The Project Gutenberg EBook of L'Etourdi, by Moliere

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Title: L'Etourdi

Author: Moliere

Posting Date: April 18, 2013 [EBook #3645]
Release Date: January, 2003
First Posted: July 2, 2001

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ETOURDI ***




Produced by Laurent Le Guillou









Source:

Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molire,
"Oeuvres de Molire, avec des notes de tous les commentateurs",
Tome Premier,
Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
1890.

[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
they provide the meanings of old French words or expressions.
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L'ETOURDI

ou

LES CONTRE-TEMPS




Comdie (1653-1658)



PERSONNAGES                             ACTEURS

Llie, fils de Pandolfe.                La Grange.
Clie, esclave de Trufaldin.            Mlle de Brie.
Mascarille, valet de Llie.             Molire.
Hippolyte, fille d'Anselme.                Mme Duparc.
Anselme, pre d'Hippolyte.              Louis Bjart.
Trufaldin, vieillard.
Pandolfe, pre de Llie.                Bjart an.
Landre, fils de famille.
Andrs, cru gyptien.
Ergaste, ami de Mascarille.
Un courrier.
Deux troupes de masques.



La scne est  Messine.


ACTE PREMIER.
-------------

Scne premire. - Llie.


- Llie -

Eh bien ! Landre, eh bien ! il faudra contester ;
Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter ;
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle :
Prparez vos efforts, et vous dfendez bien,
Sr que de mon ct je n'pargnerai rien.



-----------


Scne II. - Llie, Mascarille.


- Llie -

Ah ! Mascarille !

- Mascarille -

                  Quoi ?

- Llie -

                         Voici bien des affaires ;
J'ai dans ma passion toutes choses contraires :
Landre aime Clie, et, par un trait fatal,
Malgr mon changement, est encor mon rival.

- Mascarille -

Landre aime Clie !

- Llie -

                     Il l'adore, te dis-je.

- Mascarille -

Tant pis.

- Llie -

         Eh, oui, tant pis ; c'est ce qui m'afflige.
Toutefois j'aurais tort de me dsesprer :
Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer ;
Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
N'a jamais rien trouv qui lui ft difficile ;
Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs ;
Et qu'en toute la terre...

- Mascarille -

                           Eh ! trve de douceurs,
Quand nous faisons besoin, nous autres misrables,
Nous sommes les chris et les incomparables ;
Et dans un autre temps, ds le moindre courroux,
Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.

- Llie -

Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
Mais enfin discourons un peu de ma captive :
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d'impntrable  des traits si charmants.
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage
Je vois pour sa naissance un noble tmoignage ;
Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
Cache son origine, et ne l'en tire pas.

- Mascarille -

Vous tes romanesque avecque vos chimres ;
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ?
C'est, Monsieur, votre pre, au moins  ce qu'il dit :
Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit ;
Qu'il peste contre vous d'une belle manire,
Quand vos dportements lui blessent la visire.
Il est avec Anselme en parole pour vous
Que de son Hippolyte on vous fera l'poux,
S'imaginant que c'est dans le seul mariage
Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage
Et s'il vient  savoir que, rebutant son choix,
D'un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obissance,
Dieu sait quelle tempte alors clatera,
Et de quels beaux sermons on vous rgalera.

- Llie -

Ah ! trve, je vous prie,  votre rhtorique !

- Mascarille -

Mais vous, trve plutt  votre politique !
Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tcher...

- Llie -

Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon  me fcher,
Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?

- Mascarille -

          ( part.)

Il se met en courroux.

          (haut.)

                       Tout ce que j'en ai dit
N'tait rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure ?
Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
Vous savez le contraire, et qu'il est trs certain
Qu'on ne peut me taxer que d'tre trop humain.
Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de pre :
poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
Ma foi, j'en suis d'avis, que ces pnards chagrins
Nous viennent tourdir de leurs contes badins,
Et, vertueux par force, esprent par envie
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
Vous savez mon talent, je m'offre  vous servir.

- Llie -

Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paratre,
N'a point t mal vu des yeux qui l'ont fait natre.
Mais Landre,  l'instant, vient de me dclarer
Qu' me ravir Clie il va se prparer :
C'est pourquoi dpchons, et cherche dans ta tte
Les moyens les plus prompts d'en faire ma conqute.
Trouve ruses, dtours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses prtentions.

- Mascarille -

Laissez-moi quelque temps rver  cette affaire.

          ( part.)

Que pourrais-je inventer pour ce coup ncessaire ?

- Llie -

Eh bien ! le stratagme ?

- Mascarille -

                          Ah ! comme vous courez !
Ma cervelle toujours marche  pas mesurs.
J'ai trouv votre fait : il faut... Non, je m'abuse.
Mais si vous alliez...

- Llie -

                      O ?

- Mascarille -

                           C'est une faible ruse.
J'en songeais une...

- Llie -

                    Et quelle ?

- Mascarille -

                               Elle n'irait pas bien.
Mais ne pourriez-vous pas...?

- Llie -

                             Quoi ?

- Mascarille -

                                    Vous ne pourriez rien.
Parler avec Anselme.

- Llie -

                    Et que lui puis-je dire ?

- Mascarille -

Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.

- Llie -

Que faire ?

- Mascarille -

            Je ne sais.

- Llie -

                        C'en est trop,  la fin,
Et tu me mets  bout par ces contes frivoles.

- Mascarille -

Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
Nous n'aurions pas besoin maintenant de rver
A chercher les biais que nous devons trouver,
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empcher qu'un rival vous prvienne et vous brave.
De ces Egyptiens qui la mirent ici,
Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ;
Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu'il serait trs ravi de la vendre :
Car enfin en vrai ladre il a toujours vcu ;
Il se ferait fesser pour moins d'un quart d'cu ;
Et l'argent est le dieu que surtout il rvre :
Mais le mal, c'est...

- Llie -

                     Quoi ? c'est...

- Mascarille -

                                    Que monsieur votre pre
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
comme vous voudriez bien, manier ses ducats ;
Qu'il n'est point de ressort qui, pour votre ressource,
Pt faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
Mais tchons de parler  Clie un moment,
Pour savoir l-dessus quel est son sentiment.
La fentre est ici.

- Llie -

                    Mais Trufaldin, pour elle,
Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
Prend garde.

- Mascarille -

            Dans ce coin demeurons en repos.
O bonheur ! la voil qui sort tout  propos.



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Scne III. - Clie, Llie, Mascarille.


- Llie -

Ah ! que le ciel m'oblige en offrant  ma vue
Les clestes attraits dont vous tes pourvue !
Et, quelque mal cuisant que m'aient caus vos yeux,
Que je prends de plaisir  les voir en ces lieux !

- Clie -

Mon coeur, qu'avec raison votre discours tonne,
N'entend pas que mes yeux fassent mal  personne ;
Et si dans quelque chose ils vous ont outrag,
Je puis vous assurer que c'est sans mon cong.

- Llie -

Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure !
Je mets toute ma gloire  chrir leur blessure,
Et...

- Mascarille -

     Vous le prenez l d'un ton un peu trop haut ;
Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
Ce que...

- Trufaldin -

          (dans sa maison.)

          Clie !

- Mascarille -

          ( Llie.)

                 Eh bien !

- Llie -

                          O rencontre cruelle !
Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler ?

- Mascarille -

Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.



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Scne IV. - Trufaldin, Clie,
Llie (retir, dans un coin), Mascarille.


- Trufaldin -

          ( Clie.)

Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
Vous  qui je dfends de parler  personne ?

- Clie -

Autrefois j'ai connu cet honnte garon ;
Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupon.

- Mascarille -

Est-ce l le seigneur Trufaldin ?

- Clie -

                                 Oui, lui-mme.

- Mascarille -

Monsieur, je suis tout vtre, et ma joie est extrme
De pouvoir saluer en toute humilit
Un homme dont le nom est partout si vant.

- Trufaldin -

Trs humble serviteur.

- Mascarille -

                      J'incommode peut-tre ;
Mais je l'ai vue ailleurs, o, m'ayant fait connatre
Les grands talents qu'elle  pour savoir l'avenir,
Je voulais sur un point un peu l'entretenir.

- Trufaldin -

Quoi ! te mlerais-tu d'un peu de diablerie ?

- Clie -

Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.

- Mascarille -

Voici donc ce que c'est. Le matre que je sers
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
Il aurait bien voulu du feu qui le dvore
Pouvoir entretenir la beaut qu'il adore :
Mais un dragon, veillant sur ce rare trsor,
N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor ;
Et ce qui plus le gne et le rend misrable,
Il vient de dcouvrir un rival redoutable :
Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
Ont sujet d'esprer quelque succs heureux,
Je viens vous consulter, sr que de votre bouche
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

- Clie -

Sous quel astre ton matre a-t-il reu le jour ?

- Mascarille -

Sous un astre  jamais ne changer son amour.

- Clie -

Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
La science que j'ai m'en peut assez instruire.
Cette fille a du coeur, et, dans l'adversit,
Elle sait conserver une noble fiert ;
Elle n'est pas d'humeur  trop faire connatre
Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait natre.
Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
Je vais en peu de mots te les dcouvrir tous.

- Mascarille -

O merveilleux pouvoir de la vertu magique !

- Clie -

Si ton matre en ce point de constance se pique,
Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu'il n'apprhende plus de soupirer en vain ;
Il a lieu d'esprer, et le fort qu'il veut prendre
N'est pas sourd aux traits, et voudra bien se rendre.

- Mascarille -

C'est beaucoup ; mais ce fort dpend d'un gouverneur
Difficile  gagner.

- Clie -

                   C'est l tout le le malheur.

- Mascarille -

          ( part, regardant Llie.)

Au diable le fcheux qui toujours nous claire !

- Clie -

Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

- Llie -

          (les joignant.)

Cessez,  Trufaldin, de vous inquiter !
C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
Et je vous l'envoyais, ce serviteur fidle,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la libert,
Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrt.

- Mascarille -

La peste soit la bte !

- Trufaldin -

                       Ho ! ho ! qui des deux croire ?
Ce discours au premier est fort contradictoire.

- Mascarille -

Monsieur, ce galant homme a le cerveau bless ;
Ne le savez-vous pas ?

- Trufaldin -

                      Je sais ce que je sai.
J'ai crainte ici dessous de quelque manigance.

          ( Clie.)

Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
Et vous, filous fieffs, ou je me trompe fort,
Mettez, pour me jouer, vos fltes mieux d'accord.



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Scne V. - Llie, Mascarille.


- Mascarille -

C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie,
Il nous et d'un bton chargs de compagnie.
A quoi bon se montrer, et, comme un tourdi,
Me venir dmentir de tout ce que je di ?

- Llie -

Je pensais faire bien.

- Mascarille -

                      Oui, c'tait fort l'entendre.
Mais quoi ! cette action ne me doit point surprendre :
Vous tes si fertile en pareils contre-temps,
Que vos carts d'esprit n'tonnent plus les gens.

- Llie -

Ah ! mon Dieu ! pour un rien me voil bien coupable !
Le mal est-il si grand qu'il soit irrparable ?
Enfin, si tu ne mets Clie entre mes mains,
Songe au moins de Landre  rompre les desseins ;
Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
De peur que ma prsence encor soit criminelle,
Je te laisse.

- Mascarille -

              Fort bien. A dire vrai, l'argent
Serait dans notre affaire un sr et fort agent ;
Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre.



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Scne VI. - Anselme, Mascarille.


- Anselme -

Par mon chef ! C'est un sicle trange que le ntre !
J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
Et jamais tant de peine  retirer le sien !
Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
Sont comme les enfants, que l'on conoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
L'argent dans une bourse entre agrablement ;
Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
C'est lors que les douleurs commencent  nous prendre.
Baste ! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus ;
Encore est-ce un bonheur.

- Mascarille -

          ( part les quatre premiers vers.)

                          O Dieu ! la belle proie
A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie
Si je pourrais un peu de prs le caresser.
Je sais bien les discours dont il faut le bercer...
Je viens de voir, Anselme...

- Anselme -

                            Et qui ?

- Mascarille -

                                    Votre Nrine.

- Anselme -

Que dit-elle de moi, cette gente assasine (1) ?

- Mascarille -

Pour vous elle est de flamme.

- Anselme -

                             Elle ?

- Mascarille -

                                   Et vous aime tant,
Que c'est grande piti.

- Anselme -

                        Que tu me rends content !

- Mascarille -

Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure.
Anselme, mon mignon, crie-t-elle  toute heure,
Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs,
Et que tu daigneras teindre mes ardeurs ?

- Anselme -

Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celes ?
Les filles, par ma foi, sont bien dissimules !
Mascarille, en effet, qu'en dis-tu ? quoique vieux,
J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

- Mascarille -

Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
S'il n'est pas des plus beaux, il est des agrable.

- Anselme -

Si bien donc...?

- Mascarille -

          (veut prendre la bourse.)

                 Si bien donc qu'elle est sotte de vous,
Ne vous regarde plus...

- Anselme -

                       Quoi ?

- Mascarille -

                              Que comme un poux,
Et vous veut...?

- Anselme -

                Et me veut...?

- Mascarille -

                              Et vous veut, quoi qu'il tienne,
Prendre la bourse...

- Anselme -

                    La ?

- Mascarille -

          (prend la bourse, et la laisse tomber.)

                         La bouche avec la sienne.

- Anselme -

Ah ! je t'entends. Viens c : lorsque tu la verras,
Vante-lui mon mrite autant que tu pourras.

- Mascarille -

Laissez-moi faire.

- Anselme -

                  Adieu.

- Mascarille -

          ( part.)

                        Que le ciel vous conduise !

- Anselme -

          (revenant.)

Ah ! vraiment, je faisais une trange sottise,
Et tu pouvais pour toi m'accuser de froideur.
Je t'engage  servir mon amoureuse ardeur,
Je reois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre prsent rcompenser ton zle !
Tiens, tu te souviendras...

- Mascarille -

                            Ah ! non pas, s'il vous plat.

- Anselme -

Laisse-moi...

- Mascarille -

              Point du tout. J'agis sans intrt.

- Anselme -

Je le sais ; mais pourtant...

- Mascarille -

                             Non, Anselme, vous dis-je ;
Je suis homme d'honneur, cela me dsoblige.

- Anselme -

Adieu donc, Mascarille.

- Mascarille -

          ( part.)

                       O longs discours !

- Anselme -

          (revenant.)

                                          Je veux
Rgaler par tes mains cet objet de mes voeux ;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.

- Mascarille -

                      Non, laissez votre argent :
Sans vous mettre en souci, je ferai le prsent ;
Et l'on m'a mis en main une bague  la mode,
Qu'aprs vous payerez, si cela l'accommode.

- Anselme -

Soit ; donne-la pour moi : mais surtout fais si bien
Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.



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Scne VII. - Llie, Anselme, Mascarille.


- Llie -

          (ramassant la bourse.)

A qui la bourse ?

- Anselme -

                  Ah ! dieux ! elle m'tait tombe !
Et j'aurais aprs cru qu'on me l'et drobe !
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m'pargne un grand trouble et me rend mon argent.
Je vais m'en dcharger au logis tout  l'heure.



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Scne VIII. - Llie, Mascarille.


- Mascarille -

C'est tre officieux, et trs fort, ou je meure.

- Llie -

Ma foi ! sans moi, l'argent tait perdu pour lui.

- Mascarille -

Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
D'un jugement trs rare et d'un bonheur extrme ;
Nous avancerons fort, continuez de mme.

- Llie -

Qu'est-ce donc ? Qu'ai-je fait ?

- Mascarille -

                                 Le sot, en bon franois,
Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
Il sait bien l'impuissance o son pre le laisse,
Qu'un rival qu'il doit craindre, trangement nous presse :
Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger
Dont je cours moi tout seul la honte et le danger...

- Llie -

Quoi ? c'tait...?

- Mascarille -

                   Oui, bourreau, c'tait pour la captive
Que j'attrapais l'argent dont votre soin nous prive.

- Llie -

S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'et devin ?

- Mascarille -

Il fallait, en effet, tre bien raffin !

- Llie -

Tu me devais par signe avertir de l'affaire.

- Mascarille -

Oui, je devais au dos avoir mon luminaire.
Au nom de Jupiter, laissez nous en repos,
Et ne nous chantez plus d'impertinents propos !
Un autre, aprs cela, quitterait tout peut-tre ;
Mais j'avais mdit tantt un coup de matre,
Dont tout prsentement je veux voir les effets ;
A la charge que si...

- Llie -

                      Non, je te le promets,
De ne me mler plus de rien dire ou rien faire.

- Mascarille -

Allez donc ; votre vue excite ma colre.

- Llie -

Mais surtout hte-toi, de peur qu'en ce dessein...

- Mascarille -

Allez, encore un coup ; j'y vais mettre la main.

          (Llie sort.)

Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine,
S'il faut qu'elle succde ainsi que j'imagine.
Allons voir... Bon, voici mon homme justement.



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Scne IX. - Pandolfe, Mascarille.


- Pandolfe -

Mascarille !

- Mascarille -

             Monsieur.

- Pandolfe -

                       A parler franchement,
Je suis mal satisfait de mon fils.

- Mascarille -

                                  De mon matre ?
Vous n'tes pas le seul qui se plaigne de l'tre :
Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
Met  chaque moment ma patience  bout.

- Pandolfe -

Je vous croyais pourtant assez d'intelligence
Ensemble.

- Mascarille -

          Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
Toujours de son devoir je tche  l'avertir,
Et l'on nous voit sans cesse avoir maille  partir (2).
A l'heure mme encor nous avons eu querelle
Sur l'hymen d'Hippolyte, o je le vois rebelle,
O, par l'indignit d'un refus criminel,
Je le vois offenser le respect paternel.

- Pandolfe -

Querelle ?

- Mascarille -

           Oui, querelle, et bien avant pousse.

- Pandolfe -

Je me trompais donc bien ; car j'avais la pense
Qu' tout ce qu'il faisait tu donnais de l'appui.

- Mascarille -

Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
Et comme l'innocence est toujours opprime ?
Si mon intgrit vous tait confirme,
Je suis auprs de lui gag pour serviteur,
Vous me voudriez encor payer pour prcepteur :
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
Que ce que je lui dis pour le faire tre sage.
Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
Cessez de vous laisser conduire au premier vent ;
Rglez-vous ; regardez l'honnte homme de pre
Que vous avez du ciel, comme on le considre ;
Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.

- Pandolfe -

C'est parler comme il faut. Et que peut-il rpondre ?

- Mascarille -

Rpondre ? Des chansons dont il me vient confondre.
Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
Il ne tienne de vous des semences d'honneur ;
Mais sa raison n'est pas maintenant la matresse.
Si je pouvais parler avecque hardiesse,
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

- Pandolfe -

Parle.

- Mascarille -

       C'est un secret qui m'importerait fort
S'il tait dcouvert ; mais  votre prudence
Je le puis confier avec toute assurance.

- Pandolfe -

Tu dis bien.

- Mascarille -

             Sachez donc que vos voeux sont trahis
Par l'amour qu'une esclave imprime  votre fils.

- Pandolfe -

On m'en avait parl ; mais l'action me touche
De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.

- Mascarille -

Vous voyez si je suis le secret confident...

- Pandolfe -

Vraiment je suis ravi de cela.

- Mascarille -

                               Cependant
A son devoir, sans bruit, dsirez vous le rendre ?
Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre :
Ce serait fait de moi, s'il savait ce discours.
Il faut, dis-je, pour rompre  toute chose cours,
Acheter sourdement l'esclave idoltre,
Et la faire passer en une autre contre.
Anselme a grand succs auprs de Trufaldin ;
Qu'il aille l'acheter pour vous ds ce matin :
Aprs, si vous voulez en mes mains la remettre,
Je connais des marchands, et puis bien vous promettre
D'en retirer l'argent qu'elle pourra coter,
Et malgr votre fils, de la faire carter ;
Car enfin, si l'on veut qu' l'hymen il se range,
A cet amour naissant il faut donner le change ;
Et de plus, quand bien mme il serait rsolu,
Qu'il aurait pris le joug que vous avez voulu,
Cet autre objet, pouvant rveiller son caprice,
Au mariage encor peut porter prjudice.

- Pandolfe -

C'est trs bien raisonner ; ce conseil me plat fort...
Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort
Pour avoir promptement cette esclave funeste,
Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

- Mascarille -

          (seul.)

Bon ; allons avertir mon matre de ceci.
Vive la fourberie, et les fourbes aussi.



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Scne X. - Hippolyte, Mascarille.


- Hippolyte -

Oui, tratre, c'est ainsi que tu me rends service !
Je viens de tout entendre, et voir ton artifice :
A moins que de cela, l'euss-je souponn ?
Tu couches d'imposture (3), et tu m'en as donn.
Tu m'avais promis, lche, et j'avais lieu d'attendre
Qu'on te verrait servir mes ardeurs pour Landre ;
Que du choix de Llie, o l'on veut m'obliger,
Ton adresse et tes soins sauraient me dgager ;
Que tu m'affranchirais du projet de mon pre :
Et cependant ici tu fais tout le contraire !
Mais tu t'abuseras ; je sais un sr moyen
Pour rompre cet achat o tu pousses si bien ;
Et je vais de ce pas...

- Mascarille -

                       Ah ! que vous tes prompte !
La mouche tout d'un coup  la tte vous monte (4),
Et, sans considrer s'il a raison ou non,
Votre esprit contre moi fait le petit dmon.
J'ai tort, et je devrais, sans finir mon ouvrage,
Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.

- Hippolyte -

Par quelle illusion penses-tu m'blouir ?
Tratre, peux-tu nier ce que je viens d'our ?

- Mascarille -

Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
Ne va directement qu' vous rendre service ;
Que ce conseil adroit, qui semble tre sans fard,
Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard (5) ;
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Clie,
Qu' dessein de la mettre au pouvoir de Llie ;
Et faire que, l'effet de cette invention
Dans le dernier excs portant sa passion,
Anselme, rebut de son prtendu gendre,
Puisse tourner son choix du ct de Landre.

- Hippolyte -

Quoi ! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux,
Tu l'as form pour moi, Mascarille ?

- Mascarille -

                                     Oui, pour vous.
Mais puisqu'on reconnat si mal mes bons offices,
Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
Et que, pour rcompense, on s'en vient, de hauteur,
Me traiter de faquin, de lche, d'imposteur,
Je m'en vais rparer l'erreur que j'ai commise,
Et ds ce mme pas rompre mon entreprise.

- Hippolyte -

          (l'arrtant.)

Eh ! ne me traite pas si rigoureusement,
Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.

- Mascarille -

Non, non, laissez-moi faire ; il est en ma puissance
De dtourner le coup qui si fort vous offense.
Vous ne vous plaindrez point de mes soins dsormais ;
Oui, vous aurez mon matre, et je vous le promets.

- Hippolyte -

Eh ! mon pauvre garon, que ta colre cesse !
J'ai mal jug de toi, j'ai tort, je le confesse.

          (Tirant sa bourse.)

Mais je veux rparer ma faute avec ceci.
Pourrais-tu te rsoudre  me quitter ainsi ?

- Mascarille -

Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse ;
Mais votre promptitude est de mauvaise grce.
Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur
Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.

- Hippolyte -

Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures :
Mais que ces deux louis gurissent tes blessures.

- Mascarille -

Eh ! tout cela n'est rien ; je suis tendre  ces coups.
Mais dj je commence  perdre mon courroux ;
Il faut de ses amis endurer quelque chose.

- Hippolyte -

Pourras-tu mettre  fin ce que je me propose
Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis
Produise  mon amour le succs que tu dis ?

- Mascarille -

N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des pines.
J'ai des ressorts tout prts pour diverses machines ;
Et quand ce stratagme  nos voeux manquerait,
Ce qu'il ne ferait pas, un autre le ferait.

- Hippolyte -

Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.

- Mascarille -

L'esprance du gain n'est pas ce qui me flatte.

- Hippolyte -

Ton matre te fait signe, et veut parler  toi :
Je te quitte ; mais songe  bien agir pour moi.



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Scne XI. - Llie, Mascarille.


- Llie -

Que diable fais-tu l ? Tu me promets merveille ;
Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
Sans que mon bon gnie au-devant m'a pouss,
Dj tout mon bonheur et t renvers.
C'tait fait de mon bien, c'tait fait de ma joie,
D'un regret ternel je devenais la proie ;
Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontr,
Anselme avait l'esclave, et j'en tais frustr ;
Il l'emmenait chez lui : mais j'ai par l'atteinte,
J'ai dtourn le coup, et tant fait que, par crainte,
Le pauvre Trufaldin l'a retenue.

- Mascarille -

                                 Et trois ;
Quand nous serons  dix, nous ferons une croix.
C'tait par mon adresse,  cervelle incurable,
Qu'Anselme entreprenait cet achat favorable ;
Entre mes propres mains on devait la livrer ;
Et vos soins endiabls nous en viennent sevrer.
Et puis pour votre amour je m'emploierais encore !
J'aimerais mieux cent fois tre grosse pcore,
Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
Et que monsieur Satan vous vnt tordre le cou.


- Llie -

          (seul.)

Il nous le faut mener en quelque htellerie,
Et faire sur les pots dcharger sa furie.



ACTE II.
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Scne premire. - Llie, Mascarille.


- Mascarille -

A vos dsirs enfin il a fallu se rendre :
Malgr tous mes serments, je n'ai pu m'en dfendre,
Et pour vos intrts, que je voulais laisser,
En de nouveaux prils viens de m'embarrasser.
Je suis ainsi facile ; et si de Mascarille
Madame la nature avait fait une fille,
Je vous laisse  penser ce que 'aurait t.
Toutefois n'allez pas, sur cette sret,
Donner de vos revers au projet que je tente,
Me faire une bvue, et rompre mon attente.
Auprs d'Anselme encor nous vous excuserons,
Pour en pouvoir tirer ce que nous dsirons ;
Mais si dornavant votre imprudence clate,
Adieu, vous dis, mes soins pour l'objet qui vous flatte.

- Llie -

Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien :
Tu verras seulement...

- Mascarille -

                       Souvenez-vous-en bien ;
J'ai commenc pour vous un hardi stratagme.
Votre pre fait voir une paresse extrme
A rendre par sa mort tous vos dsirs contents
Je viens de le tuer (de parole, j'entends) :
Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
Le bonhomme surpris a quitt cette vie.
Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trpas,
J'ai fait que vers sa grange il a port ses pas ;
On est venu lui dire, et par mon artifice,
Que les ouvriers qui sont aprs son difice,
Parmi les fondements qu'ils en jettent encor,
Avaient fait par hasard rencontre d'un trsor.
Il a vol d'abord ; et comme  la campagne
Tout son monde  prsent, hors nous deux, l'accompagne,
Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
Et produis un fantme enseveli pour lui.
Jouez bien votre rle ; et pour mon personnage,
Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
Dites absolument que je ne suis qu'un sot.



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Scne II. - Llie.


- Llie -

Son esprit, il est vrai, trouve une trange voie
Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ;
Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux,
Que ne ferait-on pas pour devenir heureux ?
Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
Il en peut bien servir  la petite ruse
Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver,
Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
Juste ciel ! qu'ils sont prompts ! Je les vois en parole (6).
Allons nous prparer  jouer notre rle.



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Scne III. - Anselme, Mascarille.


- Mascarille -

La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.

- Anselme -

Etre mort de la sorte !

- Mascarille -

                        Il a certes, grand tort :
Je lui sais mauvais gr d'une telle incartade.

- Anselme -

N'avoir pas seulement le temps d'tre malade !

- Mascarille -

Non, jamais homme n'eut si hte de mourir.

- Anselme -

Et Llie ?

- Mascarille -

           Il se bat, et ne peut rien souffrir :
Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
Et veut accompagner son papa dans la fosse :
Enfin, pour achever, l'excs de son transport
M'a fait en grande hte ensevelir le mort,
De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
A faire un vilain coup ne me l'allt semondre (7).

- Anselme -

N'importe, tu devais attendre jusqu'au soir ;
Outre qu'encore un coup j'aurais voulu le voir,
Qui tt ensevelit, bien souvent assassine ;
Et tel est cru dfunt, qui n'en a que la mine.

- Mascarille -

Je vous le garantis trpass comme il faut.
Au reste, pour venir au discours de tantt,
Llie (et l'action lui sera salutaire)
D'un bel enterrement veut rgaler son pre,
Et consoler un peu ce dfunt de son sort,
Par le plaisir de voir faire honneur  sa mort.
Il hrite beaucoup ; mais comme en ses affaires
Il se trouve assez neuf et ne voit encor gures,
Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers,
Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
Il voudrait vous prier, ensuite de l'instance
D'excuser de tantt son trop de violence,
De lui prter au moins pour ce dernier devoir...

- Anselme -

Tu me l'as dj dit, et je m'en vais le voir.

- Mascarille -

          (seul.)

Jusques ici du moins tout va le mieux du monde.
Tchons  ce progrs que le reste rponde ;
Et, de peur de trouver dans le port un cueil,
conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil.



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Scne IV. - Anselme, Llie, Mascarille.


- Anselme -

Sortons ; je ne saurais qu'avec douleur trs forte
Le voir empaquet de cette trange sorte.
Las ! en si peu de temps ! Il vivait ce matin !

- Mascarille -

En peu de temps parfois on fait bien du chemin.

- Llie -

          (pleurant.)

Ah !

- Anselme -

     Mais quoi, cher Llie ! enfin il tait homme.
On n'a point pour la mort de dispense de Rome.

- Llie -

Ah !

- Anselme -

     Sans leur dire gare, elle abat les humains,
Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.

- Llie -

Ah !

- Anselme -

     Ce fier animal, pour toutes les prires,
Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtrires ;
Tout le monde y passe.

- Llie -

                       Ah !

- Mascarille -

                            Vous avez beau prcher,
Ce deuil enracin ne se peut arracher.

- Anselme -

Si malgr ces raisons, votre ennui persvre,
Mon cher Llie, au moins faites qu'il se modre.

- Llie -

Ah !

- Mascarille -

     Il n'en fera rien, je connais son humeur.

- Anselme -

Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
J'apporte ici l'argent qui vous est ncessaire
Pour faire clbrer les obsques d'un pre.

- Llie -

Ah ! ah !

- Mascarille -

          Comme  ce mot s'augmente sa douleur !
Il ne peut, sans mourir, songer  ce malheur.

- Anselme -

Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
Que je suis dbiteur d'une plus grande somme :
Mais quand par ces raisons je ne vous devrais rien,
Vous pourriez librement disposer de mon bien.
Tenez, je suis tout vtre, et le ferai paratre.

- Llie -

          (s'en allant.)

Ah !

- Mascarille -

     Le grand dplaisir que sent monsieur mon matre !

- Anselme -

Mascarille, je crois qu'il serait  propos
Qu'il me ft de sa main un reu de deux mots.

- Mascarille -

Ah !

- Anselme -

     Des vnements l'incertitude est grande.

- Mascarille -

Ah !

- Anselme -

     Faisons-lui signer le mot que je demande.

- Mascarille -

Las ! en l'tat qu'il est, comment vous contenter ?
Donnez-lui le loisir de se dsattrister ;
Et quand ses dplaisirs prendront quelque allgeance,
J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
Adieu. Je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui,
Et m'en vais tout mon sol pleurer avecque lui.
Ah !

- Anselme -

          (seul.)

     Le monde est rempli de beaucoup de traverses ;
Chaque homme tous les jours en ressent de diverses ;
Et jamais ici-bas...



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Scne V. - Pandolfe, Anselme.


- Anselme -

                     Ah ! bon Dieu ! je frmi !
Pandolfe qui revient ! Ft-il bien endormi (8) !
Comme depuis sa mort sa face est amaigrie !
Las ! ne m'approchez pas de plus prs, je vous prie !
J'ai trop de rpugnance  coudoyer un mort.

- Pandolfe -

D'o peut donc provenir ce bizarre transport ?

- Anselme -

Dites-moi de bien loin quel sujet vous amne.
Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
C'est trop de courtoisie, et vritablement
Je me serais pass de votre compliment.
Si votre me est en peine, et cherche des prires,
Las ! je vous en promets ; et ne m'effrayez gures !
Foi d'homme pouvant, je vais faire  l'instant
Prier tant Dieu pour vous que vous serez content.
          Disparaissez donc, je vous prie,
          Et que le ciel, par sa bont,
          Comble de joie et de sant
          Votre dfunte seigneurie !

- Pandolfe -

          (riant.)

Malgr tout mon dpit, il m'y faut prendre part.

- Anselme -

Las ! pour un trpass vous tes bien gaillard.

- Pandolfe -

Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie,
Qui traite de dfunt une personne en vie ?

- Anselme -

Hlas ! vous tes mort, et je viens de vous voir.

- Pandolfe -

Quoi ! j'aurais trpass sans m'en apercevoir ?

- Anselme -

Sitt que Mascarille en a dit la nouvelle,
J'en ai senti dans l'me une douleur mortelle.

- Pandolfe -

Mais, enfin, dormez-vous ? tes-vous veill ?
Me connaissez-vous pas ?

- Anselme -

                         Vous tes habill
D'un corps arien qui contrefait le vtre,
Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
Je crains fort de vous voir comme un gant grandir,
Et tout votre visage affreusement laidir.
Pour Dieu ! ne prenez point de vilaine figure ;
J'ai prou (9) de ma frayeur en cette conjoncture.

- Pandolfe -

En une autre saison, cette navet
Dont vous accompagnez votre crdulit,
Anselme, me serait un charmant badinage,
Et j'en prolongerais le plaisir davantage :
Mais, avec cette mort, un trsor suppos,
Dont parmi les chemins on m'a dsabus,
Fomente dans mon me un soupon lgitime.
Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
Et qui pour ses desseins a d'tranges ressorts.

- Anselme -

M'aurait-on jou pice et fait supercherie ?
Ah ! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie !
Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui.
Malepeste du sot que je suis aujourd'hui !
De grce, n'allez pas divulguer un tel conte ;
On en ferait jouer quelque farce  ma honte :
Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-mme  retirer
L'argent que j'ai donn pour vous faire enterrer.

- Pandolfe -

De l'argent, dites-vous ? Ah ! voil l'encolure !
Voil le noeud secret de toute l'aventure !
A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
Je vais faire informer de cette affaire ici
Contre ce Mascarille ; et si l'on peut le prendre,
Quoi qu'il puisse coter, je le veux faire pendre.

- Anselme -

          (seul.)

Et moi, la bonne dupe  trop croire un vaurien,
Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien.
Il me sied bien, ma foi, de porter tte grise,
Et d'tre encor si prompt  faire une sottise ;
D'examiner si peu sur un premier rapport...
Mais je vois...



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Scne VI. - Llie, Anselme.


- Llie -

          (sans voir Anselme.)

                Maintenant, avec ce passe-port,
Je puis  Trufaldin rendre aisment visite.

- Anselme -

A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte ?

- Llie -

Que dites-vous ? Jamais elle ne quittera
Un coeur qui chrement toujours la gardera.

- Anselme -

Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
Que tantt avec vous j'ai fait une mprise ;
Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent trs beaux,
J'en ai, sans y penser, ml que je tiens faux ;
Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
De nos faux monnayeurs l'insupportable audace
Pullule en cet Etat d'une telle faon,
Qu'on ne reoit plus rien qui soit hors de soupon.
Mon Dieu ! qu'on ferait bien de les faire tous pendre !

- Llie -

Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ;
Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.

- Anselme -

Je les connatrai bien : montrez, montrez-les moi.
Est-ce tout ?

- Llie -

              Oui.

- Anselme -

                   Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
Mon argent bien-aim ; rentrez dedans ma poche ;
Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ?
Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chtif beau-pre ?
Ma foi, je m'engendrais d'une belle manire,
Et j'allais prendre en vous un beau-fils fort discret !
Allez, allez mourir de honte et de regret.

- Llie -

          (seul.)

Il faut dire : J'en tiens. Quelle surprise extrme !
D'o peut-il avoir su sitt le stratagme ?



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Scne VII. - Llie, Mascarille.


- Mascarille -

Quoi ! vous tiez sorti ? Je vous cherchais partout.
Eh bien ! en sommes-nous enfin venus  bout ?
Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
C, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave :
Votre rival aprs sera bien tonn.

- Llie -

Ah ! mon pauvre garon, la chance a bien tourn !
Pourrais-tu de mon sort deviner l'injustice ?

- Mascarille -

Quoi ! que serait-ce ?

- Llie -

                       Anselme, instruit de l'artifice,
M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prtait,
Sous couleur de changer de l'or que l'on doutait.

- Mascarille -

Vous vous moquez peut-tre ?

- Llie -

                             Il est trop vritable.

- Mascarille -

Tout de bon ?

- Llie -

              Tout de bon : j'en suis inconsolable.
Tu te vas emporter d'un courroux sans gal.

- Mascarille -

Moi, Monsieur ! Quelque sot (10) : la colre fait mal,
Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive.
Que Clie, aprs tout, soit ou libre ou captive,
Que Landre l'achte, ou qu'elle reste l,
Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.

- Llie -

Ah ! n'aye point pour moi si grande indiffrence,
Et sois plus indulgent  ce peu d'imprudence !
Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas
Que j'avais fait merveille, et qu'en ce feint trpas
J'ludais un chacun d'un deuil si vraisemblable,
Que les plus clairvoyants l'auraient cru vritable ?

- Mascarille -

Vous avez en effet sujet de vous louer.

- Llie -

Et bien ! je suis coupable, et je veux l'avouer.
Mais si jamais mon bien te fut considrable (11),
Rpare ce malheur, et me sois secourable.

- Mascarille -

Je vous baise les mains ; je n'ai pas le loisir.

- Llie -

Mascarille ! mon fils !

- Mascarille -

                        Point.

- Llie -

                              Fais-moi ce plaisir.

- Mascarille -

Non, je n'en ferai rien.

- Llie -

                         Si tu m'es inflexible,
Je m'en vais me tuer.

- Mascarille -

                      Soit ; il vous est loisible.

- Llie -

Je ne te puis flchir ?

- Mascarille -

                        Non.

- Llie -

                             Vois-tu le fer prt ?

- Mascarille -

Oui.

- Llie -

    Je vais le pousser.

- Mascarille -

                        Faites ce qu'il vous plat.

- Llie -

Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie ?

- Mascarille -

Non.

- Llie -

    Adieu Mascarille.

- Mascarille -

                     Adieu Monsieur Llie.

- Llie -

Quoi !...

- Mascarille -

      Tuez-vous donc vite. Ah ! que de longs devis (12).

- Llie -

Tu voudrais bien, ma foi, pour avoir mes habits,
Que je fisse le sot, et que je me tuasse.

- Mascarille -

Savais-je pas qu'enfin ce n'tait que grimace ;
Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt  se tuer ?



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Scne VIII. - Trufaldin, Landre, Llie, Mascarille.
(Trufaldin parle bas  Landre dans le fond du thtre.)


- Llie -

Que vois-je ? mon rival et Trufaldin ensemble !
Il achte Clie ; ah ! de frayeur je tremble.

- Mascarille -

Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
Pour moi, j'en suis ravi. Voil la rcompense
De vos brusques erreurs, de votre impatience.

- Llie -

Que dois-je faire ? dis ; veuille me conseiller.

- Mascarille -

Je ne sais.

- Llie -

            Laisse-moi, je vais le quereller.

- Mascarille -

Qu'en arrivera-t-il ?

- Llie -

                      Que veux-tu que je fasse
Pour empcher ce coup ?

- Mascarille -

                        Allez, je vous fais grce ;
Je jette encore un oeil pitoyable sur vous.
Laissez-moi l'observer ; par des moyens plus doux
Je vais, comme je le crois, savoir ce qu'il projette.

          (Llie sort.)

- Trufaldin -

          ( Landre.)

Quand on viendra tantt, c'est une affaire faite.

          (Trufaldin sort.)

- Mascarille -

          ( part, en s'en allant.)

Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.

- Landre -

          (seul.)

Grces au ciel, voil mon bonheur hors d'atteinte ;
J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte.
Quoi que dsormais puisse entreprendre un rival,
Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.



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Scne IX. - Landre, Mascarille.


- Mascarille -

          (dit ces deux vers dans la maison, et entre
           sur le thtre.)

Ahi !  l'aide ! au meurtre ! au secours ! on m'assomme !
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! O tratre !  bourreau d'homme !

- Landre -

D'o procde cela ? Qu'est-ce ? que te fait-on ?

- Mascarille -

On vient de me donner deux cents coups de bton.

- Landre -

Qui ?

- Mascarille -

     Llie.

- Landre -

            Et pourquoi ?

- Mascarille -

                          Pour une bagatelle
Il me chasse, et me bat d'une faon cruelle.

- Landre -

Ah ! vraiment il a tort.

- Mascarille -

                         Mais, ou je ne pourrai,
Ou je jure bien fort que je m'en vengerai.
Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde,
Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde ;
Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
Et qu'aprs m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
Il ne me fallait pas payer en coups de gaules,
Et me faire un affront si sensible aux paules.
Je te le dis encor, je saurai m'en venger :
Une esclave te plat, tu voulais m'engager
A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
Qu'un autre te l'enlve, ou le diable m'emporte.

- Landre -

Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport.
Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitais fort
Qu'un garon comme toi, plein d'esprit et fidle,
A mon service un jour pt attacher son zle :
Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
Si tu veux me servir, je t'arrte avec moi.

- Mascarille -

Oui, Monsieur, d'autant mieux que le destin propice
M'offre  me bien venger, en vous rendant service ;
Et que, dans mes efforts pour vos contentements,
Je puis  mon brutal trouver des chtiments :
De Clie, en un mot, par mon adresse extrme...

- Landre -

Mon amour s'est rendu cet office lui-mme.
Enflamm d'un objet qui n'a point de dfaut,
Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.

- Mascarille -

Quoi ! Clie est  vous.

- Landre -

                         Tu la verrais paratre,
Si de mes actions j'tais tout  fait matre :
Mais quoi ! mon pre l'est : comme il a volont,
Ainsi que je l'apprends d'un paquet apport,
De me dterminer  l'hymen d'Hippolyte,
J'empche qu'un rapport de tout ceci l'irrite.
Donc avec Trufaldin (car je sors de chez lui)
J'ai voulu tout exprs agir au nom d'autrui ;
Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie
Sur laquelle au premier il doit livrer Clie.
Je songe auparavant  chercher les moyens
D'ter aux yeux de tous ce qui charme les miens ;
A trouver promptement un endroit favorable
O puisse tre en secret cette captive aimable.

- Mascarille -

Hors de la ville un peu, je puis avec raison
D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison ;
L vous pourrez la mettre avec toute assurance,
Et de cette action nul n'aura connaissance.

- Landre -

Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhait.
Tiens donc, et va pour moi prendre cette beaut.
Ds que par Trufaldin ma bague sera vue,
Aussitt en tes mains elle sera rendue,
Et dans cette maison tu me la conduiras,
Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.



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Scne X. - Hippolyte, Landre, Mascarille.


- Hippolyte -

Je dois vous annoncer, Landre, une nouvelle ;
Mais la trouverez-vous agrable ou cruelle ?

- Landre -

Pour en pouvoir juger et rpondre soudain,
Il faudrait la savoir.

- Hippolyte -

                       Donnez-moi donc la main
Jusqu'au temple ; en marchant je pourrai vous l'apprendre.

- Landre -

          ( Mascarille.)

Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.



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Scne XI. - Mascarille.


- Mascarille -

Oui, je vais te servir d'un plat de ma faon.
Fut-il jamais au monde un plus heureux garon ?
Oh ! que dans un moment Llie aura de joie !
Sa matresse en nos mains tomber par cette voie !
Recevoir tout son bien d'o l'on attend son mal !
Et devenir heureux par la main d'un rival !
Aprs ce rare exploit, je veux que l'on s'apprte
A me peindre en hros, un laurier sur la tte,
Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or :
"Vivat Mascarillus, fourbum imperator" !



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Scne XII. - Trufaldin, Mascarille.


- Mascarille -

Hol !

- Trufaldin -

        Que voulez-vous ?

- Mascarille -

                          Cette bague connue
Vous dira le sujet qui cause ma venue.

- Trufaldin -

Oui, je reconnais bien la bague que voil.
Je vais qurir l'esclave ; arrtez un peu l.



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Scne XIII. - Trufaldin, Un Courrier, Mascarille.


- Le Courrier -

          ( Trufaldin.)

Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme...

- Trufaldin -

Et qui ?

- Le Courrier -

         Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme.

- Trufaldin -

Et que lui voulez-vous ? Vous le voyez ici.

- Le Courrier -

Lui rendre seulement la lettre que voici.

- Trufaldin -

          (lit.)

" Le ciel, dont la bont prend souci de ma vie, "
" Vient de me faire our, par un bruit assez doux, "
" Que ma fille,  quatre ans par des voleurs ravie, "
" Sous le nom de Clie est esclave chez vous. "
" Si vous stes jamais ce que c'est qu'tre pre, "
" Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, "
" Conservez-moi chez vous cette fille si chre, "
" Comme si de la vtre elle tenait le rang. "
" Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-mme, "
" Et vous vais de vos soins rcompenser si bien, "
" Que par votre bonheur, que je veux rendre extrme, "
" Vous bnirez le jour o vous causez le mien. "
          " De Madrid. "
                         " Don Pedro De Gusman, "
                         " Marquis de Montalcane. "

          (il continue.)

Quoiqu' leur nation bien peu de foi soit due,
Ils me l'avaient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
Que je verrais dans peu quelqu'un la retirer,
Et que je n'aurais pas sujet d'en murmurer ;
Et cependant j'allais, par mon impatience,
Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute esprance.

          (au courrier.)

Un seul moment plus tard, tous vos pas taient vains,
J'allais mettre  l'instant cette fille en ses mains.
Mais suffit ; j'en aurai tout le soin qu'on dsire.

          (Le courrier sort.)

          ( Mascarille.)

Vous-mme vous voyez ce que je viens de lire.
Vous direz  celui qui vous a fait venir
Que je ne lui saurais ma parole tenir ;
Qu'il vienne retirer son argent.

- Mascarille -

                                 Mais l'outrage
Que vous lui faites...

- Trufaldin -

                       Va, sans causer davantage.

- Mascarille -

          (seul.)

Ah ! le fcheux paquet que nous venons d'avoir !
Le sort a bien donn la baie (13)  mon espoir ;
Et bien  la malheure (14) est-il venu d'Espagne,
Ce courrier que la foudre ou la grle accompagne.
Jamais, certes, jamais plus beau commencement
N'eut en si peu de temps plus triste vnement.



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Scne XIV. - Llie, riant ; Mascarille.


- Mascarille -

Quel beau transport de joie  prsent vous inspire ?

- Llie -

Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.

- Mascarille -

C, rions donc bien fort, nous en avons sujet.

- Llie -

Ah ! je ne serai plus de tes plaintes l'objet.
Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
Que je gte en brouillon toutes tes fourberies :
J'ai bien jou moi-mme un tour des plus adroits.
Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ;
Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative
Aussi bonne, en effet, que personne qui vive ;
Et toi-mme avoueras que ce que j'ai fait, part
D'une pointe d'esprit o peu de monde a part.

- Mascarille -

Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.

- Llie -

Tantt, l'esprit mu d'une frayeur bien vive,
D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival,
Je songeais  trouver un remde  ce mal,
Lorsque, me ramassant tout entier en moi-mme,
J'ai conu, digr, produit un stratagme
Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.

- Mascarille -

Mais qu'est-ce ?

- Llie -

                 Ah ! s'il te plat, donne-toi patience.
J'ai donc feint une lettre avecque diligence,
Comme d'un grand seigneur crite  Trufaldin,
Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin,
Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Clie
Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
De la garder toujours, de lui rendre ses soins ;
Qu' ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
Par de si grands prsents reconnatre son zle,
Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.

- Mascarille -

Fort bien.

- Llie -

           Ecoute donc, voici le meilleur.
La lettre que je dis a donc t remise ;
Mais sais-tu bien comment ? En saison si bien prise,
Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot,
Un homme l'emmenait, qui s'est trouv fort sot.

- Mascarille -

Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ?

- Llie -

Oui. D'un tour si subtil m'aurais-tu cru capable ?
Loue au moins mon adresse, et la dextrit
Dont je romps d'un rival le dessein concert.

- Mascarille -

A vous pouvoir louer selon votre mrite,
Je manque d'loquence, et ma force est petite.
Oui, pour bien taler set effort relev,
Ce bel exploit de guerre  nos yeux achev,
Ce grand et rare effet d'une imaginative
Qui ne cde en vigueur  personne qui vive,
ma langue est impuissante, et je voudrais avoir
Celles de tous les gens du plus exquis savoir,
Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
Tout ce que vous avez t durant vos jours ;
C'est--dire, un esprit chauss tout  rebours,
Une raison malade et toujours en dbauche,
Un envers du bon sens, un jugement  gauche,
Un brouillon, une bte, un brusque, un tourdi,
Que sais-je ? un... cent fois plus encor que je ne di.
C'est faire en abrg votre pangyrique.

- Llie -

Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique ;
Ai-je fait quelque chose ? Eclaircis-moi ce point.

- Mascarille -

Non, vous n'avez rien fait ; mais ne me suivez point.

- Llie -

Je te suivrai partout pour savoir ce mystre.

- Mascarille -

Oui ? Sus donc, prparez vos jambes  bien faire,
Car je vais vous fournir de quoi les exercer.

- Llie -

          (seul.)

Il m'chappe. O malheur qui ne se peut forcer !
Aux discours qu'il m'a faits que saurais-je comprendre ?
Et quel mauvais office aurais-je pu me rendre ?



ACTE III.
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Scne premire. - Mascarille.


- Mascarille -

Taisez-vous, ma bont, cessez votre entretien ;
Vous tes une sotte, et je n'en ferai rien.
Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue ;
Relier tant de fois ce qu'un brouillon dnoue,
C'est trop de patience ; et je dois en sortir,
Aprs de si beaux coups qu'il a su divertir.
Mais aussi raisonnons un peu sans violence.
Si je suis maintenant ma juste impatience,
On dira que je cde  la difficult ;
Que je me trouve  bout de ma subtilit :
Et que deviendra lors cette publique estime
Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
A ne t'tre jamais vu court d'inventions ?
L'honneur,  Mascarille, est une belle chose !
A tes nobles travaux ne fait aucune pause ;
Et quoi qu'un matre ait fait pour te faire enrager,
Achve pour ta gloire, et non pour l'obliger.
Mais quoi ! Que ferais-tu, que de l'eau toute claire ?
Travers sans repos par ce dmon contraire,
Tu vois qu' chaque instant il te fait dchanter,
Et que c'est battre l'eau de prtendre arrter
Ce torrent effrn, qui de tes artifices
Renverse en un moment les plus beaux difices.
Eh bien ! pour toute grce, encore un coup du moins,
Au hasard du succs sacrifions des soins ;
Et s'il poursuit encore  rompre notre chance,
J'y consens, tons-lui toute notre assistance.
Cependant notre affaire encor n'irait pas mal,
Si par l nous pouvions perdre notre rival,
Et que Landre enfin, lass de sa poursuite,
Nous laisst jour entier pour ce que je mdite.
Oui, je roule en ma tte un trait ingnieux,
Dont je promettrais bien un succs glorieux,
Si je puis n'avoir plus cet obstacle  combattre.
Bon, voyons si son feu se rend opinitre.



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Scne II. - Landre, Mascarille.


- Mascarille -

Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se ddit.

- Landre -

De la chose lui-mme il m'a fait un rcit ;
Mais c'est bien plus : j'ai su que tout ce beau mystre
D'un rapt d'Egyptiens, d'un grand seigneur pour pre,
Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
N'est qu'un pur stratagme, un trait factieux,
Une histoire  plaisir, un conte dont Llie
A voulu dtourner notre achat de Clie.

- Mascarille -

Voyez un peu la fourbe !

- Landre -

                         Et pourtant Trufaldin
Est si bien imprim de ce conte badin,
Mord si bien  l'appt de cette faible ruse,
Qu'il ne veut point souffrir que l'on le dsabuse.

- Mascarille -

C'est pourquoi dsormais il la gardera bien,
Et je ne vois pas lieu d'y prtendre plus rien.

- Landre -

Si d'abord  mes yeux elle parut aimable,
Je viens de la trouver tout  fait adorable ;
Et je suis en suspens si, pour me l'acqurir,
Aux extrmes moyens je ne dois point courir,
Par le don de ma foi rompre sa destine,
Et changer ses liens en ceux de l'hymne.

- Mascarille -

Vous pourriez l'pouser ?

- Landre -

                          Je ne sais ; mais enfin,
Si quelque obscurit se trouve en son destin,
Sa grce et sa vertu sont de douces amorces
Qui, pour tirer les coeurs, ont d'incroyables forces.

- Mascarille -

Sa vertu, dites-vous ?

- Landre -

                       Quoi ? que murmures-tu ?
Achve, explique-toi sur ce mot de vertu.

- Mascarille -

Monsieur, votre visage en un moment s'altre,
Et je ferai bien mieux peut-tre de me taire.

- Landre -

Non, non, parle.

- Mascarille -

                 Eh bien donc, trs charitablement,
Je veux vous retirer de votre aveuglement.
Cette fille...

- Landre -

               Poursuis.

- Mascarille -

                         N'est rien moins qu'inhumaine :
Dans le particulier elle oblige sans peine,
Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche, aprs tout,
A quiconque la sait prendre par le bon bout ;
Elle fait la sucre, et veut passer pour prude ;
Mais je puis en parler avecque certitude.
Vous savez que je suis quelque peu d'un mtier
A me devoir connatre en un pareil gibier.

- Landre -

Clie...

- Mascarille -

         Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place,
Et qui s'vanouit, comme l'on peut savoir,
Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir (15).

- Landre -

Las ! que dis-tu ? Croirai-je un discours de la sorte ?

- Mascarille -

Monsieur, les volonts sont libres : que m'importe ?
Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
Prenez cette matoise, et lui donnez la main ;
Toute la ville en corps reconnatra ce zle,
Et vous pouserez le bien public en elle.

- Landre -

Quelle surprise trange !

- Mascarille -

          ( part.)

                          Il a pris l'hameon,
Courage ! s'il s'y peut enferrer tout de bon,
Nous nous tons du pied une fcheuse pine.

- Landre -

Oui, d'un coup tonnant ce discours m'assassine.

- Mascarille -

Quoi ! vous pourriez...

- Landre -

                        Va-t-en jusqu' la poste, et voi ;
Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.

          (seul, aprs avoir rv.)

Qui ne s'y ft tromp ! Jamais l'air d'un visage,
Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.



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Scne III. - Llie, Landre.


- Llie -

Du chagrin qui vous tient quel peut tre l'objet ?

- Landre -

Moi ?

- Llie -

      Vous-mme.

- Landre -

                 Pourtant je n'en ai point sujet.

- Llie -

Je vois bien ce que c'est, Clie en est la cause.

- Landre -

Mon esprit ne court pas aprs si peu de chose.

- Llie -

Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins :
Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.

- Landre -

Si j'tais assez sot pour chrir ses caresses,
Je me moquerais bien de toutes vos finesses.

- Llie -

Quelles finesses donc ?

- Landre -

                        Mon Dieu ! nous savons tout.

- Llie -

Quoi ?

- Landre -

       Votre procd de l'un  l'autre bout.

- Llie -

C'est de l'hbreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.

- Landre -

Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ;
Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien
O je serais fch de vous disputer rien.
J'aime fort la beaut qui n'est point profane,
Et je ne veux point brler pour une abandonne.

- Llie -

Tout beau, tout beau, Landre !

- Landre -

                                Ah ! que vous tes bon !
Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupon ;
Vous pourrez vous nommer homme  bonnes fortunes.
Il est vrai, sa beaut n'est pas des plus communes ;
Mais, en revanche aussi, le reste est fort commun.

- Llie -

Landre, arrtons l ce discours importun.
Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ;
Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle.
Sachez que je m'impute  trop de lchet
D'entendre mal parler de ma divinit ;
Et que j'aurai toujours bien moins de rpugnance
A souffrir votre amour, qu'un discours qui l'offense.

- Landre -

Ce que j'avance ici me vient de bonne part.

- Llie -

Quiconque vous l'a dit est un lche, un pendard.
On ne peut imposer de tache  cette fille,
Je connais bien son coeur.

- Landre -

                           Mais, enfin, Mascarille
D'un semblable procs est juge comptent :
C'est lui qui la condamne.

- Llie -

                           Oui !

- Landre -

                                 Lui-mme.

- Llie -

                                           Il prtend
D'une fille d'honneur insolemment mdire,
Et que peut-tre encor je n'en ferai que rire !
Gage qu'il se ddit.

- Landre -

                     Et moi gage que non.

- Llie -

Parbleu ! je le ferais mourir sous le bton,
S'il m'avait soutenu des faussets pareilles.

- Landre -

Moi je lui couperais sur-le-champ les oreilles,
S'il n'tait pas garant de tout ce qu'il m'a dit.



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Scne IV. - Llie, Landre, Mascarille.


- Llie -

Ah ! bon, bon, le voil. Venez , chien maudit.

- Mascarille -

Quoi ?

- Llie -

       Langue de serpent, fertile en impostures,
Vous osez sur Clie attacher vos morsures,
Et lui calomnier la plus rare vertu
Qui puisse faire clat sous son sort abattu ?

- Mascarille -

          (bas,  Llie.)

Doucement, ce discours est de mon industrie.

- Llie -

Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie ;
Je suis aveugle  tout, sourd  quoi que ce soit ;
Ft-ce mon propre frre, il me la payeroit.
Et sur ce que j'adore oser porter le blme,
C'est me faire une plaie au plus tendre de l'me.
Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits ?

- Mascarille -

Mon Dieu ! ne cherchons point querelle, ou je m'en vais.

- Llie -

Tu n'chapperas pas.

- Mascarille -

                     Ahi !

- Llie -

                           Parle donc, confesse.

- Mascarille -

          (bas,  Llie.)

Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.

- Llie -

Dpche, qu'as-tu dit ? Vide entre nous ce point.

- Mascarille -

          (bas,  Llie.)

J'ai dit ce que j'ai dit : ne vous emportez point.

- Llie -

          (mettant l'pe  la main.)

Ah ! je vous ferai bien parler d'une autre sorte !

- Landre -

          (l'arrtant.)

Halte un peu ! retenez l'ardeur qui vous emporte.

- Mascarille -

          ( part.)

Fut-il jamais au monde un esprit moins sens ?

- Landre -

C'est trop que de vouloir le battre en ma prsence.

- Llie -

Quoi ! chtier mes gens n'est pas en ma puissance ?

- Landre -

Comment, vos gens ?

- Mascarille -

          ( part.)

                    Encore ! Il va tout dcouvrir.

- Llie -

Quand j'aurais volont de le battre  mourir,
Eh bien ! c'est mon valet.

- Landre -

                           C'est maintenant le ntre.

- Llie -

Le trait est admirable ! Et comment donc le vtre ?

- Landre -

Sans doute...

- Mascarille -

          (bas,  Llie.)

              Doucement.

- Llie -

                         Hem ! Que veux-tu conter ?

- Mascarille -

          ( part.)

Ah ! le double bourreau, qui me va tout gter,
Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne !

- Llie -

Vous rvez bien, Landre, et me la baillez bonne.
Il n'est pas mon valet ?

- Landre -

                         Pour quelque mal commis,
Hors de votre service il n'a pas t mis ?

- Llie -

Je ne sais ce que c'est.

- Landre -

                         Et, plein de violence,
Vous n'avez pas charg son dos avec outrance ?

- Llie -

Point du tout. Moi, l'avoir chass, rou de coups ?
Vous vous moquez de moi, Landre, ou lui de vous.

- Mascarille -

          ( part.)

Pousse, pousse, bourreau ; tu fais bien tes affaires.

- Landre -

          ( Mascarille.)

Donc les coups de bton ne sont qu'imaginaires ?

- Mascarille -

Il ne sait ce qu'il dit ; sa mmoire...

- Landre -

                                        Non, non,
Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon.
Oui, d'un tour dlicat mon esprit te souponne.
Mais pour l'invention, va, je te le pardonne.
C'est bien assez pour moi qu'il m'ait dsabus,
De voir par quels motifs tu m'avais impos,
Et que m'tant commis  ton zle hypocrite,
A si bon compte encor je m'en sois trouv quitte.
Ceci doit s'appeler "un avis au lecteur".
Adieu, Llie, adieu, trs humble serviteur.



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Scne V. - Llie, Mascarille.


- Mascarille -

Courage, mon garon, tout heur nous accompagne ;
Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne ;
Faisons l'"Olibrius", l'"occiseur d'innocents" (16).

- Llie -

Il t'avait accus de discours mdisants
Contre...

- Mascarille -

          Et vous ne pouviez souffrir mon artifice,
Lui laisser son erreur, qui vous rendait service,
Et par qui son amour s'en tait presque all ?
Non, il a l'esprit franc, et point dissimul.
Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse,
Cette fourbe en mes mains va mettre sa matresse,
Il me la fait manquer avec de faux rapports.
Je veux de son rival alentir les transports,
Mon brave incontinent vient qui le dsabuse ;
J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse ;
Point d'affaire : il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
Et n'est point satisfait qu'il n'ait dcouvert tout.
Grand et sublime effort d'une imaginative
Qui ne le cde point  personne qui vive !
C'est une rare pice, et digne, sur ma foi,
Qu'on en fasse prsent au cabinet du roi.

- Llie -

Je ne m'tonne pas si je romps tes attentes ;
A moins d'tre inform des choses que tu tentes,
J'en ferai encor cent de la sorte.

- Mascarille -

                                   Tant pis.

- Llie -

Au moins, pour t'emporter  de justes dpits,
Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose ;
Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert (17).

- Mascarille -

Je crois que vous seriez un matre d'arme expert
Vous savez  merveille, en toutes aventures,
Prendre les contre-temps et rompre les mesures.

- Llie -

Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser.
Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser ;
Et pourvu que tes soins en qui je me repose...

- Mascarille -

Laissons l ce discours, et parlons d'autre chose.
Je ne m'apaise pas, non, si facilement ;
Je suis trop en colre. Il faut premirement
Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
Si je dois de vos feux reprendre la conduite.

- Llie -

S'il ne tient qu' cela, je n'y rsiste pas.
As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras ?

- Mascarille -

De quelle vision sa cervelle est frappe !
Vous tes de l'humeur de ces amis d'pe (18)
Que l'on trouve toujours plus prompts  dganer
Qu' tirer un teston, s'il fallait le donner (19).

- Llie -

Que puis-je donc pour toi !

- Mascarille -

                            C'est que de votre pre
Il faut absolument apaiser la colre.

- Llie -

Nous avons fait la paix.

- Mascarille -

                         Oui, mais non pas pour nous.
Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous ;
La vision le choque, et de pareilles feintes
Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
Qui, sur l'tat prochain de leur condition,
Leur font faire  regret triste rflexion.
Le bonhomme, tout vieux, chrit fort la lumire,
Et ne veut point de jeu dessus cette matire ;
Il craint le pronostic, et contre moi fch,
On m'a dit qu'en justice il m'avait recherch.
J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
De m'y trouver si bien ds le premier quart d'heure,
Que j'aye peine aussi d'en sortir par aprs
Contre moi ds longtemps l'on a force dcrets ;
Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
Et dans ce maudit sicle est toujours poursuivie.
Allez donc le flchir.

- Llie -

                       Oui, nous le flchirons :
Mais aussi tu promets...

- Mascarille -

                         Ah ! Mon Dieu ! nous verrons.

          (Llie sort.)

Ma foi, prenons haleine aprs tant de fatigues.
Cessons pour quelques temps le cours de nos intrigues,
Et de nous tourmenter de mme qu'un lutin.
Landre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
Et Clie arrte avecque l'artifice...



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Scne VI. - Ergaste, Mascarille.


- Ergaste -

Je te cherchais partout pour te rendre un service,
Pour te donner avis d'un secret important.

- Mascarille -

Quoi donc ?

- Ergaste -

            N'avons-nous point ici quelque coutant ?

- Mascarille -

Non.

- Ergaste -

     Nous sommes amis autant qu'on le peut tre.
Je sais bien tes desseins et l'amour de ton matre ;
Songez  vous tantt. Landre fait parti
Pour enlever Clie ; et j'en suis averti
Qu'il a mis ordre  tout, et qu'il se persuade
D'entrer chez Trufaldin par une mascarade,
Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir,
Des femmes du quartier en masque l'allaient voir.

- Mascarille -

Oui ? Suffit ; il n'est pas au comble de sa joie ;
Je pourrai bien tantt lui souffler cette proie ;
Et contre cet assaut je sais un coup fourr
Par qui je veux qu'il soit de lui-mme enferr.
Il ne sait pas les dons dont mon me est pourvue.
Adieu, nous boirons pinte  la premire vue.



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Scne VII. - Mascarille.


- Mascarille -

Il faut, il faut tirer  nous ce que d'heureux
Pourrait avoir en soit ce projet amoureux,
Et, par une surprise adroite et non commune,
Sans courir le danger, en tenter la fortune.
Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
Landre assurment ne nous bravera pas.
Et l, premier que lui, si nous faisons la prise,
Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise ;
Puisque, par son dessein dj presque vent,
Le soupon tombera toujours de son ct,
Et que nous,  couvert de toutes ses poursuites,
De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites.
C'est ne se point commettre  faire de l'clat,
Et tirer les marrons de la patte du chat.
Allons donc nous masquer avec quelques bons frres ;
Pour prvenir nos gens, il ne faut tarder gures.
Je sais o gt le livre, et me puis, sans travail,
Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
Croyez que je mets bien mon adresse en usage :
Si j'ai reu du ciel les fourbes en partage,
Je ne suis point au rang de ces esprits mal ns
Qui cachent les talents que Dieu leur a donns.



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Scne VIII. - Llie, Ergaste.


- Llie -

Il prtend l'enlever avec sa mascarade ?

- Ergaste -

Il n'est rien de plus certain. Quelqu'un de sa brigade
M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrter,
A Mascarille lors j'ai couru tout conter,
Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie
Par une invention dessus le champ btie ;
Et, comme je vous ai rencontr par hasard,
J'ai cru que je devais de tout vous faire part.

- Llie -

Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle :
Va, je reconnatrai ce service fidle.



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Scne IX. - Llie.


- Llie -

Mon drle assurment leur jouera quelque trait ;
Mais je veux de ma part seconder son projet.
Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche
Je ne me sois non plus remu qu'une souche.
Voici l'heure, ils seront surpris  mon aspect.
Foin ! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect ?
Mais vienne qui voudra contre notre personne,
J'ai deux bons pistolets, et mon pe est bonne.
Hol ! quelqu'un, un mot.



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Scne X. - Trufaldin,  sa fentre ; Llie.


- Trufaldin -

                          Qu'est-ce ? qui me vient ?

- Llie -

Fermez soigneusement votre porte ce soir.

- Trufaldin -

Pourquoi ?

- Llie -

           Certaines gens font une mascarade
Pour vous venir donner une fcheuse aubade ;
Ils veulent enlever votre Clie.

- Trufaldin -

                                 O dieux !

- Llie -

Et sans doute bientt ils viennent en ces lieux.
Demeurez ; vous pourrez voir tout de la fentre.
Eh bien ! qu'avais-je dit ? Les voyez-vous paratre ?
Chut, je veux  vos yeux leur en faire l'affront.
Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.



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Scne XI. - Llie, Trufaldin, Mascarille et sa suite, masqus.


- Trufaldin -

Oh ! les plaisants robins (20), qui pensent me surprendre !

- Llie -

Masques, o courez-vous ? le pourrait-on apprendre ?
Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon (21).

          ( Mascarille, dguis en femme.)

Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon !
Eh quoi ! vous murmurez ? Mais, sans vous faire outrage
Peut-on lever le masque, et voir votre visage ?

- Trufaldin -

Allez, fourbes mchants, retirez-vous d'ici,
Canaille ; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.



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Scne XII. - Llie, Mascarille.


- Llie -

          (aprs avoir dmasqu Mascarille.)

Mascarille, est-ce toi ?

- Mascarille -

                         Nenni-da, c'est quelqu'un d'autre.

- Llie -

Hlas, quelle surprise ! et quel sort est le ntre !
L'aurais-je devin, n'tant point averti
Des secrtes raisons qui t'avaient travesti ?
Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
Et, sans y penser, te faire cette frasque !
Il me prendrait envie, en mon juste courroux,
De me battre moi-mme, et de me donner cent coups.

- Mascarille -

Adieu, sublime esprit, rare imaginative.

- Llie -

Las ! si de ton secours ta colre me prive,
A quel saint me vouerai-je ?

- Mascarille -

                             Au grand diable d'enfer !

- Llie -

Ah ! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer,
Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grce !
S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
Vois-moi...

- Mascarille -

            Tarare (22) ! allons, camarades, allons :
J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.



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Scne XIII. - Landre et sa suite, masqus ; Trufaldin,  sa fentre.

[ Note: there was a mispelling in the original copy: "Scne VIII"
  instead of "Scne XIII". ]


- Landre -

Sans bruit ; ne faisons rien que de la bonne sorte.

- Trufaldin -

Quoi ! masques toute nuit assigeront ma porte ?
Messieurs, ne gagnez point de rhumes  plaisir ;
Tout cerveau qui le fait est certes de loisir.
Il est un peu trop tard pour enlever Clie ;
Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie ;
La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ;
J'en suis fch pour vous. Mais pour vous rgaler
Du souci qui pour elle ici vous inquite,
Elle vous fait prsent de cette cassolette.

- Landre -

Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gt.
Nous sommes dcouverts, tirons de ce ct.



ACTE IV.
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Scne premire. - Llie, dguis en Armnien ; Mascarille.


- Mascarille -

Vous voil fagot d'une plaisante sorte.

- Llie -

Tu ranimes par l mon esprance morte.

- Mascarille -

Toujours de ma colre on me voit revenir ;
J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.

- Llie -

Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
Que tu seras content de ma reconnaissance,
Et que quand je n'aurais qu'un seul morceau de pain...

- Mascarille -

Baste ! songez  vous dans ce nouveau dessein.
Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
Vous n'imputerez plus l'erreur  la surprise ;
Votre rle en ce jeu par coeur doit tre su.

- Llie -

Mais comment Trufaldin chez lui t'a-t-il reu ?

- Mascarille -

D'un zle simul j'ai brid le bon sire (23) ;
Avec empressement je suis venu lui dire,
S'il ne songeait  lui, que l'on le surprendroit ;
Que l'on couchait en joue, et de plus d'un endroit,
Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
Avait si faussement divulgu la naissance ;
Qu'on avait bien voulu m'y mler quelque peu ;
Mais que j'avais tir mon pingle du jeu,
Et que, touch d'ardeur pour ce qui le regarde,
Je venais l'avertir de se donner de garde.
De l, moralisant, j'ai fait de grands discours
Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours ;
Que pour moi, las du monde et de sa vie infme,
Je voulais travailler au salut de mon me,
A m'loigner du trouble, et pouvoir longuement
Prs de quelque honnte homme tre paisiblement ;
Que, s'il le trouvait bon, je n'aurais d'autre envie
Que de passer chez lui le reste de ma vie ;
Et que mme  tel point il m'avait su ravir,
Que, sans lui demander gages pour le servir,
Je mettrais en ses mains, que je tenais certaines,
Quelque bien de mon pre, et le fruit de mes peines,
Dont, avenant que Dieu de ce monde m'tat,
J'entendais tout de bon que lui seul hritt.
C'tait le vrai moyen d'acqurir sa tendresse.
Et comme, pour rsoudre avec votre matresse
Des biais qu'on doit prendre  terminer vos voeux,
Je voulais en secret vous aboucher tous deux,
Lui-mme a su m'ouvrir une voie assez belle,
De pouvoir hautement vous loger avec elle,
Venant m'entretenir d'un fils priv du jour,
Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
Et sur quoi j'ai tantt notre fourbe construite.

- Llie -

C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois.

- Mascarille -

Oui, oui ; mais quand j'aurais pass jusques  trois,
Peut-tre encor qu'avec toute sa suffisance,
Votre esprit manquera dans quelque circonstance.

- Llie -

Mais  tant diffrer je me fais de l'effort.

- Mascarille -

Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort !
Voyez-vous ? vous avez la caboche un peu dure ;
Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
Et s'appelait alors Zanobio Ruberti ;
Un parti qui causa quelque meute civile,
Dont il fut seulement souponn dans sa ville
(De fait il n'est pas homme  troubler un Etat),
L'obligea d'en sortir une nuit sans clat.
Une fille fort jeune, et sa femme, laisses,
A quelque temps de l se trouvant trpasses,
Il en eut la nouvelle ; et dans ce grand ennui,
Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
Outre ses biens, l'espoir qui restait de sa race,
Un sien fils, colier, qui se nommait Horace,
Il crit  Bologne, o, pour mieux tre instruit,
Un certain matre Albert, jeune, l'avait conduit ;
Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne
Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne :
Si bien que, les jugeant morts aprs ce temps-l,
Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
Douze ans aient dcouvert jamais la moindre trace.
Voil l'histoire en gros, redite seulement
Afin de vous servir ici de fondement.
Maintenant vous serez un marchand d'Armnie,
Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
Si j'ai, plutt qu'aucun, un tel moyen trouv,
Pour les ressusciter sur ce qu'il a rv,
C'est qu'en fait d'aventure il est trs ordinaire
De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
Puis tre  leur famille  point nomm rendus,
Aprs quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
Pour moi, j'ai vu dj cent contes de la sorte.
Sans nous alambiquer, servons-nous-en ; qu'importe ?
Vous leur aurez ou leur disgrce conter,
Et leur aurez fourni de quoi se racheter ;
Mais que, parti plus tt pour chose ncessaire,
Horace vous chargea de voir ici son pre,
Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
Attendre quelques jours qu'ils y soient arrivs.
Je vous ai fait tantt des leons tendues.

- Llie -

Ces rptitions ne sont que superflues ;
Ds l'abord mon esprit a compris tout le fait.

- Mascarille -

Je m'en vais l dedans donner le premier trait.

- Llie -

Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine.
S'il allait de son fils me demander la mine ?

- Mascarille -

Belle difficult ! Devez-vous pas savoir
Qu'il tait fort petit alors qu'il l'a pu voir ?
Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
Pourraient-ils pas avoir chang tout son visage ?

- Llie -

Il est vrai. Mais dis-moi, s'il connat qu'il m'a vu,
Que faire ?

- Mascarille -

            De mmoire tes-vous dpourvu ?
Nous avons dit tantt qu'outre que votre image
N'avait dans son esprit pu faire qu'un passage,
Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
Et le poil et l'habit dguisaient grandement.

- Llie -

Fort bien. Mais  propos, cet endroit de Turquie...

- Mascarille -

Tout, vous dis-je, est gal, Turquie ou Barbarie.

- Llie -

Mais le nom de la ville o j'aurai pu les voir ?

- Mascarille -

Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir.
La rptition, dit-il, est inutile,
Et j'ai dj nomm douze fois cette ville.

- Llie -

Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.

- Mascarille -

Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien ;
Ne donnez point ici de l'imaginative.

- Llie -

Laisse-moi gouverner. Que ton me est craintive !

- Mascarille -

Horace dans Bologne colier ; Trufaldin,
Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ;
Le prcepteur Albert...

- Llie -

                        Ah ! C'est me faire honte
Que de me tant prcher ! Suis-je un sot  ton compte ?

- Mascarille -

Non pas du tout ; mais bien quelque chose approchant.



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Scne II. - Llie.


- Llie -

Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant ;
Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
Sa familiarit jusque-l s'abandonne.
Je vais tre de prs clair des beaux yeux
Dont la force m'impose un joug si prcieux ;
Je n'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
Peindre  cette beaut les tourments de mon me ;
Je saurai quel arrt je dois... mais les voici.



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Scne III. - Trufaldin, Llie, Mascarille.


- Trufaldin -

Sois bni, juste ciel, de mon sort adouci !

- Mascarille -

C'est  vous de rver et de faire des songes,
Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.

- Trufaldin -

          ( Llie.)

Quelle grce, quels biens vous rendrai-je, Seigneur,
Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur ?

- Llie -

Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.

- Trufaldin -

          ( Mascarille.)

J'ai, je ne sais pas o, vu quelque ressemblance
De cet Armnien.

- Mascarille -

                 C'est ce que je disois ;
Mais on voit des rapports admirables parfois.

- Trufaldin -

Vous avez vu ce fils o mon espoir se fonde ?

- Llie -

Oui, seigneur Trufaldin, le plus gaillard du monde.

- Trufaldin -

Il vous a dit sa vie, et parl fort de moi ?

- Llie -

Plus de dix mille fois.

- Mascarille -

                        Quelque peu moins, je croi.

- Llie -

Il vous a dpeint tel que je vous vois paratre,
Le visage, le port...

- Trufaldin -

                      Cela pourrait-il tre,
Si lorsqu'il m'a pu voir, il n'avait que sept ans,
Et si son prcepteur mme, depuis ce temps,
Aurait peine  pouvoir connatre mon visage ?

- Mascarille -

Le sang bien autrement conserve cette image ;
Par des traits si profonds ce portrait est trac,
Que mon pre...

- Trufaldin -

                Suffit. O l'avez-vous laiss ?

- Llie -

En Turquie,  Turin.

- Trufaldin -

                     Turin ? Mais cette ville
Est, je pense, en Pimont.

- Mascarille -

          ( part.)

                           O cerveau malhabile !
          ( Trufaldin.)

Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis,
Et c'est en effet l qu'il laissa votre fils ;
Mais les Armniens ont tous, par habitude,
Certain vice de langue  nous autres fort rude :
C'est que dans tous les mots ils changent "nis" en "rin".
Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.

- Trufaldin -

Il fallait, pour l'entendre, avoir cette lumire.
Quel moyen vous dit-il de rencontrer son pre ?

- Mascarille -

          ( part.)

Voyez s'il rpondra.

          (A Trufaldin, aprs s'tre escrim.)

                     Je repassais un peu
Quelque leon d'escrime ; autrefois en ce jeu
Il n'tait point d'adresse  mon adresse gale,
Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.

- Trufaldin -

          ( Mascarille.)

Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.

          ( Llie.)

Quel autre nom, dit-il, que je devais avoir ?

- Mascarille -

Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
Est celle maintenant que le ciel vous envoie !

- Llie -

C'est l votre vrai nom, et l'autre est emprunt.

- Trufaldin -

Mais o vous a-t-il dit qu'il reut la clart ?

- Mascarille -

Naples est un sjour qui parat agrable ;
Mais pour vous ce doit tre un lieu fort hassable.

- Trufaldin -

Ne peux-tu, sans parler, souffrir notre discours ?

- Llie -

Dans Naples son destin a commenc son cours.

- Trufaldin -

O l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite ?

- Mascarille -

Ce pauvre matre Albert a beaucoup de mrite
D'avoir depuis Bologne accompagn ce fils,
Qu' sa discrtion vos soins avaient commis.

- Trufaldin -

Ah !

- Mascarille -

          ( part.)

     Nous sommes perdus si cet entretien dure.

- Trufaldin -

Je voudrais bien savoir de vous leur aventure,
Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler...

- Mascarille -

Je ne sais ce que c'est, je ne fais que biller.
Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-tre
Ce monsieur l'tranger a besoin de repatre,
Et qu'il est tard aussi ?

- Llie -

                          Pour moi, point de repas.

- Mascarille -

Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.

- Trufaldin -

Entrez donc.

- Llie -

             Aprs vous.

- Mascarille -

          ( Trufaldin.)

                         Monsieur, en Armnie
Les matres du logis sont sans crmonie.

          (A Llie, aprs que Trufaldin est entr dans sa maison.)

Pauvre esprit ! Pas deux mots !

- Llie -

                                D'abord il m'a surpris ;
Mais n'apprhende plus, je reprends mes esprits,
Et m'en vais dbiter avecque hardiesse...

- Mascarille -

Voici notre rival, qui ne sait pas la pice.

          (Ils entrent dans la maison de Trufaldin.)



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Scne IV. - Anselme, Landre.


- Anselme -

Arrtez-vous, Landre, et souffrez un discours
Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours.
Je ne vous parle point en pre de ma fille,
En homme intress pour ma propre famille,
Mais comme votre pre, mu pour votre bien,
Sans vouloir vous flatter et vous dguiser rien ;
Bref, comme je voudrais, d'une me franche et pure,
Que l'on ft  mon sang en pareille aventure.
Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour,
Qui dedans une nuit vient d'clater au jour ?
A combien de discours et de traits de rise
Votre entreprise d'hier est partout expose ?
Quel jugement on fait du choix capricieux
Qui pour femme, dit-on, vous dsigne en ces lieux
Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse,
De qui le noble emploi n'est qu'un mtier de gueuse ?
J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi,
Qui me trouve compris dans l'clat que je voi :
Moi, dis-je, dont la fille,  vos ardeurs promise,
Ne peut, sans quelque affront, souffrir qu'on la mprise.
Ah ! Landre, sortez de cet abaissement !
Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
Si notre esprit n'est pas sage  toutes les heures,
Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
Quand on ne prend en dot que la seule beaut,
Le remords est bien prs de la solennit ;
Et la plus belle femme a trs peu de dfense
Contre cette tideur qui suit la jouissance.
Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements,
Nous font trouver d'abord quelques nuits agrables ;
Mais ces flicits ne sont gures durables,
Et, notre passion alentissant son cours,
Aprs ces bonnes nuits donnent de mauvais jours ;
De l viennent les soins, les soucis, les misres,
Les fils dshrits par le courroux des pres.

- Landre -

Dans tout votre discours je n'ai rien cout
Que mon esprit dj ne m'ait reprsent.
Je sais combien je dois  cet honneur insigne
Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne ;
Et vois, malgr l'effort dont je suis combattu,
Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu :
Aussi veux-je tcher...

- Anselme -

                        On ouvre cette porte :
Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
Quelque secret poison dont vous seriez surpris.



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Scne V. - Llie, Mascarille.


- Mascarille -

Bientt de notre fourbe on verra le dbris,
Si vous continuez des sottises si grandes.

- Llie -

Dois-je ternellement our tes rprimandes ?
De quoi te peux-tu plaindre ? Ai-je pas russi
En tout ce que j'ai dit depuis ?

- Mascarille -

                                 Couci-couci.
Tmoin les Turcs par vous appels hrtiques,
Et que vous assurez, par serments authentiques,
Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
Passe. Ce qui me donne un dpit nonpareil,
C'est qu'ici votre amour trangement s'oublie ;
Prs de Clie, il est ainsi que la bouillie,
Qui par un trop grand feu s'enfle, crot jusqu'aux bords,
Et de tous les cts se rpand au dehors.

- Llie -

Pourrait-on se forcer  plus de retenue ?
Je ne l'ai presque point encore entretenue.

- Mascarille -

Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ;
Par vos gestes, durant un moment de repas,
Vous avez aux soupons donn plus de matire
Que d'autres ne feraient dans une anne entire.

- Llie -

Et comment donc ?

- Mascarille -

                  Comment ? Chacun a pu le voir.
A table, o Trufaldin l'oblige de se seoir,
Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
Sans prendre jamais garde  ce qu'on vous servait,
Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvait ;
Et dans ses propres mains vous saisissant du verre,
Sans le vouloir rincer, sans rien jeter  terre,
Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
Le ct qu' sa bouche elle avait su porter.
Sur les morceaux touchs de sa main dlicate,
Ou mordus de ses dents, vous tendiez la patte
Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
Et les avaliez tous ainsi que des pois gris (24).
Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable,
Dont Trufaldin, heurt de deux coups trop pressants,
A puni par deux fois deux chiens trs innocents,
Qui, s'ils eussent os, vous eussent fait querelle.
Et puis aprs cela votre conduite est belle ?
Pour moi, j'en ai souffert la gne sur mon corps.
Malgr le froid, je sue encor de mes efforts.
Attach dessus vous comme un joueur de boule
Aprs le mouvement de la sienne qui roule,
Je pensais retenir toutes vos actions,
En faisant de mon corps mille contorsions.

- Llie -

Mon Dieu ! qu'il t'est ais de condamner des choses
Dont tu ne ressens point les agrables causes !
Je veux bien nanmoins, pour te plaire une fois,
Faire force  l'amour qui m'impose des lois.
Dsormais...



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Scne VI. - Trufaldin, Llie, Mascarille.


- Mascarille -

             Nous parlions des fortunes d'Horace.

- Trufaldin -

          ( Llie.)

C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grce
Que je puisse lui dire un seul mot en secret ?

- Llie -

Il faudrait autrement tre fort indiscret.

          (Llie entre dans la maison de Trufaldin.)



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Scne VII. - Trufaldin, Mascarille.


- Trufaldin -

Ecoute : sais-tu bien ce que je viens de faire ?

- Mascarille -

Non ; mais si vous voulez, je ne tarderai gure,
Sans doute,  le savoir.

- Trufaldin -

                         D'un chne grand et fort,
Dont prs de deux cents ans ont fait dj le sort,
Je viens de dtacher une branche admirable,
Choisie expressment de grosseur raisonnable,
Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur

          (Il montre son bras.)

Un bton  peu prs... oui, de cette grandeur,
Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules
Propre, comme je pense,  rosser les paules ;
Car il est bien en main, vert, noueux et massif.

- Mascarille -

Mais pour qui, je vous prie, un tel prparatif ?

- Trufaldin -

Pour toi premirement ; puis pour ce bon aptre
Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'une autre ;
Pour cet Armnien, ce marchand dguis,
Introduit sous l'appt d'un conte suppos.

- Mascarille -

Quoi ! vous ne croyez pas... ?

- Trufaldin -

                               Ne cherche point d'excuse :
Lui-mme heureusement a dcouvert sa ruse ;
En disant  Clie, en lui serrant la main,
Que pour elle il venait sous ce prtexte vain,
Il n'a pas aperu Jeannette, ma fillole (25),
Laquelle a tout ou, parole pour parole ;
Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
Que tu ne sois de tout le complice maudit.

- Mascarille -

Ah ! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte,
Croyez qu'il m'a tromp le premier  ce conte.

- Trufaldin -

Veux-tu me faire voir que tu dis vrit ?
Qu' le chasser mon bras soit du tien assist ;
Donnons-en  ce fourbe et du long et du large,
Et de tout crime aprs mon esprit te dcharge.

- Mascarille -

Oui-da, trs volontiers, je l'pousterai bien,
Et par l vous verrez que je n'y trempe en rien.

          (A part.)

Ah ! vous serez ross, monsieur de l'Armnie,
Qui toujours gtez tout !



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Scne VIII. - Llie, Trufaldin, Mascarille.


- Trufaldin -

          (A Llie, aprs avoir heurt  sa porte.)

                          Un mot, je vous supplie.
Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
Duper un honnte homme, et vous jouer de lui ?

- Mascarille -

Feindre avoir vu son fils en une autre contre,
Pour vous donner chez lui plus aisment entre !

- Trufaldin -

          (bat Llie.)

Vidons, vidons sur l'heure.

- Llie -

          ( Mascarille, qui le bat aussi.)

                            Ah ! coquin !

- Mascarille -

                                          C'est ainsi
que les fourbes...

- Llie -

                   Bourreau !

- Mascarille -

                              Sont ajusts ici.
Gardez-moi bien cela.

- Llie -

                      Quoi donc ! je serais homme... ?

- Mascarille -

          (le battant toujours en le chassant.)

Tirez, tirez (26), vous dis-je, ou bien je vous assomme.

- Trufaldin -

Voil qui me plat fort ; rentre, je suis content.

          (Mascarille suit Trufaldin, qui rentre dans sa maison.)

- Llie -

          (revenant.)

A moi, par un valet, cet affront clatant !
L'aurait-on pu prvoir l'action de ce tratre,
Qui vient insolemment de maltraiter son matre ?

- Mascarille -

          ( la fentre de Trufaldin.)

Peut-on vous demander comment va votre dos ?

- Llie -

Quoi ! tu m'oses encor tenir un tel propos ?

- Mascarille -

Voil, voil que c'est de ne pas voir Jeannette,
Et d'avoir en tout temps une langue indiscrte.
Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux :
Je cesse d'clater, de pester contre vous,
Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
Ma main sur votre chine a lav votre faute.

- Llie -

Ah ! je me vengerai de ce trait dloyal !

- Mascarille -

Vous vous tes caus vous-mme tout le mal.

- Llie -

Moi ?

- Mascarille -

      Si vous n'tiez pas une cervelle folle,
Quand vous avez parl nagure  votre idole,
Vous auriez aperu Jeannette sur vos pas,
Dont l'oreille subtile a dcouvert le cas.

- Llie -

On aurait pu surprendre un mot dit  Clie ?

- Mascarille -

Et d'o doncques viendrait cette prompte sortie ?
Oui, vous n'tes dehors que par votre caquet.
Je ne sais si souvent vous jouez au piquet :
Mais au moins faites-vous des carts admirables.

- Llie -

O le plus malheureux de tous les misrables !
Mais encore, pourquoi me voir chass par toi ?

- Mascarille -

Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi ;
par l, j'empche au moins que de cet artifice
Je ne sois souponn d'tre auteur ou complice.

- Llie -

Tu devais donc, pour toi, frapper plus doucement.

- Mascarille -

Quelque sot. Trufaldin lorgnait exactement :
Et puis, je vous dirai, sous ce prtexte utile,
Je n'tais point fch d'vaporer ma bile.
Enfin la chose est faite ; et si j'ai votre foi
Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
Soit ou directement, ou par quelque autre voie,
Les coups sur votre rble assens avec joie,
Je vous promets, aid par le poste o je suis,
De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.

- Llie -

Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse,
Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse ?

- Mascarille -

Vous le promettez donc ?

- Llie -

                         Oui, je te le promets.

- Mascarille -

Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais
Vous ne vous mlerez dans quoi que j'entreprenne.

- Llie -

Soit.

- Mascarille -

      Si vous y manquez, votre fivre quartaine !

- Llie -

Mais tiens-moi donc parole, et songe  mon repos.

- Mascarille -

Allez quitter l'habit, et graisser votre dos.

- Llie -

          (seul.)

Faut-il que le malheur, qui me suit  la trace,
Me fasse voir toujours disgrce sur disgrce !

- Mascarille -

          (sortant de chez Trufaldin.)

Quoi ! vous n'tes pas loin ? Sortez vite d'ici ;
Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci,
Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ;
N'aidez point mon projet de la moindre entreprise,
Demeurez en repos.

- Llie -

          (en sortant.)

                   Oui, va, je m'y tiendrai.

- Mascarille -

          (seul.)

Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.



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Scne IX. - Ergaste, Mascarille.


- Ergaste -

Mascarille, je viens te dire une nouvelle
Qui donne  tes desseins une atteinte cruelle.
A l'heure que je parle, un jeune Egyptien,
Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
Arrive, accompagn d'une vieille fort hve,
Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave
Que vous vouliez : pour elle il parat fort zl.

- Mascarille -

Sans doute c'est l'amant dont Clie a parl.
Fut-il jamais destin plus brouill que le ntre !
Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
En vain nous apprenons que Landre est au point
De quitter la partie, et ne nous troubler point ;
Que son pre, arriv contre toute esprance,
Du ct d'Hippolyte emporte la balance,
Qu'il a tout fait changer par son autorit,
Et va ds aujourd'hui conclure le trait ;
Lorsqu'un rival s'loigne, un autre plus funeste
S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
Je crois que je pourrai retarder leur dpart,
Et me donner le temps qui sera ncessaire
Pour tcher de finir cette fameuse affaire.
Il s'est fait un grand vol ; par qui ? l'on n'en sait rien :
Eux autres rarement passent pour gens de bien ;
Je veux adroitement, sur un soupon frivole,
Faire pour quelques jours emprisonner ce drle.
Je sais des officiers, de justice altrs,
Qui sont pour de tels coups de vrais dlibrs ;
Dessus l'avide espoir de quelque paraguante (27),
Il n'est rien que leur art aveuglment ne tente ;
Et du plus innocent, toujours  leur profit
La bourse est criminelle, et paye son dlit.



ACTE V.
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Scne premire. - Mascarille, Ergaste.


- Mascarille -

Ah ! chien ! ah ! double chien ! mtine de cervelle !
Ta perscution sera-t-elle ternelle ?

- Ergaste -

Par les soins vigilants de l'exempt Balafr,
Ton affaire allait bien, le drle tait coffr,
Si ton matre au moment ne ft venu lui-mme,
En vrai dsespr, rompre ton stratagme :
Je ne saurais souffrir, a-t-il dit hautement,
Qu'un honnte homme soit tran honteusement ;
J'en rponds sur sa mine, et je le cautionne :
Et, comme on rsistait  lcher sa personne,
D'abord il a charg si bien sur les recors,
Qui sont gens d'ordinaire  craindre pour leur corps,
Qu' l'heure que je parle ils sont encore en fuite,
Et pensent tous avoir un Llie  leur suite.

- Mascarille -

Le tratre ne sait pas que cet Egyptien
Est dj l-dedans pour lui ravir son bien.

- Ergaste -

Adieu. Certaine affaire  te quitter m'oblige.



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Scne II. - Mascarille.


- Mascarille -

Oui, je suis stupfait de ce dernier prodige.
On dirait (et pour moi j'en suis persuad)
Que ce dmon brouillon dont il est possd
Se plaise  me braver, et me l'aille conduire
Partout o sa prsence est capable de nuire.
Pourtant je veux poursuivre, et, malgr tous ces coups,
Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous.
Clie est quelque peu de notre intelligence,
Et ne voit son dpart qu'avecque rpugnance.
Je tche  profiter de cette occasion.
Mais ils viennent ; songeons  l'excution.
Cette maison meuble est en ma biensance,
Je puis en disposer avec grande licence ;
Si le sort nous en dit, tout sera bien rgl ;
Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la cl.
O Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures,
Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures !



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Scne III. - Clie, Andrs.


- Andrs -

Vous le savez, Clie, il n'est rien que mon coeur
N'ait fait pour vous prouver l'excs de son ardeur.
Chez les Vnitiens, ds un assez jeune ge,
La guerre en quelque estime avait mis mon courage,
Et j'y pouvais un jour, sans trop croire de moi,
Prtendre, en les servant, un honorable emploi ;
Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose,
Et que le prompt effet d'une mtamorphose,
Qui suivit de mon coeur le soudain changement,
Parmi vos compagnons sut ranger votre amant,
Sans que mille accidents, ni votre indiffrence,
Aient pu me dtacher de ma persvrance.
Depuis, par un hasard, d'avec vous spar
Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse augur,
Je n'ai, pour vous rejoindre, pargn temps ni peine ;
Enfin, ayant trouv la vieille Egyptienne,
Et plein d'impatience, apprenant votre sort,
Que pour certain argent qui leur importait fort,
Et qui de tous vos gens dtourne le naufrage,
Vous aviez en ces lieux t mise en otage,
J'accours vite y briser ces chanes d'intrt,
Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plat :
Cependant on vous voit une morne tristesse,
Alors que dans vos yeux doit briller l'allgresse.
Si pour vous la retraite avait quelques appas,
Venise, du butin fait parmi les combats,
Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre ;
Que si, comme devant, il vous faut encor suivre,
J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera
Que d'tre auprs de vous tout ce qu'il vous plaira.

- Clie -

Votre zle pour moi visiblement clate :
Pour en paratre triste, il faudrait tre ingrate,
et mon visage aussi, par son motion,
N'explique point mon coeur en cette occasion.
Une douleur de tte y peint sa violence ;
Et si j'avais sur vous quelque peu de puissance,
Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours,
Attendrait que ce mal et pris un autre cours.

- Andrs -

Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffre.
Toutes mes volonts ne butent qu' vous plaire.
Cherchons une maison  vous mettre en repos.
L'criteau que voici s'offre tout  propos.



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Scne IV. - Clie, Andrs, Mascarille, dguis en Suisse.


- Andrs -

Seigneur Suisse, tes-vous de ce logis le matre ?

- Mascarille -

Moi pour serfir  fous.

- Andrs -

                        Pourrons-nous y bien tre !

- Mascarille -

Oui ; moi pour dtrancher chafons champre carni.
Mais che non point locher te chans te mchant vi.

- Andrs -

Je crois votre maison franche de tout ombrage.

- Mascarille -

Fous noufeau dans sti fil, moi foir  la fissage.

- Andrs -

Oui.

- Mascarille -

     La matame est-il mariage al monsieur ?

- Andrs -

Quoi ?

- Mascarille -

       S'il tre son fame, ou s'il tre son soeur ?

- Andrs -

Non.

- Mascarille -

     Mon foi, pien choli ; fenir pour marchantisse,
Ou pien pour temanter  la palais choustice ?
La procs il faut rien, il coter tant t'archant !
La procurair larron, l'afocat pien mchant.

- Andrs -

Ce n'est pas pour cela.

- Mascarille -

                        Fous tonc mener sti file
Pour fenir pourmener et recarter la file ?

- Andrs -

          (A Clie.)

Il n'importe. Je suis  vous dans un moment.
Je vais faire venir la vieille promptement,
Contremander aussi notre voiture prte.

- Mascarille -

Li ne porte pas pien.

- Andrs -

                      Elle a mal  la tte.

- Mascarille -

Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon.
Entre fous, entre fous tans mon petit maisson.

          (Clie, Andrs et Mascarille entrent dans la maison.)



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Scne V. - Llie.


- Llie -

Quel que soit le transport d'une me impatiente,
La parole m'engage  rester en attente,
A laisser faire un autre, et voir sans rien oser,
Comme de mes destins le ciel veut disposer.



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Scne VI. - Andrs, Llie.


- Llie -

          (A Andrs, qui sort de la maison.)

Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure ?

- Andrs -

C'est un logis garni que j'ai pris tout  l'heure.

- Llie -

A mon pre pourtant la maison appartient,
Et mon valet, la nuit pour la garder s'y tient.

- Andrs -

Je ne sais ; l'criteau marque au moins qu'on la loue ;
Lisez.

- Llie -

       Certes, ceci me surprend, je l'avoue.
Qui diantre l'aurait mis ? et par quel intrt... ?
Ah ! ma foi, je devine  peu prs ce que c'est !
Cela ne peut venir que de ce que j'augure.

- Andrs -

Peut-on vous demander quelle est cette aventure ?

- Llie -

Je voudrais  tout autre en faire un grand secret ;
Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.
Sans doute l'criteau que vous voyez paratre,
Comme je conjecture, au moins, ne saurait tre
Que quelque invention du valet que je di,
Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi
Pour mettre en mon pouvoir certaine Egyptienne
Dont j'ai l'me pique, et qu'il faut que j'obtienne.
Je l'ai dj manque, et mme plusieurs coups.

- Andrs -

Vous l'appelez ?

- Llie -

                 Clie.

- Andrs -

                        Eh ! que ne disiez-vous ?
Vous n'avez qu' parler, je vous aurais sans doute
Epargn tous les soins que ce projet vous cote.

- Llie -

Quoi ? vous la connaissez ?

- Andrs -

                            C'est moi qui maintenant
Viens de la racheter.

- Llie -

                      O discours surprenant !

- Andrs -

Sa sant de partir ne nous pouvant permettre,
Au logis que voil je venais de la mettre ;
Et je suis trs ravi, dans cette occasion,
Que vous m'ayez instruit de votre invention.

- Llie -

Quoi ? j'obtiendrais de vous le bonheur que j'espre ?
Vous pourriez... ?

- Andrs -

          (allant frapper  la porte.)

                   Tout  l'heure on va vous satisfaire.

- Llie -

Que pourrai-je vous dire ? Et quel remerciement... ?

- Andrs -

Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.



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Scne VII. - Llie, Andrs, Mascarille.


- Mascarille -

          ( part.)

Eh bien ! Ne voil pas mon enrag de matre !
Il nous va faire encor quelque nouveau bisstre (28).

- Llie -

Sous ce grotesque habit qui l'aurait reconnu ?
Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

- Mascarille -

Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille.
Chai point fentre chamais le fame ni le fille.

- Llie -

Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi !

- Mascarille -

Alez fous pourmener, sans toi rire te moi.

- Llie -

Va, va, lve le masque, et reconnais ton matre.

- Mascarille -

Parti ! tiable, mon foi chamais toi chai connatre.

- Llie -

Tout est accommod, ne te dguise point.

- Mascarille -

Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.

- Llie -

Ton jargon allemant est superflu, te dis-je ;
Car nous sommes d'accord ; et sa bont m'oblige.
J'ai tout ce que mes voeux lui pouvaient demander,
Et tu n'as pas sujet de rien apprhender.

- Mascarille -

Si vous tes d'accord par un bonheur extrme,
Je me dessuisse donc, et redeviens moi-mme.

- Andrs -

Ce valet vous servait avec beaucoup de feu.
Mais je reviens  vous, demeurez quelque peu.



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Scne VIII. - Llie, Mascarille.


- Llie -

Eh bien ! que diras-tu ?

- Mascarille -

                         Que j'ai l'me ravie
De voir d'un beau succs notre peine suivie.

- Llie -

Tu feignais  sortir de ton dguisement,
Et ne pouvais me croire en cet vnement.

- Mascarille -

Comme je vous connais, j'tais dans l'pouvante,
Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.

- Llie -

Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup.
Au moins j'ai rpar mes fautes  ce coup,
Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.

- Mascarille -

Soit ; vous aurez t bien plus heureux que sage.



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Scne IX. - Clie, Andrs, Llie, Mascarille.


- Andrs -

N'est-ce pas l l'objet dont vous m'avez parl ?

- Llie -

Ah ! quel bonheur au mien pourrait tre gal !

- Andrs -

Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable.
Si je ne l'avouais, je serais condamnable :
Mais enfin ce bienfait aurait trop de rigueur,
S'il fallait le payer aux dpens de mon coeur.
Jugez, dans le transport o sa beaut me jette,
Si je dois  ce prix vous acquitter ma dette !
Vous tes gnreux, vous ne le voudriez pas :
Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.



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Scne X. - Llie, Mascarille.


- Mascarille -

          (aprs avoir chant.)

Je ris, et toutefois je n'en ai gure envie ;
Vous voil bien d'accord, il vous donne Clie ;
Hem ! vous m'entendez bien.

- Llie -

                            C'est trop ; je ne veux plus
Te demander pour moi de secours superflus.
Je suis un chien, un tratre, un bourreau dtestable,
Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable.
Va, cesse tes efforts pour un malencontreux,
Qui ne saurait souffrir qu'on le rende heureux.
Aprs tant de malheurs, aprs mon imprudence,
Le trpas me doit seul prter son assistance.



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Scne XI. - Mascarille.


- Mascarille -

Voil le vrai moyen d'achever son destin ;
Il ne lui manque plus que de mourir enfin,
Pour le couronnement de toutes ses sottises.
Mais en vain son dpit pour ses fautes commises
Lui fait licencier mes soins et mon appui,
Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgr lui,
Et dessus son lutin obtenir la victoire.
Plus l'obstacle est puissant, plus on reoit de gloire ;
Et les difficults dont on est combattu
Sont les dames d'atours qui parent la vertu.



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Scne XII. - Clie, Mascarille.


- Clie -

          (A Mascarille, qui lui a parl bas.)

Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose,
De ce retardement j'attends fort peu de chose.
Ce qu'on voit de succs peut bien persuader
Qu'ils ne sont pas encor fort prs de s'accorder :
Et je t'ai dj dit qu'un coeur comme le ntre
Ne voudrait pas pour l'un faire injustice  l'autre,
Et que trs fortement, par de diffrents noeuds,
Je me trouve attache au parti de tous deux.
Si Llie a pour lui l'amour et sa puissance,
Andrs pour son partage a la reconnaissance,
Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
Consultent jamais rien contre ses intrts.
Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon me,
Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme,
Au moins dois-je ce prix  ce qu'il fait pour moi
De n'en choisir point d'autre, au mpris de sa foi,
Et de faire  mes voeux autant de violence
Que j'en fais aux dsirs qu'il met en vidence.
Sur ces difficults qu'oppose mon devoir,
Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.

- Mascarille -

Ce sont,  dire vrai, de trs fcheux obstacles,
Et je ne sais point l'art de faire des miracles ;
Mais je vais employer mes efforts plus puissants,
Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens
Pour tcher de trouver un biais salutaire,
Et vous dirai bientt ce qui se pourra faire.



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Scne XIII. - Hippolyte, Clie.


- Hippolyte -

Depuis votre sjour, les dames de ces lieux
Se plaignent justement des larcins de vos yeux,
Si vous leur drobez leurs conqutes plus belles
Et de tous leurs amants faites des infidles :
il n'est gure de coeurs qui puissent chapper
Aux traits dont  l'abord vous savez les frapper ;
Et mille liberts,  vos chanes offertes,
Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes.
Quant  moi, toutefois, je ne me plaindrais pas
Du pouvoir absolu de vos rares appas,
Si, lorsque mes amants sont devenus les vtres,
Un seul m'et consol de la perte des autres :
Mais qu'inhumainement vous me les tiez tous,
C'est un dur procd dont je me plains  vous.

- Clie -

Voil d'un air galant faire une raillerie ;
Mais pargnez un peu celle qui vous en prie.
Vos yeux, vos propres yeux se connaissent trop bien,
Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien ;
Ils sont fort assurs du pouvoir de leurs charmes,
Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

- Hippolyte -

Pourtant en ce discours je n'ai rien avanc
Qui dans tous les esprits ne soit dj pass ;
Et sans parler du reste, on sait bien que Clie
A caus des dsirs  Landre et Llie.

- Clie -

Je crois qu'tant tombs dans cet aveuglement,
Vous vous consoleriez de leur perte aisment,
Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable
Qui d'un si mauvais choix se trouverait capable.

- Hippolyte -

Au contraire, j'agis d'un air diffrent,
Et trouve en vos beauts un mrite si grand ;
J'y vois tant de raisons capables de dfendre
L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,
Que je ne puis blmer la nouveaut des feux
Dont envers moi Landre a parjur ses voeux,
Et le vais voir tantt, sans haine et sans colre,
Ramen sous mes lois par le pouvoir d'un pre.



-----------


Scne XIV. - Clie, Hippolyte, Mascarille.


- Mascarille -

Grande, grande nouvelle, et succs surprenant,
Que ma bouche vous vient annoncer maintenant !

- Clie -

Qu'est-ce donc ?

- Mascarille -

                 Ecoutez ; voici sans flatterie...

- Clie -

Quoi ?

- Mascarille -

       La fin d'une vraie et pure comdie
La vieille Egyptienne  l'heure mme...

- Clie -

                                        Eh bien ?


- Mascarille -

Passait dedans la place, et ne songeait  rien,
Alors qu'une autre vieille assez dfigure
L'ayant de prs au nez longtemps considre,
Par un bruit enrou de mots injurieux,
A donn le signal d'un combat furieux,
Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flches,
Ne faisait voir en l'air que quatres griffes sches,
Dont ces deux combattants s'efforaient d'arracher
Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.
On n'entend que ces mots, chienne, louve, bagasse.
D'abord leurs escoffions (29) ont vol par la place,
Et laissant voir  nu deux ttes sans cheveux,
Ont rendu le combat risiblement affreux.
Andrs et Trufaldin,  l'clat du murmure,
Ainsi que force monde, accourus d'aventure,
Ont  les dcharpir (30) eu de la peine assez,
Tant leurs esprits taient par la fureur pousss.
Cependant que chacune, aprs cette tempte,
Songe  cacher aux yeux la honte de sa tte,
Et que l'on veut savoir qui causait cette humeur,
Celle qui la premire avait fait la rumeur,
Malgr la passion dont elle tait mue,
Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue :
C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,
Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux,
A-t-elle dit tout haut ;  rencontre opportune !
Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
Me fait vous reconnatre, et dans le mme instant
Que pour votre intrt je me tourmentais tant.
Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
J'avais, vous le savez, en mes mains votre fille,
Dont j'levais l'enfance, et qui, par mille traits,
Faisait voir, ds quatre ans, sa grce et ses attraits.
Celle que vous voyez, cette infme sorcire,
Dedans notre maison se rendant familire,
Me vola ce trsor. Hlas ! de ce malheur
Votre femme, je crois, conut tant de douleur,
Que cela servit fort pour avancer sa vie :
Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie
Me faisant redouter un reproche fcheux,
Je vous fis annoncer la mort de toutes deux.
Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue,
Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue.
Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix,
Pendant tout ce rcit, rptait plusieurs fois,
Andrs, ayant chang quelque temps de visage,
A Trufaldin surpris a tenu ce langage :
Quoi donc ! le ciel me fait trouver heureusement
Celui que jusqu'ici j'ai cherch vainement,
Et que j'avais pu voir, sans pourtant reconnatre
La source de mon sang et l'auteur de mon tre !
Oui, mon pre, je suis Horace votre fils.
D'Albert, qui me gardait, les jours tant finis,
Me sentant natre au coeur d'autres inquitudes,
Je sortis de Bologne, et, quittant mes tudes,
Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
Selon que me poussait un dsir curieux :
Pourtant, aprs ce temps, une secrte envie
Me pressa de revoir les miens et ma patrie ;
Mais dans Naples, hlas ! je ne vous trouvai plus,
Et n'y sus votre sort que par des bruits confus :
Si bien qu' votre qute ayant perdu mes peines,
Venise pour un temps borna mes courses vaines ;
Et j'ai vcu depuis, sans que de ma maison
J'eusse d'autres clarts que d'en savoir le nom.
Je vous laisse  juger si, pendant ces affaires,
Trufaldin ressentait des transports ordinaires.
Enfin, pour retrancher ce que plus  loisir
Vous aurez le moyen de vous faire claircir
Par la confession de votre Egyptienne,
Trufaldin maintenant vous reconnat pour sienne ;
Andrs est votre frre ; et comme de sa soeur
Il ne peut plus songer  se voir possesseur,
Une obligation qu'il prtend reconnatre
A fait qu'il vous obtient pour pouse  mon matre
Dont le pre, tmoin de tout l'vnement,
Donne  cet hymne un plein consentement,
Et, pour mettre une joie entire en sa famille,
Pour le nouvel Horace a propos sa fille.
Voyez que d'incidents  la fois enfants !

- Clie -

Je demeure immobile  tant de nouveauts.

- Mascarille -

Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
Qui du combat encor remettent leurs personnes.
Landre est de la troupe, et votre pre aussi.
Moi je vais avertir mon matre de ceci,
Et que lorsqu' ses voeux on croit le plus d'obstacle,
Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.

          (Mascarille sort.)

- Hippolyte -

Un tel ravissement rend mes esprits confus,
Que pour mon propre sort je n'en aurais pas plus.
Mais les voici venir.



-----------


Scne XV. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Clie, Hippolyte,
            Landre, Andrs.


- Trufaldin -

                     Ah ! ma fille !

- Clie -

                                     Ah ! mon pre !

- Trufaldin -

Sais-tu dj comment le ciel nous est prospre ?

- Clie -

Je viens d'entendre ici ce succs merveilleux.

- Hippolyte -

          (A Landre.)

En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

- Landre -

Un gnreux pardon est ce que je dsire :
Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain
Mon pre fait bien moins que mon propre dessein.

- Andrs -

          (A Clie.)

Qui l'aurait jamais cru que cette ardeur si pure
Pt tre condamne un jour par la nature !
Toutefois tant d'honneur la sut toujours rgir,
Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.

- Clie -

Pour moi, je me blmais, et croyais faire faute,
Quand je n'avais pour vous qu'une estime trs haute.
Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant
M'arrtait sur un pas si doux et si glissant,
Et dtournait mon coeur de l'aveu d'une flamme
Que mes sens s'efforaient d'introduire en mon me.

- Trufaldin -

          (A Clie.)

Mais en te recouvrant, que diras-tu de moi,
Si je songe aussitt  me priver de toi,
Et t'engage  son fils sous les lois d'hymne ?

- Clie -

Que de vous maintenant dpend ma destine.



-----------


Scne XVI. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Clie, Hippolyte,
             Llie, Landre, Andrs, Mascarille.


- Mascarille -

          (A Llie.)

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
De dtruire  ce coup un si solide espoir ;
Et si, contre l'excs du bien qui nous arrive,
Vous armerez encor votre imaginative.
Par un coup imprvu des destins les plus doux,
Vos voeux sont couronns, et Clie est  vous.

- Llie -

Croirai-je que du ciel la puissance absolue...

- Trufaldin -

Oui, mon gendre, il est vrai.

- Pandolfe -

                              La chose est rsolue.

- Andrs -

          (A Llie.)

Je m'acquitte par l de ce que je vous dois.

- Llie -

          (A Mascarille.)

Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois.
Dans cette joie...

- Mascarille -

                   Ahi ! ahi ! doucement, je vous prie.
Il m'a presque touff. Je crains fort pour Clie,
Si vous la caressez avec tant de transport :
De vos embrassements on se passerait fort.

- Trufaldin -

          (A Llie.)

Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie ;
Mais puisqu'un mme jour nous met tous dans la joie,
Ne nous sparons point qu'il ne soit termin,
Et que son pre aussi nous soit vite amen.

- Mascarille -

Vous voil tous pourvus. N'est-il point quelque fille
Qui pt accommoder le pauvre Mascarille ?
A voir chacun se joindre  sa chacune ici,
J'ai des dmangeaisons de mariage aussi.

- Anselme -

J'ai ton fait.

- Mascarille -

               Allons donc, et que les cieux prospres
Nous donnent des enfants dont nous soyons les pres.






FIN DE L'ETOURDI.


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Notes [from 1890 edition]


-----------

(1) "Gent", "gente" ne veut pas dire "gentille".
Ce mot exprime  la fois la lgret dans la taille, la propret
et l'lgance dans les vtements. (Voyez Nicot et Le Duchat.)

-----------

(2) "Avoir maille  partir", c'est--dire  se partager,
du latin "partiri". La maille tait une petite monnaie
de si peu de valeur qu'elle ne pouvait tre divise. De l le
proverbe "avoir maille  partir", se disputer sur un
partage impossible, et, par extension, avoir une dispute
interminable. Mnage dit que cette monnaie tait ainsi appele
du vieux mot franais "maille", qui signifie "figure carre",
parce que la maille avait cette forme. N'avoir ni "denier"
ni "maille" signifiait autrefois n'avoir aucune sorte de
monnaie, ni "ronde" ni "carre".

-----------

(3) "Coucher d'imposture", pour "payer de ruses, de mensonges".
Cette manire de s'exprimer, dit Voltaire, n'est plus admise : elle vient
du jeu. On disait : "Couch de vingt pistoles", "de trente pistoles",
"couch belle".

-----------

(4) Imitation du proverbe italien : "Salir le mosche al naso".
On dit proverbialement en franais, qu'"un homme est tendre aux
mouches", qu'"il prend la mouche", que "la mouche le pique",
pour exprimer qu'il est trop susceptible, qu'il se fche mal  propos. (B.)

-----------

(5) On appelle "panneau" un filet  prendre des livres,
des lapins, etc. De l les expressions proverbiales "donner",
"se jeter", et "jeter quelqu'un dans le panneau". (A.)

-----------

(6) "Etre en paroles", pour "converser", "s"entretenir". On dit encore
aujourd'hui, "ils sont en paroles de mariage", "en paroles d'affaires".
Ces phrases toutes faites drivent peut-tre de la phrase dont Molire
se sert ici, et qui n'est plus d'usage.

-----------

(7) "Semondre", de "submonere", inviter, convier. Il est bon de
remarquer que ce mot tait hors d'usage longtemps avant Molire.

-----------

(8) Ce demi-vers est obscur. Anselme veut dire sans doute : Plt  Dieu
qu'il dormt en paix ! que rien ne troublt le repos de son me, car
il ne doute pas un seul instant que son ami ne soit mort, comme
le prouve le vers suivant.

-----------

(9) "Prou", vieux mot qui signifie "assez", "beaucoup". Il n'est plus
d'usage que dans ces phrases familires : "peu ou prou", "ni peu ni prou".
(B.)

-----------

(10) Il faut suppler "le ferait ; mais je ne le ferai pas". Cette
locution elliptique, trs commune dans nos anciennes comdies, est
encore d'usage dans la conversation. (A.)

-----------

(11) "Si jamais mon bien te fut considrable", c'est--dire, si jamais
mon bien te fut cher, fut de quelque prix  tes yeux. Autrefois
"considrable" s'employait avec un rgime.

-----------

(12) "Devis", propos familiers, propos qui font passer le temps.

-----------

(13) Ce mot "baie" vient de l'italien "baia". Les Italiens disent
comme nous, "dar la baia", pour "se moquer". (Mnage.)

-----------

(14) "Male", de "malus", mauvais. Ce mot est trs ancien dans
notre langue. On disait dans le douxime sicle, male-femme,
male-loi, pour mauvaise femme, mauvaise loi.

-----------

(15) Ce vers fait allusion au soleil reprsent sur les louis d'or
du temps de Louis XIV. Charles IX est le premier de nos rois qui ait
fait frapper des monnaies d'or avec l'effigie du soleil ; Louis XIV
est le dernier.

-----------

(16) Suivant une vieille lgende, Olibrius, gouverneur des Gaules,
ne pouvant toucher le coeur de sainte Reine, la fit mourir. Le
martyre de cette sainte fut plus tard le sujet d'un grand nombre
de "mystres" qui plaisaient beaucoup au peuple. Olibrius y tait
reprsent comme un fanfaron ; un glorieux, "un occiseur d'innocents" ;
de l l'expression proverbiale : "faire l'Olibrius", pour "faire
le faux brave", "perscuter ceux qui sont sans dfense", etc. (Voyez
le "Dictionnaire des proverbes", par la M...)

-----------

(17) Cette expression tire son origine d'un jeu fort en usage sous
le rgne de Louis XIV, mais beaucoup plus ancien. Au premier jour
de mai, chacun devait se trouver muni d'une branche de verdure.
On se visitait, on tchait de se surprendre en faute ; ces mots :
"Je vous prends sans vert", retentissaient de tous cts, et la moindre
ngligence tait punie d'une amende dont le produit tait destin
 une fte champtre o l'on clbrait le printemps.

-----------

(18) Par "amis d'pe", Molire n'entend pas "compagnons d'armes",
mais seulement "compagnons de duel".

-----------

(19) Le "teston" valait dix sous tournois, le marc d'argent tant
 douze livres dix sous ; il tait appel "teston"  cause de la tte
de Louis XII qui y tait reprsente. Cette monnaie, fabrique en
1513, subsista jusqu' Henri III. (B.)

-----------

(20) Le mot "robin" signifiait autrefois un "bouffon", un "sot",
un "factieux". (B.) - On avait donn le nom de "robin" au mouton,
 cause de sa robe de laine. Or le mouton tant, au dire d'Aristote,
cit par Rabelais, le plus sot des animaux, le nom de "robin" est
devenu par extension celui des hommes sans esprit. (Le Duchat.)

-----------

(21) "Momon", somme d'argent que des masques jouaient aux ds. (B.) -
On donnait aussi ce nom aux personnes masques qui s'introduisaient
dans les maisons pour jouer ou pour danser. Suivant Mnage, ce mot
vient de "Momus", dieu de la folie.

-----------

(22) "Tarare", expression burlesque, imagine, suivant Richelet,
pour imiter le son de la trompette, et dont on se sert pour exprimer
qu'on ne veut rien entendre, qu'on n'ajoute aucune foi  la chose
qu'on nous dit.

-----------

(23) On dit proverbialement, "brider l'oison", "brider la bcasse",
pour "tromper quelqu'un", "le conduire  sa guise". Molire a fait
passer dans son vers toute l'nergie de ce proverbe.

-----------

(24) On disait autrefois, pour exprimer la voracit d'un homme :
"C'est un avaleur de pois gris". Il est probable que le proverbe
tire son origine des charlatans qui taient dans l'usage d'avaler,
avec dextrit, devant le public, une grande quantit de ces pois.
On trouve un exemple de ce proverbe dans la "Prison" d'Assoucy,
page 45.

-----------

(25) On prononce "fillol"  la ville, dit Vaugelas, et "filleul"
 la cour ; et il ajoute : L'usage de la cour doit prvaloir sur
l'usage de la ville, sans y chercher d'autre raison. Cette dcision
de Vaugelas s'est accomplie malgr l'autorit de Molire.

-----------

(26) "Tirez, tirez", est ici pour "fuyez, loignez-vous". On dit
proverbialement, "il a tir au large", pour "il s'est enfui".

-----------

(27) Les Espagnols disent encore : "Dar para guantes" : c'est--dire,
"donner pour les gants", dont nous avons fait le mot "paraguante".
(Mnage.) - On donne ce nom au prsent qu'on fait  une personne
dont on a reu quelques bons offices.

-----------

(28) Vieux mot qui signifiait "malheur", par corruption du mot
"bissexte", parce que anciennement l'anne bissextile tait rpute
malheureuse. (Lav.)

-----------

(29) "Escoffions", nom ancien d'une coiffe de femme. On disait
galement "escoffions" ou "scoffions".

-----------

(30) "Dcharpir", expression basse et populaire, mais nergique,
et qui ne se trouve pas dans le "Dictionnaire de l'Acadmie" : elle
signifie sparer avec effort des personnes acharnes l'une contre
l'autre.

-----------









End of the Project Gutenberg EBook of L'Etourdi, by Moliere

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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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