The Project Gutenberg EBook of Histoire d'Attila et de ses successeurs
(1/2), by Amde Thierry

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Title: Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2)
       jusqu' l'tablissement des Hongrois en Europe

Author: Amde Thierry

Release Date: May 23, 2011 [EBook #36207]
[Last updated: March 2, 2014]

Language: French

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HISTOIRE
D'ATTILA
ET
DE SES SUCCESSEURS

I




PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE
RUE SAINT-BENOIT, 7.




HISTOIRE
D'ATTILA
ET
DE SES SUCCESSEURS
JUSQU'A L'TABLISSEMENT DES HONGROIS EN EUROPE
SUIVIE
DES LGENDES ET TRADITIONS


PAR
AMDE THIERRY
MEMBRE DE L'INSTITUT


TOME PREMIER


PARIS
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
QUAI DES AUGUSTINS, 35

1856


Rserv de tous droits




PREMIRE PARTIE




HISTOIRE D'ATTILA




PRFACE

Amen, dans le cours de mes travaux sur la Gaule romaine,  m'occuper
d'Attila et de son irruption au midi du Rhin en 451, j'ai t arrt en
quelque sorte malgr moi, par une curiosit indicible, devant l'trange
et terrible figure du roi des Huns; et je me suis mis  l'tudier avec
ardeur. Mettant de ct la fantasmagorie de convention, qui a fait
d'Attila pour presque tout le monde un personnage beaucoup plus
lgendaire qu'historique, j'ai voulu pntrer jusqu' l'homme et le
peindre dans sa ralit, sinon tel que les contemporains l'ont vu, du
moins tel qu'ils nous ont permis de l'entrevoir.

Cette entreprise ne m'a sembl ni impossible, ni trop tmraire, grce
aux prcieux fragments de Priscus et  plusieurs chroniques du Ve
sicle, qui rpandent sur la physionomie du grand barbare une lumire
franche et directe. La question pour moi tait de saisir ses traits sur
le vif, avant ce mirage que la poussire des sicles produit toujours
entre une figure historique et la postrit, et qui fut plus complet
pour lui que pour tout autre. Ici, j'avais un guide assur, Priscus. On
sait que ce savant grec, attach  la mission que Maximin remplit prs
d'Attila en 449, par l'ordre de Thodose II, visita toute la Hunnie
danubienne, sjourna parmi les Huns, et approcha mme
trs-particulirement d'Attila et de ses femmes; et que le rcit de
l'ambassade dont il faisait partie, nous a t conserv  peu prs _in
extenso_ dans la curieuse compilation des ambassades romaines. Mais ce
qu'on ne sait pas assez, c'est que Priscus, homme de sens et d'esprit,
observateur opinitre et fin, nous a laiss une narration aussi amusante
qu'instructive, et qui nous prouve que les qualits qui immortalisrent
Hrodote n'taient pas teintes chez les voyageurs grecs du Ve sicle.
Priscus a donc t le point de dpart de cette tude.

Aprs les extraits de Priscus, et les chroniques trs-rsumes de
Prosper d'Aquitaine et d'Idace, vient en premier ordre Jornands,
Visigoth d'origine et vque de Ravenne, qui crivit, vers 550, une
histoire de ses compatriotes, les Goths, o il fait une large place  la
peinture des Huns et de leur roi. C'est dj un autre point de vue que
celui de Priscus, un autre aspect de l'homme et de son temps. Envisag
ainsi rtrospectivement,  un sicle de distance et  travers les
traditions des Goths, dj fortement potises, si l'on me pardonne
cette expression, Attila apparat non pas plus grand que dans Priscus,
mais plus sauvage; d'une barbarie plus force, plus thtrale; il a
beaucoup perdu de sa ralit historique. Le tableau de Jornands a
nanmoins un prix tout particulier aux yeux de l'histoire, c'est qu'il
nous fait apercevoir le travail latent qui s'oprait ds lors au sein de
la tradition germanique, et devait aboutir au cycle des pomes teutons
sur Attila.

Ces pomes teutons et les lgendes latines forment, avec les traditions
venues d'Orient, la troisime source d'information sur Attila et sur les
Huns. Les lgendes des peuples latins, presque toutes ecclsiastiques,
nous entraneraient bien loin de l'histoire si on les prenait pour
guides dans l'apprciation du rle historique d'Attila. Le roi des Huns
y parat comme un personnage providentiel, un messie de douleur et de
ruine, envoy pour chtier les vices des Romains. Ce point de vue
mystique domine tellement les faits, que l'homme s'efface pour faire
place  un symbole,  un mythe, qui est le _flau de Dieu_. Pourtant,
ces lgendes sont prcieuses  plus d'un titre: elles nous donnent des
dtails sur les vnements de la dfense des Gaules et de l'Italie;
elles tmoignent du caractre religieux que prit, ds le principe, la
guerre contre les Huns, et mettent en lumire des personnages importants
omis par l'histoire ou simplement esquisss par elle, tels que la
prophtesse Genevive qui sauva Paris, Agnan, l'hroque vque
d'Orlans, saint Loup de Troyes, saint Nicaise de Reims; et compltent
les grandes figures d'Atius et de saint Lon.

Les chants traditionnels de la Germanie nous prsentent un tout autre
tableau. Attila, dpouill progressivement de sa rudesse, finit par y
jouer le mme rle que plus tard Charlemagne dans les pomes et les
romans dont le cycle porte son nom. Le formidable Attila devient un roi
pacifique, hospitalier, bon homme mme; un joyeux compagnon de ftes,
qui laisse  ses lieutenants germains le soin de distribuer des coups
d'pe en son nom, et de travailler pour sa gloire. Toutefois, ses
aventures domestiques et sa mort par la main d'une femme, conservent
dans la version Scandinave un cachet de frocit sauvage. Les documents
de ce genre sont nombreux et d'poques trs-diverses. Le chant
d'Hildebrand, qu'on croit tre du VIIIe sicle, en ouvre la srie; le
fameux pome des Nibelungen est l'un des derniers.

Quant aux traditions hongroises, qui sont,  mon avis, les plus
curieuses de toutes par leur posie originale et leurs conceptions
souvent tranges, si elles servent peu  l'histoire d'Attila, elles nous
font comprendre admirablement l'esprit des races auxquelles Attila
appartenait et en particulier celui du peuple magyar, le dernier rameau
des populations hunniques tablies en Europe. Le hros de l'Orient s'y
montre sous un jour tout nouveau et fort inattendu pour nous,
Occidentaux. Attila est l'me des nations hunniques: incarn au peuple
hongrois, il revit dans son fondateur Almus, et dans son premier roi
chrtien saint tienne; flau de Dieu quand les Huns sont paens, il se
transforme en patriarche et en prcurseur du christianisme quand le jour
de leur conversion est arriv. On voit combien est multiple l'Attila
populaire, suivant le sicle et le peuple qui l'ont rv; et celui-l
n'est gure moins curieux  tudier que l'Attila rel de l'histoire, car
l'esprit humain, dans ses plus ardentes fantaisies, ne s'gare jamais
sans raison, et l'on a pu dire, malgr l'apparente contradiction des
mots, qu'il y a une vrit cache au fond de chaque erreur. J'ai donc
regard comme le complment ncessaire d'une tude historique sur
Attila, une tude correspondante sur les lgendes et les traditions
relatives  ce conqurant fameux. Dans ce dernier travail, qui terminera
mon ouvrage, je passe successivement en revue les traditions des pays
latins, celles des pays teutons, celles enfin qui proviennent ou
paraissent provenir des nations orientales de race hunnique.

On a trop compar l'empire d'Attila  ces violentes pluies d'orage qui,
aprs avoir boulevers la terre, s'coulent aussitt par les sillons
qu'elles ont creuss, et disparaissent, sans rien laisser d'elles que
des ruines. Cette mtaphore cache une grave erreur de fait. L'empire
d'Attila s'est dissous  sa mort par la discorde de ses fils et par le
soulvement de ses vassaux germains, mais les populations hunniques ne
se sont ni disperses, ni rfugies en Asie; elles ont continu 
occuper l'Europe orientale, et particulirement la valle du Bas-Danube,
par groupes formidables qui composaient, runis, un grand royaume. Les
plus belliqueux des fils d'Attila gouvernrent ce royaume et
continurent la guerre contre les Romains; les autres firent leur
soumission  l'empereur d'Orient, et reurent de lui des cantonnements
o ils se fixrent avec leurs tribus. J'ai recherch dans l'histoire la
destine de chacun de ces descendants du flau de Dieu, leur succession
et les pripties par lesquelles les Huns d'Europe ont pass de sicle
en sicle. Cette nouvelle srie de faits ne m'a point paru cder en
importance gnrale  l'histoire du conqurant lui-mme, et je l'ai
expose comme une suite naturelle de celle-ci, sous le titre d'_Histoire
des fils et des successeurs d'Attila_.

Aprs le premier empire hunnique et le royaume cr de ses dbris, les
hordes hunniques se transforment; et l'on voit arriver du fond de
l'Asie, sous le nom d'_Avars_ ou plutt de _Ouar-Khouni_, une branche
collatrale des Huns, qui fonde au nord du Danube une nouvelle
domination, un second empire hunnique, presque gal en tendue au
premier, non moins redout des Romains, et qui possda, dans la personne
de son kha-kan Baan, un digne mule d'Attila. Dtruit par l'effort
combin des Franks, des Bulgares et des Slaves, ce second empire fait
place  un troisime, l'empire hongrois, dont les Huns _Hunugars_ ou
_Magyars_ jettent les fondements  la fin du IXe sicle et qui subsiste
encore aujourd'hui.

L'histoire nous montre ainsi depuis le milieu du IVe sicle, dans les
valles moyenne et basse du Danube, une succession non interrompue de
peuples hunniques perptuant la tradition d'Attila. Cette permanence des
Huns dans les contres orientales et au coeur mme de l'Europe n'est-elle
qu'une question purement archologique et spculative? La guerre qui
vient de s'achever rpondra pour moi. Les valles du Volga et du Don,
les versants de l'Oural, les steppes de la mer Caspienne et de la mer
Noire, contiennent encore les races qui vinrent au IVe sicle avec
Balamir, au Ve avec Attila, au VIe avec les Avars, au IXe avec les
Hongrois, occuper le centre de l'Europe et menacer surtout la Grce. Il
y a aujourd'hui quinze sicles que le cri, _ la ville des Csars!_
s'est fait entendre pour la premire fois dans ces contres sauvages, et
depuis lors il n'a pas cess d'y retentir. Les nations que les
Finno-Huns ont dposes en Europe et qui se sont assimiles  nous par
la culture des moeurs, resteront-elles toujours trangres au mouvement
qui emporte leurs frres? C'est le secret de l'avenir: mais on peut dire
avec assurance qu'elles sont destines  rsoudre tt ou tard le
problme qui proccupe le monde.

L'histoire des Huns se lie d'ailleurs  l'histoire de la France par
plus d'un ct glorieux pour nous. Ces essaims destructeurs,  qui rien
ne rsistait, sont venus  deux reprises se briser contre nos armes. La
mme pe qui dans la main d'Atius fit reculer Attila sous les murs de
Chlons et fixa le terme de ses victoires, l'pe gallo-franke reprise
par Charlemagne, dtruisit sur les bords de la Thesse la seconde
domination hunnique, et reporta les bornes de l'empire frank  la Save
et au Pont-Euxin. Plus tard, et en des temps postrieurs  ceux o
finissent mes rcits, une dynastie franaise, issue de la famille de
saint Louis, lve la Hongrie au plus haut point de prosprit et de
grandeur qu'elle ait jamais atteint. Quoique ce dernier fait et bien
d'autres que je pourrais citer restent en dehors du cadre trac pour mon
livre, ce lien historique entre les deux pays, ce choc ou ce
rapprochement des deux races,  des poques si diffrentes, a doubl
pour moi l'intrt que peut prsenter lgitimement par elle-mme une
histoire aussi curieuse que celle des Huns.

Puisque je viens de toucher  des choses modernes en parlant de la
Hongrie, qu'on me permette d'ajouter quelques mois sur le temps prsent.
Ce noble peuple magyar, si abattu qu'il paraisse, est encore plein de
vie et de force, heureusement pour le monde europen. C'est lui qui
veille aux portes de l'Europe et de l'Asie, qu'il en soit le gardien
fidle! Il y aurait mauvaise et fatale politique de la part d'une
puissance civilise, allemande et catholique,  vouloir touffer une
nationalit qui est sa sauvegarde du ct o s'agite une inpuisable
passion de conqute, appuye sur la barbarie. Mais, quoi qu'on ose
faire, la Hongrie vivra pour des destines dont la Providence n'a point
voulu briser le moule. Nul peuple n'a travers des vicissitudes plus
amres; conquis par les Tartares, envahi par les Turks, opprim vingt
fois par les factions intrieures, et plus d'une fois aussi trahi par
ses propres rois, il s'est relev de toutes ses ruines fort et confiant
en lui-mme. Cette nergique vitalit qui maintient, depuis quinze
sicles et malgr tant d'efforts conjurs, des peuples de sang hunnique
aux bords de la Thesse et du Danube, rside au fond de l'me du Magyar
et clate jusque dans son orgueil froiss. La nation de saint tienne,
de Louis d'Anjou et des Hunyades, a prouv qu'elle sait durer pour
attendre les jours de gloire.




HISTOIRE
D'ATTILA




CHAPITRE PREMIER

Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent l'Europe
orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des Visigoths
vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses de ce
peuple.--Ambassade d'Ulfila  l'empereur Valens.--L'empereur accorde aux
Visigoths une demeure en Msie,  la condition de se faire ariens.--Les
Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des prposs
romains.--Misre des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille
d'Andrinople; dfaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de
Thodose  l'gard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements
de Msie pour les jeter sur l'Occident.

375--412

Le nom d'Attila s'est conquis une place dans la mmoire du genre humain
 ct des noms d'Alexandre et de Csar. Ceux-ci durent leur gloire 
l'admiration, celui-l  la peur; mais, admiration ou peur, quel que
soit le sentiment qui confre  un homme l'immortalit, ce sentiment, on
peut en tre sr, ne s'adresse qu'au gnie. Il faut avoir branl bien
violemment les cordes du coeur humain pour que les oscillations s'en
perptuent ainsi  travers les ges. Attila doit sa sinistre gloire
moins encore au mal qu'il a fait qu' celui qu'il pouvait faire, et dont
le monde est rest pouvant. Le catalogue malheureusement trop nombreux
des ravageurs de la terre nous prsente bien des hommes qui ont dtruit
davantage, et sur qui cependant ne pse pas, comme sur celui-ci,
l'ternelle maldiction des sicles. Alaric porta le coup mortel 
l'ancienne civilisation en brisant le prestige d'inviolabilit qui
couvrait Rome depuis sept cents ans; Gensric eut un privilge unique
parmi ces privilges de ruine, celui de saccager Rome et Carthage;
Radagaise, la plus froce des cratures que l'histoire ait classes
parmi les hommes, avait fait voeu d'gorger deux millions de Romains au
pied de ses idoles, et le nom de ces dvastateurs ne se trouve que dans
les livres. Attila, qui choua devant Orlans, qui fut battu par nos
pres  Chlons, qui pargna Rome  la prire d'un prtre, et qui prit
de la main d'une femme, a laiss aprs lui un nom populaire, synonyme de
destruction. Cette contradiction apparente frappe d'abord l'esprit
lorsqu'on tudie ce terrible personnage. On aperoit que l'Attila de
l'histoire n'est point tout  fait celui de la tradition, qu'ils ont
besoin de se complter, ou du moins de s'expliquer l'un par l'autre, et
encore faut-il distinguer des sources de tradition diffrentes: la
tradition romaine, qui tient  l'action d'Attila sur les races
civilises, la tradition germanique, qui tient  son action sur les
races barbares de l'Europe, et enfin la tradition nationale qui se
maintient encore aujourd'hui parmi les peuples de sang hunnique,
principalement en Europe.

Ces diverses traditions, sans se mler  l'histoire qu'elles
embarrassent et contrarient souvent, ont nanmoins leur place marque
prs d'elle dans une tude srieuse du caractre d'Attila. Pour
apprcier  leur juste valeur le gnie et la puissance de cet homme, il
ne faut point isoler son histoire des vnements qui l'ont suivie. La
vie d'Attila, tranche par un coup fortuit au moment fix peut-tre pour
l'accomplissement de ses projets, n'est qu'un drame interrompu dont le
hros disparat, laissant le soin du dnoment aux personnages
secondaires. Ce dnoment, c'est la clture de l'empire romain
d'Occident et le dmembrement d'une moiti de l'Europe par ses fils, ses
lieutenants, ses vassaux, ses secrtaires, devenus empereurs ou rois. A
l'oeuvre des comparses, on peut mesurer la grandeur du hros, et c'est
ainsi que firent les contemporains. Mais, avant d'entreprendre ce rcit,
je dois exposer d'abord ce qu'taient les Huns et les Goths, ces deux
peuples ennemis, dont les luttes, commences dans le monde barbare sur
les bords du Don et du Dniper, allrent se continuer dans le monde
romain sur ceux de la Marne et de la Loire, et furent la principale
cause du morcellement de l'empire des Csars.

       *       *       *       *       *

Quand on jette les yeux sur une carte topographique de l'Europe, on voit
que la moiti septentrionale de ce continent est occupe par une plaine
qui se droule de l'Ocan et de la mer Baltique  la mer Noire, et de
l aux solitudes polaires. La chane des monts Ourals, du ct de
l'est; celles des monts Carpathes et Hercyniens, du ct du midi,
terminent cette immense plaine ouverte  toutes les invasions, et que la
charrette l't, le traneau l'hiver, parcourent sans obstacle: c'est le
grand chemin des nations entre l'Asie et l'Europe. Le Rhin et le Danube,
voisins  leur source, opposs  leur embouchure, baignent le pied des
deux dernires chanes, et ferment le midi de l'Europe par une ligne de
dfense naturelle que des ouvrages faits de main d'homme peuvent
aisment complter. Relis ensemble au moyen d'un rempart et garnis dans
tout leur cours de camps retranchs et de chteaux, ces deux fleuves
formaient au IVe sicle la limite sparative de deux mondes en lutte
opinitre l'un contre l'autre. En de se trouvait la masse des nations
romaines, c'est--dire civilises, puisque Rome avait eu l'insigne
honneur de confondre son nom avec celui de la civilisation; au del,
dans ces plaines sans fin, vivait parpille la masse des nations non
romaines: en d'autres termes, et, suivant la formule du temps, le midi
tait _Romanie_, le nord _Barbarie_.

Les innombrables tribus composant le monde barbare pouvaient se grouper
en trois grandes races ou familles de peuples qui aujourd'hui encore
habitent gnralement les mmes contres. C'taient d'abord, en partant
du midi, la famille des peuples germains ou teutons, ensuite celle des
peuples slaves, et enfin  l'extrme nord, surtout au nord-est, o on la
voyait pour ainsi dire  cheval entre l'Europe et l'Asie, la famille des
peuples appels par les Germains _Fenn_ ou _Finn_, Finnois, mais qui ne
se reconnaissent pas eux-mmes d'autre nom gnrique que _Suomi_[1] les
hommes du pays. Dessins jadis, avec assez de rgularit, par zones
transversales se dirigeant du sud-est au nord-ouest, les domaines de ces
trois familles s'taient mls successivement et se mlaient chaque jour
davantage par l'effet des migrations et des guerres de conqute. Au IVe
sicle, le Germain occupait, outre la presqu'le scandinave et la partie
du continent voisine de l'Ocan et du Rhin, la rive gauche du Danube
dans toute sa longueur, puis les plaines de la mer Noire jusqu'au Tanas
ou Don, enserrant, comme dans les branches d'un tau, le Slave dpossd
d'une moiti de son patrimoine. Les nations finnoises, fort espaces 
l'ouest et au nord, mais nombreuses et compactes  l'est autour du Volga
et des monts Ourals, exeraient sur le Germain et le Slave une pression
dont le poids se faisait dj sentir  l'empire romain. Une taille
lance et souple, un teint blanc, des cheveux blonds ou chtains, des
traits droits, dnotaient dans le Slave et le Germain une parent
originelle avec les races du midi de l'Europe, et leurs idiomes, quoique
formant des langues bien spares, se reliaient  la souche commune des
idiomes indo-europens. Au contraire, le Finnois trapu, au teint basan,
au nez plat, aux pommettes saillantes, aux yeux obliques, portait le
type des races de l'Asie septentrionale, dont il paraissait tre un
dernier anneau, et auxquelles il se rattachait par son langage. Quant 
l'tat social, le Germain, ml depuis quatre sicles aux vnements de
la Romanie, entrait dans une priode de demi-civilisation, et semblait
destin  jouer plus tard le rle de civilisateur vis--vis des deux
autres races barbares. Le Slave, sans lien national, et toujours courb
sous des matres trangers, vivait d'une vie abjecte et misrable, et le
jour o il devait se montrer  l'Europe tait encore loin de se lever,
tandis que le Finnois, en contact avec les nomades froces de l'Asie,
engag dans leurs guerres, soumis  leur action, se retrempait
incessamment aux sources d'une barbarie devant laquelle toute barbarie
europenne s'effaait.

      [Note 1: On trouve dj dans Strabon le nom de _Zoumi_
      appliqu  un peuple finnois.]

Quelques mots de Tacite nous rvlent seuls l'existence des nations
finniques dans le nord de l'Europe antrieurement au IVe sicle[2];
elles y vivaient dans un tat voisin de la vie sauvage, et nous ne
connaissons que par les posies mythiques du Kalewala et de l'Edda leurs
luttes acharnes contre les populations scandinaves. A l'est, leur nom
disparat sous des dnominations de confdrations et de ligues qui,
formes autour de l'Oural, agissaient tantt sur l'Asie, tantt sur
l'Europe, mais plus frquemment sur l'Asie. La plus clbre de ces
confdrations parat avoir t celle des _Khounn_, _Hounn_[3], ou Huns,
qui, au temps dont nous parlons, couvrait de ses hordes les deux
versants de la chane ouralienne et la valle du Volga. Elle y existait
ds le second sicle de notre re, puisqu'un gographe de cette poque,
Ptolme, nous signale l'apparition d'une tribu de Khounn parmi les
Slaves du Dniper, et qu'un autre gographe nous montre des Hounn
camps entre la mer Caspienne et le Caucase, d'o leurs brigandages
s'tendaient en Perse et jusque dans l'Asie Mineure[4]. On croit mme
retrouver dans les inscriptions cuniformes de la Perse, ce nom terrible
inscrit au catalogue des peuples vaincus par le grand roi. Qu'il nous
suffise de dire qu'au IVe sicle la confdration hunnique s'tendait
tout le long de l'Oural et de la mer Caspienne, comme une barrire
vivante entre l'Asie et l'Europe, appuyant une de ses extrmits contre
les montagnes mdiques, tandis que l'autre allait se perdre,  travers
la Sibrie, dans les rgions dsertes du ple.

      [Note 2: Fennis mira feritas, foeda paupertas: non arma, non
      equi, non penates; victui herba, vestitui pelles, cubile humus;
      sola in sagittis spes, quas, inopia ferri, ossibus asperant.
      Tacit., _Germ._, 46.--_Fenni_, _Finni_, [Grec: phinnoi].]

      [Note 3: [Grec: Cheunti, Chounnoi, ounnci,] _Hunni_, _Chunni_. La
      forte aspiration du _ch_ se retrouve frquemment dans les auteurs
      latins du Ve et du VIe sicle.]

      [Note 4: [Grec: Metkzu Bksternn kai Pozalann Chounoi.] Ptol.
      III. 5.--Dionys. Perieg. v. 730.]

Cette domination rpandue sur un si vaste espace, et qui versa pendant
trois sicles et par bans successifs sur l'Europe tant de ravageurs et
de conqurants jusqu' l'arrive des peuples mongols, ne comptait-elle
que des tribus de race finnique? Les conqutes de Tchinghiz-Khan et de
Timour, en nous donnant le secret des dominations rapides et passagres
de l'Asie centrale, rpondraient au besoin  cette question; mais
l'histoire nous en dit davantage: elle nous apprend que les Huns se
divisaient en deux grandes branches[5], et que le rameau oriental ou
caspien portait le nom de _Huns blancs_[6], par opposition au rameau
occidental ou ouralien, dont les tribus nous sont reprsentes comme
basanes ou plutt _noires_[7]. Ces deux branches de la mme
confdration n'avaient entre elles, aux IVe et Ve sicles, que des
liens trs-lches et presque briss, ainsi que nous le fera voir le
dtail des vnements. Sans nous aventurer donc  ce sujet dans le
ddale des suppositions o s'est perdue plus d'une fois l'rudition
moderne, nous dirons que, trs-probablement, la domination hunnique
renfermait  l'orient des populations de race turke, des Finnois 
l'occident, et, suivant une hypothse non moins vraisemblable, une tribu
dominante, de race mongole, offrant le caractre physique asiatique plus
prononc que les Finnois. En effet, c'est avec l'exagration du type
calmouk que l'histoire nous peint Attila et une portion de la nation des
Huns[8].

      [Note 5: Hinc jam Hunni, quasi fortissimarum gentium
      foecundissimus ces pes, in bifariam populorum rabiem pullularunt.
      Jorn., _R. Get._, 24.]

      [Note 6: Hunni albi.... corpora cute candida et vultus habent
      minime deformes. Procop., _Bell._, _Pers._, I, 3.]

      [Note 7: Pavenda nigredine. Jornand., _de R. Get._, 8.--Tetri
      colore, _ibid._, 11.]

      [Note 8: Le portrait qu'on nous fait d'Attila est plutt celui
      d'un Mongol que d'un Finnois ouralien. Nous savons en outre par
      les auteurs contemporains qu'une partie des Huns employait des
      moyens artificiels pour donner aux enfans la physionomie mongole
      en leur aplatissant le nez avec des bandes de linge fortement
      serres, et en leur ptrissant la tte de manire  donner au
      crne une forme pointue, tout en dprimant le front et dveloppant
      les pommettes des joues.

      Voici en quels termes un pote contemporain d'Attila, le Gaulois
      Sidoine Apollinaire, nous entretient de ces dformations en nous
      traant le portrait des Huns.

        Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis
        Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum,
        Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis
        Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri
        In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,
        Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso
        Magna vident spatia, et majoris luminis usum
        Perspicua in puteis compensant puncta profundis.
        .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
        Tum ne per malas excrescat fistula duplex,
        Obtundit teneras circumdata fascia nares,
        Ut galeis cedant. Sic propter prlia natos
        Maternus deformat amor, quia tensa genarum
        Non interjecto, fit latior, area naso.

        (Sidon. Apollin., _Panegyr. Anthem._, vers, 245 et seq.)

      Quelle raison pouvait avoir cet usage bizarre, sinon le dsir de
      se rapprocher autant que possible d'un type humain qui jouissait
      d'une grande considration parmi les Huns, en un mot de se
      rapprocher de la race aristocratique? La raison donne par les
      crivains latins, que c'tait afin d'asseoir plus solidement le
      casque sur la tte, n'est pas une raison srieuse. Il est plus
      sens de croire que, les Mongols tant devenus les dominateurs des
      Huns, leur physionomie eut tout le prix qui s'attache aux
      distinctions aristocratiques; ce fut  qui s'en rapprocherait; on
      tint  honneur de se dformer pour sembler de la race des matres.
      Voila le motif probable de ces mutilations.]

Dans cette situation, les Huns vivaient de chasse, de vol et du produit
de leurs troupeaux. Le Hun blanc dtroussait les marchands dont les
caravanes se rendaient dans l'Inde ou en revenaient[9]; le Hun noir
chassait la martre, le renard et l'ours dans les forts de la Sibrie,
et faisait le commerce des pelleteries sous de grandes halles en bois
construites prs du Jak ou du Volga, et frquentes par les trafiquants
de la Perse et de l'empire romain, o les fourrures taient
trs-recherches[10]. Cependant on ne se hasardait qu'avec crainte 
travers ces peuplades sauvages, dont la laideur tait repoussante.
L'Europe, qui n'avait rien de tel parmi ses enfants, les vit arriver
avec autant d'horreur que de surprise. Nous laisserons parler un tmoin
de leur premire apparition sur les bords du Danube, l'historien Ammien
Marcellin, soldat exact et curieux qui crivait sous la tente et rendait
quelquefois avec un rare bonheur les spectacles qui se droulaient sous
ses yeux. Nous ferons remarquer cependant que le portrait qu'il trace
des Huns s'applique surtout  la branche occidentale, c'est--dire aux
tribus finnoises ou finno-mongoles.

      [Note 9: Quo Asi bona avidus mercator importat... Jorn., _R.
      Get._, 24.]

      [Note 10: Hunugari autem hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium
      murinarum venit commercium... _Id._, _R. Get._, _ibid._]

Les Huns, dit-il, dpassent en frocit et en barbarie tout ce qu'on
peut imaginer de barbare et de sauvage. Ils sillonnent profondment avec
le fer les joues de leurs enfants nouveau-ns, afin que les poils de la
barbe soient touffs sous les cicatrices; aussi ont-ils, jusque dans
leur vieillesse, le menton lisse et dgarni comme des eunuques. Leur
corps trapu, avec des membres suprieurs normes et une tte
dmesurment grosse, leur donne une apparence monstrueuse: vous diriez
des btes  deux pieds, ou quelqu'une de ces figures en bois mal
charpentes dont on orne les parapets des ponts[11]. Au demeurant, ce
sont des tres qui, sous une forme humaine, vivent dans l'tat des
animaux. Ils ne connaissent pour leurs aliments ni les assaisonnements
ni le feu: des racines de plantes sauvages, de la viande mortifie entre
leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voil ce qui fait leur
nourriture[12]. Jamais ils ne manient la charrue; ils n'habitent ni
maisons ni cabanes, car toute enceinte de muraille leur parat un
spulcre, et ils ne se croiraient pas en sret sous un toit. Toujours
errants par les montagnes et les forts, changeant perptuellement de
demeures, ou plutt n'en ayant point, ils sont rompus ds l'enfance 
tous les maux, au froid,  la faim,  la soif. Leurs troupeaux les
suivent dans leurs migrations, tranant des chariots o leur famille est
renferme. C'est l que les femmes filent et cousent les vtements des
hommes, c'est l quelles reoivent les embrassements de leurs maris,
qu'elles mettent au jour leurs enfants, qu'elles les lvent jusqu' la
pubert. Demandez  ces hommes d'o ils viennent, o ils ont t conus,
o ils sont ns, ils ne vous le diront pas: ils l'ignorent. Leur
habillement consiste en une tunique de lin et une casaque de peaux de
rats sauvages cousues ensemble. La tunique est de couleur sombre et leur
pourrit sur le corps; ils ne la changent point qu'elle ne les quitte. Un
casque ou un bonnet djet en arrire[13] et des peaux de boue roules
autour de leurs jambes velues compltent leur quipage. Leur chaussure,
taille sans forme ni mesure, les gne  ce point qu'ils ne peuvent
marcher, et ils sont tout  fait impropres  combattre comme fantassins,
tandis qu'on les dirait clous sur leurs petits chevaux, laids, mais
infatigables et rapides comme l'clair. C'est  cheval qu'ils passent
leur vie, tantt  califourchon, tantt assis de ct,  la manire des
femmes: ils y tiennent leurs assembles, ils y achtent et vendent, ils
y boivent et mangent, ils y dorment mme, inclins sur le cou de leurs
montures[14]. Dans les batailles, ils se prcipitent sans ordre et sans
plan, sous l'impulsion de leurs diffrents chefs, et fondent sur
l'ennemi en poussant des cris affreux. Trouvent-ils de la rsistance,
ils se dispersent, mais pour revenir avec la mme rapidit, enfonant et
renversant tout sur leur passage. Toutefois, ils ne savent ni escalader
une place forte ni assaillir un camp retranch. Rien n'gale l'adresse
avec laquelle ils lancent,  des distances prodigieuses, leurs flches
armes d'os pointus, aussi durs et aussi meurtriers que le fer. Ils
combattent de prs, avec une pe qu'ils tiennent d'une main et un filet
qu'ils ont dans l'autre, et dont ils enveloppent leur ennemi tandis
qu'il est occup  parer leurs coups. Les Huns sont inconstants, sans
foi, mobiles  tous les vents, tout  la furie du moment. Ils savent
aussi peu que les animaux ce que c'est qu'honnte et dshonnte. Leur
langage est obscur, contourn et rempli de mtaphores[15]. Quant  la
religion, ils n'en ont point, ou du moins ils ne pratiquent aucun culte;
leur passion dominante est celle de l'or[16].....

      [Note 11: Ubi quoniam ab ipsis nascendi primitiis infantum
      ferro sulcantur altius gen, ut pilorum vigor tempestivus emergens
      corrugatis cicatricibus hebetetur, senescunt imberbes absque ulla
      venustate, spadonibus similes: compactis omnes firmisque membris,
      et opimis cervicibus; prodigios form et pandi, ut bipedes
      existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibus effigiati
      stipites dolantur incompte. Amm. Marc., XXXI, 2.]

      [Note 12: In hominum autem figura licet insuavi ita visi sunt
      asperi, ut neque igni, neque saporatis indigeant cibis, sed
      radicibus herbarum agrestium et semicruda cujusvis pecoris carne
      vescantur, quam inter femora sua et equorum terga subsertam, fotu
      calefaciunt brevi. Amm. Marc., XXXI, 2.]

      [Note 13: Galeris incurvis capita tegunt. _Id._, _ibid._--S.
      Jrme donne  ces bonnets la qualification de _tiares. Epitaph.
      Nepotian_.]

      [Note 14: Equis prope affixi duris quidem, sed deformibus, et
      muliebriter iisdem nonnunquam insidentes, funguntur muneribus
      consuetis. Ex ipsis quivis in hac natione pernox et perdius emit
      et vendit, cibumque sumit et potum, et inclinatus cervici august
      jumenti, in altum soporem adusque varietatem effunditur somniorum.
      Amm. Marc., XXXI, 2.]

      [Note 15: Inconsultorum animalium ritu, quid honestum
      inhonestumve sit penitus ignorantes: flexiloqui et obscuri. Amm.
      Marc., _ub. sup._]

      [Note 16: Nullius religionis vel superstitionis reverentia
      aliquando districti: auri cupidine immensa flagrantes. _Id.,
      ibid._]

Cette absence de culte public dont parle Ammien Marcellin n'empchait
pas les Huns d'tre livrs aux grossires superstitions de la magie.
Ainsi ils connaissaient et pratiquaient certains modes de divination que
les voyageurs europens du XIIIe sicle ont retrouvs encore en honneur
 la cour des souverains tartares, successeurs de Tchinghiz-Khan.

Ses pratiques de sorcellerie, sa laideur, sa frocit avaient fait de ce
peuple ou de cette runion de peuples un pouvantail pour les autres.
Les Goths n'apprenaient jamais sans une secrte terreur quelque
mouvement des tribus hunniques, et leur apprhension tait mle de
beaucoup d'ides superstitieuses. Le Scandinave et le Finnois avaient
toujours t placs en face l'un de l'autre comme des ennemis naturels.
A l'extrmit occidentale de l'Europe o les deux races se trouvaient en
contact, l'enfant du Fin-mark tait pour celui de la Scandie un nain
difforme et malfaisant en rapport avec les puissances de l'enfer. Le
Goth scandinave, nourri de ces prjugs haineux, les sentit se rveiller
en lui, lorsqu'il se rencontra cte  cte sur la frontire d'Asie avec
des tribus de la mme race, plus hideuses encore que celles qu'il
connaissait: il ne leur pargna ni les injures, ni les suppositions
diaboliques. Les scaldes, historiens potes des Goths, racontrent que
du temps que leur roi Filimer rgnait, des femmes qu'on souponnait
d'tre _all-runes_, c'est--dire sorcires, furent bannies de l'arme et
chasses jusqu'au fond de la Scythie; que l ces femmes maudites
rencontrrent des esprits immondes, errants comme elles dans le dsert;
qu'ils se mlrent ensemble et que de leurs embrassements naquit la
race froce des Huns, espce d'hommes close dans les marais, petite,
grle, affreuse  voir et ne tenant au genre humain que par la facult
de la parole[17]. Telles taient les fables que les Goths se plaisaient
 rpandre sur ces voisins redouts. Ceux-ci,  ce qu'il parat, ne s'en
fchaient point. Semblables aux Tartares du XIIIe sicle, leurs proches
parents et leurs successeurs, ils laissaient croire volontiers  leur
puissance surnaturelle, diabolique ou non, car cette croyance doublait
leur force en leur livrant des ennemis dj vaincus par la frayeur.

      [Note 17: Filimer rex Gothorum... reperit in populo suo
      quasdam magas mulieres, quas patrio sermone _Aliorumnas_ ipse
      cognominat; easque habens suspectas, de medio sui proturbat,
      longeque ab exercitu suo fugatas, in solitudinem coegit terr.
      Quas spiritus immundi per eremum vagantes dum vidissent, et earum
      se complexibus in coitu miscuissent, genus hoc ferocissimum
      edidere, quod fuit primum inter paludes minutum, tetrum aique
      exile quasi hominum genus, nec alia voce notum, nisi qu humani
      sermonis imaginem assignabat. Jorn., _R. Get._, 8.--_Aliorumnas_,
      _Aliorumnas_, _All-runn_ (qui cuneta nevit.).]

Nous venons de dire que les Goths taient issus de la Scandinavie, et en
effet ils n'habitaient l'orient de l'Europe que depuis la fin du IIe
sicle de notre re. migrs de leur patrie par suite de guerres
intestines qui tenaient, selon toute apparence, aux luttes religieuses
de l'odinisme, ils quittrent la cte scandinave de concert avec les
Gpides, qui leur servaient d'arrire-garde[18]. Du point de la Baltique
o ils dbarqurent, ils se mirent en marche  travers la grande plaine
des Slaves, se dirigeant vers le soleil levant, et ils arrivrent aprs
de longues fatigues et des combats continuels  l'endroit o le
Borysthne ou Dniper se jette dans la mer Noire. Ils se divisrent
alors et camprent par moiti sur chacune des rives, les Gpides ayant
dirig leur marche plus au midi. La partie de la nation gothique
cantonne  l'orient du fleuve prit par suite de cette circonstance le
nom d'Ostrogoths, c'est--dire Goths orientaux; l'autre celui de
Visigoths, Goths occidentaux: ce furent les noyaux de deux tats spars
qui grandirent et se dvelopprent sous des lois et des chefs
diffrents[19]. Les Ostrogoths lurent leurs rois parmi les membres de
la famille des Amales, les Visigoths dans celle des Balthes[20].
Intelligents, actifs, ambitieux, les Goths firent des conqutes, ceux de
l'ouest dans la Dacie qu'ils subjugurent jusqu'au Danube, ceux de l'est
sur les tribus de la race slave. Mls bientt aux affaires de Rome,
comme des ennemis redoutables ou des auxiliaires prcieux, les Visigoths
y consumrent toute leur activit, tandis que les Ostrogoths
s'aguerrissaient dans des luttes sans fin et sans quartier contre les
races les plus barbares. De proche en proche, ils soumirent les plaines
de la Sarmatie et de la Scythie jusqu'au Tanas du ct du nord, jusqu'
la Baltique du ct de l'ouest. Un de leurs rois, Ermanaric[21], employa
son long rgne et sa longue vie  se battre et  conqurir; matre de la
race slave, il retomba de tout le poids de sa puissance sur les peuples
de race germanique et rduisit  l'tat de vasselage jusqu'aux Gpides
et aux Visigoths, ses compatriotes et ses frres[22].

      [Note 18: Jorn., _R. Get._, 6.]

      [Note 19: Vesegoth... occidui soli cultores... Jorn., _R.
      Get._, 24.]

      [Note 20: Vesegoth famili Balthorum, Ostrogoth prclaris
      Amalis serviebant. _Id., R. Get._, 3.]

      [Note 21: _Ermanaricus_, Jorn., _R. Get._ 7.--_Ermenrichus_,
      Amm. Marc., XXXI, 3.]

      [Note 22: D'aprs la liste que Jornands nous donne des
      nations subjugues par Ermanaric, nations dont beaucoup nous sont
      inconnues, on aperoit que sa domination devait s'tendre sur
      presque toute la Russie mridionale, la Lithuanie, la Courlande,
      la Pologne et une partie de l'Allemagne. Omnibus Scythi et
      Germani nationibus ac si propriis laboribus imperavit. Jorn., _R.
      Get._, 23.]

Tel fut ce fameux empire d'Ermanaric qui valut  son fondateur la gloire
d'tre compar au grand Alexandre, dont les Goths avaient entendu parler
depuis qu'ils taient voisins de la Grce[23]; mais l'Alexandre de
Gothie ne montra ni l'humanit ni la sage politique du roi de Macdoine,
qui mnageait si bien les vaincus. Les pratiques d'Ermanaric et des
conqurants ostrogoths furent toutes diffrentes. Un des peuples sujets
de leur domination s'avisait-il de remuer, les traitements les plus
cruels le rappelaient bien vite  l'obissance. Tantt de grandes croix
taient dresses en nombre gal  celui des membres de la tribu royale
qui gouvernait ce peuple, et on les y clouait tous sans misricorde[24];
tantt c'taient des chevaux fougueux que les Goths chargeaient de leur
vengeance; et les femmes elles-mmes n'chappaient pas  ces affreux
supplices. Vers le temps o commence notre rcit, un chef des Roxolans,
nation vassale des Ostrogoths, qui habitait prs du Tanas, ayant nou
des intelligences avec les rois huns, la trame fut dcouverte; mais le
coupable eut le temps de se sauver. La colre d'Ermanaric retomba sur la
femme de cet homme. Sanielh (c'tait son nom) fut lie  quatre chevaux
indompts et mise en pices. Des frres qu'elle avait jurrent de la
venger; ils attirrent Ermanaric dans un guet-apens et le frapprent de
leurs couteaux[25]. Le vieux roi (il avait alors cent dix ans[26])
n'tait pas bless mortellement, mais ses plaies furent lentes  gurir,
et elles ne faisaient que se cicatriser lorsqu'un nouvel appel des
Roxolans dcida les Huns  partir. Tels sont les faits de l'histoire;
mais plus tard, quand le dluge qu'ils avaient provoqu par leurs
cruauts impolitiques vint  fondre sur eux, les Goths trouvrent dans
leurs prjugs superstitieux des raisons plus commodes pour justifier
leur dfaite. Ils racontrent que des chasseurs huns poursuivant un jour
une biche, celle-ci les avait attirs de proche en proche jusqu'au
Palus-Motide, et leur avait rvl l'existence d'un gu  travers ce
marais qu'ils avaient cru aussi profond que la mer. Comme un guide
attentif et intelligent, la biche partait, s'arrtait, revenait sur ses
pas pour repartir encore, jusqu' l'instant o, ayant atteint la rive
oppose, elle disparut. On devine bien qu'au dire des Goths il n'y avait
l rien de rel, mais une apparition pure, une forme fantastique cre
par les dmons.

      [Note 23: Quem merito nonnulli Alexandre magno comparavere
      majores. Jorn., _ibid._]

      [Note 24: Regem eorum cum filiis suis et septuaginta
      primatibus in exemplo terroris, cruci adfixit, ut dedititiis metum
      cadavera pendentium geminarent. Jorn., _R. Get._, 16.]

      [Note 25: Dum enim quamdam mulierem Sanielli nomine ex gente
      memorata, pro mariti fraudulento discessu, rex furore commotus,
      equis forocibus illigatam, incitatisque cursibus, per diversa
      divelli prcepisset, fratres ejus Sarus et Ammius german obitum
      vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt: quo vulnere
      saucius, gram vitam corporis imbecillitate contraxit. Jorn., _R.
      Get._, 24.]

      [Note 26: Grandvus et plenus dierum, centesimo decimo anno
      vit su... Jorn., _R. Get., loc. laud._]

C'est ainsi, ajoute Jornands, Goth lui-mme et collecteur un peu trop
crdule des traditions de sa patrie, c'est ainsi que les esprits dont
les Huns tirent leur origine les conduisirent et les poussrent  la
destruction des nations gothiques[27].

      [Note 27: Quod credo spiritus illi unde progeniem trahunt, ad
      Scytharum invidiam egere. Jorn., _R. Get._, 24.]

Ce fut en l'anne 374 que la masse des Huns occidentaux s'branlant
passa le Volga sous la conduite d'un chef nomm Balamir[28]. Elle se
jeta d'abord sur les Alains, peuple pasteur qui possdait le steppe
situ entre ce fleuve et le Don; ceux-ci rsistrent quelques instants;
puis, se voyant les plus faibles, ils se runirent  leurs ennemis,
suivant l'usage immmorial des nomades de l'Asie. Franchissant alors
sous le mme drapeau le gu des Palus-Motides, Huns et Alains se
prcipitrent sur le royaume d'Ermanaric. Le roi goth, toujours malade
de ses blessures, essaya d'arrter ce tourbillon de nations, comme dit
Jornands[29]; mais il fut repouss. Il revint  la charge, et fut
encore battu; ses plaies se rouvrirent, et, ne pouvant plus supporter ni
la souffrance ni la honte, il se pera le coeur de son pe[30]. Le
successeur d'Ermanaric, Vithimir, prit bravement dans un combat,
laissant deux enfants en bas ge, que des mains fidles sauvrent chez
les Visigoths. Les Ostrogoths n'eurent plus qu' se soumettre. Les
Visigoths, s'attendant  tre attaqus  leur tour, s'taient retranchs
derrire le Dniester, sous le commandement du juge ou roi Athanaric[31],
le plus grand de leurs chefs; mais les Huns, avec leurs lgres
montures, se jouaient des distances et des rivires. Un gros de leurs
cavaliers, ayant dcouvert un gu bien au del des lignes des Goths,
passa le fleuve par une nuit claire, et, redescendant la rive oppose,
surprit le quartier du roi, qui lui-mme eut peine  s'chapper. Ce
n'tait qu'une alerte; nanmoins ces mouvements imptueux, imprvus,
drangeaient l'infanterie pesante des Goths et la tenaient dans une
inquitude fatigante. Le Pruth, qui se jette dans le Danube, et qui
longe  son cours suprieur les derniers escarpements des monts
Carpathes, semblait offrir une ligne de dfense plus sre: Athanaric y
transporta son arme. Profitant des leons des Romains, il fit garnir de
palissades et d'un revtement de gazon la rive droite de la rivire
depuis son confluent jusqu'aux dfils de la montagne[32]; avec ce
bouclier devant lui, comme s'exprime un contemporain[33], et derrire
lui la retraite des Carpathes, il esprait se garantir ou du moins
rsister longtemps, mais la chose tourna tout autrement qu'il ne
pensait.

      [Note 28: Balamir, rex Hunnorum in Ostrogothos movit
      procinctum. _Id., R. Get., ibid._ Quelques manuscrits portent
      Balamber. Jornands est le seul auteur qui nous parle de ce roi.]

      [Note 29: Quasi quidam turbo gentium. Jorn., _R. Get., l. c._]

      [Note 30: Magnorum discriminum metum voluntaria morte sedavit.
      Amm. Marc., XXXI, 3.--Jorn., _R. Get._, 24.]

      [Note 31: Les chefs des Goths taient appels indiffremment
      par les Romains rois ou juges, _judices_.]

      [Note 32: A superciliis Gerasi fluminis ad usque Danubium
      Tafalorum terras prstringens, muros altius erigebat. Amm. Marc.,
      XXXI. 3.--Le Pruth, qu'Ammien Marcellin appelle ici Gerasus, porte
      dans Ptolme (III. 8) le nom d'Hierasus. Les Grecs, selon
      Hrodote, l'appelaient Pyretus, et les Scythes Porata: c'est avec
      une lgre variante le nom que cette rivire porte encore
      aujourd'hui.]

      [Note 33: Hac lorica, diligentia celeri consummata... Amm.
      Marc. _ub. sup._]

Le danger commun aurait d runir les Visigoths, chefs et tribus: le
danger commun les divisa. Tout, chez ce peuple, tait matire 
contestation: la religion comme la guerre, l'attaque comme la dfense,
et cette division tenait surtout  des changements profonds survenus
dans ses moeurs depuis trois quarts de sicle. Une partie avait embrass
le christianisme, l'autre restait paenne fervente, et tandis
qu'Athanaric perscutait cruellement les chrtiens au nom du culte
national, deux autres princes de race royale, Fridighern et Alavive,
s'taient dclars leurs protecteurs[34]. Le patronage de ces deux
hommes puissants russit  calmer les rigueurs de la perscution; mais
il en rsulta entre eux et Athanaric une inimiti personnelle, ardente,
qui se rvlait  chaque occasion. Athanaric, calculant toutes les
chances de la guerre actuelle, avait propos aux Visigoths de faire
retraite dans les Carpathes jusqu'au plateau abrupt et presque
inaccessible appel Caucaland, si leur position se trouvait force[35]:
c'tait l son plan; Fridighern et Alavive en eurent aussitt un autre.
Ils conseillrent aux tribus visigothes de se rfugier de l'autre ct
du Danube, sur les terres romaines, o l'empereur, disaient-ils, ne leur
refuserait pas un cantonnement. Constantin n'avait-il pas ouvert la
Pannonie aux Vandales Silinges lorsqu'ils fuyaient devant leurs armes?
Valens ne ferait pas moins pour les Goths, qui trouveraient, dans
quelque endroit de la Msie ou de la Thrace un sol fertile et de gras
pturages pour leurs troupeaux; rien ne les y troublerait plus, car ils
auraient mis une barrire infranchissable, le Danube et les lignes
romaines, entre eux et les dmons qui les poursuivaient[36]. Quant aux
Romains, ils y gagneraient les services des Goths, qui n'taient certes
point  ddaigner. Voil ce que rptaient les adversaires d'Athanaric:
l-dessus la discorde clata. Athanaric, ennemi de Rome depuis son
enfance et fils d'un pre qui lui avait fait jurer sous la foi d'un
serment terrible qu'il ne toucherait jamais de son pied la terre des
Romains, Athanaric, qui avait tenu religieusement son serment[37],
combattit la proposition de Fridighern comme un outrage pour sa personne
et une lchet pour les Goths. Fridighern put lui rpondre (car c'tait
l l'opinion de son parti) que si les perscuteurs des chrtiens, ceux
qui nagure les faisaient prir sous le bton, les touffaient dans les
flammes, les attachaient  des solives en forme de croix pour les
prcipiter ensuite, la tte en bas, dans le courant des fleuves[38], que
si ceux-l pouvaient justement craindre de toucher du pied une terre
romaine, il n'en tait pas de mme des perscuts. L'enfant du Christ
tait frre de l'enfant de Rome; on l'avait bien vu au temps du martyre,
lorsque les bannis d'Athanaric trouvaient au del du Danube
non-seulement un refuge toujours ouvert et du pain, mais des
consolations, en un mot une hospitalit fraternelle[39]. Le vieil et
vnrable Ulfila[39a], aptre et oracle des Goths, contribuait 
rpandre ces illusions, qu'il partageait lui-mme aveuglment.

      [Note 34: Socrat., IV, 33.--Sozom., VI, 37.--Fritigernus,
      Fridigernus, [Grec: phritigirnos.] --Alavivus.]

      [Note 35: Ad Cancalandensem locum altitudine silvarum
      inaccessum et montium. Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 36: Thraci receptaculum gemina ratione sibi
      convenientius, quod et cspitis est feracissimi, et amplitudine
      fluentorum Histri distinguitur a Barbaris, patentibus jam
      peregrini fulminibus Martis. Amm. Marc. XXXI, 3.]

      [Note 37: Assefebat Athanaricus sub timenda execratione
      jurisjurandi se esse obstrictum mandatisque prohibitum patris, ne
      solum calcaret aliquando Romanorum. Amm. Marc., XXVII, 5.]

      [Note 38: Socrat., IV, 53.--Sozom., V, 37.--Epiph. _Hoeres._,
      70.--_Acta._ S. Sab goth. ap. Bolland. 12 April.]

      [Note 39: Athanaricus, rex Gothorum, christianos in gente sua
      crudelissime persecutus, plurimos barbarorum ob fidem interfectos,
      ad coronam martyrii sublimavit, quorum tamen plurimi in romanum
      solum non trepidi, velut ad hostes, sed certi quod ad fratres, pro
      Christi confessione, fugerunt. Oros., l. VII, c. 32.]

      [Note 39a: Ulphilas, Wlphilas; [Grec: Oulilas ourphilas];--Ulf.
      _secours_, _protection_, en langue gothique.]

Ulfila, dont le nom est rest si clbre dans l'histoire des Goths,
tirait son origine de la Cappadoce. Comme les temptes emportent au loin
sur leurs ailes le germe des meilleurs fruits, la guerre et le pillage
avaient apport chez les Visigoths les semences du christianisme: des
familles romaines tranes en captivit leur avaient donn leurs
premiers aptres[40]. D'une de ces familles sortait Ulfila. N en
Gothie, lev parmi les Barbares, sous les yeux d'un pre chrtien et
romain[41], il unit dans son coeur le culte de Rome chrtienne  un amour
dvou pour sa nouvelle patrie. Des liens de reconnaissance personnelle
le rattachaient d'ailleurs aux Romains: il n'oublia jamais qu'ayant t
charg, bien jeune encore, d'une mission des rois goths 
Constantinople, le grand Constantin l'avait accueilli avec intrt, et
fait ordonner vque de sa nation malgr son ge, et enfin qu'un
personnage alors fameux, Eusbe de Nicomdie, le chapelain et le
confident de l'empereur, lui avait impos les mains[42]. De retour en
Gothie, Ulfila s'tait vou corps et me  la conversion de ses
compatriotes barbares. Pour faciliter sa prdication et rompre en mme
temps avec les traditions potiques, qui ne parlaient aux Goths que de
leurs dieux nationaux, il imagina de traduire dans leur langue le
_livre_ des chrtiens, et, comme les Goths n'avaient pas d'criture, il
leur composa un alphabet avec des caractres grecs et quelques autres,
peut-tre runiques, qu'il affecta  certaines articulations
particulires  leur idiome[43]. Toutefois il s'abstint de traduire dans
l'Ancien Testament les livres des Rois, o sont racontes les guerres du
peuple hbreu, de peur de stimuler chez sa nation le got des armes,
dj trop prononc, et pensant, dit le contemporain qui nous donne ce
dtail, que les Goths, en fait de batailles, avaient plutt besoin de
frein que d'peron[44]. Cette ide nave peint d'un seul trait le bon et
saint prtre que de tels scrupules tourmentaient. Son oeuvre eut plus de
porte encore qu'il ne l'avait espr: ce fut toute une rvolution dans
les moeurs des Visigoths; aussi ses compatriotes lui dcernrent-ils le
titre de nouveau Mose[45]. En sa qualit d'vque, Ulfila avait assist
 plusieurs conciles de la chrtient romaine, o il s'tait fait
estimer par la droiture de son me et la sincrit de sa foi plus que
par sa science thologique. Quand la perscution clata sur les bords du
Dniester, Ulfila ne dut la vie qu' l'hospitalit des Romains de Msie,
qui l'accueillirent avec empressement, lui et tous les confesseurs qui
le suivirent dans sa fuite[46]. Cet homme simple et convaincu ne doutait
donc point qu'au del du Danube ft encore la terre promise pour ses
frres et pour lui. Telle tait l'autorit de sa parole, qu'elle
entrana sans peine la majorit des Goths, non pas seulement les
chrtiens, mais la masse des paens qui ne nourrissaient aucun fiel
contre la nouvelle religion. Athanaric, presque abandonn, alla se
retrancher avec le reste des tribus dans les dfils de Caucaland.

      [Note 40: Sozom., II, 6.--Philostorg., _Hist. eccl._, II,
      5.--Basil., _Epist._, 16, t. III, p. 254, 255.]

      [Note 41: Philostorg., II, 5.--Ses anctres avaient habit
      autrefois la bourgade de Sadagoltina, prs de la ville de
      Parnassus en Cappadoce.]

      [Note 42: Ordinatus fuit episcopus eorum qui in Gothia
      christiani erant. Philost., II, 5.--Socrat., IV, 33.]

      [Note 43: Philostorg., II, 5.--Quis hoc crederet ut barbara
      Gothorum lingua hebracam qureret veritatem?... Hieronym.,
      _Epist. ad Sun._, t. II, p. 626.--Socrat., IV, 33.--Sozom., VI,
      37.--Jornand, _R. Get._, 51.]

      [Note 44: In eorum linguam totam Scripturam transtulit,
      excepto libro qui dicitur Regum... Eo quod bellorum historiam
      contineat... gens vero illa belli amans esset, frnoque magis ad
      pugnas egeret quam incentivo. Philostorg., II, 5.]

      [Note 45: Nostri temporis Moses.... [Grec: o e' mn Mss].
      Philostorg., _Histor. eccles._ l. II. 5.]

      [Note 46: Quippe qui pro fide Christi innumera subierit
      pericula dum Barbari adhuc gentilium ritu simulacra colerent.
      Sozom., VI, 37.]

La troupe de Fridighern et d'Alavive se mit en marche vers le Danube
avec autant d'ordre que le comportait une pareille multitude tranant
avec elle le mobilier de toute une nation. Les hommes arms venaient les
premiers, puis les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux,
les chariots de transport. Ulfila, en tte de son clerg _blond_ et
_fourr_[47], veillait sur l'glise ambulante, qui se composait d'une
grande tente fixe sur un plancher  roues, et renfermant avec le
tabernacle les ornements et les livres liturgiques. Le trajet n'tait
pas long, et les Goths atteignirent bientt la rive du Danube en face
des postes de la Msie. A cette vue, et par un mouvement spontan, ils
se prcipitrent  genoux, poussant des cris suppliants et les bras
tendus vers l'autre bord[48]. Les chefs qui les prcdaient ayant fait
signe qu'ils voulaient parler au commandant romain, on leur envoya une
barque dans laquelle montrent Ulfila et plusieurs notables goths.
Conduits devant le commandant, ceux-ci exposrent leur demande: Chasss
de leur patrie par une race hideuse et cruelle  laquelle, disaient-ils,
rien ne pouvaient rsister, ils arrivaient avec ce qu'ils avaient de
plus cher, priant humblement les Romains de leur accorder un territoire,
et promettant d'y vivre tranquilles en servant fidlement
l'empereur[49]. L'affaire tait trop grave pour qu'un simple officier
de frontire pt la dcider: le commandant renvoya donc les dputs 
l'empereur, qui tenait alors sa cour dans la ville d'Antioche. On mit 
leur disposition, suivant l'usage, les chevaux et les chariots de la
course publique, et ils partirent, tandis qu'Alavive et Fridighern
faisaient camper leurs bandes sur la rive gauche du fleuve, dans le
meilleur ordre possible[50].


      [Note 47: Getarum rutilus et flavus exercitus ecclesiarum
      circumfert tentoria. Hieron., _Epist. ad Lt._, IV, p.
      591.--Pelliti, gentes pellit.]

      [Note 48: Erectis manibus, supplices ab imperatore se recipi
      petebant. Zosim., IV, 20.]

      [Note 49: Missis oratoribus ad Valentem, suscipi se humili
      prece poscebant, et quiete victuros se pollicentes, et daturos si
      res flagitaret auxilia. Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV,
      20.--Jorn., _R. Get._, 25.]

      [Note 50: Amm. Marc., XXXI, 3 et seq.]

L'empire d'Orient se trouvait alors aux mains de Valens, frre de
Valentinien Ier, qui, aprs avoir gouvern glorieusement l'Occident,
venait de mourir, pour le malheur des Romains[51]. Valens tait un
compos bizarre de bonnes qualits et de mauvaises prtentions. On avait
estim en lui, dans les variations de sa fortune, un grand esprit de
dsintressement et d'quit: terrible aux mchants, protecteur des
petits, il se montrait un dur mais impartial justicier comme son frre,
pour qui il professait une admiration respectueuse. C'tait le seul cas
o l'on voyait faiblir sa vanit, Soldat rude, mais brave et sympathique
au soldat, gnral assez expriment pour bien commander sous un autre,
il s'tait laiss blouir par l'clat d'une fortune qu'il ne devait
qu'au mrite de Valentinien. D'illusions en illusions, il tait arriv 
l'aveuglement d'un homme n sur la pourpre: c'tait la mme croyance en
sa propre infaillibilit, la mme confiance nave en ses flatteurs.
Compltement illettr et si bien fait pour l'tre, qu' l'ge de
cinquante ans, et aprs douze ans de rgne en Orient, il n'avait pas
encore russi  entendre couramment la langue grecque[52], il n'en
prtendait pas moins rgenter l'glise orientale, alors en proie aux
dchirements de l'arianisme. Ces distinctions subtiles, ces piges de
doctrine et surtout de langage que les demi-ariens lanaient comme
autant de filets o se prirent souvent les plus habiles, semblaient un
jeu pour Valens: il dcidait, il tranchait, il innovait, et les vques
de sa cour, gens perdus dans les intrigues, aprs en avoir fait un
thologien infaillible, n'eurent pas de peine  en faire un perscuteur
forcen[53]. Valens semblait renier, ds qu'il s'agissait de religion,
la droiture et l'quit proverbiales de son caractre, pour n'en
justifier que la rigueur. Jamais encore le catholicisme n'avait pass de
si mauvais jours: ses vques taient bannis, ses temples ferms;
partout en Orient le schisme et l'apostasie taient provoqus par la
corruption ou imposs par la violence. Cet homme, qui n'avait eu
longtemps de plaisir que dans les fatigues du champ de bataille, qui
avait vaincu les Goths et les Perses, ne rvait plus que thologie; dans
son abandon des affaires, on et dit qu'il sacrifiait volontiers son
titre de prince du peuple romain  celui de prince de l'glise arienne.

      [Note 51: On peut consulter, au sujet de Valentinien, le
      troisime volume de mon _Histoire de la Gaule sous
      l'administration romaine_.]

      [Note 52: Themist., _Or._, VI, 9, 11, p. 71, 126,
      144.--Inconsummatus et rudis. Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 53: Socrat., V, 1.--Sozom., VII, 1.--Theodoret., IV, 21,
      etc.]

Valens se livrait donc dans la ville d'Antioche, en compagnie de
quelques vques, ses favoris,  l'un de ces loisirs thologiques qui
lui faisaient tout oublier, lorsque la nouvelle des vnements
d'outre-Danube lui parvint par de vagues rumeurs. On racontait qu'une
race d'hommes inconnus, sortis des marais scythiques, s'tait prcipite
sur l'Europe avec la violence irrsistible d'un torrent, culbutant les
Alains sur les Ostrogoths, et ceux-ci sur les Visigoths, qui fuyaient
devant elle comme un troupeau timide[54]. D'abord on en rit comme d'une
fable, attendu qu' chaque instant il arrivait de ces contres
lointaines des bruits que l'instant d'aprs dmentait[55]; mais il
fallut bien y croire quand un courrier, venu  toute vitesse, apporta
l'annonce officielle des propositions des Visigoths et du dpart de
leurs dputs pour Antioche. La cour fut dans un grand moi. Que
fallait-il rpondre aux envoys? quelle conduite convenait-il de tenir
vis--vis des Goths? Les hommes lgers et les courtisans se rcriaient
sur le bonheur qui accompagnait l'empereur en toute circonstance:
Voil, disaient-ils, que les ennemis de Csar sollicitent l'honneur de
devenir ses soldats; la terrible nation des Goths se transforme en une
arme romaine devant laquelle la Barbarie tout entire devra trembler.
Valens y puisera toutes les recrues dont il aura besoin, laissant le
paysan romain  sa charrue; les terres en seront mieux cultives, et les
provinces, qui ne paieront plus leur contingent militaire qu'en argent,
verseront l'abondance dans le trsor de Csar[56]. Les hommes srieux
et prudents tenaient un tout autre langage. Gardons-nous,
rptaient-ils, d'introduire les loups dans la bergerie: le berger
pourrait s'en trouver mal. Un jour viendrait o, cdant  leur naturel
froce, les loups gorgeraient les chiens et se rendraient matres du
troupeau[57]. Les arguments pour et contre furent dbattus avec
vivacit dans le conseil imprial; Valens les couta, puis il se dcida
par une raison que lui seul pouvait imaginer. Il dclara qu'il
admettrait les Goths, s'ils se faisaient ariens.

      [Note 54: Fama late serpente quod inusitatum antehac hominum
      genus modo ruens, ut turbo montibus celsis, ex abdito sinu coortus
      opposita quque convellit. Amm. Marc., XXXI, 3.]

      [Note 55: Qu res aspernanter a nostris inter initia ipsa
      accepta est, hanc ob causam qud illis tractibus non nisi peracta
      aut sopita audiri procul agentibus consueverant bella. Verum
      pubescente jam fide gestorum, cui robur adventus gentilium
      addiderat legatorum, precibus et obtestatione petentium, citra
      flumen suscipi plebem extorrem.... Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 56: Negotium ltiti fuit potiusquam timori, eruditis
      adulatoribus in majus fortunam principis extollentibus: qud ex
      ultimis terris tot tirocinia trahens ei nec opinanti offerret, ut
      collatis in unum suis et alienigenis viribus invictum haberet
      exercitum, et pro militari supplemento quod provinciatm annuum
      pendebatur, thesauris accederet auri cumulus magnus. _Id., ibid._]

      [Note 57: Non lupos inter canes collocari... Synes. _De
      regno_, p. 25.]

Les Goths avaient reu le christianisme  peu prs de toutes mains; ils
comptaient mme des hrsiarques parmi leurs aptres. Le Msopotamien
Audus, qui enseignait que Dieu doit avoir une forme matrielle et un
corps, puisqu'il a cr l'homme  son image, Audus, avec sa grossire
hrsie, s'tait fait parmi eux de nombreux proslytes[58] et des
martyrs. Pourtant ils se croyaient bons catholiques, et si les
subtilits du demi-arianisme pouvaient prendre en dfaut ces thologiens
des forts, ils prouvaient une profonde horreur pour l'arianisme pur,
celui qui ravalait le Christ au-dessous de son pre jusqu' en faire une
crature. Les vques, absorbs par les soins d'une prdication
laborieuse, ressemblaient en beaucoup de points au troupeau. Thophile,
prdcesseur d'Ulfila, avait souscrit, il est vrai, les actes orthodoxes
du concile de Nice[59]; mais celui-ci adhra au formulaire semi-arien
de Rimini, que d'abord il ne jugea pas contraire au catholicisme; puis,
voyant beaucoup de signataires se rtracter, il se rtracta comme
eux[60]. Or, Valens prtendait qu'Ulfila revnt  son premier avis, et
que, par son autorit que l'on savait toute-puissante, il impost  ses
frres les dogmes de l'arianisme mitig: Valens mettait  ce prix le
succs de son ambassade. Une fois le mot d'ordre donn, des docteurs
insinuants, des vques en crdit[61] furent chelonns sur le passage
du barbare  travers l'Asie Mineure[62]; il en trouvait  chaque station
qui, sous le prtexte de le saluer, se mettaient  le catchiser, ou se
plaaient  ses cts dans le chariot pour le convertir chemin faisant.
Au palais d'Antioche, ce fut bien pis; quand il voulait parler des
misres de son peuple, on lui rpondait par des dissertations sur
l'identit ou la conformit des substances. On le fatiguait d'arguments
et de discussions pour le mieux enchaner, et, pendant ces luttes
inhumaines, le malheureux peut-tre croyait entendre dans le lointain le
cri de ses compatriotes aux abois, qui le suppliaient de les sauver. Au
fond, il finit par n'attacher qu'une mdiocre importance  des choses si
subtiles et qui lui semblaient si obscures; il se persuada que
l'ambition des vques et l'acharnement de l'esprit de parti en
faisaient seuls tout le mrite[63]. Ce sont les motifs qui le
dterminrent  se plier aux volonts de l'empereur, si nous en croyons
les historiens du temps, et le vieil vque visigoth, aprs avoir courb
sous ces dures ncessits sa tte blanchie par l'ge et cicatrise par
le martyre, alla porter aux siens leur salut, qui lui cotait si
cher[64]. Valens triomphait et se croyait un nouveau Constantin.
Nanmoins, de peur qu'on lui pt reprocher de sacrifier la politique 
la religion, il dcida que les femmes et les enfants des Goths, au moins
des Goths notables, passeraient les premiers, et seraient envoys dans
les villes de l'intrieur pour y tre gards  titre d'otages, et que
les hommes ne seraient admis  franchir le fleuve qu'autant qu'ils
auraient dpos leurs armes[65]. Au moyen de ces prcautions sur la
sagesse desquelles chacun s'extasiait, Valens crut avoir conjur tout
pril. Une flottille romaine fut charge d'oprer le transport des
Goths, et des agents civils, sous les ordres d'un officier spcial, le
comte Lupicinus, allrent choisir les cantons o ce peuple de colons
s'tablirait, mesurer les lots, dlivrer des vivres, du bois et des
instruments de culture[66].

      [Note 58: Theodoret., IV, 10.--Epiphan, _Hoeres._,
      70.--Hieron., _Chron._--Cf. Tillemont, _Mm. eccl._, t. VI.]

      [Note 59: _Act. Groec. Concil. Nic._--Labbe. T. II, p. 52,
      75.--Socrat., II. 41.]

      [Note 60: Socrat., II, 41.--Sozom., VI, 37.--Cf. Theodoret.,
      IV, 33.]

      [Note 61: Arian sect antistites... polliciti se legationum
      ejus adjutores esse, modo idem cum ipsis sentire vellet...
      necessitate compulsus. Sozom., VI, 37.]

      [Note 62: Theodoret., IV, 33.--Et quia tum Valens, imperator,
      Arianorum perfidia sancius, nostrarum partium omnes ecclesias
      obturasset, su partis fautores ad illos dirigit prdicatores, qui
      venientibus rudibus et ignaris, illico perfidi su virus
      defundunt. Jorn., _R. Get._, 25.]

      [Note 63: Theodoret, IV, 33, 37.--Sozom., VI, 37.--Philost.,
      _ub. sup._]

      [Note 64: Cum Arianis cummunicasse dicitur, seque et universam
      gentem ab ecclesia catholica abripuisse. Sozom., VI, 37.]

      [Note 65: Valens uti reciperentur armis prius depositis
      permisit. Zosim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 66: Mittuntur diversi qui cum vehiculis plebem
      transferant truculentam... Copiam colendi Thraci partes...
      Alimenta pro tempore... Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV,
      20.--Jorn., _R. Get._, 25.]

Les difficults misrables dont Ulfila et ses compagnons s'taient vu
assaillir doublrent le temps de leur voyage, et cependant les Goths,
camps dans la plaine du Danube, comptaient les jours avec une sombre
inquitude. Leurs provisions s'puisaient, bientt ils allaient sentir
la faim. Portant perptuellement les yeux des lignes romaines aux
plaines du nord, tantt ils croyaient apercevoir la barque qui ramenait
leurs dputs, tantt il leur semblait voir la lgre cavalerie des
Huns poindre  l'horizon oppos, et franchir l'espace avec sa rapidit
ordinaire. Ils passaient ainsi vingt fois par jour de l'espoir tromp
aux plus mortelles terreurs. Enfin le dsespoir les prit. Quoique le
Danube, grossi par les pluies, roult alors une masse d'eau effroyable,
beaucoup entreprirent de le traverser de force. Les uns se jettent  la
nage et sont entrans par le fil de l'eau, d'autres montent dans des
troncs d'arbres creuss ou sur des radeaux qu'ils dirigent avec de
longues perches; mais lorsque, par des efforts inous, ils sont parvenus
 dominer le courant, les balistes romaines dirigent sur eux une grle
de projectiles, et le fleuve emporte ple-mle des dbris de barques et
des cadavres[67]. Le retour des dputs mit fin  ces scnes de
dsolation. La flottille romaine fit aussitt son office, voyageant sans
interruption d'un bord  l'autre[68]. Beaucoup, pour ne pas attendre
leur tour, se faisaient remorquer sur des troncs d'arbres ou des
planches  peine lies ensemble. Les femmes et les enfants passrent les
premiers, conformment aux ordres de l'empereur; ensuite vinrent les
hommes. Des agents chargs de compter les ttes des passagers
s'arrtrent, dit-on, fatigus ou effrays de leur nombre[69]. Hlas!
s'crie Ammien Marcellin avec une emphase pleine d'amertume, vous
compteriez plus aisment les sables que vomit la mer quand le vent la
soulve sur les rivages de la Libye[70]! On constata pourtant que le
nombre des hommes en tat de porter les armes tait d'environ deux cent
mille[71].

      [Note 67: Antequam trajectus esset ab imperatore concessus,
      Scytharum audaciores et elatiores transitum sibi vi aperire
      constituerunt, sed vi repulsi deleti sunt. Eunapius, _Hist._, 5.]

      [Note 68: Transfretabantur in dies et noctes, navibus
      ratibusque et cavatis arborum alveis agminatim impositi. Amm.
      Marc., XXXI, 4.]

      [Note 69: Hind sane neque obscurum est neque incertum
      infaustos transvehendi barbaram plebem ministros, numerum ejus
      comprehendere calculo spe tentantes, conquievisse frustratos.
      _Id., ibid._]

      [Note 70: Quem qui scire velit (ut eminentissimus memorat
      vates) Libyci velit quoris idem discere, quam mult Zephyro
      truduntur aren.--Ce sont deux vers de l'nide de Virgile que
      l'historien insra dans sa prose. On trouve frquemment chez lui
      de ces rminiscences classiques.]

      [Note 71: Non minus quam hominum ducenta millia ad bellum apti
      et tate florentes. Eunap., _Hist._, 6.]

Sur l'autre bord commena un triste et honteux spectacle, o
l'administration romaine tala comme  plaisir les plaies de sa
corruption. Quand les femmes, les jeunes filles, les enfants eurent t
mis  part pour tre interns, les prposs romains, tribuns,
centurions, officiers civils, se jetrent sur eux comme sur une proie
qui leur tait dvolue. Chacun, dit un crivain du temps, se fit sa part
suivant son got: l'un s'adjugea quelque grande et forte femme; l'autre
quelque jeune fille blonde aux yeux bleus. Les agents de prostitution
furent aussi l, trafiquant pour les lieux infmes. On enlevait les
jeunes garons pour les rduire en servitude[72]. D'autres, plus avares,
et qui avaient des terres  cultiver, prirent des hommes robustes qu'ils
envoyrent dans leurs proprits comme serfs ou colons[73]. L'ordre
exprs de dposer les armes ne fut excut nulle part; les prposs
fermaient les yeux pour de l'argent, et, dans son orgueil sauvage, le
Goth et plutt livr tout ce qu'il possdait, son or, sa femme, ses
pelleteries, le tapis  double frange qui faisait son luxe[74]: beaucoup
restrent donc arms. Quant aux vivres qui devaient tre distribus aux
migrants, ils se trouvrent avaris par la fraude des intendants; ils
taient d'ailleurs en quantit insuffisante. Alors on spcula sur la
faim de ces infortuns; on leur vendit au poids de l'or jusqu' la chair
des animaux les plus immondes. Un chien mort s'changeait contre un
esclave[75]. Il parat que les femmes transplantes dans les villes de
l'intrieur, blouies par le luxe, amollies par l'abondance,
s'accommodrent assez bien  leur sort. On les voyait, dit un
contemporain, se pavaner sous de riches habits, dans un attirail
malsant pour des captives; mais leurs fils, favoriss par la fcondit
du climat, grandirent comme des plantes prcoces et vnneuses, ayant au
coeur la haine de Rome[76]. Que pensait, que disait au milieu de tout
cela le Mose des Goths, qui n'avait procur  son peuple, au lieu des
douceurs de la terre promise, que les misres et la captivit de
l'gypte? On devinerait difficilement quelles angoisses et quels regrets
assaillirent cette me honnte  la vue de tant de dceptions; mais, si
justes que fussent ses regrets, il dut remplir sa promesse. Les Goths
paens furent baptiss, et tous jurrent d'adopter le formulaire de
Rimini[77], ou plutt la profession de foi de leur vque, car l tait
pour eux l'orthodoxie. Ulfila, pour prvenir en eux tout scrupule de
conscience, leur expliqua, conformment au systme qu'il s'tait fait 
lui-mme, que ces dtails n'importaient que faiblement  la religion du
Christ. Cela n'empcha pas que les Visigoths ne cessassent ds lors
d'appartenir  la chrtient catholique, et que plus tard, par le
progrs naturel des doctrines et l'opinitret de l'esprit de secte, ils
ne devinssent ariens vritables, ariens propagandistes et
perscuteurs[78].

      [Note 72: Eorum autem qui ista mandata exceperunt, exarsit hic
      studio pueri alicujus candidi et vultu grati; alter misertus est
      uxoris formos unius ex captivis; hic captus est virgine formosa.
      Eunap., 6.--Zozim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 73: Plane unusquisque ipsorum hoc propositi habuit, ut
      suas domos servis, villas pastoribus, et insanum amoris furorem
      quavis licentia implerent. Eunap., _Hist._, 6.]

      [Note 74: Stragula ab utraque parte fimbriata. Eunap.,
      _Hist._, 6.]

      [Note 75: Coeperunt duces avaritia compellente, non solum
      ovium, boumque carnes, verum etiam canum, et immundorum animalium
      morticina eis pro magno contradere: adeo ut quodlibet mancipium in
      unum panem, aut decem libras in unam carnem mercarentur. Jorn.,
      _R. Get._, 26.--Cum traducti Barbari victs inopia vexarentur,
      turpe commercium duces invisissimi cogitaverunt, et quantos
      undique insatiabilatas colligere potuit canes; pro singulis
      dederant mancipiis, inter qu et filii ducti sunt optimatum. Amm.
      Marc., XXXI, 4.]

      [Note 76: Illas autem conspicere erat mollius et venustius,
      quam captivas decebat, vestitas. At captivorum filii et quidquid
      illis fuit mancipiorum aeris temperie in altum se sustulerunt et
      prter tatem pubuerunt et in immensam multitudinem succrevit et
      auctum est hostium genus. Eunap., _Hist._, 6.]

      [Note 77: Hujus rei gratia cum omni gente Gothorum
      (Fridigernus) in Arianam hresim devolutus est.... Isidorus
      Hispal., _Chron. Goth._--Sozom., _ub sup._--Socrat., II.]

      [Note 78: Sic quoque Vesegoth a Valente imperatore Ariani
      potiusquam Christiani effecti. Jorn., _R. Get._, 25.]

Tant d'outrages, tant d'iniquits finirent par exasprer les Goths: un
guet-apens, tendu par le comte Lupicinus  leurs chefs Fridighern et
Alavive au milieu d'un festin[79], mit le comble  leur colre: ils
ouvrirent le passage du Danube  d'autres bandes barbares qui les
avaient suivis; ils se procurrent ou se fabriqurent clandestinement
les armes qui leur manquaient, et se mirent  piller. Une arme romaine
tenta de les arrter; elle fut battue prs de Marcianopolis, capitale de
la petite Scythie. Fridighern empchait ses compagnons de perdre leur
temps contre les places fortes, qu'ils ne savaient pas assiger; son mot
d'ordre tait: Paix aux murailles[80]! mais les bourgades ouvertes,
mais la villa du riche et la cabane du pauvre voyaient fondre sur elles
une guerre sans quartier. Toutes les injures accumules par les Romains
sur les Goths, pillages, viols, assassinats, leur furent rendues au
centuple. Tir de ses rves de gloire thologique, Valens accourut 
Constantinople, et fut presque lapid par le peuple: les catholiques
triomphaient. Comme il sortait de la ville, un ermite, quittant sa
cellule, construite non loin de la route, se mit en travers devant lui,
et l'arrta pour le maudire et lui annoncer sa mort prochaine[81]. Le
malheur dissipant dans l'esprit de Valens toutes les fumes de la
puissance, il redevint, comme aux jours de sa jeunesse, un soldat
vigoureux et hardi jusqu' l'imprudence. Avec une arme en dsarroi,
quelques troupes fraches et des recrues, il entreprit bravement de
balayer ces bandes victorieuses ou de prir  la tche. Dans
l'impatience de combattre ou dans la crainte de se laisser ravir la
gloire du succs, il refusa d'attendre son neveu Gratien, empereur
d'Occident, qui s'tait mis en route pour le rejoindre[82]: cet
empressement le perdit. Les Romains manquaient de vivres, et Fridighern,
qui le savait, les promenait de dlai en dlai pour les affamer; tantt
c'tait un prtre qui venait au nom du ciel protester des intentions
pacifiques des Goths[83]; tantt de feintes propositions d'accommodement
amusaient l'empereur, pendant que le rus barbare ralliait une de ses
divisions de cavalerie absente du camp.

      [Note 79: Fridigernus evaginato gladio, convivio non sine
      magna temeritate, velociterque egreditur, suosque ab imminenti
      morte ereptos ad necem Romanorum instigat. Jorn., _R. Get._,
      26.--Amm. Marc., XXXI, 5.]

      [Note 80: Pacem sibi esse cum parietibus. Amm. Marc., XXXI,
      7.]

      [Note 81: Socrat., IV. 38.--Theodoret., IV. 33, 34.--Zonar.,
      XIII. 31, 32.--Theoph., p. 55, 56.--Cedren, I. 313.--Cf. Amm.
      Marc., XXXI, 11.]

      [Note 82: Vicit tamen funesta principis destinatio, et
      adulabilis quorumdam sententia regiorum, qui ne pne jam part
      victori censors fieret Gratanus, properari cursu celeri
      suadehant. Amm. Marc., XXXI, 12.]

      [Note 83: Christiani ritus Presbyter missus a Fridigerno
      legatus, cum aliis humilibus venit ad principis castra... astu et
      ludificandi varietate nimium solers... Amm. Marc., XXXI, 12.]

La bataille se livra dans une plaine entre Adrianopolis, aujourd'hui
Andrinople, et la petite ville de Nice, le 9 aot 378, par un jour
d'une chaleur accablante. Pour augmenter les souffrances des Romains,
Fridighern fit mettre le feu  des broussailles dont la plaine tait
couverte de leur ct, et, l'incendie se communiquant de proche en
proche, le camp romain se trouva comme emprisonn dans un cercle de
flammes[84]. L'audace mme de Valens nuisit  son succs. S'tant avanc
sans prcaution  la tte de ses gardes, il entrana les lgions, qui,
spares de leur cavalerie, furent bientt cernes par les Goths. Des
nuages d'une poussire fine obscurcissaient le ciel et empchaient les
combattants d'apercevoir leurs ennemis: les traits partaient au hasard;
on se cherchait, on s'garait comme dans l'ombre d'un crpuscule[85].
Quand les fronts des armes se rencontrrent, la masse des Barbares,
poussant toujours dans le mme sens, parvint  rompre l'ordonnance des
lgions, qu'elle crasa de son poids. Sur ces entrefaites, la nuit
arriva, nuit sombre et sans lune. Valens, que ses gnraux pressaient en
vain de se retirer, combattait toujours, quand il tomba perc d'une
flche. Quelques soldats le relevrent et l'emportrent dans une cabane
de paysan qui se trouvait  peu de distance du champ de bataille. On
pansait sa blessure, lorsqu'une bande de pillards goths s'approcha, et,
trouvant les portes dfendues, amoncela autour de la cabane de la paille
et des fagots auxquels elle mit le feu[86]. Valens prit brl; les deux
tiers de son arme jonchaient la plaine, et les contemporains purent
justement comparer cette journe nfaste  celle de Cannes[87]. Matres
de la Thrace et de la Macdoine, les Goths ravagrent ces provinces tout
 leur aise jusqu' l'anne suivante, o Thodose vint prendre
possession de l'Orient. Non moins habile  pacifier qu' vaincre, le
nouvel empereur fit sentir aux Barbares la force de son bras avant de
les recevoir  composition; puis, les ayant rduits  l'implorer, il les
enferma dans un cantonnement o il mit  profit leurs services. Aprs sa
mort, la trahison de Rufin, ministre d'Arcadius, les en tira pour les
lancer sur l'Occident. Alors commena, sous la conduite d'Alaric, le
plus clbre de leurs rois, ce long et sanglant plerinage des
Visigoths, qui les conduisit  travers la Grce et l'Italie jusque dans
le midi des Gaules, o ils s'arrtrent.

      [Note 84: Ut miles fervore calefactus stivo, siccis faucibus
      commarceret, reluccute amplitudine camporum incendiis, quos lignis
      nutrimentisque aridis subditis ut hoc fieret, iidem hostes
      urebant. _Id., ibid._]

      [Note 85: Nec jam objectu pulveris coelum patere potuit ad
      prospectum, clamoribus resultant horrificis. Qua causa tela
      undique mortem vibrantia destinata cadebant et noxia, quod nec
      prvideri poterant nec caveri. Amm. Marc., XXXI, 13.]

      [Note 86: Cum enim oppessulatas januas perrtunpere conati, qui
      secuti sunt, a parte pensili domus sagittis incesserentur, ne per
      moras inexpedibiles populandi amitterent copiam, congestis stipul
      fascibus et lignorum, flammaque supposita, dificium cum hominibus
      torruerunt. Amm. Marc., XXXI, 14.--Socrat., IV, 38.--Theodoret,
      IV. 36.--Sozom., VI, 40.--Philostorg, IX, 17.--Zosim. IV, 24.]

      [Note 87: Nec ulla annalibus prter Cannensem pugnam, ita ad
      internecionem res legitur gesta, quanquam Romani aliquoties
      reflante fortuna fallaciis lusi bellorum iniquitati cesserunt ad
      tempus; et certamina multa fabulos neni flevere Grcorum. Amm.
      Marc., XXXI, 14.]




CHAPITRE DEUXIME

Arrive des Huns sur le Danube.--Dplacement des peuples barbares,
voisins de la valle du Danube; les uns se prcipitent sur l'Italie, les
autres envahissent la Gaule et l'Espagne.--Progrs des Huns vers le haut
Danube.--Ils entrent en contact avec les Burgondes de la fort
Hercynienne; ceux-ci se font chrtiens pour leur mieux rsister.--Rona,
chef de la principale tribu des Huns, devient auxiliaire de l'empire; sa
liaison avec Atius.--Attila et Blda, nouveaux rois des Huns; trait de
Margus.--Portrait d'Attila.--Il soumet tous les chefs des Huns  son
autorit.--Sa campagne contre les Acatzires; il donne pour roi  ce
peuple Ellak, son fils an.--Il tue son frre Blda.--L'pe de Mars
est dcouverte par une gnisse blesse.--Empire d'Attila.--Diffrend
entre les Huns et les Romains, au sujet de l'vque de Margus.--Guerres
d'Attila, en Pannonie, en Msie et en Thrace.--L'empereur Thodose II
lui achte la paix.

Comme la mer, lorsqu'elle a franchi ses digues, se prcipite et couvre
en un instant des plaines sans dfense, ainsi les hordes de Balamir
eurent bientt couvert tout le pays que la fuite des Goths rendait
libre. Arrivs devant le vaste foss du Danube, les Huns s'arrtrent
avec crainte et n'inquitrent point l'empire romain; mais ils
continurent  batailler contre les peuples barbares. Ils ne laissaient
point d'ennemis derrire eux: la nation des Ostrogoths s'tait rsigne
au joug[88]; les anciens vassaux d'Ermanaric passaient l'un aprs
l'autre  Balamir; Athanaric seul tenait bon avec ses tribus fidles
dans les valles les plus abruptes des Carpathes; mais ces tribus mmes,
traques dans leurs dfils et mourant de faim, rsolurent d'imiter
l'exemple de Fridighern, qu'elles avaient tant blm, et de se donner
aux Romains plutt que de courber la tte sous les fils des sorcires.
Quelles que fussent ses rpugnances, Athanaric adopta ce parti, et, les
Romains n'ayant point repouss sa demande, les Visigoths sortirent 
l'improviste de leurs rochers, gagnrent la rive du fleuve et
s'embarqurent[89]. Ce fut pour toutes les nations europennes,
civilises ou barbares, un grand vnement que cette intrusion des Huns
au milieu d'elles, ce progrs de l'Asie nomade sur l'Europe. Tout, dans
la contre envahie, changea d'aspect aussitt: les rudiments de culture
qui provenaient des Goths furent abandonns; la vie sdentaire disparut;
la vie nomade revint dans toute son pret, et la zone circulaire qui
menait du bas Danube  la mer Caspienne le long de la mer Noire ne fut
plus qu'un passage perptuellement sillonn de hordes et de troupeaux.
La tribu royale des Huns se fixa sur le Danube, comme une sentinelle
vigilante occupe  pier ce qui se passait au del. Chaque anne, le
palais de planches de ses rois fit un pas de plus vers le cours moyen du
fleuve, et chaque anne quelque empitement sur les peuplades
riveraines, en prolongeant la frontire des Huns, multiplia leurs points
de contact avec l'empire romain[90].

      [Note 88: Ostrogoth Ermanarici regis sui decessione a
      Vesegothis divisi, Hunnorum subditi ditioni, in eadem patria
      romanserunt. Jorn., _R. Get._, 48.]

      [Note 89: Gothi... aspicientes benignitatem Theodosii
      imperatoris, inito foedere, Romano se imperio tradiderunt. Isidor.,
      _Chron. goth._--Cunctus exercitus in servitio Theodosii
      imperatoris perdurans, Romano se imperio subdens.... Jorn., _R.
      Get._, 28.--Amm. Marc., XXVII, 5.--Athanaric lui-mme vint 
      Constantinople, dont la magnificence le charma, et il y finit ses
      jours. Amm. Marc., _ibid._--Cf. Themist., _or._ 15.--S. Ambros.,
      _Proem. de Spirit. Sancto_, t. II, p. 603.]

      [Note 90: On trouve dans les auteurs la mention de plusieurs
      rois Huns dont nous ne connaissons rien que les noms: _Donatus_,
      _Charatton_, etc.]

Dans cette situation, les Huns, qui ne cultivaient point et qui eurent
bientt dtruit le peu de culture qu'ils avaient trouve, ne pouvaient
vivre sans recevoir des Romains du bl et de l'argent, ou sans piller
leurs terres[91]. Il fallut donc de toute ncessit que Rome les prt 
sa solde, et ils la servirent bien, soit contre les autres, soit contre
eux-mmes. Qu'on se reprsente l'empire mongol toutes les fois qu'il ne
fut pas concentr dans la main d'un Tchinghiz-Khan ou d'un Timour; c'est
le spectacle qu'offrait alors l'empire des Huns: des hordes spares,
des royaumes distincts, des chefs indpendants ou  peu prs,
reconnaissant  peine un lien fdratif. L'un menaait-il quelque
province romaine d'une invasion, l'autre proposait aussitt  l'empereur
des troupes auxiliaires pour la dfendre. C'tait une jote autorise
entre frres, une industrie pratique par tous et rpute d'autant plus
honnte qu'elle tait plus lucrative. La faiblesse du lien fdral se
faisait surtout sentir entre les deux groupes principaux de la
domination hunnique. Les Huns blancs et toutes les hordes caspiennes qui
n'avaient point suivi Balamir prtendaient se gouverner, faire la guerre
ou la paix  leur fantaisie; il en tait de mme des tribus qui, bien
qu'appartenant aux Huns noirs, s'taient arrtes prs de la limite de
l'Europe sans pousser leur marche plus loin. La politique romaine,
habile  ce genre de travail, s'interposait dans ces sparations pour
les largir, ne ngligeant ni l'argent ni les promesses, et recherchant
surtout l'alliance des Huns orientaux, afin de contenir ceux du Danube.
La tribu royale elle-mme n'avait point d'unit, et ses membres, qui se
partageaient le gouvernement des tribus, agissaient chacun de son ct.
Ce fut la terrible volont d'Attila qui leur imposa cette unit d'action
comme un premier pas vers la formation d'un empire unitaire.

      [Note 91: Dicebat enim su gentis multitudinem, rerum
      necessariarum inopia ad bellum insurrexisse. Prisc. _Exc. leg._,
      p. 74.]

Thodose, qui avait pour systme de tenir en chec les auxiliaires
barbares les uns par les autres, employa les Huns pour contre-balancer
les Goths, dont il redoutait la force. Cette politique fut galement
celle de ses fils. Nous voyons, en 405, un certain Uldin, roi des Huns,
servir Honorius contre les bandes de Radagaise, et dcider par une
charge de sa rapide cavalerie la victoire de Florence[92]. Uldin avait
dj mrit les bonnes grces d'Arcadius en lui envoyant, bien
empaquete, la tte du Goth Ganas, gnral romain, en rvolte contre
son empereur et rfugi au del du Danube[93]. Il semble que toutes les
fois qu'il s'agissait de se mesurer avec les Visigoths, qui n'taient
pour eux que des sujets fugitifs, les Huns ressentissent un redoublement
d'ardeur. Avec les embarras de l'empire, les contingents hunniques
s'accrurent; dj nombreux sous Honorius et Arcadius, ils le devinrent
davantage, et on les vit s'lever au chiffre norme de soixante mille
hommes pendant la rgence de Placidie[94]. Grce  cet tat de choses,
qui faisait affluer l'argent dans leur trsor, les rois huns mnagrent
un pays qui les engraissait plus par la paix qu'il n'et fait par des
pillages partiels. Ils se conduisirent donc assez pacifiquement pendant
les cinquante premires annes de leur tablissement sur le Danube.

      [Note 92: _Uldinus_, Oros., VII, 40.--La bataille de Florence,
      qui arrta Radagaise dans sa marche sur Rome, fut gagne par
      Stilicon, en l'anne 405.]

      [Note 93: _Chron. Alex._, p. 712.--Comit. Marcellin.,
      _Chron._--Philostorg., p. 531.--Zosim., p. 798-799.]

      [Note 94: Voir le morceau que j'ai publi dans la _Revue des
      Deux Mondes_, (15 juillet 1831) sous le titre: _Actius et
      Bonifacius_.]

Toutefois, si le monde romain chappa d'abord  l'action directe des
Huns, il n'chappa point au contre-coup des dsordres que leur arrive
et leurs guerres produisirent sur sa frontire du nord. La valle du
Danube, encombre de tribus barbares de toute race qui se croisaient
dans leur marche, se choquaient, se culbutaient les unes sur les autres,
ressemblait  une fourmilire bouleverse. Au milieu de tous ces chocs,
il se forma comme deux courants en sens contraire par o ce trop-plein
de nations essaya de s'couler. L'un se dirigea sur l'Italie par les
Alpes illyriennes, et produisit l'invasion de Radagaise, qui mit Rome,
en 405,  deux doigts de sa perte; l'autre remonta le Danube vers son
cours suprieur, pour se reverser sur la Gaule. Cette dernire
migration tait provoque par les Alains, qui, s'tant spars des
Huns, craignaient leur colre. Sur son passage, la horde alaine, nomade
comme les Huns, dplaait les populations riveraines du fleuve, et les
faisait marcher avec elles. Elle s'adjoignit ainsi les Vandales
Silinges, cantonns sur la rive romaine depuis Constantin, les Vandales
Astinges, tablis sur la rive barbare, au pied des Carpathes, et plus
loin les nombreuses tribus des Suves. Cette arme de peuples envahit la
Gaule le dernier jour de l'an 406, et, aprs l'avoir remplie de ruines
pendant quatre ans, passa dans la province d'Espagne, dont elle se
partagea les lambeaux[95]. Tel fut, pour l'empire d'Occident, une des
consquences de l'arrive des Huns: ce n'tait pas la plus funeste.

Les Huns avanaient toujours, occupant les territoires dblays par
l'migration, et bientt leurs tentes se dressrent sur le moyen Danube.
Quand ils y furent, leurs claireurs ne tardrent pas  faire
connaissance avec les nations germaniques voisines de la fort
Hercynienne et du Rhin. Les historiens racontent  ce sujet une aventure
assez curieuse, et qui nous intresse  plus d'un titre, nous autres
Franais, parce qu'elle concerne un des peuples dont le sang est ml
dans nos veines, le peuple des Burgondes ou Bourguignons. Ce peuple
habitait nagure tout entier au pied des monts Hercyniens et sur les
rives du Mein, o il vivait de la culture des terres, de travaux de
charpente ou de charronnage, et du prix de ses bras qu'il louait dans
les villes romaines de la frontire[96]. Une partie de ses tribus
s'tait spare des autres, en 407 ou 408, pour passer en Gaule, o elle
avait obtenu de l'empereur Honorius un cantonnement dans l'Helvtie[97]:
la partie qui n'avait point quitt le territoire de ses pres tait la
plus faible. C'est sur elle que vinrent s'exercer les premiers pillages
des Huns dans la valle du Rhin. Au moment o l'on s'y attendait le
moins, les villages burgondes taient brls, les moissons enleves, les
femmes tranes en captivit; puis le roi Oktar[98], qui dirigeait ces
pillages, partait pour reparatre bientt aprs. Les Burgondes
essayrent de rsister et furent battus. Ils obissaient alors  un
gouvernement thocratique, compos d'un grand prtre inamovible, appel
_siniste_[99], et de rois lectifs et amovibles  la volont de
l'assemble du peuple, o plutt  celle du grand prtre. L'arme
burgonde prouvait-elle un revers, l'anne tait-elle mauvaise et la
rcolte gte, quelque flau naturel venait-il frapper la nation, vite
elle destituait des rois qui n'avaient pas su se rendre le ciel
favorable: ainsi le voulait la loi[100]. On pense bien que, dans la
circonstance prsente, les Burgondes n'pargnrent pas leur roi; mais
ils firent plus, ils cassrent leur grand prtre. Aprs en avoir
mrement dlibr, ils rsolurent de s'adresser  un vque romain pour
obtenir, par son intermdiaire, le patronage du grand Dieu des
chrtiens, car ils souponnaient leurs divinits de faiblesse ou
d'impuissance contre la race infernale qui les attaquait. L'vque
consult (on croit que ce fut saint Svre de Trves) leur rpondit que
le moyen d'obtenir ce qu'ils demandaient, c'tait de recevoir le saint
baptme: Demeurez ici, leur dit-il, vous jenerez pendant sept jours;
je vous instruirai et vous baptiserai[101]. Le septime jour, il les
baptisa. Le narrateur contemporain de qui nous tenons ces dtails semble
insinuer que ce fut tout le peuple des Burgondes trans-rhnans qui reut
ainsi le baptme, chose peu probable, si l'on examine les circonstances
du fait: il y a plus de raison de croire que ceci se passa entre
l'vque et les principaux chefs au nom de tout le peuple et en quelque
sorte par procuration pour lui. Quoi qu'il en soit, le moyen russit.
Cuirasss ds lors contre les dmons, les Burgondes se crurent
invincibles; ils attaqurent  leur tour et taillrent en pices les
Huns avec trois mille hommes seulement contre dix mille. Le roi Oktar,
qui sortait d'une orgie la veille de la bataille, tant mort subitement
pendant la nuit[102], les Burgondes virent dans cet vnement comme dans
l'autre la main du nouveau Dieu qui les protgeait: les Burgondes de la
Gaule taient dj chrtiens.

      [Note 95: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
      dcembre 1850, le morceau intitul: _Placidie_.]

      [Note 96: Quippe omnes fere sunt fabri lignarii, et ex hac
      arte mercedem capientes, semetipsos alunt. Socrat., VII, 30.]

      [Note 97: Oros., VII.--Prosp. Aquitan., _Chron._]

      [Note 98: _Oktar_, oncle d'Attila., Jorn., _R. Get._,
      35.--_Ouptar._, Socrat., VII, 7.--Ce roi est nomm _Subthar_ dans
      une vie latine d'Attila, compile au XIe sicle d'aprs d'anciens
      matriaux et d'antiques traditions, par un Dalmate, nomm Juveneus
      Coelius Calanus. Il est bien certain que ce _Subthar_ de
      l'historien dalmate, est le mme que l'_Ouptar_ des crivains
      grecs; et comme Juveneus Coelius Calanus le fait oncle d'Attila,
      _Ouptar_ et _Subthar_ sont videmment les mmes que l'Oktar de
      Jornands.]

      [Note 99: Sacerdos apud Burgundios omniun maximus vocatur
      Sinistus; et est perpetuus... Amm. Marc., XXXVIII, 6.]

      [Note 100: Rex... potestate deposita removetur, si sub eo
      fortuna titubaverit belli, vel segetuum copiam negaverit terra...
      _Id., ibid._]

      [Note 101: Ille cum septem dies jejunare eos jussisset, ac
      fidei rudimentis instituisset, octavo tandem die baptismo donatos
      dimisit. Socrat., VII, 30.]

      [Note 102: Etenim Hunnorum rege, cui nomen erat Uptarus, pr
      nimia ciborum ingluvie nocte quadam suffocato... _Id._, VII, 35.]

Cet Oktar dont nous venons de parler tait frre de Moundzoukh, pre
d'Attila; il avait deux autres frres, OEbarse et Roua, chefs souverains
comme lui[103], de sorte que cette famille, issue du sang royal, tenait
sous sa main la majeure partie des hordes hunniques. Roua tait surtout
un chef capable et dcid. Par sa liaison avec le patrice romain Atius,
qui avait t son otage, il tait parvenu  mettre le pied dans les
affaires intrieures de Rome d'une faon plus qu'incommode pour les
empereurs[104]. Roua, qui prenait de toutes mains, s'tait fait donner
par l'Auguste d'Orient, Thodose II, une subvention annuelle de trois
cent cinquante livres d'or, qu'il qualifiait de _tribut_, mais 
laquelle celui-ci donnait le nom plus honnte de _solde_, par la raison
que Roua, ayant reu un brevet de gnral romain, tait officier de
l'empereur, lequel tait libre de lui affecter tel traitement ou telle
gratification qu'il lui plairait, suivant son mrite: c'tait par ces
honteux sophismes que la cour de Byzance cherchait  se dissimuler sa
lchet. Quant aux gnraux romains de la faon de Roua, sachant que
leur principal mrite tait de faire peur, ils usaient largement de ce
moyen, qui aboutissait toujours  une augmentation de solde. Roua
prtendait tablir en principe, vis--vis de l'empire, que tout ce qui
existait sur la rive septentrionale du Danube, terres et nations,
appartenait aux Huns, comme le midi appartenait aux Romains; que c'tait
l leur domaine, dans lequel nul autre peuple n'avait le droit de
s'immiscer. Trois ou quatre peuplades ultra-danubiennes ayant fait un
trait d'alliance offensive et dfensive avec la cour de Byzance, Roua
se plaignit vivement, et menaa de la guerre[105]. Deux consulaires lui
furent dputs pour entrer en explication; mais dans l'intervalle, en
434 ou 435, Roua mourut, laissant son trne aux mains de ses deux
neveux, Attila et Blda[106]: ce furent les nouveaux rois qui reurent
l'ambassade romaine.

      [Note 103: Is namque Attila, patre genitus Mundzucco, eujus
      fuere germani Octar et Roas qui ante Attilam regnum Hunnorum
      tenuisse narrantur. Jorn., _R. Get._, 35.--Priscus appelle
      Moundioukh [Grec: Moundiouchos], le Mundzuccus de Jornands--Roas est
      appel par les Grecs: [Grec: Rouas, Rougas, Rougilas.--Odarsion.]]

      [Note 104: On peut consulter  ce sujet le morceau intitul:
      _Bonifacius et Actius_, cit plus haut.]

      [Note 105: Cum Roua, Hunnorum rex, statuisset, cum Amildsuris,
      Ithimaris, Tonosuris, Boiscis, cterisque gentibus, qu Istrum
      accolunt, quod ad armorum societatem cum Romanis jungendam
      confugissent, bello decertare.... Prisc., _exc. leg._ p.
      47.--Jornands mentionne des peuples de ces divers noms comme les
      premiers Huns qui passrent le Palus-Motide.--Mox, ingentem illam
      paludem transiere, illico Alipzuros, Alcidzuros (_Amildzuros_),
      Itamaros, Tuncassos et Boiscos, qui rip istius Scythi
      insidebant.... Jorn., _R. Get._, 24.]

      [Note 106: Le nom d'Attila se trouve chez les crivains grecs
      sous les formes [Grec: Attlas et Atlas]; celui de Bleda ou Bleta
      (Jorn.), sous celle de [Grec: Bldas et Blidas].]

La confrence eut lieu dans une plaine  droite du Danube, 
l'embouchure de la Morawa et tout prs de la ville romaine de Margus:
les Huns arrivrent  cheval, et, comme ils ne voulurent point mettre
pied  terre, il fallut que les ambassadeurs romains, sous peine de
faillir  leur dignit, restassent galement sur leurs chevaux[107]. Ils
entendirent l un langage qui ne laissa pas de les inquiter un peu pour
l'avenir. La rupture immdiate de l'alliance avec les tribus
danubiennes, l'extradition de tous les Huns grands ou petits qui
portaient les armes ou s'taient rfugis dans l'empire d'Orient, la
rintgration des prisonniers romains vads sans ranon ou le paiement
de huit pices d'or pour chacun d'eux, l'engagement formel de ne
secourir aucun peuple barbare en hostilit avec les Huns, enfin
l'augmentation du tribut qui, de trois cent cinquante livres d'or,
serait port  sept cents, telles furent les clauses du trait propos
ou plutt exig par Attila[108]. Aux objections des envoys,  leurs
moindres demandes d'explication, le roi hun n'avait qu'une rponse: La
guerre! Et comme les ambassadeurs savaient trop bien que leur matre
tait dispos  tout faire, la guerre excepte, ils se crurent autoriss
 tout promettre. On jura donc de part et d'autre, chacun prtant
serment  la manire de son pays[109]. Ainsi fut conclu ce fameux trait
de Margus que nous verrons si souvent invoqu par Attila, et qui lui
servit d'arsenal pour battre l'empire romain par la politique, quand il
ne l'attaquait pas par les armes. Pour preuve de leur fidlit
religieuse  remplir les traits, les Romains se htrent de livrer deux
de leurs htes, jeunes princes du sang royal, fils de Mama et d'Attacam,
personnages de distinction chez les Huns. Ils furent livrs sur le
territoire romain, en vue de Carse, petite ville fortifie de la Thrace
danubienne, et Attila les fit crucifier aussitt sous les yeux de ceux
qui les lui amenaient: c'est ainsi qu'il inaugura son rgne[110].

      [Note 107: In hanc urbem a rege et Scythis delecti, extra
      civitatem equis insidentes, nec enim barbaris de plano verba
      facere placuit, convenerunt venerunt; ne sibi peditibus cum
      equitibus disserendum foret. Prisc., _exc. leg._ p. 48.. Neque
      vero non su dignitatis rationem legati Romani habuerunt, et ab
      hac usurpatione, eodem quoque apparatu, in Scytharum conspectum.]

      [Note 108: Unoquoque anno septingentas auri libras, tributi
      nomine, Scytharum regibus a Romanis pendi cum antea tributum
      annuum non fuisset nisi trecentarum quinquaginta librarum. Prisc.,
      _exc. leg._ p. 48.]

      [Note 109: Jurejurando ritu patrio utrimque prstito... Id.,
      _exc. leg._, ibid.]

      [Note 110: De quorum numero filii Mama et Attacam, ex regio
      genere, quos Scyth suscipientes in Carso Thraci castello crucis
      supplicio affecerunt, et hanc ab his fug poenam exegerunt. Prisc.,
      _exc. leg._ p. 48.]

Attila tait frre pun de Blda; mais, quoiqu'ils rgnassent en
commun, le sceptre rsidait de fait aux mains du plus jeune. Il avait
alors de trente-cinq  quarante ans, ce qu'on peut induire de la
remarque faite par les historiens, qu'en 451, poque de son expdition
dans les Gaules, ses cheveux taient dj presque blancs[111]. Cette
supposition reporterait sa naissance aux dernires annes du Ve sicle,
vingt ou vingt-cinq ans aprs l'tablissement des hordes hunniques en
Europe. Le nom d'Attila ou _Athel_ que portait le fils de Moundzoukh, et
qui n'est autre que l'ancien nom du Volga[112], a fait penser avec
quelque raison qu'il avait vu le jour sur les bords de ce fleuve, dans
la demeure primitive des Huns; en tout cas, il devint homme sur ceux du
Danube: c'est l qu'il apprit la guerre, et que, ml de bonne heure aux
vnements du monde europen, il connut le jeune Atius, otage des
Romains prs de son oncle Roua. Probablement, et d'aprs ce qui se
pratiquait par une sorte d'change entre la barbarie et la civilisation,
tandis qu'Atius faisait ses premires armes chez les Huns, Attila
faisait les siennes chez les Romains, tudiant les vices de cette
socit comme le chasseur tudie les allures d'une proie: faiblesse de
l'lment romain et force de l'lment barbare dans les armes,
incapacit des empereurs, corruption des hommes d'tat, absence de
ressort moral dans les sujets, en un mot tout ce qu'il sut si bien
exploiter plus tard, et qui servit de levier  son audace et  son
gnie. Atius et lui restrent lis d'une sorte d'amiti qui se
manifestait par de petits services et une rciprocit de petits cadeaux.
Le Romain fournissait au Hun ses secrtaires latins et ses interprtes;
le Hun lui envoyait en retour quelque objet curieux, quelque monstre
difforme ou risible: un jour il lui envoya un nain[113]. Ces deux hommes
s'apprciaient et se redoutaient secrtement comme deux rivaux que les
chances de la fortune amneraient un jour sur les champs de bataille en
face l'un de l'autre, et qui seuls taient dignes de se mesurer.

      [Note 111: Canis aspersus. Jorn., _R. Get._, 35.]

      [Note 112: Encore aujourd'hui; ce fleuve n'en a pas d'autre
      dans les langues tartares. Son nom de Volga lui est venu de
      l'tablissement des Bulgares ou Voulgares sur ses rives, vers la
      fin du VIe sicle.]

      [Note 113: Il sera question plus tard de ce nain qui portait
      le nom de Zercon, et qui avait appartenu  Blda avant de tomber
      au pouvoir d'Attila.]

L'histoire nous a laiss un portrait d'Attila d'aprs lequel on peut se
reprsenter assez exactement ce barbare fameux. Court de taille et large
de poitrine, il avait la tte grosse, les yeux petits et enfoncs, la
barbe rare, le nez pat, le teint presque noir[114]. Son cou jet
naturellement en arrire, et ses regards qu'il promenait autour de lui
avec inquitude ou curiosit, donnaient  sa dmarche quelque chose de
fier et d'imprieux[115]. C'tait bien l, dit Jornands que nous
aimons  citer, parce qu'il nous reproduit navement les impressions
restes chez les nations gothiques, c'tait bien l un homme marqu au
coin de la destine, un homme n pour pouvanter les peuples et branler
la terre[116]. Si quelque chose venait  l'irriter, son visage se
crispait, ses yeux lanaient des flammes; les plus rsolus n'osaient
affronter les clats de sa colre. Ses paroles et ses actes mmes
taient empreints d'une sorte d'emphase calcule pour l'effet; il ne
menaait qu'en termes effrayants; quand il renversait, c'tait pour
dtruire plutt que pour piller; quand il tuait, c'tait pour laisser
des milliers de cadavres sans spulture en spectacle aux vivants. A ct
de cela, il se montrait doux pour ceux qui savaient se soumettre,
exorable aux prires, gnreux envers ses serviteurs, et juge intgre
vis--vis de ses sujets[117]. Ses vtements taient simples, mais d'une
grande propret[118]; sa nourriture se composait de viandes sans
assaisonnement, qu'on lui servait dans des plats de bois[119]; en tout,
sa tenue modeste et frugale contrastait avec le luxe qu'il aimait  voir
dployer autour de lui. Avec l'irascibilit du Calmouk, il en avait les
instincts brutaux; il s'enivrait, il recherchait les femmes avec
passion. Quoiqu'il et dj, suivant l'expression de Jornands, des
pouses innombrables, il en prenait chaque jour de nouvelles, et ses
enfants formaient presque un peuple[120]. On ne lui connaissait aucune
croyance religieuse, il ne pratiquait aucun culte; seulement des
sorciers, attachs  son service comme les _chamans_  celui des
empereurs mongols, consultaient l'avenir sous ses yeux dans les
circonstances importantes.

      [Note 114: Forma brevis, lato pectore, capite grandiori,
      minutis oculis, rarus barba... simo naso, teter colore... Jorn.,
      _R. Get._, 35.]

      [Note 115: Erat... superbus incessu, huc atque illuc
      circumferens oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis
      appareret... Id., _R. Get._, ibid.]

      [Note 116: Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum
      omnium metus. Jorn., _R. Get._, 35.]

      [Note 117: Ipse manu temperans, consilio validissimus,
      supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Id.,
      _R. Get._, ibid.]

      [Note 118: Frugalis admodum vestis, nihil, quo ab aliorum
      vestibus dignosci posset, habebat, nisi quod erat pura et
      impermixta... Prisc., _exc. leg._, ad. ann. 449.]

      [Note 119: Sed cteris quidem barbaris et nobis coena, omnium
      eduliorum genere referta et instructa, prparata erat, et in
      discis argenteis reposita; Attil in quadra lignea, et nihil
      prter carnes... Id., _exc. legal._, ibid.]

      [Note 120: Qui... post innumerabiles uxores, ut mos erat...
      Filii Attil, quorum per licentiam libidinis pne populus fuit.
      Jorn., _R. Get._, 50.]

Cet homme, dont la vie se passa dans les batailles, payait rarement de
sa personne; c'est par la tte qu'il tait gnral. Asiatique dans tous
ses instincts, il ne plaait mme la guerre qu'aprs la politique,
donnant toujours le pas aux calculs de la ruse sur la violence, et les
estimant davantage[121]. Crer des prtextes, entamer des ngociations 
tout propos, les enchevtrer les unes dans les autres comme les mailles
d'un filet o l'adversaire finissait par se prendre, tenir
perptuellement son ennemi haletant sous la menace, et surtout savoir
attendre, c'tait l sa suprme habilet. Le prtexte le plus futile lui
semblait bien souvent le meilleur, pourvu qu'on n'y pt pas satisfaire:
il le quittait, le reprenait, le laissait dormir pendant des annes
entires, mais ne l'abandonnait jamais. C'tait un curieux spectacle que
ces ambassades sans nombre dont il fatigua plus tard la cour de Byzance,
et qu'il confiait aux favoris qu'il voulait enrichir. Connaissant les
allures de cette cour corrompue et corruptrice, qui croyait acheter par
des prsents la complaisance des ngociateurs barbares, il y envoyait
ses serviteurs faire fortune aux dpens de l'empire, sauf  compter
ensuite avec eux. Il poussait l'impudence jusqu' les recommander aux
libralits impriales, et sa recommandation tait un ordre. Un de ses
secrtaires ayant eu la fantaisie d'pouser une riche hritire romaine,
il fallut que Thodose la lui trouvt, et la jeune fille s'tant fait
enlever pour chapper  cet odieux mariage, le gouvernement romain dut
la remplacer par une autre aussi riche et plus rsigne. Tel tait
l'homme aux mains duquel allaient tomber les destines du monde.

      [Note 121: Homo subtilis antequam arma gereret, arte pugnabat.
      Id., _R. Get._, 36.]

Attila n'avait mis tant de hte  garrotter, comme il l'avait fait, les
Romains par le trait de Margus que pour se livrer, sans proccupations
extrieures,  des rformes intrieures qui devaient changer l'tat de
son royaume. L'ide assez vague de Roua sur les droits de la nation
hunnique au nord du Danube tait devenue, dans la tte du nouveau roi,
un vaste systme qui ne tendait pas  moins qu' crer, au moyen des
Huns runis sous le mme gouvernement et obissant  la mme volont, un
empire des nations barbares en opposition  l'empire romain, qu' faire,
en un mot, pour le nord de l'Europe ce que Rome avait fait pour le midi.
Son premier soin fut d'tablir sa suprmatie en Occident parmi tous ces
petits chefs, ses gaux, tche difficile, mais  laquelle il russit,
son oncle Obarse ayant donn lui-mme l'exemple de la soumission. En
Orient, dans le rameau des Huns blancs et chez les Huns noirs qui
n'avaient pas suivi Balamir, l'entreprise offrait encore plus
d'obstacles; mais elle russit galement, grce  quelques circonstances
favorables[122]. Thodose, malgr ses obligations rcentes, travaillait
 s'attacher les Acatzires[123], nation hunnique qui, sous le nom de
Khazars, vint dsoler plus tard le voisinage du Danube, et qui occupait
pour lors le steppe du Don, o elle avait remplac les Alains. Les
Acatzires formaient une petite rpublique gouverne par des chefs de
tribus qui se reconnaissaient un suprieur dans le plus ancien d'entre
eux. Soit ignorance, soit maladresse, les missaires de Thodose,
chargs de distribuer des prsents  ces chefs, ngligrent de commencer
par leur doyen, nomm Kouridakh, lequel se crut volontairement
offens[124]. Il s'en vengea en avertissant Attila de ce qui se passait.
Celui-ci accourut bien vite  la tte d'une grande arme, s'tablit dans
le pays, battit et tua la plupart des chefs, et, n'apercevant point
Kouridakh, le fit inviter  venir, disant qu'il l'attendait pour
partager les fruits de la victoire; mais le vieil Acatzire, qui s'tait
retranch avec sa tribu dans un lieu  peu prs inaccessible, se garda
bien d'en sortir: Je ne suis qu'un homme, rpondit-il  l'envoy
d'Attila, et si mes faibles yeux ne peuvent regarder fixement un rayon
de soleil, comment soutiendraient-ils l'clat du plus grand des
dieux[125]? Attila vit  qui il avait affaire, et laissa Kouridakh
tranquille; mais il fit du reste des tribus un royaume pour l'an de
ses fils, nomm Ellak[126]. De ce royaume, comme d'un centre
d'oprations, il fit une srie de guerres, presque toutes heureuses,
contre les hordes hunniques de l'Asie. De l il passa chez les nations
slaves et teutones, poursuivant ses conqutes jusqu'aux rivages de la
mer Baltique[127], et soumit tout le nord de l'Europe, except la
Scandinavie et l'angle occidental compris entre l'Ocan, le Rhin et une
ligne qui, partant du Rhin suprieur, suivrait  peu prs le cours de
l'Elbe. Cet empire galait en tendue l'empire romain, s'il ne le
dpassait pas.

      [Note 122: Pace cum Romanis facta, Attilas et Bleda ad
      subigendas gentes Scythicas profecti sunt, et contra Sorosgos
      bellum communibus viribus moverunt. Prisc., _exc. leg._ p. 47.]

      [Note 123: On trouve ce nom sous les formes [Grec: Akatziroi,
      Katziroi, Atakiroi.] (Prisc. et Menand.).--Agazziri (Jorn.)--Au
      VIIe sicle, ce peuple parat dans l'histoire sous le nom de
      [Grec: Chazaroi]. _Voy._ plus loin l'expdition d'Hraclius en
      Perse.]

      [Note 124: Qui ea munera attulerat, pro cujusque gentis merito et
      gradu minime distribuerat. Curidachus [Grec: (Kouridachos)] enim
      secundo loco acceperat, qui, regum antiquior, primus accipere
      debuerat. Prisc., _exc. leg._, p. 47.]

      [Note 125: Si enim immotis oculis solis orbem intueri nemo
      potest, quomodo quis sine sensu doloris cum deorum maximo
      congrediatur? Prisc., _Exc. leg._, ann. 448.]

      [Note 126: Ellacus. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 127: On peut consulter divers passages de l'Edda et
      particulirement les pomes relatifs  Attila; on y verra des
      indications qui prouvent que sous ce roi la puissance des Huns
      tait arrive jusqu'aux limites extrmes des pays slaves et
      germaniques.]

Ces grandes choses ne s'accomplirent point sans qu'Attila se ft une
multitude d'ennemis, surtout parmi les membres de la tribu royale, qu'on
voyait se regimber en toute occasion. Il y en eut qui passrent en
Romanie pour solliciter l'appui de l'empereur; mais la lchet de
Thodose conspirait toujours avec la cruaut d'Attila: les malheureux
furent rendus pour tre supplicis. Blda se mla-t-il  ces complots?
prit-il parti pour les chefs mcontents? ou bien sa seule prsence
faisait-elle obstacle  l'ambition d'un frre qui ne voulait point
reconnatre d'gal? On ne le sait pas: l'histoire nous a cach les
dtails et le noeud d'une affreuse tragdie domestique dont elle ne nous
montre que la catastrophe. Attila tua Blda, par fraude et embches,
disent les historiens; l'un d'eux ajoute qu'il prludait ainsi par un
fratricide  l'assassinat du genre humain[128]. Les moeurs des Huns
taient si violentes, que ce crime ne souleva pas l'indignation
publique; quelques tribus attaches particulirement  Blda, quelques
amis qui voulurent soutenir sa mmoire, se montrrent seuls et furent
aisment comprims. Vers le mme temps, un incident propre  frapper les
imaginations vint donner  l'autorit d'Attila et mme  son crime une
sorte de sanction surnaturelle. Il faut savoir, pour l'intelligence de
ceci, que les anciens Scythes, habitants des plaines pontiques, avaient
pour idole une pe nue enfouie dans la terre, et dont la pointe seule
dpassait le sol[129]: divinit bien digne de ces solitudes livres au
droit du plus fort. Les races ayant succd aux races, les dominations
aux dominations sur le territoire de la Scythie, l'pe de Mars (c'est
le nom que lui donnaient les Romains) resta oublie pendant bien des
sicles. Un bouvier hun, voyant boiter une de ses gnisses, profondment
blesse au pied, en rechercha la cause, et, guid par la trace du sang,
il dcouvrit un fer aigu en saillie parmi les hautes herbes. Creuser le
sol alentour, retirer l'pe ronge de rouille[130] et la porter au roi,
ce fut le premier soin du bouvier. Le roi la reut avec joie comme un
prsent du ciel, un signe de la souverainet qui lui tait donne
fatalement sur tous les peuples du monde[131]: au moins chercha-t-il 
rpandre cette opinion, s'il ne la partageait pas lui-mme. De ce
moment, il agit et parla en matre et empereur de toute la Barbarie.

      [Note 128: Bleda rex Hunnorun. Attil fratris sui insidiis
      interimitur... Marcellin. Comit., _Chron._--Jorn., _R. Get._,
      35.--Tyro Prosper.--Abbas Ursperg.--Tendens ad discrimen omnium
      nece suorum... Jorn., _ub. sup._]

      [Note 129: Voir Hrodote, l. IV, c. 76-77.--Hic (Martis ensis)
      tanquam sacer, et deo bellorum prsidi dedicatus  Scytharum
      regibus olim colebatur. Prisc., p. 33.]

      [Note 130: Cum pastor quidam gregis unam buculam conspiceret
      claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret; sollicitus
      vestigia cruoris insequitur, tandemque venit ad gladium... Jorn.,
      _R. Get._, 35.]

      [Note 131: Totius mundi principem constitutum, et per Martis
      gladium potestatem sibi concessam esse bellorum. Jorn., _R. Get._,
      35.--Prisc., p. 33.--Totius Scythi regnator. Jorn., _R. Get._,
      34.]

Ce premier pas fait ou presque fait, Attila avait ramen ses regards sur
la Romanie, qu'il laissait en repos depuis six ou sept ans. La faon
dont il fit sa rentre, en 441, dans les affaires de l'empire, mrite
une mention particulire, parce qu'elle peint bien son caractre et sa
politique. Il devait y avoir dans un des chteaux de la frontire un de
ces marchs mixtes o les Barbares taient admis; les Huns s'y rendirent
en grand nombre et arms secrtement. Au milieu de la foire, ils
tirrent leurs armes, se jetrent sur la foule, pillrent les
marchandises, et se rendirent matres de la place. Aux demandes
d'explication qui vinrent de Constantinople, Attila rpondit que ce
n'tait l qu'une revanche, attendu que l'vque de Margus, s'tant
introduit clandestinement dans la spulture des rois huns, en avait
pill les trsors[132]. Bien qu'au fond l'vque de Margus ft assez peu
digne d'intrt, le fait qu'on lui imputait semblait trop
invraisemblable, et l'accus le niait avec trop d'assurance, pour que le
gouvernement romain ne soutnt pas sa dngation. Pendant ces dits et
contredits, Attila parcourait la rive du fleuve, saccageant les villes
ouvertes et rasant les chteaux; il prit ainsi Viminacium, grande cit
de la haute Msie. Les provinciaux crivaient lettre sur lettre 
l'empereur pour qu'il mt un terme  ces calamits: Si l'vque est
coupable, disaient-ils, il faut le livrer; s'il est innocent, il faut
nous dfendre[133]. L'vque, craignant qu'on ne le sacrifit par
lchet, passa dans le camp des Huns, auxquels il promit de livrer sa
ville piscopale, s'ils lui garantissaient la vie sauve[134]. On lui
donne aussitt des troupes qu'il place en embuscade, et, la nuit
suivante, Margus tombait au pouvoir d'Attila[135]. Ce premier prtexte
puis, le roi barbare en trouvait chaque jour un nouveau; tantt les
chances de son tribut taient en retard, tantt le gouvernement romain
ne renvoyait pas fidlement ses transfuges, et,  l'appui de chaque
rclamation, Attila mettait en feu quelque canton de la Msie. Ratiaria,
ville grande et peuple, fut prise d'assaut; Singidon fut ruine; puis
les Huns traversrent la Save, et prirent Sirmium, ancienne capitale de
la Pannonie; aprs quoi, revenant vers la Thrace, ils pntrrent dans
les terres jusqu' Nasse,  cinq journes du Danube. Cette ville,
patrie de Constantin, fut entirement dtruite; Sardique fut pille et
rduite en cendres.

      [Note 132: Margi enim episcopum in suos fines transgressum
      regum suorum loculos et reconditos thesauros indagatum expilasse.
      Prisc., p. 33.]

      [Note 133: His gestis cum multi in sermonibus dictitarent,
      episcopum dedi oportere, ne unius hominis causa universa Romanorum
      respublica bellipericulum sustineret... Prisc., _ibid._]

      [Note 134: Ille se deditum iri suspicatus, elam omnibus
      civitatem incolentibus, ad hostem effugit et urbem traditurum si
      sibi Scytharum reges liberalitate sua consulerent pollicitus
      est... Prisc., _ibid._]

      [Note 135: Nocte, dato signo, exiliit, et urbem inimicorum
      ditionis potestatisque fecit... Prisc., _ibid._]

Un rpit de quelques annes, laiss aux Romains par suite des embarras
domestiques d'Attila, ne fut pour les Huns qu'un temps de repos; ils
reprenaient leurs ravages en 446. Soixante-dix villes dvastes, la
Thessalie traverse jusqu'aux Thermopyles, deux armes romaines
dtruites coup sur coup, signalrent les campagnes de cette anne et de
la suivante. Thodose, fatigu de sa propre rsistance, proposa la paix,
qui fut conclue  la condition qu'Attila recevrait immdiatement six
mille livres pesant d'or comme indemnit de ses frais de guerre; qu'il
lui serait pay dsormais deux mille livres en tribut annuel[136], et
que le territoire romain serait ferm pour toujours  tous les Huns sans
exception.

      [Note 136: Plus exactement deux mille cent livres d'or, [Grec:
      duochilias Ekai katon litras chrysou.] Prisc., _Exc. leg._, p.
      84.]

Venait maintenant une question bien difficile, celle du paiement des
sommes promises, car le trsor imprial tait  sec: Thodose ne le
savait que trop, et Attila non plus ne l'ignorait pas. Bien inform des
affaires intrieures de l'empire, il connaissait la misre des
provinces,  laquelle il avait d'ailleurs tant contribu, les folles
prodigalits d'un prince qui ne rflchissait jamais, et la rapacit de
ses ministres. Il envoya donc  Constantinople un ambassadeur spcial,
charg de hter la leve de l'impt au moyen duquel on devait le payer,
et d'en assurer la remise entre ses mains, et fit choix, pour cette
mission, d'un officier nomm Scotta[137], frre de son principal
ministre. Ce fut pour Thodose une humiliation sans pareille que la
prsence de ce garnisaire barbare, qui semblait menacer d'exproprier
l'empereur, si l'on ne pressurait pas ses sujets. L'impt d'Attila ne
souffrant ni retard ni non-valeur, la cour de Byzance recourut au
procd de recouvrement le plus commode et le plus prompt, en le faisant
peser uniquement sur les riches, et en premier lieu sur les snateurs;
mais beaucoup de riches se trouvaient ruins par suite du malheur des
temps, et comme les agents du fisc dployaient une rigueur excessive, le
dsespoir s'empara des hautes classes de la socit: les femmes
vendaient leurs parures, les pres le mobilier de leurs maisons. On en
vit qui,  bout de ressources, se pendirent ou se laissrent mourir de
faim[138]. L'excs de la douleur et de la honte aurait pu rveiller
l'nergie de ce gouvernement, il ne fit que l'abattre tout  fait.
Attila, par sa puissance, par son gnie, par son esprit diabolique,
exerait sur Thodose une fascination qui le paralysait en face du
danger. Il ne savait que maudire le barbare, souhaiter sa ruine, sans
oser un dernier effort pour la prparer. Il aimait mieux s'tourdir dans
les occupations futiles ou ridicules qui remplissaient sa vie. Quelle
rsolution virile pouvait-on demander  cette cour, o le porte-pe
imprial[139] tait un eunuque? On ne savait y concevoir que des ruses
de femme et y pratiquer que des trahisons: il en devait arriver mal 
Thodose et  l'empire romain.

      [Note 137: Scotta qui susciperet, advenerat... Prisc., _Exc.
      leg._, p. 35.]

      [Note 138: Conficiebantur enim ill pecuni cum acerbitate et
      contumelia... mundum uxorium et pretiosam suppellectilem in foro
      palam et publice venum exponebant... Multi sibi violentas manus
      attulerunt, aut aptato collo laqueo vitam finierunt. Prisc.,
      _ibid._]

      [Note 139: Le _Grand Spathaire_: c'tait une dignit de la
      cour de Constantinople. Spatharius; [Grec: Spatharios].]




CHAPITRE TROISIME

Ambassade d'Attila  Thodose.--Qui taient Edcon et Oreste.--L'eunuque
Chrysaphius engage Edcon  tuer Attila.--Ambassade de Thodose 
Attila: Maximin, Priscus, Vigilas.--Les ambassadeurs huns et romains se
rendent ensemble en Hunnie.--tat dplorable de la Thrace et de la
Msie.--Halte  Sardique; dner donn par Maximin; altercation entre les
Romains et les Huns; menaces d'Oreste.--Ruines de Nasse.--Grande chasse
prpare par Attila en Pannonie; passage du Danube.--Les ambassades se
sparent.--Camp d'Attila.--Visite des officiers huns 
Maximin.--Audience d'Attila; tableau de sa cour; sa colre contre
l'interprte Vigilas.--Il renvoie Vigilas  Constantinople.--Dfense aux
Romains de rien acheter en Hunnie.--Maximin et Priscus suivent l'arme
d'Attila.--Attila pouse la fille d'Escam.--Voyage des Romains  travers
les marais de la Thss; ils sont assaillis par un orage.--Une des
femmes de Blda leur donne l'hospitalit.--Ils rencontrent des
ambassadeurs envoys  Attila par l'empereur d'Occident.--Sujet de cette
ambassade; vases de Sirmium.--Les deux ambassades arrivent dans la ville
d'Attila.


Fils d'Arcadius et hritier du plus grand nom de l'empire, Thodose II
tait un de ces souverains dnus de vertus et de vices qui perdent les
peuples plus srement que ne feraient des tyrans, parce qu'ils leur
communiquent la mollesse de leur me et leur indiffrence pour le bien.
A l'ge de cinquante ans, et aux rides prs, on le trouvait encore ce
qu'on l'avait vu  quinze ans, c'est--dire un jeune homme rang,
suivant rgulirement quelques tudes, assidu aux pratiques de dvotion,
vitant les scandales de moeurs; du reste, adroit  l'escrime, excellent
archer, meilleur cavalier, passionn pour la chasse et pour les
rivalits bruyantes de l'hippodrome, se piquant de bien divertir ses
sujets par des magnificences qui les ruinaient, et plaant la grandeur
du prince dans l'normit de ses profusions. Une entreprise utile qui
s'excuta sous son rgne, la codification des lois promulgues par les
empereurs chrtiens, a recommand sa mmoire  la postrit; mais les
contemporains, qui le voyaient de prs, ne lui accordrent pas d'autre
surnom que celui de _calligraphe_, qu'il mritait d'ailleurs par la
beaut de son criture, faite pour dsesprer les plus habiles copistes
de profession[140].

Ce vieil enfant n'avait que faire de sa libert: il l'alina donc
toujours avec plaisir, ne cherchant qu' vivre heureusement sous une
tutelle volontaire. Quand il ne rgnait pas en compagnie de sa soeur
ane Pulchrie, son plus sage et plus affectionn conseiller, quand il
ne subissait pas le joug parfois un peu rude de sa femme, la pdante
Athnas, qui, de l'cole du philosophe son pre, avait apport sur le
trne l'orgueil et les dportements d'une Agrippine, il obissait  ses
eunuques, et en premier ordre au grand eunuque son chambellan. Ce grand
eunuque, il est vrai, changeait souvent, quoique son autorit ft
toujours la mme; les rvolutions du palais de Byzance se succdaient
presque sans interruption, et l'histoire a daign enregistrer toutes ces
dynasties d'eunuques, si un tel mot peut s'appliquer  de telles gens:
elle compte jusqu' quinze chambellans, premiers ministres de Thodose,
qui se supplantrent et, pour plusieurs mme, s'tranglrent l'un
l'autre dans l'espace de vingt-cinq ans[141]. En 443 enfin, le sceptre
tomba aux mains de Chrysaphius, qui sut le retenir avec rsolution,
n'pargnant, pour craser ses rivaux et captiver son matre, ni les
pillages publics, qui enrichissaient le fisc imprial, ni les violences,
ni les perfidies. Tout ce qu'on peut imaginer de bassesse et de
corruption rgna sept ans avec lui, et domina un prince dont le coeur
n'tait pourtant point ferm  tout sentiment d'honneur. Thodose de sa
nature tant peu belliqueux, on tchait de dsarmer l'ennemi  force
d'or, et on faisait disparatre, comme des ambitieux turbulents, les
gnraux utiles  l'empire, mais qui blmaient ces lchets. Un pareil
gouvernement lgitimait tous les mpris qu'on pouvait verser sur lui;
aussi Attila ne lui en pargnait aucun, tandis qu'au contraire il
mnageait dans l'empire d'Occident l'administration et la personne
d'Atius[142].

      [Note 140: Cf. Socrat., VII., 22.--Sozom., IX, 1, et pr., p.
      394 et 395;--Cedr., 1, p. 335.--Manass., p. 55, etc.--V.
      Tillemont, _Hist. des Emp._, VI, p. 19 et suiv.]

      [Note 141: Cf. Tillemont, _Hist. des Emp._, t. VI.]

      [Note 142: On peut consulter sur le caractre et
      l'administration de ce _dernier des Romains_, l'article que j'ai
      publi dans la _Revue des Deux Mondes_, sous le titre de _Atius
      et Bonifacius_ (1851).]

Dans les premiers mois de l'anne 449, arrivrent  Constantinople, avec
le titre d'ambassadeurs des Huns, deux personnages importants: dcon,
Hun de naissance ou Scythe, comme s'exprimaient les Grecs par archasme,
et un Pannonien nomm Oreste, le premier officier suprieur dans les
gardes d'Attila, le second son principal secrtaire. C'tait ce mme
Oreste qui vint, quelques annes plus tard, clore, par le nom de son
fils Romulus _Augustule_, la liste des empereurs d'Occident ouverte par
le grand Csar et par Auguste, circonstance qui lui mriterait  elle
seule une mention particulire dans ce rcit. N aux environs de
Petavium, aujourd'hui Pettau sur la Drave, de parents honntes et aiss,
il avait fait, jeune encore, un brillant mariage, en devenant le gendre
du comte Romulus, personnage considrable de sa province, honor de
plusieurs missions par le gouvernement d'Occident; mais une position si
sortable ne le satisfit point. Oreste appartenait  cette classe de
gens, fort nombreux alors, qu'une ambition impatiente et le got
fivreux des aventures poussaient du ct des Barbares, et qui avaient
dans le coeur juste assez de loyaut pour trahir fidlement leur patrie
au compte du Barbare qui les payait. Pendant que les Huns occupaient
temporairement la Pannonie, il s'tait gliss prs d'Attila, et
celui-ci, flatt d'avoir un agent romain de sa qualit, se l'tait
attach comme secrtaire. Le Pannonien mit donc son intelligence et son
dvouement au service de l'ennemi le plus redoutable de ses compatriotes
et de sa famille. Parmi les Barbares qui savaient se battre, mais ne
savaient que cela, l'intelligence assurait une place importante au
Romain, de mme qu'au Barbare le courage et la force du bras parmi les
Romains, qui ne le savaient plus. Si le poste de secrtaire d'Attila
avait ses dangers, il avait aussi ses profits; en tous cas, il tait
fort envi, et Oreste dut rencontrer, en cette occasion, la concurrence
d'une foule d'aventuriers qui ne le valaient pas.

Le roi des Huns avait pour systme d'adjoindre, dans les missions de
quelque intrt,  des Huns nobles et revtus de hauts emplois,
quelqu'un de ces serviteurs d'origine romaine qui, bien au fait des
hommes et des choses du gouvernement romain, luttaient d'adresse avec
les agents impriaux, et l'avantage d'un meilleur service politique
n'tait pas le seul qu'en retirait Attila. Comme ces deux classes, les
Huns de naissance et les aventuriers devenus Huns, se jalousaient
mortellement, il s'tait tabli entre elles, par suite de leur rivalit,
un espionnage permanent dont le matre savait habilement profiter.
C'tait le cas entre Oreste et dcon: celui-ci, brutal et hautain,
regardant son collgue comme un valet, celui-l s'en vengeant, soit par
l'talage de son importance relle, soit par la frayeur que son crdit
inspirait. Ils apportaient  Constantinople de nouvelles propositions,
ou, pour mieux dire, des rquisitions de leur roi qui dpassaient en
insolence tout ce que la cour impriale avait eu jusqu'alors  dvorer.
D'abord Attila, s'adjugeant sur la rive droite du Danube, comme sa
conqute incontestable, le pays qu'il avait ravag les annes
prcdentes en Msie et en Thrace (il fixait la largeur de cette zone 
cinq journes de marche  partir du fleuve), demandait que la frontire
des deux empires ft fixe amiablement  Nasse, et qu'en consquence
les marchs mixtes qui se tenaient sur le Danube fussent reculs jusqu'
cette ville[143]. Il exigeait ensuite qu'on ne lui envoyt en qualit
d'ambassadeurs que les plus illustres d'entre les consulaires, et non
plus, comme on se permettait de le faire, les premiers venus; autrement,
disait-il, il ne les recevrait pas; que si, au contraire, l'empereur
reconnaissait la convenance de sa rclamation, il irait au-devant d'eux
jusqu' Sardique[144]. Enfin il renouvelait sa plainte ternelle sur les
transfuges, dclarant que, si leur extradition tardait encore, ou si les
sujets romains se permettaient de cultiver les terres situes au midi du
Danube, dans la zone dvolue aux Huns, il allait recommencer la
guerre[145]. Tel tait le contenu de la lettre apporte par les envoys
d'Attila, et que ceux-ci remirent  Thodose, en audience solennelle, au
palais imprial, aprs quoi ils voulurent rendre visite, suivant
l'usage, au premier ministre Chrysaphius. Un Romain nomm Vigilas, qui
avait servi de truchement entre eux et l'empereur, et qui les
connaissait dj pour tre all l'anne prcdente chez les Huns, comme
attach d'ambassade, s'offrit  les guider jusque-l, et ils partirent
de compagnie.

      [Note 143: Neque forum celebrari, ut olim, ad ripam Istri, sed
      in Nasso, quam urbem, a se captam et dirutam, quinque dierum
      itinere expedito homini ab Istro distantem. Seytharum et ditionis
      Romanorum limitem constituelat. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]

      [Note 144: Legatos quoque ad se venire jussit, non ex quolibet
      hominum genere et ordine, sed ex consularibus illustriores, quos
      mittere libuerit, quorum excipiendorum gratia in Sardicam
      descenderet. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]

      [Note 145: De transfugis non redditis querebatur, qui nisi
      redderentur, et Romani a colenda terra abstinerent quam bello
      captam su ditioni adjecerat, ad arma iturum minabatur. _Id._,
      _Exc. leg._, _ibid._]

Pour se rendre de la salle des audiences du prince  la demeure de
l'eunuque, porte-pe et premier ministre, on avait  parcourir tout
l'intrieur des appartements, ces galeries tincelantes de porphyre et
d'or, ces portiques de marbre blanc, et ces palais divers renferms dans
un seul palais, qui faisaient de la ville de Constantin le lieu le plus
magnifique de la terre. A chaque pas, dcon s'extasiait;  chaque
nouvel objet, il s'criait que les Romains taient bien heureux de vivre
au milieu de si belles choses et de possder tant de richesses[146].
Vigilas, dans la conversation, ne manqua pas de raconter  Chrysaphius
l'tonnement naf du Barbare et ses exclamations ritres sur le
bonheur des Romains, et, tandis qu'il parlait, une ide infernale vint
traverser l'esprit du vieil eunuque. Prenant  part dcon, Chrysaphius
lui dit qu'il pourrait habiter, lui aussi, des palais dors, et mener
cette vie heureuse qu'il enviait aux Romains, si, laissant l son pays
sauvage, il se transportait parmi eux[147]. Mais, rpliqua dcon avec
vivacit, le serviteur d'un matre ne peut le quitter sans son
consentement, ce serait un crime[148]. L'eunuque, brisant l-dessus,
lui demanda quel rang il occupait chez les Huns et s'il approchait
librement son matre; dcon rpondit qu'il l'approchait en toute
libert, qu'il tait mme un de ceux qui le gardaient, attendu que
chacun des principaux capitaines veillait la nuit,  tour de rle,
auprs de la demeure du roi. Eh bien! s'cria l'eunuque enchant de sa
dcouverte, si vous me promettez d'tre discret, je vous indiquerai un
moyen d'acqurir sans peine les plus grandes richesses; mais c'est une
affaire qui demande  tre traite  loisir. Venez donc souper avec moi
ce soir, mais seul, sans Oreste et vos autres compagnons
d'ambassade[149].

      [Note 146: Admirabatur barbarus regiarum domuum
      magnificentiam... Prisc., _Exc. leg._, p. 38.]

      [Note 147: Vigilas autem, simul atque barbarus in colloquium
      venit cum Chrysaphio, interpretans retulit, quantopere laudasset
      Imperatorias des, et Romanos beatos duceret propter affluentes
      divitiarum copias. Tum Edeconi Chrysaphius dixit, fore eum hujus
      modi domuum, qu aureis tectis prfulgerent, compotem et opibus
      abundaturum, si, relicta Scythia, ad Romanos se conferret. Prisc.,
      _ibid._]

      [Note 148: Sed alterius domini serrum, Edecon ait, nefas esse,
      eo invito, tantum facinus, se admittere. Prisc., _ibid._]

      [Note 149: Cui rei tractand otio opus esse: hoc vero sibi
      fore, si ad coenam rediret sine Oreste et reliquis legationis
      comitibus. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

Le Barbare fut exact au rendez-vous, o l'interprte se trouvait dj.
Je ne veux que votre bien, lui dit Chrysaphius en reprenant la
conversation du matin; mais que vous l'acceptiez ou non, jurez-moi que
vous ne rvlerez  personne au monde ce qui va se passer entre nous; je
m'y engage pour mon propre compte. Ils joignirent leurs mains droites,
et jurrent en prsence de Vigilas[150]. Entrant alors en matire sans
circonlocution, l'eunuque expliqua qu'il s'agissait de tuer Attila. Si
vous parvenez  vous dfaire de lui, disait-il, et  gagner la frontire
romaine, comptez sur une reconnaissance sans bornes de la part de
Thodose; vous serez combl de plus d'honneurs et de richesses que vous
n'en pourriez imaginer. Si trange que ft la confidence, elle ne parut
point surprendre dcon, et, aprs un moment de silence, le Hun rpondit
qu'il ferait ce qu'on voudrait[151]. Mais, ajouta-t-il, il me faut de
l'argent pour prparer les voies et gagner mes soldats, non pas  la
vrit une grande somme, car cinquante livres pesant d'or me suffiront
largement[152].

      [Note 150: Tum per Vigilam interpretem datis dextris et
      jurejurando utrimque prstito... Prisc., _ibid._]

      [Note 151: Eunucho Edecon assensus est. _Id._ _Exc. leg._,
      _ibid._]

      [Note 152: Ad hanc rem peragendam opus esse pecuniis, non
      quidem multis; sed quinquaginta auri libris, quas militibus,
      quibus presset, qui sibi ad rem impigre exseguendam adjumento
      esseut, divideret. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

Chrysaphius voulait les lui compter sans dsemparer; mais dcon
l'arrta. Je ne puis, lui dit-il, me charger de cet argent. Attila,
sitt notre retour, nous fera raconter, suivant son habitude, et dans le
plus petit dtail, ce que chacun de nous aura reu des Romains, tant en
argent qu'en prsents: or cinquante livres d'or font une somme trop
forte pour que je puisse la drober facilement  l'oeil curieux de mes
compagnons; le roi m'en saura porteur et me suspectera[153]. Ce qui vaut
mieux, c'est que Vigilas m'accompagne en Hunnie sous le prtexte de
ramener les transfuges; nous nous concerterons l-bas, et quand le
moment d'agir sera venu, il vous indiquera le moyen de me faire passer
la somme convenue. Chrysaphius applaudit au bon sens du Barbare, et
courut, aprs souper, tout raconter  l'empereur, qui approuva son
ministre; le matre des offices, Martial, appel  leur conciliabule, ne
trouva, pour sa part, aucune objection. Il ne restait plus que les
mesures d'excution  prendre, puisque l'ide leur paraissait  tous
trois si naturelle; ils passrent la nuit  les combiner.

      [Note 153: Etenim Attilam se, simal atque redierit,
      percunctaturum, ad reliquos omnes, qu munera sibi et quant
      pecuni a Romanis dono dat siut: neque id eclare per collegas et
      comites licitum fore. _Id. loc._ c.]

Ils convinrent d'abord que, pour mieux masquer le complot, on
n'enverrait pas Vigilas avec une mission en titre, mais comme simple
interprte en l'attachant  une ambassade srieuse en apparence. Ce
premier point pos, ils reconnurent que l'ambassade qui aurait pour
prtexte la rponse de l'empereur aux prtentions du roi des Huns devait
tre confie  un homme non-seulement plac trs-haut dans la hirarchie
des fonctions administratives, mais plac encore plus haut dans l'estime
publique,  un honnte homme en un mot. Si le coup russit, disaient
fort sensment les ministres de Thodose, l'empereur ne manquera pas de
renier les assassins, et la bonne rputation de son ambassadeur
loignera de lui jusqu' l'ombre du soupon; si le coup choue, ce sera
la mme chose; la probit du reprsentant garantira l'innocence du
prince aux yeux du monde et  ceux d'Attila lui-mme[154]. Le calcul
tait habile, on en conviendra. La liste des honntes gens au service de
la cour de Byzance ayant t consulte, le choix s'arrta sur Maximin,
personnage estim pour sa droiture, et qui en avait donn plus d'une
preuve dans des missions politiques. Il avait d'ailleurs parcouru toute
l'chelle des hautes fonctions, moins le consulat. On ne se demanda pas
ce que deviendrait, en cas de rvlation ou de non-succs, cet homme
dont l'honntet devait servir de couverture au crime: l'eunuque
Chrysaphius avait bien d'autres soucis.

      [Note 154: Vigilam quidem specie interpretis, quo munere
      fungebatur, qu Edeconi viderentur, exsecuturum, Maximinum vero,
      qui minime corum, qu in consilio Imperatoris agitata erant,
      conscius esset, litteras ab eo Attil; redditurum. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 39.]

Au demeurant, l'occasion parut favorable pour se montrer fier et Romain
vis--vis d'un ennemi que l'on ne craindrait bientt plus. On crivit,
en rponse  la lettre d'Attila, qu'il et  s'abstenir de tout
envahissement du territoire romain au mpris des traits, et que
l'empereur lui renvoyait dix-sept transfuges, les seuls qu'on et pu
dcouvrir dans toute l'tendue de l'empire d'Orient. C'tait l la
rponse crite[155]; mais l'ambassadeur devait y joindre des
explications verbales concernant les autres chefs de la mission
d'dcon. Il devait dire que l'empereur ne reconnaissait point  Attila
le droit d'exiger des ambassadeurs consulaires, attendu que ses anctres
ou prdcesseurs, les rois de la Scythie, s'taient toujours contents
d'un simple envoy, souvent mme d'un messager ou d'un soldat[156]; que
sa proposition d'aller recevoir les lgats romains dans les murs de
Sardique n'tait qu'une raillerie intolrable: Sardique existait-elle
encore? y restait-il pierre sur pierre? et n'tait-ce pas Attila qui
l'avait ruine? Enfin l'empereur affectait une grande froideur pour
dcon, et avertissait le roi des Huns que, s'il avait vraiment  coeur
de terminer leurs diffrends, il devait lui envoyer Ongse, dont
Thodose acceptait d'avance l'arbitrage[157]. Or, Ongse tait le
premier ministre d'Attila. dcon eut connaissance de ces instructions,
ou du moins d'une partie de leur contenu; Chrysaphius lui mnagea mme
une entrevue secrte avec l'empereur. Ainsi donc cette ambassade avait
deux missions distinctes compltement trangres l'une  l'autre, quant
aux hommes et quant aux choses: l'une, patente, avoue, capable
d'honorer le gouvernement romain par sa fermet; l'autre secrte et
infme: l'ambassadeur, sans le savoir, partait flanqu d'un assassin.
Maximin, craignant l'ennui d'une longue route ou sentant le besoin d'un
bon conseiller, se fit adjoindre comme collgue l'historien grec
Priscus, dont l'amiti lui tait chre, et nous devons  cette
circonstance une des relations de voyage les plus intressantes en mme
temps qu'une des pages les plus instructives de l'histoire du Ve
sicle[158].

      [Note 155: Mimine decere Attilam foedera transgredientem
      Romanorum regionem invadere; et autea quidem ad eum plures, nunc
      vero decem et septem transfugas mittere: nec enim plures apud se
      esse. Et hc quidem litteris continehantur. Prisc., _Exc., leg._,
      p. 39.]

      [Note 156: Coram autem, Maximinum suis verbis jusserat Attil
      dicere, ne postularet majoris dignitatis viros ad se legatos
      transire. Hoc enim neque ipsius majoribus datum esse, neque
      cteris Scythi regibus, sed quemlibet militem aut alium nuntium
      legationis munus obiisse. Prisc., _ub. sup._]

      [Note 157: Cterum ad ea, qu inter ipsos in dubietate
      versabantur, dijudicanda sibi videri, Onegesium mitti debere.
      _Id., ibid._]

      [Note 158: In hac legatione Maximinus precibus mihi persuasit,
      ut illi comes essem. Prisc., _Exc., leg._, p. 39.]

dcon et Maximin quittrent en mme temps Constantinople; les deux
ambassades, marchant de conserve, devaient se guider et s'assister
mutuellement: les Romains sur les terres de l'empire, les Huns au del
du Danube. Maximin faisait les honneurs du convoi en homme de cour
consomm; il avait des prsents pour ses htes barbares, et de temps en
temps il les invitait  dner ainsi que leur suite. Les dners se
composaient de boeufs ou de moutons fournis par les habitants, abattus,
dpecs, accommods par les serviteurs de l'ambassade[159]. A Sardique,
o les voyageurs sjournrent, Maximin put se convaincre que la rponse
de la chancellerie impriale au sujet de cette ville ne disait rien de
trop, car il n'y put trouver un toit pour s'abriter; il planta ses
tentes au milieu des ruines, comme s'il et t au dsert. Pendant le
dner, la conversation, anime par le vin, tomba sur le gouvernement des
Huns compar  celui des Romains; chacun vantait  qui mieux mieux
l'excellence de son souverain, les Huns parlant avec exaltation
d'Attila, les Romains soutenant Thodose, quand Vigilas fit aigrement
remarquer qu'il n'y avait pas justice  comparer un homme avec un
dieu[160]: le dieu, dans sa pense, c'tait Thodose. Ce propos
impertinent souleva une vraie tempte: les Huns criaient, se dmenaient,
paraissaient hors d'eux-mmes, et Maximin eut besoin de toute son
habilet, aide de toute celle de Priscus, pour ramener le calme en
dtournant la conversation[161]. Dans le dsir de sceller une paix
complte, l'ambassadeur, aprs dner, emmena avec lui sous sa tente ses
deux htes principaux, et fit don  chacun d'un beau vtement de soie
broche, garni de perles de l'Inde[162]. Oreste tait ravi; tout en
contemplant son lot, il semblait pier du regard la sortie d'dcon, et,
sitt qu'il le vit parti, il dit  Maximin: Je vous reconnais pour un
homme juste et sage, plus sage que certains autres ministres de
l'empereur qui ont mpris Oreste en invitant dcon seul  souper, et
n'ayant de cadeaux que pour lui[163]. Ce que voulait dire le secrtaire
d'Attila, Maximin l'ignorait, car il n'tait au courant d'aucune des
circonstances qui avaient prcd sa nomination, et, comme il
s'enqurait o et comment l'un avait t honor et l'autre ddaign,
Oreste n'ajouta pas un mot et sortit. Le lendemain, pendant la route,
l'ambassadeur fit approcher Vigilas, et lui demanda l'explication des
paroles qu'il avait entendues la veille: celui-ci, ludant la question,
rpondit qu'Oreste, qui aprs tout n'tait qu'un scribe et un valet,
montrait une susceptibilit ridicule vis--vis d'un guerrier illustre,
d'un noble Hun tel qu'dcon[164]; puis, poussant son cheval vers ce
dernier, il l'interpella en langue hunnique, et causa longtemps avec
lui. dcon paraissait troubl et parlait avec animation[165]. Vigilas
rapporta de ce colloque ce qu'il voulut; il dit  Maximin que les
prtentions insolentes du secrtaire d'Attila avaient mis le noble Hun
en un tel courroux, que lui, Vigilas, avait eu grand'peine  le
contenir.

      [Note 159: Bobus igitur et ovibus, quos incol nobis
      suppeditaverant, jugulatis, instructo convivio epulati sumus.
      Prisc., _ibid._]

      [Note 160: Ad qu Vigilas dixit, minime justum esse, Deum cum
      homine comparare, hominem Attilam, deum Theodosium vocans. Prisc.,
      _Exc., leg._, p. 39, 40.]

      [Note 161: Id gre tulerunt Hunni, et sensim ira accensi
      exasperabantur. Nos vero ali sermonem detorquere, et corum iram
      blandis verbis lenire. Prisc., _ibid._]

      [Note 162: A coena ut surreximus, Maximinus Edeconem et Orestem
      donis conciliaturus, sericis vestibus et gemmis indicis donavit.
      Prisc., _l. c._]

      [Note 163: Sibi quidem, ait, illum probum et prudentem videri,
      qui non ut alii ministri regii peccasset: etenim nonnulli, spreto
      Oreste, Edeconem ad coenam invitaverant et donis coluerant. Prisc.,
      _Exc., leg._, p. 40.]

      [Note 164: Orestem comitem et scribam Attil, Edeconem vero
      bello clarissimum, ut in gente Hunnorum, longe illum dignitate
      antecellere. Prisc., _ibid._]

      [Note 165: Patrio sermone Edeconem affatus. _Id., ub. sup._]

Il ne se passa rien de remarquable jusqu' l'arrive des voyageurs 
Nasse. Ce berceau du grand Constantin tait, comme Sardique, un
lamentable amas de dcombres, o quelques malades qui n'avaient pu fuir,
et qu'assistait la charit des paysans voisins, vivaient seuls dans une
chapelle encore debout[166]. Au del de Nasse, vers le nord-ouest et
entre cette ville et le Danube, la petite troupe eut  parcourir une
plaine toute parseme d'ossements humains blanchis au soleil et  la
pluie, restes des massacres et des batailles qui avaient dpeupl ce
malheureux pays[167]. A travers ces ruines et ce vaste cimetires, elle
atteignit la rive droite du Danube, o elle trouva des bateliers huns en
station avec leurs barques, faites d'un seul tronc d'arbre creus. La
rive barbare tait encombre de ces barques empiles les unes sur les
autres, et qui semblaient tre l pour le passage d'une arme[168]; en
effet, les Romains apprirent qu'Attila campait dans le voisinage, et se
disposait  ouvrir une grande chasse sur les terres au midi du Danube,
dans ces provinces de l'empire qu'il rclamait comme sa conqute[169].

      [Note 166: Itaque cam desertam hominibus offendimus,
      prterquam quod in ruderibus sacrarum dium erant quidam groti.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 41.]

      [Note 167: Omnia enim circa ripam erant plena ossibus eorum,
      qui hello ecciderant. _Id., Exc., ibid._]

      [Note 168: Hic nos barbari portitores in scaphis unico ligno
      constantibus quas arboribus sectis et cavatis adornant,
      exceperunt. _Id., ibid._]

      [Note 169: Et lembi quidem minime ad nos traducendos, sed ad
      multitudinem barbarorum trajiciendam erant prparati, qu nobis in
      via occurreret, quia Attilas ad venationem in Romanorum fines
      transgredi volebat. _Id., ub. sup._]

Chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, la grande chasse tait
une institution politique qui avait pour but de tenir les troupes
toujours en haleine: destine  remplacer la guerre pendant les repos
forcs, elle en tait comme le portrait vivant. Tchinghiz-Khan, dans le
livre de ses ordonnances, l'appelle l'_cole du guerrier_; un bon
chasseur,  ses yeux, valait un bon soldat: il en devait tre ainsi
chez les Huns. Suivant les usages orientaux, le jour de la chasse,
annonc longtemps  l'avance avec la solennit d'une entre en campagne,
tait prcd d'ordres et d'instructions que chacun devait suivre
exactement. Un corps d'arme tout entier, le roi au centre, les gnraux
aux ailes, excutait ces immenses battues o l'on traquait tous les
animaux d'une contre. L'adresse de la main, la sret de la vue, la
finesse de l'odorat et de l'oue, la prsence d'esprit, la dcision, en
un mot toutes les qualits du guerrier s'y dployaient comme sur un
champ de bataille vritable, et en effet la guerre  la manire des
nomades de l'Asie n'tait pas autre chose qu'une chasse aux hommes. Les
Huns observaient soigneusement ces pratiques apportes de l'Oural, qui
maintenaient leur vigueur tout en les rappelant aux traditions de leur
vie primitive et au souvenir de leur berceau. Attila s'en servait au
besoin pour masquer des campagnes plus srieuses: en ce moment, il
venait de proclamer une chasse; mais ce qu'il mditait rellement,
c'tait une expdition militaire dans les villes de la Pannonie[170].

      [Note 170: Revera autem bellum contra Romanos pavavit, cujus
      gerendi occasionem sumebat. Prisc., _Exc. leg._, p. 41.]

De l'autre ct du Danube, on entrait sur les terres des Huns, et,  la
grande contrarit de Maximin, presque aussitt les ambassades se
sparrent. dcon, sur qui les Romains comptaient pour leur servir de
guide dans le pays et d'introducteur prs d'Attila, les quitta
brusquement, afin de rejoindre, disait-il, l'arme et le roi par un
chemin de traverse beaucoup plus court que la route battue qu'ils
suivaient. Rduits aux guides qu'il leur laissa, les Romains
continuaient de marcher depuis plusieurs jours, lorsqu'un soir,  la
tombe de la nuit, le galop de plusieurs chevaux frappa leurs oreilles,
et des cavaliers huns, mettant pied  terre, leur annoncrent qu'Attila
les attendait  son camp, dont ils taient trs-voisins[171]. Le
lendemain en effet, du sommet d'une colline assez escarpe, ils
aperurent les tentes des Barbares qui se dployaient en nombre immense
 leurs pieds, et parmi elles un pavillon qu' sa position et  sa forme
ils supposrent tre celui du roi. Le lieu paraissait bon pour camper;
Maximin y fit dposer les bagages, et dj l'on plantait les crampons et
les pieux pour asseoir les tentes, quand une troupe de Barbares accourut
d'en bas  bride abattue et la lance au poing. Que faites-vous?
criaient-ils d'un ton menaant; oseriez-vous bien placer vos tentes sur
la hauteur, quand celle d'Attila est dans la plaine[172]? Les Romains
replirent bien vite leurs pavillons, rebtrent leurs mulets et
allrent camper o ces hommes les menrent. Ils achevaient leur
installation quand survint une visite qui ne laissa pas de les tonner
beaucoup: c'taient dcon, Oreste, Scotta et d'autres personnages
notables qui leur demandrent ce qu'ils voulaient et quel tait l'objet
de leur ambassade[173]. L'indiscrtion ou le ridicule de cette question
adresse  des ambassadeurs frappa tellement les Romains qu'ils en
restrent tout bahis, et ils se regardaient l'un l'autre comme pour se
consulter[174], quand les Huns la renouvelrent avec insistance:
Rpondez-nous, dirent-ils  l'ambassadeur. La rponse de celui-ci fut
qu'il ne devait d'explications qu'au roi, et qu'il en donnerait au roi
seulement. L-dessus Scotta parut bless: Il n'tait point venu de son
plein gr, rptait-il avec colre, et ne faisait que remplir les ordres
de son matre. Maximin protesta que, la demande vnt-elle d'Attila
lui-mme, il n'accepterait jamais la loi qu'on prtendait lui faire. Un
ambassadeur, dit-il avec fermet, ne doit compte de sa mission qu'
celui prs duquel son souverain l'envoie; tel est le droit des nations,
et les Huns le savent bien, eux qui ont adress tant d'ambassades aux
Romains[175].

      [Note 171: Circa vesperam nobis coenautibus, auditus est
      strepitus equorum ad nos venientium; et duo viri seyth
      advenerunt, qui nos ad Attilam venire jusserunt. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 41.]

      [Note 172: Obvii barbari prohibnerunt, quoniam Attil
      tentorium esset in planitie positum. _Id., in cod. loc._]

      [Note 173: Huc Edecon, Orestes, Scotta et alii ex Scythis
      primores mox advenerunt, et ex nobis qusierunt, quarum rerum
      consequendarum gratia hanc legationem suscepissemus. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 50, 51.]

      [Note 174: Nos invicem intueri, et tam ineptam cunctationem
      admirari. Prisc., _ub. sup._]

      [Note 175: Nos vero obtestari, nusquam hanc legem legatis
      impositam... Neque hoc Scythas nescire, qui spe numero legatos ad
      imperatorem miserint. Prisc., _loc. laud._]

Les visiteurs disparurent, mais pour revenir au bout de quelques
moments, tous, sauf dcon. Rptant alors mot pour mot  Maximin le
contenu de ses instructions[176], ils ajoutrent que, s'il n'apportait
rien de plus, il n'avait qu' repartir sur-le-champ. Ce fut, pour
Maximin et Priscus, une nigme de plus en plus obscure; ils en croyaient
 peine leurs oreilles, et, ne pouvant comprendre comment les intrts
confis  la conscience d'un ambassadeur, les secrets inviolables de
l'empire se trouvaient ainsi divulgus  ses ennemis; ils restaient
muets comme des hommes qu'un coup violent vient d'tourdir. Sortant
enfin de cet tat de stupeur, Maximin s'cria: Eh bien! que ce soient
l nos instructions ou que nous en ayons d'autres, votre matre seul le
connatra.--Partez donc, rpliqurent-ils[177]. Les Romains se
prparrent  partir. Vigilas, pendant qu'on faisait les bagages, avait
peine  contenir sa mauvaise humeur; il maudissait les Huns et blmait
la conduite de l'ambassadeur. N'et-il pas mieux valu mentir,
rptait-il, que de s'en retourner honteusement sans avoir rien
fait[178]? Je rpondrais d'Attila, si je pouvais le voir un seul
instant, car j'ai vcu en assez grande familiarit avec lui pendant
l'ambassade d'Anatolius; d'ailleurs dcon me veut du bien[179]. Et il
revenait toujours  sa proposition d'annoncer encore d'autres
instructions, afin d'obtenir audience du roi. Proccup de sa propre
affaire et de sa fortune qu'un dpart prcipit faisait vanouir, il
s'inquitait aussi peu de compromettre le caractre d'un ambassadeur par
des mensonges que sa vie par un attentat. L'interprte s'aveuglait
lui-mme; il ne s'apercevait pas qu'il tait trahi. Soit que jamais
dcon n'et conspir srieusement contre la vie de son matre, soit
qu'il l'et fait, sduit par les promesses de Chrysaphius, mais que les
paroles mystrieuses d'Oreste,  la suite du repas de Sardique, lui
eussent donn  rflchir, il avait compris qu'un oeil vigilant avait
pi toutes ses dmarches, que tout tait connu, et son souper chez
l'eunuque, et ses confrences secrtes avec l'empereur, et les prsents
qu'il avait reus. En homme habile, il s'tait ht de prendre les
devants, et, prcdant les envoys romains auprs de son matre, il lui
avait tout rvl: propositions, entrevues, somme promise, moyen imagin
pour la faire tenir en main sre, complicit de Vigilas et innocence de
Maximin, tout, en un mot, jusqu'aux divers points traits dans les
instructions de l'ambassadeur[180]. Ce fut une bonne fortune que le ciel
envoyait au fils de Moundzoukh pour prendre Thodose en flagrant dlit
d'infamie, le couvrir d'opprobre et justifier  la face du monde tout ce
qu'il lui plairait de lui infliger: mais cette occasion prcieuse, il se
garda bien de la risquer par un clat prmatur. Il n'avait pour accuser
que le tmoignage d'dcon, il en voulait d'autres que nul ne pt nier:
il voulait des indices clairs, manifestes, et jusqu' un commencement
d'excution, et, dans son calcul, c'taient les Romains qui devaient lui
fournir eux-mmes ces preuves dont il se proposait de les accabler.
Comprimant donc son ressentiment et dcid  attendre jusqu'au bout sans
impatience, il se mit  jouer avec cette lche cour de Constantinople,
comme le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe, avant de
lui donner le dernier coup.

      [Note 176: Unde non multo post sine Edecone reversi, omnia,
      qua cum illis agere in mandatis habebamus, dixerunt. Prisc.,
      _ibid._]

      [Note 177: Sive ea, qu Scyth modo protulerunt, sive alia
      nuntiaturi venerimus, neminem nisi ducem vestrum qurere decet,
      neque de his cum aliis ullo pacto disserere constituimus.--Illi
      vero nos quam primum abire jusserunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 51.]

      [Note 178: Longe enim potius fuisse in mendacio deprehendi,
      quam re infecta domum reverti. _Id., ibid._]

      [Note 179: Si enim, inquit, cum Attila collocutus fuissem,
      facile ei a contentione cum Romanis discedere persuasissem, quippe
      qui antea familiaritatem cum illo in legatione cum Anatolio
      suscepta contraxerim. _Id., l. c._]

      [Note 180: Edecon enim, sive simulate cum eunucho pactus; sive
      ut ab Oreste sibi caveret, Attil comparatam in ipsum
      conjurationem aperuit, et auri summam, quam in eam rem mitti
      convenerat, simul et ea, qu per nos in ista legatione tractanda
      erant, enuntiavit. Prisc., _Exc. leg._, p. 52.]

Les mulets taient dj chargs, et les Romains se mettaient en route 
la nuit tombante, quand un contre-ordre les retint: Attila n'exigeait
pas, leur disait-on, que des trangers s'exposassent pendant les
tnbres dans un pays inconnu[181]. En mme temps arrivrent un boeuf
que les Huns chassaient devant eux, et des poissons qu'ils apportaient
de la part du roi; c'tait le souper de l'ambassade. Nous y fmes
honneur, dit Priscus, et dormmes profondment jusqu'au lendemain[182].
En effet, le bienheureux contre-ordre leur avait remis la joie au coeur.
Ds que le jour parut, Priscus, en homme avis, se munit d'un interprte
autre que Vigilas (il se trouvait parmi les suivants volontaires de
l'ambassade un certain Rusticius, qui parlait couramment le hun et le
goth[183]), et il alla trouver Scotta, qui se fit fort de leur procurer
une audience d'Attila moyennant quelques prsents, car toutes ces
tergiversations n'avaient pas d'autre but. Une heure  peine s'coula,
et Scotta, fier de prouver son crdit, revenait de toute la vitesse de
son cheval annoncer  Priscus sa russite; les Romains partirent avec
lui. Les abords de la tente royale, lorsqu'ils s'y prsentrent, taient
obstrus par une multitude de gardes qui formaient  l'entour une haie
circulaire[184]; les ambassadeurs parvinrent  la percer, grce  la
prsence de Scotta, et trouvrent, au milieu de la tente, Attila qui les
attendait, assis sur un sige de bois[185].

      [Note 181: Attilam jubere nos propter tempus noctis
      intempestivum remanere. Prisc., _Exc. leg._, p. 52.]

      [Note 182: Prsto fuere, qui bovem agebant et pisces
      fluviatiles nobis ab Attila missos adferebant.... Coenati nos
      dormitum contulimus. Prisc., _Excerpt. leg., l. c._]

      [Note 183: Assumpto Rusticio, qui barbarorum lingu peritus
      erat, et nobiscum in Scythiam venerat non legationis, sed privat
      rei causa. _Id., ibid._]

      [Note 184: Itaque ad ejus tentorium iter direximus, quod
      barbarorum multitudine, qui in orbem excubias agebant, erat
      circumdatum. Prisc, _Exc. leg._, p. 53.]

      [Note 185: Introducti Attilam sedentem in sella lignea
      invenimus. _Id. ibid._]

Priscus, Vigilas et les esclaves porteurs de prsents s'tant arrts
par respect prs du seuil de la porte, Maximin s'avana, salua le roi,
et, lui remettant dans les mains la lettre de Thodose, il lui dit:
L'empereur souhaite  Attila et aux siens sant et longue
vie[186].--Qu'il arrive aux Romains tout ce qu'ils me souhaitent!
rpondit celui-ci brivement[187], et se tournant vers Vigilas avec les
signes d'une colre concentre: Bte immonde! lui dit-il, qui t'a port
 venir vers moi, toi qui as connu mes conventions avec Anatolius au
sujet de la paix? Tu savais bien que les Romains ne devaient point
m'envoyer d'ambassadeur tant qu'il resterait chez eux un seul transfuge
de ma nation[188]. Vigilas ayant rpliqu que cette condition tait
fidlement remplie, puisqu'on lui ramenait dix-sept dserteurs, les
seuls qu'on et pu trouver dans tout l'empire d'Orient, ce ton
d'assurance parut mettre Attila hors de lui. Ah! lui cria-t-il d'une
voix emporte, je te ferais mettre en croix  l'instant mme, et te
donnerais en pture aux vautours pour prix de tes paroles impudentes, si
je ne respectais le droit des ambassadeurs[189]; puis, sur un signe
qu'il fit, un secrtaire dploya une longue pancarte et se mit en devoir
de la lire. C'tait la liste nominative des transfuges qui taient
censs rsider encore sur le territoire romain. La lecture termine,
Attila dclara qu'il voulait que Vigilas partt sur-le-champ avec Esla,
un de ses officiers, pour signifier de sa part  Thodose d'avoir  lui
restituer sans exception tous les Huns, de quelque qualit et en quelque
nombre qu'ils fussent, qui avaient pass chez les Romains depuis
l'poque o Carpilion, fils d'Atius, avait t son otage. Je ne
souffrirai point, disait-il avec hauteur, que mes esclaves portent les
armes contre moi, quoiqu'ils ne puissent rien, je le sais bien, pour le
salut de ceux qui les emploient. Quelle est la ville, quel est le
chteau qu'ils parviendraient  sauver de mes mains, si j'ai rsolu de
le prendre ou de le dtruire[190]? Qu'on aille donc faire connatre
l-bas ce que j'ai dcid, et qu'on revienne tout aussitt me faire
connatre  moi si les Romains veulent me rendre mes transfuges ou s'ils
prfrent la guerre. L'ordre de dpart ne regardait que Vigilas; Attila
pria l'ambassadeur de rester prs de lui pour recevoir la rponse qu'il
se proposait de faire  la lettre de l'empereur. Il n'oublia pas non
plus de rclamer les prsents qu'on lui avait destins: l'audience finit
l.

      [Note 186: Et imperatoris litteras tradeus dixit, salvum et
      incolumen illum suosque precari Imperatorem. _Id., loc. cit._]

      [Note 187: Et barbarus, Sit et Romanis quemadmodum et mihi
      cupiunt, inquit. _Id., ut supr._]

      [Note 188: Statimque ad Vigilam convertit orationem; feram
      impudentem vocans, qurebat, qua re impulsus ad ipsum venisset,
      cum sibi eorum, qu et ipso et Anatolius de pace sensissent,
      conscius esset... Prisc., _Exc. leg._, p. 53.]

      [Note 189: Et cum clamore dixit, se illum in crucem acturum et
      prdam vulturibus prbiturum fuisse, nisi leges legationis hac
      impudentis ejus orationis et temeritatis poena offendere vereretur.
      _Id., loc. cit._]

      [Note 190: Qu enim urbs, quod castellum ab illis possit
      defendi, quod evertere aut diruere apud se constitutum habuerit?
      Prisc., _ibid._]

Cette scne, qui laissa les Romains tout mus, fut l'unique sujet de
leur conversation  leur retour au quartier. Vigilas ne concevait pas
que le mme homme dont il avait prouv la bienveillance, il y avait 
peine une anne, et pu le traiter d'une faon si ignominieuse, et son
esprit se torturait pour en deviner la cause. Priscus la trouvait dans
l'aventure du dner de Sardique, dans ce propos imprudent de Vigilas,
dont les Barbares n'avaient pas manqu de faire rapport  leur roi;
Maximin, qui n'entrevoyait aucune autre raison que celle-l, appuyait
l'avis de son ami; mais Vigilas secouait la tte et ne paraissait pas
convaincu[191]. Survint dcon, qui l'emmena en particulier et causa
quelque temps avec lui. Cette dmarche avait pour but de rassurer
l'interprte sur ce qui venait de se passer, et de lui dire que tout se
prparait  merveille pour le succs du complot: dcon maintenant osait
en rpondre, et ce voyage procurait  Vigilas une occasion inespre de
tenir au courant Chrysaphius, et de rapporter l'argent dont ils avaient
besoin[192]. L'interprte, remont par ces explications, avait repris
tout son calme quand il rejoignit ses collgues, et aux questions que
ceux-ci s'empressrent de lui adresser, il se contenta de rpondre que
l'affaire des transfuges agitait seule Attila, qui ferait la guerre
infailliblement si on ne lui donnait satisfaction. Sur ces entrefaites,
des messagers entrrent dans le quartier de l'ambassade, et proclamrent
une dfense du roi  tout Romain, quel qu'il ft, de rien acheter chez
les Huns, ni chevaux, ni btes de somme, ni esclaves barbares, ni
captifs romains, rien, en un mot, hormis les choses indispensables  la
vie, et ce, jusqu' la conclusion des difficults pendantes entre les
deux nations[193]. La dfense fut signifie  l'ambassadeur, Vigilas
prsent. C'tait, comme on le pense bien, une ruse d'Attila pour enlever
d'avance  l'interprte tout prtexte plausible d'introduire une forte
somme d'argent dans ses tats.

      [Note 191: Sed Vigilas ambiguus animi erat, neque causam
      suspicari posse videbatur, quare Attilas eum tam acerbis convitiis
      insectatus esset. Nec enim in animum suum inducere poterat, ut
      nobis postea retulit, enuntiata fuisse, qu in convivio in Serdica
      dicta fuerant, nec conjurationem in Attilam detectam... Prisc.,
      _Exc. leg._, p. 54.]

      [Note 192: Hc cum ambigua mente volveremus, Edecon
      supervenit, et abducto a nostro coetu Vigila (fingebat enim velle
      vere et serio de prmeditatis inter eos insidiis agere), ubi aurum
      adferri prcepit, quod his daretur, qui exsequendo facineri operam
      navaturi essent, discessit. Prisc., _Exc. leg._, p. 54.]

      [Note 193: Hc dum loquebamur, advenere ab Attila, qui Vigilam
      et nos prohiberent, captivum romanum, aut barbarum mancipium, aut
      equos, aut quidquam aliud emere, prterquam qu ad victum
      necessaria erant Prisc., _ibid._]

Attila ne parlait plus de sa chasse aux btes fauves en Pannonie depuis
qu'il en avait rencontr une plus  son got. Dsireux de suivre sans
proccupation la piste de Vigilas et d'observer  loisir les dmarches
de l'ambassadeur qu'il gardait provisoirement en otage, il leva son camp
deux jours aprs cette scne, et partit pour regagner sa rsidence
ordinaire dans la capitale de la Hunnie. Il fit dire aux Romains de se
tenir prts  le suivre, et au jour marqu, ceux-ci se mirent, avec
leurs guides particuliers,  l'arrire-garde de l'arme des Huns[194].
On n'avait pas fait encore beaucoup de chemin quand ces guides
changrent brusquement de direction, et s'engagrent dans une route peu
fraye, laissant l'arme continuer sa marche, et pour raison de ce
changement de front, ils apprirent aux voyageurs qu'une crmonie, 
laquelle il ne leur tait pas permis d'assister, allait se clbrer dans
un hameau voisin. Ce n'tait pas moins qu'un nouveau mariage du roi:
Attila ajoutait  ses innombrables pouses la fille d'un grand du pays,
nomm Escam[195]. La contre que Maximin et sa troupe avaient 
traverser tait basse et de parcours facile, mais extrmement
marcageuse; ils durent franchir plusieurs rivires, parmi lesquelles
Priscus mentionne la Tiphise, aujourd'hui la Theiss, qui coule au coeur
de la Hongrie, et se jette dans le Danube entre Semlin et Peterwaradin.
Ils passaient les rivires ou les marais profonds au moyen de bateaux
emmagasins dans les villages riverains, et que les habitants leur
amenaient sur des chariots. Leur nourriture, durant la route, se composa
principalement de millet fourni par la population sur la demande des
guides, et de deux espces de boissons fermentes, l'une appele
_mdos_, qui n'tait autre chose que de l'hydromel; l'autre fabrique
avec de l'orge et que les Huns nommaient _camos_[196]. Le voyage ne
manqua point d'aventures, les unes pnibles, les autres rjouissantes.
En voici une que Priscus raconte avec une gaiet et une navet dont
nous regretterions de priver nos lecteurs.

      [Note 194: Post Vigil discessum unum tantum diem in his locis
      commorati, postridie una cum Attila ad loca magis ad septentrionem
      vergentia profecti sumus. Prisc., _Exc. leg._, p. 55.]

      [Note 195: Attilas interea in quodam vico substitit, in quo
      filiam Escam uxorem, etsi plures alias haberet, Scytharum legibus
      id permittentibus, ducere voluit. Prisc., _ibid._]

      [Note 196: _Coumiss_ est le nom sous lequel les Tartares
      dsignent le lait de jument ferment, leur boisson
      ordinaire.--_Meth_ en allemand, _mead_ en anglais: hydromel.]

Le jour baissait, dit-il, quand nous plantmes nos tentes au bord d'un
marais dont nous jugemes l'eau trs-potable, parce que les habitants
d'un hameau voisin y venaient puiser pour leur usage; mais nous avions 
peine fini notre installation, lorsqu'il s'leva un vent violent, et une
tempte subite, mle de foudre et de pluie, balaya ple-mle notre
tente et nos ustensiles, qui roulrent jusque dans le marais. Effrays
des tourbillons qui traversaient l'air et du malheur qui venait de nous
arriver, nous dsertmes la place  qui mieux mieux, courant chacun au
hasard sous des torrents de pluie et par l'obscurit la plus paisse.
Heureusement tous les chemins que nous prmes conduisaient au village,
et en quelques instants nous nous y trouvmes runis. L, nous nous
mmes  pousser de grands cris pour avoir du secours. Notre tapage ne
fut pas perdu, car nous vmes les Huns sortir les uns aprs les autres
de leurs maisons, tous munis de roseaux allums qu'ils portaient en
guise de flambeaux. En rponse  leurs questions, nos guides racontrent
l'vnement qui nous avait disperss, et aussitt ceux-ci nous
engagrent  entrer dans leurs demeures, jetant d'abord  terre quelques
brasses de roseaux dont la flamme servit  nous scher[197]. Ce village
appartenait  une des veuves de Blda, laquelle, instruite de notre
arrive, nous envoya dans le logement que nous occupions des provisions
de bouche et de trs-belles femmes pour notre usage, ce qui est chez la
nation hunnique une marque de grand honneur et de bonne hospitalit.
Nous prmes les vivres et remercimes les dames; puis, accabls de
fatigue, nous ne fmes qu'un somme jusqu'au lendemain[198]. Notre
premire pense, au point du jour, fut d'aller faire l'inventaire de
notre mobilier; nous le trouvmes dans un triste tat: une partie gisait
parse sur le lieu du campement, une partie le long du marais, une
partie dans l'eau, o nous nous mmes  la repcher. La journe
s'employa  ce travail et  faire scher nos effets, que nous
rapportions tout tremps[199]. Dj la tempte avait cess; le plus beau
soleil brillait au ciel. Nous sellmes chevaux et mulets, et nous nous
rendmes chez la reine pour la saluer. Elle accueillit bien quelques
prsents que nous lui offrmes, savoir: trois coupes d'argent, des
toisons teintes en pourpre, du poivre d'Inde, des dattes et des fruits
secs dont ces Barbares sont trs-curieux, parce qu'ils en voient
rarement[200]. Aprs lui avoir exprim notre reconnaissance pour son
hospitalit et nos souhaits, nous prmes cong d'elle et continumes
notre voyage.

      [Note 197: Ad quem strepitum Scyth exilientes, calamos,
      quibus ad ignem utuntur, usserunt: et accenso lumine
      interrogarunt, quid nobis vellemus, qui tantos clamores ederemus.
      Barbari, qui nos comitabantur, responderunt, nos tempestate
      perculsos turbari. Itaque nos liberaliter invitatos, hospitio
      exceperunt, et calamis siccis ignem accenderunt. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 56.]

      [Note 198: Vici domina una ex Bled uxoribus erat. Hc nobis
      cibaria et mulieres formosas, cum quibus amori indulgeremus (hoc
      enim apud Scythas honori ducitur), suppeditavit. Mulieribus pro
      cibis prbitis gratias egimus, et sub tectis nostris somnum
      capientes, ab earum consuetudine abstinuimus. _Id., ibid._]

      [Note 199: In his desiccandis totum diem in illo vico
      (tempestas enim desierat, et clarus sol apperebat), contrivimus.
      Prisc., _Exc. leg._, l. c.]

      [Note 200: Hanc vicissim donis remunerati sumus tribus pateris
      argenteis, velleribus rubris, pipere ludico, palmulis et variis
      cupediis, qu omnia a barbaris, ut ignola, magni stimantur.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 57.]

Ils marchaient depuis sept jours, quand ils se croisrent avec une autre
ambassade romaine arrive par un autre chemin: c'tait une dputation de
l'empereur d'Occident Valentinien III au roi des Huns,  propos de
certains vases sauvs du pillage de Sirmium; l'histoire est curieuse et
jettera quelques lumires de plus sur cette politique asiatique, o
l'opinitret des rsolutions servait  en dguiser l'injustice. A
l'poque o, contre tout droit, les Huns taient venus assiger Sirmium,
l'vque de cette ville, ne prvoyant que trop bien l'issue de la
guerre, disposa des vases de son glise. Il connaissait un certain
Constancius, Gaulois de naissance, alors secrtaire d'Attila et employ
aux oprations du sige. Ayant trouv moyen d'avoir une entrevue avec
lui, l'vque lui remit les vases sacrs: Si je deviens votre
prisonnier, lui dit-il, vous les vendrez pour me racheter; si je meurs
auparavant, vous les vendrez encore, et avec leur prix vous rachterez
d'autres captifs[201]. Il mourut pendant le sige, et le dpositaire
s'appropria le dpt. Il y avait prs de l, par hasard, un prteur sur
gages nomm Sylvanus, lequel tenait une boutique d'_argentier_ ou
banquier sur une des places publiques de Rome; Constancius lui engagea
les vases pour une certaine somme qu'il ne paya pas  l'chance; le
dlai expir, Sylvanus vendit les vases  un vque d'Italie, ne voulant
ni les briser ni les employer  un usage profane[202]. Ces faits vinrent
aux oreilles d'Attila au bout de quelque temps. Il commena par faire
pendre ou crucifier, suivant sa coutume, le secrtaire infidle; puis il
rclama, prs de l'empereur Valentinien, Sylvanus ou les vases. Il me
faut une chose ou l'autre, crivait-il; ces vases m'appartiennent comme
ayant t soustraits par l'vque au butin de la ville; mon secrtaire
les a vols, je l'ai puni; je demande maintenant le recleur ou la
restitution de mon bien[203]. Vainement l'empereur rpondit que
Sylvanus n'tait point un recleur, attendu qu'il avait achet de bonne
foi, et que, quant aux vases eux-mmes, affects  une destination
religieuse, ils ne pourraient pas lui tre remis sans profanation;
vainement il offrit d'en payer la valeur en argent: Attila, sourd 
toutes les raisons, ne sortait pas de son dilemme: Mes vases ou le
recleur, sinon la guerre. Le cabinet de Ravenne,  bout de
correspondances sans rsultats, lui dputait trois nobles romains pour
s'entendre enfin avec lui, s'il tait possible, et prvenir de plus
grands malheurs. On avait choisi pour cette mission un homme qui
semblait devoir tre bien venu du Barbare, le comte Romulus, beau-pre
d'Oreste; et on lui avait adjoint un officier gnral, nomm Romanus,
avec Promotus, commandant de la Pannonie, et un Gaulois, nomm
Constancius, qu'Atius envoyait  Attila pour tre un de ses
secrtaires. Un quatrime personnage, fort important dans la
circonstance, Tatullus, pre d'Oreste, avait voulu profiter aussi de
l'occasion pour visiter son fils[204]. Priscus et Maximin furent heureux
de retrouver des compatriotes au fond de ce dsert sauvage, et les deux
ambassades runies attendirent dans un certain lieu le passage d'Attila,
qu'on annonait devoir tre prochain. Au bout de quelques journes, le
roi, l'arme et les deux ambassades romaines arrivaient en vue de la
bourgade royale, capitale de toute la Hunnie[205].

      [Note 201: Ille vero, quo tempore Sirmium... Scyth
      obsidebant, aurea vasa a civitatis episcopo acceperat, ut ex corum
      pretio, si se superstite urbem capi contigisset, quoad satis
      esset, pro sua libertate solveretur: sin periisset... Prisc.,
      _Exc. leg._, p. 57.]

      [Note 202: Sed Constantius post urbis excidium de pacto illo
      parum sollicitus Romam profectus, vasa ad Sylvanum detulit, et
      aurum ab eo accepit, convenitque... Prisc., _ub. sup._]

      [Note 203: Sibi tradi Sylvanum, tanquam furem corum, qu sua
      essent, flagitavit. Prisc., _ibid._]

      [Note 204: Ilis aderat Constantius, quem Atius ad Attilam, ut
      illi in conscribendis epistolis deserviret, miserat, et Tatullus,
      Orestis ejus, qui cum Edecone erat, pater, non legationis causa,
      sed privati officii et familiaritatis ergo. Prisc., _Exc. leg._,
      p. 57.]

      [Note 205: On a beaucoup discut sur le lieu exact o cette
      rsidence tait situe: les uns ont cru reconnatre Tokai, les
      autres, avec plus de probabilit, la ville actuelle de Bude; mais
      tous s'accordent  dcider que ce lieu se trouvait dans le pays
      qui est aujourd'hui la Hongrie. Le rcit de Priscus ne laisse
      aucun doute sur ce point; il nomme la Theiss parmi les rivires
      que l'ambassade traversa, et le compte qu'il fait des journes de
      marche s'accorde assez bien avec la distance des lieux.]




CHAPITRE QUATRIME

Palais d'Attila et de Kerka.--Bain d'Ongse.--Entre d'Attila dans sa
ville capitale.--Ongse, premier ministre d'Attila.--Conversation de
Priscus avec un Grec, qui s'tait fait Hun: comparaison de la vie
barbare et de la vie civilise.--Ongse et Maximin.--Audience de la
reine Kerka.--Attila rend la justice.--Conversation des Romains sur la
puissance et les projets d'Attila.--Attila invite  sa table les deux
ambassades romaines.--Description du repas; crmonial; chants
nationaux.--Fils d'Attila.--Apparition du nain Zercon.--Repas chez la
reine Kerka.--Attila congdie Maximin.--Mauvaise foi des seigneurs huns;
cruaut d'Attila.--Retour de Vigilas avec son fils.--Vigilas est conduit
devant Attila et convaincu de complot.--Il avoue pour sauver son
fils.--Attila envoie Oreste  Constantinople avec la bourse de Vigilas
pendue au cou.--Il demande la tte de Chrysaphius.--Son message menaant
aux deux empereurs d'Orient et d'Occident.


Le palais du prince barbare, plac sur une hauteur, dominait toute la
bourgade, et attirait au loin les regards par ses hautes tours qui se
dressaient vers le ciel[206]. On dsignait sous ce nom un vaste enclos
circulaire renfermant plusieurs maisons, telles que celles du roi, de
son pouse favorite Kerka, de quelques-uns de ses fils, et probablement
aussi la demeure de ses gardes; une clture en bois l'entourait; les
difices intrieurs taient aussi en bois. Situe probablement au centre
et seule flanque de tours, la maison d'Attila tait encadre dans de
grands panneaux de planches d'un poli admirable, et si exactement joints
ensemble qu'ils semblaient ne former qu'une seule pice[207]. Celle de
la reine, d'une architecture plus lgre et plus orne, prsentait sur
toutes ses faces des dessins en relief et des sculptures qui ne
manquaient point de grce. Sa toiture reposait sur des pilastres
soigneusement quarris, entre lesquels rgnait une suite de cintres en
bois tourn, appuys sur des colonnettes, et formant comme les arcades
d'une galerie[208]. La maison d'Ongse se voyait  peu de distance du
palais, close galement d'une palissade et construite dans le mme genre
que celle du roi, avec plus de simplicit. Une curiosit y mritait
l'attention des trangers: dans ce pays dnu de pierres  btir et mme
d'arbres[209], et o il fallait transporter du dehors les matriaux de
construction, Ongse avait fait lever un bain sur le modle des
thermes romains. Voici l'histoire de ce bain telle que les Romains
l'entendirent conter. Au nombre des captifs provenant du sac de Sirmium,
se trouvait un architecte qu'Ongse rclama dans sa part de butin. Le
ministre d'Attila, Grec de naissance, venu trs-jeune chez les Huns, y
avait apport le got des bains  la faon romaine, et l'avait
communiqu  sa femme et  ses enfants. S'il avait rclam la personne
de l'architecte, c'tait afin d'obtenir d'un homme habile la
construction d'un btiment o il pt satisfaire son got, et le captif,
en dployant toute son industrie, crut acclrer l'instant o il verrait
tomber ses fers[210]. Il se mit donc  l'oeuvre avec zle: des pierres
furent tires de Pannonie; des fourneaux, des piscines, des tuves
s'organisrent; mais, lorsque tout fut achev, comme il fallait des
mains exprimentes pour diriger un service si nouveau chez les Huns,
Ongse cra l'architecte baigneur en titre de sa maison, et le
malheureux dit adieu pour jamais  la libert[211].

      [Note 206: Turribus insignis... reliquis conspectior et in
      altiori loco sita. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]

      [Note 207: Erant hc ex lignis et tabulis eximie politis
      exstruct et ambitu ligneo circumdat, non ad munimentum, sed ad
      ornatum comparato. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]

      [Note 208: Intra illa septa erant multa dificia, partim ex
      tabulis sculptis et eleganter compactis, partim ex trabibus opere
      puro et in rectitudinem affabre dolatis, in quibus ligna in
      circulos curvata imposita erant. Circuli autem a solo incipientes
      paullatim in altum assurgebant. _Id., loc. cit._]

      [Note 209: Non enim apud eos, qui in ea parte Scythi
      habitant, ullus est aut lapis, aut arbos, sed materia aliunde
      advecta utuntur. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]

      [Note 210: Hujus autem balnei architectus, e Sirmio captivus
      abductus, mercedem operis sui libertatem se consecuturum sperans,
      falsus sua spe, cum nihil minus cogitaret, in longe duriorem apud
      Scythas incidit servitudem. Prisc., _Exc. Leg._, p. 58 et seq.]

      [Note 211: Balucatorem enim eum Onegesius instituit, ut sibi
      totique su famili, cum lavarentur, operas prstaret. _Id., ub.
      sup._]

Attila fit son entre dans la capitale de son empire avec un crmonial
qui intressa vivement les Romains, et surtout Priscus, observateur si
curieux, peintre si naf de tout ce qui frappait ses regards par un ct
singulier. Ce furent les femmes de la bourgade qui vinrent le recevoir
en procession. Ranges sur deux files, elles levaient au-dessus de
leurs ttes et tendaient d'une file  l'autre, dans leur longueur, des
voiles blancs, sous lesquels les jeunes filles marchaient par groupes de
sept, chantant des vers composs  la louange du roi[212]. Le cortge
prit la direction du palais en passant devant la maison d'Ongse. La
femme du ministre favori se tenait en dehors de l'enceinte, entoure
d'une foule de servantes qui portaient des plats garnis de viande et une
coupe pleine de vin. Lorsque le roi parut, elle s'approcha de lui, et le
pria de goter au repas qu'elle lui avait prpar; un signe bienveillant
fit savoir qu'il y consentait: c'tait la plus grande faveur qu'un roi
des Huns pt accorder  ses sujets[213]. Aussitt quatre hommes
vigoureux soulevrent une table d'argent jusqu' la hauteur du cheval,
et, sans mettre pied  terre, Attila gota de tous les plats et but une
gorge de vin, aprs quoi il entra dans son palais[214]. En l'absence de
son mari, qui arrivait d'un long voyage et que le roi manda prs de lui,
la femme d'Ongse reut les ambassadeurs  souper dans la compagnie des
principaux du pays, presque tous ses parents. Maximin prit ensuite des
dispositions pour son tablissement; il dressa ses tentes dans un lieu
voisin tout  la fois de la maison du ministre et du palais du roi.

      [Note 212: In hunc vicum adventanti Attil puell obviam
      prodierunt, qu per series incedebant, sub lintels tenuibus et
      candidis, quam maxime in longitudinem extensis, ita ut sub
      unoquoque linteo, manibus mulierum ab utraque parte in altum
      sublato, septem puell aut etiam plures progredientes (erant autem
      multi hujus modi mulierum sub illis linteis ordines), Scythica
      carmina canerent. Prisc., _Exc. leg._, p. 58, et seq.]

      [Note 213: Qui maximus est apud Scythas homos. _Id., ibid._]

      [Note 214: Itaque uxori hominis sibi necessarii
      gratificaturus, comedit, equo insidens, barbaris, qui in ejus
      comitatu erant, suspensam tabulam (erat antem argentea)
      attollentibus. Deinde degustato calice, qui illi fuerat oblatus,
      in regiam se recepit. Prisc., _loc. cit._]

Ongse, dont le nom grec indiquait l'origine, mais qui avait t lev
chez les Huns; tenait le premier rang dans l'empire aprs Attila, soit
par la puissance, soit par la richesse: c'tait presque le roi, si
Attila tait l'empereur. Ce comble de fortune, devant lequel les Huns de
naissance s'inclinaient sans murmurer, Ongse le devait aux moyens les
plus honorables,  la bravoure sur le champ de bataille,  la sincrit
dans les conseils, au courage mme avec lequel il luttait contre les
rsolutions violentes ou les mauvais instincts de son matre. Il tait
prs d'Attila le meilleur appui des Romains, non par intrt personnel
ou par souvenir lointain de son origine, mais par pur esprit d'quit,
par un got inn de ce qui tenait  la civilisation. La logique, si
diffrente des faits, et plac de droit un tel ministre prs d'un
prince civilis et chrtien, tandis qu'elle et relgu au contraire un
Chrysaphius prs d'Attila. Le roi hun, si absolu, si emport, cdait 
ce caractre ferme dans sa douceur; Ongse tait devenu son conseiller
indispensable, et c'est  lui qu'il avait confi l'ducation militaire
et la tutelle de son fils an, Ellak, dans le royaume des Acatzires,
dont Ongse venait de terminer la conqute[215]. Ramen sur les bords
du Danube, aprs une longue absence, par le dsir de revoir son pre, ce
jeune homme avait fait en route une chute de cheval o il s'tait dmis
le poignet[216]. Ongse avait donc bien des choses importantes 
traiter avec le roi, qui le retint toute la soire: ce fut le motif de
son absence au souper; mais Maximin brlait d'impatience de le voir pour
lui communiquer les instructions de Thodose  son gard; il esprait
d'ailleurs beaucoup dans l'intervention de cet homme tout puissant pour
aplanir les difficults dont sa mission tait entoure. Il dormit 
peine, et, ds les premires lueurs de l'aube, il fit partir Priscus
avec les prsents destins au ministre. L'enceinte tait ferme; aucun
domestique de la maison ne se montrait, et Priscus dut attendre;
laissant donc les prsents sous la garde des serviteurs de l'ambassade,
il se mit  se promener jusqu'au moment o quelqu'un paratrait[217].

      [Note 215: Etenim tum forte Onegesius una cum seniore ex
      Attil liberis ad Acatziros missus fuerat... ei genti cum seniorem
      ex filiis regem Attilas constituere decrevisset, ad hanc rem
      conficiendam Onegesium miserat. Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]

      [Note 216: Dextram delapsus fregerat. _Id., ibid._]

      [Note 217: Quam janu claus essent, exspectavi, donec
      aperirentur, et aliquis exiret, qui eum mei adventus certiorem
      faceret. Prisc., _Exc. leg._, p. 60.]

Il avait fait  peine quelques centaines de pas, quand un autre
promeneur, l'abordant, lui dit en fort bon grec: _Khar_, je vous
salue. Entendre parler grec dans les tats d'Attila, o les idiomes
usuels taient le hun, le goth et le latin, surtout pour les relations
de commerce, c'tait une nouveaut qui frappa Priscus. Les seuls Grecs
qu'on pouvait s'attendre  rencontrer l taient des captifs de la
Thrace ou de l'Illyrie maritime, gens misrables, faciles  reconnatre
 leur chevelure mal peigne et  leurs vtements en lambeaux, tandis
que l'interlocuteur de Priscus portait la tte rase tout alentour et le
vtement des Huns de la classe opulente[218]. Ces rflexions
traversrent comme un clair la pense de Priscus, qui, pour s'assurer
de ce qu'tait cet homme, lui demanda, en lui rendant son salut, de quel
pays du monde il tait venu essayer la vie barbare chez les Huns[219].

      [Note 218: Sed illi ab obvio quoque dignosci possunt et a
      vestibus laceris et capitis squalore, tanquam qui in miseram
      inciderint fortunam. Hic vero opulenti Scyth speciem pr se
      ferebat; erat enim bene et eleganter vestitus, capite in rotundum
      raso. Prisc., _ibid._, p. 61.]

      [Note 219: Hunc resalutans interrogavi, quis esset, et unde in
      terram barbaram veniens, vit scythic institutum sequi
      delegisset. Prisc., _Exc. leg._, p. 61.]

Pourquoi me faites-vous cette question? dit l'inconnu.

--Parce que vous parlez trop bien le grec, rpondit Priscus. L'inconnu
se mit  rire[220].

--En effet, dit-il, je suis Grec. Fondateur d'un tablissement de
commerce  Viminacium en Msie, je m'y tais mari richement; j'y vivais
heureux: la guerre a dissip mon bonheur. Comme j'tais riche, j'ai t
adjug, personne et biens, dans le butin d'Ongse, car vous saurez que
c'est un privilge des princes et des chefs des Huns de se rserver les
plus riches captifs[221]. Mon nouveau matre me mena  la guerre, o je
me battis bien et avec profit. Je me mesurai contre les Romains; je me
mesurai contre les Acatzires; quand j'eus acquis suffisamment de butin,
je le portai  mon matre barbare, et, en vertu de la loi des Scythes,
je rclamai ma libert. Depuis lors, je me suis fait Hun; j'ai pous
une femme barbare qui m'a donn des enfants; je suis commensal
d'Ongse, et,  tout prendre, ma condition actuelle me parat
prfrable  ma condition passe[222].

      [Note 220: Ille quam ob causam hoc ex ipso qurerem, rogavit.
      Mihi vero, inquam, hc a te ut sciscitarer, causa fuit, quod
      grce locutus es. Tum ridens ait, se Grcum esse genere...
      Prisc., _ibid._]

      [Note 221: Etenim esse apud eos in more positum, ut prcipui
      ab Attila scyth principes captivos ditiores sibi seponant,
      quoniam plurimum auctoritate valent. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

      [Note 222: Uxorem quoque barbaram duxisse, et ex ea liberos
      sustulisse, et Onegesii mens participem, hoc vit genuis longe
      potius priore ducere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

--Oh! oui, continua cet homme aprs s'tre recueilli un instant, le
travail de la guerre une fois termin, on mne parmi les Huns une vie
exempte de soucis: ce que chacun a reu de la fortune, il en jouit
paisiblement; personne ne le moleste, rien ne le trouble. La guerre nous
alimente: elle puise et tue ceux qui vivent sous le gouvernement
romain. Il faut bien que le sujet romain mette dans le bras d'autrui
l'esprance de son salut, puisqu'une loi tyrannique ne lui permet pas de
porter les armes dont il a besoin pour se dfendre, et ceux que la loi
commet  les porter, si braves qu'ils soient, font mal la guerre,
entravs qu'ils sont tantt par l'ignorance, tantt par la lchet des
chefs[223]. Cependant les maux de la guerre ne sont rien chez les
Romains en comparaison des calamits qui accompagnent la paix, car c'est
alors que fleurissent dans tout leur luxe et la rigueur insupportable
des tributs, et les exactions des agents du fisc, et l'oppression des
hommes puissants. Comment en serait-il autrement? les lois ne sont pas
les mmes pour tout le monde. Si un riche ou un puissant les
transgresse, il profitera impunment de son injustice; mais un pauvre,
mais un homme qui ignore les formalits du droit, oh! celui-l, la peine
ne manquera point de l'atteindre,  moins pourtant qu'il ne meure de
dsespoir avant son jugement, puis, ruin par un procs sans fin. Ne
pouvoir obtenir qu' prix d'argent ce qui est du droit et des lois,
c'est,  mon avis, le comble de l'iniquit. Quelque injure que vous ayez
reue, vous ne pouvez ni aborder un tribunal ni demander une sentence au
juge avant d'avoir dpos pralablement une somme d'argent qui
bnficiera  ce juge et  sa squelle[224].

      [Note 223: Hos enim in aliis sui conservanci spem collocare
      necesse est; quandequidem per tyrannos minime licet arma, quibus
      unusquisque se tucatur, gestaro, atque adeo his, quibus jure
      licet, valde est perniciosa ducum iguavia, qui bellum minime
      gnaviter gerunt. _Id., ub. sup._]

      [Note 224: At mercede et pretio, quod legum et juris est
      obtinere, omnium iniquissimum est. Nec enim injuria affecto
      quisquam fori judicialis potestatem faciet, priusquam pecuniam
      judicis et ejus ministrorum commodo cessuram deponat. Prisc.,
      _Exc. leg._, p. 62.]

L'apostat de la civilisation continua longtemps sur ce ton, dclamant
avec une chaleur qui donnait parfois  ses paroles l'apparence d'un
plaidoyer pour lui-mme. Quand il parut avoir tout dit, Priscus le pria
de le laisser parler quelques instants  son tour et de l'couter avec
patience[225]. A mon sens, commena-t-il, les fondateurs de l'tat
romain ont t des hommes sages et prvoyants; pour que chacun st bien
son mtier, ils ont fait de ceux-ci les gardiens de la loi, de ceux-l
les gardiens de la sret publique, et, n'ayant pas d'autre occupation
au monde que de s'exercer au maniement des armes, de s'aguerrir et de se
battre, ces derniers ont compos une classe de gens excellents pour
protger les autres. Nos lgislateurs tablirent en outre une troisime
classe, celle des colons qui cultivent la terre: il tait bien juste
qu'au moyen de l'annone militaire cette classe nourrt ceux qui la
protgent. Ce n'est pas tout: ils crrent des conservateurs de l'quit
et du droit au profit des faibles et des incapables, des dfenseurs
juridiques pour ceux qui ne sauraient pas se dfendre. Cela pos, qu'y
a-t-il de si injuste  ce que le juge et l'avocat soient pays par le
plaideur, comme le soldat par le paysan? Celui qui reoit le service
doit tribut  celui qui le rend, et le bon office doit tre mutuel[226].
Le cavalier ne fait que gagner  soigner son cheval, le berger ses
boeufs, le chasseur ses chiens[227]. S'il y a de mauvais plaideurs qui se
ruinent en procs, tant pis pour eux! et, quant  la longueur des
affaires, elle tient la plupart du temps  la ncessit de les
claircir, et mieux vaut, aprs tout, une bonne sentence qui s'est fait
attendre qu'une mauvaise sentence improvise. Risquer de commettre
l'injustice, ce n'est pas seulement nuire aux hommes, c'est encore
offenser Dieu, l'inventeur de la justice. Les lois sont publiques, tout
le monde les connat ou peut les connatre; l'empereur lui-mme leur
obit[228]. Votre accusation sur l'impunit des grands est vraie
quelquefois, mais applicable  tous les peuples, et le pauvre lui-mme
peut chapper  la peine, si l'on ne trouve pas de preuves suffisantes
de sa culpabilit. Vous vous flicitez du don de votre libert;
rendez-en grce  la fortune, et non point  votre matre. En vous
menant  la guerre, vous homme civil, il pouvait vous faire tuer, et, si
vous aviez fui, il pouvait vous tuer lui-mme. Les Romains n'ont point
cette duret; leurs lois garantissent la vie de l'esclave contre les
svices du matre: elles lui assurent la jouissance de son pcule, et
elles l'lvent par l'affranchissement  la condition des hommes libres,
tandis qu'ici, pour la moindre faute, c'est la mort qui le menace[229].

      [Note 225: Ego precatus, ut quod sentirem, patienter et
      benigne audiret, respondi.... _Id., ibid._]

      [Note 226: Quid enim quius, quam cum, qui opituletur et
      auxilium ferat, alere et officium mutuo officio rependere. Prisc.,
      _Exc. leg._, p. 62.]

      [Note 227: Quemadmodum equiti emolumento est equi, pastori
      houm et venatori canum cura, et reliquorum animantium, qu homines
      custodi et utilitatis causa alunt. Prisc., _loc. cit._]

      [Note 228: Leges autem in omnes posit sunt, ut illis etiam
      ipse imperator pareat. Prisc., _ibid._]

      [Note 229: Longe autem Romani benignius servis consuluerunt.
      Patrum enim aut prceptorum affectum erga eos exhibent, denique
      corrigunt eos in his, qu delinquent, sicut et suos liberos. Nec
      enim servos morte afficere, sicut apud Scythas, fas est... Prisc.,
      _Exc. leg._, p. 62.]

Cette vue leve de la civilisation, ce tableau des protections diverses
qui entourent l'individu sous les gouvernements polics, sembla remuer
vivement l'interlocuteur de Priscus, qui ne cherchait vraisemblablement,
en accumulant sophismes sur sophismes, qu' touffer en lui-mme
quelques remords et  combattre quelques regrets. Ses yeux parurent
mouills de larmes[230], puis il s'cria: Les lois des Romains sont
bonnes, leur rpublique est bien ordonne, mais les mauvais magistrats
la pervertissent et l'branlent[231]. Ils en taient l quand un
domestique d'Ongse ouvrit l'enceinte de la maison: Priscus quitta
l'inconnu, qu'il ne revit plus.

      [Note 230: Tum ille plorans... _Id., ibid._]

      [Note 231: Leges apud Romanos bonas et rem publicam prclare
      constitutam esse, sed magistratus, qui non, que ac prisci, probi
      et prudentes sunt, eam labefactant et pervertunt. Prisc., _l. c._]

L'insistance que mettait Thodose  demander Ongse pour ngociateur
dans ses diffrends avec les Huns tenait  un double calcul de la
politique byzantine: d'abord on semblait repousser dcon comme trop
rude et trop dvou aux intrts de son matre, puis,  tout vnement,
on esprait attirer par les sductions et peut-tre corrompre par
l'argent le ministre tout-puissant qui montrait une bienveillance si
pleinement gratuite  l'empire. De ces deux calculs, l'honnte Maximin
ignorait le premier et souponnait  peine le second; mais cette partie
de sa mission lui avait t recommande comme une de celles auxquelles
l'empereur tenait le plus, et il ne supposait pas qu'une telle avance de
la part d'un tel souverain pt laisser le Barbare indiffrent. Ongse,
aprs avoir donn un coup d'oeil rapide aux prsents que Priscus lui
apportait, les fit dposer dans sa maison[232], et, apprenant que
l'ambassadeur romain voulait se rendre chez lui, il tint  le prvenir
lui-mme; au bout de quelques instants, Maximin le vit entrer sous sa
tente. Alors commena entre ces deux hommes d'tat une conversation dans
laquelle le caractre du ministre d'Attila se dploya tout entier.
Maximin s'attacha  lui exposer avec quelque peu d'emphase que le moment
d'une pacification solide entre les Romains et les Huns paraissait
arriv, pacification dont l'honneur tait rserv  sa prudence, et que
l'utilit trs-grande dont le ministre hun pouvait tre pour les deux
nations se reverserait sur lui-mme et sur ses enfants en bienfaits
perptuels de la part de l'empereur et de toute la famille impriale.
Comment donc, demanda navement Ongse, ce grand honneur peut-il
m'advenir, et comment puis-je tre entre vous et nous l'arbitre
souverain de la paix[233]?--En tudiant, reprit l'ambassadeur, chacun
des points qui nous divisent et les conventions des traits, et pesant
le tout dans la balance de votre quit. L'empereur acceptera votre
dcision.--Mais, rtorqua celui-ci, ce n'est point l le rle d'un
ambassadeur, et, si je l'tais, je n'aurais pas d'autre rgle que les
volonts de mon matre. Les Romains espreraient-ils par hasard
m'entraner par leurs prires  le trahir, et  tenir pour nant ma vie
passe parmi les Huns, mes femmes, mes enfants ns chez eux? Ils se
tromperaient grandement. L'esclavage me serait plus doux prs d'Attila
que les honneurs et la fortune dans leur empire[234]. Ces paroles,
prononces d'un ton calme, mais net, ne souffraient point de rplique.
Ongse, comme pour en adoucir la rudesse, se hta d'ajouter qu'il tait
plus utile aux Romains prs d'Attila, dont il apaisait quelquefois les
emportements, qu'il ne le serait  Constantinople, o son bon vouloir
pour eux ne tarderait pas  le rendre suspect[235]. videmment le
ministre de Thodose n'avait rien  faire de ce ct.

      [Note 232: Ille suos, qui aderant, jussit aurum et munera
      recipere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

      [Note 233: Qua in re gratificaretur Imperatori, et per se
      contentiones dirimeret? Prisc., _ibid._, p. 63.]

      [Note 234: An Romani existimant, inquit, se ullis precibus
      exorari posse, ut prodat dominum suum, et nihili faciat
      educationem apud Scythas, uxores et liberos suos, neque potiorem
      ducat apud Attilam servitutem, quam apud Romanos ingentes opes.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]

      [Note 235: Cterum se domi remanentem majori eoram rebus
      adjumento futurum, quippe qui domini iram placaret, si quibus in
      rebus Romanis irasceretur, quam si ad eos accedens criminationi se
      objiceret... Prisc., _ibid._]

Cependant la reine Kerka attendait ses prsents: Priscus fut encore
charg de les lui prsenter. Elle les reut dans une pice de son
lgant palais recouverte d'un tapis de laine; elle-mme tait assise
sur des coussins et entoure de ses femmes et de ses serviteurs
accroupis en cercle autour d'elle, les hommes d'un ct et les femmes
de l'autre; celles-ci travaillaient  passer des fils d'or et de soie
dans des pices d'toffes destines  relever les vtements des
hommes[236]. En sortant du palais de la reine, Priscus entendit un grand
bruit, et vit courir une grande foule  laquelle il se mla. Il aperut
bientt Attila, qui, flanqu d'Ongse, vint se placer devant la porte
de sa maison pour y rendre la justice. Sa contenance tait grave, et il
s'assit en silence. Ceux qui avaient des procs  faire juger
s'approchrent  tour de rle; il les jugea tous, puis il rentra pour
recevoir des dputs qui lui arrivaient de plusieurs pays barbares[237].

      [Note 236: Ipsam deprehendi in molli stragula jacentem. Erat
      autem pavimentum laneis tapetibus stratum, in quibus constitimus.
      Eam famulorum multitudo in orbem circumstabat, et ancill ex
      adverso humi sedentes telas coloribus variegabant, qu vestibus
      barbarorum ad ornatum super injiciuntur. Prisc., _Exc. leg._, p.
      63.]

      [Note 237: Vidi magnam turbam, qu prodibat, currentem,
      tumultum et strepitum excitantem. Attilas domo egressus, gravi
      vultu, omnium oculis quaqua versus in eum conversis, incedens cum
      Onegesio, pro dibus substitit. Hic eum multi, quibus erant lites,
      adierunt, et ejus judicium exceperunt. Deinde domum repitiit, et
      barbararum gentium legatos, qui ad se venerant, admisit. Prisc.,
      _ibid._, p. 64.]

L'enclos du palais d'Attila tait une sorte de promenade o les
ambassadeurs circulaient librement en attendant les audiences soit du
roi, soit de son ministre; ils pouvaient aller, venir, tout observer,
aucun garde ne les y gnant. Priscus s'y rencontra face  face avec le
comte Romulus et ses collgues de l'ambassade d'Occident, lesquels se
promenaient en compagnie de deux secrtaires d'Attila, Constancius et
Constanciolus, tous deux Pannoniens, et de ce Rusticius qui avait
accompagn volontairement l'ambassade d'Orient, et venait de se faire
attacher comme scribe  la chancellerie du roi des Huns. Comment vont
vos affaires? fut la question que Romulus et lui s'adressrent d'abord.
Elles ne marchaient pas plus vite d'un ct que de l'autre; rien ne
pouvait flchir la rsolution d'Attila vis--vis de l'empire d'Occident:
il lui fallait le banquier Sylvanus ou les vases de Sirmium. Comme
plusieurs des assistants se rcriaient sur l'opinitret draisonnable
de l'esprit barbare[238], Romulus, que son exprience des hautes
affaires faisait toujours couter avec intrt, dit, en poussant un
soupir: Oui, la fortune et la puissance ont tellement gt cet homme,
qu'il n'y a plus de place dans son oreille pour des raisons justes, 
moins qu'elles ne lui plaisent. Avouons aussi que, soit en Scythie, soit
ailleurs, personne n'a jamais accompli de plus grandes choses en moins
de temps: matre de la Scythie entire, jusqu'aux les de l'Ocan, il
nous a rendus ses tributaires, et voil qu'il couve encore de plus
grands desseins, et qu'il veut entreprendre la conqute des
Perses[239].--Des Perses! interrompit un des assistants; mais quel
chemin peut le conduire de Scythie en Perse[240]?--Un chemin fort court,
reprit Romulus. Les montagnes de la Mdie ne sont pas loignes des
tribus extrmes des Huns; ceux-ci le savent bien. Il est arriv
autrefois que, pendant une famine qui les dcimait sans qu'ils pussent
tirer des subsistances de l'empire romain, parce qu'ils taient en
guerre avec lui, deux de leurs princes tentrent de s'en procurer du
ct de l'Asie. Ils poussrent,  travers une rgion dserte, jusqu'au
bord d'un marais que je crois tre le marais Motide[241]; puis, quinze
journes de marche les amenrent au pied de hautes montagnes qu'ils
gravirent, et ils se trouvrent en Mdie. Le pays tait fertile; les
Huns y firent la moisson tout  leur aise, et ils avaient dj runi un
butin immense quand un jour les Perses arrivrent et obscurcirent le
ciel de leurs flches. Les Huns, pris  l'improviste et abandonnant
tout, firent retraite par un autre chemin, et il advint que ce nouveau
passage les conduisit galement dans leur pays. Maintenant, supposez
qu'il prenne fantaisie au roi Attila de renouveler cette campagne; Mdes
et Perses ne lui coteront  conqurir ni beaucoup de fatigues, ni
beaucoup de temps, car aucun peuple de la terre ne peut rsister  ses
armes[242]. Les Romains suivaient avec une curiosit mle
d'apprhension le rcit du comte Romulus, qui avait visit tant de pays
et pris part  tant d'vnements. Un des interlocuteurs ayant exprim le
voeu qu'Attila se jett dans cette guerre lointaine pour laisser respirer
l'empire romain: Prenons garde, au contraire, dit Constanciolus,
qu'aprs avoir subjugu les Perses, et ce ne sera pas difficile pour
lui, il ne revienne vers nous, non plus en ami, mais en matre.
Aujourd'hui il se contente de recevoir l'or que nous lui donnons comme
un salaire attach  son titre de gnral romain; quand il aura mis la
Perse sous ses pieds, et que l'empire romain restera seul debout en face
de lui, pensez-vous qu'il le mnage? Dj il souffre impatiemment ce
titre de gnral que nous lui donnons pour lui dnier celui de roi, et
on l'a entendu s'crier avec indignation qu'il avait autour de lui des
esclaves qui valaient les gnraux romains, et des gnraux huns qui
valaient les empereurs[243]. Cette conversation, dans laquelle les
reprsentants du monde civilis se communiquaient leurs sombres
pressentiments et grandissaient  qui mieux mieux l'homme qui suspendait
la destruction sur leur patrie, fut interrompue brusquement. Ongse
vint signifier  Priscus qu'Attila ne recevrait plus dsormais pour
ambassadeurs que trois personnages consulaires qu'il lui nomma:
Anatolius tait l'un des trois. Priscus, sans songer qu'il mettait son
propre gouvernement en contradiction avec lui-mme, fit observer que
dsigner ainsi certains hommes, c'tait les rendre suspects  leur
souverain; Ongse ne rpondit que ces mots: Il le faut, ou la
guerre[244]! Priscus regagnait tristement son quartier, quand il
rencontra le pre d'Oreste, Tatullus, qui venait informer l'ambassadeur
et lui qu'Attila les invitait  sa table pour le jour mme,  la
neuvime heure, environ trois heures aprs midi. Les ambassadeurs
d'Occident devaient galement s'y trouver.

      [Note 238: Nequaquam aiunt illum deduci a sententia, sed
      bellum minari et denuntiare, ut Sylvanus aut pocula dedantur. Nos
      vero eum barbari miraremur animi impotentiam... Prisc., _Exc.
      leg._, p. 64.]

      [Note 239: Totius Scythi dominatum sibi comparavit, et ad
      Oceani insulas usque imperium suum extendit, ut etiam a Romanis
      tributa exigat. Nec his contentus, ad longe majora animum adjecit,
      et latius imperii sui fines protendere et Persas bello aggredi
      cogitat. Prisc., _ibid._, p. 65.]

      [Note 240: Uno ex nobis qurente, qua via e Scythia in Persas
      tendere posset. Prisc., _ub. sup._]

      [Note 241: Hos narrasse, per quamdam desertam regionem illis
      iter fuisse, et paludem trajecisse, quam Romulus existimabat esse
      Motidem... Prisc., _Exc. leg._, p. 65.]

      [Note 242: Quamobrem si Attilam cupido ceperit Medos
      invadendi, non multum oper et laboris in eam invasionem
      consumpturum, neque magnis itineribus defatigatum iri, ut Medos,
      Parthos et Persas adoriatur. Prisc., _ibid._]

      [Note 243: Innuebat igitur, Attilam, Medis, Parthis et Persis
      subactis, hoc nomen, aut aliud quo Romanis illum vocare lubet, et
      dignitatem, quam illi ornamenti loco, esse existimant,
      repudiaturum, et pro duce coacturum eos se regem appellare. Jam
      tunc enim indignatus dicebat, illis servos esse exercituum duces,
      sibi vero viros imperatoribus romanis dignitate pares. Prisc.,
      _Exc. leg._ p. 66.]

      [Note 244: Attilam respondisse, si hc abnuerint, armis se
      controversias disceptaturum. Prisc., _Exc. leg._, p. 66.]

La salle du festin tait une grande pice oblongue, garnie  son
pourtour de siges et de petites tables mises bout  bout, pouvant
recevoir chacune quatre ou cinq personnes. Au milieu s'levait une
estrade qui portait la table d'Attila et son lit, sur lequel il avait
dj pris place;  peu de distance derrire, se trouvait un second lit,
orn comme le premier de linges blancs et de tapis bariols et
ressemblant aux _thalami_ en usage en Grce et  Rome dans les
crmonies nuptiales[245]. Au moment o les ambassadeurs entraient, des
chansons, aposts prs du seuil de la porte, leur remirent des coupes
pleines de vin, dans lesquelles ils durent boire en saluant le roi:
c'tait un crmonial obligatoire que chaque convive observa avant
d'aller prendre son sige. La place d'honneur, fixe  droite de
l'estrade, fut occupe par Ongse, en face duquel s'assirent deux des
fils du roi. On donna aux ambassadeurs la table de gauche, qui tait la
seconde en dignit; encore s'y trouvrent-ils prims par un noble Hun,
du nom de Brikh, personnage considrable qui possdait plusieurs
villages en Hunnie. Ellak, l'an des fils d'Attila, prit place sur le
lit de son pre, mais beaucoup plus bas; il s'y tenait les yeux baisss,
et conserva pendant toute la dure du festin une attitude pleine de
respect et de modestie[246]. Quand tout le monde fut assis, l'chanson
d'Attila prsenta  son matre une coupe remplie de vin, et celui-ci but
en saluant le convive d'honneur qui se leva aussitt, prit une coupe des
mains de l'chanson post derrire lui, et rendit le salut au roi. Ce
fut ensuite le tour des ambassadeurs, qui rendirent pareillement, la
coupe en main, un salut que le roi leur porta; tous les convives furent
salus l'un aprs l'autre, suivant leur rang, et rpondirent de la mme
manire; un chanson muni d'une coupe pleine se tenait derrire chacun
d'eux. Les saluts finis, on vit entrer des matres d'htel portant sur
leurs bras des plats chargs de viandes qu'ils dposrent sur les
tables; on ne mit sur celle d'Attila que de la viande dans des plats de
bois, et sa coupe aussi tait de bois, tandis qu'on servait aux convives
du pain et des mets de toute sorte dans des plats d'argent, et que leurs
coupes taient d'argent ou d'or[247]. Les convives puisaient  leur
fantaisie dans les plats dposs devant eux, sans pouvoir prendre plus
loin. Lorsque le premier service fut achev, les chansons revinrent, et
les saluts recommencrent; ils parcoururent encore, avec la mme
tiquette, toutes les places, depuis la premire jusqu' la dernire. Le
second service, aussi copieux que le premier et compos de mets tout
diffrents, fut suivi d'une troisime _compotation_, dans laquelle les
convives, dj chauffs, vidrent leurs coupes  qui mieux mieux. Vers
le soir, les flambeaux ayant t allums, ou vit entrer deux potes qui
chantrent, en langue hunnique, devant Attila, des vers de leur
composition, destins  clbrer ses vertus guerrires et ses
victoires[248]. Leurs chants excitrent dans l'auditoire des transports
qui allrent jusqu'au dlire: les yeux tincelaient, les visages
prenaient un aspect terrible; beaucoup pleuraient, dit Priscus: larmes
de dsir chez les jeunes gens, larmes de regret chez les
vieillards[249]. Ces Tyrtes de la Hunnie furent remplacs par un
bouffon dont les contorsions et les inepties firent passer les convives
en un instant de l'enthousiasme  une joie bruyante[250]. Pendant ces
spectacles, Attila tait rest constamment immobile et grave, sans
qu'aucun mouvement de son visage, aucun geste, aucun mot traht en lui
la moindre motion: seulement, quand le plus jeune de ses fils, nomm
Ernakh, entra et s'approcha de lui, un clair de tendresse brilla dans
son regard; il amena l'enfant plus prs de son lit, en le tirant
doucement par la joue[251]. Frapp de ce changement subit dans la
physionomie d'Attila, Priscus se pencha vers un de ses voisins barbares,
qui parlait un peu le latin, et lui demanda  l'oreille par quel motif
cet homme, si froid pour ses autres enfants, se montrait si gracieux
pour celui-l. Je vous l'expliquerai volontiers, si vous me gardez le
secret, rpondit le Barbare. Les devins ont prdit au roi que sa race
s'teindrait dans ses autres fils, mais qu'Ernakh la perptuerait: voil
la cause de sa tendresse; il aime dans ce jeune enfant l'unique source
de sa postrit.[252]

      [Note 245: Medius in lecto sedebat Attilas, altero lecto a
      tergo strato, pone quem erant quidam gradus qui ad ejus cubile
      ferebant, linteis candidis et variis tapetibus ornats gratia
      contectum, simile cubilibus, qu Romani et Grci nubentibus
      adornare pro more habent. Prisc., _ibid._]

      [Note 246: Senior enim in eodem, quo pater, throno, non prope,
      sed multum infr accumbebat, oculis pr pudore propter patris
      prsentiam semper in terram conjectis. Prisc., _Exc. leg._, p.
      66.]

      [Note 247: Sed cteris quidem barbaris et nobis lautissima
      coena prparata erat et in discis argenteis reposita, Attil in
      quadra lignea, et nihil prter carnes, moderatum pariter in
      reliquis omnibus sese prbehat. Convivis aurea et argentea pocula
      suppeditabantur, Attil poculum erat ligneum. Prisc., _ibid._]

      [Note 248: Adveniente vespere, facibusque accensis, duo Scyth
      coram Attila prodierunt, et versus a se factos, quibus ejus
      victorias et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 67.]

      [Note 249: In quos conviv oculos defixerunt; et alii quidem
      versibus delectabantur, aliis bellorum recordatio animos
      excitabat, aliis manabant lacrym, quorum corpus tate debilitatum
      erat, et vigor animi quiescere cogebatur. Prisc., _ub. sup._]

      [Note 250: Post cantus et carmina Scytha nescio quis, mente
      captus, absurda et inepta, nec sani quicquam habentia effundens,
      risum omnibus commovit. Prisc., _loc. cit._]

      [Note 251: Sed Attilas semper eodem vultu, omnis mutationis
      expers, et immotus permansit, neque quicquam facere, aut dicere,
      quod jocum, aut hilaritatem pr se ferret, conspectus est: prter
      quam quod juniorem ex filiis introeuntem et adventantem, nomine
      Hernach, placidis et ltis oculis, est intuitus, et eum gena
      traxit. Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]

      [Note 252: Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos
      liberos parvi facere, et ad hunc solum animum adjicere, unus ex
      barbaris, qui prope me sedebat et latin lingu usum habebat, fide
      prius accepta, me nihil eorum, qu dicerentur, evulgaturum, dixit,
      vates Attil vaticinatos esse, ejus genus, quod alioquin
      interiturum erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., _ibid._,
      p. 68.]

A ce moment entra le Maure Zercon, et tout aussitt la salle retentit
d'clats de rire et de trpignements capables de l'branler: c'tait un
intermde dont les convives taient redevables  l'imagination d'dcon.
Le Maure Zercon, nain bossu, bancal, camus, ou plutt sans nez, bgue et
idiot, circulait depuis prs de vingt ans d'un bout  l'autre du monde,
et d'un matre  l'autre, comme l'objet le plus trange qu'on pt se
procurer pour se divertir[253]. Les Africains l'avaient donn au gnral
romain Aspar, qui l'avait perdu en Thrace, dans une campagne malheureuse
contre les Huns: conduit prs d'Attila, qui refusa de le voir, Zercon
avait trouv meilleur accueil chez Blda. Bientt mme le prince hun
s'engoua tellement de son nain, qu'il ne pouvait plus s'en passer; il
l'avait  sa table, il l'avait  la guerre, o il lui fit fabriquer une
armure, et son bonheur tait de le voir se pavaner, une grande pe au
poing, et prendre grotesquement des attitudes de hros. Un jour pourtant
Zercon s'enfuit sur le territoire romain, et Blda n'eut pas de repos
qu'on ne l'et repris ou rachet; la chasse fut heureuse, et on le lui
ramena charg de fers. A l'aspect de son matre irrit, le Maure se mit
 fondre en larmes, et confessa qu'il avait commis une faute en le
quittant; mais cette faute, disait-il, avait une bonne excuse. Et
laquelle donc? s'cria Blda.--C'est, rpondit le nain, que tu ne m'as
pas donn de femme[254]. L'ide de cet avorton rclamant une femme
provoqua chez Blda un rire inextinguible; non-seulement il lui
pardonna, mais il lui fit pouser une des suivantes de la reine,
disgracie pour quelque grave mfait[255]. Aprs la mort de Blda,
Attila envoya Zercon en cadeau au patrice Atius, qui s'en dfit en
faveur de son premier matre Aspar. dcon l'ayant rencontr 
Constantinople, lui avait persuad de venir en Hunnie redemander sa
femme. Profitant donc de l'occasion de la fte, Zercon entra dans la
salle et vint adresser sa requte  Attila, mlant, dans son verbiage,
la langue latine  celles des Huns et des Goths d'une faon si
burlesque, que nul ne put s'empcher de rire[256], et les joyeux clats
se faisaient encore entendre lorsque les Romains, pensant qu'ils avaient
assez bu, s'esquivrent au milieu de la nuit, tandis que la compagnie
fit bonne contenance jusqu'au jour.

      [Note 253: Qui propter corporis foeditatem, et quod balbutie
      vocis et forma sua risum movebat, nam brevis erat, gibbosus,
      distortis pedibus, naribus adeo depressis, ut nasum inter eas vix
      apparentem haberet propter nimiam simitatem. Prisc., _Exc. leg._,
      p. 67.]

      [Note 254: Ille vero respondit, se quidem peccasse, quod
      fugisset, sed se peccati causam habere, quod nulla uxor sibi data
      fuisset. Prisc., _ibid._]

      [Note 255: Bledas autem in majorem risum prorumpeus ipsi dat
      uxorem, unam de nobilibus et qu fuerat inter regin ministras,
      sed ob quoddam insolens facinus ad ipsam non amplius accedebat.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]

      [Note 256: Itaque tunc arrepta festivitatis occasione
      progressus, et forma et habitu et pronuntiatione et verbis confuse
      ab eo prolatis, Roman Hunnorum et Gothorum linguam intermiscens,
      omnes ltitia implevit et effecit ut in vehementem risum
      prorumperent. Prisc., _ib._, p. 67.]

Le temps s'coulait en pure perte pour les ambassadeurs, qui
n'obtenaient ni audience du roi ni rponse satisfaisante sur aucun
point. Ils demandrent  partir; mais Attila, sans leur en refuser
positivement l'autorisation, les retint sous diffrents prtextes: il
les gardait. La reine Kerka voulut les traiter  son tour: elle les
invita dans la maison de son intendant Adame  un repas magnifique et
fort gai, nous dit Priscus, o les convives, en dpit de la gravit
romaine, durent boire et s'embrasser  la ronde[257]. Un second souper
qui leur fut offert par Attila reproduisit, aux yeux de Maximin et de
son compagnon, l'tiquette crmonieuse du premier; seulement Attila s'y
drida quelque peu. Plusieurs fois, ce qui n'avait pas encore eu lieu,
il adressa la parole  Maximin pour lui recommander, entre autres
choses, le mariage du Pannonien Constancius, son secrtaire. Cet homme,
envoy  Constantinople, il y avait dj quelques annes, comme
interprte ou adjoint d'une ambassade, s'y tait vu l'objet des
empressements de la cour, qui esprait le gagner, et il avait en effet
promis ses bons offices pour le maintien de la paix,  la condition que
Thodose lui donnerait en mariage quelque riche hritire, sa sujette.
Thodose, que de tels cadeaux ne gnaient gure, lui avait aussitt
propos une orpheline, fille de Saturninus, ancien comte des
domestiques, que l'impratrice Athnas avait accus de complot et fait
mourir. Encore prisonnire et garde dans un chteau fort, la jeune
fille n'apprit pas sans une mortelle horreur le sort qu'on lui
destinait, et, rsolue de s'en affranchir  tout prix, elle se fit
enlever par Znon, gnral des troupes d'Orient, qui la maria avec un de
ses amis nomm Rufus. Attila, furieux  cette nouvelle, manda
insolemment  Thodose que, s'il n'avait pas la puissance de se faire
obir chez lui, Attila viendrait l'y aider; mais une rupture n'tait pas
le fait de Constancius, qui se contenta de la promesse d'une autre
femme. C'tait ce qu'Attila rappelait au souvenir de l'ambassadeur. Il
ne serait pas convenable, lui faisait-il dire par son interprte, que
Thodose se ft jou de la crdulit de Constancius; un empereur
perdrait de sa dignit  faire un mensonge. Il ajouta, comme une raison
dterminante et un argument sans rplique, que si le mariage se
faisait, il partagerait la dot avec son secrtaire[258]. Voil comment
les affaires se traitaient  la cour du roi des Huns.

      [Note 257: Tum unusquisque eorum, qui aderant, surgens,
      scythica comitate poculum plenum nobis porrexit, et eum, qui ante
      se biberat, amplexus et exoseulatus, illud excepit. _Id., l. c._,
      p. 68. Ab Imperatoris dignitate alienum videri, mendacem esse.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 69.]

      [Note 258: Quod Constantius illi ingentem pecuni summam
      pollicitus erat, si uxorem e Romanis puellis locupletem duceret.
      Prisc., _ub. sup._]

Enfin Attila, ayant clairci tout ce qu'il lui importait de savoir,
l'innocence de l'ambassadeur, la persistance de la cour impriale dans
le complot contre sa vie, et le retour prochain de Vigilas, qui avait
dj quitt Constantinople, laissa partir les ambassadeurs dont la
prsence lui devenait inutile. Une lettre dlibre dans un conseil de
seigneurs huns et de secrtaires de la chancellerie hunnique, sous la
prsidence d'Ongse, fut remise  Brikh, qui dut accompagner
l'ambassade jusqu' Constantinople. Quoique les Romains s'en allassent
combls de politesses et de prsents, attendu que chaque grand de la
cour, sur l'invitation du roi, s'tait empress de leur offrir quelques
objets prcieux, tels que pelleteries, chevaux, tapis ou vtements
brods, les incidents de leur voyage furent peu rcratifs et leur
montrrent, au sortir des festins et des ftes, un ct plus srieux du
gouvernement d'Attila. A quelques journes de marche, ils virent
crucifier un transfuge, saisi prs de la frontire, et qu'on accusait
d'tre venu espionner pour le compte des Romains[259]. Un peu plus loin,
ce furent deux captifs probablement romains qui s'taient enfuis aprs
avoir tu leur matre hun  la guerre: on les ramenait pieds et poings
lis, et on profita du passage des ambassadeurs, comme d'une bonne
occasion, pour clouer ces malheureux  un poteau et leur enfoncer dans
la gorge un pieu aigu[260]. Leur compagnon de route, Brikh, tait
d'ailleurs un vieux Hun de race primitive, sauvage, grossier,
vindicatif. A propos d'une querelle survenue entre ses domestiques et
ceux de l'ambassade, il reprit  Maximin un beau cheval qu'il lui avait
donn, et ne cessa pas de murmurer tout le long du chemin[261].
Finalement,  peu de distance du Danube, sur les terres romaines,
l'ambassade rencontra Vigilas, qui s'en allait tout joyeux vers le but
de son voyage, en compagnie, comme il croyait, mais en ralit sous la
garde d'Esla.

      [Note 259: Captus est vir Scytha, qui a Romanis explorandi
      gratia in barbaram regionem descenderat, quem crucis supplicio
      affici Attilas prcepit. Prisc., _Exc. leg._, p. 69.]

      [Note 260: Hos, immissis inter duo ligna uncis prdita
      capitibus, in cruce necarunt. Prisc., _loc. laud._, p. 70.]

      [Note 261: Ut Istrum trajecimus, propter quasdam vanas causas,
      a servis ortas, nos inimicorum loco habuit; et primum quidem
      equum, quem Maximino dono dederat, ad se revocavit. Prisc.,
      _ibid._]

Tel fut le premier acte de ce drame compliqu dont Attila faisait
mouvoir les fils avec une si profonde astuce et une patience si
opinitre. Il avait eu pendant deux mois entiers sous sa main les
reprsentants d'un gouvernement qui conspirait contre sa vie, une
ambassade dont le seul but tait de le faire assassiner par les siens;
il pouvait invoquer, pour se venger ou se dfendre, le droit des nations
qu'on violait si outrageusement contre lui; l'existence de tous ces
Romains dpendait d'un signe de ses yeux, et ce signe, il ne le fit
pas. Avec l'impartialit d'un juge prononant dans une cause trangre,
il spara l'innocent du coupable, sans vouloir remarquer qu'ils
portaient tous deux la mme tache originelle. S'il y avait dans cette
conduite un sentiment d'quit naturelle incontestable, il s'y trouvait
aussi un grand fonds d'orgueil, une haine superbe qui ddaignait les
instruments pour remonter plus implacable jusqu'aux auteurs du crime.
C'tait  Thodose,  Chrysaphius,  l'honneur romain qu'il en voulait.
Il jouissait de pouvoir mettre en parallle, devant ce monde civilis
qui lui refusait le titre de roi comme  un chef de sauvages et le
mprisait tout en le redoutant, la justice et les procds du Barbare
avec ceux de l'empereur romain.

Vigilas s'tait ht de terminer  Constantinople les affaires qui
servaient de prtexte  son voyage. Toujours aveugle, toujours infatu
de sa propre importance, il avait fini par l'inspirer aux autres.
Chrysaphius, qui crut, d'aprs lui, le succs du complot assur, doubla
la somme  tout vnement; l'interprte revenait donc avec 100 livres
d'or renfermes dans une bourse de cuir[262]. Tout cela se passait sous
l'oeil attentif d'Esla, qui ne perdait aucun de ses mouvements depuis
leur dpart. Les serviteurs de l'ambassade hunnique n'taient pas autre
chose non plus que des gardiens qui tenaient le Romain prisonnier sans
qu'il s'en doutt. De l'autre ct du Danube, la surveillance se
resserra encore davantage. Vigilas amenait de Constantinople son propre
fils g de dix-huit  vingt ans, qui avait t curieux de visiter le
pays, et que, suivant toute apparence, l'interprte s'tait fait
adjoindre en qualit de second. Comme ils mettaient le pied dans la
bourgade royale d'Attila, ils furent saisis tous les deux et trans
devant le roi; leurs bagages saisis galement furent fouills sous ses
yeux, et l'on y trouva la bourse avec les 100 livres d'or bien peses; A
cette vue, Attila feignit la surprise et demanda  l'interprte ce qu'il
voulait faire de tout cet or[263]? Celui-ci rpondit sans embarras qu'il
le destinait  l'entretien de sa suite et au sien,  l'achat de chevaux
et de btes de somme dont il voulait faire provision pour ses missions,
car il en avait perdu beaucoup sur les routes, et enfin  la ranon d'un
grand nombre de captifs romains dont les familles l'avaient pris pour
mandataire[264]. La patience d'Attila n'y tint plus. Tu mens, mchante
bte! s'cria-t-il d'une voix tonnante, mais tes mensonges ne tromperont
personne; ils ne t'arracheront pas du chtiment que tu as mrit[265].
Non ce n'est pas pour ton entretien, ce n'est ni pour l'achat de chevaux
et de mulets, ni pour la ranon de prisonniers romains que tu t'es muni
d'une pareille somme; tu savais bien d'ailleurs que j'avais interdit
absolument tout commerce, tout emploi d'argent dans mes tats de la part
des trangers, lorsque tu tais ici avec Maximin[266]. A ces mots, il
fit amener par ses gardes le fils de l'interprte et dclara qu'il
allait lui faire passer une pe au travers du corps, si le pre ne
confessait pas  l'heure mme  quel usage et  quel but taient
destines ces cent livres d'or[267]. Vigilas, voyant son fils sous les
pes nues, devint comme fou, et, tendant ses bras suppliants tantt du
ct des bourreaux, tantt du ct d'Attila, il criait d'une voix
dchirante: Ne tuez pas mon fils, mon fils ignore tout; il est
innocent, et moi je suis le seul coupable[268]. Alors il droula de
point en point la trame ourdie entre Chrysaphius et lui: comment l'ide
de l'assassinat tait venue au grand eunuque, et avait t approuve
d'dcon, comment l'empereur en avait fait part  ses conseillers, et
comment lui, Vigilas,  l'insu du reste de l'ambassade, avait t charg
de prparer l'excution du complot, son entrevue avec dcon le jour de
son dpart et tout ce qui s'tait pass  Constantinople. Pendant qu'il
parlait, Attila l'coutait avec l'attention d'un juge et comparait dans
ses souvenirs les dtails qu'il entendait de la bouche de cet homme avec
les rvlations que lui avait faites dcon, et il resta convaincu que
l'interprte disait la vrit[269]. S'adoucissant peu  peu, il commanda
de lcher le fils et de tenir le pre en prison jusqu' ce qu'il et
dispos de son sort, de quelque manire que ce ft. On chargea de
chanes Vigilas et on le trana dans un cachot. Quant au fils, Attila
trouva bon de le renvoyer  Constantinople chercher une seconde fois
cent livres d'or. Obtiens cette somme, lui dit-il, car c'est le prix
des jours de ton pre, et il fit partir en mme temps que lui Oreste et
Esla chargs d'instructions particulires pour l'empereur[270].

      [Note 262: Centum auri libras quas a Chrysaphio acceperat.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 70.]

      [Note 263: Ex eo qusivit, cujus rei gratia tantum auri
      asportasset.--Prisc., _Exc. leg._, p. 70.]

      [Note 264: Ille respondit, ut suis et comitum suorum
      necessitatibus provideret: prterea ad redemptionem captivorum
      pecuniam paratam esse. Prisc., _ibid._, p. 71.]

      [Note 265: Cui Attilas: Sed neque jam, o turpis bestia,
      Vigilam appellans, ullum tibi tuis cavillationibus judicii
      subeundi patebit effugium: neque ulla satis ista et idonea causa
      erit, qua meritum supplicium evitare possis. Prisc., _l. c._]

      [Note 266: Longe enim major summa est, quam qua tibi sit opus
      ad sustentandam familiam, vel etiam quam impendas in emptionem
      equorum, vel jumentorum, vel liberationem captivorum, quam
      jamdudum Maximino, quum huc veniebat, interdixi. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 71.]

      [Note 267: Hc dicens, filium Vigil ense occidi jubet, nisi
      pater, quem in usum et quam ab causam tantum auri advexisset,
      aperiret. Prisc., _ibid._]

      [Note 268: Ad lacrymas conversus, jus implorare, et ensem in
      se mitti debere, non in filium, qui nihil commeruisset. _Id., l.
      c._]

      [Note 269: Cum autem Attilas ex his, qu Edecon sibi
      detexerat, Vigilam nihil mentitum perspiceret. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 71.]

      [Note 270: Filius in eam rem dimissus alias centum auri libras
      pro utriusque liberatione exsoluturus... _Id., l. laud_.]

Ils arrivrent  l'audience de Thodose, qui connaissait dj par le
bruit public la dconvenue de ses projets, et n'attendait pas sans
anxit le nouveau message du roi des Huns. Les envoys se prsentrent
au pied de son trne dans l'accoutrement le plus singulier, mais auquel
personne n'osa trouver  redire. Oreste portait pendue  son cou la mme
bourse de cuir dans laquelle les cent livres d'or avaient t
renfermes[271], et Esla, plac prs de lui, aprs avoir demand 
Chrysaphius s'il reconnaissait la bourse, adressa ces paroles 
l'empereur: Attila, fils de Moundzoukh, et Thodose sont tous deux fils
de nobles pres; Attila est rest digne du sien, mais Thodose s'est
dgrad, car, en payant tribut  Attila, il s'est dclar son
esclave[272]. Or voici que cet esclave mchant et pervers dresse un
pige secret  son matre; il ne fait donc pas une chose juste, et
Attila ne cessera point de proclamer hautement son iniquit, qu'il ne
lui ait livr l'eunuque Chrysaphius pour tre puni suivant ses
mrites[273].

      [Note 271: Jussit Orestem crumena in quam Vigilas, aurum quod
      Edeconi daretur conjecerat, collo imposita... Num hanc crumenam
      nosset? Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

      [Note 272: Theodosium quidem clari patris et nobilis esse
      filium, Attilam quoque nobilis parentis esse stirpem, et patrem
      ejus Mundiuchum acceptam a patre nobilitatem integram conservasse;
      sed Theodosium tradita a patre nobilitate excidisse, quod tributum
      sibi pendendo suus servus esset factus. Prisc., _Exc. leg._, p.
      39.]

      [Note 273: Neque se prius criminari illum eo nomine
      destituturum, quam Eunuchus ad supplicium sit traditus. _Id.,
      ibid._]

On ne s'attendait pas  cette conclusion. Thodose avait pu se rsigner
 toutes les humiliations que son crime dcouvert pouvait faire pleuvoir
sur lui; mais les eunuques n'taient point dcids  se laisser enlever
le pouvoir, ni Chrysaphius  livrer sa tte: tout fut donc en rumeur
dans le palais. Ce qui proccupa surtout l'empereur, ce fut de sauver
son chambellan; toutes les mesures adoptes tendirent  ce but. Les
dernires entraves que la politique byzantine opposait encore 
l'orgueil d'Attila furent leves sans hsitation: il voulait avoir des
ambassadeurs consulaires, on lui en donna; il avait dsign les patrices
Anatolius et Nomus, parce qu'il n'y avait pas de plus grands seigneurs
dans l'empire: on lui envoya Anatolius et Nomus. On le traita comme on
traitait le souverain de l'empire des Perses, le grand roi. On s'occupa
mme de Constancius, qui reut de la main de l'empereur une veuve
trs-riche en remplacement de sa fiance, marie  un autre[274].
Aucune concession, aucune bassesse ne furent pargnes. La gloriole
d'Attila tait satisfaite, et il alla par honneur au-devant des hauts
personnages qu'on lui dputait[275]; toutefois il leur parla un langage
dur, le langage d'un homme irrit. Ils apportaient de riches prsents
qui parurent l'adoucir; ils apportaient aussi beaucoup d'argent: Attila
prit tout. Il dlivra Vigilas, qu'il regardait comme un coupable trop
infime pour sa vengeance: il ne rclama plus la zone riveraine du
Danube, qu'il possdait de fait, sinon de droit; il ne dit plus rien des
transfuges, il largit mme sans ranon un grand nombre de prisonniers
romains; mais il exigea la tte de Chrysaphius. Sur ce point, il fut
inflexible[276].

      [Note 274: Constantio nuptum datum iri mulierem minime
      Saturnini fili genere et opibus inferiorem. Prisc., _Exc. leg._,
      p. 71.]

      [Note 275: Illie Attilas reveventia tantorum virorum motus, ne
      longioribus itineribus defatigarentur, cum illis convenit. _Id._,
      p. 72.]

      [Note 276: Liberavit et Vigilam... Tum Anatolio et Nomo
      gratificans, quam plurimos captivos illis sine ullo pretio
      concessit... Prisc., _ibid._]

L'anne 450 commena sous ces auspices. Les contingents des tribus
hunniques arrivaient en masse sur les bords du Danube; des armements
s'opraient chez les nations vassales de ces hordes, les Ostrogoths, les
Gpides, les Hrules, les Ruges, et l'on annonait que les Acatzires
taient en marche. L'inquitude gagna l'empire d'Occident non moins que
celui d'Orient: non-seulement l'affaire de Sylvanus restait sans
conclusion, mais il tait survenu depuis d'autres embarras plus graves;
les conjonctures taient menaantes. Enfin deux messagers goths, partis
de la Hunnie, se prsentrent, le mme jour et  la mme heure, devant
les empereurs Thodose et Valentinien; ils taient chargs de dire 
l'un et  l'autre: Attila, mon matre et le tien, t'ordonne de lui
prparer un palais, car il va venir[277]!

      [Note 277: Imperat per me Dominus meus et Dominus tuus
      Attilas, ut sibi palatium instruas. _Chron. alex._, p. 253.--Jean.
      Malal., _Chronogr._, II, p. 22.]




CHAPITRE CINQUIME

Attila tourne ses vues sur l'empire d'Occident.--Signes prcurseurs de
la guerre.--Servatius, vque de Tongres, va consulter les aptres saint
Pierre et saint Paul sur leurs tombeaux.--Situation de la Gaule
tourmente par la bagaudie.--Un chef de bagaudes appelle les
Huns.--Attila rclame sa fiance Honoria avec une moiti de l'empire
d'Occident.--Il s'allie  Gensric, roi des Vandales, contre les Romains
et les Visigoths de la Gaule.--Un prince des Franks trans-rhnans
implore son assistance.--Attila mande aux Romains qu'il les dlivrera
des Visigoths; et aux Visigoths qu'il brisera pour eux le joug des
Romains.--Lettre de Valentinien III  Thodoric: les Visigoths restent
chez eux.--Dnombrement de l'arme d'Attila.--Sa marche vers le
Rhin.--Les Franks des bords du Necker et les Thuringiens se rallient 
lui.--Il passe le Rhin sur deux points.--Ses protestations d'amiti pour
les Gaulois.--Les Burgondes cis-rhnans sont battus.--Les garnisons
romaines et les Franks-Ripuaires et Saliens se retirent au midi de la
Loire.--Dvastation de la Gaule par les Huns: les deux Germanies et la
seconde Belgique sont mises au pillage.--Sac de Trves, de Metz et de
Reims; meurtre de l'vque Nicasius et de sa soeur Eutropie.--Rle des
vques dans l'invasion d'Attila.--Les habitants de Paris veulent fuir:
Genevive les arrte.--Famille de Genevive, son enfance, sa vocation
religieuse aide par saint Germain d'Auxerre.--Ses austrits; ses
extases.--Sa rputation de prophtesse rpandue dans tout le monde.--Les
Parisiens repoussent ses conseils et veulent la tuer; les femmes
s'enferment avec elle au baptistre de Saint-Etienne.--Paris est
prserv.--Attila concentre ses forces et se replie sur
Orlans.--Sangiban, roi des Alains, promet de lui livrer cette ville.


On dirait qu'il existe dans les masses populaires un instinct politique
qui leur fait pressentir les catastrophes des socits, comme un
instinct naturel annonce d'avance  tous les tres l'approche des
bouleversements physiques. L'anne 451 fut pour l'empire romain
d'Occident une de ces poques fatales que tout le monde attend en
frmissant, et qui apportent leurs calamits pour ainsi dire  jour
fixe. Les prdictions, les prodiges, les signes extraordinaires, cortge
en quelque sorte oblig des proccupations gnrales, ne manqurent
point  cette anne de malheur. L'histoire nous parle de commotions
souterraines qui branlrent en 450 la Gaule et une partie de
l'Espagne[278]: la lune s'clipsa  son lever, ce qui tait regard
comme un prsage sinistre; une comte d'une grandeur et d'une forme
effrayantes parut  l'horizon du ct du soleil couchant; et du ct du
ple, le ciel se revtit pendant plusieurs jours de nuages de sang au
milieu desquels des fantmes arms de lances de feu se livraient des
combats imaginaires[279]. C'taient l des prophties pour le vulgaire
superstitieux; les mes pieuses en cherchaient d'autres dans la
religion. L'vque de Tongres, Servatius, alla consulter  Rome les
aptres Pierre et Paul sur leurs tombeaux, afin de savoir de quels maux
la colre divine menaait son pays et quel moyen il y avait de les
conjurer; il lui fut rpondu que la Gaule serait livre aux Huns, et que
toutes ses villes seraient dtruites; mais que lui, pour prix de la foi
qui l'avait amen, mourrait sans avoir vu ces affreux spectacles[280].
Quant aux esprits politiques, ils dcouvraient des signes de ruine plus
infaillibles encore dans l'tat d'branlement du monde occidental, tout
prs de se dissoudre, et qui semblait ne plus se soutenir que par l'pe
d'Atius.

      [Note 278: Terr motus assidui, signa in coelo plurima.....
      Idat., _Chron._ ann. 450.]

      [Note 279: Pridie nonas aprilis, feria tertia, post solis
      occasum, ab Aquilonis plaga coelum rubens, sicut ignis aut sanguis,
      efficitur, intermixtis per igneum ruborem lineis clarioribus in
      speciem hastarum rutilantium deformatis... Idat., _Chron., ibid._]

      [Note 280: Ei divinitus per B. Petrum apostolum revelatum est,
      quod ita coelesti esset judicio definitum, ut universa Gallia
      Barbarorum foret infestationi tradenda. Paul Diac., _Episc.,
      Mett._, ann. 451.--D. Bouq., 1. I, p. 649.]

Si l'action directe des Huns s'tait fait sentir moins violemment 
l'empire d'Occident qu' celui d'Orient, en revanche le premier avait
plus souffert du contre-coup de leurs batailles. La seule prsence de
ces Barbares dans la valle du Danube avait fait pleuvoir jusqu'au fond
de l'Europe et jusqu'en Afrique les dvastations de la guerre. Les
populations qu'ils dplaaient et chassaient devant eux avaient presque
toutes pris le chemin de la Gaule. Les Alains, les Vandales et les
Suves, entrs dans cette province en 406, la ravagrent pendant quatre
ans pour se reverser de l sur l'Espagne et sur les villes de l'Afrique.
Trouvant la brche faite sur le Rhin, les Burgondes envahirent
l'Helvtie, puis la Savoie, et plusieurs des tribus frankes qui
habitaient au nord de ce fleuve se transportrent au midi, le long de la
Meuse, dans une portion de la zone qu'on appelait _Ripa_, la Rive, et
qui leur fit donner le nom de Franks-Ripuaires[281], Rome tait
contrainte d'accepter comme _htes_ les envahisseurs qu'elle n'avait pas
la force de repousser, et le nord des Gaules vit s'ajouter deux nouveaux
peuples fdrs aux Franks-Saliens, cantonns dans la Toxandrie depuis
cent ans. L'tablissement du peuple visigoth en Aquitaine et l'existence
d'un royaume barbare qui minait la Gaule intrieurement, taient encore
un fruit de l'arrive des Huns en Europe. Fugitifs devant Balamir,
reus par piti en Pannonie, o ils s'taient faits bientt matres, les
Visigoths avaient parcouru en dvastateurs la Grce et l'Italie sous la
conduite d'Alaric, puis, traversant les Alpes occidentales sous celle
d'Atalf, ils avaient arrach  la faiblesse du gouvernement romain un
riche et fertile pays, o ils espraient bien tre pour jamais dlivrs
des fils des sorcires[282]. Deux hordes de fdrs alains, restes de
l'invasion de 406, en occupaient quelques cantons dserts: l'une aux
environs de Valence, l'autre sur la rive gauche de la Loire, dont elle
gardait les passages. Ces enfants du Caucase y promenaient, la lance en
main, leurs maisons roulantes et leurs troupeaux, continuant la vie des
steppes de l'Asie dans les plaines de la Touraine et de l'Orlanais.

      [Note 281: Riparii, Riparioli, Ripenses, Rip-wari.]

      [Note 282: Voir un morceau que j'ai publi sur Atalf et sur
      l'tablissement des Visigoths en Gaule (_Revue des Deux Mondes_,
      15 dcembre 1850).]

Ainsi donc le morcellement de la Gaule entre cinq peuples fdrs,
l'Espagne  moiti conquise, l'Afrique perdue, l'le de Bretagne spare
du gouvernement de l'Italie, voil le tableau que prsentait, en 451,
l'empire romain occidental. Il faut joindre  ces morcellements celui de
la Bretagne armoricaine, qui,  l'exemple de la grande le du mme nom,
et par l'impulsion de Bretons fugitifs, s'tait constitue en tat
indpendant sous des chefs nationaux[283]. La guerre trangre avait
produit dans toutes ces contres une misre inexprimable, et la misre 
son tour avait produit la guerre civile. Des insurrections de paysans,
auxquelles on donnait le nom de _bagaudes_, ne cessrent pas de troubler
la Gaule et l'Espagne depuis 435 jusqu'en 443, et, toute comprime
qu'elle tait par la main vigoureuse d'Atius, la bagaudie[284] ne
semblait point teinte. Ses chefs, dans les rangs desquels on comptait
des mcontents de toutes les conditions et beaucoup de jeunes gens
perdus de dettes, poursuivaient leurs projets dans l'ombre[285]. On et
dit qu'ils attendaient aussi, pour combler la somme des malheurs
publics, cette terrible anne 451, objet de tant de frayeurs, et pour ne
se pas fier au seul hasard des vnements, un des principaux d'entre
eux, le mdecin Eudoxe, homme d'une grande science, mais d'un esprit
pervers, nous disent les chroniques contemporaines, s'enfuit, en 448,
chez les Huns[286]. L, sans doute, il ne manqua pas d'exciter Attila 
porter la guerre en Gaule, lui promettant pour sa part l'appui des
brigands, des esclaves et des paysans rvolts.

      [Note 283: Zosim, liv. VI, p. 826.--Procop. _Bell. vand._]

      [Note 284: On peut consulter sur les bagaudes et la bagaudie
      ce que j'en dis dans le 3e volume de l'_Histoire de la Gaule sous
      l'administration romaine_, c. 1, p. 19 et suiv.]

      [Note 285:

         Factio servilis pancorum mixta furori,
        Insano junvenum... licet ingenuorum,
        Armata in cdem specialem nobilitatis.

        Paulin, _Eucharist._--Ap. D. Bouq., t. I, p. 773.]

      [Note 286: Eudoxius arte medicus, pravi sed exercitati
      ingenii, in bagauda id temporis mota delatus, ad Chunnos confugit.
      Prosp. Tyron., _Chron._, ad ann. 448.]

Deux vnements, l'un heureux, l'autre malheureux, augmentrent le
malaise des esprits, en ajoutant au trouble des maux prvus les chances
imprvues d'une rvolution de palais. Thodose mourut, le 28 juillet
450, d'une chute de cheval, et trois mois aprs ce fut le tour de
Placidie, qui continuait  gouverner l'empire d'Occident pour son fils
Valentinien III, alors g de trente et un ans[287]. La mort de
Thodose, suivie de l'excution de Chrysaphius, fut un grand bien pour
l'Orient; mais celle de Placidie, en mancipant Valentinien, attira sur
l'Occident des dsastres sans remde. Suivant son habitude de faire
marcher la politique avant les armes, Attila voulut sonder les nouveaux
princes, et il commena par celui d'Orient. Comme il n'avait plus 
demander la tte de Chrysaphius, que se disputait la populace de
Constantinople, il rclama simplement le tribut consenti par Thodose:
mais le nouvel empereur, nomm Marcien, vieux soldat illyrien de la race
nergique des Probus et des Claude, rpondit qu'il avait de l'or pour
ses amis et du fer pour ses ennemis[288]. Cette rponse, appuye par des
leves de troupes et par de bonnes mesures de dfense, arrta court
Attila, qui tourna ses regards du ct de l'Occident.

      [Note 287: Voir au sujet de Placidie et de Valentinien III le
      morceau publi sous le titre de: _Atius et Bonifacius_ (_Revue
      des Deux Mondes_, 15 juillet 1851).]

      [Note 288: Quiescenti munera largiturum, bellum minanti viros
      et arma objecturum. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

De ce ct, il pouvait employer une arme terrible qu'il tenait en
rserve depuis quinze annes, attendant patiemment que l'occasion vnt
de s'en servir, et aprs le dcs de Placidie il crut cette occasion
venue. Il y avait en effet quinze ou seize ans que la propre soeur de
Valentinien III, Honoria, fille de Placidie et petite-fille du grand
Thodose, dans un accs de folie romanesque ou de vengeance contre sa
famille, qui la condamnait au clibat, avait envoy un anneau de
fianailles au fils de Moundzoukh, mont rcemment sur le trne des
Huns[289]. Attila, comme tous les Orientaux, n'aimait que les femmes
retenues et modestes: il laissa la proposition d'Honoria sans rponse,
mais il garda son anneau. Celle-ci, irrite de ce ddain ou peu
constante dans ses gots, ourdit avec son intendant Eugnius une
intrigue plus srieuse dont le scandale la perdit. Sa mre la fit
enfermer d'abord  Constantinople, puis  Ravenne. Les annes
s'coulrent, et jamais le roi hun, dans ses relations frquentes avec
l'empire d'Occident, n'avait paru se souvenir qu'il y possdt une
fiance; jamais il n'avait fait la moindre allusion  des droits sur
Honoria ou sur sa dot, lorsque tout  coup Valentinien reut de lui un
message par lequel il rclamait l'une et l'autre. Il venait d'apprendre
avec grande surprise, disait-il, que sa fiance Honoria subissait 
cause de lui des traitements ignominieux, et qu'on la dtenait mme en
prison. Ne voyant pas que le choix qu'elle avait fait et rien de
dshonorant pour l'empereur, il exigeait d'abord sa mise en libert,
puis la restitution de la part qui lui revenait dans l'hritage de son
pre[290]. Cette part, suivant lui, c'tait la moiti des biens
personnels du dernier auguste Constancius et la moiti de l'empire
d'Occident.

      [Note 289: Voir le morceau sur Atius et Bonifacius (_Revue
      des Deux Mondes_, 15 juillet 1851.)]

      [Note 290: Honoriam nihil se indignum admisisse, cum
      matrimonium secum contracturam spopondisset... Se enim factam ipsi
      injuriam ulturum, nisi etiam imperium obtineat. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 39.]

L'histoire gardant le silence sur les aventures de la princesse Honoria
postrieurement  sa captivit, nous ignorons si on l'avait marie alors
pour couvrir son dshonneur, ou si on le fit seulement  la rception du
message, afin d'opposer aux prtentions du roi hun une raison
premptoire: en tout cas, Honoria se trouva marie, et Valentinien put
rpondre que sa soeur ayant dj un mari, il ne pouvait tre question de
l'pouser[291], attendu que la loi romaine n'admettait pas la polygamie,
comme faisait la loi des Huns; que d'ailleurs sa soeur, ft-elle libre,
n'aurait rien  prtendre dans la succession de l'empire, attendu encore
que, chez les Romains, les femmes ne rgnaient pas, et que l'empire ne
constituait point un patrimoine de famille[292]. Attila, qui ne
discutait jamais les raisons par lesquelles on combattait sa volont,
persista purement et simplement dans sa double rclamation, et, afin de
prouver  tous les yeux la sincrit de ses paroles, il envoya  Ravenne
l'anneau qu'il tenait d'Honoria[293]. On tait dans la plus grande
vivacit de ces dbats, lorsque tout  coup Attila les rompit, et parut
les avoir totalement oublis. Loin de montrer vis--vis de Valentinien
ni aigreur ni souvenir pnible, il ne le traitait plus qu'avec une
affection tout expansive. L'empereur,  l'en croire, ne possdait pas
d'ami plus sr que lui, ni l'empire de serviteur plus dvou; son bras,
ses armes, toute sa puissance, taient au service des Romains, et il ne
dsirait rien plus qu'une occasion d'en fournir la preuve[294]. Cette
subite chaleur d'amiti de la part d'Attila n'effraya gure moins la
cour de Ravenne que ses derniers clats de colre; on sentit bien en
effet que cette nouvelle politique rvlait un nouveau danger.

      [Note 291: Honoriam ipsi nubere non posse, quod jain alii
      nupsisset. Prisc., _l. c._]

      [Note 292: Neque imperium Honori deberi: virorum enim, non
      mulierut Romanum imperium esse. _Id., ibid._]

      [Note 293: Secum matrimonium pepigisse; cujus rei ut fidem
      faceret, annulum, ab ea ad se missum, per legatos, quibus
      tradiderat, exhiberi mandavit. Prisc., _Exc. leg._, p. 40.]

      [Note 294: Asserens se reipublic ejus amicitias in nullo
      violare... coetera epistol usitatis salutationum blandimentis
      oppleverat, studens fidem adhibere mendacio. Jorn., _R. Get._,
      36.]

Carthage et l'Afrique taient alors sous la domination d'un homme
comparable au roi des Huns par sa laideur et son gnie, Gensric, roi
des Vandales. Ce qu'Attila avait accompli avec tant de promptitude et de
bonheur sur les Barbares de l'Europe non romaine, Gensric le tentait
sur les Barbares cantonns dans l'empire, il avait entrepris de les
runir tous en un seul corps soumis  une mme discipline politique, 
une mme communion religieuse, l'arianisme, et toujours prt  soutenir,
pour toute chose et en tout lieu, le drapeau barbare contre le drapeau
romain. Pour la russite de ce projet, il avait mari son fils Huneric 
la fille de Thodoric, roi des Visigoths; mais, ne rencontrant point
dans cette alliance les avantages qu'il en avait esprs, il prit sa
belle-fille en haine: un jour, sur le simple soupon qu'elle avait voulu
l'empoisonner, il lui fit couper les narines, et la renvoya en Gaule, 
son pre, ainsi horriblement dfigure[295]. Rflchissant alors aux
consquences d'un pareil outrage, et ne doutant point que, pour se
venger, Thodoric ne formt contre lui quelque ligue avec les Romains,
il rechercha l'alliance d'Attila. De riches prsents le firent bien
venir du roi des Huns[296]. Comme deux perviers qui accommodent leur
vol pour fondre ensemble sur la mme proie, ils se concertrent pour
assaillir l'empire romain  la fois par le nord et par le midi. Gensric
projetait dj sans doute cette descente en Italie qu'il excuta quatre
ans plus tard; Attila se chargea des Visigoths et de la Gaule.

      [Note 295: Sed postea, ut erat ille et in sua pignora
      truculentus, ob suspicionem tantummodo veneni ab ea parati, eam
      putatis naribus spolians decore naturali, patri suo ad Gallias
      remiserat. _Id., ub. sup._]

      [Note 296: Hujus (Attil) mentem ad vastationem orbis paratam
      comperiens Gizerichus, rex Vandalorum... multis muneribus ad
      Vesegotharum bella prcipitat, Jorn., _R. Get._, 36.]

D'autres raisons engageaient encore le roi hun  porter la guerre au
midi du Rhin. Le chef d'une des principales tribus frankes tablies sur
la rive droite de ce fleuve, dans la contre arrose par le Necker,
tait mort en 446 ou 447, laissant deux fils qui se disputrent son
hritage, et divisrent entre eux la nation. L'an ayant demand
l'assistance d'Attila, le second se mit sous la protection des Romains.
Atius l'adopta comme son fils[297], suivant une pratique militaire
alors en usage, et qui nous montre dj au Ve sicle les premires
lueurs de la chevalerie naissante; puis il l'envoya, combl de cadeaux,
 Rome, vers l'empereur, pour y conclure un trait d'alliance. C'est l
que Priscus le vit. Aucun duvet, dit-il, n'ombrageait encore ses joues;
mais sa chevelure blonde flottait en masses paisses sur ses
paules[298]. Atius, on peut le croire, parvint sans peine  installer
son protg sur le trne des Franks du Necker; mais le frre banni ne
cessa point d'aiguillonner l'ambition d'Attila, au succs de laquelle il
attachait lui-mme son triomphe. Ainsi tout concourait  pousser le roi
des Huns vers la Gaule, et les exhortations de Gensric, et les
instances du prince chevelu qui devait lui livrer le passage du Rhin, et
jusqu' celles du mdecin Eudoxe, cet odieux chef de bagaudes, qui lui
promettait d'autres fureurs pour servir d'auxiliaires aux siennes. Sous
l'empire de ces nouvelles proccupations, il oublia pour la seconde fois
sa fiance, et prit vis--vis de l'empereur Valentinien ce langage doux
et humble dont celui-ci craignait de savoir la cause.

      [Note 297: Seniori Attilas studebat, juniorem Atius
      tuebatur... Hunc etiam Atius in filium adoptaverat. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 40.]

      [Note 298: Quem Rom vidimus legationem obeuntem, nondum
      lanugine efflorescere incipiente, flava coma et capillis propter
      densitatem et magnitudinem super humeros effusis.... _Id., ibid._]

Il ne tarda pas  la connatre. Attila l'informa, par un nouveau
message; qu'il avait avec les Visigoths une querelle dont il l'invitait
 ne se point mler[299]. Les Visigoths, disait-il, taient des sujets
chapps  la domination des Huns, mais sur lesquels ceux-ci n'avaient
point abandonn leurs droits. D'ailleurs n'taient-ils pas aussi pour
l'empire des ennemis dangereux? Aprs avoir rempli l'Orient et
l'Occident de leurs pillages, observaient-ils fidlement leurs
obligations dans les cantonnements qu'ils tenaient de la munificence des
Romains? Loin de l, ils vivaient  leur gard dans un tat de guerre
perptuelle: Attila se chargeait de les chtier au nom des Romains comme
au sien. Valentinien eut beau lui faire observer qu'il n'tait point en
guerre avec les Visigoths, et que, s'il l'y tait, il ne chargerait
personne de sa vengeance; que les Visigoths vivant en Gaule sous l'abri
de l'hospitalit romaine, vouloir les attaquer, c'tait attaquer
l'empire romain, et qu'enfin Attila n'arriverait point jusqu' eux sans
bouleverser de fond en comble les tats d'un prince dont il se disait le
serviteur: le roi hun n'en fit pas moins  sa guise, et dclara qu'il
allait partir. Mais, en mme temps qu'il tchait d'endormir Valentinien
par des flatteries, il mandait  Thodoric de ne se point inquiter,
qu'il n'entrait en Gaule que pour briser le joug des Romains et partager
le pays avec lui[300]. Ces feintes assurances d'amiti parvinrent au roi
goth en mme temps qu'une lettre de la chancellerie impriale ainsi
conue: Il est digne de votre prudence,  le plus courageux des
Barbares, de conspirer contre le tyran de l'univers, qui veut forcer le
monde entier  plier sous lui, qui ne s'inquite pas des motifs d'une
guerre, mais regarde comme lgitime tout ce qui lui plat. C'est  la
longueur de son bras qu'il mesure ses entreprises; c'est par la licence
qu'il assouvit son orgueil[301]. Sans respect du droit ni de l'quit,
il se conduit en ennemi de tout ce qui existe... Forts par les armes,
coutez vos propres ressentiments; unissons en commun nos mains; venez
au secours d'une rpublique dont vous possdez un des membres[302]. On
dit qu' la lecture de ces dpches contradictoires, Thodoric, vivement
troubl, s'cria: Romains, vos voeux sont donc accomplis; vous avez donc
fait d'Attila, pour nous aussi, un ennemi![303] Il donna aux messagers
de Valentinien de vagues paroles d'assistance; mais il se promit bien de
laisser les Romains vider seuls cette querelle, et d'attendre dans son
cantonnement qu'il plt aux Huns de l'y venir attaquer. Cependant Attila
disposait en toute hte ses troupes pour leur entre en campagne. Il ne
parlait toujours que des Visigoths, et les apparences semblaient
dmontrer qu'une invasion de la Gaule tait son vritable but; mais
telles taient l'ide qu'on se faisait de son astuce et la dfiance
qu'on avait de ses paroles, qu'Atius, incertain lui-mme si cette
dmonstration ne cachait pas un pige, n'osa pas quitter l'Italie.

      [Note 299: Asserens se reipublic ejus amicitias in nullo
      violare, sed contra Theodericum Vesegotharum regem sibi esse
      certamen, unde eum excipi bilenter optaret. Jorn., _R. Get._,
      36.]

      [Note 300: Pari etiam modo ad regem Vesegotharum Theodericum
      erigit scriptum, hortans ut a Romanorum societate discederet,
      recoleretque prlia, qu paulo aute contra eum fuerant concitata
      sub nimia feritate. Jorn., _R. Get._, 36.]

      [Note 301: Ambitum suum brachio metitur, superbiam licentia
      satiat. _Id., l. c._]

      [Note 302: Armorum potentes, favete propriis doloribus et
      communes jungite manus: auxiliamini etiam reipublic cujus membrum
      tenetis. Jorn., _R. Get._, 36.]

      [Note 303: Habetis. Romani, desiderium vestrum; fecistis
      Attilam et nobis hostem. _Id., R. Get., ibid._]

L'histoire nous a laiss le funbre dnombrement de cette arme dont les
masses encombraient non-seulement les abords du Danube, mais les
campagnes environnantes. Jamais, depuis Xercs, l'Europe n'avait vu un
tel rassemblement de nations connues ou inconnues; on n'y comptait pas
moins de cinq cent mille guerriers[304]. L'Asie y figurait par ses plus
hideux et plus froces reprsentants: le Hun noir et l'Acatzire, munis
de leurs longs carquois; l'Alain, avec son norme lance et sa cuirasse
en lames de corne, le Neure, le Bellonote; le Glon, peint et tatou,
qui avait pour arme une faux, et pour parure une casaque de peau
humaine. Des plaines sarmatiques taient venues sur leurs chariots les
tribus basternes, moiti slaves, moiti asiatiques, semblables aux
Germains par l'armement, aux Scythes par les moeurs, et polygames comme
les Huns. La Germanie avait fourni ses nations les plus recules vers
l'ouest et le nord: le Ruge des bords de l'Oder et de la Vistule, le
Scyre et le Turcilinge, voisins du Nimen et de la Dna, noms alors
obscurs, mais qui devaient bientt cesser de l'tre; ils marchaient
arms du bouclier rond et de la courte pe des Scandinaves. On voyait
aussi l'Hrule, rapide  la course, invincible au combat, mais cruel et
la terreur des autres Germains, qui finirent par l'exterminer. Ni
l'Ostrogoth ni le Gpide ne manquaient  l'appel; ils taient l avec
leur infanterie pesante, si redoute des Romains. Le roi Ardaric
commandait les Gpides; trois frres du sang des Amales, Valamir,
Thodemir et Vidmir, se montraient en tte des Ostrogoths. Quoique la
royaut ft par lection dans les mains de Valamir l'an, il avait
voulu la partager avec ses frres, qu'il aimait tendrement. Les chefs de
cette fourmilire de tribus, tremblants devant Attila, se tenaient 
distance, comme ses appariteurs ou ses gardes, le regard fix sur lui,
attentifs au moindre signe de sa tte, au moindre clignement de ses
yeux: ils accouraient alors prendre ses ordres, qu'ils excutaient sans
hsitation et sans murmure[305]. Il en tait deux qu'Attila distinguait
particulirement au milieu de cette tourbe, et qu'il appelait  tous ses
conseils: c'taient les deux rois des Gpides et des Ostrogoths. Valamir
apportait dans ses avis une franchise, une discrtion et une douceur de
langage qui plaisaient au roi des Huns; Ardaric, une rare prudence et
une fidlit  toute preuve[306]. Telle tait cette arme, qui semblait
avoir puis le monde barbare, et qui cependant n'tait pas encore
complte. Le dplacement de tant de peuples fit comme une rvolution
dans la grande plaine du nord de l'Europe; la race slave descendit vers
la mer Noire pour y reprendre les campagnes abandonnes par les
Ostrogoths, et qu'elle avait jadis possdes; l'arrire-ban des Huns
noirs et l'avant-garde des Huns blancs, Avares, Bulgares, Hunugares,
Turks, firent un pas de plus vers l'Europe. Les dvastateurs de tout
rang, les futurs matres de l'Italie, les remplaants des csars
d'Occident, se trouvaient l ple-mle, chefs et peuples, amis et
ennemis. Oreste put y rencontrer Odoacre, simple soldat turcilinge, et
le pre du grand Thodoric, l'Ostrogoth Thodemir, tait un des
capitaines d'Attila: toutes les ruines du monde civilis, toutes les
grandeurs prdestines du monde barbare semblaient faire cortge au
gnie de la destruction.

      [Note 304: Quelques auteurs disent mme sept cent mille.

        ........ Subito cum rupta tumultu
        Barbaries, totas in te transfuderat arctos,
        Gallia. Pugnacem Rugum comitante Gelono,
        Gepida trux sequitur, Scyrum Burgundio cogit:
        Chunns, Bellonotus, Nearus, Basterna, Toringus,
        Bructerus, ulvosa quem vel Nicer abluit unda,
        Prorumpit Francus.....
                                 Sidon. Apoll., _Paneg. Avit._, v. 319.

      D'autres auteurs nomment divers autres peuples; Procope dit qu'il
      tranait aprs lui les Massagtes et les autres Scythes.--Cf.
      Jorn., _R. Get., ub. sup.--Hist. Miscel._, l. XV.--Proc., _Bell.
      vand._,. I. 4.]

      [Note 305: Reliqua autem, si dici fas est, turba regum,
      diversarumque nationum ductores, ac si satellites, nutibus Attil
      attendebant, et ubi oculo annuisset, absque aliqua murmuratione
      eum timore et tremore unusquisque adstabat, aut certe quod jussus
      fuerat, exsequebatur. Jorn., _R. Get._, 38.]

      [Note 306: Erat et Gepidarum agmine innumerabili rex ille
      famosissimus Ardaricus, qui, ob nimiam suam fidelitatem erga
      Attilam, ejus consiliis intererat. Nam perpendens Attila
      sagacitatem suam, eum et Walamirem Ostrogotharum regem super
      coeteros regulos diligebat. Erat namque Walamir secreti tenax,
      blandus alloquio, doli ignarus: Ardarich fide et consilio...
      clarus. _Id., ibid._]

Pour arriver sur les bords du Rhin, comme il le fit, dans les premiers
jours de mars, Attila dut se mettre en marche ds le mois de janvier. Il
divisa son arme en deux corps, dont l'un suivit, sur la rive droite du
Danube, la route militaire qui desservait les forts et chteaux romains,
et les rasa tous  son passage, tandis que l'autre, remontant la rive
gauche, s'incorporait, chemin faisant, ce qu'il restait de Quades et de
Marcomans dans les Carpathes occidentales, et de Suves dans la montagne
Noire. Runies prs des sources du Danube, les deux colonnes
s'arrtrent  proximit de vastes forts qui pouvaient leur fournir
tous les matriaux ncessaires  leur transport en Gaule. Les Franks des
bords du Necker,  l'approche d'Attila, chassrent probablement ou
turent le jeune roi qu'ils tenaient des Romains, pour prendre l'autre
prince chevelu qui leur arrivait avec un patronage si respectable; mais
ce ne fut pas tout, ils se rangrent avec lui sous les tendards des
Huns[307]. Les tribus de la Thuringe en firent autant; les Burgondes
trans-rhnans eux-mmes, oubliant leurs anciens griefs contre le roi
Oktar, devinrent soldats d'Attila. Tout en se recrutant ainsi de
nouveaux auxiliaires, l'arme hunnique faisait ses prparatifs pour
franchir le Rhin. La vieille fort hercynienne, qui avait vu Csar et
Julien, devint le chantier d'Attila; ses chnes sculaires et ses aunes,
tombs par milliers sous la hache, fabriqus en barques grossires,
allrent relier les deux rives du fleuve par des ponts mobiles[308].
Tout indique qu'Attila fit jeter plusieurs de ces ponts et oprer le
passage sur plusieurs points en mme temps, soit afin d'viter
l'encombrement, soit pour que le pays pt nourrir les hommes et les
chevaux, une fois passs. La division la plus orientale traversa le Rhin
prs d'_Augusta_, Augts, mtropole des Rauraques, et prit ensuite la
route d'tape des lgions entre le fleuve et le pied des montagnes des
Vosges. Attila, autant qu'on peut l'induire des circonstances de sa
marche, choisit, un peu au-dessous du confluent de la Moselle, le lieu
de passage ordinaire des armes romaines; puis, suivant avec ses troupes
la chausse qui conduisait du port de dbarquement  Trves, il
s'installa dans l'ancienne mtropole des Gaules, au milieu des horreurs
d'un sac[309].

      [Note 307:

        Bructerus ulvosa quem vix Nicer abluit unda
        Prorumpit Francus...
                            Sidon. Apoll. _Paneg. Avit._, v. 324.]

      [Note 308:

        .....Cecidit cito secta bipenai
        Hercynia in lintres, et Rhenum lexuit alno.
                             Sidon. Apoll., _Paneg. Avit._, v. 325.]

      [Note 309: Tillemont., _Hist. des Empereurs_, t. VI, p. 150.]

Malgr le caractre trs-significatif de ce dbut, Attila, fidle au
plan qu'il s'tait trac, fit proclamer dans toute la Gaule qu'il venait
en ami des Romains, et seulement pour chtier les Visigoths, ses sujets
fugitifs et les ennemis de Rome[310]; que les Gaulois eussent donc 
bien recevoir leur librateur et un des gnraux de leur empire. Ses
paroles, toutes de bienveillance, concordaient avec ses proclamations.
C'tait un spectacle  la fois risible et effrayant que ce Calmouk,
gnral romain, recevant les curiales des cits, assis sur son escabeau,
et les haranguant en mauvais latin pour leur persuader de lui ouvrir
leurs portes. Quelques villes le firent[311]; d'autres essayrent de
rsister: toutes furent traites de la mme faon. Incapables de
soutenir un choc pareil, les faibles garnisons romaines se rfugiaient
dans les places ceintes de bonnes murailles, ou faisaient retraite de
proche en proche jusqu' la Loire, qui devint le lieu gnral de
ralliement. De tous les Barbares fdrs, les Burgondes seuls osrent
livrer bataille. Quand la division orientale des Huns traversa la
frontire de l'Helvtie pour gagner la route de Strasbourg, ils
l'attaqurent sous la conduite de Gondicaire, leur roi; mais ils furent
battus et mis en droute[312]; les autres fdrs, ne voyant arriver ni
chef ni instructions, suivirent le mouvement rtrograde des garnisons
romaines. Les Franks-Ripuaires partirent les premiers. Les
Franks-Saliens furent plus lents  se dcider, mais enfin ils partirent
aussi devant ces masses, contre lesquelles toute rsistance isole tait
impossible. Leur retraite, gne par les escarmouches des Huns, prsenta
tout le dsordre d'une fuite. Le jeune Childric, fils du roi Mrowig ou
Mrove, qui gouvernait alors cette nation, fut enlev avec sa mre par
un gros de cavaliers qui les emmenaient dj en captivit, lorsqu'un
noble frank, nomm Viomade, les dlivra au pril de sa vie[313]. Il se
mlait dans cette guerre, o tous les Barbares purs s'taient rangs du
ct d'Attila, et les demi-Barbares du ct de l'empire romain, quelque
chose de l'acharnement des guerres sociales. Les Thuringiens, qui
vinrent sur le territoire des Franks-Saliens aprs le dpart du roi et
de l'arme, exercrent contre les femmes, les enfants, les vieillards
qui restaient, des cruauts inoues[314], dont le seul rcit exaltait
encore au bout de quatre-vingts ans le ressentiment des fils de Clovis.

      [Note 310: Bellum Gothis tantum se inferre, tanquam custos
      roman amiciti, denuntiabat. Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann.
      450.]

      [Note 311: Sur. _Vit. SS. 29 Jul._, p. 348.]

      [Note 312: Gondicarium Burgundionum regem sibi occurrentem
      protriverat. Paul. Diac., _Episc. Mettens._--Ap. D. Bouq. _Rer.
      Gallic. et Franc. Script._, p. 649.]

      [Note 313: Fredeg., Epitom. Hist. Franc., c. 11.--Vales. _R.
      franc._, t. IV, p. 458.]

      [Note 314: Recolite Thoringes quondam super parentes nostros
      violenter advenisse... Greg. Tur., _Hist. Fr._, III, 7.]

Ce fut comme une nue d'insectes dvorants qui s'appesantit sur les deux
Germanies et la seconde Belgique. Tout fut pill, ruin, affam. La
division orientale, aprs avoir battu les Burgondes de Gondicaire, avait
dtruit de fond en comble les villes d'Augst, de Vindonissa et
d'Argentuaria, des dbris desquelles naquirent plus tard Ble, Windisch
et Colmar; ses claireurs poussrent mme jusqu' Besanon. Strasbourg,
Spire, Worms, Mayence, tombrent l'une aprs l'autre aux mains des
Huns[315]. A l'aile droite d'Attila, Tongres et Arras eurent le mme
sort[316]. Un moment le front de l'arme hunnique occupa la Gaule dans
toute sa largeur depuis le Jura jusqu' l'Ocan. Quoique Attila vt 
regret la prolongation de ces pillages, qui dissminaient ses troupes et
lui enlevaient un temps prcieux pour l'excution de son plan de
campagne, il les tolrait par ncessit, afin de faire vivre son arme,
ou par calcul, afin de l'animer. Lui-mme,  son dpart de Trves, vint
assiger Metz, ne voulant pas laisser derrire lui une place si forte,
qui dominait les principales routes des Gaules, celles qui mettaient le
nord en communication avec le midi, et Trves et Strasbourg avec la
ville mtropolitaine d'Arles, rsidence actuelle des prfets du
prtoire. Cependant, dpourvu de machines suffisantes et inexpert
d'ailleurs  de telles oprations, il leva le sige tout dcourag,
aprs avoir battu longtemps du blier les murailles de la ville[317]. Il
se trouvait dj  vingt et un milles plus loin, occup  dtruire le
chteau de Scarpone, lorsqu'il fut inform qu'un pan des murs de Metz
s'tait croul subitement. Sauter  cheval, franchir cette distance et
accourir sur la brche, ce fut pour les Huns l'affaire de quelques
heures[318]. Ils arrivrent en pleine nuit, la veille de Pques, qui
tombait cette anne-l au 8 avril. L'vque s'tait retir dans l'glise
avec son clerg; il fut pargn et emmen captif, mais ses prtres
furent tous gorgs au pied de l'autel. Les habitants prirent soit par
l'pe, soit dans les flammes de leurs maisons, qui furent rduites en
cendre; on rapporte qu'il ne resta debout qu'un oratoire consacr 
saint tienne, premier martyr et diacre[319]. De Metz, Attila se dirigea
sur Reims.

      [Note 315: Buch. _Hist. Belg._, p. 512.--Bolland., 6 feb., p.
      792.--Monach. s. Marian. _Chron._, p. 62.--Sur. 8 jun. p. 135,
      etc.]

      [Note 316: Greg. Tur., _Hist. Franc._, II, p. 5.--Paul. Diac.,
      _Episc. Mettens._ ap. D. Bouquet; _Script. R. Gall et Fr._, t. I,
      p. 649.]

      [Note 317: Paul. Diac. _De Episc. Met._; apud D. Bouquet,
      _Rer. Gall. et Franc. script._, t. I, p. 649, 650.]

      [Note 318: Audientes Hunni qui duodecimo exinde milliario
      situm castrum quod Scarponna dicitur obsidebant, Mettensis urbis
      moenia corruisse, iterat ad eam festina celeritate regressi sunt.
      Paul. Diac. _De Episc. Mett., ub. sup._, p. 650.]

      [Note 319: Incendiis et rapinis universa vastantes plures e
      civibus... interemerunt, reliquos vero simul cum sancto Auctore
      episcopo captivos abducunt. Paul. Diac. ap. D. Bouq., t. I, p.
      650.--In ipsa Pasch vigilia, urbe flammis data, populo in ore
      gladii trucidato, sacerdotibus Domini ante sacro-sancta altaria
      interemptis, templis omnibus, excepto sancti Stephani oratorio,
      concrematis... _Id., ibid._]

La grande et illustre capitale des Rmes ne lui cota pas tant de peine
 enlever: elle tait presque dserte, ses habitants s'tant retirs
dans les bois[320]; mais l'vque, nomm Nicasius, restait avec une
poigne d'hommes courageux et fidles pour attendre ce qu'il plairait 
Dieu. Quand il vit, aprs la rupture des portes, les Barbares se
prcipiter dans la ville, il s'avana vers eux sur le seuil de son
glise, entour de prtres, de diacres, et suivi d'une troupe de peuple
qui cherchait protection prs de lui. Revtu des ornements piscopaux,
l'vque chantait d'une voix forte ce verset d'un psaume de David: Mon
me a t comme attache  la terre; Seigneur, vivifie-moi selon ta
parole. Un violent coup d'pe trancha dans son gosier la sainte
psalmodie, et sa tte roula  terre prs de son cadavre[321].

      [Note 320: Diu civitate manente solitaria.--Civium pars maxima
      qui ad montes et sylvas fugerant... _Vit. S. Nicas._ Frodoard.,
      _in Martyr, ap. Rem._, p. 113.]

      [Note 321: Trux miles confestim stricto muerone jussus irruit;
      nec tamen insequenti gladio cervicem csi, verbum pietatis ab ore
      defecit, sed capite in terram cadente, sententiam, ut traditur,
      immortalitatis prosecutus est dicens: _Vivifica me secundum verbum
      tuum. Vit. S. Nicas_, ap. Frodoard _in Martyr. Rem._, p. 113.]

Nicasius avait une soeur d'une grande beaut, nomme Eutropie, qui,
craignant d'tre en butte aux brutalits de ces Barbares, frappa le
meurtrier au visage, et se fit percer de coups  ct de son frre[322].
Ce ne fut que le prlude des massacres; mais la basilique, sur le seuil
de laquelle ils se passaient ayant retenti d'un bruit soudain et
inconnu, les Huns effrays s'enfuirent, laissant l leur butin, et
quittrent bientt la ville[323]. Le lendemain, les habitants reprirent
possession de leurs maisons dsoles, et recueillirent les restes de
ceux qu'ils considraient comme des martyrs; ils levrent un monument 
leur pasteur, que l'glise honore encore aujourd'hui sous le nom de
saint Nicaise.

      [Note 322: Super fratris interfectorem, ausu plus quam
      foemineo; insiliens, oculos ipsimet digitis proditur eruisse: ac
      mox a circumstantibus ferro jugulata. _Ibid._]

      [Note 323: Barbaros... subitus horror invasit, horrendo
      reboante basilica sonitu, quasi coelestis exercitus patatr cdis
      vindex adesset. _Vit. S. Nicas_. Frodoard. _l. laud._]

Ce sont les lgendes qui nous donnent ces indications, et nous
apprennent galement la ruine de Laon et celle de la ville des
Veromandues, Augusta, aujourd'hui Saint-Quentin[324]. Ces actes, comme
de raison, nous entretiennent plus longuement des malheurs des vques
et de leur clerg que de ceux des habitants laques des villes
saccages, prfrence qui ne tient pas seulement  la nature des
documents dont nous parlons, mais qui a sa cause profonde dans les faits
mmes de l'histoire. Au milieu de la dsorganisation politique produite
par tant de calamits, les magistrats civils et militaires faisaient
souvent dfaut: les curiales dsertaient pour ne point subir les avanies
du fisc ou les rquisitions de l'ennemi; mais l'vque demeurait,
enchan  son troupeau par un lien spirituel. C'tait donc lui que les
Barbares trouvaient toujours en face d'eux, comme le seul fonctionnaire
qui reprsentt la hirarchie romaine; c'tait lui seulement que les
citoyens pouvaient invoquer comme leur conseil et leur guide. Des lois
nes des besoins du temps confraient  l'vque des attributions
civiles qui en firent peu  peu un vritable magistrat et le premier de
la cit; mais la force des choses lui en confrait bien d'autres: elle
faisait de lui, suivant les cas, un duumvir, un prfet, un intendant des
finances, un gnral d'arme. Cet tat de choses, mal compris par les
sicles suivants, donna lieu  cette multitude de martyrs que
mentionnent les lgendaires dans les guerres barbares du Ve sicle, tout
vque mis  mort tant naturellement  leurs yeux mis  mort pour sa
foi. En ce qui concerne la guerre des Huns, nous admettrons comme
certain que les profanations s'y mlrent souvent aux massacres, et la
drision du nom de Dieu au mpris de l'humanit: nous pouvons supposer
mme que certains peuples germains vassaux des Huns, tels que les Ruges,
les Scyres, les Turcilinges, qui arrivaient avec les passions froces de
l'odinisme, dployaient dans l'occasion contre les prtres chrtiens une
haine fanatique; mais Attila n'avait point des instincts perscuteurs,
et sa guerre  la socit romaine ne fut pas marque au coin d'une
guerre au christianisme. Tchinghiz-Khan et Timour en agissaient ainsi,
et le premier recommandait expressment  ses enfants de ne se point
mler de la croyance religieuse des peuples vaincus. On aperoit dj
cette politique des conqurants mongols dans la conduite d'Attila.

      [Note 324: Boll., 6 feb., p. 797.--Cf. Th. Ruinart. _Vandal.
      persec. hist._, p. 408.--Sur., 8 jul., p. 135.]

Cependant la Gaule entire, mais surtout les provinces belgiques,
taient dans l'pouvante. Tout fuyait ou se disposait  fuir devant
cette tempte de nations que prcdait l'incendie et que suivait la
famine. Chacun se htait de mettre ses provisions, son or, ses meubles 
l'abri; les habitants des petites villes couraient se renfermer dans les
grandes sans y trouver plus de scurit; les habitants de la plaine
migraient vers la montagne; les bois se peuplaient de paysans qui s'y
disputaient les tanires des btes fauves; les riverains de la mer et
des fleuves, mettant  l'eau leurs navires, se tenaient prts 
transporter leurs familles et leurs biens sur le point qui leur
paratrait le moins menac. C'est ce que firent les citoyens de la
petite ville de Lutce. Lutce ou _Parisii_, Paris, suivant l'usage qui
avait alors prvalu de donner aux villes le nom de la peuplade dont
elles taient le chef-lieu, bourg obscur du temps de Jules Csar, tait
devenue une cit assez importante depuis Constance Chlore. Cet empereur
et ses successeurs, trouvant le sjour de Trves trop expos aux coups
de main des Barbares, avaient cherch plus au midi un lieu de repos pour
eux, et d'exercice pour leurs troupes pendant la saison d'hiver; ils
l'avaient fix tantt  Reims, tantt  Sens, et tantt  Paris[325].

      [Note 325: On peut consulter l-dessus mon _Histoire de la
      Gaule sous l'administration romaine_, t. III, c. 6.]

Un camp fortifi, des arsenaux, un palais, un amphithtre, des temples,
en un mot tout ce qui constituait un grand tablissement militaire et
une rsidence impriale avait t construit successivement par ces
empereurs sur la rive gauche de la Seine, et hors de la cit, qui tait
renferme tout entire dans une le du fleuve. Julien avait pris ce lieu
en affection, et y passa plusieurs hivers. C'est l qu'une meute de
soldats l'leva en 360 du rang de csar  celui d'auguste[326], et qu'en
383 une autre meute en renversa Gratien. Cependant l'importance
commerciale de la petite ville avait march de pair avec son importance
politique: elle tait devenue l'entrept de tout le commerce entre la
haute et la basse Seine. En d'autres circonstances, sa population de
mariniers, clbre ds le temps de Tibre, aurait song  faire
respecter son le, que protgeaient doublement les bras profonds du
fleuve et une haute muraille flanque de tours; mais la terreur panique
qui prcdait Attila nervait les plus braves, et ne montrait aux
peuples qu'un seul moyen de salut, la fuite. Les Parisiens avaient donc
tenu conseil et rsolu de ne point attendre l'ennemi. Dj se faisaient
les apprts d'une migration gnrale: toutes les barques taient 
flot. On ne voyait que meubles entasss sur les places, que maisons
dsertes et nues, que troupes d'enfants et de femmes qui allaient dire 
leurs foyers un dernier adieu tremp de larmes[327]. Une femme entreprit
de les arrter. Le caractre de cette femme extraordinaire, le genre
d'autorit qu'elle exerait autour d'elle, enfin la juste vnration
dont la ville de Paris entoure sa mmoire depuis quatorze sicles,
exigent que nous exposions d'abord ici ce qu'elle tait, et comment
s'taient couls les premiers temps de sa vie.

      [Note 326: _Histoire de la Gaule sous l'administration
      romaine_, t. III, c. 6 et 9.]

      [Note 327: Terrore perculsi Parisiorum cives bona ac stipendia
      facultatum suarum in alias tutiores civitates deferre
      nitebantur... _Vit. S. Genovef._, no 10.--Cum conjugibus ac
      liberis fortunisque suis... 2a _Vit. S. Genovef._.. Bolland. 3
      januar.]

Elle se nommait Genovefa, mot que nous avons altr en celui de
Genevive, et, malgr la physionomie toute germanique de son nom, elle
tait Gallo-Romaine. Son pre Severus et sa mre Gerontia habitaient, au
moment de sa naissance, le bourg de Nemetodurum, aujourd'hui Nanterre, 
trois lieues de Paris; ils y vivaient sans travailler de leurs mains, et
mme dans une condition d'aisance assez grande. L'enfance de Genevive
ne se passa point, quoi qu'en dise la tradition populaire,  garder les
moutons: douce, maladive, cherchant avant tout le repos, la fille de
Severus n'avait pas de plus grand plaisir que de s'enfermer dans une
chambre de la maison de sa mre pour y prier et y rver, et, ds qu'elle
le pouvait, elle s'chappait pour aller  l'glise. Son humeur taciturne
et solitaire l'isolait des autres enfants, aux jeux desquels on ne la
voyait jamais se mler[328]. A sept ans, elle se dit qu'elle prendrait
le voile des vierges chrtiennes sitt que l'ge en serait venu, et
nonobstant les reprsentations de ses parents,  qui ce parti
dplaisait, ce fut ds lors chose inbranlable dans son esprit. Il
arriva que vers ce temps, c'est--dire en 429, Nanterre fut honor par
la visite de deux personnages illustres, Germain, vque d'Auxerre, et
Loup, vque de Troyes, que le clerg des Gaules envoyait dans l'le de
Bretagne comme ses plus minents docteurs, afin d'y combattre l'hrsie
de Plage, dont la population bretonne et les prtres mmes s'taient
laiss infecter. Les deux missionnaires, sur l'invitation des habitants
du village, avaient promis d'y prendre gte pour une nuit. Nanterre
tait donc dans la joie, et au jour marqu, hommes, femmes, enfants,
revtus de leurs habits de fte, allrent attendre leurs htes sur la
route pour les recevoir et les accompagner  l'glise[329]. Au milieu de
la foule qui le pressait et l'admirait, Germain remarqua une jeune fille
pare des grces modestes de l'enfance, et dont l'oeil vif et brillant
semblait jeter une flamme surnaturelle; il lui fit signe d'approcher, la
souleva dans ses bras, et, lui dposant un baiser paternel sur le front,
il lui demanda qui elle tait[330]. Aux rponses brves et prcises de
Genevive (car c'tait elle),  la fermet de son regard, le vieillard
resta pensif; puis, s'adressant aux parents: Ne la contrariez pas, leur
dit-il, car ou je me trompe bien, ou cette enfant sera grande devant
Dieu[331]. Le lendemain matin, il voulut lui imposer les mains. A
partir de ce moment, la vocation de Genevive fut plus opinitre que
jamais, son caractre plus rflchi, ses habitudes plus retires; elle
ne quittait l'glise que pour les pauvres;  un ge o l'on connat 
peine les occupations srieuses, sa vie se partageait entre la prire et
le soin des malades. L'opposition de ses parents ne fit que s'en
accrotre, et sa mre un jour s'emporta contre elle jusqu' lui donner
un soufflet[332]; mais ni mauvais traitements ni menaces ne firent
dvier d'un pas cette rsolution inflexible. Quand elle eut atteint
l'ge de quinze ans, elle se prsenta devant l'vque de Chartres,
Julianus, qui lui attacha sur le front le voile des vierges, et, ses
parents tant morts peu de temps aprs, elle se rfugia prs de sa
marraine, qui habitait Paris.

      [Note 328: _Vita S. Genovef._ apud Bolland., 3 januar.]

      [Note 329: _Vit. S. Genovef._ apud Bolland. 3 januar.]

      [Note 330: Nescio quid in ea coeleste conspicatus... cujus
      caput deosculans... _Vit. S. Genovef._, 3 et 4.]

      [Note 331: Erit hc magna coram Domino... _ibid._]

      [Note 332: Mater ejus palma maxillam ejus iracunda percussit.
      _Vit. S. Genovef._, 5.]

Ce fut alors que Genevive donna carrire  sa passion de retraite et
d'austrits. On rapporte qu'elle avait fait disposer dans la ruelle de
son lit une couche de terre glaise sur laquelle elle s'tendait la
nuit[333]; sa seule nourriture fut longtemps du pain d'orge et de l'eau,
et il fallut un ordre de son vque pour qu'elle y joignt du poisson et
du lait[334]; elle tombait frquemment dans des extases mles de
visions. Trois jours durant, on la crut morte, et on allait l'ensevelir
lorsqu'elle rouvrit les yeux et raconta avec des circonstances
merveilleuses comment elle avait t ravie en esprit dans le repos des
justes[335]. Les miracles suivirent les extases, et bientt on ne parla
plus que de la vierge de Nanterre et des prodiges que Dieu oprait par
ses mains: paralytiques guris, aveugles rendus  la lumire, dmons mis
en fuite; elle connaissait l'avenir, lisait dans les plus secrtes
penses des hommes, et commandait aux lments; l'orage, assurait-on,
grondait ou se taisait  sa voix[336]. Sa rputation de sainte fut ds
lors bien tablie. Cet tat de saintet, manifest au dehors par le don
de prophtie uni au don des miracles, valait  celui qui le possdait
une renomme dont le bruit parcourait bientt toute la chrtient. Son
nom circulait de bouche en bouche; on colportait le rcit de ses actions
et de ses discours, de province  province, d'Occident en Orient, des
glises romaines aux glises barbares, et ses biographies, crites avec
enthousiasme, taient lues partout avec avidit. C'est ce qui arrivait 
Genevive. La simple fille dont l'ardente charit s'exerait dans une
petite le de la Seine, ne se doutait gure qu'elle tait un sujet
inpuisable de curiosit jusqu'au fond de la Syrie. Le stylite Simon,
qui passa quarante ans sur une colonne auprs d'Antioche, ne manquait
jamais de demander aux visiteurs qui lui venaient d'Occident ce que
faisait la prophtesse des Gaules, Genovefa[337]. Mais le mot si vrai de
l'vangile s'accomplissait sur cette prophtesse,  laquelle on croyait
au dehors, et qui ne trouvait dans son pays qu'incrdulit et
perscution. Beaucoup niaient sa saintet, et des calomnies habilement
rpandues firent de Genevive un objet d'aversion aux yeux du vulgaire.
Saint Germain, qui vint la visiter lors de son second voyage chez les
Bretons, en 447, eut  combattre ces prventions malveillantes, qui
finirent par se dissiper. D'Auxerre  Paris, il communiquait avec elle
en lui envoyant les _eulogies_, c'est--dire quelques fragments du pain
qu'il avait bni: nave correspondance entre ce grand vque, devant
lequel les impratrices s'inclinaient[338], et l'orpheline dont il avait
fait sa fille spirituelle.

      [Note 333: Ostendit... in secreto cubiculi ejus terram madidam
      de suis lacrymis irrigatam... _Vit. S. Genovef._, 5.]

      [Note 334: Panis hordeacei tantum et fab capiens pulmentum,
      piscem et lac rara ac modica perceptione gustavit. _Id., ibid._]

      [Note 335: Profitebatur se in spiritu ab angelo in requiem
      justorum... _Vit. S. Genovef._ 7.]

      [Note 336: Coecam et paralyticam sanat... dmones
      fugat...--Pluribus in hoc sculo viventibus secretas couscientias
      liquido declarabat...--Imbrem, tempestatem precibus pellit...
      _Vit. S. Genovef._, cum annot. Boll., 3 januar.]

      [Note 337: Hic per negotiatores ad loca ista, mercandi gratia
      spius venientes, sanct Genovef salutationes cum plurima
      veneratione mittebat... 2(a) _Vit. S. Genovef._, 22.]

      [Note 338: Lors d'une visite faite  la cour de Ravenne par
      saint Germain, Placidie voulut le recevoir debout.]

Depuis que l'on parlait de l'arrive prochaine d'Attila, surtout depuis
que les ravages de la guerre avaient commenc, Genevive semblait avoir
mis de ct toute autre pense. Profondment convaincue avec toutes les
mes religieuses de son sicle que les vnements de ce monde ne sont
qu'un rsultat des desseins de Dieu sur les hommes, et qu'ainsi le
repentir et la prire, en dsarmant la colre divine, peuvent conjurer
les calamits qui nous menacent, elle priait nuit et jour sur la cendre,
appelant avec larmes le pardon de Dieu sur son pays. De mme qu'en
d'autres malheurs publics une autre fille des Gaules, Jeanne d'Arc,
Genevive eut des visions; elle apprit que la ville de Paris serait
pargne si elle se repentait, et qu'Attila n'approcherait pas de ses
murs. Elle alla donc exhorter ses compatriotes  la pnitence, leur
ordonnant de laisser l tous leurs prparatifs de dpart[339]; mais elle
ne reut des hommes pour toute rponse que des paroles grossires et des
marques de drision[340]. Rebute de ce ct, elle prit le parti de
s'adresser aux femmes.

      [Note 339: Nolite,  cives, tantum facinus mente concipere.
      2(a) _Vit. S. Genovef._, 10.]

      [Note 340: Insurrexerunt autem in eam cives Parisiorum,
      dicentes pseudo-prophetissam suis temporibus apparuisse, eo quod
      prohiberentur ab ea, quasi a peritura civitate, in alias tutiores
      urbes bona sua transferre. _Vit. S. Genovef._, 11., ap. Boll.]

Les rassemblant autour d'elle, elle leur disait en leur montrant de la
main leurs maisons dj vides et leurs rues dsertes: Femmes sans coeur,
vous abandonnez donc vos foyers, ces toits sous lesquels vous ftes
conues et nourries et o sont ns vos enfants, comme si vous n'aviez
pas; pour garantir du glaive vous et vos maris, d'autres moyens que la
fuite! Que ne vous adressez-vous au Seigneur, puisant des armes dans la
prire et le jene, ainsi que firent Esther et Judith[341]? Je vous
prdis, au nom du Trs-Haut, que votre ville sera pargne, si vous
agissez ainsi[342], tandis que les lieux o vous croyez trouver votre
sret tomberont aux mains de l'ennemi, et qu'il n'y restera pas pierre
sur pierre. Ses paroles, ses gestes, son regard d'inspire, murent
toutes les femmes, qui la suivirent silencieusement o elle voulut. Il y
avait  la pointe orientale de l'le de Lutce, dans le mme emplacement
o s'lve aujourd'hui la basilique de Notre-Dame, une glise, consacre
au protomartyr saint tienne. C'est l que Genevive conduisit son
cortge de femmes,  l'aide duquel elle se barricada dans le baptistre,
et toutes se mirent  prier. Surpris de l'absence prolonge de leurs
femmes, les hommes vinrent  leur tour  l'glise, et trouvant les
portes du baptistre fermes, ils demandrent ce que cela signifiait;
mais les femmes rpondirent de l'intrieur qu'elles ne voulaient plus
partir[343]. Cette rponse mit les hommes hors d'eux-mmes. Avant de
briser la clture d'un lieu saint, ils tinrent conseil, et discutrent
d'abord sur le genre de supplice qu'il convenait d'infliger  la fausse
prophtesse, comme ils l'appelaient,  l'esprit de mensonge qui venait
les tenter dans leurs mauvais jours. Les uns opinaient pour qu'elle ft
lapide  la porte de l'glise, les autres pour qu'on la jett la tte
la premire dans la Seine[344]. Ils discutaient tumultueusement, quand
le hasard leur envoya un membre du clerg d'Auxerre, qui fuyait
l'approche de l'invasion et gagnait probablement la basse Seine,
esprant y tre plus  l'abri. C'tait un diacre qui avait apport
plusieurs fois  Genevive les _eulogies_ de la part de saint
Germain[345]. Au nom de l'vque mort depuis trois ans, il les
rprimanda, les fit rougir de leur barbarie, et, les exhortant  suivre
un conseil o il reconnaissait le doigt de Dieu: Cette fille est
sainte, leur dit-il, obissez-lui. Les Parisiens se laissrent
persuader et restrent. Genevive avait bien vu. Les bandes d'Attila,
rallies entre la Somme et la Marne, n'approchrent point de Paris, et
cette ville dut sa conservation  l'obstination courageuse d'une pauvre
et simple fille. Si ses habitants se fussent alors disperss, bien des
causes auraient pu empcher leur retour, et, selon toute apparence, la
petite ville de Lutce, rserve  de si hautes destines, serait
devenue, comme tant de cits gauloises plus importantes qu'elle, un
dsert dont l'herbe et les eaux recouvriraient aujourd'hui les ruines,
et o l'antiquaire chercherait peut-tre une trace de l'invasion
d'Attila.

      [Note 341: Ne urbem in qua genit nutritque fuerant sub hac
      desperatione desererent, sed potius contra gladiorum impetum se
      vel viros suos jejuniis et orationibus munirent.--Quatenus possent
      sicut Judith et Esther super venturam eladem evadere. _ibid._]

      [Note 342: Parisium Christo protegente salvandum. _Vit. S.
      Genovef._, 10.]

      [Note 343: Viros suos omnimodis admonebant... _Vit. S. Gen._,
      11.]

      [Note 344: Tractantibus autem civibus ut Genovefam aut
      lapidibus obrutam, aut vasto gurgite mersam punirent... _Vit. S.
      Genovef._, apud Bolland., _ibid._]

      [Note 345: Adveniente ab Autissiodorensi urbe diacono...
      _ibid._]

L'intention du roi des Huns n'tait point de livrer la Gaule  un
pillage gnral, au moins pour le moment. Attila, qui hasardait toujours
le moins possible, aimait  surprendre son ennemi: il avait coutume de
dire que l'attaque appartient au plus brave[346]; d'ailleurs les
expditions soudaines, rapides, taient dans la nature des troupes qu'il
commandait. Son plan, arrt ds le premier jour, consistait  marcher
directement sur le midi des Gaules pour attirer les Visigoths hors de
leurs cantonnements ou les y craser avant l'arrive des troupes
romaines, qu'il savait encore en Italie. Les Visigoths dtruits, il
devait se porter au-devant d'Atius, et l'attaquer au dbouch des
Alpes; quant aux Burgondes et aux Franks, il n'en tenait pas grand
compte, lui qui avait dj battu les premiers et vu fuir les seconds. Sa
marche depuis Metz dvoilait ce plan  des yeux clairvoyants. Deux
routes conduisaient de cette ville dans le midi des Gaules: l'une,
principale voie de communication entre la province narbonnaise et les
bords du Rhin, passait par Langres, Chlons-sur-Sane et Lyon, pour
descendre ensuite la valle du Rhne; l'autre passait par Reims, Troyes
et Orlans. La premire, toute montagneuse, parcourait un pays o une
nombreuse cavalerie ne pouvait ni se dployer ni trouver  vivre; la
seconde traversait une rgion plane et ouverte, qui se prolongeait
encore au del de la Loire, dans les plaines de la Sologne et du Berry.
Toujours bien renseign sur les contres o il voulait porter la guerre,
Attila choisit la seconde de ces routes; il comptait mme s'emparer
d'Orlans sans coup frir, grce  certaines intelligences qu'il avait
dj noues avec le chef ou roi des Alains, camps en Sologne, et
chargs de garder les passages du fleuve[347]. Sangiban (c'tait le nom
de ce roi), homme faible et mticuleux, s'tait laiss intimider par les
menaces d'Attila ou gagner par ses promesses, car Attila avait partout
des gens qui travaillaient pour lui soit comme missaires, soit comme
espions. D'ailleurs les Alains de la Gaule, anciens vassaux des Huns,
n'taient pas tranquilles sur les suites de leur dsertion, quand ils
voyaient les puissants Visigoths eux-mmes rclams comme des esclaves
fugitifs. Ces rflexions agirent sur l'esprit du roi alain, qui
consentit  livrer Orlans aux troupes d'Attila. Peut-tre aussi le
mdecin Eudoxe promettait-il  son protecteur une insurrection de
paysans dans les provinces cisligriennes qui avaient t le principal
foyer de la bagaudie. Le roi des Huns avait donc bien des motifs de
hter sa marche sur Orlans. Ramenant  lui les ailes de son arme, il
la concentra tout entire dans cette direction, et  partir de Reims
tous les pillages cessrent. C'est ainsi que Chlons-sur-Marne, Troyes
et Sens furent traverss sans prouver le sort de Metz, de Toul et de
Reims. Quelque diligence que ft Attila, une arme embarrasse de
chariots ne devait pas mettre moins de vingt jours  parcourir les 336
milles romains (112 lieues de France) qui sparaient Metz d'Orlans,
d'aprs les itinraires officiels. Ainsi donc, parti de la premire de
ces villes le 9 ou le 10 avril, il put arriver devant la seconde dans
les premiers jours du mois de mai[348].

      [Note 346: Audaciores sunt semper, qui inferunt bellum. JORN.,
      _R. Get._ 39.]

      [Note 347: Sangibanus namque, rex Alanorum, meta futurorum
      perterritus, Attil se tradere pollicetur, et Aurelianam civitatem
      Galli, ubi tunc consistebat, in ejus jura transducere. Jorn. _R.
      Get._, 39.]

      [Note 348: Voici, tape par tape, d'aprs les itinraires
      romains, le chemin que parcourut Attila entre Metz et Orlans. Il
      est curieux de pouvoir suivre, au bout de quatorze sicles, tous
      les pas de ce terrible conqurant sur le sol de notre patrie.--1
      De Metz  Reims.--_Divodurum_, Metz; _Scarpona_, Scarponne, 21
      milles; _Tullum_, Toul, 15 milles; _Ad Fines_, Foug, 6 milles;
      _Nasium_, Naix, 21 milles; _Caturiges_, Bar-le-Duc, 14 milles et
      demi; _Ariola_, Montgarni, 13 milles et demi; _Fanum Minervoe_, La
      Cheppe sur la Vesle, o la tradition place le camp d'Attila, 24
      milles; _Durocortorum_, Reims, 28 milles et demi.--2 De Reims 
      Troyes.--_Durocortorum_, Reims; _Durucatataunum_, Chlons, 27
      milles; _Artiaca_, Arcis-sur-Aube, 33 milles; _Tricasses_, Troyes,
      18 milles.--3 De Troyes  Sens--_Augustobona_, Troyes; _Clanum_,
      Villemaur, 18 milles et demi; _Agedincum_, Sens, 25 milles.--4 De
      Sens  Orlans.--_Agedincum_, Sens; _Aquoe Segestoe_, ruines au nord
      de Sceaux, 34 milles romains; _Fines_, fort d'Orlans entre
      Cour-Dieu et Philissanet, 22 milles; _Genabum_, Orlans, 15
      milles.]




CHAPITRE SIXIME

Orlans au Ve sicle.--Les habitants mettent leur ville en tat de
dfense.--L'vque Agnan va trouver dans Arles le patrice
Atius.--Atius promet de secourir Orlans.--Inutilit de ses efforts
pour entraner les Visigoths.--Les Gaulois et les Barbares fdrs et
Ltes accourent sous ses drapeaux.--Force de l'arme
d'Atius.--Caractre d'Avitus: sa liaison avec les Visigoths; son
influence sur Thodoric; il le dcide  partir.--Les habitants d'Orlans
rduits  l'extrmit se dcouragent.--Ambassade d'Agnan vers
Attila.--Les Huns entrent dans Orlans; arrive d'Atius; combat;
retraite des Huns.--Attila traverse la Champagne.--Loup, vque de
Troyes, est emmen par Attila.--Combat sanglant entre les Franks et les
Gpides  Mry-sur-Seine.--Camp d'Attila prs de Chlons.--Attila
consulte ses devins sur le succs de la bataille.--Divination des
Huns.--Affaire des Champs catalauniques; ordre de bataille des Huns et
des Romains.--Discours d'Attila  ses soldats.--La bataille s'engage;
horrible mle; mort de Thodoric, roi des Visigoths.--Attila est dfait
et se retranche dans son camp.--Funrailles de Thodoric; son fils
Thorismond lui succde.--Thorismond remmne les Visigoths 
Toulouse.--Joie d'Attila.--Sa retraite jusqu'au Rhin.--Les Visigoths
s'attribuent la victoire de Chlons.--Injustice de la cour de Ravenne
envers le patrice Atius.

451

La Loire, dans son cours de cent quatre-vingts lieues, forme entre le
nord et le midi des Gaules un large foss demi-circulaire, trac par la
nature entre des climats diffrents, et qui sparait alors, comme il le
fait aujourd'hui, des populations non moins diffrentes d'origine et
d'intrts. La ville d'Orlans, situe au sommet de la courbure et
boulevard de ce grand foss, a jou un rle importent  toutes les
poques de notre histoire, soit comme point stratgique, soit comme
centre commercial. Au temps de l'indpendance de la Gaule et sous son
vieux nom de Genabum, elle avait dj cette double importance, et ce fut
de ses murs que partit le signal de la grande insurrection qui mit un
instant en pril la gloire et la vie de Jules Csar. Sous le rgime
gallo-romain, il y eut peu de guerres civiles ou trangres dont elle
n'et  souffrir, et sa muraille, trop souvent battue du blier, dut
tre reconstruite vers l'anne 272, sous le principat de l'empereur
Aurlien, dont Genabum adopta le nom par reconnaissance. De mme que la
ville actuelle, la cit aurlienne tait assise sur une pente qui borde
la rive droite de la Loire, et son enceinte, forme par un
paralllogramme de murs flanqus de tours, plongeait du ct du midi
dans les eaux du fleuve. Une grosse tour, place  l'angle sud-ouest,
servait de tte  un pont qui conduisait sur la rive gauche dans la
direction de Bourges, et d'autres ouvrages de grande dimension, dont
quelques restes sont encore debout, dfendaient la porte orientale, o
convergeaient les routes de Nevers et de Sens.

Gardiens d'un point si important, les habitans d'Orlans taient en moi
au moindre bruit de guerre, et dans cette dcadence du gouvernement
romain, o chefs et soldats leur manquaient souvent, ils s'taient
habitus  ne prendre conseil que d'eux-mmes. Quand ils connurent la
marche d'Attila et ses proclamations, dans lesquelles il disait n'en
vouloir qu'aux Visigoths, les Orlanais sentirent bien que cet orage
allait d'abord fondre sur eux. Remettre leurs murs en tat, lever
quelques ouvrages nouveaux, runir tout ce qu'ils pourraient de vivres
et de munitions de sige, fut leur premier soin[349]; le second fut
d'pier la conduite des Barbares chargs de les garder. Ils dcouvrirent
ou du moins ils souponnrent les sourdes menes de Sangiban, et quand
le roi des Alains se prsenta pour tenir garnison dans leur ville, ils
lui en fermrent les portes. En mme temps, ils firent partir leur
vque Anianus pour le midi, afin d'informer de l'tat des choses, soit
le prfet du prtoire Tonantius Ferrolus, soit Atius lui-mme, s'il
tait arriv d'Italie[350]. La mission d'Anianus consistait  vrifier
par ses propres yeux sur quels secours Orlans pouvait compter, et de
faire connatre aux gnraux romains combien de temps la ville pouvait
raisonnablement tenir sans secours trangers, puisqu'elle avait d
repousser les Alains comme suspects, sinon comme tratres dclars.

      [Note 349: Prparante populo omnia qu ad repellenda hominum
      jacula, portis muris vel turribus fuerant opportuna. _Vit. S.
      Anian._, ap. Ghesn., _Script. Franc._, t. I, p. 521.--D. Bouq., t.
      I, p. 645, et seq.]

      [Note 350: Tunc vir Domini Anianus... Arelatensem urbem
      expetere decrevit, et Atium Patricium qui sub Romano imperio in
      Galliis rempublicam gubernabat, videndum expetivit, ut ei furorem
      rebellium cum periculo suorum civium intimaret. _Vit. S. An.,
      ibid._]

Anianus, autrement dit Agnan, appartenait  cette race hroque
d'vques que produisait le Ve sicle, et qui, hommes de savoir et de
pit, hommes de conseil, hommes de main, devenaient, dans les prils
publics, les magistrats naturels de leurs cits. L'lection populaire,
qui tait alors le mode de recrutement de l'glise, savait dmler en
eux les qualits qui devaient les rendre utiles en toute circonstance,
soit qu'elle s'adresst  un commandant militaire comme dans Germain, 
un avocat comme dans Loup de Troyes,  un pote homme du monde comme
dans Sidoine Apollinaire. Les peuples suivaient avec une confiance que
ne leur inspiraient pas toujours les gnraux de profession ces
capitaines improviss, qui avaient le bton pastoral pour arme, qui
rangeaient leurs troupes au chant des psaumes, et commandaient la charge
au cri d'_Alleluia_. De leur ct, les Barbares ne voyaient qu'avec une
certaine apprhension des gnraux sans cuirasse et sans pe, dont ils
ne calculaient pas bien toute la puissance; ils tremblrent plus d'une
fois devant eux, et plus d'une fois des ngociations vainement
poursuivies par les matres des milices ou les prfets se terminrent
par l'intervention d'un vque. Anianus, en arrivant dans la ville
d'Arles, domicile des hauts fonctionnaires romains, aperut autour du
palais imprial un appareil de licteurs et de gardes qui lui rvla la
prsence du patrice gnralissime[351]. Atius, en effet, tait de
retour depuis quelques jours. Au nom de l'vque d'Orlans, qui
demandait  lui parler sans dlai, il traversa son vestibule, dj
encombr d'officiers, de magistrats et d'vques qui attendaient leur
tour d'audience, s'avana au-devant du vieillard jusqu' la porte, et
l'entretint longtemps en particulier[352]; ils s'expliqurent sur la
situation de la ville et sur celle de l'arme romaine. L'vque
insistait pour obtenir une prompte assistance. Il avait calcul qu'avec
la quantit d'approvisionnements et le nombre d'hommes valides que la
ville renfermait, elle pourrait tenir par ses seules ressources jusqu'au
milieu de juin, mais que, pass ce terme, elle serait force de se
rendre: O mon fils, lui dit-il de ce ton solennel et mystique que la
lecture habituelle des livres saints imprimait au langage des prtres de
ce temps, je t'annonce que si, le huitime jour avant les calendes de
juillet (c'tait le 14 du mois de juin), tu n'es pas venu  notre
secours, la bte froce aura dvor mon troupeau[353]. Atius promit
qu'il y serait au jour marqu, et l'vque reprit sa route en toute
hte. Il tait  peine rentr dans Orlans, qu'Attila y vint mettre le
sige.

      [Note 351: Itaque Arelatum veniens, multos Domini reperit
      sacerdotes, qui ob varias necessitates adventantes, videre non
      poterant faciem judicis ob fastum potenti secularis... _Vit. S.
      Anian._, ap. Chesn., _Script. Fr._, t. I, p. 521.--D. Bouq., t. I,
      p. 645.]

      [Note 352: Sed cum sanctus advenisset ibidem Anianus, divina
      gratia inspirante commonitus, protinus egressus est obviam supplex
      Atius. _Vit. S. Anian., ibid._]

      [Note 353: Simulque plenus propheti spiritu, vin kal. julii
      diem esse prdixit, quo bestia crudelis gregem sibi creditum
      laniandum decerneret: petens ut tunc prdictus Patricius veniendo
      succurreret... _Vit. S. Anian._, ap. Chesn., _Script. Franc._, p.
      521.--D. Bouq., t. I, p. 645.]

Le retard prolong d'Atius, si prjudiciable  la Gaule, tait encore
un fruit de la politique d'Attila. Tant qu'on avait pu craindre que sa
marche vers l'ouest et sa dclaration de guerre aux Visigoths, faite
avec tant d'apparat, ne fussent qu'une feinte pour surprendre l'Italie,
Valentinien avait retenu prudemment au midi des Alpes et les lgions
romaines et le gnral qui valait  lui seul une arme; mme, quand fut
arrive la nouvelle certaine que les Huns avaient franchi le Rhin,
l'empereur voulut conserver prs de lui la majeure partie de ses
troupes. Atius partit donc avec une poigne d'hommes, comptant sur les
forces que pourrait fournir la Transalpine, principalement en Barbares
fdrs, mais son dcouragement fut grand quand il vit de prs la
situation des choses: les Burgondes battus et humilis, les Alains en
tat de trahison flagrante, et les Visigoths dcids plus que jamais 
rester dans leurs cantonnements. Aucune raison, aucune remontrance,
aucune prire, ne purent flchir l'esprit obstin de Thodoric. En vain
Atius lui expliquait que sa conduite, quel que ft l'vnement de la
campagne, retomberait sur lui et sur son peuple. Si les Romains sont
vaincus, lui disait-il, Attila viendra sur vous plus fort d'une premire
victoire, et, abandonns  votre tour par le reste de la Gaule, vous
serez hors d'tat de rsister; si, au contraire, les Romains sont
vainqueurs avec l'aide des autres fdrs, l'honneur en appartiendra 
ceux-ci, et la dsertion des Visigoths ne passera plus pour calcul de
prudence, mais pour lchet. A cet argument si pressant, Thodoric
n'avait qu'une rponse, celle qu'il avait dj faite aux messagers de
Valentinien: Les Romains ont attir comme  plaisir sur eux et sur nous
le malheur qui nous menace; qu'ils s'en tirent comme ils pourront!

Cependant la seule prsence d'Atius, comme par un effet magique, avait
ramen dans le midi des Gaules la confiance et le courage[354]. Les
nobles gaulois armaient leurs clients, les paysans demandaient des
armes, et, au milieu de cet entranement patriotique, aucune tentative
de bagaudie n'osa se manifester; les esclaves eux-mmes restrent en
paix. Bien que spare du gouvernement de l'empire, la petite rpublique
armoricaine[355] prouva qu'elle avait toujours le coeur romain, en
envoyant ses guerriers au camp d'Atius sous leur drapeau national et
sous la conduite de leur roi breton. Les Franks-Ripuaires ne furent pas
les derniers au rendez-vous; Mrove y accourut plein d'ardeur avec ses
Franks-Saliens, et Gondicaire avec ses Burgondes[356], impatients de
racheter leur dfaite. On remarquait prs d'eux un petit peuple des
Alpes, les Brons ou Brennes[357], qu'Atius avait rallis pendant son
voyage et amens en Gaule. Lorsque Sangiban vint se prsenter avec sa
horde, Atius feignit d'ignorer sa trahison, soit pour ne pas pousser 
bout par un clat cet homme toujours incertain, soit de peur d'branler
par un pareil exemple la fidlit des autres Barbares; mais il fit
observer soigneusement toutes ses dmarches. C'taient l les grands
corps de troupes; ils se grossirent encore des compagnies de colons
barbares ou _Ltes_ qui arrivaient de tous les points de la province, o
les communications taient encore libres avec le midi de la Loire. Ainsi
il y avait des Ltes-Teutons  Chartres, des Ltes-Bataves et Suves 
Bayeux et  Coutances, des Suves au Mans, des Franks  Rennes, d'autres
Suves  Clermont, des Sarmates et des Tafales  Poitiers, d'autres
Sarmates  Autun, et  et l des dtachements de colons saxons entre
l'embouchure de la Seine et celle de la Loire[358]; tous purent se
rallier  l'arme d'Atius, soit au camp, soit pendant la route. Atius,
en voyant l'ardeur qui se manifestait de toutes parts, sentit pntrer
en lui-mme quelque chose de la confiance qu'il inspirait; mais
l'absence des Visigoths lui causait toujours un regret cuisant. Mettant
donc  les attirer autant d'obstination qu'ils en mettaient  s'isoler,
il roulait dans sa tte toutes les combinaisons qui pouvaient le
conduire  son but, lorsqu' force d'y songer, il en trouva une dont le
succs lui parut infaillible.

      [Note 354: Tanta patricii Atii providentia fuit, cui tunc
      innitebatur respublica hesperi plag, ut undique bellatoribus
      congregratis... Jorn., _R. Get._, 36.]

      [Note 355: Armoriciani... Jorn., _R. Get._, 36.--Ils vinrent
      aussi en 468 au secours de l'Arvernie sous la conduite de leur roi
      Riothimus.]

      [Note 356: Franci Burgundiones... Riparioli... Jorn., _R.
      Get._, 36.]

      [Note 357: Ibriones, quondam milites romani, tunc vero jam in
      numero auxiliariorum exquisiti... Jorn., _R. Get., ut. sup._]

      [Note 358: Liciani... Sarmat... Saxones... alique Celtic
      vel Germanic nationes. Jorn., _R. Get._, 36.]

Dans la cit d'Arvernie, aujourd'hui la province d'Auvergne, vivait un
snateur, de noblesse  la fois celtique et romaine, dont la famille
avait occup les plus hautes fonctions administratives et militaires
dans l'empire d'Occident, des prfectures du prtoire, des matrises des
milices, des patriciats, et  qui ses anctres avaient lgu de si
grands biens, que son fils Ecdicius, dans une circonstance o il
s'agissait de la libert de l'Arvernie, put lever une arme avec ses
seuls clients, et nourrir du bl de ses terres la ville de Clermont
affame[359]. Ce snateur se nommait Mecilius Avitus. Avitus prsentait
un trange compos de mollesse et d'lans nergiques: homme de plaisir
et homme d'tude, picurien patriote, il avait d'abord fait la guerre et
servi le gouvernement romain, sous les drapeaux d'Atius, avec une
bravoure incomparable; entr plus tard dans les carrires civiles, il le
servit galement bien, et se fit la rputation d'un politique habile et
heureux. On vantait surtout l'adresse avec laquelle, en 439, tant
prfet du prtoire des Gaules, il avait arrach au roi des Visigoths une
trve ou un trait de paix que ce dernier refusait obstinment aux
gnraux romains[360]. A l'expiration de chacune de ses charges, Avitus
venait s'ensevelir dans sa dlicieuse villa d'Avitacum, qu'il avait fait
construire  l'endroit le plus agreste de ses montagnes, sous un rocher
couvert de sapins, au milieu d'eaux jaillissantes et sur la lisire d'un
petit lac[361]. Il y menait une vie tout  la fois voluptueuse et
occupe, en compagnie de ses livres, des gens de lettres qui affluaient
chez lui de toutes parts, et des femmes lgantes de la province. Des
fentres de sa bibliothque, o les beaux esprits venaient rciter leurs
vers et leur prose, on apercevait les bains thermaux[362] qu'il avait
fait btir  grands frais pour l'agrment de ses htes et pour le sien.
Sa famille se composait de deux fils, dont l'an, Ecdicius, succda
plus tard  son importance, et d'une fille nomme Papianilla, qui avait
pous Sidonius, de la famille lyonnaise des Apollinaires, homme
honorable et distingu, et dj le pote le plus en vogue de tout
l'Occident.

      [Note 359: Greg. Tur., _Hist. Franc._, 11.]

      [Note 360:

        .....Postquam undique nullum
        Prsidium, ducibusque tuis nil, Roma, relictum est,
        Foedus, Avite, novas: svum tua pagina regem
        Lecta domat...
                       (Sidon. Apollin., _Panegyr. Avit._, v. 36.)]

      [Note 361: On peut voir la description d'Avitacum dans une
      lettre charmante de son gendre Sidoine Apollinaire, _Epist._ II,
      2.]

      [Note 362: Balnum ab Africo radicibus nemoros rupis
      adhrescit. Sid. Apollin., _Epist._ II, 2.]

Si l'exquise urbanit d'Avitus et les rares mrites de son esprit le
faisaient rechercher en tous lieux, mme  Rome, nulle part il ne
recevait un accueil plus empress, il n'tait l'objet d'une admiration
plus expansive qu' la cour des Visigoths. Thodoric ne se lassait point
de voir et d'entendre ce type de toutes les lgances, qui contrastait
si fort avec la tenue grossire, la voix rauque et le mauvais latin des
seigneurs en casaque de peau qui composaient le fond de la cour de
Toulouse. Une visite du noble arverne tait pour le fils d'Alaric une
bonne fortune ardemment souhaite: il le consultait sur toutes choses,
principalement sur l'ducation de ses enfants. Il semble mme qu'Avitus
consentit  diriger les tudes du jeune Thodoric, fils pun du roi.
Grce aux leons du digne conseiller, la demeure des ravageurs de Rome
se transforma en une acadmie latine o l'on tudiait le droit romain et
o l'on commentait l'nide. Le jeune Thodoric se rappela toujours avec
reconnaissance qu'il lui devait le bonheur d'avoir lu, comme il disait,
les pages du docte Maron[363]. C'est  cette autorit toute
personnelle d'Avitus sur l'esprit du roi barbare qu'Atius eut l'ide de
s'adresser, et, comme le temps pressait, il partit immdiatement pour
Avitacum en compagnie de quelques nobles arvernes.

      [Note 363: Sidoine Apollinaire met les vers suivants dans la
      bouche de Thodoric qui les adresse  Avitus.

                      . . . . . Mihi Romula dudum
        Per te jura placent; parvumque ediscere jussit
        Ad tua verba pater, docti quo prisca Maronis
        Carmine molliret Scythicos mihi pagina mores...]

Avitus, salut du monde, dit-il en abordant le matre du lieu, ce n'est
pas pour toi une gloire nouvelle de voir Atius te supplier. Ce peuple
barbare qui demeure  nos portes n'a d'yeux que les tiens, n'entend que
par tes oreilles; tu lui dis de rentrer dans ses cantonnements, et il y
rentre; tu lui dis d'en sortir, et il en sort; fais donc qu'il en sorte
aujourd'hui. Nagure tu lui imposas la paix, maintenant impose-lui la
guerre[364]. Ce compliment quintessenci  la mode du temps, mais
trs-flatteur, fut fort du got d'Avitus. D'ailleurs la dmarche d'un si
grand personnage l'honorait tellement aux yeux du monde, qu'il se fit en
quelque sorte un devoir de russir dans la mission qu'on lui donnait. Il
y russit, et Thodoric, dj branl, fit aux sages reprsentations
d'un ami le sacrifice de ses dernires rpugnances. Avitus fut aid en
cela par le dsir secret des chefs visigoths, qui commenaient  rougir
du reproche de lchet que Romains et Barbares leur adressaient 
l'envi. Aussi, quand un ordre du roi annona le dpart, la joie fut
gnrale dans les cantonnements des Goths: c'tait  qui se prsenterait
avec ses armes,  qui se ferait admettre parmi les combattants[365];
Thodoric prit en personne le commandement de ses troupes, et se fit
accompagner par ses deux fils ans, Thorismond et Thodoric, laissant
l'administration du royaume aux mains des quatre puns, Frdric,
Euric, Rothemer et Himeric[366]. Ce fut pour Atius et pour toute
l'arme confdre un beau jour que celui o, suivant l'expression du
pote, gendre d'Avitus,  qui nous devons ces dtails, les bataillons
couverts de peaux vinrent se placer  la suite des clairons
romains[367]; de ce jour, le patrice ne douta plus de la victoire.

      [Note 364:

        Orbis, Avite, salus, cui non nova gloria nunc est,
        Quod rogat Atius: voluisti, et non nocet hostis:
        Vis? prodest. Inclusa tenes tot millia nutu,
        Et populis Getieis sola est tua gratia limes.
        Infensi semper nobis pacem tibi prstant.
        Victrices, i, prome Aquilas...
                                 Sidon. Apoll., v. 339 et seqq.]

      [Note 365:

        Ad nomen currente Geta.... Timet re vocari
        Dirutus, opprobrium non damnum Barbarus horrens.
        Hos ad bella trahit jam tum spes orbis Avitus...
                         Sid. Apoll., _Paneg., Avit._, v. 350.]

      [Note 366: Quatuor filiis domi dimissis, id est, Friderico, et
      Eurico, Rothimere et Himerico, secum tantum Thorismundum et
      Theodoricum majores natu participes laboris assumnit. Jorn. _R.
      Get._, 36.]

      [Note 367:

        Ibant pellit post classica Romula turm.
                                    Sidon. Apoll., _ibid._, v. 349.]

Tous ces tiraillements, toutes ces tergiversations de Thodoric avaient
fait perdre aux Romains un temps prcieux: des cinq semaines pendant
lesquelles la ville d'Orlans avait promis de tenir, la plus grande
partie tait dj coule, et il restait encore une longue route 
parcourir; nanmoins Atius se flattait d'arriver avant le terme fatal.
Attila, dont les hordes cernaient la place jusqu' la Loire, poussait le
sige aussi activement que le permettait la maladresse des Huns  manier
les machines de guerre, tandis qu'au contraire les assigs, bien munis
de claies, de boucliers, de balistes, de matires inflammables,
dirigeaient habilement les travaux de la dfense. Plusieurs fois il fit
approcher le blier des murs, mais sans rsultat. Les Huns recoururent
alors  l'emploi des arcs, dont ils se servaient avec une vigueur et une
sret de coup d'oeil incomparables; ils firent pleuvoir incessamment une
grle de flches qui portaient la dsolation dans la ville[368]: nul ne
se montrait plus  dcouvert sur les crneaux sans tre atteint, et les
assigs prouvrent de grandes pertes. Dans ces circonstances, et pour
relever les courages qui commenaient  s'abattre, l'vque fit promener
processionnellement sur le rempart les reliques de son glise[369]; mais
l'ardeur des assigs dclinait rapidement avec leurs forces, soit
qu'ils eussent trop prsum d'eux en s'engageant  tenir jusqu'au 14 de
juin, soit que, ne recevant aucunes nouvelles du dehors, ils pussent
supposer que le reste de la Gaule s'tait rendu. Ils accusrent leur
vque de les avoir tromps en leur promettant un secours
imaginaire[370]. Agnan, ferme dans la croyance qu'une rvlation de Dieu
mme lui avait annonc leur dlivrance et qu'il ne serait point tromp,
baignait de ses larmes les marches de l'autel, et, se relevant par
intervalle, il s'criait: Montez sur la plus haute tour, et regardez si
la misricorde de Dieu ne nous vient pas[371]! Quand on lui rapportait
qu'aucune troupe, aucun nuage de poussire ne se montrait dans la
plaine, il recommenait  prier avec plus d'ardeur. Il fit partir un
soldat charg de ce message pour Atius: Si tu n'arrives pas
aujourd'hui mme,  mon fils! il sera trop tard[372]. Le soldat ne
revint pas. A bout de ses forces et de son courage, Agnan se mit 
douter de lui-mme. Un orage, qui sembla ouvrir toutes les cataractes du
ciel sur la ville et sur le camp ennemi, ayant suspendu les travaux du
sige pendant trois jours, les habitants tinrent conseil, et dcidrent
qu'il fallait se rendre. L'vque fut charg de porter leurs conditions
au camp d'Attila; mais le roi hun, irrit qu'on ost lui parler de
conditions, repoussa brutalement le ngociateur, qui rentra tout
tremblant dans la ville[373]. Il n'y avait plus qu' se rendre 
discrtion: c'est ce que firent les assigs.

      [Note 368: Interim hostilis exercitus tela jactabat
      instantius, atque cum arietibus latera muri crebris quatiebat
      impulsibus... _Vit. S. Anian._, ap. Chesn., _Script. Fr._, t. I,
      p. 521.--D. Bouq., t. I, p. 645.]

      [Note 369: Pontifex fixus in Domino, per muri ambulatorium
      sanctorum gestans pignora, suavi vocis organo more cantabat
      catholico... _Vit. S. Anian._, _ub. sup._]

      [Note 370: Cumque sanctus Anianus populum admoneret, ut nec
      sic quoque desperarent de Domino, nihilque esse Deo invalidum, qui
      suos tueri prvalet etiam sub momento... _Vit. S. Anian._, apud
      Chesn., _Script. Franc._, t. I, p. 521.]

      [Note 371: Aspicite de muro civitas, si Dei misericordia jam
      succurrat. Greg. Tur., _Hist. franc._, II, 6.]

      [Note 372: Vade et dic filio meo Aetio quia si hodie ad
      civitatem adesse distulerit, venire jam crastina nihil proderit.
      _Vit. S. Anian._, apud Chesn., _l. c._]

      [Note 373: Cessante igitur nimbo profluo, sanctus Anianus ad
      Attil pergit tentorium pro sibi commisso rogaturus populo:
      spretus a perfido responso contrario, civitatis sese retulit
      claustro... _Vit. S. Anian._, apud Chesn., et D. Bouq., _ut sup._]

Le lendemain donc, ds le point du jour, les serrures brises et les
portes ouvertes  double battant annoncrent que l'arme des Huns
pouvait entrer[374]. Les chefs pntrrent les premiers pour avoir le
choix des dpouilles, et le pillage commena. Il s'opra dans tous les
quartiers avec une sorte de rgularit et d'ordre: des chariots en
station recevaient le butin enlev des maisons, et les captifs, rangs
par groupes, taient tirs au sort entre les soldats[375]. Cette
opration fut interrompue par un cri soudain, qui ramena l'esprance
dans le coeur des vaincus et jeta l'effroi dans celui des vainqueurs.
C'taient Atius et Thorismond qu'on apercevait  la tte de la
cavalerie romaine, accourant  toute bride, et derrire eux on voyait
briller les aigles des lgions et les tendards des Goths[376]. Ils
furent bientt devant la ville. Un premier combat eut lieu au dbouch
du pont, sur la rive et jusque dans les eaux de la Loire[377]; d'autres
lui succdrent dans l'intrieur des murs, o les captifs, brisant leurs
chanes, secondrent les Romains de leur mieux. Traqus de rue en rue,
crass sous les pierres que les habitants lanaient du haut des
maisons, les Huns ne savaient plus que devenir, lorsque Attila fit
sonner la retraite. Le patrice n'avait point manqu  sa parole: on
tait au 14 juin. Telle fut cette fameuse journe qui sauva la
civilisation d'une destruction totale en Occident. L'glise d'Orlans la
clbra longtemps par une solennit o les noms d'Agnan, d'Atius et de
Thorismond se confondaient dans ses prires; mais Orlans tait destin
 dcider une autre fois encore du sort de nos aeux, et la gloire plus
rcente et plus potique de la vierge de Domremy fit plir celle du
vieux prtre gaulois. Cette gloire pourtant tait grande au XIIIe
sicle, puisque saint Louis vint  Orlans avec ses fils pour avoir
l'honneur de porter les ossements de saint Agnan lors d'une translation
de reliques. Les guerres religieuses n'pargnrent pas les restes d'un
hros coupable d'avoir t vque et canonis: les calvinistes, en 1562,
brisrent sa chsse et dispersrent ses os. Par une triste concidence,
le saint roi qui tait venu l'honorer eut, lui aussi, sa tombe viole 
Saint-Denis, sous l'empire d'autres passions et d'autres fureurs, et la
ville de Paris vit brler en place publique les restes de la fille
vnrable dont les patriotiques pressentiments et la courageuse volont
avaient empch sa ruine. Ainsi la France dispense tour  tour  ses
enfants les plus glorieux l'apothose et les gmonies. Puisse du moins
l'histoire offrir  ceux qui ont servi la patrie en des temps et sous
des costumes diffrents, prtres, rois, guerriers, bergres ou reines,
un asile sr o leurs reliques ne seront point profanes!

      [Note 374: Postera autem die, apertis portarum repagulis,
      Attil proceres ingressi sunt Aurelianus... _ibid._--Sequenti luce
      perfractis urbis portis irrumpit furibundus Attil regis excertus
      2a _Vit. S. Anian._, 10.]

      [Note 375: Sorte ad dividendum populum missa, onerabat
      plaustra innumera de plebis capta substantia. 1a _Vit. S. Anian._,
      ap. Chesn., p. 521, et D. Bouq., p. 646.--Proceres sorte domos
      dividunt, asportandis civium spoliis plaustra miles convehit. 2a
      _Vit. S. Anian._, 10.]

      [Note 376: Ecce Atius venit, et Theodorus Germanorum rex ac
      Thorismodus filius ejus cum exercitibus suis, ad civitatem
      accurrunt... Greg. Tur., _Hist. franc._, II, 6.--Ille (Atius)...
      utpote divina revelatione commonitus, una cum Theodoro et
      Torsomodo regibus... equum ascendit, ac concitus pergit. _Vit. S.
      Anian._, ap. Chesn. et D. Boug., _ubi sup._]

      [Note 377: Itaque alii succubuerunt gladiis, alii coacti
      timore tradebant se gurgiti Ligeris, sortituri finem mortis...
      _Ibid._]

Les nomades ne se font pas, comme nous, un dshonneur de la fuite;
attachant plus d'importance au butin qu' la gloire, ils tchent de ne
combattre qu' coup sr, et, lorsqu'ils trouvent leur ennemi en force,
ils s'esquivent, sauf  revenir en temps plus opportun. C'est ce que
faisait Attila: tromp dans ses prvisions sur Sangiban et maudissant
Atius, il ne songeait plus qu' mettre pour le moment ses troupes et
son butin en sret. Il dcampa donc silencieusement pendant la nuit,
reprenant la mme route qu'il avait suivie  son arrive, et au lever du
jour il tait dj loin de la ville. Il lui tardait de gagner au del de
Sens un pays moins ravag que les environs d'Orlans, et des plaines
dcouvertes o la cavalerie hunnique retrouverait tous ses avantages,
dans la prvision d'une bataille. Au nord de la ville de Sens, entre la
valle de l'Yonne et celle de l'Aisne, se dveloppe, sur une longueur
d'environ cinquante lieues et une largeur de trente-cinq  quarante, une
succession de plaines coupes de rivires profondes, dont l'ensemble
portait, ds le VIe sicle, le nom de _Campania_, Champagne, qu'il
conserve encore aujourd'hui. A son extrmit septentrionale s'lvent
les montagnes de l'Ardenne, qui, sparant ces plaines sches et ondules
des plaines fertiles et basses de la Belgique, prsentent  l'horizon
comme un mur bois d'une hauteur presque uniforme. Il n'y a d'issue,
pour en sortir et gagner le cours infrieur du Rhin, que les dfils
dangereux de l'Argone du ct du nord-est, ou, du ct du sud-est, le
long trajet des Vosges et du Jura; deux routes romaines conduisant dans
ces deux directions se croisaient alors  _Durocatalaunum_, aujourd'hui
Chlons-sur-Marne. Attila, qui avait travers ce pays en venant de
Reims, avait hte d'occuper la ville et la plaine environnante, qu'on
appelait _Champs catalauniques_, afin d'assurer ses moyens de retraite
dans le cas o, serr de trop prs par l'arme romaine, il se verrait
contraint de livrer bataille[378]. Ce n'tait pas la premire fois dans
l'histoire des Gaules que les champs catalauniques se trouvaient choisis
pour tre le thtre d'une lutte formidable entre les nations, et ce ne
fut pas non plus la dernire.

      [Note 378: Convenitur itaque in campos Catalaunicos, qui et
      Mauriacii nominantur, C. leugas, ut Galli vocant, in longum
      tenentes, et LXX in latum. Jorn., _R. Get._, 36.--Jornands ajoute
      que les lieues dont il parle, sont de 1500 pas: (Leuga autem
      gallica mille et quingentorum passuum quantitate metitur). Elles
      quivalent par consquent,  peu prs,  la moiti de nos lieues
      ordinaires...]

On pense bien qu'Attila, dans sa marche prcipite, ne laissa piller
qu'autant qu'il le fallut pour se procurer des vivres. Au passage de la
Seine  Troyes, il n'entra point dans la ville; l'vque Lupus ou Loup
(c'tait le mme dont nous avons parl plus haut, et qui accompagnait
saint Germain dans son voyage de Bretagne) vint au-devant de lui, le
priant d'pargner, non pas seulement les habitants d'une cit sans
dfense, comme tait alors celle de Troyes, qui n'avait plus ni portes
ni murailles, mais encore la population des campagnes[379]. Soit,
rpondit le roi hun de ce ton froidement railleur qui succdait chez lui
aux emportements de la colre; mais tu viendras avec moi jusqu'au fleuve
du Rhin. Un si saint personnage ne peut manquer de porter bonheur  moi
et  mon arme[380]. Attila voulait garder en otage,  tout vnement,
un prtre vnr dans la contre et considrable aux yeux de tous les
Romains. Pendant qu'il passait l'Aube  Arciaca, aujourd'hui Arcis, il
laissa son arrire-garde, compose des Gpides, dans la plaine
triangulaire que la Seine et l'Aube baignent  droite et  gauche avant
de confondre leurs eaux, non loin de Mauriacum, ou Mry-sur-Seine,
petite bourgade qui avait fait donner  ce delta le nom de _Champs de
Mauriac_[381]. L'arme d'Atius avait gagn de vitesse celle des Huns,
que la famine, les maladies, les embuscades de paysans dcimaient tout
le long de la route, et son avant-garde, forme des Franks de Mrove,
vint donner contre les Gpides, qui protgeaient le passage de l'Aube.
Le choc eut lieu pendant la nuit; on se battit  ttons jusqu'au jour
dans une mle effroyable, et d'un ct la hache des Franks, de l'autre
l'pe et la lance des Gpides firent si bien leur office, qu'au lever
du jour quinze mille blesss ou morts couvraient le champ de
bataille[382]. Ardaric, ayant ramen ses Gpides au del de la rivire,
rejoignit le gros de l'arme hunnique, qui le jour mme entra dans la
ville de Chlons.

      [Note 379: Quippe cum diversa urbium loca simulat pacis arte
      tentaret, Trecassinam urbem patentibus campis expositam, et armis
      immunitam et muris, cum infensaret sui agminis densitate,
      sollicitus pi mentis Antistes... _Vit. S. Lup._, apud. Bolland.,
      29 jul.]

      [Note 380: Secum indicit iturum, Rheni etiam fluenta visurum;
      ibique eum dimittendum pariter pollicetur. _Vit. S. Lup., ibid._]

      [Note 381: Campus Mauriacus. Greg. Tur., II, 7.--Campi
      Mauriacii... Jorn., _R. Get._, 36.]

      [Note 382: Exceptis XV millibus Gepidarum et Francorum qui...
      noctu sibi occurrentes mutuis concidere vulneribus, Francis pro
      Romanorum, Gepidis pro Hunnorum parte pugnantibus. Jorn., _R.
      Get._, 41.--Le texte de Jornands porte XC _millibus_ par erreur
      de copiste, sans aucun doute: j'ai adopt la correction propose
      par l'abb Dubos.]

Il n'y avait plus moyen d'viter un combat gnral. A quelques milles au
del de Chlons, prs de la station appele dans les itinraires _Fanum
Minerv_, temple de Minerve, se voient encore aujourd'hui les restes
d'un camp fortifi  la manire romaine, lequel commandait la route de
Strasbourg, et semble avoir eu pour destination de couvrir les deux
villes de Reims et de Chlons, entre lesquelles il tait situ. Non
loin de ces ruines, dans une plaine  perte de vue, coule la rivire de
Vesle, qui, voisine de sa source, n'est encore l qu'un faible ruisseau,
et cette circonstance, jointe  d'autres dtails topographiques indiqus
par l'histoire, parat confirmer l'opinion qui fait de ce lieu le champ
de bataille des Romains et des Huns. En effet, la tradition dsigne sous
le nom de _Camp d'Attila_ ces restes d'un tablissement dont le
caractre est incontestablement romain, et dont le bon tat de
conservation, aprs quatorze sicles, exclut toute ide d'un bivouac
barbare dispos  la hte. Attila, trouvant des fortifications  sa
porte, en aurait-il profit comme d'une bonne fortune? Se serait-il
servi de l'enceinte romaine pour affermir l'assiette de son camp? On
peut le supposer avec vraisemblance, et cette supposition met d'accord,
sans grands frais d'hypothse, la tradition locale et le bon sens. Une
fois dcid  combattre, Attila fit ranger ses chariots en cercle et
dressa ses tentes  l'intrieur. Le jour mme, l'arme d'Atius campait
en face de lui, les lgions suivant les rgles de la castramtation
romaine, les fdrs barbares sans retranchement ni palissades, et
chaque nation sparment.

Attila passa toute cette nuit dans une agitation inexprimable. Le
mauvais tat de son arme dcourage, affaiblie par les privations et
considrablement rduite en hommes et en chevaux, ne lui faisait que
trop pressentir la probabilit d'une dfaite, et cette probabilit
n'chappait gure non plus  des yeux moins clairvoyants que les siens.
Ses soldats avaient pris dans les bois voisins un ermite qui faisait
parmi les paysans le mtier de prophte. Attila eut la fantaisie de
l'interroger. Tu es le _flau de Dieu_, lui dit le solitaire, et le
maillet avec lequel la Providence cleste frappe sur le monde; mais Dieu
brise, quand il lui plat, les instruments de sa vengeance, et il fait
passer le glaive d'une main  l'autre, suivant ses desseins. Sache donc
que tu seras vaincu dans ta bataille contre les Romains, afin que tu
reconnaisses bien que ta force ne vient pas de la terre[383]. Cette
rponse courageuse n'irrita point le roi des Huns. Aprs avoir entendu
le prophte chrtien, il voulut entendre  leur tour tous les devins de
son arme; car chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, les
consultations sur l'avenir, dans les circonstances dcisives, semblent
avoir t d'institution publique. Il fit donc venir les magiciens et,
comme dit l'historien de cette guerre, les _aruspices_ qui suivaient ses
troupes[384], et alors commena une scne trange, effroyable, dont
l'histoire, en esquissant les principaux traits, laisse  l'imagination
le soin de les complter.

      [Note 383: Tu es flagellum Dei... malleus orbis.--Voir plus
      tard ce qui est dit de cette tradition dans les Lgendes
      d'Attila.]

      [Note 384: Statuit per haruspices futura inquirere. Jorn., _R.
      Get._, 37.]

Qu'on se figure, sous une tente tartare plante au milieu des plaines de
la Champagne,  la lueur lugubre des torches, un concile de toutes les
superstitions du nord de l'Europe et de l'Asie: le sacrificateur
ostrogoth ou ruge, les mains plonges dans les entrailles d'une victime
dont il observe les palpitations[385], le prtre alain secouant dans un
drap blanc ses baguettes divinatoires[386]  l'entrelacement desquelles
il voit des signes prophtiques, le sorcier des Huns blancs voquant les
esprits des morts au son du tambour magique et tournant sur lui-mme
avec la rapidit d'une roue jusqu' ce qu'il tombe puis, la bouche
cumante, dans l'immobilit de la catalepsie[387]; et au fond de la
tente Attila, assis sur son escabeau, piant les convulsions,
recueillant les moindres cris de ces interprtes de l'enfer. Mais les
Huns avaient une superstition particulire plus solennelle, et que les
voyageurs europens trouvrent encore en vigueur aux XIIe et XIVe
sicles  la cour des descendants de Tchinghiz-Khan: je veux parler de
la divination au moyen des os d'animaux, principalement des omoplates de
mouton. Le procd consistait  dpouiller de chair les os sur lesquels
on voulait oprer: on les exposait ensuite au feu, et d'aprs la
direction des veines ou les fissures de la substance osseuse, fendille
par l'action de la chaleur, on tablissait ses pronostics. Les rgles de
cet art taient fixes et dtermines par une sorte de rituel comme
celles de l'aruspicine romaine. Attila observa lui-mme les os, et n'y
lut que sa prochaine dfaite[388].

      [Note 385: More solito nunc pecorun fibras... Jorn., _ibid._]

      [Note 386: Ammien Marcellin donne des dtails sur ce mode de
      divination employ chez les Alains... Futura miro prsagiunt modo:
      nam rectiores virgas vimineas colligentes, easque cum
      incantamentis quibusdam secretis prstituto tempore discernentes,
      aperte quid portendatur norunt... Amm. Marc, XXXI. 3.]

      [Note 387: On peut consulter sur les superstitions usites
      chez les Huns blancs et les Turcs le rcit de l'ambassade de
      Zmarque en 569. Menand, _Exc. leg._, p. 152.]

      [Note 388: Qui more solito... nunc quasdam venas in abrasis
      ossibus intuentes, Hunnis infausta denuntiant. Jorn. _R. Get._,
      37.]

Les prtres, aprs s'tre consults, dclarrent aussi que les Huns
seraient vaincus, mais que le _gnral des ennemis_ prirait dans le
combat[389]. Par ce mot de gnral des ennemis, Attila comprit qu'il
s'agissait d'Atius, et son visage s'illumina d'un clair de joie.
Atius tait le grand obstacle  ses desseins[390], c'tait lui qui
avait rompu par son habilet la trame si bien ourdie pour isoler les
Visigoths des Romains, lui qui avait arrt les Huns dans leur marche
victorieuse, lui enfin qui tait l'me de ce ramas de peuples, jaloux
les uns des autres, dont Attila aurait eu bon march sans lui. Acheter
sa mort par une dfaite, dans l'opinion du roi des Huns, ce n'tait pas
l'acheter trop cher.

      [Note 389: Quod summus hostium ductor de parte adversa
      occumberet, relictaque victoria, sua morte triumphum foedaret.
      Jorn., _R. Get._, 37.]

      [Note 390: Quumque Attila necem Atii, qud ejus motibus
      obviabat, vel cum sua perditione duceret expetendam, tali prsagio
      sollicitus... Jorn., _ibid._]

Cette bataille, qui ne lui promettait que la dfaite, Attila eut soin de
l'engager le plus tard possible dans la journe, afin que la dfaite
mme ne ft pas irrvocable, et que la nuit survenant laisst place  de
nouveaux conseils et  de nouvelles chances[391]. A la neuvime heure du
jour, environ trois heures aprs midi, il fit sortir son arme du camp.
Lui-mme se mit au centre avec les Huns proprement dits; il plaa  sa
gauche Valamir et les Ostrogoths,  sa droite Ardaric avec les Gpides
et les autres nations sujettes des Huns. Atius, de son ct, prit le
commandement de son aile gauche, forme des troupes romaines, opposa
dans son aile droite les Visigoths aux Ostrogoths, et plaa dans le
centre, les Burgondes, les Franks, les Armorikes et les Alains de
Sangiban, que les troupes fidles avaient pour mission de
surveiller[392]. Les dispositions prises par Attila indiquaient assez
son plan. En concentrant sa meilleure cavalerie au centre de l'ordre de
bataille et  proximit de son retranchement de chariots, il voulait
videmment tenter une charge rapide sur le camp ennemi en mme temps
qu'il assurait sa retraite vers le sien. Atius, au contraire, en
portant sa principale force sur ses flancs, eut pour but de profiter de
ce mouvement, d'envelopper Attila s'il tait possible, et de lui couper
la retraite qu'il voulait se mnager. Entre les deux armes se trouvait
une minence en pente douce, dont l'occupation pouvait tre avantageuse
comme poste d'observation: les Huns y envoyrent quelques escadrons
dtachs de leur front, tandis qu'Atius, qui en tait plus rapproch,
faisait partir Thorismond avec un corps de cavalerie visigothe;
celui-ci, arrivant le premier sur le plateau, chargea les Huns  la
descente et les culbuta sans peine[393]. Cette premire dconvenue parut
de mauvais augure  l'arme hunnique, dj en proie  de tristes
pressentiments. Pour rendre l'lan aux courages, Attila, runissant les
chefs autour de lui, leur adressa des paroles que Jornands a
reproduites dans son rcit d'aprs la tradition gothique. Quoique l'ide
de possder une harangue d'Attila puisse surprendre de prime-abord,
l'tonnement diminue lorsqu'on rflchit aux moyens mnmoniques des
peuples qui, ne connaissant pas l'criture, n'ont d'autre histoire que
la tradition orale. Les vnements de leur vie publique tant, avec
leurs fables religieuses, les seuls objets de leur littrature, ils les
fixent dans leur mmoire avec une prcision dont les rcits de l'Edda
nous fournissent plus d'une preuve; et lors mme qu'ils ajoutent  la
ralit des faits, ils le font si bien dans la couleur des temps et des
hommes, que leurs inventions mmes constituent pour la postrit une
sorte d'authenticit relative. Nous admettrons, si l'on veut, que ce
soit l le caractre du discours que Jornands met dans la bouche du roi
des Huns: au moins conviendra-t-on qu'il n'est pas l'ouvrage d'un
rhteur grec ou latin, et que de plus il contraste, par son pre
nergie, avec le style et les ides que pouvait tirer de lui-mme
l'abrviateur de l'histoire des Goths.

      [Note 391: Ut erat consiliorum in rebus bellicis exquisitor,
      circa nonam diei horam, prlium sub trepidatione committit ut si
      non secus cederet, nox imminens subveniret. Jorn., _ubi sup._]

      [Note 392: Collocantes in medio Sangibanum, quem superius
      retulimus prfuisse Alanis, providentes cautione militari, ut eum,
      de cujus animo minus prsumebant, fidelium turba concluderent.
      Jorn. _R. Get._, 38.]

      [Note 393: Erat autem positio loci declivi tumore, in modum
      collis exerescens, quem uterque cupiens exercitus obtinere, quia
      loci opportunitas non parvum beneficium conferret, dextram partem
      Hunni cum suis, sinistram Romani, et Vesegoth cum auxiliariis
      occuparunt. Jorn., _ibid._]

Aprs tant de victoires remportes sur tant de nations, et au point o
nous en sommes de la conqute du monde, je ferais,  mes propres yeux,
un acte inepte et ridicule en venant vous aiguillonner par des paroles,
comme si vous ne saviez pas ce que c'est que de se battre. Laissons ces
prcautions  un gnral tout neuf ou  des soldats sans
exprience[394]: elles ne sont dignes ni de vous ni de moi. En effet,
quelles sont vos habitudes, sinon celles de la guerre? Et qu'y a-t-il de
plus doux pour les braves que de chercher la vengeance les armes  la
main? Oh! oui, c'est un grand bienfait de la nature que de se rassasier
le coeur de vengeance[395]!... Attaquons donc vivement l'ennemi: c'est
toujours le plus rsolu qui attaque[396]. Mprisez ce ramas de nations
diffrentes qui ne s'accordent point: on montre sa peur au grand jour,
quand on compte, pour sa dfense, sur un appui tranger. Aussi voyez,
mme avant l'attaque, la frayeur les emporte dj: ils veulent gagner
les hauteurs; ils se htent d'occuper des lieux levs, qui ne les
garantiront point, et bientt ils reviendront demander, sans plus de
succs, leur sret  la plaine. Nous savons tous avec quelle faiblesse
les Romains supportent le poids de leurs armes; je ne dis pas la
premire blessure, mais la poussire seule les accable[397]. Tandis
qu'ils se runissent en masses immobiles pour former leurs tortues de
boucliers, mprisez-les et passez outre; courez sus aux Alains,
abattez-vous sur les Visigoths[398]: c'est sur le point o se
concentrent les forces du combat que nous devons chercher une prompte
victoire. Si les nerfs sont coups, les membres tombent, et un corps ne
peut se tenir debout quand les os lui sont arrachs[399].

      [Note 394: Qurat hoc aut novus ductor aut inexpertus
      exercitus. Jorn. _R. Get._, 39.]

      [Note 395: Quid forti suavius, quam vindictam manu qurere?
      Magnum munus a natura, animum ultione satiare. Jorn. _R. Get._,
      39.]

      [Note 396: Audaciores sunt semper, qui inferunt bellum. Jorn.,
      _ibid._]

      [Note 397: Nota vobis sunt, quam sint levia Romanorum arma,
      primo etiam non dico vulnere, sed ipso pulvere gravantur. Jorn.,
      _R. Get., ut. sup._]

      [Note 398: Alanos invadite, in Vesegothas incumbite. Jorn.,
      _R. Get., loc. laud._]

      [Note 399: Abscisa autem nervis mox membra relabuntur, nec
      potest stare corpus, cui ossa subtraxeris. Jorn., _ibid._]

levez donc vos courages et dployez votre furie habituelle. Comme Huns,
prouvez votre rsolution, prouvez la bont de vos armes: que le bless
cherche la mort de son adversaire: que l'homme sain se rassasie du
carnage de l'ennemi: celui qui est destin  vivre n'est atteint par
aucun trait; celui qui doit mourir rencontre son destin, mme dans le
repos[400]. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle rendu les Huns
vainqueurs de tant de nations, sinon pour les prparer aux joies de
cette bataille[401]? Pourquoi aurait-elle ouvert  nos anctres le
chemin du marais Motide, inconnu et ferm pendant tant de sicles?
L'vnement ne me trompe point: c'est ici le champ de bataille que tant
de prosprits nous avaient promis, et cette multitude rassemble au
hasard ne soutiendra pas un moment l'aspect des Huns. Je lancerai le
premier javelot sur l'ennemi; si quelqu'un peut rester tranquille quand
Attila combat, il est dj mort[402]!

      [Note 400: Victuros nulla tela conveniunt, morituros, et in
      otio, fata prcipitant. Jorn., _R. Get._, 39.]

      [Note 401: Postremo cur fortuna Hunnos tot gentium victores
      adsereret, nisi ad certaminis hujus gaudia prparasset?... Jorn.,
      _R. Get._, _ibid._]

      [Note 402: Si quis potuerit, Attila pugnante, otium ferre,
      sepultus est. Jorn., _ibid._]

Alors, dit Jornands, qui devient dans ce rcit presque aussi sauvage
que ses hros, alors commena une bataille atroce, multiple,
pouvantable, acharne. L'antiquit n'a racont ni de tels exploits ni
de tels massacres, et celui qui n'a pas t tmoin de ce spectacle
merveilleux ne le rencontrera plus dans le cours de sa vie[403]. Le
ruisseau presque dessch qui traversait la plaine se gonfla tout 
coup, grossi par le sang qui se mlait  ses eaux, de sorte que les
blesss ne trouvaient pour s'y dsaltrer qu'une boisson horrible et
empoisonne qui les faisait mourir aussitt[404].

      [Note 403: Bellum atrox, multiplex, immane, pertinax, cui
      simile nulla usquam narrat antiquitas... Jorn., _R. Get._, 40.]

      [Note 404: Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati
      campi, humili ripa prolabens, peremptorum vulneribus sanguine
      multo provectus, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore
      concitatus insolito, torrens factus est cruoris augmento. Et quos
      illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, fluenta mixta clade
      traxerunt... Jorn., _R. Get._, 40.]

L'engagement commena par l'aile droite romaine contre la gauche
d'Attila, Goths occidentaux contre Goths orientaux, frres contre
frres. Le vieux roi Thodoric parcourait les rangs de ses soldats, les
exhortant du geste et de la voix, lorsqu'il tomba de cheval et disparut
sous le flux et reflux des escadrons dont les masses se choquaient.
Quelques-uns disent que ce fut un Ostrogoth de la race des Amales, nomm
Andagis[405], qui le frappa de son javelot et le pera de part en part.
La mle continua sans qu'on st ce qu'il tait devenu, et, aprs un
combat sanglant, les Visigoths dispersrent leurs ennemis. Pendant ce
temps, les Huns d'Attila avaient charg le centre de l'arme romaine,
l'avaient enfonc, et restaient matres du terrain, lorsque les
Visigoths victorieux  l'aile droite les attaqurent en flanc. L'aile
gauche romaine fit un mouvement semblable, et Attila, voyant le danger,
se replia sur son camp. Dans cette nouvelle lutte, poursuivi avec fureur
par les Visigoths, il fut sur le point d'tre tu, et n'chappa que par
la fuite[406]. Ses troupes,  la dbandade, le suivirent dans leur
enceinte de chariots; mais, quelque faible que ft ce rempart, une grle
de flches, dcoches sans interruption de toutes les parties de
l'enceinte, en carta les assaillants. La nuit arriva sur ces
entrefaites, et l'obscurit devint tellement paisse, qu'on ne
distinguait plus amis ni ennemis, et que des divisions entires
s'garrent dans leur marche. Thorismond, descendu de la colline pour
rejoindre son corps d'arme, alla donner, sans le savoir, contre les
chariots des Huns[407], o il fut reu  coups de flches, bless  la
tte et jet en bas de son cheval. Ses soldats l'emportrent tout
couvert de sang. Atius lui-mme, spar des siens, et  la recherche
des Visigoths, qu'il croyait perdus, erra quelque temps au milieu des
ennemis[408]. Lui et ses confdrs passrent le reste de la nuit 
veiller dans leur camp, le bouclier au bras[409].

      [Note 405: Alii dicunt cum interfectum telo Andagis de parte
      Ostrogothorum, qui tunc Attilanum sequebantur regimen... Jorn.,
      _ibid._]

      [Note 406: Vesegoth invadunt Hunnorum catervas et pene
      Attilam trucidassent, nisi prius providus fugisset. Jorn., _R.
      Get._, 40.]

      [Note 407: Bellum nox intempesta diremit... Idat. _Chron._ ad
      ann. 452.--Thorismodus... credens se ad agmina propria pervenire,
      nocte cca ad hostium carpenta ignarus incurrit... Jorn., _R.
      Get._, 40.]

      [Note 408: Atius vero similiter noctis confusione divisus,
      quum inter hostes medios vagaretur, trepidus ne quid incidisset
      adversi Gothis, inquirens... Jorn., _ibid._]

      [Note 409: Reliquum noctis scutorum defensione transegit...
      Jorn., _ub. sup._]

Le soleil se leva sur une plaine jonche de cadavres. Cent soixante
mille morts ou blesss restaient, dit-on, sur la place[410]. Tout ce que
les Romains et leurs allis savaient encore du rsultat de la bataille,
c'est qu'Attila avait d essuyer un grand dsastre: sa retraite faite
avec tant de prcipitation et de dsordre en paraissait l'indice
certain, et, quand on le vit obstinment renferm dans son camp, on
conclut qu'il s'avouait vaincu. Au reste, bien que retranch derrire
ses chariots, le roi hun ne faisait rien qui ft indigne d'un grand
courage: du milieu de son camp retentissait un bruit incessant d'armes
et de trompettes, et il semblait menacer de quelque coup inattendu[411].
Tel qu'un lion press par des chasseurs parcourt  grands pas l'entre
de sa caverne sans oser s'lancer au dehors, et pouvante le voisinage
de ses rugissements, tel, dit l'historien Jornands, le fier roi des
Huns, du milieu de ses chariots, frappait d'effroi ses vainqueurs[412].
Les Romains et les Goths dlibrrent sur ce qu'ils feraient d'Attila
vaincu; ils convinrent de le mettre en tat de blocus et de le laisser
se consumer lui-mme, sans lui offrir par une attaque de vive force
l'occasion d'une revanche. On raconte que, dans cette situation
dsespre, il fit dresser en guise de bcher un norme monceau de
selles, tout prt  y mettre le feu et  s'y prcipiter ensuite, si
l'ennemi forait l'enceinte de son camp[413].

      [Note 410: Centum sexaginta duo millia. Jorn., _R. Get._,
      _ibid_.--Le chroniqueur espagnol Idace porte le nombre des morts 
      300,000; et Isidore de Sville admet aussi ce nombre en cumulant
      les pertes des deux combats de Mauriac et de Chlons.]

      [Note 411: Strepens armis tubis canebat, incussionemque
      minabatur. Jorn., _R. Get._, 40.]

      [Note 412: Velut leo venabulis pressus, spelunc aditus
      obambulans, nec audet insurgere, nec desinit fremitibus vicina
      terrere; sic bellicosissimus rex victores suos turbabat inclusus.
      Jorn., _ibid._]

      [Note 413: Fertur autem, desperatis in rebus, prdictum regem
      adhuc et in supremo magnanimem, equinis sellis construxisse piram,
      seseque, si adversarii irrumperent, flammis injicere voluisse; ne
      aut aliquis ejus vulnere ltaretur, aut in potestatem tantorum
      hostium, gentium dominus perveniret. Jorn., _loc. cit._]

Cependant Thodoric ne reparaissait point; il ne revenait point jouir
de la victoire des siens; divers bruits couraient sur sa disparition; on
le crut captif ou mort. On le chercha d'abord sur le champ de bataille
comme un brave, et on trouva, non sans peine, son cadavre enfoui sous un
amas d'autres cadavres. A cette vue, les Goths entonnrent un hymne
funbre et enlevrent le corps sous les yeux des Huns, qui n'essayrent
point de les troubler[414]. Les devins barbares durent faire sonner bien
haut l'infaillibilit de leurs pronostics, que l'vnement semblait
vrifier, car enfin ils avaient annonc la mort du chef des ennemis;
toutefois ce n'tait pas sur celle-ci qu'Attila avait compt[415].
Thorismond, guri de sa blessure, prsida aux funrailles de son pre,
que l'arme visigothe clbra en grande pompe, avec force chants,
cliquetis d'armes et cris discordants[416]: il y prsida en qualit de
roi, car les Goths l'levrent sur le pavois en remplacement du roi
dfunt.

      [Note 414: Quumque diutius exploratum, ut viris fortibus mos
      est, inter densissima cadavera reperissent, cantibus honoratum,
      inimicis spectantibus, abstulerunt. Jorn., _R. Get._, 40.]

      [Note 415: Hoc fuit quod Attil prsagio haruspices prius
      dixerant, quamquam ille de Atio suspicaretur... Jorn., _ibid._]

      [Note 416: Videres Gothorum globos dissonis vocibus
      confragosos... armis insonantibus... Jorn., _R. Get._, _loc.
      laud._]

Cette mort de Thodoric,  deux cents lieues de son pays, tait un grand
vnement pour les Goths, dont les rois taient lectifs, quoique pris
au sein de la mme famille. Le jeune Thodoric, il est vrai, avait
consenti sans difficult  la proclamation de son frre Thorismond; mais
les quatre frres rests  Toulouse reconnatraient-ils aussi aisment
un choix qui n'manait que de l'arme? Matres du gouvernement, matres
du trsor de leur pre, ne chercheraient-ils pas  se crer un parti, 
soulever la multitude,  s'emparer de la royaut: chose assez facile,
conforme d'ailleurs aux habitudes des Visigoths et au caractre
particulier de jeunes princes que l'on savait ambitieux et hardis? Il y
avait plus d'une rvolte au fond de ce trsor du roi dfunt, qui n'tait
pas autre que celui d'Alaric, et renfermait les plus riches dpouilles
de Rome et de la Grce. Thorismond, rong d'inquitudes, et voulu dj
tre  Toulouse, afin de prvenir ou de contenir ses frres[417]; mais
la honte le retenait prs d'Atius. Il alla donc trouver le patrice,
dont l'ge et la mre prudence sauraient le conseiller, disait-il, et,
au nom de son pre Thodoric, dont il voulait venger la mort, il proposa
de livrer l'assaut au camp des Huns[418].

      [Note 417: Ne germani ejus, opibus sumptis paternis,
      Vesegotharum regnum pervaderent, graviterque dehinc cum suis, et
      quod pejus est, miserabiliter pugnaret. Jorn., _R. Get._,
      41.--Quasi anticipaturus fratrem, et prior regni cathedram
      arrecturus. Greg. Tur., _Hist. Franc._, II, 7.]

      [Note 418: Virtutis impetu... inter reliquias Hunnorum mortem
      patris vindicare contendit. Jorn., _R. Get._, 41.]

Atius, qui connaissait bien les ruses et la mobilit de l'esprit
barbare, comprit que les regrets tardifs de Thorismond cachaient une
menace de dpart: il ne se montra pas d'humeur  changer un plan
mrement dlibr et  tourner peut-tre la fortune contre lui pour des
allis qui faisaient si bon march de l'intrt romain. Feignant
d'entrer dans toutes les craintes de Thorismond au sujet de ses frres,
il n'objecta rien  son projet d'emmener l'arme visigothe, si l'on
n'attaquait pas Attila. C'tait une vritable dsertion; mais, aprs la
conduite de ce peuple au commencement de la guerre, il n'y avait pas de
quoi s'tonner; puis, les Romains taient habitus  ces retours
capricieux,  cette perptuelle fluctuation de la part d'allis
imprvoyants, gostes, toujours plus empresss d'affaiblir que de
fortifier l'empire qui les avait admis dans son sein[419]. L'histoire
ajoute qu'au fond Atius ne fut pas fch de se dbarrasser des
Visigoths, qui avaient jou un rle brillant dans la bataille, et, selon
toute apparence, dcid le succs. Leur jactance et leurs prtentions
offusquaient sans doute l'arme romaine, et Atius craignit qu'aprs la
destruction des Huns, ces dfenseurs de la Gaule ne pesassent d'un poids
insupportable sur elle[420]. Telle est du moins la politique que lui
prte Jornands, toujours favorable  ses compatriotes les Goths. Cette
version plut tellement aux Barbares, dont elle flattait l'importance,
que les historiens des Franks prtendirent aussi (sans la moindre
vraisemblance assurment) qu'un stratagme pareil fut employ dans la
mme intention par le gnral romain pour loigner du champ de bataille
le petit peuple de Mrove[421]. En fait, Atius parut ouvertement
consentir au dpart de Thorismond, ce qui quivalait  la leve du
blocus d'Attila.

      [Note 419: Prbet hac suasione consilium, ut ad sedes proprias
      remearet, regnumque quod pater reliquerat, arriperet... Jorn., _R.
      Get._, 41.--Festina velociter redire in patriam... Greg. Tur.,
      _Hist. Franc._, II. 7.]

      [Note 420: Metuens ne, Hunnis funditus interemptis, a Gothis
      Romanorum premeretur imperium. Jorn., _R. Get._, _ub. sup._]

      [Note 421: Similiter Francorum regem dolo fugavit. Greg. Tur.,
      _Hist. Franc._, II, 7.]

Ignorant de tous ces dbats et toujours enferm dans son camp, o il
voyait avec douleur son arme se fondre d'elle-mme par les privations
et la maladie, le roi des Huns semblait attendre, pour prendre un parti,
quelque aventure du genre de celle qui dmembrait l'arme d'Atius. Il
avait bien remarqu que les bivouacs de Thorismond taient dserts;
toutefois, comme cette solitude pouvait cacher un pige, il se tint
soigneusement sur ses gardes. Plus tard le silence, joint  la solitude
prolonge, lui ayant donn la certitude du dpart des Goths, il laissa
clater une grande joie; son me revint  la victoire, suivant
l'nergique expression de l'historien que nous citions tout  l'heure,
et ce gnie puissant ressaisit sa premire fortune[422]. Faisant 
l'instant mme atteler ses chariots, il partit dans un appareil encore
formidable. Attila ne demandait qu' s'loigner: Atius, avec des
troupes rduites de plus de moiti, jugea prudent de respecter la
retraite du lion. Seulement il le suivit  peu de distance et en bon
ordre pour l'empcher de piller, et tomber sur lui s'il s'cartait de sa
route. Les Huns semrent encore tout ce trajet de leurs malades et de
leurs morts[423]. On ne sait si les Burgondes accompagnrent fidlement
Atius dans cette dernire partie de sa campagne, ou s'ils s'esquivrent
 l'instar des Visigoths; mais l'histoire tmoigne que les fdrs
franks ne le quittrent qu'aprs que les Huns eurent repass le Rhin.
Ils poursuivirent mme pour leur propre compte jusqu'en Thuringe les
tribus de ce pays, contre lesquelles ils avaient de terribles
reprsailles  exercer[424]. L'expdition d'Attila avait donc chou;
l'pouvantail gigantesque de son arme de cinq cent mille hommes venait
de s'vanouir; la Gaule tait sauve, sinon d'une dvastation passagre,
au moins de la destruction, et ce rsultat, l'empire le devait  la
prudence tout autant qu'au gnie militaire d'Atius,  qui il avait
fallu vaincre sans rien hasarder, car sa dfaite et marqu la fin du
monde occidental. Pourtant il ne trouva pas que des admirateurs parmi
ceux qu'il avait sauvs. Les Visigoths, qui n'avaient t dans sa main
que des instruments rtifs et dangereux, osrent lui disputer l'honneur
de la victoire, et la cour de Ravenne, plus jalouse et plus inique cent
fois, lui fit un crime d'avoir laiss chapper son ennemi. Celui-ci du
moins avait su lui rendre justice en proclamant sur le champ de bataille
de Chlons que la mort d'Atius valait bien une dfaite d'Attila.

      [Note 422: Sed ubi hostium absentia sunt longa silentia
      consecuta, erigitur mens ad victoriam, gaudia prsumuntur, atque
      potentis regis animus in antiqua fata revertitur. Jorn., _R.
      Gel._, 41.]

      [Note 423: Attila cum paucis reversus est. Greg. Tur., _Hist.
      Franc._, II, 7.--Hunni pene ad internecionem prostrati cum rege
      suo Attila, relielis Galliis, fugiunt... Isid. Hispal., _Hist.
      Goth._ Ap. D. Bouquet, t. I, p. 619.]

      [Note 424: Greg. Tur., _Hist. Franc._, III, 7.]




CHAPITRE SEPTIME

Attila runit une nouvelle arme pour entrer en Italie.--L'envie se
dchane contre Atius; on l'accuse de trahir l'empire.--Atius veut
emmener l'empereur en Gaule; il y renonce.--Son plan de campagne;
l'arme romaine est concentre en de de la ligne du P.--Les Huns
traversent les Alpes Juliennes.--Sige d'Aquile.--Force de cette ville;
son importance commerciale et maritime.--Vains efforts d'Attila pour
s'en emparer.--Des cigognes lui pronostiquent la chute d'une tour.--La
ville tombe en son pouvoir.--Hrosme d'une jeune femme.--Traditions
relatives au sige d'Aquile.--Les Aquilens se retirent 
Grado.--Fondation de Venise.--Lettre de Cassiodore aux tribuns des
lagunes.--Ravage de la Vntie et de la Ligurie par les Huns.--Attila 
Milan.--Il veut attaquer Rome; craintes superstitieuses des Huns.--Rome
dpute vers lui le pape Lon.--Caractre et mrite du pape Lon.--Son
entrevue avec le roi des Huns; celui-ci consent  la paix.--Il rclame
encore une fois la princesse Honoria.--Retraite de l'arme des Huns par
le Norique.--Une druidesse arrte Attila an passage du Lech.--Attila
menace l'empire d'Orient.--Erreur de Jornands au sujet d'une seconde
campagne d'Attila dans les Gaules.

452

Attila tait-il vaincu? Il prtendait bien que non, et, aux yeux de son
peuple, il ne l'tait point. Regagner ses foyers, sain et sauf, en
compagnie d'une partie de ses troupes et de ses chariots pleins de
butin, ce n'tait pas revenir vaincu, au moins d'aprs les ides que les
peuples nomades se font de la guerre, et, afin d'ajouter au fait une
dmonstration qui part sans rplique, Attila, ds le printemps
suivant, entra en Italie avec une arme repose et complte[425].

      [Note 425: Redintegratis viribus quas in Gallia miserat...
      Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]

Au reste, les Huns n'taient pas les seuls  prtendre, que leur roi
n'avait point t vaincu; les ennemis personnels d'Atius, les envieux,
les flatteurs de la cour impriale, o la puissance du patrice tait
redoute, le criaient encore plus haut. Ceux-l mme qui reconnaissaient
que le champ de bataille de Chlons tait rest aux aigles romaines en
attribuaient l'honneur  Thodoric et  ses Visigoths. Dans cette cour,
rceptacle de toutes les lchets, on aimait mieux abaisser Rome devant
des Barbares, allis incertains et dangereux, que d'avouer qu'elle
devait son salut au gnie d'un grand gnral. La haine alla plus loin:
elle peignit l'organisateur de la dfense des Gaules, le vainqueur de
Chlons, le tacticien habile qui aurait peut-tre dtruit les Huns
jusqu'au dernier sans la dsertion des Visigoths, comme un tratre,
coupable d'avoir laiss chapper Attila pour se rendre lui-mme
ncessaire[426]. Qu'tait-ce pour lui qu'Attila, rptait la tourbe des
dtracteurs, sinon l'instrument de sa fortune, l'pouvantail au moyen
duquel il rgnait sur l'empereur et sur l'empire, et leur faisait sentir
perptuellement le poids de son pe? Et l'on ne manquait pas de
rappeler les anciennes relations d'Atius avec la nation des Huns,
l'amiti que lui portait le roi Roua, oncle d'Attila, et les troupes
qu'il avait reues de ce Barbare pour rentrer dans l'empire aprs son
exil. On semblait en conclure qu'Atius rendait au neveu les services
qu'il devait  l'oncle. Des calomnies de ce genre, et d'autres encore
dont on retrouve la trace  et l dans les crivains de ce sicle et du
sicle suivant, branlaient l'autorit morale du patrice au moment o
cette autorit seule pouvait ranimer des esprits paralyss par la peur.
Il faut le dire aussi, Atius prtait le flanc aux attaques par son
orgueil dmesur et par des prtentions qui s'levaient presque jusqu'au
trne, car il s'tait mis en tte de marier son fils Gaudentius  la
princesse Eudoxie, fille de Valentinien, et l'empereur entretint cette
esprance tant qu'il eut besoin de lui[427]: ce fut toute l'histoire de
Stilicon, sa grandeur, son ambition et sa chute.

      [Note 426: Nihil duce nostro Atio secundum prioris belli
      opera prospiciente, ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus
      hostes prohiberi poterant, uteretur... Prosp. Aquit., _Chron._ ad
      ann. 452.]

      [Note 427: Inter Valentinianum Augustum et Atium patricium
      post promissa invicem fidei sacramenta, post pactum de
      conjunctione filiorum, dir inimiciti convaluerunt... Prosp.
      Aquit., _Chron._ ad ann. 452.--Voir, au sujet de Gaudentius et de
      la famille d'Atius, le morceau intitul: Atius et Bonifacius;
      _Revue des Deux Mondes_, 15 juillet 1851.]

A l'issue de la campagne des Gaules, Atius avait ramen ses lgions en
Italie; mais elles taient loin de suffire pour cette nouvelle guerre,
et maintenant qu'il s'agissait de protger le sige mme de l'empire, il
n'avait autour de lui ni les auxiliaires barbares, ni les volontaires
nationaux, ni cet lan patriotique qu'il rencontrait  l'ouest des
Alpes. Nul ne songeait  rsister: La peur, dit tristement un
contemporain, livrait l'Italie sans dfense[428]. Cependant Attila
approchait des Alpes Juliennes. Au milieu de cette terreur panique dont
la cour de Ravenne donnait le premier exemple, Atius, pris au dpourvu,
dcourag, proposa, dit-on  Valentinien de le conduire hors de
l'Italie, probablement dans les Gaules[429]. Gardien de l'empereur et
responsable de sa tte, il voulait mettre d'abord en sret ce terrible
dpt, afin de pourvoir avec plus de libert aux ncessits d'une guerre
qui commenait si mal. Peut-tre esprait-il dcider les Visigoths  le
suivre en Italie, peut-tre comptait-il sur les Burgondes. En tout cas,
il avait envoy  Constantinople solliciter de prompts secours prs de
l'empereur Marcien[430]. Mais, quel que ft son plan, appropri  la
fatale condition de sauver avant tout l'empereur, il y dut renoncer
aussitt. L'ide d'emmener le prince hors de l'Italie souleva un tel
concert de clameurs, qu'Atius n'osa pas y persister[431]: il se rsigna
 tenir la campagne comme il pourrait jusqu' l'arrive des secours
qu'il demandait en Orient. A dfaut de ce premier projet, qui tait
assurment le plus sage, voici celui qu'il adopta. Hors d'tat de
couvrir  la fois Ravenne et Rome, la rsidence des Csars et la
mtropole historique du monde romain, et se souvenant qu'Alaric n'avait
eu si bon march de celle-ci que par la ncessit o se trouvaient les
lgions de garder l'autre, il se dcida  sacrifier Ravenne, et
transporta Valentinien  Rome[432], dont il fit rparer les murailles.
En mme temps il concentra ses forces en de du P,  l'exception des
garnisons de quelques villes importantes telles qu'Aquile, abandonnant
ds le dbut l'Italie Transpadane  ses propres ressources. C'tait 
peu prs le plan qu'il avait suivi dans la campagne des Gaules: il
plaait sa ligne d'oprations au midi du P, comme il l'avait mise alors
au midi de la Loire.

      [Note 428: Quam (Italiam) incol, metu solo territi, prsidio
      nudavere. Prosp. Tyr., _Chron._ ad ann. 452.]

      [Note 429: Hoc solum spei suis superesse existimans, si ab
      omni Italia cum imperatore discederet. Prosp. Aquit., _Chron., l.
      c._]

      [Note 430: Idat. Episc., _Chron._ ad ann. 452.]

      [Note 431: Sed cum hoc plenum dedecoris et periculi videretur,
      continuit verecundia metum. Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]

      [Note 432: Cette circonstance rsulte implicitement des rcits
      contemporains.]

Pendant tous ces dbats, Attila s'avanait  grandes journes. Parti de
sa rsidence en plein hiver, il prit le chemin le plus direct et le plus
commode pour une arme, la route d'tapes des lgions, de Sirmium 
Aquile, ligne principale de communication entre Rome et Constantinople.
Cette route passait par les villes d'mone et de Nauport, aujourd'hui
Laybach et Ober-Laybach. Au midi de Nauport commenait l'ascension des
Alpes Juliennes, que dominait le poste du _Poirier_, ainsi nomm de
quelque poirier sauvage sem l par la nature au milieu des rocs et des
temptes. Au pied de la descente, sur le versant italien, tait tabli
un camp permanent, bord par le torrent de Wipach, alors appel la
_Rivire Frole_[433]: ce camp et le dfil du Poirier formaient la
clture des Alpes Juliennes. C'est l que, cinquante-sept ans
auparavant, avait t livre, par Eugne et Arbogaste,  Thodose
arrivant d'Orient, la fameuse bataille qui dcida du double triomphe du
catholicisme et de la seconde maison flavienne dans tout l'empire[434].
Maintenant ce camp tait dsert. Les Italiens, qui trouvaient encore des
bras pour la guerre civile, n'en avaient plus contre l'invasion
trangre.

      [Note 433: Voici les tapes de cette route d'aprs les
      itinraires romains.--Emona.--Nauporto XII.--Longatico VI.--In
      Alpe Julia V.--Fluvio Frigido XV.--Ponte Sontii XXII.--Aquileia
      XIV.--Cons. Cluv. _Ital. ant._ t. I.]

      [Note 434: Voir mon _Histoire de la Gaule sous
      l'administration romaine_, 1. III, chap. 9.]

A vingt-deux milles du camp de la Rivire Froide coulait le torrent de
l'Isonzo, alors nomm Sontius, qui, plus d'une fois, avait servi de
barrire dans les guerres intestines de Rome: Attila le traversa sans
coup frir. Du pont de l'Isonzo jusqu'aux murs d'Aquile s'tendait une
campagne ouverte, toute plante d'arbres et de vignes, dont les longues
files s'alignaient en berceaux. La fertilit de la Vntie, la mollesse
de son climat, la prcocit de ses printemps, taient clbres chez les
anciens: Au premier souffle de l't, dit un historien romain, on
voyait tout ce pays se couronner de fleurs et de pampres comme pour une
fte[435]. L'arme des Huns n'y laissa aprs elle que des dbris et des
cendres. Ce fut aux remparts d'Aquile qu'Attila rencontra sa premire
rsistance.

      [Note 435: Arborum comparibus ordinibus ac vitibus inter se
      junctis et in sublime erectis, ad fest celebritatis speciem quasi
      coronis quibusdam redimita omnis regio videbatur. Herodian.
      _Hist._, VIII.]

Aquile, la plus grande et la plus forte place de toute l'Italie,
servait de boulevard  cette presqu'le sur le point le plus vulnrable,
o la menaaient tantt les incursions subites des Barbares du Danube,
tantt les entreprises mieux calcules des empereurs de Constantinople.
Le fleuve Natissa en baignait tout le ct oriental[436], et, versant
une partie de ses eaux dans un large foss circulaire, garantissait de
toutes parts la haute muraille flanque de tours et l'enveloppait comme
d'une ceinture. Aquile n'avait pas moins d'importance comme place de
commerce que comme place de guerre; ses habitants, tour  tour soldats,
trafiquants et marins, concentraient dans leurs murs, depuis cinq cents
ans, l'change des exportations de l'Italie avec les importations de
l'Illyrie, de la Pannonie et des pays barbares d'outre-Danube[437]:
celui du vin, du bl, de l'huile et des objets fabriqus contre des
esclaves, du btail et des pelleteries. Son port[438], situ quatre
lieues plus bas,  l'embouchure du fleuve, passait pour un des meilleurs
de l'Adriatique; du moins tait-il, en temps ordinaire, le mieux gard,
car il servait de station  la flotte charge de protger cette mer et
de rprimer la piraterie. Qu'tait devenue cette flotte en 452?
Avait-elle dj pri dans la dissolution chaque jour croissante des
forces romaines? L'empereur, au contraire, l'avait-il rappele pour la
joindre  la flotte de Ravenne et couvrir plus srement le domicile des
Csars? On l'ignore; mais elle ne joue aucun rle dans les oprations de
la guerre que nous racontons. Si forte en mme temps par la nature et
par l'art, Aquile tait considre comme imprenable, lorsqu'elle
voulait bien se dfendre. Alaric avait chou devant elle, et de mmoire
d'homme on ne pouvait citer  son dshonneur qu'une surprise qui la fit
tomber, en 361, au pouvoir des soldats de Julien. Aquile,  cette
poque, s'tant dclare pour l'empereur Constance, une division de
l'arme de Julien dut en faire le sige; mais la ville rsista
vaillamment. A bout de science et de courage, les assigeants eurent
recours  un stratagme rest fameux dans l'histoire de la
poliorctique: ayant amarr ensemble trois grands navires qu'ils
recouvrirent d'un plancher, ils construisirent dessus trois tours de la
hauteur du rempart et munies de crampons de fer et de ponts-levis, puis
ils lancrent la machine flottante,  la drive, sur le fleuve. Quant
elle eut atteint le flanc de la muraille, les soldats qui la montaient
jetrent les crocs, baissrent les ponts, et, se prcipitant dans la
ville, en ouvrirent les portes  coups de hache[439].

      [Note 436: _Natiso._
      Mel.--Plin.--Strab.--Herodian.--_Natissa._ Jornand.--Amne muros
      circumfluente, ac pariter foss objectum et aquarum prbente
      copiam. Herodian. _Hist._, VIII.]

      [Note 437: Urbs magna, et velut Itali quoddam emporium, mari
      imminens, et ante omnes Illyricas gentes sita, super civium
      ingentem numerum, magna vis peregrinorum ac mercatorum...
      Herodian. _l. c._--Italorum emporium opulentum in primis et
      copiosum. Julian. Cs. _Orat. de Constant. Imper._]

      [Note 438: Il s'appelait alors _Portus Natisonis_, et _Portus
      Aquileiensis_. On l'appelle maintenant _Porto di Grado_.]

      [Note 439: Commentum excogitatum est cum veteribus admirandum.
      Constructas veloci studio ligneas turres propugnaculis hostium
      celsiores, imposuere trigeminis navibus valide sibi connexis;
      quibus insistantes armati... injectis ponticulis... Amm. Marc.,
      XXI, 12.]

Si le roi des Huns comptait dans son arme des soldats assez hardis pour
excuter un pareil coup de main, il n'avait pas d'ingnieurs capables de
le prparer: en tout cas, il n'y songea point, mais il employa contre
Aquile les moyens ordinaires des siges, les sapes, les bliers, les
escalades, les mines, le tout sans nul succs. Bien seconde par les
habitants, la garnison faisait face  tout, et une place qui avait
rsist aux attaques mthodiques des lgionnaires de Julien se riait de
l'impritie des Huns. Chaque jour, venait de la part d'Attila quelque
tentative nouvelle que l'audace ou la ruse des assigs changeait en
dsastre pour lui[440]. Le jeu des machines, les sorties, les alertes
nocturnes puisaient et dcimaient ses troupes. Trois grands mois
s'coulrent dans ce travail impuissant[441]; les chaleurs se faisaient
dj sentir, et la campagne, livre  une dvastation continuelle, ne
fournit bientt plus ni fourrages ni vivres. Cependant on apprenait que
les secours demands par Atius  l'empereur d'Orient[442] allaient
bientt dbarquer en Italie; le bruit se rpandit mme que l'empereur
Marcien, ne voulant pas borner l son assistance, prparait une descente
en Pannonie et menaait la retraite des Huns. Enclins au dcouragement
quand il leur fallait se battre contre des murailles, les Barbares
s'pouvantaient au souvenir des dsastres qui avaient accompagn le
sige d'Orlans, et, chose tonnante dans l'arme d'Attila, le camp
retentissait de plaintes et de murmures[443]. Celui-ci, impatient et
bless dans son orgueil, ne savait plus que rsoudre. Poursuivre sa
marche  travers l'Italie en laissant Aquile derrire lui, c'tait une
imprudence qui pouvait le perdre; s'avouer vaincu en se retirant sans
avoir ni pill ni combattu, c'tait une honte qu'il n'osait pas
affronter:  tout prix, il lui fallait Aquile. Un incident que tout
autre et nglig la lui livra en imprimant au courage des Huns un lan
nouveau et en quelque sorte surnaturel.

      [Note 440: Fortissimis intrinsecus Romanorum militibus
      resistentibus. Jorn., _R. Get._, 42.]

      [Note 441: Ibique cum diu multoque tempore obsidens nihil
      penitus prvaleret... Jorn., _R. Get., ub. sup._]

      [Note 442: Missis per Marcianum principem... auxiliis...
      Idat., _Chron._, ad ann. 452.]

      [Note 443: Exercitu jam murmurante, et discedere cupiente...
      Jorn., _R. Get._, 42.]

Un jour qu'en proie  ses anxits il se promenait autour des murs en
tudiant l'tat de la ville, il vit des cigognes s'envoler avec leurs
petits d'une tour en ruine, o elles avaient nich, et gagner au loin la
campagne, portant les uns sur leur dos et guidant le vol des autres, qui
les suivaient en hsitant[444]. Attila s'arrta quelques moments pour
observer ce mange, puis, se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:
Regardez, dit-il, ces oiseaux blancs; ils sentent ce qui doit arriver:
habitants d'Aquile, ils abandonnent une ville qui va prir; ils
dsertent, dans la prvoyance du pril, des tours condamnes 
tomber[445]. Et ne croyez pas que ce prsage soit vain ou incertain,
ajouta-t-il; la terreur d'un danger imminent change les habitudes des
tres qui ont le pressentiment de l'avenirs.[446] Ces paroles,
prononces  dessein, furent bientt rptes dans tout le camp. Attila
avait frapp juste: l'espce d'autorit surhumaine dont il savait se
fortifier dans toutes les grandes circonstances agit encore cette fois
sur des esprits dcourags. Aussitt une nouvelle ardeur transporte les
Huns; ils construisent des machines, ils essaient tous les moyens de
destruction, ils multiplient les escalades, et enlvent enfin la ville,
qu'ils pillent et dont ils se partagent les dpouilles[447]. Leurs
ravages furent si cruels, crivait Jornands un sicle aprs, qu' peine
reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de cette malheureuse cit comme
pour indiquer la place qu'elle occupait[448]. Le viol se mla, dans
cette horrible journe,  l'extermination et au pillage. L'histoire
conserve le souvenir d'une jeune et belle femme appele Dougna ou Digna,
qui, se voyant poursuivie par une troupe de ces brigands, s'enveloppa la
tte de son voile, et, s'lanant du haut des remparts, disparut dans la
profondeur du fleuve[449].

      [Note 444: Attila deambulans circa muros, dum utrum solveret
      castra, an adhuc moraretur deliberat, animadvertit candidas aves,
      id est ciconias, qu in fastigio domorum nidificant, de civitate
      foetus suos trahere, atque contra morem per rura forinsecus
      comportare. Jorn., _R. Get._, 42.]

      [Note 445: Respicite aves futurarum rerum providas, perituram
      relinquere civitatem, casurasque arces periculo imminente
      dzserere. Jorn., _R. Get._, _ibid._]

      [Note 446: Non hoc vacuum, non hoc credatur incertum; rebus
      prsciis consuetudinem mutat ventura formido. Jorn., _R. Get._,
      42.]

      [Note 447: Qui, machinis constructis, omnibusque tormentorum
      generibus adhibitis, nec mora, invadunt civitatem, spoliant,
      dividunt... Jorn., _R. Get._, 42.]

      [Note 448: Vastantque crudeliter, ita ut vix ejus vestigia, ut
      appareant, reliquerint. Jorn., _R. Get., ibid._]

      [Note 449: Fminarum nobilissima Dougna nomine (al. Digna),
      forma quidem eximia, sed candore pudiciti amplius decorata. Hc
      cum habitacula supra ipsa urbis moenia haberet, turrimque excelsam
      su domui imminentem, subter qua Natissa fluvius vitreis labebatur
      fluentis... a summa se eadem turre, obvoluto capite, in gurgitem
      prcipitem dedit, metumque amittend pudiciti memorabili exitu
      terminavit. Paul. Diac., _Hist._, XV, 27.]

Tel est le bref et sombre rcit des historiens; mais la tradition, comme
toujours, s'est plue  enjoliver les vnements. Elle raconte qu'Attila,
surpris par une troupe nombreuse d'Aquilens dans une reconnaissance
qu'il faisait seul pendant la nuit, leur tint tte longtemps, adoss
contre un des murs de la ville, l'arc au poing, l'pe entre les dents,
et ne leur chappa qu'en franchissant un monceau de cadavres: on le
reconnut, dit le vieux conte populaire, aux flammes de ses prunelles qui
jetaient un clat sinistre[450]. Les Vnitiens, assure-t-on, montrent
encore son casque, rest sur le champ de bataille[451]. Une autre
tradition moins hroque veut que les habitants d'Aquile soient
parvenus  se sauver dans leurs lagunes au moyen d'un de ces stratagmes
impossibles qui charment la crdulit des masses. Pour protger leur
retraite vers la mer et occuper l'attention des Huns pendant qu'ils
transportaient sur des chariots leurs familles et leurs biens, ils
placrent, dit-on, sur le rempart, en guise de sentinelles, des statues
armes de pied en cap, de sorte qu'Attila, aprs avoir forc la place,
ne trouva plus que des maisons vides, gardes par des dfenseurs de
pierre et de bois[452]. Ces historiettes s'accordent mal avec les faits.
D'abord Attila ne risquait jamais sa vie sans ncessit; puis les
faibles restes de la population aquilenne ne se rfugirent pas 
Venise, qui n'existait pas, mais  Grado; enfin les Aquilens ne furent
point pargns. Attila fit peser sur la ville qui l'avait os braver une
de ces ruines pouvantables dont l'exemple devait profiter  ses
ennemis.

      [Note 450: Viri porro illi cum in urbem rediissent, narravere
      suis, dum illum aspexissent horribili rugitu a muro prosilientem
      emicuisse scintillas, et fugur quoddam ex oculis viri plusquam
      terrigen... _Script. rer. hung._, Deseric. Callimach. Olah. _Vit.
      Attil._]

      [Note 451: Georg. Pray., _Annal. Vet. Hunn. Avar._ et
      _Hungar._, p. 164. Not.]

      [Note 452: Statuas omnes qu in urbe sunt repert, per moenia,
      et in propugnaculis noctu disposuisse, ut interdin viderentur esse
      milites in stationem collocati, eaque fretos fallendi
      opportunitate, Aquileienses migrasse Gradum. Blond., _Hist. Dec._,
      1, 2.--Cf. _Hist. civ. Aquil._]

L'exemple profita, et ce fut dans toute la Vntie un sauve-qui-peut
gnral[453]. Concordia, Altinum, Padoue elle-mme, ouvrirent leurs
portes: leurs habitants les avaient en partie dserts. De ces villes et
des villes voisines, on se sauvait dans les lots du rivage, qui
formaient  mare haute un archipel inaccessible, visit seulement par
les oiseaux de mer et par quelques pcheurs misrables[454]. On dit que
les Padouans se rendirent  Rivus-Altus, aujourd'hui Rialto, les migrs
de Concordia  Caprula, ceux d'Altinum aux les Torcellus et Maurianus;
Opitergium envoya les siens  Equilium; Alteste et Mons-Silicis 
Philistine, Metamaucus et Clodia. D'autres invasions succdrent  celle
des Huns, d'autres ravages  ces ravages, et les fugitifs ne regagnrent
point la terre ferme; ils restrent citoyens des lagunes, sous la garde
de la mer, qui savait du moins les protger. Du sein de ces misres
naquit la belle et heureuse ville de Venise, assise sur ses
soixante-douze les; mais la reine de l'Adriatique ne sortit pas d'un
seul jet de l'cume des flots, comme Vnus,  qui les potes l'ont si
souvent compare. Un demi-sicle aprs le passage d'Attila, l'archipel
vnitien ne prsentait encore qu'une population faible, pauvre, mais
industrieuse, de pcheurs, de marins et de sauniers. Voici en quels
termes Cassiodore, au nom de Thodoric le Grand, crivait  ces anctres
des doges pour leur ordonner de convoyer de l'huile et du vin des ports
de l'Istrie  Ravenne; ce curieux spcimen des circulaires
ministrielles du Ve sicle est le plus ancien titre de noblesse des
fiers patriciens de Venise:

      [Note 453: Necdum Romanorum sanguine satiati, per reliquas
      Venetum civitates Hunni bacchabantur. Jorn., _R. Get._, 42.]

      [Note 454: Locus erat desertus cultoribusque vacuus et
      palustris... Constant. Porphyr., _De admin. Imp._, 28.--Additur
      littori ordo pulcherrimus insularum. Cassiod. _Variar._, XII,
      22.--Incolebant repostas sedes marin tantum volucres qu illuc
      apricatum ex alto se recipiebant, ac fortassis piscator aliquis
      sed rarus in his locis agebat. Sabellius. _Hist. Venet._, I, p.
      14]

AUX TRIBUNS DES HABITANTS DES LAGUNES.

Nous aimons  nous reprsenter vos demeures qui touchent au midi
Ravenne et les bouches du P, et qui jouissent  l'orient de l'agrable
spectacle des rivages ioniens. La mer, par un mouvement alternatif, les
entoure et les abandonne; tantt elle couvre la plage, et tantt elle la
dcouvre. Vos maisons ressemblent  des nids d'alcyons, vos villages 
des cueils faits de main d'homme, car c'est vous qui les crez, ou du
moins vous en exhaussez le sol au moyen de terres apportes du
continent, et que vous retenez par des claies d'osier, ne mettant que ce
frle rempart entre vous et l'effort des eaux[455]... Le poisson forme 
peu prs toute votre subsistance. En aucun lieu du monde, on ne voit la
richesse et la pauvret vivre sous une loi plus gale que parmi vous:
mme nourriture pour toutes les tables, mme toit de chaume pour toutes
les familles. Chez vous, le voisin ne jalouse pas les pnates du voisin,
et, grce  la commune nature de vos biens, vous chappez  l'envie, qui
est un des grands flaux d'ici-bas[456]. L'exploitation des salines fait
votre travail principal; le cylindre du saunier remplace dans vos mains
la charrue du laboureur et la faux du moissonneur, car le sel est votre
culture et votre rcolte... Or donc, radoubez sans perdre un instant ces
navires que vous attachez aux boucles de vos murs comme des animaux
domestiques, et lorsque le trs-expriment Laurentius, que nous avons
charg de runir en Istrie des provisions de vin et d'huile, vous
avertira de partir, accourez tous  son appel[457].

      [Note 455: Hic vobis aliquantulum aquatilium avium more domus
      est... per quora longe domicilia videntur sparsa, qu natura non
      protulit, sed hominum cura fundavit; viminibus enim flexibilibus
      illigatis terrena illic soliditas adgregatur, et marino fluctui
      tam fragilis munitio non dubitatur opponi. Cassiod. _Variar._,
      XII, 22.]

      [Note 456: Habitatoribus autem una copia est, ut solis
      piscibus expleantur. Paupertas ibi cum divitibus sub qualitate
      convivit, unus cibus omnes reficit, habitatio similis universos
      concludit, nesciunt de penatibus invidere: et sub hac mensura
      degentes, evadunt vitium, cui mundum constat esse obnoxium...
      Cassiod. _Variar._, XII, 22.]

      [Note 457: In salinis autem exercendis tota contentio est. Pro
      aratris, pro falcibus cylindros volvitis, inde vobis fructus omnis
      enascitur... Proinde naves, quas more animalium vestris parietibus
      illigatis, diligenti cura reficite: ut, quum vos vir
      experientissimus Laurentius, qui ad procurandas species directus
      est, commonere tentaverit, festinetis excurrere. Cass. _ibid._]

La Vntie fut mise  feu et  sang, puis les Huns passrent dans la
Ligurie, qu'ils ne traitrent pas plus doucement. L'histoire ne cite
comme ayant t saccages que deux villes de cette dernire province,
Milan et Ticinum,  prsent Pavie[458]; la tradition locale les cite
presque toutes, et malheureusement elle a pour elle la vraisemblance.
Ainsi on peut croire que Vrone, Mantoue, Brescia, Bergame, Crmone,
n'chapprent pas  la destruction ou du moins au ravage. Les villes
situes au midi du P eurent beaucoup moins  souffrir, attendu que
diffrents corps de l'arme romaine y battaient le pays, et qu'Attila
contenait par prudence la masse de ses troupes au nord du fleuve. Son
sjour  Milan fut signal par une aventure que l'histoire n'a pas
ddaign de recueillir, et o perce l'esprit moqueur et fier du roi des
Huns. Il avait remarqu, en parcourant la ville, une de ces peintures
murales dont les Romains aimaient  dcorer leurs portiques, et s'arrta
pour l'examiner. Le tableau reprsentait deux empereurs majestueusement
assis sur des trnes dors, le manteau de pourpre sur les paules et le
diadme au fronts; tandis que des Scythes (l'historien ne dit pas si
c'taient des Huns ou des Goths), prosterns  leurs pieds comme aprs
une dfaite, semblaient leur demander merci. Attila ordonna d'effacer
sur-le-champ cette insolente peinture, et de le reprsenter lui-mme sur
un trne, ayant en face de lui les empereurs romains, le dos charg de
sacs et rpandant  ses pieds des flots d'or[459].

      [Note 458: Mediolanum quoque Liguri metropolim pari tenore
      devastant, necnon et Ticinum quali sorte dejiciunt... Jorn., _R.
      Get._, 42.]

      [Note 459: Cum autem in pictura vidisset Romanorum quidem reges in
      aureis soliis sedentes, Scythas vero csos et ante pedes ipsorum
      jacentes; pictorem arcessitum jussit se pingere sedentem in solio;
      Romanorum vero reges ferentes saccos in humeris, et ante ipsius
      pedes aurum effundentes. Suid., _Voc._ [Grec: Mediol], et [Grec:
      Koryk].]

Le temps s'coulait cependant, on tait au commencement de juillet, et
les grandes chaleurs dvelopprent des maladies dans l'arme des Huns,
affaiblie par tous les excs, et qui d'ailleurs, gorge de dpouilles,
ne souhaitait plus que de les voir en sret. Le climat, ce fidle
auxiliaire des Italiens contre les invasions du Nord, combattait
libralement pour eux et justifiait bien la prvoyance d'Atius. Les
Huns se consumaient eux-mmes; leurs excs avaient amen la famine en
mme temps que la peste, et dj la Transpadane ne pouvait plus les
nourrir[460]. Dans cette situation, Attila dut prendre un parti: passer
le P, marcher sur Rome hardiment, forcer le passage des Apennins, et
livrer  Atius la bataille que celui-ci semblait fuir, c'tait le parti
qui convenait le mieux  son orgueil, mais que son arme dsapprouvait.
Chefs et soldats dsiraient tous que la campagne fint l cette anne,
sauf  recommencer l'anne suivante, car elle leur avait t fructueuse;
ils y avaient ramass, sans fatigue, des richesses immenses, et leurs
chariots taient combles de butin. A cette considration trs-puissante
sur des troupes qui ne faisaient la guerre que pour piller, il s'en
joignait une autre d'un ordre diffrent, mais presque aussi forte que la
premire. L'ide de voir Attila marcher sur Rome les remplissait d'une
crainte superstitieuse. Quoique l'inviolabilit de la mtropole du monde
romain et disparu depuis un demi-sicle devant l'attentat d'Alaric, et
que sa puissance, si souvent abaisse, ne ft plus qu'un mot, ce mot
remuait toujours les coeurs, et l'ombre de la ville des Csars restait
debout, environne de la majest des tombeaux. Lever l'pe sur elle
semblait un arrt de mort contre le profanateur. Alaric lui-mme en
fournissait une preuve incontestable pour des esprits crdules, lui dont
la mort avait suivi si promptement la fatale victoire. En mme temps
donc qu'Attila, excit par ses instincts superbes, rvait pour Rome une
humiliation qui et dpass toutes les autres, ses compagnons
cherchaient  l'en dissuader[461]; ils craignaient, dit Jornands,
qu'il n'prouvt le sort du roi des Visigoths, qui avait  peine survcu
au sac de Rome, et s'tait vu presque aussitt enlev du monde[462]. Le
coeur du fils de Moundzoukh n'tait pas inaccessible aux apprhensions
superstitieuses; il venait en outre d'apprendre que l'arme envoye par
l'empereur Marcien se dirigeait sur la Pannonie dans l'intention de
l'attaquer au dbouch des Alpes et de lui couper la retraite[463];
pourtant, malgr sa prudence ordinaire, le dsir de frapper un coup
clatant balanait en lui les anxits de la crainte et les calculs de
la raison. Il donna ordre  ses troupes de se concentrer au-dessous de
Mantoue, prs du confluent du P et du Mincio, sur la grande voie qui
conduisait  Rome par les Apennins: lui-mme arriva au rendez-vous,
encore incertain de ce qu'il dciderait.

      [Note 460: Hunni qui Italiam prdabantur... divinitus partim
      fame, partim morbo quodam, plagis coelestibus feriuntur... Idat.
      _Chron._, ad ann. 452.]

      [Note 461: Cumque ad Romam animus fuisset ejus attentus
      accedere, sui eum... removere, non urbi, cui inimici erant,
      consulentes... Jorn. _R. Get._, 42.]

      [Note 462: Sed Alarici regis objicientes exemplum, veriti
      regis sui fortunam, quia ille post fractam Romam diu non
      supervixerat, sed protinus rebus excessit humanis.... Jorn.,
      _ibid._]

      [Note 463: Missis etiam per Marcianum principem Atio duce
      (Hunni cduntur) auxiliis. Idat., _Chron._, ad ann. 452.]

Le projet d'Attila, confirm par le mouvement de l'arme hunnique,
rpandit l'pouvante dans Rome, qui ne se savait pas elle-mme si
redoutable. L'empereur, le snat et le peuple, qui fut consult pour
cette fois, s'accordrent dans la pense qu'il fallait s'humilier devant
le conqurant barbare, et obtenir  tout prix qu'il ne marcht pas sur
la ville: supplications, prsents, offre d'un tribut pour l'avenir, on
rsolut de tout employer plutt que de courir la chance d'un sige. Rome
jadis refusa de traiter lorsque l'ennemi tait  ses portes: aujourd'hui
elle se htait de le faire avant que l'ennemi s'y prsentt. Dans tous
les conseils du prince, du snat et du peuple romain, dit avec une amre
raillerie le chroniqueur Prosper d'Aquitaine, tmoin des vnements,
rien ne parut plus salutaire que d'implorer la paix de ce roi
froce[464]. Le silence de l'histoire justifie du moins Atius de toute
participation  un acte aussi honteux. A la tte de son arme et
mditant, selon toute apparence, le plan de dfense des Apennins, le
patrice s'occupait de sauver Rome: elle ne le consulta pas pour se
livrer. Cependant, afin de couvrir autant que possible l'ignominie de la
ngociation par l'minence du ngociateur, on choisit pour chef de
l'ambassade le successeur mme de saint Pierre, le pape Lon, auquel
furent adjoints deux snateurs illustres dont l'un, nomm Gennadius
Avinus[465], prtendait descendre de Valrius Corvinus, et, suivant
l'expression de Sidoine Apollinaire, tait prince aprs le prince qui
portait la pourpre[466].

      [Note 464: Nihil inter omnia consilia principis ac Senatus
      populique Romani salubrius visum est, quam ut per legatos pax
      trunculentissimi regis expeteretur. Prosp. Aquit., _Chron._ ad
      ann. 452.]

      [Note 465: Suscepit hoc negotium cum viro consulari Avieno, et
      viro prfectorio Trigetio, beatissimus papa Leo. Prosp. Aquit.,
      _ibid._]

      [Note 466: Sidon. Apollin., _Epist._, I, 9.]

Lon, que l'glise romaine a surnomm le _Grand_, et l'glise grecque le
_Sage_[467], occupait alors le sige apostolique avec un clat de talent
et une autorit de caractre qui imposaient mme aux paens. Les gens
lettrs le proclamaient, par un singulier abus de langage, le Cicron de
la chaire catholique, l'Homre de la thologie et l'Aristote de la
foi[468]; les gens du monde apprciaient en lui ce parfait accord des
qualits intellectuelles que son biographe appelle, avec un assez grand
bonheur d'expression, la sant de l'esprit[469], savoir: une
intelligence ferme, simple et toujours droite, et une rare finesse de
vue, unie au don de persuader. Ces qualits avaient fait de Lon un
ngociateur utile dans les choses du sicle, en mme temps qu'un pasteur
minent dans l'glise. Il n'tait encore que diacre, lorsqu'en 440 il
plut  la rgente Placidie de l'envoyer dans les Gaules pour apaiser,
entre Atius et un des grands fonctionnaires de cette prfecture nomm
Albinus, une querelle naissante, qui pouvait conduire  la guerre civile
et embraser tout l'Occident[470]. Lon, arriv avec la seule
recommandation de sa personne, parvint  rconcilier deux rivaux qui
passaient  bon droit pour peu traitables, et pendant ce temps-l le
peuple et le clerg de Rome,  qui appartenait l'lection des papes,
l'levaient  la chaire pontificale, quoiqu'il ne ft pas encore
prtre[471], tant ses vertus, dans l'estime publique, marchaient de pair
avec ses talents. Depuis lors, il n'avait fait que grandir en exprience
et en savoir par la pratique des affaires de l'glise, qui embrassaient
un grand nombre d'intrts sculiers. L'histoire nous le peint comme un
vieillard d'une haute taille et d'une physionomie noble que sa longue
chevelure blanche rendait encore plus vnrable[472]. C'tait sur lui
que l'empereur et le snat comptaient principalement pour arrter le
terrible Attila. Il n'y avait pas jusqu' son nom de _Leo_, lion, qui ne
semblt d'un favorable augure pour cette ngociation difficile, et le
peuple lui appliquait comme une prophtie le verset suivant des
proverbes de Salomon: Le juste est un lion qui ne connat ni
l'hsitation ni la crainte[473].

      [Note 467: [Grec: Pansophos]. _Vit. S. Leon. Magn._, ap. Boll., 11
      apr.]

      [Note 468: Sunt viri auctoritate graves... qui Leonem non
      vereantur appellare: Ecclesiastic dictionis Tullium, theologi
      Homerum, rationum fidei Aristotelem... _Vit. S. Leon. Magn.,
      ibid._]

      [Note 469: Tanta in Leone tamque mirabilis ingenii facilitas,
      tanta sanitas, tantaque prsentia... _Vit. S. Leon. Mag._, ap.
      Boll., 11 apr.]

      [Note 470: Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 440.]

      [Note 471: Igitur Leo diaconus legatione publica accitus, et
      gaudenti patri prsentatus, XLIII Roman ecclesi episcopus
      ordinatur... Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 440.]

      [Note 472: Senex innocu simplicitatis, multa canitie...
      Prosp. Aquit., _ibid._--Lors de la translation de ses reliques
      on trouva que son corps avait sept palmes trois quarts de hauteur.
      Il tait maigre et extnu.]

      [Note 473: Justus quasi leo confidens absque terrore
      erit.--Leo fortissimus bestiarum ad nullius pavebit occursum...
      Proverb., 28, 1.--30.]

Les ambassadeurs voyagrent  grandes journes, afin de joindre Attila
avant qu'il et pass le P; ils le rencontrrent un peu au-dessous de
Mantoue, dans le lieu appel Champ Ambule, o se trouvait un des gus
du Mincio[474]. Ce fut un moment grave dans l'existence de la ville de
Rome que celui o deux de ses enfants les plus illustres, un
reprsentant des vieilles races latines qui avaient conquis le monde par
l'pe, et le chef des races nouvelles qui le conquraient par la
religion, venaient mettre aux pieds d'un roi barbare la ranon du
Capitole. Ce fut un moment non moins grave dans la vie d'Attila. Les
rcits qui prcdent nous ont fait voir le roi des Huns domin surtout
par l'orgueil, et, si avare qu'il ft, plus altr encore d'honneurs que
d'argent. L'ide d'avoir  ses genoux Rome suppliante, attendant de sa
bouche avec tremblement un arrt de vie ou de mort, abaissant la toge
des Valrius et la tiare des successeurs de Pierre devant celui qu'elle
avait trait si longtemps comme un barbare misrable, employant en un
mot pour le flchir tout ce qu'elle possdait de grandeurs au ciel et
sur la terre: cette ide le remplit d'une joie qu'il ne savait pas
cacher. Se faire reconnatre vainqueur et matre, c'tait  ses yeux
autant que l'tre en effet; d'ailleurs il humiliait Atius, dont il
brisait l'pe d'un seul mot. Sa vanit et celle de son peuple se
trouvaient satisfaites, et il pouvait repartir sans honte. Sous
l'influence de ces penses, il ordonna qu'on lui ament les ambassadeurs
romains, et il les reut avec toute l'affabilit dont Attila tait
capable[475].

      [Note 474: In Acroventu Mamboleio, ubi Mincius amnis
      commeantium frequentatione transitur. Jorn., _R. Get._,
      42.--Campus Ambuleus.]

      [Note 475: Tota legatione dignanter accepta, ita summi
      sacerdotis prsentia rex gavisus est... Prosp. Aquit., _Chron._,
      ann. 452.--Placita legatio. Jorn., _R. Get._, 42.]

Pour cette entrevue solennelle, les ngociateurs avaient pris les
insignes de leur plus haute dignit; l'histoire nous dit que Lon
s'tait revtu de ses habits pontificaux[476], et une rvlation de la
tombe nous a fait connatre en quoi ce vtement consistait. Lon portait
une mitre de soie broche d'or, arrondie  la manire orientale, une
chasuble de pourpre brune, avec un pallium orn d'une petite croix rouge
sur l'paule droite et d'une autre plus grande au ct gauche de la
poitrine[477]. Sitt qu'il parut, il devint l'objet de l'attention et
des prvenances du roi des Huns. Ce fut lui qui exposa les propositions
de l'empereur, du snat et du peuple romain. En quels termes le fit-il?
comment parvint-il  dguiser sous la dignit du langage ce qu'avait de
honteux une demande de paix sans combat? comment conserva-t-il encore 
sa ville quelque grandeur en la montrant  genoux? Par quelle
inspiration merveilleuse sut-il contenir dans les bornes du respect ce
barbare enfl d'orgueil, qui faisait payer si cher sa clmence par la
moquerie et le ddain? S'il voqua la puissance des saints aptres pour
protger la cit gardienne de leurs tombeaux, s'il rappela le conqurant
aux sentiments de sa propre fragilit par l'exemple de la fragilit des
nations, nous ne pouvons que le supposer: l'histoire, qui nous voile si
souvent ses secrets, a voulu nous drober celui-l. Un chroniqueur
contemporain, Prosper d'Aquitaine, qui fut secrtaire de Lon ou du
moins son collaborateur dans plusieurs ouvrages, nous dit seulement
qu'il s'en remit  l'assistance de Dieu, qui ne fait jamais dfaut aux
efforts des justes, et que le succs couronna sa foi[478]. Attila lui
accorda ce qu'il tait venu chercher, la paix moyennant un tribut
annuel, et promit de quitter l'Italie. L'accord fut conclu le 6 juillet,
jour de l'octave des aptres saint Pierre et saint Paul[479].

      [Note 476: Augustiore habitu. _Vit. S. Leon._, ap. Boll., 11
      apr.]

      [Note 477: Erat indutus pontificalibus indumentis scilicet
      planeta sive casula, lata more antiquo, ex purpura coloris
      castanei... Super humero dextro crux parva rubri coloris qu erat
      pallii pontificalis, et aliam crucem paulo longiorem ejusdem
      pallii supra pectus... Telle est la description des vtements
      pontificaux avec lesquels saint Lon fut enseveli et qu'on trouva
      dans sa tombe lors de la translation de ses reliques. On en peut
      voir tout le dtail dans les Bollandistes,  la date du 11 avril.
      Nous devons  ce procs-verbal de translation d'avoir pu dcrire
      le costume que portait saint Lon  l'audience d'Attila, puisque
      c'etaient l ses habits pontificaux, et que son biographe nous dit
      qu'il aborda le roi des Huns en costume pontifical, _augustiore
      habitu_.]

      [Note 478: Auxilio Dei fretus, quem sciret nunquam piorum
      laboribus defuisse: nec aliud secutum est quam prsumpserat fides.
      Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]

      [Note 479: _Vit. S. Leon. Magn._, ap. Bolland, 11 apr.]

Il ne parat pas qu'Attila, dans le cours de ses explications avec le
pape et les deux consulaires, ait rien dit de sa fiance Honoria et de
sa volont de l'avoir pour femme, car Lon lui aurait facilement fait
comprendre que, d'aprs les lois romaine et chrtienne, Honoria, pouse
d'un autre, ne pouvait plus tre  lui. Cependant, par bizarrerie ou par
calcul, afin de se conserver toujours un prtexte de guerre, il dclara
en partant qu'il voulait qu'Honoria lui ft envoye avec ses trsors en
Hunnie, faute de quoi il la viendrait chercher  la tte d'une autre
arme au printemps suivant[480]. Tel fut le souvenir drisoire adress
par le roi des Huns  la soeur de l'empereur,  la petite-fille du grand
Thodose: dernier tmoignage de son mpris pour cette coupable folle,
dans laquelle il ne vit jamais qu'un vil instrument aussi indigne de ses
dsirs que de son respect.

      [Note 480: Illud pr omnibus denuncians, atque interminando
      discernens, graviora se in Italiam illaturum, nisi ad se Honoriam
      Valentiniani principis germanam, filiam Placidi August, cum
      portione sibi regalium opum debita mitteret. Jorn., _R. Get._,
      42.]

Pour retourner chez lui, il ne prit pas, comme en venant, la route des
Alpes Juliennes, de peur de rencontrer, au dbouch des montagnes,
l'arme que Marcien venait d'envoyer en Pannonie[481]: remontant le
cours de l'Adige, il suivit celle des Alpes Noriques, et ses soldats,
malgr la conclusion de la paix, pillrent la ville d'Augusta,
Augsbourg, qui se trouvait sur leur chemin. Au passage de la rivire du
Lech, qui coule prs de cette ville et se perd dans le Danube, un
incident singulier jeta parmi les Huns une sorte d'inquitude
superstitieuse. A l'instant o le cheval du roi entrait dans l'eau, une
femme d'une figure trange et d'un accoutrement misrable, telle qu'on
pourrait se peindre les sorcires de la Pannonie ou les druidesses de la
Gaule, se prcipita au-devant de lui, et, le saisissant  la bride,
s'cria par trois fois d'un ton de voix solennel: Arrire, Attila!
comme pour signifier que quelque grand danger attendait le roi des Huns
au but de son voyage[482]. Au reste, les soldats jugeaient assez
diversement l'issue de la guerre qui venait de finir. Ils n'avaient pas
vu sans quelque surprise un prtre romain obtenir de leur roi ce que
celui-ci avait obstinment refus aux remontrances de ses capitaines,
et, se rappelant qu'il avait empch le pillage de Troyes l'anne
prcdente  la prire de l'vque Lupus, saint Loup, ils disaient dans
leurs grossires plaisanteries qu'Attila, invincible vis--vis des
hommes, se laissait dompter par les btes[483].

      [Note 481: Viam per Noricos in Pannoniam prosecutus est. Juv.
      Calan. Dalm., _Vit. Attil._, p. 131.]

      [Note 482: Ad hoc traditur mulier qudam fanatica..., sub
      trajectum Lyci amnis, ter frementi voce acclamavisse: Retro
      Attila!--Cette tradition est rapporte par les crivains hongrois
      qui se sont occups d'Attila. Olah. II, 6.]

      [Note 483: Attil ferociam a duabus feris fuisse domitam; Lupo
      in Gallia, et Leone in Italia. Sigon. _De Occid. Imp._, l. XIII.]

L'arme romaine orientale occupait dj la Msie, toute prte  attaquer
le pays des Huns; mais, lorsqu'elle apprit que la paix avait t
dfinitivement conclue entre Attila et l'empire d'Occident, elle
s'abstint de toute hostilit. Toutefois Attila fit prvenir Martien
qu'il irait le trouver au printemps prochain, dans son palais de
Constantinople, si le tribut convenu autrefois par Thodose II n'tait
pas immdiatement pay[484]. Martien, qui n'tait pas homme  cder
comme Valentinien, rpondit aux menaces par des menaces contraires, aux
leves de troupes par des prparatifs de dfense. Quelques batailles
livres aux Alains du Caucase, qui s'taient rvolts en son absence,
terminrent pour Attila cette anne 452. Jornands, par une singulire
confusion que semble produire dans son esprit la similitude des noms,
transforme la guerre dont je viens de parler contre les tribus alaniques
de l'Asie en une seule campagne des Gaules, dirige contre Sangiban et
les Alains de la Loire, et mme contre les Visigoths[485]. L'erreur est
trop manifeste pour avoir ici besoin d'une rfutation. L'ensemble des
documents historiques atteste qu'Attila passa tranquillement l'hiver sur
les bords du Danube, faisant de grands apprts pour l'anne 453; mais,
dans les desseins de la Providence, cette anne ne lui appartenait dj
plus.

      [Note 484: Ad Orientis principem Marcianum legatos dirigit,
      provinciarum testans vastationem, quod sibi promissa a Theodosio
      quondam imperatore minime persolveret... Jorn., _R. Get._, 43.]

      [Note 485: Alanorum partem trans flumen Ligeris considentem
      statuit su redigere ditioni...--Dum qurit famam perditoris
      abjicere, et quod prius a Vesegothis pertulerat, abolere,
      geminatam sustinuit, ingloriusque recessit. Jorn., _ibid._]




CHAPITRE HUITIME

Grands prparatifs de fte chez les Huns; Attila pouse Ildico.--Repas
nuptial; Attila est trouv mort dans son lit.--Douleur furieuse des
Huns.--Bruits divers au sujet de la mort d'Attila.--Les chefs des Huns
dclarent qu'il a t touff par le sang pendant son
sommeil.--Funrailles d'Attila.--Chant funbre des Huns.--Clbration
d'une _strava_.--Cercueils et tombe d'Attila.--Signes prophtiques de sa
fin.--La discorde se met entre ses fils.--Ils refusent de reconnatre
pour roi Ellak, leur frre an.--Rvolte d'Ardaric, roi des
Gpides.--Guerre entre les capitaines d'Attila et ses fils.--L'empire
d'Attila est bris.--Les Gpides occupent la Hunnie et les Ostrogoths la
Pannonie.--Les Ruges et les Scyres entrent au service de
Rome.--Dissolution morale de l'empire d'Occident.--Orgueil d'Atius.--Il
veut marier son fils Gaudentius  la fille de l'empereur--Perfidie de
Valentinien III; il tue le patrice de sa propre main.--Rle des
capitaines d'Attila dans l'empire d'Occident.

453

Nous transporterons maintenant nos lecteurs dans la bourgade royale des
Huns et dans ce palais de planches o nous les avons dj introduits 
la suite de Maximin et de Priscus, de Vigilas et d'dcon. Une grande
fte s'y prparait, et la salle des festins voyait circuler plus
activement que jamais les chansons et les coupes. Les potes huns et
les scaldes goths s'taient remis  l'oeuvre, la voix des jeunes filles
marchant par bandes sous les voiles blancs faisait encore retentir l'air
du chant des hymnes; mais cette fois c'taient des hymnes d'amour, car
Attila se mariait. La nouvelle femme qu'il ajoutait  son troupeau
d'pouses n'tait point la fille des Csars, sa fiance Honoria, qu'il
avait eu soin de laisser en Italie; celle-ci d'une grande jeunesse et
d'une admirable beaut, dit l'histoire, se nommait Ildico[486]. Ce nom,
que Jornands emprunte aux rcits de Priscus, prsente, malgr
l'altration que lui a fait subir l'orthographe des Grecs, une
physionomie germanique incontestable, et la tradition du Nord nous le
reproduit sous une forme plus pure dans celui de Hiltgund ou
Hildegonde[487]. Qu'tait-ce qu'Ildico? La tradition germaine en fait
une fille de roi, tantt d'un roi des Franks d'outre-Rhin, tantt d'un
roi des Burgondes; la tradition hongroise, qui l'appelle Mikoltsz, lui
donne pour pre un prince des Bactriens, et ce qui semble confirmer
historiquement les indications de la posie traditionnelle, c'est la
solennit mme de cette noce, clbre avec tant de pompe, et si
diffrente du mariage presque clandestin qu'Attila contractait en 449
avec la fille d'Eslam. La tradition germanique ajoute qu'Attila avait
tu jadis, pour s'emparer de leurs trsors, les parents de cette jeune
fille qu'il appelait maintenant dans son lit. Ces sortes de mariages, o
la politique se mlait  la licence des moeurs, n'taient pas raes chez
les Huns, non plus que chez les Mongols, leurs frres. A ct du cruel
droit de la guerre qui mettait entre leurs mains la vie de leurs
ennemis, existait la ncessit de se concilier les vaincus, et le
vainqueur d'une tribu pousait frquemment la veuve ou la fille du chef
qu'il avait assassin. C'tait une des causes de la multiplication des
mariages chez les conqurants asiatiques: Tchinghiz-Khan et ses
successeurs comptrent parmi leurs nombreuses pouses plusieurs de ces
doubles victimes de la politique et de la guerre, et celles-ci se
rsignaient  leur sort assez volontiers; mais des moeurs si farouches,
trangres  la race germanique, chez laquelle les femmes jouissaient
d'une grande autorit morale drivant des vieilles croyances
religieuses, ne devaient pas rencontrer de leur part la mme docilit
que de la part des femmes de l'Asie, presque rduites  l'esclavage.
Quoi qu'il en soit, cette seconde donne de la tradition ne doit pas
tre nglige: elle jette un trait lumineux sur les mystres de ces
noces sanglantes.

      [Note 486: Qui... puellam Ildico nomine decoram valde, sibi in
      matrimonium post innumerabiles uxores, ut mos erat gentis illius,
      socians... Jorn., _R. Get._, 49.]

      [Note 487: Voir aux _Lgendes d'Attila_ les traditions
      germaniques.]

La rare beaut d'Ildico tait alle au coeur d'Attila, et pendant les
ftes du mariage, nous dit Jornands, le roi des Huns se livra  une
joie extrme[488]. La coupe de bois o versait l'chanson royal se
remplit et se vida plus que de coutume, et lorsque, de la salle du
festin, Attila passa dans la chambre nuptiale, sa tte, suivant
l'expression du mme historien, tait charge de vin et de sommeil[489].
Le lendemain matin, on ne le vit point paratre, et une grande partie du
jour s'coula sans qu'aucun bruit, aucun mouvement se ft dans sa
chambre, dont les portes restaient fermes en dedans.

      [Note 488: Ejusque in nuptiis, magna hilaritate resolutus.
      Jorn., _R. Get._, 49.]

      [Note 489: Vino, somnoque gravatus... temulentia... Jorn.,
      _ibid._]

Les officiers du palais commencrent  s'inquiter: ils appellent, rien
ne rpond  leur voix; brisant alors les portes, ils aperoivent Attila
tendu sur sa couche, au milieu d'une mare de sang, et sa jeune pouse
assise prs du lit, la tte baisse et baigne de larmes sous son long
voile[490]. Un cri terrible, pouss par tous ces hommes  la fois, fait
aussitt retentir le palais; saisis d'une douleur furieuse et comme
frntiques, les uns coupent leur chevelure en signe de deuil, les
autres se creusent le visage avec la pointe de leurs poignards, car, dit
l'crivain que nous avons dj cit, ce n'taient pas des larmes de
femme, mais du sang d'homme, qu'il fallait pour pleurer une telle
mort[491]. De l'enceinte du palais, la nouvelle se rpandit avec la
rapidit de l'clair dans la bourgade royale, puis dans tout l'empire
des Huns, et la nation entire, des bords du Danube aux monts Ourals,
fut bientt en proie  tous les transports d'un regret inexprimable.

      [Note 490: Sequenti luce, quum magna pars diei fuisset
      exempta, ministri regii triste aliquid suspicantes, post clamores
      maximos fores effringunt, inveniuntque Attil sine vulnere necem
      sanguinis effusione peractam, puellamque, demisso vultu, sub
      velamine lacrymantem... Jorn., _R. Get._, 49.]

      [Note 491: Tunc, ut illius gentis mos est, crinium parte
      truncata, informes facies cavis turpavere vulneribus, ut prliator
      eximius non fmineis lamentationibus et lacrymis, sed sanguine
      lugeretur virili... Jorn., _R. Get._, _ibid._]

Que s'tait-il pass durant cette fatale nuit? Les bruits qui
circulrent l-dessus hors du palais furent divers et contradictoires;
mais le soin mme que mirent les chefs des Huns  prouver que la mort de
leur roi avait t naturelle, accrdita une version plus sinistre. On
prtendit qu'Ildico avait frapp d'un coup de couteau son mari endormi;
quelques-uns ajoutaient qu'un cuyer du roi l'avait aide dans la
perptration de son crime, et que l'attentat avait t commis 
l'instigation d'Atius[492]. Les documents latins qui nous fournissent
cette dernire indication donnent lieu de supposer un complot domestique
du genre de celui qu'avait tram quatre ans auparavant le premier
ministre de Thodose, mais plus perfide et mieux ourdi. La tradition
germanique attribue pour unique mobile  la jeune femme le sentiment de
la vengeance et une profonde haine pour l'homme qui, aprs avoir tu et
dpouill sa famille, venait abuser de sa beaut. La version convenue
parmi les Huns, version destine sans doute  prvenir des accusations,
des recherches dangereuses pour la paix, et peut-tre une dissolution
immdiate de l'empire, fut que le roi tait mort d'apoplexie; que, sujet
 des saignements de nez, il avait t surpris par une hmorragie,
couch sur le dos, et que le sang, ne trouvant pas son passage habituel
au dehors, s'tait amass dans sa gorge et l'avait touff[493]. Voici
ce que les enfants d'Attila, les chefs et les grands de la cour
rpandirent en tout lieu par prudence, par politique, par orgueil, et ce
qui devint le rcit avou et officiel de sa fin.

      [Note 492: Attilas... sanguinis fluxu ex naribus per noctem
      prorumpente... mortuus est--A pellice, ut vulgo credebatur, e
      medio sublatus; nam alii tradiderunt Attil spatharium ab Atio
      patricio corruptum dominum suum confodisse. Joan. Malal.
      _Chronogr._, II. P.--Attila, Atii hortatu, noctu... mulieris manu
      cultroque confoditur. Marcellin. Comit. _Chron._, ann.
      453.--Attila sanguine ex naribus prorumpente extinctus est,
      noctuque cum pellice Hunna, qu puella de nece suspecta fuit,
      dormiens... _Chron., Pasch._--Voir ci-dessous le chapitre des
      traditions germaniques qui admettent l'hypothse du meurtre
      d'Attila par les mains de sa femme.]

      [Note 493: Resupinus jacebat, redundansque sanguis, qui ei
      solite de naribus effluebat, dum consuetis meatibus impeditur,
      itinere ferali faucibus illapsus, eum extinxit... Jorn., _R.
      Get._, 49.--Attila in sedibus suis moritur, fluxu sanguinis e
      naribus subito erumpente. Cassiod., _Fast._, ad ann. 453... Cf.
      Paul. Diac., _Hist. Long._]

Les funrailles de ce potentat du monde barbare furent clbres avec
une pompe sauvage digne de sa vie. Une tente de soie dresse dans une
grande plaine, aux portes de la bourgade royale, reut son cadavre, qui
fut dpos sur un lit magnifique[494], et des cavaliers d'lite, choisis
avec soin dans toute la nation, formrent alentour des courses et des
jeux comparables aux combats simuls des cirques romains. En mme temps
les potes et les guerriers entonnrent dans la langue des Huns un chant
funbre que la tradition gothique conservait encore au temps de
Jornands, et que nous reproduirons tel que cet historien nous l'a
laiss. Le plus grand roi des Huns, y tait-il dit, Attila, fils de
Moundzoukh, souverain des plus vaillants peuples, possda seul, par
l'effet d'une puissance inoue avant lui, les royaumes de Scythie et de
Germanie. Il pouvanta par la prise de nombreuses cits l'un et l'autre
empire de la ville de Rome: comme on redoutait qu'il n'ajoutt le reste
 sa proie, il se laissa apaiser par les prires et reut un tribut
annuel. Et aprs avoir fait toutes ces choses, par une singulire faveur
de la fortune, il est mort, non sous les coups de l'ennemi ni par la
trahison des siens, mais dans la joie des ftes, au sein de sa nation
intacte, sans prouver la moindre douleur. Qui donc racontera cette
mort, pour laquelle nul n'a de vengeance  demander[495]? L'arme,
range en cercle autour de la tente, rptait ce choeur avec des
hurlements lamentables. Aux marques de douleur succda ce que les Huns
appelaient une _strava_[496], c'est--dire un repas funbre o l'on but
et mangea avec excs, car c'tait la coutume de ce peuple de mler la
dbauche  la tristesse des funrailles. On s'occupa ensuite d'ensevelir
le roi. Son cadavre fut enferm successivement dans trois cercueils: le
premier d'or, le second d'argent, et le troisime de fer, pour signifier
que ce puissant monarque avait tout possd: le fer, par lequel il
domptait les autres nations; l'or et l'argent, par lesquels il avait
enrichi la sienne. On choisit l'obscurit de la nuit pour le confier 
la terre, et l'on plaa  ses cts des armes prises sur un ennemi mort,
des carquois couverts de pierreries et des meubles prcieux dignes d'un
pareil roi; puis, afin de drober tant de trsors  l'avidit ou  la
curiosit humaine, les Huns gorgrent les ouvriers qu'ils avaient
employs  creuser la fosse ou  la combler[497]. Les signes
prophtiques et les prodiges ne firent pas dfaut  un si grand
vnement. On raconta que, la nuit mme de la mort d'Attila, l'empereur
Marcien avait vu en rve un arc bris: cet arc, c'tait la puissance des
Huns[498]. En effet, la puissance hunnique fut brise avec la vie du
conqurant qui, aprs avoir fond un empire au moins gal en tendue 
celui d'Alexandre, laissa une succession aussi conteste que celle du
Macdonien.

      [Note 494: In mediis siquidem campis, et intra tentoria serica
      cadavere collocato, spectaculum admirandum, et solemniter
      exhibetur... Jorn., _R. Get._, 49.]

      [Note 495: Prcipuus Hunnorum rex Attila, patre genitus
      Mundzucco, fortissimarum gentium dominus, qui inaudita ante se
      potentia solus Scythica et Germanica regna possedit, nec non
      utraque Roman urbis imperia captis civitatibus terruit, et ne
      prda reliqua subderet, placatus precibus, annuum vectigal
      accepit... Quumque hc omnia proventu felicitatis egerit, non
      vulnere hostium, non fraude suorum, sed gente incolumi inter
      gaudia ltus, sine sensu doloris occubuit. Quis ergo hunc dicat
      exitum, quem nullus existimat vindicandum? Jorn., _R. Get._, 49.]

      [Note 496: _Stravam_ super tumulum ejus, quam appellant ipsi,
      ingenti commessatione concelebrant... Jorn., _R. Get., ibid._]

      [Note 497: Et ut tot et tantis divitiis humana curiositas
      arceretur, operi deputatos detesbali mercede trucidarunt... Jorn.,
      _R. Get._, 49.]

      [Note 498: Nocte illa, qua Attila extinctus fuerat, Marcianus
      imperator vidisse dicitur in somnis arcum Attil fractum esse.
      _Chron. Pasch._, ann. 453.]

J'ai dit, en rptant le mot de Jornands, que les fils d'Attila, ns,
en divers lieux, de mres diffrentes, et  peu prs trangers les uns
aux autres, formaient presque un peuple; la tradition en compte plus de
soixante, et l'histoire en nomme six arrivs  l'ge d'homme: Ellak,
Denghizikh, Emnedzar, Uzindour, Gheism et Hernakh, le plus jeune de tous
et l'enfant de prdilection. Ellak, l'an de ceux qu'il avait eus de
son pouse favorite Kerka, tait seul capable de maintenir dans son
intgrit le vaste empire des Huns. Attila le pensait, et sa volont
bien connue dsignait Ellak comme son successeur et le chef futur de sa
famille; mais les autres fils n'y consentirent point[499]. Leur pre
tait  peine au cercueil, que leur discorde clata avec violence: Ellak
dut se rsigner  faire entre eux tous un partage gal de l'empire[500].
Chez les peuples sdentaires, les partages de conqutes, si orageux
qu'ils soient toujours, offrent pourtant de bien moindres difficults
que chez les peuples nomades. Chez les premiers, la terre fournit des
limites certaines: un fleuve, une montagne tracent la frontire
naturelle de deux provinces; chez les seconds, la terre est l'lment
incertain; la province, c'est la horde avec ses guerriers, ses femmes,
ses troupeaux et ses habitations mobiles: le gouvernement des hommes s'y
rgle par tte comme un lot de btail. Ce procd, conforme aux moeurs de
l'Asie septentrionale, n'avait rien de blessant pour les vassaux
asiatiques ou demi-asiatiques des Huns; mais il rvolta l'orgueil des
Germains, qui consentaient  tre sous les rois huns des sujets et non
pas des choses. Alors arriva la seconde phase de dissolution qui
menaait l'empire d'Attila.

      [Note 499: Quem tantum pater super cteros amasse perhibebatur
      ut eum cunctis diversisque filiis suis in regno prferret: sed non
      fuit voto patris fortuna consentiens. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 500: Inter successores Attil de regno orta contentio
      est... Gentes sibi dividi qua sorte poscebant... Jorn., _R.
      Get._, 50.]

Ce fut le roi des Gpides, Ardaric, ce sage et fidle conseiller du
conqurant, qui donna le signal de l'insurrection contre ses fils.
Indign de voir traiter tant de braves nations comme des bandes
d'esclaves[501], dit Jornands, il fit appel aux enfants de la Germanie
pour reconqurir la libert[502]: les Ostrogoths y rpondirent et
probablement aussi les Hrules et les Suves; le reste, avec les tribus
sarmates et les Alains, se rangea du ct des Huns. Comme si la rive
gauche du Danube n'et pu leur offrir un champ de bataille suffisant,
ils passrent en Pannonie. Ce fut pour les Romains un spectacle terrible
et consolant que de voir tous ces peuples anims  leur perte: Huns
blancs et Huns noirs, Goths, Alains, Gpides, Hrules, Ruges, Scyres,
Turcilinges, Sarmates, Suves, Quades, Marcomans, se heurter,
s'treindre, se dtruire les uns les autres avec une rage froce. Une
bataille dcisive donna la victoire aux Gpides: trente mille Huns et
vassaux fidles aux Huns jonchrent la terre; Ellak perdit la vie aprs
avoir fait des prodiges de courage[503]. Tous ces peuples alors se
dispersrent.

      [Note 501: Ardaricus, de tot gentibus indignatus, velut
      vilissimorum mancipiorum conditione tractari... Jorn., _R. Get.,
      ibid._]

      [Note 502: Contra filios Attil primus insurgit, illatumque
      serviendi pudorem secuta felicitate detersit. Jorn., _ubi sup._]

      [Note 503: In quo prlio filius Attil major natu, nomine
      Ellac, occiditur... Jorn., _R. Get._, 50.]

La Germanie fit alors un pas en avant. Ardaric amenant ses Gpides sur
les bords de la Theiss et du Danube, s'tablit au centre des tats
d'Attila et dans le lieu mme o il rsidait. Les Ostrogoths occuprent
la Pannonie, les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, pntrrent
jusqu'au versant mridional des Alpes, et furent admis par troupes
nombreuses en Italie. Ils y reurent des armes et des drapeaux, et on
les qualifia d'arme romaine; ce fut mme bientt la seule force
organise de l'empire d'Occident. Ainsi la Romanie disparaissait pied 
pied sous des conqutes partielles et successives qui l'envahissaient
par une marche sre et irrsistible, comme la mare montante envahit la
plage.

La mort d'Attila, en mme temps qu'elle jetait dans l'empire d'Occident
une foule de peuples dplacs et sans patrie, devint pour lui comme le
signal d'une dissolution intrieure. J'ai dit plus haut que l'Occident,
branl, disloqu, ne se maintenait plus que par le gnie d'Atius;
Atius lui-mme tirait sa force et sa ncessit d'Attila, suspendu vingt
ans comme un pouvantail sur le monde romain. Quand cette menace cessa,
l'empire et l'empereur respirrent, et Valentinien n'eut plus qu'un
dsir, celui d'tre dlivr aussi d'Atius. D'ailleurs la dernire
campagne avait bien diminu l'importance du patrice: Rome savait
maintenant par exprience qu'elle n'avait pas besoin de l'pe pour se
sauver; et que la bassesse suffisait.

Les ennemis d'Atius se remirent donc  l'oeuvre avec plus d'ensemble que
jamais: on tourna contre lui les cruelles ncessits de la guerre qui
venait de finir, la ruine d'Aquile et l'abandon de la Transpadane: on
lui imputa  crime l'inaction force dans laquelle il s'tait trouv; on
nia ses talents, on rpta de toutes parts ce que nous lisons dans
Prosper d'Aquitaine, savoir, que le patrice n'avait plus montr en
Italie l'habilet militaire dont il avait fait preuve en Gaule[504].
Ainsi le refroidissement public conspirait contre ce grand homme, _le
dernier des Romains_, avec les sourdes machinations des eunuques du
palais[505] et la haine mal cache de Valentinien; lui, toujours aveugle
et confiant, ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Valentinien lui
avait promis autrefois de lier leurs deux familles par le mariage
d'Eudoxie et de Gaudentius: quand le patrice vint rclamer l'excution
de cet engagement, l'empereur se moqua de lui, et le promena de dlai en
dlai. Atius se plaignit avec hauteur. Un jour qu'on avait cart 
dessein ses plus fidles amis, on le fit tomber dans un guet-apens
infme, et Valentinien se donna le plaisir de le frapper lui-mme de son
pe[506]. Ce crime eut lieu en 454; en 455, Valentinien prit  son
tour, victime de sa perfidie et de ses dbauches; trois mois aprs,
Gensric mettait Rome au pillage.

      [Note 504: Nihil duce nostro Atio secundum prioris belli
      opera; ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus hostes prohiberi
      poterant, uteretur. Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 453.]

      [Note 505: Exarsit fomes odiorum, incentore, ut creditum est,
      Heraclio spadone. Prosper. Aquit., _Chron._. ann. 454.]

      [Note 506: Unde Atius dum promissa instantius repetit, et
      causam filii commotius agit, imperatoris manu et circumstantium
      gladiis crudeliter interfectus est... Prosp. Aquit., _Chron._,
      ann. 454.--Atius dux et Patricius fraudulenter singularis accitus
      intra Palatium manu ipsius Imperatoris Valentiniani occiditur...
      Idat., _Chron._, eod. ann.]

On peut dire que, depuis la mort d'Atius, il n'y eut plus d'empereurs
d'Occident; les Csars phmres qui endossrent encore la pourpre ne
furent que des lieutenants de patrices barbares, qui les levaient, les
dposaient, les tuaient suivant leur caprice. Les Barbares taient
partout en Occident, individuellement ou en masse; ils avaient le
gouvernement, il leur fallut bientt la terre.

La cour d'Attila avait t une ppinire d'aventuriers mls  ses
entreprises de politique ou de guerre: gens actifs, nergiques, avides
d'argent et de jouissances, ils prirent presque tous parti dans les
troubles de la seconde moiti du Ve sicle, apportant en Italie, soit
comme ennemis, soit comme amis des Romains, les facults et les
apptits qu'ils avaient puiss prs de l'empereur de la Barbarie. Ainsi
nous voyons ce mme Oreste qui a figur dans nos rcits, devenir matre
des milices de l'empereur Npos, puis le dposer et proclamer auguste
son propre fils encore dans l'enfance, Romulus, qu'on appela le petit
Auguste, _Augustute_. Les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, somment
alors ce secrtaire d'Attila de leur partager l'Italie, et, sur son
refus, Odoacre s'en charge. Le tiers du territoire italien est distribu
aux anciens soldats d'Attila; la dignit d'empereur est supprime comme
une fiction inutile, et Odoacre prend le titre de roi d'Italie.
L'histoire nous montre ensuite derrire lui, son meurtrier et son
successeur, le grand Thodoric, fils du roi ostrogoth Thodmir, un des
capitaines du roi des Huns: le nom d'Attila plane sur toute cette
transformation de l'Italie.

Dans l'Europe orientale, son esprit anime encore les tronons de
l'empire des Huns; plusieurs de ses fils se montrent vaillants hommes,
et sa gloire ouvre aux derniers bans des nations hunniques un chemin
facile vers le Danube. Elles s'y succdent pendant trois sicles presque
d'anne en anne, sous les noms d'Outigours, Koutrigours, Avars,
Bulgares, Khazars, jusqu' ce qu'enfin les Hunnugars Ongres ou Ougres,
les Hongrois de nos jours, fondent, vers la fin du IXe sicle, dans
l'ancienne Hunnie, un noble et puissant tat qui,  travers beaucoup de
vicissitudes, a pris place dans la socit europenne.

Tel est l'Attila de l'histoire. J'ose me flatter d'avoir puis ici,
pour en esquisser le portrait, tous les documents rellement
historiques qui concernent ce Barbare, le plus grand de ceux qui
apparurent au dclin de l'empire romain; mais, par cela mme qu'il fut
grand et qu'il laissa une trace profonde dans les vnements de son
sicle, ce Barbare a occup longtemps aprs lui l'imagination des
peuples. Barbares et Romains se sont complus  le potiser sous des
aspects diffrents, et le roi des Huns s'est trouv dans le moyen ge
l'objet d'autant de traditions et de contes qu'Alexandre et Csar, le
hros d'autant de pomes que Charlemagne. Il est curieux de comparer ces
traditions entre elles, soit qu'elles viennent des pays romains, soit
qu'elles appartiennent aux nations germaniques, soit qu'elles dcoulent
des souvenirs domestiques de la race magyare; c'est un travail que j'ai
essay de faire et que je joindrai  cette histoire dont il est le
complment oblig.




DEUXIME PARTIE

HISTOIRE
DES FILS ET DES SUCCESSEURS
D'ATTILA




CHAPITRE PREMIER

FILS D'ATTILA: Leur discorde ruine l'empire des Huns.--Les vassaux
germains se rvoltent.--Bataille du Ntad.--Les Gpides occupent la
Hunnie.--Description du cours du Danube.--Anciennes populations de la
Pannonie et de la Msie.--Valakes ou Roumans.--tat florissant de la
Pannonie et de la Msie sous l'empire romain.--Empereurs et gnraux ns
dans ces provinces.--tat militaire de la zone du Danube.--Dispersion
des Germains aprs la victoire du Ntad.--Les Huns se fortifient dans
l'Hunnivar.--Ils essaient de remettre les Ostrogoths sous le joug et
sont vaincus.--Caractre des fils d'Attila: Deughizikh, Hernakh,
Emnedzar, Uzindour, Gheism.--Nouvelle attaque des Huns contre les
Ostrogoths.--Scission des fils d'Attila; Denghizikh reste dans
l'Hunnivar.--tablissement d'Ernakh et du roi alain Candax dans la
petite Scythie; d'Emnedzar et d'Uzindour dans la Dacie
riveraine.--Sarmates, Cmandres et Satagares en Msie et en
Pannonie.--Politique de l'empire d'Orient  l'gard des fils d'Attila.

453--462

La terrible volont qui, du vivant d'Attila, n'avait jamais connu
d'obstacle, et qui pendant un quart de sicle avait fait la loi du
monde, ne fut pas obie un seul jour ds que le conqurant eut ferm les
yeux. La rvolte commena par sa famille. Dans un esprit de sage
prvoyance, et afin de prserver l'unit d'un empire qu'il avait fond
au prix de tant de fatigues et de crimes, Attila avait ordonn que son
fils Ellak lui succderait seul avec la plnitude de sa puissance; mais
il avait compt sans ce _peuple_[507] de fils qu'il laissait aprs lui:
peuple mdiocre, ambitieux et jaloux. Refusant de reconnatre la
suprmatie de leur frre an, ils exigrent le partage de l'empire
entre eux tous,  parts gales. Il fallut tout diviser, tout morceler,
territoire, populations, troupeaux. On fit des lots de nations, et
d'illustres rois, dit l'historien goth Jornands avec l'accent de
l'indignation, des rois pleins de bravoure et de gloire furent tirs au
sort avec leurs sujets[508]. Les Asiatiques, pour qui de pareils
procds n'taient pas nouveaux, les subirent sans se plaindre; mais la
colre monta au coeur des fiers Germains. Ils ne purent supporter l'ide
d'tre traits comme un vil btail, et le roi des Gpides, Ardaric,
courut le premier aux armes[509]. Ardaric avait t pendant longtemps le
conseiller le plus intime et le vassal le plus honor d'Attila. Valmir,
qui avait tenu la seconde place dans la confiance du matre, et qui
partageait avec ses deux frres, Thodmir et Vidmir, le gouvernement
des Ostrogoths, suivit l'exemple d'Ardaric. La plupart des vassaux
germains se rangrent autour des deux plus grands de leurs rois, et
l'arme d'Attila se trouva scinde en un double camp: les Germains d'un
ct, de l'autre les Huns, les Alains, les Sarmates et quelques
peuplades germaines restes fidles  la mmoire du conqurant.

      [Note 507: Filii Attil quorum per licentiam libidinis pne
      populus fuit. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 508: Ut ad instar famili bellicosi reges, cum populis,
      mitterentur in sortem. Jorn., _R. Get., ibid._]

      [Note 509: Quod dum Gepidarum rex comperit Ardaricus, de tot
      gentibus indignatus, velut vilissimorum mancipiorum conditione,
      tractari, contra filios Attil primus insurgit. Jorn., _R. Get.,
      ub. sup._]

Les deux partis, aprs s'tre observs quelque temps et recruts chez
les nations voisines, se prparrent  une lutte suprme dont le
rsultat devait tre la servitude ternelle ou l'affranchissement de la
Germanie. Ils choisirent pour se mesurer la grande plaine de Pannonie,
situe au midi du Danube et  l'ouest de la Drave, et dans cette plaine
le terrain que traversait une petite rivire appele alors Ntad, et
dont le nom actuel est inconnu[510]. Il fallait un interprte barbare
tel que le Goth Jornands pour sentir lui-mme et faire passer dans les
pages d'un livre les passions de ces ravageurs du monde devenus ennemis,
et rendre la grandeur de cette lutte  mort qui venait s'taler aux yeux
des Romains, et, sur le territoire romain, comme un combat de
gladiateurs. Qu'on se figure, dit-il, un corps dont la tte a t
tranche, et dont les membres, n'obissant plus  une direction commune,
se livrent ensemble une folle guerre: ainsi vit-on s'entredchirer de
valeureuses nations qui ne rencontrrent jamais leurs gales que
lorsqu'elles se tournrent les unes contre les autres[511]. Puis, anim
d'un enthousiasme presque aussi sauvage que le tableau qu'il va nous
peindre, il s'crie: Certes ce fut un admirable spectacle de voir le
Goth furieux combattant l'pe au poing, le Gpide brisant dans ses
blessures les traits qui l'ont perc, le Suve luttant  pied, le Hun
dcochant ses flches, l'Alain rangeant en bataille ses masses pesamment
armes, l'Hrule lanant sa lgre infanterie...[512] Il y eut
plusieurs combats, tous plus acharns les uns que les autres, et la
fortune semblait favoriser les Huns, quand, changeant de front tout 
coup, elle se dclara pour les Gpides. Les Asiatiques laissrent sur la
place quarante mille morts, au nombre desquels fut Ellak, qui ne tomba
qu'aprs avoir jonch la terre de cadavres ennemis. Ellak prit si
virilement, dit encore Jornands dans son style pre, mais nergique,
qu'Attila vivant aurait envi une fin si glorieuse[513]. Ses frres
alors, prenant la fuite, repassrent le Danube, et, serrs de prs par
les Gpides, gagnrent les bouches du fleuve et les plaines pontiques,
o ils se retranchrent. Ainsi fut bris l'empire des Huns, auquel on
put croire un instant que l'univers obirait. Ardaric, s'emparant des
plaines de la Thesse, alla planter sa tente au coeur de la Hunnie, dans
la rsidence d'Attila[514]. Le roi des Gpides avait en effet plus de
titres que les autres aux dpouilles opimes de ses anciens matres: il
avait commenc la guerre et dcid la victoire.

      [Note 510: Bellum committitur in Pannonia, juxta flumen cui
      nomen est Netad. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 511: Dividuntur regna cum populis, fiuntque ex uno
      corpore membra diversa, nec qu unius passioni compaterentur, sed
      qu exciso capite invicem insanirent.... Qu nunquam contra se
      pares invenerant, nisi ips mutuis se vulneribus sauciantes,
      seipsas discerperent fortissim nationes... Jorn _R. Get._, 50.]

      [Note 512: Nam ibi admirandum reor fuisse spectaculum, ubi
      cernere erat cunctis, pugnantem Gothum ense furentem, Gepidam in
      vulnere suorum cuncta tela frangentem, Suevum pede, Hunnum sagitta
      prsumere, Alanum gravi, Herulum levi armatura aciem instruere.
      Jorn., _R. Get._, _ibid_.]

      [Note 513: Nam post multas hostium cdes, sic viriliter eum
      constat peremptum, ut tam gloriosum superstes pater optasset
      interitum. Jorn., _R. Get._, _ub sup._]

      [Note 514: Gepid Hunnorum sibi sedes viribus vindicantes,
      totius Daci fines, velut victores, potiti... Jorn., _R. Get._,
      50.]

Le Danube, dans son cours de prs de cinq cents lieues, se partage en
plusieurs bassins forms par les tranglements de son lit,  travers
lequel les Alpes Noriques et Juliennes, les monts Sudtes, les Carpathes
et l'Hmus projettent successivement leurs rameaux. Ces bassins,
diffrents de niveau, sont comme autant de gradins par lesquels les eaux
de la valle descendent pour se verser dans la Mer Noire. Chacun d'eux,
empreint d'une physionomie propre,  sa ceinture de montagnes, ses
limites traces par des rivires rapides ou profondes, souvent mme sa
population particulire, en un mot ce qui constitue une contre
distincte. C'est dans la rgion des deux derniers bassins que vont se
drouler les vnements principaux de cette histoire.

Au sortir des gorges de Gran, produites par le rapprochement des
Carpathes occidentales et des Alpes Styriennes, le fleuve, parvenu  la
moiti de son cours, semble s'arrter, revenir sur lui-mme, et laisser
reposer ses eaux, avant de les prcipiter en cataracte dans le dernier
de ses dfils. Il coule alors entre deux plaines que l'on signale parmi
les plus tendues de l'Europe:  droite, celle de Pannonie, allonge de
l'est  l'ouest et borne par les Alpes Noriques et Juliennes et par un
rameau des Alpes Dinariques;  gauche, celle de Dacie, que la chane
demi-circulaire des Carpathes enveloppe jusqu' ses bords. La Pannonie,
matresse de la Drave et de la Save, menace l'Italie et la Grce
septentrionale, tandis que la Dacie, flanque de deux grands massifs de
montagnes, qui se dressent comme deux citadelles  ses extrmits,
domine au nord et  l'est les vastes espaces qu'occupait alors et
qu'occupe encore aujourd'hui la race slave, dont ils semblent tre le
patrimoine. Quand le fleuve a franchi ses cataractes, o il quittait
chez les Grecs le nom de _Danube_ pour prendre celui d'_Ister_, il se
rpand  gauche dans des plaines basses et marcageuses. A quelques
milles seulement du Pont-Euxin, il se dtourne brusquement dans la
direction du sud au nord, puis il reprend vers son embouchure son cours
primitif d'occident en orient, laissant une troite presqu'le entre son
lit et la mer. La chane de l'Hmus, qui ferme la valle au midi, est
coupe par sept passages dont la plupart communiquent au Danube par de
petites valles perpendiculaires, et le plus occidental par le cours
large et dvelopp de l'Isker. A partir des sommets de l'Hmus, le pays
descend graduellement jusqu'au grand fleuve qui en baigne les dernires
terrasses. Par-del ce fleuve et le long de la Mer Noire s'tendent
tantt des plaines fertiles et tantt des steppes qui se succdent par
intervalles pour ne s'arrter qu'au pied des chanes de l'Oural et du
Caucase.

Ce pays fut peupl primitivement par des nations de race illyrienne ou
thrace auxquelles vinrent se superposer des essaims nombreux migrs de
la Gaule. Les nations gauloises habitrent  l'ouest les deux rives du
Danube et les versants des Alpes Noriques et Pannoniennes[515]. Les
dnominations de Bohme et de Bavire[516] conservent encore aujourd'hui
la trace d'une ancienne occupation de ces deux contres par des
Celtes-Boens; et les Carnes, qui donnrent leur nom au groupe des Alpes
Carniques, les Taurisques et les Scordisques, tablis plus  l'est
autour du mont Scordus, se rendirent fameux dans l'histoire grecque et
romaine par cet esprit d'aventures qui distingua toujours la race
celtique. Ce furent ces Gaulois danubiens qui, runis aux Tectosages de
Toulouse, pillrent le temple de Delphes, conquirent l'Asie-Mineure, et
fondrent en Phrygie le royaume fameux des Gallo-Grecs[517]; ce furent
eux aussi qui rpondirent un jour  Alexandre qu'ils ne craignaient rien
que la chute du ciel[518]. Les Pannoniens, les Dardaniens et les
Msiens, nations plus sauvages encore que les Gaulois, peuplaient seuls
la partie orientale entre le Danube et l'Hmus. Le progrs des Germains
 l'ouest et les conqutes de Rome au midi resserrrent peu  peu les
domaines de ces races, qui finirent par disparatre dans l'unit
romaine.

      [Note 515: On peut consulter l-dessus mon _Histoire des
      Gaulois_, t. I, c. 1 et 4.]

      [Note 516: Bohme, _Boohoemum_, demeure des Boes,--Bavarois,
      _Booarii_, _Boobarii_, _Boo-warii_.]

      [Note 517: _Histoire des Gaulois_, t. I, c. 4 et 5.]

      [Note 518: [Grec: Eresthai (ton basilea) ti malista ein o phoboito
      autous de apokrinasthai oudeva, ei m ara o ouranos autois
      epipesoi.] Strabon, VII, p. 304.]

Vers la fin du premier sicle de notre re, un empire barbare fond dans
la grande plaine des Carpathes, l'empire des Daces, voulut disputer 
celui des Romains la possession du Danube; il tomba sous les armes de
Trajan, et la Dacie fut rduite en province[519]. On vit alors accourir
de tous les coins du monde romain, de l'Italie surtout, un peuple de
colons industrieux et entreprenants qui, l'pe d'une main et la pioche
de l'autre, dfrichrent et soumirent, outre la Dacie, les immenses
plaines situes entre les Carpathes et la Mer Noire, et servirent
d'avant-poste contre les incursions des nations asiatiques et plus tard
contre celles des Goths. Quand les ncessits de la dfense obligrent
l'empereur Aurlien de ramener la frontire romaine au Danube, il ouvrit
aux colons daco-romains un asile sur la rive droite du fleuve dans une
subdivision provinciale spare de la Msie, et  laquelle, par un
sentiment de regret, il attacha le nom de Dacie[520]; mais un grand
nombre de ces colons transdanubiens refusrent d'abandonner leur pays.
Ils rsistrent comme ils purent aux nations gothiques qui, des rives du
Dniester, s'avanaient vers le Danube. Quand les Goths furent matres
des Carpathes, les colons romains se rsignrent  vivre sous une
domination qui mnageait en eux les arts qu'elle ignorait et le travail
des champs qu'elle ddaignait. Plus tard ils passrent avec la Dacie des
mains des Goths dans celles des Huns, vainqueurs des Goths, et furent
sujets d'Attila. Aprs Attila, d'autres dominations barbares les
possdrent, et pargnrent toujours en eux une population industrieuse
dont le travail leur profitait. C'est ainsi qu'ils ont travers dix-sept
cents ans, laissant le temps emporter leurs matres, et perptuant au
milieu de barbares de toutes races les restes d'une vieille
civilisation, une langue fille de la langue latine et une physionomie
souvent noble et belle qui rappelle le type des races italiques. Les
Slaves leurs voisins les ont dsigns sous le nom de _Vlakhes_ ou
_Vlokhes_, Valakes, mot dans lequel on croit reconnatre celui de
_Velche_ appliqu par les Germains[521]  l'ensemble des populations
romaines; mais eux ne reconnaissent et n'ont jamais reconnu d'autre
appellation nationale que celle de _Roumuns_ ou _Roumans_, c'est--dire
Romains.

      [Note 519: Daces autem sub imperio suo Trajanus, eorum rege
      devicto, et terras ultra Danubium... in provinciam redegit. Jorn.,
      _Temp., Succ._ 11.]

      [Note 520: Daciam a Trajano constitutam, sublato exercitu et
      provincialibus reliquit, desperans eam posse retineri; abductosque
      ex ea populos, in Moesiam collocavit, appellavitque suam Daciam.
      Vopisc., _Aurelian._, Script. Hist. Aug. edit. Salm., fo p. 222.]

      [Note 521: _Welsch_, _Welsh_, _Wallici_, _Gallici_; ce nom
      n'est pas autre que celui des Gaulois, nos pres, dont les
      innombrables essaims ont peupl une si grande partie de
      l'Occident. Les Gallo-Romains taient d'ailleurs aux IVe et Ve
      sicles les derniers reprsentants de l'ancienne puissance
      romaine.]

La Pannonie et la Msie romaines, provinces toutes militaires, furent 
l'orient de l'Europe ce que la Gaule tait  l'occident, le boulevard de
l'empire. Elles couvraient une des entres de l'Italie et la Grce tout
entire sur ses deux lignes de dfense, le Danube et la chane de
l'Hmus, et leur importance ne fit que s'accrotre lorsque Rome se fut
donn une soeur sur le Bosphore, et qu'elles eurent deux empereurs 
protger. Malgr les relations frquentes avec la Grce et le voisinage
de Constantinople, leur civilisation, close au foyer des camps, garda
toujours quelque chose de la rudesse, mais aussi de l'honntet des
moeurs militaires. Elles furent au IIIe et IVe sicles la ppinire des
lgions, et par les lgions celle des Csars. Il est peu de grands
empereurs de cette poque qui n'aient t Illyriens. Claude le Gothique
naquit au pied de l'Hmus, Probus  Sirmium, Aurlien dans les campagnes
qui avoisinaient cette ville; Diocltien tait Dalmate, et son collgue
Maximien Hercule, Pannonien. Galrius avait port le bton des ptres
dans les montagnes de la Msie avant de tenir l'pe de Jules-Csar.
Nasse, aujourd'hui Nissa, se glorifiait d'avoir vu natre Constantin,
et Valentinien Ier, ce fier Romain qui touffa de colre en entendant
les ambassadeurs des Quades parler insolemment de l'empire[522], avait
eu pour berceau la ville de Sabaria, sur la Save. Au temps o se passent
les vnements de cette histoire, la Pannonie n'tait pas tellement
puise, qu'elle ne fournt encore des hommes d'lite, soit empereurs,
soit gnraux; elle venait de donner au trne imprial Marcien et son
successeur Lon, et devait lui donner bientt Justinien. Atius, le
vainqueur d'Attila, tait originaire de Durostorum[523], la ville
actuelle de Silistrie, tandis qu'Alaric, le vainqueur de Rome, avait vu
le jour  l'embouchure du Danube, parmi les Goths de l'le de Peuc; les
fils d'Attila et peut-tre Attila lui-mme prirent naissance sur la rive
gauche du fleuve. Les grands ennemis et les grands dfenseurs de Rome
sortaient donc alors de ce pays, o le Romain et le barbare se
coudoyaient et labouraient souvent le mme sillon. C'tait toujours la
terre des batailles, celle o la mythologie antique avait plac le
berceau du dieu Mars.

      [Note 522: Amm. Marcell., XXX, 6.--Aurel. Vict., _Epist._,
      45.--Cf., _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, t.
      III, chap. 8.]

      [Note 523: Voir le morceau intitul _Atius et Bonifacius_
      (_Revue des Deux Mondes_, 1851).]

De grandes cits, dignes de l'importance de ces provinces, bordaient le
Danube et s'chelonnaient entre le fleuve et les chanes de montagnes
qui ferment la valle au midi. Presque toutes taient fortifies, et des
camps retranchs, des chteaux, de simples tours, des remparts ou fosss
garnis de palissades, distribus selon le besoin des lieux, se reliaient
 chacune d'elles comme  un centre d'oprations. Parmi ces ouvrages,
beaucoup portaient le nom de Trajan, non moins populaire dans la valle
du Danube que celui de Jules-Csar dans les Gaules. Ingnieurs aussi
habiles que grands gnraux, les Romains savaient si bien choisir
l'assiette de leurs places, que, malgr la rvolution introduite dans
l'art de la guerre par les dcouvertes modernes, ici le systme gnral
de dfense a d rester le mme. Sirmium, la principale forteresse et la
capitale de la Pannonie, a disparu, il est vrai, du lit de la Save qui
en baignait le pourtour; mais Belgrade s'lve sur le mme terrain que
Singidon, station des flottes romaines du moyen Danube, et Semlin
remplace Taurunum  l'opposite de Singidon. Smendrie, au confluent de
la Morava, succde  la ville de Margus, le grand march de ces contres
au temps des Romains, et l'ancienne Bononia, de cration gauloise comme
son nom l'indique, est reprsente aujourd'hui par Widdin.

C'tait principalement sur le Bas Danube, expos aux attaques des
Asiatiques, que les Romains avaient accumul leurs moyens de protection.
L'Hmus, qui court paralllement au Danube, tant coup, comme je l'ai
dit, par sept dfils qui servaient de passages entre la Msie et le
nord de la Grce, les Romains construisirent sur la rive gauche du
fleuve, depuis Bononia jusqu' Durostorum, sept grandes places
correspondantes aux sept dfils, de telle sorte que chaque passage de
l'Hmus ft pour ainsi dire ferm au nord par une forteresse sur le
Danube. Transmarica[524], Sexaginta-Prista[525], Noves[526], Nicopolis,
Ratiaria, qui renfermait une division de la flotte danubienne et une
fabrique d'armes, et d'autres villes encore durent leur origine aux
combinaisons de ce systme de dfense. La presqu'le comprise entre le
Danube et la Mer Noire, appele province de Petite-Scythie[527], tait
garnie  son pourtour de forteresses nombreuses, et coupe au midi par
un rempart qui subsiste encore et porte le nom de Trajan. Telles avaient
t les provinces danubiennes avant l'irruption des Goths en 375, et
celle des Huns, qui se prolongea presque sans interruption pendant tout
le rgne d'Attila. Attila fut le grand destructeur de ces contres, o
son nom, tristement populaire, fut longtemps attach  toutes les
ruines, comme celui de Trajan  toutes les fondations. Justinien mit sa
gloire  rparer les dsastres d'un pays qui tait le sien, mais au
moment o commencent nos rcits, les villes de l'intrieur n'taient
pour la plupart que des monceaux de dcombres, et les places du Danube,
presque toutes dmanteles, n'opposaient qu'une barrire impuissante au
passage des barbares.

      [Note 524: Aujourd'hui _Tourtouka_.]

      [Note 525: _Roustchouk._]

      [Note 526: _Sistova._]

      [Note 527: C'est actuellement la _Dobrutcha_.]

Aprs la sanglante bataille du Ntad, les vainqueurs se trouvrent
presque aussi embarrasss que les vaincus: ils ne surent plus que
devenir. Les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux avaient
suivi les guerriers germains en Pannonie; c'taient des nations entires
qui attendaient dans leurs enceintes de chariots le dernier mot de la
fortune. Elles n'avaient plus de patrie: iraient-elles  grand surcrot
de fatigues et de dangers, reprendre les terres qu'elles avaient
quittes et que d'autres peut-tre occupaient maintenant? Il leur parut
plus sage de rester o elles taient. Les Gpides avaient jet leur
dvolu sur la grande plaine des Carpathes, l'ancienne Dacie de Trajan et
la Hunnie d'Attila, et personne ne s'avisa de leur disputer un droit de
prfrence qu'ils mritaient si bien. Les Ostrogoths, trouvant la
Pannonie  leur convenance, s'en emparrent depuis Sirmium jusqu'
Vienne, et donnrent pour limites  leurs possessions la Msie
suprieure, la Dalmatie et le Norique. Comme ils formaient trois groupes
de tribus sous trois rois, ils divisrent le pays en trois parts:
Thodmir s'tablit le plus  l'ouest, au-dessous de Vienne et dans les
environs du lac Pelsod,[528] aujourd'hui Neusiedel; Valmir reut la
partie orientale dlimite par la Save, que les Goths,  cause de sa
profondeur et de la teinte fonce de son lit, avaient surnomme la
Rivire Noire[529], et Vidmir plaa son cantonnement entre les deux
autres. Dans ce partage, Valmir, le plus puissant des trois rois et le
reprsentant de la nation, fut charg de garder la frontire orientale,
qui touchait  l'empire romain.

      [Note 528: Theodemir juxta lacum Pelsodis... Jorn., _R. Get._,
      52.--Les gographes ne s'accordent pas sur la position du lac
      Pelsod; les uns le confondent avec le lac Balaton, les autres le
      retrouvent dans le lac actuel de Neusiedel. J'ai suivi cette
      dernire opinion, qui concorde mieux avec le texte de Jornands.]

      [Note 529: Valamir contra Scarniungam et Aquam Nigram fluvios
      manebat. Jorn., _R. Get._, 52.]

L'histoire nous dit que les Ostrogoths demandrent la concession de ces
territoires  l'empereur Marcien, qui l'accorda bnvolement[530]; il
est beaucoup plus croyable que le consentement de l'empereur ne fit que
suivre la prise de possession. Quoi qu'il en soit, ils reurent du
gouvernement imprial le titre d'htes et de fdrs, se soumettant de
leur ct  toutes les obligations que ce titre imposait: par exemple,
celles de fournir des contingents militaires  l'empire, de ne faire ni
la paix ni la guerre sans son agrment, de n'avoir d'amis que ses amis,
d'ennemis que ses ennemis, de respecter son territoire et ses villes
situes dans l'intrieur des cantonnements, car les conventions de cette
nature rservaient toujours les villes, surtout les places fortes qui
restaient au pouvoir des garnisons romaines. Le peuple barbare, ainsi
admis sur les domaines de l'empire, y demeurait  titre prcaire et par
droit d'hospitalit, comme s'exprimait la formule[531], c'tait un prt
que lui faisait le gouvernement romain et nullement un abandon. Tandis
que les Ostrogoths s'tablissaient en Pannonie, les autres nations
germaniques qui, ayant aussi pris part  la guerre, se trouvaient
pareillement dplaces, les Hrules, les Ruges, les Suves, remontrent
le Danube et se rpandirent  droite du fleuve, dans les Alpes Noriques
et Juliennes, jusqu'aux frontires de l'Italie[532]. A l'aspect de ces
mouvements, les Lombards quittrent le pays qu'ils occupaient au nord de
l'Elbe, et entrrent dans la Bohme, menaant de l la valle du Danube,
comme les autres menaaient celle de l'Adige. Ainsi les futurs
conqurants de l'Italie venaient s'chelonner en face des Alpes, les
Ruges formant l'avant-garde et les Lombards l'arrire-garde.

      [Note 530: Venientesque multi per legatos suos ad solum
      Romanorum, et a principe tunc Marciano gratissime suscepti,
      distributas sedes, quas incolerent, accepere. Jorn., _R. Get.,
      ibid._]

      [Note 531: _Jure hospitii._]

      [Note 532: Jorn., _R. Get._, 50.--Procop., _B. Goth._--_Vit.
      S. Sever._]

Pendant que la Germanie faisait un pas vers le midi de l'Europe, les
hordes disperses des Huns se ralliaient dans les plaines qui bordent le
Danube au nord et la Mer Noire  l'ouest. Ces plaines, ainsi que les
steppes du Dniper et du Don, taient considres par les autres nations
comme le domicile naturel, le patrimoine des Huns, depuis prs d'un
sicle que leurs anctres en avaient chass les Goths[533]. Eux-mmes le
prtendaient bien ainsi, et donnaient au cours infrieur du Danube le
nom d'_Hunnivar_[534], c'est--dire _rempart_ ou _dfense des
Huns_[535]. Loin de se montrer dcourags de leur dfaite, les fils
d'Attila semblaient pleins de confiance. coutant les leons de la
mauvaise fortune, ils mettaient de ct leurs dissentiments, et
travaillaient en commun aux prparatifs d'une nouvelle campagne qui
devait ramener leurs vassaux sous le joug et relever l'empire de leur
pre: telle tait du moins leur esprance. A l'ambition se joignait chez
eux un dsir ardent de vengeance contre tous les Germains, mais surtout
contre les Ostrogoths[536], quoique ceux-ci n'eussent eu que le second
rang parmi les provocateurs de la rvolte. C'tait donc par les
Ostrogoths qu'ils se proposaient de commencer: leurs forces taient
d'ailleurs considrables, attendu que les tribus hunniques de la Mer
Caspienne et du Volga leur avaient gard fidlit malgr leurs revers.

      [Note 533: Ad proprias sedes remearunt... Jorn., _R. Get._,
      50.]

      [Note 534: _Var_ signifie encore en hongrois _citadelle_,
      _propugnaculum_: _Temesvar_, citadelle sur le Tmse; _Hungvar_,
      fort qui dfend la rivire de Hung, etc. Ce mot, que nous trouvons
      dans Jornands, est le seul qui nous soit rest de la langue des
      Huns. Quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit; diuque
      fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua hostium remaneret,
      qu in fugam versa, eas partes Scythi peteret, quas Danubii amnis
      fluenta prtermeant, qu lingua sua Hunnivar appellant. Jorn.,
      _De Reb. Get._, 50.]

      [Note 535: Les Romains, dans une acception analogue, disaient
      du mme fleuve qu'il tait leur _borne_ et leur _limite_,--_limes
      romanus, limes imperii_.]

      [Note 536: Jorn., _R. Get._, 50.]

L'histoire est trs-sobre de renseignements personnels touchant les fils
d'Attila, qu'elle ne mentionne le plus souvent qu'en termes collectifs
et gnraux. On peut nanmoins,  l'aide de dtails dissmins et en
quelque sorte perdus dans les crivains contemporains, rassembler les
traits de certaines figures, et saisir quelques physionomies qui se
dessinent au premier plan. Nous y voyons d'abord Denghizikh[537], le
plus semblable  son pre aprs Ellak, ou, pour mieux dire, le moins
dissemblable. Ce n'est pas que Denghizikh ne possdt beaucoup des
qualits d'un conqurant barbare: l'esprit d'entreprise, l'audace et
l'activit pousse jusqu' l'impuissance du repos; mais on et cherch
vainement en lui cette lumire du gnie qui faisait d'Attila, suivant
l'occasion, un homme hardi ou patient, un soldat impitoyable ou un
politique rus, ourdissant avec une prvoyance qui ne se trompait
jamais, la trame que son pe devait couper, enfin le matre de lui-mme
plus encore que des autres. Prs de Denghizikh et comme pour contraster
avec lui, nous apercevons le jeune Hernakh, son rival en influence dans
les conseils de la famille, esprit doux et pacifique, en tout l'oppos
de son frre. Ceux qui ont lu l'histoire d'Attila connaissent dj ce
jeune homme, le dernier des fils du conqurant et l'objet de ses
prfrences. L'historien Priscus, dans le curieux tableau qu'il nous a
laiss d'un banquet donn par le roi des Huns  l'ambassade romaine dont
il faisait partie, nous montre Hernakh encore enfant assis prs de son
pre, qui ne se dride qu'en le regardant, et s'amuse  lui tirer
doucement les joues[538]. Un des convives dcouvrit  Priscus une des
causes de cette prdilection: les devins avaient prophtis au roi que
ce jeune homme perptuerait sa postrit, tandis qu'elle s'teindrait
dans ses autres enfants, et Attila aimait en lui plus qu'un fils: il
aimait le seul espoir de sa race[539]. Devenu homme, Hernakh se
distingua effectivement par des penchants qui pouvaient promettre une
vie tranquille et une longue ligne, mais qu'Attila peut-tre n'aurait
pas vus sans dplaisir. Il tait prvoyant, rserv, ennemi de toute
rsolution violente. Deux de ses frres, fils de la mme mre que lui,
semblent l'avoir tendrement aim, et s'tre attachs  sa fortune: ils
se nommaient Emnedzar et Uzindour[540].

      [Note 537: Dengizich Attil filius. Prisc., _Exc. leg._, 45,
      46.--Son nom se trouve encore sons les formes suivantes:
      Dinzigikh. _Chron. Pasch._--Dinzio, Jorn., _R. Get._, 51.--Dinzic,
      Marcell. Comit. _Chron._ Ces deux dernires formes taient
      probablement des diminutifs familiers.]

      [Note 538: Juniorem ex filiis introeuntem et adventantem,
      nomine Hernach, placidis et ltis oculis est intuitus, et cum gena
      traxit. Prisc., _Exc. leg._, p. 68. Voir ci-dessus _Hist.
      d'Attila_, c. 4.]

      [Note 539: Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos
      liberos parvi facere, ad hunc solum animam adjicere, unus ex
      barbaris qui prope me sedebat et latin lingu usum habebat, fide
      prius accepta, me nihil eorum, qu dicerentur, evulgaturum, dixit,
      vales Attil vaticinatos esse, ejus genus quod alioquin
      interiturum erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 68.]

      [Note 540: Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus... Jorn., _R.
      Get._, 51.]

Nous voyons paratre encore parmi les Huns de sang royal un
demi-Germain, nomm Gheism[541], qu'Attila avait eu de la soeur
d'Ardaric, roi des Gpides,  l'poque o les plus puissants monarques
de la Germanie tenaient  honneur de peupler son lit d'pouses lgitimes
ou de concubines. Des circonstances que nous exposerons plus bas ayant
ramen Gheism en Gpidie prs de son oncle, dont il se fit vassal, il en
est rsult quelque confusion sur son origine, et il passe prs des
crivains byzantins tantt pour Hun et tantt pour Gpide[542]. Voil
ceux des fils d'Attila que l'histoire nous fait connatre
personnellement. La tradition magyare en ajoute deux autres: Aladarius,
n de la germaine Crimhild, fille d'un duc de Bavire, et Chaba, issu du
mariage du roi des Huns avec la princesse Honoria, petite-fille du grand
Thodose[543]. Ni l'un ni l'autre ne saurait tre avou par l'histoire.
Ainsi qu'on le devine au premier coup d'oeil, Aladarius, fils de
Crimhild[544], est un emprunt fait par les Hongrois du moyen ge aux
popes germaines sur Attila, et peut-tre mme ce nom d'Aladarius
n'est-il qu'une altration de celui d'Ardaric, qu'on aurait confondu
avec son neveu. Quant  Chaba, qui joue un rle trs-important dans les
traditions magyares, il appartient, selon toute apparence,  une pope
nationale[545], dont ces traditions semblent renfermer des fragments.
L'imagination des Orientaux n'a point voulu que l'amour d'une fille
d'empereur romain pour un roi des Huns restt sans dnoment; elle les a
maris et leur a donn une postrit en dpit des verrous sous lesquels
Honoria avait t confine par sa mre, en dpit de l'indiffrence
d'Attila, qui ne la rclama jamais pour sa femme que lorsqu'il tait sr
de ne pas l'obtenir, et de l'histoire enfin, qui nous atteste que les
deux amants ne se virent jamais.

      [Note 541: Giesmus, [Grec: Giesmos.] Theophan., _Chronogr._, p.
      185.]

      [Note 542: Ex Attilanis. Jorn., _R. Get._, 50.--E Gepdibus
      suum genus trahens. Theophon., p. 185.--Ex genere Gepdum
      derivatus. Anast., p. 63.]

      [Note 543: Simon Kza. _Chron. Hungar._--Et tous les auteurs
      hongrois qui ont crit d'aprs la tradition.]

      [Note 544: Voir ci-dessous aux _Lgendes d'Attila_ les
      traditions germaniques.]

      [Note 545: Voir les traditions hongroises.]

Les prparatifs de la nouvelle campagne remplirent probablement l'anne
455 tout entire. Au printemps suivant, les Huns arrivrent sur le
Danube avec l'imptuosit et le fracas d'une tempte. Ils dirent au
commandant des postes romains de ne pas s'inquiter, attendu qu'ils n'en
voulaient point  l'empire, que leur seul but tait de rattraper des
esclaves fugitifs et des dserteurs de leur nation[546]. Ils
dsignaient ainsi les Ostrogoths. Les postes romains, qui voulaient
rester trangers  ces querelles de barbares, ne firent point obstacle 
leur passage. Les hordes ayant pris terre sur la rive droite,
probablement vers le pont de Trajan, tournrent  l'ouest, gagnrent la
Save, et fondirent sur les cantonnements de Valmir. L'attaque fut si
brusque, que le roi ostrogoth n'eut pas le temps d'avertir ses frres,
et dut soutenir le choc avec les seules forces de sa tribu: toutefois il
s'en tira bien[547]. Aprs avoir tran  sa suite la cavalerie des Huns
et l'avoir fatigue par des marches  travers les marais de la Save, il
l'attaqua  son tour et lui fit essuyer une dfaite complte. On put
reconnatre alors combien l'infanterie des Goths, exerce  combattre de
pied ferme et comparable aux vieilles lgions romaines, dont elle
semblait suivre instinctivement les pratiques, l'emportait sur cette
cavalerie orientale sans organisation et sans discipline. Culbutes les
unes sur les autres, les hordes se dbandrent et ne s'arrtrent dans
leur fuite que lorsqu'elles eurent mis l'_Hunnivar_ entre elles et leurs
ennemis[548]. Valmir put envoyer alors  ses frres la double nouvelle
de son pril et de sa dlivrance. Les historiens racontent qu'au moment
o le messager goth atteignit la demeure de Thodmir sur les bords du
lac Pelsod, le pays tait en joie, et que le palais, orn comme pour une
fte, retentissait du bruit des instruments de musique. Un fils tait n
la nuit mme  Thodmir de sa concubine chrie Erelieva[549], et comme
les deux frres s'aimaient tendrement, ils confondirent leur bonheur.
L'enfant qui venait d'entrer dans la vie n'tait autre que le grand
Thodoric.

      [Note 546: Contigit ut Attil filii contra Gothos, quasi
      desertores dominationis su, velut fugacia mancipia requirentes,
      venirent. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 547: Ignaris aliis fratribus, super Walemir solum
      irruerunt: quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit. Jorn.,
      _R. Get._, 50.]

      [Note 548: Diu fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua
      hostium remaneret, qu in fugam versa, eas partes Scythi peteret
      quas Danubii amnis fluenta prtermeant, qu lingua sua _Hunnivar_
      appellant. _Id., ub. sup._]

      [Note 549: Nuntius veniens felicius in domo Theodemiri
      repperit gaudium; ipso siquidem die Theodericus ejus filius,
      quamvis de Erelieva concubina bon tamen spei puerulus, natus
      erat. Jorn., _R. Get._, 50.]

La confiance des fils d'Attila ne rsista pas  ce second chec. Forcs
de reconnatre que la puissance de leur pre, dont ils avaient t si
mauvais gardiens, leur tait chappe pour toujours et que c'en tait
fait de l'empire d'Attila, ils renoncrent  toute entreprise qui aurait
pour objet de le relever. Ils convinrent mme de se sparer ou du moins
de donner  chacun la libert de se choisir un parti. Le plus grand
nombre opina pour le maintien des vieilles habitudes et la continuation
de la vie nomade dans les plaines situes au nord du Danube et le long
de la Mer Noire; ceux-l se rattachrent  Denghizikh, le plus nergique
d'entre eux. Il y en eut, en moindre nombre,  qui il plut d'essayer de
la vie sdentaire et de quitter le campement des nomades; ils eurent de
plus l'ide, assez trange pour des fils d'Attila, de faire soumission
au gouvernement romain, afin d'obtenir de lui un territoire  cultiver.
Hernakh nous apparat ici comme l'auteur de cette rsolution ou du moins
comme le plus important de ceux qui l'excutrent. Le gouvernement
romain reut ces ouvertures mieux peut-tre que les Huns ne s'y taient
attendus. Hernakh fut autoris  se fixer dans la province de
Petite-Scythie[550]; on lui traa son cantonnement  l'extrmit
septentrionale, autour des bouches du Danube, dans ces bas-fonds
marcageux que la guerre avait dpeupls. Aprs avoir jur de remplir
toutes les obligations attaches au titre d'hte et de fdr de
l'empire, il tablit sa tribu sous le jet des balistes romaines, autour
des places dmanteles autrefois par son pre, et qu'il s'engageait
maintenant  dfendre, ft-ce mme contre sa race.

      [Note 550: Quidam ex Hunnis in parte Illyrici sedes sibi datas
      coluere;... se in Romaniam dederunt. Jorn., _R. Get._, 50.]

L'tablissement d'Hernalch entrana celui du roi alain Candax et de son
petit peuple, qui paraissent avoir t dans la clientle du jeune fils
d'Attila[551]; ils furent admis aux mmes conditions que lui et
cantonns, en partie sur le plateau mridional de la Petite-Scythie,
prs du rempart de Trajan, en partie dans la Msie infrieure[552], prs
du Danube, autour des forteresses de _Carsus_[553] et de
_Durostorum_[554]. Des bandes de Germains de la nation des Scyres et des
Huns Satagares se joignirent  Candax et furent probablement coloniss
dans l'intrieur, sur la frontire septentrionale des Msogoths. Bientt
on vit arriver une migration plus considrable, conduite par les frres
consanguins d'Hernakh, Emnedzar et Uzindour, qui dans cette dispersion
de la famille, ne voulurent pas se sparer de leur jeune frre. Entrs
dans la Dacie riveraine, ils occuprent les bords de l'Uto et de l'OEscus
vers leurs confluents avec le Danube, et devinrent voisins de
Noves[555], et de Nicopolis. Si le gouvernement romain n'autorisa pas
d'avance cette prise de possession, il la lgitima par son consentement
ultrieur.

      [Note 551: Hernach, junior Attil filius, cum suis, in extremo
      minoris Scythi sedes delegit. Jorn., _R. Get._, _ibid._]

      [Note 552: Cteri Alanorum, cum duce suo nomine Candax,
      Scythiam minorem inferioremque Moesiam accepere. _Id._, _ibid._]

      [Note 553: Actuellement Hirsova.]

      [Note 554: Silistrie.]

      [Note 555: Aujourd'hui Sistova.]

La brche une fois ouverte, d'autres chefs, d'autres tribus s'y
prcipitrent  l'envi; ce fut une invasion, dit Jornands, invasion
pacifique que l'empire ne dsavoua point[556]. C'est ainsi que des
Sarmates, des Cmandres et des Huns allrent se fixer dans de vastes
campagnes autour d'un chteau alors fameux, appel chteau ou champ de
Mars, et construit dans une forte position sur la rive de Msie[557].
D'autres migrants, probablement les plus dtermins, furent distribus
par groupes dans la Msie suprieure et la Pannonie, le long des
frontires des Ostrogoths et jusqu'au pied des Alpes Noriques. Le but
vident de cette dernire colonisation tait de surveiller les Goths,
ces prtendus amis de l'empire qui n'avaient pas tard  l'inquiter; la
haine que se portaient les deux races mises ainsi en prsence parut aux
Romains une garantie de la bonne conduite et de la fidlit des Huns.

      [Note 556: Quod et libens tunc annuit imperator, et usque
      nunc... donum est. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 557: Sauromat vero, quos Sarmatas diximus, et Cemandri,
      et quidam ex Hunnis... ad castrum Martenam sedes sibi datas
      coluere. _Id._, _loc. laud._--Castrum Martena.--Campus Martius ou
      Martis.]

En provoquant ou facilitant ces tablissements sur son territoire,
l'empire suivait sa politique sculaire. Constantinople avait hrit
des principes de Rome: opposer les barbares aux barbares, soutenir le
faible contre le fort pour les dtruire l'un par l'autre, et se servir
de l'ennemi qu'on ne redoutait plus, en guise de barrire, pour arrter
celui qui commenait  se faire craindre.




CHAPITRE DEUXIME

Les fils d'Attila attaquent de nouveau les Ostrogoths et sont
battus.--Ils attaquent l'empire romain.--Campagne d'Hormidac en
Msie.--Sige de Sardique.--Trahison du gnral de la cavalerie
romaine.--Retraite d'Hormidac.--Portrait des Huns par Sidoine
Apollinaire.--Les fils d'Attila demandent  l'empereur Lon le droit de
commercer en Msie.--Refus de l'empereur.--Colre des fils d'Attila; ils
dlibrent en commun; Denghizikh veut la guerre, Hernakh soutient la
paix.--Denghizikh entre sur le territoire romain.--Des volontaires goths
se joignent  lui.--Campagne de l'Hmus.--L'arme des Huns, enferme
dans un dfil, demande des vivres aux Romains.--Discours du Hun
Khelkhal aux Goths auxiliaires des Huns.--Les Huns et les Goths se
battent ensemble.--Nouvelle campagne de Denghizikh en Msie; il est pris
et tu; sa tte est expose dans le cirque de Constantinople.--Les Huns
fdrs se plient aux habitudes romaines.--Tribus des _Fossaticii_ et
des _Sacro-Monticii_.--Gnraux romains fournis par les Huns.--Ce que
deviennent les descendants d'Attila.--Aventures de Mundo fils de
Gheism.--Il dserte le territoire des Gpides et se fait brigand.--Les
voleurs Scamares le prennent pour roi.--Il est assig dans Herta; les
Ostrogoths le dlivrent.--Il se fait vassal de Thodoric.--Il se soumet
 Justinien.--Mundo  Constantinople: service qu'il rend  Justinien
dans la rvolte du Cirque.--Il est nomm commandant de l'Illyrie.--Ses
exploits  Salone; il perd son fils Maurice.--Sa fin dsespre.--Jeu de
mots des Romains sur sa mort.

462--535

La scission des enfants d'Attila et de leurs tribus en deux parts ne
brisa d'abord ni le lien de fraternit entre les princes, ni celui de
race entre les tribus. Les hordes de l'Hunnivar et du Dniper, qui
continurent la vie nomade, furent rputes le corps de la nation, et
Denghizikh, qui les gouvernait, se trouva investi d'un droit, sinon de
souverainet, du moins de tutelle et de suprmatie  l'gard des bandes
spares. L'histoire mentionne deux circonstances dans lesquelles ce
protectorat des tribus sdentaires par les tribus nomades fut exerc
avec clat. Dans l'anne 462, les Ostrogoths, mcontents des
surveillants que l'empire leur avait donns en Pannonie, se jetrent 
l'improviste sur le territoire des Huns satagares, pillrent tout,
enlevrent les rcoltes, les troupeaux, et menacrent d'gorger les
htes du peuple romain jusqu'au dernier[558]. Inform de ces dsastres,
Denghizikh accourut en toute hte porter secours  ses compatriotes;
quatre tribus nomades l'accompagnaient: les Angiscyres, les Bitugores,
les Bardores et les Ulzingours. Ils franchirent le Danube sans
oppositions, et, pntrant sur le territoire ostrogoth, ils assigrent
la ville de Bassiana, aujourd'hui Sabacz, place romaine dont les
Ostrogoths s'taient empars contre les traits, et qui formait un des
boulevards de leur frontire[559]. La ville rsista aisment  un ennemi
qui ne connaissait pas l'art des siges, et sa rsistance donna aux
Goths le temps d'arriver. Valmir en effet,  la premire nouvelle de
l'irruption de Denghizikh, avait laiss l les Satagares pour marcher
contre lui. Une grande bataille eut lieu sous les murs de Bassiana; la
place fut dgage, et les Huns, qu'un mauvais sort semblait poursuivre
chaque fois qu'ils s'adressaient aux Ostrogoths, furent pour la
troisime fois vaincus et rejets en dsordre sur la rive gauche du
Danube[560].

      [Note 558: Videntes Gothi non sibi sufficere ea, qu ab
      imperatore acciperent solatia... coeperunt vicinas gentes
      circumcirca proedari, primo contra Satagas, qui interiorem
      Pannoniam possidebant, arma moventes... Jorn., _R. Get._,
      53.--Satig, Satagarii.]

      [Note 559: Quod ubi rex Hunnorum Dinzio, filius Attil,
      cognovisset, collectis secum, qui adhuc videbantur, quamvis pauci,
      ejus tamen sub imperio remansisse, Ulzingures, Angisciros,
      Bittugores, Bardores, veniens ad Bassianam Pannoni civitatem,
      eamque circumvallans, fines ejus coepit prdari. Jorn., _R. Get._,
      53.]

      [Note 560: Gothi... expeditionem solventes quam contra Satagas
      collegerant, in Hunnos convertunt et sic eos suis a finibus
      inglorios propulerunt... Jorn., _R. Get._, 53.]

Quatre ans aprs, en 466, c'est aux Romains que les Huns ont affaire
pour une raison  peu prs pareille. Il tait arriv qu'une des
peuplades sarmates admises en Msie comme fdres,  la suite des fils
d'Attila, se dgotant de sa nouvelle condition et regrettant la libert
des dserts, avait quitt ses cantonnements et repris le chemin du
Danube; mais les officiers romains, qualifiant ce fait de dsertion,
l'avaient retenue par la force. Les Huns nomades crurent leur honneur
engag  soutenir la libert d'un peuple qui n'avait pas, disaient-ils,
cess d'tre leur vassal, et ils sommrent le commandant romain de
laisser partir les Sarmates. Cette sommation tant reste sans rsultat,
on vit bientt une arme hunnique dboucher sur l'Hunnivar: elle n'tait
pas dirige par Denghizikh, mais par Hormidac[561], chef important des
Huns et peut-tre mme fils d'Attila. On tait alors en plein hiver, et
la rigueur du froid avait t si grande, que le Danube, gel jusqu'au
fond de son lit, offrait un passage solide aux plus lourdes voitures.
Hormidac y lana sa cavalerie et tout le train de bagages qui
accompagnait une arme nomade en campagne[562]. Comme une nue de
sauterelles dvorantes, les barbares vont s'abattre sur la Dacie
riveraine, pillant tout et entassant le butin dans leurs chariots.
L'empereur Lon, qui au milieu de ce chaos de peuples divers, amis ou
ennemis, et barbares  tous les degrs, savait faire intervenir
habilement et tour  tour la politique et les armes, Lon envoya pour
balayer ces brigands un homme prudent comme lui, le consul Anthmius,
qui devint plus tard empereur d'Occident. Anthmius, par une manoeuvre
savante, attire Hormidac, des plaines qu'il occupait, dans la contre
montagneuse de Sardique, o sa cavalerie devenait en grande partie
inutile. Il prend alors l'offensive et pousse l'pe dans les reins
l'arme ennemie, qui n'a plus d'autre ressource que de se jeter dans
Sardique mme, qu'elle enlve par un coup de main, et o les Romains ont
bientt mis le sige[563].

      [Note 561:

        Sed Scythic vaga turba plag, feritatis abundans,
        Dira, rapax, vehemens, ipsis quoque gentibus illic
        Barbara barbaricis, cujus dux Hormidac atque
        Civis erat, cui tale solum, murique, genusque...
                               Sidon. Apoll., _Carm._ 2, v. 273 et seqq.]

      [Note 562: Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite
      congelato, nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis
      modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque... Jorn., _R. Get._,
      53.

              . . . . . . . Gens ista repente
        Erumpens, solidumque rotis transvecta per Istrum
        Venerat, et sectas inciderat orbita lymphas.
                            Sidon. Apoll., _Carm._, 2. v. 269 et seqq.]

      [Note 563:

        Hanc tu directus per Dacica rura vagantem
        Contra is, aggrederis, superas, includis: et ut te
        Metato spatio castrorum Serdica vidit,
        Obsidione premis.
                                  Sidon. Apoll., _loc. cit._]

La ville, autrefois dmantele par Attila et rcemment rpare, tait
assez forte pour tenir longtemps avec une telle garnison, si les vivres
n'avaient pas manqu; mais cette garnison de Huns amenait la famine
avec elle, et bientt Hormidac se vit rduit au plus extrme besoin. Ses
chariots, au lieu de vivres et de fourrages qui lui eussent t si
prcieux, contenaient de grandes, mais inutiles richesses, des vases
cisels, des toffes rares et beaucoup d'or, dpouilles des malheureux
provinciaux. Hormidac eut l'ide de faire servir du moins ces
superfluits  son salut, et il ne craignit pas de s'adresser au gnral
qui commandait la cavalerie d'Anthmius. Cet homme tait-il un barbare
au service de l'empire comme tant d'autres gnraux romains, pour qu'un
ennemi et conu si aisment l'espoir de l'acheter? S'offrit-il de
lui-mme  la sduction, et ces richesses accumules dans les chariots
des Huns avaient-elles tent sa cupidit avant qu'Hormidac ne l'et
tente lui-mme? On l'ignore; mais on sait qu'un honteux march se
conclut entre le chef des Huns et le gnral romain. Il fut convenu qu'
un jour donn les Huns sortiraient de la ville et prsenteraient la
bataille au consul, que le matre de la cavalerie laisserait l'affaire
s'engager, puis dserterait son poste, et passerait avec ses soldats du
ct de l'ennemi. La cavalerie des Huns envelopperait alors les lgions,
dont le flanc serait sans dfense, et qu'une charge aurait bientt
enfonces.

Si la trahison, comme on le voit, tait habilement combine par le
gnral, l'honntet des soldats la fit chouer. Au moment o les deux
armes, ranges en ligne, commenaient  se mler, la cavalerie, qui
formait une des ailes romaines, s'branla effectivement au signal de son
chef, croyant excuter une manoeuvre; mais quand elle vit celui-ci se
diriger vers la ville et qu'elle souponna une dsertion, elle tourna
bride aussitt et vint reprendre son poste sur le flanc des
lgions[564]. Il tait temps, car la cavalerie hunnique oprait dj son
mouvement, et les lgions commenaient  se dbander. Le combat
recommenant alors avec une nouvelle vigueur, Hormidac fut rejet
rudement dans la ville. Le lendemain il demandait  capituler: Le prix
de la paix, rpondit le consul, c'est la tte du tratre. Cette tte
lui fut livre sans hsitation. Ce fut, dit le narrateur contemporain,
comme l'arrt d'un juge romain excut par des barbares[565]. En
capitulant avec les Huns, Anthmius sauvait Sardique d'une destruction
complte. Hormidac et ses compagnons, en bien petit nombre, regagnrent
le Danube sans bagage, sans chevaux et presque sans vie.

      [Note 564:

                        Sic denique factum est
        Ut socius tum forte tuus, mox proditor, illis
        Frustra terga daret, commiss tempore pugn;
        Qui jam cum fugeret, flexo pede cornua nudans,
        Tu stabas acie solus; se sparsa fugaci
        Expetiit ductore manus; te marte pedestri
        Sudantem repetebat eques; tua signa secutus
        Non te desertum sensit certamine miles.
                  Sidon. Apollin., _Panegyr. Anth._, v. 280 et seqq.]

      [Note 565:

        Nam qui te fugit mandata morte peremptus,
        Non tam victoris periit quam judicis ore.
        . . . . . Juscum subiit jam transfuga lethum
        Atque peregrino cecidit tua victima ferro.
                        Sidon. Apoll., _Paneg. Anth._, v. 297 et seqq.]

Le rcit de cette courte mais curieuse guerre ne nous vient pas d'un
historien; nous la tenons d'un pote et d'un pote gaulois, le clbre
Sidoine Apollinaire, auteur d'un _pangyrique_ d'Anthmius devenu
empereur d'Occident. Suivant l'usage des potes, Sidoine ayant  mettre
en scne la nation des Huns n'a point manqu l'occasion d'en tracer le
portrait, et il l'a fait avec toutes les recherches, toute l'exagration
de ce faux bel esprit qui flattait le got de ses contemporains, et qui
fut, il faut bien le dire, pour une grande part dans sa renomme.
Toutefois Apollinaire, homme de lettres ml aux affaires publiques,
gendre de l'empereur Avitus et plus tard vque de Clermont, vivait au
milieu de gens qui avaient combattu ces barbares dans les armes
romaines, lui-mme les avait vus sans aucun doute pendant l'invasion
d'Attila en Gaule; nous pouvons donc considrer la peinture qu'il nous
en donne comme prsentant un fond de ralit sous les couleurs forces
qui la dparent. Cela admis, il est curieux de comparer le tableau de
Sidoine Apollinaire, trac en 468, avec celui qu'esquissait Ammien
Marcellin vers l'anne 375, sous la premire impression de l'arrive des
Huns en Occident. Si la frocit du caractre a pu s'adoucir chez ce
peuple par un sjour de prs de cent annes au coeur de l'Europe et par
son contact avec des races plus civilises, on reconnat du moins, en
rapprochant ces deux portraits faits  un sicle de distance, que son
type physique et ses moeurs n'avaient pas notablement chang.

Cette nation funeste est cruelle, avide, sauvage au del de toute ide,
et barbare pour les barbares eux-mmes. Son me et son corps respirent
la menace. Le visage des enfants, ordinairement si doux, est empreint
chez elle d'un cachet d'horreur. Une masse ronde qui se termine en
pointe, deux cavernes creuses sous le front et o l'on chercherait
vainement des yeux, puis entre les joues une excroissance informe et
plate, voil la tte du Hun. La lumire n'arrive qu'avec peine dans les
chambres troites o l'oeil semble la fuir, et cependant il s'en chappe
des regards perants qui embrassent les plus lointains espaces. On
dirait que ces points ardents placs au fond de deux puits compensent
leur loignement par une possession plus nergique de la lumire[566].
L'aplatissement des narines est d aux bandelettes dont on serre la face
des nouveau-ns, afin que le casque, n'ayant plus l'obstacle du nez,
s'adapte plus exactement au visage. Ainsi l'amour maternel dforme
l'enfant et le faonne pour la guerre[567].... Le reste du corps est
beau: une poitrine large, des paules carres, peu de ventre, une taille
au-dessous de la moyenne quand le Hun est  pied, et grande quand il est
 cheval... Sitt que l'enfant peut se passer de sa mre, on le place
sur un cheval, afin que ses membres dlicats se plient de bonne heure 
des exercices qui rempliront sa vie. Il est des nations qui voyagent et
se transportent sur le dos des coursiers, celle-ci y demeure[568]...
Arm d'un arc norme et de longues flches, le Hun ne manque jamais son
but: malheur  celui qu'il a vis, car ses flches portent la mort!

      [Note 566:

        Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis
        Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum
        Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis
        Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri
        In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,
        Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso,
        Magna vident spatia, et majoris luminis usum
        Perspicua in puteis compensant puncta profundis.
                                Sidon. Apoll., _Carm._, 2, v. 245-251.]

      [Note 567:

        Tum ne per malas excrescat fistula duplex,
        Obtundit teneras circumdata fascia nares,
        Ut galeis cedant. Sic propter prlia natos
        Maternus deformat amor, quia tensa genarum
        Non interjecto fit latior area naso.
                    Sid. Apoll., _Paneg. Anth._--_Carm._ 2, v. 253-257.

      On voit par ce qui prcde que les Huns exeraient sur la tte de
      leurs enfants nouveau-ns deux espces particulires de
      dformations. La premire regardait la face. Au moyen de linges
      fortement serrs, ils obtenaient l'aplatissement du nez et la
      dilatation des pommettes des joues. La seconde s'appliquait au
      crne, que l'on ptrissait en quelque sorte de manire 
      l'allonger en pain de sucre: _Consurgit in arctum massa rotunda
      caput._ Un savant naturaliste tranger, qui a pris pour objet de
      ses recherches anthropologiques les races du nord-est de l'Europe,
      avait t frapp du grand nombre de crnes dforms que prsentent
      les anciennes spultures dans les localits occupes autrefois par
      les nations finno-hunniques. Il me fit l'honneur de me consulter 
      ce sujet. Je suis heureux de pouvoir fournir un texte prcis qui
      rponde au besoin des sciences naturelles, et non moins heureux
      que celles-ci viennent appuyer d'une dmonstration sans rplique
      les probabilits de l'histoire.]

      [Note 568:

        ..... Cornipedum tergo gens altera fertur,
        Hc habitat.
                          Sidon. Apollin., _Paneg. Anthem._, v. 265.]

Les barbares, prompts et mobiles comme des enfants, oublient aisment le
mal qu'ils ont fait, et se flattent non moins aisment que l'offens en
a perdu le souvenir, sitt qu'un intrt nouveau ou quelques nouvelles
proccupations leur rendent cet oubli dsirable: c'est ce que nous
voyons arriver chez les fils d'Attila. L'anne 467 nous les montre
runis en une sorte de congrs de famille et dlibrant sur une faveur
qu'ils veulent obtenir du gouvernement romain, comme si l'anne
prcdente ils n'avaient pas ravag impitoyablement ses provinces: ce
qu'ils sollicitent maintenant, c'est le droit de commercer librement
avec l'empire, la dtermination de certains marchs dans les villes
romaines de la frontire, o les Huns puissent apporter et vendre leurs
marchandises et se procurer en retour des marchandises romaines. Ils
dcident qu'une ambassade solennelle sera en leur nom collectif envoye
 Constantinople, afin de porter leur demande  la connaissance de
l'empereur[569]. La lgislation romaine faisait du droit de trafic entre
l'tranger et le Romain, _jus commercii_, un privilge qui ne
s'octroyait qu' bon escient en faveur de voisins dont l'amiti semblait
prouve, car il n'tait pas rare que les barbares cherchassent  abuser
de ce droit. Tantt,  la veille d'une guerre qu'ils mditaient contre
l'empire, ils venaient s'approvisionner de vivres et d'armes dans les
marchs romains; tantt, se donnant rendez-vous en grand nombre dans les
places de commerce, qui taient ordinairement aussi des places de
guerre, ils faisaient main-basse sur les habitants, saccageaient la
ville ou s'en emparaient par trahison. Attila avait accompli ou tent
plusieurs coups de ce genre qui avaient rendu avec juste raison le
gouvernement romain dfiant et difficile, et l'humeur batailleuse de
quelques-uns de ses fils, ainsi que l'agitation qu'ils entretenaient
dans leurs tribus, n'tait gure propre  faire lever l'interdiction;
aussi l'ambassade ne rapporta-t-elle de Constantinople qu'un refus
exprim en termes trs-nets[570].

      [Note 569: Ut omnibus omnino prteritorum dissidiorum causis
      resecatis, pacem inirent: itaque Romani, ut olim erat in more
      positum, ad Istrum usque procedentes mercatum celebrarent, ex quo
      invicem ea, qu sibi opus essent, desumerent. Prisc., _Exc. leg._,
      44.]

      [Note 570: Ea quidem legatio, re infecta rediit. Prisc.,
      _ibid._]

Ce refus mit les princes huns hors d'eux-mmes. Ils se runirent de
nouveau pour exhaler leur colre, et dans ce conseil, qui parat avoir
t fort tumultueux, les rsolutions les plus violentes furent agites.
Il y eut un parti de la guerre qui prtendait qu'une pareille injure ne
pouvait tre lave que par des flots de sang dans les murs mmes de
Constantinople, et Denghizikh se trouva naturellement l'organe obstin
de ce parti; mais il rencontra en face de lui Hernakh, qui se fit avec
non moins d'obstination l'avocat des rsolutions pacifiques[571]. Entre
autres arguments en faveur de la paix, il fit valoir celui-ci: que les
Acatzires, les Saragours et les autres tribus hunniques voisines du
Caucase et de la Mer-Caspienne taient en ce moment mme engags dans
une expdition au coeur de la Perse[572]. N'y aurait-il pas folie  nous
d'entreprendre, disait-il, une autre guerre encore avec l'empire, et de
nous jeter de gaiet de coeur deux pareils ennemis sur les bras? Le
raisonnement d'Hernakh nous prouve clairement que les nations hunniques
continuaient  se regarder comme les membres d'un mme corps dans toute
l'tendue de leur ancienne confdration, depuis la Mer-Caspienne et le
Caucase jusqu'au Danube, et maintenant mme jusqu'au pied de l'Hmus.
L'influence du jeune fils d'Attila et ses arguments de bon sens
entranrent la minorit de ses frres, tous ceux probablement qui,
habitant comme lui au midi du Danube, se trouvaient directement sous la
main de l'empereur; mais Denghizikh tint bon[573]: il dclara que, si on
l'abandonnait, il ferait la guerre  lui seul et saurait la mener 
bonne fin. Il mlait au ressentiment de son injure on ne sait quelle
ide de conqute dans les provinces de Msie ou de Thrace, et mme
l'esprance de se rendre l'empire romain tributaire. Sa rsolution une
fois arrte, il fit appel aux hordes du Borysthne et du Dniper; tout
fut bientt en mouvement dans les plaines de la Mer Noire, et
l'avant-garde d'une puissante arme ne tarda pas  se montrer sur
l'Hunnivar.

      [Note 571: Etenim Dengizich... bellum Romanis indici
      volebat... Cui quidem apparatui Hernach repugnabat. Prisc., _Exc.
      leg._, 45.]

      [Note 572: Nec enim bellum longuis geri a patria expedire
      existimabat, quod Saraguri, Acatziris aliisque gentibus aggregati,
      in Persas exercitum duxerant. Prisc., _Exc. leg._, 46.]

      [Note 573: Dengizich bellum Romanis inferre et Istro potiri
      institit. Prisc., _Exc. leg._, 46.]

Le prfet de la rive romaine, commandant gnral des forces prposes 
la dfense du Bas-Danube, tait un Goth romanis nomm Anagaste, dont le
pre avait t tu au service de l'empire, dans une des guerres contre
Attila. Il nourrissait, par suite de cette circonstance, contre la
mmoire du roi des Huns et contre toute sa race, une haine qu'il ne
dissimulait pas. Inquiet des mouvements qu'il voyait s'oprer dans
l'Hunnivar, il avait fait demander  Denghizikh ce que cela signifiait,
s'il avait  se plaindre du gouvernement romain, et en quoi. Denghizikh
ayant ddaign de rpondre, il le somma de dclarer catgoriquement s'il
voulait la guerre ou non[574]. Le fils d'Attila, sans se soucier des
sommations d'Anagaste, fit partir des ambassadeurs pour Constantinople,
afin, disait-il, de s'expliquer directement avec l'empereur[575].
Introduite devant le prince, l'ambassade exposa les griefs du roi des
Huns: il ne se contentait plus du droit de commerce avec les Romains; il
lui fallait des terres  sa convenance pour lui et son peuple, sans
compter un tribut annuel pour payer son arme[576]. Celui  qui
s'adressaient ces rclamations insolentes tait l'empereur Lon, dont
l'histoire vante le caractre  la fois ferme et quitable. Il rpondit
froidement aux barbares qu'il n'accordait de pareilles demandes qu'
ses amis; que si les Huns se soumettaient  son autorit, il verrait ce
qu'il aurait  faire; qu'il serait charm, en tout cas, s'ils passaient
du rle d'ennemis  celui d'amis et d'allis[577]. Denghizikh
n'attendait gure une autre rponse de Lon, et son ambassade n'tait
qu'une feinte pour endormir les commandants romains de la frontire.
Tandis qu'il opposait  leurs soupons cette preuve de ses intentions
pacifiques, il trouvait le moyen de passer le Danube sur divers points,
et bientt son innombrable cavalerie fut runie tout entire sur la rive
droite.

      [Note 574: Per suos ex eo qusivit an ea mente esset, ut acie
      decertare vellet. Prisc., _Exc. leg._, _loc. cit._]

      [Note 575: Sed Dengizich Anagastum contemnens... per legatos
      imperatori denuntiavit. _Id., ibid._]

      [Note 576: Se bellum illaturum, nisi sibi, suisque terram quam
      incolerent, et pecunias alendo exercitui... subministraret...
      Prisc., _Exc. leg._, 46.]

      [Note 577: Sibi enim pergratum et jucundum esse, si quando
      inimici in foedus societatemque transirent. _Id., ibid._]

La Basse-Msie et les deux Dacies devinrent le thtre de ses ravages.
La rgion voisine de l'Hmus servait alors de repaire  des bandes de
brigands qui, des valles o ils taient retranchs, fondaient sur le
plat pays pour le mettre  contribution. C'taient des Goths qui avaient
secou l'obissance de leurs rois pour vivre en pleine indpendance au
dtriment de tout le monde; bien aguerris d'ailleurs et bien arms, ils
avaient plus d'une fois tenu tte aux troupes envoyes pour les rduire.
Denghizikh les appela  lui, et sitt qu'ils eurent runi leur solide
infanterie  la cavalerie des Huns, la guerre prit des proportions
inquitantes pour les Romains. Trois armes furent mises en campagne
sous la conduite de plusieurs gnraux de renom, parmi lesquels on
comptait Anagaste et le clbre Goth Aspar,  qui Lon devait le trne
imprial. Leurs instructions taient d'viter tout engagement en rase
campagne, de harasser l'ennemi par des marches et contre-marches,
surtout de l'attirer dans des cantons montueux o sa nombreuse cavalerie
lui deviendrait plus nuisible qu'utile. C'tait le systme employ par
Anthmius contre les bandes d'Hormidac l'anne prcdente, et le
meilleur pour anantir ces multitudes braves, mais imprvoyantes, qui ne
savaient ni assurer leurs subsistances, ni se retirer avec ordre aprs
une dfaite. Amen de proche en proche au dbouch d'un vallon abrupt et
sans issue, Denghizikh, qui ne connaissait point le pays, alla s'y
enfermer comme dans un pige, ne laissant plus aux Romains que la peine
de l'y retenir prisonnier[578]. Les lgions, campes sans pril 
l'entre du dfil, regardaient les Huns s'agiter inutilement et se
consumer sous leurs yeux, car tout leur manquait, vivres et fourrages,
et l'escarpement des roches qui les entouraient leur enlevait toute
chance de sortir jamais de ce tombeau. Denghizikh se sentit perdu, et
son obstination superbe l'abandonna.

      [Note 578: Duces romani in locum abruptum et concavum Gothos
      (Scythasque) inclusos obsederunt. Prisc., _Exc. leg._, 44.]

Il envoya au camp romain des dputs porteurs de ces humbles paroles:
Que les Huns se soumettaient  tout ce qu'on exigeait d'eux pourvu
qu'on leur accordt des terres[579]. Les gnraux romains ayant rpondu
qu'ils en rfreraient  l'empereur, les dputs se rcrirent: Nous ne
pouvons pas attendre, dirent-ils avec l'accent du dsespoir; il faut que
nous mangions, ou que nous vous vendions cher nos vies tandis qu'il nous
reste un peu de sang[580]. Les gnraux tinrent conseil, et  l'issue
de la dlibration on promit aux Huns de leur fournir des vivres jusqu'
ce que l'empereur et fait savoir sa volont; mais attendu que le camp
romain n'tait pas lui-mme approvisionn trs-abondamment, les gnraux
se rservrent le droit de rgler chaque jour les distributions qui
pourraient tre faites aux barbares, et de surveiller ces distributions
au moyen des officiers romains chargs du service des vivres dans les
lgions. On recommanda en consquence aux Huns de se fractionner par
petits corps  l'instar des troupes romaines, afin que les officiers
romains pussent procder chez eux  la prestation des vivres sans
changer l'ordre du service[581]. Il y aurait  ce mode, assurait-on,
avantage de rgularit et d'conomie. Ces raisons en dguisaient
d'autres plus srieuses que la suite dvoila.

      [Note 579: Ibi Scyth victuum inopia laborantes, Romanos,
      missis legatis, certiores fecerunt, se omnibus qu statuerint,
      parituros... Prisc., _Exc. leg._, 45.]

      [Note 580: Romani responderunt se ad imperatorem eorum
      postulata delaturos. At Scyth, propter famem qui eos premebat,
      transigere velle dixerunt, neque longiores moras ferre posse.
      Prisc., _Exc. leg., ub. sup._]

      [Note 581: Alimenta prbituros polliciti sunt si Scyth,
      Romanorum multitudini proxime ad eorum morem ordinati, accederent:
      facile enim fore singulis ordinum ductoribus... Prisc., _Exc.
      leg., l. cit._]

Parmi les officiers suprieurs de l'arme romaine se trouvait un
barbare, Hun de naissance, mais sincrement attach au drapeau sous
lequel il avait gagn ses grades et sa fortune: il se nommait
Khelkhal[582]. On le dsigna comme un des agents chargs d'aller dans le
camp de Denghizikh prsider  la distribution des vivres. Quoique Hun,
Khelkhal entendait et parlait couramment la langue gothique. A son
arrive dans le camp, il trouva moyen de se faire attacher  une
division de l'arme barbare qui renfermait un grand nombre de Goths et
trs-peu de Huns. Son premier soin fut de runir en cercle autour de lui
les divers chefs de ce corps[583], et il leur adressa ce discours qu'il
avait mdit d'avance: Je puis en toute sret vous garantir que
l'empereur vous accordera des terres suivant votre dsir; mais je me
demande quel profit vous en retirerez: aucun, sans contredit, car tout
l'avantage en reviendra aux Huns. Les Huns, vous le savez, mprisent le
travail, surtout celui des champs; c'est donc vous qui labourerez, qui
rcolterez pour eux, qui les ferez vivre; vous serez leurs serfs, et en
retour ils vous pilleront. Vous aurez ralis l'association du loup et
de l'agneau[584]. Il y eut un temps o vos anctres, repoussant tout
contact, toute alliance avec ce peuple, lirent par un serment
redoutable leur postrit  cette rsolution et ordonnrent  leurs
enfants de fuir  jamais la socit des Huns, et voici que vous,
non-seulement vous vous exposez de gaiet de coeur  vous faire opprimer
et piller par eux, mais, ce qui est bien pis, vous abjurez les
engagements sacrs de vos pres[585]. Je suis n parmi les Huns et je
m'en fais gloire, mais la justice est plus respectable  mes yeux que
les liens du sang; c'est elle qui m'oblige  vous tenir ce langage.
Rflchissez[586].

      [Note 582: [Grec: Chelchal].--Kelchal vir genere Hunnus qui
      secundum ab Aspare imperii gradum in eos, qui sub eo ordines
      ducebant, tenebat. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

      [Note 583: Cohortem obiens in qua erant plures numero Gothi
      quam reliqui, accitis primoribus... Prisc., _ibid._]

      [Note 584: Terram quidem imperatorem ad inhabitandum datarum,
      qu non illis fructui et commodo futura esset, sed cujus utilitas
      ad solos Hunnos redundaret. Hos enim terr cultum negligere, et
      luporum more bona Gothorum invadentes diripere, qui ipsi servorum
      conditione habiti, ad victum illis comparandum laborare coacti
      forent. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

      [Note 585: Quamvis nullum nusquam foedus inter utramque gentem
      sancitum sit, et majores jurejurando eos obstrinxerint ut Hunnorum
      societatem fngerent... Quare non tantum suis eos privari, sed
      etiam patria sacramenta negligere. Prisc., _Exc. leg., ub. sup._]

      [Note 586: Se quidem genere Hunnum, quo maxime glorietur, sed
      quitate motum hc illis dicere ut qu facienda essent viderent.
      Prisc., _Exc. leg., loc. cit._]

A mesure que Khelkhal parlait, le regret, la colre, la haine,
s'allumaient dans le coeur des Goths, dont l'agitation se contenait 
peine. A son dpart, elle clate avec fureur, les pes sortent du
fourreau, on fait main-basse sur les Huns; tous ceux qui se trouvaient
dans les rangs des Goths sont massacrs. Des scnes pareilles ou en sens
contraire se passaient sur d'autres points[587], et bientt le camp de
Denghizikh, inond de sang, prsenta l'aspect d'une vaste boucherie.
C'est ce moment que les gnraux romains attendaient. Ils donnent le
signal  leurs troupes, qui marchent en bon ordre sur le dfil, et
criblent les barbares de coups de flches et de javelots. Ceux-ci,
reconnaissant leur faute, essaient en vain de se rallier; l'pe des
lgionnaires les achve. Un petit nombre seulement, se faisant jour 
travers l'arme des Romains, parvint  s'chapper et atteignit la rive
du Danube: Denghizikh tait avec eux.

      [Note 587: Deinde quasi ex compacto cteri conveniunt, et
      ingens pugna inter utramque gentem est commissa. Prisc., _ibid._]

Au printemps suivant, l'infatigable batailleur rentrait en campagne avec
une nouvelle arme, mais cette fois, les gnraux romains taient sur
leurs gardes. Anagaste, que la haine rendait ingnieux, tendit un second
pige o Denghizikh vint se jeter. On le prit, on le tua[588], et sa
tte dtache du tronc fut envoye  Constantinople, tandis que les
hordes hunniques, battues, disperses, regagnaient, comme elles
pouvaient, l'Hunnivar. Le soldat porteur du message d'Anagaste arriva
dans la ville impriale pendant qu'on clbrait de grandes courses de
chars au cirque de bois. Le chef du roi des Huns, dfigur par la mort
et par les outrages, fut promen au bout d'une pique  travers les rues
et les places, pour aller ensuite figurer dans l'arne au haut d'un
poteau, comme une des curiosits du spectacle[589]. La Rome d'Orient ne
dissimulait pas la joie que cette mort lui causa: Denghizikh assurment
n'tait pas Attila, mais c'tait son fils et l'ombre de ce nom, qui
inspirait encore l'pouvante. On inscrivit donc avec orgueil dans les
chroniques cette mention que nous y pouvons lire encore: La onzime
anne de Lon empereur, Znon et Martianus tant consuls, fut apporte 
Constantinople la tte de Denghizikh, fils d'Attila[590].

      [Note 588: Dinzigichus, Attil filius, ab Anagasto magistro
      militum Thraci csus est. _Chron. Pasch._, p. 323.]

      [Note 589: Cujus caput allatum est Constantinopolim dum
      circenses agerentur, et per mediam urbis plateam traductum, et ad
      xylocircum delatum, paloque infixum est. _Chron. Pasch., ub.
      sup._]

      [Note 590: ..... His Coss. caput Denzicis Hunnorum regis,
      Attil filii, Constantinopolim allatum est. Marcel. Comit.,
      _Chron._, ad ann. 469.]

La mort du reprsentant le plus lev de la famille d'Attila rompit
peut-tre le dernier lien qui rattachait entre eux les membres de cette
famille, et jeta les tribus de l'Hunnivar dans des discordes o elles
faillirent s'abmer; mais elle consolida l'alliance des Huns fdrs
avec le gouvernement romain. Elle eut aussi pour consquence d'largir
la barrire que le changement de vie ou de condition politique avait
mise entre les tribus sdentaires et les tribus nomades, et de rendre
ces deux fractions de la mme race de plus en plus trangres l'une 
l'autre. C'est en effet de ce moment que les colonies hunniques de
Pannonie et de Msie, libres de tout empchement extrieur, marchent
d'une allure plus franche vers la civilisation ou du moins vers cette
imitation des habitudes romaines qui constituait le premier degr de la
_romanit_[591]. Le progrs peut se suivre de loin en loin, dans
l'histoire,  des indices assurs. Cependant elles ne perdent que
lentement leur individualit de race, et au bout d'un sicle on les
reconnaissait parfaitement pour des populations hunniques, au costume,
au langage,  certaines institutions maintenues soigneusement. Elles
taient gouvernes par des chefs nationaux qui prenaient le nom de rois
chez les tribus les plus importantes, et ces rois, subordonns aux
magistrats romains dans les choses gnrales de la politique et de la
guerre, taient ordinairement agrs, quelquefois imposs par
l'empereur. Quoique les tribus eussent gnralement conserv leurs noms
indignes, quelques groupes portaient des dnominations latines qui leur
venaient soit de leur destination spciale, soit des circonstances
topographiques de leurs cantonnements. De ce nombre taient les
_Fossaticii_[592], prposs, comme l'indiquait leur nom,  la garde
d'une partie du _fossatum_, foss ou rempart de dfense, et les
_Sacromonticii_, camps suivant toute apparence sur une hauteur appele
Mont-Sacr; telle tait encore la colonie du Chteau de Mars, qui
cultivait les environs de cette forteresse. C'est  Jornands que nous
devons la plupart de ces dtails; ce qui veut dire que sous un certain
point de vue leur autorit n'est pas contestable. Jornands tait n en
Msie, chez le petit peuple des Msogoths. Son aeul, Pria, avait t
notaire ou secrtaire du roi alain Candax, le vassal et le compagnon
d'Hernakh, et son pre, Alanowamuthis, exerait probablement la mme
profession, qui consistait  rdiger dans les divers idiomes parls sur
le Danube la correspondance des rois barbares; lui-mme aussi, _bien
qu'illettr_ (c'est lui qui nous le dit), suivit la carrire de son
aeul avant d'entrer dans les ordres sacrs[593]. De telles fonctions
donnaient une connaissance parfaite de toutes les affaires intrieures
et extrieures de ces petits royaumes. Quand donc Jornands nous
entretient des Huns pannoniens et msiens, c'est plus qu'un historien
contemporain, plus qu'un tmoin oculaire, c'est presque un acteur des
vnements qui nous en parle par sa bouche.

      [Note 591: Dans les formules de ce temps, _Romania_, comme on
      l'a vu prcdemment, dsignait les possessions romaines,
      _romanitas_ la condition du sujet romain, et par opposition 
      _barbaries_, la civilisation.]

      [Note 592: E quibus nunc usque Sacromonticii et Fossaticii
      dicuntur. Jorn., _R. Get._, 49.]

      [Note 593: Cujus Candacis Alanowamuthis patris mei genitor
      Peria, id est meus avus, notarius quousque Candax ipse vireret,
      fuit... Ego item, quamvis agrammatus, Jornandes, ante conversionem
      meam notarius fui. Jorn., _R. Get._, 49.]

On compterait difficilement tous les Huns sortis des colonies
danubiennes qu'leva le hasard ou le mrite  de hauts grades dans la
milice romaine; il nous suffira de citer Acum, matre des milices
d'Illyrie, Mundo, petit-fils d'Attila et lieutenant de Blisaire, le
patrice Bessa, dont les services furent obscurcis par la cupidit, et
deux frres, Frolas et Blivilas, celui-l matre des milices, celui-ci
duc de la Pentapole: tous deux ainsi que Bessa venaient de la colonie du
Chteau de Mars[594]. La faveur qui environnait les Huns fdrs  la
cour de Constantinople pendant la premire moiti du VIe sicle ne peut
se comparer qu' celle dont jouirent les Goths un sicle auparavant,
sous les rgnes d'Arcadius et de Thodose II. On leur prodiguait les
dignits et les commandements, on singeait leurs manires, on s'engoua
mme de leur costume. Les jeunes Byzantins  la mode, les lgants
factieux du parti des bleus, se faisaient couper les cheveux trs-ras
sur le front,  la faon des Huns, et portaient la tunique et le large
pantalon en usage chez ce peuple[595]. Justinien lui-mme affectionnait
ce vtement, qui figura avec honneur sous les tentes de Blisaire et de
Narss[596]. S'il arrivait qu'un de ces petits rois huns, cdant aux
amorces de la cour de Byzance, consentt  recevoir le baptme, c'tait
une bonne fortune pour la politique romaine autant au moins que pour le
christianisme. La ville, tout l'empire mme, se mettait en fte;
l'empereur tait ordinairement parrain, l'impratrice marraine[597], et
le monde chrtien assistait au spectacle assurment fort curieux d'un
successeur de Constantin tenant sur les fonts de baptme quelque
petit-fils d'Attila.

      [Note 594: Castrum Martena.... ex quo genere fuit Blivilas,
      dux Pentapolitanus ejusque germanus Frolas et nostri temporis
      Bessa patricius. Jorn., _R. Get., ibid._]

      [Note 595: Factiosi statim comere csariem, ac novo quodam et
      Romanis alieno cultu recidere; nam..... sinciput capillitio ad
      tempora usque nudarunt, coma ad occipitium permissa, ut Massaget
      solent, nulla lege diffluere; quare et hunc habitum hunnicum
      appellavere. Omnes sibi curarunt vestes arte laboratas... Vestis
      manic ad volam strictissime cobant, inde vero ad humeros, in
      miram amplitudinem diffundebantur. Procop., _Hist. Arcan._, c. 7.]

      [Note 596: Ad barbarorum morem habitu se comparavit. Procop.,
      _Hist. Arc._, c. 14.]

      [Note 597: Giesmi filius qui post patris obitum, ad avunculum
      ex matre, Sirmii regem, accessit. Theophan., _Chronogr._, p.
      185.--Giesmi filius, regulus Sirmii. Cedren., t. I, p. 172.]

On aimerait  suivre dans l'histoire, trs-confuse et trs-incomplte de
ce temps, les vestiges du pacifique Hernakh, sur qui Attila fondait
l'espoir d'une longue postrit. La prdiction s'est-elle accomplie, et
sommes-nous tenus de croire comme les Huns  l'infaillibilit de leurs
_chamans_? Que devinrent Uzindour et Emnedzar, doublement frres[598]
d'Hernakh et fidles compagnons de sa fortune? lui restrent-ils
toujours unis? Le temps a jet sur toutes ces destines un voile qui ne
se lvera plus. Nous sommes un peu moins ignorants sur le compte de
Gheism, qu'Attila avait eu de la soeur d'Ardaric, roi des Gpides.
L'histoire nous le montre d'abord retir en Gpidie prs de son oncle,
o il vit tranquillement avec son petit peuple dans la condition de
vassal. Son fils Mundo ou Mundio, dont le nom rappelle Mundiuk[599],
pre d'Attila, lui succde dans le gouvernement de sa tribu et dans la
faveur des rois gpides. Cette faveur ne se dmentit point jusqu'au
moment o Thrasric monta sur le trne; mais alors elle fit place  une
haine dclare. Mundo, fier et passionn, ne supporta pas longtemps les
perscutions dont il tait l'objet. Un jour il brisa son lien de
vasselage, passa le Danube avec quelques braves compagnons, et alla
chercher asile sur les terres romaines[600]. Pour vivre il se fit
voleur, enlevant les troupeaux qui pturaient dans les valles de
l'Hmus, pillant les villages et dtroussant les voyageurs sur les
chemins. Ce mtier-l, il faut le dire, n'avait rien d'extraordinaire ni
presque de honteux dans ce pays et ce temps misrables, o l'incertitude
de la vie avait atteint sa dernire limite, et o le dpouill du jour
devenait malgr lui, par une consquence fatale de sa ruine, le
spoliateur du lendemain. Mundo ne se trouva donc pas seul  le
pratiquer. Outre ces Goths dont j'ai parl plus haut et qui infestaient
surtout la Msie suprieure, il y avait tout le long des Alpes
Pannoniennes et Noriques des bandes organises pour le pillage et
composes de gens de toute race, provinciaux et barbares, Goths,
Gpides, et Romains; c'taient la misre, l'oisivet et le dsordre qui
les recrutaient. Assez nombreuses pour former comme un petit peuple,
elles portaient vulgairement la dnomination de _Scamari_, d'un mot
illyrien qui parat avoir signifi brigands[601]. Les Scamares,
merveills de la hardiesse des expditions de Mundo, lui proposrent de
se mettre  leur tte, et le brigandage prit ds lors les proportions
d'une vritable guerre.

      [Note 598: Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus. Jorn., _R.
      Get._, 49.]

      [Note 599: Le nom du pre d'Attila est crit _Mundiukh_ par
      Priscus, et _Mundzuc_ par Jornands.--C'est Jornands qui nous
      donne pour le fils de Gheism les deux formes _Mundo_ et _Mundio_.]

      [Note 600: Turrim qu Herta dicitur, supra Danubii ripam
      positam occupans, ibique agresti ritu prdans vicinos, regem se
      suis grassatoribus nuncupat. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 601: Nam hic Mundo... Gpidarum gentem fugiens ultra
      Danubium in incultis locis sine ullis terr cultoribus
      debacchatur: plerisque abactoribus, Scamarisque et latronibus
      undecumque collectis... Jorn., _R. Get._, 50.]

Un coup de main heureux les ayant rendus matres de la tour d'Herta,
forteresse qui dominait le haut Danube, leur ambition n'eut plus de
bornes; ils levrent Mundo sur le pavois et le proclamrent roi des
Scamares[602]. Toute la contre s'mut  cet excs d'impudence. L'empire
romain et le royaume des Gpides, galement intresss  la rpression
des dsordres, envoyrent des troupes chacun de leur ct: les Gpides,
plus voisins, arrivrent les premiers, et mirent le sige devant Herta.
Serr de prs par les armes et bientt par la famine, Mundo dsesprait
presque de lui-mme et songeait  se rendre[603], quand un incident le
sauva. Les Ostrogoths taient alors en querelle avec les Gpides pour la
possession de leurs anciens cantonnements du Danube, qu'ils avaient
laisss vacants lors de leur dpart pour l'Italie, et dont ceux-ci
s'taient empars. Aprs avoir rclam vainement ce qu'il appelait le
patrimoine des Goths, Thodoric venait d'envoyer sur la Save une arme
charge de rejeter les usurpateurs au del du Danube. Inform de cette
circonstance, Mundo en tire un parti merveilleux; il se dclare le
vassal de Thodoric et se place sous la protection des Goths, qui,
trouvant un grand intrt  la coopration des Scamares, dgagent Herta,
et mettent Mundo en libert[604]. Le fils d'Attila prend aussitt le
chemin des Alpes, et va prter son serment de vasselage entre les mains
de Thodoric.

      [Note 602: Ce mme mot de _Scamar_ se trouve dans la _Vie de
      saint Sverin_ (Cap. 7.) pour designer les mmes bandes de
      brigands qui infestaient le Norique: Latrones quos vulgus
      Scamaros appellabat.]

      [Note 603: Hunc ergo poene desperatum, etiam de traditione sua
      deliberantem... Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 604: Petza subveniens e manibus Sabiniani eripuit,
      suoque regi Theodorico cum gratiarum actione fecit subjectum.
      Jorn., _R. Get., ibid._]

Le roi d'Italie l'attacha  sa personne, et Mundo servit brillamment
sous ce grand capitaine; mais Thodoric tant mort et le royaume des
Ostrogoths devant passer aux mains de sa fille Amalasunthe, Mundo
ddaigna de porter les armes sous une femme. C'tait le temps o
Justinien,  peine mont sur le trne imprial, attirait dj les
regards du monde entier, qui semblait entrevoir son gnie. Curieux de le
connatre et de tenter fortune prs de lui, Mundo se rendit 
Constantinople avec une troupe d'Hrules qui demandrent  le
suivre[605]. Un fils d'Attila vassal et dserteur des Goths, un roi des
Scamares dont les aventures couraient toutes les bouches ne pouvait
manquer de russir  la cour de Justinien, rendez-vous de tant
d'aventuriers. Il plut  cet empereur, qui lui donna du service, et
entra en relation avec Blisaire, dj plein de gloire et pourtant
disgraci. Mundo se trouvait  Constantinople en 532, lorsque clata
cette fameuse insurrection du cirque qui faillit emporter Justinien et
bouleverser l'empire[606]. Les sditieux, munis d'armes pilles dans les
arsenaux, taient matres de la ville; les troupes chancelaient, et dj
la populace, retranche derrire les murs du cirque comme dans une
forteresse, proclamait un autre empereur. Tout semblait perdu, et
Justinien, s'abandonnant lui-mme, parlait de quitter la ville, quand
Blisaire, sorti de sa retraite, se chargea d'touffer la rbellion. Il
lui fallait des hommes dtermins, il prit Mundo, qu'en sa qualit de
Hun il mit probablement  la tte des escadrons de cavalerie rests
fidles. Sa confiance ne fut point trompe. Tandis que lui-mme forait
avec ses cohortes d'infanterie la porte du cirque la plus voisine du
palais, le petit-fils d'Attila, suivi de sa troupe, s'lanait par la
porte oppose, l'pe en avant, au grand galop de son cheval: on sait le
reste. Justinien paya ce service du poste de commandant gnral de
l'Illyrie. Rien ne se passait dans la vie de Mundo comme dans celle du
vulgaire des hommes. En se rendant  son poste, il rencontre une arme
bulgare qui venait de franchir le Danube et marchait vers la Thrace;
cette arme ne le fait pas reculer. Avec une poigne d'hommes qui
composaient son escorte, il la traverse d'un bout  l'autre en se
battant, et arrive sain et sauf dans sa rsidence[607].

      [Note 605: Theoderico fatis functo... ab imperatore Justiniano
      imperii subditum se haberi postulavit. Quin etiam Constantinopolim
      accessit, quem imperator maximis muneribus donatum... Theophan.,
      _Chronogr._, p. 135.--Quem imperator humanissime tractatum
      Illyricum prfectum dimisit. Cedren. t. I, p. 372.--Anast., p.
      63.]

      [Note 606: C'est l'insurrection appele par les contemporains
      _Nic_: _sois vainqueur_, parce que les insurgs avaient pris ce
      mot pour signal de leur rvolte. Voir Procop. _Bell. Pers._, I,
      24, 25.--_Chron. Pasch._, p. 336-340.--Theophan., _Chronogr._, p.
      154-158.--Cedren., t. I, p. 369.--Jorn., _Temp. Succ._, etc.]

      [Note 607: Theophan., p. 185.--Anast., p. 63.--Cedren., t. I,
      p. 372.]

Parvenu  une si haute fortune, le descendant d'Attila voulut tre
compltement Romain. Il enrichit son nom asiatique d'une terminaison
latine sonore, qui en fit _Mundus_, c'est--dire le monde, nom
passablement ambitieux, et son fils, baptis selon toute apparence,
reut celui de Maurice[608]. Le nouveau Romain commanda ces provinces,
toutes pleines des ruines que son aeul avait faites, et les commanda
bravement. Quand la guerre eut clat en Italie entre Justinien et les
Goths, Blisaire le rclama pour un de ses lieutenants. En face des
Ostrogoths dont il avait t le vassal, Mundus se fit reconnatre par
son audace; il battit une de leurs armes, dgagea la Dalmatie, et
enleva la place de Salone, tout cela en quelques semaines; mais l fut
le terme de ses aventures. Pour couronner dignement sa vie, il ne lui
manquait plus qu'une mort romanesque, et le sort ne la lui refusa pas.
Aprs la perte de Salone, les Goths n'avaient pas tard  revenir en
force pour reconqurir une position si importante, et le bruit courait
qu'ils approchaient, quand Mundo envoya son fils Maurice avec quelques
troupes pour les observer. Ce jeune homme, qui sentait dans ses veines
les ardeurs de sa race, ne s'en tint pas aux ordres du gnral: il osa
attaquer l'ennemi, et fit une perce dans ses rangs; mais envelopp
bientt par des forces suprieures, il prit avec tous les siens[609].
Mundo,  cette nouvelle, devint comme fou: rassembler tout ce qu'il
avait de soldats sous la main et courir o son fils avait pri, fut pour
lui l'affaire d'un moment. Il arrive, se prcipite sur les plus pais
bataillons, y jette le trouble, leur fait rebrousser chemin; et dj la
victoire des Romains n'tait plus douteuse quand un Goth, qui traversait
le champ de bataille en fuyant, reconnat le Hun, s'arrte et lui plonge
son pe dans la coeur[610].

      [Note 608: Mundus, [Grec: Moundos; Maurikios o Moundou uios.]
      Procop., _Bell. Goth._, I, 7.]

      [Note 609: Romani fere omnes cum duce Mauricio ceciderunt.
      Procop., _De Bell. Goth._, I, 7.]

      [Note 610: Mundus cde furens, ac temere insequens, nec valens
      commotum filii casu animum cohibere, a quodam fugientium
      vulneratus, occubuit. Procop., _Bell. Goth., ibid._]

Ainsi finit le dernier des _Attiliens_, comme s'exprime Jornands[611],
dont on puisse reconstruire la biographie  l'aide des indications de
l'histoire. Les Romains, qui aimaient  jouer sur les mots, trouvrent
dans la mort de Mundus une occasion de plaisanterie. On avait dcouvert
dans les oracles sibyllins un vers obscur qui disait que lorsque
l'Afrique serait prise, le monde prirait avec sa postrit: _Africa
capta, Mundus cum prole peribit_[612]. L'Afrique avait t recouvre par
Blisaire; Mundus et Maurice venaient de prir; l'oracle n'tait-il pas
accompli? Quelques superstitieux voulurent bien le croire, la foule n'y
vit qu'un jeu de mots qui l'amusa, et ce fut l'oraison funbre du
petit-fils d'Attila devenu Romain.

      [Note 611: Attilani origine descendens. Jorn., _R. Get._,
      17.]

      [Note 612: Tunc Romani in memoriam revocarunt sibyllinum
      oraculum, quod antea decantatum prodigii loco habebant. Sic enim
      illud accipiebant, ut dicerent, post captam Africam, orbem cum sua
      progenie ad interitum redactum iri. Non erat hc sententia
      vaticinii: sed prnuntiatio Afric reddit in ditionem romanam; id
      sequebatur, tunc Mundum cum filio periturum. Etenim his verbis
      constabat: _Africa capta, Mundus cum prole peribit._ Et quoniam
      Mundus latine orbem universum significat, ad orbem oraculum
      referebant. Procop., _Bell. Goth._, lib. I, cap. 7.]




CHAPITRE TROISIME

Suites de la mort de Denghizikh; dissolution de son royaume;
constitution de nouvelles hordes sur le Volga et sur le Don.--HUNS
OUTIGOURS ET HUNS COUTRIGOURS.--Premire apparition des Slaves: Antes,
Vendes, Slovnes.--Type physique et moeurs des Slaves.--Commencement des
Bulgares; portrait de ce peuple; sa religion, ses moeurs.--Alliance
hunno-vendo-bulgare.--Les confdrs attaquent l'empire romain.--Combat
de la Zurta; les Romains attribuent leur dfaite aux sortilges des
Bulgares.--Les Gpides vendent aux Slaves le passage du
Danube.--Nouvelles expditions des Huns, des Bulgares et des Slaves;
caractre de chacune de ces _barbaries_.--tat de l'empire romain dans
les premires annes du VIe sicle: le nestorianisme et l'eutychisme
divisent l'glise d'Orient.--Les Csars de Byzance se font thologiens:
_Hnotique_ de Znon.--Anastase le _Silentiaire_, empereur; son got
pour la thologie; il n'est couronn qu'aprs avoir souscrit la formule
du concile de Chalcdoine.--Bonnes qualits et dfauts d'Anastase.--Il
remet en vigueur l'hnotique de Znon; ses erreurs gnostiques; il
opprime les orthodoxes.--Rvolte  Constantinople; guerre religieuse
dans le nord de l'empire.--Vitalianus.--Le Snat traite au nom
d'Anastase; conditions de la paix.--Anastase construit le long mur pour
garantir Constantinople.--Nouveaux ravages des Huns.--Mort
d'Anastase.--Justin met le Danube en tat de dfense.--Tranquillit de
l'empire sous son rgne; il s'associe son neveu Justinien.

463--527

Tandis qu'Hernakh et les autres fils d'Attila, qui taient devenus htes
de l'empire, se faonnaient  la vie sdentaire, les Huns nomades, que
l'ascendant de Denghizikh avait cess de matriser, retombrent dans
leurs anciennes discordes. De l'Hunnivar au Volga, du Tanas au
Caucase, les campements des Huns n'offrirent plus qu'un vaste champ de
bataille o leurs tribus s'entre-dchirrent. On et pu croire, dit un
historien contemporain, que ce redoutable nom allait tre effac du
monde[613]. A la guerre civile se joignit la guerre trangre.

      [Note 613: Adeo ut patriam etiam appellationem amitterent.
      Agath., _Hist._ V, p. 171.]

Au bout de vingt ans environ, et dans les dernires annes du Ve sicle,
quand les lments de ce chaos commencrent  se dbrouiller, voici
l'aspect que prsenta l'ancien royaume de Denghizikh: des tribus
hunniques avaient disparu sans laisser de trace, d'autres avaient chang
de demeure; des peuplades lointaines s'taient rapproches, des groupes
nouveaux s'organisaient, et sous des noms jusqu'alors inconnus on voyait
s'lever des dominations dj redoutables.

Prs du Bas-Danube, entre ce fleuve et le Dniper, habitaient toujours
des Huns sans dnomination particulire, postrit directe et non
mlange des bandes d'Attila. Les contres au del du Dniper, en
tournant les Palus-Motides ainsi que le steppe du Caucase,
appartenaient aux deux grandes hordes des Huns coutrigours et des Huns
outigours, dont le cours sinueux du Don sparait les campements: les
Coutrigours campaient  l'occident des Palus-Motides, les Outigours 
l'orient[614]. Le nom de ces hordes indiquait, par sa composition mme,
o entrait le mot d'_ouigour_ ou _ougour_, qu'elles s'taient formes
par la fusion des anciens Huns avec ces peuplades ougouriennes qui
parcouraient pures ou mlanges, le grand trapze limit par le Volga,
la mer Caspienne et la chane de l'Oural[615]. Les Ougours taient
eux-mmes des Huns du rameau oriental ou blanc. Lorsqu'en 375 les Huns
noirs, ou Finno-Huns, envahirent les plaines du Dniper  la suite de
Balamir, leur mouvement entrana plusieurs tribus ougouriennes: Attila
en comptait dans son arme; Denghizikh en eut davantage[616], et les
dernires discordes leur firent faire un pas de plus en Occident.
Arrire-garde des Huns noirs dans ce trop-plein que l'Asie
septentrionale versait sur l'Europe, elles taient l'avant-garde des
Turks, avant-garde eux-mmes des Mongols. Au nord des Coutrigours et des
Outigours, sur le moyen Volga, paraissait un peuple hunno-finnois,
encore inconnu  l'Europe, o il devait acqurir bientt une triste
clbrit, le peuple des Bulgares, descendu rcemment des hauts plateaux
de la Sibrie. chelonns ainsi entre l'Europe et l'Asie, ces groupes
divers reprsentaient avec quelques mlanges les lments hunniques de
l'empire d'Attila.

      [Note 614: _Cutriguri_ et _Cuturguri_, [Grec: Koutrigouroi].
      Agath. [Grec: Koutourgouroi]. Procop.--On trouve aussi _Cotrageri_
      et _Contragori_.--_Utiguri_ et _Uturguri_, [Grec: Outifouroi].
      Agath. [Grec: Outourgouroi]. Procop. On trouve encore [Grec:
      Outrigouroi] et [Grec: Outtgouroi].--Cuturguri cis, Uturguri
      trans paludem Motidem habitant. Procop., _B. Goth._, IV, 18.]

      [Note 615: _Uguri_, _Urogi_, _Ugri_,[Grec: ougouroi] et
      [Grec: Ogouroi, Ourogoi], et leurs composs [Grec: Onogouroi,
      Saragouroi,] etc.--La race des _Ouigours_ et _Igours_ que
      Priscus au Ve sicle rencontra autour du bas Volga et de la mer
      Caspienne tait encore clbre en Asie aux XIe et XIIe sicles.
      Elle tait alors affilie  la domination turke.]

      [Note 616: Jornands nomme parmi les tribus qui faisaient
      partie d'une des expditions de ce fils d'Attila, les
      _Ulzingours_, les _Bittugores_, les _Bardores_, peut-tre
      _Bargores_, les _Satagares_ ou _Satagores_, etc.]

Tout groupement nouveau, toute transformation des peuples nomades est
suivie d'une expansion au dehors: c'est la loi de ces socits des
steppes et le secret de bien des conqutes. Les Huns du Danube, comme
pour chapper  leurs agitations intrieures, se mirent  dborder sur
leurs voisins, et, trouvant au midi la rive romaine bien garde, il se
reversrent  l'ouest, dans les vastes plaines d'o descendent le Bug,
le Dniester et le Dniper. Ils y rencontrrent des barbares tout aussi
froces et plus pauvres qu'eux, les Antes, dont les nombreux essaims,
rpandus sur le cours moyen de ces fleuves, se prolongeaient vers le
nord jusqu'aux limites des populations finnoises. Les Antes formaient le
rameau oriental des nations slaves, et on s'accorde  les considrer
comme les anctres des Russes. Quand les Huns s'aperurent qu'ils
avaient plus  perdre qu' gagner avec de tels ennemis, ils leur
tendirent fraternellement la main, leur proposant d'aller piller de
compagnie les riches provinces du Danube. Ce fut la premire association
conclue dans le berceau de l'empire de Russie entre les deux lments
principaux dont il devait se composer un jour, le Slave oriental et le
Hun finnois. Cette premire alliance en amena une troisime, celle des
Bulgares, que les Huns appelrent  leur aide des bords du Volga. Ainsi
s'organisa une des plus formidables coalitions qui eussent encore menac
Constantinople et la civilisation de l'ancien monde.

Alors et pour la premire fois retentit dans l'histoire ce mot de
_Slave_ aujourd'hui si fameux. Cette grande race et les vastes espaces
qu'elle couvrait au nord des Carpathes, entre la mer Baltique et la
Mer-Noire, n'avaient gure t connus jusqu'alors que par des noms
trangers, rsultats de la conqute. Soumis  un double courant
d'invasion, de la part des Asiatiques du cot du soleil levant, de la
part des Germains et des Scandinaves du ct du soleil couchant, les
_Slaves_ et la _Slavie_ n'avaient jamais t libres. Vers le
commencement de notre re, ils appartinrent aux Sarmates, peuple nomade
venu probablement du Caucase, et le pays s'appela _Sarmatie_. Au IVe
sicle, les Goths scandinaves, devenus puissants sur la Mer-Noire,
subjugurent les Sarmates, et avec eux les Slaves, leurs vassaux ou
serfs[617]. Balamir, en 375, ayant dtruit l'empire d'Ermanaric, Goths,
Sarmates et Slaves se rangrent tous  la fois sous la domination des
Huns. A la mort d'Attila, il se passa un phnomne curieux. Les Goths,
spars des Huns, partirent pour leur vie d'aventures dans le midi de
l'Europe; les dbris de la nation sarmate, suivant la fortune de
Denghizikh ou d'Hernakh, se confondirent parmi les hordes
hunniques[618], tandis que les autres peuples germains, qui auraient pu
prendre leur place comme dominateurs de la Slavie, taient emports par
cette force irrsistible qui poussait la Germanie sur les Alpes: les
Slaves n'avaient donc plus de matres, et ils se trouvrent libres sans
avoir rien fait pour le devenir. Ils n'eurent plus qu' reprendre
possession de la terre qui leur appartenait et du nom qu'ils se
donnaient eux-mmes.

      [Note 617: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, c. 1.--Cf.
      _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, t. II, c.
      3.]

      [Note 618: Voir ci-dessus, _Histoire des Fils d'Attila_, c.
      I.]

Que signifie ce nom de _Slave_,--_Slove_ dans l'ancien idiome russe,
_Sclave_ et _Sthlave_ dans les crivains latins ou grecs[619]? La vanit
nationale le tire du mot _slava_, qui veut dire gloire; mais ce mot
lui-mme drive de _slova_, parole, comme en latin _fama_, la renomme,
drive de _fari_, parler[620]. La gloire, c'est la parole du genre
humain sur un hros ou sur un peuple. L'interprtation la plus sense du
nom de _Slave_ ou _Slove_ est donc _celui qui a la parole_, qui parle
l'idiome particulier de la race, et, par une corrlation de termes qui
justifie cette interprtation, l'tranger est _celui qui ne parle pas_,
_niemetz_, littralement _le muet_. La langue est le moyen de
reconnaissance du Slave; c'est par elle que le sentiment de la
fraternit se maintient entre toutes les fractions de la race, quelles
que soient les diversits de vie sociale ou de condition politique.
Telle cette race se montre  nous aujourd'hui depuis la Dalmatie
jusqu'aux rgions polaires, telle aussi nous l'entrevoyons des l'aurore
de sa rsurrection  la libert[621]. Elle se divisait alors en trois
grandes branches, partages  leur tour en confdrations et tribus. A
l'est et sur les fleuves qui descendent dans la Mer-Noire tait le
rameau des Antes[622] dont j'ai parl tout  l'heure, et qui avait pour
voisins les peuples finnois et asiatiques. A l'ouest se trouvait la
branche des Ventes ou Vendes[623], qui, appuys sur la Baltique,
confinaient au nord avec les Finnois d'Europe, au midi avec les
Germains: ce rameau slave avait t connu de bonne heure par les
navigateurs grecs et les voyageurs romains. Entre les deux se trouvait
une troisime branche portant un nom driv de celui de la race
elle-mme, les Slovnes ou Sclavnes[624], qui paraissent n'avoir t
qu'un ramas de tribus slaves sans organisation particulire. Chacune de
ces divisions principales avait son mode d'action sur le midi de
l'Europe et sa future destine. Tandis que les Antes, cherchant 
dpasser les Carpathes du ct de l'orient, s'unissaient aux populations
hunniques pour attaquer l'empire romain par le Bas-Danube, les Vendes, 
l'occident des Carpathes, pesaient sur les peuples germains de la
Thuringe et de la Bohme. Les Slovnes intermdiaires, se trouvant
acculs au pied de cette chane, que les Gpides gardaient bien, se
jetrent  droite ou  gauche, se joignant tantt aux Vendes, tantt aux
Antes, et c'est ainsi que nous les trouverons mls  toutes les grandes
entreprises de leur race sur le Haut comme sur le Bas-Danube.

      [Note 619: [Grec: Sklaboi, Sthlaboi, Asthlaboi, Sklabnoi,
      Sklaunoi, Skalbinoi, Sthlobenoi.] Le premier annaliste des
      Russes, Nestor, appelle _Slovnes_ les peuples que les Grecs et
      les Romains appelrent _Sclavnes_ et _Sclavines_.--L'_a_ et l'_o_
      se confondent d'ailleurs dans plusieurs dialectes slaves.]

      [Note 620: Dans _slova_, parole, l'_l_ est aspire et se
      prononce avec un son fortement guttural. En polonais il y a deux
      _l_, l'une simple, l'autre aspire qu'on appelle _barre_,  cause
      du caractre alphabtique employ pour l'exprimer. En russe, il
      n'y a qu'une seule _l_, elle se prononce toujours lgrement
      barre. Cette prononciation, trs-difficile  saisir avec les
      caractres grecs ou latins, a t rendue aussi bien que possible
      par _cl_ et _thl_ dans les mots _Sclavi_, _Sthlavi_, _Sclavini_,
      _Sthloveni_: Slaves et Slovnes. Ptolme parat avoir connu les
      Slaves sous les noms de [Souobnoi] et [Grec: Souounoi].]

      [Note 621: Nomen etiam quondam Sclavenis Antisque unum erat...
      una est lingua.... Procop., _Bell. Goth._, III, 14.]

      [Note 622: Antes qui sunt eorum fortissimi, qui ad Ponticum
      mare curvantur, a Danastro extenduntur usque ad Danubium. Jorn.,
      _R. Get._, 51.--Ulteriora ad septentrionem habent Antarum populi
      infiniti. Procop., _Bell. Goth._, IV, 14.]

      [Note 623: Introrsus Dacia est, ad coron speciem arduis
      alpibus emunita, juxta quarum sinistrum latus, quod in Aquilonem
      vergit et ab ortu Vistul fluminis per immensa spatia venit,
      Winidarum natio populosa consedit. Jorn., _R. Get._--_Winidae_,
      _Veneti_, _Vendi_, _Venedi_, _Winithi_.--Tenent Sarmatiam maxime
      gentes Vened per totum Venedicum sinum. Venedicus sinus: la mer
      Baltique. Ptolem., _Geogr._, III, p. 73.]

      [Note 624: Les Slaves russes se nommaient
      _Slovnes_.--_Slovnes_ de Bohme; _Slovakes_ de Hongrie et de
      Pologne, etc.]

L'apparition des Slaves n'eut rien de rassurant pour le monde civilis:
cette nouvelle _barbarie_ prsentait un spectacle on ne peut plus sombre
et repoussant. Si longtemps asservie sous des conqurants qui
consommaient sans produire et pour lesquels elle travaillait, la race
slave avait pris les habitudes de la vie sdentaire; elle connaissait
les premiers rudiments des arts. mais sa grossire industrie avait des
bornes bien troites. Ce qu'on appelait ses villes n'tait qu'un amas de
cabanes malsaines, dissmines sur de grands espaces et caches comme
des tanires de btes fauves dans la profondeur des bois, au milieu des
marais, sur des roches abruptes, partout en un mot o l'homme pouvait
aisment se garer de l'homme[625]. La misre et une malpropret hideuse
y faisaient leur sjour[626]. L pullulaient des familles ou des groupes
de familles dans une complte promiscuit, vivant nus  l'intrieur des
cabanes, et au dehors se couvrant  peine de la dpouille des btes ou
de lambeaux d'une toffe noirtre que les femmes savaient tisser[627].
Quelques tribus se barbouillaient de suie de la tte aux pieds en guise
de vtement[628]. Le Slave mangeait la chair de toute espce d'animaux
mme les plus immondes; mais le millet et le lait composaient surtout sa
nourriture. Naturellement paresseux et ami du plaisir, il avait des
vertus hospitalires: il recherchait les trangers et les traitait
bien[629], on vantait aussi la fidlit de sa parole[630]; mais ces
bonnes qualits avaient de terribles retours. A son tat habituel
d'apathie succdaient des accs de violence froce; alors il devenait
sans piti, et son imagination exalte par l'enivrement du carnage lui
fit inventer des supplices, qu'on n'oublia plus, qui sont demeurs
jusqu' nous comme une triste conqute de la cruaut humaine[631]. Le
guerrier slave, marchant tte et poitrine nues, un long coutelas au
ct, et dans la main un paquet de javelots dont le fer tait
empoisonn[632], ressemblait  un chasseur d'hommes. Pour lui en effet,
la guerre n'tait qu'une chasse. Se battre en ligne, se former en rangs
serrs, coordonner ses mouvements sur des combinaisons d'ensemble, tait
un art que son intelligence n'atteignait pas encore: sa tactique  lui,
c'tait celle des embuscades. Il excellait  se tapir derrire une
pierre,  ramper sur le ventre parmi les herbes,  passer des journes
entires dans une rivire ou un marais, plong dans l'eau jusqu'aux
yeux, et ne respirant qu' l'aide d'un roseau[633]; l il guettait
patiemment son ennemi pour s'lancer ensuite sur lui avec la souplesse
et la vigueur des animaux qu'il semblait avoir pris pour modles.

      [Note 625: Hi paludes sylvasque pro civitatibus habent. Jorn.,
      _R. Get._, 5.--In tuguriis habitant vilibus et rare sparsis, atque
      habitationis locum subinde mutant. Procop., _Bell. Goth._, III,
      14.]

      [Note 626: Vitam victu arido incultoque tolerant, sordibus et
      illuvie semper obsiti. Procop., _ibid._]

      [Note 627: C'est pour cette raison que plusieurs de leurs
      tribus furent appeles par les Grecs _Mlanchlnes_.]

      [Note 628: Tincta corpora. Tacit., _Germ._, 43. Les Lygies 
      qui il attribue cette coutume de se teindre en noir sont les
      anctres des _Lches_, anctres eux-mmes des Polonais.]

      [Note 629: Moribus et hospitalitate, ut nulla gens, honestior
      aut benignior potuit inveniri. Adam. Brem., II, 12.]

      [Note 630: Ingenium nec malignum nec fraudulentum. Procop.,
      _Bell. Goth._, III, 14.]

      [Note 631: Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]

      [Note 632: Loricam non induunt: cum pugnam invadunt, multi
      pedibus tendunt in hostem, scutula spiculaque gestantes manibus.
      Procop., _Bell. Goth._, III, 14.--Maurice, _Strateg._, II, 5,
      crit que les flches des Slaves renfermaient un poison
      trs-subtil qui s'insinuait bientt dans tout le corps, si le
      bless ne pouvait prendre de la thriaque, ou si l'on ne coupait
      la chair autour de la plaie.]

      [Note 633: Sub angusto saxo aut virgulto quolibet obvio
      delitescere et hostem quemlibet rapere... Contracto corpore ad
      herbam latet. Procop., _Bell. Goth._, II, 26.]

La vie morale tait chez lui, comme tout le reste,  ses premiers
essais. A peine avait-il l'ide du mariage. Dans la plupart de ses
tribus existait la communaut des femmes[634], et cet tat se prolongea
bien longtemps aprs que le christianisme, ce grand rformateur des
socits sauvages, eut entam celle-ci. De vagues instincts religieux,
obscurcis d'un ct par le ftichisme, de l'autre par les pratiques de
la sorcellerie, se faisaient jour  et l dans ses institutions.
Quelques tribus avaient l'ide d'une intelligence suprme, rgulatrice
des choses et des hommes; elles ne croyaient pas nous dit Procope, que
le monde ft gouvern par le hasard[635]. Chez d'autres rgnait un
dualisme qui rappelle l'Orient. Celles-ci reconnaissaient deux
divinits, l'une _blanche_, source de tout bien, l'autre _noire_, source
de tout mal; mais le dieu noir avait seul des temples[636].

      [Note 634: _Chron. Slav._ Ed. Lindemb., p. 202.--Fredeg.,
      _Chron._, 48.]

      [Note 635: Unum enim Deum, fulguris effectorem, dominum hujus
      universitatis solum agnoscunt... Fatum minime norunt, nedum illi
      in mortales aliquam vim tribuant. Procop. _ibid._, III, 14.]

      [Note 636: Malum deum sua lingua, _Zcerneboch_, id est nigrum
      deum appellant. Helmold., Chron., I, 53.--Voir aussi Gebhardi,
      _Gesch. der Slaven._, p. 21 et 24. Les Slaves appelaient
      _Blanches_ toutes les influences favorables.]

Pourquoi se serait-on occup du dieu blanc qui ne faisait de mal 
personne?

Tel tait le Slave, premier alli convi par les Huns  la cure du
monde romain; nous allons dire maintenant quel tait le second.

Le Bulgare, ou plus correctement _Voulgar_[637], appartenait au groupe
des Huns finnois et  l'arrire-ban de ce groupe: amen par les
dernires guerres civiles, il tait venu du fond de la Sibrie planter
ses tentes au bord du grand fleuve qui s'appelait alors et s'appelle
encore aujourd'hui dans les langues tartares _Athel_ ou _Athil_[638], et
qui prit le nom de _Volga_ (fleuve des Voulgars) quand la domination
bulgare fut devenue clbre en Europe[639]. Il faudrait remonter au IVe
sicle, poque de l'apparition des premiers Huns, pour retrouver dans
l'histoire une impression de terreur et de dgot comparable  celle
qu'excitrent ces nouveau-venus des solitudes septentrionales, aussi
brutes que les btes des forts au milieu desquelles ils avaient vcu
jusqu'alors. A ct d'eux, le Hun d'Europe, en contact depuis plus d'un
sicle avec les Romains et les Germains, pouvait presque se dire
civilis. Leur laideur, leur salet, leurs instincts froces[640],
semblaient dpasser tout ce qu'on avait jamais connu. Le Bulgare
dtruisait pour dtruire, tuait pour tuer, s'attachait  effacer tout
travail de l'homme, comme pour ne laisser aprs lui que la
reprsentation de ses dserts. On ne lui savait ni religion ni culte, si
ce n'est le _chamanisme_ qu'il pratiquait avec un grand luxe de
superstitions. Quelque chose de diabolique s'attachait  ce peuple
hideux, dont les sorciers, plus hideux que lui, voquaient les esprits
de tnbres avec d'effroyables convulsions. C'taient ses devins, ses
conseillers politiques et ses prtres, et l'on racontait d'eux des
choses tranges auxquelles la crdulit ne manquait pas d'ajouter foi.
On disait que placs dans un coin de l'arme pendant la bataille, ils
avaient l'art de fasciner l'ennemi, de le troubler, de l'abuser par des
visions fantastiques[641]. Le Bulgare, sans frein dans ses apptits,
avait la lubricit des btes[642]: tous les vices taient son partage,
et il en est un auquel il a la gloire infme d'avoir donn son nom dans
presque toutes les langues de l'Europe. Ses institutions semblaient
combines pour le meurtre plus encore que pour la guerre; nul chez lui
n'arrivait au commandement qu'aprs avoir tu un ennemi de sa propre
main. Il n'y avait pas jusqu' sa manire de combattre, jusqu' son arc
norme et ses longues flches sres de toucher le but, jusqu' son
coutelas de cuivre rouge[643], et  ce filet dont il emmaillottait ses
ennemis tout en courant[644], qui n'inspirassent une apprhension
involontaire, soit par leur nouveaut, soit par sa dextrit prodigieuse
 s'en servir. Aussi, de tous les barbares qui ravagrent l'empire
romain, celui-ci est rest le plus abomin des contemporains et le plus
fltri par l'histoire. _Maudit-de-Dieu_ devint l'pithte ordinaire, ou
pour mieux dire le synonyme du mot Bulgare, et cette qualification,
arrache par la souffrance aux gnrations romaines du VIe sicle, est
entre dans l'histoire, qui lui a donn sa conscration[645].

      [Note 637: Bulgari, Bulgares; [Grec: Boulgaroi Boulgareis,
      Ououlgaroi.]]

      [Note 638: Thophane donne  ce fleuve le nom d'_Atal_, [Grec:
      Atalis] ou [Grec: Atal]. Il est appel _Etel_, _Ethil_ ou _Athil_,
      dans tous les idiomes tartares et dans les langues des peuples
      tartares qui ont habit ou qui habitent encore ses bords.]

      [Note 639: Cette domination, qui eut pour sige la ville de
      _Bulgaris_, situe prs du lieu o s'lve actuellement Kasan,
      embrassa tout le cours du Volga, ainsi que le nord de la mer
      Caspienne. Bulgaris tait au Xe sicle le centre d'un trafic
      considrable; elle tomba au XIIIe, ainsi que la domination
      bulgare, sous les armes de Batou, fils an de Tchinghiz-Khan.]

      [Note 640: Gentem sordidam et immundam. Theophan.,
      _Chronogr._, p. 298.]

      [Note 641: Quibusdam prstigiis et incantationibus usi...
      Zonar., t. II, p. 55.]

      [Note 642: [Grec: Misron ethnos], impura gens. Theophan., _l. c._]

      [Note 643: Karamsin, _Hist. de Russie_, t. I.]

      [Note 644: Theophan., _Chronogr._, p. 185.]

      [Note 645: Elle est souvent donne au Kha-Kan des Avares et des
      Bulgares, [Grec: o kataratos, panatheos, Theomistos Chaganos].
      _Chron. Pasch._, pass.]

Onze ans  peu prs avant cet appel que leur faisaient les Huns, les
_maudits-de-Dieu_ avaient essay d'arriver jusqu'au Danube. Une de leurs
hordes partant du Volga o ils taient  peine tablis menaait dj les
provinces mso-pannoniennes, quand le grand Thodoric, prenant avec lui
en toute hte ce qu'il put runir de soldats goths et romains, alla
l'attendre dans les plaines du Dniester, la battit, la mit en droute,
et lui blessa son roi de guerre nomm Libertem[646]. Les Bulgares
avaient oubli leur chec et ne se souvenaient plus que de la richesse
proverbiale de la Romanie et du grand nombre de ses villes, lorsque leur
vint la proposition des Huns, qu'ils acceptrent sans balancer. Ce
peuple, qui figurera au premier plan de nos rcits, est encore un des
lments dont s'est compose la nation russe, moiti asiatique et moiti
slave ds l'origine de son histoire. On le voit, le premier noyau de ce
grand empire, destin  tant de pripties, essaya de se former au VIe
sicle, sur la lisire de l'Asie et de l'Europe, par l'alliance de deux
barbaries conjures contre l'empire romain. Son premier objet fut le
pillage de la valle du Danube; son premier cri de guerre: _ la ville
des Csars_[647]! A-t-il beaucoup chang depuis?

      [Note 646: Ennod., _Paneg. Theodor._, p. 296.]

      [Note 647: _Czargrad_, c'est le nom de Constantinople chez les
      Slaves.]

Ce fut pendant l'hiver de 498  499 que l'arme des barbares coaliss, 
laquelle un historien byzantin donne le nom de hunno-vendo-bulgare[648]
(le mot de Vende tant employ quelquefois dans une acception gnrique
pour dsigner tous les Slaves), dboucha sur la rive gauche du Danube.
L'hiver tait la saison que les barbares de ces contres choisissaient
le plus ordinairement pour leurs irruptions en Msie, attendu, dit
Jornands, que le Danube gle chaque anne, et que ses eaux, prenant la
duret de la pierre, peuvent donner passage non-seulement  de
l'infanterie, mais  de la cavalerie,  de gros chars attels de trois
chevaux, en un mot  toute espce de convoi; d'o il suit que l'hiver
une arme envahissante n'a besoin ni de radeaux, ni de barques.[649] Un
autre avantage encore faisait choisir aux barbares le temps des geles
pour commencer leurs campagnes. Les flottilles romaines en station sur
le fleuve tant prises dans les glaces, ils pouvaient  leur gr tourner
les forteresses, et rien ne les arrtait plus jusque dans le coeur du
pays: taient-ils battus plus tard ou retournaient-ils vainqueurs avec
leur butin lorsque le fleuve tait dgel? ils le franchissaient suivant
la coutume des Asiatiques sur des outres attaches  la queue de leurs
chevaux. L'arme hunno-vendo-bulgare surprit les Romains, qu'une longue
paix avait endormis. Le commandant de l'Illyrie, qui se nommait Aristus,
eut peine  runir quinze mille hommes, avec lesquels il marcha
au-devant des barbares, tranant  sa suite sept cents chariots chargs
d'approvisionnements et d'armes[650]. Les deux armes se rencontrrent
prs d'un cours d'eau que les historiens appellent Zurta, et dont la
position prcise nous est inconnue. C'tait une petite rivire encaisse
dont l'eau tait profonde et les berges trs-escarpes d'un ct. Soit
ncessit fatale de la position, soit incapacit du gnral, les
Romains, au lieu de se retrancher derrire ce foss, se le placrent 
dos et commencrent l'attaque. Ils croyaient peut-tre avoir bon march
de masses tumultueuses qu'aucun ordre apparent ne dirigeait; mais il
n'en fut pas ainsi. Ces visages hideux, ces cris sauvages, la nouveaut
des armes et de l'ennemi, effrayrent les lgions, qui, se voyant
dbordes par les escadrons huns et bulgares, ne songrent plus qu'
chapper. La Zurta tait derrire; il fallait la traverser et gravir ses
escarpements sous des nues de flches, et il y eut l un affreux
massacre. Quatre mille Romains furent gorgs, noys, crass sous les
pieds des chevaux, et trois officiers impriaux restrent parmi les
morts aprs avoir bravement, mais vainement combattu[651]. Les vaincus,
au lieu de s'en prendre  eux-mmes,  leur imprudence,  leur lchet,
 l'inhabilet de leur commandant, expliqurent leur dfaite par les
illusions magiques que savaient jeter les chamans bulgares, et qui
avaient, disaient-ils, paralys leurs bras[652]. On remarqua aussi, non
sans frayeur, qu'une nue de corbeaux devanait les escadrons bulgares
dans leur marche, ou les couvrait pendant la bataille, comme si les
_maudits-de-Dieu_ avaient fait un pacte avec la mort[653]. Tel fut le
dbut de la coalition hunno-slave sur les terres de l'empire. Quand les
barbares eurent amass beaucoup de butin, ils allrent le mettre 
couvert dans quelque vallon retir des Carpathes, et se prparrent 
une nouvelle campagne.

      [Note 648: [Grec: Ougnobousndoboulgaroi]. Theophan., _Chronogr._,
      p. 296. Consulter l-dessus une note de M. Saint-Martin, dans le
      VIIe volume de son dition de l'_Histoire du Bas-Empire_, de
      Lebeau, p. 143.]

      [Note 649: Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite
      congelato... nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis
      modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque et triaculas, vel
      quidquid vehiculi fuerit, nec cymbarum indigeat lintre. Jorn., _R.
      Get._, 53.]

      [Note 650: Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Marcellin. Comit.,
      _Chron._, ann. 499.]

      [Note 651: Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Cedren., t. I, p.
      358.]

      [Note 652: Barbari autem cum incantationibus et artibus
      magicis usi fuissent, Romani turpiter in fugam acti sunt. Zon.,
      _l. c._]

      [Note 653: Illis autem iter facientibus, corvi supervolitabant
      et pribant. Zon., _ub. sup._]

Les expditions des annes suivantes, sans tre aussi dsastreuses pour
les Romains, n'en profitrent gure moins aux barbares, qu'une terreur
inexprimable favorisait dans toutes leurs courses. Les coaliss
n'agissaient pas toujours en commun, ils se divisaient parfois sur le
terrain, soit pour piller, plus  l'aise une grande tendue de pays,
soit pour trouver plus de facilit  vivre. Les Huns et les Bulgares,
qui taient cavaliers, s'arrangeaient de manire  traverser le Danube
sans danger, soit  l'aller, soit au retour; mais les Slaves, qui
taient fantassins, ne le pouvaient pas toujours, les garnisons romaines
les pourchassant, et les flottes de navires  deux poupes interceptant
le fleuve quand ses eaux taient libres. Ils s'adressrent alors aux
Gpides pour obtenir passage sur la partie du fleuve qui bordait leurs
terres et dont ils avaient la disposition. Les Gpides portaient le nom
d'allis de l'empire et se prtendaient ses fidles amis; ils ne
manquaient pas de toucher chaque anne une gratification de la cour de
Constantinople[654] promettant toujours, contre les entreprises des
Goths, une assistance qu'ils ne donnaient jamais. Ce titre d'allis ne
les empcha pas d'accueillir la proposition des Slaves. Ils s'engagrent
par trait  laisser passer ces brigands,  leur fournir des barques
moyennant une pice d'or par tte[655]. C'tait piller l'empire par
leurs mains[656], mais les Gpides n'avaient pas de si minces scrupules.
Quand le gouvernement byzantin, souponnant leurs manoeuvres, leur
demandait des explications, ils niaient audacieusement les faits, ou
bien ils accumulaient prtexte sur prtexte pour les colorer. L'empereur
hsitait  leur parler le langage des armes; avec trois ennemis
terribles sur les bras, il craignait d'en provoquer un quatrime.

      [Note 654: Gepid nihil aliud a Romano imperio nisi pacem et
      anima solemnia amica pactione postulavere... Jorn., _R. Get._,
      52.--Procop., _Bell. Goth._, III, 4, et pass.]

      [Note 655: A Gepdibus excepti transvehebantur pacto
      transmissionis pretio non exiguo, quippe aureum staterem unum
      pendebant in capita. Procop., _Bell. Goth._, IV, 25.]

      [Note 656: Quod in Romanorum perniciem post foedus ictum,
      Sclavenorum agmen Istrum fluvium transportassent..., _Id., ibid._]

Durant les tristes annes qui fermrent le Ve sicle et ouvrirent le
VIe, les provinces voisines du Danube purent tudier  leurs dpens
toutes les varits de la frocit humaine, car les races barbares qui
les dvastaient avaient chacune leur faon particulire de torturer et
de dtruire. On connaissait les procds du Hun d'Europe, issu des
bandes d'Attila, et, comme je l'ai dit, celui-l tait presque civilis
 ct de ses compagnons; mais le Slave et le Bulgare joignaient  des
cruauts inconnues le supplice de l'pouvante. Le Slave, ennemi
invisible et toujours prsent, tapi derrire toutes les broussailles,
cach jusque dans les rivires, attendait la nuit pour faire ses
surprises; il fondait alors, sur une ville[657], sur un village, sur une
troupe en marche, et l o il avait pass, il ne restait plus me
vivante. Pendant longtemps il ne sut pas faire de prisonniers. Il dut
apprendre par l'exprience qu'il y avait souvent profit  pargner un
tre humain qui pouvait tre rachet, et qu'une mre, un enfant de
famille riche ou le magistrat d'une ville avaient leur valeur en argent.
Alors, au lieu de tuer tout, il emmenait tout en captivit, et les
malheureux provinciaux mouraient de fatigue et de misre sur les
routes[658]. Les Antes commettaient ces horreurs dans lesquelles ils
furent encore dpasss par les Slovnes quand ceux-ci se joignirent 
leurs expditions. C'est aux Slovnes que les contemporains attribuent
le supplice du pal, invention tristement clbre, qui s'est perptue
jusqu' nos jours dans les contres du Danube. La civilisation romaine
frmit  la vue de ces longues files de pieux garnis de corps agonisants
qui restaient tals sur les chemins comme des trophes de la
barbarie[659]. Quelquefois ils attachaient leurs prisonniers par les
membres  quatre poteaux, la tte pendante en arrire, et ils leur
brisaient le crne  coups de bton, comme on fait aux chiens et aux
serpents, dit l'crivain grec[660]. Ceux des habitants que les Slaves ne
pouvaient pas emmener taient enferms avec des boeufs et des chevaux
dans des tables garnies de paille o on mettait le feu, puis les
barbares partaient au bruit des clameurs humaines o se mlaient le
mugissement du btail et les clats de l'incendie[661]. C'tait l un de
leurs passe-temps. Avec les Bulgares, autres souffrances, autres
terreurs. Rien n'chappait  ces rapides escadrons, plus lgers et plus
destructeurs que les sauterelles de leurs steppes. Sur leur passage, les
moissons taient brles, les vergers dtruits, les maisons rases, et
dans les ruines mmes il ne restait pas pierre sur pierre. Longtemps
aprs, quand l'herbe et les broussailles avaient recouvert de grands
espaces, jadis cultivs et habits, le Msien disait en soupirant:
Voil la fort des Bulgares[662]! Ce sauvage, muni du filet de guerre
qu'il balanait dans sa main gauche, le jetait en passant avec une
prestesse et une sret merveilleuses, et quand il avait emmaillott sa
victime, lanant son cheval au galop, il tranait le filet contre terre
au moyen d'une courroie attache  l'aron de sa selle, jusqu' ce que
le malheureux prisonnier s'en allt par morceaux[663].

      [Note 657: Obvios quosque sine ullo tatis discrimine de medio
      sustulerunt, ita ut in Illyrico Thraciaque, insepultis cadaveribus
      solum longe ac late constratum esset. Procop., _Bell. Goth._, III,
      38.]

      [Note 658: Pueros ac fminas servituti addicunt, cum ad eam
      diem nulli tati pepercissent. _Id., ibid._]

      [Note 659: Non ense, non hasta, non alio quoquam usitato necis
      genere conficiebant, sed depactis valide in terrain sudibus
      pracutis, miserorurn sedes multa vi impingebant, et infixas inter
      nates palorum cuspides adigentes ad usque viscera, illis vitam
      extorquebant. Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]

      [Note 660: Prterea defossis humi lignis quatuor crassioribus
      alligabant hi Barbari eorum quos ceperant, manus ac pedes: deinde
      capita fustibus assidue tundendo, veluti canes, aut serpentes,
      aliudve fer genus mactabant. Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]

      [Note 661: Alios cum bobus et ovibus, quos in patriam abducere
      non poterant, in tuguria compactos, immisericorditer cremabant.
      Ita Sclaveni illos, in quos incidebant, necare erant soliti...
      _Id., ibid._]

      [Note 662: Constantin Porphyrognte, _De Administrat.
      Imper._, 32, nous peint la Servie, aprs une expdition des
      Bulgares, comme tant devenue un pays de chasse: Non invenit in
      ea regione prter viros quinquaginta sine liberis et uxoribus
      venatione victitantes.]

      [Note 663: Theophan., _Chronogr._, p. 185, et pass.]

En parcourant dans les historiens du temps ces lugubres tableaux, on se
demande d'abord pourquoi l'empire romain ne se leva pas comme un seul
homme pour mettre un terme  tant de misres; mais les mmes historiens
nous fournissent la rponse: l'empire avait toute autre chose  faire.
D'autres intrts, d'autres luttes, passionnes jusqu' la fureur,
absorbaient les gnrations contemporaines, et ne permettaient pas
d'entendre les cris de dtresse partis des provinces du Danube. L'glise
d'Orient traversait alors une des crises les plus formidables et les
plus longues qui aient branl le christianisme. La question de savoir
si les deux natures divine et humaine taient spares ou runies dans
la personne de Jsus-Christ, et quelle part revenait  chacune d'elles
dans l'oeuvre de la rdemption, question aussi dlicate qu'importante 
rsoudre, avait t, en 428, jete par le patriarche de Constantinople,
Nestorius, dans la discussion publique, et depuis lors elle n'en tait
plus sortie; ou plutt, grandissant par la controverse, o la subtilit
grecque se donnait amplement carrire, elle tait devenue l'unique
occupation des esprits. Nestorius avait ni l'union personnelle des deux
natures, prtendant que le Verbe divin, aprs son incarnation, avait
habit simplement dans l'humanit comme dans un temple[664], et refusant
 Marie le titre de mre de Dieu: le moine Eutichs releva le dfi, mais
se plaant prcisment au point oppos, il confondit les deux natures
jusqu' faire mourir la Divinit sur la croix[665]. Ces deux solutions
extrmes faussaient galement le christianisme: la premire faisait
vanouir le mrite de la rdemption en transformant le sacrifie
sanglant du Calvaire en une pure apparence et en un spectacle sans
ralit; la seconde aboutissait  l'absurde consquence du suicide de
Dieu mme. En vain le concile de Chalcdoine; avec l'autorit de la
tradition et la saine interprtation des critures, formula la doctrine
orthodoxe des deux natures en une seule personne; en vain l'glise
romaine adopta les dcisions du concile comme la voix du christianisme
lui-mme: l'esprit grec n'abandonnait pas aisment la dispute. Les
hrsies de Nestorius et d'Eutychs donnrent naissance  d'autres
hrsies moins absolues, que chacun put pondrer  sa guise et qui
n'eurent de limites que l'infini. Il naquit aussi, dans une intention
plus honnte que celle d'tre chef de secte, des hrsies de
conciliation, si l'on peut ainsi parler, lesquelles cherchrent  mettre
des contre-poids dans les dogmes, et combinrent les erreurs pour en
tirer une vrit qui ne blesst personne. Ces dernires tentatives ne
firent qu'obscurcir la question, altrer le sens religieux, et jeter en
Orient la foi chrtienne dans un ddale inextricable[666].

      [Note 664: Fleury, _Hist. eccles._, XXX, 28 seqq.]

      [Note 665: Theodor., Lect. I, 21, 22.--Niceph. Calist. XV,
      28.--Evagr. II, 3.]

      [Note 666: Evagr. III, 7, 8, 9.--Theodor., Lect. I,
      34.--Niceph. Calist, XVI, 6, 7, et seqq.--Cf. Fleur., _Hist.
      eccls._, XXX, 28, 31.]

Ce fut un des malheurs de l'glise orientale d'avoir toujours  compter
avec les empereurs non-seulement en matire de discipline, mais aussi
pour le rglement des dogmes: legs fatal de la succession du grand
Constantin. Les csars de Byzance, patriciens, soldats ou bouviers, se
crurent tous tenus d'tre thologiens. Il en arriva mal plus d'une fois
 eux-mmes, et surtout  l'empire. On sait comment les _formulaires_ de
l'empereur Constance, ses dcisions canoniques appuyes par les lgions,
troublrent profondment l'glise, rendirent confiance et autorit au
polythisme et prparrent la raction paenne de Julien[667]; on sait
aussi que la funeste sparation qui se manifesta au sein du
christianisme, entre les Barbares devenus presque tous ariens et les
Romains catholiques, fut due au proslytisme insens de Valens[668]: les
triomphes de Valens et de Constance empchrent,  ce qu'il parat,
l'empereur Znon de dormir, car il eut la prtention de terminer par un
dcret imprial la controverse des deux natures. Ce dcret, qu'il publia
en 482, sous le titre d'_hnotique_, c'est--dire d'_acte d'union_,
laissa l'glise plus divise que jamais. L'hnotique prsentait une
formule de foi que les vques devaient souscrire, et l'empereur, pour
montrer son impartialit comme juge et sa supriorit comme thologien,
y condamnait tout le monde, lanant l'anathme  droite et  gauche sur
les dcisions prsentes avant lui, et mettant le concile de Chalcdoine
 peu prs au niveau d'Eutychs et de Nestorius. Tout le monde tant
condamn, naturellement personne ne fut content; les vques
rsistrent, et l'pe des soldats fut employe  les convaincre. Znon
mourut sur ces entrefaites, heureusement pour la paix du monde[669]. Sa
fin fut entoure de mystre. On raconta que pendant un des accs
d'pilepsie auxquels il tait sujet et que provoquait son intemprance,
des officiers de sa cour, ses compagnons de dbauche, l'avaient port
vivant dans un spulcre, o il avait t trouv plus tard, les poings
rongs[670]. Sa femme, Ariadne, se hta de le pleurer, et dans le
premier trouble o le changement de rgne jetait Constantinople, elle
recommanda au choix du snat, de l'arme et du peuple[671], Anastase le
_Silentiaire_.

      [Note 667: Voir _Histoire de la Gaule sous l'administration
      romaine_, t. III, ch. 5.]

      [Note 668: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, ch. 1.]

      [Note 669: Evagr. III, 8, 9, 10.--Thodor., Lect.
      II.--Theophan., _Chronogr._,--Vict., Tun. _Chron._--Niceph.,
      Calist. XV, 28; XVI, 11.--Cf. Fleury. _Hist. eccls._, XXX.]

      [Note 670: Ferunt inventum... Zenonem, qui prae fame suos ipse
      lacertos mandiderat. Cedren., p. 355.]

      [Note 671: Evagr. III, 32.--Theodor., Lect., p.
      558.--Theophan., _Chronogr._, p. 116, 117.]

Sous plus d'un rapport, le choix n'tait pas mauvais, et on l'accueillit
avec faveur. Attach en qualit de chambellan aux petits appartements du
prince, qui s'appelaient dans le langage ampoul de l'tiquette
byzantine, _l'asile du silence_[672], Anastase avait la rputation d'un
homme d'esprit sans ambition, honnte, bienfaisant et pieux  sa
manire. Il avait plu jadis  l'impratrice Ariadne, qui profita de son
veuvage pour en faire un empereur et l'pouser. Malgr son ge de
soixante ans et ses cheveux d'une blancheur clatante, Anastase
paraissait encore beau; ses traits rguliers et fins taient empreints
d'une grande douceur, et ses yeux _dispairs_, dont l'un tait noir et
l'autre bleu, attiraient l'attention par leur expression
singulire[673]. De toutes les passions qui avaient pu agiter sa vie,
Anastase n'en avait pas eu de plus constante et de plus vive que la
thologie. Dans sa jeunesse, il s'tait livr avec ardeur aux
spculations religieuses; il avait eu son systme  lui, son hrsie,
son symbole de foi. Devenu silentiaire, il s'oubliait encore jusqu'
venir catchiser dans l'glise de Constantinople, o il soutint des
thses qui n'taient pas toujours orthodoxes. Le patriarche s'en tant
plaint  l'empereur, Znon lui conseilla de faire prendre son chambellan
par des clercs, de le faire tondre comme un moine, et de l'offrir dans
cet tat  la rise publique[674]. Cette menace calma l'ardeur
thologique du silentiaire, qui sembla avoir mis de ct toutes ses
erreurs; mais le patriarche lui avait gard rancune: quand le snat, le
peuple et l'arme proclamrent Anastase empereur, le patriarche dclara
qu'il ne le couronnerait pas. Or c'tait un usage pass presque en force
de loi que l'vque de la mtropole impriale post la couronne sur le
front du csar nouvellement lu, ce qui donnait  l'autorit
spirituelle, sinon le droit d'approuver l'lection, au moins celui d'y
crer des embarras, et il pouvait tre dangereux de passer outre.
Ariadne alarme fit intervenir les chefs du snat; elle intervint
elle-mme, et un accommodement fut ngoci entre Anastase et le
patriarche. Le nouvel auguste s'engagea  souscrire la formule du
concile de Chalcdoine, et  en faire observer les canons[675];
l'engagement fut pris par crit, sign de sa main impriale, dpos dans
le trsor de l'glise mtropolitaine et prcieusement gard comme une
pice de conviction qu'on opposerait  l'empereur parjure, s'il lui
arrivait de manquer  la condition essentielle de son couronnement. On
se doute bien que le certificat d'Anastase eut le sort de beaucoup de
chartes, programmes, serments, concessions de tout genre, faits,
octroys, subis,  toutes les poques, sous la dicte de la ncessit.

      [Note 672: Anastasium Silentiarium... Theophan. _Chronogr._,
      p. 116.--Qui in palatio Imperatoris militantes, ea qu sunt
      quietis curarent, Silentiarii sunt appellati. Procop., _Bell.
      Pers._, 11.]

      [Note 673: Cette diffrente couleur de ses yeux lui avait fait
      donner le surnom de _Dicore_, [Grec: o dikoros]. Theophan., p.
      117.]

      [Note 674: Eversa ejus in ecclesi coetu sella, minatus est, ni
      quantocius desisteret, ejus caput se rasurum et in plebem
      traducturum. Theophan., _Chronogr._, p. 116.]

      [Note 675: Areadna imperatrice, senatuque ad exhibenda
      postulata impellentibus, chartam propria manu subscriptam, qua
      velut fidei normam Chalcedonensis synodi decreta se acceptare
      profiteretur, ab eo traditam accepit Euthymius, exin ab eo
      coronatus. Theoph., _Chronogr._, p. 117.]

Tout marcha bien d'abord: Anastase administrait sagement; il tait
conome des deniers publics, ennemi de la corruption et de la vnalit
des charges, bienveillant pour les personnes; il abolit des impts
odieux, apporta des rformes dans les moeurs et dfendit entre autres
choses les combats sanglants des hommes contre les btes[676]. Dans sa
vie prive, il tait dvot sans tre chrtien, allait  l'glise avant
le jour, jenait, faisait de grandes aumnes; le peuple le regardait
comme un saint, et criait sur son passage: Csar, rgne comme tu as
vcu! Mais bientt les sectaires, ses anciens compagnons d'hrsie,
commencrent  l'assiger, et le pouvoir de tout faire rveilla en lui
le dmon du proslytisme religieux. N d'une mre manichenne[677],
Anastase avait suc avec le lait le got des rveries persanes qu'il
mlait secrtement  son christianisme: c'tait la tendance particulire
de son esprit. Les vrais chrtiens,  ses yeux, se trouvaient dans cette
bizarre cole dirige par un esclave persan devenu vque, et o l'on
prtendait marier la religion de Zoroastre  celle du Christ. Anastase
en rpandit les missionnaires dans tout l'Orient. Lui-mme se fit
construire au palais imprial un oratoire dont les murs taient couverts
de figures d'animaux et de symboles de toute sorte en usage chez les
manichens et les gnostiques. Enfin le bruit courut qu'il travaillait 
une nouvelle traduction des vangiles, attendu, disait-il, que la
version vulgaire tait incorrecte et rustique. Ces essais d'immixtion
aux choses religieuses eurent lieu d'abord avec quelque prudence; ce qui
retenait l'empereur, c'tait son engagement crit d'observer les canons
du concile de Chalcdoine, engagement gard au trsor de l'glise de
Constantinople en mme temps que les actes eux-mmes du concile. Rien ne
lui et cot pour le tenir en sa possession: il essaya de corrompre le
trsorier Macdonius, devenu patriarche de Constantinople, il essaya de
l'effrayer, le tout sans succs. Il fut plus heureux avec les actes
originaux du concile[678], qu'un prtre lui livra pour de l'argent, et
qu'il dchira et brla de sa main. L'insens crut voir son serment
s'exhaler dans la flamme avec ces pages qu'il avait jur de maintenir.

      [Note 676: Evagr., III, 30, 38.--Theodor. Lect., p.
      566.--Cedren., p. 358, 377.--Theophan., p. 123.--Zonar., t. II, p.
      45.--Conc., t. IV, p. 1185.]

      [Note 677: Theophan., _Chron._, p. 117.--Theodor. Lect., l.
      II.]

      [Note 678: Imperator illico Chalcedonensium Actorum libellum,
      quem Macedonius in arca sanctiore deposuerat per Calepodium
      quemdam furtim sublatum conscidit atque igni tradidit. Nicephor.,
      XVI. 26.--Cf. Baron., _Ann. eccles._, t. IX, p. 99.]

La conscience ainsi allge, Anastase ouvrit une campagne contre le
catholicisme: son plan d'attaque ne manqua ni d'habilet ni de
puissance. Il remit en vigueur l'hnotique de Znon, qui avait le
caractre d'une loi de l'empire, et tout en affectant un grand zle pour
ce formulaire qui anathmatisait tous les autres, il lcha la bride aux
nestoriens, aux eutychens, aux ariens, en un mot  tout ce qui n'tait
pas catholique. Toute hrsie lui semblait bonne, pourvu qu'elle renit
le concile de Chalcdoine, son pouvantail. Il en rsulta une anarchie
de doctrines sans exemple et sans nom. Anastase attaqua alors la
liturgie, dans laquelle il introduisit des innovations qui reclaient le
venin de ses doctrines; les prtres rsistrent; le peuple se souleva,
mais des soldats, l'pe au poing, firent chanter une _doxologie_ de la
faon de l'empereur[679]. Une troupe de moines syriens tant descendue
d'Asie  Constantinople pour assommer le patriarche, d'autres moines
accoururent le dfendre; on se battit dans les clotres, on se battit
dans les glises. A Constantinople, o la population tait en grande
majorit catholique, des processions de prtres, de bourgeois, de
soldats, tous arms, se mirent  parcourir les rues sous les bannires
militaires jointes  celle de la croix, mlant au chant des litanies des
cris de guerre et des maldictions contre l'empereur. Ces processions se
rendaient au cirque, o l'on tenait concile en plein vent. Une de ces
assembles osa dposer Anastase[680], qui la fit dissoudre  grands
coups de lance par les gardes du palais. Le peuple de son ct ne
montrait gure plus de modration. Tout prtre suspect de complicit ou
simplement de faiblesse vis--vis d'Anastase tait gorg sans
misricorde, et on promenait sa tte au bout d'une pique. Un moine et
une religieuse que l'empereur affectionnait prirent ainsi massacrs, et
leurs cadavres lis ensemble allrent balayer le pav des rues.

      [Note 679: Cum... omnibus ecclesiis, per libellum scriptum
      edixit ut ter sanctum hymnum, non omisso addimento, in publicis
      processionibus decantarent... tumultus vehemens exortus est,
      multarum domorum visa incendia, et innumer cdes patrat...
      Theophan., p. 136.--Imperator cum in hynmo trisagio has voces
      adjicere voluit: Qui crucifixus est pro nobis, gravissima seditio
      exorta est, perinde quasi christiana religio funditus everteretur.
      Evagr., III, 44.]

      [Note 680: Populi confusa plebe contumeliosis vocibus
      Anastasium impetente, et alium ad imperium advocante, Manichum et
      imperio prorsus indignum clamitans... Theophan., _Chronogr._, p.
      136.]

Ces horreurs prsageaient une guerre civile, qui ne tarda pas  clater,
et elle clata prcisment dans ces provinces du Danube ravages si
violemment par la guerre trangre, mais o la foi catholique tait
enracine. Un gnral illyrien, nomm Vitalianus, d'ancienne souche
barbare, leva le drapeau de l'orthodoxie catholique, sous lequel
accoururent par milliers les habitants des campagnes, les citadins, les
soldats. En trois jours, il runit une grande arme. On laissait l sa
maison, sa famille  l'aventure, exposes au fer des Bulgares; les
garnisons romaines dsertaient leur poste, pour courir  la croix; il se
prsenta mme des Huns comme auxiliaires de l'orthodoxie, et on les
accepta[681]. Vitalien marcha sur Constantinople et mit le sige devant
la Porte dore; mais le snat et les plus notables habitants
s'interposrent pour empcher une prise d'assaut. On ngocia au nom
d'Anastase, dont on se rendit garant, et la guerre trana en longueur.
Vitalien, que ses partisans voulaient nommer empereur[682], mais qui
avait plus de foi que d'ambition, consentit enfin  traiter sous les
scurits qu'on lui offrait. Ses conditions furent: le rappel des
vques exils, la convocation d'un concile oecumnique sous la
prsidence de l'vque de Rome, dont la foi dans ces difficiles matires
n'avait jamais vari, l'arbitrage du mme vque entre les prlats
orientaux et l'empereur en cas de dissentiment possible; et comme on
savait ce que valaient les serments d'Anastase, Vitalien exigea que le
snat, le corps des magistrats et les premiers citoyens de la ville
souscrivissent aussi ces conditions[683]. Il se fit remettre en outre le
commandement suprme des forces stationnes dans le voisinage de
Constantinople. Ainsi Anastase fut plac sous la triple tutelle des
habitants de sa ville impriale, d'un de ses gnraux et d'un vque
tranger. On croyait avoir bien riv sa chane, et il chappa. Le
concile oecumnique, toujours convoqu, une fois runi, ne dlibra
jamais[684]; le pape ne gagna rien non plus sur l'empereur malgr sa
fermet; Vitalien se vit enlever son commandement, et les catholiques
dcourags remirent l'pe dans le fourreau. Ne penserait-on pas,  la
lecture de ces faits dj vieux de treize sicles et demi, parcourir
sous des noms, des costumes, des formules diffrentes, le rcit de
quelque vnement d'hier? Ce roi en tutelle sous son peuple, ces
engagements crits, ces serments arrachs, nis, luds, tout cela ne
nous reporte-t-il pas  des scnes dont nous ou nos pres avons t
tmoins? C'est que les passions des hommes et leurs allures sont les
mmes, quel que soit le mobile qui les pousse et le court moment o ils
s'agitent: seulement sommes-nous bien srs d'avoir toujours eu dans nos
discordes politiques un mobile aussi respectable et aussi srieux que
devait l'tre pour des gnrations chrtiennes une atteinte porte au
dogme fondamental de leur foi?

      [Note 681: Vitalianus... ducens secum ingentem Hunnorum et
      Bulgarorum numerum... Theophan., p. 137.--Anast., p. 54.--Cedren.,
      t. I, p. 360.]

      [Note 682: Plebe... uno consensu, ceu jam declaratum
      imperatorem, acclamante Vitalianum, Theophan., _loc. cit._]

      [Note 683: Anastasius rebus in desperatis senatorii ordinis
      nonnullos qui de pace agenda eum rogarent, misit: juravitque una
      cum universo senatu episcopos exules se rovocaturum. His additum
      voluit Vitalianus, ut unius cujusque schol principes idem
      jurejurando assererent: et ita demum convocaretur synodus ad quam
      pontifex romanus et cuncti accederent episcopi... Theophan.,
      _Chronogr._, p. 137.--Cedren., t. I, p. 360.]

      [Note 684: Accesserunt etiamnum ex diversis locis episcopi
      circiter ducenti: qui a scelesto Imperatore delusi, re infecta
      recessere. Theophan., _ibid._]

On comprend maintenant comment, sans lchet et sans mriter toutes les
injures dont nous nous plaisons  poursuivre rtrospectivement  travers
l'histoire ce que nous appelons le Bas-Empire, le gouvernement romain,
dans les dernires annes du Ve sicle et le commencement du VIe,
pouvait n'attacher qu'une mdiocre attention aux courses des Barbares,
Huns, Bulgares et Slaves, dans la valle du Danube. Il fallut que
Constantinople elle-mme et le sige de l'empire se trouvassent en pril
pour rveiller un peuple et un empereur absorbs dans les intrts d'en
haut. Les places chelonnes pour couvrir les approches de la grande
cit n'arrtaient pas toujours des dtachements qui savaient se glisser
dans leurs intervalles d'autant plus aisment qu'ils se composaient de
cavalerie, d'une cavalerie agile, infatigable. A plusieurs reprises, on
put donc voir les enfants perdus des armes barbares pntrer dans la
campagne de Constantinople, jusqu'au coeur de cette riche banlieue que
les contemporains nous dpeignent comme la plus dlicieuse contre du
monde. Il faut lire les crivains du VIe sicle, et surtout Procope,
pour se faire une ide de ce qu'avaient produit, sous le beau ciel de la
mtropole de l'Orient et autour de ses mers transparentes, les
merveilles des arts et du luxe jointes  celles de la nature. Lorsqu'ils
nous parlent de ces sites magnifiques qui dominent la Propontide, la
mer Noire ou le Bosphore, de ces eaux vives et abondantes, de ces villas
de marbre se dessinant sur des rideaux de forts, de ces glises, de ces
palais, de ces jardins en amphithtre, rangs sur le contour des
golfes, comme des perles dans un collier, ils rencontrent le sentiment
et quelquefois l'expression d'une vraie posie[685]. La terre mme,
malgr toutes ses beauts, n'avait pas suffi au luxe de la Rome
orientale, et des mles jets  grands frais faisaient tinceler
au-dessus de la mer des habitations de porphyre et d'or que la soie et
le cdre garnissaient au dedans. Un peuple de statues de bronze ou de
marbre de Paros, reliques du gnie des Hellnes, animait ces solitudes
enchantes. C'est l que les patriciens de Byzance venaient jouir d'un
repos voluptueux gagn trop souvent aux dpens des provinces, l que les
Rufin, les Eutrope, les Chrysaphius talaient ces prodigalits
insolentes qui, aprs avoir soulev contre eux la colre de leurs
contemporains, font encore leur condamnation dans l'histoire[686]. Qu'on
se figure l'effroi caus par l'apparition des bandes bulgares dans ce
paradis des Romains d'Orient! On oublia pour un moment la querelle des
deux natures, et pour un moment on pensa aux souffrances des malheureux
Msiens.

      [Note 685: Procop., _dific._, l. I, V, VI, VIII et pass.]

      [Note 686: Hunc suburbanum agrum Bysantii cives, occupantque
      decorantque, non solum ad vit usus sed ad luxum etiam insolentem,
      deliciasque immodicas et ad omnem licentiam quam affert mortalibus
      opulentia. Procop., _dific._, IV, 9.]

Ce fut alors qu'Anastase entreprit le grand ouvrage auquel son nom est
attach, et dont les vestiges s'aperoivent encore aujourd'hui  treize
lieues environ de Constantinople, du ct du couchant. Les Romains, dans
la dfense de leur territoire, employaient frquemment les remparts ou
murs fortifis adosss  des obstacles naturels, et couvrant des
cantons, quelquefois mme des provinces entires. Des portes y taient
laisses de distance en distance pour les communications avec le dehors.
Gards en temps ordinaire par quelques postes seulement, ces remparts
recevaient en temps de guerre l'arme dfensive, qui s'y tenait 
couvert comme derrire une place forte. L'empire d'Orient comptait
nombre d'ouvrages de ce genre, qui se multiplirent  mesure qu'il
fallut substituer les moyens matriels  l'esprit militaire; les
Thermopyles elles-mmes en reurent, et furent mieux dfendues par une
ligne crnele que par les poitrines des derniers Spartiates[687].
Constantinople, comme on sait, tait situe sur un isthme que baignent
au midi la Propontide, au nord la mer Noire, et que le Bosphore spare
de l'Asie. Anastase entreprit d'isoler du continent l'espce de
presqu'le qui renfermait la ville et sa banlieue, et d'en faire une
le[688], suivant l'expression des auteurs du temps. Pour cela, il traa
le plan d'une fortification qui la coupait d'une mer  l'autre dans une
longueur de dix-huit lieues[689]. Commenc en l'anne 507, cet immense
travail fut excut rapidement: c'tait un mur en pierre, garni d'un
foss sur le front, haut de vingt pieds, large d'autant, et flanqu de
tours communiquant ensemble par des galeries. La muraille,  chacune de
ses extrmits, tait protge par le voisinage d'une ou de plusieurs
places de guerre: ainsi l'extrmit mridionale, qui plongeait dans la
Propontide, se trouvait encastre, pour ainsi dire, entre Hracle et
Slymbrie, toutes deux puissamment fortifies[690]. Par ce moyen,
Constantinople et les campagnes voisines furent mises  l'abri, sinon
d'une invasion, au moins d'une surprise et d'un coup de main. On
applaudit, sous ce rapport,  la sollicitude de l'empereur, sans
toutefois s'abuser sur l'tendue de la protection. Les gens senss
comprirent que dans le cas d'une grande guerre, l'arme de dfense ne
serait jamais assez nombreuse pour opposer une rsistance gale sur un
front de dix-huit lieues, et qu'un ennemi avis pourrait toujours
s'emparer d'une portion du mur, profiter des fortifications pour s'y
retrancher, et tenir de l son adversaire en chec[691]. Voil ce que
purent annoncer et crire les hommes prvoyants; mais le peuple de
Constantinople se crut en parfaite sret; l'empereur avait fait une
chose populaire, et ce fut assez pour le moment.

      [Note 687: Procop., _Hist. arcan._, c. 27.--_dific._, IV, 2.]

      [Note 688: Urbem fere insulam pro peninsula efficit. Evagr.,
      III, 38.]

      [Note 689: Imperator Anastasius, quadragesimo ab urbe lapide,
      longos muros dificavit, quibus gemina junxit maris littora, ubi
      inter se bidui fere distant. Procop., _dif._, IV, 9.]

      [Note 690: Agath., _Hist._ V.--Procop. _dific._]

      [Note 691: Neque enim fieri poterat, ut opus adeo spatiosum
      vel satis haberet firmitatis, vel diligenter custodiretur. Certe
      hostes, quacumque muros longos invaderent, omnes partis illius
      custodes opprimebant nulle negotio, cterosque ex improviso
      adorti, calamitatem inferebant, quantam nemo verbis facile
      exponat. Procop., _dific._, IV, 9.]

Huns, Bulgares et Slaves laissrent la Msie tranquille jusqu'en l'anne
517, o leur retour est mentionn dans les chroniques byzantines. Une
d'elles le signale par ces lignes tranges, tout empreintes d'une
terreur mystique: En la dixime indiction, sous le consulat d'Anastase
et d'Agapit, cette chaudire qui, suivant la prdiction du prophte
Jrmie, est allume du ct de l'aquilon contre nous et nos pchs,
fabriqua des traits de feu, et avec ces traits fit de profondes
blessures  la plus grande partie de l'Illyrie[692]... La Grce fut
ravage jusqu'aux Thermopyles, et l'Illyrie jusqu' l'Adriatique; mais
l'ennemi n'approcha point de Constantinople. Les Barbares tranaient 
leur suite une multitude de prisonniers dont ils demandaient la ranon.
Mille livres d'or qu'Anastase envoya  Jean, prfet d'Illyrie, n'ayant
pas suffi  les racheter tous, beaucoup furent emmens au del du
Danube, beaucoup aussi furent gorgs par vengeance ou intimidation sous
les murs des villes qui refusaient d'ouvrir leurs portes.

      [Note 692: Olla illa qu, in Hieremia vate, ab Aquilone,
      adversum nos nostraque delicta, spe succenditur, tela ignea
      fabricavit; maximamque partem Illyrici iisdem jaculis
      vulneravit... Marcellin. Comit., _Chron._, ad ann. 517.]

Anastase mourut d'un coup de foudre l'anne suivante,
quatre-vingt-huitime de son ge et vingt-septime de son rgne, et au
rveur manichen qui avait tant troubl l'empire succda un vieux soldat
sans prtentions thologiques, mais dont le coeur tait romain[693].
Justin (il se nommait ainsi) tait n  Bdriana[694], dans la Dardanie
msienne, et cette circonstance fut heureuse pour les provinces du
Danube, qui avaient tant besoin de secours. Tout autre soin cessant,
Justin s'occupa de les remettre en tat de dfense, et il commena un
travail de restauration de toutes les places fortes, lequel fut continu
et achev plus tard par son neveu Justinien[695]. Les neuf annes que
rgna ce vieux soldat comptrent parmi les plus paisibles de l'empire
d'Orient: on n'entendit parler ni de Slaves, ni de Huns, tant les
Barbares taient convaincus qu'on ne les mnagerait point, s'ils osaient
se remontrer. Justin mourut en 527 d'une mort digne de sa vie. Une
ancienne blessure qu'il avait reue  la jambe s'tant rouverte, la
gangrne l'emporta[696]. Son successeur, dsign d'avance, fut ce mme
neveu qu'il avait associ  ses travaux sur le Danube ainsi qu'
l'exercice de la puissance impriale, Justinien, dont le nom devait
avoir un si grand retentissement dans les sicles.

      [Note 693: Justinus pius imperator, vir tatis provect, et
      expertus rerum a militi cingulo exorsus, et ad senatus usque
      ordinem promotus... Theophan., _Chronogr._, p. 141.]

      [Note 694: Justinius cujus Bederiana patria fuit. Procop.,
      _Hist. arcan._, c. 6.]

      [Note 695: Procop., _dif._, l. II. passim. et l. III. c.
      2.--Malal., part. II, p. 159.]

      [Note 696: Procop., _Hist. arcan._, c. 9.--Accidit, ut
      imperator Justinus ex ulcere pedis, quod ex ictu sagitt in bello
      contraxit, extingueretur... _Chron. Pasch._, p. 334.]




CHAPITRE QUATRIME

Justinien, empereur.--Jugements contradictoires sur ce prince.--Son
origine, son nom, sa famille.--ducation de Justinien; son gnie
universel, ses passions.--Il pouse la danseuse Thodora.--Commencements
de son rgne.--Il entreprend de chasser les Vandales
d'Afrique.--Rapparition des Slaves et des Huns sur le Danube; ils sont
battus par Germain.--Dfaite des Slovnes, mort do Khilbudius.--Les
Romains battus pal les Bulgares; Constantius, Acum et Godilas pris au
filet.--Affreux ravages de l'arme hunno-vendo-bulgare dans toute
l'Illyrie.--Justinien reprend les travaux de dfense commencs par
Justin; ses prodigieuses constructions en Msie et en Thrace.--Sourdes
hostilits des Gpides contre l'empire; ils surprennent
Sirmium.--Justinien appelle les Lombards en Pannonie et les oppose aux
Gpides.--Inimiti des deux peuples.--Ils s'envoient un dfi  jour
marqu.--Tous les deux rclament l'assistance de l'empereur.--Justinien
donne audience  leurs dlgus.--Discours des Lombards.--Discours des
Gpides.--Justinien se dcide en faveur des Lombards.--Incident des
Goths Ttraxites.--Leurs ambassadeurs viennent demander un vque 
l'empereur.--Origine et moeurs de ce peuple.--Rvlations de ses
ambassadeurs au sujet des Huns coutrigours et outigours; Justinien suit
leurs conseils.--Ambassade envoye  Sandilkh roi des
Outigours.--Sandilkh promet d'attaquer les Coutrigours toutes les fois
qu'ils attaqueront les Romains.--Gpides et Lombards se prsentent pour
vider leur querelle; une terreur panique s'empare d'eux; leurs armes
s'enfuient au lieu de combattre.

527--548.

L'histoire et le roman ont altr  qui mieux mieux les traits de cette
grande figure de lgislateur conqurant, qui domine le VIe sicle et
tend la main en arrire aux Thodose, aux Constantin, aux
Septime-Svre, aux Adrien. Le roman commena pour Justinien, au sein
de la Grce du moyen ge, par la lgende de Blisaire aveugle et
mendiant, dj rpandue au XIIe sicle[697]. Quant  l'histoire, elle
fut double pour lui ds son vivant: la mme plume haineuse et vnale qui
le louait en public se chargea de le dnigrer en secret, le glorifiant
et le noircissant pour les mmes actes, faisant de lui, ici un hros et
un ange, l un monstre plus dtestable que Nron ou Domitien[698], et
mieux encore, un esprit de tnbres, un dmon incarn sous les traits
d'un homme[699]. Entre ces deux excs de la flatterie et de la
mchancet, le jugement de la postrit est rest indcis, et par une
tendance assez ordinaire  notre nature, qui prfre la satire au
pangyrique, ceux-l mme  qui les actions publiques de Justinien
arrachent une admiration involontaire, s'empressent de la temprer par
la lecture des _Mmoires secrets_[700]. Nous tcherons d'carter ces
nuages, et de montrer ce csar des jours de dclin, tel que l'ont pu
voir les contemporains impartiaux. Sa personnalit remplit tellement
tout son sicle, mme quand il n'est plus, qu'on ne saurait l'abstraire
des faits sans les laisser incomplets. D'ailleurs la vie prive des
empereurs romains est un lment ncessaire  l'intelligence du monde
romain. L'ducation de palais, sous les gouvernements hrditaires,
jette trop souvent les princes dans un moule uniforme; en tout cas, elle
tend  les sparer de leurs sujets et de leur temps. Sous un
gouvernement lectif, o les caractres arrivent tout tremps  la
souveraine puissance, le prince est presque toujours un des types
saillants de son poque, et on peut tudier en lui comme une image
rsume des sujets. Quelques dtails sur Justinien et sa famille
justifieront cette vrit.

      [Note 697: Tzetzes, _Chiliad._ III, v. 339, seqq.]

      [Note 698: Domitiani et vultum et fortunam refert. Procop.,
      _Hist. arcan._, 8.]

      [Note 699: Ferunt Justiniani matrem narrasse, hunc non
      Sabbatii conjugis aut hominum cujuspiam esse sobolem; sed eo
      gravida anetquam esset, quamdam dmonis speciem ad se
      ventitasse... Perniciosus dmon... Procop., _Hist. arcan._, 12.]

      [Note 700: Ces _Mmoires secrets_ ou _Anecdotes_ de Procope
      sont un libelle que le secrtaire de Blisaire s'est amus 
      composer contre Blisaire lui-mme, Justinien, Theodora, en un mot
      contre tous les personnages au milieu desquels il vivait et
      auxquels il n'pargnait pas les flatteries publiques.]

Vers l'an 474, et pendant le rgne de l'empereur Lon, taient arrivs
de Bdriana  Constantinople trois jeunes paysans qui, un bton  la
main et un savon de poil de chvre sur l'paule, avec quelques pains
noirs[701], venaient chercher fortune dans la ville impriale. Comme ils
taient grands et bien tourns, un recruteur les enrla dans la milice
du palais[702], o ils firent tous trois leur chemin, moiti par leur
bravoure, moiti par la souplesse et l'habilet de conduite qui
distinguait les montagnards de leur pays. L'un d'eux fut l'empereur
Justin, qui de grade en grade tait devenu commandant suprieur de ces
mmes milices palatines o il avait t simple soldat. A la mort
d'Anastase, l'eunuque grand-chambellan, voulant faire pencher le choix
de l'arme vers une de ses cratures, remit  Justin une grande somme
d'argent pour la distribuer aux soldats: Justin la prit, la distribua,
fut lui-mme proclam auguste[703], et l'on rit beaucoup du tour que le
capitaine des gardes avait jou au grand-chambellan. Quand Justin eut sa
fortune faite, il appela prs de lui sa soeur Bglnitza, femme d'un
paysan de Taursium, nomm Istok, et leur fils Uprauda, qu'il voulut
lever comme sien, car il n'avait point d'enfants[704]. Les trois
campagnards dposrent en mme temps que leur costume illyrien, leurs
noms, qui auraient par trop gay la haute socit de Constantinople; on
leur donna des noms latins sonores, on leur fabriqua mme une gnalogie
qui les faisait descendre d'une branche de la noble famille des Anicius,
implante autrefois en Dardanie. En vertu de ce baptme latin,
Bglnitza devint Vigilantia; Istok, Sabbatius; et Uprauda prit ce nom
de Justinianus qu'il a su rendre immortel.

      [Note 701: Tres in Illyria nati exercendisque agris assueti
      adolescentes... Zimmarchus, Ditybistus et Justinus, pedibus
      Bysantium veniunt, rejectis post terga sagis in quibus prter
      secundarios panes, nihil eis quod reconderent, ex re domestica
      fuit. Procop., _Hist. arcan._, 6.]

      [Note 702: Numeris militaribus inscripti ab Imperatore, utpote
      egregia corporis forma conspicui, ad regi custodiam seliguntur.
      _Id., ibid._]

      [Note 703: Evagr., IV, 1.--Procop., I, 9.--_Chron. Pasch._, p.
      331.--Zon, XIV, t. II, p. 58.--Cedren., t. I, p. 363.]

      [Note 704: Biglenitza... Istokus... Uprauda... Theophil. _Vit.
      Justinian._]

Le ptre de l'Hmus n'avait pas reu dans son enfance une ducation bien
soigne, s'il est vrai, comme le raconte Procope, qu'il ne pouvait
signer son nom qu' l'aide d'une lame d'or vide dont il suivait les
traits avec sa plume[705]; en tout cas, il voulut qu'il en ft tout
autrement de son neveu. Le jeune Uprauda reut les meilleurs matres en
toute chose, et les tonna par l'activit insatiable et l'universalit
de son intelligence: loquence, posie, droit, thologie, art militaire,
architecture, musique, il voulut tout savoir et sut tout. Devenu
empereur, il travailla lui-mme  ces monuments ternels du droit qui
font sa premire gloire[706]. Ses rapports au snat taient toujours
son ouvrage, et il les improvisait souvent, quoique avec un accent un
peu rude, et qui dcelait son origine illyrienne[707]. L'glise grecque
chante encore aujourd'hui une des hymnes qu'il composa, et dont il
faisait aussi la musique[708]. Enfin plusieurs monuments de
Constantinople et des provinces furent construits sur ses plans ou
d'aprs ses avis[709]. Quant  la guerre et  ses accessoires, il en
acquit la thorie et la pratique comme tous les jeunes Romains, soit
dans les camps, soit sur les champs de bataille. Cette ducation ne prit
tout son dveloppement que lorsque Justin fut devenu empereur: Justinien
avait alors trente-cinq ans. Mais au plus fort de cet enfantement de son
gnie, une passion plus profonde, plus indomptable encore que celle du
savoir, vint matriser son coeur: il s'prit de la danseuse Thodora, qui
tait alors la fable de Constantinople par le dsordre de ses moeurs non
moins que par son tonnante beaut. Quelles que fussent les
reprsentations de sa mre, les refus de son oncle, les prohibitions
mmes de la loi, qui dfendait de tels mariages, les comdiennes ainsi
que les prostitues tant rputes personnes infmes, avec qui le
mariage tait nul, Justinien voulut l'pouser, et son ardente
opinitret fit tout flchir. Il fallut que le vieux soldat ft lui-mme
rformer la loi qui protgeait l'honneur de son nom[710]. Au reste,
malgr les vices de cette femme et les maux que son orgueil, ses
rancunes et son immoralit purent causer  l'empire, on hsite 
condamner sans rmission celui qui l'pousa, quand on voit quel amour
sincre, quel culte fidle et presque pieux il porta toute sa vie  la
trs-respectable pouse que Dieu lui avait donne[711]; c'est ainsi
qu'il s'exprime dans une de ses lois. Thodora balanait d'ailleurs ses
grands vices par de grandes qualits: un esprit pntrant, toujours en
veil, un jugement sr, une dcision  laquelle Justinien dut au moins
une fois son trne et sa vie[712].

      [Note 705: Calamus colore imbutus... huic principi tradebatur
      in manum, quam alii prehensantes ducebant, circumagebantque
      calamum per quatuor litterarum formas, nempe singulas tabell
      incisuras... Procop., _Hist. arcan._, 6.]

      [Note 706: Legibus pr nimia obscuris multitudine, et
      manifesta inter se pugna confusis, admota manu, optima
      conciliatione sublato ipsarum dissidio, jus conservavit. Procop.,
      _dif., in prooem._]

      [Note 707: Qu sibi scripto respondenda forent, hc non, uti
      mos est, qustori committebat, sed ut plurimum sumebat sibi
      pronuncianda, licet ei barbare sonaret oratio. Procop., _Hist.
      arcan._, 14.]

      [Note 708: Nicol. Alem. in _Hist. arcan._ Procop., _Not. Edit.
      Venet._, 1729; t. II, p. 361.]

      [Note 709: Procop., _dif._, pass.]

      [Note 710: Tum is cum Theodora moliri nuptias aggreditur; nam
      cum viris senatoriis (quod prisca lege cautum est) uxorem ducere
      meretricem non liceat, ille principem adigit, ad legem nova
      constitutione evertendam; et exinde Theodor matrimonio jungitur.
      Procop., _Hist. arcan._, c. 9.]

      [Note 711: Apud nos... participem consilii sumentes eam, qu a
      Deo data est nobis piissimam conjugem. Justinian. _Novell._, 8.]

      [Note 712: Lors de la rvolte dite _Nic_, o Justinien
      dcourag et prt  quitter Constantinople, fut soutenu par
      Thodora et sauv par Blisaire.]

Ce prince tait d'une taille au-dessus de la moyenne; il avait les
traits rguliers, le visage color, la poitrine large, l'air serein et
gracieux; ses oreilles taient mobiles, conformation dj remarque dans
Domitien, et qui fournit contre le nouvel empereur plus d'une allusion
mchante[713]. On raconte qu'il prenait plaisir  se vtir  la manire
des Barbares, surtout  celle des Huns. Il menait dans son palais la vie
austre des anachortes; pendant un carme (c'est lui-mme qui nous le
dit, non sans un peu d'ostentation), il ne mangea point de pain, ne but
que de l'eau, et prit pour toute nourriture, de deux jours l'un, un peu
d'herbes sauvages assaisonnes de sel et de vinaigre[714]. Il dormait 
peine quelques heures, et se rveillait au milieu de la nuit pour
travailler aux affaires de l'tat et  celles de l'glise, ou parcourir,
en proie  une agitation fbrile, les longues galeries du palais[715].
C'tait pendant ces heures d'insomnie et de mditation solitaire qu'il
se familiarisait avec les grands desseins qui germaient dans sa tte, et
qui finirent par lui sembler  lui-mme des inspirations de Dieu. Ces
habitudes passablement tranges accrditrent les fables dans lesquelles
on le peignit comme un dmon, un esprit malfaisant qui ne dormait point,
ne mangeait point, et n'avait d'humain que l'apparence[716]. Cette
facult de doubler ainsi les heures de la vie permit  Justinien, arriv
tard  l'empire, puisqu'il avait dj quarante-cinq ans, de faire plus 
lui seul que beaucoup de grands empereurs pris ensemble.

      [Note 713: Erat Justinianus imperator tereti facie;
      pectorosus, candidus, recalvaster, rotundis oculis, formosus,
      florido aspectu, subridens; subcano capite, mento rasus ritu
      Romanorum, naso justo... _Chron. Pasch._, p. 375.--Corpore neque
      procero fuit, neque pusillo nimis, sed quo staturam justam non
      excederet... cui et aures subinde agitarentur. Procop., _Hist.
      arcan._, 8.]

      [Note 714: Spe unum atque alterum diem noctemque cibo
      abstinuit, prsertim ejus festi pervigiliis, quod Pascha dicimus,
      quandoque biduum brevi aqua, et agresti olere victitans...
      Procop., _Hist. arcan._, 13.--Justinian., _Novell._, 8, 30.]

      [Note 715: Horam somno indulgens, reliquum tempus continuis
      terebat deambulationibus. Procop. _ibid._--Et non in vano vigilias
      ducimus, sed in hujus modi eas expendimus consilia, pernoctantes,
      et noctibus sub qualitate dierum utentes. Justinian., _Novell._,
      8.]

      [Note 716: Dirum et furiale caput is videbatur qui nunquam
      potus, cibi, vel somni expletus satietate... intempesta nocte
      regiam obambulabat... Procop., _Hist. arcan._, 14.]

A peine sur le trne, il commena ce grand ouvrage de lgislation qui
subsiste depuis tant de sicles, et sert de fanal aux lgislateurs des
peuples modernes  mesure que ceux-ci se dgagent des tnbres du moyen
ge. La conception d'un Code unitaire se liait dans son esprit  la
reconstruction du monde romain, dont il colligeait, claircissait,
simplifiait les lois en les adaptant au changement des moeurs; puis il
confia aux armes le soin de crer cet empire  qui il avait prpar un
Code.

Si l'on veut bien comprendre Justinien, il faut le saisir  ce moment
solennel o il jette son pays dans la plus hroque et la plus imprvue
des entreprises, la guerre d'Afrique contre les Vandales, que devait
suivre celle d'Italie contre les Goths, puis une troisime qu'il
mditait en Espagne, et peut-tre une quatrime en Gaule, partout enfin
o des dominations barbares s'taient assises sur les dpouilles de
Rome. Il n'avait point d'arme: il s'en fait une en portant d'abord la
guerre en Perse, o il dicte la paix, et de cette campagne sortent des
gnraux capables de tout oser et de tout accomplir, Blisaire, Narss
et Germain. Quand il entretient son conseil priv de ses projets sur
l'Afrique, il ne rencontre qu'tonnement, incrdulit et terreur. Ses
ministres les plus complaisants croient lui rendre service en le
combattant. On s'tait habitu  considrer l'Afrique comme perdue et
les Vandales comme invincibles; on ne savait plus trop bien ce qu'tait
cette ancienne province de l'empire, avec laquelle les rapports mme
commerciaux taient  peu prs rompus, puisque le prfet du prtoire
soutint dans le conseil qu'il faudrait plus d'un an pour pouvoir envoyer
un ordre aux armes et en recevoir la rponse. Les soldats, qui se
rappellent peut-tre Charybde et Scylla, s'effraient d'une campagne de
mer, et le peuple murmure  l'ide d'une augmentation d'impts[717].
Rest seul de son avis, Justinien commenait  douter de lui-mme, quand
la religion le raffermit. Un vque arriv du fond de l'Orient 
Constantinople, lui demande audience et lui parle en ces termes:
Prince, Dieu qui rvle quelquefois par des songes sa volont  ses
serviteurs, m'envoie ici, pour te rprimander[718]: Justinien, m'a-t-il
dit, hsite  dlivrer mon glise du joug des Vandales, ces impies
ariens. Que craint-il? Ne sait-il pas que je combattrai pour lui? Qu'il
prenne les armes, et je le ferai matre de toute l'Afrique![719]
Justinien crut avec bonheur  ce songe, qui rpondait  sa pense:
l'instinct religieux lui rend la foi politique, et, sous cette double
illumination, il ouvre la srie des rapides et brillantes campagnes o
l'on vit Constantinople dlivrer Rome et reconqurir Carthage. Le reste
des projets qu'avait pu concevoir Justinien demandait plus que la vie
d'un homme, et malheureusement il n'eut pas de successeur. On a dit,
pour rabaisser sa gloire, qu'il devait ses victoires  ses gnraux;
mais l'ide et la direction de la guerre,  qui les dut-il sinon 
lui-mme? Son rgne donna  l'empire quatre gnraux comparables  ceux
des beaux temps de Rome, Blisaire, Narss et les deux Germain: pareille
bonne fortune n'arrive jamais qu'aux grands rois.

      [Note 717: Procop., _Bell. Vand._, I, 10, XI, 24; _dif._, VI,
      4.--Theophan., _Chronogr._, p. 160.]

      [Note 718: Quidam Orientis episcopus alas et animos addidit
      imperatori, somnium sibi a Deo immissum asserens... Theophan.,
      _Chronogr._, p. 161.]

      [Note 719: Cum ipso enim militabo, et Liby dominum
      constituam. Theophan., _ibid._]

Les barbares de la Slavie et de la Hunnie, qui n'avaient point remu
pendant tout le rgne de Justin, reparurent ds qu'il fut mort, comme
pour sonder le nouvel empereur. Choisissant toujours l'hiver pour
franchir le Danube, ils s'lancrent dans la petite Scythie, et dj ils
menaaient la Thrace quand Germain les dfit dans une grande
bataille[720]. Trois ans aprs, ce fut le tour des Slovnes, que le
matre des milices de Thrace, Khilbudius, rejeta sur la rive gauche du
Danube, puis au del des Carpathes, et il leur fit une rude guerre au
milieu de leurs villages; mais il prit pendant une marche imprudente,
o il se laissa envelopper. Khilbudius tait Slave d'origine et
excellent pour les guerres qui se faisaient sur le Danube; sa mort parut
aux Barbares un vrai triomphe et leur rendit toute leur audace[721]. Les
Bulgares ne tardrent pas  se remettre de la partie; ce fut encore la
mme mulation de pillage et de cruauts. Un jour que les Bulgares
battus par les Romains regagnaient  toute bride le Danube, les lgions,
revenant joyeuses  leur camp sans beaucoup d'ordre et de prudence,
tombrent dans une division bulgare que l'on supposait, fort loin. Les
Romains surpris commencrent  se dbander, et furent bientt en pleine
droute. Au milieu de ce dsordre, les cavaliers ennemis, pntrant dans
les rangs des fuyards, faisaient la chasse aux officiers, les enlevant
avec leurs filets pour en avoir plus tard ranon. Ils jetrent ainsi
leurs lacs sur les trois commandants de l'arme romaine qu'ils
russirent  emmaillotter: c'taient Constantius, Godilas et Acum[722].
Godilas, encore libre d'une main, trancha les mailles du filet avec son
poignard et s'chappa; les deux autres furent pris. Constantius se
racheta au prix de mille pices d'or; mais Acum fut emmen en esclavage.
Il tait Hun, originaire des colonies msiennes et converti au
christianisme[723]: l'empereur lui-mme l'avait tenu sur les fonts de
baptme. Peut-tre ces circonstances bien connues des Bulgares  cause
du grade lev d'Acum attirrent-elles sur lui un traitement plus
rigoureux. Sept ans de tranquillit succdrent  ces brigandages; puis
la guerre recommena en 538, mais plus srieusement cette fois.

      [Note 720: Ant Sclavenorum accol, transito Istro, in
      Romanorum fines cum magno exercitu irruperunt. Germanus recens ab
      Imperatore creatus magister militum totius Thraci, inito cum
      hostium copiis prlio, vi illas profligavit, et fere ad
      internecionem cecidit... Procop., _Bell. Goth._, III, 40.]

      [Note 721: Chilbudium imperator... militari Thraci magisterio
      ornatum, Istri fluminis custodi prfecit, atque operam dare
      jussit, ut amnis transitu Barbari in posterum prohiberentur. Post
      annos tres... duro certamine inito, Romani multi cecidere, atque
      in his militum magister Chilbudius. Procop., _Bell. Goth._, III,
      14.]

      [Note 722: Constantiam, Acum et Godilam fugientes, soco velut
      reste interceperunt Godilas soco sic opera rescisso effugit,
      Constantius autem una cum Acum vivus comprehensus est. Theophan.,
      _Chronogr._, p. 184.]

      [Note 723: Acum patria Hunnus, quem e sacro fonte suscepit
      Imperator. Thsophan., _ibid._]

Les Barbares avaient bien choisi le moment pour tenter une attaque sur
le nord de l'empire, dont toutes les troupes taient engages en Italie.
Le sort mme de Blisaire, bloqu dans les murs de Rome, put sembler
quelque temps compromis; c'est ce qu'avaient pens les Franks, qui de
l'alliance des Romains venaient de passer  celle des Goths moyennant la
cession de la province narbonnaise[724]. Prsentant  tous les peuples
germains la cause des Goths comme celle de la Germanie elle-mme, ils
les excitaient  prendre les armes, esprant crer une forte diversion
du ct du Danube. Les Germains,  leur tour, ne manqurent pas de
stimuler les populations de race diffrente qui taient voisines du
fleuve. Ce fut probablement par suite de ces provocations que les Antes,
les Bulgares et les Huns repassrent leurs limites en 538. Ne trouvant
point d'obstacles  leur marche, ils s'parpillrent dans toutes les
directions. Trente-deux chteaux forcs en Illyrie, la Chersonse de
Thrace envahie, la cte de l'Asie Mineure dvaste par une bande qui
franchit l'Hellespont entre Sestos et Abydos, furent les vnements
dsastreux de cette guerre[725]. Une autre bande gui s'avana, jusqu'aux
Thermopyles, trouvant le passage ferm d'une muraille, tourna le dfil
par les sentiers de l'OEta, et, se jetant sur l'Achae, la ravagea
jusqu'au golfe de Corinthe[726]. Comme une inondation se retire des
ruines qu'elle a faites, les Barbares regagnrent ensuite leur pays,
repus de carnage, chargs de dpouilles, et matres de cent vingt mille
prisonniers romains qui taient pour eux un butin vivant[727].

      [Note 724: Procop., _Bell. Goth._, I, 13.]

      [Note 725: Ab Ionio sinu ad ipsa Bysantii suburbia, continenti
      cursu, omnia populati, Barbari castella in Illyrico XXXII
      ceperunt... Procop., _Bell. Pers._, II, 4; _dific._, IV,
      11.--Marcellin. Com., _Chron._, ad ann., 538.--Jorn., _Temp.,
      Succ._--Theophan., _Chronogr._, p. 185.]

      [Note 726: Cum ad Thermopylas manum oppugnandis moenibus
      admovissent, a custodibus fortissime repulsi, dum viarum aufractus
      explorant, prter opinionem invenere tramitem quo in montem illic
      eminentem evaditur. Procop., _Bell. Pers._, II, 4.]

      [Note 727: Cum opulenta prda captivorumque centum ac viginti
      millibus domum, obsistente nemine, remigrarunt. Procop., _loc.
      cit._]

Justinien dsespr reprit alors le grand travail de dfense auquel il
avait coopr sous le rgne de son oncle, et que d'autres besoins lui
avaient fait suspendre. Il le reprit avec une activit que rien ne
ralentit plus. Ce fut une oeuvre prodigieuse qui embrassa non-seulement
la rive droite du Danube, et l'intrieur des provinces de Scythie, de
Msie, de Dardanie et de Thrace, mais, au del du fleuve, tous les
points importants de la rive gauche qui avaient t abandonns depuis
deux sicles. Singidon, Viminacium, Bononia, Ratiaria, Noves, en un mot
toutes les grandes places de la Haute et de la Basse-Msie sortirent de
leurs ruines; toutes furent rpares, beaucoup furent agrandies: de
simples chteaux devinrent des villes, des tours se transformrent en
citadelles, suivant les besoins de la situation. Sur la rive gauche, les
forts de Constantin et de Maxence furent roccups, et la tour qui
servait jadis de tte au pont de Trajan du ct des Barbares, releve
sous le nom de _tour Thodora_, domina de nouveau les gorges du
fleuve[728]. La petite Scythie, route ordinaire des incursions nomades,
reut de nombreux ouvrages de dfense, tant sur le fleuve que sur la
mer. Il s'y trouvait de vieux chteaux dmantels dont les Slaves
avaient fait leurs repaires[729]; on en dlogea ces brigands pour y
replacer des garnisons romaines. Enfin dans l'intrieur du pays, entre
le Danube et l'Hmus, Justinien fortifia tout ce qui tait susceptible
de l'tre. Il fit construire aussi  et l de grandes enceintes
crneles propres  recevoir, en cas d'invasion, les paysans avec leurs
familles et leurs meubles.

      [Note 728: Tum quoque Trajanus bina castella imposuit utrique
      fluminis rip; atque horum quidem alterum, quod in adverso est
      continente, _Theodoram_; alterum vero situm in Dacia, vocabulo....
      utique latino, _Pontem_ appellarunt... Procop., _dific._, IV, 6.]

      [Note 729: Arx vetus erat Ulmiton dicta, qu quoniam Sclavenis
      barbaris grassatoribus diu sedem prbuerat, vacabat penitus, nec
      jam nisi nomen servabat: tota a fundamentis redificata, oram
      illam ab incursibus et insidiis Sclavenorum liberam reddidit.
      Procop., _dific._, IV, 7.]

Ces prcautions salutaires n'taient pas prises seulement contre les
Huns et les Slaves; la crainte des Gpides y avait bien sa part. Ce
peuple, longtemps  la solde de l'empire en qualit d'ami, resta fidle
 l'alliance romaine tant que les Goths, auxquels il servait de
contre-poids, occuprent la Pannonie. Quand ceux-ci eurent transport
leurs demeures en Italie, les Gpides voulurent s'emparer des plaines de
la Save, mais ils rencontrrent l'opposition des Romains, qui
revendiquaient pour eux-mmes la possession du pays. Ils s'en vengrent
alors par des hostilits tantt sourdes, tantt dclares. Ce n'tait
pas, comme chez beaucoup de peuples germains, la violence franche et
brutale qui caractrisait les relations des Gpides avec leurs voisins;
leur politique avait quelque chose de cauteleux et de sournois, qui
semblait vouloir singer la politique byzantine. Tout en protestant de
leur bonne foi, ils empitaient chaque jour sur quelque portion des
plaines de la Save; ils se glissrent mme dans les murs de Sirmium,
qu'ils refusrent ensuite d'vacuer[730]. On connut bientt aussi leur
participation aux pillages des Slaves et leurs intrigues avec les
Franks. Cette conduite inquitait  bon droit le gouvernement imprial,
qui, absorb par la guerre d'Italie, sentait sa faiblesse sur le Danube.
Pour se garantir de ce ct, Justinien fit descendre les Lombards du
plateau de la Bohme, o ils taient comme en observation, et leur
abandonna, sur la rive droite du Danube, non-seulement l'ancien domaine
des Ostrogoths en Pannonie, mais aussi la partie du Norique qu'avaient
habit les Ruges avant leur passage au del des Alpes. Il concda ces
territoires aux Lombards sous les conditions de sujtion politique et de
service militaire attaches au titre de fdr[731]. C'tait une
barrire vivante qu'il voulait placer entre les Gpides et lui. Anastase
avait fait la mme chose en petit quelques annes auparavant, en
colonisant des Hrules dans les campagnes de Singidon[732]. Cet
expdient, fort usit par le gouvernement romain, ne russit qu' demi
cette fois,  cause du caractre des Lombards, rputs froces et
turbulents entre tous les Germains. Leur nouvelle position ne leur fit
point dmentir leur renomme: ce furent assurment de rudes voisins pour
les Gpides, qu'ils taient chargs de tourmenter, mais ils ne se
montrrent gure plus doux pour les provinces romaines qu'ils avaient
promis de dfendre. La vue de ces riches contres exera sur eux une
dangereuse attraction, et Justinien fut bientt oblig de s'interposer
entre ses sujets et ses htes.

      [Note 730: Gepdes qui olim urbem Sirmium Daciamque omnem
      obtinuerant, ut primum Justinianus Augustus ditioni Gothic
      regionem illam eripuit, agentes ibi Romanos abduxerunt in
      servitutem, et continenter progressi, vim vastitatemque imperio
      romano attulerunt. Procop., _Bell. Goth._, III, 33.]

      [Note 731: Cum urbem Noricum et Pannoni munitiones aliaque
      loca Justinianus Langobardis donasset, eam illi ob causam, patriis
      sedibus relictis, in adversa Istri ripa consederunt, haud procul a
      Gepdibus... Tanquam Romanis conjuncti foedere... Procop., _Bell.
      Goth., l. c._]

      [Note 732: Procop., _Bell. Goth._, II, 14; III, 33.]

Toutefois son principal but se trouvait atteint. A force d'attaques,
d'affronts, de provocations de toute sorte, Gpides et Lombards en
vinrent  se har d'une de ces haines profondes, implacables, comme il
n'en existe qu'entre voisins et parents. Leurs deux rois, Aldon, qui
gouvernait les Lombards, et Thorisin, qui commandait aux Gpides[733],
envenimaient encore la haine nationale par leur inimiti personnelle.
Les choses allrent  ce point, qu'en l'anne 548 les deux peuples,
rsolus d'en finir par une guerre  outrance, s'envoyrent
rciproquement un dfi dans la mme forme que ceux des combats
singuliers pratiqus entre guerriers germains[734]. Le lieu et le jour
furent convenus pour une bataille dans laquelle une des nations devait
rester sur la place, et le jour fut choisi assez loign pour que chaque
parti et le loisir de mettre sur pied toutes ses forces et de se
procurer des secours au dehors. Le plus puissant des allis possibles,
celui qui devait jeter le poids le plus lourd dans la balance des
combats, c'tait assurment l'empereur des Romains, et ce fut le premier
auquel pensrent les deux nations, chacune, il est vrai,  sa
manire[735]. Les Lombards, malgr les reproches qu'ils avaient
frquemment encourus, se croyaient le droit de rclamer l'assistance
directe de l'empire, tandis que les Gpides bornaient leurs prtentions
 obtenir sa neutralit. Chaque peuple se hta d'envoyer une ambassade 
Constantinople, dans l'intention de prvenir son ennemi et de prsenter
d'abord sa cause sous le jour le plus favorable. L'empressement fut tel,
en effet, que les deux ambassades, arrives en mme temps dans la ville
impriale, se trouvrent avoir demand audience pour le mme jour.
Justinien dcida qu'il les entendrait sparment et  des jours
diffrents[736], mais la premire audience fut pour les Lombards. Admis
prs du trne o l'empereur sigeait au milieu de sa cour, le chef des
envoys d'Aldon rcita ce discours prpar que l'histoire contemporaine
a recueilli:

Nous ne saurions assez admirer,  Romains, la stupide insolence des
Gpides, qui, aprs tant de mal fait  votre empire, viennent vous
proposer de lui en faire encore davantage. C'est avoir une trange ide
de la facilit de ses voisins que de leur demander assistance lorsqu'on
les a indignement offenss[737]. Rflchissez seulement  ce qu'est
l'amiti des Gpides; ce sera le meilleur moyen de vous guider
vous-mmes. Si ce peuple ne s'tait montr perfide qu'envers quelque
nation lointaine et peu connue, nous aurions besoin de beaucoup de
paroles et de temps pour vous peindre ses habitudes et sa nature, et il
nous faudrait recourir  des tmoignages trangers; mais,  Romains,
nous n'invoquerons ici de tmoignage que le vtre: c'est vous qui nous
fournirez un exemple, et un exemple rcent[738].

      [Note 733: Tunc temporis Thorisinus imperabat Gepdibus; Audonus
      Langobardis. [Grec: Thorisin, Audouin]. Procop., _Bell. Goth._,
      III, 34.]

      [Note 734: Belli mutui vehementissima incensi cupidine,
      proruebant in pugnam, cui et certa dies prstituta est. _Id.,
      ibid._]

      [Note 735: Utrique ab illo (Imperatore) auxilium magnopere
      exspectabant. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]

      [Note 736: Utrosque audire statuit Justinianus, non in unum
      coactos coetum, at separate admissos. _Id., loc. laud._]

      [Note 737: Vehementer miramur, Imperator, absurdam Gepdum
      insolentiam qui, post tot tantasque injurias vestro illatas a se
      imperio, nunc etiam dedecus gravissimum vobis imposituri accedunt.
      Nam licentiam in vicinos extrema plenam indignitate ii solum
      exercent, qui illos arbitrati captu admodum faciles esse, eorumque
      bonitate, quos inique violaverunt, abusi, ipsos adeunt. Procop.,
      _Bell. Goth._, III, 34.]

      [Note 738: Ac si Gepdes perfidiam uni alii cuipiam genti
      exhibuissent: nobis... longa oratione, multo tempore, externisque
      testimoniis opus esset; jam vero vos ipsi exemplum prbetis
      recens. _Id., ibid._]

A l'poque o les Goths tenaient encore la Pannonie, les Gpides se
renfermaient prudemment dans leurs limites; on ne les voyait point
mettre le pied sur la rive droite du Danube, tant l'pe des Goths leur
faisait peur. Oh! dans ce temps-l ils taient les fdrs, les bons
amis du peuple romain; tes devanciers,  empereur, leur envoyrent
beaucoup d'argent, et toi-mme tu as t magnifique  leur gard[739].
Sans doute qu'ils payaient vos bienfaits par de grands services? Par
aucun, ni grand ni petit. Il est vrai qu'ils ne vous faisaient point de
mal; mais comment vous en auraient-ils fait? Vous aviez renonc  vos
anciens droits sur le territoire qu'ils habitent  la gauche du Danube,
et les Goths les contenaient sur la rive droite! C'est un beau service
en vrit que celui qui provient de l'impuissance de nuire, et on peut
fonder dessus une amiti bien solide[740]!

      [Note 739: Tunc foederati et amicissimi Romanorum; amiciti
      nomine, cum ab Imperatoribus fato functis congiaria annis singulis
      plurima, tum a te que munifico acceperunt. Procop., _l. c._]

      [Note 740: Quis gratum unquam appellet animum, nocendi
      impotentiam? Et qu stabilitas amiciti in mero defectu virium ad
      peccandum? Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]

Maintenant voil les Goths chasss de toute la Pannonie, et vous,
Romains, embarqus dans des guerres lointaines, vous envoyez vos armes
aux extrmits de l'univers. Que font les Gpides? Ils vous attaquent,
ils vous pillent, ils envahissent votre province. Les paroles nous
manquent pour qualifier une pareille sclratesse, qui n'attente pas
seulement  la majest de votre empire, mais qui viole les lois les plus
saintes de l'amiti et les stipulations de votre alliance[741]. O
empereur, les Gpides t'enlvent Sirmium, ils tranent les habitants
romains en servitude, ils se vantent de dominer bientt la Pannonie tout
entire! Comment donc ont-ils gagn les terres dont ils sont matres?
Est-ce par des victoires remportes pour vous, ou avec vous, ou contre
vous? Au prix de quelle bataille ce pays leur est-il tomb dans les
mains? C'est peut-tre comme un supplment aux subsides que vous leur
avez si longtemps pays pour tre vos amis[742].

      [Note 741: Ecce enim, ut primum Gepdes, pulsos ex omni Dacia
      Gothos, ac vos bello impeditos viderunt, ausi sunt scelesti
      undique ditionem vestram invadere: cujus rei indignitatem quis
      possit verbis consequi? An non romanum imperium spreverunt? An non
      foederis ac societatis leges violarunt?... Nonne in majestatem
      rebellarunt? _Id., ibid._]

      [Note 742: In cujus pugn prmium illis ea regio cessit? Idque
      postquam a vobis crebra stipendia, ut jam ante, a tempore nescimus
      quo, pecuniam... acceperunt. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]

Non, depuis qu'il existe des hommes, on n'a rien vu de plus impudent
que l'ambassade qu'ils t'adressent,  empereur[743]! Sachant que nous
leur prparons une rude guerre, ils accourent prs de toi; ils se
prsenteront devant ton trne, et ils pousseront peut-tre l'insolence
jusqu' te demander des secours contre nous qui sommes tes fidles.
Peut-tre au contraire t'offriront-ils la restitution de ce qu'ils t'ont
vol; dans ce cas, fais honneur de leur bon sens tardif et de leur
repentir aux pes des Lombards prtes  sortir du fourreau, et daigne
nous en remercier[744]. De deux choses l'une: ou bien ils viennent te
confesser leur repentir, et alors songe que ce repentir est forc, ou
bien, gardant ce qu'ils t'ont pris, ils viennent te demander encore
davantage, et comprends qu'ils te font la dernire insulte que l'on
puisse adresser  un homme.

      [Note 743: Hac porro ipsorum legatione nihil iniquius post
      homines natos susceptum est. _Id., ut sup._]

      [Note 744: Quod si eo consilio venerunt, ut injuste occupata
      restituant; est profecto cur Romani prcipuam ejusmodi poenitenti
      et sanioris consilii causam adscribant Langobardis, quorum metu
      illi compulsi, sero tandem, invite licet, resipiscunt. _Id.,
      ibid._]

Nous te parlons l dans notre simplicit de barbares, rudement et sans
l'loquence que mriteraient de si grandes choses. Tu ajouteras  nos
paroles ce qui leur manque, pesant dans ta sagesse les intrts des
Romains et ceux des Lombards. Tu songeras surtout  ceci: c'est qu'il
est naturel que nous, Lombards et Romains, qui professons galement le
culte catholique, nous restions unis contre les Gpides, qui sont
ariens, et par-l encore nos ennemis[745].

      [Note 745: Adjuncta hac aliis omnibus cogitatione, Romanos
      jure coturos nobiscum, qui de Deo sentimus cum ipsis eadem, et
      Arianis vel eo nomine adversaturos. Procop., _Bell. Goth._, III,
      34.]

Aprs ce discours, qui peut donner une ide de l'loquence germanique au
VIe sicle, les ambassadeurs des Lombards furent congdis, et ceux des
Gpides ayant t introduits le lendemain, Justinien entendit la
contre-partie de ce qu'il avait entendu la veille. Si le message des
Lombards, rude, acerbe, mais adroit dans sa rusticit, avait eu pour but
de piquer d'honneur les Romains et d'aiguillonner leurs rancunes, celui
des Gpides, non moins adroit dans sa feinte modration, fut calcul
pour mettre en contraste leur esprit de soumission et de paix avec
l'orgueil sauvage de leurs rivaux. Les Gpides, en adressant cette
ambassade  l'empereur des Romains, venaient demander un juge plutt
qu'un alli, et il fallait bien qu'ils eussent t attaqus injustement,
puisqu'ils cherchaient un arbitre: le provocateur d'une querelle se
conduirait-il ainsi? Personne au reste ne s'aviserait d'attribuer une
pareille dmarche  la peur: on savait trop bien qu'en nombre comme en
vaillance le Gpide tait autre chose que le Lombard[746]. Si donc le
premier invoquait dans la circonstance prsente l'amiti de l'empereur,
c'tait par dfrence et respect, et aussi pour lui offrir sa part d'un
triomphe assur.--O Csar, dirent encore les envoys de Thorisin, les
Lombards sont pour toi des amis d'hier: les Gpides sont de vieux allis
prouvs par le temps. Les Lombards n'ont pour eux qu'une audace
insense qui les porte  se ruer sur tout ce qui les approche; les
Gpides sont sages et puissants[747]. Vingt fois nous avons voulu te
soumettre nos griefs, les Lombards s'y sont opposs, et maintenant
qu'ils ont amen la guerre au point o ils voulaient, inquiets de leur
faiblesse, ils esprent t'armer contre tes amis. Ces voleurs prtendent
qu'ils nous attaquent parce que nous occupons Sirmium, comme si les
terres et les villes manquaient  ton empire, comme si tu n'avais pas
tant de provinces dans le monde que tu cherches des peuples pour les
habiter[748]. Nous-mmes, nous aimons  le proclamer: le pays que nous
possdons, nous le devons  la gnrosit des Romains. Or, le
bienfaiteur doit appui et protection  celui qu'il a gratifi.
Octroie-nous donc ton assistance contre les Lombards,  empereur! ou du
moins reste neutre entre eux et nous: ce faisant, tu aviseras
convenablement aux intrts de ton peuple, et tu obiras  la
justice[749].

      [Note 746: Gepdes et numero et fortitudine Langobardis longe
      prstare. Procop., _ub. sup._]

      [Note 747: Id etiam attendere convenit, recentem esse
      Langobardorum amicitiam cum Romanis; Gepdibus societatem
      familiaritatemque vobiscum veterem intercedere... Langobardi...
      inconsiderat pleni audaci. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]

      [Note 748: Vos adeunt, idque agunt, ut pro ipsis Romani contra
      quam fas est, bellum suscipiant; cujus causam ex Sirmio aliisque
      nonnullis Daci locis in nos conflatam fures hi proferunt... Atqui
      tot urbes adhuc totque provinci supersunt imperio tuo, ut
      nationes quras... _Id., loc. laud._]

      [Note 749: Rogamus ut pro sociali jure Langobardos nobiscum
      viribus omnibus invadatis: vel certe a neutra stetis parte: quo
      suscepto consilio, rem quam ac romano imperio convenientissimam
      facietis. _Id., ibid._]

Justinien dlibra longtemps en lui-mme et avec son conseil sur ce
qu'il convenait de faire dans la circonstance. Se mlerait-on de la
querelle ou laisserait-on les deux champions s'entre-dtruire tout 
leur aise, sans favoriser ni l'un ni l'autre? Si l'on se dcidait 
intervenir, il fallait videmment assister les Lombards. D'excellentes
raisons plaidaient pour chacun des deux partis, car, si d'un ct les
Romains devaient dsirer le prompt anantissement des Gpides, d'un
autre ct il y avait pril pour eux  fortifier outre mesure ces
Lombards, d'une amiti dj si incommode. Tout bien considr, on
conduisit les premiers, et on promit aux seconds un secours de dix
mille cavaliers romains et de quinze cents Hrules auxiliaires, sauf 
examiner quand et comment la promesse serait remplie[750]. Un incident
qui suivit de prs la double ambassade fit reconnatre  Justinien qu'il
avait pris le plus sage parti, et que l'apparente humilit des Gpides
n'tait qu'un leurre pour endormir sa prvoyance.

      [Note 750: Quos (Gepdes) Justinianus Augustus post longam
      deliberationem remisit irritos, ac jurato cum Langobardis
      foedere... Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]

Dans cette grande presqu'le qui termine la Mer-Noire au nord et la
spare des Palus-Motides, presqu'le appele autrefois Cimmrienne et
maintenant Crime, habitait le peuple des Goths Ttraxites, humble
dbris du vaste empire d'Ermanaric[751]. Quand cet empire tomba, en 375,
sous les coups des Huns de Balamir, des Goths fugitifs vinrent chercher
la libert dans le groupe de montagnes qui couronne la pninsule au
midi, et qui portait encore au VIe sicle de notre re l'antique
dnomination gauloise de _Dor_ ou _Tor_, c'est--dire de _haut
pays_[752]. Ils y occupaient des valles fertiles et bien arroses,
propres au labourage ainsi qu' l'ducation des troupeaux, et avec le
temps ils formrent un petit peuple aussi connu par ses moeurs
hospitalires et pacifiques que par sa bravoure quand il tait provoqu.
On ne trouvait chez lui ni villes ni fortifications d'aucune sorte, ces
fils des vieux Germains ayant conserv religieusement l'aversion de
leurs anctres pour les murailles et les cltures, qu'ils regardaient
comme des prisons. Leur petite rpublique, aussi sage que guerrire, se
maintenait presque toujours en paix, malgr le voisinage des Huns
outigours, tablis dans le nord de la presqu'le et dans les steppes 
l'est du Bosphore cimmrien, et celui des Huns coutrigours, qui
possdaient le pays  l'ouest des Palus-Motides, tant ces tribus
indomptables avaient appris  respecter le bouclier quadrangulaire et la
longue pe des Goths Ttraxites[753]. Les villes romaines qui bordaient
la cte mridionale, o se faisait un grand commerce, Cherson,
Sbastopol, Thodosie et Bosphore, gardiennes du dtroit, trouvaient
dans la petite rpublique gothique une honnte et utile allie, et un
change mutuel de bons offices faisait que cette alliance n'prouvait
jamais de mcomptes. Les Goths Ttraxites taient chrtiens. De quelle
glise? Appartenaient-ils  celle qui admettait le symbole de Nice et
la consubstantialit des deux premires personnes divines dans le
mystre de la sainte Trinit, ou bien partageaient-ils les erreurs
d'Arius avec les autres nations de leur sang dissmines en Europe? On
l'ignorait  Constantinople, et ils ne le savaient pas eux-mmes, si
nous en devons croire un contemporain: rudes et ignorants en doctrine,
mais bons chrtiens dans la navet de leur foi[754]. Or leur vque
venait de mourir, et ils se demandaient avec inquitude comment ils
pourraient s'en procurer un autre, quand le bruit se rpandit que les
Abasges, peuple du Caucase nouvellement converti au christianisme, en
avaient reu un de Constantinople[755]. Ce fut pour eux un trait de
lumire, et une dputation partit sans perdre de temps pour aller
solliciter du grand empereur des Romains l'octroi d'un vque  ses
fidles amis les Goths Ttraxites[756].

      [Note 751: Gothi Tetraxit.--[Grec: Gotthoi o Tetraxitai
      kaloumenoi.] Procop., _Bell. Goth._, IV, 4.]

      [Note 752: _Dory_ maritima regio, ubi ab antiquo Gothi
      habitant. Procop., _dif._, III, 7.--C'est de l que la partie
      mridionale de la pninsule cimmrienne avait reu dans les fables
      grecques le nom de Tauride. Les noms o entre le radical _dor_
      sont trs-frquents dans les pays habits autrefois par les races
      gauloises, tmoin les _Tauriskes_, les _Taurini_ et les nombreux
      monts _Dor_, _d'Or_ et _Tor_ qui existent en Gaule et dans les
      Alpes, soit orientales, soit occidentales. On sait d'ailleurs que
      les Cimmiriens (Kimri) furent une des souches d'o sortirent les
      nations gauloises. Voir mon _Hist. des Gaulois_, t. I. _Introd._]

      [Note 753: Ac primo quidem Gothi muniti clypis stetere
      contra, ut impetum prohiberent, cum suis viribus tum loci
      firmitate freti: nam et Barbarorum qui in illis partibus degunt
      ipsi fortissimi sunt. Procop., _Bell. Goth._, IV, 5.]

      [Note 754: An vero Arii sectam Gothi isti, quemadmodum cter
      gentes Gothic, aliamve secuti unquam fuerint, affirmare nequeo;
      quando nec ipsi id sciunt, sed jam pietate admodum credula
      simplicique religionem colunt. Procop., _Bell. Goth._, IV, 4.]

      [Note 755: Audierant destinatum ab Imperatore fuisse prsulem
      ad Abasgos. _Id., ibid._]

      [Note 756: Rogantes ut Antistite suo recens mortuo aliquem
      sibi episcopum daret. _Id., loc. cit._]

Ces gens simples, admis  l'audience de Justinien, exposrent en peu de
mots l'objet de leur voyage, et l'vque qu'ils demandaient leur fut
gracieusement promis. Ils semblrent ensuite vouloir reprendre la parole
comme s'ils avaient quelque chose d'important  ajouter; mais, en
promenant leurs regards sur le cortge nombreux et brillant dont le
prince aimait  s'entourer, ils s'arrtrent tout interdits. L'empereur,
qui vit leur trouble, les invita  une autre confrence, secrte et
intime cette fois. Les honntes ambassadeurs avaient voulu payer leur
bien-venue  l'empereur et  l'empire en rvlant certaines choses qui
intressaient grandement la politique romaine, et comme il s'agissait
des Huns leurs voisins, ces Goths avaient craint d'amener, en parlant
devant tant de monde, des indiscrtions dont ils auraient plus tard  se
repentir[757]. Ouvrant alors leur coeur librement, ils peignirent 
Justinien l'tat des Coutrigours et des Outigours, leurs agitations
intrieures, leur soif de l'or et les rivalits de leurs chefs, et
firent sentir combien il serait facile et utile  l'empire romain de
jeter la division parmi ces barbares, afin de les empcher de se runir
contre lui[758]. Justinien se croyait sr des Coutrigours, qui
touchaient de sa munificence une gratification annuelle, et il n'apprit
pas sans dpit que ces faux allis avaient promis d'assister les Gpides
dans leur campagne contre les Lombards, et que le march se concluait 
l'poque mme o les ambassadeurs de Thorisin sollicitaient si
modestement sa neutralit. Les Goths Ttraxites ne se bornrent point 
des rvlations: ils offrirent les bons offices de leur rpublique
contre les Coutrigours dans la guerre, qui pouvait clater au gr des
Romains; aprs quoi ils se retirrent.

      [Note 757: Cum Hunnos Uturguros hi legati metuerent, palam
      quidem ac multis audientibus, legationis causam exponentes, de
      prsule tantum mentionem fecerunt Imperatori. Procop., _Bell.
      Goth._, IV, 4.]

      [Note 758: At in arcano intimoque colloquio, utilitates omnes
      declaraverunt quas imperium romanum capturum esset, si discordia
      inter vicinos sibi barbaros aleretur. Procop., _ibid._]

Le conseil fut trouv bon, et tandis que les ambassadeurs goths
regagnaient leurs montagnes de Tauride, des missaires intelligents
partirent de Constantinople pour les steppes o campaient les Outigours,
au del du Caucase. Cette horde avait alors pour roi un certain
Sandilkh[759], personnage envieux et cupide, chez qui la bassesse le
disputait  la vanit. La seule ide que les Romains le ddaignaient,
tandis que leurs caresses ainsi que leur argent allaient chercher le roi
des Coutrigours, qui ne le valait pas, faisait scher Sandilkh de
colre, et dans ses retours amers sur lui-mme il ne savait ce qu'il
devait le plus har du rival heureux qui l'effaait, ou de l'empereur
Justinien, si mauvais juge du mrite. A la vue des missaires romains
arrivs dans son camp, son front s'panouit, et il songea  prendre sa
revanche. Les propositions qu'apportaient ceux-ci taient nettes et sans
ambages: ils offraient au chef des Outigours la subvention qu'avait
touche jusqu'alors celui des Coutrigours,  la condition que le premier
se constituerait le gardien du second, et que chaque fois que les
Coutrigours enverraient quelque expdition du ct du Danube, Sandilkh
en ferait une dans leurs campements, qu'il traiterait de faon  ramener
les troupes coutrigoures sur leurs pas; autrement il ne mnagerait rien
pour les chtier[760]. Ces propositions fort claires, comme on voit,
parurent d'abord rvolter Sandilkh. Du ton d'un homme longtemps mconnu
et qui sent qu'on a besoin de lui, il s'cria avec emphase: Vous tes
vraiment injustes,  Romains, quand vous exigez que j'extermine des
compatriotes et des frres, car sachez que non-seulement les Coutrigours
parlent la mme langue que nous, s'habillent comme nous, ont les mmes
moeurs et les mmes lois, mais qu'ils sont du mme sang que les
Outigours, quoique les deux peuples soient gouverns par des chefs
diffrents[761]. Voici cependant ce que je puis faire pour rendre
service  votre empereur. J'irai surprendre les campements des
Coutrigours, et je ferai main-basse sur leurs chevaux que j'emmnerai
avec moi. Il en rsultera que vos ennemis, n'ayant plus de montures, ne
pourront de longtemps vous faire la guerre, et alors vous dormirez en
paix[762]. Les envoys romains auraient pu rire de l'offre de Sandilkh,
si elle n'et eu par trop l'air d'une moquerie insolente; mais ils
sentirent l'intention, et l'un deux, retournant dans le coeur du barbare
l'aiguillon de la jalousie, lui demanda ironiquement si ses compatriotes
et frres les Coutrigours, dont il montrait tant de souci, partageaient
avec lui l'argent que les Romains leur donnaient, et si lui-mme
comptait sur une part de leur butin quand ils viendraient piller les
terres de l'empire[763]. Le coup portait juste: Sandilkh, hors de lui,
jeta le masque, reut les prsents, et jura de faire aveuglment tout ce
qu'on lui commandait.

      [Note 759: On trouve ce nom sous les formes [Grec: Sandilchos,
      Sandichlos] et [Grec: Sandil.]]

      [Note 760: Proponebat Imperator per legatos, si Cotraguros
      debellasset, ad ipsum annuas pecuniarum prstationes qu quotannis
      illis pendebantur, redituras esse. Menand., _Exc. leg._, p. 133.]

      [Note 761: Minime sibi pium aut decens fore, omnes suos
      contribules ad internecionem usque delere... Quippe qui,
      inquiebat, non solum eadem lingua, atque nos utuntur, eadem
      habitatione, eodem vestitu, atque eadem vivendi ratione, sed etiam
      sunt nostri consanguinei, quamvis aliis ducibus pareant. _Id.,
      ibid._]

      [Note 762: Equos Cotraguris adimam et hos mihi vindicabo
      proprios ne habeant quibus vecti et insidentes Romanis noceant.
      _Id., ub. sup._]

      [Note 763: Uturguros autem nihil inde lucri capere, et cum in
      prd partem non vocentur a Cuturguris... Procop., _Bell. Goth._,
      IV, 18.]

Tandis que les deux politiques gpide et romaine travaillaient ainsi par
des mines et des contre-mines les barbares de la Mer-Noire et les
tiraillaient en sens contraire, le jour fix pour le grand duel des
Gpides et des Lombards arriva. Les champions se trouvrent pris au
dpourvu, les secours qu'ils attendaient de part et d'autre leur ayant
fait dfaut; toutefois le point d'honneur germanique n'en exigeait pas
moins qu'ils rpondissent  un engagement si solennel. Leurs armes se
rendirent donc sur le terrain; mais,  peine en prsence, elles
tournrent le dos et s'enfuirent  toutes jambes chacune de son ct,
comme frappes d'une terreur panique[764]. Les deux rois assistaient 
cette trange droute sans pouvoir l'arrter. En vain Thorisin, qui crut
avoir l'avantage, se jetait au-devant de ses Gpides, les menaant et
les suppliant tour  tour; en vain Aldon, confiant dans sa force,
criait  ses Lombards de demeurer: le champ de bataille fut vide en un
moment; il n'y restait que les deux rois seuls ou presque seuls[765].
Force leur fut de reconnatre dans cet vnement un arrt du ciel qui
mettait, leur honneur  couvert, et sous l'impression involontaire de la
frayeur qu'ils ressentaient eux-mmes, ils conclurent une trve de deux
ans, pendant lesquels ils comptaient arranger leurs diffrends 
l'amiable, ou prendre mieux leurs mesures pour les trancher armes en
main[766].

      [Note 764: Jam erant in propinquo acies, non tamen in
      conspectu, cum terror panicus, de repente ipsis injectus, omnes
      temere retro fugere compulit. Procop., _Bell. Goth._, _l. c._]

      [Note 765: Solis principibus cum paucis admodum remanentibus.
      Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.]

      [Note 766: Et nos, dixerunt, in Dei sententiam concedamus,
      bellum dirimentes. _Id., ub. sup._]




CHAPITRE CINQUIME

Rupture de la trve entre les Gpides et les Lombards.--Kinialkh amne
aux Gpides une arme de Huns coutrigours; ceux-ci s'en dbarrassent en
les jetant sur la Msie.--Lettre de Justinien  Sandilkh.--Les Huns
outigours grossis des Goths Ttraxites attaquent les
Coutrigours.--Horrible massacre; des prisonniers romains rompent leurs
fers et se sauvent en Msie.--Kinialkh marche au secours de son
pays.--Deux mille Coutrigours obtiennent des terres en Thrace.--Lettre
de Sandilkh  Justinien.--Fin du duel des Gpides et des Lombards: les
Lombards vainqueurs accusent Justinien do leur avoir manqu de
foi.--Vieillesse de Justinien; son gouvernement
dcline.--Dsorganisation de l'arme romaine; corruption des
magistrats.--La peste et les tremblements de terre dsolent
l'empire.--Nouvelle guerre des Huns coutrigours, des Slaves et des
Bulgares sous la conduite de Zabergan.--Trois armes envahissent la
Thessalie, la Chersonse de Thrace et le territoire de
Constantinople.--Terreur des Romains; faiblesse de la milice
palatine.--Le vieux Blisaire dfend Constantinople avec une poigne
d'hommes.--Sa tactique prudente devant l'ennemi.--Embuscade qu'il dresse
 Zabergan; les Huns sont mis en droute.--Blisaire vainqueur est priv
de son commandement par Justinien.--Mauvais succs des deux autres
armes hunniques.--Belle dfense de la Chersonse de Thrace par Germain;
combat naval; mort de ce gnral.--Zabergan repasse le Danube.--La
guerre recommence entre les Coutrigours et les Outigours; arrive des
Avars qui les pacifient en les asservissant.

548--560.

La rconciliation fut de courte dure, et bientt Gpides et Lombards ne
songrent plus qu' leurs prparatifs de guerre. Les Gpides devaient
recevoir des Coutrigours,  un jour fix, un secours de douze mille
cavaliers d'lite, mais il y avait encore une anne  passer avant
l'expiration de la trve quand le secours arriva, conduit par un chef de
grand renom appel Kinialkh[767]. Cet incident troubla fort le roi
Thorisin[768]; que ferait-il de ses htes en attendant la guerre? Les
renvoyer chez eux, ce serait les mcontenter et s'en priver peut-tre
pour une autre fois: en tout cas, fallait-il les payer d'avance. Les
recevoir en Gpidie, les hberger, les nourrir toute une anne et
encourir les inconvnients insparables d'une pareille hospitalit,
c'tait un autre parti presque aussi dangereux que le premier. Thorisin
tait en proie  ces incertitudes, quand une ide lumineuse traversa son
esprit. Montrant  Kinialkh les grasses campagnes de la Msie qui
s'tendaient en amphithtre sur la rive droite du Danube, il lui
proposa de l'y transporter avec tout son monde, qui trouverait l du
butin et des vivres en abondance, ce qu'ils n'auraient pas chez les
Gpides[769]. Kinialkh bahi agra la proposition, et les douze mille
cavaliers coutrigours, aprs avoir franchi sans encombre le Danube et
ensuite la Save, pntrrent au coeur de la Msie, hors de l'atteinte des
postes romains qu'ils avaient tourns[770]. Justinien, averti de ces
faits, fit expdier sur-le-champ au roi Sandilkh une dpche ainsi
conue:

      [Note 767: Confestim illi armatorum miserunt duodecim millia,
      quibus prter alios imperabat Chinialchus, vir bellica laude
      clarissimus. Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.--[Grec: Chinialchos,
      Chinialos]]

      [Note 768: Gepdes prcipitem adventum horum barbarorum
      graviter ferentes, quod certaminis tempus nondum appeteret, sed
      annus adhuc superesset pactis induciis... Procop., _ibid._]

      [Note 769: Persuaserunt ut, hoc interim spatio, oras
      incursarent ditionis imperatori. _Id., ub. sup._]

      [Note 770: Quoniam acribus Romanorum custodiis in Illyrico et
      Thracia claudebatur Istri fluminis transitus. _Id., loc. cit._]

Si, connaissant ce qui se passe et pouvant agir, tu restes tranquille
chez toi, nous admirons ta perfidie non moins que l'erreur o nous
sommes tomb le jour o nous te donnmes la prfrence sur ton rival le
roi des Coutrigours[771]. Si au contraire tu ignores ce qui se passe, tu
es excusable, mais nous attendons pour le croire que tu te sois mis en
devoir d'agir. Les Coutrigours viennent chez nous, moins pour ravager
nos tats (ce qu'ils ne feront pas longtemps) que pour nous prouver
qu'ils valent mieux que les Outigours[772]. Nous leur avons remis
l'argent que nous te destinions: avise maintenant au moyen de le leur
reprendre[773]. coute, Sandilkh: si aprs un tel affront tu n'es pas
bientt veng, c'est que tu ne le peux ou ne l'oses pas, et nous alors,
changeant de conduite, nous reviendrons  ceux que tu crains, et
auxquels, en ami, nous te conseillerons de te soumettre. Nous serions
fou de vouloir partager l'humiliation du faible quand il ne tient qu'
nous d'avoir l'alliance du fort[774].

      [Note 771: Siquidem non ignarus eorum qu Cutriguri in nos
      tentarunt, tu interim sponte quiescis, merito certe miror tuam
      perfidiam... Agath., _Hist._, V, p. 170.]

      [Note 772: Advenerunt enim huc, non eo animo et studio ut meas
      ditiones vastent... sed rebus ipsis declaraturi quod, ipsis ut
      prstantioribus fortioribusque contemptis, decepti simus, cum tibi
      confidere maluerimus. _Id., ibid._]

      [Note 773: Aurum omne quantum tibi quotannis mercedis causa
      largiri consuevimus, ipsi abstulerunt. _Id., ibid._]

      [Note 774: Dementi enim fuerit, una cum victis in societatem
      ignomini venire, cum liceat victoribus adjungi. Agath., V, p.
      171.]

La dpche de la chancellerie impriale fit bondir de colre
l'orgueilleux Sandilkh, qui, pour bien prouver qu'il savait gagner son
argent quand il le voulait, se mit en route avec toute son arme pour le
campement des Coutrigours. Les Goths Ttraxites, qui avaient le mot,
l'attendaient avec un contingent de deux mille fantassins bien arms au
passage du Tanas, et se joignirent  lui[775]. Les Coutrigours, quoique
pris  l'improviste et privs d'ailleurs de leur meilleure cavalerie,
envoye sur le Danube, firent bonne contenance et marchrent au-devant
de Sandilkh; mais la fortune leur fut contraire. Un grand massacre
suivit leur dfaite; leur camp fut pill, leurs femmes enleves, leurs
enfants trans en servitude[776], l'pe des Goths Ttraxites et la
flche des Huns outigours rivalisrent  qui mieux mieux pour le service
des Romains. Il y avait dans le camp saccag plusieurs milliers de
captifs msiens ou thraces[777] que les Coutrigours dtenaient pour en
tirer ranon. Ils taient troitement gards et chargs de fers. Le
tumulte de la bataille ayant dispers leurs gardes, ces captifs
brisrent leurs fers et se cachrent, puis des chevaux qui leur
tomberait sous la main leur permirent de fuir. Arrivs avec toute la
prcipitation de la crainte et de l'esprance au bord du Danube[778],
ils y racontrent les vnements dont ils venaient d'tre tmoins.

      [Note 775: Gothorum Tetraxitarum adjunctis sibi duodecim
      millibus (Uturguri) fluvium Tanam cum omnibus copiis trajecere.
      Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.]

      [Note 776: Uturguri, versis in fugam hostibus, ingentem fecere
      stragem... captis uxoribus, liberisque... Procop., _l. cit._]

      [Note 777: Quorum numerus ad multas myriadas. Procop., _Bell.
      Goth._, IV, 19.]

      [Note 778: Ejus pugn beneficio latentes, inde fuga celeri in
      patriam redierunt. _Id., ibid._]

Kinialkh cependant manoeuvrait dans les plaines de la Msie contre
Aratius, qui cherchait  le cerner, mais le cherchait assez mollement,
se souciant peu de compromettre sa petite arme, et comptant sur un
dnoment pacifique au moyen des nouvelles qu'on attendait des campagnes
du Don. Sitt que ces nouvelles arrivrent, l'empereur les lui fit tenir
avec ordre de les communiquer  Kinialkh. On devine aisment quel en fut
l'effet: Kinialkh et ses cavaliers n'eurent plus qu'un dsir, aller
dfendre ou venger leurs familles; ils n'eurent plus qu'un cri de colre
contre les infmes Outigours, leurs frres dnaturs. Aratius profita de
ces bonnes dispositions pour ngocier avec eux leur retraite, et ils
s'engagrent  ne toucher  la tte ni  la proprit d'aucun Romain, si
on ne les inquitait point, jurant en outre de ne plus porter les armes
contre l'empereur[779]. Kinialkh dit alors adieu aux Gpides, qui virent
s'envoler avec lui tout espoir de secours contre les Lombards. A quelque
temps de l, une bande de deux mille Coutrigours, femmes, enfants,
guerriers, chapps aux flches de Sandilkh, vint ranger ses chariots en
face du Danube[780]. Elle demandait avec instance la permission de
passer le fleuve et quelque coin de terre  cultiver dans les provinces
romaines. Le chef qui la conduisait, nomm Sinio, avait servi sous
Blisaire en Afrique[781], et rclamait cette faveur comme prix de son
sang vers pour l'empire: Justinien accorda tout, et Sinio fut intern
ainsi que sa bande dans un canton de la Thrace qui manquait
d'habitants[782].

      [Note 779: Nullam se posthac facturos cdem, neminem
      abducturos captivum, neque aliud detrimenti importaturos; sed
      abcessuros ita ut se regionis illius incolis amicos prstarent...
      ac post suum reditum datam Romanis fidem usque servarent...
      Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

      [Note 780: Duo millia cum liberis atque uxoribus. Procop.,
      _loc. cit._]

      [Note 781: Sinio qui jampridem in Africa Belisario adversus
      Gelimerem et Vandalos militaverat. _Id., ibid._]

      [Note 782: Ipsos Justinianus benignissime accepit et in
      Thracia considere jussit. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

Tout allait bien jusque-l: l'orage qu'on avait pu craindre du ct du
nord se trouvait dissip, et les Gpides, dans leur isolement, n'taient
plus en face des Lombards un ennemi assez redoutable pour que l'empire
et besoin de se mler de leurs querelles: mais la politique  double
visage a ses dboires et ses retours quelquefois amers. Peu de mois
aprs le dpart de Kinialkh et l'admission de Sinio en Thrace,
l'empereur reut un message de Sandilkh. Ce message n'tait point crit,
car les Huns n'avaient aucune connaissance de l'alphabet, suivant la
remarque d'un historien du temps, et leur oreille ne saisissait pas mme
la valeur des lettres: leurs envoys apprenaient par coeur les missives
dont ils taient chargs, et les rcitaient ensuite mot pour mot  celui
ou ceux qu'elles concernaient[783]. C'est ainsi que la chose se passa
vis--vis de Justinien. Admis  l'audience impriale, l'ambassadeur
outigour, reprsentant et truchement du roi Sandilkh, s'exprima en ces
termes:

      [Note 783: Quippe Hunni etiam nunc rudes plane sunt litterarum
      quas ne auribus quidem admittunt: quare omnia regis sui mandata
      more barbarico memoriter relaturi erant legati. _Id., ibid._]

J'ai appris dans mon enfance un proverbe dont on vantait la sagesse et
qui m'est rest dans la mmoire. Le voici, s'il m'en souvient bien: Le
loup, animal froce, changera peut-tre son poil; mais ses instincts,
il ne les changera jamais, parce que la nature ne lui a pas donn le
pouvoir de s'amender[784]. Tel est le proverbe que moi, Sandilkh, j'ai
appris de la bouche des vieillards, qui m'enseignaient par l
indirectement comment il faut juger les hommes. Je tiens galement cette
autre chose de l'exprience, laquelle est bien naturelle  un barbare
comme moi, vivant au milieu des champs[785]. Les bergers prennent des
chiens qui tettent encore, ils les lvent, les nourrissent
soigneusement dans leurs maisons, et l'on voit en retour les chiens,
devenus grands, s'attacher par reconnaissance  la main qui les a
nourris. Si les bergers agissent ainsi  l'gard des chiens, c'est afin
que ceux-ci gardent et protgent leur troupeau, et qu'ils repoussent le
loup quand le loup arrive. Cela se pratique ainsi partout,  ce que je
crois, et nulle part on n'a vu les chiens dresser des embches aux
moutons et les loups les garder[786]. C'est une espce de loi que la
nature a dicte aux chiens, aux moutons et aux loups. Je ne suppose pas
qu'il en soit autrement chez toi, quoique ton empire abonde en toute
sorte de choses mme trs-loignes du sens commun[787]. Dans le cas o
je me tromperais, fais-le savoir  mes ambassadeurs, afin qu' la veille
de devenir vieux, j'apprenne encore quelque chose de nouveau[788].

      [Note 784: Olim puer proverbium didici, quoi jactari audiebam,
      idque ejusmodi est si bene memini. Pilum quidem, aiunt, lupus,
      ferum animal, mutare fortasse poterit; ingenium vero nunquam
      mutabit, abnuente natura emendationem. Procop., _Bell. Goth._, IV,
      19.]

      [Note 785: Id ego Sandil accepi a senioribus, oblique
      innuentibus, qu hominibus convenirent. Ea quoque teneo edoctus
      usu, qu me barbarum ruri degentem discere oportuit. _Id., ibid._]

      [Note 786: Lactentes catulos assumunt pastores ac domi
      diligenter nutriunt. Hc eo consilio pastores agunt, ut, si quando
      lupi ingruerint, eorum impetum canes repellant: id quod ubique
      terrarum fieri arbitror: nam gregi nec insidiari canes, nec lupos
      unquam opitulari quisque vidit. Procop., _loc. cit._]

      [Note 787: Neque in tuo imperio, quamvis rebus cujusque fere
      generis, et forte a communi intelligentia remotissimis abundet,
      aliter hc se habere existimo. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

      [Note 788: Si fallor, meis legatis ostendite, ut in ipso
      senectutis limine discamus aliquid inusitatum. _Id., ibid._]

Or, si telle est la loi de nature, tu as eu tort, suivant moi, en
recevant dans ta compagnie les Coutrigours, dont le voisinage ne te
valait dj rien, et en donnant place en de de tes frontires  ceux
que tu ne pouvais contenir au del. Sois sr qu'ils te montreront
bientt quel est leur naturel. Si le Coutrigour est vraiment ton ennemi,
il travaillera sans relche  ta ruine dans l'espoir d'amliorer sa
condition, nonobstant ses dfaites. Il ne s'opposera jamais  ce qu'on
vienne ravager tes terres, de peur qu'en battant tes ennemis il ne te
les rende plus chers, et que tu n'y voies une raison de les traiter plus
favorablement que lui-mme[789]. Effectivement qu'est-il arriv entre
nous? Nous autres Outigours nous habitons des dserts striles, tandis
que les Coutrigours ont reu de vous,  Romains, des terres fcondes,
produisant des vivres en abondance. Ils n'ont que le choix parmi les
mets qui leur plaisent et s'enivrent dans vos celliers; vous leur
accordez mme l'entre de vos bains[790]. Ces fugitifs que nous avons
chasss pour vous servir se promnent chez vous tout brillants d'or,
vtus d'toffes fines et magnifiques, aprs qu'ils ont tran dans leurs
campements une foule innombrable de captifs romains[791], exigeant d'eux
les plus rudes travaux de l'esclavage et les faisant mourir sous le
bton lorsqu'ils taient en faute. Nous au contraire, par des fatigues
et des dangers infinis, nous avons arrach les captifs romains  ces
matres froces, et grce  nous ils ont pu revoir leurs familles. Voil
ce qu'ont fait les Outigours et les Coutrigours; puis chaque peuple a
reu sa rcompense, comme tu le sais,  empereur: les premiers habitent
encore des steppes o la terre ne suffit pas  les nourrir; les seconds
partagent le patrimoine de ceux qu'ils avaient faits esclaves, et qui
nous doivent la libert[792].

      [Note 789: Neque ita Romanos amabit, ut provincias vestras
      incursantibus sese unquam opponat, veritus, ne ubi rem felicissime
      gesserit, splendidius a vobis tractari illos videat, quos
      domuerit. _Id., ub. sup._]

      [Note 790: Si quidem nos in sterili solitudine degimus; dum
      Cuturguris annonam curare licet, et in cellis vino expleri, et
      patinas deligere, quascumque lubet: nec balneis excluduntur. _Id.,
      loc. cit._]

      [Note 791: Quin etiam auro radiant errones illi, nec vestibus
      carent tenuibus atque auro illusis: postquam in patriam
      traduxerunt innumerabiles romanorum captivorum catervas. Procop.,
      _Bell. Goth._, IV, 19.]

      [Note 792: Talibus utrorumque meritis vices reddidistis plane
      contrarias; si quidem... Procop., _ibid._]

Telle fut la verte rprimande que, dans son style oriental, Sandilkh
adressait  Justinien; celui-ci n'y rpondit que par des caresses et des
prsents dont il combla les ambassadeurs et leur roi. L'or aplanissait
tout chez ces barbares avides, et le mcontentement de Sandilkh fut
apais. Bientt il eut  se garder lui-mme contre les attaques
dsespres des Coutrigours, et le sang coula par torrents dans les
steppes du Tanas et du Caucase, avec des alternatives de fortune. Quant
aux Gpides, rduits  leurs seules forces, ils auraient peut-tre voulu
viter la guerre avec les Lombards; mais ceux-ci tinrent ferme, et il
fallut au jour marqu reparatre sur le champ de bataille. Aldon avait
compt sur les secours promis par Justinien, lesquels n'arrivrent pas 
temps, de faon qu'il ne dut se fier qu' son pe. Elle prvalut: les
Gpides, aprs une lutte meurtrire, furent mis en droute[793], et les
Lombards vainqueurs eurent le droit de dire que l'empereur des Romains
leur avait manqu de parole[794]. C'taient au reste des allis bien peu
honorables pour un tat civilis que ces froces Lombards, trangers 
toute loi divine et humaine. Vers ce temps-l mme, ceux qui servaient
comme auxiliaires de l'empire en Italie se rendirent coupables d'excs
tellement abominables, que Narss aima mieux les licencier, malgr leur
bravoure, que de laisser ainsi dshonorer son drapeau[795].

      [Note 793: Gepdes factos sibi obvios acerrimo fundunt prlio.
      Procop., _Bell. Goth._, IV, 25.]

      [Note 794: Imperatorem incusantes quod non ex pacto foederis
      affuissent ipsius copi. Procop., _ibid._]

      [Note 795: Procop., _Bell. Goth._, IV, 33.]

Une tranquillit profonde suivit ces troubles passagers. Les Huns ne
reparurent plus, et la querelle des Lombards et des Gpides continua de
marcher sans que l'empire s'en mlt autrement que pour la rendre plus
implacable. Tandis que les provinces du nord respiraient, la conqute de
l'Italie s'achevait par les mains de Narss, dont le bonheur galait le
gnie, et le mauvais vouloir des Franks austrasiens ainsi que leurs
essais de coalitions barbares s'vanouissaient devant ses victoires.
Dans l'extrme Orient, le roi de Perse consentant  une nouvelle paix,
Justinien put se dire avec vrit le pacificateur en mme temps que le
_reconstructeur_ du monde romain, _restitutor orbis_. Il atteignit ainsi
l'anne 558, trente-deuxime de son rgne et soixante-dix-septime de
son ge. A ce comble de gloire, il sembla s'affaisser sur lui-mme. Les
hsitations et la torpeur succdrent  l'activit dvorante et  la foi
en soi-mme, ce double et invincible instrument de sa grandeur[796]. Il
se mit  craindre la guerre, parce que la guerre entrane aprs elle des
chances de fortune et le mouvement; il la craignit aussi parce qu'elle
cre des gnraux, et que dans un tat lectif un gnral glorieux et
populaire est une menace vivante pour un prince vieilli: ce trne o il
tait assis ne le lui enseignait que trop. C'est l la vraie raison qui
le rendit ingrat pour Blisaire et le laissa juste pour Narss, en qui
il lui tait dfendu de voir un rival. L'histoire nous dit aussi que les
nobles conqutes par lesquelles Justinien honorait et agrandissait
l'empire en avaient puis les ressources. Les rserves accumules par
Anastase, dont la mauvaise administration cotait  l'empire plus de
pleurs que d'argent, n'avaient pas tard  s'couler, et Justinien avait
d augmenter les impts pour faire face aux dpenses de la guerre.
Maintenant qu'il croyait avoir assez fait pour son rgne, il trouvait
l'arme lourde, et il la licencia en partie comme inutile dsormais. La
paie des soldats fut diminue; ils se dgotrent, et on ne les remplaa
pas; les auxiliaires barbares, dont on rduisit les capitulations, se
retirrent aussi en grand nombre du service romain[797]. Si l'on ajoute
 cette dsorganisation des diverses milices leur mauvaise
administration et l'improbit trop gnrale de leurs chefs, on se
figurera le pitoyable tat o dut tomber l'arme sous un prince qui lui
devait tout. La corruption administrative est rsume en ce peu de mots
d'un auteur contemporain: Le trsor militaire tait devenu la caisse
prive des gnraux[798]. Le mme historien nous apprend que, par un
rsultat de ces dsordres, l'effectif des troupes, qui tait en temps
normal de six cent quarante-cinq mille hommes, tomba vers cette poque 
cent cinquante mille seulement, et encore taient-ils disperss en
Italie, en Afrique, en Espagne, en Armnie et sur les frontires de
l'Euphrate, du Caucase et du Danube[799]. Quant aux Huns et aux Slaves,
Justinien s'en proccupait  peine: on et dit que le vainqueur des
Vandales et des Goths et rougi d'employer ses soldats contre des
sauvages qui s'entre-dtruisaient au moindre signal pour un peu
d'or[800].

      [Note 796: Sub extremum vit curriculum, jam enim consenuerat,
      cessisse et renuntiasse laboribus visus est... Agath., _Hist._, V,
      p. 156.--Jam senex, exacta tate, cum animi robur et belli
      appetentem virtutem desidia et otio commaculasset... Menand.,
      _Exc. leg._, p. 100.]

      [Note 797: Militarium ordinum exitium et corruptelam perinde
      Justinianus negligebat, ac si nunquam in posterum illi futuri sibi
      essent necessarii... Agath., _Hist._, V, p. 158.--Respublica eo
      devenerat, ut exercitus numero exiguus esset... Procop., _Hist.
      arc._, 24.]

      [Note 798: Agath., _Hist._, V, p. 159.--Procop., _Hist.
      arcan._, _l. cit._]

      [Note 799: Cum enim univers Romanorum vires sexcentis
      quadraginta quinque bellatorum millibus constare deberent, gre
      tum temporis centum quinquaginta millibus constabant, atque harum
      quidem copiarum ali in Italia erant collocat, ali in Africa,
      ali in Hispania, ali... Agath., _Hist._, V, p. 157.]

      [Note 800: Magis ci quodam modo placuit hostes inter se
      committere et donis eos sicubi opus erat, demulcere, potiusquam
      perpetuo belligerari. Agath., _Hist._, V, p. 157-158.]

Encore si l'conomie irrflchie provenant de l'affaiblissement de
l'arme avait profit au public, elle n'et t qu'un demi-mal; mais
elle vint alimenter le got toujours croissant de Justinien pour les
constructions. C'tait la seule activit qui survivait dans son
intelligence amortie. On prtend qu'il btit ou rpara  lui seul autant
d'difices et de villes que tous ses prdcesseurs  la fois. Cette
exagration montre du moins combien sa part fut grande. Beaucoup de ces
entreprises furent magnifiques, la plupart furent utiles[801]; mais la
gne cre par des dpenses hors de proportion avec les ressources fit
maudire jusqu' l'utilit mme. On se vengea des impts par des injures.
Ce fut un dchanement misrable de calomnies et d'absurdits telles que
celles dont Procope s'est fait l'cho, et que la haine prenait peut-tre
pour vraies, se souciant peu de la vraisemblance, pourvu que la
malignit ft satisfaite. On exhumait les souvenirs de Thodora, alors
au cercueil, pour en accabler Justinien. Ses inspirations les plus
patriotiques, ces conqutes et ces travaux lgislatifs qui lui ont valu
l'immortalit, taient ravals, fltris par des interprtations sans
bonne foi et prsents mme comme des crimes. Il ne manquait pas de gens
qui prenaient parti pour les Vandales et les Goths contre l'empereur:
Procope serait l au besoin pour nous le prouver. Une injure facile, et
qu'on ne s'pargnait gure dans les conciliabules des mcontents
consistait  refuser  Justinien son nom romain et ses titres. Il
n'tait plus l, comme au prambule de ses lois ou de ses inscriptions,
Justinien l'Invincible, le Vandalique, le Gothique, le Persique, le
Francique, l'Alanique, etc., mais tout simplement Uprauda, fils du
bouvier Istok et de la paysanne Bglnitza. Seulement on oubliait
d'ajouter que le fils du bouvier illyrien avait donn un code  l'empire
d'Auguste et replac la statue de Jules-Csar au Capitole. Tels taient
les tristes retours que la vieillesse amenait  la gloire de Justinien:
elle en rservait de pareils  sa fortune.

      [Note 801: On peut consulter l-dessus, mais avec rserve
      Procope, flatteur impudent de ce prince, quand il n'en est pas le
      dtracteur plus impudent encore. Mais sans s'arrter aux loges d
      cet crivain, il suffit de connatre la nature des travaux faits
      par Justinien pour en comprendre l'utilit.]

Les annes 557 et 558 effrayrent le monde romain par une accumulation
de calamits qui put faire croire  la fin du monde. Le bouleversement
des saisons, la peste, les tremblements de terre semblrent s'tre donn
rendez-vous pour frapper  coups redoubls la malheureuse population de
l'empire. La peste, aprs avoir dsol les ctes de l'Asie et de la
Grce, s'abattit sur Constantinople avec une telle violence, que les
cadavres restrent longtemps entasss dans les rues, faute de bras, de
litires ou de barques pour les enlever[802]. Les tremblements de terre
ne firent pas moins de victimes; on entendait la nuit, sous le sol des
rues, un grondement sourd, et chaque secousse laissait chapper des
exhalaisons de vapeurs noires qui empoisonnaient l'air[803]. Le bruit
des maisons croulant se mlait de moments en moments  ce tonnerre
souterrain. Le dme de l'glise de Sainte-Sophie, merveille de ce
sicle, se fendit en deux; et l'on raconta que des colonnes arraches 
leurs bases, lances en l'air comme par l'impulsion d'une baliste,
allrent  de grandes distances craser les habitations[804]. Un
quartier voisin de la mer s'abma presque sous les flots. Enfin, ce qui
eut des suites plus funestes encore, la longue muraille btie par
Anastase en travers de l'isthme de Constantinople fut ruine sur
plusieurs points[805]. Il ne manquait que la guerre pour combler la
mesure des maux, et la guerre, une guerre sauvage, clata pendant
l'hiver de 558  559.

      [Note 802: Mortifera ex bubone lues in homines, maxime juvenes
      grassata est: adeo ut sepeliendis mortuis non sufficerent vivi.
      Theophan., _Chronogr._, p. 197.]

      [Note 803: Agath., _Hist._ V, p. 153-154.]

      [Note 804: Porphyretica columna e palatii Jucundianarum
      regione erecta... delossa est in terram pedes octo. Theophan.,
      _Chronogr._, p. 196.]

      [Note 805: Partes quidem muri Anastasiani, terr motibus
      dirut. Theophan., _Chronogr._, p. 197.--Cf. Agath., _Hist._, V,
      p. 157.]

Elle venait des Coutrigours, qui, vainqueurs des Outigours aprs six ans
de lutte acharne, demandaient compte au gouvernement romain de sa
complicit avec leurs ennemis. Il faut dire que c'tait moins
l'immoralit des actes en eux-mmes qui excitait les Coutrigours et leur
mettait les armes  la main que le regret de leur ancienne subvention
passe aux Outigours; dans leur roi Zabergan[806], il y avait le fiel de
l'orgueil bless et le dsir de montrer sa force  ceux qui lui
prfraient Sandilkh. Il proclamait hautement que c'tait l surtout la
cause de la guerre[807]. Ce barbare intelligent, hardi, comparable 
Denghizikh, dont il tait le successeur, n'ignorait point qu'il
trouverait les Romains dcims par les plus pouvantables flaux et la
rive droite du Danube  peu prs sans dfense. Avec l'autorit qui
accompagne toujours la victoire chez les nomades de l'Asie, il fit un
appel aux Bulgares et aux Slaves, qui s'empressrent d'accourir sous ses
drapeau, et Zabergan se mit en route,  la tte d'une arme formidable.
Le Danube, gel jusqu'au fond de son lit ds le dbut de l'hiver,
semblait de moiti dans l'entreprise des Huns[808]: aussi leur marche
fut-elle facile  travers la petite Scythie et la Msie infrieure,
qu'ils ne s'amusrent point  piller; et aprs avoir franchi non moins
rapidement les gorges de l'Hmus, ils firent halte dans les environs
d'Andrinople. C'est l,  vrai dire, que commena la campagne[809]. Au
sud de cette mtropole de la Thrace se croisaient trois grandes voies
diriges vers des points importants de la Grce et de l'Asie:  droite,
la route de la Grce proprement dite, qui, contournant la mer Ege,
gagnait les dfils de l'Olympe et celui des Thermopyles;  gauche, la
chausse de Constantinople, et entre les deux, dans la direction du
sud-est, le chemin de la Chersonse de Thrace conduisant en Asie par
l'Hellespont. Zabergan partagea son arme en trois corps qu'il envoya
par chacune de ces routes ravager le coeur de la Grce, les riches cits
de la Chersonse, la cte d'Asie et enfin Constantinople elle-mme, si
on pouvait l'enlever par un coup de main. Il se chargea de cette
dernire expdition, qui ne paraissait pas la plus aise, et, prenant
avec lui sept mille hommes[810], l'lite de son innombrable cavalerie,
il partit  toute vitesse par la chausse de Constantinople. Assurment
son entreprise et t folle, s'il avait projet avec ses sept mille
cavaliers l'attaque en rgle d'une ville si bien fortifie; mais il
voulait tenter une surprise, piller la banlieue, et en tout cas oprer
une diversion favorable aux expditions de la Chersonse et de l'Achae.

      [Note 806: [Grec: Zabergan]. Alias [Grec: Zamergan...]]

      [Note 807: Causa hujus expeditionis potissima verissimaque
      erat barbarica violentia, et plus habendi cupiditas, cui tamen
      prtextum hostilitatis adversus Utiguros obtendebat... despecti et
      manifesto contemptu provacati, hanc sibi expeditionem suscipiendam
      censuerunt, ut et ipsi terribiles dignique, quoram ratio
      haberetur, viderentur. Agath., _Hist._, V, p. 156.]

      [Note 808: Tum, vigente hieme, fluvius ex more congelatus ad
      imum usque vadum ita obduruerat, ut et pedestribus et equestribus
      copiis transiri posset. Agath., _Hist._, V, p. 135.]

      [Note 809: Agath., _Hist._, V, p. 155, 156.--Theophan.,
      _Chronogr._, p. 197, 198.--Malal., part. II, p. 235.]

      [Note 810: Ibi diviso exercitu, alteram ejus partem in Grciam
      misit... alteram in Chersonesum Thracicam... ipse vero cum equitum
      millibus septem, recta Constantinopolim pergens... Agath.,
      _Hist._, V, p. 155, 156.]

Il fallait que des rapports certains eussent fait connatre  Zabergan
le mauvais tat du mur d'Anastase et l'abandon des postes de dfense,
car il poussa droit aux brches faites par les derniers tremblements de
terre et entra hardiment dans la campagne de Constantinople[811]. Quand
on pense qu'il existait en Thrace une colonie de Coutrigours, celle de
Sinio,  qui Justinien avait donn des terres six ou sept ans
auparavant, on se rappelle involontairement le message du roi des
Outigours et le bon sens de son apologue prophtique. Les treize lieues
qui sparaient la longue muraille des abords de la ville impriale
furent bientt franchies par la lgre cavalerie de Zabergan, qui vint
dresser son camp prs du fleuve Athyras, dans le bourg de Mlanthiade, 
cinq lieues seulement des remparts[812].

      [Note 811: Quum partes muri Anastasiani terr motibus
      collapsas reperissent (Hunni), per cas ingressi... Theophan.
      _Chronogr._, p. 197.]

      [Note 812: Circa Melanthiadem vicum, non longius CL stadiis ab
      urbe distantem: circumfluit autem illum Athyras fluvius. Agath.,
      _Hist._, V, p. 151.]

Cette apparition inattendue jeta Constantinople dans un trouble extrme.
On savait l'ennemi en de de la longue muraille, mais on ne le savait
pas si prs, aux portes mmes de la mtropole, et la terreur fut aussi
grande que si la ville et t prise. Les habitants dsertrent leurs
maisons pour aller s'entasser sur les places et dans les glises les
plus loignes de Mlanthiade, comme s'ils eussent senti dj l'atteinte
des flches ennemies; encore la foule ne s'y croyait-elle pas en sret:
au moindre incident,  quelque clameur lointaine, au bruit d'une porte
violemment pousse, l'pouvante la prenait, et elle se dispersait 
droite ou  gauche comme un essaim d'oiseaux effarouchs. La peur
n'pargnait pas plus les grands que les petits; nul ne commandait, et
l'on ne disposait rien pour la dfense. La premire pense de l'empereur
avait t une pense pieuse; pour garantir de la profanation et du
pillage les glises des faubourgs, dont les approches taient encore
libres, entre Blakhernes et la Mer-Noire, il avait ordonn d'en retirer
l'argenterie, les reliquaires, les toffes prcieuses, et de les mettre
 couvert soit dans les murs, soit de l'autre ct du Bosphore[813]. La
campagne et le port se couvrirent donc de chariots ou de barques qui se
croisaient en tout sens: c'tait le seul mouvement qu'on apert au nord
et  l'est de la ville. Enfin une troupe de braves citadins vint
s'offrir d'elle-mme pour aller reconnatre l'ennemi conjointement avec
les gardes du palais; ils partirent ensemble, mais on les vit bientt
revenir dans le plus grand dsordre, laissant derrire eux une partie de
leurs gens. Quelques charges de la cavalerie ennemie les avaient
disperss. La milice palatine n'tait plus alors ce qu'on l'avait vue
autrefois, quand les empereurs la choisissaient dans l'arme entire,
dont elle tait l'lite et l'orgueil[814]. Zenon avait commenc 
l'abtardir en y introduisant, pour sa sret personnelle, des
Isauriens, qui n'avaient point ou qui avaient mal fait la guerre[815].
Anastase la dsorganisa encore davantage en laissant vendre les places
de gardes, auxquelles de nombreux privilges, des exemptions et une
forte solde taient attachs. De riches bourgeois s'en emparrent  prix
d'argent, et il n'y eut bientt plus de soldats dans la garde
palatine[816]. Ainsi le sige de l'empire et la vie de l'empereur se
trouvrent confis  une milice couverte d'or, mais qui ne savait pas
manier le fer: troupe de parade, faite pour orner un triomphe, et non
pour le procurer[817].

      [Note 813: Jubente imperatore, ciboria argentea et sanct
      mens pariter ex argento, qu extra civitatem in ecclesiis erant,
      suis locis exportat sunt. Theophan., _Chronogr._, p.
      197.--Nudabantur suis ornamentis templa quotquot extra urbem sita
      erant. Agath,_Hist._, V, p. 159.]

      [Note 814: Duces quidem et tribuni militares multique armati
      constiterunt ut fortiter hostem, si forte impetum fecerat,
      propulsarent. Agath., _Hist._, V, p. 159.--Multi ex civium
      numero... ibi commissa pugna, multi Romanorum et Scholarium
      ceciderunt. Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

      [Note 815: Agath., _Hist._, V, p. 159.]

      [Note 816: Agath., _ub. sup._--Theophan., _Chronogr._, p.
      198.]

      [Note 817: Erant vero neque bellicosi revera, sed ne
      mediocriter quidem in rebus bellicis exercitati. Agath., _Hist._,
      V, p. 159.]

Encourags par ce premier succs, les barbares sortirent de leur camp et
vinrent cavalcader devant la Porte dore,  la grande honte de la ville
qui ne pouvait plus recevoir de secours que par mer[818]. C'tait pour
l'oeil des Romains un triste et dcourageant spectacle que ces bandes de
cavaliers hideux courant la campagne, fouillant les villas pour en tirer
des femmes ou du butin, et transformant en curies les portiques de
marbre et de cdre. Le riche patricien pouvait observer du haut de la
muraille,  la direction de la poussire ou de la flamme, le sort de la
maison de plaisance o il avait englouti sa fortune. Cependant arriva
dans Constantinople un corps de vieux soldats, vtrans de Blisaire en
Afrique et en Italie: ils n'taient que trois cents, mais ils
demandaient  se battre[819]. Leur arrive rveilla le souvenir du chef
dont ils invoquaient le nom avec orgueil et confiance. Blisaire tait
alors sous le poids d'une de ces disgrces dont Justinien payait
priodiquement ses services, et que le grand gnral, il faut bien le
dire, supportait sans fermet d'me, allant au-devant des affronts, et
qutant, confondu dans la foule des courtisans, un regard que le prince
s'obstinait  lui refuser. Cette faiblesse de caractre et ce besoin
ardent de faveur avaient t pendant toute la vie de Blisaire un
encouragement pour ses envieux et un triomphe pour la mdiocrit, dont
les prtentions se grandissent de toutes les petitesses des hros. Ce
fut la seule misre de cet homme illustre, qu'une tradition potique a
fait aveugle et mendiant, mais qui malheureusement fut trop riche pour
la puret de sa gloire. Son nom cache deux personnages bien diffrents
dont il faut soigneusement tenir compte dans l'histoire: l'homme de la
vie civile et le soldat. Le premier, pusillanime, altr d'honneurs et
d'argent, inutile  ses amis, jouet volontaire d'une femme qui avait
tous les vices de Thodora sans rien avoir de ses qualits; le second,
gnreux, fidle, inaccessible  la peur, inbranlable dans le devoir,
et d'un hrosme que ne surpassrent point les hommes tant vants de
Rome rpublicaine. Semblable  l'Ante de la fable, Blisaire avait
besoin de toucher du pied la terre des batailles pour se retrouver tout
entier.

      [Note 818: In muro a ficubus dicto (la partie de la muraille
      situe vers le faubourg de Sykes), et porta nuncupata aurea.
      Agath., _Hist., l. c._]

      [Note 819: Non multo plures trecentis... Agath., _Hist._, V,
      p. 160.]

Quand l'empereur le mandant au palais lui confia sa dfense et celle de
l'empire, le vieux Blisaire sembla renatre. Ses cheveux blancs et ses
membres casss reverdirent sous le casque et la cuirasse, qu'il ne
portait plus depuis si longtemps[820]. Sa prsence suffit  crer une
arme. Les citadins qui avaient des armes et les campagnards qui n'en
avaient point vinrent galement solliciter une place dans sa troupe, qui
ne comptait de soldats que les trois cents vtrans, la milice palatine
tant rserve pour la dfense des murailles. La cavalerie manquait 
Blisaire: il fit main-basse sur tous les chevaux qui se trouvaient dans
Constantinople; chevaux des particuliers, chevaux du cirque ou des
curies de l'empereur, il prit tout[821], et quand il eut organis sa
petite arme, il alla placer son camp  quelques lieues de la ville,
prs du bourg de Chettou,  l'opposite du camp des barbares, dont il
tait spar par un pais rideau de bois[822]. Une fois en campagne, il
fit rgner dans ce ramas d'hommes de toute espce la discipline d'une
arme rgulire. Son camp, dlimit suivant toutes les rgles de la
stratgie, garni d'un large foss et d'un rempart palissade, devint une
citadelle imprenable. Le jour, ses coureurs battaient au loin la plaine;
la nuit, des feux taient allums  de grandes distances, tout cela pour
faire prendre le change  l'ennemi, qui crut effectivement l'arme
romaine nombreuse, et resta sur la dfensive[823]. C'est ce que
demandait Blisaire, qui voulait former ses bourgeois. Les paysans,
chasss des villages, accouraient de toutes parts  lui, et il les
acceptait mme arms de coutres de charrue ou de simples btons. Chacun
eut son utilit et son rle  remplir. La cavalerie s'exerait, les
recrues s'instruisaient  l'exemple des vieux soldais; ceux-ci
reprenaient l'habitude de voir l'ennemi, celles-l l'acquraient tous
les jours. Blisaire prsidait  tous les exercices casque en tte et
cuirasse au dos[824], le premier sur le rempart et le dernier dans la
tente. Il vitait soigneusement toute provocation de sa troupe, toute
rencontre de ses coureurs avec l'ennemi; son plan tait d'attendre les
barbares et de leur inspirer une folle hardiesse, afin de les craser
ensuite  coup sr.

      [Note 820: Belisarius demum dux, jam fractus senio, mandate
      tamen imperatoris in hostes mittitur. Hic itaque, loricam multo
      jam tempore desitam resumens, galeamque capiti adaptans, et omnem
      cui a puero assueverat habitum capessans, prteritorium memoriam
      redintegrabat, pristinamque animi alacritatem et virtutem
      revocabat. Agath., _Hist._, V, p. 160.]

      [Note 821: Sumptis omnibus equis tam imperatoris quam circi,
      sed et sacrarum domorum, necnon uniuscujusque hominis privati, cui
      fuit equus in potestate... Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

      [Note 822: [Grec: En Chettoukm t chri]. Agath., _Hist._,
      V.--Thophane donne  ce lieu le nom de Chittus. [Grec: Eis
      Chittou kmn.]]

      [Note 823: Ignes accendit, ut, hostes eos conspicati maximum
      esse exercitum putarent. Agath., _Hist._, V, p. 161.]

      [Note 824: Confluxerat etiam ad eum agrestium e vicinis locis
      turba... plane, inermis et imbellis multitude. Agath., _Hist._, V,
      p. 160.]

Cependant ces lenteurs commencrent  peser aux vieux soldats, qui
murmurrent; les recrues elles-mmes se prirent d'une confiance sans
bornes: il y avait l un grand danger que les conseils et les
exhortations du gnral cherchrent incessamment  prvenir[825]. Autant
les chefs mettent ordinairement de soins  exciter leurs soldats, autant
il en employait  refroidir les siens. Camarades, leur disait-il en
montrant ses cheveux blancs, est-ce pour vous pousser  des tmrits
brillantes que l'empereur vous a donn un commandant de mon ge? Non,
c'est pour vous retenir et vous faire entendre la voix de
l'exprience... Je croirais offenser les vainqueurs des Vandales et des
Goths en leur parlant de courage devant des Huns coutrigours; mais
songez que si nous avons la vaillance, ils ont le nombre. Ils font la
guerre comme des voleurs, sachons la faire comme des soldats[826].
Qu'ils viennent nous attaquer derrire ce foss o nous sommes forms en
masse compacte, et on verra combien une arme diffre d'une troupe de
brigands!... Croyez-le bien, camarades, la victoire arrache au hasard
par l'imptuosit du sang n'est pas la meilleure; la vraie victoire est
celle que la maturit des plans a prpare, et que l'on gagne avec le
sentiment calme de sa force[827]. C'tait par de tels discours que
Blisaire faisait descendre dans ces hommes grossiers la sagesse qui
l'animait; il sentait trop bien qu'il ne lui tait permis de rien
risquer dans une situation pareille, que de sa victoire enfin dpendait
leur salut  tous et peut-tre celui de la ville. Au reste il se fit
bientt comprendre des courages mme les plus emports. Des cavaliers
ennemis tant venus chevaucher insolemment jusqu'aux fosss de son camp,
il dfendit de les poursuivre, et les soldats ne murmurrent point. Les
historiens du temps ne parlent qu'avec admiration de ces trois cents
vtrans, qu'ils comparent aux trois cents Spartiates de Lonidas. Les
uns et les autres montrrent, disent-ils, les mmes sentiments de
gnrosit et de dvouement  la patrie; mais les trois cents de
Lonidas gagnrent leur gloire dans la dfaite: ceux de Blisaire l'ont
gagne dans la victoire[828].

      [Note 825: Erat jam admodum senex, magnaque uti par erat
      virium imbecillitate laborabat, nullis tamen laboribus cedere...
      Agath., _Hist._, V, p. 161.]

      [Note 826: Hoc tantum sciamus oportet, decertandum nobis esse
      cum hominibus barbaris qui prdonum in morem adoriri soliti
      sunt... Agath., _Hist._, V, p. 162.]

      [Note 827: Conatus... prudentia destitutos non esse
      adscribendos fortitudini, sed audaci et temeritati et
      prvaricationi officii... _Id., ibid._]

      [Note 828: Quales olim qui circa Leonidam erant Lacdemonii,
      fuisse commemorant, quum ad Thermopylas Xerxes eis immineret, sed
      illi quidem omnes ad internecionem csi sunt, eo solo celebres
      quod non turpiter periissent: qui vero Belisario aderant Romani,
      audacia quidem usi sunt laconica, universos autem hostes fugarunt.
      Agath., _Hist._, V, p. 163, 164.]

Cependant les Huns ne se mprenaient plus sur le nombre de leurs
ennemis, et quoique le nom de Blisaire leur inspirt une secrte
dfiance, ils rsolurent de tenter l'offensive. Deux mille cavaliers
prouvs furent choisis sur les sept mille, et Zabergan se mit  leur
tte[829]. Son projet tait de surprendre les Romains par une marche
rapide  travers la fort qui sparait les deux camps; mais Blisaire,
que ses claireurs servaient bien, et qui d'ailleurs comptait autant
d'espions qu'il y avait de paysans dans la campagne, averti des
mouvements qu'on apercevait chez les barbares, arrta aussitt ses
dispositions. La fort tait traverse dans la direction de Chettou 
Mlanthiade par une grande route  droite et  gauche de laquelle il
n'existait que des sentiers troits, sinueux, impraticables pour des
chevaux. Blisaire envoya sa cavalerie arme de cuirasses et de lances
occuper les fourrs sur les deux lisires du chemin, avec ordre de s'y
tenir cache jusqu' ce que l'ennemi se ft engag dans la
traverse[830]. Ceux des paysans qui n'avaient que des btons reurent
pour instructions de s'parpiller dans la fort, de frapper les arbres,
de traner  terre des branchages, dans la pense de faire croire  une
grande multitude et d'effrayer les chevaux[831]. Blisaire lui-mme se
posta en travers de la route, suivi de ses vtrans et de son infanterie
bourgeoise[832]. Toutes ces mesures furent excutes avec une prcision
merveilleuse. Effectivement la masse des barbares parut, et, n'ayant
point observ d'ennemis jusqu'alors, entra sans hsitation dans le
dfil. Quand elle y fut bien engage, les cavaliers romains se
dmasqurent et chargrent  la fois sur les deux flancs, en brandissant
leurs armes et poussant ensemble de grands cris, auxquels rpondirent
les paysans, qui se mirent  frapper les arbres,  secouer et traner
des rameaux, comme il leur avait t ordonn[833]. Le vent soufflant au
visage des barbares, ils recevaient dans les yeux des tourbillons de
poussire qui les aveuglaient eux et leurs chevaux[834]. Ce fut le
moment que prit Blisaire pour avancer, et les Huns sentirent tout 
coup en face d'eux une barrire de fer.

      [Note 829: Ex barbaris duo equitum millia a reliquo exercitu
      separata. Agath., _Hist._, V, p. 164.]

      [Note 830: Selectos ducentos equites scutatos et jaculatores
      in sylva utrimque in insidiis collocavit, qua parte Barbaros
      impetum facturos putabat. Agath, _Hist._, V, p. 164.]

      [Note 831: Agrestes vero et qui e civibus erant bello apti,
      jussit ut, ingenti clamore et fragore armorum edito... Agath.,
      _ibid._--Quin etiam arbores cdi, et pone exercitum in terram
      trahi imperavit. Theophan., _Chronogr_., p. 198.]

      [Note 832: Cum reliquis in medio constiterat tanquam hostium
      impetum aperte excepturus. Agath., _Hist._, V, p. 196.]

      [Note 833: Agrestes omnisque reliqua multitudo clamore et
      lignorum complosione ac fragore, pugnantibus animos addebant.
      Agath., _Hist._, V, p. 296.]

      [Note 834: Pulvis in altum elatus obstabat, quominus de numero
      eorum qui conflictu erant, judicare possint. Agath., V, p.
      105.--Pulvis ingens, vento excitatus, et in barbaros delatus,
      super ipsos incubuit. Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

Ce qui suivit ne saurait se dcrire: ce fut un tumulte effroyable, un
ple-mle de chevaux qui se cabraient, de cavaliers renverss sous leurs
montures, de masses se pressant, se culbutant les unes sur les autres.
Le combat fut vif aux premiers rangs, cavalerie contre infanterie, et
Blisaire, envelopp un moment, se dgagea en tuant ou blessant
plusieurs ennemis avec la dcision et la vigueur de bras d'un jeune
homme[835]. L'pe romaine n'eut bientt plus qu' ventrer des chevaux
ou  percer des hommes  moiti touffs. Les paysans les assommaient 
terre avec leurs btons. Quatre cents des soldats de Zabergan jonchrent
la fort, le reste s'enfuit dans toutes les directions. Un historien
remarque qu' la diffrence des retraites ordinaires des Huns, toujours
trs-meurtrires parce que ces barbares dcochaient leurs flches avec
une grande justesse tout en fuyant, celle-ci n'eut de danger que pour
eux, tant il y rgna de prcipitation et de dsordre[836]. Si Blisaire
avait eu une cavalerie exerce et faite  la fatigue, aucun ennemi
n'aurait chapp. Zabergan lui-mme et t pris[837]. Les Romains,
matres de la fort, enlevrent leurs blesss (ils n'avaient pas un seul
mort), et rentrrent dans leur camp pour s'y reposer[838]. Au mme
moment, le camp des Huns prsentait un spectacle  la fois curieux et
effrayant. La vue de leur roi fugitif et de ses escadrons arpentant la
campagne  bride abattue frappa les Huns d'pouvante; ils se crurent
perdus sans ressource, et commencrent  se taillader le visage avec la
pointe de leurs poignards en poussant des hurlements lugubres[839]:
c'tait la manire dont se manifestait leur deuil dans les grandes
calamits publiques. Quant  Zabergan, il fit sans perdre un instant
plier les tentes, atteler les chariots, et dcampa de Mlanthiade, du
ct de la longue muraille.

      [Note 835: Multis ex adversa acie csis et profligatis...
      Agath., _Hist._, V, p. 165.]

      [Note 836: Defecerat etiam ipsos pr pavore ars ipsa, qua
      magnopere gloriari solent: fugientes enim hi barbari magis
      propulsant eos, qui sese acriter insectantur, retroversim
      sagittantes. Agath., _Hist._, V, p. 165.]

      [Note 837: gre autem Zabergan et qui cum eo effugerant, lti
      in castra pervenerunt. _Id., ub. sup._]

      [Note 838: E Romanis nemo desideratur, pauci tantam
      vulnerati... _Id., ibid._]

      [Note 839: Ingens itaque barbarorum ejulatus exaudiebatur:
      cultris enim genas lacerantes patrio more lugebant. Agath.,
      _Hist._, V, p. 166.]

Blisaire songeait  le suivre avec son arme rafrachie. Il aurait eu
bon march sans doute d'un ennemi paralys par la frayeur; mais, contre
toute prvision, il rentra  Constantinople, o un message imprial le
rappelait[840]. Son rappel sans motif avouable fit deviner aux moins
clairvoyants la rcompense qu'on rservait  ce dernier et suprme
service. Blisaire s'tait montr trop grand au milieu de la terreur
gnrale, et le peuple lui avait donn des signes trop clatants
d'admiration et de confiance pour qu'on lui st gr longtemps de sa
victoire. Le cri de Blisaire sauveur de l'empire[841]! sortait de
toutes les places, de toutes les rues, de toutes les maisons de
Constantinople, comme pouss par la ville elle-mme: il rveilla l'envie
endormie ou muette pendant le danger. On entoura Justinien de soupons;
on lui fit voir son gnral, nagure disgraci, triomphant aujourd'hui
de l'empereur plus encore que de l'ennemi. Que serait-ce si on ne
l'arrtait dans sa demi-victoire, s'il revenait se prsenter aux
adorations de la multitude aprs avoir dtruit l'arme des Huns, qui
n'tait qu'effraye, et tranant Zabergan charg de chanes, comme
autrefois Glimer[842]! Justinien ne put supporter une pareille ide, et
il rappela son gnral. Pour dtruire le mauvais effet de cette mesure,
il partit lui-mme avec l'arme qui tait l'ouvrage de Blisaire, et
suivit  petites journes les Huns jusqu' la longue muraille qu'il fit
rparer sous ses yeux. Zabergan l'avait repasse avec la prcipitation
de la peur, et se trouvait dj au coeur de la Thrace. On dit qu' la
nouvelle du traitement fait  son vainqueur, il retourna sur ses pas et
se mit  piller tranquillement plusieurs villes qu'il avait d'abord
pargnes[843]. Cet loge indirect n'tait pas fait pour consoler le
vieux gnral des injustices de sa patrie.

      [Note 840: Statim in urbem rediit... imperatoris jussu.
      Agath., V, p. 166.--Theophan., _Chronogr._, p. 198.]

      [Note 841: Quum enim populus universus cum decantaret, et in
      conventibus cum summis laudibus efferret, veluti ab illo
      apertissime conservatus, momordit vero id primores urbis...
      Agath., _Hist._, V, p. 166.]

      [Note 842: Multi, ipsum, ut virum arrogantem et popularis aur
      blanditiis insolescentem, alias spes animo agitare, dictitabant.
      _Id., ibid._]

      [Note 843: Hunni vero... postquam Belisarium revocatum fuisse
      cognorunt, neque alius quisquam in ipsos moveret, lentius rursum
      procedebant. _Id., loc. cit._]

Tout en pillant et se vengeant de son chec par des cruauts dignes du
plus abominable barbare[844], Zabergan attendit le retour des deux
autres divisions de son arme, auxquelles il avait envoy l'ordre de se
rallier. Elles n'avaient pas t plus heureuses que la sienne. La
division de Grce s'tait laiss arrter aux Thermopyles; celle de la
Chersonse avait galement chou, mais la premire s'tait fait battre
par les paysans thessaliens, aids de quelques soldats[845]; la seconde
n'avait cd qu'aprs des pripties qui faisaient honneur  son audace.
Voici ce qui s'tait pass de ce ct.

      [Note 844: Ils occuprent en se retirant Tzurullus,
      actuellement _Tchourlou_, Arcadiopolis et Saint-Alexandre de
      Zoupari; ils restrent dans ce pays jusqu' Pques. Theophan., p.
      198.]

      [Note 845: Qui vero in Grciam antea missi erant, nihil plane
      dignum memoratu gesserunt, nullo in isthmum impetu facto, sed ne
      Thermopylas quidem initio trangressi, quod illas Romanoram
      prsidia insedissent. Agath., _Hist._, V. p. 170.]

L'isthme troit qui spare la presqu'le de Thrace du continent tait
anciennement intercept par un mur bas, aisment franchissable au moyen
d'chelles, et qui ressemblait assez, dit Procope,  une clture de
jardin[846]. Justinien avait remplac cet ouvrage inutile et ridicule
par un rempart formidable. Le nouveau mur, muni d'un foss  berges
escarpes, se composait de deux galeries crneles places l'une sur
l'autre, dont la premire tait vote et  l'preuve des plus lourds
projectiles, de sorte qu'il opposait  l'ennemi sur tout son front une
double range de soldats et de machines de guerre. Deux mles
puissamment fortifis, auxquels la mer servait de ceinture, le
protgeaient  ses extrmits[847]. Les Coutrigours trouvrent derrire
ce rempart une petite arme bien discipline et un jeune gnral plein
de gnie, Germain, fils de Dorothus, l'lve et l'enfant adoptif de
Justinien[848]. Tous les efforts des barbares pour enlever l'obstacle de
vive force restrent sans succs; plusieurs fois ils battirent en brche
les galeries, plusieurs fois ils en tentrent l'escalade et furent
toujours repousss avec de grandes pertes. Les surprises ne leur
russirent pas mieux que les assauts, tant l'active sollicitude du
gnral allait de pair avec la constance du soldat. Il y avait de quoi
dsesprer; mais le courage revenait aux Huns lorsqu'ils songeaient 
ces villes opulentes enrichies par le commerce du monde, Aphrodisias,
Cibris, Callipolis, Sestos[849], dont il leur faudrait abandonner la
dpouille, et ils rsolurent de tout essayer plutt que de renoncer 
une pareille bonne fortune.

      [Note 846: Perinde enim tenuem humilemque fecerant, quasi
      hortum, alicubi temere positum, maceria cingerent... Procop.,
      _dif._, IV. 10.]

      [Note 847: Supra pinnas eductus fornix concameratam porticum
      efficit, ac muri defensores tegit. Alter pinnarum ordo fornici
      superpositus, dimicationem duplicat oppugnatoribus. Deinde in
      utraque muri extremitate, ubi mare illiditur, ac reciprocando
      subsidit, aggeres sive moles, ut appellant, molitus est, qui in
      quor longe procurrunt, et muro continentes, de altitudine cum
      ipso certant. Exteriorem ejusdem fossam purgavit, plurimaque humo
      egesta, latiorem multo fecit et altiorem. Prterea militares
      numeros in his longis muris locavit, Barbaris omnibus arcendis
      pares, si qua Cherronesi pars tentaretur. Procop., _dif._, IV,
      10.]

      [Note 848: Dorothus tait un brave gnral qui, aprs s'tre
      signal par des actions d'clat, tait mort en Sicile  la suite
      de Blisaire: l'empereur avait pris soin de son fils et l'avait
      fait lever prs de lui. Germain tait n  Bederiana en Illyrie,
      dans le voisinage de Tauresium, patrie de Justinien.]

      [Note 849: On peut voir sur le commerce et la richesse de ces
      villes ce qu'en dit Procope dans son _Trait des difices_, l. IV,
      ch. 10.]

Un moyen se prsenta  leur esprit, c'tait de tourner un des mles par
mer et d'attaquer la muraille tout  la fois  revers et sur son front.
La chose ainsi dcide, ils se mirent  ramasser dans la campagne tout
ce qu'ils purent trouver de roseaux et de bois pour construire une
flotte. Choisissant les plus fortes tiges de roseaux, ils les
runissaient par des liens afin d'en former des claies, qui taient
ensuite assujetties  trois traverses de bois, places une  chaque
bout, et la troisime au milieu. Trois ou quatre de ces claies amarres
ensemble composaient un radeau capable de soutenir quatre hommes[850].
La partie antrieure du radeau s'amincissait et se recourbait en manire
de proue pour mieux fendre l'eau; deux rames taient attaches  chacun
de ses flancs, et une pelle pose  l'arrire lui servait de gouvernail.
Les interstices des roseaux taient soigneusement bouchs avec de la
laine et du menu jonc, pour empcher l'eau de s'y introduire[851]. Tels
furent les navires imagins par les Huns. Ils en construisirent environ
cent cinquante, qu'ils transportrent sur le golfe de Mlas, qui baigne
la ct occidentale de la Chersonse, puis par une nuit bien noire ils
les mirent  flot et y embarqurent six cents hommes arms de toutes
pices[852]. Ils espraient tourner le mle sans bruit et surprendre 
leur dbarquement les dfenseurs du rempart endormis ou oisifs, mais ils
avaient compt sans la vigilance de Germain. Le gnral avait tout
devin. Tandis qu'ils fabriquaient leur flotte de roseaux, il faisait
venir la sienne, de grands et solides navires, de tous les ports de
l'Hellespont, et la cachait dans l'anse forme entre le rivage et le
mle[853].

      [Note 850: Arundinibus itaque quam plurimis collectis, qu et
      long admodum et quam maxime firm crassque essent, iisque inter
      se coaptatis, et restibus lanaque carpta colligatis, crates
      complures confecerunt; tum vero perticis in longum porrectis
      tanquam jugis ac transtris transversim super injectis, non
      perpetua serie, sed tantum circa extrema ipsaque media cratium,
      majoribusque vinculis eas circumligatas inter se committebant,
      valde arcte compressas..... Agath., _Hist._, V, p. 167.]

      [Note 851: Ut vero navigationi aptiores essent, anteriores
      earum partes in pror speciem leniter circumducentes atque
      recurvantes... _Id., ibid._]

      [Note 852: Istius modi itaque naviculas minimum centum
      quinquaginta construxerant, quas latenter mari immittunt, circa
      occidentale littus... Ingressi eas viri sexcenti optime armati...
      Agath., _Hist._, V. p. 167.]

      [Note 853: Qu cum Germanus rescivisset... naves et bipuppes,
      sub interiorem mari protensum angulum veluti in insidiis applicans
      occultavit, ne eminus prospici possent. _Id., ibid._]

La flotte des Huns s'avana d'abord en mer  grand renfort de rames, par
une marche lente et saccade: les vagues se jouaient de ces corbeilles
lgres qu'elles levaient et abaissaient sans cesse, tandis que les
rameurs luttaient pniblement contre les courants qui les entranaient 
la drive. Elle approchait cependant et avait dj dpass le mle,
quand les galres romaines, se dmasquant, fondirent de toutes parts sur
elle. Le premier choc fut si violent, qu'une partie des barbares tomba
de prime saut  la mer; les autres se cramponnrent aux roseaux pour ne
pas culbuter[854]; nul d'entre eux ne resta assez ferme sur ses pieds
pour tenir une arme, porter ou parer un coup. Semblables  des tours
mouvantes, les trirmes passaient et repassaient au milieu des radeaux,
les faisant chavirer par leur choc ou les abmant sous leur carne.
Comme les barbares taient hors de la porte de l'pe, les lgionnaires
se servaient de longues piques pour les atteindre; on les perait, on
les assommait, on les tirait avec des crocs comme des poissons pris dans
une nasse. Pour terminer le combat, les Romains se mirent  couper les
liens des roseaux au moyen de harpons tranchants et  dtruire les
assemblages des claies, de sorte que les Huns furent tous engloutis
jusqu'au dernier[855]. Germain voulut complter sa victoire navale par
une sortie dans laquelle il fora le camp barbare; mais, emport par son
ardeur, il s'exposa trop et reut  la cuisse un coup de flche qui le
blessa mortellement[856]. L'arme romaine perdit en lui un de ses chefs
les plus aims, l'empire sa plus chre esprance: ce fut la consolation
que les Coutrigours rapportrent de leur dfaite.

      [Note 854: Violentius in arundineas naviculas irruunt.. ita ut
      vectores subsistere in iis tuto non possent, sed alii in fluctus
      excussi perirent, alii in iis necessario considerent... Agath., V,
      p. 168.]

      [Note 855: Falcatos harpagones restibus illis, quibus
      arundines erant colligat imminentes, dissecuerunt ex ordine
      universas et compagem dissoluerunt. Agath., _Hist._, V, p. 108.]

      [Note 856: Sagitta femur ictus est. _Id., loc. cit._]

Zabergan n'avait plus qu' partir; il reprit le chemin du Danube,
tranant dans ses bagages une arme de captifs plus nombreuse que ses
soldats. C'taient des habitants des villes, des femmes, des enfants,
des vieillards de Thrace, de Macdoine, de Thessalie, de la campagne de
Constantinople, qu'il avait enlevs pour trafiquer de leur ranon. Il
fit annoncer partout que les prisonniers qui n'auraient pas t rachets
par leurs familles seraient mis  mort sous un court dlai. L'empereur
les racheta des deniers publics, et on l'en blma[857]. Que n'et-on pas
dit s'il et fourni  Zabergan un prtexte pour excuter ses menaces et
frapper des ttes qui appartenaient en grande partie aux familles nobles
de ces provinces! Le roi hun se montra coulant dans la ngociation,
parce qu'il apprit qu'une flottille de vaisseaux  deux poupes se
dirigeait vers le Danube pour lui en fermer le passage: il demanda et
obtint la paix. Il trouva d'ailleurs  son arrive aux bords du Don de
quoi satisfaire son humeur belliqueuse. Pendant son absence, Sandilkh
avait pris une revanche terrible, et la guerre recommena entre les
Outigours et les Coutrigours, plus sanglante, plus implacable que
jamais. L'un des deux peuples devait prir infailliblement par les mains
de l'autre[858], si une troisime nation hunnique, arrivant sur ces
entrefaites, ne se ft charge de le sauver en les asservissant tous les
deux.

      [Note 857: Imperator tantum auri eis misit quantum redimendis
      captivis suffecturum censebat.... Hoc autem civibus urbis regi
      parum nobile esse videbatur, imo turpe atque illiberale. Agath.,
      _Hist._, V, p. 170.]

      [Note 858: Eo calamitatis hunnic ist nationes sunt redact,
      ut si aliqua adhuc eorum pars reliqua sit, sparsim aliis
      inserviat, et ab illis appellationem acceptait. _Id._, V, _in
      fin._]




CHAPITRE SIXIME

SUCCESSEURS D'ATTILA.--Aventures des _Ouar-Khouni_; ils sont sujets des
Avars.--Les Turks les emmnent en captivit.--Leur fuite.--Ils prennent
le nom d'_Avars_.--Leur ambassade  Justinien qui les reoit  sa
solde.--Ils subjuguent les Outigours et les Coutrigours au nom des
Romains.--Leur arrive sur les bords du Danube; ils demandent des terres
en Msie.--Le grand kha-kan des Turks les rclame comme ses esclaves
fugitifs: leur fraude est dcouverte.--Leurs ambassadeurs sont jous par
Justinien.--Les Avars se rejettent sur les Slaves qu'ils soumettent
jusqu'aux montagnes de la Thuringe.--Ils rencontrent les Franks et sont
battus.--Leur retour sur le Bas-Danube.--Mort de Justinien.--Caractre
de Justin II.--Caractre de Baan kha-kan des Avars.--Audience de Justin
aux ambassadeurs des Avars; il les repousse arrogamment.--Nouvelles
querelles entre les Lombards et les Gpides.--Albon appel en Italie
par Narss, veut anantir d'abord la nation des Gpides.--Il s'allie
avec Baan.--La Gpidie conquise par les Avars reprend son nom de
Hunnie.--Baan rclame des Romains la possession de Sirmium; fermet du
duc Bonus.--Entrevue de ce duc et de Baan.--Revers des Romains en
Pannonia.--Justin tombe en dmence et meurt.--Menaces de Turxanth 
l'ambassadeur Valentinus au sujet des Ouar-Khouni.--Baan se procure une
flotte.--Il construit un pont de bateaux devant Sirmium.--Opposition du
gouverneur romain de Singidon.--Baan jure d'abord au nom de ses dieux,
puis au nom du Dieu des chrtiens qu'il ne veut pas prendre la
ville.--Ambassade avare  Constantinople.--Discours insolent de
Solakh.--Sige de Sirmium.--Cent mille Slovnes appels par Baan
s'abattent sur la Msie et la Thrace.--Tibre abandonne Sirmium aux
Avars.

557--582.

La vie des peuples nomades, mobilise pour ainsi dire dans le dsert et
soumise  un perptuel flux et reflux de fortune, a quelque chose de
l'imprvu qui s'attache aux aventures de la vie individuelle. Leur
histoire est souvent un roman. Telle fut au plus haut degr celle des
Huns-Avars, qui, s'incorporant les dbris des premiers Huns, relevrent
le trne d'Attila sur les bords du Danube, amenrent Constantinople et
la Grce  deux doigts de leur ruine, et aprs avoir effray l'Europe
par une rsurrection de l'empire hunnique, finirent par tomber sous
l'pe de Charlemagne, ajoutant, comme leurs prdcesseurs, tombs sous
celle d'Atius, une page glorieuse  nos annales.

_Avar_ n'tait point leur nom; ils s'appelaient _Ouar_, mot auquel
s'ajoutait communment celui de _Khouni_, qui indiquait leur origine
hunnique[859]. Effectivement les Ouar-Khouni taient Huns du rameau
oriental, et compris dans cette masse de tribus qui, sous le nom
d'_Ougour_ ou _Ouigour_, parcouraient, aux Ve et VIe sicles, les grands
espaces au nord de la mer Caspienne et,  l'est du Volga. Les
Ouar-Khouni avaient t jadis puissants entre toutes ces tribus; ils
avaient eu leur priode d'expansion et de gloire, puis,  une poque
qu'on ne saurait bien dterminer, ils avaient subi le joug de
conqurants d'une autre race, qui tendirent leur domination sur toute
l'Asie centrale depuis la frontire chinoise jusqu'aux limites de
l'Europe. Ces conqurants taient les _Avars_[860]. Tous les peuples de
la Haute-Asie obirent  cette nation redoutable ou se turent devant
elle; mais nulle part la fortune n'est plus fragile et plus passagre
que dans ces solitudes sans bornes, condamnes par la nature  tre le
domicile des peuples pasteurs: une des nations vassales des Avars se
souleva contre eux, les dispersa, les vainquit, et s'empara de tout le
pays qu'ils avaient possd. C'taient les Turks, dont le nom apparat
alors dans l'histoire pour la premire fois. Leur domination eut pour
sige les monts Alta, et leur souverain, qui prenait le titre de grand
_kha-kan_, roi des sept nations et seigneur des sept climats du
monde[861], dressa sa tente impriale dans les valles de la Montagne
d'Or. Pour s'assurer la soumission des anciens vassaux des Avars, le
kha-kan des Turks voulut visiter les bords du Volga et se montrer dans
tout l'clat de sa puissance aux populations ougouriennes. Sa visite fut
sanglante, car, s'il en faut croire les historiens, ces peuples ayant
voulu lui rsister, trois cent mille hommes prirent par les mains des
Turks, et leurs cadavres couvrirent la terre sur une longueur de quatre
journes de chemin[862]. Frappe et vaincue comme les autres, la nation
des Ouar-Khouni fut emmene en captivit.

      [Note 859: On verra plus bas comment ils se firent passer
      pour des Avars, et comment leur fraude ayant t reconnue,
      ils reurent des Grecs le nom de _Pseudabares_, _faux
      Avars_:--Nimirum etiam usque ad nostram tatem _Pseudabares_
      (sic enim magis proprie appellari debent) generis origine
      distincti; alii _Var_, alii _Chunni_ [Grec: Ouar kai Chounni]
      veteri nomine dicuntur. Theophylact. On trouve le vrai nom de
      ce peuple sous les formes _Ouar_ ou _Var_ et _Chouni_, _Var_ et
      _Chunni_, et frquemment sous celle de _Varchonit_. Les Grecs,
      suivant leur usage constant d'expliquer les tymologies des
      noms de peuples par des noms d'hommes, nous disent que _Ouar_
      et _Kheounni_ taient deux chefs d'o ces tribus tirrent leur
      dnomination. Il est plus raisonnable d'y voir une indication
      ethnographique.]

      [Note 860: Avari, Avares--[Grec: Abares, Abaroi.]]

      [Note 861: Chaganus magnus, despota septem gentium, et dominus
      septem mundi climatum. Theophylact., Simoc. _VII_, 7.]

      [Note 862: Perierunt ex ea gente in hoc bello trecenta millia
      hominum, ita ut quatuor dierum itineris spatium a corporibus
      peremptorum cooperiretur. _Id., ibid._]

Interns dans un coin de ces dserts, les Ouar-Khouni auraient pu se
consoler par le spectacle d'une plus grande infortune, celui de leurs
anciens matres, les Avars, dont les restes, traqus de toutes parts,
trouvaient  peine un asile chez les peuples les plus loigns; mais ils
n'avaient point tant de philosophie, et dans leur dsir de la libert,
ils ne se donnrent ni paix ni trve, qu'ils n'eussent trouv les moyens
de s'enfuir. Bien des annes s'coulrent dans l'attente. Un jour enfin,
profitant du moment propice, leur principale horde, qui comptait deux
cent mille ttes[863], attela ses chariots et partit dans la direction
du soleil couchant. Elle laissait derrire elle trois autres tribus, les
Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders, qui ne voulurent ou ne
purent pas la suivre[864]. La peur donna des ailes aux Ouar-Khouni.
Devenus terribles dans leur fuite, ils culbutent tout ce qui s'oppose 
leur passage: les Sabires sont rejets sur les Ougours et les
Hunnougours, les Saragours sur les Acatzires, et ceux-ci vont se choquer
contre les Alains[865]. Chaque peuple en mouvement en dplaait
d'autres, qui se prcipitaient sur leurs voisins. La comparaison d'une
fourmilire en dsordre rendrait  peine l'ide de ces masses d'hommes,
de troupeaux, de chars errant ple-mle, se poussant, se croisant, se
heurtant dans les plaines du Volga, du Khoubah et du Don.

      [Note 863: Imperante autem Justiniano Augusto, ex istis Ouar
      et Chouni pars qudam in Europam profugit... Constabat autem ex
      ducentis virorum millibus. Theophyl., Sim., VII, 8.]

      [Note 864: [Grec: Oi Tarniach, kai Totzagrol,... kai oi Zabevder
      ek tou yenous tn Ouar kai Chouni...] _Id., ibid._]

      [Note 865: Sarcelt, et Unugari et Sabiri et ali insuper
      gentes hunnic, cum advenas illos Avaros esse suspicarentur.....
      Theophyl. VII, 7.--Cf. Prisc., _Exc. leg._, p. 42, 43.]

Ce qui rendait la frayeur plus grande, c'est que tous ces peuples
croyaient avoir affaire aux Avars  cause de la similitude de ce nom
avec celui des Ouars; d'ailleurs les nouveaux arrivants portaient un des
signes distinctifs des races intrieures de l'Asie et en particulier de
la race turke: leurs cheveux pendaient sur leurs paules en deux longues
tresses entrelaces et retenues avec des rubans, ornement tranger aux
Huns, dont les cheveux taient courts et compltement rass sur le
front. Les Ouar-Khouni avaient adopt cette mode pendant leur captivit
chez les Turks. Voyant qu'on les prenait pour des Avars, ils se
gardrent bien de dtruire une erreur qui leur tait si favorable; ils
reurent au contraire, comme leur tant dus, les prsents de beaucoup de
tribus et toutes les marques de soumission que ce nom jadis redout
inspirait toujours[866]. Tandis qu'ils erraient ainsi de lieu en lieu
sans savoir o se fixer, l'ide leur vint de s'adresser aux Romains,
dont la richesse excitait la convoitise de tous les barbares, et  qui
ils esprrent bien arracher, comme tant d'autres, des terres et de
l'argent. Leur kha-kan (c'est le titre que prit leur chef,  l'imitation
des rois de l'Asie intrieure, et pour complter la transformation des
Ouar-Khouni en Avars[867]), leur kha-kan s'adressa dans cette pense 
Saros, roi des Alains, qui se piquait d'tre bien vu  la cour de
Constantinople, et Saros dsireux d'loigner de lui ce terrible
voisinage, promit de mettre les Avars en connaissance et amiti avec
le grand empereur des Romains[868]. Le gouverneur de la province de
Lazique, au midi du Caucase, inform par ses soins, demanda les ordres
de Justinien, dont il tait le neveu. Justinien rpondit qu'on devait
laisser passer librement les ambassadeurs qui se prsenteraient de la
part du kha-kan des Avars, et sur cette assurance, celui-ci dpcha 
Constantinople un de ses officiers, appel Kandikh, avec un cortge
considrable.

      [Note 866: Quocirca securitati consultare cupientes, donis
      amplissimis eos coluerunt. Ouar itaque et Khunui, ut perfugium
      sibi feliciter evenisse adverterunt, errorem sese honorantium non
      aspernati, Avares dici voluerunt. Theophyl., VII, 7.]

      [Note 867: Principem suum Chagana, honoris causa, nominarunt.
      _Id., l. c._]

      [Note 868: Avares cum diu multumque incerti errassent, tandem
      ad Alanos accesserunt, et Sarosium, eorum ducem, suppliciter
      orarunt, ut per eum in notitiam et amicitiam Romanorum venirent.
      Menand. _Exc. leg._, p. 99.]

Le nom des Avars, leur ancienne puissance et leurs revers taient
parfaitement connus des Romains d'Orient, et la nouvelle que ce vaillant
peuple, chapp au joug des Turks, venait d'arriver dans les plaines du
Caucase et envoyait une ambassade  Constantinople, excita un intrt
universel. On courut de toutes parts sur les routes pour voir passer les
ambassadeurs, et quand ils firent leur entre dans la ville, les
fentres et les toits des maisons, les rues et les places taient
encombrs de curieux. On remarqua que leur costume tait celui des Huns,
leur langage celui des Huns, attendu qu'ils avaient pour truchement
l'interprte ordinaire de ce peuple; mais ce qui surprit les yeux comme
une nouveaut, ce furent ces deux tresses flottantes qui leur tombaient
jusqu'au milieu du dos[869] et que les potes romains comparrent  de
longues couleuvres. Les Ouar-Khouni ayant accept nettement leur rle
d'Avars, les ambassadeurs s'taient prpars  le soutenir jusqu'au
bout, et Kandikh, prenant une attitude qu'il crut convenir  son
personnage, pronona  l'audience impriale ce discours passablement
arrogant: Empereur, dit-il  Justinien, une nation vaillante et
nombreuse, la plus nombreuse et la plus vaillante de l'univers, vient se
livrer  toi. Ce sont les Avars, race invaincue et invincible, capable
d'exterminer tous les ennemis de l'empire romain et de lui servir de
bouclier. Ton intrt tant de faire socit d'armes avec une pareille
nation, et de te l'attacher  tout jamais comme auxiliaire, nous
t'offrons notre alliance, pour laquelle il ne faudra que deux choses,
faire aux Avars des prsents dignes d'eux, leur payer annuellement une
pension, et leur concder de bonnes terres o ils puissent s'tablir en
paix[870]. Justinien plus jeune et moins accabl par les calamits
publiques (on tait alors dans la funeste anne 557, au milieu de la
peste et des tremblements de terre) aurait su relever ce que ces paroles
renfermaient d'irrespectueux et d'outrecuidant, mais il se contenta de
rpondre qu'il aviserait, et l'audience fut leve. Le snat, dont il
voulut avoir l'avis, le pria de suivre son inspiration personnelle,
toujours si salutaire  la chose publique, et l'empereur fit dlivrer
aux ambassadeurs, comme gage de bon vouloir, des cadeaux du genre de
ceux qui plaisaient aux Orientaux, savoir des chanes d'or maill dans
la forme de celles dont on liait les captifs, des lits d'or sculpts
propres  servir de couche et de trne, de riches vtements et des
toffes de soie broches d'or[871]. Il les congdia ensuite en leur
annonant qu'ils seraient suivis de prs par un officier nomm
Valentinus, porteur de ses instructions pour leur kha-kan.

      [Note 869: Gens insolens atque incognita Constantinopolim
      advenit... Ad ejus spectaculum, quod nusquam visi fuissent hujus
      form homines, cuncta urbs effusa est... Comas siquidem a tergo
      longas admodum tniis revinctas et implexas gestabant, reliquus
      licet habitus hunnico simillimus conspiceretur. Theophan.
      _Chronogr._, p. 196.--Colubrimodis Avarum gens nexa capillis.
      Coripp., _Laud. Justin. Min._]

      [Note 870: Adesse gentem omnium maximam et fortissimam,
      Avares, genus hominum invictum qui ejus omnes hostes repellere et
      funditus extinguere possent. Illius rationibus valde conducere cum
      eis armorum societatem facere et auxiliarios optimos sibi
      adsciscere qui tamen non alia conditione servirent, quam si donis
      pretiosis, annuis etiam stipendiis et fertili regione quam
      habitarent, donarentur. Menand., _Exc. leg._, p. 101 et 102.]

      [Note 871: Imperator dona ad legatos misit, catenas auro
      variegatas et lectos et sericas vestes et alia quamplurima quibus
      leniret et demulceret animos superbi et insolenti plenos.
      Menand., _Exc. leg._, p. 101.--Erant autem catell auro variegat
      quasi ad vinciendos fugientes comparat... _Id., ibid._]

Valentinus tait charg au nom de l'empereur de ngocier avec le
kha-kan, le paiement d'une subvention annuelle  la condition que
celui-ci ferait une rude guerre  tous les ennemis de l'empire du ct
du Caucase: il devait promettre aussi des cadeaux conformes  la dignit
de ce chef, mais ne point parler de concession de terres, ou ne
s'expliquer sur cet article, que d'une faon ambigu, vitant de rien
promettre ni refuser. L'affaire urgente aux yeux de l'empereur tait de
tourner l'activit dangereuse des Avars contre les ennemis de sa
frontire d'Orient. L'historien grec Mnandre loue  ce propos la
sagacit de Justinien, et nous rvle un point cach de sa politique:
c'est qu'il se souciait assez peu que les Avars fussent vainqueurs dans
la lutte qu'il provoquait, attendu que l'empire aurait presque galement
 gagner, soit qu'ils fussent battants, soit qu'ils fussent battus.
Quant au chef des Ouar-Khouni, se mettant consciencieusement  l'oeuvre,
il assaillit d'abord les Hunnougours, puis les Huns-Ephthalites, et
ensuite les Sabires, qu'il faillit exterminer[872]. Des rivages de la
Mer-Caspienne, qu'habitaient ces peuplades, passant  ceux de la
Mer-Noire, il se jeta sur les Outigours, en guerre alors avec les
Coutrigours, et sans s'inquiter si les premiers taient amis et les
seconds ennemis des Romains, il les traita exactement de la mme faon:
dj affaiblies par leurs guerres acharnes, les deux hordes
succombrent presque sans rsistance, et leurs dbris incorpors
allrent grossir la horde des Ouar-Khouni. Matre des rives du Dniper,
le kha-kan se trouva en face des Antes, qui essayrent de l'arrter,
mais qui furent battus. Un incident de cette guerre montra le peu de
respect qu'avaient les Ouar-Khouni pour le droit des gens observ
pourtant par les nations les plus sauvages. Les Slaves, voulant traiter
du rachat de leurs prisonniers et sonder les dispositions de l'ennemi au
sujet de la paix, lui avaient dput un certain Msamir, beau parleur,
bouffi de vanit, mais qui jouissait d'un grand crdit chez les siens.
Msamir aborda le kha-kan avec un discours plein d'arrogance et de
menaces, et qui ressemblait plus  une dclaration de guerre perptuelle
qu' une offre de paix. Le kha-kan restait tout interdit, quand un de
ses intimes conseillers, que l'histoire appelle Cotragheg ou Coutragher,
et qui pouvait bien tre un des chefs coutrigours entrs dans le conseil
des Avars, le prit en particulier et lui dit: Cet homme-ci exerce dans
son pays par son bavardage une autorit toute-puissante; s'il veut que
les Slaves te rsistent, ils te rsisteront tous jusqu'au dernier.
Tue-le et jette-toi ensuite sur eux, c'est ce que tu as de mieux 
faire[873]. Le kha-kan trouva ce conseil bon, et fit tuer Msamir sans
souci du titre d'ambassadeur qui rendait cet homme inviolable.

      [Note 872: Cum igitur Valentinus ad eos profectus esset, et
      munera prbuisset, et mandata imperatoris exposuisset, primum
      quidem Viguros, deinde Eitasalos Hunnicam gentem debellarunt et
      Sabiros... Meinand., _Excerpt. legat._, p, 101.]

      [Note 873: Menand., _Exc. leg._, p. 100 et seqq.]

Les Ouar-Khouni avaient ainsi tourn la Mer-Noire, et, descendant 
travers les plaines pontiques, de proche en proche ils arrivrent au
Danube. On tait alors en 562, et il y avait cinq ans qu'ils
guerroyaient ou prtendaient guerroyer pour le service de Rome. Leur
avant-garde, lance avec ardeur, passa le delta du fleuve, et pntra
dans la petite Scythie[874]; mais le kha-kan fit halte avec le gros de
l'arme sur la rive gauche, o il planta ses tentes et dressa son camp
de chariots; en mme temps il faisait demander  l'officier qui
commandait les postes romains de la rive droite qu'on lui montrt les
terres que l'empereur Justinen lui avait destines[875]. Fort embarrass
de rpondre, l'officier l'engagea  s'adresser directement  l'empereur
au moyen d'une ambassade qu'il se chargeait de faire parvenir 
Constantinople, et le kha-kan y consentit. Au nombre des personnages qui
composrent l'ambassade se trouva un certain OEcounimos, qu' la
physionomie de son nom on peut prendre pour un Grec des villes
politiques, enlev peut-tre par les Avars, auxquels il servait
d'interprte. Cet OEcounimos, pour reconnatre le bon accueil de
l'officier romain, le prvint secrtement qu'il avait  faire bonne
garde, car, suivant ses propres expressions, les Avars avaient une
chose sur les lvres et une autre chose dans le coeur[876]. Ne sachant
pas bien quelle rsistance les Romains pouvaient leur opposer, ils
cherchaient  franchir le Danube sans combat; mais une fois de l'autre
ct, ils n'en sortiraient plus. L'officier se hta d'expdier cet avis
 l'empereur, et sa lettre trouva la cour de Constantinople dj bien
renseigne sur le compte des prtendus Avars, dont on connaissait
l'origine, la fuite et toutes les impostures: or voici  quelle aventure
bizarre Justinien devait ces rvlations, qui lui venaient des Turks
eux-mmes. Les anciens matres des Ouar-Khouni, en apprenant la fuite de
leurs vassaux, taient entrs dans une violente colre, et le grand
kha-kan s'tait cri en tendant la main: Ils ne sont pas oiseaux pour
s'tre envols dans l'air; ils ne sont pas poissons pour s'tre cachs
dans les abmes de la mer; ils sont sur terre, et je les rattraperai.
Suivant les fugitifs  la piste, il avait dcouvert successivement leur
changement de nom, leur passage en Europe et leur alliance avec les
Romains, dont ils se vantaient d'obtenir des terres. Ce fut alors contre
l'empereur des Romains, coupable d'avoir donn assistance et refuge 
ces misrables, que se tourna la colre des Turks, et le grand kha-kan,
seigneur des sept climats du monde, fit partir pour Constantinople des
ambassadeurs chargs de rclamer, non pas les Avars qui taient
subjugus dans l'intrieur de l'Asie, mais les Ouar-Khouni, vassaux de
ces mmes Avars, vassaux des Turks, et de faire sentir  l'empereur
combien il s'tait abaiss en prenant pour amis les esclaves de leurs
esclaves. Ce fut ainsi que le mystre se dvoila. La chancellerie
romaine, honteuse probablement de s'tre ainsi laiss prendre, s'puisa
en explications de toute sorte et en protestations d'amiti vis--vis
des Turks que l'on combla de cadeaux et de promesses. Justinien jeta
mme  cette occasion les fondements d'une alliance offensive des deux
peuples contre la Perse, alliance qui se ralisa plus tard. Cette
aventure, comme on le pense bien, diminua considrablement le crdit des
Ouar-Khouni auprs du gouvernement imprial, qui dissimula pour le
moment, attendu que les barbares taient l sur le Danube, dans une
position  mnager; toutefois on se rserva le droit de les appeler en
temps et lieu _menteurs et faux Avars_[877], et les potes de la cour
limrent dj des vers dans lesquels on les menaa de couper les sales
tresses de cheveux qu'ils se permettaient de porter  la manire des
Avars et des Turks, quoiqu'ils ne fussent que des Huns[878].

      [Note 874: Imperatori significatum est, eos jam magna ex parte
      istam regionem occupasse. Menand., p. 101.]

      [Note 875: Postulabant ut illis liceret circumspicere terram
      in qua eorum gens sedes et domicilia poneret. Menand., _loc.
      cit._]

      [Note 876: Justinus autem sibi unice conciliaverat ex legatis
      OEconimum, qui secreto eum monuit, Avaros aliud in ore habere et
      aliud sentire.... Etenim simul atque Istrum transmiserint, nihil
      quidquam illis esse deliberatius, quam omnibus copiis in bellum
      erumpere. Menand., _Excerpt. legat._, p. 101.]

      [Note 877: _Pseudo-Abares._ L'historien Thophylacte ne leur
      donne mme gure d'autre nom.]

      [Note 878:

        ..... Crinita Avarum mox agmina, juxta
        Istrum, squallentes tonsa comas...

      _Epigr. in effig. Justinian. Imp._, ap. Stritt., _Memor.
      Populor._, t. I, p. 645.]

L'ambassade des Ouar-Khouni, auxquels, malgr leur imposture, nous
laisserons le nom d'Avars, qu'ils ont conquis par leur bravoure et sous
lequel leur domination fut connue en Europe, arrivant en de telles
circonstances  Constantinople, y fut accueillie avec une froideur et
une dfiance fort naturelles. On lui fit attendre longtemps l'honneur
d'tre introduite en la prsence sacre de csar, puis on lui fit
attendre sa rponse; en un mot, on s'tudia  la promener de dlai en
dlai pour les moindres choses. Quand ces hommes fiers et impatients
s'irritaient des lenteurs, Justinien les calmait par des prsents, des
paroles flatteuses ou des promesses qui n'aboutissaient  rien, mais qui
retardaient une dclaration de refus que l'empereur mnageait pour la
fin. Le kha-kan se laissa d'abord abuser comme ses dputs; puis,
souponnant la manoeuvre des Romains, il rappela son ambassade, que l'on
retint pourtant encore de prtextes en prtextes. Lorsque Justinien se
trouva pouss dans ses derniers retranchements, il parut cder, et
proposa au kha-kan d'changer la petite Scythie, que celui-ci avait sous
la main, contre le canton occup nagure par les Hrules dans la
Haute-Msie, autour de Singidon, et que ce peuple avait laiss vacant 
son dpart pour l'Italie[879]. Ce canton, resserr entre les possessions
des Gpides et des Lombards, barr au midi par l'empire et domin par la
ville de Singidon, o stationnait une garnison nombreuse, prsentait un
territoire facile  isoler; le kha-kan le sentit bien et dclina l'offre
de l'empereur. La Scythie lui convenait, disait-il, et il n'en
sortirait pas[880]; elle lui convenait surtout en ce qu'elle
n'interrompait point ses communications avec les pays qu'il avait
conquis  l'est et  l'ouest de la Mer-Noire. Cette dernire proposition
rejete, il fallut bien laisser partir les ambassadeurs. Justinien les
avait autoriss  se fournir  Constantinople de toutes les marchandises
qui pourraient leur plaire, mais il apprit qu'ils avaient accapar sous
main une grande quantit d'armes. Au nom du droit des gens, il les fit
arrter sur la route, leur enleva les armes[881] et s'exhala en plaintes
contre leur mauvaise foi. Grce  tous ces retards, le matre des
milices d'Illyrie avait eu le temps de runir des troupes,
d'approvisionner les forteresses, d'quiper la flotte, en un mot de
mettre le Danube en un tat de dfense respectable. Le kha-kan s'aperut
qu'il avait rencontr plus habile et plus rus que lui, et comme il
n'osait pas s'aventurer armes en main dans un pays inconnu, il se
contenta de rpondre aux plaintes par des menaces. Seulement il assit
ses campements d'une manire stable dans les plaines au nord du Danube,
surveillant de l ses conqutes, et ayant par la petite Scythie un pied
pos sur l'empire romain.

      [Note 879: Et imperator quidem ut gentem collocaret in ea
      terra, ubi prius habitabant Eluri (_sic_) si illis videretur,
      annuit. Menand., _Exc. leg._, p. 102.]

      [Note 880: Sed Avari Scythia sibi exeundum non censuerunt,
      etenim illius desiderio tenebantur. Menand., _ub. sup._]

      [Note 881: Ea, qu sibi opus erant, compararunt: arma etiam
      emerunt, et ita dimissi sunt. Verum imperator secreto mandavit
      Justino, ut, quacumque ratione et via posset, in reditu arma illis
      eriperet. Menand., _loc. cit._]

Les Antes, mal soumis, s'taient livrs  des hostilits contre lui, il
leur fit une nouvelle guerre dans laquelle il les crasa. Des Antes il
passa aux Slovnes, des Slovnes aux Vendes: la terreur prcdait ses
armes toujours victorieuses. Il traversa ainsi la Slavie de l'est 
l'ouest jusqu'aux montagnes de la Thuringe, o il se trouva en face d'un
adversaire tout autrement redoutable que ces essaims de sauvages qu'il
chassait jusqu'alors devant lui: c'taient les Franks austrasiens, dont
les possessions, englobant l'ancien royaume de Thuringe, s'tendaient
jusqu' l'Elbe, o elles confinaient aux Saxons, et dj aux populations
vendes qui s'avanaient vers le midi par un accroissement rgulier.
Clotaire, fils de Clovis, tait mort l'anne prcdente, 561, et dans le
partage de sa succession, qui renfermait l'empire frank tout entier, le
royaume d'Austrasie venait d'choir  Sigebert, le quatrime de ses
enfants. Le jeune Sigebert accourut au-devant des Avars, dont l'approche
menaait sa frontire, et les dfit au del de l'Elbe, dans une grande
bataille,  la suite de laquelle le kha-kan proposa une paix que le roi
frank ne refusa pas, tant sa victoire avait t rudement achete[882].
Revenus chez eux par le mme chemin, mais harcels vraisemblablement
dans leur marche par les Gpides, qui ne voyaient pas leur voisinage de
trop bon oeil, les Avars reprirent leurs cantonnements du Bas-Danube, au
moment mme o un grand changement allait s'oprer dans la situation de
l'empire romain: Justinien tait mourant, et son neveu Justin ne tarda 
pas le remplacer sur le trne des csars.

      [Note 882: Post mortem Chlotarii regis, Chunni Gallias
      adpetunt, contra quos Sigebertus exercitum dirigit, et gesto
      contra eos bello vicit, et fugavit: sed postea rex eorum amicitias
      cum eodem per legatos meruit. Greg. Tur., _Hist. Fr._, IV,
      23.--Comperta, Hunni qui et Avares, morte Chlotarii regis, super
      Sigebertum ejus filium irruunt, quibus ille in Thuringia
      occurrens, eos juxta Albim fluvium potentissime superavit
      eisdemque petentibus pacem dedit. Paul. Diac., l. II, c. 10.]

L'avnement de Justin II fut plus qu'un changement de personnes, ce fut
une rvolution complte soit dans la politique vis--vis des Barbares,
soit dans l'administration intrieure. lev avec beaucoup d'apparat,
comme un candidat possible au trne, ce fils de la soeur de Justinien
n'avait retir des coles que le got de la dclamation, des ides
fausses sur le monde, et avec l'estime la moins dissimule de son propre
mrite, une secrte et pre jalousie contre son oncle, dont la gloire
l'offusquait. Ce fut la plaie hideuse qu'il couvait dans son sein, qui
le tua, et qui emporta l'empire avec lui. Tout ce qu'avait cr ce grand
rgne fut ds lors abandonn ou compromis; avoir coopr  sa grandeur
devint une cause naturelle de discrdit pour les hommes, de ruine pour
les choses; et la flatterie la plus douce au coeur du nouvel Auguste fut
de dnigrer son bienfaiteur. L'impratrice Sophie, femme vaniteuse et
cruelle, le secondait avec ardeur dans cette oeuvre d'ingratitude. On
avait trouv mauvais que Justinien, durant ses dernires annes, ft la
guerre aux Barbares d'Asie avec de l'or, comme s'il n'avait pas montr
contre les Vandales et les Goths qu'il la faisait assez bien avec du
fer; c'tait l l'accusation banale des malveillants et des envieux, qui
proclamaient sans vergogne que le second fondateur de l'empire et le
librateur de Rome n'avait pas eu le coeur romain. Justin II prenant ces
sottes clameurs pour point de dpart de sa politique, se posa devant les
Avars comme Marius devant les Teutons, et parla aux Perses le langage de
Trajan: par malheur ce Trajan manquait de gnie, et ce Marius de
soldats. Il crut payer le monde, comme il se payait lui-mme, avec un
patriotisme d'cole. A force d'outrecuidance et de paroles hautaines que
rien ne soutenait, il arma contre l'empire romain toutes les nations
barbares, et  force d'ingratitude envers les serviteurs de Justinien,
il perdit la plus belle conqute de ce grand empereur, celle de
l'Italie; puis,  la vue des temptes que ses imprudences avaient
souleves, aussi dnu de courage que de bon sens, il devint fou comme
pour se tirer d'embarras. Tel tait le successeur que la mauvaise
fortune des Romains donnait  Justinien.

Vers la mme poque, et pour contraster en quelque sorte avec ce csar
fatal, elle donnait aux Ouar-Khouni en la personne d'un nouveau kha-kan
un grand homme  la manire des peuples de la Haute-Asie, un de ces
politiques conqurants dont Tchinghiz-Khan, Timour et Attila prsentent
les types les plus parfaits. Celui-ci se nommait Baan[883], et tait
dans toute la vigueur de la jeunesse. Habile  dmler les desseins
secrets des hommes,  profiter de leurs fautes,  prendre toutes les
formes pour les tromper, il mettait plutt sa gloire  assurer ses
conqutes par la ruse qu' les risquer par les armes. On le vit faire la
guerre par colre, jamais par vanit ou pour la vaine gloriole d'taler
sa bravoure: bien diffrent de ces fiers Germains que le point d'honneur
amenait  leurs duels de peuples, dussent-ils ne s'y point battre, Baan
ne trouvait nulle honte  fuir quand il avait le dessous, et ne tirait
l'pe que pour gagner. Sa patience  supporter l'injustice et les
humiliations, plutt que d'entreprendre une guerre ingale, pouvait
tonner et encourager un adversaire imprudent; mais le moment venu,
Baan savait se venger. Quand il jugeait  propos de svir, sa cruaut
froide et calcule ne respectait rien; le droit des nations, les
traits, les serments ne valaient  ses yeux que comme des moyens de
succs, et il ne voyait dans le parjure qu'un stratagme. Avec tout
cela, Baan, toujours altr de richesses et sans vergogne dans sa
cupidit vis--vis de l'tranger, tait considr par son peuple comme
un grand chef. Il se montrait gnreux envers les siens, magnifique dans
son entourage, poussant mme la dlicatesse et le luxe  des recherches
surprenantes pour un barbare. Nous le verrons critiquer les arts de la
Grce et repousser avec ddain comme indigne de lui un lit d'or cisel
auquel avaient travaill les meilleurs ouvriers de Constantinople. Sa
longue vie lui permit de tenir tte successivement  trois empereurs
romains, d'tablir son peuple sur le Danube et de voir presqu' l'apoge
l'empire qu'il avait fond en Europe. Malgr ses revers et de cruels
retours de la fortune, il fut pour ce second ge des Huns ce qu'Attila
avait t pour le premier.

      [Note 883: Baanus, [Grec: Baianos]]

Les Avars connaissaient un peu Justin, qui leur avait servi
d'introducteur prs de Justinien en 557, lorsqu'il tait gouverneur de
la province de Lazique. Ils se htrent donc de lui envoyer une
ambassade pour le fliciter, renouveler avec lui les anciennes
conventions et recevoir de sa main les prsents d'usage. Baan avait
compos cette ambassade de jeunes gens lestes, hardis et de belle
apparence, et leur avait donn pour chef un certain Targite, personnage
important dont il sera souvent question dans la suite de ces rcits.
Justin, qui avait prpar pour ses dbuts impriaux une scne thtrale
et une harangue, ne fit point attendre les ambassadeurs, dont l'audience
eut lieu peu de jours aprs leur arrive. Un pote, tmoin oculaire,
l'Africain Corippus, nous a laiss de cette rception solennelle et du
crmonial auquel les dputs avars furent soumis, un curieux tableau
que nous reproduirons ici, en ne faisant gure que traduire
littralement ses vers. Peut-tre trouvera-t-on que le pote favori de
la cour de Byzance au VIe sicle, intressant au point de vue de
l'histoire du temps, ne manquait point de mrite littraire, ni mme
d'un certain clat de posie.

Ds que le prince, vtu de sa pourpre, a mont les degrs du trne, le
matre des crmonies, ayant pris ses ordres, va ouvrir aux ambassadeurs
l'intrieur du palais sacr... Cette fire jeunesse parcourt avec
tonnement les vestibules et les longues galeries qui prcdent la
demeure des csars. A chaque pas, elle s'arrte, elle admire la haute
stature des guerriers rangs en haie, leurs boucliers d'or, leurs lances
d'or, surmontes d'une pointe d'acier, et leurs casques d'or, d'o
retombe un panache de pourpre. Elle tressaille involontairement en
passant sous le tranchant des haches ou sous le fer acr des piques.
Cette pompe blouit les jeunes barbares, et ils se demandent si le
palais des csars n'est pas un autre ciel; mais  leur tour ils sont
fiers qu'on les admire, et les regards fixs sur eux leur chatouillent
le coeur[884]. Ainsi, quand la nouvelle Rome donne un spectacle  ses
peuples, on voit des tigres d'Hyrcanie, amens la chane au cou par
leurs conducteurs, gmir d'abord avec un redoublement de frocit, puis
quand ils sont entrs dans l'amphithtre, dont les gradins
disparaissent sous un pais rideau de spectateurs, ils promnent en haut
leurs yeux bahis, et la peur leur enseigne  s'adoucir. Ils ont dpos
toute leur rage, ils ne se rvoltent plus contre leurs chanes, mais
d'un pas tonn ils arpentent le terre-plein du cirque, attentifs  la
foule qui les applaudit. On dirait qu'ils s'talent aux regards avec
complaisance et qu'ils en marchent plus superbes[885]... Mais voici le
voile qui ferme la salle des audiences impriales; il s'entr'ouvre, et
l'on aperoit les lambris tincelants de dorure, le trne et le diadme
brillant sur la tte de csar. A cette vue, Targite plie le genou trois
fois et salue l'empereur le front contre terre; les autres se
prosternent  son exemple, et le tapis de la salle est inond des flots
de leurs chevelures[886].

      [Note 884:

        Et credunt aliud Romana palatia coelum;
        Spectari gaudent, hilaresque intrare videri.
                              Coripp., _Laud. Justin. min._, III, 244.]

      [Note 885:

        Non secus Hyrcan quotiens spectacula tigres
        Dat populis nova Roma suis, ductore magistro,
        Non solita feritate fremunt, sed margine toto
        Intrantes plenum populorum millia circum,
        Suspiciunt......
                        Ipsumque superb
        Quod spectantur amant...
                        Coripp., _Laud. Just. min._, III, 246 et seqq.]

      [Note 886:

                          ..... Stratosque tapetas
        Fronte terunt, longisque implent spatiosa capillis
        Atria...
                                Coripp., _Laud. Just. min._, III, 202.]


Le pote ajoute que l'orateur de l'ambassade ayant entonn, comme de
coutume, les louanges du peuple avar, ce peuple innombrable et
invincible, roi des rgions intrieures du monde, conqurant de l'Alta,
terreur de la Perse, et dont l'arme, s'il la runissait, suffirait pour
boire les eaux de l'Hbre jusqu' la dernire goutte[887], Justin
l'arrta par ces paroles: Tu me racontes l, jeune homme, des choses
que nous ne croyons gure, et auxquelles tu n'as ajout foi que sur de
vains bruits, si tant est que tu y croies toi-mme. Ce sont des rves ou
des mensonges que tu me dbites. Cesse de me vanter des fugitifs,
pargne-moi la gloire d'une tourbe exile qui cherche en vain une
patrie. Quel puissant royaume aurait-elle subjugu, elle qui n'a pas su
se dfendre elle-mme[888]? Il est trs-probable, quoique l'histoire ne
le dise pas, que ces mots ou d'autres, d'une gale amertume, furent
prononcs par Justin, car ils taient dans son caractre et dans le rle
qu'il s'tait donn. Toutefois nous laisserons l le pote pour nous en
tenir strictement  la version des historiens.

      [Note 887:

        Crudus et asper Avar dictis sic coepit acerbis:
        Rex Avarum Cagan debellans intima mundi,
        Famosos stravit magna virtute tyrannos,
        Innumeros populos, et fortia regna subegit.....
        Cujus Threcium potis est exercitus Hebrum
        Exhausto siccare lacu, fluviumque bibendo
        Nudare.....
                                    _Ibid._, V. 274.]

      [Note 888:

        Quid profugos laudas? Famaque attollis inani
        Extorrem populum? qu fortia regna subegit?
        Effera gens Avarum proprias defendere terras
        Non potuit, sedesque suas fugitiva reliquit.
        Tu velut ignarus falsis rumoribus audes
        Vana loqui, turpique dolo nova somnia fingis.....
                              Coripp., _Laud., Justin., min._, V. 268.]

Suivant ceux-ci, Targite, dans un discours dont la feinte modration ne
dguisait ni l'arrogance, ni les intentions ironiques, rappelait 
l'empereur que, tenant la puissance impriale des mains de son pre
(c'est ainsi qu'il dsignait Justinien), son premier devoir tait de
remplir les obligations de ce pre vis--vis de fidles allis, et de
faire mieux encore pour bien prouver sa reconnaissance[889]. Les Avars
taient les bons amis de son pre; mais s'ils avaient reu de lui
beaucoup, ils lui avaient beaucoup donn. En premier lieu, ils n'avaient
point pill ses provinces, pouvant le faire impunment; en second lieu,
ils avaient empch les autres de les piller. Il existait des peuples
dont l'habitude tait autrefois de dvaster la Thrace chaque anne et
qui ne l'avaient plus fait. Pourquoi? Parce qu'ils savaient que les
Avars, amis et allis des Romains, n'taient pas d'humeur  le
souffrir[890]. Nous venons ici, ajouta Targite, bien convaincus que tu
seras avec nous comme tait ton pre, et mieux encore, afin que notre
amiti pour toi soit aussi plus vive: mais sache bien ceci: c'est que
notre chef ne sera ton ami qu'autant que tu lui feras des prsents
convenables, et qu'il dpend de toi, par la faon dont tu le traiteras,
de dissiper toute pense qui pourrait lui venir de prendre les armes
contre toi[891]. Ce discours assurment tait d'une insolence extrme.
Justin aurait pu y rpondre sans phrases par les embarras qu'il aurait
suscits au kba-kan, et qui eussent plus vivement piqu celui-ci que la
dclamation la plus injurieuse: Justin prfra le procd contraire.
Oui, rpondit-il aux ambassadeurs, je ferai pour vous plus que n'a fait
mon pre, en rabattant votre outrecuidance et vous ramenant  de plus
sages conseils; car apprenez de moi que celui qui arrte l'insens
courant  sa perte, et lui rend la raison, est plus son ami que celui
qui se prte  ses caprices pour le perdre[892]. Allez-vous-en avec cet
avis amical, qui vous fera vivre tranquilles et saufs dans vos
campements, si vous le suivez, et au lieu de l'argent que vous espriez
remporter d'ici, remportez-en une crainte salutaire. Nous n'avons point
besoin de votre assistance, et vous ne recevrez rien de nous que ce que
nous daignerons vous accorder comme prix de vos services ou rcompense
de votre sujtion  l'empire, dont vous tes les esclaves[893]. C'tait
la rupture de toutes relations avec les Avars. Justin tait-il en mesure
d'en garantir les suites? Il n'y avait pas mme song. Les ambassadeurs
partirent exhalant leur colre par des menaces; mais leur matre, non
moins irrit, ne fit point paratre la sienne: il ne dclara point
l'alliance rompue, il ne dit mot; Baan voulait conserver le droit
d'invoquer dans l'occasion les traits conclus avec Justinien, les
engagements solennels des Romains, et prolonger la guerre sourde qu'il
faisait  l'empire sous le manteau de l'amiti.

      [Note 889: Oportet,  Imperator, te hredem imperii paterni,
      paternos amicos in tutam fidem, tutelamque suscipere, et que ac
      ille eos beneficiis augere... Menand., _Exc. leg._, p. 101.]

      [Note 890: Metuebant enim Avarorum potentiam qui amicitiam
      colebant cum Romanis. _Id., ibid._]

      [Note 891: Ut illi movere contra Romanos arma in mentem non
      veniat. Menand., _Exc. leg._, p. 101.]

      [Note 892: Qui enim hominum, in exitium voluntarium ruentium,
      turbatos affectus cohibet, et obedientes rationi facit,
      beneficentior est eo qui... Menand., _Exc. leg._, p. 103.]

      [Note 893: Neque quidquam a nobis accipietis, nisi quantum
      nobis visum fuerit, idque tanquam auctoramentum servitutis non
      quoddam tributi genus. Menand., _Exc. leg._, p. 103.]

D'ailleurs Baan tait proccup d'une affaire plus importante encore 
ses yeux. D'un ct, il voyait l'inimiti des Lombards et des Gpides,
ses voisins sur le Danube, s'exasprer graduellement et marcher vers une
catastrophe prochaine; d'un autre ct, il n'ignorait pas le projet des
Lombards de se jeter quelque jour  l'improviste sur l'Italie, projet
qu'arrtait seule la crainte inspire par Narss, qui, aprs avoir
achev la conqute de ce pays, le gardait avec vigilance et fermet. Des
campements avars, o il se tenait en observation, Baan piait
attentivement l'une ou l'autre occasion, ou plutt toutes les deux  la
fois, et ce fut prcisment Justin qui se chargea de les lui offrir.
Narss, coupable entre tous d'avoir illustr le rgne de Justinien,
tait galement entre tous l'objet de la haine du nouvel empereur et de
sa femme. On avait, commenc par le dnigrer, par se moquer de son ge
(il tait plus que nonagnaire): puis on provoqua des plaintes des
Italiens, et l'empereur lui adressa de vertes remontrances tant sur les
rigueurs de son administration que sur l'argent que cotait son
arme[894]. Ces reproches avaient un caractre personnel que l'empereur
s'tudiait  rendre blessant. Le vieux gnral rfuta avec calme tous
les griefs, et dmontra la ncessit de conserver en Italie une arme
d'occupation qui maintnt dans l'obissance le reste des Goths et les
partisans des Goths, et empcht d'autres barbares (les Lombards
particulirement) de se ruer en de des Alpes. Sa modration ne fit
qu'enhardir ses ennemis; on parla de le destituer, et l'impratrice
Sophie, ajoutant une insulte de femme  l'injustice de la souveraine,
envoya  Narss une quenouille et un fuseau, lui faisant dire qu'il vnt
prendre l'intendance des travaux de ses femmes et laisst la guerre aux
hommes. Narss, comme on sait, tait eunuque, et cette grossire injure
lui causa une douleur poignante. Allez, rpondit-il au messager, et
dites  votre matresse que je lui prpare une fuse qu'elle et les
Romains ne dmleront pas facilement[895]. Quittant  l'instant sa
charge, il se retira dans la ville de Naples, en dpit des prires des
Italiens et des supplications de son arme. L'histoire ajoute que dans
un aveugle emportement il fit remettre au roi des Lombards quelques
fruits et du vin d'Italie avec ces mots: Tu peux venir[896]! Ce
dernier trait, dont on aimerait  douter, ne serait-il pas vrai, sa
retraite en disait autant.

      [Note 894: Paul. Diac, _Hist. Lang._, II. 5, 11.--Fredeg.
      _Epist._, 65.--Anast., in Joan., III.--Const. Porph., _Adm. Imp._,
      27.--Marius Av.--Aimon, III, 10.]

      [Note 895: Talem se eidem telam orditurum, qualem ipsa dum
      viveret deponere non posset. Paul. Diac. _Hist. Lang._, II, 5.]

      [Note 896: Ad Italiam cunctis refertam divitiis, possidendam
      venirent. Paul. Diac., _Hist. Lang._, II. 5.]

L'heure des Lombards tait donc arrive, et Albon, leur roi, fit ses
dispositions pour un prompt dpart. Pourtant une chose le retenait en
Pannonie, la haine de son peuple contre les Gpides, et son propre
ressentiment, contre leur roi Cunimond[897], fils de ce Thorisin qui
avait t un ennemi si acharn des Lombards. S'en aller comme un fugitif
sans avoir assouvi sa vengeance, et laisser derrire soi des terres sur
lesquelles les Gpides ne manqueraient pas de se jeter, bravant la rage
impuissante des Lombards et profitant de leurs dpouilles, c'tait un
parti qu'Albon, au dernier moment, ne se sentit pas le courage de
prendre. On a prtendu avec assez de probabilit que les aiguillons de
l'amour se mlaient dans le coeur du barbare  ceux de la vengeance;
qu'pris de la belle Rosemonde, fille de Cunimond, il l'avait enleve
autrefois pour en faire sa matresse ou sa femme, mais que Rosemonde,
chappe  la captivit, s'tait rfugie prs de son pre[898]; or
Albon avait jur de la reprendre et de l'emmener avec lui en Italie. En
proie  ces anxits, il songea  se servir des Avars, qui se trouvaient
l tout  propos pour l'assister, et il envoya en grande pompe une
ambassade  leur kha-kan. Les ambassadeurs lombards avaient pour mission
principale de mettre les Avars en communaut de sentiment avec eux, en
les piquant d'honneur et leur rappelant tous les mauvais procds des
Gpides et des Romains  leur gard. Si les Lombards sont anims d'un
vif dsir de guerre contre les Gpides, dirent-ils  Baan, c'est qu'ils
veulent affaiblir l'empereur Justin, ennemi mortel des Avars, qui leur a
retir leur pension et les traite avec ignominie[899]. Que les Avars se
joignent aux Lombards, et les Gpides seront infailliblement extermins;
alors les richesses ainsi que les terres de ce peuple leur
appartiendront  chacun par moiti. Plus tard, les Avars, matres de la
Scythie entire, passeront une vie tranquille et heureuse; rien ne leur
sera plus facile que d'occuper la Thrace, de ravager toutes les
provinces grecques, et d'aller mme jusqu' Byzance[900]. Ils
ajoutrent que si les Avars consentaient  une alliance, il leur fallait
se hter pour empcher les Romains de les prvenir; qu'ils pouvaient
bien compter au reste que l'empire tait pour eux un implacable ennemi,
qui les poursuivrait dans tous les coins du monde et n'pargnerait rien
pour les dtruire. Les ambassadeurs s'attendaient avoir Baan accueillir
avec empressement ces ouvertures, et se jeter  corps perdu dans une
alliance qui lui annonait tant d'avantages; mais il n'en fut point
ainsi. Baan les couta froidement[901], et parut faire peu de cas de
leurs propositions: il ne voyait pas clairement, disait-il, ce que son
peuple y gagnerait. Tantt il dclarait qu'il ne pouvait pas entrer
dans cette guerre, tantt il confessait qu'il le pouvait, mais qu'il ne
le voulait pas[902]. Il les ballotta ainsi pendant longtemps, et quand
il vit leur impatience de conclure arrive  son terme, il feignit de
cder avec rpugnance et proposa ceci: 1 que les Lombards lui
abandonnassent immdiatement la dixime partie de tout le btail qu'ils
possdaient, 2 qu'ils lui assurassent en cas de victoire la moiti des
dpouilles et la totalit du territoire appartenant aux Gpides[903].
Ces deux conditions furent reportes  Albon, qui ne les examina
seulement pas; il et tout donn, son royaume, les enfants de son
premier mariage et lui-mme, pour voir la Gpidie dtruite, Cunimond
sous ses pieds et Rosemonde en son pouvoir? Cunimond effray envoya 
Constantinople des avis et des demandes de secours; mais Justin ne
comprit pas quel intrt l'empire avait  dfendre les Gpides dans la
circonstance prsente: il promit tout et ne tint rien. La guerre ne fut
pas longue. Pris en face par les Lombards, en flanc par les Avars, les
Gpides furent rompus, disperss, repris et accabls partiellement[904].
Les Lombards ne firent point de quartier, et si les vaincus trouvrent
quelque compassion, ce fut auprs des Avars, qui n'taient pourtant
point leurs frres de race, et qui pargnrent cette population
infortune, en la runissant dans quelques villages o elle fut tenue en
tat de servitude[905]. Des Huns avaient donc reconquis l'ancienne
Hunnie, et Baan tout joyeux planta sa tente aux lieux o s'levait,
cent ans auparavant, le palais d'Attila. Albon, non moins joyeux,
partit pour l'Italie avec la belle Rosemonde, qu'il avait retrouve
parmi les captifs, et le crne de Cunimond, qu'il fit nettoyer et
enchsser pour lui servir de coupe  boire dans les festins[906].

      [Note 897: Albon, [Grec: Albouios].--Cunimundus, Cunicmundus.
      [Grec: Konimoundos].]

      [Note 898: Ille autem in amorem incidit puell cujusdam fili
      Cunimundi Gepidorum regis. Theophyl. Sim., VI, 10.]

      [Note 899: Neque tam ardenti studio in Gepidas bello ferri,
      nisi ut Justinum labefacereat, regem omnium Avaris inimicissimum.
      Menand., _Exc. leg._, p. 140.]

      [Note 900: Inde facile illis fore, Thraciam occupare et
      Bysantium usque ferri. Menand., _ub. sup._]

      [Note 901: Visus est eos parvi facere. Menand., _Exc. leg._,
      p. 111.]

      [Note 902: Et modo se non posse, modo posse jactabat sed
      nolle. _Id., ibid._]

      [Note 903: Non alia conditione quam si decimam partem
      quadrupedum qu tunc temporis apud Longobardos essent confestim
      acciperet; si superiores evaderent, dimidium manupiarum et tota
      Gepidarum regio, ejus juri cederet. Menand., _l. c._]

      [Note 904: Langobardi victores effecti sunt, tanta in Gepidas
      ira svientes, ut eos ad internecionem usque delerent. Paul.
      Diac., Hist. Lang., I. 27.]

      [Note 905: Gepidarum vero genus est ita diminutum, ut ex illo
      jam tempore ultra non habuerint regem, sed universi, qui superesse
      bello poterant, usque hodie Hunnis, eorum patriam possidentibus,
      duro imperio subjecti gemunt. Paul. Diac., _Hist. Lang._, I,
      27.--Cf., Theophyl., l. VI, c. 10.]

      [Note 906: In eo prlio Albon Cunimundum occidit, caputque
      illius sublatum ad bibendum ex eo poculum fecit. Paul. Diac.,
      _Hist. Lang._, I, 27.]

Baan ne fut pas plus tt install dans la Hunnie, qui reprit avec lui
son ancien nom, que les Romains le virent arriver chez eux. Les Gpides
possdaient, comme on sait, sur la rive droite du Danube et dans cette
langue de terre situe entre la Drave et la Save, qu'on appelait la
presqu'le sirmienne, plusieurs cantons qu'ils avaient conquis 
diffrentes poques sur les Lombards ou sur les Goths, et ils avaient
mme enlev Sirmium aux Romains. Baan se prtendait le matre de ces
cantons et de la ville, attendu qu'ils avaient appartenu aux Gpides, et
qu'en outre les Lombards les lui avaient cds; mais Sirmium n'tait
dj plus  sa disposition. Au plus fort de la guerre, les provinciaux
pannoniens qui formaient la population de la ville, et les soldats
gpides qui la gardaient, s'entendirent pour ouvrir leurs portes aux
troupes romaines, et Sirmium rentra sous les lois de l'empire. Or Baan
n'avait rien de plus  coeur que de reprendre sa ville, comme il disait,
et d'en chasser les Romains, qui la lui avaient enleve injustement. Il
essaya de s'en emparer par surprise, mais il fut repouss dans un combat
o le duc Bonus, qui commandait la place, reut une blessure aprs avoir
vigoureusement battu l'arme assigeante. Suivant son habitude quand il
avait le dessous, Baan dcampa, et on le croyait dj loin, lorsqu'un
des habitants, plac en vedette dons une sorte d'observatoire qui
dominait les bains publics, aperut des cavaliers qui s'avanaient 
toute bride dans la campagne[907]. L'alerte fut donne, la garnison prit
les armes; mais on reconnut bientt  leurs signaux que c'taient des
parlementaires qui venaient confrer avec le commandant. Bonus voulait
se rendre  la confrence, malgr sa blessure qui le retenait au lit;
son mdecin, nomm Thodore, s'y opposa nettement[908], et ce furent des
officiers et quelques citoyens notables qui se rendirent auprs des
parlementaires, en dehors des portes. Le kha-kan, disaient ceux-ci, se
tenait  quelque distance de l, et ils devaient servir d'intermdiaires
entre le commandant et lui. Ne voyant pas le duc Bonus arriver, ils
demandrent ce qu'il tait devenu, et comme on n'osa pas leur dire qu'il
tait bless, de peur d'enfler leur confiance, ils souponnrent
davantage, ils le crurent mort; appuyant avec d'autant plus de chaleur
sur la ncessit de sa prsence, ils protestrent qu'ils n'avaient
mission de traiter qu'avec lui[909].

      [Note 907: Nonnulli ex his qui Sirmii erant, ad summum
      fastigium balnei, quod populi usui erat relictum, ad speculandos
      homines, ut moris est, ascenderunt. Hi per speculam caput
      exerentes et circumspicientes... Menand., _Exc. leg._, p. 112.]

      [Note 908: Decumbebat enim ex vulnere, neque illi per
      Theodorum medicum licebat exire, et hostibus coram se sistere.
      _Id., ibid._]

      [Note 909: Sed hostes ubi viderunt, alios, qui, de pace
      disceptarent, venire, suspicati sunt ducem periisse; itatque
      colloquium coram eo fieri velle dixerunt. Menand., _Exc. leg._, p.
      112.]

La situation devenait difficile. Thodore, qui tait citoyen de Sirmium,
o il occupait un rang distingu, aprs avoir mrement rflchi, pensa
qu'il pouvait garantir la vie de Bonus sans compromettre la sret de sa
patrie: il appliqua un baume puissant sur la blessure, la banda
fortement, et fit placer le gnral  cheval[910]. Les Avars en
l'apercevant se trouvrent passablement dsappoints. La confrence
commena. Les Huns exposrent leur prtention sur la proprit de
Sirmium, et demandrent en outre l'extradition d'un chef gpide appel
Ousdibade, celui-l mme probablement qui venait de livrer la ville aux
Romains. Leurs raisons se rsumaient ainsi: Tout Gpide nous appartient
comme esclave, de mme que toute chose possde par les Gpides nous
appartient en proprit. Ils s'exhalrent ensuite en plaintes sur
l'injustice de l'empereur envers de si bons amis, qui ne dsiraient que
deux choses: vivre en paix et le servir. Bonus dclina toute espce
d'examen de leurs propositions; il tait charg, disait-il, de dfendre
Sirmium et nullement de faire un trait; toutefois il consentirait
volontiers  faire passer leurs ambassadeurs sur le territoire romain,
s'ils voulaient s'adresser  l'empereur. Baan,  qui cette rponse fut
porte, la trouva juste et raisonnable; mais il ajouta qu'il tait fort
embarrass de ce que penseraient de lui les peuples qu'il avait trans
 la guerre. J'ai honte, disait-il, de m'en retourner sans avoir rien
fait et sans rien remporter que je puisse faire voir comme un gain de
cette campagne[911]. Envoyez-moi quelques prsents de peu de valeur,
afin que je ne paraisse pas avoir essuy inutilement les fatigues de
cette expdition, car  mon dpart je n'ai rien pris avec moi, et si
vous ne me venez en aide pour mon honneur, je ne partirai pas
d'ici[912]. Cette demande, qui peut nous paratre trange, l'tait
beaucoup moins dans l'ide des barbares d'Asie. Ne rien rapporter d'une
course tait bien pis qu'avoir t battu en sauvant son butin, et Baan,
qui voulait renouer ses ngociations avec les Romains, tenait  prouver
que les Romains avaient fait vers lui le premier pas. Ce qui est
certain, c'est que les Sirmiens prsents  la confrence,
particulirement l'vque de la ville, trouvrent la demande de Baan
fort sense et l'appuyrent prs du duc Bonus; Baan d'ailleurs, fort
modr dans ses prtentions, ne rclamait qu'une coupe d'argent, une
petite somme en or et un habit  la scythique[913]. Bonus et son conseil
n'osrent rien prendre sur eux. Les Romains, fut-il rpondu au kha-kan,
avaient un matre prompt  s'irriter et dont il fallait attendre les
ordres[914]; de plus, ni Bonus ni les siens n'avaient avec eux autre
chose que ce qui tait ncessaire dans un camp, leurs armes et leurs
habits, et assurment le kha-kan ne leur conseillerait pas de se
dshonorer en livrant leurs armes.--Si l'empereur veut t'obliger en te
faisant des prsents, dit encore Bonus, j'en serai heureux pour mon
compte; j'excuterai ses ordres avec empressement, et je m'efforcerai
d'tre agrable  un serviteur et ami de mon seigneur. Baan accueillit
ces excuses avec des invectives et des menaces, et jura qu'il ferait le
dgt sur les terres de l'empire. Eh bien donc! rpliqua Bonus,
l'empire te chtiera.[915] A quelque temps de l, dix mille Coutrigours
firent irruption dans la Dalmatie[916], qu'ils mirent  feu et  sang,
et dont ils occuprent plusieurs cantons. Le kha-kan protesta que
c'tait sans son aveu, et qu'il n'tait pas responsable de ce que
faisaient ces peuples turbulents; en effet, comme s'il et t
compltement tranger  ce qui venait de se passer, il envoya une
ambassade pacifique  Constantinople.

      [Note 910: Tunc Theodorus qui, quod publice intererat prcipue
      spectabat..... vulnere unguento illito, ei auctor fuit ut extra
      urbem progrederetur... Menand., _ub. sup._]

      [Note 911: Recta quidem cum et justa dixisse Baainus censuit;
      sed hc subjecit: Sane ego propter gentes qu me ad bellum secut
      sunt, verecundia ducor, et me pudet, nulla re effecta, recedere...
      Menand., _Exc. leg._, p. 113.]

      [Note 912: Parva munuscula ad me mittite: etenim e Scythia huc
      transmittens nihil quicquam mecum extuli, et mihi impossibile est,
      si nihil rei quod me juvet percepero, hinc excedere... Menand.,
      _ibid._]

      [Note 913: Solum unam pateram ex argento factam, et modicum
      auri, prter hc togulam scythicam...... Menand., _Exc. leg._, p.
      113.]

      [Note 914: Eum formidamus... _Id., ibid._]

      [Note 915: Sed persuasum habere, fore ut ist excursiones his,
      qui in eas immitterentur, non bene verterent... Menand., p. 114.]

      [Note 916: Baanus jussit dena millia Cutrigurorum qui
      dicebantur Hunni trajicere Savum et vastare Dalmatiam... Menand.,
      _loc. laud._]

L'expdition des Coutrigours avait inspir au kha-kan la prtention la
plus extraordinaire qu'il et encore mise en avant dans ses
ngociations: il eut l'ide de rclamer l'arrir des pensions payes
autrefois par Justinien aux Coutrigours et aux Outigours, arrir qui
lui appartenait d'aprs le systme qu'il appliquait aux Gpides. Les
Coutrigours et les Outigours tant devenus ses esclaves, leurs crances
sur l'empire romain taient tombes dans son domaine, il en tait
propritaire, et il les rclamait  ce titre. Suivaient les demandes
relatives  Sirmium et  l'extradition du Gpide Ousdibade[917]. Le
discours que fit  ce sujet Targite, l'orateur ordinaire des dputations
avares, tait conu dans une forme si curieuse, que nous croyons devoir
le reproduire ici au moins en partie. Empereur, dit  Justin le noble
Hun, je suis ici de la part de ton fils, qui m'a envoy, car tu es
vraiment le pre de Baan, notre matre; aussi n'ai-je point dout que
tu ne marques ton affection paternelle  ton fils en lui rendant ce qui
lui appartient. Quand tu nous auras restitu ce qui nous revient, tu le
possderas encore par cela seulement que nous le tiendrons[918]. Eh
bien! lui feras-tu abandon de ce qui lui est d? En le faisant, tu
n'avantageras ni un tranger ni un ennemi; la chose restitue ne
changera pas de mains, puisqu'elle te reviendra par ton fils[919].
Seulement il faut que tu consentes de bonne grce aux demandes que je
suis charg de te faire.

      [Note 917: Avarorum dux misit Targitium, qui una cum Vitaliano
      interprete imperatori denunciaret, ut Sirmium et pecunias, quas
      Cutriguri et Utiguri a Justiniano accipere soliti erant, quia
      utramque gentem subegerat, illi traderet: Usdibadam quoque
      Gepidam, dicebat enim et Gepidas omnes in suum jus, dominiumque
      venisse, qui eos devicerat. Menand., _Excerp., leg._, p. 154.]

      [Note 918: O Imperator, adsum a tuo filio missus: tu enim vere
      pater es Baani, ejus, qui apud nos dominatur. Ea res fecit, ut
      crederem te affectum paternum exhibiturum esse filio, in eo quod
      reddes ea, qu filii sunt; cum enim nostra tenuerimus, mox nostra
      quoque, qu tua sunt, tenebis. Menand., _ibid._, p. 155.]

      [Note 919: Num igitur illi sua prmia prbueris? Quod si
      feceris, ea non in extraneum, neque in hostem contuleris, neque
      earum mutabitur dominum. Menand., _Exc. leg._, p. 155.]

Je ne sais si Baan comptait beaucoup sur l'effet de pareils
syllogismes; au moins procura-t-il  Justin II une magnifique occasion
pour une de ces harangues o le neveu de Justinien dployait sa fermet
patriotique beaucoup mieux que sur les champs de bataille. Le duc Bonus
reut une verte rprimande pour avoir laiss passer les ambassadeurs
sans ordre de l'empereur, et puis Justin crut tout fini. Il n'en tait
point ainsi: Baan armait  force, et l'empereur, dont la puissance
reculait en Italie devant les Lombards, et qui s'tait alin par ses
manires hautaines les Perses et les Sarrasins, n'avait point de troupes
 lui opposer. Oblig de reprendre lui-mme les ngociations malgr tout
l'clat qu'il venait de faire, il envoya sur les lieux Tibre, un de ses
gnraux, pour traiter avec le kha-kan l'affaire de Sirmium. Il fut
impossible de s'entendre. Tibre,  propos de la cession de quelques
cantons de la Pannonie, avait demand comme otages les enfants de
plusieurs nobles avars; le kha-kan exigea la mme chose des Romains.
C'tait trop de honte, et Tibre prfra recourir aux armes. Il osa
tenir la campagne avec des recrues, et fut battu; on dit qu'il suffit
presque des cris des barbares et du tintamarre de leurs cymbales pour
mettre en fuite ces leves tumultuaires. Il fallut se rsigner  traiter
 tout prix, rendre au kha-kan sa pension avec l'arrir[920], et signer
une convention dans laquelle pourtant Sirmium resta aux Romains, Baan,
contre toute attente, n'ayant plus insist pour l'avoir. Un convoi
partit pour Constantinople  l'effet de toucher les sommes dues au
kha-kan ainsi que les cadeaux que l'empereur y devait ajouter, mais
l'annonce de ce convoi mit les voleurs en veil. Une troupe de ces
bandits, qui, sous le nom de Scamares, infestaient le voisinage de
l'Hmus, o ils avaient leurs repaires, se posta sur la route qu'il
devait suivre au retour, mit l'escorte en droute, et enleva les
chevaux, les voitures et tout ce qu'elles contenaient[921]. Justin fit
courir aprs les voleurs, et dut restituer  Baan ce qui lui avait t
enlev, sous peine de passer pour complice du vol aux yeux des Avars.
Tel tait le dluge de misres et d'ignominies que cet insens faisait
pleuvoir sur le monde romain.

      [Note 920: Ut Sirmium et pecunias, quas Cutriguri et Utiguri a
      Justiniano accipere soliti erant, quia utramque gentem subegerat,
      illi traderet. Menand., _Exc. leg._, p. 154.]

      [Note 921: Scamares vulgo in iis locis dicti, ex insidiis
      illis vim fecerunt, et equos, argentum et reliquam suppellectilem
      eripuerunt; quapropter legationem ad Tiberium miserunt qu rapta
      repeteret. Menand., p. 114.--Cf. Theophan., p. 367.--Il a t dj
      question des _Scamares_ dont Mundus, fils d'Attila, s'tait fait
      proclamer roi.]

En effet, les tristes vnements de la Pannonie n'taient qu'un pisode
de la ruine universelle qui s'tendait sur l'empire. Le roi de Perse
Chosros envahissait l'Asie-Mineure et la Syrie; les Lombards
conquraient l'Italie; la vie romaine s'en allait de toutes parts. Sous
le poids de ces dsastres qui faisaient la condamnation de son orgueil,
la faible intelligence de Justin s'gara; il devint fou. En proie  des
accs de dmence furieuse, il ne voyait plus que des ennemis, il voulait
tuer tout ce qui l'approchait; puis, revenu  lui, il demandait pardon 
tout le monde en versant des torrents de larmes. Cet homme prsomptueux,
qui devait clipser tous les empereurs, se sentit enfin incapable de
gouverner et prit pour rgent, sous le nom de csar, Tibre, ce gnral
qui venait d'chouer fatalement contre les Avars, mais dont les talents
militaires, le caractre gnreux et la vie irrprochable promettaient
aux Romains la rparation de leurs maux. Tibre-Csar releva l'empire en
Asie par la dfaite de Chosros, et aida Rome  se garantir des
Lombards. Proclam auguste en 578,  la mort de Justin, il continua ce
qu'il avait commenc comme csar. S'il ne fit pas davantage, ce fut plus
la faute de sa fortune que la sienne; Tibre serait grand dans
l'histoire, s'il et t toujours heureux[922].

      [Note 922: Menand., _Exc. leg._, p. 118.--Theophyl. Sim., III,
      11, 12. Evagr., V, 12, 13.--Zonar., XIV, t. II, p. 70 et
      seqq.--Theophan., _Chronogr._, p. 208 et seqq.--_Chron. Pasch._,
      p. 376.--Greg. Tur., _Hist. Franc._, IV, 39, V, 20.--_Hist.
      Misc._, XVI, XVII, ap. Murat., I, p. 111, 112.--Anast., p.
      70.--Niceph. Call., XVII, 39, 50.--Codren., t. I, p. 390, 391.]

Tandis que les Ouar-Khouni prenaient racine au centre de l'Europe sous
le nom emprunt d'Avars, leurs anciens matres les Turks, se rapprochant
graduellement des contres occidentales, se mettaient en relation avec
les Romains. Devenus possesseurs des contres qui forment aujourd'hui le
Turkestan, et se trouvant voisins, c'est--dire ennemis de la Perse, ils
comprirent qu'ils avaient intrt de s'allier aux Romains, et cette
ambassade de reproches et de menaces adresse  Justinien par le
seigneur des sept climats aboutit, sous Justin II et Tibre,  une
alliance offensive contre Chosros. A la faveur des rapports politiques
se nourent des rapports commerciaux entre les deux nations; des
marchands et mme des curieux, suivant les ambassades envoyes dans
l'empire, visitrent Constantinople, et les historiens nous disent que
vers la fin du VIe sicle, cette ville renfermait un grand nombre de
Turks dans ses murs[923]. Toutefois, malgr l'empressement de ce peuple
et les marques de son amiti intresse, il garda longue rancune au
gouvernement roman de sa conduite passe  l'gard des Ouar-Khouni. Si
les Turks  ce sujet dissimulaient prudemment leur pense dans la grande
mtropole dont la richesse aiguillonnait leur convoitise en les
merveillant, ils ne craignirent pas d'ouvrir leur coeur plus d'une fois
aux Romans qu'ils tenaient en leur pouvoir chez eux, et que leur
sincrit brutale dut inquiter  plus d'un titre. Tibre en 580 ayant
envoy une ambassade au grand kha-kan pour lui faire part de son
avnement au trne imprial et en mme temps obtenir de lui quelques
secours contre la Perse, il s'engagea entre l'ambassadeur Valentinus et
Turxanth, personnage important, chef d'une des huit tribus dont se
composait alors la fdration turke, une conversation relative aux
Ouar-Khouni, et dans laquelle se dploya librement toute la haine que
les hommes de cette race portaient aux Romains. Lorsque Valentinus,
aprs les compliments d'usage, vint  lui parler des secours que
l'empereur esprait de sa nation, Turxanth l'interrompit par un geste de
colre et s'cria: Vous tes donc toujours ces Romains qui ont dix
langues pour un seul mensonge![924] et mettant ses dix doigts dans sa
bouche, puis les retirant avec prcipitation, il continua:

      [Note 923: In urbe imperatoria... Menand., _Exc., leg._, p.
      161.]

      [Note 924: Num vos estis illi Romani, qui decem quidem
      linguis, sed una fraude utimini? Menand., _Exc. leg._, p. 162.]

Oui, c'est ainsi que vous donnez et retirez votre parole, trompant
tantt moi, tantt mes esclaves. Toutes les nations ont prouv tour 
tour vos sductions et vos tromperies, et quand l'une d'elles, pour vous
plaire, s'est jete dans le pril, vous l'y laissez. Et vous-mmes, qui
vous appelez ambassadeurs, que venez-vous faire chez moi, sinon essayer
de m'abuser par des fourberies? Aussi vais-je fondre sur votre pays 
l'instant, et ne croyez pas  de vains mots de ma part: un Turk n'a
jamais menti... Celui qui rgne chez vous recevra la peine de sa
perfidie, lui qui se prtend mon ami et qui s'est fait l'alli des
Ouar-Khouni, ces fugitifs soustraits  la domination de mes esclaves.
Que ces Ouar-Khouni se montrent  moi, qu'ils osent attendre ma
cavalerie, et au seul aspect de nos fouets ils rentreront dans les
entrailles de la terre[925]! Ce n'est pas avec nos pes que nous
exterminerons cette race d'esclaves, nous l'craserons comme de viles
fourmis sous le sabot de nos chevaux[926]. C'est sur quoi vous pouvez
compter par rapport aux Ouar-Khouni.

      [Note 925: Si meum equitatum conspexerint, flagellum in eos
      immissum aufugient, et in interiora terr se abdent. _Id.,
      ibid._]

      [Note 926: Si consistere ausi fuerint, cdentur, ut par est,
      non gladiis, sed formicarum instar conterentur unguibus equitatus
      nostri. Menand., _Exc. leg._, p. 161.]

Mais vous-mmes,  Romains, pourquoi vos ambassadeurs viennent-ils
toujours me trouver par le Caucase avec des peines infinies? Ils disent
que de Byzance ici, il n'y a point d'autre chemin qu'ils puissent
prendre, mais ce n'est que pour me tromper, et afin que la difficult
des lieux me fasse perdre l'envie de les attaquer au centre de leur
empire. Je sais pourtant trs-exactement o coule le Dniper; je sais de
mme quel pays arrosent le Danube et l'Hbre, ces fleuves que les
Ouar-Kouni, nos esclaves, ont pass pour envahir vos terres; je n'ignore
pas non plus quelles sont vos forces, car toute la terre m'obit depuis
les contres o nat le soleil jusqu'aux barrires de l'Occident[927].

      [Note 927: Vos autem Romani, quid est, quod legati, quos ad me
      mittitis, per Caucasum iter instituunt, et dicitis alio iter non
      esse? Sed tamen ego eximie scio, qua Danapris fluvius, qua Ister,
      qua Hebrus fluit et labitur, qua transierunt in Romanorum ditionem
      Varchonit servi nostri, ut ipsam invaderent: neque ego sum
      nescius vestrarum virium. Omnis enim terra, qu a primis solis
      radiis incipit, quque solis occidentis finibus terminatur, mihi
      paret, et subest. Menand., _ub. sup._]

On le voit, l'empire romain tait prdestin  sa ruine du ct de
l'Orient, et il faut savoir gr aux csars de Byzance d'avoir retard si
longtemps cette catastrophe pour le salut de la civilisation. Tous ces
barbares qu'envoyait par myriades la Haute-Asie, vraie matrice des
nations, en possdaient pour ainsi dire la carte et la statistique. Les
Turks et les Tartares marquaient dj leurs tapes de Samarcand et de
Boukhara au Danube et au Bosphore.

Cependant le kha-kan Baan semblait avoir oubli ses prtentions sur
Sirmium, il n'en parlait plus et vivait en bonne intelligence avec le
commandant romain de cette ville et avec celui de Singidon. Il
s'occupait, disait-il, de constructions dans lesquelles il se modelait
sur les Romains, et il demanda  l'empereur des ouvriers pour se btir
des bains chauds. Tibre lui en envoya, et dans le nombre d'habiles
charpentiers; mais  peine furent-ils arrivs, que Baan, changeant
d'ide ou plutt rvlant son ide vritable, voulut leur faire
construire un pont sur le Danube[928]. Un pareil travail tait long,
difficile, et devait dplaire sans nul doute aux Romains, qui
l'empcheraient aisment au moyen de leurs navires: ces considrations
le frapprent, et il sentit le besoin d'avoir aussi sa flotte. On fit
main basse, par son ordre, sur tous les gros bateaux qu'on put trouver
dans la Haute-Pannonie, de quelque forme qu'ils fussent, et l'on en prit
beaucoup, que les charpentiers romains transformrent tant bien que mal
en vaisseaux de guerre, en les largissant, les haussant ou les
allongeant. Il sortit de ce travail une flotte grossire et fort mal
quipe, mais capable de contenir beaucoup de soldats. Des captifs
romains servirent d'instructeurs pour former les rameurs  la manoeuvre;
puis le kha-kan fit descendre cette flotte jusqu' Singidon, avec ordre
de remonter  l'embouchure de la Save, entre Singidon et Sirmium, le
tout sous les apparences les plus pacifiques. Lui-mme, pendant qu'on
quipait ses navires, fit passer une arme de terre dans la presqu'le
sirmienne, et il se trouvait dj camp dans une forte position, sur la
Save, en face de Sirmium, quand son arme navale le rejoignit. Cette
concidence, comme on le pense bien, jeta l'alarme dans toutes les
villes de la Pannonie[929], et ce fut bien pis quand on vit le kha-kan
installer le long de la rivire les escouades d'ouvriers qui lui avaient
construit sa flotte, et y commencer un pont de bateaux. Aux explications
que lui demanda le gouverneur de Singidon, qui avait la surveillance
militaire de toute cette zone, Baan rpondt qu'il travaillait pour les
Romains autant que pour lui, en joignant les deux rives de la Save; que
le pont qu'il voulait construire permettrait d'envoyer rapidement des
troupes contre les Slovnes, qui, traversant le Bas-Danube, venaient de
ravager affreusement la Msie et la Pannonie: c'tait, ajoutait-il, de
concert avec l'empereur qu'il allait chtier ces brigands[930]; lui-mme
avait d'ailleurs des injures personnelles  venger sur eux, car ils
avaient tu ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon, qui n'avait
point entendu parler d'un pareil concert pour une guerre pareille,
dclara qu'il ne laisserait pas continuer le pont sans un ordre formel
de l'empereur. Qu' cela ne tienne, dit Baan, j'irai moi-mme 
Constantinople[931]; mais en attendant, et pour ne point interrompre
des travaux de si grande urgence, il offrit de jurer par ce qu'il y
avait de plus sacr au monde, par ses dieux et par le Dieu des Romains,
qu'il n'avait aucune mauvaise intention[932] et n'entreprendrait rien
contre ce _chaudron_: c'est ainsi qu'il appelait habituellement la ville
de Sirmium[933], soit pour la dprcier et faire croire qu'il en faisait
peu de cas, soit que cette place, situe sur la Save, et en partie dans
un lot, prsentt par sa forme arrondie quelque ressemblance avec une
chaudire.

      [Note 928: Chaganus a Tiberio fabros petiit qui sibi balneas
      dificarent; iis missis, pontem in Danubio struere coegit
      artifices, ut flumen citra periculum trajicere, et romanas
      provincias populari posset. Zonar., _Annal._, t. II, p. 73.]

      [Note 929: Hoc conspecto, qui in urbibus in ea parte sitis
      habitabant, cum suis rebus a proditione timerent, vehementer sunt
      conturbati. Menand., _Exc. leg._, p. 112.]

      [Note 930: Non ut quidquam mali machinaretur pontem struere
      respondebat, sed ut contra Sclavinos expeditionem susciperet; inde
      sibi in animo esse, multis ad trajectionem ab imperatore Romanorum
      impetratis navibus rursus Istrum trajicere. Menand., _l. cit._]

      [Note 931: Se, transmisso Sao, Romam iturum... Menand., _Exc.
      leg._, p. 128.]

      [Note 932: Adjecit, se per ea, qu et apud Romanos et Avaros
      sanctissima habentur, paratum jurare, nullum damnum cogitare aut
      Romanis, aut oppido Sirmio inferre. Menand., _ibid._]

      [Note 933: Pro una minime celebri urbe, magis, pro una olla
      (ea enim dictione dudum usus fuerat...). Menand., p. 130.]

Tout en protestant que son pont tait imagin dans l'intrt des Romains
plus encore que dans le sien, le kha-kan ajoutait froidement qu'un seul
trait dcoch sur ses travailleurs serait considr par lui comme une
dclaration de guerre, et qu'il rendrait alors attaque pour
attaque[934]. La question ainsi pose parut grave au gouverneur de
Singidon et  son conseil d'officiers, qui en dlibrrent. Il fut
dcid que l'on attendrait les ordres de l'empereur avant de rien faire,
et que puisque le kha-kan offrait de jurer qu'il n'entreprendrait rien
contre Sirmium, on ferait bien de recevoir son serment comme une
garantie, la seule qu'on pt esprer en ce moment. La chose tant ainsi
rsolue, le gouverneur fit savoir  Baan qu'il tait prt  l'entendre
jurer, comme il l'avait propos lui-mme. On choisit pour cette trange
solennit un lieu situ hors de la ville, parce que Baan ne
s'aventurait gure dans des murailles romaines, et  l'heure marque, le
gouverneur, accompagn de l'vque de Singidon, qui faisait porter avec
lui le livre des saintes critures, se trouva au rendez-vous. Pour que
l'acte qui allait se passer ret plus d'clat du concours des
assistants, le gouverneur et l'vque se firent suivre, selon toute
apparence, par un nombreux cortge d'officiers, de notables habitants et
de prtres. Baan arriva de son ct, et alors commena une scne
vraiment horrible, et qui fait voir  quel degr effrayant ces barbares
de l'Asie poussaient l'impit, outrageant  la face du monde et pour le
plus mince intrt, toutes lois divines et humaines.

      [Note 934: Quod si quis Romanorum andeat vel unum telum
      injicere in eos qui ponti dificando manum admovent... _Id., l.
      c._]

En prsence de sa suite, compose de nobles avars et probablement aussi
de chamans, Baan s'avana dans l'intervalle qui le sparait des
Romains, et, tirant son pe, dont il leva la pointe vers le ciel[935],
il pronona  haute voix et de manire  tre entendu des deux partis
les paroles suivantes: Si, en btissant un pont, sur la Save je fais
une chose qui puisse nuire aux Romains, et si c'est l mon intention,
que Baan prisse, que tous les Avars prissent jusqu'au dernier; que le
ciel tombe sur eux; que le feu qui est le dieu du ciel, tombe sur eux;
que les sommets des montagnes et les forts tombent sur eux; que la Save
sorte de son lit et les submerge![936] Aprs avoir prt ce serment,
qui tait celui de sa religion, il garda un moment le silence, pais il
dit: Maintenant, Romains, je veux jurer  votre manire, et il demanda
ce que les Romains avaient de plus sacr, de plus inviolable, et par
quoi ils ne crussent pas pouvoir se parjurer sans attirer sur eux la
maldiction du ciel; ce furent ses propres paroles, au tmoignage des
historiens[937]. L'vque de Singidon alla prendre alors  l'endroit o
on l'avait dpos le livre des critures, dans lequel taient contenus
les saints vangiles, et le prsenta ouvert au kha-kan. Baan, qui
s'tait rassis aprs son serment, se lve de son sige, s'avance comme
en tremblant, et, recevant le livre avec les signes du plus profond
respect, il s'agenouille et dit: Je jure, au nom du Dieu qui a profr
les paroles contenues dans ce saint livre, que tout ce que j'ai avanc
est vrai, et que telle est ma pense[938]. Comme il avait parl d'aller
de sa personne  Constantinople pour confrer avec l'empereur, il
s'excusa d'avoir chang d'avis, demandant qu'on y ft passer du moins
ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon s'en chargea. Pendant le
dlai qu'exigrent les pourparlers et la sombre solennit qui en fut la
suite, Baan avait pouss ses travaux avec une activit incroyable, et
le pont avanait rapidement.

      [Note 935: Avarico ritu, jusjurandum in hunc modum prstitit:
      ense educto et in altum sublato... Menand., _Exc. leg._, p. 128.]

      [Note 936: Sibi et Avarorum genti dira est imprecatus, si quid
      mali comminisceratur Romanis, in eo quod pontem super Sao flumine
      facere susceperat; ut ipse et universa gens ad internecionem usque
      periret, coelum ex alto super ipsis, et ignis Deus, qui in coelo
      est, rueret, sylv et montes casu et ruina illos obtererent, Sas
      fluvius superscaturiens eos submergeret... Menand., _Exc. leg._,
      p. 128.]

      [Note 937: Nunc ego, inquit, jusjurandum romanum volo jurare.
      Tum qusivit ex ipsis, quid esset, quod sanctum, quod religiosum
      ducerent, per quod jurantes si fallerent, Dei iram minime
      evitaturos crederent. _Id., ibid._]

      [Note 938: Qui in Singidone urbe summam sacrorum potestatem
      habebat, statim sancta Biblia qu in medio continebant
      sacro-sancta Evangelia, protulit: et ille quidem occultans ea qu
      mente volvebat, multo cum tremore et magna cum reverentia pr se
      ferens ea suscipere, procedit ex cathedra, tum alacri et prompto
      animo in genua provolutus: Juro, inquit, secundum proferentem, in
      verba, qu habentur in sacris chartis, me in nullo eorum, qu
      prolata sunt, mentiri et fallere. Menand., _Exc. leg._, p. 128.]

L'ambassade n'entretint gure l'empereur que de la ncessite de prvenir
les brigandages futurs des Slovnes par une bonne rpression, et, pour
cela, d'envoyer une flotte romaine qui, runie  la flotte du kha-kan,
transporterait les troupes avares; elle glissa lgrement sur tout ce
qui concernait le pont de la Save, dont la construction fort innocente
ne pouvait, disaient les ambassadeurs, offusquer l'amiti des Romains.
L'embarras de l'empereur, qui connaissait dj toute l'affaire, n'tait
pas moindre que celui de son gouverneur de Singidon; car le kha-kan
avait l son arme toute prte, tandis que l'arme romaine, qui se
battait en Orient, o elle soutenait glorieusement la guerre contre les
Perses, ne pouvait rien en Occident. Que faire en de telles
conjonctures? L'esprit de l'empereur flottait indcis. Il prit un dtour
et rpondit que pour son compte il remettait  un autre temps le devoir
de chtier les Slovnes et qu'il s'en chargeait; mais vous, Avars,
ajouta-t-il, pourquoi vous jeter dans une entreprise difficile, quand
vos ennemis les Turks se rassemblent, en force autour de la Chersonse
taurique[939]? Vous devez savoir qu'ils ne vous oublient pas, et ils
choisiront peut-tre le moment o vous serez engags en Slavie pour se
jeter sur vous et vous dtruire. Les ambassadeurs ne crurent point  ce
que leur disait Tibre; ils le remercirent nanmoins de ses avis et
partirent[940].

      [Note 939: Sed tunc temporis non opportunum esse Avaris eam
      expeditionem suscipere, quia Turci Chersonem cum exercitu
      obsidebant... Itaque commodius illis esse supersedere et differre
      expeditionem in aliud tempus. Menand., _Exc. leg._, p. 129.]

      [Note 940: Hc non latebat Avarorum legatum e re nata ab
      Imperatore conficta..... Legatus visus est persuaderi. _Id., l.
      c._]

Ils n'taient encore qu' peu de journes de Constantinople, quand une
seconde ambassade y entrait. Celle-ci, conduite par un certain Solakh,
tait partie des bords de la Save, immdiatement aprs l'achvement du
pont: elle n'avait plus rien  mnager et ne mnagea rien. Empereur,
dit Solakh  Tibre, je crois inutile de t'annoncer que les deux rives
de la Save sont aujourd'hui jointes par un pont: tu le sais aussi bien
que moi, et il est inconvenant de vouloir apprendre aux gens ce qu'ils
savent dj[941]. Sirmium est perdue; les Avars l'assigent, et la Save
intercepte n'y peut plus porter les vivres dont les habitants ont le
plus pressant besoin,  moins pourtant que tu n'aies une arme assez
forte pour percer la ntre, arriver  notre pont et le dtruire. Mais
fais mieux, crois-moi, renonce  cette mauvaise ville,  ce chaudron
qui ne vaut pas le sang que tu verserais pour le conserver[942].
coute-moi, empereur: on ne nous tera jamais de la tte que les Romains
ne tiennent  la paix vis--vis de notre kha-kan que parce que leurs
troupes sont occupes contre les Perses, et qu'une fois dbarrasss de
cette dernire guerre ils nous en feront une qui sera rude, car ils
disposeront alors de toutes leurs forces. Eh bien! dans ce cas, nous
autres Avars, nous aurons dans Sirmium un rempart pour nous couvrir et
une porte pour entrer chez vous sans qu'un grand fleuve et les
difficults d'une longue route nous gnent dans nos oprations. Notre
kha-kan jouit  la vrit des prsents que l'empereur lui octroie tous
les ans; mais on aurait beau nager dans l'abondance de toutes choses,
avoir de l'or, de l'argent et des habits de soie: la vie est encore plus
prcieuse et mrite la prfrence de nos soins[943]. Le kha-kan fait
toutes ces rflexions,  empereur, et trouve dans le pass de quoi se
justifier. On lui dit que les Romains, dans les mmes lieux, par les
mmes moyens, avec l'appt des mmes largesses et de traits semblables,
ont attir successivement un grand nombre de nations, mais qu'ils ont si
bien pris leur temps pour les attaquer, qu'il n'en est pas une seule
qu'ils n'aient dtruite. Le kha-kan te dclare ceci: Ni prsents, ni
protestations, ni promesses, ni menaces, ne pourront me faire dsister
de mon entreprise. Je tiens Sirmium des Gpides; Sirmium sera  moi
ainsi que la presqu'le sirmienne, que je peuplerai de mes sujets.
Tibre  ces paroles s'cria comme frapp d'une douleur mortelle: Et
moi, par ce Dieu que votre kha-kan a pris  tmoin pour s'en jouer, ce
Dieu qui le punira, je dclare qu'il n'aura pas Sirmium, et que
j'aimerais mieux lui donner une de mes deux filles que de lui cder
jamais cette place.[944]

      [Note 941: Ponte junctum fluvium Sam, supervacuum existimo
      affirmare: manifesta enim is qui probe scienti narrat,
      vituperatione dignus est. Menand., _Exc. leg._, p. 130.]

      [Note 942: Itaque imperator consultius faceret, si pro una
      minime celebri urbe, magis pro una olla a bello in Avaros et
      Avarorum Chaganum gerendo abstineret. Menand., _Exc. leg._, p.
      130.]

      [Note 943: Frui quidam Chaganum donis, qu singulis annis
      accipit ab imperatore, sed etiam si suppetant opes, et facultates,
      aurum, argentum et plurima serica vestis, vita et salus qu longe
      cteris rebus est potior, magis his omnibus est paranda. Menand.,
      _ub. sup._]

      [Note 944: Hc Imperatorem valde perturbarunt, et graviter
      ejus mentem ira dolori immixta perculerunt... Potius unam ex
      filiabus, quas duas habeo, illi desponderem, quam Sirmium oppidum
      volens traderem. Menand., _Exc. leg._, p. 131.]

Une guerre bien ingale commena. Les officiers romains,  force de
battre le pays, runirent une arme de recrues qui tint pourtant la
campagne. Sirmium se ravitailla, et les troupes romaines, retranches
dans deux petites les de la Save nommes Casia et Carbonaria, gnrent
beaucoup les oprations du sige, qui trana en longueur. Cependant les
malheureux Sirmiens, redoutant le retour prochain de la famine,
demandaient  grands cris qu'on livrt une bataille dcisive, ou qu'on
ft la paix. Baan profita de ces dispositions pour sonder le gnral en
chef, nomm Thognis, et l'appeler  une entrevue qui se passa sur la
rive gauche du fleuve. Thognis y vint en bateau, et Baan  cheval. Le
barbare, aprs avoir mis pied  terre, s'assit sur un sige d'or qu'on
lui avait prpar au-dessous d'un dais enrichi de pierreries, et l'on
plaa en guise de rempart, devant sa poitrine et son visage, un large
bouclier, dans la crainte probable que les Romains ne se missent 
tirer sur lui par trahison[945], les Romains et les Avars n'tant
loigns les uns des autres que de la porte de la voix. Quand il fut
temps, les interprtes des Avars, s'avanant dans l'intervalle, crirent
qu'il y avait trve[946], et les hrauts romains rpondirent par le mme
cri. Baan n'avait rien  dire de nouveau, si ce n'est que, d'aprs des
avis srs qu'il avait reus, les provisions de Sirmium taient encore
une fois puises; mais Thognis refusa de l'entendre, opposant un refus
premptoire  toute proposition tant que les Avars ne seraient pas
rentrs dans leur pays, et menaceraient la ville. Les deux
interlocuteurs disputrent ainsi longtemps et avec vivacit sur la
condition prliminaire pose d'une manire absolue par Thognis, et
celui-ci, s'chauffant outre mesure, finit par dire au kha-kan:
Retire-toi de devant mes yeux, et prends tes armes! C'tait annoncer
assez clairement qu'il voulait livrer bataille le lendemain[947]; mais
ni le lendemain, ni les deux jours suivants, on ne vit les Romains
quitter leurs lignes. Attendaient-ils eux-mmes l'attaque des Avars?
Thognis se repentait-il d'un dfi jet dans un accs de colre, et
qu'il n'osa pas soutenir de sang-froid? L'inaction des Romains, quelle
qu'en ft la cause, enhardit les barbares, qui achevrent de bloquer
Sirmium du ct de la Dalmatie par l'tablissement d'un second pont.

      [Note 945: Itaque Baanus advenit, et de equo descendens, in
      cathedra aurea qu illi apposita fuit, sedit sub textili gemmis
      adornato, quod illi prparatum fuerat tanquam tectum. Ante pectus
      illius et vultum, propugnaculi vice, erat objectum scutum, ne a
      Romanis forte confertim in eum tela jaculantibus appeteretur.
      Menand., _Exc. leg._, p. 131.]

      [Note 946: Hunni interpretes clara voce fidem datam per
      inducias pronuntiarunt.... _Id., ibid._]

      [Note 947: Ut se ab oculis Romanorum subduceret et arma ad
      pugnam capessendam caperet, tanquam crastina die sine ulla
      dilatione manus illi secum conserendi potestatem facturus.
      Menand., p. 132.]

Quelques semaines aprs l'entrevue dont je viens de parler, on apprit
que cent mille Slovnes, traversant le delta du Danube, s'abattaient sur
la Msie et la Thrace, et il ne fut pas difficile de deviner la main qui
les avait lancs, en songeant que Baan tait matre de la rive droite
du fleuve dans la petite Scythie. Les envahisseurs semblaient avoir pour
mot d'ordre de dtruire plus encore que de piller, et des cris de
dtresse partirent de ces provinces, que l'arme de Thognis ne
secourait point. Entre ces cris et ceux des Sirmiens, que la famine
commenait  tourmenter, l'empereur hsitait  faire un choix
douloureux; il le fit enfin, et sacrifia Sirmium. Baan, qui n'avait
cess de dclarer qu'il voulait la ville nue, les murailles, et pas
davantage, exigea dans la capitulation que les habitants, qui
sortiraient, laisseraient leurs meubles, mme leurs habits; il exigea en
outre que l'empereur lui ft le rappel des trois dernires annes de sa
pension, ce qui faisait deux cent quarante mille pices d'or,  raison
de quatre-vingt mille par anne[948]. Enfin, comme il fallait toujours
une nullit dans toutes les conventions que consentait le kha-kan, il
voulut imposer aux Romains l'obligation de trouver dans l'empire et de
lui livrer un transfuge avar qui avait eu commerce avec une de ses
femmes: il ne considrerait, disait-il, la paix comme dfinitive que
lorsque cette condition aurait t remplie[949]. On s'puisa  lui
dmontrer qu'elle tait presque impossible dans un empire aussi vaste
que celui des Romains, o un homme trouvait aisment moyen de se drober
aux recherches, que d'ailleurs il pouvait se faire que cet homme ft
dj mort. Eh bien! s'cria Baan, jurez-moi du moins de ne le point
cacher, et de me le livrer, mort ou vif, ds qu'il vous tombera sous la
main[950]. Les Romains le jurrent, et les Avars prirent possession de
Sirmium.

      [Note 948: Exegit etiam Chaganus trium prteritorum annorum
      aurum, quod non acceperat, et illi Romani solvere solebant, ut
      armis abstineret. Erant vero pecuni, qu pro pace unoquoque anno
      pendebantur octuagies mille, nummi aurei. Menand., _Exc. leg._, p.
      175.]

      [Note 949: Prterea unus ex his, qui sub eo militabant, in
      Romanorum regiones fugerat, quia dicebatur adulterium cum Baani
      uxore commisisse; hoc significavit Theognidi... Menand., _Exc.
      leg._, p. 175.]

      [Note 950: Jurent igitur Romani proceres, se requisituros, et
      si transfugam repererint, non occultaturos, sed omnino cum in
      manus Avarorum monarch tradituros, nisi fato functus sit, quod
      illi significabunt. Menand., _loc. cit._]


FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES
DU TOME PREMIER.


Prface.

PREMIRE PARTIE.--HISTOIRE D'ATTILA.

CHAPITRE PREMIER.--Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent
l'Europe orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des
Visigoths vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses
de ce peuple.--Ambassade d'Ultila  l'empereur Valens.--L'empereur
accorde aux Visigoths une demeure en Msie,  la condition de se faire
ariens.--Les Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des prposs
romains.--Misre des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille
d'Andrinople; dfaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de
Thodose  l'gard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements
de Msie pour les jeter sur l'Occident.

CHAPITRE DEUXIME.--Arrive des Huns sur le Danube.--Dplacement des
peuples barbares, voisins de la valle du Danube; les uns se prcipitent
sur l'Italie, les autres envahissent la Gaule et l'Espagne.--Progrs des
Huns vers le haut Danube.--Ils entrent en contact avec les Burgondes de
la fort Hercynienne; ceux-ci se font chrtiens pour leur mieux
rsister.--Roua, chef de la principale tribu des Huns, devient
auxiliaire de l'empire; sa liaison avec Atius.--Attila et Blda,
nouveaux rois des Huns; trait de Margus.--Portrait d'Attila.--Il soumet
tous des chefs des Huns  son autorit.--Sa campagne contre les
Acatzires; il donne pour roi  ce peuple Ellak, son fils an.--Il tue
son frre Blda.--L'pe de Mars est dcouverte par une gnisse
blesse.--Empire d'Attila.--Diffrend entre les Huns et les Romains, au
sujet de l'vque de Margus.--Guerres d'Attila, en Pannonie, en Msie et
en Thrace.--L'empereur Thodose II lui achte la paix.

CHAPITRE TROISIME.--Ambassade d'Attila  Thodose.--Qui taient Edcon
et Oreste.--L'eunuque Chrysaphius engage Edcon  tuer
Attila.--Ambassade de Thodose  Attila: Maximin, Priscus, Vigilas.--Les
ambassadeurs huns et romains se rendent ensemble en Hunnie.--tat
dplorable de la Thrace et de la Msie.--Halte  Sardique; dner donn
par Maximin; altercation entre les Romains et les Huns; menaces
d'Oreste.--Ruines de Nasse.--Grande chasse prpare par Attila en
Pannonie; passage du Danube.--Les ambassades se sparent.--Camp
d'Attila.--Visite des officiers huns  Maximin.--Audience d'Attila;
tableau de sa cour; sa colre contre l'interprte Vigilas.--Il renvoie
Vigilas  Constantinople.--Dfense aux Romains de rien acheter en
Hunnie.--Maximin et Priscus suivent l'arme d'Attila.--Attila pouse la
fille d'Escam.--Voyage des Romains  travers les marais de la Theisse;
ils sont assaillis par un orage.--Une des femmes de Blda leur donne
l'hospitalit.--Ils rencontrent des ambassadeurs envoys  Attila par
l'empereur d'Occident.--Sujet de cette ambassade; vases de Sirmium.--Les
deux ambassades arrivent dans la ville d'Attila.

CHAPITRE QUATRIME.--Palais d'Attila et de Kerka.--Bain
d'Ongse.--Entre d'Attila dans sa ville capitale.--Ongse, premier
ministre d'Attila.--Conversation de Priscus avec un Grec qui s'tait
fait Hun: comparaison de la vie barbare et de la vie civilise.--Ongse
et Maximin.--Audience de la reine Kerka.--Attila rend la
justice.--Conversation des Romains sur la puissance et les projets
d'Attila.--Attila invite  sa table les deux ambassades
romaines.--Description du repas; crmonial; chants nationaux.--Fils
d'Attila.--Apparition du nain Zercon.--Repas chez la reine
Kerka.--Attila congdie Maximin.--Mauvaise foi des seigneurs huns;
cruaut d'Attila.--Retour de Vigilas avec son fils.--Vigilas est conduit
devant Attila et convaincu de complot.--Il avoue pour sauver son
fils.--Attila envoie Oreste  Constantinople avec la bourse de Vigilas
pendue au cou.--Il demande la tte de Chrysaphius.--Son message menaant
aux deux empereurs d'Orient et d'Occident.

CHAPITRE CINQUIME.--Attila tourne ses vues sur l'empire
d'Occident.--Signes prcurseurs de la guerre.--Servatius, vque de
Tongres, va consulter les aptres saint Pierre et saint Paul sur leurs
tombeaux.--Situation de la Gaule tourmente par la bagaudie.--Un chef de
bagaudes appelle les Huns.--Attila rclame sa fiance Honoria avec une
moiti de l'empire d'Occident.--Il s'allie  Gensric, roi des Vandales,
contre les Romains et les Visigoths de la Gaule.--Un prince des Franks
trans-rhnans implore son assistance.--Attila mande aux Romains qu'il
les dlivrera des Visigoths; et aux Visigoths qu'il brisera pour eux le
joug des Romains.--Lettre de Valentinien III  Thodoric; les Visigoths
restent chez eux.--Dnombrement de l'arme d'Attila.--Sa marche vers le
Rhin.--Les Franks des bords du Necker et les Thuringiens se rallient 
lui.--Il passe le Rhin sur deux points.--Ses protestations d'amiti pour
les Gaulois.--Les Burgondes cis-rhnans sont battus.--Les garnisons
romaines et les Franks-Ripuaires et Saliens se retirent au midi de la
Loire.--Dvastation de la Gaule par les Huns: les deux Germanies et la
seconde Belgique sont mises au pillage.--Sac de Trves, de Metz et de
Reims; meurtre de l'vque Nicasius et de sa soeur Eutropie.--Rle des
vques dans l'invasion d'Attila.--Les habitants de Paris veulent fuir:
Genevive les arrte.--Famille de Genevive, son enfance, sa vocation
religieuse aide par saint Germain d'Auxerre.--Ses austrits; ses
extases.--Sa rputation de prophtesse rpandue dans tout le monde.--Les
Parisiens repoussent ses conseils et veulent la tuer; les femmes
s'enferment avec elle au baptistre de Saint-Etienne.--Paris est
prserv.--Attila concentre ses forces et se replie sur
Orlans.--Sangiban, roi des Alains, promet de lui livrer cette ville.

CHAPITRE SIXIME.--Orlans au Ve sicle.--Les habitants mettent leur
ville en tat de dfense.--L'vque Agnan va trouver dans Arles le
patrice Atius.--Atius promet de secourir Orlans.--Inutilit de ses
efforts pour entraner les Visigoths.--Les Gaulois et les Barbares
fdrs et Ltes accourent sous ses drapeaux.--Force de l'arme
d'Atius.--Caractre d'Avitus; sa liaison avec les Visigoths; son
influence sur Thodoric; il le dcide  partir.--Les habitants d'Orlans
rduits  l'extrmit se dcouragent.--Ambassade d'Agnan vers
Attila.--Les Huns entrent dans Orlans; arrive d'Atius; combat;
retraite des Huns.--Attila traverse la Champagne.--Loup, vque de
Troyes, est emmen par Attila.--Combat sanglant entre les Franks et les
Gpides  Mry-sur-Seine.--Camp d'Attila prs de Chlons.--Attila
consulte ses devins sur le succs de la bataille.--Divination des
Huns.--Affaire des Champs catalauniques; ordre de bataille des Huns et
des Romains.--Discours d'Attila  ses soldats.--La bataille s'engage;
horrible mle; mort de Thodoric, roi des Visigoths.--Attila est dfait
et se retranche dans son camp.--Funrailles de Thodoric; son fils
Thorismond lui succde.--Thorismond amne les Visigoths 
Toulouse.--Joie d'Attila.--Sa retraite jusqu'au Rhin.--Les Visigoths
s'attribuent la victoire de Chlons.--Injustice de la cour de Ravenne
envers le patrice Atius.

CHAPITRE SEPTIME.--Attila runit une nouvelle arme pour entrer en
Italie.--L'envie se dchane contre Atius; on l'accuse de trahir
l'empire.--Atius veut emmener l'empereur en Gaule; il y renonce.--Son
plan de campagne; l'arme romaine est concentre en de de la ligne du
P.--Les Huns traversent les Alpes Juliennes.--Sige d'Aquile.--Force
de cette ville; son importance commerciale et maritime.--Vains efforts
d'Attila pour s'en emparer.--Des cigognes lui pronostiquent la chute
d'une tour.--La ville tombe en son pouvoir.--Hrosme d'une jeune
femme.--Traditions relatives au sige d'Aquile.--Les Aquilens se
retirent  Grado.--Fondation de Venise.--Lettre de Cassiodore aux
tribuns des lagunes.--Ravage de la Vntie et de la Ligurie par les
Huns.--Attila  Milan.--Il veut attaquer Rome; craintes superstitieuses
des Huns.--Rome dpute vers lui le pape Lon.--Caractre et mrite du
pape Lon.--Son entrevue avec le roi des Huns; celui-ci consent  la
paix.--Il rclame encore une fois la princesse Honoria.--Retraite de
l'arme des Huns par le Norique.--Une druidesse arrte Attila au passage
du Lech.--Attila menace l'empire d'Orient.--Erreur de Jornands au sujet
d'une seconde campagne d'Attila dans les Gaules.

CHAPITRE HUITIME.--Grands prparatifs de fte chez les Huns; Attila
pous Ildico.--Repas nuptial; Attila est trouv mort dans son
lit.--Douleur furieuse des Huns.--Bruits divers au sujet de la mort
d'Attila.--Les chefs des Huns dclarent qu'il a t touff par le sang
pendant son sommeil.--Funrailles d'Attila.--Chant funbre des
Huns.--Clbration d'une _strava_.--Cercueils et tombe d'Attila.--Signes
prophtiques de sa fin.--La discorde se met entre ses fils.--Ils
refusent de reconnatre pour roi Ellak, leur frre an.--Rvolte
d'Ardaric, roi des Gpides.--Guerre entre les capitaines d'Attila et ses
fils.--L'empire d'Attila est bris.--Les Gpides occupent la Hunnie et
les Ostrogoths la Pannonie.--Les Ruges et les Scyres entrent au service
de Rome.--Dissolution morale de l'empire d'Occident.--Orgueil
d'Atius.--Il veut marier son fils Gaudentius  la fille de
l'empereur.--Perfidie de Valentinien III; il tue le patrice de sa propre
main.--Rle des capitaines d'Attila dans l'empire d'Occident.

DEUXIME PARTIE.--HISTOIRE DES FILS ET DES SUCCESSEURS D'ATTILA.

CHAPITRE PREMIER.--FILS D'ATTILA: Leur discorde ruine l'empire des
Huns.--Les vassaux germains se rvoltent.--Bataille du Ntad.--Les
Gpides occupent la Hunnie.--Description du cours du Danube.--Anciennes
populations de la Pannonie et de la Msie.--Valakes ou Roumans.--tat
florissant de la Pannonie et de la Msie sous l'empire
romain.--Empereurs et gnraux ns dans ces provinces.--tat militaire
de la zone du Danube.--Dispersion des Germains aprs la victoire du
Ntad.--Les Huns se fortifient dans l'Hunnivar.--Ils essaient de
remettre les Ostrogoths sous le joug et sont vaincus.--Caractre des
fils d'Attila: Denghizikh, Hernakh, Emnedzar, Uzindour,
Gheism.--Nouvelle attaque des Huns contre les Ostrogoths.--Scission des
fils d'Attila; Denghizikh reste dans l'Hunnivar.--tablissement d'Ernakh
et du roi alain Candax dans la petite Scythie; d'Emnedzar et d'Uzindour
dans la Dacie riveraine.--Sarmates, Cmandres et Satagares en Msie et
en Pannonie.--Politique de l'empire d'Orient  l'gard des fils
d'Attila.

CHAPITRE DEUXIME.--Les fils d'Attila attaquent de nouveau les
Ostrogoths et sont battus.--Ils attaquent l'empire romain.--Campagne
d'Hormidac en Msie.--Sige de Sardique.--Trahison du gnral de la
cavalerie romaine.--Retraite d'Hormidac. Portrait des Huns par Sidoine
Apollinaire.--Les fils d'Attila demandent  l'empereur Lon le droit de
commercer en Msie.--Refus de l'empereur.--Colre des fils d'Attila; ils
dlibrent en commun; Denghizikh veut la guerre, Hernakh soutient la
paix.--Denghizikh entre sur le territoire romain.--Des volontaires goths
se joignent  lui.--Campagne de l'Hmus.--L'arme des Huns, enferme
dans un dfil, demande des vivres aux Romains.--Discours du Hun
Khelkhal aux Goths auxiliaires des Huns.--Les Huns et les Goths se
battent ensemble.--Nouvelle campagne de Denghizikh en Msie; il est pris
et tu; sa tte est expose dans le cirque de Constantinople.--Les Huns
fdrs se plient aux habitudes romaines.--Tribus des _Fossaticii_ et
des _Sacro-Monticii_.--Gnraux romains fournis par les Huns.--Ce que
deviennent les descendants d'Attila.--Aventures de Mundo fils de
Gheism.--Il dserte le territoire des Gpides et se fait brigand.--Les
voleurs scamares le prennent pour roi.--Il est assig dans Herta; les
Ostrogoths le dlivrent.--Il se fait vassal de Thodoric.--Il se soumet
 Justinien.--Mundo  Constantinople: service qu'il rend  Justinien
dans la rvolte du Cirque.--Il est nomm commandant de l'Illyrie.--Ses
exploits  Salone; il perd son fils Maurice.--Sa fin dsespre.--Jeu de
mots des Romains sur sa mort.

CHAPITRE TROISIME.--Suites de la mort de Denghizikh; dissolution de son
royaume; constitution de nouvelles hordes sur le Volga et sur le
Don.--HUNS OUTIGOURS et HUNS COUTRIGOURS.--Premire apparition des
Slaves: Antes, Vendes, Slovnes.--Type physique et moeurs des
Slaves.--Commencement des Bulgares; portrait de ce peuple; sa religion,
ses moeurs.--Alliance hunno-vendo-bulgare.--Les confdrs attaquent
l'empire romain.--Combat de la Zurta; les Romains attribuent leur
dfaite aux sortilges des Bulgares.--Les Gpides vendent aux Slaves le
passage du Danube.--Nouvelles expditions des Huns, des Bulgares et des
Slaves; caractre de chacune de ces _barbaries_.--tat de l'empire
romain dans les premires annes du VIe sicle: le nestorianisme et
l'eutycheisme divisent l'glise d'Orient.--Les Csars de Byzance se font
thologiens: _Hnotique_ de Znon.--Anastase le _Silentiaire_, empereur;
son got pour la thologie; il n'est couronn qu'aprs avoir souscrit la
formule du concile de Chalcdoine.--Bonnes qualits et dfauts
d'Anastase.--Il remet en vigueur l'hnotique de Znon; ses erreurs
gnostiques; il opprime les orthodoxes.--Rvolte  Constantinople; guerre
religieuse dans le nord de l'empire.--Vitalianus.--Le Snat traite au
nom d'Anastase; conditions de la paix.--Anastase construit le long mur
pour garantir Constantinople.--Nouveaux ravages des Huns.--Mort
d'Anastase.--Justin met le Danube en tat de dfense.--Tranquillit de
l'empire sous son rgne; il s'associe son neveu Justinien.

CHAPITRE QUATRIME.--Justinien, empereur.--Jugements contradictoires sur
ce prince.--Son origine, son nom, sa famille.--ducation de Justinien;
son gnie universel, ses passions.--Il pouse la danseuse
Thodora.--Commencements de son rgne.--Il entreprend de chasser les
Vandales d'Afrique.--Rapparition des Slaves et des Huns sur le Danube;
ils sont battus par Germain.--Dfaite des Slovnes, mort de
Khilbudius.--Les Romains battus par les Bulgares; Constantius, Acum et
Godilas pris au filet.--Affreux ravages de l'arme hunno-vendo-bulgare
dans toute l'Illyrie.--Justinien reprend les travaux de dfense
commencs par Justin; ses prodigieuses constructions en Msie et en
Thrace.--Sourdes hostilits des Gpides contre l'empire; ils surprennent
Sirmium.--Justinien appelle les Lombards en Pannonie et les oppose aux
Gpides.--Inimiti des deux peuples.--Ils s'envoient un dfi  jour
marqu.--Tous les deux rclament l'assistance de l'empereur.--Justinien
donne audience  leurs dlgus.--Discours des Lombards.--Discours des
Gpides.--Justinien se dcide en faveur des Lombards.--Incident des
Goths Ttraxites.--Leurs ambassadeurs viennent demander un vque 
l'empereur.--Origine et moeurs de ce peuple.--Rvlations de ses
ambassadeurs au sujet des Huns coutrigours et outigours; Justinien suit
leurs conseils.--Ambassade envoye  Sandilkh roi des
Outigours.--Sandilkh promet d'attaquer les Coutrigours toutes les fois
qu'ils attaqueront les Romains.--Gpides et Lombards se prsentent pour
vider leur querelle; une terreur panique s'empare d'eux; leurs armes
s'enfuient au lieu de combattre.

CHAPITRE CINQUIME.--Rupture de la trve entre les Gpides et les
Lombards.--Kinialkh amne aux Gpides une arme de Huns coutrigours;
ceux-ci s'en dbarrassent en les jetant sur la Msie.--Lettre de
Justinien  Sandilkh.--Les Huns outigours grossis des Goths Ttraxites
attaquent les Coutrigours.--Horrible massacre; des prisonniers romains
rompent leurs fers et se sauvent en Msie.--Kinialkh marche au secours
de son pays.--Deux mille Coutrigours obtiennent des terres en
Thrace.--Lettre de Sandilkh  Justinien.--Fin du duel des Gpides et des
Lombards: les Lombards vainqueurs accusent Justinien de leur avoir
manqu de foi.--Vieillesse de Justinien; son gouvernement
dcline.--Dsorganisation de l'arme romaine; corruption des
magistrats.--La peste et les tremblements de terre dsolent
l'empire.--Nouvelle guerre des Huns coutrigours, des Slaves et des
Bulgares sous la conduite de Zabergan.--Trois armes envahissent la
Thessalie, la Chersonse de Thrace et le territoire de
Constantinople.--Terreur des Romains; faiblesse de la milice
palatine.--Le vieux Blisaire dfend Constantinople avec une poigne
d'hommes.--Sa tactique prudente devant l'ennemi.--Embuscade qu'il dresse
 Zabergan; les Huns sont mis en droute.--Blisaire vainqueur est priv
de son commandement par Justinien.--Mauvais succs des deux autres
armes hunniques.--Belle dfense de la Chersonse de Thrace par Germain;
combat naval; mort de ce gnral.--Zabergan repasse le Danube.--La
guerre recommence entre les Coutrigours et les Outigours; arrive des
Avars qui les pacifient en les asservissant.

CHAPITRE SIXIME.--SUCCESSEURS D'ATTILA: Aventures des _Ouar-Khouni_;
ils sont sujets des Avars.--Les Turks les emmnent en captivit.--Leur
fuite.--Ils prennent le nom d'_Avars_.--Leur ambassade  Justinien qui
les reoit  sa solde.--Ils subjuguent les Outigours et les Coutrigours
au nom des Romains.--Leur arrive sur les bords du Danube; ils demandent
des terres en Msie.--Le grand kha-kan des Turks les rclame comme ses
esclaves fugitifs: leur fraude est dcouverte.--Leurs ambassadeurs sont
jous par Justinien.--Les Avars se rejettent sur les Slaves qu'ils
soumettent jusqu'aux montagnes de la Thuringe.--Ils rencontrent les
Franks et sont battus.--Leur retour sur le Bas-Danube.--Mort de
Justinien.--Caractre de Justin II.--Caractre de Baan kha-kan des
Avars.--Audience de Justin aux ambassadeurs des Avars; il les repousse
arrogamment.--Nouvelles querelles entre les Lombards et les
Gpides.--Albon appel en Italie par Narss, veut anantir d'abord la
nation des Gpides.--Il s'allie avec Baan.--La Gpidie conquise par les
Avars reprend son nom de Hunnie.--Baan rclame des Romains la
possession de Sirmium; fermet du duc Bonus.--Entrevue de ce duc et de
Baan.--Revers des Romains en Pannonie.--Justin tombe en dmence et
meurt.--Menaces de Turxanth  l'ambassadeur Valentinus au sujet des
Ouar-Khouni.--Baan se procure une flotte.--Il construit un pont de
bateaux devant Sirmium.--Opposition du gouverneur romain de
Singidon.--Baan jure d'abord au nom de ses dieux, puis au nom du Dieu
des chrtiens qu'il ne veut pas prendre la ville.--Ambassade avare 
Constantinople.--Discours insolent de Selakh.--Sige de Sirmium.--Cent
mille Slovnes appels par Baan s'abattent sur la Msie et la
Thrace.--Tibre abandonne Sirmium aux Avars.


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.




PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire d'Attila et de ses
successeurs (1/2), by Amde Thierry

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'ATTILA 1/2 ***

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