .... j'aurois senti des charmes,
    Quand une main si chre et essuy mes larmes[602].

Puis, pour rentrer dans l'ide dominante d'une vengeance de mort 
obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:

    Car enfin n'attends pas de mon affection[603],

rpt littralement du discours prcdent de Rodrigue.

L'inconvnient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille
ressemble souvent  Euripide, sans l'imiter, parat mieux encore dans
la discussion suivante, o Rodrigue veut prouver que Chimne doit le
tuer, tandis que son amante veut luder cette preuve. L'espagnol
n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu
de telles scnes, sait quel est le privilge de notre Corneille,
d'tre rellement grand, mouvant et sublime,  travers toutes ses
exagrations d'emphase et de dialectique[604].

Dsormais nous ne trouverons plus les deux potes aussi prs l'un de
l'autre, si ce n'est dans une seule scne, qui suit immdiatement
celle-ci dans la _deuxime journe_, et qui terminera notre _troisime
acte_. Aussi, au del, nous contenterons-nous de parcourir la fable,
ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y
emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dnature
un bien plus grand nombre.

_Scne IIIe. Un lieu dsert, la nuit_ (_prs de Burgos_). Cet
endroit cart devait tre absolument indiqu aux spectateurs de
Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manire violer ouvertement
_la rgle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte mme de
Sville. Tout cela est mieux motiv dans l'espagnol. Il est naturel
que Rodrigue ait  se cacher aprs une telle affaire, que son pre
soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux
consquences. Une louable intention de varit a fait composer ce
monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendcasyllabes
 triples rimes croises, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce
mode, trait avec aisance et fermet, se rapproche sensiblement de la
grandeur du mode cornlien.

Corneille imite de prs le ton inquiet du vieux pre qui attend son
fils. Il aurait mme pu citer, en regard de ces vers:

    A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
    Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],

les vers de Castro:

    Voy abrazando sombras descompuesto
    entre la obscura noche que ha cerrado;

et en regard de celui-ci:

    Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],

    Si es muerto, herido,  preso? Ay, cielo santo!

Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied 
terre, et Rodrigue parat.

Ici nous devons une justice au pote espagnol. Chacun sait combien
sont vhments et nobles dans Corneille les transports de don Digue
embrassant son vengeur. Castro est cit sans doute au bas de la page
(voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est
d'une vigueur et d'une loquence qui mritent qu'elle soit transcrite
autrement que par fragments numrots:

      Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo
    entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo
    para en tus alabanzas empleallo.

      Como tardaste tanto?... pues de plomo
    te puso mi deseo.... y pues veniste
    no he de cansarte preguntando el como.

      Bravamente probaste! Bien lo hiciste!
    bien mis pasados brios imitaste,
    bien me pagaste el ser que me debiste!

      Toca las blancas canas que me honraste;
    llega la tierna boca  la mexilla
    donde la mancha de mi honor quitaste!

      Soberbia el alma  tu valor se humilla,
    come conservador de la nobleza
    que ha honrado tantos Reyes en Castilla.

    RODRIGO.

      Dame la mano, y alza la cabeza,
     quien como la causa se atribuya
    si hay en m algun valor y fortaleza.

    DON DIEGO.

      Con mas razon besra yo la tuya,
    pues si yo te d el ser naturalmente
    t me le has vuelto  pura fuerza suya[607].

On peut parler de l'loquence espagnole, surtout quand c'est un lan
vif et direct qui l'entrane; mais en pareil cas sa diction, qui n'est
pas tudie, dgnre facilement en ngligences et en tours vulgaires.
C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scne, d'un
trs-bel effet d'ailleurs.

Don Digue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:

      No dirn que la mano te ha servido
    Para vengar agravios solamente:
    Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido
      Digna satisfaccion de un caballero
    Servir al Rey  quien dex ofendido;

ce que Corneille et pu citer en partie, quand il dit:

    Ne borne pas ta gloire  venger un affront;
    Porte-la plus avant: force par ta vaillance
    Ce monarque au pardon[608]....

Don Digue a amen non loin du lieu o il s'entretient avec Rodrigue
cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), monts et arms en
guerre, runis par lui-mme pour honorer la disgrce de son fils exil
(Corneille, plac dans d'autres conditions et au milieu de moeurs
diffrentes, a d altrer un peu ces donnes). Tous veulent que
Rodrigue les commande:

    Que cada qual tu gusto solicita,
    C'est toi que veut pour chef leur gnreuse bande[609].

L'ennemi, les Mores de la frontire, vient d'envahir la vieille
Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire mme.
Chacun sait dj combien il en cote de frais d'invention et
d'anachronisme  Corneille pour sauver ses _units_ de temps et de
lieu en portant la scne  Sville, afin que le reflux du Guadalquivir
puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de
quelques heures.

Rodrigue, press d'aller rejoindre sa troupe, demande et reoit 
genoux la bndiction de son pre. L'omission par Corneille de cette
noble circonstance rsulte bien moins d'une diffrence de moeurs
nationales, que d'une diffrence entre les deux thtres: l'espagnol
sans cesse sanctifi par des dtails sacramentels, le franais oblig
de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait
regarder comme une profanation.

Mais  d'autres gards une invention propre  Corneille lui fournit
dans cette scne un motif d'intrt fort attachant, fort bien plac,
qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a
suppos l'amour pour Chimne, connu ds longtemps du pre de Rodrigue.
Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel;
mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de
son amour sacrifi, que le fils respectueux, quitte envers un devoir
si cruel, repousse, carte avec une amertume contenue la ptulante
allgresse de son pre.

_Scne IVe._ C'est d'abord la mlancolique Infante qui, rvant et
admirant la campagne, aperoit du balcon d'un chteau la troupe de
Rodrigue: lui-mme s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque,
sans oser lui dire qu'elle voudrait tre la dame de ses penses, bnit
son entreprise et ses exploits futurs. Un tour dlicat, galant et
chevaleresque, fait le mrite de cet pisode de mode castillane. Un
signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune
chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite  sa tragique
situation. Il dtourne adroitement le sens trop tendre des compliments
de cette royale amante ddaigne, que l'histoire lui attribue, et que
Corneille a introduite un peu pniblement sur la scne, comme on le
voit encore dans ses deux derniers actes.

_Scne Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more,
tranant aprs lui ses captifs et son butin, est arrt, vaincu, fait
prisonnier par Rodrigue, qui reoit son hommage, et se met  la
poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du
spectateur, moins la mle, que dcrit un berger poltron mont sur un
arbre. C'est ici le seul endroit, trs-court, o Castro ait fait usage
d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent pote abrge
volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses
personnages  cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire
descendre  pied sur la scne. On conoit la tentation offerte 
Corneille de traduire tout ce fracas en un grand rcit d'pope comme
celui du quatrime acte.

La _scne VIe_ nous ramne au palais du Roi  Burgos, mais non pas
d'abord au vritable fond de l'action. Castro tient  traiter
l'histoire plus au large,  nous faire connatre les dispositions
irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard
l'avnement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agit par des
pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don
Digue, son gouverneur, quand excit par le cliquetis des pes il
veut tuer son matre d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa
soeur  cause d'un pieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse.

Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succs de Rodrigue: il en
entend d'abord le rcit de la bouche du prince more; puis arrive le
vainqueur lui-mme, admis  recevoir les flicitations du Roi, de son
pre, du Prince et de l'Infante.

Corneille n'a que lgrement modifi cette situation, mais il en a
relev le caractre d'apparat par sa grande narration, dont les
beauts ne comportent ici aucun parallle.

Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en
les modifiant beaucoup.

Chimne vient en grand deuil, accompagne de ses cuyers, demander
justice au Roi. C'est dj la seconde dmarche qu'elle fait, et elle
la renouvelle encore dans la troisime journe. C'est trop sans doute
au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de rciter de vieux
romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs
semblerait un expdient grossier et troublerait toute illusion, est
sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les rminiscences du
spectateur. C'est ainsi que don Digue dcrit cette entre de Chimne
dans les termes du narrateur populaire; Chimne rcite de mme sa
plainte; de mme encore le Roi rcite en partie sa clmente rponse;
et enfin, contrairement  tous les romances, Rodrigue assiste  tout
cela sans avoir rien  dire, ou peu s'en faut. Seulement il relve la
fin des plaintes traditionnelles de Chimne: elle dit que son ennemi
est content tandis qu'elle est afflige, qu'_il rit_ tandis qu'elle
pleure.... Il s'crie: Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous
donnerois le sang de mes entrailles! Le Roi conclut (ici l'auteur
reparat), en exilant Rodrigue  la tte de ses troupes, et en
l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empcher ses
yeux de se tourner vers son hros. Urraque est un peu jalouse de cet
change de regards; le jeune prince veut que don Digue l'emmne 
l'arme  la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde
journe_.--Toutes ces enluminures faciles et naves, prodigues pour
glorifier le hros national, ne pouvaient convenir  l'art de
Corneille. C'est assez pour lui d'avoir  renouveler (de trop prs,
comme il en convient) une dmarche dj faite _la veille_ par Chimne,
tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.

Il suppose donc que la venue de Chimne est annonce au Roi, mais un
peu avant son entre; le Roi a ainsi le temps de congdier Rodrigue
honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire
que Chimne aime Rodrigue, il se propose de l'prouver, d'intelligence
avec don Digue. Or cet artifice et la scne qui s'ensuit, Corneille
l'a t prendre dans la _troisime journe_, au moment d'une nouvelle
plainte de Chimne, la troisime, chez Castro, que le pote franais a
confondue avec la seconde, sentant bien que c'est dj beaucoup de
deux en vingt-quatre heures.

NOTES:

  [581] Acte II, scne VIII, vers 668-670.

  [582] Acte II, scne VIII, vers 676.

  [583] _Ibidem_, vers 693-696.

  [584] Ici un faux sens est donn par l'intelligent traducteur la
  Beaumelle, d'aprs une dition fautive, qui devait tre aussi
  celle de Corneille: Et dt l'_tat_ perdre _ses plus prcieux
  appuis_.... Il lisait probablement, ainsi que Corneille: y
  aunque el _Reyno_....

  [585] Acte II, scne VIII, vers 697.

  [586] Acte II, scne VIII, vers 732.

  [587] _Ibidem_, vers 736.

  [588] Acte III, scne I.

  [589] Acte III, scne III, vers 846-848.

  [590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi
  priodiquement dans ce systme d'un couplet de _cinq_ vers, dont
  l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers
  commence ici  _Seguirle_. La rponse de Chimne est interrompue
  par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui
  demander la mort.

  [591] Acte III, scne IV, vers 972.

  [592] _Ibidem_, vers 858.

  [593] Texte difficile:

      Pasa el mismo corazon,
    que pienso que est en tu pecho

  [594] Le mot _canas_, cheveux blancs, tait noblement rendu par
  _vieillesse honorable_, dans cette leon des premires ditions:
  _De la main de ton pre_[594-a], etc., que Corneille a change, 
  regret sans doute,  partir de 1660.

    [594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et
    874.

  [595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient
  un essai fort puril, si elles n'taient destines  donner
  quelque ide du mtre employ dans cette scne, alternativement
  avec les quatrains rims.

  [596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthse
  est duc  la Beaumelle; le cri: Que vois-je? n'a sans elle
  aucun sens. Corneille n'a pas trouv cette indication de scne,
  ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il
  a aussi mis beaucoup de larmes dans cette sparation, qui _alors_
  en faisait tant couler, en cette premire jeunesse de nos
  motions thtrales. Les deux phrases entrecoupes qui prcdent
  n'ont tout leur sens qu'accompagnes de sanglots.

  [597] Acte III, scne IV, vers 852.

  [598] _Ibidem_, vers 856 et 857.

  [599] Acte III, scne IV, vers 869-874. La fin, depuis: De la
  main de ton pre, se lit dans les ditions de 1637  1656.
  L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplac 
  partir de 1660, se rattache enfin au texte cit par Corneille:
  malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithse
  des mots _dshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un
  habile critique (M. Gruzez, _Thtre choisi de Corneille_, p.
  59).

  [600] Acte III, scne IV, vers 879.

  [601] _Ibidem_, vers 917 et suivants.

  [602] _Ibidem_, vers 921 et 922.

  [603] _Ibidem_, vers 927 et 871.

  [604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94
  et 95), fait sur cette scne et sur la premire du cinquime
  acte, qui en est comme une variation, des rflexions candides et
  sages dont nous recommandons la lecture.

  [605] Acte III, scne V, vers 1013 et 1014.

  [606] _Ibidem_, vers 1020.

  [607] Je t'ai donn la vie par l'entremise de la nature: toi, tu
  me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main). Cela est
  beau, mais quel clat incomparable dans ces mots:

    Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire:
    Je t'ai donn la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!

    [607-a] Acte III, scne VI, vers 1053 et 1054.

  [608] Acte III, scne VI, vers 1092-1094.

  [609] _Ibidem_, vers 1086.

SOMMAIRE DE LA TROISIME JOURNE.

1 LE PALAIS,  BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mre depuis un an,
fait confidence  don Arias du dsir qu'elle aurait d'pouser le Cid;
mais elle reconnat en mme temps quel obstacle lui oppose la passion
toujours plus vive de son amie, et elle se rsigne  oublier la
sienne._

_Le Roi apprend  don Digue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment
fait un plerinage en Galice. On annonce Chimne demandant justice
pour la troisime fois, dmarche bien peu motive, puisque Rodrigue
subit encore l'exil prononc devant elle par le Roi dans la prcdente
journe. L-dessus, Arias dcouvre au Roi l'amour secret de Chimne,
et va prparer une ruse pour l'prouver._

_Chimne, introduite, rcite au Roi un second texte de romance d'un
effet plus bizarre encore que le prcdent, sur ses griefs contre
Rodrigue[610]; alors un domestique, charg de ce rle par Arias, vient
annoncer que le Cid a pri dans une embuscade: douleur que Chimne
laisse voir, mais qu'elle dsavoue aussitt qu'elle est dtrompe.
Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue  un combat singulier,
promettant d'pouser celui qui le tuera._

2 FORT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la
pit du soldat. Un lpreux demande assistance du fond d'un foss.
Rodrigue seul n'hsite pas  lui donner humblement des soins, et le
fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il
voit le lpreux transfigur: c'est saint Lazare qui le bnit, lui
prsage ses succs, et remonte au ciel._

3 PALAIS. _Il s'agit d'un diffrend entre la Castille et l'Aragon
pour la possession de Calahorra. Il pourrait tre dcid par un combat
singulier  livrer sur la frontire des deux tats contre le terrible
Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se prsenter. Le Cid, de
retour, parat devant le Roi en mme temps que l'Aragonais, dont il
accepte le dfi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour
obtenir Chimne._

4 MAISON DE CHIMNE. _Elle explique  Elvire la violence qu'elle
s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre o don
Martin lui fait part de ses arrogantes prtentions la met au
dsespoir._

5 PALAIS. _Le Roi est proccup de son testament qu'il veut faire. Il
a des enfants puns et des filles  pourvoir; le jeune infant don
Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant
d'emprunts  l'histoire, de souvenirs de faits rels trs-rpandus
dans la tradition, et rattachs plus tard  l'histoire du Cid_ (dans
la seconde partie des _Mocedades_).

_Chimne parat en habits de fte, avec une lettre venue d'Aragon,
dont elle affecte de se rjouir, et qui semble promettre que Rodrigue
succombera dans le combat; mais ce qui l'amne en ralit, c'est son
inquitude mme, dont elle convient  part pour le spectateur._

_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Digue par sa feinte assurance,
un dernier artifice assez puril va terminer ce jeu de magnanimit et
dompter enfin sa constance. Voici venir, dit un messager, un
chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tte _de Rodrigue, et qui
vient l'offrir  Chimne. Consternation gnrale. Chimne dsespre
confesse sans mnagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler.
Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour
chapper  un hymen odieux, quand soudain Rodrigue parat, vainqueur,
et offrant sa propre tte.... Lui-mme il explique l'quivoque qu'il a
cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimne de subir
la_ condition _du combat ainsi retourne, et le mariage sera clbr le
soir mme par l'vque de Palencia, environ trois ans aprs le dbut
de l'action._

REMARQUES.

Revenons  Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considrablement
son auteur, on voit qu'il l'a trs-bien compris. Il lui emprunte le
noble cong donn par le Roi  Rodrigue; il improvise en quelques mots
l'ide moins noble de l'preuve que le Roi va faire lui-mme. La
fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:

    Il est mort  nos yeux des coups qu'il a reus[611],

en place du rcit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai
toutefois que le rcit plus tendu d'un combat et d'une embuscade
donne le temps aux personnages prsents d'observer l'motion
croissante de Chimne. Le don Digue espagnol consent  jouer
l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient  part
qu'une telle fiction l'meut encore de douleur. Chimne, dans son
saisissement, prte  tomber en faiblesse, ne dit, en franais, que
ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque
aussi bref, et et pu tre cit:

    Muerto es Rodrigo? Rodrigo
    es muerto?... No puedo mas....
    Jesus mil veces!

Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la
gorge serre et le coeur oppress.

Ds qu'elle est rassure, nous voyons l'volution soudaine et le hardi
mensonge de la pudeur se produire de mme chez les deux potes, mais 
dire vrai, dans l'espagnol, avec une navet plus approprie  cette
trange inconsquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui
s'effraye et s'irrite d'avoir t ainsi joue et surprise. On voit
qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une
haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue:
pour prix de cette tte, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si
le champion n'est pas assez noble, la moiti de ses biens et sa
protection. Le Roi hsite un peu  consentir, et don Digue le dcide
en acceptant pour son fils le dfi propos[613].

Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent
ce pas plus difficile  Corneille, et qui imposent  Chimne
successivement deux requtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord
l'_chafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'dit de Richelieu, la
svre histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable
espagnole. Aprs la rponse quitable et modre du Roi, qui rend peu
probable l'application de l'_dit_, Chimne peut invoquer le droit du
moyen ge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste
par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste 
l'tat, et si ncessaire  son drame. Il semble faire parler Louis
XIII lui-mme:

    Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,
    Pour tmoigner  tous qu' regret je permets
    Un sanglant procd qui ne me plut jamais,
    De moi ni de ma cour il n'aura la prsence[614].

S'il mnage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille mnage
ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la dlicatesse
de Chimne. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de
tant insister sur la _flamme_ secrte de Chimne, et de dnaturer
jusqu' ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir:

    _Qui qu'il soit_ (le vainqueur), mme prix est acquis  sa peine:
    Je le veux de ma main prsenter  Chimne,
    Et que pour rcompense il reoive sa foi.
    --Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi!
    --Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
    Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_.
    Cesse de murmurer contre _un arrt si doux_:
    Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton poux[615].

Ainsi l'acte se termine, sans rplique de la part de la fire Chimne.
Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scne qui
ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.

Mais que ne fait-on pas pour un dnoment! C'est le moment pour le
pote franais de se soustraire  la fable absurde du dnoment
espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le
mariage. C'est  l'autorit royale  faire les frais d'un moyen de
force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de
deux vers espagnols qu'il cite; il les prend  la fin d'un passage de
romance qui fournit la rponse du Roi aux plaintes de la deuxime
journe. Mais il n'y a point de parit relle entre ces deux passages:

    Et ta flamme en secret rend grces  ton roi,
    Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].

          No haya mas, Ximena; baste;
          levantaos, no lloreis tanto:
          que ablandarn vuestras quejas
          antraas de acero y marmol.
          Que podr ser que algun dia
          troqueis en placer el llanto,
          _y si he guardado  Rodrigo
          quiz para vos le guardo_.

Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec
les traditions dont toutes les mmoires sont remplies,  savoir un
mariage _historique_, trs-postrieur  la querelle, et obtenu, selon
les variantes des divers ges, soit, en vertu du droit barbare, sur la
demande mme de la plaignante, soit par l'entremise bnvole du Roi,
par une lettre de sa main adresse  l'indiffrent guerrier.

N'est-il pas remarquable que la troisime journe de Castro se passe
tout entire sans ramener Rodrigue en prsence de Chimne, avant
l'expdient frivole et hasard de son dnoment? Ainsi disparat et se
dissipe le fond tragique et passionn que Corneille ne veut pas perdre
de vue. Il a senti que la grande scne des deux jeunes gens au
troisime acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prvaut
d'un lger changement survenu dans la situation pour renouveler une si
touchante rencontre au commencement du cinquime. Nous laissons donc,
comme en dehors de notre parallle, cette grande scne remplie de
beauts entirement neuves, termine par ce cri d'ternelle mmoire:
_Paraissez, Navarrois_[617]!...

Aprs une telle motion, le thtre, au temps de Corneille, devait
tre plein d'indulgence, de patience, peut-tre mme de sympathie pour
les scnes d'attente qui doivent fournir  Rodrigue le temps
strictement ncessaire  dsarmer don Sanche en champ clos. Il nous
faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un
monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous
n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du dsavantage de ces
personnages secondaires auxquels la dignit trop uniforme du ton
retire ce qu'ils pourraient avoir d'agrable, dans leur air naturel,
au second plan. Dans cette mesure, doa Urraca parat intressante
chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec
une rsignation qui n'est pas sans grce.

A son tour Chimne, assiste aussi de sa confidente, nous demande un
nouveau dlai ncessaire  la dure du combat, et il faut bien le
remplir par l'antithse dj trop prolonge de sentiments et
d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette
dialectique tranante et force, l'tude directe du coeur humain
aurait pu mieux occuper ces instants de pnible attente.

Voici enfin l'quivoque don Sanche avec son pe. Chimne, transporte
de colre, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se
faire attendre, le Roi, entour de sa cour, survient au milieu de son
illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire clater en vers immortels
l'aveu dsormais irrcusable de son amour. Don Sanche peut alors
expliquer qu'on lui a coup la parole[618]. A ce moment il est temps
de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tte une dernire
fois, mais de quel style incomparable! Voil ce que doit tre
l'achvement des motions tragiques, voil ce qui dtermine l'tat de
l'me dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne
voulons pas prendre cong de don Guillem de Castro d'une faon peu
courtoise, mais il est utile, pour apprcier la diffrence gnrique
des deux systmes de posie, de reproduire ici le dernier discours de
ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et factieux:

    REY.

    De tan mentirosas nuevas
    donde est quien fu el autor?

    RODRIGO.

    Antes fueron verdaderas:
    que si bien lo adviertes, yo
    no mand decir en ellas
    sino solo que venia
    a presentarle  Ximena
    la cabeza de Rodrigo,
    en tu estado, en tu presencia,
    de Aragon un caballero;
    y esto es, seor, cosa cierta,
    pues yo vengo de Aragon,
    y no vengo sin cabeza,
    y la de Martin Gonzalez
    est en mi lanza all fuera:
    y esta le presenta ahora
    en sus manos  Ximena.
    Y pues ella en sus pregones
    no dijo _viva_, ni _muerta_,
    ni _cortada_; pues le doy
    de Rodrigo la cabeza,
    ya me debe el ser mi esposa;
    mas si su rigor me niega
    este premio, con mi espada
    puede cortarla ella mesma.

    REY.

    Rodrigo tiene razon.
    Yo pronuncio la sentencia
    en su favor.

    XIMENA.

                Ay de m!
    Impdeme la vergenza, etc.

_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? o
est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles taient trs-vraies, au contraire.
Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon
un chevalier venait pour offrir en hommage  Chimne la tte de
Rodrigue devant vous et en prsence de votre cour. Or ce sont l
toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas
sans ma tte. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est l dehors au
bout de ma lance; mais celle-ci, je la prsente en ce moment 
Chimne. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait
ou vivante, ou morte, ou coupe. Puisque je lui porte la tte de
Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon pouse. Mais si sa rigueur me
refuse cette rcompense, avec mon pe elle peut la trancher
elle-mme.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa
faveur.--_Chimne_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.

    V.

NOTES:

  [610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent
  qu'elle tait enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue,
  l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'ge
  convenable pour faire cette dmarche devant le Roi.

  [611] Acte IV, scne V, vers 1340.

  [612] _Ibidem_, vers 1347.

  [613] Cette intervention de don Digue, s'empressant d'accepter
  au nom de son fils, est un dtail noble et fort bien adapt, qui
  s'offrait naturellement  l'imitation de Corneille. S'il l'a
  omis, on peut en entrevoir la raison dans la gne o le tenaient
  les considrations dont il va tre parl.

  [614] Acte IV, scne V, vers 1450-1453.

  [615] Acte IV, scne V, vers 1457-1464.

  [616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392.

  [617] Acte V, scne _I_, vers 1559 et suivants.

  [618] Un examen trop minutieux relverait dans les deux vers
  suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne
  comprend gure, mais qui est indispensable  cette adroite
  conduite de la scne:

    Mais _puisque mon devoir m'appelle auprs du Roi_,
    Va de notre combat l'entretenir (_Chimne_) pour moi[618-a].

    [618-a] Acte V, scne VI, vers 1751 et 1752.

NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE.

Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur
la traduction espagnole de notre _Cid_,  laquelle Voltaire a donn
plus de rputation qu'elle ne mrite, en se vantant de l'avoir
dcouverte comme un premier original _antrieur_  celui de Castro.

J. B. Diamante, l'un des potes attachs  la chapelle et au thtre
sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-mme, est
l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El
honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son pre.
On la trouve en tte d'un volume in-4, le onzime d'un recueil mal
fait et trs-mal imprim sous la seule garantie des libraires et des
censeurs, intitul: Choix de Comdies nouvelles.... _Comedias nuevas
escogidas de los mejores ingenios de Espaa._ Cette _onzime partie_
renferme, selon l'usage, douze comdies ayant pour auteurs, clbres
ou ignors, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello,
etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Ao_ 1658, et au bas: _En
Madrid_. Une rimpression, avec mmes approbations et privilge,
porte: _Ao_ 1659. Il est douteux que la pice de Diamante ait jamais
t publie autrement en Espagne au dix-septime sicle. M. Eug. Ochoa
l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro espaol_ (Paris,
Baudry, 1839, in-8), o elle peut se lire plus nettement imprime.

Le traducteur ne fait aucune mention du pote franais qui lui fournit
son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est
plutt parfaite indiffrence, suivant l'esprit de l'poque et du pays.
Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un
auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette
pice est accommode pour la scne espagnole. Tantt, et le plus
ordinairement, jusqu'au IVe acte, scne Ve de Corneille, il traduit
d'assez prs, suivant les penses, le dialogue et la distribution du
matre; tantt il s'carte et divague, subtilise et paraphrase, d'une
manire fort purile. Dans sa troisime journe, il semble, plus
scrupuleux que Corneille, s'arrter devant l'invention du duel avec
don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-l ce vague personnage.
Quel sera donc le nouveau dnoment? Une comdie que le Roi concerte
avec don Digue et Rodrigue. On fait croire  Chimne que sa demande
est accorde, que le Cid est condamn  mort. Cache dans sa prison,
elle entend ses plaintes simules, et quand les gardes viennent comme
pour l'emmener au supplice, elle arrache une pe et se charge de
dfendre son poux. L-dessus arrivent le Roi et toute la cour.

Jusqu' ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention,
si ce n'est pour intercaler  et l le caquet d'un valet _gracioso_
trs-froidement bouffon. Il mle aussi au dbut de l'action les
dmarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimne,
qui, dans une premire entrevue  laquelle Corneille n'avait point
song, lui refuse de se laisser peindre.

La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du
Valencien G. de Castro, qui est pourtant rest populaire en Espagne
jusqu' prsent. Ce qui est certain, c'est que Diamante parat n'avoir
pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en rveille le
souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que
celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il et t
tout simple de reprendre  sa source l'expression originelle: c'est ce
qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.

Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante,
par un mnagement de cour peut-tre, plus que de got. La scne est
naturellement rtablie  Burgos, et par suite le grand exploit de
Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contres historiques, seule
et tacite drogation aux units de Corneille. Mais quand le Cid
raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-mme rompu une
lance avec le chef ennemi Slim, plus de quarante vers d'une tonnante
recherche pour dcrire la fringante jument que montait ce prince
arabe. A dfaut d'autre indice de provenance, on peut reconnatre dans
cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de
Philippe IV, si ce n'est mme la royale main, dont tant de mauvais
vers sont rests confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il
tait arriv plus d'une fois au grand Richelieu.

Il est permis aussi de conjecturer, d'aprs les disparates heurtes du
fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut tre d'abord
quelque cahier de traduction command par une volont imposante, et
qu'ensuite le conseil suprme jugea indispensable d'gayer et
d'enjoliver  la mode castillane cette pauvre muse franaise dont on
faisait tant de bruit  Paris et dans les Pays-Bas espagnols.

C'tait quelque chose d'trange sans doute que le point de vue
_critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est
toujours  peu prs de mme quand on a la prtention de transporter
une littrature hors de son sol ou de son temps[620].

    V.

NOTES:

  [619] C'est exactement le double sens du grec homrique [Grec:
  timros], analogie demeure constante et bonne  noter dans
  l'histoire des ides humaines.

  [620] On voit que l'tude consciencieuse qui prcde conduit 
  des rsultats fort diffrents, sur plus d'un point, de ceux que
  d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle
  nous apprend, par exemple, qu'il y a une dition du _Cid_ de
  Diamante antrieure  celle de 1659. En outre, nous nous fions
  volontiers  l'autorit d'un examen attentif qui n'a trouv dans
  cette pice ni _beauts du premier ordre_, sauf la part de
  Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'aprs lui, ni
  emprunt direct fait  Castro. Enfin nous sommes tout dispos 
  croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a t un _des
  plus fconds_ et des plus _renomms_ potes dramatiques qu'ait
  produits l'Espagne dans la seconde moiti du dix-septime
  sicle. (_Note de l'diteur._)


III

AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANOISE[621].

    MESSIEURS,

Le soin o m'engage le desir que j'ai de satisfaire  vos curiosits
(m'ayant fait dcouvrir cette excellente et ravissante pice entre les
nouveaux ouvrages de nos crivains) m'a port dans le dessein de la
faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y
suis de plus senti provoqu par le peu d'exemplaires qui s'en est
trouv en ces pays, et qui sembloit tmoigner que la France ft
jalouse que cet oeuvre admirable tombt en la main des trangers. Sa
lecture a charm l'oreille des rois, de telle sorte que, mme dans les
grands soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait ritrer
plusieurs fois, tant ils l'ont estime digne de leur audience. Aussi
n'est-il point d'loge assez relev qui ne soit au-dessous de ses
beauts; et ce n'est rien dire d'gal  ses grces que d'assurer
qu'elles expriment toutes celles qui sont les plus rares en l'lgance
franoise, qu'elles reprsentent les traits les plus vifs et les plus
beaux dont on puisse se servir pour expliquer la gloire des grandes
actions d'une me parfaitement gnreuse, et bref que les lire et les
admirer sont presque une mme chose. Il faudroit imaginer d'autres
louanges que celles que l'on est accoutum de donner aux ouvrages les
plus accomplis, pour les attribuer  celui-ci; les conceptions en sont
si sublimes qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant
les efforts de la pense humaine; enfin son excellence est telle, que
vous la comprendrez mieux en la lisant, que je ne vous la puis
dcrire. Je n'y attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a
point fait et que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de
douceur et de plaisir par la diversit de ses incidents inesprs, que
si elle toit prcde par une connoissance confuse du sujet telle que
donneroit un argument qui ne seroit qu'un abrg du contenu de toute
la pice. Recevez-la, s'il vous plat, et si elle vous apporte autant
de satisfaction que j'emploie de zle  vous l'offrir, elle y trouvera
une rcompense assez convenable  ses mrites.

    J. P.

NOTES:

  [621] Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur
  l'accueil qui fut fait au _Cid_  l'tranger, figure en tte du
  rare volume qui a pour titre: _Le Cid_, tragi-comdie nouvelle,
  par le sieur Corneille. _A Leyden_, _chez Guillaume Chrestien_,
  1638, in-12.




    HORACE

    TRAGDIE

    1640




NOTICE.


Bien peu de personnes, mme des plus lettres, souponnent l'existence
de tragdies antrieures  celle de Corneille sur le combat des
Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont
un instant attir l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent
qu'au chef-d'oeuvre dont elles ont t suivies.

L'_Orazia_ qui donne son nom  la pice que l'Artin a faite sur ce
sujet et qui a t imprime pour la premire fois  Venise en 1546,
n'est autre que la soeur d'Horace. Cette tragdie a t curieusement
compare  l'_Horace_ de Corneille, en Italie par Napoli
Signorelli[622], et en France par Ginguen[623]; mais ce parallle, au
lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu' constater
entre les deux oeuvres de notables diffrences.

La plus ancienne tragdie franaise d'_Horace_ se trouve, avec un
_Diocltian_, dont le vritable sujet est le martyre de saint
Sbastien, dans un volume in-12, publi  Paris, chez David le Clerc,
en 1596, sous ce titre: _Les Posies de Pierre de Laudun
d'Aigaliers_, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et
acrostiches. OEuvre autant docte et plein de moralit que les matieres
y traictes sont doctes et recreatives.

Celle des deux tragdies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici,
est intitule simplement, en tte de la page 36: _Horace_, tragdie;
mais  la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: Tragdie
d'_Horace trigemine_. La ddicace est adresse  trs-haut et
puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse. Dans l'argument
qui figure en tte de la pice, Laudun ne fait gure qu'analyser le
morceau de Tite Live que Corneille a plac au devant de la sienne et
que nous reproduisons plus loin[624]; mais aprs qu'Horace appel en
justice comme _sorricide_, a t renvoy absous, on trouve le
dnoment fort inattendu que voici: Metius Suffetius, qui avoit voulu
faire trahison au roi Tullius[625]  la suasion des citoyens d'Albe,
fut par le roi Tullius condamn d'tre tir  quatre chevaux, dont
l'excution s'ensuivit; aprs, ce roi Tullius ayant rgn trente-deux
ans, fut inopinment foudroy avec ses domestiques, qui est la clture
de la catastrophe de la tragdie; et pour te donner tmoignage de mon
dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long,
je t'envoie s auteurs suivants, desquels je me suis servi  composer
cette tragdie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te
tromper et moi aussi  la version franaise d'iceux. Plinius
Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomus, Chronica
Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus. La
tardive punition de Tullus est annonce dans la pice par ce jeu de
scne: Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme. Le dialogue
monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus trange encore:

    , , tue, tue, tue.--, , , tue, tue, pif, paf.

Si incomplte que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces
extraits, en voil plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a
rien puis  une pareille source.

Enfin le troisime _Horace_ antrieur  celui de Corneille, _el
Honrado hermano_, _tragi-comedia famosa_, a t publi par Lope de
Vga, g de soixante ans, dans le dix-huitime volume de son thtre,
qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les ddicaces, des
ouvrages reprsents longtemps auparavant. Le sujet de cette pice se
dtache  peine sur un canevas d'aventures bizarres. Nous ne sommes
occups, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il
en a donne[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de
femmes dguises en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les
yeux mmes du pre, toutes scnes de comdie. Pourquoi les personnages
qui figurent dans ces scnes de comdie s'appellent-ils les Horaces et
les Curiaces? Je n'en sais rien en vrit. Ils pourraient aussi bien
s'appeler don Gusman, don Pdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait
rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela. Nanmoins, bien
qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le
caractre romain, Lope ramasse dans Tite Live divers dtails matriels
qui servent plutt  la bigarrure qu' la vrit du tableau. Tels sont
l'_interregnum_, ce rgime bizarre qui en attendant une lection
dfinitive donnait la royaut  une suite de snateurs, souverains
chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines,
consquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de
Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de
Metius entre les deux armes pour proposer le combat des six; l'appel
au peuple conseill par Tullus aprs la condamnation d'Horace; enfin
sa dfense par son pre, faible imitation du magnifique thme oratoire
fourni par l'historien. Ce n'tait pas la peine d'exposer sur la scne
le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la
poursuite ingale des champions blesss, la fuite simule de l'Horace
survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une
jactance de matamore. Le dnoment de cette _tragi-comdie_ exigeait
un mariage  l'espagnole, qui s'entremle  la scne du forum sans en
abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de
snateur, qu'il prtend toutefois avoir respecte. Le pre exige qu'il
l'pouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce
temps Horace est absous par une acclamation populaire.

A coup sr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire
supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pice de
Lope de Vga ne prsente avec la tragdie de notre pote d'autres
ressemblances que celles qui naissent de la communaut d'un sujet
populaire et classique en tout pays. La scne o Julie, la Camille de
Corneille, se trouve en face de son frre victorieux, est tout
indique par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la
sorte: Je ne viens pas avec allgresse clbrer ce jour, si ce n'est
par mes pleurs[627], cette pense, qui n'est pas dans Tite Live,
rappelle aussitt ces vers:

    Et rends ce que tu dois  l'heur de ma victoire.
    --Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628];

mais c'est l une ide fort naturelle, et cette similitude passagre
est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas
eu de lui-mme la pense d'crire une tragdie d'_Horace_, c'est
probablement l'ouvrage de Lope, plutt que tout autre, qui la lui a
suggre, car  cette poque il tait naturel qu'il interroget le
thtre espagnol avec une curiosit que ne pouvaient exciter en lui au
mme degr de froides amplifications composes ailleurs pour la
lecture plutt que pour la scne.

Du reste, de quelque manire qu'il ait t amen  traiter ce sujet
d'_Horace_, il est certain que cette ide s'est prsente  son esprit
peu de temps aprs le succs du _Cid_. Nous n'essayerons pas de le
prouver,  l'aide d'une lettre crite de Rouen, et date du 14 juillet
1637, o Corneille dit  Rotrou: M. Jourdy m'a cont les plus belles
choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous
voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai
avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle
pice qui est loin d'tre finie. Ce n'est pas l un tmoignage
suffisant  nos yeux, car nous aurons plus tard  prsenter contre
l'authenticit de ce document des objections srieuses; mais notre
opinion se fonde sur la _Lettre du dsintress au sieur Mairet_,
publie vers la mme poque, et rimprime par nous  la suite du
_Cid_. L, en effet, il est question de la pice que prpare
Corneille, et le dfenseur du pote dit  ses adversaires: Si par de
petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous
dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace
d'une furieuse tempte pour cet hiver[630]. Cette pice ainsi promise
pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout  l'heure,
qu'au commencement de 1640.

Cependant la dispute du _Cid_ avait t close officiellement le 5
octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait crite  Mairet sur
l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la ncessit de la lutte,
mais seulement le dcouragement profond qu'elle avait caus 
Corneille, qui l'empcha pendant plus de deux annes de rien donner au
thtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre
crite par Chapelain  Balzac, le 15 janvier 1639[632]: Corneille est
ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un claircissement
sur le livre de l'Acadmie pour ou plutt contre _le Cid_, m'accusant,
et non sans raison, d'en tre le principal auteur. Il ne fait plus
rien, et Scudry a du moins gagn cela, en le querellant, qu'il l'a
rebut du mtier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu,
rchauff et encourag  se venger, et de Scudry et de sa
protectrice, en faisant quelque nouveau _Cid_ qui attire encore les
suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui
fait la beaut; mais il n'y a pas moyen de l'y rsoudre; et il ne
parle plus que de rgles et que des choses qu'il et pu rpondre aux
acadmiciens, s'il n'et point craint de choquer les puissances,
mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne
s'accommode pas  ses imaginations.

Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la premire
reprsentation d'_Horace_ comme d'un fait tout rcent, et en fixe par
consquent la date d'une manire fort approximative: Pour le combat
des _Horaces_, dit-il, ce ne sera pas sitt que vous le verrez, pource
qu'il n'a encore t reprsent qu'une fois devant Son minence, et
que, devant que d'tre publi, il faut qu'il serve six mois de
gagne-pain aux comdiens. Telles sont les conventions des potes
mercenaires, et tel est le destin des pices vnales; mais vous le
verrez assez  temps[633].

Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des
accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait
conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en
retardant l'impression. L'usage observ de tout temps entre tous les
comdiens franois, toit de n'entreprendre point de jouer, au
prjudice d'une troupe, les pices dont elle toit en possession, et
qu'elle avoit mises au thtre,  ses frais particuliers, pour en
retirer les premiers avantages, jusqu' ce qu'elles fussent rendues
publiques par l'impression[634].

Chapelain, par malheur, ne donne pas de dtails  Balzac sur les
premires reprsentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargs
des principaux rles. Nous trouvons bien dans l'dition de M. Lefvre
les indications suivantes: LE VIEIL HORACE, _Baron pre_; HORACE,
_Montfleury_; CURIACE, _Bellerose_; SABINE, _Mlle de Villiers_;
CAMILLE, _Mlle Beaupr_; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent
sur aucun document srieux.

Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a jou d'original dans
_Horace_, mais sa seule autorit est un passage de Chapuzeau que nous
avons eu occasion de citer dans la _Notice_ du _Cid_[635], et qui ne
se prte nullement aux consquences qu'on en veut tirer.

Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.

Bien plus, aucun tmoignage remontant  l'poque mme des premires
reprsentations ne nous apprend o _Horace_ a t jou d'abord.
Seulement, comme nous savons d'une part que _Cinna_ fut donn 
l'htel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frapp d'apoplexie
peu de temps aprs la premire reprsentation du _Cid_ au Marais, et
que cette troupe se trouvait alors fort dmembre[636], il est
vraisemblable que Corneille, au moment de faire reprsenter _Horace_,
abandonna le thtre du Marais pour celui de l'htel de Bourgogne, o
plusieurs de ses interprtes habituels taient venus s'tablir. Les
tmoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de
notre pote sur les reprsentations d'_Horace_ se rapportent tous 
l'htel de Bourgogne. Le premier est un passage de _la Pratique du
Thtre_, de l'abb d'Aubignac, qu'il importe de rapporter
textuellement, car il n'est pas fort clair et se prte  diverses
interprtations; il se trouve au septime chapitre, intitul:
_Du mlange de la reprsentation avec la vrit de l'action
thtrale_[637]. Que Floridor ou Beauchasteau (_deux acteurs de
l'htel de Bourgogne_) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de
Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vtus....
toutes ces choses sont,  mon avis, et dpendent de la reprsentation.

Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mmes, ne
doivent tre considrs que comme reprsentants, et cet Horace et ce
Cinna qu'ils reprsentent, doivent tre considrs  l'gard du pome
comme vritables personnages....

On n'approuveroit pas que Floridor, en reprsentant Cinna, s'avist
de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que
les comdiens auroient fait en d'autres pices....

On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrass,
qu'au moment o d'Aubignac crivait, c'est--dire vers 1657, Floridor
jouait les rles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant
l'expression aujourd'hui reue au thtre, et que Beauchteau tait du
nombre des comdiens qui se contentent des seconds rles, ou qui ont
l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].

Il faut maintenant venir jusqu' _l'Impromptu de Versailles_,
c'est--dire jusqu' 1663, pour trouver de nouveaux dtails sur les
reprsentations d'_Horace_  l'htel de Bourgogne. Molire suppose
qu'un pote demande  une troupe qu'il veut juger, de lui rciter une
scne d'amant et d'amante: L-dessus une comdienne et un comdien
auroient fait une scne ensemble, qui est celle de Camille et de
Curiace:

    Iras-tu, ma chre me, et ce funeste honneur
    Te plat-il aux dpens de tout notre bonheur?
    --Hlas! je vois trop bien, etc.[639].

....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le pote aussitt:
Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il
faut rciter cela (il imite Mlle de Beauchteau, comdienne de l'htel
de Bourgogne):

    Iras-tu, ma chre me, etc.
    --Non, je te connois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionn? Admirez ce visage
riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.

Dans l'dition de 1660, Corneille remplaa: Iras-tu, ma chre me?
qui avait vieilli, par: Iras-tu, Curiace? Cela et t sans doute
indiffrent  la Beauchteau; mais Mlle Clairon, qui tait en droit
d'avoir ses prfrences, n'hsita pas  rtablir ma chre me, qui
en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire
l'expression d'une tendresse profonde au cri d'pouvante que laisse
chapper Camille.

Si, dans l'histoire des reprsentations de la tragdie d'_Horace_,
nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il et
fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent
reproduite, mais presque toujours dfigure. Peut-tre  cause de
cela, y aura-t-il quelque nouveaut  la donner ici telle que la
raconte l'abb Nadal[640]. Dans ses _Observations sur la tragdie
ancienne et moderne_, cet exact ami des rgles, aprs avoir regrett
vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scne,
continue en ces termes: La demoiselle Duclos, une de nos plus
clbres comdiennes, autant par les grces de sa personne que par la
beaut de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rle de
Camille, et lorsqu'aprs ses imprcations contre Rome victorieuse et
contre ce qu'elle se devoit  elle-mme aussi bien qu' sa patrie,
elle sortoit du thtre avec une sorte de prcipitation, elle fut
assez embarrasse dans la queue tranante de sa robe pour ne pouvoir
s'empcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit  la
fureur d'Horace outr de tous les propos injurieux de sa soeur, ta
son chapeau d'une main et lui prsenta l'autre pour la relever, et
pour la conduire avec une grce affecte dans la coulisse, o ayant
remis son chapeau, et mme enfonc, puis tir son pe, il parut la
tuer avec brutalit. Baron certainement n'et pas fait la mme chose
que Beaubourg; il et profit de l'occasion en grand comdien qui
jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'et pas
manqu de la tuer dans sa chute mme; la singularit de l'incident et
aux yeux des spectateurs corrig peut-tre l'atrocit de l'action, et
la faute mme du pote.

Dans les cours de dclamation, les imprcations de Camille, pour nous
servir du terme consacr, sont considres  bon droit comme une
preuve dcisive pour les jeunes tragdiennes; c'est peut-tre, en
effet, le morceau de notre rpertoire classique o l'inexprience
choque le moins, et o les grandes qualits dramatiques ressortent le
mieux; aussi Camille est-il le rle de prdilection de la plupart des
dbutantes[641].

Chapelain ne s'tait pas tromp en crivant, le 9 mars 1640,  Balzac,
que ce ne serait pas de sitt qu'il verrait l'_Horace_: l'achev
d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgr ce retard, il courut
un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et
un nouveau jugement sur cette pice. A ce sujet Corneille, faisant
une allusion spirituelle, mais en mme temps grave et ferme,  la
perscution suscite contre _le Cid_ par le Cardinal et une autre
personne de grande qualit dont nous avons dj vainement cherch 
dcouvrir le nom[644], crivit  un de ses amis ces mots si souvent
cits: Horace fut condamn par les duumvirs, mais il fut absous par
le peuple.

Corneille avait invit Chapelain, l'abb d'Aubignac et plusieurs
autres beaux esprits  entendre la lecture d'_Horace_. C'est
d'Aubignac qui nous l'apprend: M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de
se plaindre de moi, si j'use de cette libert publique; je n'ai point
de commerce avec lui, et j'aurois peine  reconnotre son visage, ne
l'ayant jamais vu que deux fois: la premire, quand, aprs son
_Horace_, il me vint prier d'assister  la lecture qu'il en devoit
faire chez feu M. de Boisrobert, en la prsence de MM. Chapelain,
Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre
l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, aprs son _OEdipe_, il
me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que
j'avois dit de lui dans ma _Pratique_, o il ne trouvoit rien 
condamner que l'excs de ses louanges[645].

L'anecdote suivante, extraite du _Menagiana_[646], se rapporte sans
doute  cette lecture d'_Horace_: M. Corneille reprochoit un jour 
M. de Boisrobert qu'il avoit mal parl d'une de ses pices, tant sur
le thtre. Comment pourrois-je avoir mal parl de vos vers sur le
thtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvs admirables dans
le temps que vous les barbouilliez en ma prsence? Il vouloit dire
par l que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui toient d'ailleurs
trs-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs
acteurs du monde[647]. Si Boisrobert ne donna, pendant la runion,
que des loges  la pice, les autres auditeurs prsentrent, au
contraire, de nombreuses et opinitres critiques, dont Corneille,
malgr ses promesses, ne tint jamais aucun compte, mme au moment
dcisif de l'impression. On trouve dans une lettre adresse par
Chapelain  Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons dj eu
occasion de reproduire la premire partie[648], de curieux dtails sur
ce point. Les potes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les
choses comme il faut jamais. Cettui-ci, aprs cette harangue, m'en fit
une autre bourrue. Ds l'anne passe, je lui dis qu'il falloit
changer son cinquime acte des _Horaces_, et lui dis par le menu
comment;  quoi il avoit rsist toujours depuis, quoique tout le
monde lui crit que sa fin toit brutale et froide, et qu'il en devoit
passer par mon avis. Enfin, de lui-mme, il me vint dire qu'il se
rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait
toit pource qu'en matire d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les
lui donnt par envie et pour dtruire ce qu'il avoit bien fait. Vous
rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous tes
comme moi, qui me contente de connotre les sottises sans m'en
mouvoir ni fcher....

L'abb d'Aubignac avait aussi conseill  Corneille de modifier la
fin de sa pice; il dit dans sa _Pratique du thtre_[649]: La mort
de Camille par la main d'Horace, son frre, n'a pas t approuve au
thtre, bien que ce soit une aventure vritable, et j'avois t
d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la
biensance de la scne, que cette fille dsespre, voyant son frre
l'pe  la main, se ft prcipite dessus: ainsi elle ft morte de la
main d'Horace, et lui et t digne de compassion comme un malheureux
innocent; l'histoire et le thtre auroient t d'accord.

Corneille, dans son _Examen_, publi trois ans aprs l'ouvrage de
d'Aubignac, tablit trs-bien que cet expdient, contraire 
l'histoire, serait en mme temps fort loign de la vraisemblance, et
qu'Horace ne laisserait pas d'tre criminel pour avoir tir l'pe
contre Camille, puisqu'il n'y a point de troisime personne sur le
thtre  qui il pt adresser le coup qu'elle recevroit[650].

La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valre est
assurment mieux fonde, mais elle se termine par une objection fort
maladroite: Dans _Horace_, dit-il, le discours ml de douleur et
d'indignation que Valre fait dans le cinquime acte s'est trouv
froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pice, il
n'avoit point paru touch d'un si grand amour pour Camille, ni si
empress pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent
mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire aprs sa
mort.... Selon l'humeur des Franois, il faut que Valre cherche une
plus noble voie pour venger sa matresse, et nous souffririons plus
volontiers qu'il tranglt Horace que de lui faire un procs. Un coup
de fureur seroit plus conforme  la gnrosit de notre noblesse,
qu'une action de chicane qui tient un peu de la lchet, et que nous
hassons[651].

Corneille relve ces critiques une  une, sans nommer d'Aubignac, sans
mme faire aucune allusion  un ouvrage imprim: Quelques-uns,
dit-il, ne veulent pas que Valre y soit un digne accusateur
d'Horace; et il continue de la sorte, comme s'il rpondait  de
simples bruits,  des observations recueillies dans le public; puis
il termine son examen en rappelant de la manire la plus piquante 
son adversaire la ncessit de se conformer  la vrit historique, si
mal observe de son temps: S'il ne prend pas le procd de France, il
faut considrer qu'il est Romain, et dans Rome, o il n'auroit pu
entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime
d'tat; et que j'en aurois fait un de thtre, si j'avois habill un
Romain  la franoise.

NOTES:

  [622] _Storia critica de' teatri_, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo
  III, p. 121-126.

  [623] _Histoire littraire d'Italie_, IIe partie, chapitre XXI,
  2e dition, tome VI, p. 128-143.

  [624] Voyez ci-aprs, p. 262-272.

  [625] Il y a _Tullius_, au lieu de _Tullus_, dans le texte de
  Laudun.

  [626] _Journal des dbats_ du 9 juin 1852.

  [627] _No vengo con alegria
         celebrar este dia,
        sino con mi llanto triste._

  [628] Acte IV, scne V, vers 1256 et 1257.

  [629] Nous nous plaisons  rappeler que M. Viguier a bien voulu
  relire  notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont
  trait les mmes sujets que Corneille; c'est  lui que nous
  devons la plupart des considrations qui prcdent.

  [630] Voyez ci-dessus, p. 63.

  [631] Voyez ci-dessus, p. 42 et 43.

  [632] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant  M.
  Sainte-Beuve, cit par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
  des ouvrages de P. Corneille_, 2e dition, p. 94.

  [633] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant  M.
  Sainte-Beuve, cit par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
  des ouvrages de P. Corneille_, p. 95.

  [634] _Histoire du Thtre franois_, tome IX, p. 105.

  [635] Voyez ci-dessus, p. 13 et la note 23.

  [636] Voyez ci-dessus, p. 13, et tome I, p. 258.

  [637] Pages 51-53.

  [638] _Thtre franois_, par Chapuzeau, p. 93.

  [639] Voyez plus loin, p. 305, les vers 533 et suivants, et la
  note 730.

  [640] _OEuvres mles_, 1738, tome II, p. 163 et 164.

  [641] Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot en
  dcembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le 14 mars
  1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier dbut
  le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois
  francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. 331, note 782, la manire
  dont elle interprtait un passage de ce rle. Enfin c'est encore
  dans le rle de Camille que Mlle Karoly a dbut  l'Odon le 7
  septembre 1860.

  [642] Voici la description bibliographique de la premire
  dition: HORACE, TRAGEDIE. _A Paris_, _chez Augustin Courb_....
  M.DC.XXXXI, _auec priuilege du Roy_, in-4 de 5 feuillets et 103
  pages, avec un frontispice de le Brun, grav par Daret,
  reprsentant la fin du combat. En haut se trouve un cartouche
  dans lequel on lit: _Horace tragedie_. A l'entour est une
  banderole portant: _Nec ferme res antiqua alia est nobilior_.
  Titus Livius, l. Io (voyez ci-aprs, p. 265). Il y a eu, sous la
  mme date et chez le mme libraire, une dition de format in-12.

  [643] _Relation contenant l'histoire de l'Acadmie franoise_,
  1653, p. 218.

  [644] Voyez ci-dessus, p. 25 et 41.

  [645] _Troisime dissertation concernant le pome dramatique, en
  forme de remarques sur la tragdie de M. Corneille, intitule
  l_'OEdipe.... _par l'abb d'Aubignac_, rimprime dans le
  _Recueil de dissertations_.... par l'abb Granet, tome II, p. 8
  et 9.

  [646] Tome II, p. 162.

  [647] Parfois Corneille, mieux avis, faisait lire ses ouvrages
  avant le jour de la premire reprsentation, par quelque grand
  comdien. Tallemant des Raux nous fait assister  une assemble
  de ce genre chez Gdon Tallemant le matre des requtes; mais,
  par malheur, il ne nous apprend pas de quelle pice il est
  question: Il (_G. Tallemant_) vouloit faire l'habile homme et ne
  savoit rien. Une fois que Floridor, qui est son compre, lui vint
  lire, pour faire sa cour, une pice de Corneille qu'on n'avoit
  point encore joue, Mlle de Scudry, Mlle Robilleau, Sablire,
  moi et bien d'autres gens tions l; nous nous tenions les cts
  de rire de le voir dcider et faire les plus saugrenus jugements
  du monde; il n'y eut que lui  parler: vous eussiez dit qu'il
  ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province,
  comme il fit ensuite. (Tome VI, p. 250.)

  [648] Voyez ci-dessus, p. 47 et 48.

  [649] Page 82.

  [650] Voyez plus loin, p. 274.

  [651] _Pratique du thtre_, p. 433 et 436.




A MONSEIGNEUR

LE CARDINAL DE RICHELIEU[652].


    MONSEIGNEUR,

  Je n'aurois jamais eu la tmrit de prsenter  VOTRE MINENCE ce
  mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considr qu'aprs tant
  de bienfaits que j'ai reus d'elle, le silence o mon respect m'a
  retenu jusqu' prsent passeroit pour ingratitude, et que quelque
  juste dfiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus
  de confiance en votre bont. C'est d'elle que je tiens tout ce que
  je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute
  reconnoissance, je vous fais un prsent si peu digne de vous, et
  si peu proportionn  ce que je vous dois. Mais, dans cette
  confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui crivent, j'ai cet
  avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon
  choix, et que ce gnreux Romain, que je mets aux pieds de V. .,
  et pu parotre devant elle avec moins de honte, si les forces de
  l'artisan eussent rpondu  la dignit de la matire. J'en ai pour
  garant l'auteur dont je l'ai tire, qui commence  dcrire cette
  fameuse histoire par ce glorieux loge, qu'il n'y a presque
  aucune chose plus noble dans toute l'antiquit[653]. Je voudrois
  que ce qu'il a dit de l'action se pt dire de la peinture que j'en
  ai faite, non pour en tirer plus de vanit, mais seulement[654]
  pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous tre
  offert. Le sujet toit capable de plus de grces, s'il et t
  trait d'une main plus savante; mais du moins il a reu de la
  mienne toutes celles qu'elle toit capable de lui donner, et qu'on
  pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui
  n'tant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V.
  ., n'a pas les mmes lumires  se conduire qu'ont celles qui en
  sont continuellement claires. Et certes, MONSEIGNEUR, ce
  changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai
  l'honneur d'tre  V. .[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet
  des grandes ides qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir
  que je lui rende mes devoirs? et  quoi peut-on attribuer ce qui
  s'y mle de mauvais, qu'aux teintures grossires que je reprends
  quand je demeure abandonn  ma propre foiblesse? Il faut,
  MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au thtre
  publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations
  trs-signales: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre,
  de nous en avoir facilit les connoissanccs. Vous avez ennobli le
  but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous
  prescrivent nos matres, et dont les deux plus honntes gens de
  leur sicle, Scipion et Llie, ont autrefois protest de se
  contenter[657], vous nous avez donn celui de vous plaire et de
  vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service 
  l'tat, puisque contribuant  vos divertissements, nous
  contribuons  l'entretien d'une sant qui lui est si prcieuse et
  si ncessaire. Vous nous en avez facilit les connoissances,
  puisque nous n'avons plus besoin d'autre tude pour les acqurir
  que d'attacher nos yeux sur V. ., quand elle honore de sa
  prsence et de son attention le rcit de nos pomes. C'est l que
  lisant sur son visage ce qui lui plat et ce qui ne lui plat pas,
  nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce
  qui est mauvais, et tirons des rgles infaillibles de ce qu'il
  faut suivre et de ce qu'il faut viter; c'est l que j'ai souvent
  appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre
  en dix ans; c'est l que j'ai puis ce qui m'a valu
  l'applaudissement du public; et c'est l qu'avec votre faveur
  j'espre puiser assez pour tre un jour une oeuvre digne de vos
  mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous
  remercier de ce que j'ai de rputation, dont je vous suis
  entirement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace
  que celui que je vous prsente, et que je vous exprime par eux
  les plus vritables sentiments de mon me:

        _Totum muneris hoc tui est,
    Quod monstror digito prtercuntium,
        Scen non levis artifex:
    Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est_[658].

  Je n'ajouterai qu'une vrit  celle-ci, en vous suppliant de
  croire que je suis et serai toute ma vie, trs-passionnment[659],

    MONSEIGNEUR,
    De V. .,
    Le trs-humble, trs-obissant,
    et trs-fidle[660] serviteur,

    CORNEILLE.

NOTES:

  [652] Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu,
  ministre de Louis XIII, n  Paris le 5 septembre 1585, mot le 4
  dcembre 1642. Nous nous sommes tendu longuement, dans la
  _Notice_ de _la Comdie des Tuileries_ (tome II, p. 305 et
  suivantes) et dans la _Notice_ du _Cid_, sur ses rapports avec
  Corneille.--Dans l'dition originale et dans l'dition spare de
  1655, le mot _Monseigneur_ est rpt: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR
  LE CARDINAL, etc.--Cette ptre ddicatoire ne se trouve que dans
  les impressions de 1641-1656.

  [653] _Nec ferme res antiqua alia est nobilior._ (Lib. I, cap.
  XXIV.)

  [654] Le mot _seulement_ est omis dans les recueils de 1648-1656.

  [655] A cette poque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut
  qu'en 1662 qu'il vint s'tablir  Paris.

  [656] Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots _tre  V.
  ._ Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une
  pension de cinq cents cus, non pas au nom du Roi, mais de ses
  propres deniers.... Cependant une pension de cinq cents cus que
  le grand Corneille fut rduit  recevoir, ne parat pas un titre
  suffisant pour qu'il dt: _j'ai l'honneur d'tre  V. ._
  (_Voltaire._)

  [657] On sait que Scipion et Llius passaient pour les
  collaborateurs de Trence, et mme, aux yeux de quelques-uns,
  pour les auteurs de ses comdies. Voil pourquoi Corneille leur
  prte ici ce que dit Trence lui-mme, au commencement du
  prologue de l'_Andrienne_:

    _Poeta quum primum animum ad scribendum appulit,
    Id sibi negoti credidit solum dari,
    Populo ut placerent quas fecisset fabulas._

  Lorsque notre pote se dcida  crire, il crut que sa seule
  tche serait de faire que ses pices plussent au peuple.--Voyez
  encore les vers 15  19 du prologue des _Adelphes_.

  [658] C'est par ta faveur uniquement (_Horace parle  la muse_)
  que les passants me montrent du doigt, _comme donnant au thtre
  des oeuvres qui ont leur prix_. Que je respire et que je plaise
  (si vraiment je plais), c'est  toi que je le dois. (Livre IV,
  ode III, vers 21-24.) Dans Horace le troisime vers est:

    _Roman fidicen lyr._

  [659] Cette expression _passionnment_ montre combien tout
  dpend des usages. _Je suis passionnment_ est aujourd'hui la
  formule dont les suprieurs se servent avec les infrieurs.
  (_Voltaire._)

  [660] VAR. (dit. de 1647 et de 1656): et trs-oblig.




HORACE

TITUS LIVIUS[661].


(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum
bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum
Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi
Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem
fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius
urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti
exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus
quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab
nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen
quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex
moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus
ferox, prcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite
orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium
dictitans, nocte, prteritis hostium castris, infesto exercitu in
agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam
proxime ad hostem potest; inde legatum prmissum nuntiare Tullo jubet,
priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit,
satis scire ea se allaturum, qu nihilo minus ad rem romanam, quam ad
albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur;
suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi
utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi
infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere qu repetit
sint, et: Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli
audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem pr te ferre. Sed si vera
potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos
vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam
interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me
Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim:
etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis,
hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto,
jam quum signum pugn dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos
confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos
Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii
servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris
imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi
decerni possit. Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi,
tum spe victori ferocior erat. Qurentibus utrinque ratio initur, cui
et fortuna ipsa prbuit materiam.

(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec
tate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis
constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam
clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii
fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos
Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt
reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore,
unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit.
Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his
legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri
populo cum bona pace imperitaret....

(XXV.) Foedere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum
sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes,
quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma,
illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni
adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt.
Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis
prsentis, quam cur expertes: quippe imperium agebatur, in tam
paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in
minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque
armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes
concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium
servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patri fortuna,
quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma,
micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et
neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde
manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps
telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent,
duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes
corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus,
romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes
vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit,
ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut
segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut
quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo
loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis
intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno
impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem
ferant fratri, jam Horatius, cso hoste victor, secundam pugnam
petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani
adjuvant militem suum; et ille defungi proelio festinat. Prius itaque
quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum
Curiatium conficit. Jamque quato Marte singuli supererant, sed nec
spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata
victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere,
fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori
objicitur hosti. Nec illud proelium fuit. Romanus exsultans: Duos,
inquit, fratrum manibus dedi: tertium caus belli hujusce, ut Romanus
Albano imperet, dabo. Male sustinenti arma gladium superne jugulo
defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium
accipiunt: eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad
sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe
imperio alteri aucti, alteri ditionis alien facti. Sepulcra exstant,
quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria
albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est.

(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex foedere icto
quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum
se eorum opera, si bellum cum Veentibus foret. Ita exercitus inde
domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia pr se gerens,
cui soror virgo, qu desponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante
portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento
sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine
sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio
sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque
gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. Abi hinc cum
immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique,
oblita patri. Sic eat qucumque Romana lugebit hostem. Atrox visum
id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen
raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus
judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi
advocato: Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent
secundum legem, facio. Lex horrendi carminis erat: Duumviri
perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione
certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito,
verberato, vel intra pomoerium, vel extra pomoerium. Hac lege
duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium
quidem, posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: P. Horati, tibi
perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus. Accesserat
lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente
legis interprete: Provoco, inquit. Ita de provocatione certatum ad
populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre
proclamante se filiam jure csam judicare: ni ita esset, patrio jure
in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante
cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hc
senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc
Pila Horatia appellatur, ostentans: Hunccine, aiebat, quem modo
decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, cum sub
furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix
Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor,
colliga manus, qu paulo ante armat imperium populo romano
pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici
suspende; verbera, vel intra pomoerium, modo inter illam pilam et
spolia hostium, vel extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum.
Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta
foeditate supplicii vindicent? Non tulit populus nec patris lacrimas,
nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione
magis virtutis quam jure caus. Itaque, ut cdes manifesta aliquo
tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia
publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis factis, qu deinde
genti Horati tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite
adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice
semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horati sepulcrum,
quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato[662].

NOTES:

  [661] Livre I, chapitres XXIII-XXVI.--Cet extrait de Tite Live ne
  se trouve que dans les recueils de 1648-1656.--Corneille, aprs
  avoir donn, en tte de _Cinna_, le texte de Snque qui lui a
  fourni le sujet de cette pice, a eu l'heureuse ide d'y ajouter
  l'imitation que Montaigne a faite de ce morceau avec son
  originalit et son indpendance habituelles. A dfaut d'un
  traducteur aussi illustre pour le fragment de Tite Live qui sert
  d'argument  _Horace_, nous avons choisi la version de Blaise de
  Vigenre, la plus rcente qui existt au temps o Corneille
  crivait sa tragdie.

  (XXIII.) .... Dj d'un trs-grand effort d'une part et d'autre
  s'apprtoient  la guerre ressemblant  une civile, entre presque
  les propres pres et les enfants, tous les deux peuples tant
  descendus de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium
  avoit t fonde par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuple
  celle d'Albane, et de la ligne des rois d'Albane, procds ceux
  de Rome. Mais l'issue en fin de la guerre retrancha beaucoup de la
  compassion pitoyable qui et pu succder de cette querelle; pour
  autant qu'il n'y eut aucune bataille donne; ains seulement
  l'habitation de l'une des villes tant dmolie, les deux peuples
  furent mls et confondus en un seul. Les Albaniens avec une
  grosse arme furent les premiers  entrer dans le territoire de
  Rome, o ils se camprent  cinq mille pas seulement des
  murailles, se remparant d'une bonne tranche alentour, qui fut
  depuis durant quelques sicles appele la fosse Cluilienne, du nom
  de leur chef; jusqu' ce que par succession de temps il s'est
  aboli et teint avec l'ouvrage. En ce logis-l Cluilius, roi
  d'Albane, fina ses jours, et l'arme cra Mtius Sufftius
  dictateur. Cependant Tullus encourag spcialement de la mort du
  Roi, et allguant que la grande justice des Dieux avoit commenc
  par le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom
  albanien de la guerre injustement par eux suscite, se coule
  secrtement une nuit avec son arme outre le camp des ennemis, si
  bien qu'il entre dedans leurs confins  son tour; ce qui rappela
  Mtius du lieu o il toit camp, pour s'approcher avec ses forces
  le plus prs des Romains qu'il lui ft possible: d'o il dpcha
  un hraut  Tullus pour lui faire entendre qu'avant de venir au
  combat il s'entreverroit volontiers avec lui, et que s'ils
  parlementoient ensemble, il s'assuroit bien de lui faire quelques
  ouvertures qui ne lui importeroient moins qu' ceux d'Albane.
  Tullus ne le voulant conduire de cette requte, encore qu'il
  connt assez clairement que ce n'toient que cassades, met ses
  gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi  l'encontre, et
  aprs qu'ils se furent rangs en ordonnance d'une part et d'autre,
  tous prts  s'entre-choquer, les deux chefs avec aucuns des
  principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux osts, l o
  celui d'Albane commence ainsi  parler: Les torts griefs qui ont
  t faits et les choses qu'on a rptes suivant le trait,
  lesquelles nanmoins on n'a voulu rendre, il me semble avoir
  entendu que notre roi Cluilius en a t le seul motif, et par
  consquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais
  doute, sire Tullus, que vous-mme ne le croyez ainsi; mais pour en
  parler  la vrit, plutt que de chercher  dire je ne sais quoi
  de belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de rgner
  qui peronne  prendre les armes deux peuples allis et voisins.
  Si  bon droit ou  tort, je ne veux rien gloser l-dessus, le
  remettant  la conscience et secrte pense de celui qui a suscit
  cette guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont lu pour leur
  chef. Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le
  pouvoir des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et
  de nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en tes
  plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes
  forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que
  tout aussitt que vous aurez donn le mot pour venir  la charge,
  ces deux armes leur serviront de passe-temps et jouet; afin de se
  ruer tout  coup sur les uns las et harasss du combat, et les
  autres qui seront mis en route et dfaits: le victorieux et vaincu
  tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que non
  contents d'une libert assure, nous nous voulons de gaiet de
  coeur prcipiter  un douteux hasard de commander ou de servir,
  cherchons  la bonne heure quelque autre expdient pour dcider
  lequel des deux peuples rgnera sur l'autre, sans beaucoup de
  perte, et sans gure rpandre de sang. Ce langage ne dplut 
  Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'esprance de la
  victoire, qui le rendoit tant plus haut  la main, il ft assez
  difficile  ferrer; et comme ils toient aprs d'une part et
  d'autre  en chercher des moyens, la fortune leur en prsenta
  l'occasion.

  (XXIV.) Car d'aventure se trouvrent lors en chacune des deux
  armes trois frres jumeaux ne diffrant comme en rien d'ge et de
  force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute;
  _de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de
  plus brave et renomm que cestui-ci_. Nanmoins en une chose si
  manifeste et connue, il se trouve une incertitude des noms: de
  quel peuple toient les Horaces et de quel les Curiatiens, car les
  auteurs varient en cet endroit: la plupart toutefois appellent les
  Horaces Romains; par quoi je leur veux adhrer. Les rois moyennent
  envers eux de leur faire accepter le combat, trois contre trois,
  pour l'honneur et gloire de leur patrie; car la domination
  demoureroit  celui dont les champions auroient le dessus....

  (XXV.) L'accord pass, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant
  ce qui avoit t arrt; et comme chacun des deux peuples exhortt
  les siens  bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux
  du pays, la patrie, leurs prognitures, ensemble tout ce qui toit
  demeur de citoyens  la ville, tout ce qui en toit l prsent au
  camp; revisitant tantt leurs armures, tantt leurs bras et les
  mains; eux hardis et de naturel, et renforcs d'abondant par le
  courage qu'on leur donnoit, s'avancent au milieu des deux osts
  tant en bataille, qui avoient fait haut d'une part et d'autre
  devant leurs remparts, plus exempts du pril qui se prsentoit que
  de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire et
  domination; le tout dpendant de la vaillance et fortune de si peu
  d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transport en suspens
  aprs ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donn, ces
  trois de chaque ct braves jeunes hommes se vont rencontrer la
  tte baisse, tout ainsi que si c'eussent t deux bataillons qui
  s'affrontassent, charriant quand et eux la mme imptuosit et
  furie de deux grosses et puissantes armes, sans se soucier ni
  ceux-ci ni ceux-l de leur propre danger, ni que rien se prsentt
   leurs coeurs que l'empire ou la servitude et consquemment la
  fortune que devoient courir leurs choses publiques, toute telle
  qu'ils la leur feroient. Ds la premire dmarche et assaut, que
  leurs harnois commencrent  cliqueter et leurs flamboyantes pes
   tresluire, une grande horreur saisit soudain les regardants, et
  ne balanant encore l'esprance de la victoire d'un ct ni de
  l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et d'haleine. tant
  de l venus aux mains, et que non-seulement l'agilit de leur
  corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient  soi
  les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en
  dcouloit, les deux Romains, ayant bless les trois Albaniens,
  tombrent tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels
  comme toute l'arme d'Albane eut jet un haut cri d'allgresse,
  les lgions romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire,
  mais non pas d'un poignant souci, demeurrent perdues et comme
  transies de crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les
  trois Curiatiens. Mais de bonheur il se trouva sain et entier de
  ses membres; tellement que s'il n'toit pour rpondre lui tout
  seul  l'encontre de trois, il leur pouvoit bien nanmoins tenir
  pied l'un aprs l'autre. Au moyen de quoi, pour les sparer il se
  met  fuir, jugeant en soi que chacun d'eux iroit aprs, selon que
  leurs blessures le pourroient permettre. Et dj s'toit quelque
  peu loign de la place o avoit t le conflit, quand dtournant
  la tte en arrire, il aperoit qu'ils le poursuivoient fort
  distants l'un de l'autre, dont le premier n'toit dsormais gure
  loin de lui. Il retourne sur celui-l d'une trs-grande pret et
  furie; et comme l'arme d'Albane crit  ses frres de le
  secourir, dj l'Horace l'ayant mis par terre se prparoit pour
  donner au second. Les Romains lors par un cri tel qu'ont accoutum
  de jeter ceux qui inesprment se reviennent de la peur qu'ils ont
  eue, donnent courage  leur champion, et il se hte tant qu'il
  peut de mettre fin  cette mle, si bien qu'avant que le tiers,
  lequel n'toit plus gure loin, y pt arriver  temps, il met 
  mort le second Curiatien. Or par l toit la partie rendue gale
  de nombre; car ils ne restoient plus qu'un  un, mais non pas
  gaux ni d'esprance, ni de force; car le corps de l'un non encore
  touch de blessure, et sa double victoire, l'amenoient prompt et
  gaillard au troisime combat, l o l'autre tranant une foible
  carcasse j langoure de plaies, langoure de courir, tout
  abattu et dconfit pour la mort de ses frres, fut comme expos 
  la gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut
  point de rsistance; car le Romain tressaillant de joie: J'ai,
  dit-il, j envoy l-bas deux des frres; le troisime, avec la
  cause de cette guerre, je l'y vais dpcher aussi,  ce que
  dornavant le Romain commande sur l'Albanien. Ce disant, il lui
  met l'pe  la gorge, qu' grand'peine pouvoit-il soutenir ses
  armes, et le dpouille tant tomb du coup. Les Romains
  triomphants d'jouissement en leurs coeurs, lui font fort grand
  fte, et le reoivent avec autant plus d'allgresse que la chose
  avoit presque t dplore; puis se mettent  ensevelir chacun les
  siens; mais non pas d'une mme chre: comme ceux dont les uns
  avoient accru leur domination, et les autres se voyoient rduits
  sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les spultures en sont
  encore debout au mme endroit o chacun d'eux vint  rendre l'me:
  des deux Romains en un seul tombeau en tirant vers Albane, et des
  trois Albaniens du ct de Rome, mais  la mme distance et selon
  qu'ils finrent leurs jours.

  (XXVI.) Avant que dloger de ce lieu, Mtius, suivant l'accord
  fait, demande  Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui
  ordonne de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit
  d'eux s'il avoit la guerre contre les Veentes. Et l-dessus les
  deux armes se retirrent chacune chez soi. Mais Horace marchoit
  le premier, portant devant soi la dpouille des trois jumeaux;
  lequel sa soeur, fille encore, qui avoit t accorde  l'un
  d'eux, vint rencontrer hors de la porte Capne; et ayant reconnu
  sur les paules de son frre la cotte d'armes de son fianc,
  qu'elle avoit ouvre de ses propres mains, se prend  dchirer le
  visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement le dfunt
  par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier et superbe encore de
  sa victoire, irrit en son coeur de voir ainsi les pleurs et
  criailleries de sa soeur troubler une si grande joie publique,
  mettant la main  l'pe, la lui passe  travers le corps d'outre
  en outre, en disant ces aigres et piquantes paroles: Va-t'en
  doncques trouver ton poux avec ce htif et inconsidr
  amourachement; oublieuse que tu es de tes frres morts et de celui
  qui reste en vie; oublieuse de la gloire de ton pays: qu'ainsi en
  puisse-t-il prendre  quelconque Romaine qui fera deuil pour
  l'ennemi! Cet acte-l sembla inhumain et par trop cruel, tant aux
  patriciens qu'au commun peuple. Mais ses mrites tous rcents
  supportoient aucunement le forfait. Si ne laissa il pas toutefois
  d'en tre appel devant le Roi, lequel pour non tre auteur d'un
  si piteux jugement, dsagrable  tout le peuple, ensemble de
  l'excution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler l'audience:
  Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procs  Horace
  selon la loi du crime de perduellion. Cette loi toit d'une
  teneur fort horrible pour lui: Que les duumvirs jugent Horace
  avoir commis perduellion et crime de flonie: s'il en appelle,
  qu'il relve son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra. Si
  la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande le
  chef, et soit pendu et trangl d'un cordeau  un arbre
  malencontreux, l'ayant auparavant fouett au dedans des remparts
  ou dehors. Par cette loi les duumvirs ayant t premirement
  tablis, parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils
  eussent pouvoir d'absoudre, mme un innocent, le condamnrent. Et
  alors l'un d'eux prononant la sentence: Horace, dit-il, je te
  dclare perduellion et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie
  les mains. Le licteur s'toit dj approch pour lui mettre la
  hart au col, quand Horace par l'admonestement de Tullus, favorable
  et benin interprtateur de la loi: J'en appelle, dit-il, et
  relve quand et quand son appel devant le peuple, o la cause fut
  de nouveau plaide. Mais ce qui mut le plus les gens en ce
  jugement, fut Horace le pre du criminel, criant  haute voix
  qu'il dclaroit sa fille avoir t justement mise  mort; et si
  ainsi n'toit, qu'il chtieroit son fils selon le droit et
  autorit paternelle qu'il avoit sur lui. Requroit puis aprs de
  ne le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que nagures on
  avoit vu avec une si florissante ligne. Et l-dessus le pauvre
  vieillard embrassant son fils, montroit les dpouilles des
  Curiatiens, leves en cet endroit que maintenant on appelle la
  Pile Horatienne, avec telles autres paroles pleines d'une
  grand'vhmence: Pourrez-vous donc, seigneurs Quirites, souffrir
  de voir celui-l li, garrott sous les fourches, expirer parmi
  les coups de fouet et tourments, que vous avez vu tout
  prsentement marcher en un tel triomphe et honneur de victoire?
  lequel si horrible et hideux spectacle  grand'peine les yeux des
  Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et lui lie les mains,
  qui nagures avec les armes ont acquis la domination au peuple
  romain. Va lui bander le chef, qui a dlivr cette cit de
  servitude; pends-le par le col et trangle  un arbre
  malencontreux; bats-le  coups de verges au dedans des remparts,
  pourvu que ce soit entre ces dards et dpouille ennemie, ou
  dehors, pourvu que ce soit entre les spultures des Curiatiens.
  Car o pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa
  gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si
  cruel et honteux supplice? Le peuple ne put supporter ne les
  larmes du pre, ne le courage du fils, se montrant gal en l'un et
  l'autre pril, et l'absolurent plus par admiration de sa
  vaillance, que pour le mrite et droit de la cause. Mais  ce
  qu'un meurtre si manifeste ft au moins rpar par quelque forme
  d'amende et punition, le pre eut commandement de purger son fils
  des deniers publics: lequel aprs certains sacrifices
  propitiatoires, dont la charge fut depuis commise  la famille
  horatienne, ayant tendu une perche au travers de la rue, fit
  passer le jeune homme dessous, la tte bouche, tout ainsi que
  sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait depuis au dpens
  du public jusqu' l'heure prsente, et s'appelle encore pour le
  jourd'hui la perche ou chevron de la soeur;  qui l'on dressa une
  spulture de pierre de taille au propre lieu o elle expira.
  (_Les Dcades qui se trouvent de Tite Live mises en franois; la
  premire par Blaise de Vigenre, Bourbonnois_.... A Paris, chez
  Nicolas Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.)

  [662] Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le
  texte, fort amlior, de son contemporain Gruter, dont le Tite
  Live avait paru en 1608 et avait t rimprim en 1619 et en
  1628, c'est--dire  la veille de la reprsentation et de
  l'impression d'_Horace_. Attachant naturellement peu
  d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux dtails de
  critique et de philologie, il a pris comme au hasard un texte
  plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius (Paris,
  1537), et o se trouve mainte leon rejete depuis; entre autres,
  vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible _Volscis_, que
  Vigenre n'a pas traduit.




EXAMEN.

C'est une croyance assez gnrale que cette pice pourroit passer pour
la plus belle des miennes, si les derniers actes rpondoient aux
premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gte la fin, et j'en
demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On
l'attribue communment  ce qu'on voit cette mort sur la scne; ce qui
seroit plutt la faute de l'actrice que la mienne, parce que quand
elle voit son frre mettre l'pe  la main, la frayeur, si naturelle
au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrire
le thtre, comme je le marque dans cette impression[663].
D'ailleurs[664], si c'est une rgle de ne le point ensanglanter, elle
n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour mouvoir
puissamment il faut de grands dplaisirs, des blessures et des morts
en spectacle[665]. Horace ne veut pas que nous y hasardions les
vnements trop dnaturs, comme de Mde qui tue ses enfants[666];
mais je ne vois pas qu'il en fasse une rgle gnrale pour toutes
sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionn pour sa
patrie, contre une soeur qui la maudit en sa prsence avec des
imprcations horribles, soit de mme nature que la cruaut de cette
mre. Snque l'expose aux yeux du peuple, en dpit d'Horace; et chez
Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue.
L'adoucissement[667] que j'apporte dans le second de ces discours pour
rectifier la mort de Clytemnestre[668] ne peut tre propre ici  celle
de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-mme par dsespoir en
voyant son frre l'pe  la main, ce frre ne laisseroit pas d'tre
criminel de l'avoir tire contre elle, puisqu'il n'y a point de
troisime personne sur le thtre  qui il pt adresser le coup
qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste  gisthe. D'ailleurs
l'histoire est trop connue pour retrancher le pril qu'il court d'une
mort infme aprs l'avoir tue; et la dfense que lui prte son pre
pour obtenir sa grce n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit
innocent[669]. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu
causer la chute[670] de ce pome que par l, et si elle n'a point
d'autre irrgularit que de blesser les yeux.

Comme je n'ai point accoutum de dissimuler mes dfauts, j'en trouve
ici deux ou trois assez considrables. Le premier est que cette
action, qui devient la principale de la pice, est momentane, et n'a
point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste
en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout
d'un coup; et toute la prparation que j'y ai donne par la peinture
de la vertu farouche d'Horace, et par la dfense qu'il fait  sa soeur
de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au
combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si
extraordinaire, et servir de commencement  cette action.

Le second dfaut est que cette mort fait une action double, par le
second pril o tombe Horace aprs tre sorti du premier. L'unit de
pril d'un hros dans la tragdie fait l'unit d'action; et quand il
en est garanti, la pice est finie, si ce n'est que la sortie mme de
ce pril l'engage si ncessairement dans un autre, que la liaison et
la continuit des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point
ici, o Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa soeur,
ni mme de parler  elle; et l'action seroit suffisamment termine 
sa victoire. Cette chute d'un pril en l'autre, sans ncessit, fait
ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un pril public, o il y va
de tout l'tat, il tombe en un pril particulier, o il n'y va que de
sa vie, et pour dire encore plus, d'un pril illustre, o il ne peut
succomber que glorieusement, en un pril infme, dont il ne peut
sortir sans tache. Ajoutez, pour troisime imperfection, que Camille,
qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y
laisse le premier  Sabine, prend le premier en ces deux derniers, o
cette Sabine n'est plus considrable, et qu'ainsi s'il y a galit
dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignit des personnages,
o se doit tendre ce prcepte d'Horace[672]:

                      _Servetur ad imum
    Qualis ab incepto processerit, et sibi constet._

Ce dfaut en Rodlinde a t une des principales causes du mauvais
succs de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos thtres
cette ingalit de rang en un mme acteur, qui n'ait produit un
trs-mchant effet. Il seroit bon d'en tablir une rgle inviolable.

Du ct du temps, l'action n'est point trop presse, et n'a rien qui
ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unit y soit
exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant
qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se sparer du reste de
la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de
thtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes.
L'attachement de l'auditeur  l'action prsente souvent ne lui permet
pas de descendre  l'examen svre de cette justesse, et ce n'est pas
un crime que de s'en prvaloir pour l'blouir, quand il est malais de
le satisfaire.

Le personnage de Sabine est assez heureusement invent, et trouve sa
vraisemblance aise dans le rapport  l'histoire, qui marque assez
d'amiti et d'galit entre les deux familles pour avoir pu faire
cette double alliance.

Elle ne sert pas davantage  l'action que l'Infante  celle du _Cid_,
et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle,  la
diversit des vnements. Nanmoins on a gnralement approuv
celle-ci, et condamn l'autre. J'en ai cherch la raison, et j'en ai
trouv deux. L'une est la liaison des scnes, qui semble, s'il m'est
permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pice, au lieu
que, dans _le Cid_, toutes celles de l'Infante sont dtaches, et
paroissent hors oeuvre:

    .... _Tantum series juncturaque pollet_[674]!

L'autre, qu'ayant une fois pos Sabine pour femme d'Horace, il est
ncessaire que tous les incidents de ce pome lui donnent les
sentiments qu'elle en tmoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de
prendre intrt  ce qui regarde son mari et ses frres; mais
l'Infante n'est point oblige d'en prendre aucun en ce qui touche le
Cid; et si elle a quelque inclination secrte pour lui, il n'est point
besoin qu'elle en fasse rien parotre, puisqu'elle ne produit aucun
effet.

L'oracle qui est propos au premier acte[675] trouve son vrai sens 
la conclusion du cinquime. Il semble clair d'abord, et porte
l'imagination  un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette
sorte sur nos thtres, que ceux qu'on fait entirement obscurs, parce
que la surprise de leur vritable effet en est plus belle. J'en ai us
ainsi encore dans l'_Andromde_ et dans l'_OEdipe_[676]. Je ne dis pas
la mme chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement
dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois
qu'ils eussent l'ide de la fin vritable de la pice, mais avec
quelque confusion qui n'en permt pas l'intelligence entire. C'est
ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans
_Polyeucte_[678], mais avec plus d'clat et d'artifice dans ce dernier
pome, o il marque toutes les particularits de l'vnement, qu'en
celui-ci, o il ne fait qu'exprimer une bauche tout  fait informe de
ce qui doit arriver de funeste.

Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathtiques
qui soient sur la scne, et le troisime un des plus artificieux. Il
est soutenu de la seule narration de la moiti du combat des trois
frres, qui est coupe trs-heureusement pour laisser Horace le pre
dans la colre et le dplaisir, et lui donner ensuite un beau retour 
la joie dans le quatrime. Il a t  propos, pour le jeter dans cette
erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement
sa premire ide, et prsume le combat achev, parce qu'elle a vu deux
des Horaces par terre, et le troisime en fuite. Un homme, qui doit
tre plus pos et plus judicieux, n'et pas t propre  donner cette
fausse alarme: il et d prendre plus de patience, afin d'avoir plus
de certitude de l'vnement, et n'et pas t excusable de se laisser
emporter si lgrement par les apparences  prsumer le mauvais succs
d'un combat dont il n'et pas vu la fin.

Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquime, il y est mieux dans sa
dignit que dans _le Cid_, parce qu'il a intrt pour tout son tat
dans le reste de la pice; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse
pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquime comme roi qui
veut honorer par cette visite un pre dont les fils lui ont conserv
sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait
l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce
logis mme d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la rgle de
l'unit de lieu. Tout ce cinquime est encore une des causes du peu de
satisfaction que laisse cette tragdie: il est tout en plaidoyers, et
ce n'est pas l la place des harangues ni des longs discours; ils
peuvent tre supports en un commencement de pice, o l'action n'est
pas encore chauffe; mais le cinquime acte doit plus agir que
discourir. L'attention de l'auditeur, dj lasse, se rebute de ces
conclusions qui tranent et tirent la fin en longueur.

Quelques-uns ne veulent pas que Valre y soit un digne accusateur
d'Horace[679], parce que dans la pice il n'a pas fait voir assez de
passion pour Camille;  quoi je rponds que ce n'est pas  dire qu'il
n'en et une trs-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se
montrer de bonne grce  sa matresse dans le jour qui la rejoignoit
 un amant aim. Il n'y avoit point de place pour lui au premier
acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tnt son rang 
l'arme pendant le troisime; et il se montre au quatrime, sitt que
la mort de son rival fait quelque ouverture  son esprance: il tche
 gagner les bonnes grces du pre par la commission qu'il prend du
Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce
prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de
son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois
premiers actes, mais d'un temps propre  le tmoigner; et ds la
premire scne de la pice, il parot bien qu'il rendoit assez de
soins  Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frre. S'il ne
prend pas le procd de France, il faut considrer qu'il est Romain,
et dans Rome, o il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre
Romain sans faire un crime d'tat, et que j'en aurois fait un de
thtre, si j'avois habill un Romain  la franoise.

NOTES:

  [663] Et dans les prcdentes et les suivantes. Voyez les
  indications qui accompagnent les noms des personnages  la fin de
  la scne V du IVe acte, p. 340.

  [664] _D'ailleurs_ est omis dans les ditions de 1660 et de 1663.

  [665] Voyez la _Potique_, fin du chapitre XI.

  [666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._

        (_Art potique_, vers 185.)

  [667] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai
  apport  rectifier, etc.

  [668] Voyez tome I, p. 81.

  [669] Corneille rpond ici  l'abb d'Aubignac. Voyez la Notice
  d'_Horace_, p. 256.

  [670] Ce mot _chute_ parat bien fort et ne s'accorde gure avec
  ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit,
  plus exactement sans doute: La mort de Camille.... n'a pas t
  approuve au thtre (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et
  Corneille lui-mme, un peu plus loin (p. 279): Tout ce cinquime
  est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette
  tragdie.

  [671] Voyez tome I, p. 29.

  [672] _Art potique_, vers 126 et 127.

  [673] VAR. (dit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unit y soit
  exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parl de
  la rduction de la tragdie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85
  _et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le
  _Discours des trois units_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu rduire
  que trois pices  la stricte unit de lieu: _Horace_,
  _Polyeucte_ et _Pompe_; mais dans son _Discours de la tragdie_
  (tome I, p. 85), il dit finement que, mme dans _Horace_, l'unit
  de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on
  procderait tout autrement. L'abb d'Aubignac, dans sa _Pratique
  du thtre_ (p. 140 et 141), s'tait d'abord exprim ainsi: Hors
  _les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul
  (_un seul pome dramatique_) o l'unit du lieu soit
  rigoureusement garde; pour le moins est-il certain que je n'en
  ai point vu. Lorsqu'il se fut brouill avec notre pote, il
  effaa, sans doute en vue d'une nouvelle dition, la premire
  phrase de ce passage sur un exemplaire que possde la
  Bibliothque impriale, et aprs ces mots: que je n'en ai point
  vu, il crivit ce qui suit: Quand l'_Horace_ de Corneille fut
  vu dans Paris, je crus que la scne toit dans la salle du palais
  du pre, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur
  m'assura qu'il n'y avoit pas pens, et que si l'unit de lieu s'y
  trouvoit observe, c'toit par hasard, et ce qu'il en a dit
  longtemps aprs n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend
  rien, tant nos potes ont peu d'intelligence de leur art et de
  leurs propres ouvrages.

  [674] Horace, _Art potique_, vers 242.

  [675] Voyez vers 187 et suivants.

  [676] Voyez la Ire scne du Ier acte d'_Andromde_, et la IIIe
  scne du IIe acte d'_OEdipe_.

  [677] Voyez vers 215 et suivants.

  [678] Voyez la IIIe scne du Ier acte de _Polyeucte_.

  [679] Corneille rpond encore ici  l'abb d'Aubignac. Voyez la
  Notice d'_Horace_, p. 256.




LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES
D'_HORACE_.


DITIONS SPARES.

    1641, in-4;
    1641, in-12;
    1647, in-12;
    1648, in-12;
    1655, in-12;

RECUEILS.

    1648, in-12;
    1652, in-12;
    1654, in-8;
    1655, in-12;
    1656, in-8;
    1660, in-8;
    1663, in-fol.;
    1664, in-8;
    1668, in-8.

_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'dition spare de
1655 du recueil de la mme anne, nous dsignerons celle-l par la
lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).




ACTEURS.


    TULLE, roi de Rome.
    LE VIEIL HORACE, chevalier romain.
    HORACE, son fils.
    CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
    VALRE, chevalier romain, amoureux de Camille.
    SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace.
    CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace.
    JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.
    FLAVIAN, soldat de l'arme d'Albe.
    PROCULE, soldat de l'arme de Rome.


La scne est  Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680].




HORACE.

TRAGDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

SABINE, JULIE.

    SABINE.

    Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur;
    Elle n'est que trop juste en un si grand malheur:
    Si prs de voir sur soi fondre de tels orages,
    L'branlement sied bien aux plus fermes courages;
    Et l'esprit le plus mle et le moins abattu                      5
    Ne sauroit sans dsordre exercer sa vertu.
    Quoique le mien s'tonne  ces rudes alarmes,
    Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes,
    Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,
    Ma constance du moins rgne encor sur mes yeux:                 10
    Quand on arrte l les dplaisirs d'une me,
    Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme.
    Commander  ses pleurs en cette extrmit,
    C'est montrer, pour le sexe, assez de fermet.

    JULIE.

    C'en est peut-tre assez pour une me commune[681],             15
    Qui du moindre pril se fait une infortune[682];
    Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683];
    Il ose esprer tout dans un succs douteux.
    Les deux camps sont rangs au pied de nos murailles;
    Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.             20
    Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir:
    Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.
    Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
    Et concevez des voeux dignes d'une Romaine.

    SABINE.

    Je suis Romaine, hlas! puisqu'Horace est Romain[684];          25
    J'en ai reu le titre en recevant sa main;
    Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchane,
    S'il m'empchoit de voir en quels lieux je suis ne.
    Albe, o j'ai commenc de respirer le jour,
    Albe, mon cher pays, et mon premier amour;                      30
    Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685],
    Je crains notre victoire autant que notre perte.
      Rome, si tu te plains que c'est l te trahir,
    Fais-toi des ennemis que je puisse har[686].
    Quand je vois de tes murs leur arme et la ntre,               35
    Mes trois frres dans l'une, et mon mari dans l'autre,
    Puis-je former des voeux, et sans impit
    Importuner le ciel pour ta flicit?
    Je sais que ton tat, encore en sa naissance,
    Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance;              40
    Je sais qu'il doit s'accrotre, et que tes grands destins[687]
    Ne le borneront pas chez les peuples latins;
    Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre,
    Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre:
    Bien loin de m'opposer  cette noble ardeur                     45
    Qui suit l'arrt des Dieux et court  ta grandeur,
    Je voudrois dj voir tes troupes couronnes,
    D'un pas victorieux franchir les Pyrnes.
    Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;
    Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;                 50
    Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule;
    Mais respecte une ville  qui tu dois Romule.
    Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
    Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premires lois.
    Albe est ton origine: arrte, et considre                      55
    Que tu portes le fer dans le sein de ta mre.
    Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;
    Sa joie clatera dans l'heur de ses enfants;
    Et se laissant ravir  l'amour maternelle,
    Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.         60

    JULIE.

    Ce discours me surprend, vu que depuis le temps
    Qu'on a contre son peuple arm nos combattants,
    Je vous ai vu pour elle autant d'indiffrence
    Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688].
    J'admirois la vertu qui rduisoit en vous                       65
    Vos plus chers intrts  ceux de votre poux;
    Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,
    Comme si notre Rome et fait toutes vos craintes.

    SABINE.

    Tant qu'on ne s'est choqu qu'en de lgers combats[689],
    Trop foibles pour jeter un des partis  bas,                    70
    Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine,
    Oui, j'ai fait vanit d'tre toute Romaine.
    Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,
    Soudain j'ai condamn ce mouvement secret;
    Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires,               75
    Quelque maligne joie en faveur de mes frres,
    Soudain, pour l'touffer rappelant ma raison,
    J'ai pleur quand la gloire entroit dans leur maison.
    Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,
    Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe,                 80
    Et qu'aprs la bataille il ne demeure plus
    Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,
    J'aurois pour mon pays une cruelle haine,
    Si je pouvois encore tre toute Romaine,
    Et si je demandois votre triomphe aux Dieux,                    85
    Au prix de tant de sang qui m'est si prcieux.
    Je m'attache un peu moins aux intrts d'un homme:
    Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome;
    Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,
    Et serai du parti qu'affligera le sort.                         90
    gale  tous les deux jusques  la victoire,
    Je prendrai part aux maux sans en prendre  la gloire;
    Et je garde, au milieu de tant d'pres rigueurs[690],
    Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

    JULIE.

    Qu'on voit natre souvent de pareilles traverses,               95
    En des esprits divers, des passions diverses!
    Et qu' nos yeux Camille agit bien autrement[691]!
    Son frre est votre poux, le vtre est son amant;
    Mais elle voit d'un oeil bien diffrent du vtre
    Son sang dans une arme, et son amour dans l'autre.            100
      Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,
    Le sien irrsolu, le sien tout incertain[692],
    De la moindre mle apprhendoit l'orage,
    De tous les deux partis dtestoit l'avantage,
    Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs,            105
    Et nourrissoit ainsi d'ternelles douleurs.
    Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journe,
    Et qu'enfin la bataille alloit tre donne,
    Une soudaine joie clatant sur son front[693]....

    SABINE.

    Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt!             110
    Hier dans sa belle humeur elle entretint Valre;
    Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frre;
    Son esprit, branl par les objets prsents,
    Ne trouve point d'absent aimable aprs deux ans.
    Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle;                 115
    Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle;
    Je forme des soupons d'un trop lger sujet[694]:
    Prs d'un jour si funeste on change peu d'objet;
    Les mes rarement sont de nouveau blesses,
    Et dans un si grand trouble on a d'autres penses;             120
    Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,
    Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

    JULIE.

    Les causes, comme  vous, m'en semblent fort obscures;
    Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.
    C'est assez de constance en un si grand danger                 125
    Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger;
    Mais certes c'en est trop d'aller jusqu' la joie.

    SABINE.

    Voyez qu'un bon gnie  propos nous l'envoie.
    Essayez sur ce point  la faire parler:
    Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.                  130
    Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie:
    J'ai honte de montrer tant de mlancolie,
    Et mon coeur, accabl de mille dplaisirs,
    Cherche la solitude  cacher ses soupirs.


SCNE II

CAMILLE, JULIE.

    CAMILLE.

    Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]!        135
    Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
    Et que plus insensible  de si grands malheurs,
    A mes tristes discours je mle moins de pleurs?
    De pareilles frayeurs mon me est alarme;
    Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre arme:        140
    Je verrai mon amant, mon plus unique bien,
    Mourir pour son pays, ou dtruire le mien,
    Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,
    Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697].
    Hlas!

    JULIE.

          Elle est pourtant plus  plaindre que vous:              145
    On peut changer d'amant, mais non changer d'poux.
    Oubliez Curiace, et recevez Valre,
    Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire;
    Vous serez toute ntre, et votre esprit remis
    N'aura plus rien  perdre au camp des ennemis.                 150

    CAMILLE.

    Donnez-moi des conseils qui soient plus lgitimes,
    Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.
    Quoiqu' peine  mes maux je puisse rsister,
    J'aime mieux les souffrir que de les mriter.

    JULIE.

    Quoi! vous appelez crime un change raisonnable?                155

    CAMILLE.

    Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!

    JULIE.

    Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]?

    CAMILLE.

    D'un serment solennel qui peut nous dgager?

    JULIE.

    Vous dguisez en vain une chose trop claire:
    Je vous vis encore hier entretenir Valre;                     160
    Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous
    Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699].

    CAMILLE.

    Si je l'entretins hier et lui fis bon visage,
    N'en imaginez rien qu' son dsavantage:
    De mon contentement un autre toit l'objet.                    165
    Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;
    Je garde  Curiace une amiti trop pure
    Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.
      Il vous souvient qu' peine on voyoit de sa soeur[700]
    Par un heureux hymen mon frre possesseur,                     170
    Quand, pour comble de joie, il obtint de mon pre
    Que de ses chastes feux je serois le salaire.
    Ce jour nous fut propice et funeste  la fois:
    Unissant nos maisons, il dsunit nos rois;
    Un mme instant conclut notre hymen et la guerre[701],         175
    Fit natre[702] notre espoir et le jeta par terre,
    Nous ta tout, sitt qu'il nous eut tout promis,
    Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.
    Combien nos dplaisirs parurent lors extrmes!
    Combien contre le ciel il vomit de blasphmes!                 180
    Et combien de ruisseaux coulrent de mes yeux!
    Je ne vous le dis point, vous vtes nos adieux;
    Vous avez vu depuis les troubles de mon me;
    Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme,
    Et quels pleurs j'ai verss  chaque vnement,                185
    Tantt pour mon pays, tantt pour mon amant.
    Enfin mon dsespoir, parmi ces longs obstacles,
    M'a fait avoir recours  la voix des oracles.
    coutez si celui qui me fut hier rendu
    Eut droit de rassurer mon esprit perdu.                       190
    Ce Grec si renomm, qui depuis tant d'annes
    Au pied de l'Aventin prdit nos destines,
    Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler  faux,
    Me promit par ces vers la fin de mes travaux:
      Albe et Rome demain prendront une autre face;               195
    Tes voeux sont exaucs, elles auront la paix,
    Et tu seras unie avec ton Curiace,
    Sans qu'aucun mauvais sort t'en spare jamais.
      Je pris sur cet oracle une entire assurance,
    Et comme le succs passoit mon esprance,                      200
    J'abandonnai mon me  des ravissements
    Qui passoient les transports des plus heureux amants.
    Jugez de leur excs: je rencontrai Valre,
    Et contre sa coutume, il ne put me dplaire[703].
    Il me parla d'amour sans me donner d'ennui:                    205
    Je ne m'aperus pas que je parlois  lui;
    Je ne lui pus montrer de mpris ni de glace:
    Tout ce que je voyois me sembloit Curiace;
    Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux;
    Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux.                 210
    Le combat gnral aujourd'hui se hasarde;
    J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde:
    Mon esprit rejetoit ces funestes objets,
    Charm des doux pensers d'hymen et de la paix.
    La nuit a dissip des erreurs si charmantes:                   215
    Mille songes affreux, mille images sanglantes,
    Ou plutt mille amas de carnage et d'horreur,
    M'ont arrach ma joie et rendu ma terreur.
    J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;
    Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite;             220
    Ils s'effaoient l'un l'autre, et chaque illusion
    Redoubloit mon effroi par sa confusion.

    JULIE.

    C'est en contraire sens qu'un songe s'interprte.

    CAMILLE.

    Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;
    Mais je me trouve enfin, malgr tous mes souhaits,             225
    Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.

    JULIE.

    Par l finit la guerre, et la paix lui succde.

    CAMILLE.

    Dure  jamais le mal, s'il y faut ce remde!

    Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704],
    Cher amant, n'attends plus d'tre un jour mon poux;
    Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705]
    Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome.
      Mais quel objet nouveau se prsente en ces lieux?
    Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?


SCNE III.

CURIACE, CAMILLE, JULIE.

    CURIACE.

    N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme                235
    Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome;
    Cessez d'apprhender de voir rougir mes mains
    Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.
    J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire
    Pour mpriser ma chane et har ma victoire;                   240
    Et comme galement en cette extrmit
    Je craignois la victoire et la captivit....

    CAMILLE.

    Curiace, il suffit, je devine le reste:
    Tu fuis une bataille  tes voeux si funeste,
    Et ton coeur, tout  moi, pour ne me perdre pas,               245
    Drobe  ton pays le secours de ton bras.
    Qu'un autre considre ici ta renomme,
    Et te blme, s'il veut, de m'avoir trop aime;
    Ce n'est point  Camille  t'en msestimer:
    Plus ton amour parot, plus elle doit t'aimer;                 250
    Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu natre,
    Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais parotre.
    Mais as-tu vu mon pre, et peut-il endurer
    Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]?
    Ne prfre-t-il point l'tat  sa famille?                     255
    Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?
    Enfin notre bonheur est-il bien affermi?
    T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?

    CURIACE.

    Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse
    Qui tmoignoit assez une entire allgresse;                   260
    Mais il ne m'a point vu, par une trahison,
    Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.
    Je n'abandonne point l'intrt de ma ville,
    J'aime encor mon honneur en adorant Camille.
    Tant qu'a dur la guerre, on m'a vu constamment                265
    Aussi bon citoyen que vritable amant[707].
    D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle:
    Je soupirois pour vous en combattant pour elle;
    Et s'il falloit encor que l'on en vnt aux coups,
    Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.               270
    Oui, malgr les desirs de mon me charme,
    Si la guerre duroit, je serois dans l'arme:
    C'est la paix qui chez vous me donne un libre accs,
    La paix  qui nos feux doivent ce beau succs.

    CAMILLE.

    La paix! Et le moyen de croire un tel miracle?                 275

    JULIE.

    Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,
    Et sachons pleinement par quels heureux effets
    L'heure d'une bataille a produit cette paix.

    CURIACE.

    L'auroit-on jamais cru? Dj les deux armes[708],
    D'une gale chaleur au combat animes,                         280
    Se menaoient des yeux, et marchant firement,
    N'attendoient, pour donner, que le commandement,
    Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,
    Demande  votre prince un moment de silence,
    Et l'ayant obtenu: Que faisons-nous, Romains,                 285
    Dit-il, et quel dmon nous fait venir aux mains[709]?
    Souffrons que la raison claire enfin nos mes:
    Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,
    Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds,
    Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.            290
    Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes:
    Pourquoi nous dchirer par des guerres civiles,
    O la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,
    Et le plus beau triomphe est arros de pleurs[710]?
    Nos ennemis communs attendent avec joie                        295
    Qu'un des partis dfait leur donne l'autre en proie,
    Lass, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
    Dnu d'un secours par lui-mme dtruit.
    Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;
    Contre eux dornavant joignons toutes nos forces,              300
    Et noyons dans l'oubli ces petits diffrends
    Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
    Que si l'ambition de commander aux autres
    Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les ntres,
    Pourvu qu' moins de sang nous voulions l'apaiser,             305
    Elle nous unira, loin de nous diviser.
    Nommons des combattants pour la cause commune:
    Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;
    Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,
    Que le foible parti prenne loi du plus fort[711];              310
    Mais sans indignit pour des guerriers si braves,
    Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
    Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur
    Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
    Ainsi nos deux tats ne feront qu'un empire.                  315
    Il semble qu' ces mots notre discorde expire[712]:
    Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,
    Reconnot un beau-frre, un cousin, un ami;
    Ils s'tonnent comment leurs mains, de sang avides,
    Voloient, sans y penser,  tant de parricides,                 320
    Et font parotre un front couvert tout  la fois
    D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.
    Enfin l'offre s'accepte, et la paix desire
    Sous ces conditions est aussitt jure:
    Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir,      325
    Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:
    Le vtre est au snat, le ntre dans sa tente.

    CAMILLE.

    O Dieux, que ce discours rend mon me contente!

    CURIACE.

    Dans deux heures au plus, par un commun accord,
    Le sort de nos guerriers rglera notre sort.                   330
    Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme:
    Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;
    D'un et d'autre ct l'accs tant permis,
    Chacun va renouer avec ses vieux amis.
    Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frres;               335
    Et mes desirs ont eu des succs si prospres,
    Que l'auteur de vos jours m'a promis  demain
    Le bonheur sans pareil de vous donner la main.
    Vous ne deviendrez pas rebelle  sa puissance?

    CAMILLE.

    Le devoir d'une fille est en l'obissance.                     340

    CURIACE.

    Venez donc recevoir ce doux commandement[713],
    Qui doit mettre le comble  mon contentement.

    CAMILLE.

    Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frres,
    Et savoir d'eux encor la fin de nos misres.

    JULIE.

    Allez, et cependant au pied de nos autels                      345
    J'irai rendre pour vous grces aux immortels.


FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [680] Voyez p. 276, note 673.

  [681] _Var._ C'en est assez et trop pour une me commune.
  (1641-56)

  [682] _Var._ Qui du moindre pril n'attend qu'une infortune.
  (1641-48 et 55 A.)

  [683] _Var._ D'un tel abaissement un grand coeur est honteux.
  (1641-56)

  [684] _Var._ Je suis Romaine, hlas! puisque mon poux l'est;
        L'hymen me fait de Rome embrasser l'intrt;
        Mais il tiendroit mon me en esclave enchane,
        S'il m'toit le penser des lieux o je suis ne. (1641-56)

  [685] _Var._ Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte.
  (1641-56)

  [686] Ce vers admirable est rest en proverbe. (_Voltaire._)

  [687] _Var._ Je sais qu'il doit s'accrotre, et que tes bons destins.
  (1641-55 et 60)
        _Var._ Je sais qu'il doit s'accrotre, et que ces bons destins.
  (1656)

  [688] _Var._ Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance.
  (1641-56)

  [689] _Var._ Tant qu'on ne s'est choqu qu'en des lgers combats.
  (1656)

  [690] _Var._ Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55)
        _Var._ Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656)

  [691] _Var._ Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56)

  [692] _Var._ Le sien irrsolu, tremblotant, incertain. (1641-56)

  [693] _Var._ Une soudaine joie clata sur son front. (1641-56)

  [694] _Var._ Je forme des soupons d'an sujet trop lger:
        Le jour d'une bataille est mal propre  changer;
        D'un nouveau trait alors peu d'mes sont blesses,
        [Et dans un si grand trouble on a d'autres penses;]
        Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56)

  [695] _Var._ Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne?
  (1641-56)

  [696] Dans l'dition de 1641 in-12, on a imprim par erreur
  _contre elle_, pour _comme elle_.

  [697] _Var._ Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine.
  (1641-56)

  [698] _Var._ Envers un ennemi qui nous peut obliger?
        CAM. D'un serment solennel qui nous peut dgager? (1641-56)

  [699] _Var._ Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux.
  (1641-56)

  [700] _Var._ Quelques cinq ou six mois aprs que de sa soeur
        L'hymne eut rendu mon frre possesseur,
        Vous le savez, Julie, il obtint de mon pre. (1641-56)

  [701] _Var._ En mme instant conclut notre hymen et la guerre.
  (1641 in-4)

  [702] L'dition de 1641 in-12 porte par erreur _fait natre_,
  pour _fit natre_.

  [703] _Var._ Et contre sa coutume, il ne me put dplaire.
  (1641-56)

  [704] On trouve dans l'dition de 1656 la singulire leon que
  voici:

    Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe _aille dessous_.

  [705] _Var._ Mon coeur, quelque grand feu qui pour toi le consomme,
        Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48
  et 55 A.)

  [706] _Var._ Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641
  in-12)

  [707] _Var._ Aussi bon citoyen comme fidle amant. (1641-56)

  [708] _Var._ Dieux! qui l'et jamais cru? Dj les deux armes.
  (1641-56)

  [709] J'ose dire que, dans ce discours imit de Tite Live,
  l'auteur franais est au-dessus du romain, plus nerveux, plus
  touchant.... (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 263-265.

  [710] _Var._ Et le plus beau triomphe est arrous de pleurs?
  (1641 et 55 A.)

  [711] _Var._ Que le parti plus foible obisse au plus fort.
  (1641-56)

  [712] _Var._ A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire.
  (1641-64)

  [713] Ce vers et le prcdent, comme Voltaire l'a fait remarquer,
  se retrouvent,  un mot prs, dans la comdie du _Menteur_ (acte
  V, scne VII).




ACTE II


SCNE PREMIRE

HORACE, CURIACE.

    CURIACE.

    Ainsi Rome n'a point spar son estime;
    Elle et cru faire ailleurs un choix illgitime:
    Cette superbe ville en vos frres et vous
    Trouve les trois guerriers qu'elle prfre  tous;             350
    Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714],
    D'une seule maison brave toutes les ntres:
    Nous croirons,  la voir toute entire en vos mains[715],
    Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.
    Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire,             355
    Consacrer hautement leurs noms  la mmoire:
    Oui, l'honneur que reoit la vtre par ce choix,
    En pouvoit  bon titre immortaliser trois;
    Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme
    M'ont fait placer ma soeur et choisir une femme,               360
    Ce que je vais vous tre et ce que je vous suis[716]
    Me font y prendre part autant que je le puis;
    Mais un autre intrt tient ma joie en contrainte,
    Et parmi ses douceurs mle beaucoup de crainte:
    La guerre en tel clat a mis votre valeur,                     365
    Que je tremble pour Albe et prvois son malheur:
    Puisque vous combattez, sa perte est assure;
    En vous faisant nommer, le destin l'a jure.
    Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,
    Et me compte dj pour un de vos sujets.                       370

    HORACE.

    Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,
    Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717].
    C'est un aveuglement pour elle bien fatal,
    D'avoir tant  choisir, et de choisir si mal.
    Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle               375
    Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle;
    Mais quoique ce combat me promette un cercueil,
    La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;
    Mon esprit en conoit une mle assurance:
    J'ose esprer beaucoup de mon peu de vaillance;                380
    Et du sort envieux quels que soient les projets,
    Je ne me compte point pour un de vos sujets.
    Rome a trop cru de moi; mais mon me ravie
    Remplira son attente, ou quittera la vie.
    Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement:              385
    Ce noble dsespoir prit malaisment.
    Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,
    Que mes derniers soupirs n'assurent ma dfaite.

    CURIACE.

    Hlas! c'est bien ici que je dois tre plaint.
    Ce que veut mon pays, mon amiti le craint.                    390
    Dures extrmits, de voir Albe asservie,
    Ou sa victoire au prix d'une si chre vie,
    Et que l'unique bien o tendent ses desirs
    S'achte seulement par vos derniers soupirs!
    Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre?
    De tous les deux cts j'ai des pleurs  rpandre;
    De tous les deux cts mes desirs sont trahis.

    HORACE.

    Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays!
    Pour un coeur gnreux ce trpas a des charmes;
    La gloire qui le suit ne souffre point de larmes,              400
    Et je le recevrois en bnissant mon sort,
    Si Rome et tout l'tat perdoient moins en ma mort[718].

    CURIACE.

    A vos amis pourtant permettez de le craindre;
    Dans un si beau trpas ils sont les seuls  plaindre:
    La gloire en est pour vous, et la perte pour eux;              405
    Il vous fait immortel, et les rend malheureux:
    On perd tout quand on perd un ami si fidle.
    Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.


SCNE II

HORACE, CURIACE, FLAVIAN.

    CURIACE.

    Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?

    FLAVIAN.

    Je viens pour vous l'apprendre[719].

    CURIACE.

                                      Eh bien, qui sont les trois?

    FLAVIAN.

    Vos deux frres et vous.

    CURIACE.

                            Qui?

    FLAVIAN.

                                  Vous et vos deux frres.
    Mais pourquoi ce front triste et ces regards svres?
    Ce choix vous dplat-il?

    CURIACE.

                              Non, mais il me surprend:
    Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand.

    FLAVIAN.

    Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720],         415
    Que vous le recevez avec si peu de joie?
    Ce morne et froid accueil me surprend  mon tour.

    CURIACE.

    Dis-lui que l'amiti, l'alliance et l'amour
    Ne pourront empcher que les trois Curiaces
    Ne servent leur pays contre les trois Horaces.                 420

    FLAVIAN.

    Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots.

    CURIACE.

    Porte-lui ma rponse, et nous laisse en repos.


SCNE III.

HORACE, CURIACE.

    CURIACE.

    Que dsormais le ciel, les enfers et la terre
    Unissent leurs fureurs  nous faire la guerre;
    Que les hommes, les Dieux, les dmons et le sort               425
    Prparent contre nous un gnral effort!
    Je mets  faire pis, en l'tat o nous sommes,
    Le sort, et les dmons, et les Dieux, et les hommes.
    Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,
    L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait  tous deux.

    HORACE.

    Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrire
    Offre  notre constance une illustre matire;
    Il puise sa force  former un malheur
    Pour mieux se mesurer avec notre valeur;
    Et comme il voit en nous des mes peu communes[721],           435
    Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
      Combattre un ennemi pour le salut de tous,
    Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups,
    D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:
    Mille dj l'ont fait, mille pourroient le faire;              440
    Mourir pour le pays est un si digne sort,
    Qu'on brigueroit en foule une si belle mort;
    Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
    S'attacher au combat contre un autre soi-mme,
    Attaquer un parti qui prend pour dfenseur                     445
    Le frre d'une femme et l'amant d'une soeur,
    Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie
    Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie,
    Une telle vertu n'appartenoit qu' nous;
    L'clat de son grand nom lui fait peu de jaloux,               450
    Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprime
    Pour oser aspirer  tant de renomme.

    CURIACE.

    Il est vrai que nos noms ne sauroient plus prir.
    L'occasion est belle, il nous la faut chrir.
    Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare;                 455
    Mais votre fermet tient un peu du barbare:
    Peu, mme des grands coeurs, tireroient vanit
    D'aller par ce chemin  l'immortalit.
    A quelque prix qu'on mette une telle fume,
    L'obscurit vaut mieux que tant de renomme.                   460
      Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,
    Je n'ai point consult pour suivre mon devoir;
    Notre longue amiti, l'amour, ni l'alliance,
    N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;
    Et puisque par ce choix Albe montre en effet                   465
    Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
    Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
    J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme:
    Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723],
    Que tout le mien consiste  vous percer le flanc,              470
    Prs d'pouser la soeur, qu'il faut tuer le frre,
    Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
    Encor qu' mon devoir je coure sans terreur,
    Mon coeur s'en effarouche, et j'en frmis d'horreur;
    J'ai piti de moi-mme, et jette un oeil d'envie               475
    Sur ceux dont notre guerre a consum la vie[724],
    Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
    Ce triste et fier honneur m'meut sans m'branler:
    J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'te;
    Et si Rome demande une vertu plus haute,                       480
    Je rends grces aux Dieux de n'tre pas Romain,
    Pour conserver encor quelque chose d'humain[725].

    HORACE.

    Si vous n'tes Romain, soyez digne de l'tre;
    Et si vous m'galez, faites-le mieux parotre.
      La solide vertu dont je fais vanit                          485
    N'admet point de foiblesse avec sa fermet;
    Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrire
    Que ds le premier pas regarder en arrire.
    Notre malheur est grand; il est au plus haut point;
    Je l'envisage entier, mais je n'en frmis point:               490
    Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
    J'accepte aveuglment cette gloire avec joie;
    Celle de recevoir de tels commandements
    Doit touffer en nous tous autres sentiments.
    Qui, prs de le servir, considre autre chose,                 495
    A faire ce qu'il doit lchement se dispose;
    Ce droit saint et sacr rompt tout autre lien.
    Rome a choisi mon bras, je n'examine rien:
    Avec une allgresse aussi pleine et sincre
    Que j'pousai la soeur, je combattrai le frre;                500
    Et pour trancher enfin ces discours superflus,
    Albe vous a nomm, je ne vous connois plus.

    CURIACE.

    Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue;
    Mais cette pre vertu ne m'toit pas connue;
    Comme notre malheur elle est au plus haut point:               505
    Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

    HORACE.

    Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;
    Et puisque vous trouvez plus de charme  la plainte,
    En toute libert gotez un bien si doux;
    Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous.               510
    Je vais revoir la vtre, et rsoudre son me
    A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727],
    A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
    Et prendre en son malheur des sentiments romains.


SCNE IV.

HORACE, CURIACE, CAMILLE.

    HORACE.

    Avez-vous su l'tat qu'on fait de Curiace,                     515
    Ma soeur?

    CAMILLE.

              Hlas! mon sort a bien chang de face.

    HORACE.

    Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur;
    Et si par mon trpas il retourne vainqueur,
    Ne le recevez point en meurtrier d'un frre,
    Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire,          520
    Qui sert bien son pays, et sait montrer  tous,
    Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.
    Comme si je vivois, achevez l'hymne;
    Mais si ce fer aussi tranche sa destine,
    Faites  ma victoire un pareil traitement:                     525
    Ne me reprochez point la mort de votre amant.
    Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse.
    Consumez avec lui toute cette foiblesse[728],
    Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;
    Mais aprs le combat ne pensez plus au mort.                   530

(A Curiace[729].)

      Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,
    Puis nous irons ensemble o l'honneur nous appelle.


SCNE V.

CURIACE, CAMILLE.

    CAMILLE.

    Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730]
    Te plat-il aux dpens de tout notre bonheur?

    CURIACE.

    Hlas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse,        535
    Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.
    Je vais comme au supplice  cet illustre emploi,
    Je maudis mille fois l'tat qu'on fait de moi,
    Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime;
    Ma flamme au dsespoir passe jusques au crime,                 540
    Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731];
    Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.

    CAMILLE.

    Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie
    Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse  ta patrie.
    Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits:               545
    Albe a reu par eux tout ce que tu lui dois.
    Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre;
    Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]:
    Ton nom ne peut plus crotre, il ne lui manque rien;
    Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien.               550

    CURIACE.

    Que je souffre  mes yeux qu'on ceigne une autre tte
    Des lauriers immortels que la gloire m'apprte,
    Ou que tout mon pays reproche  ma vertu
    Qu'il auroit triomph si j'avois combattu,
    Et que sous mon amour ma valeur endormie[733]                  555
    Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!
    Non, Albe, aprs l'honneur que j'ai reu de toi,
    Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;
    Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734],
    Et vivrai sans reproche, ou prirai sans honte[735].           560

    CAMILLE.

    Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!

    CURIACE.

    Avant que d'tre  vous, je suis  mon pays.

    CAMILLE.

    Mais te priver pour lui toi-mme d'un beau-frre,
    Ta soeur de son mari!

    CURIACE.

                          Telle est notre misre:
    Le choix d'Albe et de Rome te toute douceur                   565
    Aux noms jadis si doux de beau-frre et de soeur.

    CAMILLE.

    Tu pourras donc, cruel, me prsenter sa tte[736],
    Et demander ma main pour prix de ta conqute!

    CURIACE.

    Il n'y faut plus penser: en l'tat o je suis,
    Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis.             570
    Vous en pleurez[737], Camille[738]?

    CAMILLE.

                              Il faut bien que je pleure:
    Mon insensible amant ordonne que je meure;
    Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739],
    Il l'teint de sa main pour m'ouvrir le tombeau.
    Ce coeur impitoyable  ma perte s'obstine,                     575
    Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.

    CURIACE.

    Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours,
    Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours!
    Que mon coeur s'attendrit  cette triste vue!
    Ma constance contre elle  regret s'vertue.                   580
      N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740],
    Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;
    Je sens qu'elle chancelle, et dfend mal la place:
    Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
    Foible d'avoir dj combattu l'amiti,                         585
    Vaincroit-elle  la fois l'amour et la piti?
    Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes,
    Ou j'oppose l'offense  de si fortes armes;
    Je me dfendrai mieux contre votre courroux,
    Et pour le mriter, je n'ai plus d'yeux pour vous:             590
    Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage.
    Vous ne vous montrez point sensible  cet outrage!
    Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi!
    En faut-il plus encor? je renonce  ma foi.
      Rigoureuse vertu dont je suis la victime,                    595
    Ne peux-tu rsister sans le secours d'un crime?

    CAMILLE.

    Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux
    Qu'au lieu de t'en har, je t'en aimerai mieux;
    Oui, je te chrirai, tout ingrat et perfide,
    Et cesse d'aspirer au nom de fratricide.                       600
    Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?
    Je te prparerois des lauriers de ma main;
    Je t'encouragerois, au lieu de te distraire;
    Et je te traiterois comme j'ai fait mon frre.
    Hlas! j'tois aveugle en mes voeux aujourd'hui;               605
    J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.
      Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme
    Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton me!


SCNE VI.

HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.

    CURIACE.

    Dieux! Sabine le suit. Pour branler mon coeur,
    Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur?                610
    Et laissant  ses pleurs vaincre ce grand courage,
    L'amenez-vous ici chercher mme avantage?

    SABINE.

    Non, non, mon frre, non; je ne viens en ce lieu
    Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.
    Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lche,
    Rien dont la fermet de ces grands coeurs se fche:
    Si ce malheur illustre branloit l'un de vous,
    Je le dsavouerois pour frre ou pour poux.
    Pourrois-je toutefois vous faire une prire
    Digne d'un tel poux et digne d'un tel frre?                  620
    Je veux d'un coup si noble ter l'impit,
    A l'honneur qui l'attend rendre sa puret,
    La mettre en son clat sans mlange de crimes[741];
    Enfin je vous veux faire ennemis lgitimes.
      Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien:          625
    Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien.
    Brisez votre alliance, et rompez-en la chane;
    Et puisque votre honneur veut des effets de haine,
    Achetez par ma mort le droit de vous har:
    Albe le veut, et Rome; il faut leur obir.                     630
    Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge:
    Alors votre combat n'aura plus rien d'trange;
    Et du moins l'un des deux sera juste agresseur,
    Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur.
    Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle,               635
    Si vous vous animiez par quelque autre querelle:
    Le zle du pays vous dfend de tels soins[742];
    Vous feriez peu pour lui si vous vous tiez moins:
    Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frre.
    Ne diffrez donc plus ce que vous devez faire:                 640
    Commencez par sa soeur  rpandre son sang,
    Commencez par sa femme  lui percer le flanc,
    Commencez par Sabine  faire de vos vies
    Un digne sacrifice  vos chres patries:
    Vous tes ennemis en ce combat fameux,                         645
    Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.
    Quoi? me rservez-vous  voir une victoire
    O pour haut appareil d'une pompeuse gloire,
    Je verrai les lauriers d'un frre ou d'un mari
    Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chri?                  650
    Pourrai-je entre vous deux rgler alors mon me,
    Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme,
    Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu?
    Non, non, avant ce coup Sabine aura vcu:
    Ma mort le prviendra, de qui que je l'obtienne;               655
    Le refus de vos mains y condamne la mienne.
    Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains,
    J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.
    Vous ne les aurez point au combat occupes,
    Que ce corps au milieu n'arrte vos pes;                     660
    Et malgr vos refus, il faudra que leurs coups
    Se fassent jour ici pour aller jusqu' vous.

    HORACE.

    O ma femme!

    CURIACE.

                O ma soeur!

    CAMILLE.

                            Courage! ils s'amollissent.

    SABINE.

    Vous poussez des soupirs; vos visages plissent!
    Quelle peur vous saisit? Sont-ce l ces grands coeurs,         665
    Ces hros qu'Albe et Rome ont pris pour dfenseurs?

    HORACE.

    Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743]
    Qui t'oblige  chercher une telle vengeance?
    Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744]
    Avec toute ta force attaquer ma vertu?                         670
    Du moins contente-toi de l'avoir tonne[745],
    Et me laisse achever cette grande journe.
    Tu me viens de rduire en un trange point;
    Aime assez ton mari pour n'en triompher point.
    Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse;                675
    La dispute dj m'en est assez honteuse:
    Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.

    SABINE.

    Va, cesse de me craindre: on vient  ton secours.


SCNE VII.

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Qu'est-ce-ci, mes enfants? coutez-vous vos flammes,
    Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?                 680
    Prts  verser du sang, regardez-vous des pleurs?
    Fuyez, et laissez-les dplorer leurs malheurs.
    Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse:
    Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse,
    Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.             685

    SABINE.

    N'apprhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous.
    Malgr tous nos efforts, vous en devez attendre
    Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre;
    Et si notre foiblesse branloit leur honneur[746],
    Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur.              690
      Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes[747]:
    Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748].
    Ce n'est qu'au dsespoir qu'il nous faut recourir.
    Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.


SCNE VIII.

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE.

    HORACE.

    Mon pre, retenez des femmes qui s'emportent,                  695
    Et de grce empchez surtout qu'elles ne sortent.
    Leur amour importun viendroit avec clat
    Par des cris et des pleurs troubler notre combat;
    Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice
    On nous imputeroit ce mauvais artifice.                        700
    L'honneur d'un si beau choix seroit trop achet,
    Si l'on nous souponnoit de quelque lchet.

    LE VIEIL HORACE.

    J'en aurai soin. Allez, vos frres vous attendent;
    Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.

    CURIACE.

    Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments....

    LE VIEIL HORACE.

    Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;
    Pour vous encourager ma voix manque de termes;
    Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes;
    Moi-mme en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.
    Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux.               710


FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

  [714] _Var._ Et ne nous opposant d'autres bras que les vtres.
  (1641-56)

  [715] _Var._ Nous croirons, la voyant tout entire en vos mains.
  (1641-56)

  [716] _Var._ Ce que je vous dois tre et ce que je vous suis.
  (1641-60)

  [717] _Var._ Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme.
  (1641-56)

  [718] _Var._ Si Rome et tout l'tat perdoient moins  ma mort.
  (1641-56)

  [719] La scne commence  ce vers dans les ditions de 1641-56,
  o le vers prcdent termine la scne I.

  [720] _Var._ Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie.
  (1641-56)

  [721] _Var._ Comme il ne nous prend pas pour des mes communes.
  (1641-56)

  [722] L'dition de 1682 porte, par erreur, _comme_, pour
  _contre_.

  [723] _Var._ Je vois que votre honneur gt  verser mon sang.
  (1641-56)

  [724] _Var._ Sur ceux dont notre guerre a consomm la vie.
  (1641-48 et 55 A.)

  [725] Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public,
  et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutt une
  maxime admirable. (_Voltaire._)

  [726] A ces mots: Je ne vous connois plus.--Je vous connois
  encore, on se rcria d'admiration.... (_Voltaire._)

  [727] _Var._ A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme.
  (1641-60)

  [728] _Var._ Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48
  et 55 A.)

  [729] Cette indication manque dans les ditions de 1641-48 et de
  1655 A.

  [730] _Var._ Iras-tu, ma chre me[730-a], et ce funeste honneur.
  (1641-56)

    [730-a] _Chre me_ ne rvoltait point en 1639, et ces
    expressions tendres rendaient encore la situation plus haute.
    Depuis peu mme une grande actrice a rtabli cette expression _ma
    chre me_. (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 252.

  [731] _Var._ Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller.
  (1641-56)

  [732] _Var._ Autre de plus de morts n'a couvert cette terre.
  (1641-56)

  [733] _Var._ Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56)

  [734] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.

  [735] _Var._ Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte.
  (1641-56)

  [736] _Var._ Viendras-tu point encor me prsenter sa tte.
  (1641-56)

  [737] Voyez _Cinna_, acte III, scne V, vers 1070.--On a aussi
  rapproch de ce passage des mouvements tout semblables, ou
  trs-voisins, qui se trouvent chez Racine et chez Voltaire: par
  exemple dans _Bajazet_, acte III, scne I, et acte IV, scne V;
  _Iphignie_, acte IV, scne I; _Britannicus_, acte V, scne I;
  _Zare_, acte II, scne III, et acte IV, scne II.

  [738] _Var._ Vous pleurez, ma chre me? (1641-56)

  [739] _Var._ Et lorsque notre hymen allume son flambeau.
  (1641-60)

  [740] _Var._ N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs.
  (1641-56)

  [741] On lit, dans l'dition de 1682, _des crimes_, pour _de
  crimes_.

  [742] _Var._ Votre zle au pays vous dfend de tels soins.
  (1641-60)

  [743] _Var._ Femme[743-a], que t'ai-je fait, et quelle est mon
  offense. (1641-56)

    [743-a] Voltaire fait ici, au sujet du mot _femme_, une
    remarque qu'on ne songerait plus, ce nous semble,  faire
    aujourd'hui: La navet, dit-il, qui rgnait encore en ce
    temps-l dans les crits permettait ce mot. La rudesse romaine y
    parat mme tout entire.

  [744] _Var._ Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi
  viens-tu. (1641-56)

  [745] _Var._ Du moins contente-toi de l'avoir offense. (1641)

  [746] _Var._ Et si notre foiblesse avoit pu les changer,
        Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64)

  [747] _Var._ Allons, ma soeur, allons, ne perdons point de
  larmes. (1641-48 et 55 A.)

  [748] _Var._ Contre tant de vertu ce sont de foibles armes.
  (1641, 48, 55 et 60)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

    SABINE[749].

    Prenons parti, mon me, en de telles disgrces:
    Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces;
    Cessons de partager nos inutiles soins;
    Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.
    Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire?
    Quel ennemi choisir, d'un poux ou d'un frre?
    La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750],
    Et la loi du devoir m'attache  tous les deux.
    Sur leurs hauts sentiments rglons plutt les ntres;
    Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres:             720
    Regardons leur honneur comme un souverain bien;
    Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.
    La mort qui les menace est une mort si belle,
    Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.
    N'appelons point alors les destins inhumains;                  725
    Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains;
    Revoyons les vainqueurs, sans penser qu' la gloire
    Que toute leur maison reoit de leur victoire;
    Et sans considrer aux dpens de quel sang
    Leur vertu les lve en cet illustre rang,                     730
    Faisons nos intrts de ceux de leur famille:
    En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,
    Et tiens  toutes deux par de si forts liens,
    Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.
    Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie,                 735
    J'ai trouv les moyens d'en tirer de la joie,
    Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751],
    Les morts sans dsespoir, les vainqueurs sans horreur.
      Flatteuse illusion, erreur douce et grossire,
    Vain effort de mon me, impuissante lumire,                   740
    De qui le faux brillant prend droit de m'blouir,
    Que tu sais peu durer, et tt t'vanouir!
    Pareille  ces clairs qui dans le fort des ombres
    Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres,
    Tu n'as frapp mes yeux d'un moment de clart                  745
    Que pour les abmer dans plus d'obscurit.
    Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fche,
    Me vend dj bien cher ce moment de relche.
    Je sens mon triste coeur perc de tous les coups
    Qui m'tent maintenant un frre ou mon poux.                  750
    Quand je songe  leur mort, quoi que je me propose,
    Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,
    Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang
    Que pour considrer aux dpens de quel sang.
    La maison des vaincus touche seule mon me:                    755
    En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme,
    Et tiens  toutes deux par de si forts liens,
    Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752].
    C'est l donc cette paix que j'ai tant souhaite!
    Trop favorables Dieux, vous m'avez coute!                    760
    Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
    Si mme vos faveurs ont tant de cruauts?
    Et de quelle faon punissez-vous l'offense,
    Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence?


SCNE II.

SABINE, JULIE.

    SABINE.

    En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous?                 765
    Est-ce la mort d'un frre, ou celle d'un poux?
    Le funeste succs de leurs armes impies[753]
    De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754],
    Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs,
    Pour tous tant qu'ils toient demande-t-il mes pleurs[755]?    770

    JULIE.

    Quoi? ce qui s'est pass, vous l'ignorez encore?

    SABINE.

    Vous faut-il tonner de ce que je l'ignore,
    Et ne savez-vous point que de cette maison
    Pour Camille et pour moi l'on fait une prison?
    Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes;              775
    Sans cela nous serions au milieu de leurs armes,
    Et par les dsespoirs d'une chaste amiti,
    Nous aurions des deux camps tir quelque piti.

    JULIE.

    Il n'toit pas besoin d'un si tendre spectacle:
    Leur vue  leur combat apporte assez d'obstacle.               780
      Sitt qu'ils ont paru prts  se mesurer,
    On a dans les deux camps entendu murmurer[756]:
    A voir de tels amis, des personnes si proches,
    Venir pour leur patrie aux mortelles approches,
    L'un s'meut de piti, l'autre est saisi d'horreur,            785
    L'autre d'un si grand zle admire la fureur;
    Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans gale,
    Et tel l'ose nommer sacrilge et brutale.
    Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix;
    Tous accusent leurs chefs, tous dtestent leur choix;          790
    Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,
    On s'crie, on s'avance, enfin on les spare.

    SABINE.

    Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez!

    JULIE.

    Vous n'tes pas, Sabine, encore o vous pensez:
    Vous pouvez esprer, vous avez moins  craindre;               795
    Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre.
      En vain d'un sort si triste on les veut garantir;
    Ces cruels gnreux n'y peuvent consentir:
    La gloire de ce choix leur est si prcieuse,
    Et charme tellement leur me ambitieuse,                       800
    Qu'alors qu'on les dplore ils s'estiment heureux,
    Et prennent pour affront la piti qu'on a d'eux[757].
    Le trouble des deux camps souille leur renomme;
    Ils combattront plutt et l'une et l'autre arme,
    Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758],
    Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.

    SABINE.

    Quoi? dans leur duret ces coeurs d'acier s'obstinent[759]!

    JULIE.

    Oui, mais d'autre ct les deux camps se mutinent[760],
    Et leurs cris, des deux parts pousss en mme temps,
    Demandent la bataille, ou d'autres combattants.                810
    La prsence des chefs  peine est respecte,
    Leur pouvoir est douteux, leur voix mal coute;
    Le Roi mme s'tonne; et pour dernier effort:
    Puisque chacun, dit-il, s'chauffe en ce discord,
    Consultons des grands Dieux la majest sacre,                 815
    Et voyons si ce change  leurs bonts agre.
    Quel impie osera se prendre  leur vouloir,
    Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?
    Il se tait, et ces mots semblent tre des charmes;
    Mme aux six combattants ils arrachent les armes;              820
    Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux,
    Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux.
    Leur plus bouillante ardeur cde  l'avis de Tulle;
    Et soit par dfrence, ou par un prompt scrupule,
    Dans l'une et l'autre arme on s'en fait une loi,              825
    Comme si toutes deux le connoissoient pour roi.
    Le reste s'apprendra par la mort des victimes.

    SABINE.

    Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes;
    J'en espre beaucoup, puisqu'il est diffr,
    Et je commence  voir ce que j'ai desir.                      830


SCNE III.

SABINE, CAMILLE, JULIE.

    SABINE.

    Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle.

    CAMILLE.

    Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle.
    On l'a dite  mon pre, et j'tois avec lui;
    Mais je n'en conois rien qui flatte mon ennui.
    Ce dlai de nos maux rendra leurs coups plus rudes;            835
    Ce n'est qu'un plus long terme  nos inquitudes;
    Et tout l'allgement qu'il en faut esprer,
    C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.

    SABINE.

    Les Dieux n'ont pas en vain inspir ce tumulte.

    CAMILLE.

    Disons plutt, ma soeur, qu'en vain on les consulte.           840
    Ces mmes Dieux  Tulle ont inspir ce choix[761];
    Et la voix du public n'est pas toujours leur voix;
    Ils descendent bien moins dans de si bas tages
    Que dans l'me des rois, leurs vivantes images,
    De qui l'indpendante et sainte autorit[762]                  845
    Est un rayon secret de leur divinit.

    JULIE.

    C'est vouloir sans raison vous former des obstacles
    Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763];
    Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu,
    Sans dmentir celui qui vous fut hier rendu.                   850

    CAMILLE.

    Un oracle jamais ne se laisse comprendre:
    On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764];
    Et loin de s'assurer sur un pareil arrt,
    Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.

    SABINE.

    Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance,            855
    Et souffrons les douceurs d'une juste esprance.
    Quand la faveur du ciel ouvre  demi ses bras,
    Qui ne s'en promet rien ne la mrite pas;
    Il empche souvent qu'elle ne se dploie,
    Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie.                  860

    CAMILLE.

    Le ciel agit sans nous en ces vnements,
    Et ne les rgle point dessus nos sentiments.

    JULIE.

    Il ne vous a fait peur que pour vous faire grce.
    Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe.
    Modrez vos frayeurs; j'espre  mon retour                    865
    Ne vous entretenir que de propos d'amour,
    Et que nous n'emploierons la fin de la journe
    Qu'aux doux prparatifs d'un heureux hymne.

    SABINE.

    J'ose encor l'esprer[765].

    CAMILLE.

                              Moi, je n'espre rien.

    JULIE.

    L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien.               870


SCNE IV.

SABINE, CAMILLE.

    SABINE.

    Parmi nos dplaisirs souffrez que je vous blme:
    Je ne puis approuver tant de trouble en votre me[766];
    Que feriez-vous, ma soeur, au point o je me vois,
    Si vous aviez  craindre autant que je le dois,
    Et si vous attendiez de leurs armes fatales                    875
    Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes gales?

    CAMILLE.

    Parlez plus sainement de vos maux et des miens:
    Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens;
    Mais  bien regarder ceux o le ciel me plonge,
    Les vtres auprs d'eux vous sembleront un songe.              880
      La seule mort d'Horace est  craindre pour vous.
    Des frres ne sont rien  l'gal d'un poux;
    L'hymen qui nous attache en une autre famille
    Nous dtache de celle o l'on a vcu fille;
    On voit d'un oeil divers des noeuds si diffrents[768],        885
    Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents;
    Mais si prs d'un hymen, l'amant que donne un pre
    Nous est moins qu'un poux, et non pas moins qu'un frre;
    Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,
    Notre choix impossible, et nos voeux confondus.                890
    Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes
    O porter vos souhaits et terminer vos craintes;
    Mais si le ciel s'obstine  nous perscuter,
    Pour moi, j'ai tout  craindre, et rien  souhaiter.

    SABINE.

    Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre,
    C'est un raisonnement bien mauvais que le vtre.
      Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien diffrents,
    C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents:
    L'hymen n'efface point ces profonds caractres;
    Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frres:               900
    La nature en tout temps garde ses premiers droits;
    Aux dpens de leur vie on ne fait point de choix:
    Aussi bien qu'un poux ils sont d'autres nous-mmes;
    Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrmes.
    Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brlez           905
    Ne vous est, aprs tout, que ce que vous voulez;
    Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,
    En fait assez souvent passer la fantaisie[769];
    Ce que peut le caprice, osez-le par raison,
    Et laissez votre sang hors de comparaison:                     910
    C'est crime qu'opposer des liens volontaires
    A ceux que la naissance a rendus ncessaires.
    Si donc le ciel s'obstine  nous perscuter,
    Seule j'ai tout  craindre, et rien  souhaiter;
    Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,
    O porter vos souhaits et terminer vos craintes.

    CAMILLE.

    Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimtes jamais;
    Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits:
    On peut lui rsister quand il commence  natre,
    Mais non pas le bannir quand il s'est rendu matre,            920
    Et que l'aveu d'un pre, engageant notre foi,
    A fait de ce tyran un lgitime roi:
    Il entre avec douceur, mais il rgne par force;
    Et quand l'me une fois a got son amorce,
    Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut,               925
    Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut:
    Ses chanes sont pour nous aussi fortes que belles.


SCNE V.

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Je viens vous apporter de fcheuses nouvelles,
    Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer
    Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler:                 930
    Vos frres sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.

    SABINE.

    Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'tonnent;
    Et je m'imaginois dans la divinit
    Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bont.
    Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771]           935
    La piti parle en vain, la raison importune[772].
    Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,
    Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773].
    Nous pourrions aisment faire en votre prsence
    De notre dsespoir une fausse constance;                       940
    Mais quand on peut sans honte tre sans fermet,
    L'affecter au dehors, c'est une lchet[774];
    L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes,
    Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.
      Nous ne demandons point qu'un courage si fort                945
    S'abaisse  notre exemple  se plaindre du sort.
    Recevez sans frmir ces mortelles alarmes;
    Voyez couler nos pleurs sans y mler vos larmes;
    Enfin, pour toute grce, en de tels dplaisirs,
    Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.               950

    LE VIEIL HORACE.

    Loin de blmer les pleurs que je vous vois rpandre,
    Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir dfendre,
    Et cderois peut-tre  de si rudes coups,
    Si je prenois ici mme intrt que vous:
    Non qu'Albe par son choix m'ait fait har vos frres,          955
    Tous trois me sont encor des personnes bien chres;
    Mais enfin l'amiti n'est pas du mme rang,
    Et n'a point les effets de l'amour ni du sang;
    Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
    Sabine comme soeur, Camille comme amante:                      960
    Je puis les regarder comme nos ennemis,
    Et donne sans regret mes souhaits  mes fils.
    Ils sont, grces aux Dieux, dignes de leur patrie;
    Aucun tonnement n'a leur gloire fltrie;
    Et j'ai vu leur honneur crotre de la moiti,                  965
    Quand ils ont des deux camps refus la piti.
    Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendie,
    Si leur haute vertu ne l'et rpudie,
    Ma main bientt sur eux m'et veng hautement
    De l'affront que m'et fait ce mol consentement.               970
    Mais lorsqu'en dpit d'eux on en a voulu d'autres,
    Je ne le cle point, j'ai joint mes voeux aux vtres.
    Si le ciel pitoyable et cout ma voix,
    Albe seroit rduite  faire un autre choix;
    Nous pourrions voir tantt triompher les Horaces               975
    Sans voir leurs bras souills du sang des Curiaces,
    Et de l'vnement d'un combat plus humain
    Dpendroit maintenant l'honneur du nom romain.
    La prudence des Dieux autrement en dispose;
    Sur leur ordre ternel mon esprit se repose:                   980
    Il s'arme en ce besoin de gnrosit,
    Et du bonheur public fait sa flicit.
    Tchez d'en faire autant pour soulager vos peines,
    Et songez toutes deux que vous tes Romaines:
    Vous l'tes devenue, et vous l'tes encor;                     985
    Un si glorieux titre est un digne trsor.
    Un jour, un jour viendra que par toute la terre
    Rome se fera craindre  l'gal du tonnerre,
    Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,
    Ce grand nom deviendra l'ambition des rois:                    990
    Les Dieux  notre ne ont promis cette gloire.


SCNE VI.

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.

    LE VIEIL HORACE.

    Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

    JULIE.

    Mais plutt du combat les funestes effets:
    Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont dfaits;
    Des trois les deux sont morts, son poux seul vous reste.

    LE VIEIL HORACE.

    O d'un triste combat effet vraiment funeste!
    Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir
    Il n'a pas employ jusqu'au dernier soupir!
    Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
    Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:           1000
    Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

    JULIE

    Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir.
    Il s'est fait admirer tant qu'ont dur ses frres;
    Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires,
    Prs d'tre enferm d'eux, sa fuite l'a sauv.                1005

    LE VIEIL HORACE.

    Et nos soldats trahis ne l'ont point achev[775]?
    Dans leurs rangs  ce lche ils ont donn retraite?

    JULIE.

    Je n'ai rien voulu voir aprs cette dfaite.

    CAMILLE.

    O mes frres!

    LE VIEIL HORACE.

                  Tout beau, ne les pleurez pas tous;
    Deux jouissent d'un sort dont leur pre est jaloux.           1010
    Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
    La gloire de leur mort m'a pay de leur perte:
    Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
    Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vcu,
    Et ne l'auront point vue obir qu' son prince,               1015
    Ni d'un tat voisin devenir la province.
    Pleurez l'autre, pleurez l'irrparable affront
    Que sa fuite honteuse imprime  notre front;
    Pleurez le dshonneur de toute notre race,
    Et l'opprobre ternel qu'il laisse au nom d'Horace.           1020

    JULIE.

    Que vouliez-vous qu'il ft contre trois?

    LE VIEIL HORACE.

                                             Qu'il mourt[776],
    Ou qu'un beau dsespoir alors le secourt.
    N'et-il que d'un moment recul sa dfaite,
    Rome et t du moins un peu plus tard sujette;
    Il et avec honneur laiss mes cheveux gris,                  1025
    Et c'toit de sa vie un assez digne prix.
      Il est de tout son sang comptable  sa patrie;
    Chaque goutte pargne a sa gloire fltrie;
    Chaque instant de sa vie, aprs ce lche tour,
    Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.            1030
    J'en romprai bien le cours, et ma juste colre,
    Contre un indigne fils usant des droits d'un pre,
    Saura bien faire voir dans sa punition
    L'clatant dsaveu d'une telle action.

    SABINE.

    coutez un peu moins ces ardeurs gnreuses,                  1035
    Et ne nous rendez point tout  fait malheureuses.

    LE VIEIL HORACE.

    Sabine, votre coeur se console aisment;
    Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement.
    Vous n'avez point encor de part  nos misres:
    Le ciel vous a sauv votre poux et vos frres;               1040
    Si nous sommes sujets, c'est de votre pays;
    Vos frres sont vainqueurs quand nous sommes trahis;
    Et voyant le haut point o leur gloire se monte,
    Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.
    Mais votre trop d'amour pour cet infme poux                 1045
    Vous donnera bientt  plaindre comme  nous.
    Vos pleurs en sa faveur sont de foibles dfenses:
    J'atteste des grands Dieux les suprmes puissances
    Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains
    Laveront dans son sang la honte des Romains.                  1050

    SABINE.

    Suivons-le promptement, la colre l'emporte.
    Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte?
    Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,
    Et toujours redouter la main de nos parents?


FIN DU TROISIME ACTE.

NOTES:

  [749] Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons
  les termes que parce qu'ils ont trait  l'histoire de la scne
  franaise: Ce monologue de Sabine est, dit-il, absolument
  inutile, et fait languir la pice. Les comdiens voulaient alors
  des monologues. La dclamation approchait du chant, surtout celle
  des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour
  elles....

  [750] _Var._ La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux.
  (1641 et 55 A.)

  [751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur.
  (1641-56)

  [752] L'dition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est
  trs-vraisemblablement une erreur.

  [753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies
        De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)

    [753-a] L'dition de 1656 porte, par erreur, _mes_, pour
    _armes_.

  [754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant
  d'hosties[754-a]? (1663 et 64)

    [754-a] _Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne
    reste plus que le mot de _victime_.... (_Voltaire._) Voyez le
    _Lexique_.

  [755] _Var._ Pour tous tant qu'ils toient m'a condamne aux
  pleurs. (1641-56)

  [756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis  murmurer.
  (1641-56)

  [757] _Var._ Et prenant pour affront la piti[757-a] qu'on a
  d'eux. (1656)

    [757-a] Il y a _pit_, au lieu de _piti_, dans l'dition
    de 1656, mais c'est videmment une erreur.

  [758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont spars,
        Que quitter les honneurs qui leur sont dfrs. (1641-56)

  [759] _Var._ Quoi? dans leur duret ces coeurs de fer
  s'obstinent! (1641-60)

  [760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se
  mutinent. (1641-64)

  [761] _Var._ Les mmes Dieux  Tulle ont inspir ce choix.
  (1641-48 et 55 A.)

  [762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorit. (1641-56)

  [763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs
  oracles. (1655 A.)

  [764] On lit dans _Psych_ (acte II, scne III):

    Un oracle jamais n'est sans obscurit:
    On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.

  [765] _Var._ Comme vous je l'espre. CAM. Et je n'ose y songer.
        JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)

  [766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre me.
  (1641 in-4, 48-54 et 56)
        _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon me.
  (1655 A.)

  [767] L'dition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_:
  c'est videmment une erreur.

  [768] _Var._ On ne compare point des noeuds si diffrents.
  (1641-56)

  [769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie;
        Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)

  [770] L'dition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_.

  [771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune.
  (1641-56)

  [772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54,
  55 B. et 56)
        _Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)

  [773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs.
  (1641-56)

  [774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lchet. (1641-56)

  [775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achev? (1641-60)

  [776] Voil ce fameux _qu'il mourt_, ce trait du plus grand
  sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute
  l'antiquit[776-a]; tout l'auditoire fut si transport, qu'on
  n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:

    N'et-il que d'un moment retard (_lisez_: recul) sa dfaite,

  tant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il
  mourt_.... (_Voltaire._)

    [776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons,
    qu'on a cherch un mot semblable dans les auteurs anciens. Le
    _moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre
    XCIX), n'a aucun rapport avec la rponse sublime du vieil Horace,
    et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproch. Le
    _moreretur_, _inquies_, de Cicron, dans le _Discours pour C.
    Rubirius Postumus_ (chapitre X,  29), peut bien se traduire par:
    Que vouliez-vous qu'il ft?--Qu'il mourt, direz-vous; mais la
    ressemblance est toute superficielle: la pense, le sentiment, la
    situation, tout est diffrent.--Un rapprochement plus opportun,
    mais bien propre  faire ressortir, quoiqu'au fond l'ide soit
    semblable, l'originalit de Corneille, ce serait peut-tre celui
    de ces vers de la tragdie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et
    suivants) de notre vieux pote Garnier:

    C'est vergongne  un roi de survivre vaincu:
    Un bon coeur n'et jamais son malheur survcu.
    --Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime,
    Qui malgr le destin m'et acquis de l'estime.
    Je fusse mort en roi, firement combattant,
    Maint barbare adversaire  mes pieds abattant.




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

LE VIEIL HORACE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Ne me parlez jamais en faveur d'un infme;                    1055
    Qu'il me fuie  l'gal des frres de sa femme:
    Pour conserver un sang qu'il tient si prcieux,
    Il n'a rien fait encor s'il n'vite mes yeux.
    Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste
    Le souverain pouvoir de la troupe cleste....                 1060

    CAMILLE.

    Ah! mon pre, prenez un plus doux sentiment[777];
    Vous verrez Rome mme en user autrement;
    Et de quelque malheur que le ciel l'ait comble,
    Excuser la vertu sous le nombre accable.

    LE VIEIL HORACE.

    Le jugement de Rome est peu pour mon regard,                  1065
    Camille; je suis pre, et j'ai mes droits  part.
    Je sais trop comme agit la vertu vritable:
    C'est sans en triompher que le nombre l'accable;
    Et sa mle vigueur, toujours en mme point,
    Succombe sous la force, et ne lui cde point.                 1070
    Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valre.


SCNE II.

LE VIEIL HORACE, VALRE, CAMILLE.

    VALRE.

    Envoy par le Roi pour consoler un pre,
    Et pour lui tmoigner....

    LE VIEIL HORACE.

                              N'en prenez aucun soin:
    C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin;
    Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie             1075
    Ceux que vient de m'ter une main ennemie.
    Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;
    Il me suffit.

    VALRE.

                  Mais l'autre est un rare bonheur;
    De tous les trois chez vous il doit tenir la place.

    LE VIEIL HORACE.

    Que n'a-t-on vu prir en lui le nom d'Horace[778]!            1080

    VALRE.

    Seul vous le maltraitez aprs ce qu'il a fait.

    LE VIEIL HORACE.

    C'est  moi seul aussi de punir son forfait.

    VALRE.

    Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?

    LE VIEIL HORACE.

    Quel clat de vertu trouvez-vous en sa fuite?

    VALRE.

    La fuite est glorieuse en cette occasion.                     1085

    LE VIEIL HORACE.

    Vous redoublez ma honte et ma confusion[779].
    Certes, l'exemple est rare et digne de mmoire,
    De trouver dans la fuite un chemin  la gloire.

    VALRE.

    Quelle confusion, et quelle honte  vous
    D'avoir produit un fils qui nous conserve tous,               1090
    Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?
    A quels plus grands honneurs faut-il qu'un pre aspire?

    LE VIEIL HORACE.

    Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,
    Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?

    VALRE.

    Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire?                 1095
    Ignorez-vous encor la moiti de l'histoire?

    LE VIEIL HORACE.

    Je sais que par sa fuite il a trahi l'tat[780].

    VALRE.

    Oui, s'il et en fuyant termin le combat;
    Mais on a bientt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme
    Qui savoit mnager l'avantage de Rome.                        1100

    LE VIEIL HORACE.

    Quoi, Rome donc triomphe!

    VALRE.

                              Apprenez, apprenez
    La valeur de ce fils qu' tort vous condamnez.
      Rest seul contre trois, mais en cette aventure
    Tous trois tant blesss, et lui seul sans blessure,
    Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
    Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781];
    Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
    Divise adroitement trois frres qu'elle abuse.
    Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins press,
    Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins bless;             1110
    Leur ardeur est gale  poursuivre sa fuite;
    Mais leurs coups ingaux sparent leur poursuite.
      Horace, les voyant l'un de l'autre carts,
    Se retourne, et dj les croit demi-dompts:
    Il attend le premier, et c'toit votre gendre.                1115
    L'autre, tout indign qu'il ait os l'attendre,
    En vain en l'attaquant fait parotre un grand coeur;
    Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
    Albe  son tour commence  craindre un sort contraire;
    Elle crie au second qu'il secoure son frre:                  1120
    Il se hte et s'puise en efforts superflus;
    Il trouve en les joignant que son frre n'est plus.

    CAMILLE.

    Hlas[782]!

    VALRE.

            Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place,
    Et redouble bientt la victoire d'Horace:
    Son courage sans force est un dbile appui;                   1125
    Voulant venger son frre, il tombe auprs de lui.
    L'air rsonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
    Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
      Comme notre hros se voit prs d'achever,
    C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:          1130
    J'en viens d'immoler deux aux mnes de mes frres;
    Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
    C'est  ses intrts que je vais l'immoler,
    Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
    La victoire entre eux deux n'toit pas incertaine;            1135
    L'Albain perc de coups ne se tranoit qu' peine,
    Et comme une victime aux marches de l'autel,
    Il sembloit prsenter sa gorge au coup mortel:
    Aussi le reoit-il, peu s'en faut, sans dfense,
    Et son trpas de Rome tablit la puissance[783].              1140

    LE VIEIL HORACE.

    O mon fils!  ma joie!  l'honneur de nos jours!
    O d'un tat penchant l'inespr secours!
    Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
    Appui de ton pays, et gloire de ta race!
    Quand pourrai-je touffer dans tes embrassements              1145
    L'erreur[784] dont j'ai form de si faux sentiments?
    Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
    Ton front victorieux de larmes d'allgresse?

    VALRE.

    Vos caresses bientt pourront se dployer:
    Le Roi dans un moment vous le va renvoyer,                    1150
    Et remet  demain la pompe qu'il prpare[785]
    D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare;
    Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux
    Par des chants de victoire et par de simples voeux.
    C'est o le Roi le mne, et tandis il m'envoie                1155
    Faire office vers vous de douleur et de joie;
    Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;
    Il y viendra lui-mme, et peut-tre aujourd'hui:
    Il croit mal reconnotre une vertu si pure[786],
    Si de sa propre bouche il ne vous en assure,                  1160
    S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'tat.

    LE VIEIL HORACE.

    De tels remercments ont pour moi trop d'clat,
    Et je me tiens dj trop pay par les vtres
    Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787].

    VALRE.

    Il ne sait ce que c'est d'honorer  demi;                     1165
    Et son sceptre arrach des mains de l'ennemi
    Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plat de vous faire[788]
    Au-dessous du mrite et du fils et du pre.
    Je vais lui tmoigner quels nobles sentiments
    La vertu vous inspire en tous vos mouvements,                 1170
    Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.

    LE VIEIL HORACE.

    Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.


SCNE III.

LE VIEIL HORACE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Ma fille, il n'est plus temps de rpandre des pleurs;
    Il sied mal d'en verser o l'on voit tant d'honneurs;
    On pleure injustement des pertes domestiques,                 1175
    Quand on en voit sortir des victoires publiques.
    Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous;
    Tous nos maux  ce prix doivent nous tre doux[789].
    En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme
    Dont la perte est aise  rparer dans Rome[790];             1180
    Aprs cette victoire, il n'est point de Romain
    Qui ne soit glorieux de vous donner la main.
    Il me faut  Sabine en porter la nouvelle[791];
    Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,
    Et ses trois frres morts par la main d'un poux              1185
    Lui donneront des pleurs bien plus justes qu' vous;
    Mais j'espre aisment en dissiper l'orage,
    Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage
    Fera bientt rgner sur un si noble coeur
    Le gnreux amour qu'elle doit au vainqueur.                  1190
    Cependant touffez cette lche tristesse;
    Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse;
    Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un mme flanc
    Le ciel vous a tous deux forms d'un mme sang.


SCNE IV.

    CAMILLE.

    Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques,           1195
    Qu'un vritable amour brave la main des Parques,
    Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans
    Qu'un astre injurieux nous donne pour parents.
    Tu blmes ma douleur, tu l'oses nommer lche;
    Je l'aime d'autant plus que plus elle te fche,               1200
    Impitoyable pre, et par un juste effort
    Je la veux rendre gale aux rigueurs de mon sort.
      En vit-on jamais un dont les rudes traverses
    Prissent en moins de rien tant de faces diverses,
    Qui ft doux tant de fois, et tant de fois cruel,             1205
    Et portt tant de coups avant le coup mortel?
    Vit-on jamais une me en un jour plus atteinte
    De joie et de douleur, d'esprance et de crainte,
    Asservie en esclave  plus d'vnements,
    Et le piteux jouet de plus de changements?                    1210
    Un oracle m'assure, un songe me travaille[792];
    La paix calme l'effroi que me fait la bataille;
    Mon hymen se prpare, et presque en un moment
    Pour combattre mon frre on choisit mon amant;
    Ce choix me dsespre, et tous le dsavouent[793];            1215
    La partie est rompue, et les Dieux la renouent;
    Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,
    Curiace en mon sang n'a point tremp ses mains.
    O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop lgres[794]
    Pour le malheur de Rome et la mort de deux frres[795],
    Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796]
    L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir?
    Sa mort m'en punit bien, et la faon cruelle
    Dont mon me perdue en reoit la nouvelle:
    Son rival me l'apprend, et faisant  mes yeux                 1225
    D'un si triste succs le rcit odieux,
    Il porte sur le front une allgresse ouverte,
    Que le bonheur public fait bien moins que ma perte;
    Et btissant en l'air sur le malheur d'autrui,
    Aussi bien que mon frre il triomphe de lui.                  1230
    Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]:
    On demande ma joie en un jour si funeste[798];
    Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,
    Et baiser une main qui me perce le coeur.
    En un sujet de pleurs si grand, si lgitime,                  1235
    Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;
    Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,
    Et si l'on n'est barbare, on n'est point gnreux.
      Dgnrons, mon coeur, d'un si vertueux pre;
    Soyons indigne soeur d'un si gnreux frre:                  1240
    C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799],
    Quand la brutalit fait la haute vertu.
    clatez, mes douleurs:  quoi bon vous contraindre?
    Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre?
    Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect;              1245
    Loin d'viter ses yeux, croissez  son aspect;
    Offensez sa victoire, irritez sa colre,
    Et prenez, s'il se peut, plaisir  lui dplaire.
    Il vient: prparons-nous  montrer constamment
    Ce que doit une amante  la mort d'un amant.                  1250


SCNE V.

HORACE, CAMILLE, PROCULE.

(Procule porte en sa main les trois pes des Curiaces[800].)

    HORACE.

    Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frres,
    Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
    Qui nous rend matres d'Albe; enfin voici le bras
    Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux tats;
    Vois ces marques d'honneur, ces tmoins de ma gloire,
    Et rends ce que tu dois  l'heur de ma victoire.

    CAMILLE.

    Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801].

    HORACE.

    Rome n'en veut point voir aprs de tels exploits,
    Et nos deux frres morts dans le malheur des armes
    Sont trop pays de sang pour exiger des larmes:               1260
    Quand la perte est venge, on n'a plus rien perdu.

    CAMILLE.

    Puisqu'ils sont satisfaits par le sang pandu,
    Je cesserai pour eux de parotre afflige,
    Et j'oublierai leur mort que vous avez venge;
    Mais qui me vengera de celle d'un amant,                      1265
    Pour me faire oublier sa perte en un moment?

    HORACE.

    Que dis-tu, malheureuse?

    CAMILLE.

                            O mon cher Curiace!

    HORACE.

    O d'une indigne soeur insupportable audace[802]!
    D'un ennemi public dont je reviens vainqueur
    Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur!
    Ton ardeur criminelle  la vengeance aspire!
    Ta bouche la demande, et ton coeur la respire!
    Suis moins ta passion, rgle mieux tes desirs,
    Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;
    Tes flammes dsormais doivent tre touffes;                 1275
    Bannis-les de ton me, et songe  mes trophes:
    Qu'ils soient dornavant ton unique entretien.

    CAMILLE.

    Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien;
    Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon me,
    Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme:              1280
    Ma joie et mes douleurs dpendoient de son sort;
    Je l'adorois vivant, et je le pleure mort.
      Ne cherche plus ta soeur o tu l'avois laisse;
    Tu ne revois en moi qu'une amante offense,
    Qui comme une furie attache  tes pas,                       1285
    Te veut incessamment reprocher son trpas.
    Tigre altr de sang, qui me dfends les larmes[803],
    Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
    Et que jusques au ciel levant tes exploits,
    Moi-mme je le tue une seconde fois!                          1290
    Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804],
    Que tu tombes au point de me porter envie;
    Et toi, bientt souiller par quelque lchet
    Cette gloire si chre  ta brutalit!

    HORACE.

    O ciel! qui vit jamais une pareille rage!                     1295
    Crois-tu donc que je sois insensible  l'outrage,
    Que je souffre en mon sang ce mortel dshonneur?
    Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
    Et prfre du moins au souvenir d'un homme
    Ce que doit ta naissance aux intrts de Rome.                1300

    CAMILLE.

    Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]!
    Rome,  qui vient ton bras d'immoler mon amant!
    Rome qui t'a vu natre, et que ton coeur adore!
    Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
    Puissent tous ses voisins ensemble conjurs                   1305
    Saper ses fondements encor mal assurs!
    Et si ce n'est assez de toute l'Italie,
    Que l'Orient contre elle  l'Occident s'allie;
    Que cent peuples unis des bouts de l'univers
    Passent pour la dtruire et les monts et les mers!            1310
    Qu'elle-mme sur soi renverse ses murailles,
    Et de ses propres mains dchire ses entrailles!
    Que le courroux du ciel allum par mes voeux[806]
    Fasse pleuvoir sur elle un dluge de feux!
    Puiss-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807],           1315
    Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
    Voir le dernier Romain  son dernier soupir,
    Moi seule en tre cause, et mourir de plaisir!

HORACE, mettant la main  l'pe[808], et poursuivant sa soeur qui
s'enfuit.

    C'est trop, ma patience  la raison fait place;
    Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809].               1320

    CAMILLE, blesse derrire le thtre[810].

    Ah! tratre!

    HORACE, revenant sur le thtre.

                Ainsi reoive un chtiment soudain
    Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]!


SCNE VI.

HORACE, PROCULE.

    PROCULE.

    Que venez-vous de faire?

    HORACE.

                            Un acte de justice:
    Un semblable forfait veut un pareil supplice.

    PROCULE.

    Vous deviez la traiter avec moins de rigueur.                 1325

    HORACE.

    Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur.
    Mon pre ne peut plus l'avouer pour sa fille:
    Qui maudit son pays renonce  sa famille;
    Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis;
    De ses plus chers parents il fait ses ennemis:                1330
    Le sang mme les arme en haine de son crime.
    La plus prompte vengeance en est plus lgitime[812];
    Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,
    Est un monstre qu'il faut touffer en naissant.


SCNE VII.

HORACE, SABINE, PROCULE.

    SABINE.

    A quoi s'arrte ici ton illustre colre?                      1335
    Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton pre;
    Viens repatre tes yeux d'un spectacle si doux:
    Ou si tu n'es point las de ces gnreux coups[813],
    Immole au cher pays des vertueux Horaces
    Ce reste malheureux du sang des Curiaces.                     1340
    Si prodigue du tien, n'pargne pas le leur;
    Joins Sabine  Camille, et ta femme  ta soeur;
    Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misres;
    Je soupire comme elle, et dplore mes frres:
    Plus coupable en ce point contre tes dures lois,              1345
    Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois,
    Qu'aprs son chtiment ma faute continue.

    HORACE.

    Sche tes pleurs, Sabine, ou les cache  ma vue:
    Rends-toi digne du nom de ma chaste moiti,
    Et ne m'accable point d'une indigne piti.                    1350
    Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme
    Ne nous laisse  tous deux qu'un penser et qu'une me,
    C'est  toi d'lever tes sentiments aux miens,
    Non  moi de descendre  la honte des tiens.
    Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse;            1355
    Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,
    Participe  ma gloire au lieu de la souiller.
    Tche  t'en revtir, non  m'en dpouiller.
    Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,
    Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]?            1360
    Sois plus femme que soeur, et te rglant sur moi,
    Fais-toi de mon exemple une immuable loi.

    SABINE.

    Cherche pour t'imiter des mes plus parfaites.
    Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites,
    J'en ai les sentiments que je dois en avoir,                  1365
    Et je m'en prends au sort plutt qu' ton devoir;
    Mais enfin je renonce  la vertu romaine[815],
    Si pour la possder je dois tre inhumaine;
    Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur
    Sans y voir des vaincus la dplorable soeur.                  1370
      Prenons part en public aux victoires publiques;
    Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,
    Et ne regardons point des biens communs  tous,
    Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.
    Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte?              1375
    Laisse en entrant ici tes lauriers  la porte;
    Mle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lches discours
    N'arment point ta vertu contre mes tristes jours?
    Mon crime redoubl n'meut point ta colre?
    Que Camille est heureuse! elle a pu te dplaire;              1380
    Elle a reu de toi ce qu'elle a prtendu,
    Et recouvre l-bas tout ce qu'elle a perdu.
    Cher poux, cher auteur du tourment qui me presse,
    coute la piti, si ta colre cesse;
    Exerce l'une ou l'autre, aprs de tels malheurs,              1385
    A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs:
    Je demande la mort pour grce, ou pour supplice;
    Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,
    N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816],
    Si je les vois partir de la main d'un poux.                  1390

    HORACE.

    Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes
    Un empire si grand sur les plus belles mes,
    Et de se plaire  voir de si foibles vainqueurs
    Rgner si puissamment sur les plus nobles coeurs!
    A quel point ma vertu devient-elle rduite!                   1395
    Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite.
    Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.

    SABINE, seule.

    O colre,  piti, sourdes  mes desirs,
    Vous ngligez mon crime, et ma douleur vous lasse,
    Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grce!                 1400
    Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,
    Et n'employons aprs que nous  notre mort.


FIN DU QUATRIME ACTE.

NOTES:

  [777] _Var._ Eh! mon pre, prenez un plus doux sentiment.
  (1641-48 et 55 A.)

  [778] _Var._ Et-il fait avec lui prir le nom d'Horace!
  (1641-56)

  [779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scne V du
  Ve acte du _Cid_: Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scne un
  artifice trop visible, une mprise trop longtemps soutenue. Il
  semble que l'auteur ait eu plus d'gards au jeu de thtre qu'
  la vraisemblance. C'est le mme dfaut que dans la scne de
  Chimne avec don Sanche dans _le Cid_....

  [780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas termin?
        VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imagin;
        Mais elle a bientt vu que c'toit fuir[780-a] en homme.
  (1641-56)

    [780-a] L'dition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de
    _fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa
    fuite_.

  [781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a].
  (1641-63)

    [781-a] Voltaire a donn dans son dition l'ancienne leon
    _hasardeux_, au lieu de _dangereux_.

  [782] Depuis ce cri jusqu' la scne IV il y a, suivant la
  remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernire
  scne, un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement
  aperu, parce que l'me tait toute remplie du destin des Horaces
  et des Curiaces et de celui de Rome. Mlle Rachel le faisait bien
  apercevoir. Elle a souvent cr des effets nouveaux, dit  cette
  occasion M. Vron dans les _Mmoires d'un bourgeois de Paris_
  (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scne du fauteuil dans
  le quatrime acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend
  la mort de son amant, est d'un grand effet scnique; mais elle
  excite plutt encore dans cette situation la terreur que les
  larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-mme que ce fut 
  un tat de malaise physique qu'elle emprunta l'ide et les moyens
  d'excution de cette pantomime: elle venait d'tre saigne; elle
  ne fit que reproduire sur le thtre l'abattement profond et les
  menaces douloureuses de syncope qu'elle prouva.

  [783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le rcit de Tite
  Live.

  [784] Dans l'dition de 1656, on lit _l'horreur_, pour
  _l'erreur_.

  [785] _Var._ Et remet  demain le pompeux sacrifice
        Que nous devons aux Dieux pour un tel bnfice. (1641-56)

  [786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche,
        Qu'il vous veut rendre grce, et de sa propre bouche,
        D'avoir donn vos fils au bien de son tat. (1641-56)

  [787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres.
        VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer  demi. (1641-56)

  [788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut
  faire. (1641-60)

  [789] _Var._ Tous nos maux  ce prix nous doivent tre doux.
  (1641-56)

  [790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432.

  [791] _Var._ Je m'en vais  Sabine en porter la nouvelle.
  (1641-56)

  [792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'pouvante;
        La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)

  [793] _Var._ Les deux camps mutins un tel choix dsavouent;
        Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)

  [794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop lgres.
  (1641-56)
        _Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop lgres.
  (1660)

  [795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frres?
  (1641 in-12)

  [796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir.
  (1641-56)
        _Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir.
  (1660)

  [797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste.
  (1641-48 et 55 A.)

  [798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)

  [799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus,
        Quand la brutalit fait les hautes vertus. (1641-56)

  [800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant
  chacun une pe des Curiaces_. (1641-60)

    [800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47)

  [801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627.

  [802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace!
  (1641-60)

  [803] _Var._ Tigre affam de sang, qui me dfends les larmes.
  (1641-48 et 55 A.)

  [804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie.
  (1641-56)

  [805] Ces imprcations de Camille, dit Voltaire, ont toujours
  t un beau morceau de dclamation, et ont fait valoir toutes les
  actrices qui ont jou ce rle. Voyez la Notice d'_Horace_, p.
  253 et note 641.

  [806] _Var._ Que le courroux du ciel allum par mes yeux. (1656)

  [807] _Var._ Puiss-je de mes yeux voir tomber cette foudre.
  (1641-56)

  [808] _Var. Mettant l'pe  la main._ (1641-48 et 55 A.)

  [809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)

  [810] _Var._ CAMILLE, _derrire le thtre_. (1663)

  [811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253.

  [812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus lgitime.
  (1647)

  [813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scne V)

    Que peut-on refuser  ces gnreux coups?

  [814] _Var._ Que je te plaise mieux tomb dans l'infamie?
  (1641-56)

  [815] _Var._ Mais aussi je renonce  la vertu romaine. (1641-48
  et 55 A.)

  [816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux.
  (1641-56)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

LE VIEIL HORACE, HORACE.

    LE VIEIL HORACE.

    Retirons nos regards de cet objet funeste,
    Pour admirer ici le jugement cleste:
    Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut
    Confondre notre orgueil qui s'lve trop haut.
    Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse;
    Il mle  nos vertus des marques de foiblesse,
    Et rarement accorde  notre ambition
    L'entier et pur honneur d'une bonne action.                   1410
    Je ne plains point Camille: elle toit criminelle;
    Je me tiens plus  plaindre, et je te plains plus qu'elle:
    Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain;
    Toi, d'avoir par sa mort dshonor ta main.
    Je ne la trouve point injuste ni trop prompte;                1415
    Mais tu pouvois, mon fils, t'en pargner la honte:
    Son crime, quoique norme et digne du trpas,
    toit mieux impuni que puni par ton bras.

    HORACE.

    Disposez de mon sang, les lois vous en font matre[817];
    J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu natre.
    Si dans vos sentiments mon zle est criminel,
    S'il m'en faut recevoir un reproche ternel,
    Si ma main en devient honteuse et profane,
    Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destine:
    Reprenez tout ce sang de qui ma lchet[818]                  1425
    A si brutalement souill la puret.
    Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race;
    Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace.
    C'est en ces actions dont l'honneur est bless
    Qu'un pre tel que vous se montre intress:                  1430
    Son amour doit se taire o toute excuse est nulle;
    Lui-mme il y prend part lorsqu'il les dissimule;
    Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,
    Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.

    LE VIEIL HORACE.

    Il n'use pas toujours d'une rigueur extrme;                  1435
    Il pargne ses fils bien souvent pour soi-mme;
    Sa vieillesse sur eux aime  se soutenir,
    Et ne les punit point, de peur de se punir[819].
    Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes;
    Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes.     1440


SCNE II.

TULLE, VALRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820].

    LE VIEIL HORACE.

    Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excs pour moi;
    Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi:
    Permettez qu' genoux....

    TULLE.

                              Non, levez-vous, mon pre:
    Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire.
    Un si rare service et si fort important                       1445
    Veut l'honneur le plus rare et le plus clatant[821].
    Vous en aviez dj sa parole pour gage;
    Je ne l'ai pas voulu diffrer davantage.
      J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas,
    Comme de vos deux fils vous portez le trpas,                 1450
    Et que dj votre me tant trop rsolue,
    Ma consolation vous seroit superflue;
    Mais je viens de savoir quel trange malheur
    D'un fils victorieux a suivi la valeur,
    Et que son trop d'amour pour la cause publique                1455
    Par ses mains  son pre te une fille unique.
    Ce coup est un peu rude  l'esprit le plus fort[822];
    Et je doute comment vous portez cette mort.

    LE VIEIL HORACE.

    Sire, avec dplaisir, mais avec patience.

    TULLE.

    C'est l'effet vertueux de votre exprience.                   1460
    Beaucoup par un long ge ont appris comme vous
    Que le malheur succde au bonheur le plus doux:
    Peu savent comme vous s'appliquer ce remde,
    Et dans leur intrt toute leur vertu cde.
    Si vous pouvez trouver dans ma compassion                     1465
    Quelque soulagement pour votre affliction[823],
    Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrme,
    Et que je vous en plains autant que je vous aime[824].

    VALRE.

    Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
    Dpose sa justice et la force des lois,                       1470
    Et que l'tat demande aux princes lgitimes
    Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,
    Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir
    Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir;
    Souffrez....

    LE VIEIL HORACE.

                  Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?

    TULLE.

    Permettez qu'il achve, et je ferai justice:
    J'aime  la rendre  tous,  toute heure, en tout lieu.
    C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;
    Et c'est dont je vous plains, qu'aprs un tel service
    On puisse contre lui me demander justice.                     1480

    VALRE.

    Souffrez donc,  grand Roi, le plus juste des rois,
    Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.
    Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent;
    S'il en reoit beaucoup, ses hauts faits[825] le mritent[826];
    Ajoutez-y plutt que d'en diminuer:                           1485
    Nous sommes tous encor prts d'y contribuer;
    Mais puisque d'un tel crime il s'est montr capable,
    Qu'il triomphe en vainqueur, et prisse en coupable.
    Arrtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
    Si vous voulez rgner, le reste des Romains:                  1490
    Il y va de la perte ou du salut du reste.
      La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827],
    Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins,
    Ont tant de fois uni des peuples si voisins,
    Qu'il est peu de Romains que le parti contraire               1495
    N'intresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frre,
    Et qui ne soient forcs de donner quelques pleurs,
    Dans le bonheur[828] public,  leurs propres malheurs.
    Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes
    L'autorise  punir ce crime de nos larmes,                    1500
    Quel sang pargnera ce barbare vainqueur,
    Qui ne pardonne pas  celui de sa soeur,
    Et ne peut excuser cette douleur pressante[829]
    Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante,
    Quand prs d'tre clairs du nuptial flambeau,               1505
    Elle voit avec lui son espoir au tombeau?
    Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;
    Il a sur nous un droit et de mort et de vie;
    Et nos jours criminels ne pourront plus durer
    Qu'autant qu' sa clmence il plaira l'endurer.               1510
      Je pourrois ajouter aux intrts de Rome
    Combien un pareil coup est indigne d'un homme;
    Je pourrois demander qu'on mt devant vos yeux
    Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux:
    Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,              1515
    D'un frre si cruel rejaillir[830] au visage:
    Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;
    Son ge et sa beaut vous pourroient mouvoir;
    Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.
    Vous avez  demain remis le sacrifice:                        1520
    Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents,
    D'une main parricide acceptent de l'encens?
    Sur vous ce sacrilge attireroit sa peine;
    Ne le considrez qu'en objet de leur haine,
    Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831]         1525
    Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,
    Puisque ces mmes Dieux, auteurs de sa victoire,
    Ont permis qu'aussitt il en souillt la gloire,
    Et qu'un si grand courage, aprs ce noble effort,
    Ft digne en mme jour de triomphe et de mort.                1530
    Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrt dcide.
    En ce lieu Rome a vu le premier parricide;
    La suite en est  craindre, et la haine des cieux:
    Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.

    TULLE.

    Dfendez-vous, Horace.

    HORACE.

                          A quoi bon me dfendre?                 1535
    Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832];
    Ce que vous en croyez me doit tre une loi.
      Sire, on se dfend mal contre l'avis d'un roi,
    Et le plus innocent devient soudain coupable[833],
    Quand aux yeux de son prince il parot condamnable.
    C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser:
    Notre sang est son bien, il en peut disposer;
    Et c'est  nous de croire, alors qu'il en dispose,
    Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.
    Sire, prononcez donc, je suis prt d'obir;                   1545
    D'autres aiment la vie, et je la dois har.
    Je ne reproche point  l'ardeur de Valre
    Qu'en amant de la soeur il accuse le frre[834]:
    Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui;
    Il demande ma mort, je la veux comme lui.                     1550
    Un seul point entre nous met cette diffrence,
    Que mon honneur par l cherche son assurance,
    Et qu' ce mme but nous voulons arriver,
    Lui pour fltrir ma gloire, et moi pour la sauver.
      Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matire              1555
    A montrer d'un grand coeur la vertu toute entire.
    Suivant l'occasion elle agit plus ou moins,
    Et parot forte ou foible aux yeux de ses tmoins.
    Le peuple, qui voit tout seulement par l'corce,
    S'attache  son effet pour juger de sa force[835];            1560
    Il veut que ses dehors gardent un mme cours,
    Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours:
    Aprs une action pleine, haute, clatante,
    Tout ce qui brille moins remplit mal son attente;
    Il veut qu'on soit gal en tout temps, en tous lieux;         1565
    Il n'examine point si lors on pouvoit mieux,
    Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille,
    L'occasion est moindre, et la vertu pareille:
    Son injustice accable et dtruit les grands noms;
    L'honneur des premiers faits se perd par les seconds;
    Et quand la renomme a pass l'ordinaire,
    Si l'on n'en veut dchoir, il faut ne plus rien faire[836].
      Je ne vanterai point les exploits de mon bras;
    Votre Majest, Sire, a vu mes trois combats:
    Il est bien malais qu'un pareil les seconde,                 1575
    Qu'une autre occasion  celle-ci rponde,
    Et que tout mon courage, aprs de si grands coups,
    Parvienne  des succs qui n'aillent au-dessous;
    Si bien que pour laisser une illustre mmoire,
    La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire:           1580
    Encor la falloit-il sitt que j'eus vaincu,
    Puisque pour mon honneur j'ai dj trop vcu.
    Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,
    Quand il tombe en pril de quelque ignominie;
    Et ma main auroit su dj m'en garantir;                      1585
    Mais sans votre cong mon sang n'ose sortir:
    Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre;
    C'est vous le drober qu'autrement le rpandre.
    Rome ne manque point de gnreux guerriers;
    Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers;            1590
    Que Votre Majest dsormais m'en dispense;
    Et si ce que j'ai fait vaut quelque rcompense,
    Permettez,  grand Roi, que de ce bras vainqueur
    Je m'immole  ma gloire, et non pas  ma soeur.


SCNE III.

TULLE, VALRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837].

    SABINE.

    Sire, coutez Sabine, et voyez dans son me                   1595
    Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme,
    Qui toute dsole,  vos sacrs genoux,
    Pleure pour sa famille, et craint pour son poux.
    Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice
    Drober un coupable au bras de la justice:                    1600
    Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,
    Et punissez en moi ce noble criminel;
    De mon sang malheureux expiez tout son crime;
    Vous ne changerez point pour cela de victime:
    Ce n'en sera point prendre une injuste piti,                 1605
    Mais en sacrifier la plus chre moiti.
    Les noeuds de l'hymne et son amour extrme
    Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-mme;
    Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,
    Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui;               1610
    La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,
    Augmentera sa peine, et finira la mienne.
    Sire, voyez l'excs de mes tristes ennuis,
    Et l'effroyable tat o mes jours sont rduits.
    Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'pe               1615
    De toute ma famille a la trame coupe!
    Et quelle impit de har un poux
    Pour avoir bien servi les siens, l'tat et vous
    Aimer un bras souill du sang de tous mes frres!
    N'aimer pas un mari qui finit nos misres!                    1620
    Sire, dlivrez-moi par un heureux trpas
    Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;
    J'en nommerai l'arrt une faveur bien grande.
    Ma main peut me donner ce que je vous demande;
    Mais ce trpas enfin me sera bien plus doux,                  1625
    Si je puis de sa honte affranchir mon poux;
    Si je puis par mon sang apaiser la colre
    Des Dieux qu'a pu fcher sa vertu trop svre,
    Satisfaire en mourant aux mnes de sa soeur,
    Et conserver  Rome un si bon dfenseur.                      1630

    LE VIEIL HORACE, au Roi[838].

    Sire, c'est donc  moi de rpondre  Valre.
    Mes enfants avec lui conspirent contre un pre:
    Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison
    Contre si peu de sang qui reste en ma maison.

(A Sabine.)

      Toi qui par des douleurs  ton devoir contraires[839],
    Veux quitter un mari pour rejoindre tes frres[840],
    Va plutt consulter leurs mnes gnreux;
    Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux:
    Puisque le ciel vouloit qu'elle ft asservie,
    Si quelque sentiment demeure aprs la vie,                    1640
    Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,
    Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;
    Tous trois dsavoueront la douleur qui te touche,
    Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,
    L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux.                1645
    Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux.

(Au Roi.)

      Contre ce cher poux Valre en vain s'anime:
    Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
    Et la louange est due, au lieu du chtiment,
    Quand la vertu produit ce premier mouvement.                  1650
    Aimer nos ennemis avec idoltrie,
    De rage en leur trpas maudire la patrie,
    Souhaiter  l'tat un malheur infini,
    C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
    Le seul amour de Rome a sa main anime:                       1655
    Il seroit innocent s'il l'avoit moins aime.
    Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
    L'auroit dj puni s'il toit criminel:
    J'aurois su mieux user de l'entire puissance
    Que me donnent sur lui les droits de la naissance;            1660
    J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
    A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
    C'est dont je ne veux point de tmoin que Valre:
    Il a vu quel accueil lui gardoit ma colre,
    Lorsqu'ignorant encor la moiti du combat,                    1665
    Je croyois que sa fuite avoit trahi l'tat.
    Qui le fait se charger des soins de ma famille?
    Qui le fait, malgr moi, vouloir venger ma fille?
    Et par quelle raison, dans son juste trpas,
    Prend-il un intrt qu'un pre ne prend pas?                  1670
    On craint qu'aprs sa soeur il n'en maltraite d'autres!
    Sire, nous n'avons part qu' la honte des ntres,
    Et de quelque faon qu'un autre puisse agir,
    Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(A Valre.)

      Tu peux pleurer, Valre, et mme aux yeux d'Horace;
    Il ne prend intrt qu'aux crimes de sa race:
    Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront
    Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.
    Lauriers, sacrs rameaux qu'on veut rduire en poudre,
    Vous qui mettez sa tte  couvert de la foudre[841],          1680
    L'abandonnerez-vous  l'infme couteau
    Qui fait choir les mchants sous la main d'un bourreau?
    Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842]
    Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'tre Rome,
    Et qu'un Romain s'efforce  tacher le renom                   1685
    D'un guerrier  qui tous doivent un si beau nom?
    Dis, Valre, dis-nous, si tu veux qu'il prisse[843],
    O tu penses choisir un lieu pour son supplice?
    Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
    Font rsonner encor du bruit de ses exploits?                 1690
    Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
    Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
    Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
    Tmoin de sa vaillance et de notre bonheur?
    Tu ne saurois cacher sa peine  sa victoire;                  1695
    Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
    Tout s'oppose  l'effort de ton injuste amour,
    Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
    Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
    Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844].         1700

(Au Roi.)

      Vous les prviendrez[845], Sire; et par un juste arrt
    Vous saurez embrasser bien mieux son intrt.
    Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]:
    Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
    Sire, ne donnez rien  mes dbiles ans:                       1705
    Rome aujourd'hui m'a vu pre de quatre enfants;
    Trois en ce mme jour sont morts pour sa querelle;
    Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
    N'tez pas  ses murs un si puissant appui;
    Et souffrez, pour finir, que je m'adresse  lui.              1710

(A Horace.)

      Horace, ne crois pas que le peuple stupide
    Soit le matre absolu d'un renom bien solide:
    Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit;
    Mais un moment l'lve, un moment le dtruit;
    Et ce qu'il contribue  notre renomme                        1715
    Toujours en moins de rien se dissipe en fume.
    C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
    A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
    C'est d'eux seuls qu'on reoit la vritable gloire;
    Eux seuls des vrais hros assurent la mmoire.                1720
    Vis toujours en Horace, et toujours auprs d'eux
    Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,
    Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante,
    D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
    Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,           1725
    Et pour servir encor ton pays et ton roi.
      Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche;
    Et Rome toute entire a parl par ma bouche.

    VALRE.

    Sire, permettez-moi....

    TULLE.

                            Valre, c'est assez:
    Vos discours par les leurs ne sont pas effacs;               1730
    J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes,
    Et toutes vos raisons me sont encor prsentes.
      Cette norme action faite presque  nos yeux
    Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux.
    Un premier mouvement qui produit un tel crime                 1735
    Ne sauroit lui servir d'excuse lgitime:
    Les moins svres lois en ce point sont d'accord;
    Et si nous les suivons, il est digne de mort.
    Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,
    Ce crime, quoique grand, norme, inexcusable,                 1740
    Vient de la mme pe et part du mme bras
    Qui me fait aujourd'hui matre de deux tats.
    Deux sceptres en ma main, Albe  Rome asservie,
    Parlent bien hautement en faveur de sa vie:
    Sans lui j'obirois o je donne la loi,                       1745
    Et je serois sujet o je suis deux fois roi.
    Assez de bons sujets dans toutes les provinces
    Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes;
    Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas
    Par d'illustres effets assurer leurs tats;                   1750
    Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes
    Sont des dons que le ciel fait  peu de personnes[847].
    De pareils serviteurs sont les forces des rois,
    Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.
    Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule                  1755
    Ce que ds sa naissance elle vit en Romule:
    Elle peut bien souffrir en son librateur
    Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.
      Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime:
    Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime;                1760
    Sa chaleur gnreuse a produit ton forfait[848];
    D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.
    Vis pour servir l'tat; vis, mais aime Valre:
    Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colre;
    Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir,                 1765
    Sans aucun sentiment rsous-toi de le voir.
      Sabine, coutez moins la douleur qui vous presse[849];
    Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse:
    C'est en schant vos pleurs que vous vous montrerez
    La vritable soeur de ceux que vous pleurez.                  1770
      Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice;
    Et nous aurions le ciel  nos voeux mal propice,
    Si nos prtres, avant que de sacrifier,
    Ne trouvoient les moyens de le purifier:
    Son pre en prendra soin; il lui sera facile                  1775
    D'apaiser tout d'un temps les mnes de Camille.
    Je la plains; et pour rendre  son sort rigoureux
    Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
    Puisqu'en un mme jour l'ardeur d'un mme zle
    Achve le destin de son amant et d'elle,                      1780
    Je veux qu'un mme jour, tmoin de leurs deux morts,
    En un mme tombeau voie enfermer leurs corps.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

  [817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font matre;
        J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu natre.
        Si mon zle au pays vous semble criminel. (1641-56)

  [818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lchet
        A si mal  propos souill la puret. (1641-56)

  [819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir.
  (1641-60)

  [820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56)

  [821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajout cette
  indication qui n'est point inutile: _montrant Valre_.

  [822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort.
  (1641-56)

  [823] _Var._ Quelque soulagement  votre affliction. (1641 in-12
  et 47)

  [824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime.
  (1641-56)

  [825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans
  l'dition de 1682.--L'dition de 1655 A. porte: ses beaux
  faits.

  [826] L'dition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui
  aient _le mritent_; toutes les autres portent: _les mritent_.

  [827] _Var._ Vu le sang qu'a vers cette guerre funeste,
        Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins
        Ont uni si souvent des peuples si voisins,
        Peu de nous ont joui d'un succs si prospre,
        Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frre,
        Un oncle, un gendre mme, et ne donnent des pleurs. (1641-56)

  [828] L'dition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_.

  [829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur vhmente. (1641-56)

  [830] Les ditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_:
  toutes les autres portent _rejallir_.

  [831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats.
  (1652, 54 et 56)

  [832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641
  et 55 A.)

  [833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu natre,
        Quand il le croit coupable, il commence de l'tre. (1641-56)

  [834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frre. (1652,
  54 et 56)

  [835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force,
        Et s'ose imaginer, par un mauvais discours,
        Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)

  [836] _Var._ Si l'on n'en veut dchoir, il ne faut plus rien
  faire. (1641-56)

  [837] Les ditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de
  cette scne.

  [838] Ce jeu de scne et les suivants, jusqu' la fin de la
  pice, manquent dans les ditions de 1641-48 et dans celle de
  1655 A.

  [839] _Var._ Toi qui par des douleurs  tes devoirs contraires.
  (1641 et 55 A.)

  [840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frres.
  (1641 in-12)

  [841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scne I,
  vers 390:

    Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.

  [842] Voyez plus haut, p. 271 et 272, le discours du vieil Horace
  dans Tite Live.

  [843] _Var._ Dis, Valre, dis-nous, puisqu'il faut qu'il prisse.
  (1641-48 et 55 A.)

  [844] _Var._ Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
  (1641-60)

  [845] L'dition de 1682 porte _vous le prviendrez_, pour _vous
  les prviendrez_; c'est sans doute une erreur.

  [846] _Var._ Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire:
        Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60)

  [847] Ces deux vers rappellent, bien que la pense soit toute
  diffrente, la fin de cette phrase de Malherbe (voyez l'dition
  de M.L. Lalanne, tome I, p. 188):

    Apollon  portes ouvertes
    Laisse indiffremment cueillir
    Les belles feuilles toujours vertes
    Qui gardent les noms de vieillir;
    Mais l'art d'en faire les couronnes
    N'est pas su de toutes personnes....

  [848] _Var._ Ta chaleur gnreuse a produit ton forfait.
  (1647 et 55 A.)
        _Var._ Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait.
  (1656)

  [849] _Var. Le Roi se lve, et tous le suivent hormis Julie._

  SCNE IV.

  JULIE.

        Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie
        Des tragiques succs qu'il t'avoit prpars;
        Mais toujours du secret il cache une partie
        Aux esprits les plus nets et les mieux clairs.
          Il sembloit nous parler de ton proche hymne,
        Il sembloit tout promettre  tes voeux innocents;
        Et nous cachant ainsi ta mort inopine,
        Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens:
          Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face;
        Tes voeux sont exaucs, elles gotent la paix;
        Et tu vas tre unie avec ton Curiace,
        Sans qu'aucun mauvais sort t'en spare jamais[849-a].
  (1641-56)


    [849-a] Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit
    Voltaire, est visiblement imit de la fin du _Pastor fido_.




    CINNA

    TRAGDIE

    1640




NOTICE.


     .... Par les envieux un gnie excit
    Au comble de son art est mille fois mont;
    Plus on veut l'affoiblir, plus il crot et s'lance:
    Au _Cid_ perscut _Cinna_ doit sa naissance,

dit Boileau dans son _ptre  Racine_ (vers 49-52). L'effort que fit
le gnie de Corneille pour rpondre dignement  ses dtracteurs, est
peut-tre en effet une des causes de la perfection de _Cinna_; mais
quel motif a port le pote  choisir ce sujet,  le dvelopper avec
un soin si curieux,  conseiller avec tant d'autorit la clmence au
souverain et l'oubli aux conjurs?... C'est ce qu'aucun contemporain
ne nous a dit; on en est donc rduit sur ce point aux conjectures, et,
le premier, M. douard Fournier en a prsent tout rcemment qui ont
le double mrite, assez rare, d'tre  la fois fort ingnieuses et
trs-plausibles.

C'est en 1640 que _Cinna_ fut jou d'abord, et c'est par consquent
en 1639 qu'il fut crit. Or que s'tait-il pass cette anne-l dans
la ville de Rouen, o Corneille menait la vie laborieuse et retire
que vous connaissez dj[850]? De sinistres vnements l'avaient
agite, ainsi que toute la province dont elle tait la tte et le
coeur. Les habitants des campagnes, surchargs des taxes mises sur le
sel, sur le cuir, et mme jusque sur le pain, avaient refus de payer.

On avait arrt les plus mutins; ils en avaient appel devant le
parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait
mettre en libert, et par suite la rvolte se croyant ainsi autorise
et se trouvant avoir un point d'appui, s'tait tendue dans toute la
province. On avait couru sus aux commis, dmoli leurs maisons, et
pendu mme ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystrieux, que
personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait,
conduisait cette jacquerie normande. C'tait _Jean-va-nu-pieds_,
descendant direct du _Jacques Bonhomme_ des temps fodaux, et comme
lui personnification terrible de la misre furieuse[851].

Richelieu veillait. Le danger, qui et t grand partout, l'tait l
plus qu'ailleurs,  cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt 
profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain dsir mal
dguis que les pays normands avaient toujours eu de se donner  un
duc[852].

Il fallait donc un remde nergique et sr. Le Cardinal n'tait pas
homme  le faire attendre ni  l'employer mollement, une fois qu'il
l'aurait trouv. Comme la premire cause de cette rvolte venait d'une
rbellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature
insubordonne ft punie par la main d'un magistrat. Le chancelier
Seguier fut charg de ses ordres. Il partit avec une arme, et
quelques jours aprs, Rouen tait occup militairement.

Le parlement, qui prvoyait ce qu'il devait attendre de la colre
d'un homme comme Richelieu, lui avait en hte envoy deux de ses
principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent
rien obtenir. Rouen fut trait comme une ville prise d'assaut. On la
frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son
conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le
lieutenant gnral du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout.
Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un
grand nombre d'habitants furent arrts; on leur fit leur procs, et
quarante-six furent condamns: quatre  tre rompus vifs, vingt au
gibet, vingt-deux au bannissement perptuel.

Le chancelier, qui rglait toutes ces reprsailles sur la
connaissance qu'il avait des svrits ordinaires  celui dont il
tait l'excuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Aprs avoir
dcim la population, il voulait dcapiter la ville elle-mme, et
rvait pour cela la dmolition de sa maison commune. C'tait trop de
zle. Le Cardinal,  qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit crire
en marge: Bon,  l'exception du rasement de l'htel de ville[853].

En sa qualit d'avocat aux siges gnraux de l'amiraut, Corneille
faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des
amis, des parents peut-tre, et devait avoir  coeur de calmer les
ressentiments de Richelieu. Est-ce  dire que nous ne voyions dans
_Cinna_ qu'un loquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sr,
Corneille voulait avant tout faire une belle tragdie; mais
rencontrant dans Snque le magnifique exemple de clmence qu'il a si
bien mis en scne, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur
son temps, avoir souhait pour sa ville natale un souverain aussi
magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette ide, la Rome antique s'est tout
 coup anime  ses yeux, et l'motion que lui avaient cause les
troubles dont il venait d'tre le tmoin fut la source de cette
inspiration passionne avec laquelle il peignit, en contemporain, en
spectateur fidle, les agitations qui accompagnrent l'tablissement
de l'empire.

Le public tait du reste admirablement prpar  goter une oeuvre de
ce genre: Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui
combattirent  la Marfe, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a
d'ailleurs dans cette pice un vrai continuel, un dveloppement de la
constitution de l'empire romain qui plat extrmement aux hommes
d'tat, et alors chacun voulait l'tre[854].

La tragdie eut donc un grand succs; mais l'loquente et indirecte
supplique qui, suivant l'hypothse que nous avons adopte, s'y
trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais
proscrits ne fut rappel, et les rigueurs ordonnes suivirent leur
cours. Le destin de cette pice, comme de presque tous les
chefs-d'oeuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais
sans changer les coeurs, sans flchir les volonts. D'aprs une
anecdote fort douteuse, Louis XIV, aprs avoir constamment refus la
grce du chevalier de Rohan, aurait t si mu en assistant  une
reprsentation de _Cinna_ la veille du jour o le chevalier de Rohan
devait tre excut, que si on lui avait alors parl de nouveau en
faveur du condamn, il n'et pu, aurait-il dit lui-mme, s'empcher
d'accorder en ce moment la grce qu'il avait jusqu'alors constamment
refuse[855]. Quoi qu'il en soit de cette motion attribue  Louis
XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant
Richelieu.

Suivant les frres Parfait[856], _Cinna_ aurait t jou pour la
premire fois vers la fin de 1639. Mais cette pice succda 
_Horace_, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus
haut[857], venait  peine d'tre jou; la premire reprsentation de
_Cinna_ est donc sans contredit postrieure  cette date.

L'auteur d'une _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molire et sur
les comdiens de son temps_, publie au mois de mai 1740[858],
s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: On croit
que c'est lui qui a jou d'original le rle de Cinna dans la tragdie
de ce nom; et ce qui est avanc ici d'une manire dubitative est
tabli par un tmoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son
_Thtre franois_[859]: Comme les talents sont divers, l'un n'est
propre que pour le srieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet
auroit aussi mal russi dans le rle de Cinna, que Bellerose dans
celui de don Japhet d'Armnie[860].

Ce renseignement est d'autant plus prcieux que Bellerose tant alors
chef de la troupe de l'htel de Bourgogne, nous apprenons ainsi  quel
thtre _Cinna_ fut reprsent.

Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchteau alternaient
dans ce mme rle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils
taient remplis. M. Aim Martin affirme, mais sans en apporter de
preuves, que Baron pre jouait Auguste, et la Beaupr milie.

_Cinna_, pendant fort longtemps, a subi  la reprsentation des
mutilations analogues  celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour
_le Cid_. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre
la pice; c'est  Voltaire qu'on en doit le rtablissement[862].
D'autres altrations, encore plus graves, ont subsist jusqu' nos
jours. En 1746 les frres Parfait nous disent que d'ordinaire on
retranche au thtre le rle de Livie[863]. Dans son dition de
Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression
remonte  plus de trente ans.

Corneille cependant avait insist  bon droit, dans le _Discours du
pome dramatique_, sur l'importance de ce rle: La consultation
d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet ingrat, ce qu'il en
dcouvre  milie, et l'effort que fait Maxime pour persuader  cet
objet de son amour cach de s'enfuir avec lui, ne sont que des
pisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe 
l'Empereur, les irrsolutions de ce prince, et les conseils de Livie,
sont de l'action principale[864].

Ces suppressions non-seulement tronquaient la pice, mais amenaient
des contre-sens invitables. A l'occasion de ces deux vers:

    Vous ne connoissez pas encor tous les complices;
    Votre milie en est, Seigneur, et la voici[865],

Voltaire fait la remarque suivante: Les acteurs ont t obligs de
retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et
qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par milie,
mais ils lui sont peu convenables.

Napolon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut
qu'on reprsentt  Saint-Cloud _Cinna_, avec Livie, le 29 mai 1806,
et Mlle Raucourt fut charge de remplir ce rle; mais cette heureuse
tentative, ainsi que celle qui fut galement faite  Saint-Cloud, 
quelques jours de l, pour rtablir le personnage de l'Infante dans
_le Cid_[866], n'eut aucune influence sur les reprsentations
ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction
de M. douard Thierry, que le rle de Livie fut dfinitivement remis
au thtre. A cette poque, l'habile directeur fit pratiquer dans
_Cinna_ des changements de dcors analogues  ceux que le public avait
dj accueillis favorablement dans _le Cid_[867]. L'_Examen_ de
_Cinna_ renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu
contredites il est vrai par un passage d'un des _Discours_[869] qui
montre que Corneille n'tait pas trop d'avis qu'on varit les
dcorations pour marquer la diversit des lieux. Au reste ces
modifications n'eurent lieu alors qu' la Comdie-Franaise; et
l'Odon, qui deux jours aprs reprsentait _Cinna_ pour le dbut de
Mlle Karoly dans le rle d'milie, ne rtablissait pas celui de Livie
et ne changeait rien  la dcoration.

_Cinna_ est la premire pice dont Corneille ait obtenu le privilge
en son nom avant d'avoir trait avec un libraire. Ce privilge, dat
de Fontainebleau, le 1er aot 1642, est ainsi conu: Il est permis 
notre am et fal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat gnral
 la table de marbre des eaux et forts de Rouen, de faire imprimer
une tragdie de sa composition intitule: _Cinna ou la Clmence
d'Auguste...._ Il est suivi d'une mention de la cession et
transport fait par Corneille  Toussaint Quinet, et l'on trouve dans
les _Mmoires de Mathieu Mol_[870] l'arrt du 16 juin qui autorise
Quinet  jouir de l'effet du privilge, et du transport fait  son
profit par Corneille.

L'dition originale a pour titre: CINNA OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE,
TRAGEDIE. _Imprim  Roen aux despens de l'Autheur et se vendent 
Paris chez Toussainct Quinet_.... M.DC.XLIII. _Auec priuilege du Roy._
Sur le titre se trouvent comme pigraphe les vers 40 et 41 de l'_Art
potique_ d'Horace:

            .... _Cui lecta potenter erit res,
    Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo._

Ce titre est prcd d'un frontispice grav reprsentant Auguste sur
un trne, et Cinna, Maxime et milie  ses pieds; cette dernire lui
baise la main. Le volume, de format in-4, se compose de 7 feuillets
et 110 pages. L'achev d'imprimer est du 18 janvier; la cession 
Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrt du 16 juin; ce
qui explique la prsence sur le titre de la formule: _Imprim aux
despens de l'Autheur_.

En tte de _Cinna_ se trouve le passage de Snque qui a donn 
Corneille l'ide de sa tragdie[871], et la traduction libre de ce
passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des
pomes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imite par
quelques potes et blme par d'autres, qui sans doute ne
s'astreignaient pas  une exactitude bien rigoureuse dans le rcit des
vnements et la peinture des caractres. C'est ce que nous apprend un
auteur fort inconnu et fort digne de l'tre, qui cependant, si nous
l'en croyons, a eu la gloire d'tre l'ami de Corneille. Ce pote, qui
se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un
pote dramatique, d'appartenir  la Normandie[873], a fait imprimer
trois pices: _le Docteur amoureux_, comdie, en 1638; _Aristotime_,
tragdie, en 1642; _Aricidie_, _ou le Mariage de Tite_, tragi-comdie,
en 1646. Dans l'avis _au Lecteur_ de ce dernier ouvrage, le Vert
s'exprime ainsi: Les prfaces, que j'aime quand elles ne sont pas
trop longues, ne me semblent point absolument inutiles,
particulirement dans les histoires peu connues, o le moindre
avertissement donne quelquefois beaucoup de lumire et d'intelligence.
Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse tre condamne de
quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup
d'autres, et que j'ai pour modle et pour partisan (comme pour ami et
pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanit) le grand
matre de l'art qui dans le _Cinna_ et le _Polyeucte_ n'a pas jug
hors de propos de prparer ses lecteurs par des commencements
semblables.

Aprs _le Cid_, _Cinna_ est de toutes les pices de Corneille celle
qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-mme 
plusieurs reprises sur les illustres suffrages qu'elle a
obtenus[874]. Ne pas la bien connatre tait une des plus grandes
marques d'ignorance que l'on pt donner; et en 1661, Dorimon, dans sa
_Comdie de la comdie_, faisait rire aux dpens d'un sot qui, pour
trancher de l'entendu, vantait la prose de _Cinna_.

Nous avons dit  combien de parodies _le Cid_ avait donn lieu, et 
quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce
genre[875]. Pour _Cinna_, nous n'en trouvons aucune qui ait t
reprsente. Seulement,  une poque bien postrieure  celle de la
reprsentation, l'abb de Pure fit, ou du moins distribua une brochure
intitule: _Boileau, ou la Clmence de M. Colbert_; c'est une
imitation burlesque de la scne o Auguste dclare  Cinna qu'il
connat tous les dtails du complot tram contre lui. Gilles Boileau y
est convaincu par le ministre Colbert d'avoir compos des libelles. Si
ombrageux que ft Corneille, cette plaisanterie fort mdiocre, qui
n'tait d'ailleurs nullement dirige contre son oeuvre, ne dut lui
causer aucun chagrin.

NOTES:

  [850] Voyez la _Notice biographique_.

  [851] M. Rathery, _Des anciennes institutions judiciaires de la
  Normandie_, dans la _Revue franaise_ du mois de mars 1839, p.
  269.--Voyez aussi l'_Introduction_ du _Diaire, ou Journal du
  chancelier Seguier en Normandie aprs la sdition des nu-pieds,
  et documents relatifs  ce voyage et  la sdition_, publis pour
  la premire fois par A. Floquet. Rouen, 1842, in-8.

  [852] Tallemant des Raux, tome II, p. 47.

  [853] M. Rathery, p. 271.--M. douard Fournier, _Notes sur la vie
  de Corneille_, p. CXVII-CXIX, en tte de _Corneille  la Butte
  Saint-Roch_.

  [854] _Remarques sur Cinna_, acte V, scne III, vers 1701.

  [855] _Anecdotes dramatiques_, p. 103.

  [856] _Histoire du Thtre franois_, tome V, p. 92.

  [857] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 249 et 250.

  [858] _Mercure de France_, p. 847.

  [859] Page 123.

  [860] Pice de Scarron, reprsente en 1653.

  [861] Voyez ci-dessus, p. 251.

  [862] Voyez ci-aprs, p. 385, note 906.

  [863] Tome VI, p. 94, note _a_.

  [864] Tome I, p. 47.

  [865] Acte V, scne II, vers 1562 et 1563.

  [866] Voyez ci-dessus, p. 51.

  [867] Voyez ci-dessus, p. 52.

  [868] Voyez ci-aprs, p. 379 et 380.

  [869] Voyez tome I, p. 120.

  [870] Tome III, p. 66 et 67.

  [871] Le rcit de Snque est traduit en entier dans l'_Histoire
  romaine_ de Coeffeteau (1621), fort gote au temps de Corneille,
  et de l'autorit de laquelle il s'appuie  la fin de
  l'avertissement de _Polyeucte_. Voyez plus loin, p. 478.

  [872] Ces extraits, contrairement  l'usage ordinaire de
  Corneille, se trouvent en tte de l'dition originale. La
  premire dition du _Cid_ n'a point les romances; ni la premire
  d'_Horace_, l'extrait de Tite Live.

  [873] Voyez tome II, p. 4.

  [874] Voyez plus loin, p. 378 et note 892.

  [875] Voyez ci-dessus, p. 17 et 107 note 250.




PTRE.

A MONSIEUR DE MONTORON[876].


    MONSIEUR,

  Je vous prsente un tableau d'une des plus belles actions
  d'Auguste. Ce monarque toit tout gnreux, et sa gnrosit n'a
  jamais paru avec tant d'clat que dans les effets de sa clmence
  et de sa libralit. Ces deux rares vertus lui toient si
  naturelles et si insparables en lui, qu'il semble qu'en cette
  histoire que j'ai mise sur notre thtre, elles se soient tour 
  tour entre-produites dans son me. Il avoit t si libral envers
  Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude
  extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de
  clmence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la
  source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour
  vaincre tout  fait cet esprit qui n'avoit pu tre gagn par les
  premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il et t moins
  clment envers lui s'il et t moins libral, et qu'il et t
  moins libral s'il et t moins clment. Cela tant[877],  qui
  pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces
  hroques vertus, qu' celui qui possde l'autre en un si haut
  degr, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien
  attaches et comme unies l'une  l'autre, qu'elles ont t tout
  ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez
  des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez
  d'une faon si noble, si releve, et tellement illustre, que vous
  forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consult la
  raison quand elle a rpandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus
  de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en
  envier l'abondance. J'ai vcu si loign de la flatterie, que je
  pense tre en possession de me faire croire quand je dis du bien
  de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive
  assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime
  toujours quantit de glorieuses vrits, pour ne me rendre pas
  suspect d'taler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos
  modernes savent dbiter de si bonne grce. Aussi je ne dirai rien
  des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si
  dignement soutenue dans la profession des armes[879],  qui vous
  avez donn vos premires annes: ce sont des choses trop connues
  de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant
  secours que reoivent chaque jour de votre main tant de bonnes
  familles, ruines par les dsordres de nos guerres: ce sont des
  choses que vous voulez tenir caches. Je dirai seulement un mot de
  ce que vous avez particulirement de commun avec Auguste: c'est
  que cette gnrosit qui compose la meilleure partie de votre me
  et rgne sur l'autre, et qu' juste titre on peut nommer l'me de
  votre me, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances;
  c'est, dis-je, que cette gnrosit,  l'exemple de ce grand
  empereur, prend plaisir  s'tendre sur les gens de lettres, en un
  temps o beaucoup pensent avoir trop rcompens leurs travaux
  quand ils les ont honors d'une louange strile[880]. Et
  certes[881], vous avez trait quelques-unes de nos muses avec tant
  de magnanimit, qu'en elles vous avez oblig toutes les autres, et
  qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercment.
  Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je
  reconnois vous en devoir, par le prsent que je vous fais de ce
  pome, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour
  apprendre plus longtemps  ceux qui le liront que le gnreux
  Monsieur de Montoron, par une libralit inoue en ce sicle[884],
  s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de
  part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles,
  que je m'en dirai toute ma vie,

    MONSIEUR,

    Votre trs-humble et trs-oblig serviteur[885],

    CORNEILLE.

NOTES:

  [876] Cette ptre ddicatoire, ainsi que l'extrait de Snque
  qui la suit, ne se trouvent que dans l'dition originale et dans
  les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de
  Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidire, la Chevrette et
  la Marche, premier prsident des finances au bureau de Montauban,
  mourut  Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Raux nous apprend
  dans son _Historiette sur Louis treizime_ (tome II, p. 248) que
  Montauron avoit donn deux cents pistoles  Corneille pour
  _Cinna_. Ce tmoignage, qui mane d'un alli de Montauron, car
  sa fille naturelle avait pous Gdon Tallemant, est beaucoup
  plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_
  (juin 1701, p. 410), qui porte  mille pistoles le prsent de
  Montauron. La libralit de ce financier envers les gens de
  lettres et leur empressement  lui adresser des ddicaces taient
  devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes
  sortes. Dans son _Parnasse rform_ (p. 132 et 133), Guret
  propose les rformes suivantes: _Article X._ Dfendons de mentir
  dans les ptres ddicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les
  pangyriques  la Montoron.... Ailleurs, dans sa _Promenade de
  Saint-Cloud_ (imprime dans les _Mmoires historiques et
  critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guret
  se commente ainsi lui-mme: Si vous ignorez ce que c'est que les
  _Pangyriques  la Montoron_, vous n'avez qu' le demander  M.
  Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas t la plus
  malheureuse de ses ddicaces.--Du reste,  cette poque, comme
  le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), tout
  s'appeloit _ la Montauron_. Pierre Gontier, dans un passage de
  ses _Exercitationes hygiastic_ (Lyon, 1688, p. 111), cit par M.
  Paulin Paris, parle de petits pains au lait _ la Montauron_; et
  Tallemant nous raconte une sanglante allusion  cette faon de
  parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille:
  Une fois, dit-il, aux Comdiens du Marais, Monsieur d'Orlans y
  tant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de
  Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orlans le firent jouer  la
  farce, et il y avoit une fille _ la Montauron_ qu'on disoit tre
  marie _Tallemant quellement_. La fortune de Montauron ne suffit
  pas longtemps  ses prodigalits insenses, et bientt Scarron
  put crire le passage suivant, rapport par M. Paulin Paris dans
  son commentaire sur Tallemant des Raux (tome VI, p. 235):

    Ce n'est que maroquin perdu
    Que les livres que l'on ddie
    Depuis que Montauron mendie;
    Montauron dont le quart d'cu
    S'attrapoit si bien  la glu
    De l'ode ou de la comdie.

  [877] VAR. (dit. de 1648-1656): Cela tant, ne puis-je pas avec
  justice donner le portrait de l'une de ces hroques vertus 
  celui qui....

  [878] VAR. (dit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et
  l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus
  justement que je vois votre gnrosit, comme voulant imiter ce
  grand empereur, prendre plaisir  s'tendre sur les gens de
  lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).

  [879] C'est cette flatterie, supprime par Corneille ds 1648
  (voyez la note prcdente), qui a fait dire  Scarron: Soit que
  la ncessit soit mre de l'invention, ou que l'invention soit
  partie essentielle du pote, quelques potes au grand collier ont
  eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dpensoient
  leur bien aussi aisment qu'ils l'avoient amass. Je ne doute
  point que ces marchands potiques n'ayent donn  ces publicains
  libraux toutes les vertus, jusques aux militaires. (Ddicace _A
  trs-honnte et trs-divertissante chienne dame Guillemette,
  petite levrette de ma soeur_, en tte de: _la Suite des OEuvres
  burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet,
  1648, in-4.)

  [880] Il y en a, dit Scarron dans la ddicace que nous venons de
  citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges
  pour des louanges.

  [881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les
  ditions de 1648-1656.

  [882] VAR. (dit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.

  [883] VAR. (dit. de 1648-1656): Trouvez bon.

  [884] Voyez p. 369, note 876.

  [885] VAR. (dit. de 1656): Votre trs-humble, trs obissant et
  trs-oblig serviteur.


SENECA.

Lib. I, _De Clementia_, cap. IX.

Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo
stimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum
egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam
insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega
proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia
moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii
virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et
quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab
eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta
erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn.
Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum
M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens
subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: Quid ergo? ego
percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit
poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus,
tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta
est, non occidere constituat, sed immolare? Nam sacrificantem
placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi
quam Cinnn irascebatur: Quid vivis, si perire te tam multorum
interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum
nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non
est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.
Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: Admittis, inquit, muliebre
consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt,
tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887]
Lepidus secutus est, Lepidum Murna, Murnam Cpio, Cpionem Egnatius,
ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat
clementia. Ignosce L. Cinn; deprehensus est; jam nocere tibi non
potest, prodesse fam tu potest[888]. Gavisus sibi quod advocatum
invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis
quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit,
dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinn cathedram
jussisset: Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem
interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi
liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne
concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
invideant: sacerdotium tibi petenti, prteritis compluribus quorum
parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere
me constituisti. Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab
se abesse dementiam: Non prstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne
interloquereris. Occidere, inquam, me paras. Adjecit locum, socios,
diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum
videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: Quo,
inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum
republica agitur, si tibi ad imperandum nihil prter me obstat. Domum
tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato
judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Csarem
advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius
Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non
inania nomina prferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori
sunt? Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis
occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum
hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: Vitam tibi,
inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricid.
Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas. Post hc detulit ultro
consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum,
fidelissimumque habuit; hres solus fuit illi; nullis amplius insidiis
ab ullo petitus est.

NOTES:

  [886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte
  de Snque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc
  tatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste
  du morceau l'dition suivie par Corneille ne diffre que par un
  petit nombre de leons, insignifiantes pour la plupart, du texte
  des impressions les plus modernes.

  [887] L'dition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour
  _Salvidienum_.

  [888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long
  dans Dion Cassius, o il s'tend depuis le chapitre XIV jusqu'au
  chapitre XXII du livre LV.

  [889] Nous suivons le texte de la premire dition de _Cinna_,
  qui a une virgule aprs _impedio_; c'est bien la ponctuation que
  veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule,
  il y a un point, ce qui altre la pense de Snque, mais est
  conforme  la traduction de Montaigne.


MONTAGNE[890].

Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII.

L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement
d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en
venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis.
Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude,
considerant qu'il avoit  faire mourir un ieune homme de bonne maison
et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs
divers discours: Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie
demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se
promener ce pendant  son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma
teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de
battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix
universelle du monde? sera il absoult, ayant deliber non de me
meurtrir seulement, mais de me sacrifier? car la coniuration estoit
faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela,
s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix
plus forte, et s'en prenoit  soy mesme: Pourquoy vis tu, s'il
importe  tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin  tes
vengeances et  tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se
face pour la conserver? Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses:
Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay
ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent
servir, ils en essayent de contraires. Par severit, tu n'as iusques 
cette heure rien proufit: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena,
Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence  experimenter
comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est
convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et
proufitera  ta gloire. Auguste feut bien ayse d'avoir trouv un
advocat de son humeur, et ayant remerci sa femme, et contremand ses
amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir  luy
Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et
faict donner un siege  Cinna, il luy parla en cette maniere: En
premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps
pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sais,
Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement
t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te
meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommod et
si ays, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu:
l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant
refus  d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu
avecques moy. T'ayant si fort oblig, tu as entreprins de me tuer. A
quoy Cinna s'estant escri qu'il estoit bien esloingn d'une si
meschante pensee: Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois
promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseur que ie ne seroy pas
interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en
telle compaignie, et de telle faon. Et le veoyant transi de ces
nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le march de se taire,
mais de la presse de sa conscience: Pourquoy, adiousta il, le fais
tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal  la chose
publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver  l'empire. Tu
ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un
procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas
moyen ny pouvoir en aultre chose qu' entreprendre Cesar? Ie le
quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que
Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et
une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui
par leur vertu honnorent leur noblesse? Aprez plusieurs aultres
propos (car il parla  luy plus de deux heures entieres): Or va, luy
dict il, ie te donne, Cinna, la vie  traistre et  parricide, que ie
te donnay aultrefois  ennemy; que l'amiti commence de ce iourd'huy
entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye
donn ta vie, ou tu l'ayes receue. Et se despartit d'avesques luy en
cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se
plaignant dequoy il ne luy avoit os demander. Il l'eut depuis pour
fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis
cet accident, qui adveint  Auguste au quarantiesme an de son aage, il
n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut
une iuste recompense de cette sienne clemence[892].

NOTES:

  [890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans
  la premire dition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit 
  la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il
  tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Snque.

  [891] _Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car
  ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils
  d'affranchi. (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._)

  [892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie
  de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit prcder d'une lettre de
  Balzac, qui se trouve encore dans l'dition de 1656. Cette
  lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait dj t comprise dans
  le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug.
  Courb, 1647, in-8, p. 437 et suivantes. Dans notre dition elle
  figurera  sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles
  nous avons joint celles qui lui ont t adresses.




EXAMEN.

Ce pome a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier
rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si
j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-mme pour chercher
des dfauts o ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement
qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donne.
Cette approbation si forte et si gnrale vient sans doute de ce que
la vraisemblance s'y trouve si heureusement conserve aux endroits o
la vrit lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au
ncessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de
choses y soient ajoutes; rien n'y est violent par les incommodits
de la reprsentation, ni par l'unit de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicit de lieu
particulier[895]. La moiti de la pice se passe chez milie, et
l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois t ridicule si j'avois
prtendu que cet empereur dlibrt avec Maxime et Cinna s'il
quitteroit l'empire ou non, prcisment dans la mme place o ce
dernier vient de rendre compte  milie de la conspiration qu'il a
forme contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scnes
au quatrime acte, n'ayant pu me rsoudre  faire que Maxime vnt
donner l'alarme  milie de la conjuration dcouverte, au lieu mme o
Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne
faisoit que de sortir avec tant d'inquitude et d'irrsolution. C'et
t une impudence extraordinaire, et tout  fait hors du
vraisemblable, de se prsenter dans son cabinet un moment aprs qu'il
lui avoit fait rvler le secret de cette entreprise[896] et porter la
nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre milie par
la peur de se voir arrte, c'et t se faire arrter lui-mme, et se
prcipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit
excuter. milie ne parle donc pas o parle Auguste,  la rserve du
cinquime acte; mais cela n'empche pas qu' considrer tout le pome
ensemble, il n'aye son unit de lieu, puisque tout s'y peut passer,
non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul
palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement 
milie qui soit loign du sien.

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai
dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration orne, il
faut que celui qui la fait et celui qui l'coute ayent l'esprit assez
tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prter toute la patience
qui lui est ncessaire. milie a de la joie d'apprendre[898] de la
bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et
Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles esprances
de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que
soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point.
Les ornements de rhtorique dont j'ai tch de l'enrichir ne la font
point condamner de trop d'artifice, et la diversit de ses figures ne
fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu 
la commencer qu'vandre et troubl ces deux amants par la nouvelle
qu'il leur apporte, Cinna et t oblig de s'en taire ou de la
conclure en six vers, et milie n'en et pu supporter davantage.

Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et
de moins guind pour les penses que ceux du _Cid_, on peut dire que
ceux de cette pice ont quelque chose de plus achev[901] que ceux
d'_Horace_, et qu'enfin la facilit de concevoir le sujet, qui n'est
ni trop charg d'incidents, ni trop embarrass des rcits de ce qui
s'est pass avant le commencement de la pice, est une des causes sans
doute de la grande approbation qu'il a reue. L'auditeur aime 
s'abandonner  l'action prsente, et  n'tre point oblig, pour
l'intelligence de ce qu'il voit, de rflchir sur ce qu'il a dj vu,
et de fixer sa mmoire sur les premiers actes, cependant que les
derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodit des pices
embarrasses, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot
emprunt du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Hraclius_. Elle ne
se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-l ont sans doute
besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les
conduire, celles-ci, n'ayant pas le mme secours du ct du sujet,
demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de
sentiments[902] pour les soutenir.

NOTES:

  [893] Corneille revient dans le _Discours des trois units_ (tome
  I, p. 105) sur ces illustres suffrages accords  _Cinna_.

  [894] Voyez le commencement du _Discours du pome dramatique_,
  tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragdie_, p.
  81 et suivantes.

  [895] Ici Corneille rpond  une question directe que lui avait
  pose d'Aubignac: Je ne puis approuver que dans la salle d'un
  palais, o apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui
  viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrtes et
  qui ne pourroient tre dcouvertes sans grand pril; d'o vient
  que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille
  peut faire qu'en un mme lieu Cinna conte  milie tout l'ordre
  et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre
  Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses
  deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble,
  puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle
  apparence que Cinna vienne y faire visite  milie avec un
  entretien et un rcit de choses si prilleuses, qui pouvoient
  tre entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si
  c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur,
  qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de
  son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce
  discours  milie? et moins encore qu'milie y fasse des plaintes
  enrages contre l'Empereur? Voil une difficult que Monsieur
  Corneille rsoudra quand il lui plaira. (_La Pratique du
  thtre_, p. 396 et 397.)

  [896] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont
  il toit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans
  l'dition de 1660, qui continue ainsi: et bien loin de pouvoir,
  etc.

  [897] Voyez l'Examen de _Mde_, tome II, p. 337.

  [898] VAR. (dit. de 1660-1664): milie a joie d'apprendre.

  [899] L'dition de 1660 a de plus, au commencement de ce
  paragraphe, la phrase suivante: C'est ici la dernire pice o
  je me suis pardonn de longs monologues: celui d'milie ouvre le
  thtre, Cinna en fait un au troisime acte, et Auguste et Maxime
  chacun un au quatrime.

  [900] Voltaire, par un scrupule de clart, a ainsi modifi, dans
  son dition du _Thtre de Corneille_ (1764), le commencement de
  ce paragraphe: Comme les vers de ma tragdie d'_Horace_....

  [901] VAR. (dit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque
  chose de plus achev.

  [902] VAR. (dit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.




LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES DE
_CINNA_.

DITIONS SPARES.

    1643 in-4;
    1643 in-12.

RECUEILS.

    1648 in-12;
    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8;
    1668 in-12;
    1682 in-12.




ACTEURS.

    OCTAVE-CSAR AUGUSTE, empereur de Rome.
    LIVIE, impratrice.
    CINNA, fils d'une fille de Pompe[903], chef de la conjuration
           contre Auguste.
    MAXIME, autre chef de la conjuration.
    MILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par
            lui durant le triumvirat[904].
    FULVIE, confidente d'milie.
    POLYCLTE, affranchi d'Auguste.
    VANDRE, affranchi de Cinna.
    EUPHORBE, affranchi de Maxime.


La scne est  Rome[905].




CINNA[906].

TRAGDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

    MILIE[907].

    Impatients desirs d'une illustre vengeance
    Dont la mort de mon pre a form la naissance[908],
    Enfants imptueux de mon ressentiment,
    Que ma douleur sduite embrasse aveuglment,
    Vous prenez sur mon me un trop puissant empire[909]:            5
    Durant quelques moments souffrez que je respire,
    Et que je considre, en l'tat o je suis,
    Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
    Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910],
    Et que vous reprochez  ma triste mmoire                       10
    Que par sa propre main mon pre massacr
    Du trne o je le vois fait le premier degr;
    Quand vous me prsentez cette sanglante image,
    La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,
    Je m'abandonne toute  vos ardents transports,                  15
    Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
    Au milieu toutefois d'une fureur si juste,
    J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
    Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
    Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911].          20
    Oui, Cinna, contre moi moi-mme je m'irrite
    Quand je songe aux dangers o je te prcipite.
    Quoique pour me servir tu n'apprhendes rien,
    Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]:
    D'une si haute place on n'abat point de ttes                   25
    Sans attirer sur soi mille et mille temptes;
    L'issue en est douteuse, et le pril certain:
    Un ami dloyal peut trahir ton dessein;
    L'ordre mal concert, l'occasion mal prise,
    Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913],             30
    Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;
    Dans sa ruine mme il peut t'envelopper;
    Et quoi qu'en ma faveur ton amour excute,
    Il te peut, en tombant, craser sous sa chute[914].
    Ah! cesse de courir  ce mortel danger:                         35
    Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.
    Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes
    Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes;
    Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915]
    La mort d'un ennemi qui cote tant de pleurs.                   40
      Mais peut-on en verser alors qu'on venge un pre?
    Est-il perte  ce prix qui ne semble lgre?
    Et quand son assassin tombe sous notre effort,
    Doit-on considrer ce que cote sa mort?
    Cessez, vaines frayeurs, cessez, lches tendresses,             45
    De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses;
    Et toi qui les produis par tes soins superflus,
    Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus:
    Lui cder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte:
    Montre-toi gnreux, souffrant qu'il te surmonte;               50
    Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
    Et ne triomphera que pour te couronner.


SCNE II

MILIE, FULVIE.

    MILIE.

    Je l'ai jur, Fulvie, et je le jure encore,
    Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore,
    S'il me veut possder, Auguste doit prir:                      55
    Sa tte est le seul prix dont il peut m'acqurir.
    Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.

    FULVIE.

    Elle a pour la blmer une trop juste cause:
    Par un si grand dessein vous vous faites juger
    Digne sang de celui que vous voulez venger;                     60
    Mais encore une fois souffrez que je vous die
    Qu'une si juste ardeur devroit tre attidie[916].
    Auguste chaque jour,  force de bienfaits,
    Semble assez rparer les maux qu'il vous a faits;
    Sa faveur envers vous parot si dclare,                       65
    Que vous tes chez lui la plus considre;
    Et de ses courtisans souvent les plus heureux
    Vous pressent  genoux de lui parler pour eux[917].

    MILIE.

    Toute cette faveur ne me rend pas mon pre;
    Et de quelque faon que l'on me considre,                      70
    Abondante en richesse, ou puissante en crdit,
    Je demeure toujours la fille d'un proscrit.
    Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;
    D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses:
    Plus nous en prodiguons  qui nous peut har,                   75
    Plus d'armes nous donnons  qui nous veut trahir.
    Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;
    Je suis ce que j'tois, et je puis davantage,
    Et des mmes prsents qu'il verse dans mes mains
    J'achte contre lui les esprits des Romains;                    80
    Je recevrois de lui la place de Livie
    Comme un moyen plus sr d'attenter  sa vie.
    Pour qui venge son pre il n'est point de forfaits,
    Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

    FULVIE.

    Quel besoin toutefois de passer pour ingrate?                   85
    Ne pouvez-vous har sans que la haine clate?
    Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli
    Par quelles cruauts son trne est tabli:
    Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes
    Qu' son ambition ont immol ses crimes,                        90
    Laissent  leurs enfants d'assez vives douleurs
    Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
    Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre:
    Qui vit ha de tous ne sauroit longtemps vivre.
    Remettez  leurs bras les communs intrts,                     95
    Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets.

    MILIE.

    Quoi? je le harai sans tcher de lui nuire?
    J'attendrai du hasard qu'il ose le dtruire?
    Et je satisferai des devoirs si pressants
    Par une haine obscure et des voeux impuissants?                100
    Sa perte, que je veux, me deviendroit amre,
    Si quelqu'un l'immoloit  d'autres qu' mon pre;
    Et tu verrois mes pleurs couler pour son trpas,
    Qui le faisant prir, ne me vengeroit pas[918].
      C'est une lchet que de remettre  d'autres                 105
    Les intrts publics qui s'attachent aux ntres.
    Joignons  la douceur de venger nos parents,
    La gloire qu'on remporte  punir les tyrans,
    Et faisons publier par toute l'Italie:
    La libert de Rome est l'oeuvre d'milie;                     110
    On a touch son me, et son coeur s'est pris;
    Mais elle n'a donn son amour qu' ce prix.

    FULVIE.

    Votre amour  ce prix n'est qu'un prsent funeste
    Qui porte  votre amant sa perte manifeste.
    Pensez mieux, milie,  quoi vous l'exposez,                   115
    Combien  cet cueil se sont dj briss;
    Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

    MILIE.

    Ah! tu sais me frapper par o je suis sensible.
    Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919],
    La crainte de sa mort me fait dj mourir;                     120
    Mon esprit en dsordre  soi-mme s'oppose:
    Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;
    Et mon devoir confus, languissant, tonn,
    Cde aux rbellions de mon coeur mutin.
      Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;
    Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe:
    Cinna n'est pas perdu pour tre hasard.
    De quelques lgions qu'Auguste soit gard,
    Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
    Qui mprise sa vie est matre de la sienne[920].               130
    Plus le pril est grand, plus doux en est le fruit;
    La vertu nous y jette, et la gloire le suit.
    Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna prisse,
    Aux mnes paternels je dois ce sacrifice;
    Cinna me l'a promis en recevant ma foi,                        135
    Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
    Il est tard, aprs tout, de m'en vouloir ddire.
    Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire;
    L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;
    Et c'est  faire enfin  mourir aprs lui.                     140


SCNE III.

CINNA, MILIE, FULVIE.

    MILIE.

    Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemble
    Par l'effroi du pril n'est-elle point trouble[921]?
    Et reconnoissez-vous au front de vos amis
    Qu'ils soient prts  tenir ce qu'ils vous ont promis?

    CINNA.

    Jamais contre un tyran entreprise conue                       145
    Ne permit d'esprer une si belle issue;
    Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922],
    Et jamais conjurs ne furent mieux d'accord;
    Tous s'y montrent ports avec tant d'allgresse,
    Qu'ils semblent, comme moi, servir une matresse[923];         150
    Et tous font clater un si puissant courroux,
    Qu'ils semblent tous venger un pre, comme vous.

    MILIE.

    Je l'avois bien prvu, que pour un tel ouvrage
    Cinna sauroit choisir des hommes de courage,
    Et ne remettroit pas en de mauvaises mains                     155
    L'intrt d'milie et celui des Romains.

    CINNA.

    Plt aux Dieux que vous-mme eussiez vu de quel zle
    Cette troupe entreprend une action si belle!
    Au seul nom de Csar, d'Auguste, et d'empereur,
    Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924],         160
    Et dans un mme instant, par un effet contraire,
    Leur front plir d'horreur et rougir de colre[925].
    Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
    Qui doit conclure enfin nos desseins gnreux:
    Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,                 165
    Et son salut dpend de la perte d'un homme,
    Si l'on doit le nom d'homme  qui n'a rien d'humain,
    A ce tigre altr de tout le sang romain.
    Combien pour le rpandre a-t-il form de brigues!
    Combien de fois chang de partis et de ligues,                 170
    Tantt ami d'Antoine, et tantt ennemi,
    Et jamais insolent ni cruel  demi!
    L, par un long rcit de toutes les misres
    Que durant notre enfance ont endur nos pres,
    Renouvelant leur haine avec leur souvenir,                     175
    Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir.
    Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
    O Rome par ses mains dchiroit ses entrailles,
    O l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque ct
    Nos lgions s'armoient contre leur libert;                    180
    O les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926]
    Mettoient toute leur gloire  devenir esclaves;
    O, pour mieux assurer la honte de leurs fers,
    Tous vouloient  leur chane attacher l'univers;
    Et l'excrable honneur de lui donner un matre                 185
    Faisant aimer  tous l'infme nom de tratre,
    Romains contre Romains, parents contre parents,
    Combattoient seulement pour le choix des tyrans.
      J'ajoute  ces tableaux la peinture effroyable
    De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927];             190
    Funeste aux gens de bien, aux riches, au snat,
    Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat;
    Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
    Pour en reprsenter les tragiques histoires.
    Je les peins dans le meurtre  l'envi triomphants,             195
    Rome entire noye au sang de ses enfants:
    Les uns assassins dans les places publiques,
    Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;
    Le mchant par le prix au crime encourag;
    Le mari par sa femme en son lit gorg;                        200
    Le fils tout dgouttant du meurtre de son pre,
    Et sa tte  la main demandant son salaire[928],
    Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929]
    Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
      Vous dirai-je les noms de ces grands personnages             205
    Dont j'ai dpeint les morts pour aigrir les courages,
    De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930],
    Qu'on a sacrifis jusque sur les autels?
    Mais pourrois-je vous dire  quelle impatience,
    A quels frmissements,  quelle violence,                      210
    Ces indignes trpas, quoique mal figurs,
    Ont port les esprits de tous nos conjurs?
    Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colre
    Au point de ne rien craindre, en tat de tout faire,
    J'ajoute en peu de mots: Toutes ces cruauts,                 215
    La perte de nos biens et de nos liberts,
    Le ravage des champs, le pillage des villes,
    Et les proscriptions, et les guerres civiles,
    Sont les degrs sanglants dont Auguste a fait choix
    Pour monter dans le trne[931] et nous donner des lois.        220
    Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932],
    Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,
    Et que juste une fois, il s'est priv d'appui,
    Perdant, pour rgner seul, deux mchants comme lui[933].
    Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de matre;
    Avec la libert Rome s'en va renatre;
    Et nous mriterons le nom de vrais Romains,
    Si le joug qui l'accable est bris par nos mains.
    Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:
    Demain au Capitole il fait un sacrifice;                       230
    Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
    Justice  tout le monde,  la face des Dieux:
    L presque pour sa suite il n'a que notre troupe;
    C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934];
    Et je veux pour signal que cette mme main                     235
    Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
    Ainsi d'un coup mortel la victime frappe
    Fera voir si je suis du sang du grand Pompe;
    Faites voir aprs moi si vous vous souvenez
    Des illustres aeux[935] de qui vous tes ns.                240
    A peine ai-je achev, que chacun renouvelle,
    Par un noble serment, le voeu d'tre fidle:
    L'occasion leur plat; mais chacun veut pour soi
    L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.
    La raison rgle enfin l'ardeur qui les emporte:                245
    Maxime et la moiti s'assurent de la porte;
    L'autre moiti me suit, et doit l'environner,
    Prte au moindre signal que je voudrai donner.
      Voil, belle milie,  quel point nous en sommes.
    Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes,             250
    Le nom de parricide ou de librateur,
    Csar celui de prince ou d'un usurpateur[936].
    Du succs qu'on obtient contre la tyrannie
    Dpend ou notre gloire ou notre ignominie;
    Et le peuple, ingal  l'endroit des tyrans,                   255
    S'il les dteste morts, les adore vivants.
    Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,
    Qu'il m'lve  la gloire ou me livre au supplice,
    Que Rome se dclare ou pour ou contre nous,
    Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.               260

    MILIE.

    Ne crains point de succs qui souille ta mmoire:
    Le bon et le mauvais sont gaux pour ta gloire;
    Et dans un tel dessein, le manque de bonheur
    Met en pril ta vie, et non pas ton honneur.
    Regarde le malheur de Brute et de Cassie:                      265
    La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?
    Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]?
    Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?
    Leur mmoire dans Rome est encor prcieuse,
    Autant que de Csar la vie est odieuse;                        270
    Si leur vainqueur y rgne, ils y sont regretts,
    Et par les voeux de tous leurs pareils souhaits.
      Va marcher sur leurs pas o l'honneur te convie:
    Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;
    Souviens-toi du beau feu dont nous sommes pris,               275
    Qu'aussi bien que la gloire milie est ton prix,
    Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent,
    Que tes jours me sont chers, que les miens en dpendent.
    Mais quelle occasion mne vandre vers nous[939]?


SCNE IV.

CINNA, MILIE, VANDRE, FULVIE.

    VANDRE.

    Seigneur, Csar vous mande, et Maxime avec vous.               280

    CINNA.

    Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien vandre?

    VANDRE.

    Polyclte est encor chez vous  vous attendre,
    Et ft venu lui-mme avec moi vous chercher,
    Si ma dextrit n'et su l'en empcher;
    Je vous en donne avis, de peur d'une surprise.                 285
    Il presse fort.

    MILIE.

                    Mander les chefs de l'entreprise!
    Tous deux! en mme temps! Vous tes dcouverts.

    CINNA.

    Esprons mieux, de grce.

    MILIE.

                              Ah! Cinna, je te perds!
    Et les Dieux, obstins  nous donner un matre,
    Parmi tes vrais amis ont ml quelque tratre.                 290
    Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.
    Quoi? tous deux! et sitt que le conseil est pris!

    CINNA.

    Je ne vous puis celer que son ordre m'tonne;
    Mais souvent il m'appelle auprs de sa personne;
    Maxime est comme moi de ses plus confidents,                   295
    Et nous nous alarmons peut-tre en imprudents.

    MILIE.

    Sois moins ingnieux  te tromper toi-mme,
    Cinna; ne porte point mes maux jusqu' l'extrme;
    Et puisque dsormais tu ne peux me venger[940],
    Drobe au moins ta tte  ce mortel danger;                    300
    Fuis d'Auguste irrit l'implacable colre.
    Je verse assez de pleurs pour la mort de mon pre;
    N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,
    Et ne me rduis point  pleurer mon amant[941].

    CINNA.

    Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique,                    305
    Trahir vos intrts et la cause publique!
    Par cette lchet moi-mme m'accuser,
    Et tout abandonner quand il faut tout oser!
    Que feront nos amis si vous tes due?

    MILIE.

    Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?                310

    CINNA.

    S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
    Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:
    Vous la verrez, brillante au bord des prcipices,
    Se couronner de gloire en bravant les supplices,
    Rendre Auguste jaloux du sang qu'il rpandra,                  315
    Et le faire trembler alors qu'il me perdra.
      Je deviendrois suspect  tarder davantage.
    Adieu, raffermissez ce gnreux courage.
    S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,
    Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux:                320
    Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942],
    Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

    MILIE.

    Oui, va, n'coute plus ma voix qui te retient:
    Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.
    Pardonne  mon amour cette indigne foiblesse.                  325
    Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse
    Si tout est dcouvert, Auguste a su pourvoir
    A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.
    Porte, porte chez lui cette mle assurance,
    Digne de notre amour, digne de ta naissance;                   330
    Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,
    Et par un beau trpas couronne un beau dessein.
    Ne crains pas qu'aprs toi rien ici me retienne:
    Ta mort emportera mon me vers la tienne;
    Et mon coeur, aussitt perc des mmes coups....               335

    CINNA.

    Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous;
    Et du moins en mourant permettez que j'espre
    Que vous saurez venger l'amant avec le pre.
    Rien n'est pour vous  craindre: aucun de nos amis[943]
    Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis;               340
    Et leur parlant tantt des misres romaines,
    Je leur ai tu la mort qui fait natre nos haines[944],
    De peur que mon ardeur touchant vos intrts[945]
    D'un si parfait amour ne traht les secrets:
    Il n'est su que d'vandre et de votre Fulvie.                  345

    MILIE.

    Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,
    Puisque dans ton pril il me reste un moyen
    De faire agir pour toi son crdit et le mien;
    Mais si mon amiti par l ne te dlivre,
    N'espre pas qu'enfin je veuille te survivre.                  350
    Je fais de ton destin des rgles  mon sort,
    Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.

    CINNA.

    Soyez en ma faveur moins cruelle  vous-mme.

    MILIE.

    Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [903] Snque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre
  LV, chapitre XIV) qui a appris  Corneille que Cinna, auquel il
  donne le prnom de Cneius, et non de Lucius, comme Snque, tait
  fils d'une fille de Pompe.

  [904] Sutone nous apprend, dans sa _Vie d'Auguste_ (chapitre
  XXVII), qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait
  t le collgue de son pre dans l'dilit; Valre-Maxime (livre
  IX, chapitre XI, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut
  livr par son propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le
  cherchaient, la retraite o il tait cach, son ge et les
  marques auxquelles ils pourraient le reconnatre. Toranius avait
  t prteur.

  [905] Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus,
  p. 366, 379 et 380.

  [906] L'dition originale a pour titre, comme nous l'avons dit
  dans la _Notice_, CINNA, OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE.

  [907] milie ne se trouve pas sur le thtre; elle y entre au
  commencement de la pice; c'est Corneille qui nous l'apprend en
  ces termes dans le _Discours des trois units_ (tome I, p. 108 et
  109): L'auditeur attend l'acteur; et bien que le thtre
  reprsente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne
  peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrire la
  tapisserie, et il n'est pas toujours ais de rendre raison de ce
  qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui,
  puisque mme quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas
  sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir milie
  commencer _Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre:
  elle est prsume y tre avant que la pice commence, et ce n'est
  que la ncessit de la reprsentation qui la fait sortir de
  derrire le thtre pour y venir.--Voyez sur ce monologue le
  _Discours du pome dramatique_ (tome I, p. 45).--Plusieurs
  actrices, dit Voltaire, ont supprim ce monologue dans les
  reprsentations. Le public mme paraissait souhaiter ce
  retranchement.... Cependant j'tais si touch des beauts
  rpandues dans cette premire scne, que j'engageai l'actrice qui
  jouait milie  la remettre au thtre, et elle fut trs-bien
  reue.

  [908] _Var_. A qui la mort d'un pre a donn la naissance. (1643-56)
        _Var._ Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660)

  [909] _Var._ Vous rgnez sur mon me avecque trop d'empire[909-a]:
        Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56)

    [909-a] Ce vers, par une erreur d'impression, a t omis
    dans l'dition de 1656.

  [910] _Var._ Quand je regarde Auguste en son trne de gloire.
  (1643-56)

  [911] _Var._ Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant.
  (1643-56)

  [912] _Var._ Te demander son sang, c'est exposer le tien.
  (1643-56)

  [913] _Var._ Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise,
        Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)

  [914] _Var._ Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute.
  (1643-56)

  [915] _Var._ Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs
        La mort d'un ennemi qui nous cote des pleurs. (1643-56)

  [916] _Var._ Que cette passion dt tre refroidie. (1643-56)

  [917] _Var._ Ont encore besoin que vous parliez pour eux.
  (1643-56)

  [918] Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont t imits par
  Racine dans _Andromaque_ (acte IV, scne IV):

                            Ma vengeance est perdue
    S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.

    (_Voltaire._)

  [919] _Var._ Quand je songe aux hasards que je lui fais courir.
  (1643-56)

  [920] Snque a dit dans sa IVe _ptre_: _Quisquis vitam
  contempsit, tu dominus est._ Quiconque mprise la vie est
  matre de la tienne.

  [921] _Var._ Des grandeurs du pril n'est-elle point trouble?
  (1643-56)

  [922] _Var._ Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)

  [923] _Var._ Qu'ils semblent, comme moi, venger une matresse.
  (1643)

  [924] _Var._ Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur.
  (1643-56)

  [925] On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars
  1720,  l'ge de soixante-huit ans, dans le rle de Cinna, on le
  vit, dans la mme minute, _plir_ et _rougir_ comme le vers
  l'indiquait.--Larive, dans son _Cours de dclamation_ (tome II,
  p. 6), nie obstinment la possibilit du fait; il semble
  toutefois que les comdiens du dix-septime sicle aient eu le
  secret de plir  volont. Tallemant dit en parlant de Floridor
  (tome VII, p. 176): Il est toujours ple, ainsi point de
  changement de visage.

  [926] _Var._ O le but des soldats et des chefs les plus braves,
        C'toit d'tre vainqueurs pour devenir esclaves[926-a];
        O chacun trahissoit, aux yeux de l'univers,
        Soi-mme et son pays, pour assurer ses fers,
        Et tchant d'acqurir avec le nom de tratre
        L'abominable honneur de lui donner un matre. (1643-56)

    [926-a] toit d'tre vainqueurs pour devenir esclaves.
    (1648-56)

  [927] _Var._ De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable.
  (1643-56)

  [928] Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit
  un grand effet. En commenant ce rcit, il cacha derrire lui une
  de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmont d'un
  panache rouge; et lorsqu'il fut arriv  ces vers, il montra
  subitement le casque et le panache rouge; et les agitant
  vivement, il sembla prsenter aux spectateurs la tte et la
  chevelure sanglante dont il est question dans les vers de
  Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur: Dufresne
  avait russi. Mais ces sortes de jeux de thtre, fruits de la
  combinaison et du calcul, ne peuvent tre rpts. (_Galerie
  historique des acteurs du thtre franais_, par Lemazurier, tome
  I, p. 510.)

  [929] _Var._ Sans exprimer encore avecque tous ces traits[929-a].
  (1643-56)

    [929-a] Les ditions de 1652-56 portent, par erreur, _ses
    traits_, pour _ces traits_.

  [930] _Var._ Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels.
  (1643-56)

  [931] Voltaire, dans l'dition de 1764, a remplac dans le
  trne par sur le trne.

  [932] _Var._ Rendons toutefois grce  la bont cleste,
        Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56)

  [933] Antoine et Lpide.

  [934] C'est une allusion  une circonstance historique,  la
  dignit sacerdotale qu'Auguste avait confre  Cinna: voyez
  ci-dessus, p. 374. Snque nous apprend aussi (voyez p. 373) que
  les conjurs voulaient attaquer Auguste pendant qu'il clbrerait
  un sacrifice: _Sacrificantem placuerat adoriri_.

  [935] On lit _ayeuls_ dans l'dition de 1656.

  [936] _Var._ Csar celui de[936-a] prince ou bien d'usurpateur.
  (1643-56)

    [936-a] L'dition de 1656 porte, par erreur, _du prince_,
    pour _de prince_.

  [937] Cette expression sublime: _mourir tout entier_, est prise
  du latin d'Horace (Livre III, ode XXX, vers 6) _non omnis
  moriar_, et _tout entier_ est plus nergique. Racine l'a imite
  dans sa belle pice d'_Iphignie_ (acte I, scne II):

    Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.

    (_Voltaire._)

  Pompe dit de mme dans la _Pharsale_ de Lucain (livre VIII, vers
  266 et 267):

                    _Non omnis in arvis
    Emathiis cecidi,_

  Je n'ai pas succomb tout entier dans les champs de l'mathie.

  [938] _Var._ Ont-ils perdu celui de derniers des Romains?
        Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56)

  [939] _Var._ Et que.... Mais quel sujet mne vandre vers nous?
  (1643-56)

  [940] _Var._ Et puisque dsormais tu ne me peux venger. (1643-56)

  [941] _Var._ Et ne lui permets point de m'ter mon amant.
  (1643-56)

  [942] _Var._ Heureux pour vous servir d'abandonner la vie.
  (1643-56)

  [943] _Var._ Dans un si grand pril vos jours sont assurs:
        Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurs;
        Et dcrivant tantt les misres romaines. (1643-56)

  [944] _Var._ La mort de Toranius, pre d'milie.

  [945] _Var._ De peur que trop d'ardeur touchant vos intrts
        Sur mon visage mu ne peignt nos secrets:
        Notre amour n'est connu que d'vandre et Fulvie. (1643-56)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans.

    AUGUSTE.

    Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.                 355
    Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.

(Tous se retirent,  la rserve de Cinna et de Maxime[946].)

      Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
    Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947],

    Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948],
    Qui m'a jadis cot tant de peine et de sang,                  360
    Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
    D'un courtisan flatteur la prsence importune,
    N'est que de ces beauts dont l'clat blouit,
    Et qu'on cesse d'aimer sitt qu'on en jouit.
    L'ambition dplat quand elle est assouvie,                    365
    D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
    Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
    Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,
    Il se ramne en soi, n'ayant plus o se prendre,
    Et mont sur le fate, il aspire  descendre[949].             370
    J'ai souhait l'empire, et j'y suis parvenu;
    Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:
    Dans sa possession j'ai trouv pour tous charmes
    D'effroyables soucis, d'ternelles alarmes,
    Mille ennemis secrets, la mort  tous propos,                  375
    Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
    Sylla m'a prcd dans ce pouvoir suprme;
    Le grand Csar mon pre en a joui de mme:
    D'un oeil si diffrent tous deux l'ont regard[950],
    Que l'un s'en est dmis, et l'autre l'a gard;                 380
    Mais l'un, cruel, barbare, est mort aim, tranquille,
    Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
    L'autre, tout dbonnaire, au milieu du snat
    A vu trancher ses jours par un assassinat.
    Ces exemples rcents suffiroient pour m'instruire,             385
    Si par l'exemple seul on se devoit conduire:
    L'un m'invite  le suivre, et l'autre me fait peur;
    Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,
    Et l'ordre du destin qui gne nos penses
    N'est pas toujours crit dans les choses passes:              390
    Quelquefois l'un se brise o l'autre s'est sauv,
    Et par o l'un prit un autre est conserv.
      Voil, mes chers amis, ce qui me met en peine.
    Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mcne[951],
    Pour rsoudre ce point avec eux dbattu,                       395
    Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.
    Ne considrez point cette grandeur suprme,
    Odieuse aux Romains, et pesante  moi-mme;
    Traitez-moi comme ami, non comme souverain;
    Rome, Auguste, l'tat, tout est en votre main:                 400
    Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
    Sous les lois d'un monarque, ou d'une rpublique;
    Votre avis est ma rgle, et par ce seul moyen
    Je veux tre empereur, ou simple citoyen.

    CINNA.

    Malgr notre surprise, et mon insuffisance,                    405
    Je vous obirai, Seigneur, sans complaisance,
    Et mets bas le respect qui pourrait m'empcher
    De combattre un avis o vous semblez pencher,
    Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,
    Que vous allez souiller d'une tache trop noire,                410
    Si vous ouvrez votre me  ces impressions[952]
    Jusques  condamner toutes vos actions.
      On ne renonce point aux grandeurs lgitimes;
    On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes;
    Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,         415
    Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.
    N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque
    A ces rares vertus qui vous ont fait monarque;
    Vous l'tes justement, et c'est sans attentat
    Que vous avez chang la forme de l'tat.                       420
    Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
    Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;
    Vos armes l'ont conquise, et tous les conqurants
    Pour tre usurpateurs ne sont pas des tyrans;
    Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[953],      425
    Gouvernant justement, ils s'en font justes princes:
    C'est ce que fit Csar; il vous faut aujourd'hui
    Condamner sa mmoire, ou faire comme lui.
    Si le pouvoir suprme est blm par Auguste,
    Csar fut un tyran, et son trpas fut juste,                   430
    Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang
    Dont vous l'avez veng pour monter  son rang.
    N'en craignez point, Seigneur, les tristes destines[954];
    Un plus puissant dmon veille sur vos annes:
    On a dix fois sur vous attent sans effet,                     435
    Et qui l'a voulu perdre au mme instant l'a fait.
    On entreprend assez, mais aucun n'excute;
    Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute:
    Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,
    Il est beau de mourir matre de l'univers.                     440
    C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime
    Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

    MAXIME.

    Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver
    L'empire o sa vertu l'a fait seule arriver[955],
    Et qu'au prix de son sang, au pril de sa tte,                445
    Il a fait de l'tat une juste conqute;
    Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter
    Le fardeau que sa main est lasse de porter,
    Qu'il accuse par l Csar de tyrannie,
    Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dnie.                 450
      Rome est  vous, Seigneur, l'empire est votre bien;
    Chacun en libert peut disposer du sien:
    Il le peut  son choix garder, ou s'en dfaire;
    Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,
    Et seriez devenu, pour avoir tout dompt,                      455
    Esclave des grandeurs o vous tes mont!
    Possdez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possdent.
    Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cdent;
    Et faites hautement connotre enfin  tous
    Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.               460
    Votre Rome autrefois vous donna la naissance;
    Vous lui voulez donner votre toute-puissance;
    Et Cinna vous impute  crime capital
    La libralit vers le pays natal!
    Il appelle remords l'amour de la patrie!                       465
    Par la haute vertu la gloire est donc fltrie[956],
    Et ce n'est qu'un objet digne de nos mpris,
    Si de ses pleins effets l'infamie est le prix[957]!
    Je veux bien avouer qu'une action si belle
    Donne  Rome bien plus que vous ne tenez d'elle;               470
    Mais commet-on un crime indigne de pardon[958],
    Quand la reconnoissance est au-dessus du don?
    Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire:
    Votre gloire redouble  mpriser l'empire;
    Et vous serez fameux chez la postrit,                        475
    Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitt.
    Le bonheur peut conduire  la grandeur suprme;
    Mais pour y renoncer il faut la vertu mme;
    Et peu de gnreux vont jusqu' ddaigner,
    Aprs un sceptre acquis, la douceur de rgner.                 480
      Considrez d'ailleurs que vous rgnez dans Rome,
    O, de quelque faon que votre cour vous nomme,
    On hait la monarchie; et le nom d'empereur,
    Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.
    Ils passent[959] pour tyran quiconque s'y fait matre;         485
    Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour tratre;
    Qui le souffre a le coeur lche, mol, abattu,
    Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.
    Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines:
    On a fait contre vous dix entreprises vaines;                  490
    Peut-tre que l'onzime est prte d'clater,
    Et que ce mouvement qui vous vient agiter
    N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,
    Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.
    Ne vous exposez plus  ces fameux revers.                      495
    Il est beau de mourir matre de l'univers;
    Mais la plus belle mort souille notre mmoire,
    Quand nous avons pu vivre et crotre notre gloire[960].

    CINNA.

    Si l'amour du pays doit ici prvaloir,
    C'est son bien seulement que vous devez vouloir;               500
    Et cette libert, qui lui semble si chre,
    N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,
    Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas
    De celui qu'un bon prince apporte  ses tats.
      Avec ordre et raison les honneurs il dispense,               505
    Avec discernement punit et rcompense[961],
    Et dispose de tout en juste possesseur,
    Sans rien prcipiter de peur d'un successeur.
    Mais quand le peuple est matre, on n'agit qu'en tumulte:
    La voix de la raison jamais ne se consulte;                    510
    Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
    L'autorit livre aux plus sditieux[962].
    Ces petits souverains qu'il fait pour une anne,
    Voyant d'un temps si court leur puissance borne,
    Des plus heureux desseins font avorter le fruit,               515
    De peur de le laisser  celui qui les suit.
    Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
    Dans le champ du public largement ils moissonnent[963],
    Assurs que chacun leur pardonne aisment,
    Esprant  son tour un pareil traitement:                      520
    Le pire des tats, c'est l'tat populaire[964].

    AUGUSTE.

    Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
    Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans
    Avec le premier lait sucent tous ses enfants,
    Pour l'arracher des coeurs, est trop enracine.                525

    MAXIME.

    Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstine;
    Son peuple, qui s'y plat, en fuit la gurison:
    Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;
    Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,
    Est une heureuse erreur dont il est idoltre[965],             530
    Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,
    L'a vu cent fois marcher sur la tte des rois,
    Son pargne s'enfler du sac de leurs provinces.
    Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes?
      J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats               535
    Ne sont pas bien reus toutes sortes d'tats;
    Chaque peuple a le sien conforme  sa nature,
    Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure:
    Telle est la loi du ciel, dont la sage quit
    Sme dans l'univers cette diversit.                           540
    Les Macdoniens aiment le monarchique[966],
    Et le reste des Grecs la libert publique;
    Les Parthes, les Persans veulent des souverains,
    Et le seul consulat est bon pour les Romains.

    CINNA.

    Il est vrai que du ciel la prudence infinie[967]               545
    Dpart  chaque peuple un diffrent gnie;
    Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux[968]
    Change selon les temps comme selon les lieux.
    Rome a reu des rois ses murs et sa naissance;
    Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,              550
    Et reoit maintenant de vos rares bonts
    Le comble souverain de ses prosprits.
    Sous vous, l'tat n'est plus en pillage aux armes;
    Les portes de Janus par vos mains sont fermes,
    Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois[969],            555
    Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.

    MAXIME.

    Les changements d'tat que fait l'ordre cleste
    Ne cotent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.

    CINNA.

    C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt,
    De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font[970].
    L'exil des Tarquins mme ensanglanta nos terres,
    Et nos premiers consuls nous ont cot des guerres.

    MAXIME.

    Donc votre aeul Pompe au ciel a rsist
    Quand il a combattu pour notre libert?

    CINNA.

    Si le ciel n'et voulu que Rome l'et perdue,                  565
    Par les mains de Pompe il l'auroit dfendue[971]:
    Il a choisi sa mort pour servir dignement
    D'une marque ternelle  ce grand changement,
    Et devoit cette gloire aux mnes d'un tel homme[972],
    D'emporter avec eux la libert de Rome.                        570
      Ce nom depuis longtemps ne sert qu' l'blouir,
    Et sa propre grandeur l'empche d'en jouir.
    Depuis qu'elle se voit la matresse du monde,
    Depuis que la richesse entre ses murs abonde,
    Et que son sein, fcond en glorieux exploits,                  575
    Produit des citoyens plus puissants que des rois,
    Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,
    Tiennent pompeusement leurs matres  leurs gages,
    Qui par des fers dors se laissant enchaner,
    Reoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.           580
    Envieux l'un de l'autre, ils mnent tout par brigues
    Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
    Ainsi de Marius Sylla devint jaloux;
    Csar, de mon aeul; Marc-Antoine, de vous;
    Ainsi la libert ne peut plus tre utile                       585
    Qu' former les fureurs d'une guerre civile,
    Lorsque par un dsordre  l'univers fatal,
    L'un ne veut point de matre, et l'autre point d'gal[973].
      Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse
    En la main d'un bon chef  qui tout obisse[974].              590
    Si vous aimez encore  la favoriser[975],
    Otez-lui les moyens de se plus diviser.
    Sylla, quittant la place enfin bien usurpe,
    N'a fait qu'ouvrir le champ  Csar et Pompe,
    Que le malheur des temps ne nous et pas fait voir[976],       595
    S'il et dans sa famille assur son pouvoir.
    Qu'a fait du grand Csar le cruel parricide,
    Qu'lever contre vous Antoine avec Lpide,
    Qui n'eussent pas dtruit Rome par les Romains,
    Si Csar et laiss l'empire entre vos mains?                  600
    Vous la replongerez, en quittant cet empire,
    Dans les maux dont  peine encore elle respire,
    Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang
    Une guerre nouvelle puisera son flanc.
      Que l'amour du pays, que la piti vous touche;               605
    Votre Rome  genoux vous parle par ma bouche.
    Considrez le prix que vous avez cot:
    Non pas qu'elle vous croie avoir trop achet;
    Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien paye[977];
    Mais une juste peur tient son me effraye:                    610
    Si jaloux de son heur, et las de commander,
    Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,
    S'il lui faut  ce prix en acheter un autre,
    Si vous ne prfrez son intrt au vtre,
    Si ce funeste don la met au dsespoir,                         615
    Je n'ose dire ici ce que j'ose prvoir.
    Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un matre[978]
    Sous qui son vrai bonheur commence de renatre;
    Et pour mieux assurer le bien commun de tous[979],
    Donnez un successeur qui soit digne de vous.                   620

    AUGUSTE.

    N'en dlibrons plus, cette piti l'emporte.
    Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;
    Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,
    Je consens  me perdre afin de la sauver.
    Pour ma tranquillit mon coeur en vain soupire:                625
    Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;
    Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
    Je vois trop que vos coeurs n'ont point pour moi de fard[980],
    Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,
    Regarde seulement l'tat et ma personne.                       630
    Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits[981],
    Et vous allez tous deux en recevoir le prix[982].
      Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile:
    Allez donner mes lois  ce terroir fertile;
    Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,                635
    Et que je rpondrai de ce que vous ferez.
    Pour pouse, Cinna, je vous donne milie:
    Vous savez qu'elle tient la place de Julie,
    Et que si nos malheurs et la ncessit
    M'ont fait traiter son pre avec svrit,                     640
    Mon pargne depuis en sa faveur ouverte
    Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.
    Voyez-la de ma part, tchez de la gagner:
    Vous n'tes point pour elle un homme  ddaigner[983];
    De l'offre de vos voeux elle sera ravie[984].                  645
    Adieu: j'en veux porter la nouvelle  Livie[985].


SCNE II.

CINNA, MAXIME.

    MAXIME.

    Quel est votre dessein aprs ces beaux discours?

    CINNA.

    Le mme que j'avois, et que j'aurai toujours.

    MAXIME.

    Un chef de conjurs flatte la tyrannie!

    CINNA.

    Un chef de conjurs la veut voir impunie!                      650

    MAXIME.

    Je veux voir Rome libre.

    CINNA.

                            Et vous pouvez juger
    Que je veux l'affranchir ensemble et la venger.
      Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[986],
    Pill jusqu'aux autels, sacrifi nos vies,
    Rempli les champs d'horreur, combl Rome de morts,
    Et sera quitte aprs pour l'effet d'un remords!
    Quand le ciel par nos mains  le punir s'apprte,
    Un lche repentir garantira sa tte!
    C'est trop semer d'appas[987], et c'est trop inviter
    Par son impunit quelque autre  l'imiter.                     660
    Vengeons nos citoyens, et que sa peine tonne
    Quiconque aprs sa mort aspire  la couronne.
    Que le peuple aux tyrans ne soit plus expos:
    S'il et puni Sylla, Csar et moins os.

    MAXIME.

    Mais la mort de Csar, que vous trouvez si juste,              665
    A servi de prtexte aux cruauts d'Auguste.
    Voulant nous affranchir, Brute s'est abus:
    S'il n'et puni Csar, Auguste et moins os.

    CINNA.

    La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
    Ont fait rentrer l'tat sous des lois tyranniques[988];        670
    Mais nous ne verrons point de pareils accidents,
    Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.

    MAXIME.

    Nous sommes encor loin de mettre en vidence
    Si nous nous conduirons avec plus de prudence;
    Cependant c'en est peu que de n'accepter pas                   675
    Le bonheur qu'on recherche au pril du trpas.

    CINNA.

    C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine
    Gurir un mal si grand sans couper la racine;
    Employer la douceur  cette gurison,
    C'est, en fermant la plaie, y verser du poison.                680

    MAXIME.

    Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.

    CINNA.

    Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.

    MAXIME.

    Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.

    CINNA.

    On en sort lchement, si la vertu n'agit.

    MAXIME.

    Jamais la libert ne cesse d'tre aimable;                     685
    Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.

    CINNA.

    Ce ne peut tre un bien qu'elle daigne estimer,
    Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer:
    Elle a le coeur trop bon pour se voir avec joie
    Le rebut du tyran dont elle fut la proie;                      690
    Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
    Le hait trop puissamment pour aimer ses prsents.

    MAXIME.

    Donc pour vous milie est un objet de haine[989]?

    CINNA.

    La recevoir de lui me seroit une gne.
    Mais quand j'aurai veng Rome des maux soufferts,              695
    Je saurai le braver jusque dans les enfers.
    Oui, quand par son trpas je l'aurai mrite,
    Je veux joindre  sa main ma main ensanglante,
    L'pouser sur sa cendre, et qu'aprs notre effort
    Les prsents du tyran soient le prix de sa mort.               700

    MAXIME.

    Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
    Teint du sang de celui qu'elle aime comme un pre?
    Car vous n'tes pas homme  la violenter.

    CINNA.

    Ami, dans ce palais on peut nous couter,
    Et nous parlons peut-tre avec trop d'imprudence               705
    Dans un lieu si mal propre  notre confidence:
    Sortons; qu'en sret j'examine avec vous,
    Pour en venir  bout, les moyens les plus doux.


FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

  [946] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1643-60.

  [947] Fnelon, dans sa _Lettre  l'Acadmie_ sur l'loquence,
  dit: Il me semble qu'on a donn souvent aux Romains un discours
  fastueux; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec
  laquelle Auguste parle dans la tragdie de _Cinna_ et la modeste
  simplicit avec laquelle Sutone le dpeint. Il est vrai; mais
  ne faut-il pas quelque chose de plus relev sur le thtre que
  dans Sutone? Il y a un milieu  garder entre l'enflure et la
  simplicit. Il faut avouer que Corneille a quelquefois pass les
  bornes. L'archevque de Cambrai avait d'autant plus raison de
  reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comdiens
  chargeaient encore ce dfaut par la plus ridicule affectation
  dans l'habillement, dans la dclamation et dans les gestes. On
  voyait Auguste arriver avec la dmarche d'un matamore, coiff
  d'une perruque carre qui descendait par devant jusqu' la
  ceinture; cette perruque tait farcie de feuilles de laurier et
  surmonte d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges.
  Auguste, ainsi dfigur par des bateleurs gaulois sur un thtre
  de marionnettes, tait quelque chose de bien trange. Il se
  plaait sur un norme fauteuil  deux gradins, et Maxime et Cinna
  taient sur deux petits tabourets. La dclamation ampoule
  rpondait parfaitement  cet talage, et surtout Auguste ne
  manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un
  noble ddain, en prononant ces vers:

    Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune,
    D'un courtisan flatteur la prsence importune.

  Il faisait bien sentir que c'tait eux qu'il regardait comme des
  courtisans flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement
  de cette scne qui empche que ces vers ne puissent tre jous
  ainsi. Auguste n'a point encore parl avec bont, avec amiti, 
  Cinna et  Maxime; il ne leur a encore parl que de son pouvoir
  absolu sur la terre et sur l'onde. (_Voltaire._)

  [948] _Var._ Cette grandeur sans borne et ce superbe rang.
  (1643-56)

  [949] Remarquez bien cette expression, disait Racine  son fils.
  On dit aspirer  monter; mais il faut connotre le coeur humain
  aussi bien que Corneille l'a connu pour pouvoir dire de
  l'ambitieux qu'il aspire  descendre.--Chaulmer crivait en
  1638, dans sa _Mort de Pompe_ (acte I, scne I), ces vers qui,
  bien qu'ils contiennent une ide fort diffrente, ont une grande
  analogie d'expression avec ceux de notre pote:

    Gardons la libert de la chose publique,
    Dj presque soumise au pouvoir tyrannique
    D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutt
    Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut;
    Qu'il sache en se perdant que qui veut y prtendre,
    Plus il cherche  monter, plus il trouve  descendre.

  [950] _Var._ Sylla s'en est dmis, mon pre l'a gard,
        Diffrents en leur fin comme en leur procd:
        L'un, cruel et barbare, est mort aim, tranquille. (1643-56)

  [951] Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres I-XLI,
  la dlibration d'Auguste avec Agrippa et Mcne, et les longs
  discours de ses deux conseillers. Cinna ouvre ici le mme avis
  que Mcne; et Maxime, le mme qu'Agrippa.

  [952] _Var._ Si vous laissant sduire  ces impressions,
        Vous-mme condamnez toutes vos actions. (1643-56)

  [953] _Var._ Lorsque notre valeur nous gagne une province,
        Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)

  [954] _Var._ Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destines
        D'un soin bien plus exact veillent sur vos annes. (1643-56)

  [955] Les ditions de 1652-56 portent:

    L'empire o sa vertu l'a fait _seul_ arriver.

  [956] _Var._ Par la mme vertu la gloire est donc fltrie.
  (1643-56)

  [957] _Var._ Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix!
  (1643-56)

  [958] _Var._ Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon.
  (1643-56)

  [959] L'dition de 1655 seule porte: Il passe, au singulier.

  [960] _Var._ Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire.
  (1643-56)

  [961] _Var._ Avecque jugement punit et rcompense,
        Ne prcipite rien de peur d'un successeur,
        [Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56)

  [962] _Var._ Les magistrats donns aux plus sditieux. (1643-56)

  [963] _Var._ Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent.
  (1643-56)

  [964] _Var._ Le pire des tats est l'tat populaire[964-a].
  (1643)

    [964-a] Bossuet, dans son _cinquime Avertissement aux
    protestants_, a dit presque dans les mmes termes: L'tat
    populaire, le pire de tous; et Cyrano de Bergerac, dans sa
    _Lettre contre les frondeurs_: Le gouvernement populaire est le
    pire flau dont Dieu afflige un tat quand il le veut chtier.
    Voyez les _Notes sur la vie de Corneille_, que M. douard
    Fournier a places en tte de sa comdie de _Corneille  la Butte
    Saint-Roch_ (p. CXX).

  [965] _Var._ Est une heureuse erreur dont elle est idoltre,
        Par qui le monde entier, rang dessous ses lois. (1643-56)

  [966] L'dition de 1655 porte: _la_ monarchique.

  [967] _Var._ S'il est vrai que du ciel la prudence infinie.
  (1643-56)

  [968] _Var._ Il est certain aussi que cet ordre des cieux.
  (1643-56)

  [969] _Var._ Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois,
        Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56)

  [970] _Var._ De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils
  nous font. (1643-64)

  [971] Souvenir de Virgile (_nide_, livre II, vers 291 et 292):

                            _Si Pergama dextra
    Defendi possent, etiam hac defensa fuissent._

  Si Pergame (_dit Hector_) et pu tre dfendu par la droite d'un
  guerrier, elle l'aurait t par celle-ci.

  [972] _Var._ Et devoit cet honneur aux mnes d'un tel homme.
  (1643-56)

  [973] _Nec quemquam jam ferre potest, Csarve priorem,
        Pompeiusve parem._

        (Lucain, _Pharsale_, livre I, vers 125 et 126.)

  Et Csar ne peut plus souffrir de suprieur, ni Pompe d'gal.

  [974] On a rapproch de ces vers la phrase suivante de Tacite
  (_Annales_, livre I, chapitre IX): ...._non aliud discordantis
  patri remedium fuisse, quam ut ab uno regeretur_, il n'y eut
  pas d'autre remde pour la patrie en discorde que d'tre
  gouverne par un seul; et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre
  III): _Aliter salvus esse non potuit_ (populus romanus), _nisi
  confugisset ad servitutem_, le peuple romain ne put tre sauv
  qu'en ayant recours  la servitude.

  [975] _Var._ Et si votre bont la veut favoriser. (1643-56)

  [976] _Var._ Que le malheur du temps ne nous et pas fait voir.
  (1643 in-4)

  [977] C'est une flatterie semblable  celle que Lucain
  (_Pharsale_, livre I, vers 37 et 38) adresse  Nron:

    _Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque
    Hac mercede placent._

  Nous ne nous plaignons plus de rien,  Dieux: les forfaits mmes
  et le crime nous plaisent  ce prix.

  [978]_Var._ Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un matre.
  (1643-56)

  [979] _Var._ Et daignez assurer le bien commun de tous,
        Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56)

  [980] _Var._ Je sais bien que vos coeurs n'ont point pour moi de
  fard. (1643-56)

  [981] _Var._ Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits.
  (1643-56)

  [982] _Var._ Et je veux que chacun en reoive le prix. (1643-60)

  [983] _Var._ Vous n'tes pas pour elle un homme  ddaigner.
  (1643-60)

  [984] _Var._ Je prsume plutt qu'elle en sera ravie. (1643-56)

  [985] _Var._ Adieu: j'en vais porter la nouvelle  Livie. (1643
  in-4)

  [986] _Var._ Auguste aura sol ses damnables envies. (1643-56)

  [987] Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [988] _Var._ Ont fait tomber l'tat sous des lois tyranniques.
  (1643)

  [989] _Var._ [Donc pour vous milie est un objet de haine,]
        Et cette rcompense est pour vous une peine?
        CINNA. Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers,
        Quand nous aurons veng Rome des maux soufferts,
        Et que par son trpas je l'aurai mrite. (1643-56)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

MAXIME, EUPHORBE.

    MAXIME.

    Lui-mme il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle;
    Il adore milie, il est ador d'elle;                          710
    Mais sans venger son pre il n'y peut aspirer;
    Et c'est pour l'acqurir qu'il nous fait conspirer.

    EUPHORBE.

    Je ne m'tonne plus de cette violence
    Dont il contraint Auguste  garder sa puissance:
    La ligue se romproit s'il s'en toit dmis[990],               715
    Et tous vos conjurs deviendroient ses amis.

    MAXIME.

    Ils servent  l'envi la passion d'un homme[991]
    Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome;
    Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'gal,
    Je pense servir Rome, et je sers mon rival.                    720

    EUPHORBE.

    Vous tes son rival?

    MAXIME.

                        Oui, j'aime sa matresse,
    Et l'ai cach toujours avec assez d'adresse;
    Mon ardeur inconnue, avant que d'clater[992],
    Par quelque grand exploit la vouloit mriter:
    Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlve;             725
    Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achve;
    J'avance des succs dont j'attends le trpas,
    Et pour m'assassiner je lui prte mon bras.
    Que l'amiti me plonge en un malheur extrme!

    EUPHORBE.

    L'issue en est aise: agissez pour vous-mme;                  730
    D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal;
    Gagnez une matresse, accusant un rival.
    Auguste,  qui par l vous sauverez la vie,
    Ne vous pourra jamais refuser milie.

    MAXIME.

    Quoi? trahir mon ami!

    EUPHORBE.

                          L'amour rend tout permis;                735
    Un vritable amant ne connot point d'amis,
    Et mme avec justice on peut trahir un tratre
    Qui pour une matresse ose trahir son matre:
    Oubliez l'amiti, comme lui les bienfaits.

    MAXIME.

    C'est un exemple  fuir que celui des forfaits[993].           740

    EUPHORBE.

    Contre un si noir dessein tout devient lgitime:
    On n'est point criminel quand on punit un crime.

    MAXIME.

    Un crime par qui Rome obtient sa libert!

    EUPHORBE.

    Craignez tout d'un esprit si plein de lchet.
    L'intrt du pays n'est point ce qui l'engage;                 745
    Le sien, et non la gloire, anime son courage.
    Il aimeroit Csar, s'il n'toit amoureux,
    Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas gnreux.
      Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son me?
    Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme,              750
    Et peut cacher encor sous cette passion
    Les dtestables feux de son ambition.
    Peut-tre qu'il prtend, aprs la mort d'Octave,
    Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave,
    Qu'il vous compte dj pour un de ses sujets,                  755
    Ou que sur votre perte il fonde ses projets.

    MAXIME.

    Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste?
    A tous nos conjurs l'avis seroit funeste,
    Et par l nous verrions indignement trahis
    Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays.                 760
    D'un si lche dessein mon me est incapable:
    Il perd trop d'innocents pour punir un coupable.
    J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.

    EUPHORBE.

    Auguste s'est lass d'tre si rigoureux;
    En ces occasions, ennuy de supplices,                         765
    Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.
    Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
    Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.

    MAXIME.

    Nous disputons en vain, et ce n'est que folie
    De vouloir par sa perte acqurir milie:                       770
    Ce n'est pas le moyen de plaire  ses beaux yeux
    Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.
    Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne:
    Je veux gagner son coeur plutt que sa personne,
    Et ne fais point d'tat de sa possession,                      775
    Si je n'ai point de part  son affection.
    Puis-je la mriter par une triple offense?
    Je trahis son amant, je dtruis sa vengeance,
    Je conserve le sang qu'elle veut voir prir;
    Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pt chrir?              780

    EUPHORBE.

    C'est ce qu' dire vrai je vois fort difficile.
    L'artifice pourtant vous y peut tre utile;
    Il en faut trouver un qui la puisse abuser,
    Et du reste le temps en pourra disposer.

    MAXIME.

    Mais si pour s'excuser il nomme sa complice,                   785
    S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse,
    Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,
    Celle qui nous oblige  conspirer sa mort?

    EUPHORBE.

    Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles
    Que pour les surmonter il faudroit des miracles;               790
    J'espre, toutefois, qu' force d'y rver....

    MAXIME.

    loigne-toi; dans peu j'irai te retrouver[994]:
    Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,
    Pour mieux rsoudre aprs ce que je me propose[995].


SCNE II

CINNA, MAXIME.

    MAXIME.

    Vous me semblez pensif.

    CINNA.

                          Ce n'est pas sans sujet.                 795

    MAXIME.

    Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet[996]?

    CINNA.

    milie et Csar l'un et l'autre me gne:
    L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.
    Plt aux Dieux que Csar employt mieux ses soins[997],
    Et s'en ft plus aimer, ou m'aimt un peu moins;               800
    Que sa bont toucht la beaut qui me charme,
    Et la pt adoucir comme elle me dsarme!
    Je sens au fond du coeur mille remords cuisants[998],
    Qui rendent  mes yeux tous ses bienfaits prsents;
    Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,                    805
    Par un mortel reproche  tous moments me tue.
    Il me semble surtout incessamment le voir
    Dposer en nos mains son absolu pouvoir,
    couter nos avis, m'applaudir, et me dire:
    Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;               810
    Mais je le retiendrai pour vous en faire part;
    Et je puis dans son sein enfoncer un poignard!
    Ah! plutt.... Mais, hlas! j'idoltre milie;
    Un serment excrable  sa haine me lie;
    L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux:                  815
    Des deux cts j'offense et ma gloire et les Dieux;
    Je deviens sacrilge, ou je suis parricide,
    Et vers l'un ou vers l'autre il faut tre perfide.

    MAXIME.

    Vous n'aviez point tantt ces agitations;
    Vous paroissiez plus ferme en vos intentions;                  820
    Vous ne sentiez au coeur ni remords ni reproche.

    CINNA.

    On ne les sent aussi que quand le coup approche,
    Et l'on ne reconnot de semblables forfaits
    Que quand la main s'apprte  venir aux effets.
    L'me, de son dessein jusque-l possde,                      825
    S'attache aveuglment  sa premire ide;
    Mais alors quel esprit n'en devient point troubl?
    Ou plutt quel esprit n'en est point accabl?
    Je crois que Brute mme,  tel point qu'on le prise[999],
    Voulut plus d'une fois rompre son entreprise,                  830
    Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir[1000]
    Plus d'un remords en l'me, et plus d'un repentir.

    MAXIME.

    Il eut trop de vertu pour tant d'inquitude;
    Il ne souponna point sa main d'ingratitude,
    Et fut contre un tyran d'autant plus anim                     835
    Qu'il en reut de biens et qu'il s'en vit aim.
    Comme vous l'imitez, faites la mme chose,
    Et formez vos remords d'une plus juste cause,
    De vos lches conseils, qui seuls ont arrt
    Le bonheur renaissant de notre libert.                        840
    C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez te;
    De la main de Csar Brute l'et accepte,
    Et n'et jamais souffert qu'un intrt lger
    De vengeance ou d'amour l'et remise en danger.
    N'coutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,               845
    Et vous veut faire part de son pouvoir suprme;
    Mais entendez crier Rome  votre ct:
    Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as t;
    Et si tu m'as tantt prfr ta matresse,
    Ne me prfre pas le tyran qui m'oppresse.                    850

    CINNA.

    Ami, n'accable plus un esprit malheureux
    Qui ne forme qu'en lche un dessein gnreux[1001].
    Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
    Et leur rendrai bientt tout ce que je leur te;
    Mais pardonne aux abois d'une vieille amiti,                  855
    Qui ne peut expirer sans me faire piti,
    Et laisse-moi, de grce, attendant milie,
    Donner un libre cours  ma mlancolie.
    Mon chagrin t'importune, et le trouble o je suis
    Veut de la solitude  calmer tant d'ennuis.                    860

    MAXIME.

    Vous voulez rendre compte  l'objet qui vous blesse
    De la bont d'Octave et de votre foiblesse;
    L'entretien des amants veut un entier secret.
    Adieu: je me retire en confident discret.


SCNE III.

    CINNA.

    Donne un plus digne nom au glorieux empire[1002]               865
    Du noble sentiment que la vertu m'inspire,
    Et que l'honneur oppose au coup prcipit
    De mon ingratitude et de ma lchet;
    Mais plutt continue  le nommer foiblesse[1003],
    Puisqu'il devient si foible auprs d'une matresse,            870
    Qu'il respecte un amour qu'il devroit touffer,
    Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher[1004].
    En ces extrmits quel conseil dois-je prendre?
    De quel ct pencher?  quel parti me rendre?
      Qu'une me gnreuse a de peine  faillir!                   875
    Quelque fruit que par l j'espre de cueillir,
    Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,
    La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance,
    N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison,
    S'il les faut acqurir par une trahison,                       880
    S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime
    Qui du peu que je suis fait une telle estime,
    Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens,
    Qui ne prend pour rgner de conseils que les miens.
    O coup!  trahison trop indigne d'un homme!                    885
    Dure, dure  jamais l'esclavage de Rome!
    Prisse mon amour, prisse mon espoir,
    Plutt que de ma main parte un crime si noir!
    Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
    Et qu'au prix de son sang ma passion achte?                   890
    Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner?
    Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner?
      Mais je dpends de vous,  serment tmraire,
    O haine d'milie,  souvenir d'un pre!
    Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engag,             895
    Et je ne puis plus rien que par votre cong:
    C'est  vous  rgler ce qu'il faut que je fasse;
    C'est  vous, milie,  lui donner sa grce;
    Vos seules volonts prsident  son sort,
    Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.                 900
    O Dieux, qui comme vous la rendez adorable,
    Rendez-la, comme vous,  mes voeux exorable;
    Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir,
    Faites qu' mes desirs je la puisse flchir.
    Mais voici de retour cette aimable inhumaine[1005].            905


SCNE IV.

MILIE, CINNA, FULVIE.

    MILIE.

    Grces aux Dieux, Cinna, ma frayeur toit vaine:
    Aucun de tes amis ne t'a manqu de foi[1006],
    Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.
    Octave en ma prsence a tout dit  Livie,
    Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.                     910

    CINNA.

    Le dsavouerez-vous, et du don qu'il me fait
    Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?

    MILIE.

    L'effet est en ta main.

    CINNA.

                            Mais plutt en la vtre.

    MILIE.

    Je suis toujours moi-mme, et mon coeur n'est point autre:
    Me donner  Cinna, c'est ne lui donner rien,                   915
    C'est seulement lui faire un prsent de son bien.

    CINNA.

    Vous pouvez toutefois....  ciel! l'os-je dire?

    MILIE.

    Que puis-je? et que crains-tu?

    CINNA.

                                  Je tremble, je soupire,
    Et vois que si nos coeurs avoient mmes desirs[1007],
    Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs.                920
    Ainsi je suis trop sr que je vais vous dplaire;
    Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire[1008].

    MILIE.

    C'est trop me gner, parle.

    CINNA.

                                Il faut vous obir:
    Je vais donc vous dplaire, et vous m'allez har.
      Je vous aime, milie, et le ciel me foudroie                 925
    Si cette passion ne fait toute ma joie,
    Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur
    Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur[1009]!
    Mais voyez  quel prix vous me donnez votre me:
    En me rendant heureux vous me rendez infme;                   930
    Cette bont d'Auguste....

    MILIE.

                              Il suffit, je t'entends;
    Je vois ton repentir et tes voeux inconstants:
    Les faveurs du tyran emportent tes promesses;
    Tes feux et tes serments cdent  ses caresses;
    Et ton esprit crdule ose s'imaginer                           935
    Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.
    Tu me veux de sa main plutt que de la mienne;
    Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne:
    Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
    Mettre un roi hors du trne, et donner ses tats[1010],        940
    De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,
    Et changer  son gr l'ordre de tout le monde;
    Mais le coeur d'milie est hors de son pouvoir[1011].

    CINNA.

    Aussi n'est-ce qu' vous que je veux le devoir[1012].
    Je suis toujours moi-mme, et ma foi toujours pure:            945
    La piti que je sens ne me rend point parjure;
    J'obis sans rserve  tous vos sentiments[1013],
    Et prends vos intrts par del mes serments.
      J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,
    Vous laisser chapper cette illustre victime.                  950
    Csar se dpouillant du pouvoir souverain
    Nous toit tout prtexte  lui percer le sein;
    La conjuration s'en alloit dissipe,
    Vos desseins avorts, votre haine trompe:
    Moi seul j'ai raffermi son esprit tonn,                      955
    Et pour vous l'immoler ma main l'a couronn.

    MILIE.

    Pour me l'immoler, tratre! et tu veux que moi-mme
    Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime!
    Que je sois le butin de qui l'ose pargner,
    Et le prix du conseil qui le force  rgner!                   960

    CINNA.

    Ne me condamnez point quand je vous ai servie:
    Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie;
    Et malgr ses bienfaits, je rends tout  l'amour,
    Quand je veux qu'il prisse, ou vous doive le jour.
    Avec les premiers voeux de mon obissance                      965
    Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance,
    Que je tche de vaincre un indigne courroux,
    Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous.
    Une me gnreuse, et que la vertu guide,
    Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide;                970
    Elle en hait l'infamie attache au bonheur,
    Et n'accepte aucun bien aux dpens de l'honneur.

    MILIE.

    Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie:
    La perfidie est noble envers la tyrannie;
    Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux[1014],      975
    Les coeurs les plus ingrats sont les plus gnreux.

    CINNA.

    Vous faites des vertus au gr de votre haine.

    MILIE.

    Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

    CINNA.

    Un coeur vraiment romain....

    MILIE.

                                Ose tout pour ravir
    Une odieuse vie  qui le fait servir[1015]:                    980
    Il fuit plus que la mort la honte d'tre esclave.

    CINNA.

    C'est l'tre avec honneur que de l'tre d'Octave;
    Et nous voyons souvent des rois  nos genoux
    Demander pour appui tels esclaves que nous[1016].
    Il abaisse  nos pieds l'orgueil des diadmes,                 985
    Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprmes;
    Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,
    Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

    MILIE.

    L'indigne ambition que ton coeur se propose!
    Pour tre plus qu'un roi, tu te crois quelque chose!           990
    Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain[1017]
    Qu'il prtende galer un citoyen romain?
    Antoine sur sa tte attira notre haine
    En se dshonorant par l'amour d'une reine;
    Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,                 995
    Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,
    Quand de toute l'Asie il se ft vu l'arbitre,
    Et encor moins pris son trne que ce titre.
    Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignit;
    Et prenant d'un Romain la gnrosit,                         1000
    Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait natre
    Pour commander aux rois, et pour vivre sans matre.

    CINNA.

    Le ciel a trop fait voir en de tels attentats
    Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;
    Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on excute,             1005
    Quand il lve un trne, il en venge la chute;
    Il se met du parti de ceux qu'il fait rgner;
    Le coup dont on les tue est longtemps  saigner;
    Et quand  les punir il a pu se rsoudre,
    De pareils chtiments n'appartiennent qu'au foudre.           1010

    MILIE.

    Dis que de leur parti toi-mme tu te rends,
    De te remettre au foudre  punir les tyrans.
      Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie;
    Abandonne ton me  son lche gnie;
    Et pour rendre le calme  ton esprit flottant,                1015
    Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.
    Sans emprunter ta main pour servir ma colre[1018],
    Je saurai bien venger mon pays et mon pre.
    J'aurois dj l'honneur d'un si fameux trpas,
    Si l'amour jusqu'ici n'et arrt mon bras:                   1020
    C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie,
    M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.
    Seule contre un tyran, en le faisant prir,
    Par les mains de sa garde il me falloit mourir:
    Je t'eusse par ma mort drob ta captive;                     1025
    Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,
    J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,
    Et te donner moyen d'tre digne de moi.
      Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompe
    Quand j'ai pens chrir un neveu de Pompe,                   1030
    Et si d'un faux-semblant mon esprit abus
    A fait choix d'un esclave en son lieu suppos.
    Je t'aime toutefois, quel que tu puisses tre[1019];
    Et si pour me gagner il faut trahir ton matre[1020],
    Mille autres  l'envi recevroient cette loi,                  1035
    S'ils pouvoient m'acqurir  mme prix que toi[1021].
    Mais n'apprhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.
    Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne:
    Mes jours avec les siens se vont prcipiter,
    Puisque ta lchet n'ose me mriter.                          1040
    Viens me voir, dans son sang et dans le mien baigne,
    De ma seule vertu mourir accompagne,
    Et te dire en mourant d'un esprit satisfait:
    N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;
    Je descends dans la tombe o tu m'as condamne,               1045
    O la gloire me suit qui t'toit destine:
    Je meurs en dtruisant un pouvoir absolu;
    Mais je vivrois  toi, si tu l'avois voulu.

    CINNA.

    Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire,
    Il faut affranchir Rome, il faut venger un pre,              1050
    Il faut sur un tyran porter de justes coups;
    Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous:
    S'il nous te  son gr nos biens, nos jours, nos femmes,
    Il n'a point jusqu'ici tyrannis nos mes;
    Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beauts                1055
    Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volonts.
    Vous me faites priser ce qui me dshonore;
    Vous me faites har ce que mon me adore;
    Vous me faites rpandre un sang pour qui je dois
    Exposer tout le mien et mille et mille fois:                  1060
    Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donne[1022];
    Mais ma main, aussitt contre mon sein tourne,
    Aux mnes d'un tel prince immolant votre amant,
    A mon crime forc joindra mon chtiment[1023],
    Et par cette action dans l'autre confondue,                   1065
    Recouvrera ma gloire aussitt que perdue[1024].
    Adieu.


SCNE V.

MILIE, FULVIE.

    FULVIE.

            Vous avez mis son me au dsespoir.

    MILIE.

    Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir.

    FULVIE.

    Il va vous obir aux dpens de sa vie:
    Vous en pleurez!

    MILIE.

                      Hlas! cours aprs lui, Fulvie,             1070
    Et si ton amiti daigne me secourir,
    Arrache-lui du coeur ce dessein de mourir:
    Dis-lui....

    FULVIE.

                Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste?

    MILIE.

    Ah! c'est faire  ma haine une loi trop injuste.

    FULVIE.

    Et quoi donc?

    MILIE.

                  Qu'il achve, et dgage sa foi,                 1075
    Et qu'il choisisse aprs de la mort, ou de moi.


FIN DU TROISIME ACTE.

NOTES:

  [990] _Var._ Sa ligue se romproit s'il en toit dmis. (1643)
        _Var._ Sa ligue se romproit s'il s'en toit dmis. (1648-56)

  [991] _Var._ Ils servent, abuss, la passion d'un homme.
  (1643-56)

  [992] _Var._ Mon amour inconnue, avant que d'clater. (1643-56)

  [993] _Var._ Un exemple  faillir n'autorise jamais.
        EUPH. Sa faute contre lui vous rend tout lgitime. (1643-56)

  [994] _Var._ Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver.
  (1643-56)

  [995] _Var._ Pour t'aller dire aprs ce que je me propose.
  (1643-64)

  [996] _Var._ D'un penser si profond quel est le triste objet?
  (1643-56)

  [997] _Var._ Plt aux Dieux que Csar, avecque tous ses soins,
        Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimt un peu moins! (1643-56)

  [998] _Var._ Je sens dedans le coeur mille remords cuisants.
  (1643-56)

  [999] _Var._ Je crois que Brute mme,  quel point qu'on le
  prise. (1643-56)

  [1000] _Var._ Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir.
  (1643-63)

  [1001] _Var._ Qui mme fait en lche un acte gnreux. (1643-64)

  [1002] _Var._ Que tu sais mal nommer le glorieux empire.
  (1643-56)

  [1003] _Var._ Mais plutt qu' bon droit tu le nommes foiblesse.
  (1643-56)

  [1004] _Var._ Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643)
         _Var._ Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64)

  [1005] _Var._ Mais voici de retour cette belle inhumaine.
  (1643-56)

  [1006] _Var._ Tes amis gnreux n'ont point manqu de foi,
         Et ne m'ont point rduite  m'employer pour toi. (1643-56)

  [1007] _Var._ Et si nos coeurs toient conformes en desirs.
  (1643-56)

  [1008] _Var._ Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire.
  (1643-56)

  [1009] _Var._ Que peut un bel objet attendre d'un grand coeur!
  (1643-60)

  [1010] _Var._ Jeter un roi du trne, et donner ses tats.
  (1643-60)

  [1011] Voil une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace
  (livre II, ode 1, vers 23 et 24):

    _Et cuncta terrarum subacta,
    Prter atrocem animum Catonis._

  Et tout l'univers subjugu, hormis l'me indomptable de Caton.

    (_Voltaire._)

  [1012] _Var._ Aussi n'est-ce qu' vous que je le veux devoir.
  (1643-56)

  [1013] _Var._ J'obis sans rserve  tous vos mouvements.
  (1643-56)

  [1014] _Var._ Et quand il faut rpandre un sang si malheureux.
  (1643-56)

  [1015] _Var._ Et le sang et la vie  qui le fait servir.
  (1643-56)

  [1016] _Var._ Implorer la faveur d'esclaves tels que nous.
  (1643-56)

  [1017] _Var._ Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain
         Pour prtendre galer un citoyen romain? (1643-56)

  [1018] _Var._ Je saurai bien sans toi, dans ma noble colre,
         Venger les fers de Rome et le sang de mon pre. (1643-56)

  [1019] _Var._ Je t'aime toutefois, tel que tu puisses tre.
  (1643-60)

  [1020] _Var._ Tu te plains d'un amour qui te veut rendre tratre.
  (1643-56)

  [1021] Voyez tome I, p. 328, note 1083.

  [1022] _Var._ Je l'ai jur, j'y cours, et vous serez venge;
         Mais ma main, aussitt dedans mon sein plonge. (1643-56)

  [1023] _Var._ A ce crime forc joindra le chtiment[1023-a].
  (1643-56)

    [1023-a] Racine s'est rappel ce passage dans _Andromaque_
    (acte IV, scne III)

      Et mes sanglantes mains, sur moi-mme tournes,
      Aussitt, malgr lui, joindront nos destines.

  [1024] _Var._ Recouvrera sa gloire aussitt que perdue. (1643-56)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLTE, GARDES[1025].

    AUGUSTE.

    Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.

    EUPHORBE.

    Seigneur, le rcit mme en parot effroyable:
    On ne conoit qu' peine une telle fureur[1026],
    Et la seule pense en fait frmir d'horreur.                  1080

    AUGUSTE.

    Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime!
    Les deux que j'honorois d'une si haute estime,
    A qui j'ouvrois mon coeur, et dont j'avois fait choix
    Pour les plus importants et plus nobles emplois!
    Aprs qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire,             1085
    Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire!
    Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027],
    Et montre un coeur touch d'un juste repentir;
    Mais Cinna!

    EUPHORBE.

                Cinna seul dans sa rage s'obstine,
    Et contre vos bonts d'autant plus se mutine;                 1090
    Lui seul combat encor les vertueux efforts
    Que sur les conjurs fait ce juste remords[1028],
    Et malgr les frayeurs  leurs regrets mles,
    Il tche  raffermir leurs mes branles.

    AUGUSTE.

    Lui seul les encourage, et lui seul les sduit!               1095
    O le plus dloyal que la terre ait produit[1029]!
    O trahison conue au sein d'une furie!
    O trop sensible coup d'une main si chrie!
    Cinna, tu me trahis! Polyclte, coutez.

(Il lui parle  l'oreille[1030].)

    POLYCLTE.

    Tous vos ordres, Seigneur, seront excuts.                   1100

    AUGUSTE.

    Qu'raste en mme temps aille dire  Maxime
    Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.

(Polyclte rentre[1031].)

    EUPHORBE.

    Il l'a trop jug grand pour ne pas s'en punir[1032]:
    A peine du palais il a pu revenir,
    Que les yeux gars et le regard farouche[1033],              1105
    Le coeur gros de soupirs, les sanglots  la bouche,
    Il dteste sa vie et ce complot maudit,
    M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,
    Et m'ayant command que je vous avertisse,
    Il ajoute: Dis-lui que je me fais justice,                   1110
    Que je n'ignore point ce que j'ai mrit[1034].
    Puis soudain dans le Tibre il s'est prcipit;
    Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035],
    M'ont drob la fin de sa tragique histoire.

    AUGUSTE.

    Sous ce pressant remords il a trop succomb[1036],            1115
    Et s'est  mes bonts lui-mme drob;
    Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface.
    Mais puisqu'il a voulu renoncer  ma grce,
    Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin
    De tenir en lieu sr ce fidle tmoin.                        1120


SCNE II.

    AUGUSTE[1037].

    Ciel,  qui voulez-vous dsormais que je fie
    Les secrets de mon me et le soin de ma vie?
    Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
    Si donnant des sujets il te les amis,
    Si tel est le destin des grandeurs souveraines                1125
    Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
    Et si votre rigueur les condamne  chrir
    Ceux que vous animez  les faire prir.
    Pour elles rien n'est sr; qui peut tout doit tout craindre.
    Rentre en toi-mme, Octave, et cesse de te plaindre.
    Quoi! tu veux qu'on t'pargne, et n'as rien pargn!
    Songe aux fleuves de sang o ton bras s'est baign,
    De combien ont rougi les champs de Macdoine,
    Combien en a vers la dfaite d'Antoine,
    Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps       1135
    Prouse au sien noye, et tous ses habitants[1039];
    Remets dans ton esprit, aprs tant de carnages,
    De tes proscriptions les sanglantes images,
    O toi-mme, des tiens devenu le bourreau,
    Au sein de ton tuteur enfonas le couteau[1040]:              1140
    Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041],
    Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
    Et que par ton exemple  ta perte guids,
    Ils violent des droits que tu n'as pas gards[1042]!
    Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:               1145
    Quitte ta dignit comme tu l'as acquise;
    Rends un sang infidle  l'infidlit[1043],
    Et souffre des ingrats aprs l'avoir t.
      Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
    Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?                1150
    Toi, dont la trahison me force  retenir
    Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
    Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
    Relve pour l'abattre un trne illgitime,
    Et d'un zle effront couvrant son attentat,                  1155
    S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'tat!
    Donc jusqu' l'oublier je pourrois me contraindre!
    Tu vivrois en repos aprs m'avoir fait craindre[1044]!
    Non, non, je me trahis moi-mme d'y penser:
    Qui pardonne aisment invite  l'offenser;                    1160
    Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
      Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]!
    Ma cruaut se lasse, et ne peut s'arrter;
    Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.
    Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]:            1165
    Une tte coupe en fait renatre mille,
    Et le sang rpandu de mille conjurs
    Rend mes jours plus maudits, et non plus assurs.
    Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute;
    Meurs, et drobe-lui la gloire de ta chute;                   1170
    Meurs: tu ferois pour vivre un lche et vain effort,
    Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort,
    Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
    Pour te faire prir tour  tour s'intresse[1047];
    Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux gurir;            1175
    Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir.
    La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
    Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048].
    Meurs; mais quitte du moins la vie avec clat;
    teins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049];         1180
    A toi-mme en mourant immole ce perfide;
    Contentant ses desirs, punis son parricide;
    Fais un tourment pour lui de ton propre trpas,
    En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.
    Mais jouissons plutt nous-mme[1050] de sa peine,            1185
    Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
      O Romains,  vengeance,  pouvoir absolu,
    O rigoureux combat d'un coeur irrsolu
    Qui fuit en mme temps tout ce qu'il se propose!
    D'un prince malheureux ordonnez quelque chose.                1190
    Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'loigner?
    Ou laissez-moi prir, ou laissez-moi rgner.


SCNE III.

AUGUSTE, LIVIE[1051].

    AUGUSTE.

    Madame, on me trahit, et la main qui me tue
    Rend sous mes dplaisirs ma constance abattue.
    Cinna, Cinna, le tratre....

    LIVIE.

                                Euphorbe m'a tout dit,            1195
    Seigneur, et j'ai pli cent fois  ce rcit.
    Mais couteriez-vous les conseils d'une femme[1052]?

    AUGUSTE.

    Hlas! de quel conseil est capable mon me?

    LIVIE.

    Votre svrit, sans produire aucun fruit[1053],
    Seigneur, jusqu' prsent a fait beaucoup de bruit.
    Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide:
    Salvidien  bas a soulev Lpide;
    Murne a succd, Cpion l'a suivi;
    Le jour  tous les deux dans les tourments ravi
    N'a point ml de crainte  la fureur d'gnace[1054],         1205
    Dont Cinna maintenant ose prendre la place;
    Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055]
    Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.
    Aprs avoir en vain puni leur insolence,
    Essayez sur Cinna ce que peut la clmence[1056];              1210
    Faites son chtiment de sa confusion;
    Cherchez le plus utile en cette occasion:
    Sa peine peut aigrir une ville anime,
    Son pardon peut servir  votre renomme[1057];
    Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher               1215
    Peut-tre  vos bonts se laisseront toucher.

    AUGUSTE.

    Gagnons-les tout  fait en quittant cet empire
    Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire.
    J'ai trop par vos avis consult l-dessus;
    Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.                   1220
      Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise:
    Si je t'ai mise aux fers, moi-mme je les brise,
    Et te rends ton tat, aprs l'avoir conquis,
    Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris;
    Si tu me veux har, hais-moi sans plus rien feindre;          1225
    Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre:
    De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,
    Lass comme il en fut, j'aspire  son bonheur.

    LIVIE.

    Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;
    Mais gardez que sur vous le contraire n'clate:               1230
    Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
    Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.

    AUGUSTE.

    Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prtendre[1058],
    J'abandonne mon sang  qui voudra l'pandre.
    Aprs un long orage il faut trouver un port;                  1235
    Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.

    LIVIE.

    Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?

    AUGUSTE.

    Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?

    LIVIE.

    Seigneur, vous emporter  cette extrmit,
    C'est plutt dsespoir que gnrosit.                        1240

    AUGUSTE.

    Rgner et caresser une main si tratresse,
    Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.

    LIVIE.

    C'est rgner sur vous-mme, et par un noble choix,
    Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

    AUGUSTE.

    Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme:            1245
    Vous me tenez parole, et c'en sont l, Madame.
      Aprs tant d'ennemis  mes pieds abattus,
    Depuis vingt ans je rgne, et j'en sais les vertus;
    Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059]
    Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060].      1250
    Tout son peuple est bless par un tel attentat,
    Et la seule pense est un crime d'tat,
    Une offense qu'on fait  toute sa province,
    Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'tre prince.

    LIVIE.

    Donnez moins de croyance  votre passion.                     1255

    AUGUSTE.

    Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.

    LIVIE.

    Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.

    AUGUSTE.

    Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.
    Adieu: nous perdons temps.

    LIVIE.

                              Je ne vous quitte point,
    Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point.                1260

    AUGUSTE.

    C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.

    LIVIE.

    J'aime votre personne, et non votre fortune.

(Elle est seule[1062].)

    Il m'chappe: suivons, et forons-le de voir[1063]
    Qu'il peut, en faisant grce, affermir son pouvoir,
    Et qu'enfin la clmence est la plus belle marque              1265
    Qui fasse  l'univers connotre un vrai monarque.


SCNE IV.

MILIE, FULVIE.

    MILIE.

    D'o me vient cette joie? et que mal  propos
    Mon esprit malgr moi gote un entier repos!
    Csar mande Cinna sans me donner d'alarmes!
    Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes,
    Comme si j'apprenois d'un secret mouvement
    Que tout doit succder  mon contentement!
    Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?

    FULVIE.

    J'avois gagn sur lui qu'il aimeroit la vie,
    Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux,            1275
    Faire un second effort contre votre courroux[1064];
    Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclte,
    Des volonts d'Auguste ordinaire interprte,
    Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit,
    Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit.              1280
    Auguste est fort troubl, l'on ignore la cause;
    Chacun diversement souponne quelque chose:
    Tous prsument qu'il aye un grand sujet d'ennui,
    Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui.
    Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065],
    C'est que deux inconnus se sont saisis d'vandre,
    Qu'Euphorbe est arrt sans qu'on sache pourquoi,
    Que mme de son matre on dit je ne sais quoi:
    On lui veut imputer un dsespoir funeste;
    On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste.          1290

    MILIE.

    Que de sujets de craindre et de dsesprer,
    Sans que mon triste coeur en daigne murmurer!
    A chaque occasion le ciel y fait descendre
    Un sentiment contraire  celui qu'il doit prendre:
    Une vaine frayeur tantt m'a pu troubler[1066],               1295
    Et je suis insensible alors qu'il faut trembler.
      Je vous entends, grands Dieux! vos bonts que j'adore
    Ne peuvent consentir que je me dshonore;
    Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,
    Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.                 1300
    Vous voulez que je meure avec ce grand courage
    Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage;
    Et je veux bien prir comme vous l'ordonnez,
    Et dans la mme assiette o vous me retenez.
      O libert de Rome!  mnes de mon pre!                     1305
    J'ai fait de mon ct tout ce que j'ai pu faire:
    Contre votre tyran j'ai ligu ses amis,
    Et plus os pour vous qu'il ne m'toit permis.
    Si l'effet a manqu, ma gloire n'est pas moindre;
    N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre,               1310
    Mais si fumante encor d'un gnreux courroux,
    Par un trpas si noble et si digne de vous,
    Qu'il vous fera sur l'heure aisment reconnotre[1067]
    Le sang des grands hros dont vous m'avez fait natre.


SCNE V.

MAXIME, MILIE, FULVIE.

    MILIE.

    Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort!

    MAXIME.

    Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport:
    Se voyant arrt, la trame dcouverte,
    Il a feint ce trpas pour empcher ma perte.

    MILIE.

    Que dit-on de Cinna?

    MAXIME.

                        Que son plus grand regret
    C'est de voir que Csar sait tout votre secret[1068];         1320
    En vain il le dnie et le veut mconnotre,
    vandre a tout cont pour excuser son matre,
    Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrter.

    MILIE.

    Celui qui l'a reu tarde  l'excuter:
    Je suis prte  le suivre et lasse de l'attendre.             1325

    MAXIME.

    Il vous attend chez moi.

    MILIE.

                            Chez vous!

    MAXIME.

                                      C'est vous surprendre;
    Mais apprenez le soin que le ciel a de vous:
    C'est un des conjurs qui va fuir avec nous.
    Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive;
    Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069].         1330

    MILIE.

    Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?

    MAXIME.

    En faveur de Cinna je fais ce que je puis,
    Et tche  garantir de ce malheur extrme
    La plus belle moiti qui reste de lui-mme.
      Sauvons-nous, milie, et conservons le jour,                1335
    Afin de le venger par un heureux retour.

    MILIE.

    Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre,
    Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre:
    Quiconque aprs sa perte aspire  se sauver
    Est indigne du jour qu'il tche  conserver.                  1340

    MAXIME.

    Quel dsespoir aveugle  ces fureurs vous porte?
    O Dieux! que de foiblesse en une me si forte!
    Ce coeur si gnreux rend si peu de combat,
    Et du premier revers la fortune[1070] l'abat!
    Rappelez, rappelez cette vertu sublime;                       1345
    Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime:
    C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;
    Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;
    Et puisque l'amiti n'en faisoit plus qu'une me,
    Aimez en cet ami l'objet de votre flamme;                     1350
    Avec la mme ardeur il saura vous chrir,
    Que....

    MILIE.

            Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir!
    Tu prtends un peu trop; mais quoi que tu prtendes,
    Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes:
    Cesse de fuir en lche un glorieux trpas,                    1355
    Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas;
    Fais que je porte envie  ta vertu parfaite;
    Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;
    Montre d'un vrai Romain la dernire vigueur,
    Et mrite mes pleurs au dfaut de mon coeur.                  1360
    Quoi! si ton amiti pour Cinna s'intresse[1071],
    Crois-tu qu'elle consiste  flatter sa matresse[1072]?
    Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,
    Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.

    MAXIME.

    Votre juste douleur est trop imptueuse.                      1365

    MILIE.

    La tienne en ta faveur est trop ingnieuse.
    Tu me parles dj d'un bienheureux retour,
    Et dans tes dplaisirs tu conois de l'amour!

    MAXIME.

    Cet amour en naissant est toutefois extrme:
    C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,          1370
    Et des mmes ardeurs dont il fut embras....

    MILIE.

    Maxime, en voil trop pour un homme avis.
    Ma perte m'a surprise, et ne m'a point trouble;
    Mon noble dsespoir ne m'a point aveugle.
    Ma vertu toute entire agit sans s'mouvoir,                  1375
    Et je vois malgr moi plus que je ne veux voir.

    MAXIME.

    Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?

    MILIE.

    Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die;
    L'ordre de notre fuite est trop bien concert
    Pour ne te souponner d'aucune lchet:                       1380
    Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,
    S'ils en avoient sans toi[1073] lev tous les obstacles.
    Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.

    MAXIME.

    Ah! vous m'en dites trop.

    MILIE.

                              J'en prsume encor plus.
    Ne crains pas toutefois que j'clate en injures;              1385
    Mais n'espre non plus m'blouir de parjures.
    Si c'est te faire tort que de m'en dfier[1074],
    Viens mourir avec moi pour te justifier.

    MAXIME.

    Vivez, belle milie, et souffrez qu'un esclave....

    MILIE.

    Je ne t'coute plus qu'en prsence d'Octave.                  1390
    Allons, Fulvie, allons.


SCNE VI.

    MAXIME.

                              Dsespr, confus,
    Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus,
    Que rsous-tu, Maxime? et quel est le supplice
    Que ta vertu prpare  ton vain artifice?
    Aucune illusion ne te doit plus flatter:                      1395
    milie en mourant va tout faire clater;
    Sur un mme chafaud la perte de sa vie
    talera sa gloire et ton ignominie,
    Et sa mort va laisser  la postrit[1075]
    L'infme souvenir de ta dloyaut.                            1400
    Un mme jour t'a vu, par une fausse adresse,
    Trahir ton souverain, ton ami, ta matresse,
    Sans que de tant de droits en un jour viols,
    Sans que de deux amants au tyran immols,
    Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076]         1405
    Qu'un remords inutile allume en ton courage.
      Euphorbe, c'est l'effet de tes lches conseils;
    Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]?
    Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infme;
    Bien qu'il change d'tat, il ne change point d'me[1078];     1410
    La tienne, encor servile, avec la libert
    N'a pu prendre un rayon de gnrosit[1079]:
    Tu m'as fait relever une injuste puissance;
    Tu m'as fait dmentir l'honneur de ma naissance;
    Mon coeur te rsistoit, et tu l'as combattu                   1415
    Jusqu' ce que ta fourbe ait souill sa vertu.
    Il m'en cote la vie, il m'en cote la gloire,
    Et j'ai tout mrit pour t'avoir voulu croire;
    Mais les Dieux permettront  mes ressentiments
    De te sacrifier aux yeux des deux amants,                     1420
    Et j'ose m'assurer qu'en dpit de mon crime
    Mon sang leur servira d'assez pure victime,
    Si dans le tien mon bras, justement irrit,
    Peut laver le forfait de t'avoir cout.


FIN DU QUATRIME ACTE.

NOTES:

  [1025] GARDES manque dans l'dition de 1643.--TROUPE DE GARDES.
  (1648-60)

  [1026] _Var._ On ne conoit qu' force une telle fureur.
  (1643-56)

  [1027] _Var._ Encore pour Maxime, il m'en fait avertir[1027-a],
         Et s'est laiss toucher  quelque repentir. (1643-56)

    [1027-a] _Unus ex conseiis deferebat_, c'tait un des
    complices qui dnonait la conjuration: voyez ci-dessus, p. 373.

  [1028] _Var._ Que sur les conjurs fait un juste remords.
  (1643-56)

  [1029] _Var._ O le plus dloyal que l'enfer ait produit!
  (1643-56)

  [1030] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1643-60.

  [1031] Ce jeu de scne manque dans les deux ditions de 1643. Il
  se trouve deux vers plus haut dans les ditions de 1648-60.

  [1032] _Var._ Il l'a jug trop grand pour se le pardonner:
         A peine du palais il a pu retourner. (1643-60)

  [1033] _Var._ Que de tous les cts lanant un oeil farouche.
  (1643-56)

  [1034] _Var._ Que je n'ignore pas ce que j'ai mrit. (1643-60)

  [1035] _Var._ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue,
         L'ont drob sur l'heure  ma dbile vue.
         AUG. Sous ses justes remords il a trop succomb. (1643-56)
         _Var._ Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire.
  (1660-64)

  [1036] _Var._ Sous le pressant remords il a trop succomb. (1660)

  [1037] AUGUSTE, _seul._ (1648-60)

  [1038] Sextus Pompe.

  [1039] Dans la guerre entre Octave et les adhrents d'Antoine,
  aprs la bataille de Philippes.

  [1040] Voyez p. 384, note 903.

  [1041] _Var._ Et puis ose accuser ton destin d'injustice,
         Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice,
         Et si par ton exemple  ta perte guids. (1643-56)

  [1042] _Var._ Ils violent les droits que tu n'as pas gards!
  (1643-64)

  [1043] Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutt
  que par la pense, la fin de la premire strophe des _Larmes de
  saint Pierre_ de Malherbe:

    Fait de tous les assauts que la rage peut faire
    Une fidle preuve  l'infidlit.

  (Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.)

  [1044] Voyez ci-dessus, p. 373: _Quid ergo! ego percussorem meum
  securum ambulare patiar, me sollicito?_

  [1045] _Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?_ (P. 374.)

  [1046] _Var._ Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile.
  (1652-56)

  [1047] _Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod
  mucrones acuant._ (P. 374.)

  [1048] _Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa
  perdenda sunt._ (_Ibidem._)

  [1049] _Var._ teins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat.
  (1643-60)

  [1050] Toutes les ditions publies du vivant de Corneille
  portent _nous-mmes_, avec une _s_,  l'exception de celle de
  1643 in-4, qui donne _nous-mme_.

  [1051] Voyez la _Notice_, p. 365.

  [1052] _Admittis muliebre consilium?_ (P. 374.)

  [1053] _Var._ Seigneur, jusques ici votre svrit
         A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profit. (1643-56)

  [1054] _Var._ N'a point mis de frayeur dedans l'esprit
                                                  d'gnace[1054-a],
         Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56)

    [1054-a] Tous ces noms sont aussi emprunts  Snque: voyez
    p. 374.

  [1055] Voyez tome I, p. 169, note 560.

  [1056] _Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia._ (P. 374.)

  [1057] _Jam nocere tibi non potest, prodesse fam tu potest._
  (_Ibidem._)

  [1058] _Var._ Aussi dedans la place o je m'en vais descendre.
  (1643-56)

  [1059] _Var._ Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie,
         A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56)

  [1060] L'dition de 1682 porte, par erreur, _conjecture_, pour
  _conjoncture_.

  [1061] Les ditions de 1643 in-4, de 1648-54, de 1656 et de 1660
  portent _il fait_, pour _il faut_. Quel que soit le nombre des
  ditions qui reproduisent cette leon, ce ne peut tre qu'une
  faute typographique.

  [1062] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1643-60.

  [1063] _Var._ Il m'chappe: suivons, et le forons de voir.
  (1643-56)

  [1064] _Var._ Faire un second effort contre ce grand courroux;
         J'en rendois grce aux Dieux, quand soudain Polyclte.
  (1643-56)

  [1065] _Var._ Mais ce qui plus m'tonne, et que je viens
  d'apprendre. (1643-56)

  [1066] _Var._ Une vaine frayeur m'a pu tantt troubler. (1643-56)

  [1067] _Var._ Que d'abord son clat vous fera reconnotre.
  (1643-56)

  [1068] _Var._ Est de voir que Csar sait tout votre secret.
  (1643-56)

  [1069] _Var._ Nous avons un vaisseau tout prt dessus la rive.
  (1643-56)

  [1070] Les ditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, _de
  fortune_, pour _la fortune_.

  [1071] _Var._ Quoi! si ton amiti pour Cinna t'intresse.
  (1643-63)

  [1072] Les ditions de 1652-56 portent _ta matresse_, pour _sa
  matresse_, ce qui est certainement une erreur.

  [1073] L'dition de 1643 in-4 porte _sans loi_, pour _sans toi_.

  [1074] _Var._ Si c'est te faire tort que de me dfier. (1643-56)

  [1075] _Var._ Et porte avec son nom  la postrit. (1643-56)

  [1076] _Var._ Il te reste autre fruit que la honte et la rage.
  (1643 et 48)

  [1077] _Var._ Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils?
  (1643-56)

  [1078] _Var._ Et pour changer d'tat, il ne change point d'me.
  (1643-56)

  [1079] _Var._ N'a su prendre un rayon de gnrosit. (1660)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

AUGUSTE, CINNA.

    AUGUSTE.

    Prends un sige, Cinna, prends, et sur toute chose            1425
    Observe exactement la loi que je t'impose:
    Prte, sans me troubler, l'oreille  mes discours;
    D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours;
    Tiens ta langue captive; et si ce grand silence
    A ton motion fait quelque violence,                          1430
    Tu pourras me rpondre aprs tout  loisir[1080]:
    Sur ce point seulement contente mon desir.

    CINNA.

    Je vous obirai, Seigneur.

    AUGUSTE.

                              Qu'il te souvienne
    De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
      Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens          1435
    Furent les ennemis de mon pre, et les miens:
    Au milieu de leur camp tu reus la naissance[1081];
    Et lorsqu'aprs leur mort tu vins en ma puissance,
    Leur haine enracine au milieu de ton sein
    T'avoit mis contre moi les armes  la main;                   1440
    Tu fus mon ennemi mme avant que de natre[1082],
    Et tu le fus encor quand tu me pus connotre,
    Et l'inclination jamais n'a dmenti[1083]
    Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti:
    Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.               1445
    Je ne m'en suis veng qu'en te donnant la vie;
    Je te fis prisonnier pour te combler de biens:
    Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
    Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084];
    Je t'enrichis aprs des dpouilles d'Antoine,                 1450
    Et tu sais que depuis,  chaque occasion,
    Je suis tomb pour toi dans la profusion.
    Toutes les dignits que tu m'as demandes,
    Je te les ai sur l'heure et sans peine accordes;
    Je t'ai prfr mme  ceux dont les parents                  1455
    Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085],
    A ceux qui de leur sang m'ont achet l'empire[1086],
    Et qui m'ont conserv le jour que je respire.
    De la faon enfin qu'avec toi j'ai vcu,
    Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087].        1460
    Quand le ciel me voulut, en rappelant Mcne,
    Aprs tant de faveur montrer un peu de haine[1088],
    Je te donnai sa place en ce triste accident,
    Et te fis, aprs lui, mon plus cher confident.
    Aujourd'hui mme encor, mon me irrsolue                     1465
    Me pressant de quitter ma puissance absolue,
    De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
    Et ce sont, malgr lui, les tiens que j'ai suivis.
    Bien plus, ce mme jour je te donne milie,
    Le digne objet des voeux de toute l'Italie,                   1470
    Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
    Qu'en te couronnant roi je t'aurois donn moins.
    Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire
    Ne peuvent pas sitt sortir de ta mmoire;
    Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,                  1475
    Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089].

    CINNA.

    Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une me si tratresse;
    Qu'un si lche dessein....

    AUGUSTE.

                              Tu tiens mal ta promesse:
    Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;
    Tu te justifieras aprs, si tu le peux.                       1480
    coute cependant, et tiens mieux ta parole.
      Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole,
    Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
    Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;
    La moiti de tes gens doit occuper la porte,                  1485
    L'autre moiti te suivre et te prter main-forte.
    Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupons[1091]?
    De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?
    Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
    Marcel, Plaute, Lnas, Pompone, Albin, Icile,                 1490
    Maxime, qu'aprs toi j'avois le plus aim[1092];
    Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre nomm:
    Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
    Que pressent de mes lois les ordres lgitimes,
    Et qui dsesprant de les plus viter,                        1495
    Si tout n'est renvers, ne sauroient subsister.
      Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
    Plus par confusion que par obissance.
    Quel toit ton dessein[1093], et que prtendois-tu
    Aprs m'avoir au temple  tes pieds abattu?                   1500
    Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!
    Si j'ai bien entendu tantt ta politique,
    Son salut dsormais dpend d'un souverain
    Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;
    Et si sa libert te faisoit entreprendre,                     1505
    Tu ne m'eusses jamais empch de la rendre;
    Tu l'aurois accepte au nom de tout l'tat,
    Sans vouloir l'acqurir par un assassinat.
    Quel toit donc ton but? D'y rgner en ma place?
    D'un trange malheur son destin le menace,                    1510
    Si pour monter au trne et lui donner la loi
    Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094],
    Si jusques  ce point son sort est dplorable,
    Que tu sois aprs moi le plus considrable,
    Et que ce grand fardeau de l'empire romain                    1515
    Ne puisse aprs ma mort tomber mieux qu'en ta main.
      Apprends  te connotre, et descends en toi-mme:
    On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,
    Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux,
    Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux;             1520
    Mais tu ferois piti mme  ceux qu'elle irrite[1095],
    Si je t'abandonnois  ton peu de mrite[1096].
    Ose me dmentir, dis-moi ce que tu vaux,
    Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
    Les rares qualits par o tu m'as d plaire,                  1525
    Et tout ce qui t'lve au-dessus du vulgaire.
    Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:
    Elle seule t'lve, et seule te soutient;
    C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne:
    Tu n'as crdit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne,          1530
    Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui
    Qu' retirer la main qui seule est ton appui.
    J'aime mieux toutefois cder  ton envie:
    Rgne, si tu le peux, aux dpens de ma vie;
    Mais oses-tu penser que les Serviliens,                       1535
    Les Cosses, les Mtels, les Pauls, les Fabiens,
    Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
    Des hros de leur sang sont les vives images,
    Quittent le noble orgueil d'un sang si gnreux
    Jusqu' pouvoir souffrir que tu rgnes sur eux[1097]?         1540
    Parle, parle, il est temps.

    CINNA.

                                Je demeure stupide;
    Non que votre colre ou la mort m'intimide:
    Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rver,
    Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.
      Mais c'est trop y tenir toute l'me occup[1098]:           1545
    Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompe;
    Le pre et les deux fils, lchement gorgs,
    Par la mort de Csar toient trop peu vengs.
    C'est l d'un beau dessein l'illustre et seule cause;
    Et puisqu' vos rigueurs la trahison m'expose,                1550
    N'attendez point de moi d'infmes repentirs,
    D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.
    Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire;
    Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire:
    Vous devez un exemple  la postrit,                         1555
    Et mon trpas importe  votre sret.

    AUGUSTE.

    Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
    Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.
    Voyons si ta constance ira jusques au bout.
    Tu sais ce qui t'est d, tu vois que je sais tout:            1560
    Fais ton arrt toi-mme, et choisis tes supplices.


SCNE II.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MILIE, FULVIE.

    LIVIE.

    Vous ne connoissez pas encor tous les complices:
    Votre milie en est, Seigneur, et la voici.

    CINNA.

    C'est elle-mme,  Dieux!

    AUGUSTE.

                              Et toi, ma fille, aussi!

    MILIE.

    Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099],  1565
    Et j'en tois, Seigneur, la cause et le salaire.

    AUGUSTE.

    Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait natre aujourd'hui
    T'emporte-t-il dj jusqu' mourir pour lui?
    Ton me  ces transports un peu trop s'abandonne,
    Et c'est trop tt aimer l'amant que je te donne.              1570

    MILIE.

    Cet amour qui m'expose  vos ressentiments
    N'est point le prompt effet de vos commandements;
    Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre toient nes[1100],
    Et ce sont des secrets de plus de quatre annes;
    Mais quoique je l'aimasse et qu'il brult pour moi,           1575
    Une haine plus forte  tous deux fit la loi;
    Je ne voulus jamais lui donner d'esprance,
    Qu'il ne m'et de mon pre assur la vengeance;
    Je la lui fis jurer; il chercha des amis:
    Le ciel rompt le succs que je m'tois promis,                1580
    Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,
    Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime:
    Son trpas est trop juste aprs son attentat,
    Et toute excuse est vaine en un crime d'tat:
    Mourir en sa prsence, et rejoindre mon pre,                 1585
    C'est tout ce qui m'amne, et tout ce que j'espre.

    AUGUSTE.

    Jusques  quand,  ciel, et par quelle raison
    Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?
    Pour ses dbordements j'en ai chass Julie;
    Mon amour en sa place a fait choix d'milie,                  1590
    Et je la vois comme elle indigne de ce rang.
    L'une m'toit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;
    Et prenant toutes deux leur passion pour guide,
    L'une fut impudique, et l'autre est parricide.
    O ma fille! est-ce l le prix de mes bienfaits?               1595

    MILIE.

    Ceux de mon pre en vous firent mmes effets[1101].

    AUGUSTE.

    Songe avec quel amour j'levai ta jeunesse.

    MILIE.

    Il leva la vtre avec mme tendresse;
    Il fut votre tuteur, et vous son assassin;
    Et vous m'avez au crime enseign le chemin:                   1600
    Le mien d'avec le vtre en ce point seul diffre,
    Que votre ambition s'est immol mon pre,
    Et qu'un juste courroux, dont je me sens brler,
    A son sang innocent vouloit vous immoler.

    LIVIE.

    C'en est trop, milie: arrte, et considre                   1605
    Qu'il t'a trop bien pay les bienfaits de ton pre:
    Sa mort, dont la mmoire allume ta fureur,
    Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur,
      Tous ces crimes d'tat qu'on fait pour la couronne,
    Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne,             1610
    Et dans le sacr rang o sa faveur l'a mis,
    Le pass devient juste et l'avenir permis.
    Qui peut y parvenir ne peut tre coupable;
    Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable:
    Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,         1615
    Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.

    MILIE.

    Aussi dans le discours que vous venez d'entendre,
    Je parlois pour l'aigrir, et non pour me dfendre.
      Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas
    Qui de vos favoris font d'illustres ingrats;                  1620
    Tranchez mes tristes jours pour assurer les vtres.
    Si j'ai sduit Cinna, j'en sduirai bien d'autres[1102];
    Et je suis plus  craindre, et vous plus en danger,
    Si j'ai l'amour ensemble et le sang  venger[1103].

    CINNA.

    Que vous m'ayez sduit, et que je souffre encore              1625
    D'tre dshonor par celle que j'adore!
      Seigneur, la vrit doit ici s'exprimer:
    J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer.
    A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104],
    Je crus qu' d'autres soins elle seroit sensible:             1630
    Je parlai de son pre et de votre rigueur,
    Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur.
    Que la vengeance est douce  l'esprit d'une femme!
    Je l'attaquai par l, par l je pris son me;
    Dans mon peu de mrite elle me ngligeoit,                    1635
    Et ne put ngliger le bras qui la vengeoit:
    Elle n'a conspir que par mon artifice;
    J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.

    MILIE.

    Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce l me chrir,
    Que de m'ter l'honneur quand il me faut mourir?              1640

    CINNA.

    Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

    MILIE.

    La mienne se fltrit, si Csar te veut croire.

    CINNA.

    Et la mienne se perd, si vous tirez  vous
    Toute celle qui suit de si gnreux coups.

    MILIE.

    Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne;           1645
    Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne:
    La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,
    Tout doit tre commun entre de vrais amants.
      Nos deux mes, Seigneur, sont deux mes romaines;
    Unissant nos desirs, nous unmes nos haines;                  1650
    De nos parents perdus le vif ressentiment
    Nous apprit nos devoirs en un mme moment;
    En ce noble dessein nos coeurs se rencontrrent;
    Nos esprits gnreux ensemble le formrent;
    Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trpas:
    Vous vouliez nous unir, ne nous sparez pas.

    AUGUSTE.

    Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,
    Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lpide;
    Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez:
    Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brlez,            1660
    Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime,
    S'tonne du supplice aussi bien que du crime.


SCNE III.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, MILIE, FULVIE.

    AUGUSTE.

    Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105]
    Ont enlev[1106] Maxime  la fureur des eaux.
    Approche, seul ami que j'prouve fidle.                      1665

    MAXIME.

    Honorez moins, Seigneur, une me criminelle.

    AUGUSTE.

    Ne parlons plus de crime aprs ton repentir,
    Aprs que du pril tu m'as su garantir:
    C'est  toi que je dois et le jour et l'empire.

    MAXIME.

    De tous vos ennemis connoissez mieux le pire:                 1670
    Si vous rgnez encor, Seigneur, si vous vivez,
    C'est ma jalouse rage  qui vous le devez.
      Un vertueux remords n'a point touch mon me;
    Pour perdre mon rival j'ai dcouvert sa trame.
    Euphorbe vous a feint que je m'tois noy,                    1675
    De crainte qu'aprs moi vous n'eussiez envoy:
    Je voulois avoir lieu d'abuser milie,
    Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,
    Et pensois la rsoudre  cet enlvement
    Sous l'espoir du retour pour venger son amant;                1680
    Mais au lieu de goter ces grossires amorces,
    Sa vertu combattue a redoubl ses forces.
    Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus,
    Et je vous en ferois des rcits superflus.
    Vous voyez le succs de mon lche artifice.                   1685
    Si pourtant quelque grce est due  mon indice,
    Faites prir Euphorbe au milieu des tourments[1107],
    Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.
    J'ai trahi mon ami, ma matresse, mon matre,
    Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce tratre,                1690
    Et croirai toutefois mon bonheur infini,
    Si je puis m'en punir aprs l'avoir puni.

    AUGUSTE.

    En est-ce assez,  ciel! et le sort, pour me nuire,
    A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor sduire?
    Qu'il joigne  ses efforts le secours des enfers:             1695
    Je suis matre de moi comme de l'univers;
    Je le suis, je veux l'tre. O sicles,  mmoire,
    Conservez  jamais ma dernire victoire!
    Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
    De qui le souvenir puisse aller jusqu' vous.                 1700
      Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
    Comme  mon ennemi je t'ai donn la vie,
    Et malgr la fureur de ton lche destin[1108],
    Je te la donne encor comme  mon assassin.
    Commenons un combat qui montre par l'issue                   1705
    Qui l'aura mieux de nous ou donne ou reue[1109].
    Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
    Je t'en avois combl, je t'en veux accabler:
    Avec cette beaut que je t'avois donne,
    Reois le consulat pour la prochaine anne[1110].             1710
      Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
    Prfres-en la pourpre  celle de mon sang;
    Apprends sur mon exemple  vaincre ta colre[1111]:
    Te rendant un poux, je te rends plus qu'un pre.

    MILIE.

    Et je me rends, Seigneur,  ces hautes bonts;                1715
    Je recouvre la vue auprs de leurs clarts:
    Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;
    Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,
    Je sens natre en mon me un repentir puissant,
    Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent.                1720
      Le ciel a rsolu votre grandeur suprme;
    Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-mme[1112]:
    J'ose avec vanit me donner cet clat,
    Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'tat.
    Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle;                 1725
    Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidle;
    Et prenant dsormais cette haine en horreur,
    L'ardeur de vous servir succde  sa fureur.

    CINNA.

    Seigneur, que vous dirai-je aprs que nos offenses
    Au lieu de chtiments trouvent des rcompenses?               1730
    O vertu sans exemple!  clmence qui rend
    Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!

    AUGUSTE.

    Cesse d'en retarder un oubli magnanime;
    Et tous deux avec moi faites grce  Maxime:
    Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis                 1735
    Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

(A Maxime[1113].)

    Reprends auprs de moi ta place accoutume;
    Rentre dans ton crdit et dans ta renomme;
    Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grce  son tour;
    Et que demain l'hymen couronne leur amour.                    1740
    Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.

    MAXIME.

    Je n'en murmure point, il a trop de justice;
    Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bonts
    Que je ne suis jaloux du bien que vous m'tez.

    CINNA.

    Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappele                 1745
    Vous consacre une foi lchement viole,
    Mais si ferme  prsent, si loin de chanceler,
    Que la chute du ciel ne pourroit l'branler.
      Puisse le grand moteur des belles destines,
    Pour prolonger vos jours, retrancher nos annes;              1750
    Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,
    Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!

    LIVIE.

    Ce n'est pas tout, Seigneur: une cleste flamme
    D'un rayon prophtique illumine mon me.
    Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi;               1755
    De votre heureux destin c'est l'immuable loi.
      Aprs cette action vous n'avez rien  craindre:
    On portera le joug dsormais sans se plaindre;
    Et les plus indompts, renversant leurs projets,
    Mettront toute leur gloire  mourir vos sujets;               1760
    Aucun lche dessein, aucune ingrate envie
    N'attaquera le cours d'une si belle vie;
    Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]:
    Vous avez trouv l'art d'tre matre des coeurs.
    Rome, avec une joie et sensible et profonde,                  1765
    Se dmet en vos mains de l'empire du monde;
    Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner
    Que son bonheur consiste  vous faire rgner:
    D'une si longue erreur pleinement affranchie,
    Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie,                 1770
    Vous prpare dj des temples, des autels,
    Et le ciel une place entre les immortels;
    Et la postrit, dans toutes les provinces,
    Donnera votre exemple aux plus gnreux princes.

    AUGUSTE.

    J'en accepte l'augure, et j'ose l'esprer:                    1775
    Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!
      Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
    Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;
    Et que vos conjurs entendent publier
    Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.               1780


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

  [1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinn
  cathedram jussisset: Hoc, inquit, primum a te peto, ne me
  loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur
  tibi loquendi liberum tempus._

  [1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance;
         Et quand aprs leur mort tu vins en ma puissance,
         Leur haine hrditaire, ayant pass dans toi,
         T'avoit mis  la main les armes contre moi. (1643-56)

  [1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
  factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374)

  [1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti,
         Ton inclination ne l'a point dmenti:
         Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)

  [1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.)

  [1085] _Sacerdotium tibi petenti, prteritis compluribus quorum
  parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._)

  [1086] _Var._ M'ont conserv le jour qu' prsent je respire,
         Et m'ont de tout leur sang achet cet empire. (1643-56)

  [1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
  invideant._ (P. 374.)

  [1088] _Var._ Aprs tant de travaux montrer un peu de haine.
  (1643 in-4)
         _Var._ Aprs tant de faveurs montrer un peu de haine.
  (1643 in-12 et 48-56)

  [1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P.
  374.)

  [1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se
  abesse dementiam: Non prstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat
  ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._ (P. 374 et
  375.)

  [1091] _Var._ Assure au besoin du secours des premiers.
         Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)

  [1092] Monvel comptait ici les conjurs sur ses doigts; aprs le
  nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du
  vers, puis il semblait s'apprter  reprendre son compte, qu'il
  abandonnait dfinitivement en disant:

    Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre nomm.

  Talma admirait fort ce jeu de scne trs-familier, mais d'un effet
  saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.

  [1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex
  conscientia tacentem: Quo, inquit, hoc animo facis?_ (P. 375.)

  [1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica
  agitur, si tibi ad imperandum nihil prter me obstat._
  (_Ibidem._)

  [1095] _Var._ Mais en un triste tat on la verroit rduite.
  (1643-56)

  [1096] Ces vers et les suivants occasionnrent un jour une
  saillie singulire. Le dernier marchal de la Feuillade, tant
  sur le thtre, dit tout haut  Auguste: Ah! tu me gtes le
  _soyons amis_, _Cinna_. Le vieux comdien qui jouait Auguste se
  dconcerta et crut avoir mal jou. Le marchal, aprs la pice,
  lui dit: Ce n'est pas vous qui m'avez dplu, c'est Auguste, qui
  dit  Cinna qu'il n'a aucun mrite, qu'il n'est propre  rien,
  qu'il fait piti, et qui ensuite lui dit: Soyons amis. Si le
  Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amiti.
  (_Voltaire._)

  [1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius
  Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium,
  non inania nomina prferentium, sed eorum qui imaginibus suis
  decori sunt?_ (P. 375.)

  [1098] _Var._ Cette stupidit s'est enfin dissipe. (1643-56)

  [1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause:
         C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose.
  (1643-56)

  [1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs ds longtemps toient
  nes. (1643-56)

  [1101] _Var._ Mon pre l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits.
  (1643-64)

  [1102] Voyez acte III, scne IV, vers 1035 et 1036.

  [1103] _Var._ Ayant avec un pre un amant  venger. (1643-56)

  [1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible.
  (1643-60)

  [1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux
         Il m'a rendu Maxime, et l'a sauv des eaux. (1643-56)

  [1106] Voltaire, dans l'dition de 1786, a remplac _enlev_ par
  _arrach_. Il fait commencer la scne au vers 1665.

  [1107] _Var._ A vos bonts, Seigneur, j'en demanderai deux,
         Le supplice d'Euphorbe, et ma mort  leurs yeux. (1643-56)

  [1108] Il y a _destin_ dans toutes les ditions de Corneille, et
  mme encore dans celle de 1692. Le mot parat tre pris dans un
  sens conforme  celui de _se proposer_, _rsoudre_, qu'avait
  autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a
  substitu _dessein_  _destin_.

  [1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna,
  iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricid. Ex
  hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
  meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._

  [1110] _Post hc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut
  consul l'an 5 avant Jsus-Christ.

  [1111] _Var._ Apprends,  mon exemple,  vaincre ta colre.
  (1643-56)

  [1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-mme.
  (1643-56)

  [1113] Ce jeu de scne manque dans les ditions de 1643-60.

  [1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.)

  [1115] L'dition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_.




    POLYEUCTE, MARTYR

    TRAGDIE CHRTIENNE

    1640




NOTICE.


En 1637, l'auteur d'un _Trait de la disposition au pome dramatique_,
dont nous avons dj eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi 
l'gard des sujets sacrs: L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre
sparment, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les
sujets profanes du thtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut
mettre d'autres beaux sujets tirs des livres saints, o les passions
humaines peuvent jouer leurs rles, et o les vertus des grands
personnages peuvent triompher des vices et des cruauts des tyrans;
mais tels arguments n'tant pas le gibier de nos potes ni de nos
sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans
les collges de l'Universit, ou dans les maisons prives, qu' la
cour ou  l'htel de Bourgogne.

Cette opinion d'un inconnu est la fidle expression d'un sentiment
alors gnral; mais s'il tait un endroit  Paris o un tel sujet ne
dt pas paratre du bel air, c'tait assurment l'htel de
Rambouillet. Ce fut l pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons
vu  propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner  ses ouvrages
cette demi-publicit, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-tre dans
l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prvenus. Cette
prcaution n'eut pas les rsultats qu'il s'tait sans doute promis:
La pice, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient
la biensance et la grande rputation que l'auteur avoit dj; mais
quelques jours aprs, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et
prit des tours fort dlicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas
russi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit
extrmement dplu[1118].

Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites,
en y mlant peut-tre un peu les siennes: C'est une tradition, que
tout l'htel de Rambouillet, et particulirement l'vque de Vence,
Godeau, condamnrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de
renverser les idoles_). On disait que c'est un zle imprudent; que
plusieurs vques et plusieurs synodes avaient expressment dfendu
ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait mme
la communion aux chrtiens qui par des tmrits pareilles avaient
expos l'glise entire aux perscutions. On ajoutait que Polyeucte et
mme Pauline auraient intress bien davantage, si Polyeucte avait
simplement refus d'assister  un sacrifice idoltre, fait en
l'honneur de la victoire de Svre[1119].

Corneille, alarm, continue Fontenelle, voulut retirer la pice
d'entre les mains des comdiens qui l'apprenoient; mais enfin il la
leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point,
parce qu'il toit trop mauvais acteur. toit-ce donc  ce comdien 
juger mieux que tout l'htel de Rambouillet?

Les avis sont partags  l'gard du comdien qui ranima si  propos le
courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres
Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre
mal avec le tmoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu mme de
Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comdiens
n'appartenaient pas encore  l'htel de Bourgogne au moment o l'on
joua _Polyeucte_; or le rcit de Fontenelle dsigne un comdien
faisant partie de la troupe qui reprsentait cette tragdie, et, d'un
autre ct, les tmoignages contemporains tablissent d'une manire
formelle qu'elle fut joue  l'htel de Bourgogne[1122].

Depuis peu d'annes, dit l'abb d'Aubignac, Barreau mit sur le
thtre de l'htel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et
Corneille ceux de Polyeucte et de Thodore[1123].

L'abb de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur
les tragdies de ce temps_, publi en 1675 et reproduit dans le
_Recueil de dissertations_.... de l'abb Granet. Le passage o il
parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile
de le reproduire tout entier:

TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragdies sur
des sujets saints?

CLARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder  en
faire. Quoique l'htel de Bourgogne n'ait t donn aux comdiens que
pour reprsenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces
Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils
se sont trop bien trouvs des sujets profanes pour les quitter.

TIMANTE. J'ai ou dire qu'ils ne s'toient pas plus mal trouvs des
sujets saints, et qu'ils avoient gagn plus d'argent au _Polyeucte_
qu' quelque autre tragdie qu'ils ayent reprsente depuis.

CLARQUE. Il est vrai que cette tragdie russit bien. M. Corneille la
hasarda sur sa rputation, et il crut, par le succs qu'elle eut,
qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Thodore_; cette
dernire ne russit point, et depuis personne n'a os tenter la mme
chose. On a renvoy ces sortes de sujets dans les collges, o tout
est bon pour exercer les enfants, et o l'on peut impunment
reprsenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dvotion, ou
la crainte des jugements de Dieu.

Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considrs comme jous
en 1639, ne l'ont t qu'en 1640; c'est vers la fin de la mme anne
qu'on a reprsent _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est lev  ce
sujet.

L'dition originale de cette pice a pour titre:

POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_....
_et Augustin Courb_.... M.DC.XLIII, in-4, 8 feuillets, 121 pages et
1 feuillet.

Elle est imprime en vertu d'un privilge accord  Corneille le
trentime janvier,  la suite duquel on lit: Acheu d'imprimer 
Roen pour la premiere fois, aux dpens de l'Autheur, par Laurens
Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.

On trouve en tte du volume un curieux frontispice grav qui
reprsente Polyeucte vtu d'un pourpoint espagnol, d'un
haut-de-chausse  crevs, et coiff d'une toque  plumes, brisant les
idoles  coups de marteau; ce costume tait probablement la
reproduction exacte de celui qui tait alors en usage au thtre, et
qui ne fut modifi que longtemps aprs, au moins d'une manire
sensible: Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur
qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, tait
ses gants et son chapeau pour faire sa prire  Dieu. Plus loin il
ajoute[1125]: Quand les acteurs reprsentaient les Romains avec un
chapeau et une cravate, Svre arrivait le chapeau sur la tte, et
Flix l'coutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.

L'admirable rle de Pauline a toujours excit l'mulation et trop
souvent le dcouragement de nos meilleures tragdiennes[1126]; mais
elle n'a t pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi
prmatur que pour Adrienne le Couvreur.

En 1705, ge d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques
jeunes gens de jouer la tragdie de _Polyeucte_ et la petite comdie
du _Deuil_. Les rptitions qu'ils en firent chez un picier, au bas
de la rue Frou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs
personnes de considration y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui
tait charge du rle de Pauline. La prsidente le Jay leur prta pour
la reprsentation la belle cour de son htel, rue Garancire. La cour,
la ville, la comdie y accoururent; la porte, qui toit garde par
huit suisses, fut force. On joua  la franoise, parce que notre
actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvrent pas en
tat de louer des habits  la romaine. Elle avoit emprunt un habit de
la femme de chambre de Mme la prsidente le Jay, dans lequel elle ne
parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une
faon de rciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on
disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas  faire pour
devenir la plus grande comdienne qui et jamais t sur le
Thtre-Franois. Elle ne fut pas la seule qui mritt des
applaudissements. Un jeune homme nomm Minou, qui par la suite est
devenu un trs-grand comdien dans les pays trangers, joua le rle de
Svre avec un feu, un pathtique et une intelligence parfaite; il
entra mme tellement dans l'esprit de son rle, qu'il tomba en
dfaillance en disant  Fabian, son confident: Soutiens-moi, ce coup
de foudre est grand. Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court
plus de ces risques sur le Thtre-Franois. Minou se remit et finit
son rle. La tragdie toit  peine acheve, qu'apparemment sur les
plaintes des comdiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrter
la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour
l'alarme. Mme la prsidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui
rvoqua  l'instant son ordre,  condition que ces reprsentations
cesseroient[1127].

Le gouvernement rvolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce
qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des
sentiments religieux qui clatent dans _Polyeucte_ avec tant de
vivacit et d'lvation  la fois; aussi la reprsentation en fut-elle
interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la
censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi
longtemps qu'il le croit, et il s'est tromp lorsqu'il a dit que
_Polyeucte_ ne fut pas remis au thtre avant l'poque du Consulat: la
reprise relle est du 13 floral de l'an II[1130]. Depuis lors
_Polyeucte_ n'a plus disparu du rpertoire courant; mais trop souvent,
il faut le reconnatre, le manque d'interprtes dignes d'une si grande
oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les reprsentations.

NOTES:

  [1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons
  ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage.

  [1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255.

  [1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.

  [1119] Note de Voltaire sur la scne VI de l'acte II de
  _Polyeucte_.

  [1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200.

  [1121] Voyez la fin de la note 1 de la page
  suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du thtre franais_,
  tome I, p. 317.--Aim Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p.
  XLI, note 1.--M. douard Fournier, _Notes sur la vie de
  Corneille_, p. XL.

  [1122] On trouve dans l'dition de M. Lefvre la distribution de
  rles suivante, qui, si elle tait authentique, tablirait que la
  pice a t joue au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SVRE,
  _Floridor_; NARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais
  nous avons dj eu bien souvent l'occasion de voir que les
  renseignements de ce genre ne reposent dans cette dition sur
  aucun document certain. Nous ne citerons que pour mmoire une
  autre source tout aussi peu sre: un _Journal du Thtre_
  franois manuscrit qui se trouve aujourd'hui  la Bibliothque
  impriale et qui appartenait autrefois  M. Beffara. Une note de
  cet amateur, place en tte du premier volume, attribue avec
  beaucoup de vraisemblance l'ouvrage  de Mouhy, auteur des
  _Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto):
  Les acteurs qui jourent d'original dans _Polyeucte_ furent
  Baron, Champmesl, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Gurin,
  Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.

  [1123] _Pratique du thtre_, livre IV, nouveau chapitre VI
  manuscrit, intitul: _des Discours de pit_, dirig
  principalement contre _Polyeucte_ et _Thodore_, et ajout 
  l'exemplaire que nous avons dj cit ci-dessus, p. 276, note 2.

  [1124] Note sur la scne III de l'acte IV.

  [1125] Note sur la scne VI de l'acte V.

  [1126] Voyez, dans les _Mmoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et
  suivantes), une _tude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les
  _Mmoires pour Marie-Franoise Dumesnil en rponse aux Mmoires
  d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique
  trs-vive, mais fort juste, de cette _tude_.

  [1127] _Lettre  Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p.
  23-25.

  [1128] _Histoire du Thtre franois_, par _C. G. tienne_ et _B.
  Martainville_, tome III, p. 56 et note.

  [1129] Page 215.

  [1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555.




A LA REINE RGENTE[1131].


    MADAME,

  Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond
  respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJEST dans les mes de ceux qui
  l'approchent, j'avoue que je me jette  ses pieds sans timidit et
  sans dfiance, et que je me tiens assur de lui plaire, parce que
  je suis assur de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est
  qu'une pice de thtre que je lui prsente, mais qui[1133]
  l'entretiendra de Dieu: la dignit de la matire est si haute, que
  l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre me
  royale se plat trop  cette sorte d'entretien pour s'offenser des
  dfauts d'un ouvrage o elle rencontrera les dlices de son coeur.
  C'est par l, MADAME, que j'espre obtenir de VOTRE MAJEST le
  pardon du long temps que j'ai attendu  lui rendre cette sorte
  d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scne des
  vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux
  trop peu dignes de paratre devant Elle, quand j'ai considr
  qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et
  quelques ornements dont l'artifice les pt enrichir, elle en
  voyoit de plus grands exemples dans elle-mme. Pour rendre les
  choses proportionnes, il falloit aller  la plus haute espce, et
  n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature  une reine
  trs-chrtienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions
  que par son titre,  moins que de lui offrir un portrait des
  vertus chrtiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent
  les plus beaux traits, et qui rendt les plaisirs qu'elle y pourra
  prendre aussi propres  exercer sa pit qu' dlasser son esprit.
  C'est  cette extraordinaire et admirable pit, MADAME, que la
  France est redevable des bndictions qu'elle voit tomber sur les
  premires armes de son roi; les heureux succs qu'elles ont
  obtenus en sont les rtributions clatantes, et des coups du ciel,
  qui rpand abondamment sur tout le royaume les rcompenses et les
  grces que VOTRE MAJEST a mrites. Notre perte sembloit
  infaillible aprs celle de notre grand monarque; toute l'Europe
  avoit dj piti de nous, et s'imaginoit que nous nous allions
  prcipiter dans un extrme dsordre, parce qu'elle nous voyoit
  dans une extrme dsolation: cependant la prudence et les soins de
  VOTRE MAJEST, les bons conseils qu'elle a pris, les grands
  courages qu'elle a choisis pour les excuter, ont agi si
  puissamment dans tous les besoins de l'tat, que cette premire
  anne de sa rgence a non-seulement gal les plus glorieuses de
  l'autre rgne, mais a mme effac, par la prise de
  Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs,
  avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que
  je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pense, et
  que je m'crie dans ce transport:

    Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles!
    Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;
    Et si notre Apollon me les avoit prdits,
    J'aurois moi-mme os douter de ses oracles.

    Sous vos commandements on force tous obstacles;
    On porte l'pouvante aux coeurs les plus hardis,
    Et par des coups d'essai vos tats agrandis
    Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.

    La victoire elle-mme accourant  mon roi,
    Et mettant  ses pieds Thionville et Rocroi,
    Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine:

    France, attends tout d'un rgne ouvert en triomphant,
    Puisque tu vois dj les ordres de ta reine
    Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.

  Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne
  soient soutenus par des progrs encore plus tonnants. Dieu ne
  laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achvera, MADAME, et
  rendra non-seulement la rgence de VOTRE MAJEST, mais encore
  toute sa vie, un enchanement continuel de prosprits. Ce sont
  les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus
  de zle,

    MADAME,

    De VOTRE MAJEST,

    Le trs-humble, trs-obissant et trs-fidle
    serviteur et sujet,

    CORNEILLE.

NOTES:

  [1131] Anne d'Autriche, fille ane de Philippe III, roi
  d'Espagne, marie  Louis XIII le 25 dcembre 1615, devint
  rgente du royaume quatre jours aprs la mort du Roi, le 18 mai
  1643, c'est--dire entre l'poque o Corneille obtint le
  privilge de _Polyeucte_ et celle o cette pice fut imprime
  (voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort
  naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui
  s'tait montre trs-favorable au _Cid_ et  son auteur (voyez
  ci-dessus, p. 15 et 16). C'tait d'abord  Louis XIII que cette
  ddicace devait tre adresse. On lit dans l'_Historiette_ que
  lui a consacre Tallemant des Raux (tome II, p. 248): Depuis la
  mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit
  lui ddier la tragdie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce
  que Montauron avoit donn deux cents pistoles  Corneille pour
  _Cinna_. Il n'est pas ncessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M.
  de Schomberg, ce n'est point par intrt.--Bien donc, dit-il, il
  me fera plaisir. Ce fut  la Reine qu'on la ddia, car le Roi
  mourut entre deux.--Cette ptre et l'_Abrg du martyre_, qui
  la suit, se trouvent dans les ditions antrieures  1660 et dans
  une dition in-12 de 1664 que possde la Bibliothque impriale.

  [1132] VAR. (dit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque
  respect.

  [1133] VAR. (dit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pice
  de thtre qui....

  [1134] Les ditions de 1648-1655 portent: hommage, au
  singulier.

  [1135] Le 18 aot 1643.

  [1136] VAR. (dit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.




ABRG

DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,

CRIT PAR SIMON MTAPHRASTE, ET RAPPORT PAR SURIUS[1137].


L'ingnieuse tissure des fictions avec la vrit, o consiste le plus
beau secret de la posie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets,
selon la diversit des esprits qui la voient. Les uns se laissent si
bien persuader  cet enchanement, qu'aussitt qu'ils ont remarqu
quelques vnements vritables, ils s'imaginent la mme chose des
motifs qui les font natre et des circonstances qui les accompagnent;
les autres, mieux avertis de notre artifice, souponnent de fausset
tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous
traitons quelque histoire carte dont ils ne trouvent rien dans leur
souvenir, ils l'attribuent toute entire  l'effort de notre
imagination, et la prennent pour une aventure de roman.

L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il
y va de la gloire de Dieu, qui se plat dans celle de ses saints, dont
la mort si prcieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse
devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre thtre par sa
reprsentation, nous y profanerions la saintet de leurs souffrances,
si nous permettions que la crdulit des uns et la dfiance des
autres, galement abuses par ce mlange, se mprissent galement en
la vnration qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal
 propos  ceux qui ne la mritent pas, cependant que les autres la
dnieroient  ceux  qui elle appartient.

Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi,
beaucoup ont plutt appris le nom  la comdie qu' l'glise. Le
_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de fvrier, mais en
deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_,
n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutt Mosander,
qui l'a augment dans les dernires impressions, en rapporte la mort
assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il toit de mon
devoir d'en mettre ici l'abrg. Comme il a t  propos d'en rendre
la reprsentation agrable, afin que le plaisir pt insinuer plus
doucement l'utilit, et lui servir comme de vhicule pour la porter
dans l'me du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumire
pour dmler la vrit d'avec ses ornements, et lui faire reconnotre
ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit
seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier
nous apprend:

Polyeucte et Narque toient deux cavaliers troitement lis ensemble
d'amiti; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Dcius; leur
demeure toit dans Mlitne, capitale d'Armnie; leur religion
diffrente: Narque tant chrtien, et Polyeucte suivant encore la
secte des gentils, mais ayant toutes les qualits[1141] dignes d'un
chrtien, et une grande inclination  le devenir. L'Empereur ayant
fait publier un dit trs-rigoureux contre les chrtiens, cette
publication donna un grand trouble  Narque, non pour la crainte des
supplices dont il toit menac, mais pour l'apprhension qu'il eut que
leur amiti ne souffrt quelque sparation ou refroidissement par cet
dit, vu les peines qui y toient proposes  ceux de sa religion, et
les honneurs promis  ceux du parti contraire. Il en conut un si
profond dplaisir, que son ami s'en aperut; et l'ayant oblig de lui
en dire la cause, il prit de l occasion de lui ouvrir son coeur: Ne
craignez point, lui dit-il[1142], que l'dit de l'Empereur nous
dsunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a
dpouill d'une robe sale pour me revtir d'une autre toute lumineuse,
et m'a fait monter sur un cheval ail pour le suivre: cette vision m'a
rsolu entirement  faire ce qu'il y a longtemps que je mdite; le
seul nom de chrtien me manque; et vous-mme, toutes les fois que vous
m'avez parl de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que
je vous ai toujours cout avec respect; et quand vous m'avez lu sa
vie et ses enseignements, j'ai toujours admir la saintet de ses
actions et de ses discours. O Narque! si je ne me croyois pas indigne
d'aller  lui sans tre initi de ses mystres et avoir reu la grce
de ses sacrements, que vous verriez clater l'ardeur que j'ai de
mourir pour sa gloire et le soutien de ses ternelles vrits!
Narque l'ayant clairci du scrupule o il toit[1144] par l'exemple
du bon larron, qui en un moment mrita le ciel, bien qu'il n'et pas
reu le baptme, aussitt notre martyr, plein d'une sainte ferveur,
prend l'dit de l'Empereur, crache dessus, et le dchire en morceaux
qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur
les autels pour les adorer, il les arrache  ceux qui les portoient,
les brise contre terre, et les foule aux pieds, tonnant tout le monde
et son ami mme, par la chaleur de ce zle, qu'il n'avoit pas espr.

Son beau-pre Flix, qui avoit la commission de l'Empereur pour
perscuter les chrtiens, ayant vu lui-mme ce qu'avoit fait son
gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille
perdus, tche d'branler sa constance, premirement par de belles
paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait
donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir
 bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de
voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un
mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien
davantage par l; au contraire, voyant que sa fermet convertissoit
beaucoup de paens, il le condamne  perdre la tte. Cet arrt fut
excut sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptme que de son
sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise 
ceux qui renonceroient  eux-mmes pour l'amour de lui.

Voil en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour
de Svre, le baptme effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la
victoire de l'Empereur, la dignit de Flix, que je fais gouverneur
d'Armnie, la mort de Narque, la conversion de Flix et de Pauline,
sont des inventions et des embellissements de thtre. La seule
victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans
l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapporte par
M. Coffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas,
ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de
remercment en Armnie.

Si j'ai ajout ces incidents et ces particularits selon l'art, ou
non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier,
mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.

NOTES:

  [1137] Simon Mtaphraste, ainsi nomm parce qu'il a paraphras
  les vies des saints, est n dans le dixime sicle, 
  Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrognte qui
  l'engagea  rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, n 
  Venise vers 1500, publia, de 1551  1558, 6 volumes in-4 de vies
  des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de
  celles qui avaient t recueillies par Mtaphraste; enfin Laurent
  Surius, n en 1522  Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6
  volumes in-folio intitul: _Vit sanctorum ab Aloysio Lipomanno
  olim conscript_, qui fut ensuite augment par Mosander.--Nous
  n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrg du
  martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux
  paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par:
  Polyeucte et Narque, et l'autre par: Son beau-pre Flix.

  [1138] _Melitin, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in
  persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam
  adeptus est._

  [1139] _Nicomedi vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitin
  in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Rom_,
  1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.)

  [1140] L'dition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par
  erreur, _Superius_, pour _Surius_.

  [1141] VAR. (dit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Narque toit
  chrtien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais
  avec toutes les qualits....

  [1142] VAR. (dit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit
  Polyeucte.

  [1143] VAR. (dit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre
  Messie.

  [1144] Voltaire, dans l'dition de 1764, a ainsi modifi ce
  passage: Narque l'ayant clairci sur l'illusion du scrupule o
  il tait.

  [1145] Il (_Dcius_) commena son voyage, qui lui fut si
  heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et
  apaisa les tumultes qui s'toient levs en Orient. (Paris, N.
  et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.)




EXAMEN[1146].

Ce martyre est rapport par Surius sur le neuvime de janvier.
Polyeucte vivoit en l'anne 250, sous l'empereur Dcius. Il toit
Armnien, ami de Narque, et gendre de Flix, qui avoit la commission
de l'Empereur pour faire excuter ses dits contre les chrtiens. Cet
ami l'ayant rsolu  se faire chrtien, il dchira ces dits qu'on
publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur
les autels pour les adorer, les brisa contre terre, rsista aux larmes
de sa femme Pauline, que Flix employa auprs de lui pour le ramener 
leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-pre, sans autre
baptme que celui de son sang. Voil ce que m'a prt l'histoire; le
reste est de mon invention.

Pour donner plus de dignit  l'action, j'ai fait Flix gouverneur
d'Armnie, et ai pratiqu un sacrifice public, afin de rendre
l'occasion plus illustre, et donner un prtexte  Svre de venir en
cette province, sans faire clater son amour avant qu'il en et l'aveu
de Pauline. Ceux qui veulent arrter nos hros dans une mdiocre
bont, o quelques interprtes d'Aristote bornent leur vertu, ne
trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'
la saintet, et n'a aucun mlange de foiblesse. J'en ai dj parl
ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques
autorits, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Trait du
Pote_, agite cette question, _si la Passion de Jsus-Christ et les
martyres des saints doivent tre exclus du thtre,  cause qu'ils
passent cette mdiocre bont_, et rsout en ma faveur[1149]. Le
clbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Potique_ de notre
philosophe, mais a fait un _Trait de la constitution de la tragdie_
selon sa pense[1150], nous en a donn une sur le martyre des
Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scne la Passion mme
de Jsus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a
fait la mme chose de celle de Jepht, et de la mort de saint
Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasard ce pome,
o je me suis donn des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer
l'histoire en quelque chose, et d'y mler des pisodes d'invention:
aussi m'toit-il plus permis sur cette matire qu' eux sur celle
qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse  la vie des
saints, et nous avons le mme droit sur ce que nous en tirons pour le
porter sur le thtre, que sur ce que nous empruntons des autres
histoires; mais nous devons une foi chrtienne et indispensable  tout
ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune libert d'y rien
changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas dfendu d'y ajouter
quelque chose, pourvu qu'il ne dtruise rien de ces vrits dictes
par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs
pomes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre
thtre, et ne s'y sont propos pour exemple que la constitution la
plus simple des anciens. Heinsius a plus os qu'eux dans celui que
j'ai nomm: les anges qui bercent l'enfant Jsus, et l'ombre de
Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hrode, sont des
agrments qu'il n'a pas trouvs dans l'vangile. Je crois mme qu'on
en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne
plairoit pas sur le thtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place;
car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous
devons  l'criture ne permet point. Si j'avois  y exposer celle de
David et de Bersabe[1154], je ne dcrirois pas comme il en devint
amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que
l'image de cette nudit ne ft une impression trop chatouilleuse dans
l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de
l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manire cet amour
se seroit empar de son coeur.

Je reviens  _Polyeucte_, dont le succs a t trs-heureux. Le style
n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de
_Pompe_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les
tendresses de l'amour humain y font un si agrable mlange avec la
fermet du divin, que sa reprsentation a satisfait tout ensemble les
dvots et les gens du monde. A mon gr, je n'ai point fait de pice o
l'ordre du thtre soit plus beau et l'enchanement des scnes mieux
mnag. L'unit d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur
justesse; et les scrupules qui peuvent natre touchant ces deux
dernires se dissiperont aisment, pour peu qu'on me veuille prter de
cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en
offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise  le
divertir.

Il est hors de doute que si nous appliquons ce pome  nos coutumes,
le sacrifice se fait trop tt aprs la venue de Svre; et cette
prcipitation sortira du vraisemblable par la ncessit d'obir  la
rgle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire
rendre des actions de grces pour ses victoires, ou pour d'autres
bndictions qu'il reoit du ciel, on ne les excute pas ds le jour
mme; mais aussi il faut du temps pour assembler le clerg, les
magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait diffrer
l'excution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assembles 
faire.

Il suffisoit de la prsence de Svre et de Flix, et du ministre du
grand prtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce
sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Flix craignoit ce
favori, qu'il croyoit irrit du mariage de sa fille, il toit bien
aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui toit
possible, et de tcher, durant son peu de sjour,  gagner son esprit
par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience
d'obir aux volonts de l'Empereur.

L'autre scrupule regarde l'unit de lieu, qui est assez exacte,
puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux
appartements de Flix et de sa fille. Il semble que la biensance y
soit un peu force pour conserver cette unit au second acte, en ce
que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Svre,
dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je
rponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une,
pour faire plus d'honneur  un homme dont son pre redoutoit
l'indignation, et qu'il lui avoit command d'adoucir en sa faveur;
l'autre, pour rompre plus aisment la conversation avec lui, en se
retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter  sa prire,
et se dlivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour
elle, ce qu'elle n'et pu faire, si elle et reu sa visite dans son
appartement.

Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour
ce cavalier[1156], me fait faire une rflexion sur le temps qu'elle
prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos thtres, d'affections
qui ont dj dur deux ou trois ans, dont on attend  rvler le
secret justement au jour de l'action qui se prsente[1157], et
non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-l plutt qu'un
autre pour le dclarer, mais lors mme que vraisemblablement on s'en
est d ouvrir beaucoup auparavant avec la personne  qui on en fait
confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les
faisant apprendre par un des acteurs  l'autre; mais il faut[1158]
prendre garde avec soin que celui  qui on les apprend ait eu lieu de
les ignorer jusque-l aussi bien que le spectateur, et que quelque
occasion tire du sujet oblige celui qui les rcite  rompre enfin un
silence qu'il a gard si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue 
Lonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire
un an ou six mois plus tt. Clopatre, dans _Pompe_, ne prend pas des
mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de Csar
pour elle, et comme

                      Chaque jour ses courriers
    Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160].

Cependant, comme il ne parot personne avec qui elle aye plus
d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence
que c'toit elle-mme dont cette reine se servoit[1161] pour
introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir dj tout ce
commerce entre Csar et sa matresse. Du moins il falloit marquer
quelque raison qui lui et laiss ignorer[1162] jusque-l tout ce
qu'elle lui apprend, et de quel autre ministre cette princesse
s'toit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de mme
ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le
songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et
comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne
lui et jamais rvl son secret sans cette occasion qui l'y oblige,
on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence
plus tt qu'elle ne l'a faite[1163].

Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je
n'avois personne pour la faire ni pour l'couter, que des paens qui
ne la pouvoient ni couter ni faire, que comme ils avoient fait et
cout celle de Narque, ce qui auroit t une rptition et marque de
strilit, et en outre n'auroit pas rpondu  la dignit de l'action
principale, qui est termine par l. Ainsi j'ai mieux aim la faire
connotre par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a
convertie, que par un rcit qui n'et point eu de grce dans une
bouche indigne de le prononcer[1165]. Flix son pre se convertit
aprs elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si
ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la
vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces vnements rares et
singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent  remettre
le calme dans les esprits de Flix, de Svre et de Pauline, que sans
cela j'aurois eu bien de la peine  retirer du thtre dans un tat
qui rendt la pice complte, en ne laissant rien  souhaiter  la
curiosit de l'auditeur.

NOTES:

  [1146] L'dition de 1664 in-12, conforme en ceci aux ditions
  antrieures  1660, et non au recueil de mme date, qu'elle
  contient, comme nous l'avons dit, les deux pices prliminaires
  qui prcdent, et ne contient pas l'_Examen_.

  [1147] Voyez tome I, p. 59.

  [1148] Les ditions de 1660 et de 1663 portent: Mirturnus.

  [1149] Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam
  mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit,
  non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum
  afferri deberent qu viro probo accidissent, ac ferenda indigne
  potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus,
  est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa
  virtute prditum dicam?... etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de
  Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4, livre III, p. 182
  et 183.)

  [1150] Voyez tome I, p. 34, note 269.

  [1151] _Ibidem_, p. 102, note 395.

  [1152] _Ibidem_, p. 102, note 394.

  [1153] _Ibidem_, p. 102, note 393.

  [1154] Il y a _Bersabe_, et non, comme dans la Bible,
  _Bethsabe_, dans toutes les ditions publies du vivant de
  Corneille, et encore dans celle de 1692.

  [1155] _Polyeucte_ ne fut imprim qu'aprs la reprsentation de
  _Pompe_. Voyez la Notice de cette dernire tragdie.

  [1156] Voyez acte I, scne III.

  [1157] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): qui se reprsente.

  [1158] VAR. (dit. de 1660-1664): en les apprenant  un des
  acteurs; mais il faut....

  [1159] Voyez _le Cid_, acte I, scne II.

  [1160] Acte II, scne I, vers 391 et 392. Le passage est ici un
  peu modifi. Il y a dans la pice:

    Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers
    M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers.

  [1161] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.

  [1162] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): qui l'et laisse
  ignorer.

  [1163] VAR. (dit. de 1660-1664): plus tt qu'elle ne la fait.

  [1164] Voyez acte V, scne V.

  [1165] VAR. (dit. de 1660-1664): indigne de le faire.




LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES DE
_POLYEUCTE_.

DITIONS SPARES.

    1643 in-4;
    1648 in-4;
    1664 in-12.

RECUEILS.

    1648 in-12;
    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8;
    1668 in-12;
    1682 in-12.




ACTEURS.

    FLIX, snateur romain, gouverneur d'Armnie.
    POLYEUCTE, seigneur armnien[1166], gendre de Flix.
    SVRE, chevalier romain, favori de l'empereur Dcie[1167].
    NARQUE, seigneur armnien, ami de Polyeucte.
    PAULINE, fille de Flix et femme de Polyeucte.
    STRATONICE, confidente de Pauline.
    ALBIN, confident de Flix.
    FABIAN, domestique de Svre.
    CLON, domestique de Flix.
    TROIS GARDES.


La scne est  Mlitne, capitale d'Armnie, dans le palais de Flix.




POLYEUCTE, MARTYR.

TRAGDIE CHRTIENNE[1168].




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

POLYEUCTE, NARQUE.

    NARQUE.

    Quoi? vous vous arrtez aux songes d'une femme!
    De si foibles sujets troublent cette grande me!
    Et ce coeur tant de fois dans la guerre prouv
    S'alarme d'un pril qu'une femme a rv!

    POLYEUCTE.

    Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance                5
    Qu'un homme doit donner  son extravagance,
    Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
    Forme de vains objets que le rveil dtruit;
    Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme:
    Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'me[1169],         10
    Quand aprs un long temps qu'elle a su nous charmer,
    Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
    Pauline, sans raison, dans la douleur plonge,
    Craint et croit dj voir ma mort qu'elle a songe;
    Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,                  15
    Et tche  m'empcher de sortir du palais.
    Je mprise sa crainte, et je cde  ses larmes;
    Elle me fait piti sans me donner d'alarmes;
    Et mon coeur, attendri sans tre intimid,
    N'ose dplaire aux yeux dont il est possd.                    20
    L'occasion, Narque, est-elle si pressante
    Qu'il faille tre insensible aux soupirs d'une amante[1170]?
    Par un peu de remise pargnons son ennui,
    Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.

    NARQUE.

    Avez-vous cependant une pleine assurance                        25
    D'avoir assez de vie ou de persvrance?
    Et Dieu, qui tient votre me et vos jours dans sa main[1171],
    Promet-il  vos voeux de le pouvoir demain[1172]?
    Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grce
    Ne descend pas toujours avec mme efficace;                     30
    Aprs certains moments que perdent nos longueurs,
    Elle quitte ces traits qui pntrent les coeurs;
    Le ntre s'endurcit, la repousse, l'gare:
    Le bras qui la versoit en devient plus avare,
    Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien                  35
    Tombe plus rarement, ou n'opre plus rien.
    Celle qui vous pressoit de courir au baptme,
    Languissante dj, cesse d'tre la mme,
    Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait our,
    Sa flamme se dissipe, et va s'vanouir. 40

POLYEUCTE.

    Vous me connoissez mal: la mme ardeur me brle,
    Et le desir s'accrot quand l'effet se recule[1173].
    Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'poux,
    Me laissent dans le coeur aussi chrtien que vous;
    Mais pour en recevoir le sacr caractre,                       45
    Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,
    Et qui purgeant notre me et dessillant nos yeux[1174],
    Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,
    Bien que je le prfre aux grandeurs d'un empire[1175],
    Comme le bien suprme et le seul o j'aspire,                   50
    Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,
    Pouvoir un peu remettre, et diffrer d'un jour.

NARQUE.

    Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse:
    Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.
    Jaloux des bons desseins qu'il tche d'branler,                55
    Quand il ne les peut rompre, il pousse  reculer;
    D'obstacle sur obstacle il va troubler le vtre,
    Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;
    Et ce songe rempli de noires visions[1176]
    N'est que le coup d'essai de ses illusions:                     60
    Il met tout en usage, et prire, et menace;
    Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;
    Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,
    Et que ce qu'on diffre est  demi rompu.
      Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.
    Dieu ne veut point d'un coeur o le monde domine[1177],
    Qui regarde en arrire, et douteux en son choix,
    Lorsque sa voix l'appelle, coute une autre voix.

POLYEUCTE.

    Pour se donner  lui faut-il n'aimer personne?

NARQUE.

    Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne;           70
    Mais  vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178]
    Veut le premier amour et les premiers honneurs.
    Comme rien n'est gal  sa grandeur suprme,
    Il faut ne rien aimer qu'aprs lui, qu'en lui-mme[1179],
    Ngliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180],
    Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
    Mais que vous tes loin de cette ardeur parfaite[1181]
    Qui vous est ncessaire, et que je vous souhaite!
    Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182].
    Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux,           80
    Qu'on croit servir l'tat quand on nous perscute,
    Qu'aux plus pres tourments un chrtien est en butte,
    Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
    Si vous ne pouvez pas rsister  des pleurs?

POLYEUCTE.

    Vous ne m'tonnez point: la piti qui me blesse                 85
    Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183].
    Sur mes pareils, Narque, un bel oeil est bien fort:
    Tel craint de le fcher qui ne craint pas la mort;
    Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,
    Y trouver des appas, en faire mes dlices,                      90
    Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,
    M'en donnera la force en me faisant chrtien.

NARQUE.

    Htez-vous donc de l'tre.

POLYEUCTE.

                              Oui, j'y cours, cher Narque,
    Je brle d'en porter la glorieuse marque;
    Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir,                   95
    Tant ce songe la trouble!  me laisser sortir.

NARQUE.

    Votre retour pour elle en aura plus de charmes;
    Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes;
    Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,
    Plus elle aura pleur pour un si cher poux.                   100
    Allons, on nous attend.

POLYEUCTE.

                            Apaisez donc sa crainte,
    Et calmez la douleur dont son me est atteinte.
    Elle revient.

NARQUE.

                  Fuyez.

POLYEUCTE.

                         Je ne puis.

NARQUE.

                                     Il le faut:
    Fuyez un ennemi qui sait votre dfaut,
    Qui le trouve aisment, qui blesse par la vue,                 105
    Et dont le coup mortel vous plat quand il vous tue.


SCNE II.

POLYEUCTE, NARQUE, PAULINE, STRATONICE.

    POLYEUCTE.

    Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu:
    Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.

    PAULINE.

    Quel sujet si pressant  sortir vous convie?
    Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie?                   110

    POLYEUCTE.

    Il y va de bien plus.

    PAULINE.

                          Quel est donc ce secret?

    POLYEUCTE.

    Vous le saurez un jour: je vous quitte  regret;
    Mais enfin il le faut.

    PAULINE.

                          Vous m'aimez?

    POLYEUCTE.

                                        Je vous aime,
    Le ciel m'en soit tmoin, cent fois plus que moi-mme;
    Mais....

    PAULINE.

            Mais mon dplaisir ne vous peut mouvoir!              115
    Vous avez des secrets que je ne puis savoir!
    Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hymne,
    Donnez  mes soupirs cette seule journe.

    POLYEUCTE.

    Un songe vous fait peur!

    PAULINE.

                            Ses prsages sont vains,
    Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains.             120

    POLYEUCTE.

    Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.
    Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;
    Je sens dj mon coeur prt  se rvolter,
    Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis rsister.


SCNE III.

PAULINE, STRATONICE.

    PAULINE.

    Va, nglige mes pleurs, cours, et te prcipite                 125
    Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prdite;
    Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
    Qui peut-tre te livre aux mains des assassins.
      Tu vois, ma Stratonice, en quel sicle nous sommes[1184]:
    Voil notre pouvoir sur les esprits des hommes;                130
    Voil ce qui nous reste, et l'ordinaire effet
    De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait.
    Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,
    Et jusqu' la conqute ils nous traitent de reines[1185];
    Mais aprs l'hymne ils sont rois  leur tour.                135

    STRATONICE.

    Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;
    S'il ne vous traite ici d'entire confidence,
    S'il part malgr vos pleurs, c'est un trait de prudence;
    Sans vous en affliger, prsumez avec moi
    Qu'il est plus  propos qu'il vous cle pourquoi;              140
    Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
    Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,
    Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
    A nous rendre toujours compte de tous ses pas.
    On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mmes traverses;
    Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses,
    Et la loi de l'hymen qui vous tient assembls
    N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.
    Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine:
    Il est Armnien, et vous tes Romaine,                         150
    Et vous pouvez savoir que nos deux nations
    N'ont pas sur ce sujet mmes impressions:
    Un songe en notre esprit passe pour ridicule,
    Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;
    Mais il passe dans Rome avec autorit                          155
    Pour fidle miroir de la fatalit.

    PAULINE.

    Quelque peu de crdit que chez vous il obtienne[1186],
    Je crois que ta frayeur galeroit la mienne,
    Si de telles horreurs t'avoient frapp l'esprit,
    Si je t'en avois fait seulement le rcit.                      160

    STRATONICE.

    A raconter ses maux souvent on les soulage.

    PAULINE.

    coute; mais il faut te dire davantage,
    Et que pour mieux comprendre un si triste discours,
    Tu saches ma foiblesse et mes autres amours:
    Une femme d'honneur peut avouer sans honte                     165
    Ces surprises des sens que la raison surmonte;
    Ce n'est qu'en ces assauts qu'clate la vertu,
    Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu.
      Dans Rome, o je naquis, ce malheureux visage
    D'un chevalier romain captiva le courage;                      170
    Il s'appeloit Svre: excuse les soupirs
    Qu'arrache encore un nom trop cher  mes desirs.

    STRATONICE.

    Est-ce lui qui nagure aux dpens de sa vie
    Sauva des ennemis votre empereur Dcie,
    Qui leur tira mourant la victoire des mains,                   175
    Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?
    Lui qu'entre tant de morts immols  son matre,
    On ne put rencontrer, ou du moins reconnotre;
    A qui Dcie enfin, pour des exploits si beaux,
    Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux?                 180

    PAULINE.

    Hlas! c'toit lui-mme, et jamais notre Rome
    N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnte homme.
    Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.
    Je l'aimai, Stratonice: il le mritoit bien;
    Mais que sert le mrite o manque la fortune?                  185
    L'un toit grand en lui, l'autre foible et commune;
    Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
    Triomphe auprs d'un pre un vertueux amant!

    STRATONICE.

    La digne occasion d'une rare constance!

    PAULINE.

    Dis plutt d'une indigne et folle rsistance.                  190
    Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,
    Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
      Parmi ce grand amour que j'avois pour Svre,
    J'attendois un poux de la main de mon pre,
    Toujours prte  le prendre; et jamais ma raison               195
    N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
    Il possdoit mon coeur, mes desirs, ma pense;
    Je ne lui cachois point combien j'tois blesse:
    Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;
    Mais au lieu d'esprance, il n'avoit que des pleurs;           200
    Et malgr des soupirs si doux, si favorables,
    Mon pre et mon devoir toient inexorables.
    Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,
    Pour suivre ici mon pre en son gouvernement;
    Et lui, dsespr, s'en alla dans l'arme                      205
    Chercher d'un beau trpas l'illustre renomme.
    Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux
    Me fit voir Polyeucte, et je plus  ses yeux;
    Et comme il est ici le chef de la noblesse,
    Mon pre fut ravi qu'il me prt pour matresse,                210
    Et par son alliance il se crut assur
    D'tre plus redoutable et plus considr:
    Il approuva sa flamme, et conclut l'hymne;
    Et moi, comme  son lit je me vis destine,
    Je donnai par devoir  son affection                           215
    Tout ce que l'autre avoit par inclination.
    Si tu peux en douter, juge-le par la crainte
    Dont en ce triste jour tu me vois l'me atteinte[1187].

    STRATONICE.

    Elle fait assez voir  quel point vous l'aimez.
    Mais quel songe, aprs tout, tient vos sens alarms?           220

    PAULINE.

    Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Svre,
    La vengeance  la main, l'oeil ardent de colre:
    Il n'toit point couvert de ces tristes lambeaux
    Qu'une ombre dsole emporte des tombeaux;
    Il n'toit point perc de ces coups pleins de gloire           225
    Qui retranchant sa vie, assurent sa mmoire;
    Il sembloit triomphant, et tel que sur son char
    Victorieux dans Rome entre notre Csar.
    Aprs un peu d'effroi que m'a donn sa vue:
    Porte  qui tu voudras la faveur qui m'est due,               230
    Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expir,
    Pleure  loisir l'poux que tu m'as prfr.
    A ces mots, j'ai frmi, mon me s'est trouble;
    Ensuite des chrtiens une impie assemble,
    Pour avancer l'effet de ce discours fatal,                     235
    A jet Polyeucte aux pieds de son rival.
    Soudain  son secours j'ai rclam mon pre;
    Hlas! c'est de tout point ce qui me dsespre,
    J'ai vu mon pre mme, un poignard  la main,
    Entrer le bras lev pour lui percer le sein:                   240
    L ma douleur trop forte a brouill ces images;
    Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188].
    Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tu,
    Mais je sais qu' sa mort tous ont contribu:
    Voil quel est mon songe.

    STRATONICE.

                              Il est vrai qu'il est triste;        245
    Mais il faut que votre me  ces frayeurs rsiste:
    La vision, de soi, peut faire quelque horreur,
    Mais non pas vous donner une juste terreur.
    Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un pre
    Qui chrit votre poux, que votre poux rvre,                250
    Et dont le juste choix vous a donne[1189]  lui,
    Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sr appui?

    PAULINE.

    Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;
    Mais je crains des chrtiens les complots et les charmes,
    Et que sur mon poux leur troupeau ramass                     255
    Ne venge tant de sang que mon pre a vers.

    STRATONICE.

    Leur secte est insense, impie, et sacrilge[1190],
    Et dans son sacrifice use de sortilge;
    Mais sa fureur ne va qu' briser nos autels:
    Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels.           260
    Quelque svrit que sur eux on dploie,
    Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie;
    Et depuis qu'on les traite en criminels d'tat,
    On ne peut les charger d'aucun assassinat.

    PAULINE.

    Tais-toi, mon pre vient.


SCNE IV.

FLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.

    FLIX.

                              Ma fille, que ton songe[1191]        265
    En d'tranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]!
    Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!

    PAULINE.

    Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]?

    FLIX.

    Svre n'est point mort.

    PAULINE.

                            Quel mal nous fait sa vie?

    FLIX.

    Il est le favori de l'empereur Dcie.                          270

    PAULINE.

    Aprs l'avoir sauv des mains des ennemis,
    L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis;
    Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice,
    Se rsout quelquefois  leur faire justice.

    FLIX.

    Il vient ici lui-mme.

    PAULINE.

                          Il vient!

    FLIX.

                                    Tu le vas voir.                275

    PAULINE.

    C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?

    FLIX.

    Albin l'a rencontr dans la proche campagne;
    Un gros de courtisans en foule l'accompagne,
    Et montre assez quel est son rang et son crdit;
    Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit.              280

    ALBIN.

    Vous savez quelle fut cette grande journe,
    Que sa perte pour nous rendit si fortune,
    O l'Empereur captif, par sa main dgag,
    Rassura son parti dj dcourag,
    Tandis que sa vertu succomba sous le nombre;                   285
    Vous savez les honneurs qu'on fit faire  son ombre,
    Aprs qu'entre les morts on ne le put trouver:
    Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever.
    Tmoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194],
    Ce monarque en voulut connotre le visage;                     290
    On le mit dans sa tente, o tout perc de coups,
    Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195];
    L bientt il montra quelque signe de vie:
    Ce prince gnreux en eut l'me ravie[1196],
    Et sa joie, en dpit de son dernier malheur,                   295
    Du bras qui le causoit honora la valeur;
    Il en fit prendre soin, la cure en fut secrte;
    Et comme au bout d'un mois sa sant fut parfaite[1197],
    Il offrit dignits, alliance, trsors,
    Et pour gagner Svre il fit cent vains efforts.               300
    Aprs avoir combl ses refus de louange,
    Il envoie  Dcie en proposer l'change;
    Et soudain l'Empereur, transport de plaisir,
    Offre au Perse son frre et cent chefs  choisir.
    Ainsi revint au camp le valeureux Svre                       305
    De sa haute vertu recevoir le salaire;
    La faveur de Dcie en fut le digne prix.
    De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.
    Ce malheur toutefois sert  crotre sa gloire:
    Lui seul rtablit l'ordre, et gagne la victoire,               310
    Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,
    Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.
    L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198],
    Aprs ce grand succs l'envoie en Armnie;
    Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux,                 315
    Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199].

    FLIX.

    O ciel! en quel tat ma fortune est rduite!

    ALBIN.

    Voil ce que j'ai su d'un homme de sa suite,
    Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.

    FLIX.

    Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'pouser:             320
    L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose;
    C'est un prtexte faux dont l'amour est la cause.

    PAULINE.

    Cela pourroit bien tre: il m'aimoit chrement.

    FLIX.

    Que ne permettra-t-il  son ressentiment?
    Et jusques  quel point ne porte sa vengeance                  325
    Une juste colre avec tant de puissance?
    Il nous perdra, ma fille.

    PAULINE.

                            Il est trop gnreux.

    FLIX.

    Tu veux flatter en vain un pre malheureux:
    Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue
    De n'avoir pas aim la vertu toute nue!                        330
    Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obi;
    Ton courage toit bon, ton devoir l'a trahi.
    Que ta rbellion m'et t favorable!
    Qu'elle m'et garanti d'un tat dplorable!
    Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui          335
    Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui;
    Mnage en ma faveur l'amour qui le possde,
    Et d'o provient mon mal fais sortir le remde.

    PAULINE.

    Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur,
    Et m'expose  des yeux qui me percent le coeur!                340
    Mon pre, je suis femme, et je sais ma foiblesse;
    Je sens dj mon coeur qui pour lui s'intresse,
    Et poussera sans doute, en dpit de ma foi,
    Quelque soupir indigne et de vous et de moi.
    Je ne le verrai point.

    FLIX.

                          Rassure un peu ton me.                  345

    PAULINE.

    Il est toujours aimable, et je suis toujours femme;
    Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,
    Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200].
    Je ne le verrai point.

    FLIX.

                          Il faut le voir, ma fille,
    Ou tu trahis ton pre et toute ta famille.                     350

    PAULINE.

    C'est  moi d'obir, puisque vous commandez;
    Mais voyez les prils o vous me hasardez.

    FLIX.

    Ta vertu m'est connue.

    PAULINE.

                          Elle vaincra sans doute;
    Ce n'est pas le succs que mon me redoute:
    Je crains ce dur combat et ces troubles puissants              355
    Que fait[1201] dj chez moi la rvolte des sens;
    Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,
    Souffrez que je me puisse armer contre moi-mme,
    Et qu'un peu de loisir me prpare  le voir.

    FLIX.

    Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir;                  360
    Rappelle cependant tes forces tonnes,
    Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destines.

    PAULINE.

    Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,
    Pour servir de victime  vos commandements.


FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [1166] VAR. (dit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur
  d'Armnie.

  [1167] VAR. (dit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.

  [1168] Le mot _chrtienne_ ne se trouve pas dans les deux
  ditions in-4 (1643 et 1648).

  [1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une me.
  (1643-56)

  [1170] _Var._ Pour ne rien dfrer aux soupirs d'une amante?
         Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui;
         Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.
         NARQUE. Oui, mais o prenez-vous l'infaillible assurance.
  (1643-56)

  [1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre me et vos jours dans sa
  main. (1643-56)

  [1172] _Var._ Vous a-t-il assur du pouvoir de demain? (1643)
         _Var._ Vous a-t-il assur de le pouvoir demain? (1648-56)
         _Var._ Le bras qui la versoit s'arrte et se courrouce;
         Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'mousse,
         Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien
         Tombe sur un rocher, et n'opre plus rien. (1643-56)

  [1173] Malherbe a dit:

    A des coeurs bien touchs tarder la jouissance,
    C'est infailliblement leur crotre le desir.

    (dition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)


  [1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux.
  (1643-56)

  [1175] _Var._ Quoique je le prfre aux grandeurs d'un empire.
  (1643-56)

  [1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a].
  (1643-56)

    [1176-a] On lit: des noires visions, dans l'dition de
    1656.

  [1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine.
  (1643-56)

  [1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des
  seigneurs. (1643-56)

  [1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'aprs lui, qu'en lui-mme.
  (1654 et 56)

  [1180] Molire ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il
  faisait dire  Orgon:

    De toutes amitis il dtache mon me;
    Et je verrois mourir frre, enfants, mre et femme,
    Que je m'en soucierois autant que de cela.

    _(Tartuffe_, acte I, scne VI.)

  [1181] _Var._ Mais que vous tes loin de cette amour parfaite.
  (1643-68)

  [1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux.
  (1643-56)

  [1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitt que foiblesse.
  (1643 et 48 in-4)
         _Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins
                                                 que foiblesse.
  (1648 in-12 et 52-56)

  [1184] _Var._ Voil, ma Stratonice, en ce sicle o nous sommes,
         Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)

  [1185] _Var._ Et jusqu' la conqute ils nous traitent en reines.
  (1643-60)

  [1186] _Var._ Le mien est bien trange, et quoique Armnienne.
  (1643-56)
         _Var._ Quelque peu de crdit qu'entre vous il obtienne.
  (1660-64)

  [1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'me atteinte.
         STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.
         Mais quel songe, aprs tout, a pu vous alarmer? (1643-56)

  [1188] Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de
  Saint-Aulaire, mort  l'ge de cent ans, que l'htel de
  Rambouillet avait condamn ce songe de Pauline. On disait que,
  dans une pice chrtienne, ce songe est envoy par Dieu mme, et
  que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline,
  doit faire servir ce songe  cette mme conversion; mais qu'au
  contraire il semble uniquement fait pour inspirer  Pauline de la
  haine contre les chrtiens; qu'elle voit des chrtiens qui
  assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.
  (_Voltaire._)--Sur l'apprciation de l'htel de Rambouillet,
  voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait
  remarquer que Narque a d'avance, dans la scne I, vers 53, 59 et
  60, rpondu  cette critique:

    Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse,
    .........................................
    Et ce songe rempli de noires visions
    N'est que le coup d'essai de ses illusions.

  [1189] Les ditions de 1648 in-4 et de 1652-56 portent _donn_,
  au masculin, ce qui, sans parler du dfaut d'accord, fait un
  hiatus.

  [1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244.

  [1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)

  [1192] _Var._ En d'tranges frayeurs depuis un peu me plonge!
  (1643 et 48 in-4)

  [1193] _Var._ De grce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher.
  (1643 et 48 in-4)

  [1194] _Var._ Tmoin de ses hauts faits, encor qu' son dommage,
         Il en voulut tout mort connotre le visage. (1643-56)

  [1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en ft jaloux.
  (1643-56)

  [1196] _Var._ Ce gnreux monarque en eut l'me ravie,
    Et vaincu qu'il toit, oublia son malheur,
    Pour dans son auteur mme honorer la valeur. (1643-56)

  [1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa sant fut parfaite.
  (1664 in-8)

  [1198] _Var._ L'Empereur lui tmoigne une amour infinie,
         Et ravi du succs, l'envoie en Armnie. (1643-56)

  [1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grce aux Dieux.
  (1643-56)

  [1200] _Var._ Je ne me rponds pas de toute ma vertu. (1643-60)

  [1201] Au lieu de Que fait, les ditions de 1648-54 portent
  Qui fait; celle de 1655, Qui font.




ACTE II.

SCNE PREMIRE.

SVRE, FABIAN.

    SVRE.

    Cependant que Flix donne ordre au sacrifice,                  365
    Pourrai-je prendre un temps  mes voeux si propice?
    Pourrai-je voir Pauline, et rendre  ses beaux yeux
    L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux?
    Je ne t'ai point cel que c'est ce qui m'amne,
    Le reste est un prtexte  soulager ma peine[1202];            370
    Je viens sacrifier, mais c'est  ses beauts
    Que je viens immoler toutes mes volonts.

    FABIAN.

    Vous la verrez, Seigneur.

    SVRE.

                              Ah! quel comble de joie!
    Cette chre beaut consent que je la voie[1203]!
    Mais ai-je sur son me encor quelque pouvoir?                  375
    Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]?
    Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?
    Puis-je tout esprer de cette heureuse vue?
    Car je voudrois mourir plutt que d'abuser
    Des lettres de faveur que j'ai pour l'pouser;                 380
    Elles sont pour Flix, non pour triompher d'elle:
    Jamais  ses desirs mon coeur ne fut rebelle;
    Et si mon mauvais sort avoit chang[1205] le sien,
    Je me vaincrois moi-mme, et ne prtendrois rien.

    FABIAN.

    Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire.           385

    SVRE.

    D'o vient que tu frmis, et que ton coeur soupire?
    Ne m'aime-t-elle plus? claircis-moi ce point.

    FABIAN.

    M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206];
    Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses:
    Vous trouverez  Rome[1207] assez d'autres matresses;         390
    Et dans ce haut degr de puissance et d'honneur,
    Les plus grands y tiendront votre amour  bonheur.

    SVRE.

    Qu' des pensers si bas mon me se ravale!
    Que je tienne Pauline  mon sort ingale!
    Elle en a mieux us, je la dois imiter;                        395
    Je n'aime mon bonheur que pour la mriter.
    Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune;
    Allons mettre  ses pieds cette haute fortune:
    Je l'ai dans les combats trouve heureusement,
    En cherchant une mort digne de son amant;                      400
    Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,
    Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.

    FABIAN.

    Non, mais encore un coup ne la revoyez point.

    SVRE.

    Ah! c'en est trop, enfin claircis-moi ce point;
    As-tu vu des froideurs quand tu l'en as prie?                 405

    FABIAN.

    Je tremble  vous le dire; elle est....

    SVRE.

                                            Quoi?

    FABIAN.

                                                  Marie.

    SVRE.

    Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,
    Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.

    FABIAN.

    Seigneur, qu'est devenu ce gnreux courage?

    SVRE.

    La constance est ici d'un difficile usage:                     410
    De pareils dplaisirs accablent un grand coeur;
    La vertu la plus mle en perd toute vigueur;
    Et quand d'un feu si beau les mes sont prises,
    La mort les trouble moins que de telles surprises.
    Je ne suis plus  moi quand j'entends ce discours[1208].       415
    Pauline est marie!

    FABIAN.

                        Oui, depuis quinze jours,
    Polyeucte, un seigneur des premiers d'Armnie,
    Gote de son hymen la douceur infinie.

    SVRE.

    Je ne la puis du moins blmer d'un mauvais choix,
    Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.                  420
    Foibles soulagements d'un malheur sans remde!
    Pauline, je verrai qu'un autre vous possde!
      O ciel, qui malgr moi me renvoyez au jour.
    O sort, qui redonniez l'espoir  mon amour,
    Reprenez la faveur que vous m'avez prte,                     425
    Et rendez-moi la mort que vous m'avez te.
      Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
    Achevons de mourir en lui disant adieu;
    Que mon coeur, chez les morts emportant son image,
    De son dernier soupir puisse lui faire hommage[1209]!          430

    FABIAN.

    Seigneur, considrez....

    SVRE.

                            Tout est considr.
    Quel dsordre peut craindre un coeur dsespr?
    N'y consent-elle pas?

    FABIAN.

                          Oui, Seigneur, mais....

    SVRE.

                                                  N'importe.

    FABIAN.

    Cette vive douleur en deviendra plus forte.

    SVRE.

    Et ce n'est pas un mal que je veuille gurir;                  435
    Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.

    FABIAN.

    Vous vous chapperez sans doute en sa prsence:
    Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;
    Dans un tel entretien il suit sa passion[1210],
    Et ne pousse qu'injure et qu'imprcation.                      440

    SVRE.

    Juge autrement de moi: mon respect dure encore;
    Tout violent qu'il est, mon dsespoir l'adore.
    Quels reproches aussi peuvent m'tre permis?
    De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?
    Elle n'est point parjure, elle n'est point lgre:             445
    Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son pre.
    Mais son devoir fut juste, et son pre eut raison:
    J'impute  mon malheur toute la trahison;
    Un peu moins de fortune, et plus tt arrive,
    Et gagn l'un par l'autre, et me l'et conserve;             450
    Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acqurir:
    Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.

    FABIAN.

    Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrme
    Vous tes assez fort pour vous vaincre vous-mme.
    Elle a craint comme moi ces premiers mouvements                455
    Qu'une perte imprvue arrache aux vrais amants,
    Et dont la violence excite assez de trouble,
    Sans que l'objet prsent l'irrite et le redouble[1211].

    SVRE.

    Fabian, je la vois.

    FABIAN.

                        Seigneur, souvenez-vous....

    SVRE.

    Hlas! elle aime un autre, un autre est son poux.             460


SCNE II.

SVRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN.

    PAULINE.

    Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse[1212];
    Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
    Pauline a l'me noble, et parle  coeur ouvert:
    Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.
    Si le ciel en mon choix et mis mon hymne,                   465
    A vos seules vertus je me serois donne,
    Et toute la rigueur de votre premier sort
    Contre votre mrite et fait un vain effort.
    Je dcouvrois en vous d'assez illustres marques[1213]
    Pour vous prfrer mme aux plus heureux monarques;
    Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois,
    De quelque amant pour moi que mon pre et fait choix,
    Quand  ce grand pouvoir que la valeur vous donne
    Vous auriez ajout l'clat d'une couronne,
    Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois ha,                475
    J'en aurois soupir, mais j'aurois obi,
    Et sur mes passions ma raison souveraine
    Et blm mes soupirs et dissip ma haine.

    SVRE.

    Que vous tes heureuse, et qu'un peu de soupirs
    Fait un ais remde  tous vos dplaisirs[1214]!               480
    Ainsi de vos desirs toujours reine absolue,
    Les plus grands changements vous trouvent rsolue;
    De la plus forte ardeur vous portez vos esprits[1215]
    Jusqu' l'indiffrence et peut-tre au mpris;
    Et votre fermet fait succder sans peine                      485
    La faveur au ddain, et l'amour  la haine[1216].
      Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
    Soulageroit les maux de ce coeur abattu!
    Un soupir, une larme  regret pandue
    M'auroit dj guri de vous avoir perdue;                      490
    Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli,
    Et de l'indiffrence iroit jusqu' l'oubli;
    Et mon feu dsormais se rglant sur le vtre,
    Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre[1217].
      O trop aimable objet, qui m'avez trop charm,                495
    Est-ce l comme on aime, et m'avez-vous aim?

    PAULINE.

    Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon me[1218]
    Pouvoit bien touffer les restes de sa flamme,
    Dieux, que j'viterois de rigoureux tourments!
    Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments[1219];           500
    Mais quelque autorit que sur eux elle ait prise,
    Elle n'y rgne pas, elle les tyrannise;
    Et quoique le dehors soit sans motion,
    Le dedans n'est que trouble et que sdition.
    Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte;           505
    Votre mrite est grand, si ma raison est forte:
    Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,
    D'autant plus puissamment solliciter mes voeux,
    Qu'il est environn de puissance et de gloire,
    Qu'en tous lieux aprs vous il trane la victoire,             510
    Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point du
    Le gnreux espoir que j'en avois conu.
    Mais ce mme devoir qui le vainquit dans Rome,
    Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
    Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas,               515
    Qu'il dchire mon me et ne l'branle pas.
    C'est cette vertu mme,  nos desirs cruelle,
    Que vous louiez alors en blasphmant contre elle:
    Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,
    Qui triomphe  la fois de vous et de mon coeur;                520
    Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincre[1220]
    N'auroit pas mrit l'amour du grand Svre.

    SVRE.

    Ah! Madame, excusez une aveugle douleur[1221],
    Qui ne connot plus rien que l'excs du malheur:
    Je nommois inconstance, et prenois pour un crime[1222]         525
    De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
    De grce, montrez moins  mes sens dsols
    La grandeur de ma perte et ce que vous valez;
    Et cachant par piti cette vertu si rare,
    Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous spare,                 530
    Faites voir des dfauts qui puissent  leur tour
    Affoiblir ma douleur avecque mon amour.

    PAULINE.

    Hlas! cette vertu, quoique enfin invincible,
    Ne laisse que trop voir une me trop sensible.
    Ces pleurs en sont tmoins, et ces lches soupirs              535
    Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:
    Trop rigoureux effets d'une aimable prsence
    Contre qui mon devoir a trop peu de dfense!
    Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
    Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir.                540
    pargnez-moi des pleurs qui coulent  ma honte;
    pargnez-moi des feux qu' regret je surmonte;
    Enfin pargnez-moi ces tristes entretiens,
    Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.

    SVRE.

    Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste!               545

    PAULINE.

    Sauvez-vous d'une vue  tous les deux funeste.

    SVRE.

    Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux!

    PAULINE.

    C'est le remde seul qui peut gurir nos maux.

    SVRE.

    Je veux mourir des miens: aimez-en la mmoire.

    PAULINE.

    Je veux gurir des miens: ils souilleroient ma gloire.         550

    SVRE.

    Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrt,
    Il faut que ma douleur cde  son intrt.
    Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne[1223]?
    Elle me rend les soins que je dois  la mienne.
    Adieu: je vais chercher au milieu des combats                  555
    Cette immortalit que donne un beau trpas,
    Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
    De mes premiers exploits l'attente avantageuse,
    Si toutefois, aprs ce coup mortel du sort,
    J'ai de la vie assez pour chercher une mort.                   560

    PAULINE.

    Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
    Je l'viterai mme en votre sacrifice[1224];
    Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
    Je vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets.

    SVRE.

    Puisse le juste ciel, content de ma ruine,                     565
    Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!

    PAULINE.

    Puisse trouver Svre, aprs tant de malheur,
    Une flicit digne de sa valeur!

    SVRE.

    Il la trouvoit en vous.

    PAULINE.

                        Je dpendois d'un pre.

    SVRE.

    O devoir qui me perd et qui me dsespre!                      570
    Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.

    PAULINE.

    Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.


SCNE III.

PAULINE, STRATONICE.

    STRATONICE.

    Je vous ai plaints[1225] tous deux, j'en verse encor des larmes;
    Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes:
    Vous voyez clairement que votre songe est vain;                575
    Svre ne vient pas la vengeance  la main.

    PAULINE.

    Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte:
    Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;
    Souffre un peu de relche  mes esprits troubls,
    Et ne m'accable point par des maux redoubls.                  580

    STRATONICE.

    Quoi? vous craignez encor!

    PAULINE.

                              Je tremble, Stratonice;
    Et bien que je m'effraye avec peu de justice[1226],
    Cette injuste frayeur sans cesse reproduit
    L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit.

    STRATONICE.

    Svre est gnreux.

    PAULINE.

                          Malgr sa retenue,                       585
    Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.

    STRATONICE.

    Vous voyez ce rival faire des voeux pour lui[1227].

    PAULINE.

    Je crois mme au besoin qu'il seroit son appui;
    Mais soit cette croyance ou fausse ou vritable,
    Son sjour en ce lieu m'est toujours redoutable;               590
    A quoi que sa vertu puisse le disposer[1228],
    Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'pouser.


SCNE IV.

POLYEUCTE, NARQUE, PAULINE, STRATONICE.

    POLYEUCTE.

    C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent,
    Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent;
    Malgr les faux avis par vos Dieux envoys,                    595
    Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez.

    PAULINE.

    Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie,
    La moiti de l'avis se trouve dj vraie:
    J'ai cru Svre mort, et je le vois ici.

    POLYEUCTE.

    Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci.               600
    Je suis dans Mlitne, et quel que soit Svre,
    Votre pre y commande, et l'on m'y considre;
    Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison
    D'un coeur tel que le sien craindre une trahison.
    On m'avoit assur qu'il vous faisoit visite,                   605
    Et je venois lui rendre un honneur qu'il mrite.

    PAULINE.

    Il vient de me quitter assez triste et confus;
    Mais j'ai gagn sur lui qu'il ne me verra plus.

    POLYEUCTE.

    Quoi! vous me souponnez dj de quelque ombrage?

    PAULINE.

    Je ferois  tous trois un trop sensible outrage.               610
    J'assure mon repos, que troublent ses regards.
    La vertu la plus ferme vite le hasards:
    Qui s'expose au pril veut bien trouver sa perte;
    Et pour vous en parler avec une me ouverte,
    Depuis qu'un vrai mrite a pu nous enflammer,                  615
    Sa prsence toujours a droit de nous charmer.
    Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre,
    On souffre  rsister, on souffre  s'en dfendre;
    Et bien que la vertu triomphe de ces feux,
    La victoire est pnible, et le combat honteux.                 620

    POLYEUCTE.

    O vertu trop parfaite, et devoir trop sincre,
    Que vous devez coter de regrets  Svre!
    Qu'aux dpens d'un beau feu vous me rendez heureux,
    Et que vous tes doux  mon coeur amoureux!
    Plus je vois mes dfauts et plus je vous contemple,            625
    Plus j'admire....


SCNE V.

POLYEUCTE, PAULINE, NARQUE, STRATONICE, CLON.

    CLON.

                      Seigneur, Flix vous mande au temple:
    La victime est choisie, et le peuple  genoux,
    Et pour sacrifier on n'attend plus que vous.

    POLYEUCTE.

    Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame?

    PAULINE.

    Svre craint ma vue, elle irrite sa flamme:                   630
    Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir.
    Adieu: vous l'y verrez; pensez  son pouvoir,
    Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande[1229].

    POLYEUCTE.

    Allez, tout son crdit n'a rien que j'apprhende;
    Et comme je connois sa gnrosit,                             635
    Nous ne nous combattrons que de civilit.


SCNE VI.

POLYEUCTE, NARQUE.

    NARQUE.

    O pensez-vous aller?

    POLYEUCTE.

                          Au temple, o l'on m'appelle.

    NARQUE.

    Quoi? vous mler aux voeux d'une troupe infidle!
    Oubliez-vous dj que vous tes chrtien?

    POLYEUCTE.

    Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?             640

    NARQUE.

    J'abhorre les faux Dieux.

    POLYEUCTE.

                              Et moi, je les dteste.

    NARQUE.

    Je tiens leur culte impie.

    POLYEUCTE.

                              Et je le tiens funeste.

    NARQUE.

    Fuyez donc leurs autels.

    POLYEUCTE.

                            Je les veux renverser[1230],
    Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser[1231].
      Allons, mon cher Narque, allons aux yeux des hommes
    Braver l'idoltrie, et montrer qui nous sommes
    C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
    Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir[1232].
    Je rends grces au Dieu que tu m'as fait connotre
    De cette occasion qu'il a sitt fait natre,                   650
    O dj sa bont, prte  me couronner,
    Daigne prouver la foi qu'il vient de me donner.

    NARQUE.

    Ce zle est trop ardent, souffrez qu'il se modre.

    POLYEUCTE.

    On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on rvre.

    NARQUE.

    Vous trouverez la mort.

    POLYEUCTE.

                            Je la cherche pour lui.                655

    NARQUE.

    Et si ce coeur s'branle?

    POLYEUCTE.

                              Il sera mon appui.

    NARQUE.

    Il ne commande point que l'on s'y prcipite.

    POLYEUCTE.

    Plus elle est volontaire, et plus elle mrite.

    NARQUE.

    Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

    POLYEUCTE.

    On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.                660

    NARQUE.

    Mais dans ce temple enfin la mort est assure.

    POLYEUCTE.

    Mais dans le ciel dj la palme est prpare.

    NARQUE.

    Par une sainte vie il faut la mriter[1233].

    POLYEUCTE.

    Mes crimes, en vivant, me la pourroient ter.
    Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure?               665
    Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?
    Je suis chrtien, Narque, et le suis tout  fait;
    La foi que j'ai reue aspire  son effet.
    Qui fuit croit lchement, et n'a qu'une foi morte.

    NARQUE.

    Mnagez votre vie,  Dieu mme elle importe[1234]:             670
    Vivez pour protger les chrtiens en ces lieux.

    POLYEUCTE.

    L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

    NARQUE.

    Vous voulez donc mourir?

    POLYEUCTE.

                            Vous aimez donc  vivre?

    NARQUE.

    Je ne puis dguiser que j'ai peine  vous suivre:
    Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.

    POLYEUCTE.

    Qui marche assurment n'a point peur de tomber:
    Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
    Qui craint de le nier, dans son me le nie:
    Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

    NARQUE.

    Qui n'apprhende rien prsume trop de soi.                     680

    POLYEUCTE.

    J'attends tout de sa grce, et rien de ma foiblesse.
    Mais loin de me presser, il faut que je vous presse!
    D'o vient cette froideur?

    NARQUE.

                              Dieu mme a craint la mort.

    POLYEUCTE.

    Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort;
    Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles.             685
    Il faut (je me souviens encor de vos paroles[1235])
    Ngliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
    Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
    Hlas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite
    Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite?               690
    S'il vous en reste encor, n'tes-vous point jaloux
    Qu' grand'peine chrtien, j'en montre plus que vous?

    NARQUE.

    Vous sortez du baptme, et ce qui vous anime,
    C'est sa grce qu'en vous n'affoiblit aucun crime;
    Comme encor toute entire, elle agit pleinement,               695
    Et tout semble possible  son feu vhment;
    Mais cette mme grce, en moi diminue,
    Et par mille pchs sans cesse extnue,
    Agit aux grands effets avec tant de langueur,
    Que tout semble impossible  son peu de vigueur.               700
    Cette indigne mollesse et ces lches dfenses
    Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
    Mais Dieu, dont on ne doit jamais se dfier,
    Me donne votre exemple  me fortifier.
      Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux[1236] des hommes
    Braver l'idoltrie, et montrer qui nous sommes;
    Puiss-je vous donner l'exemple de souffrir,
    Comme vous me donnez celui de vous offrir!

    POLYEUCTE.

    A cet heureux transport que le ciel vous envoie,
    Je reconnois Narque, et j'en pleure de joie.                  710
      Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prt;
    Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intrt;
    Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
    Dont arme un bois pourri ce peuple trop crdule;
    Allons en clairer l'aveuglement fatal;                        715
    Allons briser ces Dieux de pierre et de mtal:
    Abandonnons nos jours  cette ardeur cleste;
    Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!

    NARQUE.

    Allons faire clater sa gloire aux yeux de tous,
    Et rpondre avec zle  ce qu'il veut de nous[1237].           720


FIN DU SECOND ACTE.


NOTES:

  [1202] _Var._ Du reste mon esprit ne s'en met gure en peine. (1643-56)

  [1203] _Var._ Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56)

  [1204] _Var._ En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'mouvoir?
  (1643)
         _Var._ En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'mouvoir?
  (1648-60)

  [1205] On lit _charg_, pour _chang_, dans l'dition de 1660.

  [1206] _Var._ Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.
  (1655)

  [1207] Voyez ci-dessus, p. 162, note 432, o l'on a imprim, par
  inadvertance _dans Rome_, pour _ Rome_.

  [1208] _Var._ J'ai de la peine encore  croire tes discours.
  (1643-60)

  [1209] _Var._ De son dernier soupir lui puisse faire hommage.
  (1643-56 et 68)

  [1210] _Var._ Dans un tel dsespoir il suit sa passion. (1643 et
  48 in-4)

  [1211] _Var._ Sans que l'objet prsent l'irrite et la redouble.
  (1643-60)

  [1212] _Var._ Oui, je l'aime, Svre, et n'en fais point
  d'excuse. (1643-64)

  [1213] _Var._ Je dcouvris en vous d'assez illustres marques.
  (1648 in-4)

  [1214] _Var._ Vous acquitte aisment de tous vos dplaisirs!
  (1643-56)

  [1215] _Var._ De la plus forte amour vous portez vos esprits.
  (1643-56)

  [1216] _Var._ La faveur au mpris, et l'amour  la haine.
  (1643-56)

  [1217] _Var._ Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre.
  (1643-60)
  --Voyez tome I, p. 228, note 759-a.

  [1218] _Var._ Je vous aimai, Svre; et si dedans mon me
         Je pouvois touffer les restes de ma flamme. (1643-56)

  [1219] _Var._ Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements.
  (1643-56)

  [1220] _Var._ De plus bas sentiments n'auroient pas mrite
         Cette parfaite amour que vous m'avez porte. (1643 et 48 in-4)
         _Var._ De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrte
         N'auroient pas mrit cette amour si parfaite. (1648 in-12-56)

  [1221] _Var._ Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60)

  [1222] _Var._ Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes
         D'un vertueux devoir les efforts lgitimes. (1643-56)

  [1223] _Var._ D'un coeur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne?
         Vous rveillez les soins que je dois  la mienne. (1643-56)
         _Var._ Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne.
  (1660-64)

  [1224] _Var._ Je la veux viter, mmes au sacrifice. (1643-56)

  [1225] Les ditions de 1668 et de 1682 portent: Je vous ai
  plaint, avec le participe invariable.

  [1226] _Var._ Et quoique je m'effraye avec peu de justice.
  (1643-56)

  [1227] _Var._ Vous-mme tes tmoin des voeux qu'il fait pour
  lui. (1643-56)

  [1228] _Var._ A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64)

  [1229] _Var._ Et vous ressouvenez que sa faveur est grande.
  (1643-56)

  [1230] Voyez la _Notice_, p. 466.

  [1231] _Var._ Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser.
  (1643-56)

  [1232] _Var._ Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir.
  (1643-60)

  [1233] _Var._ Par une sainte vie il la faut mriter. (1643-56)

  [1234] _Var._ Voyez que votre vie  Dieu mmes importe. (1643-56)

  [1235] Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des
  vers 75 et 76.

  [1236] L'dition de 1682 porte, par erreur: aux pieds, pour
  aux yeux.

  [1237] _Var._ Allons mourir pour lui, comme il est mort pour
  nous[1237-a]. (1643 et 48 in-4)

    [1237-a] Narque ne fait ici que rpter en deux vers
    languissants ce qu'a dit Polyeucte; aussi j'ai vu souvent
    supprimer ces vers  la reprsentation.

      (_Voltaire._)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

    PAULINE.

    Que de soucis flottants, que de confus nuages
    Prsentent  mes yeux d'inconstantes images!
    Douce tranquillit, que je n'ose esprer,
    Que ton divin rayon tarde  les clairer!
    Mille agitations, que mes troubles produisent[1238],           725
    Dans mon coeur branl tour  tour se dtruisent:
    Aucun espoir n'y coule o j'ose persister;
    Aucun effroi n'y rgne o j'ose m'arrter.
    Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,
    Voit tantt mon bonheur, et tantt ma ruine[1239],             730
    Et suit leur vaine ide avec si peu d'effet[1240],
    Qu'il ne peut esprer ni craindre tout  fait.
    Svre incessamment brouille ma fantaisie:
    J'espre en sa vertu, je crains sa jalousie;
    Et je n'ose penser que d'un oeil bien gal                     735
    Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.
    Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,
    L'entrevue aisment se termine en querelle:
    L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mriter,
    L'autre un dsespr qui peut trop attenter[1241].             740
    Quelque haute raison qui rgle leur courage,
    L'un conoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;
    La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir
    Ou de nouveau reue[1242], ou prte  recevoir,
    Consumant ds l'abord toute leur patience,                     745
    Forme de la colre et de la dfiance,
    Et saisissant ensemble et l'poux et l'amant,
    En dpit d'eux les livre  leur ressentiment.
    Mais que je me figure une trange chimre,
    Et que je traite mal Polyeucte et Svre!                      750
    Comme si la vertu de ces fameux rivaux
    Ne pouvoit s'affranchir de ces communs dfauts!
    Leurs mes  tous deux d'elles-mmes matresses
    Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses.
    Ils se verront au temple en hommes gnreux;                   755
    Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.
    Que sert  mon poux d'tre dans Mlitne,
    Si contre lui Svre arme l'aigle romaine,
    Si mon pre y commande, et craint ce favori,
    Et se repent dj du choix de mon mari?                        760
    Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;
    En naissant il avorte, et fait place  la crainte;
    Ce qui doit l'affermir sert  le dissiper.
    Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!


SCNE II

PAULINE, STRATONICE.

    PAULINE.

    Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice,               765
    Comment s'est termin ce pompeux sacrifice?
    Ces rivaux gnreux au temple se sont vus?

    STRATONICE.

    Ah! Pauline!

    PAULINE.

                Mes voeux ont-ils t dus?
    J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque.
    Se sont-ils querells?

    STRATONICE.

                          Polyeucte, Narque,                      770
    Les chrtiens....

    PAULINE.

                      Parle donc: les chrtiens....

    STRATONICE.

                                                    Je ne puis.

    PAULINE.

    Tu prpares mon me  d'tranges ennuis.

    STRATONICE.

    Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.

    PAULINE.

    L'ont-ils assassin?

    STRATONICE.

                        Ce seroit peu de chose.
    Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus....            775

    PAULINE.

    Il est mort!

    STRATONICE.

                Non, il vit; mais,  pleurs superflus!
    Ce courage si grand, cette me si divine,
    N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline.
    Ce n'est plus cet poux si charmant  vos yeux;
    C'est l'ennemi commun de l'tat et des Dieux,                  780
    Un mchant, un infme, un rebelle, un perfide,
    Un tratre, un sclrat, un lche, un parricide,
    Une peste excrable  tous les gens de bien,
    Un sacrilge impie: en un mot, un chrtien[1244].

    PAULINE.

    Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures.                 785

    STRATONICE.

    Ces titres aux chrtiens sont-ce des impostures?

    PAULINE.

    Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi;
    Mais il est mon poux, et tu parles  moi.

    STRATONICE.

    Ne considrez plus que le Dieu qu'il adore.

    PAULINE.

    Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore.                  790

    STRATONICE.

    Il vous donne  prsent sujet de le har:
    Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245].

    PAULINE.

    Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie;
    Et si de tant d'amour tu peux tre bahie[1246],
    Apprends que mon devoir ne dpend point du sien:               795
    Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien.
    Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispense[1247]
    A suivre,  son exemple, une ardeur insense?
    Quelque chrtien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur;
    Je chris sa personne, et je hais son erreur.                  800
    Mais quel ressentiment en tmoigne mon pre?

    STRATONICE.

    Une secrte rage, un excs de colre,
    Malgr qui toutefois un reste d'amiti
    Montre pour Polyeucte encor quelque piti.
    Il ne veut point sur lui faire agir sa justice,                805
    Que du tratre Narque il n'ait vu le supplice.

    PAULINE.

    Quoi? Narque en est donc?

    STRATONICE.

                              Narque l'a sduit:
    De leur vieille amiti c'est l l'indigne fruit.
    Ce perfide tantt, en dpit de lui-mme,
    L'arrachant de vos bras, le tranoit au baptme.               810
    Voil ce grand secret et si mystrieux
    Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.

    PAULINE.

    Tu me blmois alors d'tre trop importune.

    STRATONICE.

    Je ne prvoyois pas une telle infortune.

    PAULINE.

    Avant qu'abandonner mon me  mes douleurs,                    815
    Il me faut essayer la force de mes pleurs:
    En qualit de femme ou de fille, j'espre
    Qu'ils vaincront un poux, ou flchiront un pre.
    Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
    Je ne prendrai conseil que de mon dsespoir.                   820
    Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.

    STRATONICE.

    C'est une impit qui n'eut jamais d'exemple;
    Je ne puis y penser sans frmir  l'instant,
    Et crains de faire un crime en vous la racontant.
    Apprenez en deux mots leur brutale insolence.                  825
      Le prtre avoit  peine obtenu du silence,
    Et devers l'orient assur son aspect,
    Qu'ils ont fait clater leur manque de respect[1248].
    A chaque occasion de la crmonie,
    A l'envi l'un et l'autre taloit sa manie,                     830
    Des mystres sacrs hautement se moquoit,
    Et traitoit de mpris les Dieux qu'on invoquoit.
    Tout le peuple en murmure, et Flix s'en offense;
    Mais tous deux s'emportant[1249]  plus d'irrvrence:
    Quoi? lui dit Polyeucte en levant sa voix,                   835
    Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?
    Ici dispensez-moi du rcit des blasphmes
    Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mmes.
    L'adultre et l'inceste en toient les plus doux.
    Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250].          840
      Le Dieu de Polyeucte et celui de Narque
    De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
    Seul tre indpendant, seul matre du destin[1251],
    Seul principe ternel, et souveraine fin.
    C'est ce Dieu des chrtiens qu'il faut qu'on remercie          845
    Des victoires qu'il donne  l'empereur Dcie;
    Lui seul tient en sa main le succs des combats;
    Il le veut lever, il le peut mettre  bas[1252];
    Sa bont, son pouvoir, sa justice est immense;
    C'est lui seul qui punit, lui seul qui rcompense.             850
    Vous adorez en vain des monstres impuissants.
    Se jetant  ces mots sur le vin et l'encens,
    Aprs en avoir mis les saints vases par terre,
    Sans crainte de Flix, sans crainte du tonnerre,
    D'une fureur pareille ils courent  l'autel.                   855
    Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel?
    Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue
    Par une main impie  leurs pieds abattue,
    Les mystres troubls, le temple profan,
    La fuite et les clameurs d'un peuple mutin,                   860
    Qui craint d'tre accabl sous le courroux cleste.
    Flix.... Mais le voici qui vous dira le reste.

    PAULINE.

    Que son visage est sombre et plein d'motion!
    Qu'il montre de tristesse et d'indignation!


SCNE III.

FLIX, PAULINE, STRATONICE.

    FLIX.

    Une telle insolence avoir os parotre!                        865
    En public!  ma vue! il en mourra, le tratre.

    PAULINE.

    Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.

    FLIX.

    Je parle de Narque, et non de votre poux.
    Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre,
    Mon me lui conserve un sentiment plus tendre:                 870
    La grandeur de son crime et de mon dplaisir
    N'a pas teint l'amour qui me l'a fait choisir.

    PAULINE.

    Je n'attendois pas moins de la bont d'un pre.

    FLIX.

    Je pouvois l'immoler  ma juste colre;
    Car vous n'ignorez pas  quel comble d'horreur                 875
    De son audace impie a mont la fureur;
    Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.

    PAULINE.

    Je sais que de Narque il doit voir le supplice.

    FLIX.

    Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit,
    Quand il verra punir celui qui l'a sduit.                     880
      Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre,
    La crainte de mourir et le desir de vivre
    Ressaisissent une me avec tant de pouvoir,
    Que qui voit le trpas cesse de le vouloir.
    L'exemple touche plus que ne fait la menace:                   885
    Cette indiscrte ardeur tourne bientt en glace,
    Et nous verrons bientt son coeur inquit[1253]
    Me demander pardon de tant d'impit.

    PAULINE.

    Vous pouvez esprer qu'il change de courage?

    FLIX.

    Aux dpens de Narque il doit se rendre sage.                  890

    PAULINE.

    Il le doit; mais, hlas! o me renvoyez-vous,
    Et quels tristes hasards ne court point mon poux,
    Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espre
    Le bien que j'esprois de la bont d'un pre?

    FLIX.

    Je vous en fais trop voir, Pauline,  consentir[1254]          895
    Qu'il vite la mort par un prompt repentir.
    Je devois mme peine  des crimes semblables[1255];
    Et mettant diffrence entre ces deux coupables,
    J'ai trahi la justice  l'amour paternel;
    Je me suis fait pour lui moi-mme criminel;                    900
    Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,
    Plus de remercments que je n'entends de plaintes.

    PAULINE.

    De quoi remercier qui ne me donne rien?
    Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrtien:
    Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure;                   905
    Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.

    FLIX.

    Sa grce est en sa main, c'est  lui d'y rver.

    PAULINE.

    Faites-la toute entire.

    FLIX.

                            Il la peut achever.

    PAULINE.

    Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.

    FLIX.

    Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte.           910

    PAULINE.

    Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-pre est l'appui?

    FLIX.

    Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.

    PAULINE.

    Mais il est aveugl.

    FLIX.

                        Mais il se plat  l'tre:
    Qui chrit son erreur ne la veut pas connotre.

    PAULINE.

    Mon pre, au nom des Dieux....

    FLIX.

                                  Ne les rclamez pas,
    Ces Dieux dont l'intrt demande son trpas.

    PAULINE.

    Ils coutent nos voeux.

    FLIX.

                            Eh bien! qu'il leur en fasse.

    PAULINE.

    Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....

    FLIX.

    J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis,
    C'est pour le dployer contre ses ennemis.                     920

    PAULINE.

    Polyeucte l'est-il?

    FLIX.

                        Tous chrtiens sont rebelles.

    PAULINE.

    N'coutez point pour lui ces maximes cruelles:
    En pousant Pauline il s'est fait votre sang.

    FLIX.

    Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256].
    Quand le crime d'tat se mle au sacrilge[1257],              925
    Le sang ni l'amiti n'ont plus de privilge.

    PAULINE.

    Quel excs de rigueur!

    FLIX.

                          Moindre que son forfait.

    PAULINE.

    O de mon songe affreux trop vritable effet!
    Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]?

    FLIX.

    Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille.              930

    PAULINE.

    La perte de tous deux ne vous peut arrter!

    FLIX.

    J'ai les Dieux et Dcie ensemble  redouter.
    Mais nous n'avons encore  craindre rien de triste:
    Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste?
    S'il nous sembloit tantt courir  son malheur,                935
    C'est d'un nouveau chrtien la premire chaleur.

    PAULINE.

    Si vous l'aimez encor, quittez cette esprance,
    Que deux fois en un jour il change de croyance:
    Outre que les chrtiens ont plus de duret,
    Vous attendez de lui trop de lgret.                         940
    Ce n'est point une erreur avec le lait suce[1259],
    Que sans l'examiner son me ait embrasse[1260]:
    Polyeucte est chrtien, parce qu'il l'a voulu,
    Et vous portoit au temple un esprit rsolu.
    Vous devez prsumer de lui comme du reste:                     945
    Le trpas n'est pour eux ni honteux ni funeste;
    Ils cherchent de la gloire  mpriser nos Dieux[1261];
    Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux;
    Et croyant que la mort leur en ouvre la porte,
    Tourments, dchirs, assassins, n'importe,                   950
    Les supplices leur sont ce qu' nous les plaisirs,
    Et les mnent au but o tendent leurs desirs:
    La mort la plus infme, ils l'appellent martyre.

    FLIX.

    Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il dsire:
    N'en parlons plus.

    PAULINE.

                       Mon pre....


SCNE IV.

FLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.

    FLIX.

                                    Albin, en est-ce fait?

    ALBIN.

    Oui, Seigneur, et Narque a pay son forfait.

    FLIX.

    Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?

    ALBIN.

    Il l'a vu, mais, hlas! avec un oeil d'envie.
    Il brle de le suivre, au lieu de reculer;
    Et son coeur s'affermit, au lieu de s'branler.                960

    PAULINE.

    Je vous le disois bien. Encore un coup, mon pre,
    Si jamais mon respect a pu vous satisfaire,
    Si vous l'avez pris, si vous l'avez chri....

    FLIX.

    Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.

    PAULINE.

    Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime;               965
    Il est de votre choix la glorieuse estime;
    Et j'ai, pour l'accepter, teint le plus beau feu[1262]
    Qui d'une me bien ne ait mrit l'aveu.
      Au nom de cette aveugle et prompte obissance
    Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance,             970
    Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour,
    Que je puisse sur vous quelque chose  mon tour!
    Par ce juste pouvoir  prsent trop  craindre,
    Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre,
    Ne m'tez pas vos dons: ils sont chers  mes yeux,             975
    Et m'ont assez cot pour m'tre prcieux.

    FLIX.

    Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263],
    Je n'aime la piti qu'au prix que j'en veux prendre;
    Employez mieux l'effort de vos justes douleurs:
    Malgr moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs;
    J'en veux tre le matre, et je veux bien qu'on sache
    Que je la dsavoue alors qu'on me l'arrache.
    Prparez-vous  voir ce malheureux chrtien,
    Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien.
    Allez: n'irritez plus un pre qui vous aime,                   985
    Et tchez d'obtenir votre poux de lui-mme.
    Tantt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]:
    Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.

    PAULINE.

    De grce, permettez....

    FLIX.

                            Laissez-nous seuls, vous dis-je:
    Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige.              990
    A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins;
    Vous avancerez plus en m'importunant moins.

SCNE V.

FLIX, ALBIN.

    FLIX.

    Albin, comme est-il mort?

    ALBIN.

                                En brutal, en impie,
    En bravant les tourments, en ddaignant la vie,
    Sans regret, sans murmure, et sans tonnement,                 995
    Dans l'obstination et l'endurcissement,
    Comme un chrtien enfin, le blasphme  la bouche.

    FLIX.

    Et l'autre?

    ALBIN.

                Je l'ai dit dj, rien ne le touche.
    Loin d'en tre abattu, son coeur en est plus haut;
    On l'a violent pour quitter l'chafaud.                      1000
    Il est dans la prison o je l'ai vu conduire;
    Mais vous tes bien loin encor de le rduire[1265].

    FLIX.

    Que je suis malheureux!

    ALBIN.

                            Tout le monde vous plaint.

    FLIX.

    On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint:
    De pensers sur pensers mon me est agite,                    1005
    De soucis sur soucis elle est inquite;
    Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,
    La joie et la douleur tour  tour l'mouvoir;
    J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables:
    J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables,                   1010
    J'en ai de gnreux qui n'oseroient agir,
    J'en ai mme de bas, et qui me font rougir.
    J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,
    Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;
    Je dplore sa perte, et le voulant sauver,                    1015
    J'ai la gloire des Dieux ensemble  conserver;
    Je redoute leur foudre et celui de Dcie;
    Il y va de ma charge, il y va de ma vie:
    Ainsi tantt pour lui je m'expose au trpas[1266],
    Et tantt je le perds pour ne me perdre pas.                  1020

    ALBIN.

    Dcie excusera l'amiti d'un beau-pre;
    Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on rvre.

    FLIX.

    A punir les chrtiens son ordre est rigoureux;
    Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
    On ne distingue point quand l'offense est publique;           1025
    Et lorsqu'on dissimule un crime domestique,
    Par quelle autorit peut-on, par quelle loi,
    Chtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?

    ALBIN.

    Si vous n'osez avoir d'gard  sa personne,
    crivez  Dcie afin qu'il en ordonne.                        1030

    FLIX.

    Svre me perdroit, si j'en usois ainsi:
    Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
    Si j'avois diffr de punir un tel crime,
    Quoiqu'il soit gnreux, quoiqu'il soit magnanime,
    Il est homme, et sensible, et je l'ai ddaign;               1035
    Et de tant de mpris son esprit indign[1267],
    Que met au dsespoir cet hymen de Pauline,
    Du courroux de Dcie obtiendroit ma ruine.
    Pour venger un affront tout semble tre permis,
    Et les occasions tentent les plus remis.                      1040
    Peut-tre, et ce soupon n'est pas sans apparence,
    Il rallume en son coeur dj quelque esprance;
    Et croyant bientt voir Polyeucte puni,
    Il rappelle un amour  grand'peine banni.
    Juge si sa colre, en ce cas implacable,                      1045
    Me feroit innocent de sauver un coupable,
    Et s'il m'pargneroit, voyant par mes bonts
    Une seconde fois ses desseins avorts.
      Te dirai-je un penser indigne, bas et lche?
    Je l'touffe, il renat; il me flatte, et me fche:           1050
    L'ambition toujours me le vient prsenter,
    Et tout ce que je puis, c'est de le dtester.
    Polyeucte est ici l'appui de ma famille;
    Mais si, par son trpas, l'autre pousoit ma fille,
    J'acquerrois bien par l de plus puissants appuis,            1055
    Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.
    Mon coeur en prend par force une maligne joie;
    Mais que plutt le ciel  tes yeux me foudroie,
    Qu' des pensers si bas je puisse consentir,
    Que jusque-l ma gloire ose se dmentir!                      1060

    ALBIN.

    Votre coeur est trop bon, et votre me trop haute.
    Mais vous rsolvez-vous  punir cette faute?

    FLIX.

    Je vais dans la prison faire tout mon effort
    A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort;
    Et nous verrons aprs ce que pourra Pauline[1268].            1065

    ALBIN.

    Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?

    FLIX.

    Ne me presse point tant: dans un tel dplaisir
    Je ne puis que rsoudre, et ne sais que choisir.

    ALBIN.

    Je dois vous avertir, en serviteur fidle,
    Qu'en sa faveur dj la ville se rebelle,                     1070
    Et ne peut voir passer par la rigueur des lois
    Sa dernire esprance et le sang de ses rois.
    Je tiens sa prison mme assez mal assure[1269]:
    J'ai laiss tout autour une troupe plore;
    Je crains qu'on ne la force.

    FLIX.

                                Il faut donc l'en tirer,          1075
    Et l'amener ici pour nous en assurer.

    ALBIN.

    Tirez-l'en donc vous-mme, et d'un espoir de grce
    Apaisez la fureur de cette populace.

    FLIX.

    Allons, et s'il persiste  demeurer chrtien,
    Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien.               1080


FIN DU TROISIME ACTE.

NOTES:

  [1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent,
         Dans mon coeur incertain  l'envi se dtruisent:
         Nul espoir ne me flatte o j'ose persister;
         Nulle peur ne m'effraye o j'ose m'arrter. (1643-56)

  [1239] _Var._ Veut tantt mon bonheur, et tantt ma ruine. (1643
  et 48 in-4)

  [1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet.
  (1643-56)

  [1241] _Var._ L'autre un dsespr qui le lui veut ter.
  (1643-56)

  [1242] On lit: _Ont_ de nouveau reue, dans les ditions de
  1663 et de 1664.

  [1243] On lit: sur _son_ visage, dans les ditions de 1648-54
  et de 1656.

  [1244] Dans sa _Pratique du thtre_ (nouveau chapitre manuscrit
  du livre VI), l'abb d'Aubignac fait la remarque suivante: Dans
  le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une
  simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs
  discours en faveur de la religion des paens et disent une
  infinit d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent
  que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun
  acteur capable d'y rpondre et d'en dtruire la fausset; cela
  fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le
  put jamais approuver.

  [1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir.
  (1643-56)

  [1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux tre bahie. (1643-56)

  [1247] Voyez tome I, p. 208, note 692.

  [1248] _Var._ Que l'on s'est aperu de leur peu de respect.
  (1643-56)

  [1249] Les ditions de 1643-63 donnent: s'emportants, avec une
  _s_.

  [1250] _Var._ Oyez, Flix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous.
  (1643-56)

  [1251] _Var._ Seul matre du destin, seul tre indpendant,
         Substance qui jamais ne reoit d'accident. (1643-56)

  [1252] _Var._ Il le veut lever, il le peut mettre bas. (1643-63)

  [1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquit:
         Il se repentira de son impit.
         PAUL. Quoi? vous esprez donc qu'il change de courage?
  (1643-56)

  [1254] _Var._ Je lui fais trop de grce encor de consentir.
  (1643-56)

  [1255] _Var._ La mme peine est due  des crimes semblables.
  (1643-56)

  [1256] L'dition de 1648 in-4 donne, par erreur, _son sang_,
  pour _son rang_.

  [1257] _Var._ O le crime d'tat se mle au sacrilge. (1643-56)

  [1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille.
  (1643-56)

  [1259] Toutes les ditions portent _succe_.

  [1260] _Var._ Que sans examiner son me ait embrasse. (1643-64)

  [1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire  mpriser les Dieux.
  (1643-64 in-8)
         _Var._ Ils cherchent de la gloire  mpriser des Dieux.
  (1664 in-12)

  [1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, teint les plus beaux feux
         Qui d'une me bien ne aient mrit les voeux. (1643-56)

  [1263] _Var._ Vous m'importunez trop.
                                PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre?
         FL. [Je n'aime la piti qu'au prix que j'en veux prendre:]
         Par tant de vains efforts malgr moi m'en toucher,
         C'est perdre avec le temps des pleurs  me fcher.
         Vous m'en avez donn, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)

  [1264] _Var._ Tantt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)

  [1265] _Var._ Mais vous n'tes pas prt encor de le rduire.
  (1643-56)

  [1266] _Var._ Aussi tantt pour lui je m'expose au trpas. (1655)

  [1267] _Var._ Et des mpris reus son esprit indign. (1643-56)

  [1268] _Var._ J'emploierai puis aprs le pouvoir de Pauline.
  (1643-56)

  [1269] _Var._ Et mme sa prison n'est pas fort assure. (1643-56)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

POLYEUCTE, CLON, TROIS AUTRES GARDES.

    POLYEUCTE.

    Gardes, que me veut-on?

    CLON.

                            Pauline vous demande.

    POLYEUCTE.
    O prsence,  combat que surtout j'apprhende!
    Flix, dans la prison j'ai triomph de toi,
    J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi:
    Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes;
    Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes.
      Seigneur, qui vois ici les prils que je cours,
    En ce pressant besoin redouble ton secours;
    Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,
    Regardes mes travaux du sjour de la gloire,                  1090
    Cher Narque, pour vaincre un si fort ennemi,
    Prte du haut du ciel la main  ton ami.
      Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]?
    Non pour me drober aux rigueurs du supplice:
    Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse vader;               1095
    Mais comme il suffira de trois  me garder,
    L'autre m'obligeroit d'aller querir Svre;
    Je crois que sans pril on peut me satisfaire[1271]:
    Si j'avois pu lui dire un secret important,
    Il vivroit plus heureux, et je mourrois content.              1100

    CLON.

    Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272].

    POLYEUCTE.

    Svre,  mon dfaut, fera ta rcompense.
    Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.

    CLON.

    Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.


SCNE II.

POLYEUCTE.

(Les gardes se retirent aux coins du thtre[1273].)

    Source dlicieuse, en misres fconde[1274],                  1105
    Que voulez-vous de moi, flatteuses volupts?
    Honteux attachements de la chair et du monde,
    Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quitts?
    Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:
            Toute votre flicit,                                 1110
            Sujette  l'instabilit,
            En moins de rien tombe par terre;
            Et comme elle a l'clat du verre,
            Elle en a la fragilit[1275].

    Ainsi n'esprez pas qu'aprs vous je soupire:                 1115
    Vous talez en vain vos charmes impuissants;
    Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire
    Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.
    Il tale  son tour des revers quitables
            Par qui les grands sont confondus;                    1120
            Et les glaives qu'il tient pendus
            Sur les plus fortuns coupables[1276]
            Sont d'autant plus invitables,
            Que leurs coups sont moins attendus.

    Tigre altr de sang, Dcie impitoyable[1277],                1125
    Ce Dieu t'a trop longtemps abandonn les siens;
    De ton heureux destin vois la suite effroyable:
    Le Scythe va venger la Perse et les chrtiens[1278];
    Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;
            Rien ne t'en sauroit garantir;                        1130
            Et la foudre qui va partir,
            Toute prte  crever la nue,
            Ne peut plus tre retenue
            Par l'attente du repentir.

    Que cependant Flix m'immole  ta colre;                     1135
    Qu'un rival plus puissant blouisse ses yeux[1279];
    Qu'aux dpens de ma vie il s'en fasse beau-pre,
    Et qu' titre d'esclave il commande en ces lieux:
    Je consens, ou plutt j'aspire  ma ruine.
            Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]:              1140
            Je porte en un coeur tout chrtien
            Une flamme toute divine;
            Et je ne regarde Pauline
            Que comme un obstacle  mon bien.

    Saintes douceurs du ciel, adorables ides,                    1145
    Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir:
    De vos sacrs attraits les mes possdes
    Ne conoivent plus rien qui les puisse[1281] mouvoir.
    Vous promettez beaucoup, et donnez davantage:
            Vos biens ne sont point inconstants;                  1150
            Et l'heureux trpas que j'attends
            Ne vous sert que d'un doux passage
            Pour nous introduire au partage
            Qui nous rend  jamais contents.

    C'est vous,  feu divin que rien ne peut teindre,            1155
    Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.
      Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zle enflamm,
    N'en gote plus l'appas dont il toit charm;
    Et mes yeux, clairs des clestes lumires,
    Ne trouvent plus aux siens leurs grces coutumires.


SCNE III.

POLYEUCTE, PAULINE, GARDES.

    POLYEUCTE.

    Madame, quel dessein vous fait me demander?
    Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?
    Cet effort gnreux de votre amour parfaite[1282]
    Vient-il  mon secours, vient-il  ma dfaite?
    Apportez-vous ici la haine, ou l'amiti,                      1165
    Comme mon ennemie, ou ma chre moiti?

    PAULINE.

    Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-mme:
    Seul vous vous hassez, lorsque chacun vous aime[1283];
    Seul vous excutez tout ce que j'ai rv:
    Ne veuillez pas vous perdre, et vous tes sauv.              1170
    A quelque extrmit que votre crime passe,
    Vous tes innocent si vous vous faites grce.
    Daignez considrer le sang dont vous sortez,
    Vos grandes actions, vos rares qualits:
    Chri de tout le peuple, estim chez le prince,               1175
    Gendre du gouverneur de toute la province;
    Je ne vous compte  rien le nom de mon poux:
    C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;
    Mais aprs vos exploits, aprs votre naissance,
    Aprs votre pouvoir, voyez notre esprance,                   1180
    Et n'abandonnez pas  la main d'un bourreau
    Ce qu' nos justes voeux promet un sort si beau.

    POLYEUCTE.

    Je considre plus; je sais mes avantages,
    Et l'espoir que sur eux forment les grands courages:
    Ils n'aspirent enfin qu' des biens passagers,                1185
    Que troublent les soucis, que suivent les dangers;
    La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;
    Aujourd'hui dans le trne, et demain dans la boue;
    Et leur plus haut clat fait tant de mcontents,
    Que peu de vos Csars en ont joui longtemps.                  1190
      J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:
    Cette grandeur prit, j'en veux une immortelle,
    Un bonheur assur, sans mesure et sans fin,
    Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.
    Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie                    1195
    Qui tantt, qui soudain me peut tre ravie,
    Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,
    Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

    PAULINE.

    Voil de vos chrtiens les ridicules songes;
    Voil jusqu' quel point vous charment leurs mensonges:
    Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!
    Mais pour en disposer, ce sang est-il  vous?
    Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un hritage;
    Le jour qui vous la donne en mme temps l'engage:
    Vous la devez au prince, au public,  l'tat.                 1205

    POLYEUCTE.

    Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;
    Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.
    Des aeux de Dcie on vante la mmoire;
    Et ce nom, prcieux encore  vos Romains,
    Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.
    Je dois ma vie au peuple, au prince,  sa couronne;
    Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:
    Si mourir pour son prince est un illustre sort,
    Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!

    PAULINE.

    Quel Dieu!

    POLYEUCTE.

              Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,
    Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles,
    Insensibles et sourds, impuissants, mutils,
    De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:
    C'est le Dieu des chrtiens, c'est le mien, c'est le vtre;
    Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre,        1220

    PAULINE.

    Adorez-le dans l'me, et n'en tmoignez rien.

    POLYEUCTE.

    Que je sois tout ensemble idoltre et chrtien!

    PAULINE.

    Ne feignez qu'un moment, laissez partir Svre,
    Et donnez lieu d'agir aux bonts de mon pre.

    POLYEUCTE.

    Les bonts de mon Dieu sont bien plus  chrir:               1225
    Il m'te des prils que j'aurois pu courir,
    Et sans me laisser lieu de tourner en arrire,
    Sa faveur me couronne entrant dans la carrire;
    Du premier coup de vent il me conduit au port,
    Et sortant du baptme, il m'envoie  la mort.                 1230
    Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,
    Et de quelles douceurs cette mort est suivie!
    Mais que sert de parler de ces trsors cachs
    A des esprits que Dieu n'a pas encor touchs?

    PAULINE.

    Cruel, car il est temps que ma douleur clate,                1235
    Et qu'un juste reproche accable une me ingrate,
    Est-ce l ce beau feu? sont-ce l tes serments?
    Tmoignes-tu pour moi les moindres sentiments?
    Je ne te parlois point de l'tat dplorable
    O ta mort va laisser ta femme inconsolable;                  1240
    Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,
    Et je ne voulois pas de sentiments forcs;
    Mais cette amour si ferme et si bien mrite
    Que tu m'avois promise, et que je t'ai porte,
    Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,
    Te peut-elle arracher une larme, un soupir?
    Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284];
    Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;
    Et ton coeur, insensible  ces tristes appas,
    Se figure un bonheur o je ne serai pas!                      1250
    C'est donc l le dgot qu'apporte l'hymne?
    Je te suis odieuse aprs m'tre donne!

    POLYEUCTE.

    Hlas!

    PAULINE.

          Que cet hlas a de peine  sortir!
    Encor s'il commenoit un heureux repentir[1285],
    Que tout forc qu'il est, j'y trouverois de charmes!          1255
    Mais courage, il s'meut, je vois couler des larmes.

    POLYEUCTE.

    J'en verse, et plt  Dieu qu' force d'en verser
    Ce coeur trop endurci se pt enfin percer!
    Le dplorable tat o je vous abandonne
    Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;
    Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286],
    J'y pleurerai pour vous l'excs de vos malheurs;
    Mais si, dans ce sjour de gloire et de lumire,
    Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prire,
    S'il y daigne couter un conjugal amour,                      1265
    Sur votre aveuglement il rpandra le jour.
      Seigneur, de vos bonts il faut que je l'obtienne[1287];
    Elle a trop de vertus pour n'tre pas chrtienne:
    Avec trop de mrite il vous plut la former,
    Pour ne vous pas connotre et ne vous pas aimer,              1270
    Pour vivre des enfers esclave infortune,
    Et sous leur triste joug mourir comme elle est ne.

    PAULINE.

    Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?

    POLYEUCTE.

    Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.

    PAULINE.

    Que plutt....

    POLYEUCTE.

                  C'est en vain qu'on se met en dfense:
    Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
    Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;
    Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

    PAULINE.

    Quittez cette chimre, et m'aimez.

    POLYEUCTE.

                                      Je vous aime,
    Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-mme.

    PAULINE.

    Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.

    POLYEUCTE.

    Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288].

    PAULINE.

    C'est peu de me quitter, tu veux donc me sduire?

    POLYEUCTE.

    C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

    PAULINE.

    Imaginations!

    POLYEUCTE.

                  Clestes vrits!                               1285

    PAULINE.

    trange aveuglement!

    POLYEUCTE.

                        ternelles clarts!

    PAULINE.

    Tu prfres la mort  l'amour de Pauline!

    POLYEUCTE.

    Vous prfrez le monde  la bont divine!

    PAULINE.

    Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.

    POLYEUCTE.

    Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.               1290

    PAULINE.

    Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine;
    Je vais....


SCNE IV.

POLYEUCTE, PAULINE, SVRE, FABIAN. GARDES.

    PAULINE.

              Mais quel dessein en ce lieu vous amne,
    Svre? auroit-on cru qu'un coeur si gnreux[1289]
    Pt venir jusqu'ici braver un malheureux?

    POLYEUCTE.

    Vous traitez mal, Pauline, un si rare mrite:                 1295
    A ma seule prire il rend cette visite.
      Je vous ai fait, Seigneur, une incivilit[1290],
    Que vous pardonnerez  ma captivit.
    Possesseur d'un trsor dont je n'tois pas digne,
    Souffrez avant ma mort que je vous le rsigne[1291],          1300
    Et laisse la vertu la plus rare  nos yeux
    Qu'une femme jamais pt recevoir des cieux
    Aux mains du plus vaillant et du plus honnte homme
    Qu'ait ador la terre et qu'ait vu natre Rome.
    Vous tes digne d'elle, elle est digne de vous;               1305
    Ne la refusez pas de la main d'un poux:
    S'il vous a dsunis, sa mort vous va rejoindre.
    Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:
    Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi;
    Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi;                  1310
    C'est le bien qu' tous deux Polyeucte desire.
      Qu'on me mne  la mort, je n'ai plus rien  dire.
    Allons, gardes, c'est fait.


SCNE V.

SVRE, PAULINE, FABIAN.

    SVRE.

                                Dans mon tonnement,
    Je suis confus pour lui de son aveuglement;
    Sa rsolution a si peu de pareilles,                          1315
    Qu' peine je me fie encore  mes oreilles,
    Un coeur qui vous chrit (mais quel coeur assez bas
    Auroit pu vous connotre, et ne vous chrir pas?),
    Un homme aim de vous, sitt qu'il vous possde,
    Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cde;       1320
    Et comme si vos feux toient un don fatal,
    Il en fait un prsent lui-mme  son rival!
    Certes ou les chrtiens ont d'tranges manies,
    Ou leurs flicits doivent tre infinies,
    Puisque, pour y prtendre, ils osent rejeter                  1325
    Ce que de tout l'empire il faudroit acheter.
      Pour moi, si mes destins, un peu plus tt propices,
    Eussent de votre hymen honor mes services,
    Je n'aurois ador que l'clat de vos yeux,
    J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux;        1330
    On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre,
    Avant que....

    PAULINE.

                  Brisons l: je crains de trop entendre,
    Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux,
    Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.
    Svre, connoissez Pauline toute entire.                     1335
      Mon Polyeucte touche  son heure dernire;
    Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment:
    Vous en tes la cause encor qu'innocemment.
    Je ne sais si votre me,  vos desirs ouverte,
    Auroit os former quelque espoir sur sa perte;                1340
    Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trpas
    O d'un front assur je ne porte mes pas,
    Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292],
    Plutt que de souiller une gloire si pure,
    Que d'pouser un homme, aprs son triste sort,                1345
    Qui de quelque faon soit cause de sa mort;
    Et si vous me croyiez d'une me si peu saine,
    L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine.
    Vous tes gnreux; soyez-le jusqu'au bout.
    Mon pre est en tat de vous accorder tout,                   1350
    Il vous craint; et j'avance encor cette parole,
    Que s'il perd mon poux, c'est  vous qu'il l'immole;
    Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;
    Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.
    Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;             1355
    Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
    Conserver un rival dont vous tes jaloux,
    C'est un trait de vertu qui n'appartient qu' vous;
    Et si ce n'est assez de votre renomme,
    C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aime,             1360
    Et dont l'amour peut-tre encor vous peut toucher,
    Doive  votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher:
    Souvenez-vous enfin que vous tes Svre.
    Adieu: rsolvez seul ce que vous voulez faire[1293];
    Si vous n'tes pas tel que je l'ose esprer,                  1365
    Pour vous priser encor je le veux ignorer.


SCNE VI.

SVRE, FABIAN.

    SVRE.

    Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre
    Tombe sur mon bonheur, et le rduit en poudre?
    Plus je l'estime prs, plus il est loign;
    Je trouve tout perdu quand je crois tout gagn;               1370
    Et toujours la fortune,  me nuire obstine,
    Tranche mon esprance aussitt qu'elle est ne:
    Avant qu'offrir des voeux je reois des refus;
    Toujours triste, toujours et honteux et confus
    De voir que lchement elle ait os renatre,                  1375
    Qu'encor plus lchement elle ait os parotre,
    Et qu'une femme enfin dans la calamit[1294]
    Me fasse des leons de gnrosit.
      Votre belle me est haute autant que malheureuse,
    Mais elle est inhumaine autant que gnreuse,                 1380
    Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur
    D'un amant tout  vous tyrannisent le coeur.
    C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,
    Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,
    Et que par un cruel et gnreux effort,                       1385
    Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache  la mort.

    FABIAN.

    Laissez  son destin cette ingrate famille;
    Qu'il accorde, s'il veut, le pre avec la fille,
    Polyeucte et Flix, l'pouse avec l'poux.
    D'un si cruel effort quel prix esprez-vous?                  1390

    SVRE.

    La gloire de montrer  cette me si belle
    Que Svre l'gale, et qu'il est digne d'elle;
    Qu'elle m'toit bien due, et que l'ordre des cieux
    En me la refusant m'est trop injurieux.

    FABIAN.

    Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice,                  1395
    Prenez garde au pril qui suit un tel service:
    Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.
    Quoi? vous entreprenez de sauver un chrtien!
    Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie
    Quelle est et fut toujours la haine de Dcie?                 1400
    C'est un crime vers lui si grand, si capital,
    Qu' votre faveur mme il peut tre fatal.

    SVRE.

    Cet avis seroit bon pour quelque me commune.
    S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,
    Je suis encor Svre, et tout ce grand pouvoir                1405
    Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.
    Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;
    Qu'aprs le sort se montre ou propice ou contraire,
    Comme son naturel est toujours inconstant,
    Prissant glorieux, je prirai content.                       1410
      Je te dirai bien plus, mais avec confidence:
    La secte des chrtiens n'est pas ce que l'on pense;
    On les hait; la raison, je ne la connois point,
    Et je ne vois Dcie injuste qu'en ce point.
    Par curiosit j'ai voulu les connotre:                       1415
    On les tient pour sorciers dont l'enfer est le matre,
    Et sur cette croyance on punit du trpas
    Des mystres secrets que nous n'entendons pas;
    Mais Crs leusine et la Bonne Desse
    Ont leurs secrets, comme eux,  Rome et dans la Grce;
    Encore impunment nous souffrons en tous lieux,
    Leur Dieu seul except, toutes sortes de Dieux:
    Tous les monstres d'gypte ont leurs temples dans Rome;
    Nos aeux  leur gr faisoient un Dieu d'un homme;
    Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs,             1425
    Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs;
    Mais  parler sans fard de tant d'apothoses,
    L'effet est bien douteux de ces mtamorphoses.
      Les chrtiens n'ont qu'un Dieu, matre absolu de tout,
    De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il rsout;             1430
    Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble,
    Les ntres bien souvent s'accordent mal ensemble;
    Et me dt leur colre craser  tes yeux,
    Nous en avons beaucoup pour tre de vrais Dieux[1295].
    Enfin chez les chrtiens les moeurs sont innocentes,
    Les vices dtests, les vertus florissantes;
    Ils font des voeux pour nous qui les perscutons[1296];
    Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,
    Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?
    Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidles?              1440
    Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,
    Et lions au combat, ils meurent en agneaux.
    J'ai trop de piti d'eux pour ne les pas dfendre.
    Allons trouver Flix; commenons par son gendre;
    Et contentons ainsi, d'une seule action,                      1445
    Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.


FIN DU QUATRIME ACTE.

NOTES:

  [1270] _Var._ [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?]
         CLON. Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service.
         POL. Je ne vous parle pas de me faire vader. (1643-56)

  [1271] _Var._ Je crois que sans pril cela se peut bien faire.
  (1643-56)

  [1272] _Var._ Puisque c'est pour Svre,  tout je me dispense.
         POL. Lui-mme,  mon dfaut, fera ta rcompense.
         Le plus tt vaut le mieux; va donc, et promptement.
         CLON. J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment.
  (1643-56)

  [1273] _Var._ POLYEUCTE, _seul_, _ses gardes s'tant retirs aux
  coins du thtre_. (1643-56)

  [1274] Cette figure rappelle ces vers de Lucrce (livre IV, vers
  1129 et 1130):

                      .... _Medio de fonte leporum
    Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._

  [1275] J'ai ou dire souvent  M. Corneille qu'il avoit fait,
  dans son _Polyeucte_, au sujet de la Fortune, ces deux vers si
  clbres:

    Et comme elle a l'clat du verre,
    Elle en a la fragilit,

  sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, vque de Vence; car ils
  sont originairement de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son
  _Ode_ au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille
  les et faits dans son _Polyeucte_. Il est assez ordinaire de se
  rencontrer ainsi dans la pense et dans l'expression des autres.
  (Observation de Mnage, p. 116 des _Posies de Malherbe avec les
  Observations de Mnage_, _segonde dition_, 1689, in-12.) Mnage,
  comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mmoire. La
  pice de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de
  Richelieu, est toutefois intitule: _Au Roy. Ode._ Elle est in-4.
  On lit  la fin de la trente-troisime strophe:

    Mais leur gloire tombe par terre,
    Et comme elle a l'clat du verre,
    Elle en a la fragilit.

  Publius Syrus avait dit:

    _Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur._

  [1276] _Var._ Dessus ces illustres coupables[1276-a]. (1643-56)

    [1276-a] On a rapproch de cet endroit les vers bien connus
    d'Horace (livre III, ode 1, vers 17 et 18):

    _Destrictus ensis cui super impia
    Cervice pendet...._

  [1277] _Var._ Tigre affam de sang, Dcie impitoyable. (1643-48
  in-4)

  [1278] L'empereur Dcius prit, comme l'on sait, dans sa guerre
  contre les Goths.

  [1279] _Var._ Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux.
  (1643-56)

  [1280] _Var._ Vains appas, vous ne m'tes rien. (1643-56)

  [1281] L'dition de 1682 porte, par erreur, _qui le puisse_, pour
  _qui les puisse_.

  [1282] _Var._ Et l'effort gnreux de cette amour parfaite
         Vient-il  mon secours, ou bien  ma dfaite? (1643-56)

  [1283] _Var._ Vous seul vous hassez, lorsque chacun vous aime;
         Vous seul excutez tout ce que j'ai rv. (1643-56)

  [1284] _Var._ Tu me quittes, ingrat, et mmes avec joie.
  (1643-56)

  [1285] _Var._ Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56)

  [1286] _Var._ Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,
         J'en emporte de voir l'excs de vos malheurs. (1643-56)

  [1287] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.

  [1288] _Var._ Au nom de cet amour, venez suivre mes pas.
  (1643-56)

  [1289] _Var._ Svre? est-ce le fait d'un homme gnreux,
         De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56)

  [1290] _Var._ Je vous ai fait, Svre, une incivilit[1290-a].
  (1643-56)

    [1290-a] Les ditions de 1654 et de 1656 donnent, par
    erreur, _infidlit_, pour _incivilit_.

  [1291] _Var._ Souffrez, avant mourir, que je vous le rsigne.
  (1643-56)

  [1292] _Var._ Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je
  n'endure. (1664)

  [1293] _Var._ Je m'en vais sans rponse aprs cette prire,
         Et si vous n'tes tel que je l'ose esprer. (1643-56)
         _Var._ Adieu: rsolvez seul ce que vous devez faire.
  (1660-64)

  [1294] _Var._ Et qu'une femme enfin dans l'inflicit. (1643-64)

  [1295] _Var._ [Nous en avons beaucoup pour tre de vrais
                                                     Dieux[1295-a].]
         Peut-tre qu'aprs tout ces croyances publiques
         Ne sont qu'inventions de sages politiques,
         Pour contenir un peuple ou bien pour l'mouvoir,
         Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir[1295-b].
         [Enfin chez les chrtiens les moeurs sont innocentes,
         Les vices dtests, les vertus florissantes;]
         Jamais un adultre, un tratre, un assassin;
         Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin:
         Ce n'est qu'amour entre eux, que charit sincre;
         Chacun y chrit l'autre, et le secourt en frre;
         [Ils font des voeux pour nous qui les perscutons.] (1643-56)

    [1295-a] Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron
    arrivait  ce vers, il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on
    craint d'tre entendu; et pour obliger ce confident  ne pas
    perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main
    sur l'paule.

    [1295-b] Quoique ces vers n'expriment que le doute vague
    d'un paen,  qui les extravagances de sa religion rendoient
    suspectes toutes les autres religions, et qui n'avoit aucune
    connoissance des preuves videntes de la ntre, M. Corneille
    s'est reproch plusieurs fois de les avoir fait imprimer.
    (_OEuvres de Corneille_, dition de 1738, _Avertissement_ de
    Jolly, tome I, p. XXX.)

  [1296] Remarquez ici que Racine, dans _Esther_ (acte III, scne
  IV), exprime la mme chose en cinq vers:

    Pendant que votre main, sur eux appesantie,
    A leurs perscuteurs les livroit sans secours,
    Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours,
    De rompre des mchants les trames criminelles,
    De mettre votre trne  l'ombre de ses ailes.

    (_Voltaire._)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

FLIX, ALBIN, CLON.

    FLIX.

    Albin, as-tu bien vu la fourbe de Svre?
    As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misre?

    ALBIN.

    Je n'ai rien vu en lui qu'un rival gnreux,
    Et ne vois rien en vous qu'un pre rigoureux.                 1450

    FLIX.

    Que tu discernes mal le coeur d'avec la mine[1297]!
    Dans l'me il hait Flix et ddaigne Pauline;
    Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui
    Les restes d'un rival trop indignes de lui.
    Il parle en sa faveur, il me prie, il menace,                 1455
    Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grce;
    Tranchant du gnreux, il croit m'pouvanter:
    L'artifice est trop lourd pour ne pas l'venter.
    Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298],
    J'en connois mieux que lui la plus fine pratique.             1460
    C'est en vain qu'il tempte et feint d'tre en fureur:
    Je vois ce qu'il prtend auprs de l'Empereur.
    De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime:
    pargnant son rival, je serois sa victime;
    Et s'il avoit affaire  quelque maladroit,                    1465
    Le pige est bien tendu, sans doute il le perdroit;
    Mais un vieux courtisan est un peu moins crdule[1299]:
    Il voit quand on le joue, et quand on dissimule;
    Et moi j'en ai tant vu de toutes les faons,
    Qu' lui-mme au besoin j'en ferois des leons.               1470

    ALBIN.

    Dieux! que vous vous gnez par cette dfiance!

    FLIX.

    Pour subsister en cour c'est la haute science:
    Quand un homme une fois a droit de nous har,
    Nous devons prsumer qu'il cherche  nous trahir;
    Toute son amiti nous doit tre suspecte.                     1475
    Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,
    Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,
    Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.

    ALBIN.

    Grce, grce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!

    FLIX.

    Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne,                1480
    Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300],
    Ma bont ne feroit que nous perdre tous deux.

    ALBIN.

    Mais Svre promet....

    FLIX.

                          Albin, je m'en dfie,
    Et connois mieux que lui la haine de Dcie:
    En faveur des chrtiens s'il choquoit son courroux,           1485
    Lui-mme assurment se perdroit avec nous.
      Je veux tenter pourtant encore une autre voie:
    Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301],
    S'il demeure insensible  ce dernier effort,
    Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302].           1490

    ALBIN.

    Votre ordre est rigoureux.

    FLIX.

                              Il faut que je le suive,
    Si je veux empcher qu'un dsordre n'arrive.
    Je vois le peuple mu pour prendre son parti;
    Et toi-mme tantt tu m'en as averti.
    Dans ce zle pour lui qu'il fait dj parotre,               1495
    Je ne sais si longtemps j'en pourrois tre matre;
    Peut-tre ds demain, ds la nuit, ds ce soir,
    J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;
    Et Svre aussitt, courant  sa vengeance,
    M'iroit calomnier de quelque intelligence.                    1500
    Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.

    ALBIN.

    Que tant de prvoyance est un trange mal[1303]!
    Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;
    Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,
    Que c'est mal le gurir que le dsesprer.                    1505

    FLIX.

    En vain aprs sa mort il voudra murmurer;
    Et s'il ose venir  quelque violence,
    C'est  faire[1304]  cder deux jours  l'insolence:
    J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305].
    Mais Polyeucte vient, tchons  le sauver[1306].              1510
    Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.


SCNE II.

FLIX, POLYEUCTE, ALBIN.

    FLIX.

    As-tu donc pour la vie une haine si forte,
    Malheureux Polyeucte? et la loi des chrtiens
    T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens?

    POLYEUCTE.

    Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage,                1515
    Mais sans attachement qui sente l'esclavage,
    Toujours prt  la rendre au Dieu dont je la tiens:
    La raison me l'ordonne, et la loi des chrtiens;
    Et je vous montre  tous par l comme il faut vivre,
    Si vous avez le coeur assez bon pour me suivre.               1520

    FLIX.

    Te suivre dans l'abme o tu te veux jeter?

    POLYEUCTE.

    Mais plutt dans la gloire o je m'en vais monter.

    FLIX.

    Donne-moi pour le moins le temps de la connotre:
    Pour me faire chrtien, sers-moi de guide  l'tre,
    Et ne ddaigne pas de m'instruire en ta foi,                  1525
    Ou toi-mme  ton Dieu tu rpondras de moi.

    POLYEUCTE.

    N'en riez point, Flix, il sera votre juge;
    Vous ne trouverez point devant lui de refuge:
    Les rois et les bergers y sont d'un mme rang.
    De tous les siens sur vous il vengera le sang.                1530

    FLIX.

    Je n'en rpandrai plus, et quoi qu'il en arrive,
    Dans la foi des chrtiens je souffrirai qu'on vive:
    J'en serai protecteur.

    POLYEUCTE.

                          Non, non, perscutez,
    Et soyez l'instrument de nos flicits:
    Celle d'un vrai chrtien n'est que dans les souffrances[1307];
    Les plus cruels tourments lui sont des rcompenses.
    Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,
    Pour comble donne encor les perscutions.
    Mais ces secrets pour vous sont fcheux  comprendre:
    Ce n'est qu' ses lus que Dieu les fait entendre.            1540

    FLIX.

    Je te parle sans fard, et veux tre chrtien.

    POLYEUCTE.

    Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?

    FLIX.

    La prsence importune....

    POLYEUCTE.

                              Et de qui? de Svre?

    FLIX.

    Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colre:
    Dissimule un moment jusques  son dpart.                     1545

    POLYEUCTE.

    Flix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard?
    Portez  vos paens, portez  vos idoles
    Le sucre empoisonn que sment vos paroles[1308].
    Un chrtien ne craint rien, ne dissimule rien:
    Aux yeux de tout le monde il est toujours chrtien.           1550


    FLIX.

    Ce zle de ta foi ne sert qu' te sduire,
    Si tu cours  la mort plutt que de m'instruire.

    POLYEUCTE.

    Je vous en parlerois ici hors de saison:
    Elle est un don du ciel, et non de la raison;
    Et c'est l que bientt, voyant Dieu face  face,             1555
    Plus aisment pour vous j'obtiendrai cette grce.

    FLIX.

    Ta perte cependant me va dsesprer.

    POLYEUCTE.

    Vous avez en vos mains de quoi la rparer:
    En vous tant un gendre, on vous en donne un autre,
    Dont la condition rpond mieux  la vtre;                    1560
    Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.

    FLIX.

    Cesse de me tenir ce discours outrageux.
    Je t'ai considr plus que tu ne mrites;
    Mais malgr ma bont, qui crot plus tu l'irrites[1309],
    Cette insolence enfin te rendroit odieux,                     1565
    Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux.

    POLYEUCTE.

    Quoi? vous changez bientt d'humeur et de langage!
    Le zle de vos Dieux rentre en votre courage!
    Celui d'tre chrtien s'chappe! et par hasard
    Je vous viens d'obliger  me parler sans fard!                1570

    FLIX.

    Va, ne prsume pas que quoi que je te jure,
    De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture:
    Je flattois ta manie, afin de t'arracher
    Du honteux prcipice o tu vas trbucher;
    Je voulois gagner temps, pour mnager ta vie                  1575
    Aprs l'loignement d'un flatteur de Dcie;
    Mais j'ai fait trop d'injure  nos Dieux tout-puissants:
    Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens.

    POLYEUCTE.

    Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperois Pauline.
    O ciel!


SCNE III.

FLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.

    PAULINE.

            Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine?             1580
    Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun  son tour?
    Ne pourrai-je flchir la nature ou l'amour?
    Et n'obtiendrai-je rien d'un poux ni d'un pre?

    FLIX.

    Parlez  votre poux.

    POLYEUCTE.

                          Vivez avec Svre.

    PAULINE.

    Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager.                1585

    POLYEUCTE.

    Mon amour, par piti, cherche  vous soulager[1310]:
    Il voit quelle douleur dans l'me vous possde,
    Et sait qu'un autre amour en est le seul remde[1311].
    Puisqu'un si grand mrite a pu vous enflammer,
    Sa prsence toujours a droit de vous charmer:                 1590
    Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmente....

    PAULINE.

    Que t'ai-je fait, cruel, pour tre ainsi traite,
    Et pour me reprocher, au mpris de ma foi,
    Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi?
    Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire,            1595
    Quels efforts  moi-mme il a fallu me faire;
    Quels combats j'ai donns pour te donner un coeur
    Si justement acquis  son premier vainqueur;
    Et si l'ingratitude en ton coeur ne domine,
    Fais quelque effort sur toi pour te rendre  Pauline:
    Apprends d'elle  forcer ton propre sentiment;
    Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement;
    Souffre que de toi-mme elle obtienne ta vie,
    Pour vivre sous tes lois  jamais asservie.
    Si tu peux rejeter de si justes desirs,                       1605
    Regarde au moins ses pleurs, coute ses soupirs;
    Ne dsespre pas une me qui t'adore.

    POLYEUCTE.

    Je vous l'ai dj dit, et vous le dis encore,
    Vivez avec Svre, ou mourez avec moi.
    Je ne mprise point vos pleurs ni votre foi;                  1610
    Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,
    Je ne vous connois plus, si vous n'tes chrtienne.
      C'en est assez, Flix, reprenez ce courroux,
    Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.

    PAULINE.

    Ah! mon pre, son crime  peine est pardonnable;              1615
    Mais s'il est insens, vous tes raisonnable.
    La nature est trop forte, et ses aimables traits
    Imprims dans le sang ne s'effacent jamais:
    Un pre est toujours pre, et sur cette assurance
    J'ose appuyer encore un reste d'esprance.                    1620
      Jetez sur votre fille un regard paternel:
    Ma mort suivra la mort de ce cher criminel;
    Et les Dieux trouveront sa peine illgitime,
    Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime,
    Et qu'elle changera, par ce redoublement,                     1625
    En injuste rigueur un juste chtiment;
    Nos destins, par vos mains rendus insparables,
    Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misrables;
    Et vous seriez cruel jusques au dernier point,
    Si vous dsunissiez ce que vous avez joint.                   1630
    Un coeur  l'autre uni jamais ne se retire,
    Et pour l'en sparer il faut qu'on le dchire.
    Mais vous tes sensible  mes justes douleurs,
    Et d'un oeil paternel vous regardez mes pleurs.

    FLIX.

    Oui, ma fille, il est vrai qu'un pre est toujours pre;
    Rien n'en peut effacer le sacr caractre:
    Je porte un coeur sensible, et vous l'avez perc;
    Je me joins avec vous contre cet insens.
      Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible?
    Et veux-tu rendre seul ton crime irrmissible?                1640
    Peux-tu voir tant de pleurs d'un oeil si dtach[1312]?
    Peux-tu voir tant d'amour sans en tre touch?
    Ne reconnois-tu plus ni beau-pre, ni femme,
    Sans amiti pour l'un, et pour l'autre sans flamme?
    Pour reprendre les noms et de gendre et d'poux,              1645
    Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?

    POLYEUCTE.

    Que tout cet artifice est de mauvaise grce!
    Aprs avoir deux fois essay la menace,
    Aprs m'avoir fait voir Narque dans la mort,
    Aprs avoir tent l'amour et son effort,                      1650
    Aprs m'avoir montr cette soif du baptme,
    Pour opposer  Dieu l'intrt de Dieu mme,
    Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer!
    Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher?
    Vos rsolutions usent trop de remise:                         1655
    Prenez la vtre enfin, puisque la mienne est prise.
      Je n'adore qu'un Dieu, matre de l'univers,
    Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers,
    Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,
    Voulut mourir pour nous avec ignominie,                       1660
    Et qui par un effort de cet excs d'amour[1313],
    Veut pour nous en victime tre offert chaque jour.
    Mais j'ai tort d'en parler  qui ne peut m'entendre.
    Voyez l'aveugle erreur que vous osez dfendre:
    Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux;
    Vous n'en punissez point qui n'ait son matre aux cieux:
    La prostitution, l'adultre, l'inceste,
    Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on dteste,
    C'est l'exemple qu' suivre offrent vos immortels.
    J'ai profan leur temple, et bris leurs autels;              1670
    Je le ferois encor, si j'avois  le faire[1314],
    Mme aux yeux de Flix, mme aux yeux de Svre,
    Mme aux yeux du snat, aux yeux de l'Empereur.

    FLIX.

    Enfin ma bont cde  ma juste fureur:
    Adore-les, ou meurs.

    POLYEUCTE.

                        Je suis chrtien.

    FLIX.

                                          Impie!                  1675
    Adore-les, te dis-je, ou renonce  la vie.

    POLYEUCTE.

    Je suis chrtien.

    FLIX.

                    Tu l'es? O coeur trop obstin[1315]!
    Soldats, excutez l'ordre que j'ai donn.

    PAULINE.

    O le conduisez-vous?

    FLIX.

                          A la mort.

    POLYEUCTE.

                                    A la gloire[1316].
    Chre Pauline, adieu: conservez ma mmoire.                   1680

    PAULINE.

    Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs[1317].

    POLYEUCTE.

    Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.

    FLIX.

    Qu'on l'te de mes yeux, et que l'on m'obisse:
    Puisqu'il aime  prir, je consens qu'il prisse.


SCNE IV.

FLIX, ALBIN.

    FLIX.

    Je me fais violence, Albin; mais je l'ai d:                  1685
    Ma bont naturelle aisment m'et perdu.
    Que la rage du peuple  prsent se dploie[1318],
    Que Svre en fureur tonne, clate, foudroie,
    M'tant fait cet effort, j'ai fait ma sret.
    Mais n'es-tu point surpris de cette duret?                   1690
    Vois-tu comme le sien des coeurs impntrables,
    Ou des impits  ce point excrables?
    Du moins j'ai satisfait mon esprit afflig[1319]:
    Pour amollir son coeur je n'ai rien nglig;
    J'ai feint mme  tes yeux des lchets extrmes;             1695
    Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphmes,
    Qui m'ont rempli soudain de colre et d'effroi,
    J'aurois eu de la peine  triompher de moi.

    ALBIN.

    Vous maudirez peut-tre un jour cette victoire,
    Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire,            1700
    Indigne de Flix, indigne d'un Romain,
    Rpandant votre sang par votre propre main.

    FLIX.

    Ainsi l'ont autrefois vers Brute et Manlie;
    Mais leur gloire en a cr, loin d'en tre affoiblie[1320];
    Et quand nos vieux hros avoient de mauvais sang,             1705
    Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.

    ALBIN.

    Votre ardeur vous sduit; mais quoi qu'elle vous die,
    Quand vous la sentirez une fois refroidie,
    Quand vous verrez Pauline, et que son dsespoir
    Par ses pleurs et ses cris saura vous mouvoir[1321]....      1710

    FLIX.

    Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce tratre,
    Et que ce dsespoir qu'elle fera parotre
    De mes commandements pourra troubler l'effet:
    Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait[1322];
    Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle;
    Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle;
    Tche  la consoler. Va donc: qui te retient?

    ALBIN.

    Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.


SCNE V.

FLIX, PAULINE, ALBIN.

    PAULINE.

    Pre barbare, achve, achve ton ouvrage:
    Cette seconde hostie est digne de ta rage;                    1720
    Joins ta fille  ton gendre; ose: que tardes-tu?
    Tu vois le mme crime, ou la mme vertu:
    Ta barbarie en elle a les mmes matires.
    Mon poux en mourant m'a laiss ses lumires;
    Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
    M'a dessill les yeux, et me les vient d'ouvrir.
      Je vois, je sais, je crois, je suis dsabuse:
    De ce bienheureux sang tu me vois baptise;
    Je suis chrtienne enfin, n'est-ce point assez dit?
    Conserve en me perdant ton rang et ton crdit;                1730
    Redoute l'Empereur, apprhende Svre:
    Si tu ne veux prir, ma perte est ncessaire;
    Polyeucte m'appelle  cet heureux trpas;
    Je vois Narque et lui qui me tendent les bras.
    Mne, mne-moi voir tes Dieux que je dteste:                 1735
    Ils n'en ont bris qu'un, je briserai le reste;
    On m'y verra braver tout ce que vous craignez,
    Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez[1323],
    Et saintement rebelle aux lois de la naissance,
    Une fois envers toi manquer d'obissance.                     1740
    Ce n'est point ma douleur que par l je fais voir;
    C'est la grce qui parle, et non le dsespoir.
    Le faut-il dire encor, Flix? je suis chrtienne!
    Affermis par ma mort ta fortune et la mienne:
    Le coup  l'un et l'autre en sera prcieux,                   1745
    Puisqu'il t'assure en terre en m'levant aux cieux.


SCNE VI[1324].

FLIX, SVRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN.

    SVRE.

    Pre dnatur, malheureux politique,
    Esclave ambitieux d'une peur chimrique,
    Polyeucte est donc mort! et par vos cruauts
    Vous pensez conserver vos tristes dignits!                   1750
    La faveur que pour lui je vous avois offerte,
    Au lieu de le sauver, prcipite sa perte!
    J'ai pri, menac, mais sans vous mouvoir;
    Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir!
    Eh bien!  vos dpens vous verrez que Svre[1325]            1755
    Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire;
    Et par votre ruine il vous fera juger
    Que qui peut bien vous perdre et pu vous protger.
    Continuez aux Dieux ce service fidle;
    Par de telles horreurs montrez-leur votre zle.               1760
    Adieu; mais quand l'orage clatera sur vous,
    Ne doutez point du bras dont partiront les coups.

    FLIX.

    Arrtez-vous, Seigneur, et d'une me apaise[1326]
    Souffrez que je vous livre une vengeance aise.
      Ne me reprochez plus que par mes cruauts                   1765
    Je tche  conserver mes tristes dignits:
    Je dpose  vos pieds l'clat de leur faux lustre.
    Celle o j'ose aspirer est d'un rang plus illustre;
    Je m'y trouve forc par un secret appas;
    Je cde  des transports que je ne connois pas;               1770
    Et par un mouvement que je ne puis entendre,
    De ma fureur je passe au zle de mon gendre.
    C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent
    Pour son perscuteur prie un Dieu tout-puissant;
    Son amour pandu sur toute la famille                         1775
    Tire aprs lui le pre aussi bien que la fille.
    J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrtien:
    J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.
    C'est ainsi qu'un chrtien se venge et se courrouce.
    Heureuse cruaut dont la suite est si douce!                  1780
    Donne la main, Pauline. Apportez des liens;
    Immolez  vos Dieux ces deux nouveaux chrtiens:
    Je le suis, elle l'est, suivez votre colre.

    PAULINE.

    Qu'heureusement enfin je retrouve mon pre!
    Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.

    FLIX.

    Ma fille, il n'appartient qu' la main qui le fait.

    SVRE.

    Qui ne seroit touch d'un si tendre spectacle?
    De pareils changements ne vont point sans miracle.
    Sans doute vos chrtiens, qu'on perscute en vain,
    Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain:               1790
    Ils mnent une vie avec tant d'innocence,
    Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance:
    Se relever plus forts, plus ils sont abattus,
    N'est pas aussi l'effet des communes vertus.
    Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire;           1795
    Je n'en vois point mourir que mon coeur n'en soupire[1327];
    Et peut-tre qu'un jour je les connotrai mieux.
    J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux,
    Qu'il les serve  sa mode, et sans peur de la peine.
    Si vous tes chrtien, ne craignez plus ma haine;             1800
    Je les aime, Flix, et de leur protecteur
    Je n'en veux pas sur vous faire un perscuteur[1328].
      Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque;
    Servez bien votre Dieu, servez notre monarque[1329].
    Je perdrai mon crdit envers Sa Majest,                      1805
    Ou vous verrez finir cette svrit[1330]:
    Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.

    FLIX.

    Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,
    Et pour vous rendre un jour ce que vous mritez,
    Vous inspirer bientt toutes ses vrits[1331]!               1810
      Nous autres, bnissons notre heureuse aventure:
    Allons  nos martyrs donner la spulture,
    Baiser leurs corps sacrs, les mettre en digne lieu,
    Et faire retentir partout le nom de Dieu.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.


NOTES:

  [1297] _Var._ Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine.
  (1643-56)

  [1298] _Var._ Je connois avant lui la cour et ses intriques,
         J'en connois les dtours, j'en connois les pratiques.
  (1643-56)

  [1299] _Var._ Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crdule.
  (1643-56)

  [1300] _Var._ Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63)

  [1301] En marge, dans les ditions de 1643 et de 1648 in-4: _Il
  parle  Clon._

  [1302] En marge, dans les ditions de 1643 et de 1648 in-4:
  _Clon rentre_.

  [1303] _Var._ Que votre dfiance est un trange mal! (1643-56)

  [1304] Il y a _ faire_, et non _affaire_, dans toutes les
  ditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de mme dans
  l'impression de 1692, et dans celle de 1764, publie par
  Voltaire.

  [1305] _Var._ J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver.
  (1660-64)

  [1306] En marge, dans les ditions de 1643 et de 1648 in-4:
  _Polyeucte vient avec ses gardes, qui soudain se retirent_.

  [1307] _Var._ Aussi bien un chrtien n'est rien sans les souffrances;
         Les plus cruels tourments nous sont des rcompenses. (1643-56)

  [1308] _Var._ Le sucre empoisonn que versent vos paroles.
  (1643-56)

  [1309] _Var._ Mais malgr ma bont, qui crot quand tu l'irrites.
  (1643-56)

  [1310] _Var._ Ma piti, tant s'en faut, cherche  vous soulager:
         Notre amour vous emporte  des douleurs si vraies. (1643-56)

  [1311] _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut gurir ces plaies.
  (1643)
         _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut gurir ses plaies.
  (1648-56)

  [1312] _Var._ Peux-tu voir tant de pleurs d'un coeur si dtach?
  (1643-56)

  [1313] _Var._ Et qui par un excs de cette mme amour. (1643-56)

  [1314] Ce vers est dans _le Cid_ (vers 878), et est  sa place
  dans les deux pices. (_Voltaire._)

  [1315] En marge, dans les ditions de 1643 et de 1648 in-4:
  _Clon et les autres gardes sortent et conduisent Polyeucte;
  Pauline le suit_.

  [1316] Du Vair a dit  la fin du Livre II de son _Trait de la
  constance_: S'il nous mne aux coups, il nous mne  la gloire.

  [1317] _Var._ Je te suivrai partout et mmes au trpas.
         POL. Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56)

  [1318] _Var._ Que la rage d'un peuple  prsent se dploie.
  (1643-60)

  [1319] _Var._ Du moins j'ai satisfait  mon coeur afflig:
         Pour amollir le sien je n'ai rien nglig. (1643-56)

  [1320] _Var._ Et leur gloire en a cr, loin d'en tre affoiblie.
         Jamais nos vieux hros n'ont eu de mauvais sang,
         Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
  (1643-56)

  [1321] _Var._ Par ses pleurs et ses cris pourra vous mouvoir....
  (1643-60)

  [1322] _Var._ Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait.
  (1643-63)

  [1323] L'dition de 1648 in-4 porte, par erreur, _vous
  plaignez_, pour _vous peignez_.

  [1324] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.

  [1325] _Var._ Eh bien!  vos dpens vous saurez que Svre.
  (1643-60)

  [1326] _Var._ Arrtez-vous, Svre, et d'une me apaise.
  (1643-56)

  [1327] _Var._ Je n'en vois point mourir que ce coeur n'en
  soupire. (1643-56)

  [1328] _Var._ Je n'en veux pas en vous faire un perscuteur.
  (1643-63)

  [1329] La manire dont le fameux Baron rcitait ces vers en
  appuyant sur _servez votre_[1329-a] _monarque_, tait reue avec
  transport. (_Voltaire_, dition de 1764.)

    [1329-a] Dans le texte, Voltaire ne donne pas _votre_, mais
    _notre_, comme les ditions publies par Corneille.

  [1330] _Var._ Ou bien il quittera cette svrit. (1643-56)

  [1331] _Var._ Vous inspire bientt toutes ses vrits! (1643 et
  48 in-4)




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE TROISIME VOLUME.


    LE CID, tragdie                                                 1

    Notice                                                           3

    CRITS EN FAVEUR DU CID, attribus  Corneille par Niceron
    ou par les frres Parfait:

      I. L'Ami du Cid                                               53

      II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la
      lettre sous le nom d'Ariste: _Je fis donc rsolution
      de gurir ces idoltres_                                      56

      III. Rponse de ***  *** sous le nom d'Ariste                59

      IV. Lettre du dsintress au sieur Mairet                    62

      V. Avertissement au Besanonnois Mairet                       67

    A Madame de Combalet                                            77

    Extrait de Mariana et Avertissement                             79

    _Romance primero_                                               87

    _Romance segundo_                                               90

    Examen                                                          91

    Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    du _Cid_                                                       102

    LE CID                                                         105

    APPENDICE:

      I. Passages des _Mocedades del Cid_ de Guillem de Castro,
      imits par Corneille et signals par lui                     199

      II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro:
      _la Jeunesse du Cid_                                         207

      III. Aux amateurs de la langue franoise (Avertissement
      de l'dition de Leyde)                                       240


    HORACE, tragdie                                               243

    Notice                                                         245

    A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu                     258

    Extrait de Tite Live                                           262

    Examen                                                         273

    Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    d'_Horace_                                                     281

    HORACE                                                         283


    CINNA, tragdie                                                359

    Notice                                                         361

    A Monsieur de Montoron                                         369

    Extrait de Snque                                             373

    Extrait de Montagne                                            376

    Examen                                                         379

    Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    de _Cinna_                                                     383

    CINNA                                                          385


    Polyeucte, MARTYR, tragdie chrtienne                         463

    Notice                                                         465

    A la Reine rgente                                             471

    Abrg du martyre de saint Polyeucte                           474

    Examen                                                         478

    Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    de _Polyeucte_                                                 485

    POLYEUCTE                                                      487


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by 
Pierre Corneille

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III ***

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