The Project Gutenberg EBook of Les Dieux ont soif, by Anatole France

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Title: Les Dieux ont soif

Author: Anatole France

Release Date: June 20, 2011 [EBook #36477]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX ONT SOIF ***




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ANATOLE FRANCE

_DE L'ACADMIE FRANAISE_

LES DIEUX
ONT SOIF

[Illustration]

CALMANN-LVY

Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation rservs pour tous pays.
_Copyright by Librairie Calmann-Lvy, diteurs._




[Illustration]

I


variste Gamelin, peintre, lve de David, membre de la section du
Pont-Neuf, prcdemment section Henri IV, s'tait rendu de bon matin 
l'ancienne glise des Barnabites, qui depuis trois ans, depuis le 21 mai
1790, servait de sige  l'assemble gnrale de la section. Cette
glise s'levait sur une place troite et sombre, prs de la grille du
Palais. Sur la faade, compose de deux ordres classiques, orne de
consoles renverses et de pots  feu, attriste par le temps, offense
par les hommes, les emblmes religieux avaient t martels et l'on
avait inscrit en lettres noires au-dessus de la porte la devise
rpublicaine: "Libert, galit, Fraternit ou la Mort." variste
Gamelin pntra dans la nef: les votes, qui avaient entendu les clercs
de la congrgation de Saint-Paul chanter en rochet les offices divins,
voyaient maintenant les patriotes en bonnet rouge assembls pour lire
les magistrats municipaux et dlibrer sur les affaires de la section.
Les saints avaient t tirs de leurs niches et remplacs par les bustes
de Brutus, de Jean-Jacques et de Le Peltier. La table des Droits de
l'Homme se dressait sur l'autel dpouill.

C'est dans cette nef que, deux fois la semaine, de cinq heures du soir 
onze heures, se tenaient les assembles publiques. La chaire, orne du
drapeau aux couleurs de la nation, servait de tribune aux harangues.
Vis--vis, du ct de l'ptre, une estrade de charpentes grossires
s'levait, destine  recevoir les femmes et les enfants, qui venaient
en assez grand nombre  ces runions. Ce matin-l, devant un bureau, au
pied de la chaire, se tenait, en bonnet rouge et carmagnole, le
menuisier de la place de Thionville, le citoyen Dupont an, l'un des
douze du Comit de surveillance. Il y avait sur le bureau une bouteille
et des verres, une critoire et un cahier de papier contenant le texte
de la ptition qui invitait la Convention  rejeter de son sein les
vingt-deux membres indignes.

variste Gamelin prit la plume et signa.

"Je savais bien, dit le magistrat artisan, que tu viendrais donner ton
nom, citoyen Gamelin. Tu es un pur. Mais la section n'est pas chaude;
elle manque de vertu. J'ai propos au Comit de surveillance de ne point
dlivrer de certificat de civisme  quiconque ne signerait pas la
ptition.

--Je suis prt  signer de mon sang, dit Gamelin, la proscription des
tratres fdralistes. Ils ont voulu la mort de Marat: qu'ils prissent.

--Ce qui nous perd, rpliqua Dupont an, c'est l'indiffrentisme. Dans
une section, qui contient neuf cents citoyens ayant droit de vote, il
n'y en a pas cinquante qui viennent  l'assemble. Hier nous tions
vingt-huit.

--Eh bien! dit Gamelin, il faut obliger, sous peine d'amende, les
citoyens  venir.

--H! H! fit le menuisier en fronant le sourcil, s'ils venaient tous,
les patriotes seraient en minorit.... Citoyen Gamelin, veux-tu boire un
verre de vin  la sant des bons sans-culottes?..."

Sur le mur de l'glise, du ct de l'vangile, on lisait ces mots
accompagns d'une main noire dont l'index montrait le passage conduisant
au clotre: _Comit civil_, _Comit de surveillance_, _Comit de
bienfaisance_. Quelques pas plus avant, on atteignait la porte de la
ci-devant sacristie, que surmontait cette inscription: _Comit
militaire_. Gamelin la poussa et trouva le secrtaire du Comit qui
crivait sur une grande table encombre de livres, de papiers, de
lingots d'acier, de cartouches et d'chantillons de terres salptres.

"Salut, citoyen Trubert. Comment vas-tu?

--Moi?... je me porte  merveille."

Le secrtaire du Comit militaire, Fortun Trubert, faisait
invariablement cette rponse  ceux qui s'inquitaient de sa sant,
moins pour les instruire de son tat que pour couper court  toute
conversation sur ce sujet. Il avait,  vingt-huit ans, la peau aride,
les cheveux rares, les pommettes rouges, le dos vot. Opticien sur le
quai des Orfvres, il tait propritaire d'une trs ancienne maison
qu'il avait cde en 91  un vieux commis pour se dvouer  ses
fonctions municipales. Une mre charmante, morte  vingt ans et dont
quelques vieillards, dans le quartier, gardaient le touchant souvenir,
lui avait donn ses beaux yeux doux et passionns, sa pleur, sa
timidit. De son pre, ingnieur opticien, fournisseur du roi, emport
par le mme mal avant sa trentime anne, il tenait un esprit juste et
appliqu. Sans s'arrter d'crire:

"Et toi, citoyen, comment vas-tu?

--Bien. Quoi de nouveau?

--Rien, rien. Tu vois: tout est bien tranquille ici.

--Et la situation?

--La situation est toujours la mme."

La situation tait effroyable. La plus belle arme de la Rpublique
investie dans Mayence; Valenciennes assige; Fontenay pris par les
Vendens; Lyon rvolt; les Cvennes insurges, la frontire ouverte aux
Espagnols; les deux tiers des dpartements envahis ou soulevs; Paris
sous les canons autrichiens, sans argent, sans pain.

Fortun Trubert crivait tranquillement. Les sections tant charges par
arrt de la Commune d'oprer la leve de douze mille hommes pour la
Vende, il rdigeait des instructions relatives  l'enrlement et
l'armement du contingent que le "Pont-Neuf", ci-devant "Henri IV",
devait fournir. Tous les fusils de munition devaient tre dlivrs aux
rquisitionnaires. La garde nationale de la section serait arme de
fusils de chasse et de piques.

"Je t'apporte, dit Gamelin, l'tat des cloches qui doivent tre envoyes
au Luxembourg pour tre converties en canons."

variste Gamelin, bien qu'il ne possdt pas un sou, tait inscrit parmi
les membres actifs de la section: la loi n'accordait cette prrogative
qu'aux citoyens assez riches pour payer une contribution de la valeur de
trois journes de travail; et elle exigeait dix journes pour qu'un
lecteur ft ligible. Mais la section du Pont-Neuf, prise d'galit et
jalouse de son autonomie, tenait pour lecteur et pour ligible tout
citoyen qui avait pay de ses deniers son uniforme de garde national.
C'tait le cas de Gamelin, qui tait citoyen actif de sa section et
membre du Comit militaire.

Fortun Trubert posa sa plume:

"Citoyen variste, va donc  la Convention demander qu'on nous envoie
des instructions pour fouiller le sol des caves, lessiver la terre et
les moellons et recueillir le salptre. Ce n'est pas tout que d'avoir
des canons, il faut aussi de la poudre."

Un petit bossu, la plume  l'oreille et des papiers  la main, entra
dans la ci-devant sacristie. C'tait le citoyen Beauvisage, du Comit de
surveillance.

"Citoyens, dit-il, nous recevons de mauvaises nouvelles: Custine a
vacu Landau.

--Custine est un tratre! s'cria Gamelin.

--Il sera guillotin", dit Beauvisage.

Trubert, de sa voix un peu haletante, s'exprima avec son calme
ordinaire:

"La Convention n'a pas cr un Comit de salut public pour des prunes.
La conduite de Custine y sera examine. Incapable ou tratre, il sera
remplac par un gnral rsolu  vaincre, et _a ira_!"

Il feuilleta des papiers et y promena le regard de ses yeux fatigus:

"Pour que nos soldats fassent leur devoir sans trouble ni dfaillance,
il faut qu'ils sachent que le sort de ceux qu'ils ont laisss dans leur
foyer est assur. Si tu es de cet avis, citoyen Gamelin, tu demanderas
avec moi,  la prochaine assemble, que le Comit de bienfaisance se
concerte avec le Comit militaire pour secourir les familles indigentes
qui ont un parent  l'arme."

Il sourit et fredonna:

"a ira! a ira!..."

Travaillant douze et quatorze heures par jour, devant sa table de bois
blanc,  la dfense de la patrie en pril, cet humble secrtaire d'un
comit de section ne voyait point de disproportion entre l'normit de
la tche et la petitesse de ses moyens, tant il se sentait uni dans un
commun effort  tous les patriotes, tant il faisait corps avec la
nation, tant sa vie se confondait avec la vie d'un grand peuple. Il
tait de ceux qui, enthousiastes et patients, aprs chaque dfaite,
prparaient le triomphe impossible et certain. Aussi bien leur
fallait-il vaincre. Ces hommes de rien, qui avaient dtruit la royaut,
renvers le vieux monde, ce Trubert, petit ingnieur opticien, cet
variste Gamelin, peintre obscur, n'attendaient point de merci de leurs
ennemis. Ils n'avaient de choix qu'entre la victoire et la mort. De l
leur ardeur et leur srnit.




II


Au sortir des Barnabites, variste Gamelin s'achemina vers la place
Dauphine, devenue place de Thionville, en l'honneur d'une cit
inexpugnable.

Situe dans le quartier le plus frquent de Paris, cette place avait
perdu depuis prs d'un sicle sa belle ordonnance: les htels construits
sur les trois faces, au temps de Henri IV, uniformment en brique rouge
avec chanes de pierre blanche, pour des magistrats magnifiques,
maintenant, ayant chang leurs nobles toits d'ardoise contre deux ou
trois misrables tages en pltras, ou mme rass jusqu' terre et
remplacs sans honneur par des maisons mal blanchies  la chaux,
n'offraient plus que des faades irrgulires, pauvres, sales, perces
de fentres ingales, troites, innombrables, qu'gayaient des pots de
fleurs, des cages d'oiseaux et des linges qui schaient. L, logeait une
multitude d'artisans, bijoutiers, ciseleurs, horlogers, opticiens,
imprimeurs, lingres, modistes, blanchisseuses, et quelques vieux hommes
de loi qui n'avaient point t emports dans la tourmente avec la
justice royale.

C'tait le matin et c'tait le printemps. De jeunes rayons de soleil,
enivrants comme du vin doux, riaient sur les murs et se coulaient
gaiement dans les mansardes. Les chssis des croises  guillotine
taient tous soulevs et l'on voyait au-dessous les ttes cheveles des
mnagres. Le greffier du tribunal rvolutionnaire, sorti de la maison
pour se rendre  son poste, tapotait en passant les joues des enfants
qui jouaient sous les arbres. On entendait crier sur le Pont-Neuf la
trahison de l'infme Dumouriez.

variste Gamelin habitait, sur le ct du quai de l'Horloge, une maison
qui datait de Henri IV et aurait fait encore assez bonne figure sans un
petit grenier couvert de tuiles dont on l'avait exhausse sous
l'avant-dernier tyran. Pour approprier l'appartement de quelque vieux
parlementaire aux convenances des familles bourgeoises et artisanes qui
y logeaient, on avait multipli les cloisons et les soupentes. C'est
ainsi que le citoyen Remacle, concierge-tailleur, nichait dans un
entresol fort abrg en hauteur comme en largeur, o on le voyait par la
porte vitre, les jambes croises sur son tabli et la nuque au
plancher, cousant un uniforme de garde national, tandis que la citoyenne
Remacle, dont le fourneau n'avait pour chemine que l'escalier,
empoisonnait les locataires de la fume de ses ragots et de ses
fritures, et que, sur le seuil de la porte, la petite Josphine, leur
fille, barbouille de mlasse et belle comme le jour, jouait avec
Mouton, le chien du menuisier. La citoyenne Remacle, abondante de coeur,
de poitrine et de reins, passait pour accorder ses faveurs  son voisin
le citoyen Dupont an, l'un des douze du Comit de surveillance. Son
mari, tout du moins, l'en souponnait vhmentement et les poux Remacle
emplissaient la maison des clats alterns de leurs querelles et de
leurs raccommodements. Les tages suprieurs de la maison taient
occups par le citoyen Chaperon, orfvre, qui avait sa boutique sur le
quai de l'Horloge, par un officier de sant, par un homme de loi, par un
batteur d'or et par plusieurs employs du Palais.

variste Gamelin monta l'escalier antique jusqu'au quatrime et dernier
tage, o il avait son atelier avec une chambre pour sa mre. L
finissaient les degrs de bois garnis de carreaux qui avaient succd
aux grandes marches de pierre des premiers tages. Une chelle,
applique au mur, conduisait  un grenier d'o descendait pour lors un
gros homme assez vieux, d'une belle figure rose et fleurie, qui tenait
pniblement embrass un norme ballot, et fredonnait toutefois: _J'ai
perdu mon serviteur_.

S'arrtant de chantonner, il souhaita courtoisement le bonjour 
Gamelin, qui le salua fraternellement et l'aida  descendre son paquet,
ce dont le vieillard lui rendit grces.

"Vous voyez l, dit-il en reprenant son fardeau, des pantins que je vais
de ce pas livrer  un marchand de jouets de la rue de la Loi. Il y en a
ici tout un peuple: ce sont mes cratures; elles ont reu de moi un
corps prissable, exempt de joies et de souffrances. Je ne leur ai pas
donn la pense, car je suis un Dieu bon."

C'tait le citoyen Maurice Brotteaux, ancien traitant, ci-devant noble:
son pre, enrichi dans les partis, avait achet une savonnette  vilain.
Au bon temps, Maurice Brotteaux se nommait monsieur des Ilettes et
donnait, dans son htel de la rue de la Chaise, des soupers fins que la
belle madame de Rochemaure, pouse d'un procureur, illuminait de ses
yeux, femme accomplie, dont la fidlit honorable ne se dmentit point
tant que la Rvolution laissa  Maurice Brotteaux des Ilettes ses
offices, ses rentes, son htel, ses terres, son nom. La Rvolution les
lui enleva. Il gagna sa vie  peindre des portraits sous les portes
cochres,  faire des crpes et des beignets sur le quai de la
Mgisserie,  composer des discours pour les reprsentants du peuple et
 donner des leons de danse aux jeunes citoyennes. Prsentement, dans
son grenier, o l'on se coulait par une chelle et o l'on ne pouvait se
tenir debout, Maurice Brotteaux, riche d'un pot de colle, d'un paquet de
ficelles, d'une bote d'aquarelle et de quelques rognures de papier,
fabriquait des pantins qu'il vendait  de gros marchands de jouets, qui
les revendaient aux colporteurs, qui les promenaient par les
Champs-lyses, au bout d'une perche, brillants objets des dsirs des
petits enfants. Au milieu des troubles publics et dans la grande
infortune dont il tait lui-mme accabl, il gardait une me sereine,
lisant pour se rcrer son Lucrce, qu'il portait constamment dans la
poche bante de sa redingote puce.

variste Gamelin poussa la porte de son logis, qui cda tout de suite.
Sa pauvret lui pargnait le souci des serrures, et quand sa mre, par
habitude, tirait le verrou, il lui disait: "A quoi bon? On ne vole pas
les toiles d'araigne... et les miennes pas davantage." Dans son atelier
s'entassaient, sous une couche paisse de poussire ou retournes contre
le mur, les toiles de ses dbuts, alors qu'il traitait, selon la mode,
des scnes galantes, caressait d'un pinceau lisse et timide des carquois
puiss et des oiseaux envols, des jeux dangereux et des songes de
bonheur, troussait des gardeuses d'oies et fleurissait de roses le sein
des bergres.

Mais cette manire ne convenait point  son temprament. Ces scnes,
froidement traites, attestaient l'irrmdiable chastet du peintre. Les
amateurs ne s'y taient pas tromps et Gamelin n'avait jamais pass pour
un artiste rotique. Aujourd'hui, bien qu'il n'et pas encore atteint la
trentaine, ces sujets lui semblaient dater d'un temps immmorial. Il y
reconnaissait la dpravation monarchique et l'effet honteux de la
corruption des cours. Il s'accusait d'avoir donn dans ce genre
mprisable et montr un gnie avili par l'esclavage. Maintenant, citoyen
d'un peuple libre, il charbonnait d'un trait vigoureux des Liberts, des
Droits de l'Homme, des Constitutions franaises, des Vertus
rpublicaines, des Hercules populaires terrassant l'Hydre de la
Tyrannie, et mettait dans toutes ces compositions toute l'ardeur de son
patriotisme. Hlas! il n'y gagnait point sa vie. Le temps tait mauvais
pour les artistes. Ce n'tait pas, sans doute, la faute de la
Convention, qui lanait de toutes parts des armes contre les rois,
qui, fire, impassible, rsolue devant l'Europe conjure, perfide et
cruelle envers elle-mme, se dchirait de ses propres mains, qui mettait
la terreur  l'ordre du jour, instituait pour punir les conspirateurs un
tribunal impitoyable auquel elle allait donner bientt ses membres 
dvorer, et qui dans le mme temps, calme, pensive, amie de la science
et de la beaut, rformait le calendrier, crait des coles spciales,
dcrtait des concours de peinture et de sculpture, fondait des prix
pour encourager les artistes, organisait des salons annuels, ouvrait le
Musum et,  l'exemple d'Athnes et de Rome, imprimait un caractre
sublime  la clbration des ftes et des deuils publics. Mais l'art
franais, autrefois si rpandu en Angleterre, en Allemagne, en Russie,
en Pologne, n'avait plus de dbouchs  l'tranger. Les amateurs de
peinture, les curieux d'art, grands seigneurs et financiers, taient
ruins, avaient migr ou se cachaient. Les gens que la Rvolution avait
enrichis, paysans acqureurs de biens nationaux, agioteurs, fournisseurs
aux armes, croupiers du Palais-Royal, n'osaient encore montrer leur
opulence et, d'ailleurs, ne se souciaient point de peinture. Il fallait
ou la rputation de Regnault ou l'adresse du jeune Grard pour vendre un
tableau. Greuze, Fragonard, Houin taient rduits  l'indigence.
Prud'hon nourrissait pniblement sa femme et ses enfants en dessinant
des sujets que Copia gravait au pointill. Les peintres patriotes
Hennequin, Wicar, Topino-Lebrun souffraient la faim. Gamelin, incapable
de faire les frais d'un tableau, ne pouvant ni payer le modle, ni
acheter des couleurs, laissait  peine bauche sa vaste toile du _Tyran
poursuivi aux Enfers par les Furies_. Elle couvrait la moiti de
l'atelier de figures inacheves et terribles, plus grandes que nature,
et d'une multitude de serpents verts dardant chacun deux langues aigus
et recourbes. On distinguait au premier plan,  gauche, un Charon
maigre et farouche dans sa barque, morceau puissant et d'un beau
dessin, mais qui sentait l'cole. Il y avait bien plus de gnie et de
naturel dans une toile de moindres dimensions, galement inacheve, qui
tait pendue  l'endroit le mieux clair de l'atelier. C'tait un
Oreste que sa soeur lectre soulevait sur son lit de douleur. Et l'on
voyait la jeune fille carter d'un geste touchant les cheveux emmls
qui voilaient les yeux de son frre. La tte d'Oreste tait tragique et
belle et l'on y reconnaissait une ressemblance avec le visage du
peintre.

Gamelin regardait souvent d'un oeil attrist cette composition; parfois
ses bras frmissants du dsir de peindre se tendaient vers la figure
largement esquisse d'lectre et retombaient impuissants. L'artiste
tait gonfl d'enthousiasme et son me tendue vers de grandes choses.
Mais il lui fallait s'puiser sur des ouvrages de commande qu'il
excutait mdiocrement, parce qu'il devait contenter le got du vulgaire
et aussi parce qu'il ne savait point imprimer aux moindres choses le
caractre du gnie. Il dessinait de petites compositions allgoriques,
que son camarade Desmahis gravait assez adroitement en noir ou en
couleurs et que prenait  bas prix un marchand d'estampes de la rue
Honor, le citoyen Blaise. Mais le commerce des estampes allait de mal
en pis, disait Blaise, qui depuis quelque temps ne voulait plus rien
acheter.

Cette fois pourtant, Gamelin, que la ncessit rendait ingnieux, venait
de concevoir une invention heureuse et neuve, du moins le croyait-il,
qui devait faire la fortune du marchand d'estampes, du graveur et la
sienne; un jeu de cartes patriotique dans lequel aux rois, aux dames,
aux valets de l'ancien rgime il substituait des Gnies, des Liberts,
des galits. Il avait dj esquiss toutes ses figures, il en avait
termin plusieurs, et il tait press de livrer  Desmahis celles qui se
trouvaient en tat d'tre graves. La figure qui lui paraissait la mieux
venue reprsentait un volontaire coiff du tricorne, vtu d'un habit
bleu  parements rouges, avec une culotte jaune et des gutres noires,
assis sur une caisse, les pieds sur une pile de boulets, son fusil entre
les jambes. C'tait le "citoyen de coeur", remplaant le valet de coeur.
Depuis plus de six mois Gamelin dessinait des volontaires, et toujours
avec amour. Il en avait vendu quelques-uns, aux jours d'enthousiasme.
Plusieurs pendaient au mur de l'atelier. Cinq ou six,  l'aquarelle, 
la gouache, aux deux crayons, tranaient sur la table et sur les
chaises. Au mois de juillet 92, lorsque s'levaient sur toutes les
places de Paris des estrades pour les enrlements, quand tous les
cabarets, orns de feuillage, retentissaient des cris de "Vive la
Nation! vivre libre ou mourir!" Gamelin ne pouvait passer sur le
Pont-Neuf ou devant la maison de ville sans que son coeur bondt vers la
tente pavoise sous laquelle des magistrats en charpe inscrivaient les
volontaires au son de la _Marseillaise_. Mais en rejoignant les armes
il et laiss sa mre sans pain.

Prcde du bruit de son souffle pniblement expir, la citoyenne veuve
Gamelin entra dans l'atelier, suante, rougeoyante, palpitante, la
cocarde nationale ngligemment pendue  son bonnet et prte 
s'chapper. Elle posa son panier sur une chaise et, plante debout pour
mieux respirer, gmit de la chert des vivres.

Coutelire dans la rue de Grenelle-Saint-Germain,  l'enseigne de "la
Ville de Chtellerault", tant qu'avait vcu son poux, et maintenant
pauvre mnagre, la citoyenne Gamelin vivait retire chez son fils le
peintre. C'tait l'an de ses deux enfants. Quant  sa fille Julie,
nagure demoiselle de modes rue Honor, le mieux tait d'ignorer ce
qu'elle tait devenue, car il n'tait pas bon de dire qu'elle avait
migr avec un aristocrate.

"Seigneur Dieu! soupira la citoyenne en montrant  son fils une miche de
pte paisse et bise, le pain est hors de prix; encore s'en faut-il bien
qu'il soit de pur froment. On ne trouve au march ni oeufs, ni lgumes,
ni fromages. A force de manger des chtaignes, nous deviendrons
chtaignes."

Aprs un long silence, elle reprit:

"J'ai vu dans la rue des femmes qui n'avaient pas de quoi nourrir leurs
petits enfants. La misre est grande pour le pauvre monde. Et il en sera
ainsi tant que les affaires ne seront pas rtablies.

--Ma mre, dit Gamelin en fronant le sourcil, la disette dont nous
souffrons est due aux accapareurs et aux agioteurs qui affament le
peuple et s'entendent avec les ennemis du dehors pour rendre la
Rpublique odieuse aux citoyens et dtruire la libert. Voil o
aboutissent les complots des Brissotins, les trahisons des Ption et des
Roland! Heureux encore si les fdralistes en armes ne viennent pas
massacrer,  Paris, les patriotes que la famine ne dtruit pas assez
vite! Il n'y a pas de temps  perdre: il faut taxer la farine et
guillotiner quiconque spcule sur la nourriture du peuple, fomente
l'insurrection ou pactise avec l'tranger. La Convention vient d'tablir
un tribunal extraordinaire pour juger les conspirateurs. Il est compos
de patriotes; mais ses membres auront-ils assez d'nergie pour dfendre
la patrie contre tous ses ennemis? Esprons en Robespierre: il est
vertueux. Esprons surtout en Marat. Celui-l aime le peuple, discerne
ses vritables intrts et les sert. Il fut toujours le premier 
dmasquer les tratres,  djouer les complots. Il est incorruptible et
sans peur. Lui seul est capable de sauver la Rpublique en pril."

La citoyenne Gamelin, secouant la tte, fit tomber de son bonnet sa
cocarde nglige.

"Laisse donc, variste: ton Marat est un homme comme les autres, et qui
ne vaut pas mieux que les autres. Tu es jeune, tu as des illusions. Ce
que tu dis aujourd'hui de Marat, tu l'as dit autrefois de Mirabeau, de
La Fayette, de Ption, de Brissot.

--Jamais!" s'cria Gamelin, sincrement oublieux.

Ayant dgag un bout de la table de bois blanc encombre de papiers, de
livres, de brosses et de crayons, la citoyenne y posa la soupire de
faence, deux cuelles d'tain, deux fourchettes de fer, la miche de
pain bis et un pot de piquette.

Le fils et la mre mangrent la soupe en silence et ils finirent leur
dner par un petit morceau de lard. La mre ayant mis son fricot sur son
pain, portait gravement sur la pointe de son couteau de poche les
morceaux  sa bouche dente et mchait avec respect des aliments qui
avaient cot cher.

Elle avait laiss dans le plat le meilleur  son fils, qui restait
songeur et distrait.

"Mange, variste, lui disait-elle,  intervalles gaux, mange."

Et cette parole prenait sur ses lvres la gravit d'un prcepte
religieux.

Elle recommena ses lamentations sur la chert des vivres. Gamelin
rclama de nouveau la taxe comme le seul remde  ces maux.

Mais elle:

"Il n'y a plus d'argent. Les migrs ont tout emport. Il n'y a plus de
confiance. C'est  dsesprer de tout.

--Taisez-vous, ma mre, taisez-vous! s'cria Gamelin. Qu'importent nos
privations, nos souffrances d'un moment! La Rvolution fera pour les
sicles le bonheur du genre humain."

La bonne dame trempa son pain dans son vin: son esprit s'claircit et
elle songea en souriant au temps de sa jeunesse, quand elle dansait sur
l'herbe  la fte du roi. Il lui souvenait aussi du jour o Joseph
Gamelin, coutelier de son tat, l'avait demande en mariage. Et elle
conta par le menu comment les choses s'taient passes. Sa mre lui
avait dit: "Habille-toi. Nous allons sur la place de Grve, dans le
magasin de M. Bienassis, orfvre, pour voir carteler Damiens." Elles
eurent grand-peine  se frayer un chemin  travers la foule des curieux.
Dans le magasin de M. Bienassis la jeune fille avait trouv Joseph
Gamelin, vtu de son bel habit rose, et elle avait compris tout de suite
de quoi il retournait. Tout le temps qu'elle s'tait tenue  la fentre
pour voir le rgicide tenaill, arros de plomb fondu, tir  quatre
chevaux et jet au feu, M. Joseph Gamelin, debout derrire elle, n'avait
pas cess de la complimenter sur son teint, sa coiffure et sa taille.

Elle vida le fond de son verre et continua de se remmorer sa vie.

"Je te mis au monde, variste, plus tt que je ne m'y attendais, par
suite d'une frayeur que j'eus, tant grosse, sur le Pont-Neuf, o je
faillis tre renverse par des curieux, qui couraient  l'excution de
M. de Lally. Tu tais si petit,  ta naissance, que le chirurgien
croyait que tu ne vivrais pas. Mais je savais bien que Dieu me ferait la
grce de te conserver. Je t'levai de mon mieux, ne mnageant ni les
soins ni la dpense. Il est juste de dire, mon variste, que tu m'en
tmoignas de la reconnaissance et que, ds l'enfance, tu cherchas  m'en
rcompenser selon tes moyens. Tu tais d'un naturel affectueux et doux.
Ta soeur n'avait pas mauvais coeur; mais elle tait goste et violente.
Tu avais plus de piti qu'elle des malheureux. Quand les petits
polissons du quartier dnichaient des nids dans les arbres, tu
t'efforais de leur tirer des mains les oisillons pour les rendre  leur
mre, et bien souvent tu n'y renonais que foul aux pieds et
cruellement battu. A l'ge de sept ans, au lieu de te quereller avec de
mauvais sujets, tu allais tranquillement dans la rue en rcitant ton
catchisme; et tous les pauvres que tu rencontrais, tu les amenais  la
maison pour les secourir, tant que je fus oblige de te fouetter pour
t'ter cette habitude. Tu ne pouvais voir un tre souffrir sans verser
des larmes. Quand tu eus achev ta croissance, tu devins trs beau. A ma
grande surprise, tu ne semblais pas le savoir, trs diffrent en cela de
la plupart des jolis garons, qui sont coquets et vains de leur figure."

La vieille mre disait vrai. variste avait eu  vingt ans un visage
grave et charmant, une beaut  la fois austre et fminine, les traits
d'une Minerve. Maintenant ses yeux sombres et ses joues ples
exprimaient une me triste et violente. Mais son regard, lorsqu'il le
tourna sur sa mre, reprit pour un moment la douceur de la premire
jeunesse.

Elle poursuivit:

"Tu aurais pu profiter de tes avantages pour courir les filles, mais tu
te plaisais  rester prs de moi,  la boutique, et il m'arrivait
parfois de te dire de te retirer de mes jupes et d'aller un peu te
dgourdir avec tes camarades. Jusque sur mon lit de mort je te rendrai
ce tmoignage, variste, que tu es un bon fils. Aprs le dcs de ton
pre, tu m'as prise courageusement  ta charge; bien que ton tat ne te
rapporte gure, tu ne m'as jamais laisse manquer de rien, et, si nous
sommes aujourd'hui tous deux dpourvus et misrables, je ne puis te le
reprocher: la faute en est  la Rvolution."

Il fit un geste de reproche; mais elle haussa les paules et poursuivit.

"Je ne suis pas une aristocrate. J'ai connu les grands dans toute leur
puissance et je puis dire qu'ils abusaient de leurs privilges. J'ai vu
ton pre btonn par les laquais du duc de Canaleilles parce qu'il ne se
rangeait pas assez vite sur le passage de leur matre. Je n'aimais point
l'Autrichienne: elle tait trop fire et faisait trop de dpenses. Quant
au roi, je l'ai cru bon, et il a fallu son procs et sa condamnation
pour me faire changer d'ide. Enfin je ne regrette pas l'ancien rgime,
bien que j'y aie pass quelques moments agrables. Mais ne me dis pas
que la Rvolution tablira l'galit, parce que les hommes ne seront
jamais gaux; ce n'est pas possible, et l'on a beau mettre le pays sens
dessus dessous: il y aura toujours des grands et petits, des gras et des
maigres."

Et, tout en parlant, elle rangeait la vaisselle. Le peintre ne
l'coutait plus. Il cherchait la silhouette d'un sans-culotte, en bonnet
rouge et en carmagnole, qui devait, dans son jeu de cartes, remplacer le
valet de pique condamn.

On gratta  la porte et une fille, une campagnarde, parut, plus large
que haute, rousse, bancale, une loupe lui cachant l'oeil gauche, l'oeil
droit d'un bleu si ple qu'il en paraissait blanc, les lvres normes et
les dents dbordant les lvres.

Elle demanda  Gamelin si c'tait lui le peintre et s'il pouvait lui
faire un portrait de son fianc, Ferrand (Jules), volontaire  l'arme
des Ardennes.

Gamelin rpondit qu'il ferait volontiers ce portrait au retour du brave
guerrier.

La fille demanda avec une douceur pressante que ce ft tout de suite.

Le peintre, souriant malgr lui, objecta qu'il ne pouvait rien faire
sans le modle.

La pauvre crature ne rpondit rien: elle n'avait pas prvu cette
difficult. La tte incline sur l'paule gauche, les mains jointes sur
le ventre, elle demeurait inerte et muette et semblait accable de
chagrin. Touch et amus de tant de simplicit, le peintre, pour
distraire la malheureuse amante, lui mit dans la main un des volontaires
qu'il avait peints  l'aquarelle et lui demanda s'il tait fait ainsi,
son fianc des Ardennes.

Elle appliqua sur le papier le regard de son oeil morne, qui lentement
s'anima, puis brilla, et resplendit; sa large face s'panouit en un
radieux sourire.

"C'est sa vraie ressemblance, dit-elle enfin; c'est Ferrand (Jules) au
naturel, c'est Ferrand (Jules) tout crach."

Avant que le peintre et song  lui tirer la feuille des mains, elle la
plia soigneusement de ses gros doigts rouges et en fit un tout petit
carr qu'elle coula sur son coeur, entre le busc et la chemise, remit 
l'artiste un assignat de cinq livres, souhaita le bonsoir  la compagnie
et sortit clochante et lgre.




III


Dans l'aprs-midi du mme jour, variste se rendit chez le citoyen Jean
Blaise, marchand d'estampes, qui vendait aussi des botes, des
cartonnages et toutes sortes de jeux, rue Honor, vis--vis de
l'Oratoire, proche les Messageries,  l'_Amour peintre_. Le magasin
s'ouvrait au rez-de-chausse d'une maison vieille de soixante ans, par
une baie dont la vote portait  sa clef un mascaron cornu. Le cintre de
cette baie tait rempli par une peinture  l'huile reprsentant "le
Sicilien ou l'Amour peintre", d'aprs une composition de Boucher, que le
pre de Jean Blaise avait fait poser en 1770 et qu'effaaient depuis
lors le soleil et la pluie. De chaque ct de la porte, une baie
semblable, avec une tte de nymphe en clef de vote, garnie de vitres
aussi grandes qu'il s'en tait pu trouver, offrait aux regards les
estampes  la mode et les dernires nouveauts de la gravure en
couleurs. On y voyait, ce jour-l, des scnes galantes traites avec une
grce un peu sche par Boilly, _Leons d'amour conjugal_ et _Douces
rsistances_, dont se scandalisaient les Jacobins et que les purs
dnonaient  la Socit des arts; la _Promenade publique_ de Debucourt,
avec un petit-matre en culotte serin, tal sur trois chaises, des
chevaux du jeune Carle Vernet, des arostats, le _Bain de Virginie_ et
des figures d'aprs l'antique.

Parmi les citoyens dont le flot coulait devant le magasin, c'taient
les plus dguenills qui s'arrtaient le plus longtemps devant les deux
belles vitrines, prompts  se distraire, avides d'images et jaloux de
prendre, du moins par les yeux, leur part des biens de ce monde; ils
admiraient bouche bante, tandis que les aristocrates donnaient un coup
d'oeil, fronaient le sourcil et passaient.

Du plus loin qu'il put l'apercevoir, variste leva ses regards vers une
des fentres qui s'ouvraient au-dessus du magasin, celle de gauche, o
il y avait un pot d'oeillets rouges derrire le balcon de fer  coquille.
Cette fentre clairait la chambre d'lodie, fille de Jean Blaise. Le
marchand d'estampes habitait avec son unique enfant le premier tage de
la maison.

variste, s'tant arrt un moment, comme pour prendre haleine devant
l'_Amour peintre_, tourna le bec-de-cane. Il trouva la citoyenne lodie
qui, ayant vendu des gravures, deux compositions de Fragonard fils et de
Naigeon, soigneusement choisies entre beaucoup d'autres, avant
d'enfermer dans la caisse les assignats qu'elle venait de recevoir, les
passait l'un aprs l'autre entre ses beaux yeux et le jour, pour en
examiner les pontuseaux, les vergeures et le filigrane, inquite, car il
circulait autant de faux papier que de vrai, ce qui nuisait beaucoup au
commerce. Comme autrefois ceux qui imitaient la signature du roi, les
contrefacteurs de la monnaie nationale taient punis de mort; cependant
on trouvait des planches  assignats dans toutes les caves; les Suisses
introduisaient de faux assignats par millions; on les jetait par paquets
dans les auberges; les Anglais en dbarquaient tous les jours des
ballots sur nos ctes pour discrditer la Rpublique et rduire les
patriotes  la misre, lodie craignait de recevoir du mauvais papier et
craignait plus encore d'en passer et d'tre traite comme complice de
Pitt, s'en fiant toutefois  sa chance et sre de se tirer d'affaire en
toute rencontre.

variste la regarda de cet air sombre qui mieux que tous les sourires
exprime l'amour. Elle le regarda avec une moue un peu moqueuse qui
retroussait ses yeux noirs, et cette expression lui venait de ce qu'elle
se savait aime et qu'elle n'tait pas fche de l'tre et de ce que
cette figure-l irrite un amoureux, l'excite  se plaindre, l'induit 
se dclarer s'il ne l'a pas encore fait, ce qui tait le cas d'variste.

Ayant mis les assignats dans la caisse, elle tira de sa corbeille 
ouvrage une charpe blanche, qu'elle avait commenc de broder, et se mit
 travailler. Elle tait laborieuse et coquette, et comme, d'instinct,
elle maniait l'aiguille pour plaire en mme temps que pour se faire une
parure, elle brodait de faons diffrentes selon ceux qui la
regardaient: elle brodait nonchalamment pour ceux  qui elle voulait
communiquer une douce langueur; elle brodait capricieusement pour ceux
qu'elle s'amusait  dsesprer un peu. Elle se mit  broder avec soin
pour variste, en qui elle dsirait entretenir un sentiment srieux.

lodie n'tait ni trs jeune ni trs jolie. On pouvait la trouver laide
au premier abord. Brune, le teint olivtre, sous le grand mouchoir blanc
nou ngligemment autour de sa tte et d'o s'chappaient les boucles
azures de sa chevelure, ses yeux de feu charbonnaient leurs orbites. En
son visage rond, aux pommettes saillantes, riant, un peu camus, agreste
et voluptueux, le peintre retrouvait la tte du faune Borghse, dont il
admirait, sur un moulage, la divine espiglerie. De petites moustaches
donnaient de l'accent  ses lvres ardentes. Un sein qui semblait gonfl
de tendresse soulevait le fichu crois  la mode de l'anne. Sa taille
souple, ses jambes agiles, tout son corps robuste se mouvaient avec des
grces sauvages et dlicieuses. Son regard, son souffle, les frissons de
sa chair, tout en elle demandait le coeur et promettait l'amour. Derrire
le comptoir de marchande, elle donnait l'ide d'une nymphe de la danse,
d'une bacchante d'Opra, dpouille de sa peau de lynx, de son thyrse et
de ses guirlandes de lierre, contenue, dissimule par enchantement dans
l'enveloppe modeste d'une mnagre de Chardin.

"Mon pre n'est pas  la maison, dit-elle au peintre; attendez-le un
moment: il ne tardera pas  rentrer."

Les petites mains brunes faisaient courir l'aiguille  travers le linon.

"Trouvez-vous ce dessin  votre got, monsieur Gamelin?"

Gamelin tait incapable de feindre. Et l'amour, en enflammant son
courage, exaltait sa franchise.

"Vous brodez avec habilet, citoyenne, mais, si vous voulez que je vous
le dise, le dessin qui vous a t trac n'est pas assez simple, assez
nu, et se ressent du got affect qui rgna trop longtemps en France
dans l'art de dcorer les toffes, les meubles, les lambris; ces noeuds,
ces guirlandes rappellent le style petit et mesquin qui fut en faveur
sous le tyran. Le got renat. Hlas! nous revenons de loin. Du temps de
l'infme Louis XV, la dcoration avait quelque chose de chinois. On
faisait des commodes  gros ventre,  poignes contournes d'un aspect
ridicule, qui ne sont bonnes qu' tre mises au feu pour chauffer les
patriotes; la simplicit seule est belle. Il faut revenir  l'antique.
David dessine des lits et des fauteuils d'aprs les vases trusques et
les peintures d'Herculanum.

--J'ai vu de ces lits et de ces fauteuils, dit lodie, c'est beau!
Bientt on n'en voudra pas d'autres. Comme vous, j'adore l'antique.

--Eh bien! citoyenne, reprit variste, si vous aviez orn cette charpe
d'une grecque, de feuilles de lierre, de serpents ou de flches
entrecroises, elle et t digne d'une Spartiate... et de vous. Vous
pouvez cependant garder ce modle en le simplifiant, en le ramenant  la
ligne droite."

Elle lui demanda ce qu'il fallait ter.

Il se pencha sur l'charpe: ses joues effleurrent les boucles d'lodie.
Leurs mains se rencontraient sur le linon, leurs souffles se mlaient.
variste gotait en ce moment une joie infinie; mais, sentant prs de
ses lvres les lvres d'lodie, il craignait d'avoir offens la jeune
fille et se retira brusquement.

La citoyenne Blaise aimait variste Gamelin. Elle le trouvait superbe
avec ses grands yeux ardents, son beau visage ovale, sa pleur, ses
abondants cheveux noirs, partags sur le front et tombant  flots sur
ses paules, son maintien grave, son air froid, son abord svre, sa
parole ferme, qui ne flattait point. Et, comme elle l'aimait, elle lui
prtait un fier gnie d'artiste qui claterait un jour en chefs-d'oeuvre
et rendrait son nom clbre, et elle l'en aimait davantage. La citoyenne
Blaise n'avait pas un culte pour la pudeur virile, sa morale n'tait pas
offense de ce qu'un homme cdt  ses passions,  ses gots,  ses
dsirs; elle aimait variste, qui tait chaste; elle ne l'aimait pas
parce qu'il tait chaste; mais elle trouvait  ce qu'il le ft
l'avantage de ne concevoir ni jalousie ni soupons et de ne point
craindre de rivales.

Toutefois, en cet instant, elle le jugea un peu trop rserv. Si
l'Aricie de Racine, qui aimait Hippolyte, admirait la vertu farouche du
jeune hros, c'tait avec l'espoir d'en triompher et elle et bientt
gmi d'une svrit de moeurs qu'il n'et point adoucie pour elle. Et,
ds qu'elle en trouva l'occasion, elle se dclara plus qu' demi, pour
le contraindre  se dclarer lui-mme. A l'exemple de cette tendre
Aricie, la citoyenne Blaise n'tait pas trs loigne de croire qu'en
amour la femme est tenue  faire des avances. "Les plus aimants, se
disait-elle, sont les plus timides; ils ont besoin d'aide et
d'encouragement. Telle est, au reste, leur candeur, qu'une femme peut
faire la moiti du chemin et mme davantage sans qu'ils s'en
aperoivent, en leur mnageant les apparences d'une attaque audacieuse
et la gloire de la conqute." Ce qui la tranquillisait sur l'issue de
l'affaire, c'est qu'elle savait avec certitude (et aussi n'y avait-il
pas de doute  ce sujet) qu'variste, avant que la Rvolution l'et
hros, avait aim trs humainement une femme, une humble crature, la
concierge de l'acadmie.

lodie, qui n'tait point une ingnue, concevait diffrentes sortes
d'amour. Le sentiment que lui inspirait variste tait assez profond
pour qu'elle penst lui engager sa vie. Elle tait toute dispose 
l'pouser, mais s'attendait  ce que son pre n'approuvt pas l'union de
sa fille unique avec un artiste obscur et pauvre. Gamelin n'avait rien;
le marchand d'estampes remuait de grosses sommes d'argent. L'_Amour
peintre_ lui rapportait beaucoup, l'agio plus encore, et il s'tait
associ  un fournisseur qui livrait  la cavalerie de la Rpublique des
bottes de jonc et de l'avoine mouille. Enfin, le fils du coutelier de
la rue Saint-Dominique tait un mince personnage auprs de l'diteur
d'estampes connu dans toute l'Europe, apparent aux Blaizot, aux Basan,
aux Didot, et qui frquentait chez les citoyens Saint-Pierre et Florian.
Ce n'est pas qu'en fille obissante elle tnt le consentement de son
pre pour ncessaire  son tablissement. Le pre, veuf de bonne heure,
d'humeur avide et lgre, grand coureur de filles, grand brasseur
d'affaires, ne s'tait jamais occup d'elle, l'avait laisse grandir
libre, sans conseils, sans amiti, soucieux non de surveiller, mais
d'ignorer la conduite de cette fille, dont il apprciait en connaisseur
le temprament fougueux et les moyens de sduction bien autrement
puissants qu'un joli visage. Trop gnreuse pour se garder, trop
intelligente pour se perdre, sage dans ses folies, le got d'aimer ne
lui avait jamais fait oublier les convenances sociales. Son pre lui
savait un gr infini de cette prudence; et, comme elle tenait de lui le
sens du commerce et le got des entreprises, il ne s'inquitait pas des
raisons mystrieuses qui dtournaient du mariage une fille si nubile et
la retenaient  la maison, o elle valait une gouvernante et quatre
commis. A vingt-sept ans, elle se sentait d'ge et d'exprience  faire
sa vie elle-mme et n'prouvait nul besoin de demander les conseils ou
de suivre la volont d'un pre jeune, facile et distrait. Mais pour
qu'elle poust Gamelin, il aurait fallu que M. Blaise ft un sort  ce
gendre pauvre, l'intresst dans la maison, lui assurt des travaux
comme il en assurait  plusieurs artistes, enfin, d'une manire ou d'une
autre, lui crt des ressources; et cela elle jugeait impossible que
l'un l'offrt, que l'autre l'acceptt, tant il y avait peu de sympathie
entre ces deux hommes.

Cette difficult embarrassait la tendre et sage lodie. Elle envisageait
sans terreur l'ide de s'unir  son ami par des liens secrets et de
prendre l'auteur de la nature pour seul tmoin de leur foi mutuelle. Sa
philosophie ne trouvait pas condamnable une telle union que
l'indpendance o elle vivait rendait possible et  laquelle le
caractre honnte et vertueux d'variste donnerait une force rassurante;
mais Gamelin avait grand-peine  subsister et  soutenir la vie de sa
vieille mre: il ne semblait pas qu'il y et dans une existence si
troite place pour un amour mme rduit  la simplicit de la nature.
D'ailleurs variste n'avait pas encore dclar ses sentiments ni fait
part de ses intentions. La citoyenne Blaise esprait bien l'y obliger
avant peu.

Elle arrta du mme coup ses mditations et son aiguille:

"Citoyen variste, dit-elle, cette charpe ne me plaira qu'autant
qu'elle vous plaira  vous-mme. Dessinez-moi un modle, je vous prie.
En l'attendant, je dferai comme Pnlope ce qui a t fait en votre
absence."

Il rpondit avec un sombre enthousiasme:

"Je m'y engage, citoyenne. Je vous dessinerai le glaive d'Harmodius: une
pe dans une guirlande."

Et, tirant son crayon, il esquissa des pes et des fleurs dans ce style
sobre et nu, qu'il aimait. Et, en mme temps, il exposait ses doctrines.

"Les Franais rgnrs, disait-il, doivent rpudier tous les legs de la
servitude: le mauvais got, la mauvaise forme, le mauvais dessin.
Watteau, Boucher, Fragonard travaillaient pour des tyrans et pour des
esclaves. Dans leurs ouvrages, nul sentiment du bon style ni de la ligne
pure; nulle part la nature ni la vrit. Des masques, des poupes, des
chiffons, des singeries. La postrit mprisera leurs frivoles ouvrages.
Dans cent ans, tous les tableaux de Watteau auront pri mpriss dans
les greniers; en 1893, les tudiants en peinture recouvriront de leurs
bauches les toiles de Boucher. David a ouvert la voie: il se rapproche
de l'antique; mais il n'est pas encore assez simple, assez grand, assez
nu. Nos artistes ont encore bien des secrets  apprendre des frises
d'Herculanum, des bas-reliefs romains, des vases trusques."

Il parla longtemps de la beaut antique, puis revint  Fragonard, qu'il
poursuivait d'une haine inextinguible:

"Le connaissez-vous, citoyenne?"

lodie fit signe qu'oui.

"Vous connaissez aussi le bonhomme Greuze, qui certes est suffisamment
ridicule avec son habit carlate et son pe. Mais il a l'air d'un sage
de la Grce auprs de Fragonard. Je l'ai rencontr, il y a quelque
temps, ce misrable vieillard, trottinant sous les arcades du
Palais-galit, poudr, galant, frtillant, grillard, hideux. A cette
vue, je souhaitai qu' dfaut d'Apollon quelque vigoureux ami des arts
le pendt  un arbre et l'corcht comme Marsyas, en exemple ternel aux
mauvais peintres."

lodie fixa sur lui le regard de ses yeux gais et voluptueux:

"Vous savez har, monsieur Gamelin, faut-il croire que vous savez aussi
ai....

--C'est vous, Gamelin?" fit une voix de tnor, la voix du citoyen Blaise
qui rentrait dans son magasin, bottes craquantes, breloques sonnantes,
basques envoles, et coiff d'un norme chapeau noir dont les cornes lui
descendaient sur les paules.

lodie, emportant sa corbeille, monta dans sa chambre.

"Eh bien, Gamelin! demanda le citoyen Blaise, m'apportez-vous quelque
chose de neuf?

--Peut-tre", dit le peintre.

Et il exposa son ide:

"Nos cartes  jouer offrent un contraste choquant avec l'tat des moeurs.
Les noms de valet et de roi offensent les oreilles d'un patriote. J'ai
conu et excut le nouveau jeu de cartes rvolutionnaire dans lequel
aux rois, aux dames, aux valets sont substitues les Liberts, les
galits, les Fraternits; les as, entours de faisceaux, s'appellent
les Lois.... Vous annoncez Libert de trfle, galit de pique,
Fraternit de carreau, Loi de coeur.... Je crois ces cartes assez
firement dessines; j'ai l'intention de les faire graver en
taille-douce par Desmahis, et de prendre un brevet."

Et, tirant de son carton quelques figures termines  l'aquarelle,
l'artiste les tendit au marchand d'estampes.

Le citoyen Blaise refusa de les prendre et dtourna la tte.

"Mon petit, portez cela  la Convention, qui vous accordera les honneurs
de la sance. Mais n'esprez pas tirer un sol de votre nouvelle
invention, qui n'est pas nouvelle. Vous vous tes lev trop tard. Votre
jeu de cartes rvolutionnaire est le troisime qu'on m'apporte. Votre
camarade Dugourc m'a offert, la semaine dernire, un jeu de piquet avec
quatre Gnies, quatre Liberts, quatre galits. On m'a propos un autre
jeu o il y avait des sages, des braves, Caton, Rousseau, Annibal, qui
sais-je encore!... Et ces cartes avaient sur les vtres, mon ami,
l'avantage d'tre grossirement dessines et graves sur bois au canif.
Que vous connaissez peu les hommes pour croire que les joueurs se
serviront de cartes dessines dans le got de David et graves dans la
manire de Bartolozzi! Et c'est encore une trange illusion de croire
qu'il faille faire tant de faons pour conformer les vieux jeux de
cartes aux ides actuelles. D'eux-mmes, les bons sans-culottes en
corrigent l'incivisme en annonant: "Le tyran!" ou simplement: "Le gros
cochon!" Ils se servent de leurs cartes crasseuses et n'en achtent
jamais d'autres. La grande consommation de jeux se fait dans les tripots
du Palais-galit: je vous conseille d'y aller et d'offrir aux croupiers
et aux pontes vos Liberts, vos galits, vos..., comment dites-vous?...
vos Lois de coeur... et vous reviendrez me dire comment ils vous ont
reu!"

Le citoyen Blaise s'assit sur le comptoir, donna des pichenettes sur sa
culotte nankin pour en ter les grains de tabac, et, regardant Gamelin
avec une douce piti:

"Permettez-moi de vous donner un conseil, citoyen peintre: si vous
voulez gagner votre vie, laissez l vos cartes patriotiques, laissez l
vos symboles rvolutionnaires, vos Hercules, vos hydres, vos Furies
poursuivant le crime, vos gnies de la Libert, et peignez-moi de jolies
filles. L'ardeur des citoyens  se rgnrer tidit avec le temps et les
hommes aimeront toujours les femmes. Faites-moi des femmes toutes roses,
avec de petits pieds et de petites mains. Et mettez-vous dans la tte
que personne ne s'intresse plus  la Rvolution et qu'on ne veut plus
en entendre parler."

Du coup, variste Gamelin se cabra:

"Quoi! ne plus entendre parler de la Rvolution!... Mais l'tablissement
de la libert, les victoires de nos armes, le chtiment des tyrans sont
des vnements qui tonneront la postrit la plus recule? Comment n'en
pourrions-nous pas tre frapps?... Quoi! la secte du sans-culotte Jsus
a dur prs de dix-huit sicles, et le culte de la Libert serait aboli
aprs quatre ans  peine d'existence!"

Mais Jean Blaise, d'un air de supriorit:

"Vous tes dans le rve; moi, je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami,
la Rvolution ennuie: elle dure trop. Cinq ans d'enthousiasme, cinq ans
d'embrassades, de massacres, de discours, de _Marseillaise_, de tocsins,
d'aristocrates  la lanterne, de ttes portes sur des piques, de femmes
 cheval sur des canons, d'arbres de la Libert coiffs du bonnet rouge,
de jeunes filles et de vieillards trans en robes blanches dans des
chars de fleurs; d'emprisonnements, de guillotine, de rationnements,
d'affiches, de cocardes, de panaches, de sabres, de carmagnoles, c'est
long! Et puis l'on commence  n'y plus rien comprendre. Nous en avons
trop vu, de ces grands citoyens que vous n'avez conduits au Capitole que
pour les prcipiter ensuite de la roche Tarpienne, Necker, Mirabeau, La
Fayette, Bailly, Ption, Manuel, et tant d'autres. Qui nous dit que vous
ne prparez pas le mme sort  vos nouveaux hros?... On ne sait plus.

--Nommez-les, citoyen Blaise, nommez-les ces hros que nous nous
prparons  sacrifier! dit Gamelin, d'un ton qui rappela le marchand
d'estampes  la prudence.

--Je suis rpublicain et patriote, rpliqua-t-il, la main sur son coeur.
Je suis aussi rpublicain que vous, je suis aussi patriote que vous,
citoyen variste Gamelin. Je ne souponne pas votre civisme et ne vous
accuse nullement de versatilit. Mais sachez que mon civisme et mon
dvouement  la chose publique sont attests par des actes nombreux. Mes
principes, les voici: Je donne ma confiance  tout individu capable de
servir la nation. Devant les hommes que la voix publique dsigne au
prilleux honneur du pouvoir lgislatif, comme Marat, comme Robespierre,
je m'incline; je suis prt  les aider dans la mesure de mes faibles
moyens et  leur apporter l'humble concours d'un bon citoyen. Les
comits peuvent tmoigner de mon zle et de mon dvouement. En socit
avec de vrais patriotes, j'ai fourni de l'avoine et du fourrage  notre
brave cavalerie, des souliers  nos soldats. Aujourd'hui mme, je fais
envoyer de Vernon soixante boeufs  l'arme du Midi,  travers un pays
infest de brigands et battu par les missaires de Pitt et de Cond. Je
ne parle pas; j'agis."

Gamelin remit tranquillement ses aquarelles dans son carton, dont il
noua les cordons et qu'il passa sous son bras.

"C'est une trange contradiction, dit-il, les dents serres, que d'aider
nos soldats  porter  travers le monde cette libert qu'on trahit dans
ses foyers en semant le trouble et l'inquitude dans l'me de ses
dfenseurs.... Salut, citoyen Blaise."

Avant de s'engager dans la ruelle qui longe l'Oratoire, Gamelin, le coeur
gros d'amour et de colre, se retourna pour donner un regard aux oeillets
rouges fleuris sur le rebord d'une fentre.

Il ne dsesprait point du salut de la patrie. Aux propos inciviques de
Jean Blaise il opposait sa foi rvolutionnaire. Encore lui fallait-il
reconnatre que ce marchand ne prtendait pas sans quelque apparence de
raison que dsormais le peuple de Paris se dsintressait des
vnements. Hlas! il n'tait que trop certain qu' l'enthousiasme de
la premire heure succdait l'indiffrence gnrale, et qu'on ne
reverrait plus les grandes foules unanimes de Quatre-vingt-neuf, qu'on
ne reverrait plus les millions d'mes harmonieuses qui se pressaient en
Quatre-vingt-dix autour de l'autel des fdrs. Eh bien! les bons
citoyens redoubleraient de zle et d'audace, rveilleraient le peuple
assoupi, en lui donnant le choix de la libert ou de la mort.

Ainsi songeait Gamelin, et la pense d'lodie soutenait son courage.

Arriv aux quais, il vit le soleil descendre  l'horizon sous des nues
pesantes, semblables  des montagnes de lave incandescente; les toits de
la ville baignaient dans une lumire d'or; les vitres des fentres
jetaient des clairs. Et Gamelin imaginait des Titans forgeant, avec les
dbris ardents des vieux mondes, Dic, la cit d'airain.

N'ayant pas un morceau de pain pour sa mre ni pour lui, il rvait de
s'asseoir  la table sans bouts qui convierait l'univers et o prendrait
place l'humanit rgnre. En attendant, il se persuadait que la
patrie, en bonne mre, nourrirait son enfant fidle. Se roidissant
contre les ddains du marchand d'estampes, il s'excitait  croire que
son ide d'un jeu de cartes rvolutionnaire tait nouvelle et bonne et
qu'avec ses aquarelles bien russies il tenait une fortune sous son
bras. "Desmahis les gravera, pensait-il. Nous diterons nous-mmes le
nouveau jeu patriotique et nous sommes srs d'en vendre dix mille, 
vingt sols chaque, en un mois."

Et, dans son impatience de raliser ce projet, il se dirigea  grands
pas sur le quai de la Ferraille, o logeait Desmahis, au-dessus du
vitrier.

On entrait par la boutique. La vitrire avertit Gamelin que le citoyen
Desmahis n'tait pas chez lui, ce qui ne pouvait beaucoup surprendre le
peintre, qui savait que son ami tait d'humeur vagabonde et dissipe,
et qui s'tonnait qu'on pt graver autant et si bien qu'il le faisait
avec aussi peu d'assiduit. Gamelin rsolut de l'attendre un moment. La
femme du vitrier lui offrit un sige. Elle tait morose et se plaignait
des affaires qui allaient mal, quoiqu'on et dit que la Rvolution, en
cassant les carreaux, enrichissait les vitriers.

La nuit tombait: renonant  attendre son camarade, Gamelin prit cong
de la vitrire. Comme il passait sur le Pont-Neuf, il vit dboucher du
quai des Morfondus des gardes nationaux  cheval qui refoulaient les
passants, portaient des torches et, avec un grand cliquetis de sabres,
escortaient une charrette qui tranait lentement  la guillotine un
homme dont personne ne savait le nom, un ci-devant, le premier condamn
du nouveau tribunal rvolutionnaire. On l'apercevait confusment entre
les chapeaux des gardes, assis, les mains lies sur le dos, la tte nue
et ballante, tourne vers le cul de la charrette. Le bourreau se tenait
debout prs de lui, appuy  la ridelle. Les passants, arrts, disaient
entre eux que c'tait probablement quelque affameur du peuple et
regardaient avec indiffrence. Gamelin, s'tant approch, reconnut parmi
les spectateurs Desmahis, qui s'efforait de fendre la foule et de
couper le cortge. Il l'appela et lui mit la main sur l'paule; Desmahis
tourna la tte. C'tait un jeune homme beau et vigoureux.

On disait nagure,  l'acadmie, qu'il portait la tte de Bacchus sur le
corps d'Hercule. Ses amis l'appelaient "Barbaroux",  cause de sa
ressemblance avec ce reprsentant du peuple.

"Viens, lui dit Gamelin, j'ai  te parler d'une affaire importante.

--Laisse-moi!" rpondit vivement Desmahis.

Et il jeta quelques mots indistincts, en guettant le moment de
s'lancer:

"Je suivais une femme divine, en chapeau de paille, une ouvrire de
modes, ses cheveux blonds sur le dos: cette maudite charrette m'en a
spar.... Elle a pass devant, elle est dj au bout du pont."

Gamelin tenta de le retenir par son habit, jurant que la chose tait
d'importance.

Mais Desmahis s'tait dj coul  travers chevaux, gardes, sabres et
torches et poursuivait la demoiselle de modes.




IV


Il tait dix heures du matin. Le soleil d'avril trempait de lumire les
tendres feuilles des arbres. Allg par l'orage de la nuit, l'air avait
une douceur dlicieuse. A longs intervalles, un cavalier, passant sur
l'alle des Veuves, rompait le silence de la solitude. Au bord de
l'alle ombreuse, contre la chaumire de _La Belle Lilloise_, sur un
banc de bois, variste attendait lodie. Depuis le jour o leurs doigts
s'taient rencontrs sur le linon de l'charpe, o leurs souffles
s'taient mls, il n'tait plus revenu  l'_Amour peintre_. Pendant
toute une semaine, son orgueilleux stocisme et sa timidit, qui
devenait sans cesse plus farouche, l'avaient tenu loign d'lodie. Il
lui avait crit une lettre grave, sombre, ardente, dans laquelle,
exposant les griefs dont il chargeait le citoyen Blaise et taisant son
amour, dissimulant sa douleur, il annonait sa rsolution de ne plus
retourner au magasin d'estampes et montrait  suivre cette rsolution
plus de fermet que n'en pouvait approuver une amante.

D'un naturel contraire, lodie, encline  dfendre son bien en toute
occasion, songea tout de suite  rattraper son ami. Elle pensa d'abord 
l'aller voir chez lui, dans l'atelier de la place de Thionville. Mais,
le sachant d'humeur chagrine, jugeant, par sa lettre, qu'il avait l'me
irrite, craignant qu'il n'enveloppt dans la mme rancune la fille et
le pre et ne s'tudit  ne la plus revoir, elle pensa meilleur de lui
donner un rendez-vous sentimental et romanesque auquel il ne pourrait se
drober, o elle aurait tout loisir de persuader et de plaire, o la
solitude conspirerait avec elle pour le charmer et le vaincre.

Il y avait alors, dans tous les jardins anglais et sur toutes les
promenades  la mode, des chaumires construites par de savants
architectes, qui flattaient ainsi les gots agrestes des citadins. La
chaumire de _La Belle Lilloise_, occupe par un limonadier, appuyait sa
feinte indigence sur les dbris artistement imits d'une vieille tour,
afin d'unir au charme villageois la mlancolie des ruines. Et, comme
s'il n'et point suffi, pour mouvoir les mes sensibles, d'une
chaumire et d'une tour croule, le limonadier avait lev sous un
saule un tombeau, une colonne surmonte d'une urne funbre et qui
portait cette inscription: "Clonice  son fidle Azor." Chaumires,
ruines, tombeaux:  la veille de prir, l'aristocratie avait lev dans
les parcs hrditaires ces symboles de pauvret, d'abolition et de mort.
Et maintenant les citadins patriotes se plaisaient  boire,  danser, 
aimer dans de fausses chaumires,  l'ombre de faux clotres faussement
ruins et parmi de faux tombeaux, car ils taient les uns comme les
autres amants de la nature et disciples de Jean-Jacques et ils avaient
pareillement des coeurs sensibles et pleins de philosophie.

Arriv au rendez-vous avant l'heure fixe, variste attendait, et, comme
au balancier d'une horloge, il mesurait le temps aux battements de son
coeur. Une patrouille passa, conduisant des prisonniers. Dix minutes
aprs, une femme tout habille de rose, un bouquet de fleurs  la main,
selon l'usage, accompagne d'un cavalier en tricorne, habit rouge, veste
et culotte rays, se glissrent dans la chaumire, tous deux si
semblables aux galants de l'ancien rgime qu'il fallait bien croire,
avec le citoyen Blaise, qu'il y a dans les hommes des caractres que
les rvolutions ne changent point.

Quelques instants plus tard, venue de Rueil ou de Saint-Cloud, une
vieille femme, qui portait au bout du bras une bote cylindrique, peinte
de couleurs vives, alla s'asseoir sur le banc o attendait Gamelin. Elle
avait pos devant elle sa bote, dont le couvercle portait une aiguille
pour tirer les sorts. Car la pauvre femme offrait, dans les jardins, la
chance aux petits enfants. C'tait une marchande de "plaisirs", vendant
sous un nom nouveau une antique ptisserie, car, soit que le terme
immmorial d'"oublie" donnt l'ide importune d'oblation et de
redevance, soit qu'on s'en ft lass par caprice, les "oublies"
s'appelaient alors des "plaisirs".

La vieille essuya, d'un coin de son tablier, la sueur de son front et
exhala ses plaintes au ciel, accusant Dieu d'injustice quand il faisait
une dure vie  ses cratures. Son homme tenait un bouchon, au bord de la
rivire,  Saint-Cloud, et elle montait tous les jours aux
Champs-lyses, agitant sa cliquette et criant: "Voil le plaisir,
mesdames!" Et de tout ce travail ils ne tiraient pas de quoi soutenir
leur vieillesse.

Voyant le jeune homme du banc dispos  la plaindre, elle exposa
abondamment la cause de ses maux. C'tait la rpublique qui, en
dpouillant les riches, tait aux pauvres le pain de la bouche. Et il
n'y avait pas  esprer un meilleur tat de choses. Elle connaissait, au
contraire,  plusieurs signes, que les affaires ne feraient qu'empirer.
A Nanterre, une femme avait accouch d'un enfant  tte de vipre; la
foudre tait tombe sur l'glise de Rueil et avait fondu la croix du
clocher; on avait aperu un loup-garou dans le bois de Chaville. Des
hommes masqus empoisonnaient les sources et jetaient dans l'air des
poudres qui donnaient des maladies....

variste vit lodie qui sautait de voiture. Il courut  elle. Les yeux
de la jeune femme brillaient dans l'ombre transparente de son chapeau de
paille; ses lvres, aussi rouges que les oeillets qu'elle tenait  la
main, souriaient. Une charpe de soie noire, croise sur la poitrine, se
nouait sur le dos. Sa robe jaune faisait voir les mouvements rapides des
genoux et dcouvrait les pieds chausss de souliers plats. Les hanches
taient presque entirement dgages: car la Rvolution avait affranchi
la taille des citoyennes; cependant la jupe, enfle encore sous les
reins, dguisait les formes en les exagrant et voilait la ralit sous
son image amplifie.

Il voulut parler et ne put trouver ses mots, et se reprocha cet embarras
qu'lodie prfrait au plus doux accueil. Elle remarqua aussi et tint
pour un bon signe qu'il avait nou sa cravate avec plus d'art qu'
l'ordinaire. Elle lui tendit la main.

"Je voulais vous voir, dit-elle, causer avec vous. Je n'ai pas rpondu 
votre lettre: elle m'a dplu; je ne vous y ai pas retrouv. Elle aurait
t plus aimable, si elle avait t plus naturelle. Ce serait faire tort
 votre caractre et  votre esprit que de croire que vous ne voulez pas
retourner  l'_Amour peintre_ parce que vous y avez eu une altercation
lgre sur la politique, avec un homme beaucoup plus g que vous. Soyez
sr que vous n'avez nullement  craindre que mon pre vous reoive mal,
quand vous reviendrez chez nous. Vous ne le connaissez pas: il ne se
rappelle ni ce qu'il vous a dit, ni ce que vous lui avez rpondu. Je
n'affirme pas qu'il existe une grande sympathie entre vous deux; mais il
est sans rancune. Je vous le dis franchement, il ne s'occupe pas
beaucoup de vous... ni de moi. Il ne pense qu' ses affaires et  ses
plaisirs."

Elle s'achemina vers les bosquets de la chaumire, o il la suivit avec
quelque rpugnance, parce qu'il savait que c'tait le rendez-vous des
amours vnales et des tendresses phmres. Elle choisit la table la
plus cache.

"Que j'ai de choses  vous dire, variste! L'amiti a des droits: vous
me permettez d'en user? Je vous parlerai beaucoup de vous... et un peu
de moi, si vous le voulez bien."

Le limonadier ayant apport une carafe et des verres, elle versa
elle-mme  boire, en bonne mnagre; puis elle lui conta son enfance,
elle lui dit la beaut de sa mre, qu'elle aimait  clbrer, par pit
filiale et comme l'origine de sa propre beaut; elle vanta la vigueur de
ses grands-parents, car elle avait l'orgueil de son sang bourgeois. Elle
conta comment, ayant perdu  seize ans cette mre adorable, elle avait
vcu sans tendresse et sans appui. Elle se peignit telle qu'elle tait,
vive, sensible, courageuse, et elle ajouta:

"variste, j'ai pass une jeunesse trop mlancolique et trop solitaire
pour ne pas savoir le prix d'un coeur comme le vtre, et je ne renoncerai
pas de moi-mme et sans efforts, je vous en avertis,  une sympathie sur
laquelle je croyais pouvoir compter et qui m'tait chre."

variste la regarda tendrement:

"Se peut-il, lodie, que je ne vous sois pas indiffrent? Puis-je
croire?..."

Il s'arrta, de peur d'en trop dire et d'abuser par l d'une amiti si
confiante.

Elle lui tendit une petite main honnte, qui sortait  demi des longues
manches troites garnies de dentelle. Son sein se soulevait en longs
soupirs.

"Attribuez-moi, variste, tous les sentiments que vous voulez que j'aie
pour vous, et vous ne vous tromperez pas sur les dispositions de mon
coeur.

--lodie, lodie, ce que vous dites l, le rpterez-vous encore quand
vous saurez...."

Il hsita.

Elle baissa les yeux.

Il acheva plus bas:

"... que je vous aime?"

En entendant ces derniers mots, elle rougit: c'tait de plaisir. Et,
tandis que ses yeux exprimaient une tendre volupt, malgr elle, un
sourire comique soulevait un coin de ses lvres. Elle songeait:

"Et il croit s'tre dclar le premier!... et il craint peut-tre de me
fcher!..."

Et elle lui dit avec bont:

"Vous ne l'aviez donc pas vu, mon ami, que je vous aimais?"

Ils se croyaient seuls au monde. Dans son exaltation, variste leva les
yeux vers le firmament tincelant de lumire et d'azur:

"Voyez: le ciel nous regarde! Il est adorable et bienveillant comme
vous, ma bien-aime; il a votre clat, votre douceur, votre sourire."

Il se sentait uni  la nature entire, il l'associait  sa joie,  sa
gloire. A ses yeux, pour clbrer ses fianailles, les fleurs des
marronniers s'allumaient comme des candlabres, les torches gigantesques
des peupliers s'enflammaient.

Il se rjouissait de sa force et de sa grandeur. Elle, plus tendre et
aussi plus fine, plus souple et plus ductile, se donnait l'avantage de
la faiblesse et, aussitt aprs l'avoir conquis, se soumettait  lui;
maintenant qu'elle l'avait mis sous sa domination, elle reconnaissait en
lui le matre, le hros, le dieu, brlait d'obir, d'admirer et de
s'offrir. Sous l'ombrage du bosquet, il lui donna un long baiser ardent
sous lequel elle renversa la tte, et, dans les bras d'variste, elle
sentit toute sa chair se fondre comme une cire.

Ils s'entretinrent longtemps encore d'eux-mmes, oubliant l'univers.
variste exprimait surtout des ides vagues et pures, qui jetaient
lodie dans le ravissement. lodie disait des choses douces, utiles et
particulires. Puis, quand elle jugea qu'elle ne pouvait tarder
davantage, elle se leva avec dcision, donna  son ami les trois oeillets
rouges fleuris  sa fentre et sauta lestement dans le cabriolet qui
l'avait amene. C'tait une voiture de place peinte en jaune, trs haute
sur roues, qui n'avait certes rien d'trange, non plus que le cocher.
Mais Gamelin ne prenait pas de voitures et l'on n'en prenait gure
autour de lui. De la voir sur ces grandes roues rapides, il eut un
serrement de coeur et se sentit assailli d'un douloureux pressentiment:
par une sorte d'hallucination tout intellectuelle, il lui semblait que
le cheval de louage emportait lodie au-del des choses actuelles et du
temps prsent vers une cit riche et joyeuse, vers des demeures de luxe
et de plaisirs o il ne pntrerait jamais.

La voiture disparut. Le trouble d'variste se dissipa; mais il lui
restait une sourde angoisse et il sentait que les heures de tendresse et
d'oubli qu'il venait de vivre, il ne les revivrait plus.

Il passa par les Champs-lyses, o des femmes en robes claires
cousaient ou brodaient, assises sur des chaises de bois, tandis que
leurs enfants jouaient sous les arbres. Une marchande de plaisirs,
portant sa caisse en forme de tambour, lui rappela la marchande de
plaisirs de l'alle des Veuves, et il lui sembla qu'entre ces deux
rencontres tout un ge de sa vie s'tait coul. Il traversa la place de
la Rvolution. Dans le jardin des Tuileries, il entendit gronder au loin
l'immense rumeur des grands jours, ces voix unanimes que les ennemis de
la Rvolution prtendaient s'tre tues pour jamais. Il hta le pas dans
la clameur grandissante, gagna la rue Honor et la trouva couverte d'une
foule d'hommes et de femmes, qui criaient: "Vive la Rpublique! Vive la
Libert!" Les murs des jardins, les fentres, les balcons, les toits
taient pleins de spectateurs qui agitaient des chapeaux et des
mouchoirs. Prcd d'un sapeur qui faisait place au cortge, entour
d'officiers municipaux, de gardes nationaux, de canonniers, de
gendarmes, de hussards, s'avanait lentement, sur les ttes des
citoyens, un homme au teint bilieux, le front ceint d'une couronne de
chne, le corps envelopp d'une vieille lvite verte  collet d'hermine.
Les femmes lui jetaient des fleurs. Il promenait autour de lui le regard
perant de ses yeux jaunes, comme si, dans cette multitude enthousiaste,
il cherchait encore des ennemis du peuple  dnoncer, des tratres 
punir. Sur son passage, Gamelin, tte nue, mlant sa voix  cent mille
voix, cria:

"Vive Marat!"

Le triomphateur entra comme le Destin dans la salle de la Convention.
Tandis que la foule s'coulait lentement, Gamelin, assis sur une borne
de la rue Honor, contenait de sa main les battements de son coeur. Ce
qu'il venait de voir le remplissait d'une motion sublime et d'un
enthousiasme ardent.

Il vnrait, chrissait Marat qui, malade, les veines en feu, dvor
d'ulcres, puisait le reste de ses forces au service de la Rpublique,
et, dans sa pauvre maison, ouverte  tous, l'accueillait les bras
ouverts, lui parlait avec le zle du bien public, l'interrogeait parfois
sur les desseins des sclrats. Il admirait que les ennemis du juste, en
conspirant sa perte, eussent prpar son triomphe; il bnissait le
tribunal rvolutionnaire qui, en acquittant l'Ami du peuple, avait rendu
 la Convention le plus zl et le plus pur de ses lgislateurs. Ses
yeux revoyaient cette tte brle de fivre, ceinte de la couronne
civique, ce visage empreint d'un vertueux orgueil et d'un impitoyable
amour, cette face ravage, dcompose, puissante, cette bouche crispe,
cette large poitrine, cet agonisant robuste qui, du haut du char vivant
de son triomphe, semblait dire  ses concitoyens: "Soyez,  mon
exemple, patriotes jusqu' la mort."

La rue tait dserte, la nuit la couvrait de son ombre; l'allumeur de
lanternes passait avec son falot, et Gamelin murmurait:

"Jusqu' la mort!..."




V


A neuf heures du matin, variste trouva dans le jardin du Luxembourg
lodie qui l'attendait sur un banc.

Depuis un mois qu'ils avaient chang leurs aveux d'amour, ils se
voyaient tous les jours,  l'_Amour peintre_ ou  l'atelier de la place
de Thionville, trs tendrement, et toutefois avec une rserve
qu'imposait  leur intimit le caractre d'un amant grave et vertueux,
diste et bon citoyen, qui, prt  s'unir  sa chre matresse devant la
loi ou devant Dieu seul, selon les circonstances, ne le voulait faire
qu'au grand jour et publiquement. lodie reconnaissait tout ce que cette
rsolution avait d'honorable; mais, dsesprant d'un mariage que tout
rendait impossible et se refusant  braver les convenances sociales,
elle envisageait au-dedans d'elle-mme une liaison que le secret et
rendue dcente jusqu' ce que la dure l'et rendue respectable. Elle
pensait vaincre, un jour, les scrupules d'un amant trop respectueux; et,
ne voulant pas tarder  lui faire des rvlations ncessaires, elle lui
avait demand une heure d'entretien dans le jardin dsert, prs du
couvent des Chartreux.

Elle le regarda d'un air de tendresse et de franchise, lui prit la main,
le fit asseoir  son ct et lui parla avec recueillement:

"Je vous estime trop pour rien vous cacher, variste. Je me crois digne
de vous, je ne le serais pas si je ne vous disais pas tout.
Entendez-moi et soyez mon juge. Je n'ai  me reprocher aucune action
vile, basse ou seulement intresse. J'ai t faible et crdule.... Ne
perdez pas de vue, mon ami, les circonstances difficiles dans lesquelles
j'tais place. Vous le savez: je n'avais plus de mre; mon pre, encore
jeune, ne songeait qu' ses amusements et ne s'occupait pas de moi.
J'tais sensible; la nature m'avait doue d'un coeur tendre et d'une me
gnreuse; et, bien qu'elle ne m'et pas refus un jugement ferme et
sain, le sentiment alors l'emportait en moi sur la raison. Hlas! il
l'emporterait encore aujourd'hui, s'ils ne s'accordaient tous deux,
variste, pour me donner  vous entirement et  jamais!"

Elle s'exprimait avec mesure et fermet. Ses paroles taient prpares;
depuis longtemps elle avait rsolu de faire sa confession, parce qu'elle
tait franche, parce qu'elle se plaisait  imiter Jean-Jacques et parce
qu'elle se disait raisonnablement: "variste saura, quelque jour, des
secrets dont je ne suis pas seule dpositaire; il vaut mieux qu'un aveu,
dont la libert est toute  ma louange, l'instruise de ce qu'il aurait
appris un jour  ma honte." Tendre comme elle tait et docile  la
nature, elle ne se sentait pas trs coupable et sa confession en tait
moins pnible; elle comptait bien, d'ailleurs, ne dire que le
ncessaire.

"Ah! soupira-t-elle, que n'tes-vous venu  moi, cher variste,  ces
moments o j'tais seule, abandonne?..."

Gamelin avait pris  la lettre la demande que lui avait faite lodie
d'tre son juge. Prpar de nature et par ducation littraire 
l'exercice de la justice domestique, il s'apprtait  recevoir les aveux
d'lodie.

Comme elle hsitait, il lui fit signe de parler.

Elle dit trs simplement:

"Un jeune homme, qui parmi de mauvaises qualits en avait de bonnes et
ne montrait que celles-l, me trouva quelque attrait et s'occupa de moi
avec une assiduit qui surprenait chez lui: il tait  la fleur de la
vie, plein de grce et li avec des femmes charmantes qui ne se
cachaient point de l'adorer. Ce ne fut pas par sa beaut ni mme par son
esprit qu'il m'intressa.... Il sut me toucher en me tmoignant de
l'amour, et je crois qu'il m'aimait vraiment. Il fut tendre, empress.
Je ne demandai d'engagements qu' son coeur, et son coeur tait mobile....
Je n'accuse que moi; c'est ma confession que je fais, et non la sienne.
Je ne me plains pas de lui, puisqu'il m'est devenu tranger. Ah! je vous
jure, variste, il est pour moi comme s'il n'avait jamais t!"

Elle se tut. Gamelin ne rpondit rien. Il croisait les bras; son regard
tait fixe et sombre. Il songeait en mme temps  sa matresse et  sa
soeur Julie. Julie aussi avait cout un amant; mais, bien diffrente,
pensait-il, de la malheureuse lodie, elle s'tait fait enlever, non
point dans l'erreur d'un coeur sensible, mais pour trouver, loin des
siens, le luxe et le plaisir. En sa svrit, il avait condamn sa soeur
et il inclinait  condamner sa matresse.

lodie reprit d'une voix trs douce:

"J'tais imbue de philosophie; je croyais que les hommes taient
naturellement honntes. Mon malheur fut d'avoir rencontr un amant qui
n'tait pas form  l'cole de la nature et de la morale, et que les
prjugs sociaux, l'ambition, l'amour-propre, un faux point d'honneur
avaient fait goste et perfide."

Ces paroles calcules produisirent l'effet voulu. Les yeux de Gamelin
s'adoucirent. Il demanda:

"Qui tait votre sducteur? Est-ce que je le connais?

--Vous ne le connaissez pas.

--Nommez-le-moi."

Elle avait prvu cette demande et tait rsolue  ne pas la satisfaire.

Elle donna ses raisons.

"pargnez-moi, je vous prie. Pour vous comme pour moi, j'en ai dj trop
dit."

Et, comme il insistait:

"Dans l'intrt sacr de notre amour, je ne vous dirai rien qui prcise
 votre esprit cet... tranger. Je ne veux pas jeter un spectre  votre
jalousie; je ne veux pas mettre une ombre importune entre vous et moi.
Ce n'est pas quand j'ai oubli cet homme que je vous le ferai
connatre."

Gamelin la pressa de lui livrer le nom du sducteur: c'est le terme
qu'il employait obstinment, car il ne doutait pas qu'lodie n'et t
sduite, trompe, abuse. Il ne concevait mme pas qu'il en et pu tre
autrement, et qu'elle et obi au dsir,  l'irrsistible dsir, cout
les conseils intimes de la chair et du sang; il ne concevait pas que
cette crature voluptueuse et tendre, cette belle victime, se ft
offerte; il fallait, pour contenter son gnie, qu'elle et t prise par
force ou par ruse, violente, prcipite dans des piges tendus sous
tous ses pas. Il lui faisait des questions mesures dans les termes,
mais prcises, serres, gnantes. Il lui demandait comment s'tait
forme cette liaison, si elle avait t longue ou courte, tranquille ou
trouble, et de quelle manire elle s'tait rompue. Et il revenait sans
cesse sur les moyens qu'avait employs cet homme pour la sduire, comme
s'il avait d en employer d'tranges et d'inous. Toutes ces questions,
il les fit en vain. Avec une obstination douce et suppliante, elle se
taisait, la bouche serre et les yeux gros de larmes.

Pourtant, variste ayant demand o tait  prsent cet homme, elle
rpondit:

"Il a quitt le royaume."

Elle se reprit vivement:

"... la France.

--Un migr!" s'cria Gamelin.

Elle le regarda, muette,  la fois rassure et attriste de le voir se
crer lui-mme une vrit conforme  ses passions politiques, et donner
 sa jalousie gratuitement une couleur jacobine.

En fait, l'amant d'lodie tait un petit clerc de procureur trs joli
garon, chrubin saute-ruisseau, qu'elle avait ador et dont le souvenir
aprs trois ans lui donnait encore une chaleur dans le sein. Il
recherchait les femmes riches et ges: il quitta lodie pour une dame
exprimente qui rcompensait ses mrites. Entr, aprs la suppression
des offices,  la mairie de Paris, il tait maintenant un dragon
sans-culotte et le greluchon d'une ci-devant.

"Un noble! un migr! rptait Gamelin, qu'elle se gardait bien de
dtromper, n'ayant jamais souhait qu'il st toute la vrit. Et il t'a
lchement abandonne?"

Elle inclina la tte.

Il la pressa sur son coeur:

"Chre victime de la corruption monarchique, mon amour te vengera de cet
infme. Puisse le ciel me le faire rencontrer! Je saurai le
reconnatre!"

Elle dtourna la tte, tout ensemble attriste et souriante, et due.
Elle l'aurait voulu plus intelligent des choses de l'amour, plus
naturel, plus brutal. Elle sentait qu'il ne pardonnait si vite que parce
qu'il avait l'imagination froide et que la confidence qu'elle venait de
lui faire n'veillait en lui aucune de ces images qui torturent les
voluptueux, et qu'enfin il ne voyait dans cette sduction qu'un fait
moral et social.

Ils s'taient levs et suivaient les vertes alles du jardin. Il lui
disait que, d'avoir souffert, il l'en estimait plus. lodie n'en
demandait pas tant; mais, tel qu'il tait, elle l'aimait, et elle
admirait le gnie des arts qu'elle voyait briller en lui.

Au sortir du Luxembourg, ils rencontrrent des attroupements dans la rue
de l'galit et tout autour du Thtre de la Nation, ce qui n'tait
point pour les surprendre: depuis quelques jours une grande agitation
rgnait dans les sections les plus patriotes; on y dnonait la faction
d'Orlans et les complices de Brissot, qui conjuraient, disait-on, la
ruine de Paris et le massacre des rpublicains. Et Gamelin lui-mme
avait sign, peu auparavant, la ptition de la Commune qui demandait
l'exclusion des Vingt et un.

Prs de passer sous l'arcade qui reliait le thtre  la maison voisine,
il leur fallut traverser un groupe de citoyens en carmagnole que
haranguait, du haut de la galerie, un jeune militaire beau comme l'Amour
de Praxitle sous son casque de peau de panthre. Ce soldat charmant
accusait l'Ami du peuple d'indolence. Il disait:

"Tu dors, Marat, et les fdralistes nous forgent des fers!"

A peine lodie eut-elle tourn les yeux sur lui:

"Venez, variste!" fit-elle vivement.

La foule, disait-elle, l'effrayait, et elle craignait de s'vanouir dans
la presse.

Ils se quittrent sur la place de la Nation, en se jurant un amour
ternel.



Ce matin-l, de bonne heure, le citoyen Brotteaux avait fait  la
citoyenne Gamelin le prsent magnifique d'un chapon. C'et t de sa
part une imprudence de dire comment il se l'tait procur: car il le
tenait d'une dame de la Halle  qui, sur la pointe Eustache, il servait
parfois de secrtaire, et l'on savait que les dames de la Halle
nourrissaient des sentiments royalistes et correspondaient avec les
migrs. La citoyenne Gamelin avait reu le chapon d'un coeur
reconnaissant. On ne voyait gure de telles pices alors: les vivres
enchrissaient. Le peuple craignait la famine; les aristocrates,
disait-on, la souhaitaient, les accapareurs la prparaient.

Le citoyen Brotteaux, pri de manger sa part du chapon au dner de
midi, se rendit  cette invitation et flicita son htesse de la suave
odeur de cuisine qu'on respirait chez elle. Et, de fait, l'atelier du
peintre sentait le bouillon gras.

"Vous tes bien honnte, monsieur, rpondit la bonne dame. Pour prparer
l'estomac  recevoir votre chapon, j'ai fait une soupe aux herbes avec
une couenne de lard et un gros os de boeuf. Il n'y a rien qui embaume un
potage comme un os  moelle.

--Cette maxime est louable, citoyenne, rpliqua le vieux Brotteaux. Et
vous ferez sagement de remettre demain, aprs-demain et tout le reste de
la semaine, ce prcieux os dans la marmite, qu'il ne manquera point de
parfumer. La sibylle de Panzoust procdait de la sorte: elle faisait un
potage de choux verts avec une couenne de lard jaune et un vieil
savorados. Ainsi nomme-t-on dans son pays, qui est aussi le mien, l'os
mdullaire si savoureux et succulent.

--Cette dame dont vous parlez, monsieur, fit la citoyenne Gamelin,
n'tait-elle pas un peu regardante, de faire servir si longtemps le mme
os?

--Elle menait petit train, rpondit Brotteaux. Elle tait pauvre, bien
que prophtesse."

A ce moment, variste Gamelin rentra, tout mu des aveux qu'il venait de
recevoir et se promettant de connatre le sducteur d'lodie, pour
venger en mme temps sur lui la Rpublique et son amour.

Aprs les politesses ordinaires, le citoyen Brotteaux reprit le fil de
son discours:

"Il est rare que ceux qui font mtier de prdire l'avenir
s'enrichissent. On s'aperoit trop vite de leurs supercheries. Leur
imposture les rend hassables. Mais il faudrait les dtester bien
davantage s'ils annonaient vraiment l'avenir. Car la vie d'un homme
serait intolrable, s'il savait ce qui lui doit arriver. Il dcouvrirait
des maux futurs, dont il souffrirait par avance, et il ne jouirait plus
des biens prsents, dont il verrait la fin. L'ignorance est la
condition ncessaire du bonheur des hommes, et il faut reconnatre que,
le plus souvent, ils la remplissent bien. Nous ignorons de nous presque
tout; d'autrui, tout. L'ignorance fait notre tranquillit; le mensonge,
notre flicit."

La citoyenne Gamelin mit la soupe sur la table, dit le _Benedicite_, fit
asseoir son fils et son hte, et commena de manger debout, refusant la
place que le citoyen Brotteaux lui offrait  ct de lui, car elle
savait, disait-elle,  quoi la politesse l'obligeait.




VI


Dix heures du matin. Pas un souffle d'air. C'tait le mois de juillet le
plus chaud qu'on et connu. Dans l'troite rue de Jrusalem, une
centaine de citoyens de la section faisaient la queue  la porte du
boulanger, sous la surveillance de quatre gardes nationaux qui, l'arme
au repos, fumaient leur pipe.

La Convention nationale avait dcrt le _maximum_: aussitt grains,
farine avaient disparu. Comme les Isralites au dsert, les Parisiens se
levaient avant le jour s'ils voulaient manger. Tous ces gens, serrs les
uns contre les autres, hommes, femmes, enfants, sous un ciel de plomb
fondu, qui chauffait les pourritures des ruisseaux et exaltait les
odeurs de sueur et de crasse, se bousculaient, s'interpellaient, se
regardaient avec tous les sentiments que les tres humains peuvent
prouver les uns pour les autres, antipathie, dgot, intrt, dsir,
indiffrence. On avait appris, par une exprience douloureuse, qu'il n'y
avait pas de pain pour tout le monde: aussi les derniers venus
cherchaient-ils  se glisser en avant; ceux qui perdaient du terrain se
plaignaient et s'irritaient et invoquaient vainement leur droit mpris.
Les femmes jouaient avec rage des coudes et des reins pour conserver
leur place ou en gagner une meilleure. Si la presse devenait plus
touffante, des cris s'levaient: "Ne poussez pas!" Et chacun
protestait, se disant pouss soi-mme.

Pour viter ces dsordres quotidiens, les commissaires dlgus par la
section avaient imagin d'attacher  la porte du boulanger une corde que
chacun tenait  son rang; mais les mains trop rapproches se
rencontraient sur la corde et entraient en lutte. Celui qui la quittait
ne parvenait point  la reprendre. Les mcontents ou les plaisants la
coupaient, et il avait fallu y renoncer.

Dans cette queue, on suffoquait, on croyait mourir, on faisait des
plaisanteries, on lanait des propos grivois, on jetait des invectives
aux aristocrates et aux fdralistes, auteurs de tout le mal. Quand un
chien passait, des plaisants l'appelaient Pitt. Parfois retentissait un
large soufflet, appliqu par la main d'une citoyenne sur la joue d'un
insolent, tandis que, presse par son voisin, une jeune servante, les
yeux mi-clos et la bouche entrouverte, soupirait mollement. A toute
parole,  tout geste,  toute attitude propre  mettre en veil l'humeur
grivoise des aimables Franais, un groupe de jeunes libertins entonnait
le _a ira_, malgr les protestations d'un vieux jacobin, indign que
l'on compromt en de sales quivoques un refrain qui exprimait la foi
rpublicaine dans un avenir de justice et de bonheur.

Son chelle sous le bras, un afficheur vint coller sur un mur, en face
de la boulangerie, un avis de la Commune rationnant la viande de
boucherie. Des passants s'arrtaient pour lire la feuille encore toute
gluante. Une marchande de choux, qui cheminait sa hotte sur le dos, se
mit  dire de sa grosse voix casse:

"Ils sont partis, les beaux boeufs! ratissons-nous les boyaux."

Tout  coup une telle bouffe de puanteur ardente monta d'un gout, que
plusieurs furent pris de nauses; une femme se trouva mal et fut remise
vanouie  deux gardes nationaux qui la portrent  quelques pas de l,
sous une pompe. On se bouchait le nez; une rumeur grondait; des paroles
s'changeaient, pleines d'angoisse et d'pouvante. On se demandait si
c'tait quelque animal enterr l, ou bien un poison mis par
malveillance, ou plutt un massacr de Septembre, noble ou prtre,
oubli dans une cave du voisinage.

"On en a donc mis l?

--On en a mis partout!

--Ce doit tre un de ceux du Chtelet. Le 2, j'en ai vu trois cents en
tas sur le Pont au Change."

Les Parisiens craignaient la vengeance de ces ci-devant qui, morts, les
empoisonnaient.

variste Gamelin vint prendre la queue: il avait voulu viter  sa
vieille mre les fatigues d'une longue station. Son voisin, le citoyen
Brotteaux, l'accompagnait, calme, souriant, son Lucrce dans la poche
bante de sa redingote puce.

Le bon vieillard vanta cette scne comme une bambochade digne du pinceau
d'un moderne Tniers.

"Ces portefaix et ces commres, dit-il, sont plus plaisants que les
Grecs et les Romains si chers aujourd'hui  nos peintres. Pour moi, j'ai
toujours got la manire flamande."

Ce qu'il ne rappelait point, par sagesse et bon got, c'est qu'il avait
possd une galerie de tableaux hollandais que le seul cabinet de M. de
Choiseul galait pour le nombre et le choix des peintures.

"Il n'y a de beau que l'antique, rpondit le peintre, et ce qui en est
inspir: mais je vous accorde que les bambochades de Tniers, de Steen
ou d'Ostade valent mieux que les fanfreluches de Watteau, de Boucher ou
de Van Loo: l'humanit y est enlaidie, mais non point avilie comme par
un Baudouin ou un Fragonard."

Un aboyeur passa, criant:

"_Le Bulletin du Tribunal rvolutionnaire!_... la liste des condamns!

--Ce n'est point assez d'un tribunal rvolutionnaire, dit Gamelin. Il en
faut un dans chaque ville.... Que dis-je? dans chaque commune, dans
chaque canton. Il faut que tous les pres de famille, que tous les
citoyens s'rigent en juges. Quand la nation se trouve sous le canon des
ennemis et sous le poignard des tratres, l'indulgence est parricide.
Quoi! Lyon, Marseille, Bordeaux insurges, la Corse rvolte, la Vende
en feu, Mayence et Valenciennes tombes au pouvoir de la coalition, la
trahison dans les campagnes, dans les villes, dans les camps, la
trahison sigeant sur les bancs de la Convention nationale, la trahison
assise, une carte  la main, dans les conseils de guerre de nos
gnraux!... Que la guillotine sauve la patrie!

--Je n'ai pas d'objection essentielle  faire contre la guillotine,
rpliqua le vieux Brotteaux. La nature, ma seule matresse et ma seule
institutrice, ne m'avertit en effet d'aucune manire que la vie d'un
homme ait quelque prix; elle enseigne au contraire, de toutes sortes de
manires, qu'elle n'en a aucun. L'unique fin des tres semble de devenir
la pture d'autres tres destins  la mme fin. Le meurtre est de droit
naturel: en consquence la peine de mort est lgitime,  la condition
qu'on ne l'exerce ni par vertu ni par justice, mais par ncessit ou
pour en tirer quelque profit. Cependant il faut que j'aie des instincts
pervers, car je rpugne  voir couler le sang, et c'est une dpravation
que toute ma philosophie n'est pas encore parvenue  corriger.

--Les rpublicains, reprit variste, sont humains et sensibles. Il n'y a
que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut
ncessaire de l'autorit. Le peuple souverain l'abolira un jour.
Robespierre l'a combattue, et avec lui tous les patriotes; la loi qui la
supprime ne saurait tre trop tt promulgue. Mais elle ne devra tre
applique que lorsque le dernier ennemi de la Rpublique aura pri sous
le glaive de la loi."

Gamelin et Brotteaux avaient maintenant derrire eux des retardataires,
et parmi ceux-l plusieurs femmes de la section; entre autres une belle
grande tricoteuse, en fanchon et en sabots, portant un sabre en
bandoulire, une jolie fille blonde, bouriffe, dont le fichu tait
trs chiffonn, et une jeune mre qui, maigre et ple, donnait le sein 
un enfant malingre.

L'enfant, qui ne trouvait plus de lait, criait, mais ses cris taient
faibles et les sanglots l'touffaient. Pitoyablement petit, le teint
blme et brouill, les yeux enflamms, sa mre le contemplait avec une
sollicitude douloureuse.

"Il est bien jeune, dit Gamelin en se retournant vers le malheureux
nourrisson, qui gmissait contre son dos, dans la presse touffante des
derniers arrivs.

--Il a six mois, le pauvre amour!... Son pre est  l'arme: il est de
ceux qui ont repouss les Autrichiens  Cond. Il se nomme Dumonteil
(Michel), commis drapier de son tat. Il s'est enrl, dans un thtre
qu'on avait dress devant l'htel de ville. Le pauvre ami voulait
dfendre sa patrie et voir du pays.... Il m'crit de prendre patience.
Mais comment voulez-vous que je nourrisse Paul... (c'est Paul qu'il se
nomme)... puisque je ne peux pas me nourrir moi-mme?

--Ah! s'cria la jolie fille blonde, nous en avons encore pour une
heure, et il faudra, ce soir, recommencer la mme crmonie  la porte
de l'picire. On risque la mort pour avoir trois oeufs et un quarteron
de beurre.

--Du beurre, soupira la citoyenne Dumonteil, voil trois mois que je
n'en ai vu!"

Et le choeur des femmes se lamenta sur la raret et la chert des vivres,
jeta des maldictions aux migrs et voua  la guillotine les
commissaires de sections qui donnaient  des femmes dvergondes, au
prix de honteuses faveurs, des poulardes et des pains de quatre livres.
On sema des histoires alarmantes de boeufs noys dans la Seine, de sacs
de farine vids dans les gouts, de pains jets dans les latrines....
C'taient les affameurs royalistes, rolandins, brissotins, qui
poursuivaient l'extermination du peuple de Paris.

Tout  coup la jolie fille blonde, au fichu chiffonn, poussa des cris
comme si elle avait le feu  ses jupes, qu'elle secouait violemment et
dont elle retournait les poches, proclamant qu'on lui avait vol sa
bourse.

Au bruit de ce larcin, une grande indignation souleva ce menu peuple,
qui avait pill les htels du faubourg Saint-Germain et envahi les
Tuileries sans rien emporter, artisans et mnagres, qui eussent de bon
coeur brl le chteau de Versailles, mais se fussent crus dshonors
s'ils y avaient drob une pingle. Les jeunes libertins risqurent sur
la msaventure de la belle enfant quelques mchantes plaisanteries,
aussitt touffes sous la rumeur publique. On parlait dj de pendre le
voleur  la lanterne. On entamait une enqute tumultueuse et partiale.
La grande tricoteuse, montrant du doigt un vieillard souponn d'tre un
moine dfroqu, jurait que c'tait "le capucin" qui avait fait le coup.
La foule, aussitt persuade, poussa des cris de mort.

Le vieillard si vivement dnonc  la vindicte publique se tenait fort
modestement devant le citoyen Brotteaux. Il avait toute l'apparence, 
vrai dire, d'un ci-devant religieux. Son air tait assez vnrable, bien
qu'altr par le trouble que causaient  ce pauvre homme les violences
de la foule et le souvenir encore vif des journes de Septembre. La
crainte qui se peignait sur son visage le rendait suspect au populaire,
qui croit volontiers que seuls les coupables ont peur de ses jugements,
comme si la prcipitation inconsidre avec laquelle il les rend ne
devait pas effrayer jusqu'aux plus innocents.

Brotteaux s'tait donn pour loi de ne jamais contrarier le sentiment
populaire, surtout quand il se montrait absurde et froce, "parce
qu'alors, disait-il, la voix du peuple tait la voix de Dieu". Mais
Brotteaux tait inconsquent: il dclara que cet homme, qu'il ft
capucin ou ne le ft point, n'avait pu drober la citoyenne, dont il ne
s'tait pas approch un seul moment.

La foule conclut que celui qui dfendait le voleur tait son complice,
et l'on parlait maintenant de traiter avec rigueur les deux malfaiteurs,
et, quand Gamelin se porta garant de Brotteaux, les plus sages parlrent
de l'envoyer avec les deux autres  la section.

Mais la jolie fille s'cria tout  coup joyeusement qu'elle avait
retrouv sa bourse. Aussitt elle fut couverte de hues et menace
d'tre fesse publiquement, comme une nonne.

"Monsieur, dit le religieux  Brotteaux, je vous remercie d'avoir pris
ma dfense. Mon nom importe peu, mais je vous dois de vous le dire: je
me nomme Louis de Longuemare. Je suis un rgulier, en effet; mais non
pas un capucin, comme l'ont dit ces femmes. Il s'en faut de tout: je
suis clerc rgulier de l'ordre des Barnabites, qui donna des docteurs et
des saints en foule  l'glise. Ce n'est point assez d'en faire remonter
l'origine  saint Charles Borrome: on doit considrer comme son
vritable fondateur l'aptre saint Paul, dont il porte le monogramme
dans ses armoiries. J'ai d quitter mon couvent devenu le sige de la
section du Pont-Neuf et porter un habit sculier.

--Mon Pre, dit Brotteaux, en examinant la souquenille de M. de
Longuemare, votre habit tmoigne suffisamment que vous n'avez pas reni
votre tat:  le voir, on croirait que vous avez rform votre ordre
plutt que vous ne l'avez quitt. Et vous vous exposez bnvolement,
sous ces dehors austres, aux injures d'une populace impie.

--Je ne puis pourtant pas, rpondit le religieux, porter un habit bleu,
comme un danseur!

--Mon Pre, ce que je dis de votre habit est pour rendre hommage  votre
caractre et vous mettre en garde contre les dangers que vous courez.

--Monsieur, il conviendrait, tout au contraire, de m'encourager 
confesser ma foi. Car je ne suis que trop enclin  craindre le pril.
J'ai quitt mon habit, monsieur, ce qui est une manire d'apostasie;
j'aurais voulu du moins ne pas quitter la maison o Dieu m'accorda
durant tant d'annes la grce d'une vie paisible et cache. J'obtins d'y
demeurer; et j'y gardai ma cellule, tandis qu'on transformait l'glise
et le clotre en une sorte de petit htel de ville qu'ils nommaient la
section. Je vis, monsieur, je vis marteler les emblmes de la sainte
vrit; je vis le nom de l'aptre Paul remplac par un bonnet de forat.
Parfois mme j'assistai aux conciliabules de la section, et j'y entendis
exprimer d'tonnantes erreurs. Enfin je quittai cette demeure profane
et j'allai vivre de la pension de cent pistoles que me fait l'Assemble
dans une curie dont on a rquisitionn les chevaux pour le service des
armes. L je dis la messe devant quelques fidles, qui y viennent
attester l'ternit de l'glise de Jsus-Christ.

--Moi, mon Pre, rpondit l'autre, si vous voulez le savoir, je me nomme
Brotteaux et fus jadis publicain.

--Monsieur, rpliqua le Pre Longuemare, je savais, par l'exemple de
saint Matthieu, qu'on peut attendre une bonne parole d'un publicain.

--Mon Pre, vous tes trop honnte.

--Citoyen Brotteaux, dit Gamelin, admirez ce bon peuple plus affam de
justice que de pain: chacun ici tait prt  quitter sa place pour
chtier le voleur. Ces hommes, ces femmes si pauvres, soumis  tant de
privations, sont d'une probit svre, et ne peuvent tolrer un acte
malhonnte.

--Il faut convenir, rpondit Brotteaux, que, dans leur grande envie de
pendre le larron, ces gens-ci eussent fait un mauvais parti  ce bon
religieux,  son dfenseur et au dfenseur de son dfenseur. Leur
avarice mme et l'amour goste qu'ils portent  leur bien les y
poussaient: le larron, en s'attaquant  l'un d'eux, les menaait tous;
ils se prservaient en le punissant.... Au reste, il est probable que la
plupart de ces manouvriers et de ces mnagres sont probes et
respectueux du bien d'autrui. Ces sentiments leur ont t inculqus ds
l'enfance par leurs pre et mre qui les ont suffisamment fesss, et
leur ont fait entrer les vertus par le cul."

Gamelin ne cacha pas au vieux Brotteaux qu'un tel langage lui semblait
indigne d'un philosophe.

"La vertu, dit-il, est naturelle  l'homme: Dieu en a dpos le germe
dans le coeur des mortels."

Le vieux Brotteaux tait athe et tirait de son athisme une source
abondante de dlices.

"Je vois, citoyen Gamelin, que, rvolutionnaire pour ce qui est de la
terre, vous tes, quant au ciel, conservateur et mme racteur.
Robespierre et Marat le sont autant que vous. Et je trouve singulier que
les Franais, qui ne souffrent plus de roi mortel, s'obstinent  en
garder un immortel, beaucoup plus tyrannique et froce. Car qu'est-ce
que la Bastille et mme la chambre ardente, auprs de l'enfer?
L'humanit copie ses dieux sur ses tyrans, et vous, qui rejetez
l'original, vous gardez la copie!

--Oh! citoyen! s'cria Gamelin, n'avez-vous pas honte de tenir ce
langage? et pouvez-vous confondre les sombres divinits conues par
l'ignorance et la peur avec l'Auteur de la nature? La croyance en un
Dieu bon est ncessaire  la morale. L'tre suprme est la source de
toutes les vertus, et l'on n'est pas rpublicain si l'on ne croit en
Dieu. Robespierre le savait bien, qui fit enlever de la salle des
Jacobins ce buste du philosophe Helvtius, coupable d'avoir dispos les
Franais  la servitude en leur enseignant l'athisme.... J'espre, du
moins, citoyen Brotteaux, que, lorsque la Rpublique aura institu le
culte de la Raison, vous ne refuserez pas votre adhsion  une religion
si sage.

--J'ai l'amour de la raison, je n'en ai pas le fanatisme, rpondit
Brotteaux. La raison nous guide et nous claire; quand vous en aurez
fait une divinit, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes."

Et Brotteaux continua de raisonner, les pieds dans le ruisseau, ainsi
qu'il le faisait nagure dans un de ces fauteuils dors du baron
d'Holbach, qui, selon son expression, servaient de fondement  la
philosophie naturelle:

"Jean-Jacques Rousseau, dit-il, qui montra quelques talents, surtout en
musique, tait un jean-fesse qui prtendait tirer sa morale de la nature
et qui la tirait en ralit des principes de Calvin. La nature nous
enseigne  nous entre-dvorer et elle nous donne l'exemple de tous les
crimes et de tous les vices que l'tat social corrige ou dissimule. On
doit aimer la vertu; mais il est bon de savoir que c'est un simple
expdient imagin par les hommes pour vivre commodment ensemble. Ce que
nous appelons la morale n'est qu'une entreprise dsespre de nos
semblables contre l'ordre universel, qui est la lutte, le carnage et
l'aveugle jeu de forces contraires. Elle se dtruit elle-mme, et, plus
j'y pense, plus je me persuade que l'univers est enrag. Les thologiens
et les philosophes, qui font de Dieu l'auteur de la nature et
l'architecte de l'univers, nous le font paratre absurde et mchant. Ils
le disent bon, parce qu'ils le craignent, mais ils sont forcs de
convenir qu'il agit d'une faon atroce. Ils lui prtent une malignit
rare mme chez l'homme. Et c'est par l qu'ils le rendent adorable sur
la terre. Car notre misrable race ne vouerait pas un culte  des Dieux
justes et bienveillants, dont elle n'aurait rien  craindre; elle ne
garderait point de leurs bienfaits une reconnaissance inutile. Sans le
purgatoire et l'enfer, le bon Dieu ne serait qu'un pauvre sire.

--Monsieur, dit le Pre Longuemare, ne parlez point de la nature: vous
ne savez ce que c'est.

--Pardieu, je le sais aussi bien que vous, mon Pre!

--Vous ne pouvez pas le savoir, puisque vous n'avez pas de religion et
que la religion seule nous enseigne ce qu'est la nature, en quoi elle
est bonne et comment elle a t dprave. Au reste, ne vous attendez pas
 ce que je vous rponde: Dieu ne m'a donn, pour rfuter vos erreurs,
ni la chaleur du langage ni la force de l'esprit. Je craindrais de ne
vous fournir, par mon insuffisance, que des occasions de blasphme et
des causes d'endurcissement, et, lorsque je sens un vif dsir de vous
servir, je ne recueillerais pour tout fruit de mon indiscrte charit
que...."

Ce propos fut interrompu par une immense clameur qui, partie de la tte
de la colonne, avertit la file entire des affams que la boulangerie
ouvrait ses portes. On commena d'avancer mais avec une extrme lenteur.
Un garde national de service faisait entrer les acheteurs, un par un. Le
boulanger, sa femme et son garon taient assists dans la vente des
pains par deux commissaires civils qui, un ruban tricolore au bras
gauche, s'assuraient que le consommateur appartenait  la section et
qu'on ne lui dlivrait que la part proportionnelle aux bouches qu'il
avait  nourrir.

Le citoyen Brotteaux faisait de la recherche du plaisir la fin unique de
la vie: il estimait que la raison et les sens, seuls juges en l'absence
des Dieux, n'en pouvaient concevoir une autre. Or, trouvant dans les
propos du peintre un peu trop de fanatisme et dans ceux du religieux un
peu trop de simplicit pour y prendre grand plaisir, cet homme sage,
afin de conformer sa conduite  sa doctrine dans les conjonctures
prsentes, et charmer l'attente encore longue, tira de la poche bante
de sa redingote puce son Lucrce, qui demeurait ses plus chres dlices
et son vrai contentement. La reliure de maroquin rouge tait corne par
l'usage et le citoyen Brotteaux en avait prudemment gratt les
armoiries, les trois lots d'or achets  beaux deniers comptants par le
traitant son pre. Il ouvrit le livre  l'endroit o le pote
philosophe, qui veut gurir les hommes des vains troubles de l'amour,
surprend une femme entre les bras de ses servantes dans un tat qui
offenserait tous les sens d'un amant. Le citoyen Brotteaux lut ces vers,
non toutefois sans jeter les yeux sur la nuque dore de sa jolie voisine
ni sans respirer avec volupt la peau moite de cette petite souillon. Le
pote Lucrce n'avait qu'une sagesse; son disciple Brotteaux en avait
plusieurs.

Il lisait, faisant deux pas tous les quarts d'heure. A son oreille,
rjouie par les cadences graves et nombreuses de la muse latine,
jaillissait en vain la criaillerie des commres sur l'enchrissement du
pain, du sucre, du caf, de la chandelle et du savon. C'est ainsi qu'il
atteignit avec srnit le seuil de la boulangerie. Derrire lui,
variste Gamelin voyait au-dessus de sa tte la gerbe dore sur la
grille de fer qui fermait l'imposte.

A son tour, il entra dans la boutique: les paniers, les casiers taient
vides; le boulanger lui dlivra le seul morceau de pain qui restt et
qui ne pesait pas deux livres. variste paya, et l'on ferma la grille
sur ses talons, de peur que le peuple en tumulte n'envaht la
boulangerie. Mais ce n'tait pas  craindre: ces pauvres gens, instruits
 l'obissance par leurs antiques oppresseurs et par leurs librateurs
du jour, s'en furent, la tte basse et tranant la jambe.

Gamelin, comme il atteignait le coin de la rue, vit assise sur une borne
la citoyenne Dumonteil, son nourrisson dans ses bras. Elle tait sans
mouvement, sans couleur, sans larmes, sans regard. L'enfant lui suait
le doigt avidement. Gamelin se tint un moment devant elle, timide,
incertain. Elle ne semblait pas le voir.

Il balbutia quelques mots, puis tira son couteau de sa poche, un
eustache  manche de corne, coupa son pain par le milieu et en mit la
moiti sur les genoux de la jeune mre, qui regarda, tonne; mais il
avait dj tourn le coin de la rue.

Rentr chez lui, variste trouva sa mre assise  la fentre, qui
reprisait des bas. Il lui mit gaiement son reste de pain dans la main.

"Vous me pardonnerez, ma bonne mre: fatigu d'tre si longtemps sur mes
jambes, puis de chaleur, dans la rue, en rentrant  la maison, bouche
par bouche, j'ai mang la moiti de notre ration. Il reste  peine
votre part."

Et il fit mine de secouer les miettes sur sa veste.




VII


Usant d'une trs vieille faon de dire, la citoyenne veuve Gamelin
l'avait annonc: "A force de manger des chtaignes, nous deviendrons
chtaignes." Ce jour-l, 13 juillet, elle et son fils avaient dn, 
midi, d'une bouillie de chtaignes. Comme ils achevaient cet austre
repas, une dame poussa la porte et emplit soudain l'atelier de son clat
et de ses parfums. variste reconnut la citoyenne Rochemaure. Croyant
qu'elle se trompait de porte et cherchait le citoyen Brotteaux, son ami
d'autrefois, il pensait dj lui indiquer le grenier du ci-devant ou
appeler Brotteaux, pour pargner  une femme lgante de grimper par une
chelle de meunier; mais il parut ds l'abord que c'tait au citoyen
variste Gamelin qu'elle avait affaire, car elle se dclara heureuse de
le rencontrer et de se dire sa servante.

Ils n'taient point tout  fait trangers l'un  l'autre: ils s'taient
vus plusieurs fois dans l'atelier de David, dans une tribune de
l'assemble, aux Jacobins, chez le restaurateur Vnua: elle l'avait
remarqu pour sa beaut, sa jeunesse, son air intressant.

Portant un chapeau enrubann comme un mirliton et empanach comme le
couvre-chef d'un reprsentant en mission, la citoyenne Rochemaure tait
emperruque, farde, mouchete, musque, la chair frache encore sous
tant d'apprts: ces artifices violents de la mode trahissaient la hte
de vivre et la fivre de ces jours terribles aux lendemains incertains.
Son corsage  grands revers et  grandes basques, tout reluisant
d'normes boutons d'acier, tait rouge sang, et l'on ne pouvait
discerner, tant elle se montrait  la fois aristocrate et
rvolutionnaire, si elle portait les couleurs des victimes ou celles du
bourreau. Un jeune militaire, un dragon, l'accompagnait.

La longue canne de nacre  la main, grande, belle, ample, la poitrine
gnreuse, elle fit le tour de l'atelier, et, approchant de ses yeux
gris son lorgnon d'or  deux branches, elle examina les toiles du
peintre, souriant, se rcriant, porte  l'admiration par la beaut de
l'artiste, et flattant pour tre flatte.

"Qu'est-ce, demanda la citoyenne, que ce tableau si noble et si touchant
d'une femme douce et belle prs d'un jeune malade?"

Gamelin rpondit qu'il fallait y voir _Oreste veill par lectre sa
soeur_, et que, s'il l'avait pu achever, ce serait peut-tre son moins
mauvais ouvrage.

"Le sujet, ajouta-t-il, est tir de l'_Oreste_ d'Euripide. J'avais lu,
dans une traduction dj ancienne de cette tragdie, une scne qui
m'avait frapp d'admiration: celle o la jeune lectre, soulevant son
frre sur son lit de douleur, essuie l'cume qui lui souille la bouche,
carte de ses yeux les cheveux qui l'aveuglent et prie ce frre chri
d'couter ce qu'elle lui va dire dans le silence des Furies.... En
lisant et relisant cette traduction, je sentais comme un brouillard qui
me voilait les formes grecques et que je ne pouvais dissiper. Je
m'imaginais le texte original plus nerveux et d'un autre accent.
prouvant un vif dsir de m'en faire une ide exacte, j'allai prier M.
Gail, qui professait alors le grec au Collge de France (c'tait en 91),
de m'expliquer cette scne mot  mot. Il me l'expliqua comme je le lui
demandais et je m'aperus que les anciens sont beaucoup plus simples et
plus familiers qu'on ne se l'imagine. Ainsi, lectre dit  Oreste:
"Frre chri, que ton sommeil m'a caus de joie! Veux-tu que je t'aide 
te soulever?" Et Oreste rpond: "Oui, aide-moi, prends-moi, et essuie
ces restes d'cume attachs autour de ma bouche et de mes yeux. Mets ta
poitrine contre la mienne et carte de mon visage ma chevelure emmle:
car elle me cache les yeux...." Tout plein de cette posie si jeune et
si vive, de ces expressions naves et fortes, j'esquissai le tableau que
vous voyez, citoyenne."

Le peintre, qui, d'ordinaire, parlait si discrtement de ses oeuvres, ne
tarissait pas sur celle-l. Encourag par un signe que lui fit la
citoyenne Rochemaure en soulevant son lorgnon, il poursuivit:

"Hennequin a trait en matre les fureurs d'Oreste. Mais Oreste nous
meut encore plus dans sa tristesse que dans ses fureurs. Quelle
destine que la sienne! C'est par pit filiale, par obissance  des
ordres sacrs qu'il a commis ce crime dont les Dieux doivent l'absoudre,
mais que les hommes ne pardonneront jamais. Pour venger la justice
outrage, il a reni la nature, il s'est fait inhumain, il s'est arrach
les entrailles. Il reste fier sous le poids de son horrible et vertueux
forfait.... C'est ce que j'aurais voulu montrer dans ce groupe du frre
et de la soeur."

Il s'approcha de la toile et la regarda avec complaisance.

"Certaines parties, dit-il, sont  peu prs termines; la tte et le
bras d'Oreste, par exemple.

--C'est un morceau admirable.... Et Oreste vous ressemble, citoyen
Gamelin.

--Vous trouvez?" fit le peintre avec un sourire grave.

Elle prit la chaise que Gamelin lui tendait. Le jeune dragon se tint
debout  son ct, la main sur le dossier de la chaise o elle tait
assise. A quoi l'on pouvait voir que la Rvolution tait accomplie, car,
sous l'ancien rgime, un homme n'et jamais, en compagnie, touch
seulement du doigt le sige o se trouvait une dame, form par
l'ducation aux contraintes, parfois assez rudes, de la politesse,
estimant d'ailleurs que la retenue garde dans la socit donne un prix
singulier  l'abandon secret et que, pour perdre le respect, il fallait
l'avoir.

Louise Masch de Rochemaure, fille d'un lieutenant des chasses du roi,
veuve d'un procureur et, durant vingt ans, fidle amie du financier
Brotteaux des Ilettes, avait adhr aux principes nouveaux. On l'avait
vue, en juillet 1790, bcher la terre du Champ de Mars. Son penchant
dcid pour les puissances l'avait porte facilement des feuillants aux
girondins et aux montagnards, tandis qu'un esprit de conciliation, une
ardeur d'embrassement et un certain gnie d'intrigue l'attachaient
encore aux aristocrates et aux contre-rvolutionnaires. C'tait une
personne trs rpandue, frquentant guinguettes, thtres, traiteurs 
la mode, tripots, salons, bureaux de journaux, antichambres de comits.
La Rvolution lui apportait nouveauts, divertissements, sourires,
joies, affaires, entreprises fructueuses. Nouant des intrigues
politiques et galantes, jouant de la harpe, dessinant des paysages,
chantant des romances, dansant des danses grecques, donnant  souper,
recevant de jolies femmes, comme la comtesse de Beaufort et l'actrice
Descoings, tenant toute la nuit table de trente et un et de biribi et
faisant rouler la rouge et la noire, elle trouvait encore le temps
d'tre pitoyable  ses amis. Curieuse, agissante, brouillonne, frivole,
connaissant les hommes, ignorant les foules, aussi trangre aux
opinions qu'elle partageait qu' celles qu'il lui fallait rpudier, ne
comprenant absolument rien  ce qui se passait en France, elle se
montrait entreprenante, hardie et toute pleine d'audace par ignorance du
danger et par une confiance illimite dans le pouvoir de ses charmes.

Le militaire qui l'accompagnait tait dans la fleur de la jeunesse. Un
casque de cuivre garni d'une peau de panthre, et la crte orne de
chenille ponceau, ombrageait sa tte de chrubin et rpandait sur son
dos une longue et terrible crinire. Sa veste rouge, en faon de
brassire, se gardait de descendre jusqu'aux reins pour n'en pas cacher
l'lgante cambrure. Il portait  la ceinture un norme sabre, dont la
poigne en bec d'aigle resplendissait. Une culotte  pont, d'un bleu
tendre, moulait les muscles lgants de ses jambes, et des soutaches
d'un bleu sombre dessinaient leurs riches arabesques sur ses cuisses. Il
avait l'air d'un danseur costum pour quelque rle martial et galant,
dans _Achille  Scyros_ ou _les Noces d'Alexandre_, par un lve de
David attentif  serrer la forme.

Gamelin se rappelait confusment l'avoir dj vu. C'tait en effet le
militaire qu'il avait rencontr, quinze jours auparavant, haranguant le
peuple sur les galeries du Thtre de la Nation.

La citoyenne Rochemaure le nomma:

"Le citoyen Henry, membre du Comit rvolutionnaire de la section des
Droits de l'Homme."

Elle l'avait toujours dans ses jupes, miroir d'amour et certificat
vivant de civisme.

La citoyenne flicita Gamelin de ses talents et lui demanda s'il ne
consentirait pas  dessiner une carte pour une marchande de modes  qui
elle s'intressait. Il y traiterait un sujet appropri: une femme
essayant une charpe devant une psych, par exemple, ou une jeune
ouvrire portant sous son bras un carton  chapeau.

Comme capables d'excuter un petit ouvrage de ce genre, on lui avait
parl du fils Fragonard, du jeune Ducis et aussi d'un nomm Prudhomme;
mais elle prfrait s'adresser au citoyen variste Gamelin. Toutefois
elle n'en vint, sur cet article,  rien de prcis, et l'on sentait
qu'elle avait mis cette commande en avant uniquement pour engager la
conversation. En effet, elle tait venue pour tout autre chose. Elle
rclamait du citoyen Gamelin un bon office: sachant qu'il connaissait le
citoyen Marat, elle venait lui demander de l'introduire chez l'Ami du
peuple, avec qui elle dsirait avoir un entretien.

Gamelin rpondit qu'il tait un trop petit personnage pour la prsenter
 Marat, et que, du reste, elle n'avait que faire d'un introducteur:
Marat, bien qu'accabl d'occupations, n'tait pas l'homme invisible
qu'on avait dit.

Et Gamelin ajouta:

"Il vous recevra, citoyenne, si vous tes malheureuse: car son grand
coeur le rend accessible  l'infortune et pitoyable  toutes les
souffrances. Il vous recevra si vous avez quelque rvlation  lui faire
intressant le salut public: il a vou ses jours  dmasquer les
tratres."

La citoyenne Rochemaure rpondit qu'elle serait heureuse de saluer en
Marat un citoyen illustre, qui avait rendu de grands services au pays,
qui tait capable d'en rendre de plus grands encore, et qu'elle
souhaitait mettre ce lgislateur en rapport avec des hommes bien
intentionns, des philanthropes favoriss par la fortune et capables de
lui fournir des moyens nouveaux de satisfaire son ardent amour de
l'humanit.

"Il est dsirable, ajouta-t-elle, de faire cooprer les riches  la
prosprit publique."

De vrai, la citoyenne avait promis au banquier Morhardt de le faire
dner avec Marat.

Morhardt, Suisse comme l'Ami du peuple, avait li partie avec plusieurs
dputs  la Convention, Julien (de Toulouse), Delaunay (d'Angers) et
l'ex-capucin Chabot pour spculer sur les actions de la Compagnie des
Indes. Le jeu, trs simple, consistait  faire tomber ces actions  six
cent cinquante livres par des motions spoliatrices, afin d'en acheter le
plus grand nombre possible  ce prix et de les relever ensuite  quatre
mille ou cinq mille livres par des motions rassurantes. Mais Chabot,
Julien, Delaunay taient percs  jour. On suspectait Lacroix, Fabre
d'glantine et mme Danton. L'homme de l'agio, le baron de Batz,
cherchait de nouveaux complices  la Convention et conseillait au
banquier Morhardt de voir Marat.

Cette pense des agioteurs contre-rvolutionnaires n'tait pas aussi
trange qu'elle semblait tout d'abord. Toujours ces gens-l
s'efforaient de se liguer avec les puissances du jour, et, par sa
popularit, par sa plume, par son caractre, Marat tait une puissance
formidable. Les girondins sombraient; les dantonistes, battus par la
tempte, ne gouvernaient plus. Robespierre, l'idole du peuple, tait
d'une probit jalouse, souponneux et ne se laissait point approcher. Il
importait de circonvenir Marat, de s'assurer sa bienveillance pour le
jour o il serait dictateur, et tout prsageait qu'il le deviendrait: sa
popularit, son ambition, son empressement  recommander les grands
moyens. Et peut-tre, aprs tout, que Marat rtablirait l'ordre, les
finances, la prosprit. Plusieurs fois il s'tait lev contre les
nergumnes qui renchrissaient sur lui de patriotisme; depuis quelque
temps, il dnonait les dmagogues presque autant que les modrs. Aprs
avoir excit le peuple  pendre les accapareurs dans leur boutique
pille, il exhortait les citoyens au calme et  la prudence; il devenait
un homme de gouvernement.

Malgr certains bruits qu'on semait sur lui comme sur tous les autres
hommes de la Rvolution, ces cumeurs d'or ne le croyaient pas
corruptible, mais ils le savaient vaniteux et crdule: ils espraient le
gagner par des flatteries et surtout par une familiarit condescendante,
qu'ils croyaient de leur part la plus sduisante des flatteries. Ils
comptaient, grce  lui, souffler le froid et le chaud sur toutes les
valeurs qu'ils voudraient acheter et revendre, et le pousser  servir
leurs intrts en croyant n'agir que dans l'intrt public.

Grande appareilleuse, bien qu'elle ft encore dans l'ge des amours, la
citoyenne Rochemaure s'tait donn la mission de runir le lgislateur
journaliste au banquier, et sa folle imagination lui reprsentait
l'homme des caves, aux mains encore rougies du sang de Septembre, engag
dans le parti des financiers dont elle tait l'agent, jet par sa
sensibilit mme et sa candeur en plein agio, dans ce monde, qu'elle
chrissait, d'accapareurs, de fournisseurs, d'missaires de l'tranger,
de croupiers et de femmes galantes.

Elle insista pour que le citoyen Gamelin la conduist chez l'Ami du
peuple, qui habitait non loin, dans la rue des Cordeliers, prs de
l'glise. Aprs avoir fait un peu de rsistance, le peintre cda au voeu
de la citoyenne.

Le dragon Henry, invit  se joindre  eux, refusa, allguant qu'il
entendait garder sa libert, mme  l'gard du citoyen Marat, qui, sans
doute, avait rendu des services  la Rpublique, mais maintenant
faiblissait: n'avait-il pas, dans sa feuille, conseill la rsignation
au peuple de Paris?

Et le jeune Henry, d'une voix mlodieuse, avec de longs soupirs, dplora
la Rpublique trahie par ceux en qui elle avait mis son espoir: Danton
repoussant l'ide d'un impt sur les riches, Robespierre s'opposant  la
permanence des sections, Marat dont les conseils pusillanimes brisaient
l'lan des citoyens.

"Oh! s'cria-t-il, que ces hommes paraissent faibles auprs de Leclerc
et de Jacques Roux!... Roux! Leclerc! vous tes les vrais amis du
peuple!"

Gamelin n'entendit point ces propos, qui l'eussent indign: il tait
all dans la pice voisine passer son habit bleu.

"Vous pouvez tre fire de votre fils, dit la citoyenne Rochemaure  la
citoyenne Gamelin. Il est grand par le talent et par le caractre."

La citoyenne veuve Gamelin donna, en rponse, un bon tmoignage de son
fils, sans toutefois s'enorgueillir de lui devant une dame de haut
parage, car elle avait appris dans son enfance que le premier devoir des
petits est l'humilit envers les grands. Elle tait encline  se
plaindre, n'en ayant que trop sujet et trouvant dans ses plaintes un
soulagement  ses peines. Elle rvlait abondamment ses maux  ceux
qu'elle croyait capables de les soulager, et madame de Rochemaure lui
semblait de ceux-l. Aussi, mettant  profit l'instant favorable, elle
conta tout d'une haleine la dtresse de la mre et du fils, qui tous
deux mouraient de faim. On ne vendait plus de tableaux: la Rvolution
avait tu le commerce comme avec un couteau. Les vivres taient rares et
hors de prix....

Et la bonne dame expdiait ses lamentations avec toute la volubilit de
ses lvres molles et de sa langue paisse, afin de les avoir dpches
toutes quand reparatrait son fils, dont la fiert n'et point approuv
de telles plaintes. Elle s'efforait d'mouvoir dans le moins de temps
possible une dame qu'elle jugeait riche et rpandue, et de l'intresser
au sort de son enfant. Et elle sentait que la beaut d'variste
conspirait avec elle pour attendrir une femme bien ne.

En effet, la citoyenne Rochemaure montra de la sensibilit: elle s'mut
 l'ide des souffrances d'variste et de sa mre et rechercha les
moyens de les adoucir. Elle ferait acheter les ouvrages du peintre par
des hommes riches de ses amis.

"Car, dit-elle en souriant, il y a encore de l'argent en France, mais il
se cache."

Mieux encore: puisque l'art tait perdu, elle procurerait  variste un
emploi chez Morhardt ou chez les frres Perregaux, ou une place de
commis chez un fournisseur aux armes.

Puis elle songea que ce n'tait pas cela qu'il fallait  un homme de ce
caractre; et, aprs un moment de rflexion, elle fit signe qu'elle
avait trouv:

"Il reste  nommer plusieurs jurs au Tribunal rvolutionnaire. Jur,
magistrat, voil ce qui convient  votre fils. Je suis en relation avec
les membres du Comit de Salut public; je connais Robespierre l'an;
son frre soupe trs souvent chez moi. Je leur parlerai. Je ferai parler
 Montan,  Dumas,  Fouquier."

La citoyenne Gamelin, mue et reconnaissante, mit un doigt sur sa
bouche: variste rentrait dans l'atelier.

Il descendit avec la citoyenne Rochemaure l'escalier sombre, dont les
degrs de bois et de carreaux taient recouverts d'une crasse antique.

Sur le Pont-Neuf, o le soleil, dj bas, allongeait l'ombre du
pidestal qui avait port le Cheval de Bronze et que pavoisaient
maintenant les couleurs de la nation, une foule d'hommes et de femmes du
peuple coutaient, par petits groupes, des citoyens qui parlaient  voix
basse. La foule, consterne, gardait un silence coup par intervalles de
gmissements et de cris de colre. Beaucoup s'en allaient d'un pas
rapide vers la rue de Thionville, ci-devant rue Dauphine; Gamelin,
s'tant gliss dans un de ces groupes, entendit que Marat venait d'tre
assassin.

Peu  peu la nouvelle se confirmait et se prcisait: il avait t
assassin dans sa baignoire, par une femme venue exprs de Caen pour
commettre ce crime.

Certains croyaient qu'elle s'tait enfuie; mais la plupart disaient
qu'elle avait t arrte.

Ils taient l, tous, comme un troupeau sans berger.

Ils songeaient:

"Marat, sensible, humain, bienfaisant, Marat n'est plus l pour nous
guider, lui qui ne s'est jamais tromp, qui devinait tout, qui osait
tout rvler!... Que faire, que devenir? Nous avons perdu notre
conseiller, notre dfenseur, notre ami." Ils savaient d'o venait le
coup, et qui avait dirig le bras de cette femme. Ils gmissaient:

"Marat a t frapp par les mains criminelles qui veulent nous
exterminer. Sa mort est le signal de l'gorgement de tous les
patriotes."

On rapportait diversement les circonstances de cette mort tragique et
les dernires paroles de la victime; on faisait des questions sur
l'assassin, dont on savait seulement que c'tait une jeune femme envoye
par les tratres fdralistes. Montrant les ongles et les dents, les
citoyennes vouaient la criminelle au supplice et, trouvant la guillotine
trop douce, rclamaient pour ce monstre le fouet, la roue,
l'cartlement, et imaginaient des tortures nouvelles.

Des gardes nationaux en armes tranaient  la section un homme  l'air
rsolu. Ses vtements taient en lambeaux; des filets de sang coulaient
sur sa face ple. On l'avait surpris disant que Marat avait mrit son
sort en provoquant sans cesse au pillage et au meurtre. Et 'avait t 
grand-peine que les miliciens l'avaient soustrait  la fureur populaire.
On le dsignait du doigt comme un complice de l'assassin, et des menaces
de mort s'levaient sur son passage.

Gamelin restait stupide de douleur. De maigres larmes schaient dans ses
yeux ardents. A sa douleur filiale se mlaient une sollicitude
patriotique et une pit populaire qui le dchiraient.

Il songeait:

"Aprs Le Peltier, aprs Bourdon, Marat!... Je reconnais le sort des
patriotes: massacrs au Champ de Mars,  Nancy,  Paris, ils priront
tous." Et il songeait au tratre Wimpfen qui nagure encore,  la tte
d'une horde de soixante mille royalistes, marchait sur Paris, et qui,
s'il n'avait t arrt  Vernon par les braves patriotes, et mis  feu
et  sang la ville hroque et condamne.

Et combien de prils encore, combien de projets criminels, combien de
trahisons, que la sagesse et la vigilance de Marat pouvaient seules
connatre et djouer! Qui saurait aprs lui dnoncer Custine oisif dans
le camp de Csar et refusant de dbloquer Valenciennes, Biron inactif
dans la Basse-Vende, laissant prendre Saumur et assiger Nantes,
Dillon trahissant la patrie dans l'Argonne?...

Cependant, autour de lui, de moment en moment, grandissait la clameur
sinistre:

"Marat est mort; les aristocrates l'ont tu!"

Comme, le coeur gros de douleur, de haine et d'amour, il s'en allait
rendre un hommage funbre au martyr de la libert, une vieille paysanne
qui portait la coiffe limousine s'approcha de lui et lui demanda si ce
monsieur Marat, qui avait t assassin, n'tait pas monsieur le cur
Mara, de Saint-Pierre-de-Queyroix.




VIII


La veille de la fte, par un soir tranquille et clair, lodie, au bras
d'variste, se promenait sur le champ de la Fdration. Des ouvriers
achevaient en hte d'lever des colonnes, des statues, des temples, une
montagne, un autel. Des symboles gigantesques, l'Hercule populaire
brandissant sa massue, la Nature abreuvant l'univers  ses mamelles
inpuisables, se dressaient soudain dans la capitale en proie  la
famine,  la terreur, coutant si l'on n'entendait pas sur la route de
Meaux les canons autrichiens. La Vende rparait son chec devant Nantes
par des victoires audacieuses. Un cercle de fer, de flammes et de haine
entourait la grande cit rvolutionnaire. Et cependant elle recevait
avec magnificence, comme la souveraine d'un vaste empire, les dputs
des assembles primaires qui avaient accept la constitution. Le
fdralisme tait vaincu: la Rpublique une, indivisible, vaincrait tous
ses ennemis.

tendant le bras sur la plaine populeuse:

"C'est l, dit variste, que, le 17 juillet 91, l'infme Bailly fit
fusiller le peuple au pied de l'autel de la patrie. Le grenadier
Passavant, tmoin du massacre, rentra dans sa maison, dchira son habit,
s'cria: "J'ai jur de mourir avec la libert; elle n'est plus: je
meurs." Et il se brla la cervelle."

Cependant les artistes et les bourgeois paisibles examinaient les
prparatifs de la fte, et on lisait sur leurs visages un amour de la
vie aussi morne que leur vie elle-mme: les plus grands vnements, en
entrant dans leur esprit, se rapetissaient  leur mesure et devenaient
insipides comme eux. Chaque couple allait, portant dans ses bras ou
tranant par la main ou faisant courir devant lui des enfants qui
n'taient pas plus beaux que leurs parents et ne promettaient pas de
devenir plus heureux, et qui donneraient la vie  d'autres enfants aussi
mdiocres qu'eux en joie et en beaut. Et parfois l'on voyait une jeune
fille grande et belle qui sur son passage inspirait aux jeunes hommes un
gnreux dsir, aux vieillards le regret de la douce vie.

Prs de l'cole militaire, variste montra  lodie des statues
gyptiennes dessines par David d'aprs des modles romains de l'poque
d'Auguste. Ils entendirent alors un vieux Parisien poudr s'crier:

"On se croirait sur les bords du Nil!"

Depuis trois jours qu'lodie n'avait vu son ami, de graves vnements
s'taient passs  l'_Amour peintre_. Le citoyen Blaise avait t
dnonc au Comit de sret gnrale pour fraudes dans les fournitures.
Heureusement que le marchand d'estampes tait connu dans sa section: le
Comit de surveillance de la section des Piques s'tait port garant de
son civisme auprs du Comit de sret gnrale et l'avait pleinement
justifi.

Ayant cont cet vnement avec motion, lodie ajouta:

"Nous sommes tranquilles maintenant, mais l'alerte a t chaude. Il s'en
est fallu de peu que mon pre n'ait t mis en prison. Si le danger
avait dur quelques heures de plus, je serais alle vous demander,
variste, de faire auprs de vos amis influents des dmarches en sa
faveur."

variste ne rpondit pas. lodie fut bien loin de mesurer la profondeur
de ce silence.

Ils allrent, la main dans la main, le long des berges de la Seine. Ils
se disaient leur mutuelle tendresse dans le langage de Julie et de
Saint-Preux: le bon Jean-Jacques leur donnait les moyens de peindre et
d'orner leur amour.

La municipalit avait accompli ce prodige de faire rgner pour un jour
l'abondance dans la ville affame. Une foire s'tait installe sur la
place des Invalides, au bord de la rivire: des marchands vendaient,
dans des baraques, des saucissons, des cervelas, des andouilles, des
jambons couverts de lauriers, des gteaux de Nanterre, des pains
d'pices, des crpes, des pains de quatre livres, de la limonade et du
vin. Il y avait aussi des boutiques o l'on vendait des chansons
patriotiques, des cocardes, des rubans tricolores, des bourses, des
chanes de laiton et toutes sortes de menus joyaux. S'arrtant 
l'talage d'un humble bijoutier, variste choisit une bague en argent o
l'on voyait en relief la tte de Marat entortille d'un foulard. Et il
la passa au doigt d'lodie.



Gamelin se rendit, ce soir-l, rue de l'Arbre-Sec, chez la citoyenne
Rochemaure, qui l'avait mand pour affaire pressante. Il la trouva dans
sa chambre  coucher, tendue sur une chaise longue, en dshabill
galant.

Tandis que l'attitude de la citoyenne exprimait une voluptueuse
langueur, autour d'elle tout disait ses grces, ses jeux, ses talents:
une harpe prs du clavecin entrouvert; une guitare dans un fauteuil; un
mtier  broder o tait monte une toffe de satin; sur la table, une
miniature bauche, des papiers, des livres; une bibliothque en
dsordre comme ravage par une belle main aussi avide de connatre que
de sentir. Elle lui donna sa main  baiser et lui dit:

"Salut, citoyen jur!... Aujourd'hui mme, Robespierre l'an m'a remis
une lettre en votre faveur pour le prsident Herman, une lettre trs
bien tourne, qui disait  peu prs: "Je vous indique le citoyen
Gamelin, recommandable par ses talents et par son patriotisme. Je me
suis fait un devoir de vous annoncer un patriote qui a des principes et
une conduite ferme dans la ligne rvolutionnaire. Vous ne ngligerez pas
l'occasion d'tre utile  un rpublicain...." J'ai port sans dbrider
cette lettre au prsident Herman, qui m'a reue avec une politesse
exquise et a aussitt sign votre nomination. C'est chose faite."

Gamelin, aprs un moment de silence:

"Citoyenne, dit-il, bien que je n'aie pas un morceau de pain  donner 
ma mre, je jure sur mon honneur que je n'accepte les fonctions de jur
que pour servir la Rpublique et la venger de tous ses ennemis."

La citoyenne jugea le remerciement froid et le compliment svre. Elle
souponna Gamelin de manquer de grce. Mais elle aimait trop la jeunesse
pour ne pas lui pardonner quelque pret. Gamelin tait beau: elle lui
trouvait du mrite. "On le faonnera", songea-t-elle. Et elle l'invita 
ses soupers: elle recevait, chaque soir, aprs le thtre.

"Vous rencontrerez chez moi des gens d'esprit et de talent: Elleviou,
Talma, le citoyen Vige, qui tourne les bouts-rims avec une habilet
merveilleuse. Le citoyen Franois nous a lu sa _Pamla_, qu'on rpte en
ce moment au Thtre de la Nation. Le style en est lgant et pur, comme
tout ce qui sort de la plume du citoyen Franois. La pice est
touchante: elle nous a fait verser des larmes. C'est la jeune Lange qui
tiendra le rle de Pamla.

--Je m'en rapporte  votre jugement, citoyenne, rpondit Gamelin. Mais
le Thtre de la Nation est peu national. Et il est fcheux pour le
citoyen Franois que ses ouvrages soient ports sur ces planches avilies
par les vers misrables de Laya: on n'a pas oubli le scandale de _L'Ami
des Lois_....

--Citoyen Gamelin, je vous abandonne Laya: il n'est pas de mes amis."

Ce n'tait point par bont pure que la citoyenne avait employ son
crdit  faire nommer Gamelin  un poste envi: aprs ce qu'elle avait
fait et ce que d'aventure il adviendrait qu'elle ft pour lui, elle
comptait se l'attacher troitement et s'assurer un appui auprs d'une
justice  laquelle elle pouvait avoir affaire, un jour ou l'autre, car
enfin elle envoyait beaucoup de lettres en France et  l'tranger, et de
telles correspondances taient alors suspectes.

"Allez-vous souvent au thtre, citoyen?"

A ce moment, le dragon Henry, plus charmant que l'enfant Bathylle, entra
dans la chambre. Deux normes pistolets taient passs dans sa ceinture.

Il baisa la main de la belle citoyenne, qui lui dit:

"Voil le citoyen variste Gamelin pour qui j'ai pass la journe au
Comit de sret gnrale et qui ne m'en sait point de gr. Grondez-le.

--Ah! citoyenne, s'cria le militaire, vous venez de voir nos
lgislateurs aux Tuileries. Quel spectacle affligeant! Les reprsentants
d'un peuple libre devraient-ils siger sous les lambris d'un despote?
Les mmes lustres allums nagure sur les complots de Capet et les
orgies d'Antoinette clairent aujourd'hui les veilles de nos
lgislateurs. Cela fait frmir la nature.

--Mon ami, flicitez le citoyen Gamelin, rpondit-elle; il est nomm
jur au Tribunal rvolutionnaire.

--Mes compliments, citoyen! fit Henry. Je suis heureux de voir un homme
de ton caractre investi de ces fonctions. Mais,  vrai dire, j'ai peu
de confiance en cette justice mthodique, cre par les modrs de la
Convention, en cette Nmsis dbonnaire qui mnage les conspirateurs,
pargne les tratres, ose  peine frapper les fdralistes et craint
d'appeler l'Autrichienne  sa barre. Non, ce n'est pas le Tribunal
rvolutionnaire qui sauvera la Rpublique. Ils sont bien coupables, ceux
qui, dans la situation dsespre o nous sommes, ont arrt l'lan de
la justice populaire!

--Henry, dit la citoyenne Rochemaure, passez-moi ce flacon...."



En rentrant chez lui, Gamelin trouva sa mre et le vieux Brotteaux qui
faisaient une partie de piquet  la lueur d'une chandelle fumeuse. La
citoyenne annonait sans vergogne "tierce au roi".

Apprenant que son fils tait jur, elle l'embrassa avec transports,
songeant que c'tait pour l'un et l'autre beaucoup d'honneur et que
dsormais tous deux mangeraient tous les jours.

"Je suis heureuse et fire d'tre la mre d'un jur, dit-elle. C'est une
belle chose que la justice, et la plus ncessaire de toutes: sans
justice, les faibles seraient vexs  chaque instant. Et je crois que tu
jugeras bien, mon variste: car, ds l'enfance, je t'ai trouv juste et
bienveillant en toutes choses. Tu ne pouvais souffrir l'iniquit et tu
t'opposais selon tes forces  la violence. Tu avais piti des
malheureux, et c'est l le plus beau fleuron d'un juge.... Mais,
dis-moi, variste, comment tes-vous habills dans ce grand tribunal?"

Gamelin lui rpondit que les juges se coiffaient d'un chapeau  plumes
noires, mais que les jurs n'avaient point de costume uniforme, qu'ils
portaient leur habit ordinaire.

"Il vaudrait mieux, rpliqua la citoyenne, qu'ils portassent la robe et
la perruque: ils en paratraient plus respectables. Bien que vtu le
plus souvent avec ngligence, tu es beau et tu pares tes habits; mais la
plupart des hommes ont besoin de quelque ornement pour paratre
considrables: il vaudrait mieux que les jurs eussent la robe et la
perruque."

La citoyenne avait ou dire que les fonctions de jur au Tribunal
rapportaient quelque chose; elle ne se tint pas de demander si l'on y
gagnait de quoi vivre honntement, car un jur, disait-elle, doit faire
bonne figure dans le monde.

Elle apprit avec satisfaction que les jurs recevaient une indemnit de
dix-huit livres par sance et que la multitude des crimes contre la
sret de l'tat les obligerait  siger trs souvent.

Le vieux Brotteaux ramassa les cartes, se leva et dit  Gamelin:

"Citoyen, vous tes investi d'une magistrature auguste et redoutable. Je
vous flicite de prter les lumires de votre conscience  un tribunal
plus sr et moins faillible peut-tre que tout autre, parce qu'il
recherche le bien et le mal, non point en eux-mmes et dans leur
essence, mais seulement par rapport  des intrts tangibles et  des
sentiments manifestes. Vous aurez  vous prononcer entre la haine et
l'amour, ce qui se fait spontanment, non entre la vrit et l'erreur,
dont le discernement est impossible au faible esprit des hommes. Jugeant
d'aprs les mouvements de vos coeurs, vous ne risquerez pas de vous
tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu'il contente les passions
qui sont votre loi sacre. Mais, c'est gal, si j'tais de votre
prsident, je ferais comme Bridoie, je m'en rapporterais au sort des
ds. En matire de justice, c'est encore le plus sr."




IX


variste Gamelin devait entrer en fonctions le 14 septembre, lors de la
rorganisation du Tribunal, divis dsormais en quatre sections, avec
quinze jurs pour chacune. Les prisons regorgeaient; l'accusateur public
travaillait dix-huit heures par jour. Aux dfaites des armes, aux
rvoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons,
la Convention opposait la terreur. Les Dieux avaient soif.

La premire dmarche du nouveau jur fut de faire une visite de
dfrence au prsident Herman, qui le charma par la douceur de son
langage et l'amnit de son commerce. Compatriote et ami de Robespierre,
dont il partageait les sentiments, il laissait voir un coeur sensible et
vertueux. Il tait tout pntr de ces sentiments humains, trop
longtemps trangers au coeur des juges et qui font la gloire ternelle
d'un Dupaty et d'un Beccaria. Il se flicitait de l'adoucissement des
moeurs qui s'tait manifest, dans l'ordre judiciaire, par la suppression
de la torture et des supplices ignominieux ou cruels. Il se rjouissait
de voir la peine de mort, autrefois prodigue et servant nagure encore
 la rpression des moindres dlits, devenue plus rare, et rserve aux
grands crimes. Pour sa part, comme Robespierre, il l'et volontiers
abolie, en tout ce qui ne touchait pas  la sret publique. Mais il et
cru trahir l'tat en ne punissant pas de mort les crimes commis contre
la souverainet nationale.

Tous ses collgues pensaient ainsi: la vieille ide monarchique de la
raison d'tat inspirait le Tribunal rvolutionnaire. Huit sicles de
pouvoir absolu avaient form ses magistrats, et c'est sur les principes
du droit divin qu'il jugeait les ennemis de la libert.

variste Gamelin se prsenta, le mme jour, devant l'accusateur public,
le citoyen Fouquier, qui le reut dans le cabinet o il travaillait avec
son greffier. C'tait un homme robuste,  la voix rude, aux yeux de
chat, qui portait sur sa large face grle, sur son teint de plomb,
l'indice des ravages que cause une existence sdentaire et recluse aux
hommes vigoureux, faits pour le grand air et les exercices violents. Les
dossiers montaient autour de lui comme les murs d'un spulcre, et,
visiblement, il aimait cette paperasserie terrible qui semblait vouloir
l'touffer. Ses propos taient d'un magistrat laborieux, appliqu  ses
devoirs et dont l'esprit ne sortait pas du cercle de ses fonctions. Son
haleine chauffe sentait l'eau-de-vie qu'il prenait pour se soutenir et
qui ne semblait pas monter  son cerveau, tant il y avait de lucidit
dans ses propos constamment mdiocres.

Il vivait dans un petit appartement du Palais avec sa jeune femme, qui
lui avait donn deux jumeaux. Cette jeune femme, la tante Henriette et
la servante Plagie composaient toute sa maison. Il se montrait doux et
bon envers ces femmes. Enfin, c'tait un homme excellent dans sa famille
et dans sa profession, sans beaucoup d'ides et sans aucune imagination.

Gamelin ne put se dfendre de remarquer avec quelque dplaisir combien
ces magistrats de l'ordre nouveau ressemblaient d'esprit et de faons
aux magistrats de l'ancien rgime. Et c'en taient: Herman avait exerc
les fonctions d'avocat gnral au conseil d'Artois; Fouquier tait un
ancien procureur au Chtelet. Ils avaient gard leur caractre. Mais
variste Gamelin croyait  la palingnsie rvolutionnaire.

En quittant le parquet, il traversa la galerie du Palais et s'arrta
devant les boutiques o toutes sortes d'objets taient exposs avec art.
Il feuilleta,  l'talage de la citoyenne Tnot, des ouvrages
historiques, politiques, et philosophiques: _Les Chanes de
l'Esclavage_; _Essai sur le Despotisme_; _Les Crimes des Reines_. "A la
bonne heure! songea-t-il, ce sont des crits rpublicains!" et il
demanda  la librairie si elle vendait beaucoup de ces livres-l. Elle
secoua la tte:

"On ne vend que des chansons et des romans."

Et tirant un petit volume d'un tiroir:

"Voici, ajouta-t-elle, quelque chose de bon."

variste lut le titre: _La Religieuse en chemise_.

Il trouva devant la boutique voisine Philippe Desmahis qui, superbe et
tendre parmi les eaux de senteur, les poudres et les sachets de la
citoyenne Saint-Jorre, assurait la belle marchande de son amour, lui
promettait de lui faire son portrait et lui demandait un moment
d'entretien dans le jardin des Tuileries, le soir. Il tait beau. La
persuasion coulait de ses lvres et jaillissait de ses yeux. La
citoyenne Saint-Jorre l'coutait en silence et, prte  le croire,
baissait les yeux.



Pour se familiariser avec les terribles fonctions dont il tait investi,
le nouveau jur voulut, ml au public, assister  un jugement du
tribunal. Il gravit l'escalier o un peuple immense tait assis comme
dans un amphithtre et il pntra dans l'ancienne salle du Parlement de
Paris.

On s'touffait pour voir juger quelque gnral. Car alors, comme disait
le vieux Brotteaux, "la Convention,  l'exemple du gouvernement de Sa
Majest britannique, faisait passer en jugement les gnraux vaincus, 
dfaut des gnraux tratres, qui, ceux-ci, ne se laissaient point
juger. Ce n'est point, ajoutait Brotteaux, qu'un gnral vaincu soit
ncessairement criminel, car de toute ncessit il en faut un dans
chaque bataille. Mais il n'est rien comme de condamner  mort un gnral
pour donner du coeur aux autres...."

Il en avait dj pass plusieurs sur le fauteuil de l'accus, de ces
militaires lgers et ttus, cervelles d'oiseau dans des crnes de boeuf.
Celui-l n'en savait gure plus sur les siges et les batailles qu'il
avait conduits, que les magistrats qui l'interrogeaient: l'accusation et
la dfense se perdaient dans les effectifs, les objectifs, les
munitions, les marches et les contremarches. Et la foule des citoyens
qui suivaient ces dbats obscurs et interminables voyaient derrire le
militaire imbcile la patrie ouverte et dchire, souffrant mille morts;
et, du regard et de la voix, ils pressaient les jurs, tranquilles 
leur banc, d'assener leur verdict comme un coup de massue sur les
ennemis de la Rpublique.

variste le sentait ardemment: ce qu'il fallait frapper en ce misrable,
c'taient les deux monstres affreux qui dchiraient la Patrie: la
rvolte et la dfaite. Il s'agissait bien, vraiment, de savoir si ce
militaire tait innocent ou coupable! Quand la Vende reprenait courage,
quand Toulon se livrait  l'ennemi, quand l'arme du Rhin reculait
devant les vainqueurs de Mayence, quand l'arme du Nord, retire au camp
de Csar, pouvait tre enleve en un coup de main par les Impriaux, les
Anglais, les Hollandais, matres de Valenciennes, ce qu'il importait,
c'tait d'instruire les gnraux  vaincre ou  mourir. En voyant ce
soudard infirme et abti, qui,  l'audience, se perdait dans ses cartes
comme il s'tait perdu l-bas dans les plaines du Nord, Gamelin, pour ne
pas crier avec le public: "A mort!" sortit prcipitamment de la salle.

A l'assemble de la section, le nouveau jur reut les flicitations du
prsident Olivier, qui lui fit jurer sur le vieux matre-autel des
Barnabites, transform en autel de la patrie, d'touffer dans son me,
au nom sacr de l'humanit, toute faiblesse humaine.

Gamelin, la main leve, prit  tmoin de son serment les mnes augustes
de Marat, martyr de la libert, dont le buste venait d'tre pos contre
un pilier de la ci-devant glise, en face du buste de Le Peltier.

Quelques applaudissements retentirent, mls  des murmures. L'assemble
tait agite. A l'entre de la nef, un groupe de sectionnaires arms de
piques vocifrait.

"Il est antirpublicain, dit le prsident, de porter des armes dans une
runion d'hommes libres."

Et il ordonna de dposer aussitt les fusils et les piques dans la
ci-devant sacristie.

Un bossu, l'oeil vif et les lvres retrousses, le citoyen Beauvisage, du
comit de vigilance, vint occuper la chaire devenue la tribune et
surmonte d'un bonnet rouge.

"Les gnraux nous trahissent, dit-il, et livrent nos armes  l'ennemi.
Les Impriaux poussent des partis de cavalerie autour de Pronne et de
Saint-Quentin, Toulon a t livr aux Anglais, qui y dbarquent quatorze
mille hommes. Les ennemis de la Rpublique conspirent au sein mme de la
Convention. Dans la capitale, d'innombrables complots sont ourdis pour
dlivrer l'Autrichienne. Au moment que je parle, le bruit court que le
fils Capet, vad du Temple, est port en triomphe  Saint-Cloud: on
veut relever en sa faveur le trne du tyran. L'enchrissement des
vivres, la dprciation des assignats sont l'effet des manoeuvres
accomplies dans nos foyers, sous nos yeux, par les agents de l'tranger.
Au nom du salut public, je somme le citoyen jur d'tre impitoyable pour
les conspirateurs et les tratres."

Tandis qu'il descendait de la tribune, des voix s'levaient dans
l'assemble: "A bas le Tribunal rvolutionnaire! A bas les modrs!"

Gras et le teint fleuri, le citoyen Dupont an, menuisier sur la place
de Thionville, monta  la tribune, dsireux, disait-il, d'adresser une
question au citoyen jur. Et il demanda  Gamelin quelle serait son
attitude dans l'affaire des Brissotins et de la veuve Capet.

variste tait timide et ne savait point parler en public. Mais
l'indignation l'inspira. Il se leva, ple, et dit d'une voix sourde:

"Je suis magistrat. Je ne relve que de ma conscience. Toute promesse
que je vous ferais serait contraire  mon devoir. Je dois parler au
Tribunal et me taire partout ailleurs. Je ne vous connais plus. Je suis
juge: je ne connais ni amis ni ennemis."

L'assemble, diverse, incertaine et flottante, comme toutes les
assembles, approuva. Mais le citoyen Dupont an revint  la charge; il
ne pardonnait pas  Gamelin d'occuper une place qu'il avait lui-mme
convoite.

"Je comprends, dit-il, j'approuve mme les scrupules du citoyen jur. On
le dit patriote: c'est  lui de voir si sa conscience lui permet de
siger dans un tribunal destin  dtruire les ennemis de la Rpublique
et rsolu  les mnager. Il est des complicits auxquelles un bon
citoyen doit se soustraire. N'est-il pas avr que plusieurs jurs de ce
tribunal se sont laiss corrompre par l'or des accuss, et que le
prsident Montan a perptr un faux pour sauver la tte de la fille
Corday?"

A ces mots, la salle retentit d'applaudissements vigoureux. Les derniers
clats en montaient encore aux votes, quand Fortun Trubert monta  la
tribune. Il avait beaucoup maigri, en ces derniers mois. Sur son visage
ple, des pommettes rouges peraient la peau; ses paupires taient
enflammes et ses prunelles vitreuses.

"Citoyens, dit-il d'une voix faible et un peu haletante, trangement
pntrante; on ne peut suspecter le Tribunal rvolutionnaire sans
suspecter en mme temps la Convention et le Comit de Salut public dont
il mane. Le citoyen Beauvisage nous a alarms en nous montrant le
prsident Montan altrant la procdure en faveur d'un coupable. Que
n'a-t-il ajout, pour notre repos, que, sur la dnonciation de
l'accusateur public, Montan a t destitu et emprisonn?... Ne peut-on
veiller au salut public sans jeter partout la suspicion? N'y a-t-il plus
de talents ni de vertus  la Convention? Robespierre, Couthon,
Saint-Just ne sont-ils pas des hommes honntes? Il est remarquable que
les propos les plus violents sont tenus par des individus qu'on n'a
jamais vus combattre pour la Rpublique! Ils ne parleraient pas
autrement s'ils voulaient la rendre hassable. Citoyens, moins de bruit
et plus de besogne! C'est avec des canons, et non avec des criailleries,
que l'on sauvera la France. La moiti des caves de la section n'ont pas
encore t fouilles. Plusieurs citoyens dtiennent encore des quantits
considrables de bronze. Nous rappelons aux riches que les dons
patriotiques sont pour eux la meilleure des assurances. Je recommande 
votre libralit les filles et les femmes de nos soldats qui se couvrent
de gloire  la frontire et sur la Loire. L'un d'eux, le hussard Pommier
(Augustin), prcdemment apprenti sommelier, rue de Jrusalem, le 10 du
mois dernier, devant Cond, menant des chevaux boire, fut assailli par
six cavaliers autrichiens: il en tua deux et ramena les autres
prisonniers. Je demande que la section dclare que Pommier (Augustin) a
fait son devoir."

Ce discours fut applaudi et les sectionnaires se sparrent aux cris de:
"Vive la Rpublique!"

Demeur seul dans la nef avec Trubert, Gamelin lui serra la main:

"Merci. Comment vas-tu?

--Moi, trs bien, trs bien!" rpondit Trubert, en crachant, avec un
hoquet, du sang dans son mouchoir. "La Rpublique a beaucoup d'ennemis
au-dehors et au-dedans; et notre section en compte, pour sa part, un
assez grand nombre. Ce n'est pas avec des criailleries mais avec du fer
et des lois qu'on fonde les empires.... Bonsoir, Gamelin: j'ai quelques
lettres  crire."

Et il s'en alla, son mouchoir sur les lvres, dans la ci-devant
sacristie.



La citoyenne veuve Gamelin, sa cocarde dsormais mieux ajuste  sa
coiffe, avait pris, du jour au lendemain, une gravit bourgeoise, une
fiert rpublicaine et le digne maintien qui sied  la mre d'un citoyen
jur. Le respect de la justice, dans lequel elle avait t nourrie,
l'admiration que, depuis l'enfance, lui inspiraient la robe et la
simarre, la sainte terreur qu'elle avait toujours prouve  la vue de
ces hommes  qui Dieu lui-mme cde sur la terre son droit de vie et de
mort, ces sentiments lui rendaient auguste, vnrable et saint ce fils
que nagure elle croyait encore presque un enfant. Dans sa simplicit,
elle concevait la continuit de la justice  travers la Rvolution aussi
fortement que les lgislateurs de la Convention concevaient la
continuit de l'tat dans la mutation des rgimes, et le Tribunal
rvolutionnaire lui apparaissait gal en majest  toutes les
juridictions anciennes qu'elle avait appris  rvrer.

Le citoyen Brotteaux montrait au jeune magistrat de l'intrt ml de
surprise et une dfrence force. Comme la citoyenne veuve Gamelin, il
considrait la continuit de la justice  travers les rgimes; mais, au
rebours de cette dame, il mprisait les tribunaux rvolutionnaires 
l'gal des cours de l'ancien rgime. N'osant exprimer ouvertement sa
pense, et ne pouvant se rsoudre  se taire, il se jetait dans des
paradoxes que Gamelin comprenait tout juste assez pour en souponner
l'incivisme.

"L'auguste tribunal o vous allez bientt siger, lui dit-il une fois, a
t institu par le Snat franais pour le salut de la Rpublique; et ce
fut certes une pense vertueuse de nos lgislateurs que de donner des
juges  leurs ennemis. J'en conois la gnrosit, mais je ne la crois
pas politique. Il et t plus habile  eux, il me semble, de frapper
dans l'ombre leurs plus irrconciliables adversaires et de gagner les
autres par des dons ou des promesses. Un tribunal frappe avec lenteur et
fait moins de mal que de peur: il est surtout exemplaire. L'inconvnient
du vtre est de rconcilier tous ceux qu'il effraie et de faire ainsi
d'une cohue d'intrts et de passions contraires un grand parti capable
d'une action commune et puissante. Vous semez la peur: c'est la peur
plus que le courage qui enfante les hros; puissiez-vous, citoyen
Gamelin, ne pas voir un jour clater contre vous des prodiges de peur!"

Le graveur Desmahis, amoureux, cette semaine-l, d'une fille du
Palais-galit, la brune Flora, une gante, avait trouv pourtant cinq
minutes pour fliciter son camarade et lui dire qu'une telle nomination
honorait grandement les beaux-arts.

lodie elle-mme, bien qu' son insu elle dtestt toute chose
rvolutionnaire, et qui craignait les fonctions publiques comme les plus
dangereuses rivales qui pussent lui disputer le coeur de son amant, la
tendre lodie subissait l'ascendant d'un magistrat appel  se prononcer
dans des affaires capitales. D'ailleurs la nomination d'variste aux
fonctions de jur produisait autour d'elle des effets heureux, dont sa
sensibilit trouvait  se rjouir: le citoyen Jean Blaise vint dans
l'atelier de la place de Thionville embrasser le jur avec un
dbordement de mle tendresse.

Comme tous les contre-rvolutionnaires, il prouvait de la considration
pour les puissances de la Rpublique, et, depuis qu'il avait t dnonc
pour fraude dans les fournitures de l'arme, le Tribunal rvolutionnaire
lui inspirait une crainte respectueuse. Il se voyait personnage de trop
d'apparence et ml  trop d'affaires pour goter une scurit parfaite:
le citoyen Gamelin lui paraissait un homme  mnager. Enfin on tait bon
citoyen, ami des lois.

Il tendit la main au peintre magistrat, se montra cordial et patriote,
favorable aux arts et  la libert. Gamelin, gnreux, serra cette main
largement tendue.

"Citoyen variste Gamelin, dit Jean Blaise, je fais appel  votre amiti
et  vos talents. Je vous emmne demain pour quarante-huit heures  la
campagne: vous dessinerez et nous causerons."

Plusieurs fois, chaque anne, le marchand d'estampes faisait une
promenade de deux ou trois jours en compagnie de peintres qui
dessinaient, sur ses indications, des paysages et des ruines. Saisissant
avec habilet ce qui pouvait plaire au public, il rapportait de ces
tournes des morceaux qui, termins dans l'atelier et gravs avec
esprit, faisaient des estampes  la sanguine ou en couleurs, dont il
tirait bon profit. D'aprs ces croquis, il faisait excuter aussi des
dessus de portes et des trumeaux qui se vendaient autant et mieux que
les ouvrages dcoratifs d'Hubert Robert.

Cette fois, il voulait emmener le citoyen Gamelin pour esquisser des
fabriques d'aprs nature, tant le jur avait pour lui grandi le peintre.
Deux autres artistes taient de la partie, le graveur Desmahis, qui
dessinait bien, et l'obscur Philippe Dubois, qui travaillait
excellemment dans le genre de Robert. Selon la coutume, la citoyenne
lodie, avec sa camarade la citoyenne Hasard, accompagnait les artistes.
Jean Blaise, qui savait unir au souci de ses intrts le soin de ses
plaisirs, avait aussi invit  cette promenade la citoyenne Thvenin,
actrice du Vaudeville, qui passait pour sa bonne amie.




X


Le samedi,  sept heures du matin, le citoyen Blaise, en bicorne noir,
gilet carlate, culotte de peau, bottes jaunes  revers, cogna du manche
de sa cravache  la porte de l'atelier. La citoyenne veuve Gamelin s'y
trouvait en honnte conversation avec le citoyen Brotteaux, tandis
qu'variste nouait devant un petit morceau de glace sa haute cravate
blanche.

"Bon voyage, monsieur Blaise! dit la citoyenne. Mais, puisque vous allez
peindre des paysages, emmenez donc monsieur Brotteaux, qui est peintre.

--Eh bien! dit Jean Blaise, citoyen Brotteaux, venez avec nous."

Quand il se fut assur qu'il ne serait point importun, Brotteaux,
d'humeur sociable et ami des divertissements, accepta.

La citoyenne lodie avait mont les quatre tages pour embrasser la
citoyenne veuve Gamelin, qu'elle appelait sa bonne mre. Elle tait tout
de blanc vtue et sentait la lavande.

Une vieille berline de voyage,  deux chevaux, la capote abaisse,
attendait sur la place. Rose Thvenin se tenait au fond avec Julienne
Hasard. lodie fit prendre la droite  la comdienne, s'assit  gauche,
et mit la mince Julienne entre elles deux. Brotteaux se plaa en
arrire, vis--vis de la citoyenne Thvenin; Philippe Dubois, vis--vis
de la citoyenne Hasard; variste, vis--vis d'lodie. Quant  Philippe
Desmahis, il dressait son torse athltique sur le sige,  la gauche du
cocher, qu'il tonnait en lui contant qu'en un certain pays d'Amrique
les arbres portaient des andouilles et des cervelas.

Le citoyen Blaise, excellent cavalier, faisait la route  cheval et
prenait les devants pour n'avoir pas la poussire de la berline.

A mesure que les roues brlaient le pav du faubourg, les voyageurs
oubliaient leurs soucis; et,  la vue des champs, des arbres, du ciel,
leurs penses devinrent riantes et douces. lodie songea qu'elle tait
ne pour lever des poules auprs d'variste, juge de paix dans un
village, au bord d'une rivire, prs d'un bois. Les ormeaux du chemin
fuyaient sur leur passage. A l'entre des villages, les mtins
s'lanaient de biais contre la voiture et aboyaient aux jambes des
chevaux, tandis qu'un grand pagneul couch en travers de la chausse se
levait  regret; les poules voletaient parses et, pour fuir,
traversaient la route; les oies, en troupe serre, s'loignaient
lentement. Les enfants barbouills regardaient passer l'quipage. La
matine tait chaude, le ciel clair. La terre gerce attendait la pluie.
Ils mirent pied  terre prs de Villejuif. Comme ils traversaient le
bourg, Desmahis entra chez une fruitire pour acheter des cerises dont
il voulait rafrachir les citoyennes. La marchande tait jolie: Desmahis
ne reparaissait plus. Philippe Dubois l'appela par le surnom que ses
amis lui donnaient communment:

"H! Barbaroux!... Barbaroux!"

A ce nom excr, les passants dressrent l'oreille et des visages
parurent  toutes les fentres. Et, quand ils virent sortir de chez la
fruitire un jeune et bel homme, la veste ouverte, le jabot flottant sur
une poitrine athltique, et portant sur ses paules un panier de cerises
et son habit au bout d'un bton, le prenant pour le girondin proscrit,
des sans-culottes l'apprhendrent violemment et l'eussent conduit  la
municipalit malgr ses protestations indignes, si le vieux Brotteaux,
Gamelin et les trois jeunes femmes n'eussent attest que le citoyen se
nommait Philippe Desmahis, graveur en taille-douce et bon jacobin.
Encore fallut-il que le suspect montrt sa carte de civisme qu'il
portait sur lui, par grand hasard, tant fort ngligent de ces choses. A
ce prix, il chappa aux mains des villageois patriotes sans autre
dommage qu'une de ses manchettes de dentelle, qu'on lui avait arrache;
mais la perte tait lgre. Il reut mme les excuses des gardes
nationaux qui l'avaient serr le plus fort et qui parlaient de le porter
en triomphe  la municipalit.

Libre, entour des citoyennes lodie, Rose et Julienne, Desmahis jeta 
Philippe Dubois, qu'il n'aimait pas et qu'il souponnait de perfidie, un
sourire amer, et, le dominant de toute la tte:

"Dubois, si tu m'appelles encore Barbaroux, je t'appellerai Brissot;
c'est un petit homme pais et ridicule, les cheveux gras, la peau
huileuse, les mains gluantes. On ne doutera pas que tu ne sois l'infme
Brissot, l'ennemi du peuple; et les rpublicains, saisis  ta vue
d'horreur et de dgot, te pendront  la prochaine lanterne.... Tu
entends?"

Le citoyen Blaise, qui venait de faire boire son cheval, assura qu'il
avait arrang l'affaire, quoiqu'il appart  tous qu'elle avait t
arrange sans lui.

On remonta en voiture. En route, Desmahis apprit au cocher que, dans
cette plaine de Longjumeau, plusieurs habitants de la lune taient
tombs autrefois, qui, par la forme et la couleur, approchaient de la
grenouille, mais taient d'une taille bien plus leve. Philippe Dubois
et Gamelin parlaient de leur art. Dubois, lve de Regnault, tait all
 Rome. Il avait vu les tapisseries de Raphal, qu'il mettait au-dessus
de tous les chefs-d'oeuvre. Il admirait le coloris du Corrge,
l'invention d'Annibal Carrache et le dessin du Dominiquin, mais ne
trouvait rien de comparable, pour le style, aux tableaux de Pompeio
Battoni. Il avait frquent,  Rome, M. Mnageot et madame Lebrun, qui
tous deux s'taient dclars contre la Rvolution: aussi n'en parlait-il
pas. Mais il vantait Angelica Kauffmann, qui avait le got pur et
connaissait l'antique.

Gamelin dplorait qu' l'apoge de la peinture franaise, si tardive,
puisqu'elle ne datait que de Lesueur, de Claude et de Poussin et
correspondait  la dcadence des coles italienne et flamande, et
succd un si rapide et profond dclin. Il en rapportait les causes aux
moeurs publiques et  l'Acadmie, qui en tait l'expression. Mais
l'Acadmie venait d'tre heureusement supprime et, sous l'influence des
principes nouveaux, David et son cole craient un art digne d'un peuple
libre. Parmi les jeunes peintres, Gamelin mettait sans envie au premier
rang Hennequin et Topino-Lebrun. Philippe Dubois prfrait Regnault, son
matre,  David et fondait sur le jeune Grard l'espoir de la peinture.

lodie complimentait la citoyenne Thvenin sur sa toque de velours rouge
et sa robe blanche. Et la comdienne flicitait ses deux compagnes de
leurs toilettes et leur indiquait les moyens de faire mieux encore:
c'tait,  son avis, de retrancher sur les ornements.

"On n'est jamais assez simplement mise, disait-elle. Nous apprenons cela
au thtre o le vtement doit laisser voir toutes les attitudes. C'est
l sa beaut, il n'en veut point d'autre.

--Vous dites bien, ma belle, rpondait lodie. Mais rien n'est plus
coteux en toilette que la simplicit. Et ce n'est pas toujours par
mauvais got que nous mettons des fanfreluches; c'est quelquefois par
conomie."

Elles parlrent avec intrt des modes de l'automne, robes unies,
tailles courtes.

"Tant de femmes s'enlaidissent en suivant la mode! dit la Thvenin. On
devrait s'habiller selon sa forme.

--Il n'y a de beau que les toffes roules sur le corps et drapes, dit
Gamelin. Tout ce qui a t taill et cousu est affreux."

Ces penses, mieux places dans un livre de Winckelmann que dans la
bouche d'un homme qui parle  des Parisiennes, furent rejetes avec le
mpris de l'indiffrence.

"On fait pour l'hiver, dit lodie, des douillettes  la laponne, en
florence et en sicilienne, et des redingotes  la Zulime,  taille
ronde, qui se ferment par un gilet  la turque.

--Ce sont des cache-misre, dit la Thvenin. Cela se vend tout fait.
J'ai une petite couturire qui travaille comme un ange et qui n'est pas
chre: je vous l'enverrai, ma chrie."

Et les paroles volaient, lgres et presses, dployant, soulevant les
fins tissus, florence ray, pkin uni, sicilienne, gaze, nankin.

Et le vieux Brotteaux, en les coutant, songeait avec une volupt
mlancolique  ces voiles d'une saison jets sur des formes charmantes,
qui durent peu d'annes et renaissent ternellement comme les fleurs des
champs. Et ses regards, qui allaient de ces trois jeunes femmes aux
bleuets et aux coquelicots du sillon, se mouillaient de larmes
souriantes.

Ils arrivrent  Orangis vers les neuf heures et s'arrtrent 
l'auberge de la Cloche, o les poux Poitrine logeaient  pied et 
cheval. Le citoyen Blaise, qui avait rafrachi sa toilette, tendit la
main aux citoyennes. Aprs avoir command le dner pour midi, prcds
de leurs botes, de leurs cartons, de leurs chevalets et de leurs
parasols, que portait un petit gars du village, ils s'en furent  pied,
par les champs, vers le confluent de l'Orge et de l'Yvette, en ces
lieux charmants d'o l'on dcouvre la plaine verdoyante de Longjumeau et
que bordent la Seine et les bois de Sainte-Genevive.

Jean Blaise, qui conduisait la troupe artiste, changeait avec le
ci-devant financier des propos factieux o passaient sans ordre ni
mesure Verboquet le Gnreux, Catherine Cuissot qui colportait, les
demoiselles Chaudron, le sorcier Galichet et les figures plus rcentes
de Cadet-Rousselle et de madame Angot.

variste, pris d'un amour soudain de la nature, en voyant des
moissonneurs lier des gerbes, sentait ses yeux se gonfler de larmes; des
rves de concorde et d'amour emplissaient son coeur. Desmahis soufflait
dans les cheveux des citoyennes les graines lgres des pissenlits.
Ayant toutes trois un got de citadines pour les bouquets, elles
cueillaient dans les prs le bouillon-blanc, dont les fleurs se serrent
en pis autour de la tige, la campanule, portant suspendues en tages
ses clochettes lilas tendre, les grles rameaux de la verveine odorante,
l'hible, la menthe, la gaude, la mille-feuille, toute la flore
champtre de l't finissant. Et, parce que Jean-Jacques avait mis la
botanique  la mode parmi les filles des villes, elles savaient toutes
trois des fleurs les noms et les amours. Comme les corolles dlicates,
alanguies de scheresse, s'effeuillaient dans ses bras et tombaient en
pluie  ses pieds, la citoyenne lodie soupira:

"Elles passent dj, les fleurs!"

Tous se mirent  l'oeuvre et s'efforcrent d'exprimer la nature telle
qu'ils la voyaient; mais chacun la voyait dans la manire d'un matre.
En peu de temps Philippe Dubois eut trouss dans le genre de
Hubert-Robert une ferme abandonne, des arbres abattus, un torrent
dessch. variste Gamelin trouvait au bord de l'Yvette les paysages du
Poussin. Philippe Desmahis, devant un pigeonnier, travaillait dans la
manire picaresque de Callot et de Duplessis. Le vieux Brotteaux, qui
se piquait d'imiter les flamands, dessinait soigneusement une vache.
lodie esquissait une chaumire, et son amie Julienne, qui tait fille
d'un marchand de couleurs, lui faisait sa palette. Des enfants, colls
contre elle, la regardaient peindre. Elle les cartait de son jour en
les appelant moucherons et en leur donnant des berlingots. Et la
citoyenne Thvenin, quand elle en trouvait de jolis, les dbarbouillait,
les embrassait et leur mettait des fleurs dans les cheveux. Elle les
caressait avec une douceur mlancolique parce qu'elle n'avait pas la
joie d'tre mre, et aussi pour s'embellir par l'expression d'un tendre
sentiment et pour exercer son art de l'attitude et du groupement.

Seule, elle ne dessinait ni ne peignait. Elle s'occupait d'apprendre un
rle et plus encore de plaire. Et, son cahier  la main, elle allait de
l'un  l'autre, chose lgre et charmante. "Pas de teint, pas de figure,
pas de corps, pas de voix", disaient les femmes, et elle emplissait
l'espace de mouvement, de couleur et d'harmonie. Fane, jolie, lasse,
infatigable, elle tait les dlices du voyage. D'humeur ingale et
cependant toujours gaie, susceptible, irritable et pourtant accommodante
et facile, la langue sale avec le ton le plus poli, vaine, modeste,
vraie, fausse, dlicieuse, si Rose Thvenin ne faisait pas bien ses
affaires, si elle ne devenait point desse, c'est que les temps taient
mauvais et qu'il n'y avait plus  Paris ni encens ni autels pour les
Grces. La citoyenne Blaise, qui en parlant d'elle faisait la grimace et
l'appelait sa "belle-mre", ne pouvait la voir sans se rendre  tant de
charmes.

On rptait  Feydeau _Les Visitandines_; et Rose se flicitait d'y
tenir un rle plein de naturel. C'est le naturel qu'elle cherchait,
qu'elle poursuivait, qu'elle trouvait.

"Nous ne verrons donc point Pamla?" dit le beau Desmahis.

Le Thtre de la Nation tait ferm et les comdiens envoys aux
Madelonnettes et  Plagie.

"Est-ce l la libert?" s'cria la Thvenin levant au ciel ses beaux
yeux indigns.

"Les acteurs du Thtre de la Nation, dit Gamelin, sont des
aristocrates, et la pice du citoyen Franois tend  faire regretter les
privilges de la noblesse.

--Messieurs, dit la Thvenin, ne savez-vous entendre que ceux qui vous
flattent?..."

Vers midi, chacun se sentant grand-faim, la petite troupe regagna
l'auberge.

variste, auprs d'lodie, lui rappelait en souriant les souvenirs de
leurs premires rencontres:

"Deux oisillons taient tombs du toit o ils nichaient sur le rebord de
votre fentre. Vous les nourrissiez  la becque; l'un d'eux vcut et
prit sa vole. L'autre mourut dans le nid d'ouate que vous lui aviez
fait. "C'tait celui que j'aimais le mieux", avez-vous dit. Ce jour-l,
vous portiez, lodie, un noeud rouge dans les cheveux."

Philippe Dubois et Brotteaux, un peu en arrire des autres, parlaient de
Rome o ils taient alls tous deux, celui-ci en 72, l'autre vers les
derniers jours de l'Acadmie. Et il souvenait encore au vieux Brotteaux
de la princesse Mondragone,  qui il et bien laiss entendre ses
soupirs, sans le comte Altieri qui ne la quittait pas plus que son
ombre. Philippe Dubois ne ngligea pas de dire qu'il avait t pri 
dner chez le cardinal de Bernis et que c'tait l'hte le plus obligeant
du monde.

"Je l'ai connu, dit Brotteaux, et je puis dire sans me flatter que j'ai
t durant quelque temps de ses plus familiers: il aimait  frquenter
la canaille. C'tait un aimable homme et, bien qu'il ft mtier de
dbiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine
philosophie que dans la tte de tous vos jacobins qui veulent nous
envertueuser et nous endificoquer. Certes j'aime mieux nos simples
thophages, qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, que ces
enrags barbouilleurs de lois, qui s'appliquent  nous guillotiner pour
nous rendre vertueux et sages et nous faire adorer l'tre suprme, qui
les a faits  son image. Au temps pass, je faisais dire la messe  la
chapelle des Ilettes par un pauvre diable de cur qui disait aprs
boire: "Ne mdisons point des pcheurs: nous en vivons, prtres indignes
que nous sommes!" Convenez, monsieur, que ce croqueur d'ormus avait de
saines maximes sur le gouvernement. Il en faudrait revenir l et
gouverner les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'on les voudrait
tre."

La Thvenin s'tait rapproche du vieux Brotteaux. Elle savait que cet
homme avait men grand train autrefois, et son imagination parait de ce
brillant souvenir la pauvret prsente du ci-devant financier, qu'elle
jugeait moins humiliante, tant gnrale et cause par la ruine
publique. Elle contemplait en lui, curieusement et non sans respect, les
dbris d'un de ces gnreux Crsus que clbraient en soupirant les
comdiennes ses anes. Et puis les manires de ce bonhomme en redingote
puce si rpe et si propre lui plaisaient.

"Monsieur Brotteaux, lui dit-elle, on sait que jadis, dans un beau parc,
par des nuits illumines, vous vous glissiez dans des bosquets de myrtes
avec des comdiennes et des danseuses, au son lointain des fltes et des
violons.... Hlas! elles taient plus belles, n'est-ce pas, vos desses
de l'Opra et de la Comdie-Franaise, que nous autres, pauvres petites
actrices nationales?

--Ne le croyez pas, mademoiselle, rpondit Brotteaux, et sachez que s'il
s'en ft rencontr en ce temps une semblable  vous, elle se serait
promene, seule, en souveraine et sans rivale, pour peu qu'elle l'et
souhait, dans le parc dont vous voulez bien vous faire une ide si
flatteuse...."

L'htel de la Cloche tait rustique. Une branche de houx pendait sur la
porte charretire, qui donnait accs  une cour toujours humide o
picoraient les poules. Au fond de la cour s'levait l'habitation,
compose d'un rez-de-chausse et d'un tage, coiffe d'une haute toiture
de tuiles moussues et dont les murs disparaissaient sous de vieux
rosiers tout fleuris de roses. A droite, des quenouilles montraient
leurs pointes au-dessus du mur bas du jardin. A gauche tait l'curie,
avec un rtelier extrieur et une grange en colombage. Une chelle
s'appuyait au mur. De ce ct encore, sous un hangar encombr
d'instruments agricoles et de souches, du haut d'un vieux cabriolet, un
coq blanc surveillait ses poules. La cour tait ferme, de ce sens, par
des tables devant lesquelles s'levait, comme un tertre glorieux, un
tas de fumier que,  cette heure, retournait de sa fourche une fille
plus large que haute, les cheveux couleur de paille. Le purin qui
remplissait ses sabots lavait ses pieds nus, dont on voyait se soulever
par intervalles les talons jaunes comme du safran. Sa jupe trousse
laissait  dcouvert la crasse de ses mollets normes et bas. Tandis que
Philippe Desmahis la regardait, surpris et amus du jeu bizarre de la
nature qui avait construit cette fille en largeur, l'htelier appela:

"H! la Tronche! va qurir de l'eau!"

Elle se retourna et montra une face carlate et une large bouche o
manquait une palette. Il avait fallu la corne d'un taureau pour brcher
cette puissante denture. Sa fourche  l'paule, elle riait. Semblables 
des cuisses, ses bras rebrasss tincelaient au soleil.

La table tait mise dans la salle basse, o les poulets achevaient de
rtir sous le manteau de la chemine, garni de vieux fusils. Longue de
plus de vingt pieds, la salle, blanchie  la chaux, n'tait claire que
par les vitres verdtres de la porte et par une seule fentre, encadre
de roses, auprs de laquelle l'aeule tournait son rouet. Elle portait
une coiffe et un bavolet de dentelle du temps de la Rgence. Les doigts
noueux de ses mains taches de terre tenaient la quenouille. Des mouches
se posaient sur le bord de ses paupires, et elle ne les chassait pas.
Dans les bras de sa mre, elle avait vu passer Louis XIV en carrosse.

Il y avait soixante ans qu'elle avait fait le voyage de Paris. Elle
conta d'une voix faible et chantante aux trois jeunes femmes debout
devant elle qu'elle avait vu l'Htel de Ville, les Tuileries et la
Samaritaine, et que, lorsqu'elle traversait le Pont-Royal, un bateau qui
portait des pommes au march du Mail s'tait ouvert, que les pommes s'en
taient alles au fil de l'eau et que la rivire en tait tout
empourpre.

Elle avait t instruite des changements survenus nouvellement dans le
royaume, et surtout de la zizanie qu'il y avait entre les curs jureurs
et ceux qui ne juraient point. Elle savait aussi qu'il y avait eu des
guerres, des famines et des signes dans le ciel. Elle ne croyait point
que le roi ft mort. On l'avait fait fuir, disait-elle, par un
souterrain et l'on avait livr au bourreau,  sa place, un homme du
commun.

Aux pieds de l'aeule, dans son mose, le dernier-n des Poitrine,
Jeannot, faisait ses dents. La Thvenin souleva le berceau d'osier et
sourit  l'enfant, qui gmit faiblement, puis de fivre et de
convulsions. Il fallait qu'il ft bien malade, car on avait appel le
mdecin, le citoyen Pelleport, qui,  la vrit, dput supplant  la
Convention, ne faisait point payer ses visites.

La citoyenne Thvenin, enfant de la balle, tait partout chez elle; mal
contente de la faon dont la Tronche avait lav la vaisselle, elle
essuyait les plats, les gobelets et les fourchettes. Pendant que la
citoyenne Poitrine faisait cuire la soupe, qu'elle gotait en bonne
htelire, lodie coupait en tranches un pain de quatre livres encore
chaud du four. Gamelin, en la voyant faire, lui dit:

"J'ai lu, il y a quelques jours, un livre crit par un jeune Allemand
dont j'ai oubli le nom, et qui a t trs bien mis en franais. On y
voit une belle jeune fille nomme Charlotte qui, comme vous, lodie,
taillait des tartines et, comme vous, les taillait avec grce, et si
joliment qu' la voir faire le jeune Werther devint amoureux d'elle.

--Et cela finit par un mariage? demanda lodie.

--Non, rpondit variste; cela finit par la mort violente de Werther."

Ils dnrent bien, car ils avaient grand-faim; mais la chre tait
mdiocre. Jean Blaise s'en plaignit: il tait trs port sur sa bouche
et faisait de bien manger une rgle de vie; et, sans doute, ce qui
l'incitait  riger sa gourmandise en systme, c'tait la disette
gnrale. La Rvolution avait dans toutes les maisons renvers la
marmite. Le commun des citoyens n'avait rien  se mettre sous la dent.
Les gens habiles qui, comme Jean Blaise, gagnaient gros dans la misre
publique, allaient chez le traiteur o ils montraient leur esprit en
s'empiffrant. Quant  Brotteaux qui, en l'an II de la Libert, vivait de
chtaignes et de crotons de pain, il lui souvenait d'avoir soup chez
Grimod de la Reynire,  l'entre des Champs-lyses. Envieux de mriter
le titre de fine gueule, devant les choux au lard de la femme Poitrine,
il abondait en savantes recettes de cuisine et en bons prceptes
gastronomiques. Et, comme Gamelin dclarait qu'un rpublicain mprise
les plaisirs de la table, le vieux traitant, amateur d'antiquits,
donnait au jeune Spartiate la vraie formule du brouet noir.

Aprs le dner, Jean Blaise, qui n'oubliait pas les affaires srieuses,
fit faire  son acadmie foraine des croquis et des esquisses de
l'auberge, qu'il jugeait assez romantique dans son dlabrement. Tandis
que Philippe Desmahis et Philippe Dubois dessinaient les tables, la
Tronche vint donner  manger aux cochons. Le citoyen Pelleport, officier
de sant, qui sortait en mme temps de la salle basse o il tait venu
porter ses soins au petit Poitrine, s'approcha des artistes et, aprs
les avoir compliments de leurs talents, qui honoraient la nation tout
entire, il leur montra la Tronche au milieu des pourceaux.

"Vous voyez cette crature, dit-il, ce n'est pas une fille, comme vous
pourriez le croire: c'est deux filles. Comprenez que je parle
littralement. Surpris du volume norme de sa charpente osseuse, je l'ai
examine et me suis aperu qu'elle avait la plupart des os en double: 
chaque cuisse, deux fmurs souds ensemble;  chaque paule, deux
humrus. Elle possde aussi des muscles en double. Ce sont,  mon sens,
deux jumelles troitement associes ou, pour mieux dire, fondues
ensemble. Le cas est intressant. Je l'ai signal  monsieur
Saint-Hilaire, qui m'en a su gr. C'est un monstre que vous voyez l,
citoyens. Ces gens-ci l'appellent "la Tronche". Ils devraient dire "les
Tronches": elles sont deux. La nature a de ces bizarreries.... Bonsoir,
citoyens peintres! Nous aurons de l'orage, cette nuit...."

Aprs le souper aux chandelles, l'acadmie Blaise fit dans la cour de
l'auberge, en compagnie d'un fils et d'une fille Poitrine, une partie de
colin-maillard,  laquelle jeunes femmes et jeunes hommes mirent une
vivacit que leur ge explique assez pour qu'on ne cherche pas si la
violence et l'incertitude du temps n'excitait pas leur ardeur. Quand il
fit tout  fait nuit, Jean Blaise proposa de jouer dans la salle basse
aux jeux innocents. lodie demanda la "chasse au coeur" qui fut accepte
de toute la compagnie. Sur les indications de la jeune fille, Philippe
Desmahis traa  la craie sur les meubles, les portes et les murs sept
coeurs, c'est--dire un de moins qu'il n'y avait de joueurs, car le
vieux Brotteaux s'tait mis obligeamment de la partie. On dansa en rond
"La Tour, prends garde", et, sur un signal d'lodie, chacun courut
mettre la main sur un coeur. Gamelin, distrait et maladroit, les trouva
tous pris: il donna un gage, le petit couteau achet six sous  la foire
Saint-Germain et qui avait coup le pain pour la mre indigente. On
recommena et ce furent tour  tour Blaise, lodie, Brotteaux et la
Thvenin qui ne trouvrent pas de coeur et donnrent chacun leur gage,
une bague, un rticule, un petit livre reli en maroquin, un bracelet.
Puis, les gages furent tirs au sort sur les genoux d'lodie et chacun,
pour racheter le sien, dut montrer ses talents de socit, chanter une
chanson ou dire des vers. Brotteaux rcita le discours du patron de la
France, au premier chant de _La Pucelle_:

        Je suis Denis et saint de mon mtier,
        J'aime la Gaule....

Le citoyen Blaise, bien que moins lettr, donna sans hsiter la rponse
de Richemond:

        Monsieur le Saint, ce n'tait pas la peine
        D'abandonner le cleste domaine....

Tout le monde alors lisait et relisait avec dlices le chef-d'oeuvre de
l'Arioste franais; les hommes les plus graves souriaient des amours de
Jeanne et de Dunois, des aventures d'Agns et de Monrose et des exploits
de l'ne ail. Tous les hommes cultivs savaient par coeur les beaux
endroits de ce pome divertissant et philosophique. variste Gamelin,
lui-mme, bien que d'humeur svre, en prenant sur le giron d'lodie son
couteau de six liards, rcita de bonne grce l'entre de Grisbourdon aux
enfers. La citoyenne Thvenin chanta sans accompagnement la romance de
Nina: _Quand le bien-aim reviendra_. Desmahis chanta, sur l'air de _La
Faridondaine_:

        Quelques-uns prirent le cochon
          De ce bon saint Antoine,
        Et, lui mettant un capuchon,
          Ils en firent un moine.
        Il n'en cotait que la faon....

Cependant Desmahis tait soucieux. A cette heure, il aimait ardemment
les trois femmes avec lesquelles il jouait au "gage touch", et il
jetait  toutes trois des regards brlants et doux. Il aimait la
Thvenin pour sa grce, sa souplesse, son art savant, ses oeillades et sa
voix qui allait au coeur; il aimait lodie, qu'il sentait de nature
abondante, riche et donnante; il aimait Julienne Hasard, malgr ses
cheveux dcolors, ses cils blancs, ses taches de rousseur et son maigre
corsage, parce que, comme ce Dunois dont parle Voltaire dans _La
Pucelle_, il tait toujours prt, dans sa gnrosit,  donner  la
moins jolie une marque d'amour, et d'autant plus qu'elle lui semblait,
pour l'instant, la plus inoccupe et, partant, la plus accessible.
Exempt de toute vanit, il n'tait jamais sr d'tre agr; il n'tait
jamais sr non plus de ne l'tre pas. Aussi s'offrait-il,  tout hasard.
Profitant des rencontres heureuses du "gage touch", il tint quelques
tendres propos  la Thvenin, qui ne s'en fcha pas, mais n'y pouvait
gure rpondre sous le regard jaloux du citoyen Jean Blaise. Il parla
plus amoureusement encore  la citoyenne lodie, qu'il savait engage
avec Gamelin, mais il n'tait pas assez exigeant pour vouloir un coeur 
lui seul. lodie ne pouvait l'aimer; mais elle le trouvait beau et elle
ne russit pas entirement  le lui cacher. Enfin, il porta ses voeux les
plus pressants  l'oreille de la citoyenne Hasard: elle y rpondit par
un air de stupeur qui pouvait exprimer une soumission abme aussi bien
qu'une morne indiffrence. Et Desmahis ne crut point qu'elle tait
indiffrente.

Il n'y avait dans l'auberge que deux chambres  coucher, toutes deux au
premier tage et sur le mme palier. Celle de gauche, la plus belle,
tait tendue de papier  fleurs et orne d'une glace grande comme la
main, dont le cadre dor subissait l'offense des mouches depuis
l'enfance de Louis XV. L, sous un ciel d'indienne  ramages, se
dressaient deux lits garnis d'oreillers de plume, d'dredons et de
courtepointes. Cette chambre tait rserve aux trois citoyennes.

Quand vint l'heure de la retraite, Desmahis et la citoyenne Hasard,
tenant  la main chacun son chandelier, se souhaitrent le bonsoir sur
le palier. Le graveur amoureux coula  la fille du marchand de couleurs
un billet par lequel il la priait de le rejoindre, quand tout serait
endormi, dans le grenier, qui se trouvait au-dessus de la chambre des
citoyennes.

Prvoyant et sage, il avait dans la journe tudi les tres et explor
ce grenier, plein de bottes d'oignons, de fruits qui schaient sous un
essaim de gupes, de coffres, de vieilles malles. Il y avait mme vu un
vieux lit de sangle boiteux et hors d'usage,  ce qu'il lui sembla, et
une paillasse ventre, o sautaient des puces.

En face de la chambre des citoyennes tait une chambre  trois lits,
assez petite, o devaient coucher,  leurs guises, les citoyens
voyageurs. Mais Brotteaux, qui tait sybarite, s'en tait all  la
grange dormir dans le foin. Quant  Jean Blaise, il avait disparu,
Dubois et Gamelin ne tardrent pas  s'endormir. Desmahis se mit au lit;
mais, quand le silence de la nuit eut, comme une eau dormante, recouvert
la maison, le graveur se leva et monta l'escalier de bois, qui se mit 
craquer sous ses pieds nus. La porte du grenier tait entrebille. Il
en sortait une chaleur touffante et des senteurs cres de fruits
pourris. Sur un lit de sangle boiteux, la Tronche dormait, la bouche
ouverte, la chemise releve, les jambes cartes. Elle tait norme.
Traversant la lucarne, un rayon de lune baignait d'azur et d'argent sa
peau qui, entre des cailles de crasse et des claboussures de purin,
brillait de jeunesse et de fracheur. Desmahis se jeta sur elle;
rveille en sursaut, elle eut peur et cria; mais, ds qu'elle comprit
ce qu'on lui voulait, rassure, elle ne tmoigna ni surprise ni
contrarit et feignit d'tre encore plonge dans un demi-sommeil qui,
en lui tant la conscience des choses, lui permettait quelque
sentiment....

Desmahis rentra dans sa chambre, o il dormit jusqu'au jour d'un sommeil
tranquille et profond.

Le lendemain, aprs une dernire journe de travail, l'acadmie
promeneuse reprit le chemin de Paris. Quand Jean Blaise paya son hte en
assignats, le citoyen Poitrine se lamenta de ne plus voir que de
"l'argent carr" et promit une belle chandelle au bougre qui ramnerait
les jaunets.

Il offrit des fleurs aux citoyennes. Par son ordre, la Tronche, sur une
chelle, en sabots et trousse, montrant au jour ses mollets crasseux et
resplendissants, coupait infatigablement des roses aux rosiers grimpants
qui couvraient la muraille. De ses larges mains les roses tombaient en
pluie, en torrents, en avalanche, dans les jupes tendues d'lodie, de
Julienne et de la Thvenin. La berline en fut pleine. Tous, rentrant 
la nuit, en apportrent chez eux des brasses, et leur sommeil et leur
rveil en fut tout parfum.




XI


Le matin du 7 septembre, la citoyenne Rochemaure, se rendant chez le
jur Gamelin, qu'elle voulait intresser  quelque suspect de sa
connaissance, rencontra sur le palier le ci-devant Brotteaux des
Ilettes, qu'elle avait aim dans les jours heureux. Brotteaux s'en
allait porter douze douzaines de pantins de sa faon chez le marchand de
jouets de la rue de la Loi. Et il s'tait rsolu, pour les porter plus
aisment,  les attacher au bout d'une perche, selon les guises des
vendeurs ambulants. Il en usait galamment avec toutes les femmes, mme
avec celles dont une longue habitude avait mouss pour lui l'attrait,
comme ce devait tre le cas de madame de Rochemaure,  moins
qu'assaisonne par la trahison, l'absence, l'infidlit et l'embonpoint,
il ne la trouvt apptissante. En tout cas, il l'accueillit sur le
palier sordide, aux carreaux disjoints, comme autrefois sur les degrs
du perron des Ilettes et la pria de lui faire l'honneur de visiter son
grenier. Elle monta assez lestement l'chelle et se trouva sous une
charpente dont les poutres penchantes portaient un toit de tuiles perc
d'une lucarne. On ne pouvait s'y tenir debout. Elle s'assit sur la seule
chaise qu'il y et en ce rduit et, ayant promen un moment ses regards
sur les tuiles disjointes, elle demanda, surprise et attriste:

"C'est l que vous habitez, Maurice? Vous n'avez gure  y craindre les
importuns. Il faut tre diable ou chat pour vous y trouver.

--J'y ai peu d'espace, rpondit le ci-devant. Et je ne vous cache pas
que parfois il y pleut sur mon grabat. C'est un faible inconvnient. Et
durant les nuits sereines j'y vois la lune, image et tmoin des amours
des hommes. Car la lune, madame, fut de tout temps atteste par les
amoureux, et dans son plein, ple et ronde, elle rappelle  l'amant
l'objet de ses dsirs.

--J'entends, dit la citoyenne.

--En leur saison, poursuivit Brotteaux, les chats font un beau vacarme
dans cette gouttire. Mais il faut pardonner  l'amour de miauler et de
jurer sur les toits, quand il emplit de tourments et de crimes la vie
des hommes."

Tous deux, ils avaient eu la sagesse de s'aborder comme des amis qui
s'taient quitts la veille pour s'en aller dormir; et, bien que devenus
trangers l'un  l'autre, ils s'entretenaient avec bonne grce et
familiarit.

Cependant, madame de Rochemaure paraissait soucieuse. La Rvolution, qui
avait t longtemps pour elle riante et fructueuse, lui apportait
maintenant des soucis et des inquitudes; ses soupers devenaient moins
brillants et moins joyeux. Les sons de sa harpe n'claircissaient plus
les visages sombres. Ses tables de jeu taient abandonnes des plus
riches pontes. Plusieurs de ses familiers, maintenant suspects, se
cachaient; son ami, le financier Morhardt, tait arrt, et c'tait pour
lui qu'elle venait solliciter le jur Gamelin. Elle-mme tait suspecte.
Des gardes nationaux avaient fait une perquisition chez elle, retourn
les tiroirs de ses commodes, soulev des lames de son parquet, donn des
coups de baonnette dans ses matelas. Ils n'avaient rien trouv, lui
avaient fait des excuses et bu son vin. Mais ils taient passs fort
prs de sa correspondance avec un migr, M. d'Expilly. Quelques amis
qu'elle avait parmi les jacobins l'avaient avertie que le bel Henry,
son greluchon, devenait compromettant par ses violences trop outres
pour paratre sincres.

Les coudes sur les genoux et les poings dans les joues, songeuse, elle
demanda  son vieil ami, assis sur la paillasse:

"Que pensez-vous de tout ceci, Maurice?

--Je pense que ces gens-ci donnent  un philosophe et  un amateur de
spectacles ample matire  rflexion et  divertissement; mais qu'il
serait meilleur pour vous, chre amie, que vous fussiez hors de France.

--Maurice, o cela nous mnera-t-il?

--C'est ce que vous me demandiez, Louise, un jour, en voiture, au bord
du Cher, sur le chemin des Ilettes, tandis que notre cheval, qui avait
pris le mors aux dents, nous emportait d'un galop furieux. Que les
femmes sont donc curieuses! Encore aujourd'hui vous voulez savoir o
nous allons. Demandez-le aux tireuses de cartes. Je ne suis point devin,
ma mie. Et la philosophie, mme la plus saine, est d'un faible secours
pour la connaissance de l'avenir. Ces choses finiront, car tout finit.
On peut en prvoir diverses issues. La victoire de la coalition et
l'entre des allis  Paris. Ils n'en sont pas loin; toutefois je doute
qu'ils y arrivent. Ces soldats de la Rpublique se font battre avec une
ardeur que rien ne peut teindre. Il se peut que Robespierre pouse
Madame Royale et se fasse nommer protecteur du royaume pendant la
minorit de Louis XVII.

--Vous croyez? s'cria la citoyenne, impatiente de se mler  cette
belle intrigue.

--Il se peut encore, poursuivit Brotteaux, que la Vende l'emporte et
que le gouvernement des prtres se rtablisse sur des monceaux de ruines
et des amas de cadavres. Vous ne pouvez concevoir, chre amie, l'empire
que garde le clerg sur la multitude des nes.... Je voulais dire "des
mes"; la langue m'a fourch. Le plus probable,  mon sens, c'est que
le Tribunal rvolutionnaire amnera la destruction du rgime qui l'a
institu: il menace trop de ttes. Ceux qu'il effraie sont innombrables;
ils se runiront, et, pour le dtruire, ils dtruiront le rgime. Je
crois que vous avez fait nommer le jeune Gamelin  cette justice. Il est
vertueux: il sera terrible. Plus j'y songe, ma belle amie, plus je crois
que ce tribunal, tabli pour sauver la Rpublique, la perdra. La
Convention a voulu avoir, comme la royaut, ses Grands Jours, sa Chambre
ardente, et pourvoir  sa sret par des magistrats nomms par elle et
tenus dans sa dpendance. Mais que les Grands Jours de la Convention
sont infrieurs aux Grands Jours de la monarchie, et sa Chambre ardente
moins politique que celle de Louis XIV! Il rgne dans le Tribunal
rvolutionnaire un sentiment de basse justice et de plate galit qui le
rendra bientt odieux et ridicule et dgotera tout le monde.
Savez-vous, Louise, que ce tribunal, qui va appeler  sa barre la reine
de France et vingt et un lgislateurs, condamnait hier une servante
coupable d'avoir cri: "Vive le roi!" avec une mauvaise intention et
dans la pense de dtruire la Rpublique? Nos juges, tout de noir
emplums, travaillent dans le genre de ce Guillaume Shakespeare, si cher
aux Anglais, qui introduit dans les scnes les plus tragiques de son
thtre de grossires bouffonneries.

--Eh bien, Maurice, demanda la citoyenne, tes-vous toujours heureux en
amour?

--Hlas! rpondit Brotteaux, les colombes volent au blanc colombier et
ne se posent plus sur la tour en ruines.

--Vous n'avez pas chang.... Au revoir, mon ami!"



Ce soir-l, le dragon Henry, s'tant rendu, sans y tre pri, chez
madame de Rochemaure, la trouva qui cachetait une lettre sur laquelle il
lut l'adresse du citoyen Rauline,  Vernon. C'tait, il le savait, une
lettre pour l'Angleterre. Rauline recevait par un postillon des
messageries le courrier de madame de Rochemaure et le faisait porter 
Dieppe par une marchande de mare. Un patron de barque le remettait, la
nuit,  un navire britannique qui croisait sur la cte; un migr, M.
d'Expilly, le recevait  Londres et le communiquait, s'il le jugeait
utile, au cabinet de Saint-James.

Henry tait jeune et beau: Achille n'unissait pas tant de grce  tant
de vigueur, quand il revtit les armes que lui prsentait Ulysse. Mais
la citoyenne Rochemaure, sensible nagure aux charmes du jeune hros de
la Commune, dtournait de lui ses regards et sa pense depuis qu'elle
avait t avertie que, dnonc aux jacobins comme un exagr, ce jeune
soldat pouvait la compromettre et la perdre. Henry sentait qu'il ne
serait peut-tre pas au-dessus de ses forces de ne plus aimer madame de
Rochemaure; mais il lui dplaisait qu'elle ne le distingut plus. Il
comptait sur elle pour satisfaire  certaines dpenses auxquelles le
service de la Rpublique l'avait engag. Enfin, songeant aux extrmits
o peuvent se porter les femmes et comment elles passent avec rapidit
de la tendresse la plus ardente  la plus froide insensibilit et
combien il leur est facile de sacrifier ce qu'elles ont chri et de
perdre ce qu'elles ont ador, il souponna que cette ravissante Louise
pourrait un jour le faire jeter en prison pour se dbarrasser de lui. Sa
sagesse lui conseillait de reconqurir cette beaut perdue. C'est
pourquoi il tait venu arm de tous ses charmes. Il s'approchait d'elle,
s'loignait, se rapprochait, la frlait, la fuyait selon les rgles de
la sduction dans les ballets. Puis, il se jeta dans un fauteuil, et, de
sa voix invincible, de sa voix qui parlait aux entrailles des femmes, il
lui vanta la nature et la solitude et lui proposa en soupirant une
promenade  Ermenonville.

Cependant, elle tirait quelques accords de sa harpe et jetait autour
d'elle des regards d'impatience et d'ennui. Soudain Henry se dressa
sombre et rsolu et lui annona qu'il partait pour l'arme et serait
dans quelques jours devant Maubeuge.

Sans montrer ni doute ni surprise, elle l'approuva d'un signe de tte.

"Vous me flicitez de cette dcision?

--Je vous en flicite."

Elle attendait un nouvel ami qui lui plaisait infiniment et dont elle
pensait tirer de grands avantages; tout autre chose que celui-ci: un
Mirabeau ressuscit, un Danton dcrott et devenu fournisseur, un lion
qui parlait de jeter tous les patriotes dans la Seine. A tout moment
elle croyait entendre la sonnette et tressaillait.

Pour renvoyer Henry, elle se tut, billa, feuilleta une partition, et
billa encore. Voyant qu'il ne s'en allait pas, elle lui dit qu'elle
avait  sortir et passa dans son cabinet de toilette.

Il lui criait d'une voix mue:

"Adieu, Louise!... Vous reverrai-je jamais?"

Et ses mains fouillaient dans le secrtaire ouvert.

Ds qu'il fut dans la rue, il ouvrit la lettre adresse au citoyen
Rauline et la lut avec intrt. Elle contenait en effet un tableau
curieux de l'tat de l'esprit public en France. On y parlait de la
reine, de la Thvenin, du Tribunal rvolutionnaire, et maints propos
confidentiels de ce bon Brotteaux des Ilettes y taient rapports.

Ayant achev sa lecture et remis la lettre dans sa poche, il hsita
quelques instants; puis, comme un homme qui a pris sa rsolution et qui
se dit que le plus tt sera le mieux, il se dirigea vers les Tuileries
et pntra dans l'antichambre du Comit de sret gnrale.



Ce jour-l,  trois heures de l'aprs-midi, variste Gamelin s'asseyait
sur le banc des jurs en compagnie de quatorze collgues qu'il
connaissait pour la plupart, gens simples, honntes et patriotes,
savants, artistes ou artisans: un peintre comme lui, un dessinateur,
tous deux pleins de talent, un chirurgien, un cordonnier, un ci-devant
marquis, qui avait donn de grandes preuves de civisme, un imprimeur, de
petits marchands, un chantillon enfin du peuple de Paris. Ils se
tenaient l, dans leur habit ouvrier ou bourgeois, tondus  la Titus ou
portant le catogan, le chapeau  cornes enfonc sur les yeux ou le
chapeau rond pos en arrire de la tte, ou le bonnet rouge cachant les
oreilles. Les uns taient vtus de la veste, de l'habit et de la
culotte, comme en l'ancien temps, les autres, de la carmagnole et du
pantalon ray  la faon des sans-culottes. Chausss de bottes ou de
souliers  boucles ou de sabots, ils prsentaient sur leurs personnes
toutes les diversits du vtement masculin en usage alors. Ayant tous
dj sig plusieurs fois, ils semblaient fort  l'aise  leur banc et
Gamelin enviait leur tranquillit. Son coeur battait, ses oreilles
bourdonnaient, ses yeux se voilaient et tout ce qui l'entourait prenait
pour lui une teinte livide.

Quand l'huissier annona le Tribunal, trois juges prirent place sur une
estrade assez petite, devant une table verte. Ils portaient un chapeau 
cocarde, surmont de grandes plumes noires, et le manteau d'audience
avec un ruban tricolore d'o pendait sur leur poitrine une lourde
mdaille d'argent. Devant eux, au pied de l'estrade, sigeait le
substitut de l'accusateur public, dans un costume semblable. Le greffier
s'assit entre le Tribunal et le fauteuil vide de l'accus. Gamelin
voyait ces hommes diffrents de ce qu'il les avait vus jusque-l, plus
beaux, plus graves, plus effrayants, bien qu'ils prissent des attitudes
familires, feuilletant des papiers, appelant un huissier ou se penchant
en arrire pour entendre quelque communication d'un jur ou d'un
officier de service.

Au-dessus des juges, les tables des Droits de l'Homme taient
suspendues;  leur droite et  leur gauche, contre les vieilles
murailles fodales, les bustes de Le Peltier Saint-Fargeau et de Marat.
En face du banc des jurs, au fond de la salle, s'levait la tribune
publique. Des femmes en garnissaient le premier rang, qui blondes,
brunes ou grises, portaient toutes la haute coiffe dont le bavolet
pliss leur ombrageait les joues; sur leur poitrine, auxquelles la mode
donnait uniformment l'ampleur d'un sein nourricier, se croisait le
fichu blanc ou se recourbait la bavette du tablier bleu. Elles tenaient
les bras croiss sur le rebord de la tribune. Derrire elles on voyait,
clairsems sur les gradins, des citoyens vtus avec cette diversit qui
donnait alors aux foules un caractre trange et pittoresque. A droite,
vers l'entre, derrire une barrire pleine, s'tendait un espace o le
public se tenait debout. Cette fois, il y tait peu nombreux. L'affaire
dont cette section du Tribunal allait s'occuper n'intressait qu'un
petit nombre de spectateurs, et, sans doute, les autres sections, qui
sigeaient en mme temps, appelaient des causes plus mouvantes.

C'est ce qui rassurait un peu Gamelin dont le coeur, prt  faiblir,
n'aurait pu supporter l'atmosphre enflamme des grandes audiences. Ses
yeux s'attachaient aux moindres dtails: il remarquait le coton dans
l'oreille du greffier et une tache d'encre sur le dossier du substitut.
Il voyait, comme avec une loupe, les chapiteaux sculpts dans un temps
o toute connaissance des ordres antiques tait perdue et qui
surmontaient les colonnes gothiques de guirlandes d'ortie et de houx.
Mais ses regards revenaient sans cesse  ce fauteuil, d'une forme
suranne, garni de velours d'Utrecht rouge, us au sige et noirci aux
bras. Des gardes nationaux en armes se tenaient  toutes les issues.

Enfin l'accus parut, escort de grenadiers, libre toutefois de ses
membres comme le prescrivait la loi. C'tait un homme d'une cinquantaine
d'annes, maigre, sec, brun, trs chauve, les joues creuses, les lvres
minces et violaces, vtu  l'ancienne mode d'un habit sang de boeuf.
Sans doute parce qu'il avait la fivre, ses yeux brillaient comme des
pierreries et ses joues avaient l'air d'tre vernies. Il s'assit. Ses
jambes, qu'il croisait, taient d'une maigreur excessive et ses grandes
mains noueuses en faisaient tout le tour. Il se nommait Marie-Adolphe
Guillergues et tait prvenu de dilapidation dans les fourrages de la
Rpublique. L'acte d'accusation mettait  sa charge des faits nombreux
et graves, dont aucun n'tait absolument certain. Interrog, Guillergues
nia la plupart de ces faits et expliqua les autres  son avantage. Son
langage tait prcis et froid, singulirement habile et donnait l'ide
d'un homme avec lequel il n'est pas dsirable de traiter une affaire. Il
avait rponse  tout. Quand le juge lui faisait une question
embarrassante, son visage restait calme et sa parole assure, mais ses
deux mains, runies sur sa poitrine, se crispaient d'angoisse. Gamelin
s'en aperut et dit  l'oreille de son voisin, peintre comme lui:

"Regardez ses pouces!"

Le premier tmoin qu'on entendit apporta des faits accablants. C'est sur
lui que reposait toute l'accusation. Ceux qui furent appels ensuite se
montrrent, au contraire, favorables  l'accus. Le substitut de
l'accusateur public fut vhment, mais demeura dans le vague. Le
dfenseur parla avec un ton de vrit qui valut  l'accus des
sympathies qu'il n'avait pas su lui-mme se concilier. L'audience fut
suspendue et les jurs se runirent dans la chambre des dlibrations.
L, aprs une discussion obscure et confuse, ils se partageaient en deux
groupes  peu prs gaux en nombre. On vit d'un ct les indiffrents,
les tides, les raisonneurs, qu'aucune passion n'animait, et d'un autre
ct ceux qui se laissaient conduire par le sentiment, se montraient peu
accessibles  l'argumentation et jugeaient avec le coeur. Ceux-l
condamnaient toujours. C'taient les bons, les purs: ils ne songeaient
qu' sauver la Rpublique et ne s'embarrassaient point du reste. Leur
attitude fit une forte impression sur Gamelin qui se sentait en
communion avec eux.

"Ce Guillergues, songeait-il, est un adroit fripon, un sclrat qui a
spcul sur le fourrage de notre cavalerie. L'absoudre, c'est laisser
chapper un tratre, c'est trahir la patrie, vouer l'arme  la
dfaite." Et Gamelin voyait dj les hussards de la Rpublique, sur
leurs montures qui bronchaient, sabrs par la cavalerie ennemie....
"Mais si Guillergues tait innocent?..."

Il pensa tout  coup  Jean Blaise, souponn aussi d'infidlit dans
les fournitures. Tant d'autres devaient agir comme Guillergues et
Blaise, prparer la dfaite, perdre la Rpublique! Il fallait faire un
exemple. Mais si Guillergues tait innocent?...

"Il n'y a pas de preuves, dit Gamelin,  haute voix.

--Il n'y a jamais de preuves", rpondit en haussant les paules le chef
du jury, un bon, un pur.

Finalement, il se trouva sept voix pour la condamnation et huit pour
l'acquittement.

Le jury rentra dans la salle et l'audience fut reprise. Les jurs
taient tenus de motiver leur verdict; chacun parla  son tour devant le
fauteuil vide. Les uns taient prolixes; les autres se contentaient d'un
mot; il y en avait qui prononaient des paroles inintelligibles.

Quand vint son tour, Gamelin se leva et dit:

"En prsence d'un crime si grand que d'ter aux dfenseurs de la patrie
les moyens de vaincre, on veut des preuves formelles que nous n'avons
point."

A la majorit des voix, l'accus fut dclar non coupable.

Guillergues fut ramen devant les juges, accompagn du murmure
bienveillant des spectateurs qui lui annonaient son acquittement.
C'tait un autre homme. La scheresse de ses traits s'tait fondue, ses
lvres s'taient amollies. Il avait l'air vnrable; son visage
exprimait l'innocence. Le prsident lut, d'une voix mue, le verdict qui
renvoyait le prvenu; la salle clata en applaudissements. Le gendarme
qui avait amen Guillergues se prcipita dans ses bras. Le prsident
l'appela et lui donna l'accolade fraternelle. Les jurs l'embrassrent.
Gamelin pleurait  chaudes larmes.

Dans la cour du Palais, illumine des derniers rayons du jour, une
multitude hurlante s'agitait. Les quatre sections du Tribunal avaient
prononc la veille trente condamnations  mort, et, sur les marches du
grand escalier, des tricoteuses accroupies attendaient le dpart des
charrettes. Mais Gamelin, descendant les degrs dans le flot des jurs
et des spectateurs, ne voyait rien, n'entendait rien que son acte de
justice et d'humanit et les flicitations qu'il se donnait d'avoir
reconnu l'innocence. Dans la cour, lodie, toute blanche, en larmes et
souriante, se jeta dans ses bras et y resta pme. Et, quand elle eut
recouvr la voix, elle lui dit:

"variste, vous tes beau, vous tes bon, vous tes gnreux! Dans cette
salle, le son de votre voix, mle et douce, me traversait tout entire
de ses ondes magntiques. J'en tais lectrise. Je vous contemplais 
votre banc. Je ne voyais que vous. Mais vous, mon ami, vous n'avez donc
pas devin ma prsence? Rien ne vous a averti que j'tais l? Je me
tenais dans la tribune, au second rang,  droite. Mon Dieu! qu'il est
doux de faire le bien! Vous avez sauv ce malheureux. Sans vous, c'en
tait fait de lui: il prissait. Vous l'avez rendu  la vie,  l'amour
des siens. En ce moment, il doit vous bnir. variste, que je suis
heureuse et fire de vous aimer!"

Se tenant par le bras, serrs l'un contre l'autre, ils allaient par les
rues, se sentant si lgers qu'ils croyaient voler.

Ils allaient  l'_Amour peintre_. Arrivs  l'Oratoire:

"Ne passons pas par le magasin", dit lodie.

Elle le fit entrer par la porte cochre et monter avec elle 
l'appartement. Sur le palier, elle tira de son rticule une grande clef
de fer.

"On dirait une clef de prison, fit-elle. variste, vous allez tre mon
prisonnier."

Ils traversrent la salle  manger et furent dans la chambre de la jeune
fille.

variste sentait sur ses lvres la fracheur ardente des lvres
d'lodie. Il la pressa dans ses bras. La tte renverse, les yeux
mourants, les cheveux rpandus, la taille ploye,  demi vanouie, elle
lui chappa et courut pousser le verrou....

La nuit tait dj avance quand la citoyenne Blaise ouvrit  son amant
la porte de l'appartement et lui dit tout bas, dans l'ombre:

"Adieu, mon amour! C'est l'heure o mon pre va rentrer. Si tu entends
du bruit dans l'escalier, monte vite  l'tage suprieur et ne descends
que quand il n'y aura plus de danger qu'on te voie. Pour te faire ouvrir
la porte de la rue, frappe trois coups  la fentre de la concierge.
Adieu, ma vie, adieu, mon me!"

Quand il se trouva dans la rue, il vit la fentre de la chambre d'lodie
s'entrouvrir et une petite main cueillir un oeillet rouge qui tomba  ses
pieds comme une goutte de sang.




XII


Un soir que le vieux Brotteaux portait douze douzaines de pantins au
citoyen Caillou, rue de la Loi, le marchand de jouets, doux et poli
d'ordinaire, lui fit, au milieu de ses poupes et de ses polichinelles,
un accueil malgracieux.

"Prenez garde, citoyen Brotteaux, lui dit-il, prenez garde! Ce n'est pas
toujours le temps de rire; les plaisanteries ne sont pas toutes bonnes:
un membre du Comit de sret de la section, qui a visit hier mon
tablissement, a vu vos pantins et les a trouvs contre-rvolutionnaires.

--Il se moquait! dit Brotteaux.

--Nenni, citoyen, nenni. C'est un homme qui ne plaisante pas. Il a dit
qu'en ces petits bonshommes la reprsentation nationale tait
perfidement contrefaite, qu'on y reconnaissait notamment des caricatures
de Couthon, de Saint-Just et de Robespierre, et il les a saisis. C'est
une perte sche pour moi, sans parler des prils o je suis expos.

--Quoi! ces Arlequins, ces Gilles, ces Scaramouches, ces Colins et ces
Colinettes, que j'ai peints tels que Boucher les peignait il y a
cinquante ans, seraient des Couthon et des Saint-Just contrefaits? Il
n'y a pas un homme sens pour le prtendre.

--Il est possible, reprit le citoyen Caillou, que vous ayez agi sans
malice, bien qu'il faille toujours se dfier d'un homme d'esprit comme
vous. Mais le jeu est dangereux. En voulez-vous un exemple? Natoile, qui
tient un petit thtre aux Champs-lyses, a t arrt avant-hier pour
incivisme,  cause qu'il faisait jouer la Convention par Polichinelle.

--Encore un coup, dit Brotteaux, en soulevant la toile qui recouvrait
ses petits pendus, regardez ces masques et ces visages, sont-ce d'autres
que des personnages de comdie et de bergerie? Comment vous tes-vous
laiss dire, citoyen Caillou, que je jouais la Convention nationale?"

Brotteaux tait surpris. Tout en accordant beaucoup  la sottise
humaine, il n'et pas cru qu'elle en vnt jamais  suspecter ses
Scaramouches et ses Colinettes. Il protestait de leur innocence et de la
sienne. Mais le citoyen Caillou ne voulait rien entendre.

"Citoyen Brotteaux, remportez vos pantins. Je vous estime, je vous
honore, mais ne veux tre ni blm ni inquit  cause de vous. Je
respecte la loi. J'entends rester bon citoyen et tre trait comme tel.
Bonsoir, citoyen Brotteaux; remportez vos pantins."

Le vieux Brotteaux reprit le chemin de son logis, portant ses suspects
sur l'paule au bout d'une perche, et moqu par les enfants qui
croyaient que c'tait le marchand de mort-aux-rats. Ses penses taient
tristes. Sans doute, il ne vivait pas seulement de ses pantins: il
faisait des portraits  vingt sols, sous les portes cochres et dans un
tonneau des halles, en compagnie des ravaudeuses, et beaucoup de jeunes
garons, qui partaient pour l'arme, voulaient laisser leur portrait 
leur jeune matresse. Mais ces petits ouvrages lui donnaient un mal
extrme, et il s'en fallait de beaucoup qu'il ft ses portraits aussi
bien que ses pantins. Il servait parfois de secrtaire aux dames de la
halle, mais c'tait se mler  des complots royalistes et les risques
taient gros. Il se rappela qu'il y avait dans la rue
Neuve-des-Petits-Champs, proche la place ci-devant Vendme, un autre
marchand de jouets, nomm Joly, et il rsolut d'aller ds le lendemain
lui offrir ce que refusait le pusillanime Caillou.

Une pluie fine vint  tomber. Brotteaux, qui en craignait l'injure pour
ses pantins, hta le pas. Comme il passait le Pont-Neuf, sombre et
dsert, et tournait le coin de la place de Thionville, il vit  la lueur
d'une lanterne, sur une borne, un maigre vieillard qui semblait extnu
de fatigue et de faim, et gardait encore un air vnrable. Il tait vtu
d'une lvite dchire, n'avait point de chapeau et semblait g de plus
de soixante ans. S'tant approch de ce malheureux, Brotteaux reconnut
le Pre Longuemare, qu'il avait sauv de la lanterne, six mois en ,
tandis qu'ils faisaient tous deux la queue devant la boulangerie de la
rue de Jrusalem. Engag envers ce religieux par un premier service,
Brotteaux s'approcha de lui, s'en fit reconnatre pour le publicain qui
s'tait trouv  son ct au milieu de la canaille, un jour de grande
disette, et lui demanda s'il ne pourrait point lui tre utile.

"Vous paraissez las, mon Pre. Prenez une goutte de cordial."

Et Brotteaux tira de la poche de sa redingote puce un petit flacon
d'eau-de-vie, qui y tait avec son Lucrce.

"Buvez. Et je vous aiderai  regagner votre domicile."

Le Pre Longuemare repoussa de la main le flacon et s'effora de se
lever. Mais il retomba sur sa borne.

"Monsieur, dit-il d'une voix faible, mais assure, depuis trois mois
j'habitais Picpus. Averti qu'on tait venu m'arrter chez moi, hier, 
cinq heures de releve, je ne suis pas rentr  mon domicile. Je n'ai
point d'asile; j'erre dans les rues et suis un peu fatigu.

--Eh bien, mon Pre, fit Brotteaux, accordez-moi l'honneur de partager
mon grenier.

--Monsieur, dit le Barnabite, vous entendez bien que je suis suspect.

--Je le suis aussi, dit Brotteaux, et mes pantins le sont aussi, ce qui
est le pis de tout. Vous les voyez exposs, sous cette mince toile,  la
pluie fine qui nous morfond. Car, sachez, mon Pre, qu'aprs avoir t
publicain je fabrique des pantins pour subsister."

Le Pre Longuemare prit la main que lui tendait le ci-devant financier,
et accepta l'hospitalit offerte. Brotteaux, en son grenier, lui servit
du pain, du fromage et du vin, qu'il avait mis  rafrachir dans sa
gouttire, car il tait sybarite.

Ayant apais sa faim:

"Monsieur, dit le Pre Longuemare, je dois vous informer des
circonstances qui ont amen ma fuite et m'ont jet expirant sur cette
borne o vous m'avez trouv. Chass de mon couvent, je vivais de la
maigre rente que l'Assemble m'avait faite; je donnais des leons de
latin et de mathmatiques et j'crivais des brochures sur la perscution
de l'glise de France. J'ai mme compos un ouvrage d'une certaine
tendue, pour dmontrer que le serment constitutionnel des prtres est
contraire  la discipline ecclsiastique. Les progrs de la Rvolution
m'trent tous mes lves et je ne pouvais toucher ma pension faute
d'avoir le certificat de civisme exig par la loi. C'est ce certificat
que j'allai demander  l'Htel de Ville, avec la conviction de le
mriter. Membre d'un ordre institu par l'aptre saint Paul lui-mme,
qui se prvalut du titre de citoyen romain, je me flattais de me
conduire,  son imitation, en bon citoyen franais, respectueux de
toutes les lois humaines qui ne sont pas en opposition avec les lois
divines. Je prsentai ma requte  monsieur Colin, charcutier et
officier municipal, prpos  la dlivrance de ces sortes de cartes. Il
m'interrogea sur mon tat. Je lui dis que j'tais prtre: il me demanda
si j'tais mari, et, sur ma rponse que je ne l'tais pas, il me dit
que c'tait tant pis pour moi. Enfin, aprs diverses questions, il me
demanda si j'avais prouv mon civisme le 10 aot, le 2 septembre et le
31 mai. "On ne peut donner de certificats", ajouta-t-il, "qu' ceux qui
ont prouv leur civisme par leur conduite en ces trois occasions". Je ne
pus lui faire une rponse qui le satisft. Toutefois il prit mon nom et
mon adresse et me promit de faire promptement une enqute sur mon cas.
Il tint parole et c'est en conclusion de son enqute que deux
commissaires du Comit de sret gnrale de Picpus, assists de la
force arme, se prsentrent  mon logis en mon absence pour me conduire
en prison. Je ne sais de quel crime on m'accuse. Mais convenez qu'il
faut plaindre monsieur Colin, dont l'esprit est assez troubl pour
reprocher  un ecclsiastique de n'avoir pas montr son civisme le 10
aot, le 2 septembre, le 31 mai. Un homme capable d'une telle pense est
bien digne de piti.

--Moi non plus, je n'ai point de certificat, dit Brotteaux. Nous sommes
tous deux suspects. Mais vous tes las. Couchez-vous, mon Pre. Nous
aviserons demain  votre scurit."

Il donna le matelas  son hte et garda pour lui la paillasse, que le
religieux rclama par humilit, avec une telle instance qu'il fallut le
satisfaire: il et, sans cela, couch sur le carreau.

Ayant termin ces arrangements, Brotteaux souffla la chandelle par
conomie et par prudence.

"Monsieur, lui dit le religieux, je reconnais ce que vous faites pour
moi; mais, hlas! il est de peu de consquence pour vous que je vous en
sache gr. Puisse Dieu vous en faire un mrite! Ce serait pour vous
d'une consquence infinie. Mais Dieu ne tient pas compte de ce qui n'est
pas fait pour sa gloire et n'est que l'effort d'une vertu purement
naturelle. C'est pourquoi je vous supplie, monsieur, de faire pour Lui
ce que vous tiez port  faire pour moi.

--Mon Pre, rpondit Brotteaux, ne vous donnez point de souci et ne
m'ayez nulle reconnaissance. Ce que je fais en ce moment et dont vous
exagrez le mrite, je ne le fais pas pour l'amour de vous: car, enfin,
bien que vous soyez aimable, mon Pre, je vous connais trop peu pour
vous aimer. Je ne le fais pas non plus pour l'amour de l'humanit: car
je ne suis pas aussi simple que Don Juan, pour croire, comme lui, que
l'humanit a des droits; et ce prjug, dans un esprit aussi libre que
le sien, m'afflige. Je le fais par cet gosme qui inspire  l'homme
tous les actes de gnrosit et de dvouement, en le faisant se
reconnatre dans tous les misrables, en le disposant  plaindre sa
propre infortune dans l'infortune d'autrui et en l'excitant  porter
aide  un mortel semblable  lui par la nature et la destine, jusque-l
qu'il croit se secourir lui-mme en le secourant. Je le fais encore par
dsoeuvrement: car la vie est  ce point insipide qu'il faut s'en
distraire  tout prix et que la bienfaisance est un divertissement assez
fade qu'on se donne  dfaut d'autres plus savoureux; je le fais par
orgueil et pour prendre avantage sur vous; je le fais, enfin, par esprit
de systme et pour vous montrer de quoi un athe est capable.

--Ne vous calomniez point, monsieur, rpondit le Pre Longuemare. J'ai
reu de Dieu plus de grces qu'il ne vous en a accordes jusqu' cette
heure; mais je vaux moins que vous, et vous suis bien infrieur en
mrites naturels. Permettez-moi cependant de prendre aussi sur vous un
avantage. Ne me connaissant pas, vous ne pouvez m'aimer. Et moi,
monsieur, sans vous connatre, je vous aime plus que moi-mme: Dieu me
l'ordonne."

Ayant ainsi parl, le Pre Longuemare s'agenouilla sur le carreau, et,
aprs avoir rcit ses prires, s'tendit sur sa paillasse et s'endormit
paisiblement.




XIII


variste Gamelin sigeait au Tribunal pour la deuxime fois. Avant
l'ouverture de l'audience il s'entretenait, avec ses collgues du jury,
des nouvelles arrives le matin. Il y en avait d'incertaines et de
fausses; mais ce qu'on pouvait retenir tait terrible. Les armes
coalises, matresses de toutes les routes, marchant d'ensemble, la
Vende victorieuse, Lyon insurg, Toulon livr aux Anglais, qui y
dbarquaient quatorze mille hommes.

C'tait autant pour ces magistrats des faits domestiques que des
vnements intressant le monde entier. Srs de prir si la patrie
prissait, ils faisaient du salut public leur affaire propre. Et
l'intrt de la nation, confondu avec le leur, dictait leurs sentiments,
leurs passions, leur conduite.

Gamelin reut  son banc une lettre de Trubert, secrtaire du Comit de
dfense; c'tait l'avis de sa nomination de commissaire des poudres et
des salptres.

       _Tu fouilleras toutes les caves de la section pour en extraire
       les substances ncessaires  la fabrication de la poudre.
       L'ennemi sera peut-tre demain devant Paris: il faut que le sol
       de la patrie nous fournisse la foudre que nous lancerons  ses
       agresseurs. Je t'envoie ci-contre une instruction de la
       Convention relative au traitement des salptres. Salut et
       fraternit._

A ce moment, l'accus fut introduit. C'tait un des derniers de ces
gnraux vaincus que la Convention livrait au Tribunal, et le plus
obscur. A sa vue, Gamelin frissonna: il croyait revoir ce militaire que,
ml au public, il avait vu, trois semaines auparavant, juger et envoyer
 la guillotine. C'tait le mme homme, l'air ttu, born: ce fut le
mme procs. Il rpondait d'une faon sournoise et brutale qui gtait
ses meilleures rponses. Ses chicanes, ses arguties, les accusations
dont il chargeait ses subordonns, faisaient oublier qu'il accomplissait
la tche respectable de dfendre son honneur et sa vie. Dans cette
affaire tout tait incertain, contest, position des armes, nombre des
effectifs, munitions, ordres donns, ordres reus, mouvements des
troupes: on ne savait rien. Personne ne comprenait rien  ces oprations
confuses, absurdes, sans but, qui avaient abouti  un dsastre,
personne, pas plus le dfenseur et l'accus lui-mme que l'accusateur,
les juges et les jurs, et, chose trange, personne n'avouait  autrui
ni  soi-mme qu'il ne comprenait pas. Les juges se plaisaient  faire
des plans,  disserter sur la tactique et la stratgie; l'accus
trahissait ses dispositions naturelles pour la chicane.

On disputait sans fin. Et Gamelin, durant ces dbats, voyait sur les
pres routes du Nord les caissons embourbs et les canons renverss dans
les ornires, et, par tous les chemins, dfiler en dsordre les colonnes
vaincues, tandis que la cavalerie ennemie dbouchait de toutes parts par
les dfils abandonns. Et il entendait de cette arme trahie monter une
immense clameur qui accusait le gnral. A la clture des dbats,
l'ombre emplissait la salle, et la figure indistincte de Marat
apparaissait comme un fantme sur la tte du prsident. Le jury appel 
se prononcer tait partag. Gamelin d'une voix sourde, qui s'tranglait
dans sa gorge, mais d'un ton rsolu, dclara l'accus coupable de
trahison envers la Rpublique, et un murmure approbateur, qui s'leva
dans la foule, vint caresser sa jeune vertu. L'arrt fut lu aux
flambeaux, dont la lueur livide tremblait sur les tempes creuses du
condamn o l'on voyait perler la sueur. A la sortie, sur les degrs o
grouillait la foule des commres encocardes, tandis qu'il entendait
murmurer son nom, que les habitus du Tribunal commenaient  connatre,
Gamelin fut assailli par des tricoteuses qui, lui montrant le poing,
rclamaient la tte de l'Autrichienne.

Le lendemain, variste eut  se prononcer sur le sort d'une pauvre
femme, la veuve Meyrion, porteuse de pain. Elle allait par les rues
poussant une petite voiture et portant, pendue  sa taille, une
planchette de bois blanc  laquelle elle faisait avec son couteau des
coches qui reprsentaient le compte des pains qu'elle avait livrs. Son
gain tait de huit sous par jour. Le substitut de l'accusateur public se
montra d'une trange violence  l'gard de cette malheureuse, qui avait,
parat-il, cri: "Vive le roi!"  plusieurs reprises, tenu des propos
contre-rvolutionnaires dans les maisons o elle allait porter le pain
de chaque jour, et tremp dans une conspiration qui avait pour objet
l'vasion de la femme Capet. Interroge par le juge, elle reconnut les
faits qui lui taient imputs; soit simplicit, soit fanatisme, elle
professa des sentiments royalistes d'une grande exaltation et se perdit
elle-mme.

Le Tribunal rvolutionnaire faisait triompher l'galit en se montrant
aussi svre pour les portefaix et les servantes que pour les
aristocrates et les financiers. Gamelin ne concevait point qu'il en pt
tre autrement sous un rgime populaire. Il et jug mprisant, insolent
pour le peuple, de l'exclure du supplice. C'et t le considrer, pour
ainsi dire, comme indigne du chtiment. Rserve aux seuls aristocrates,
la guillotine lui et paru une sorte de privilge inique, Gamelin
commenait  se faire du chtiment une ide religieuse et mystique, 
lui prter une vertu, des mrites propres. Il pensait qu'on doit la
peine aux criminels et que c'est leur faire tort que de les en
frustrer. Il dclara la femme Meyrion coupable et digne du chtiment
suprme, regrettant seulement que les fanatiques qui l'avaient perdue,
plus coupables qu'elle, ne fussent pas l pour partager son sort.



variste se rendait presque chaque soir aux Jacobins, qui se
runissaient dans l'ancienne chapelle des Dominicains, vulgairement
nomms Jacobins, rue Honor. Sur une cour, o s'levait un arbre de la
Libert, un peuplier, dont les feuilles agites rendaient un perptuel
murmure, la chapelle, d'un style pauvre et maussade, lourdement coiffe
de tuiles, prsentait son pignon nu, perc d'un oeil-de-boeuf et d'une
porte cintre, que surmontait le drapeau aux couleurs nationales, coiff
du bonnet de la Libert. Les Jacobins, ainsi que les Cordeliers et les
Feuillants, avaient pris la demeure et le nom de moines disperss.
Gamelin, assidu nagure aux sances des Cordeliers, ne retrouvait pas
chez les Jacobins les sabots, les carmagnoles, les cris des dantonistes.
Dans le club de Robespierre rgnait la prudence administrative et la
gravit bourgeoise. Depuis que l'Ami du peuple n'tait plus, variste
suivait les leons de Maximilien, dont la pense dominait aux Jacobins
et, de l, par mille socits affilies, s'tendait sur toute la France.
Pendant la lecture du procs-verbal, il promenait ses regards sur les
murs nus et tristes, qui, aprs avoir abrit les fils spirituels du
grand inquisiteur de l'hrsie, voyaient assembls les zls
inquisiteurs des crimes contre la patrie.

L se tenait sans pompe et s'exerait par la parole le plus grand des
pouvoirs de l'tat. Il gouvernait la cit, l'empire, dictait ses dcrets
 la Convention. Ces artisans du nouvel ordre de choses, si respectueux
de la loi qu'ils demeuraient royalistes en 1791 et le voulaient tre
encore au retour de Varennes, par un attachement opinitre  la
Constitution, amis de l'ordre tabli, mme aprs les massacres du
Champ-de-Mars, et jamais rvolutionnaires contre la rvolution,
trangers aux mouvements populaires, nourrissaient dans leur me sombre
et puissante un amour de la patrie qui avait enfant quatorze armes et
dress la guillotine. variste admirait en eux la vigilance, l'esprit
souponneux, la pense dogmatique, l'amour de la rgle, l'art de
dominer, une impriale sagesse.

Le public qui composait la salle ne faisait entendre qu'un frmissement
unanime et rgulier, comme le feuillage de l'arbre de la Libert qui
s'levait sur le seuil.

Ce jour-l, 11 vendmiaire, un homme jeune, le front fuyant, le regard
perant, le nez en pointe, le menton aigu, le visage grl, l'air froid,
monta lentement  la tribune. Il tait poudr  frimas et portait un
habit bleu qui lui marquait la taille. Il avait ce maintien compass,
tenait cette allure mesure qui faisait dire aux uns, en se moquant,
qu'il ressemblait  un matre  danser et qui le faisait saluer par
d'autres du nom d'"Orphe franais". Robespierre pronona d'une voix
claire un discours loquent contre les ennemis de la Rpublique. Il
frappa d'arguments mtaphysiques et terribles Brissot et ses complices.
Il parla longtemps, avec abondance, avec harmonie. Planant dans les
sphres clestes de la philosophie, il lanait la foudre sur les
conspirateurs qui rampaient sur le sol.

variste entendit et comprit. Jusque-l, il avait accus la Gironde de
prparer la restauration de la monarchie ou le triomphe de la faction
d'Orlans et de mditer la ruine de la ville hroque qui avait dlivr
la France et qui dlivrerait un jour l'univers. Maintenant,  la voix du
sage, il dcouvrait des vrits plus hautes et plus pures; il concevait
une mtaphysique rvolutionnaire, qui levait son esprit au-dessus des
grossires contingences,  l'abri des erreurs des sens, dans la rgion
des certitudes absolues. Les choses sont par elles-mmes mlanges et
pleines de confusion; la complexit des faits est telle qu'on s'y perd.
Robespierre les lui simplifiait, lui prsentait le bien et le mal en des
formules simples et claires. Fdralisme, indivisibilit: dans l'unit
et l'indivisibilit tait le salut; dans le fdralisme, la damnation.
Gamelin gotait la joie profonde d'un croyant qui sait le mot qui sauve
et le mot qui perd. Dsormais le Tribunal rvolutionnaire, comme
autrefois les tribunaux ecclsiastiques, connatrait du crime absolu, du
crime verbal. Et, parce qu'il avait l'esprit religieux, variste
recevait ces rvlations avec un sombre enthousiasme; son coeur
s'exaltait et se rjouissait  l'ide que dsormais, pour discerner le
crime et l'innocence, il possdait un symbole. Vous tenez lieu de tout,
 trsors de la foi!

Le sage Maximilien l'clairait aussi sur les intentions perfides de ceux
qui voulaient galiser les biens et partager les terres, supprimer la
richesse et la pauvret et tablir pour tous la mdiocrit heureuse.
Sduit par leurs maximes, il avait d'abord approuv leurs desseins qu'il
jugeait conformes aux principes d'un vrai rpublicain. Mais Robespierre,
par ses discours aux Jacobins, lui avait rvl leurs menes et
dcouvert que ces hommes, dont les intentions paraissaient pures,
tendaient  la subversion de la Rpublique, et n'alarmaient les riches
que pour susciter  l'autorit lgitime de puissants et implacables
ennemis. En effet, sitt la proprit menace, la population tout
entire, d'autant plus attache  ses biens qu'elle en possdait peu, se
retournait brusquement contre la Rpublique. Alarmer les intrts, c'est
conspirer. Sous apparence de prparer le bonheur universel et le rgne
de la justice, ceux qui proposaient comme un objet digne de l'effort des
citoyens l'galit et la communaut des biens taient des tratres et
des sclrats plus dangereux que les fdralistes.

Mais la plus grande rvlation que lui et apporte la sagesse de
Robespierre, c'tait les crimes et les infamies de l'athisme. Gamelin
n'avait jamais ni l'existence de Dieu; il tait diste et croyait 
une providence qui veille sur les hommes; mais, s'avouant qu'il ne
concevait que trs indistinctement l'tre suprme et trs attach  la
libert de conscience, il admettait volontiers que d'honntes gens
pussent,  l'exemple de Lamettrie, de Boulanger, du baron d'Holbach, de
Lalande, d'Helvtius, du citoyen Dupuis, nier l'existence de Dieu,  la
charge d'tablir une morale naturelle et de retrouver en eux-mmes les
sources de la justice et les rgles d'une vie vertueuse. Il s'tait mme
senti en sympathie avec les athes, quand il les avait vus injuris ou
perscuts. Maximilien lui avait ouvert l'esprit et dessill les yeux.
Par son loquence vertueuse, ce grand homme lui avait rvl le vrai
caractre de l'athisme, sa nature, ses intentions, ses effets; il lui
avait dmontr que cette doctrine, forme dans les salons et les
boudoirs de l'aristocratie, tait la plus perfide invention que les
ennemis du peuple eussent imagine pour le dmoraliser et l'asservir;
qu'il tait criminel d'arracher du coeur des malheureux la pense
consolante d'une providence rmunratrice et de les livrer sans guide et
sans frein aux passions qui dgradent l'homme et en font un vil esclave,
et qu'enfin l'picurisme monarchique d'un Helvtius conduisait 
l'immoralit,  la cruaut,  tous les crimes. Et, depuis que les leons
d'un grand citoyen l'avaient instruit, il excrait les athes, surtout
lorsqu'ils l'taient d'un coeur ouvert et joyeux, comme le vieux
Brotteaux.



Dans les jours qui suivirent, variste eut  juger, coup sur coup, un
ci-devant convaincu d'avoir dtruit des grains pour affamer le peuple,
trois migrs qui taient revenus fomenter la guerre civile en France,
deux filles du Palais-galit, quatorze conspirateurs bretons, femmes,
vieillards, adolescents, matres et serviteurs. Le crime tait avr, la
loi formelle. Parmi les coupables se trouvait une femme de vingt ans,
pare des splendeurs de la jeunesse sous les ombres de sa fin prochaine,
charmante. Un noeud bleu retenait ses cheveux d'or, son fichu de linon
dcouvrait un cou blanc et flexible.

variste opina constamment pour la mort, et tous les accuss, 
l'exception d'un vieux jardinier, furent envoys  l'chafaud.

La semaine suivante, variste et sa section fauchrent quarante-cinq
hommes et dix-huit femmes.

Les juges du Tribunal rvolutionnaire ne faisaient pas de distinction
entre les hommes et les femmes, inspirs en cela par un principe aussi
ancien que la justice mme. Et, si le prsident Montan, touch par le
courage et la beaut de Charlotte Corday, avait tent de la sauver en
altrant la procdure, et y avait perdu son sige, les femmes, le plus
souvent, taient interroges sans faveur, d'aprs la rgle commune 
tous les tribunaux. Les jurs les craignaient, se dfiaient de leurs
ruses, de leur habitude de feindre, de leurs moyens de sduction.
galant les hommes en courage, elles invitaient par l le Tribunal  les
traiter comme les hommes. La plupart de ceux qui les jugeaient,
mdiocrement sensuels ou sensuels  leurs heures, n'en taient nullement
troubls. Ils condamnaient ou acquittaient ces femmes selon leur
conscience, leurs prjugs, leur zle, leur amour mol ou violent de la
Rpublique. Elles se montraient presque toutes soigneusement coiffes et
mises avec autant de recherche que leur permettait leur malheureux tat.
Mais il y en avait peu de jeunes, moins encore de jolies. La prison et
les soucis les avaient fltries, le jour cru de la salle trahissait leur
fatigue, leurs angoisses, accusait leurs paupires fltries, leur teint
couperos, leurs lvres blanches et contractes. Pourtant le fatal
fauteuil reut plus d'une fois une femme jeune, belle dans sa pleur,
alors qu'une ombre funbre, pareille aux voiles de la volupt, noyait
ses regards. A cette vue, que des jurs se soient ou attendris ou
irrits; que, dans le secret de ses sens dpravs, un de ces magistrats
ait scrut les secrets les plus intimes de cette crature qu'il se
reprsentait  la fois vivante et morte, et que, en remuant des images
voluptueuses et sanglantes, il se soit donn le plaisir atroce de livrer
au bourreau ce corps dsir, c'est ce que, peut-tre, on doit taire,
mais qu'on ne peut nier, si l'on connat les hommes. variste Gamelin,
artiste froid et savant, ne reconnaissait de beaut qu' l'antique, et
la beaut lui inspirait moins de trouble que de respect. Son got
classique avait de telles svrits qu'il trouvait rarement une femme 
son gr; il tait insensible aux charmes d'un joli visage autant qu' la
couleur de Fragonard et aux formes de Boucher. Il n'avait jamais connu
le dsir que dans l'amour profond.

Comme la plupart de ses collgues du Tribunal, il croyait les femmes
plus dangereuses que les hommes. Il hassait les ci-devant princesses,
celles qu'il se figurait, dans ses songes pleins d'horreur, mchant,
avec lisabeth et l'Autrichienne, des balles pour assassiner les
patriotes; il hassait mme toutes ces belles amies des financiers, des
philosophes et des hommes de lettres, coupables d'avoir joui des
plaisirs des sens et de l'esprit et vcu dans un temps o il tait doux
de vivre. Il les hassait sans s'avouer sa haine, et, quand il en avait
quelqu'une  juger, il la condamnait par ressentiment, croyant la
condamner avec justice pour le salut public. Et son honntet, sa pudeur
virile, sa froide sagesse, son dvouement  l'tat, ses vertus enfin,
poussaient sous la hache des ttes touchantes.

Mais qu'est ceci et que signifie ce prodige trange? Nagure encore il
fallait chercher les coupables, s'efforcer de les dcouvrir dans leur
retraite et de leur tirer l'aveu de leur crime. Maintenant, ce n'est
plus la chasse avec une multitude de limiers, la poursuite d'une proie
timide: voici que de toutes parts s'offrent les victimes. Nobles,
vierges, soldats, filles publiques se ruent sur le Tribunal, arrachent
aux juges leur condamnation trop lente, rclament la mort comme un droit
dont ils sont impatients de jouir. Ce n'est pas assez de cette multitude
dont le zle des dlateurs a rempli les prisons et que l'accusateur
public et ses acolytes s'puisent  faire passer devant le Tribunal: il
faut pourvoir encore au supplice de ceux qui ne veulent pas attendre. Et
tant d'autres, encore plus prompts et plus fiers, enviant leur mort aux
juges et aux bourreaux, se frappent de leur propre main! A la fureur de
tuer rpond la fureur de mourir. Voici,  la Conciergerie, un jeune
militaire, beau, vigoureux, aim; il a laiss dans la prison une amante
adorable qui lui a dit: "Vis pour moi!" Il ne veut vivre ni pour elle,
ni pour l'amour, ni pour la gloire. Il a allum sa pipe avec son acte
d'accusation. Et, rpublicain, car il respire la libert par tous les
pores, il se fait royaliste afin de mourir. Le Tribunal s'efforce de
l'acquitter; l'accus est le plus fort; juges et jurs sont obligs de
cder.

L'esprit d'variste, naturellement inquiet et scrupuleux, s'emplissait,
aux leons des Jacobins et au spectacle de la vie, de soupons et
d'alarmes. A la nuit, en suivant, pour se rendre chez lodie, les rues
mal claires, il croyait, par chaque soupirail, apercevoir dans la cave
la planche aux faux assignats; au fond de la boutique vide du boulanger
ou de l'picier il devinait des magasins regorgeant de vivres accapars;
 travers les vitres tincelantes des traiteurs, il lui semblait
entendre les propos des agioteurs qui prparaient la ruine du pays en
vidant des bouteilles de vin de Beaune ou de Chablis; dans les ruelles
infectes, il apercevait les filles de joie prtes  fouler aux pieds la
cocarde nationale aux applaudissements de la jeunesse lgante; il
voyait partout des conspirateurs et des tratres. Et il songeait:
"Rpublique! contre tant d'ennemis secrets ou dclars, tu n'as qu'un
secours. Sainte guillotine, sauve la patrie!..."

lodie l'attendait dans sa petite chambre bleue, au-dessus de l'_Amour
peintre_. Pour l'avertir qu'il pouvait entrer, elle mettait sur le
rebord de la fentre son petit arrosoir vert, prs du pot d'oeillets.
Maintenant il lui faisait horreur, il lui apparaissait comme un monstre:
elle avait peur de lui et elle l'adorait. Toute la nuit, presss
perdument l'un contre l'autre, l'amant sanguinaire et la voluptueuse
fille se donnaient en silence des baisers furieux.




XIV


Lev ds l'aube, le Pre Longuemare, ayant balay la chambre, s'en alla
dire sa messe dans une chapelle de la rue d'Enfer, desservie par un
prtre inserment. Il y avait  Paris des milliers de retraites
semblables, o le clerg rfractaire runissait clandestinement de
petits troupeaux de fidles. La police des sections, bien que vigilante
et souponneuse, fermait les yeux sur ces bercails cachs, de peur des
ouailles irrites et par un reste de vnration pour les choses saintes.
Le Barnabite fit ses adieux  son hte, qui eut grand-peine  obtenir
qu'il revnt dner, et l'engagea enfin par la promesse que la chre ne
serait ni abondante ni dlicate.

Brotteaux, demeur seul, alluma un petit fourneau de terre; puis, tout
en prparant le dner du religieux et de l'picurien, il relisait
Lucrce et mditait sur la condition des hommes.

Ce sage n'tait pas surpris que des tres misrables, vains jouets des
forces de la nature, se trouvassent le plus souvent dans des situations
absurdes et pnibles; mais il avait la faiblesse de croire que les
rvolutionnaires taient plus mchants et plus sots que les autres
hommes, en quoi il tombait dans l'idologie. Au reste, il n'tait point
pessimiste et ne pensait pas que la vie ft tout  fait mauvaise. Il
admirait la nature en plusieurs de ses parties, spcialement dans la
mcanique cleste et dans l'amour physique et s'accommodait des travaux
de la vie en attendant le jour prochain o il ne connatrait plus ni
craintes ni dsirs.

Il coloria quelques pantins avec attention et fit une Zerline qui
ressemblait  la Thvenin. Cette fille lui plaisait et son picurisme
louait l'ordre des atomes qui la composaient.

Ces soins l'occuprent jusqu'au retour du Barnabite.

"Mon Pre, fit-il en lui ouvrant la porte, je vous avais bien dit que
notre repas serait maigre. Nous n'avons que des chtaignes. Encore s'en
faut-il qu'elles soient bien assaisonnes.

--Des chtaignes! s'cria le Pre Longuemare en souriant, il n'y a point
de mets plus dlicieux. Mon pre, monsieur, tait un pauvre gentilhomme
limousin, qui possdait, pour tout bien, un pigeonnier en ruines, un
verger sauvage et un bouquet de chtaigniers. Il se nourrissait, avec sa
femme et ses douze enfants, de grosses chtaignes vertes, et nous tions
tous forts et robustes. J'tais le plus jeune et le plus turbulent: mon
pre disait, par plaisanterie, qu'il faudrait m'envoyer  l'Amrique
faire le flibustier.... Ah! monsieur, que cette soupe aux chtaignes est
parfume! Elle me rappelle la table couronne d'enfants o souriait ma
mre."

Le repas achev, Brotteaux se rendit chez Joly, marchand de jouets rue
Neuve-des-Petits-Champs, qui prit les pantins refuss par Caillou et en
commanda non pas douze douzaines  la fois comme celui-ci, mais bien
vingt-quatre douzaines pour commencer.

En atteignant la rue ci-devant Royale, Brotteaux vit sur la place de la
Rvolution tinceler un triangle d'acier entre deux montants de bois:
c'tait la guillotine. Une foule norme et joyeuse de curieux se
pressait autour de l'chafaud, attendant les charrettes pleines. Des
femmes, portant l'ventaire sur le ventre, criaient les gteaux de
Nanterre. Les marchands de tisane agitaient leur sonnette; au pied de la
statue de la Libert, un vieillard montrait des gravures d'optique dans
un petit thtre surmont d'une escarpolette o se balanait un singe.
Des chiens, sous l'chafaud, lchaient le sang de la veille. Brotteaux
rebroussa vers la rue Honor.

Rentr dans son grenier, o le Barnabite lisait son brviaire, il essuya
soigneusement la table et y mit sa bote de couleurs ainsi que les
outils et les matriaux de son tat.

"Mon Pre, dit-il, si vous ne jugez pas cette occupation indigne du
sacr caractre dont vous tes revtu, aidez-moi, je vous prie, 
fabriquer des pantins. Un sieur Joly m'en a fait, ce matin mme, une
assez grosse commande. Pendant que je peindrai ces figures dj formes,
vous me rendrez grand service en dcoupant des ttes, des bras, des
jambes et des troncs sur les patrons que voici. Vous n'en sauriez
trouver de meilleurs: ils sont d'aprs Watteau et Boucher.

--Je crois, en effet, monsieur, dit Longuemare, que Watteau et Boucher
taient propres  crer de tels brimborions: il et mieux valu, pour
leur gloire, qu'ils s'en fussent tenus  d'innocents pantins comme
ceux-ci. Je serais heureux de vous aider, mais je crains de n'tre pas
assez habile pour cela."

Le Pre Longuemare avait raison de se dfier de son adresse: aprs
plusieurs essais malheureux, il fallut bien reconnatre que son gnie
n'tait pas de dcouper  la pointe du canif, dans un mince carton, des
contours agrables. Mais quand,  sa demande, Brotteaux lui eut donn de
la ficelle et un passe-lacet, il se rvla trs apte  douer de
mouvement ces petits tres qu'il n'avait su former, et  les instruire 
la danse. Il avait bonne grce  les essayer ensuite en faisant excuter
 chacun d'eux quelques pas de gavotte, et, quand ils rpondaient  ses
soins, un sourire glissait sur ses lvres svres.

Une fois qu'il tirait en mesure la ficelle d'un Scaramouche:

"Monsieur, dit-il, ce petit masque me rappelle une singulire histoire.
C'tait en 1746: j'achevais mon noviciat, sous la direction du Pre
Magitot, homme g, de profond savoir et de moeurs austres. A cette
poque, il vous en souvient peut-tre, les pantins, destins d'abord 
l'amusement des enfants, exeraient sur les femmes et mme sur les
hommes jeunes et vieux un attrait extraordinaire; ils faisaient fureur 
Paris. Les boutiques des marchands  la mode en regorgeaient; on en
trouvait chez les personnes de qualit, et il n'tait pas rare de voir 
la promenade et dans les rues un grave personnage faire danser son
pantin. L'ge, le caractre, la profession du Pre Magitot ne le
gardrent point de la contagion. Alors qu'il voyait chacun occup 
faire sauter un petit homme de carton, ses doigts prouvaient des
impatiences qui lui devinrent bientt trs importunes. Un jour que pour
une affaire importante, qui intressait l'ordre tout entier, il faisait
visite  monsieur Chauvel, avocat au Parlement, avisant un pantin
suspendu  la chemine, il prouva une terrible tentation d'en tirer la
ficelle. Ce ne fut qu'au prix d'un grand effort qu'il en triompha. Mais
ce dsir frivole le poursuivit et ne lui laissa plus de repos. Dans ses
tudes, dans ses mditations, dans ses prires,  l'glise, dans le
chapitre, au confessionnal, en chaire, il en tait obsd. Aprs
quelques jours consums dans un trouble affreux, il exposa ce cas
extraordinaire au gnral de l'ordre, qui, en ce moment, se trouvait
heureusement  Paris. C'tait un docteur minent et l'un des princes de
l'glise de Milan. Il conseilla au Pre Magitot de satisfaire une envie
innocente dans son principe, importune dans ses consquences et dont
l'excs menaait de causer dans l'me qui en tait dvore les plus
graves dsordres. Sur l'avis ou, pour mieux dire, par l'ordre du
gnral, le Pre Magitot retourna chez monsieur Chauvel, qui le reut,
comme la premire fois, dans son cabinet. L, retrouvant le pantin
accroch  la chemine, il s'en approcha vivement et demanda  son hte
la grce d'en tirer un moment la ficelle. L'avocat la lui accorda trs
volontiers et lui confia que parfois il faisait danser Scaramouche
(c'tait le nom du pantin) en prparant ses plaidoiries et que, la
veille encore, il avait rgl sur les mouvements de Scaramouche sa
proraison en faveur d'une femme accuse faussement d'avoir empoisonn
son mari. Le Pre Magitot saisit en tremblant la ficelle, et vit sous sa
main Scaramouche s'agiter comme un possd qu'on exorcise. Ayant ainsi
content son caprice, il fut dlivr de l'obsession.

--Votre rcit ne me surprend pas, mon Pre, dit Brotteaux. On voit de
ces obsessions. Mais ce ne sont pas toujours des figures de carton qui
les causent."

Le Pre Longuemare, qui tait religieux, ne parlait jamais de religion;
Brotteaux en parlait constamment. Et, comme il se sentait de la
sympathie pour le Barnabite, il se plaisait  l'embarrasser et  le
troubler par des objectons  divers articles de la doctrine chrtienne.

Une fois, tandis qu'ils fabriquaient ensemble des Zerlines et des
Scaramouches:

"Quand je considre, dit Brotteaux, les vnements qui nous ont mis au
point o nous sommes, doutant quel parti, dans la folie universelle, a
t le plus fou, je ne suis pas loign de croire que ce fut celui de la
cour.

--Monsieur, rpondit le religieux, tous les hommes deviennent insenss,
comme Nabuchodonosor, quand Dieu les abandonne; mais nul homme, de nos
jours, ne plongea dans l'ignorance et l'erreur aussi profondment que
monsieur l'abb Fauchet, nul homme ne fut aussi funeste au royaume que
celui-l. Il fallait que Dieu ft ardemment irrit contre la France,
pour lui envoyer monsieur l'abb Fauchet!

--Il me semble que nous avons vu d'autres malfaiteurs que ce malheureux
Fauchet.

--Monsieur l'abb Grgoire a montr aussi beaucoup de malice.

--Et Brissot, et Danton, et Marat, et cent autres, qu'en dites-vous, mon
Pre?

--Monsieur, ce sont des laques: les laques ne sauraient encourir les
mmes responsabilits que les religieux. Ils ne font pas le mal de si
haut, et leurs crimes ne sont point universels.

--Et votre Dieu, mon Pre, que dites-vous de sa conduite dans la
rvolution prsente?

--Je ne vous comprends pas, monsieur.

--picure a dit: "Ou Dieu veut empcher le mal et ne le peut, ou il le
peut et ne le veut, ou il ne le peut ni ne le veut, ou il le veut et le
peut. S'il le veut et ne le peut, il est impuissant; s'il le peut et ne
le veut, il est pervers; s'il ne le peut ni ne le veut, il est
impuissant et pervers; s'il le veut et le peut, que ne le fait-il, mon
Pre?"

Et Brotteaux jeta sur son interlocuteur un regard satisfait.

"Monsieur, rpondit le religieux, il n'y a rien de plus misrable que
les difficults que vous soulevez. Quand j'examine les raisons de
l'incrdulit, il me semble voir des fourmis opposer quelques brins
d'herbe comme une digue au torrent qui descend des montagnes. Souffrez
que je ne dispute pas avec vous: j'y aurais trop de raisons et trop peu
d'esprit. Au reste, vous trouverez votre condamnation dans l'abb Gune
et dans vingt autres. Je vous dirai seulement que ce que vous rapportez
d'picure est une sottise: car on y juge Dieu comme s'il tait un homme
et en avait la morale. Eh bien! monsieur, les incrdules, depuis Celse
jusqu' Bayle et Voltaire, ont abus les sots avec de semblables
paradoxes.

--Voyez, mon Pre, dit Brotteaux, o votre foi vous entrane. Non
content de trouver toute la vrit dans votre thologie, vous voulez
encore n'en rencontrer aucune dans les ouvrages de tant de beaux gnies
qui pensrent autrement que vous.

--Vous vous trompez entirement, monsieur, rpliqua Longuemare. Je
crois, au contraire, que rien ne saurait tre tout  fait faux dans la
pense d'un homme. Les athes occupent le plus bas chelon de la
connaissance;  ce degr encore, il reste des lueurs de raison et des
clairs de vrit, et, alors mme que les tnbres le noient, l'homme
dresse un front o Dieu mit l'intelligence: c'est le sort de Lucifer.

--Eh bien, monsieur, dit Brotteaux, je ne serai pas si gnreux et je
vous avouerai que je ne trouve pas dans tous les ouvrages des
thologiens un atome de bon sens."

Il se dfendait toutefois de vouloir attaquer la religion, qu'il
estimait ncessaire aux peuples: il et souhait seulement qu'elle et
pour ministres des philosophes et non des controversistes. Il dplorait
que les Jacobins voulussent la remplacer par une religion plus jeune et
plus maligne, par la religion de la libert, de l'galit, de la
rpublique, de la patrie. Il avait remarqu que c'est dans la vigueur de
leur jeune ge que les religions sont le plus furieuses et le plus
cruelles, et qu'elles s'apaisent en vieillissant. Aussi, souhaitait-il
qu'on gardt le catholicisme, qui avait beaucoup dvor de victimes au
temps de sa vigueur, et qui maintenant, appesanti sous le poids des ans,
d'apptit mdiocre, se contentait de quatre ou cinq rtis d'hrtiques
en cent ans.

"Au reste, ajouta-t-il, je me suis toujours bien accommod des
thophages et des christicoles. J'avais un aumnier aux Ilettes: chaque
dimanche, on y disait la messe; tous mes invits y assistaient. Les
philosophes y taient les plus recueillis et les filles d'Opra les plus
ferventes. J'tais heureux alors et comptais de nombreux amis.

--Des amis, s'cria le Pre Longuemare, des amis!... Ah! monsieur,
croyez-vous qu'ils vous aimaient, tous ces philosophes et toutes ces
courtisanes, qui ont dgrad votre me de telle sorte que Dieu lui-mme
aurait peine  y reconnatre un des temples qu'il a difis pour sa
gloire?"



Le Pre Longuemare continua d'habiter huit jours chez le publicain sans
y tre inquit. Il suivait, autant qu'il pouvait, la rgle de sa
communaut et se levait de sa paillasse pour rciter, agenouill sur le
carreau, les offices de nuit. Bien qu'ils n'eussent tous deux  manger
que de misrables rogatons, il observait le jene et l'abstinence.
Tmoin afflig et souriant de ces austrits, le philosophe lui demanda,
un jour:

"Croyez-vous vraiment que Dieu prouve quelque plaisir  vous voir
endurer ainsi le froid et la faim?

--Dieu lui-mme, rpondit le moine, nous a donn l'exemple de la
souffrance."

Le neuvime jour depuis que le Barnabite logeait dans le grenier du
philosophe, celui-ci sortit entre chien et loup pour porter ses pantins
 Joly, marchand de jouets, rue Neuve-des-Petits-Champs. Il revenait
heureux de les avoir tous vendus, lorsque, sur la ci-devant place du
Carrousel, une fille en pelisse de satin bleu borde d'hermine, qui
courait en boitant, se jeta dans ses bras et le tint embrass  la faon
des suppliantes de tous les temps.

Elle tremblait; on entendait les battements prcipits de son coeur.
Admirant comme elle se montrait pathtique dans sa vulgarit, Brotteaux,
vieil amateur de thtre, songea que mademoiselle Raucourt ne l'et pas
vue sans profit.

Elle parlait d'une voix haletante, dont elle baissait le ton de peur
d'tre entendue des passants:

"Emmenez-moi, citoyen, cachez-moi, par piti!... Ils sont dans ma
chambre, rue Fromenteau. Pendant qu'ils montaient, je me suis rfugie
chez Flora, ma voisine, et j'ai saut par la fentre dans la rue, de
sorte que je me suis foul le pied.... Ils viennent; ils veulent me
mettre en prison et me faire mourir.... La semaine dernire, ils ont
fait mourir Virginie."

Brotteaux comprenait bien qu'elle parlait des dlgus du Comit
rvolutionnaire de la section ou des commissaires du Comit de sret
gnrale. La Commune avait alors un procureur vertueux, le citoyen
Chaumette, qui poursuivait les filles de joie comme les plus funestes
ennemies de la Rpublique. Il voulait rgnrer les moeurs. A vrai dire,
les demoiselles du Palais-galit taient peu patriotes. Elles
regrettaient l'ancien tat et ne s'en cachaient pas toujours. Plusieurs
avaient t dj guillotines comme conspiratrices, et leur sort
tragique avait excit beaucoup d'mulation chez leurs pareilles.

Le citoyen Brotteaux demanda  la suppliante par quelle faute elle
s'tait attir un mandat d'arrt.

Elle jura qu'elle n'en savait rien, qu'elle n'avait rien fait qu'on pt
lui reprocher.

"Eh bien, ma fille, lui dit Brotteaux, tu n'es point suspecte: tu n'as
rien  craindre. Va te coucher, et laisse-moi tranquille."

Alors elle avoua tout:

"J'ai arrach ma cocarde et j'ai cri: "Vive le roi!"

Il s'engagea sur les quais dserts, avec elle. Serre  son bras, elle
disait:

"Ce n'est pas que je l'aime, le roi; vous pensez bien que je ne l'ai
jamais connu et peut-tre n'tait-il pas un homme trs diffrent des
autres. Mais ceux-ci sont mchants. Ils se montrent cruels envers les
pauvres filles. Ils me tourmentent, me vexent et m'injurient de toutes
les manires; ils veulent m'empcher de faire mon mtier. Je n'en ai pas
d'autre. Vous pensez bien que si j'en avais un autre, je ne ferais pas
celui-l.... Qu'est-ce qu'ils veulent? Ils s'acharnent contre les
petits, les faibles, le laitier, le charbonnier, le porteur d'eau, la
blanchisseuse. Ils ne seront contents que lorsqu'ils auront mis contre
eux tout le pauvre monde."

Il la regarda: elle avait l'air d'un enfant. Elle ne ressentait plus de
peur. Elle souriait presque, lgre et boitillante. Il lui demanda son
nom. Elle rpondit qu'elle se nommait Athnas et avait seize ans.

Brotteaux lui offrit de la conduire o elle voudrait. Elle ne
connaissait personne  Paris; mais elle avait une tante, servante 
Palaiseau, qui la garderait chez elle.

Brotteaux prit sa rsolution:

"Viens, mon enfant", lui dit-il.

Et il l'emmena, appuye  son bras.

Rentr dans son grenier, il trouva le Pre Longuemare qui lisait son
brviaire.

Il lui montra Athnas, qu'il tenait par la main:

"Mon Pre, voil une fille de la rue Fromenteau qui a cri: "Vive le
roi!" La police rvolutionnaire est  ses trousses. Elle n'a point de
gte. Permettrez-vous qu'elle passe la nuit ici?"

Le Pre Longuemare ferma son brviaire:

"Si je vous comprends bien, dit-il, vous me demandez monsieur, si cette
jeune fille, qui est comme moi sous le coup d'un mandat d'arrt, peut,
pour son salut temporel, passer la nuit dans la mme chambre que moi.

--Oui, mon Pre.

--De quel droit m'y opposerais-je? et, pour me croire offens de sa
prsence, suis-je sr de valoir mieux qu'elle?"

Il se mit, pour la nuit, dans un vieux fauteuil ruin, assurant qu'il y
dormirait bien. Athnas se coucha sur le matelas. Brotteaux s'tendit
sur la paillasse et souffla la chandelle.

Les heures et les demies sonnaient aux clochers des glises: il ne
dormait point et entendait les souffles mls du religieux et de la
fille. La lune, image et tmoin de ses anciennes amours, se leva et
envoya dans la mansarde un rayon d'argent qui claira la chevelure
blonde, les cils d'or, le nez fin, la bouche ronde et rouge d'Athnas,
dormant les poings ferms.

"Voil, songea-t-il, une terrible ennemie de la Rpublique!"

Quand Athnas se rveilla, il faisait jour. Le religieux tait parti.
Brotteaux, sous la lucarne, lisant Lucrce, s'instruisait, aux leons de
la muse latine,  vivre sans craintes et sans dsirs; et toutefois il
tait dvor de regrets et d'inquitudes.

En ouvrant les yeux, Athnas vit avec stupeur sur sa tte les solives
d'un grenier. Puis elle se rappela, sourit  son sauveur et tendit vers
lui, pour le caresser, ses jolies petites mains sales.

Souleve sur sa couche, elle montra du doigt le fauteuil dlabr o le
religieux avait pass la nuit.

"Il est parti?... Il n'est pas all me dnoncer, dites?

--Non, mon enfant. On ne saurait trouver plus honnte homme que ce vieux
fou."

Athnas demanda quelle tait la folie de ce bonhomme; et, quand
Brotteaux lui eut dit que c'tait la religion, elle lui reprocha
gravement de parler ainsi, dclara que les hommes sans religion taient
pis que des btes et que, pour elle, elle priait Dieu souvent, esprant
qu'il lui pardonnerait ses pchs et la recevrait en sa sainte
misricorde.

Puis, remarquant que Brotteaux tenait un livre  la main, elle crut que
c'tait un livre de messe et dit:

"Vous voyez bien que, vous aussi, vous dites vos prires! Dieu vous
rcompensera de ce que vous avez fait pour moi."

Brotteaux lui ayant dit que ce livre n'tait pas un livre de messe, et
qu'il avait t crit avant que l'ide de messer se ft introduite dans
le monde, elle pensa que c'tait une _Clef des Songes_, et demanda s'il
ne s'y trouvait pas l'explication d'un rve extraordinaire qu'elle avait
fait. Elle ne savait pas lire et ne connaissait, par ou-dire, que ces
deux sortes d'ouvrages.

Brotteaux lui rpondit que ce livre n'expliquait que le songe de la vie.
La belle enfant, trouvant cette rponse difficile, renona  la
comprendre et se trempa le bout du nez dans la terrine qui remplaait
pour Brotteaux les cuvettes d'argent dont il usait autrefois. Puis elle
arrangea ses cheveux devant le miroir  barbe de son hte, avec un soin
minutieux et grave. Ses bras blancs recourbs sur sa tte, elle
prononait quelques paroles,  longs intervalles.

"Vous, vous avez t riche.

--Qu'est-ce qui te le fait croire?

--Je ne sais pas. Mais vous avez t riche et vous tes un aristocrate,
j'en suis sre."

Elle tira de sa poche une petite Sainte-Vierge en argent dans une
chapelle ronde d'ivoire, un morceau de sucre, du fil, des ciseaux, un
briquet, deux ou trois tuis et, aprs avoir fait le choix de ce qui lui
tait ncessaire, elle se mit  raccommoder sa jupe, qui avait t
dchire en plusieurs endroits.

"Pour votre sret, mon enfant, mettez ceci  votre coiffe! lui dit
Brotteaux, en lui donnant une cocarde tricolore.

--Je le ferai volontiers, monsieur, lui rpondit-elle; mais ce sera pour
l'amour de vous et non pour l'amour de la nation."

Quand elle se fut habille et pare de son mieux, tenant sa jupe  deux
mains, elle fit la rvrence comme elle l'avait appris au village et dit
 Brotteaux:

"Monsieur, je suis votre trs humble servante."

Elle tait prte  obliger son bienfaiteur de toutes les manires, mais
elle trouvait convenable qu'il ne demandt rien et qu'elle n'offrt
rien: il lui semblait que c'tait gentil de se quitter de la sorte, et
selon les biensances.

Brotteaux lui mit dans la main quelques assignats pour qu'elle prt le
coche de Palaiseau. C'tait la moiti de sa fortune, et, bien qu'il ft
connu pour ses prodigalits envers les femmes, il n'avait encore fait
avec aucune un si gal partage de ses biens.

Elle lui demanda son nom.

"Je me nomme Maurice."

Il lui ouvrit  regret la porte de la mansarde:

"Adieu, Athnas."

Elle l'embrassa.

"Monsieur Maurice, quand vous penserez  moi, appelez-moi Marthe: c'est
le nom de mon baptme, le nom dont on m'appelait au village.... Adieu et
merci.... Bien votre servante, monsieur Maurice."




XV


Il fallait vider les prisons qui regorgeaient; il fallait juger, juger
sans repos ni trve. Assis contre les murailles tapisses de faisceaux
et de bonnets rouges, comme leurs pareils sur les fleurs de lis, les
juges gardaient la gravit, la tranquillit terrible de leurs
prdcesseurs royaux. L'accusateur public et ses substituts, puiss de
fatigue, brls d'insomnie et d'eau-de-vie, ne secouaient leur
accablement que par un violent effort; et leur mauvaise sant les
rendait tragiques. Les jurs, divers d'origine et de caractre, les uns
instruits, les autres ignares, lches ou gnreux, doux ou violents,
hypocrites ou sincres, mais qui tous, dans le danger de la patrie et de
la Rpublique, sentaient ou feignaient de sentir les mmes angoisses, de
brler des mmes flammes, tous atroces de vertu ou de peur, ne formaient
qu'un seul tre, une seule tte sourde, irrite, une seule me, une bte
mystique, qui, par l'exercice naturel de ses fonctions, produisait
abondamment la mort. Bienveillants ou cruels par sensibilit, secous
soudain par un brusque mouvement de piti, ils acquittaient avec des
larmes un accus qu'ils eussent, une heure auparavant, condamn avec des
sarcasmes. A mesure qu'ils avanaient dans leur tche, ils suivaient
plus imptueusement les impulsions de leur coeur.

Ils jugeaient dans la fivre et dans la somnolence que leur donnait
l'excs du travail, sous les excitations du dehors et les ordres du
souverain, sous les menaces des sans-culottes et des tricoteuses presss
dans les tribunes et dans l'enceinte publique, d'aprs des tmoignages
forcens, sur des rquisitoires frntiques, dans un air empest, qui
appesantissait les cerveaux, faisait bourdonner les oreilles et battre
les tempes et mettait un voile de sang sur les yeux. Des bruits vagues
couraient dans le public sur des jurs corrompus par l'or des accuss.
Mais  ces rumeurs le jury tout entier rpondait par des protestations
indignes et des condamnations impitoyables. Enfin, c'taient des
hommes, ni pires ni meilleurs que les autres. L'innocence, le plus
souvent, est un bonheur et non pas une vertu: quiconque et accept de
se mettre  leur place et agi comme eux et accompli d'une me mdiocre
ces tches pouvantables.

Antoinette, tant attendue, vint enfin s'asseoir en robe noire dans le
fauteuil fatal, au milieu d'un tel concert de haine que seule la
certitude de l'issue qu'aurait le jugement en fit respecter les formes.
Aux questions mortelles l'accuse rpondit tantt avec l'instinct de la
conservation, tantt avec sa hauteur accoutume, et, une fois, grce 
l'infamie d'un de ses accusateurs, avec la majest d'une mre. L'outrage
et la calomnie seuls taient permis aux tmoins; la dfense fut glace
d'effroi. Le Tribunal, se contraignant  juger dans les rgles,
attendait que tout cela ft fini pour jeter la tte de l'Autrichienne 
l'Europe.



Trois jours aprs l'excution de Marie-Antoinette, Gamelin fut appel
auprs du citoyen Fortun Trubert, qui agonisait  trente pas du bureau
militaire o il avait puis sa vie, sur un lit de sangle, dans la
cellule de quelque Barnabite expuls. Sa tte livide creusait
l'oreiller. Ses yeux, qui ne voyaient dj plus, tournrent leurs
prunelles vitreuses du ct d'variste; sa main dessche saisit la main
de l'ami et la pressa avec une force inattendue. Il avait eu trois
vomissements de sang en deux jours. Il essaya de parler; sa voix,
d'abord voile et faible comme un murmure, s'enfla, grossit:

"Wattignies! Wattignies!... Jourdan a forc l'ennemi dans son camp...
dbloqu Maubeuge.... Nous avons repris Marchiennes. a ira... a
ira...."

Et il sourit.

Ce n'taient pas des songes de malade; c'tait une vue claire de la
ralit, qui illuminait alors ce cerveau sur lequel descendaient les
tnbres ternelles. Dsormais l'invasion semblait arrte: les
gnraux, terroriss, s'apercevaient qu'ils n'avaient pas mieux  faire
que de vaincre. Ce que les enrlements volontaires n'avaient point
apport, une arme nombreuse et discipline, la rquisition le donnait.
Encore un effort, et la Rpublique serait sauve.

Aprs une demi-heure d'anantissement, le visage de Fortun Trubert,
creus par la mort, se ranima, ses mains se soulevrent.

Il montra du doigt  son ami le seul meuble qu'il y et dans la chambre,
un petit secrtaire de noyer.

Et de sa voix haletante et faible, que conduisit un esprit lucide:

"Mon ami, comme Eudamidas, je te lgue mes dettes: trois cent vingt
livres dont tu trouveras le compte... dans ce cahier rouge.... Adieu,
Gamelin. Ne t'endors pas. Veille  la dfense de la Rpublique. a ira."

L'ombre de la nuit descendait dans la cellule. On entendit le mourant
pousser un souffle embarrass, et ses mains qui grattaient le drap.

A minuit, il pronona des mots sans suite:

"Encore du salptre.... Faites livrer les fusils.... La sant? trs
bonne.... Descendez ces cloches...."

Il expira  5 heures du matin.

Par ordre de la section, son corps fut expos dans la nef de la
ci-devant glise des Barnabites, au pied de l'autel de la Patrie, sur
un lit de camp, le corps recouvert d'un drapeau tricolore et le front
ceint d'une couronne de chne.

Douze vieillards vtus de la toge latine, une palme  la main, douze
jeunes filles, tranant de longs voiles et portant des fleurs,
entouraient le lit funbre. Aux pieds du mort, deux enfants tenaient
chacun une torche renverse. variste reconnut en l'un d'eux la fille de
sa concierge, Josphine, qui, par sa gravit enfantine et sa beaut
charmante, lui rappela ces gnies de l'amour et de la mort, que les
Romains sculptaient sur leurs sarcophages.

Le cortge se rendit au cimetire Saint-Andr-des-Arts aux chants de _La
Marseillaise_ et du _a ira_.

En mettant le baiser d'adieu sur le front de Fortun Trubert, variste
pleura. Il pleura sur lui-mme, enviant celui qui se reposait, sa tche
accomplie.

Rentr chez lui, il reut avis qu'il tait nomm membre du Conseil
gnral de la Commune. Candidat depuis quatre mois, il avait t lu
sans concurrent, aprs plusieurs scrutins, par une trentaine de
suffrages. On ne votait plus: les sections taient dsertes; riches et
pauvres ne cherchaient qu' se soustraire aux charges publiques. Les
plus grands vnements n'excitaient plus ni enthousiasme ni curiosit;
on ne lisait plus les journaux, variste doutait si, sur les sept cent
mille habitants de la capitale, trois ou quatre mille seulement avaient
encore l'me rpublicaine.

Ce jour-l, les Vingt et Un comparurent.

Innocents ou coupables des malheurs et des crimes de la Rpublique,
vains, imprudents, ambitieux et lgers,  la fois modrs et violents,
faibles dans la terreur comme dans la clmence, prompts  dclarer la
guerre, lents  la conduire, trans au Tribunal sur l'exemple qu'ils
avaient donn, ils n'taient pas moins la jeunesse clatante de la
Rvolution; ils en avaient t le charme et la gloire. Ce juge, qui va
les interroger avec une partialit savante; ce blme accusateur, qui,
l, devant sa petite table, prpare leur mort et leur dshonneur; ces
jurs, qui voudront tout  l'heure touffer leur dfense; ce public des
tribunes, qui les couvre d'invectives et de hues, juge, jurs, peuple,
ont nagure applaudi leur loquence, clbr leurs talents, leurs
vertus. Mais ils ne se souviennent plus.

variste avait fait jadis son dieu de Vergniaud, son oracle de Brissot.
Il ne se rappelait plus, et, s'il restait dans sa mmoire quelque
vestige de son antique admiration, c'tait pour concevoir que ces
monstres avaient sduit les meilleurs citoyens.

En rentrant, aprs l'audience, dans sa maison, Gamelin entendit des cris
dchirants. C'tait la petite Josphine que sa mre fouettait pour avoir
jou sur la place avec des polissons et sali la belle robe blanche qu'on
lui avait mise pour la pompe funbre du citoyen Trubert.




XVI


Aprs avoir, durant trois mois, sacrifi chaque jour  la patrie des
victimes illustres ou obscures, variste eut un procs  lui; d'un
accus il fit son accus.

Depuis qu'il sigeait au Tribunal, il piait avidement, dans la foule
des prvenus qui passaient sous ses yeux, le sducteur d'lodie, dont il
s'tait fait, dans son imagination laborieuse, une ide dont quelques
traits taient prcis. Il le concevait jeune, beau, insolent, et se
faisait une certitude qu'il avait migr en Angleterre. Il crut le
dcouvrir en un jeune migr nomm Maubel, qui, de retour en France et
dnonc par son hte, avait t arrt dans une auberge de Passy et dont
le parquet de Fouquier-Tinville instruisait l'affaire avec mille autres.
On avait saisi sur lui des lettres que l'accusation considrait comme
les preuves d'un complot ourdi par Maubel et les agents de Pitt, mais
qui n'taient en fait que des lettres crites  l'migr par des
banquiers de Londres chez qui il avait dpos des fonds. Maubel, qui
tait jeune et beau, paraissait surtout occup de galanteries. On
trouvait dans son carnet trace de relations avec l'Espagne, alors en
guerre avec la France; ces lettres,  la vrit, taient d'ordre intime,
et, si le parquet ne rendit pas une ordonnance de non-lieu, ce fut en
vertu de ce principe que la justice ne doit jamais se hter de relcher
un prisonnier.

Gamelin eut communication du premier interrogatoire subi par Maubel en
chambre du conseil et il fut frapp du caractre du jeune ci-devant,
qu'il se figurait conforme  celui qu'il attribuait  l'homme qui avait
abus de la confiance d'lodie. Ds lors, enferm pendant de longues
heures dans le cabinet du greffier, il tudia le dossier avec ardeur.
Ses soupons s'accrurent trangement quand il trouva dans un calepin
dj ancien de l'migr l'adresse de l'_Amour peintre_, jointe, il est
vrai,  celle du _Singe Vert_, du _Portrait de la_ ci-devant _Dauphine_
et de plusieurs autres magasins d'estampes et de tableaux. Mais, quand
il eut appris qu'on avait recueilli dans ce mme calepin quelques
ptales d'un oeillet rouge, recouverts avec soin d'un papier de soie,
songeant que l'oeillet rouge tait la fleur prfre d'lodie qui la
cultivait sur sa fentre, la portait dans ses cheveux, la donnait (il le
savait) en tmoignage d'amour, variste ne douta plus.

Alors, s'tant fait une certitude, il rsolut d'interroger lodie, en
lui cachant toutefois les circonstances qui lui avaient fait dcouvrir
le criminel.

Comme il montait l'escalier de sa maison, il sentit ds les paliers
infrieurs une enttante odeur de fruit et trouva dans l'atelier lodie,
qui aidait la citoyenne Gamelin  faire de la confiture de coings.
Tandis que la vieille mnagre, allumant le fourneau, mditait en son
esprit les moyens d'pargner le charbon et la cassonade sans nuire  la
qualit de la confiture, la citoyenne Blaise, sur sa chaise de paille,
ceinte d'un tablier de toile bise, des fruits d'or plein son giron,
pelait les coings et les jetait par quartiers dans une bassine de
cuivre. Les barbes de sa coiffe taient rejetes en arrire, ses mches
noires se tordaient sur son front moite; il manait d'elle un charme
domestique et une grce familire qui inspiraient les douces penses et
la tranquille volupt.

Elle leva, sans bouger, sur son amant son beau regard d'or fondu et
dit:

"Voyez, variste, nous travaillons pour vous. Vous mangerez, tout
l'hiver, d'une dlicieuse gele de coings qui vous affermira l'estomac
et vous rendra le coeur gai."

Mais Gamelin, s'approchant d'elle, lui pronona ce nom  l'oreille:

"Jacques Maubel...."

A ce moment, le savetier Combalot vint montrer son nez rouge par la
porte entrebille. Il apportait, avec des souliers, auxquels il avait
remis des talons, la note de ses ressemelages.

De peur de passer pour un mauvais citoyen, il faisait usage du nouveau
calendrier. La citoyenne Gamelin, qui aimait  voir clair dans ses
comptes, se perdait dans les fructidor et les vendmiaire.

Elle soupira:

"Jsus! ils veulent tout changer, les jours, les mois, les saisons, le
soleil et la lune! Seigneur Dieu, monsieur Combalot, qu'est-ce que c'est
que cette paire de galoches du 8 vendmiaire?

--Citoyenne, jetez les yeux sur votre calendrier pour vous rendre
compte."

Elle le dcrocha, y jeta les yeux, et, les dtournant aussitt:

"Il n'a pas l'air chrtien! fit-elle, pouvante.

--Non seulement cela, citoyenne, dit le savetier, mais nous n'avons plus
que trois dimanches au lieu de quatre. Et ce n'est pas tout: il va
falloir changer notre manire de compter. Il n'y aura plus de liards ni
de deniers, tout sera rgl sur l'eau distille."

A ces paroles la citoyenne Gamelin, les lvres tremblantes, leva les
yeux au plafond et soupira:

"Ils en font trop!"

Et, tandis qu'elle se lamentait, semblable aux saintes femmes des
calvaires rustiques, un fumeron, allum en son absence dans la braise,
remplissait l'atelier d'une vapeur infecte qui, jointe  l'odeur
enttante des coings, rendait l'air irrespirable.

lodie se plaignit que la gorge lui grattait, et demanda qu'on ouvrt la
fentre. Mais, ds que le citoyen savetier eut pris cong et que la
citoyenne Gamelin eut regagn son fourneau, variste rpta ce nom 
l'oreille de la citoyenne Blaise:

"Jacques Maubel."

Elle le regarda avec un peu de surprise, et, trs tranquillement, sans
cesser de couper un coing en quartiers:

"Et bien?... Jacques Maubel?...

--C'est lui!

--Qui? lui?

--Tu lui as donn un oeillet rouge."

Elle dclara ne pas comprendre, et lui demanda qu'il s'expliqut.

"Cet aristocrate! cet migr! cet infme!..."

Elle haussa les paules, et nia avec beaucoup de naturel avoir jamais
connu un Jacques Maubel.

Et vraiment elle n'en avait jamais connu.

Elle nia avoir jamais donn d'oeillets rouges  personne qu' variste;
mais peut-tre, sur ce point, n'avait-elle pas trs bonne mmoire.

Il connaissait mal les femmes, et n'avait pas pntr bien profondment
le caractre d'lodie; pourtant il la pensait trs capable de feindre et
de tromper un plus habile que lui.

"Pourquoi nier? dit-il. Je sais."

Elle affirma de nouveau n'avoir connu aucun Maubel. Et, ayant fini de
peler ses coings, elle demanda de l'eau parce que ses doigts poissaient.

Gamelin lui apporta une cuvette.

Et, en se lavant les mains, elle renouvela ses dngations.

Il rpta encore qu'il savait, et, cette fois, elle garda le silence.

Elle ne voyait pas o tendait la question de son amant et tait  mille
lieues de souponner que ce Maubel, dont elle n'avait jamais entendu
parler, dt comparatre devant le Tribunal rvolutionnaire; elle ne
comprenait rien aux soupons dont on l'obsdait, mais elle les savait
mal fonds. C'est pourquoi, n'ayant gure d'espoir de les dissiper, elle
n'en avait gure envie non plus. Elle cessa de se dfendre d'avoir connu
un Maubel, prfrant laisser le jaloux s'garer sur une fausse piste,
quand, d'un moment  l'autre, le moindre incident pouvait le mettre sur
la vritable voie. Son petit clerc d'autrefois, devenu un joli dragon
patriote, tait brouill maintenant avec sa matresse aristocrate. Quand
il rencontrait lodie, dans la rue, il la regardait d'un oeil qui
semblait dire: "Allons! la belle; je sens bien que je vais vous
pardonner de vous avoir trahie, et que je suis tout prs de vous rendre
mon estime." Elle ne fit donc plus effort pour gurir ce qu'elle
appelait les lubies de son ami; Gamelin garda la conviction que Jacques
Maubel tait le corrupteur d'lodie.



Les jours qui suivirent, le Tribunal s'occupa sans relche d'anantir le
fdralisme, qui, comme une hydre, avait menac de dvorer la libert.
Ce furent des jours chargs; et les jurs, puiss de fatigue,
expdirent le plus rapidement possible la femme Roland, inspiratrice ou
complice des crimes de la faction brissotine.

Cependant Gamelin passait chaque matin au parquet pour presser l'affaire
Maubel. Des pices importantes taient  Bordeaux: il obtint qu'un
commissaire les irait chercher en poste. Elles arrivrent enfin.

Le substitut de l'accusateur public les lut, fit la grimace et dit 
variste:

"Elles ne sont pas fameuses, les pices! Il n'y a rien l-dedans! des
fadaises!... S'il tait seulement certain que ce ci-devant comte de
Maubel a migr!..."

Enfin Gamelin russit. Le jeune Maubel reut son acte d'accusation et
fut traduit devant le Tribunal rvolutionnaire le 19 brumaire.

Ds l'ouverture de l'audience, le prsident montra le visage sombre et
terrible qu'il avait soin de prendre pour conduire les affaires mal
instruites. Le substitut de l'accusateur se caressait le menton des
barbes de sa plume et affectait la srnit d'une conscience pure. Le
greffier lut l'acte d'accusation: on n'en avait pas encore entendu de si
creux.

Le prsident demanda  l'accus s'il n'avait pas eu connaissance des
lois rendues contre les migrs.

"Je les ai connues et observes, rpondit Maubel, et j'ai quitt la
France muni de passeports en rgle."

Sur les raisons de son voyage en Angleterre et de son retour en France
il s'expliqua d'une manire satisfaisante. Sa figure tait agrable,
avec un air de franchise et de fiert qui plaisait. Les femmes des
tribunes le regardaient d'un oeil favorable. L'accusation prtendait
qu'il avait fait un sjour en Espagne dans le moment o dj cette
nation tait en guerre avec la France; il affirma n'avoir pas quitt
Bayonne  cette poque. Un point seul restait obscur. Parmi les papiers
qu'il avait jets dans sa chemine, lors de son arrestation, et dont on
n'avait retrouv que des bribes, on lisait des mots espagnols et le nom
de "Nieves".

Jacques Maubel refusa de donner  ce sujet les explications qui lui
taient demandes. Et, quand le prsident lui dit que l'intrt de
l'accus tait de s'expliquer, il rpondit qu'on ne doit pas toujours
suivre son intrt.

Gamelin ne songeait  convaincre Maubel que d'un crime: par trois fois
il pressa le prsident de demander  l'accus s'il pouvait s'expliquer
sur l'oeillet dont il gardait si prcieusement dans son portefeuille les
ptales desschs.

Maubel rpondit qu'il ne se croyait pas oblig de rpondre  une
question qui n'intressait pas la justice, puisqu'on n'avait pas trouv
de billet cach dans cette fleur.

Le jury se retira dans la salle des dlibrations, favorablement prvenu
en faveur de ce jeune homme dont l'affaire, obscure, semblait surtout
cacher des mystres amoureux. Cette fois, les bons, les purs eux-mmes
eussent volontiers acquitt. L'un d'eux, un ci-devant, qui avait donn
des gages  la Rvolution, dit:

"Est-ce sa naissance qu'on lui reproche? Moi aussi, j'ai eu le malheur
de natre dans l'aristocratie.

--Oui, mais tu en es sorti, rpliqua Gamelin, et il y est rest."

Et il parla avec une telle vhmence contre ce conspirateur, cet
missaire de Pitt, ce complice de Cobourg, qui tait all par-del les
monts et par-del les mers susciter des ennemis  la libert, il demanda
si ardemment la condamnation du tratre, qu'il rveilla l'humeur
toujours inquite, la vieille svrit des jurs patriotes.

L'un d'eux, cyniquement, lui dit:

"Il est des services qu'on ne peut se refuser entre collgues."

Le verdict de mort fut rendu  une voix de majorit.

Le condamn entendit sa sentence avec une tranquillit souriante. Ses
regards, qu'il promenait paisiblement sur la salle, exprimrent, en
rencontrant le visage de Gamelin, un indicible mpris.

Personne n'applaudit la sentence.

Jacques Maubel, reconduit  la Conciergerie, crivit une lettre en
attendant l'excution qui devait se faire le soir mme, aux flambeaux:

       _Ma chre soeur, le Tribunal m'envoie  l'chafaud, me donnant la
       seule joie que je pouvais ressentir depuis la mort de ma Nieves
       adore. Ils m'ont pris le seul bien qui me restait d'elle, une
       fleur de grenadier, qu'ils appelaient, je ne sais pourquoi, un
       oeillet._

       _J'aimais les arts:  Paris, dans les temps heureux, j'ai
       recueilli des peintures et des gravures qui sont maintenant en
       lieu sr et qu'on te remettra ds qu'il sera possible. Je te
       prie, chre soeur, de les garder en mmoire de moi._

Il se coupa une mche de cheveux, la mit dans la lettre, qu'il plia, et
crivit la suscription:

_A la citoyenne Clmence Dezeimeries, ne Maubel._

        _La Role._

Il donna tout ce qu'il avait d'argent sur lui au porte-clefs, en le
priant de faire parvenir cette lettre, demanda une bouteille de vin et
but  petits coups en attendant la charrette....

Aprs souper, Gamelin courut  l'_Amour peintre_ et bondit dans la
chambre bleue o chaque nuit l'attendait lodie.

"Tu es venge, lui dit-il. Jacques Maubel n'est plus. La charrette qui
le conduisait  la mort a pass sous tes fentres, entoure de
flambeaux."

Elle comprit:

"Misrable! C'est toi qui l'as tu, et ce n'tait pas mon amant. Je ne
le connaissais pas... je ne l'ai jamais vu.... Quel homme tait-ce? Il
tait jeune, aimable..., innocent. Et tu l'as tu, misrable!
misrable!"

Elle tomba vanouie. Mais, dans les ombres de cette mort lgre, elle se
sentait inonde en mme temps d'horreur et de volupt. Elle se ranima 
demi; ses lourdes paupires dcouvraient le blanc de ses yeux, sa gorge
se gonflait, ses mains battantes cherchaient son amant. Elle le pressa
dans ses bras  l'touffer, lui enfona les ongles dans la chair et lui
donna, de ses lvres dchires, le plus muet, le plus sourd, le plus
long, le plus douloureux et le plus dlicieux des baisers.

Elle l'aimait de toute sa chair, et, plus il lui apparaissait terrible,
cruel, atroce, plus elle le voyait couvert du sang de ses victimes, plus
elle avait faim et soif de lui.




XVII


Le 24 frimaire,  dix heures du matin, sous un ciel vif et rose, qui
fondait les glaces de la nuit, les citoyens Gunot et Delourmel,
dlgus du Comit de sret gnrale, se rendirent aux Barnabites et se
firent conduire au Comit de surveillance de la section, dans la salle
capitulaire, o se trouvait pour lors le citoyen Beauvisage, qui
fourrait des bches dans la chemine. Mais ils ne le virent point
d'abord,  cause de sa stature brve et ramasse.

De la voix fle des bossus, le citoyen Beauvisage pria les dlgus de
s'asseoir et se mit tout  leur service.

Gunot lui demanda s'il connaissait un ci-devant des Ilettes, demeurant
prs du Pont-Neuf.

"C'est, ajouta-t-il, un individu que je suis charg d'arrter."

Et il exhiba l'ordre du Comit de sret gnrale.

Beauvisage, ayant quelque temps cherch dans sa mmoire, rpondit qu'il
ne connaissait point d'individu nomm des Ilettes, que le suspect ainsi
dsign pouvait ne point habiter la section, certaines parties du
Musum, de l'Unit, de Marat-et-Marseille se trouvant aussi  proximit
du Pont-Neuf; que, s'il habitait la section, ce devait tre sous un nom
autre que celui que portait l'ordre du Comit; que nanmoins on ne
tarderait pas  le dcouvrir.

"Ne perdons point de temps! dit Gunot. Il fut signal  notre vigilance
par une lettre d'une de ses complices qui a t intercepte et remise
au Comit, il y a dj quinze jours, et dont le citoyen Lacroix a pris
connaissance hier soir seulement. Nous sommes dbords; les
dnonciations nous arrivent de toutes parts, en telle abondance qu'on ne
sait  qui entendre.

--Les dnonciations, rpliqua firement Beauvisage, affluent aussi au
Comit de vigilance de la section. Les uns apportent leurs rvlations
par civisme; les autres, par l'appt d'un billet de cent sols. Beaucoup
d'enfants dnoncent leurs parents, dont ils convoitent l'hritage.

--Cette lettre, reprit Gunot, mane d'une ci-devant Rochemaure, femme
galante, chez qui l'on jouait le biribi, et porte en suscription le nom
d'un citoyen Rauline; mais elle est rellement adresse  un migr au
service de Pitt. Je l'ai prise sur moi pour vous en communiquer ce qui
concerne l'individu des Ilettes."

Il tira la lettre de sa poche.

"Elle dbute par de longues indications sur les membres de la Convention
qu'on pourrait, au dire de cette femme, gagner par l'offre d'une somme
d'argent ou la promesse d'une haute fonction dans un gouvernement
nouveau, plus stable que celui-ci. Ensuite se lit ce passage:

       _Je sors de chez M. des Ilettes, qui habite, prs du Pont-Neuf,
       un grenier o il faut tre chat ou diable pour le trouver; il est
       rduit pour vivre  fabriquer des polichinelles. Il a du
       jugement: c'est pourquoi je vous transmets, monsieur, l'essentiel
       de sa conversation. Il ne croit pas que l'tat de choses actuel
       durera longtemps. Il n'en prvoit pas la fin dans la victoire de
       la coalition; et l'vnement semble lui donner raison; car vous
       savez, monsieur, que depuis quelque temps les nouvelles de la
       guerre sont mauvaises. Il croirait plutt  la rvolte des
       petites gens et des femmes du peuple, encore profondment
       attaches  leur religion. Il estime que l'effroi gnral que
       cause le Tribunal rvolutionnaire runira bientt la France
       entire contre les Jacobins. "Ce Tribunal, a-t-il dit
       plaisamment, qui juge la reine de France et une porteuse de pain,
       ressemble  ce Guillaume Shakespeare, si admir des Anglais,
       etc...." Il ne croit pas impossible que Robespierre pouse Madame
       Royale et se fasse nommer protecteur du royaume._

       _Je vous serais reconnaissant, monsieur, de me faire tenir les
       sommes qui me sont dues, c'est--dire mille livres sterling, par
       la voie que vous avez coutume d'employer, mais gardez-vous bien
       d'crire  M. Morhardt: il vient d'tre arrt, mis en prison,
       etc., etc._

--Le sieur des Ilettes fabrique des polichinelles, dit Beauvisage, voil
un indice prcieux... bien qu'il y ait beaucoup de petites industries de
ce genre dans la section.

--Cela me fait penser, dit Delourmel, que j'ai promis de rapporter une
poupe  ma fille Nathalie, la cadette, qui est malade d'une fivre
scarlatine. Les taches ont paru hier. Cette fivre n'est pas bien 
craindre; mais elle exige des soins. Et Nathalie, trs avance pour son
ge, d'une intelligence trs dveloppe, est d'une sant dlicate.

--Moi, dit Gunot, je n'ai qu'un garon. Il joue au cerceau avec des
cercles de tonneau et fabrique de petites montgolfires en soufflant
dans des sacs.

--Bien souvent, fit observer Beauvisage, c'est avec des objets qui ne
sont pas des jouets que les enfants jouent le mieux. Mon neveu mile,
qui est un bambin de sept ans, trs intelligent, s'amuse toute la
journe avec de petits carrs de bois, dont il fait des
constructions.... En usez-vous?..."

Et Beauvisage tendit sa tabatire ouverte aux deux dlgus.

"Maintenant il faut pincer notre gredin, dit Delourmel, qui portait de
longues moustaches et roulait de grands yeux. Je me sens d'apptit, ce
matin,  manger de la fressure d'aristocrate, arrose d'un verre de vin
blanc."

Beauvisage proposa aux dlgus d'aller trouver dans sa boutique de la
place Dauphine son collgue Dupont an, qui connaissait srement
l'individu des Ilettes.

Ils cheminaient dans l'air vif, suivis de quatre grenadiers de la
section.

"Avez-vous vu jouer _Le Jugement dernier des Rois_? demanda Delourmel 
ses compagnons; la pice mrite d'tre vue. L'auteur y montre tous les
rois de l'Europe rfugis dans une le dserte, au pied d'un volcan qui
les engloutit. C'est un ouvrage patriotique."

Delourmel avisa, au coin de la rue du Harlay, une petite voiture,
brillante comme une chapelle, que poussait une vieille qui portait
par-dessus sa coiffe un chapeau de toile cire.

"Qu'est-ce que vend cette vieille?" demanda-t-il.

La vieille rpondit elle-mme:

"Voyez, messieurs, faites votre choix. Je tiens chapelets et rosaires,
croix, images saint Antoine, saints suaires, mouchoirs de sainte
Vronique, _Ecce homo_, _Agnus Dei_, cors et bagues de saint Hubert, et
tous objets de dvotion.

--C'est l'arsenal du fanatisme!" s'cria Delourmel.

Et il procda  l'interrogatoire sommaire de la colporteuse, qui
rpondait  toutes les questions:

"Mon fils, il y a quarante ans que je vends des objets de dvotion."

Un dlgu du Comit de sret gnrale, avisant un habit bleu qui
passait, lui enjoignit de conduire  la Conciergerie la vieille femme
tonne.

Le citoyen Beauvisage fit observer  Delourmel que c'et t plutt au
Comit de surveillance  arrter cette marchande et  la conduire  la
section; que d'ailleurs on ne savait plus quelle conduite tenir 
l'endroit du ci-devant culte, pour agir selon les vues du gouvernement,
et s'il fallait ou tout permettre ou tout interdire.

En approchant de la boutique du menuisier, les dlgus et le
commissaire entendirent des clameurs irrites, mles aux grincements de
la scie et aux ronflements du rabot. Une querelle s'tait leve entre
le menuisier Dupont an et son voisin le portier Remacle  cause de la
citoyenne Remacle, qu'un attrait invincible ramenait sans cesse au fond
de la menuiserie d'o elle revenait  la loge couverte de copeaux et de
sciure de bois. Le portier offens donna un coup de pied  Mouton, le
chien du menuisier, au moment mme o sa propre fille, la petite
Josphine, tenait l'animal tendrement embrass. Josphine, indigne, se
rpandit en imprcations contre son pre; le menuisier s'cria d'une
voix irrite:

"Misrable! je te dfends de battre mon chien.

--Et moi, rpliqua le portier en levant son balai, je te dfends de...."

Il n'acheva pas: la varlope du menuisier lui avait effleur la tte.

Du plus loin qu'il aperut le citoyen Beauvisage accompagn des
dlgus, il courut  lui et lui dit:

"Citoyen commissaire, tu es tmoin que ce sclrat vient de
m'assassiner."

Le citoyen Beauvisage, coiff du bonnet rouge, insigne de ses fonctions,
tendit ses longs bras dans une attitude pacificatrice, et, s'adressant
au portier et au menuisier:

"Cent sols, dit-il,  celui de vous qui nous indiquera o se trouve un
suspect, recherch par le Comit de sret gnrale, le ci-devant des
Ilettes, fabricant de polichinelles."

Tous deux, le portier et le menuisier, dsignrent ensemble le logis de
Brotteaux, ne se disputant plus que pour l'assignat de cent sols promis
au dlateur.

Delourmel, Gunot et Beauvisage, suivis des quatre Grenadiers, du
portier Remacle, du menuisier Dupont, et d'une douzaine de petits
polissons du quartier, enfilrent l'escalier branl sur leurs pas, puis
montrent par l'chelle de meunier.

Brotteaux, dans son grenier, dcoupait des pantins tandis que le Pre
Longuemare, en face de lui, assemblait par des fils leurs membres pars,
et il souriait en voyant ainsi natre sous ses doigts le rythme et
l'harmonie.

Au bruit des crosses sur le palier, le religieux tressaillit de tous ses
membres, non qu'il et moins de courage que Brotteaux qui demeurait
impassible, mais le respect humain ne l'avait pas habitu  se composer
un maintien. Brotteaux, aux questions du citoyen Delourmel, comprit d'o
venait le coup et s'aperut un peu tard qu'on a tort de se confier aux
femmes. Invit  suivre le citoyen commissaire, il prit son Lucrce et
ses trois chemises.

"Le citoyen, dit-il, montrant le Pre Longuemare, est un aide que j'ai
pris pour fabriquer mes pantins. Il est domicili ici."

Mais le religieux, n'ayant pu prsenter un certificat de civisme, fut
mis avec Brotteaux en tat d'arrestation.

Quand le cortge passa devant la loge du concierge, la citoyenne
Remacle, appuye sur son balai, regarda son locataire de l'air de la
vertu qui voit le crime aux mains de la loi. La petite Josphine,
ddaigneuse et belle, retint par son collier Mouton, qui voulait
caresser l'ami qui lui avait donn du sucre. Une foule de curieux
emplissait la place de Thionville.

Brotteaux, au pied de l'escalier, se rencontra avec une jeune paysanne
qui se disposait  monter les degrs. Elle portait sous son bras un
panier plein d'oeufs et tenait  la main une galette enveloppe dans un
linge. C'tait Athnas, qui venait de Palaiseau prsenter  son sauveur
un tmoignage de sa reconnaissance. Quand elle s'aperut que des
magistrats et quatre grenadiers emmenaient "monsieur Maurice", elle
demeura stupide, demanda si c'tait vrai, s'approcha du commissaire, et
lui dit doucement:

"Vous ne l'emmenez pas? ce n'est pas possible.... Mais vous ne le
connaissez pas! Il est bon comme le bon Dieu."

Le citoyen Delourmel la repoussa et fit signe aux grenadiers d'avancer.
Alors Athnas vomit les plus sales injures, les invectives les plus
obscnes sur les magistrats et les grenadiers, qui croyaient sentir se
vider sur leurs ttes toutes les cuvettes du Palais-Royal et de la rue
Fromenteau. Puis, d'une voix qui remplit la place de Thionville tout
entire et fit frmir la foule des curieux, elle cria:

"Vive le roi! vive le roi!"




XVIII


La citoyenne Gamelin aimait le vieux Brotteaux, et le tenait pour
l'homme tout ensemble le plus aimable et le plus considrable qu'elle
et jamais approch. Elle ne lui avait pas dit adieu quand on l'avait
arrt, parce qu'elle et craint de braver les autorits et que dans son
humble condition elle regardait la lchet comme un devoir. Mais elle en
avait reu un coup dont elle ne se relevait pas.

Elle ne pouvait manger et dplorait qu'elle et perdu l'apptit au
moment o elle avait enfin de quoi le satisfaire. Elle admirait encore
son fils; mais elle n'osait plus penser aux pouvantables tches qu'il
accomplissait et se flicitait de n'tre qu'une femme ignorante pour
n'avoir pas  le juger.

La pauvre mre avait retrouv un vieux chapelet au fond d'une malle;
elle ne savait pas bien s'en servir, mais elle en occupait ses doigts
tremblants. Aprs avoir vcu jusqu' la vieillesse sans pratiquer sa
religion, elle devenait pieuse: elle priait Dieu, toute la journe, au
coin du feu, pour le salut de son enfant et de ce bon monsieur
Brotteaux. Souvent lodie l'allait voir: elles n'osaient se regarder et,
l'une prs de l'autre, parlaient au hasard de choses sans intrt.

Un jour de pluvise, quand la neige qui tombait  gros flocons
obscurcissait le ciel et touffait tous les bruits de la ville, la
citoyenne Gamelin, qui tait seule au logis, entendit frapper  la
porte. Elle tressaillit: depuis plusieurs mois le moindre bruit la
faisait frissonner. Elle ouvrit la porte. Un jeune homme de dix-huit ou
vingt ans entra, son chapeau sur la tte. Il tait vtu d'un carrick
vert bouteille, dont les trois collets lui couvraient la poitrine et la
taille. Il portait des bottes  revers de faon anglaise. Ses cheveux
chtains tombaient en boucles sur ses paules. Il s'avana au milieu de
l'atelier, comme pour recevoir tout ce que le vitrage envoyait de
lumire  travers la neige, et demeura quelques instants immobile et
silencieux.

Enfin, tandis que la citoyenne Gamelin le regardait interdite:

"Tu ne reconnais pas ta fille?..."

La vieille dame joignit les mains:

"Julie!... C'est toi.... Est-il Dieu possible!...

--Mais oui, c'est moi! Embrasse-moi, maman."

La citoyenne veuve Gamelin serra sa fille dans ses bras et mit une larme
sur le collet du carrick. Puis elle reprit avec un accent d'inquitude:

"Toi,  Paris!...

--Ah! maman, que n'y suis-je venue seule!... Moi, on ne me reconnatra
pas dans cet habit."

En effet, le carrick dissimulait ses formes et elle ne paraissait pas
diffrente de beaucoup de trs jeunes hommes qui, comme elle, portaient
les cheveux longs, partags en deux masses. Les traits de son visage,
fins et charmants, mais hls, creuss par la fatigue, endurcis par les
soucis, avaient une expression audacieuse et mle. Elle tait mince,
avait les jambes longues et droites, ses gestes taient aiss; seule sa
voix claire et pu la trahir.

Sa mre lui demanda si elle avait faim. Elle rpondit qu'elle mangerait
volontiers, et, quand on lui eut servi du pain, du vin et du jambon,
elle se mit  manger, un coude sur la table, belle et gloutonne comme
Crs dans la cabane de la vieille Baub.

Puis, le verre encore sur ses lvres:

"Maman, sais-tu quand mon frre rentrera? Je suis venue lui parler."

La bonne mre regarda sa fille avec embarras et ne rpondit rien.

"Il faut que je le voie. Mon mari a t arrt ce matin et conduit au
Luxembourg."

Elle donnait ce nom de "mari"  Fortun de Chassagne, ci-devant noble et
officier dans le rgiment de Bouill. Il l'avait aime quand elle tait
ouvrire de modes rue des Lombards, enleve et emmene en Angleterre, o
il avait migr aprs le 10 aot. C'tait son amant; mais elle trouvait
plus dcent de le nommer son poux, devant sa mre. Et elle se disait
que la misre les avait bien maris et que c'tait un sacrement que le
malheur.

Ils avaient plus d'une fois pass la nuit tous deux sur un banc, dans
les parcs de Londres, et ramass des morceaux de pain sous les tables
des tavernes,  Piccadilly.

Sa mre ne rpondait point et la regardait d'un oeil morne.

"Tu ne m'entends donc pas, maman? Le temps presse, il faut que je voie
variste tout de suite: lui seul peut sauver Fortun.

--Julie, rpondit la mre, il vaut mieux que tu ne parles pas  ton
frre.

--Comment? que dis-tu, ma mre?

--Je dis qu'il vaut mieux que tu ne parles pas  ton frre de monsieur
de Chassagne.

--Maman, il le faut bien, pourtant!

--Mon enfant, variste ne pardonne pas  monsieur de Chassagne de
t'avoir enleve. Tu sais avec quelle colre il parlait de lui, quels
noms il lui donnait.

--Oui, il l'appelait corrupteur, fit Julie avec un petit rire sifflant,
en haussant les paules.

--Mon enfant, il tait mortellement offens. variste a pris sur lui de
ne plus parler de monsieur de Chassagne. Et voil deux ans qu'il n'a
souffl mot de lui ni de toi. Mais ses sentiments n'ont pas chang; tu
le connais: il ne vous pardonne pas.

--Mais, maman, puisque Fortun m'a pouse...  Londres...."

La pauvre mre leva les yeux et les bras:

"Il suffit que Fortun soit un aristocrate, un migr, pour qu'variste
le traite comme un ennemi.

--Enfin, rponds, maman. Penses-tu que, si je lui demande de faire
auprs de l'accusateur public et du Comit de sret gnrale les
dmarches ncessaires pour sauver Fortun, il n'y consentira pas?...
Mais, maman, ce serait un monstre, s'il refusait!

--Mon enfant, ton frre est un honnte homme et un bon fils. Mais ne lui
demande pas, oh! ne lui demande pas de s'intresser  monsieur de
Chassagne.... coute-moi, Julie. Il ne me confie point ses penses et,
sans doute, je ne serais pas capable de les comprendre... mais il est
juge; il a des principes; il agit d'aprs sa conscience. Ne lui demande
rien, Julie.

--Je vois que tu le connais maintenant. Tu sais qu'il est froid,
insensible, que c'est un mchant, qu'il n'a que de l'ambition, de la
vanit. Et tu l'as toujours prfr  moi. Quand nous vivions tous les
trois ensemble, tu me le proposais pour modle. Sa dmarche compasse et
sa parole grave t'imposaient: tu lui dcouvrais toutes les vertus. Et
moi, tu me dsapprouvais toujours, tu m'attribuais tous les vices, parce
que j'tais franche, et que je grimpais aux arbres. Tu n'as jamais pu me
souffrir. Tu n'aimais que lui. Tiens! je le hais, ton variste; c'est un
hypocrite.

--Tais-toi, Julie: j'ai t une bonne mre pour toi comme pour lui. Je
t'ai fait apprendre un tat. Il n'a pas dpendu de moi que tu ne restes
une honnte fille et que tu ne te maries selon ta condition. Je t'ai
aime tendrement et je t'aime encore. Je te pardonne et je t'aime. Mais
ne dis pas de mal d'variste. C'est un bon fils. Il a toujours eu soin
de moi. Quand tu m'as quitte, mon enfant, quand tu as abandonn ton
tat, ton magasin, pour aller vivre avec monsieur de Chassagne, que
serais-je devenue sans lui? Je serais morte de misre et de faim.

--Ne parle pas ainsi, maman: tu sais bien que nous t'aurions entoure de
soins, Fortun et moi, si tu ne t'tais pas dtourne de nous, excite
par variste. Laisse-moi tranquille! il est incapable d'une bonne
action; c'est pour me rendre odieuse  tes yeux qu'il a affect de
prendre soin de toi. Lui! t'aimer?... Est-ce qu'il est capable d'aimer
quelqu'un? Il n'a ni coeur ni esprit. Il n'a aucun talent, aucun. Pour
peindre, il faut une nature plus tendre que la sienne."

Elle promena ses regards sur les toiles de l'atelier, qu'elle retrouvait
telles qu'elle les avait quittes.

"La voil, son me! il l'a mise sur ses toiles, froide et sombre. Son
Oreste, son Oreste, l'oeil bte, la bouche mauvaise et qui a l'air d'un
empal, c'est lui tout entier.... Enfin, maman, tu ne comprends donc
rien? Je ne peux pas laisser Fortun en prison. Tu les connais, les
jacobins, les patriotes, toute la squelle d'variste. Ils le feront
mourir. Maman, ma chre maman, ma petite maman, je ne veux pas qu'on me
le tue. Je l'aime! je l'aime! Il a t si bon pour moi, et nous avons
t si malheureux ensemble! Tiens, ce carrick, c'est un habit  lui. Je
n'avais plus de chemise. Un ami de Fortun m'a prt une veste et j'ai
t chez un garon limonadier  Douvres, pendant qu'il travaillait chez
un coiffeur. Nous savions bien que, revenir en France, c'tait risquer
notre vie; mais on nous a demand si nous voulions aller  Paris, pour y
accomplir une mission importante.... Nous avons consenti; nous aurions
accept une mission pour le diable. On nous a pay notre voyage et
donn une lettre de change pour un banquier de Paris. Nous avons trouv
les bureaux ferms: ce banquier est en prison et va tre guillotin.
Nous n'avions pas un rouge liard. Toutes les personnes  qui nous tions
affilis et  qui nous pouvions nous adresser sont en fuite ou
emprisonnes. Pas une porte o frapper. Nous couchions dans une curie
de la rue de la Femme-sans-tte. Un dcrotteur charitable, qui y dormait
sur la paille avec nous, prta  mon amant une de ses botes, une brosse
et un pot de cirage aux trois quarts vide. Fortun, pendant quinze
jours, a gagn sa vie et la mienne  cirer des souliers sur la place de
Grve. Mais lundi un membre de la Commune mit le pied sur la bote et
lui fit cirer ses bottes. C'est un ancien boucher  qui Fortun a donn
autrefois un coup de pied dans le derrire pour avoir vendu de la viande
 faux poids. Quand Fortun releva la tte pour rclamer ses deux sous,
le coquin le reconnut, l'appela aristocrate et le menaa de le faire
arrter. La foule s'amassa; elle se composait de braves gens et de
quelques sclrats qui criaient: "A mort l'migr!" et appelaient les
gendarmes. A ce moment, j'apportais la soupe  Fortun. Je l'ai vu
conduire  la section, et enfermer dans l'glise Saint-Jean. J'ai voulu
l'embrasser: on me repoussa. J'ai pass la nuit comme un chien sur une
marche de l'glise.... On l'a conduit, ce matin...."

Julie ne put achever; les sanglots l'touffaient.

Elle jeta son chapeau sur le plancher et se mit  genoux aux pieds de sa
mre:

"On l'a conduit, ce matin, dans la prison du Luxembourg. Maman, maman,
aide-moi  le sauver; aie piti de ta fille!"

Tout en pleurs, elle carta son carrick et, pour se mieux faire
reconnatre amante et fille, dcouvrit sa poitrine; et, prenant les
mains de sa mre, elle les pressa sur ses seins palpitants.

"Ma fille chrie, ma Julie, ma Julie!" soupira la veuve Gamelin.

Et elle colla son visage humide de larmes sur les joues de la jeune
femme.

Durant quelques instants, elles gardrent le silence. La pauvre mre
cherchait dans son esprit le moyen d'aider sa fille et Julie piait le
regard de ces yeux noys de pleurs.

"Peut-tre, songeait la mre d'variste, peut-tre, si je lui parle, se
laissera-t-il flchir. Il est bon, il est tendre. Si la politique ne
l'avait pas endurci, s'il n'avait pas subi l'influence des jacobins, il
n'aurait point eu de ces svrits qui m'effraient, parce que je ne les
comprends pas."

Elle prit dans ses deux mains la tte de Julie:

"coute, ma fille. Je parlerai  variste. Je le prparerai  te voir, 
t'entendre. Ta vue pourrait l'irriter et je craindrais le premier
mouvement.... Et puis, je le connais: cet habit le choquerait; il est
svre sur tout ce qui touche aux moeurs, aux convenances. Moi-mme, j'ai
t un peu surprise de voir ma Julie en garon.

--Ah! maman, l'migration et les affreux dsordres du royaume ont rendu
ces travestissements bien communs. On les prend pour exercer un mtier,
pour n'tre point reconnu, pour faire concorder un passeport ou un
certificat emprunts. J'ai vu  Londres le petit Girey habill en fille
et qui avait l'air d'une trs jolie fille; et tu conviendras, maman, que
ce travestissement est plus scabreux que le mien.

--Ma pauvre enfant, tu n'as pas besoin de te justifier  mes yeux, ni de
cela ni d'autre chose. Je suis ta mre: tu seras toujours innocente pour
moi. Je parlerai  variste, je dirai...."

Elle s'interrompit. Elle sentait ce qu'tait son fils; elle le sentait,
mais elle ne voulait pas le croire, elle ne voulait pas le savoir.

"Il est bon. Il fera pour moi... pour toi ce que je lui demanderai."

Et les deux femmes, infiniment lasses, se turent. Julie s'endormit la
tte sur les genoux o elle avait repos enfant. Cependant, son chapelet
 la main, la mre douloureuse pleurait sur les maux qu'elle sentait
venir silencieusement, dans le calme de ce jour de neige o tout se
taisait, les pas, les roues, le ciel.

Tout  coup, avec une finesse d'oue que l'inquitude avait aiguise,
elle entendit son fils qui montait l'escalier.

"variste!... dit-elle. Cache-toi."

Et elle poussa sa fille dans sa chambre.

"Comment allez-vous aujourd'hui, ma bonne mre?"

variste accrocha son chapeau au portemanteau, changea son habit bleu
contre une veste de travail et s'assit devant son chevalet. Depuis
quelques jours il esquissait au fusain une Victoire dposant une
couronne sur le front d'un soldat mort pour la patrie. Il et trait ce
sujet avec enthousiasme, mais le Tribunal dvorait toutes ses journes,
prenait toute son me, et sa main dshabitue du dessin se faisait
lourde et paresseuse.

Il fredonna le _a ira_.

"Tu chantes, mon enfant, dit la citoyenne Gamelin; tu as le coeur gai.

--Nous devons nous rjouir, ma mre: il y a de bonnes nouvelles. La
Vende est crase, les Autrichiens dfaits; l'arme du Rhin a forc les
lignes de Lautern et de Wissembourg. Le jour est proche o la Rpublique
triomphante montrera sa clmence. Pourquoi faut-il que l'audace des
conspirateurs grandisse  mesure que la Rpublique crot en force et que
les tratres s'tudient  frapper dans l'ombre la patrie, alors qu'elle
foudroie les ennemis qui l'attaquent  dcouvert?"

La citoyenne Gamelin, en tricotant un bas, observait son fils par-dessus
ses lunettes.

"Berzlius, ton vieux modle, est venu rclamer les dix livres que tu
lui devais: je les lui ai remises. La petite Josphine a eu mal au
ventre pour avoir mang trop de confitures, que le menuisier lui avait
donnes. Je lui ai fait de la tisane.... Desmahis est venu te voir; il a
regrett de ne pas te trouver. Il voudrait graver un sujet de ta
composition. Il te trouve un grand talent. Ce brave garon a regard tes
esquisses et les a admires.

--Quand la paix sera rtablie et la conspiration touffe, dit le
peintre, je reprendrai mon Oreste. Je n'ai pas l'habitude de me flatter;
mais il y a l une tte digne de David."

Il traa d'une ligne majestueuse le bras de sa Victoire.

"Elle tend des palmes, dit-il. Mais il serait plus beau que ses bras
eux-mmes fussent des palmes.

--variste!

--Maman?...

--J'ai reu des nouvelles... devine de qui....

--Je ne sais pas....

--De Julie... de ta soeur.... Elle n'est pas heureuse.

--Ce serait un scandale qu'elle le ft.

--Ne parle pas ainsi, mon enfant: elle est ta soeur. Julie n'est pas
mauvaise; elle a de bons sentiments, que le malheur a nourris. Elle
t'aime. Je puis t'assurer, variste, qu'elle aspire  une vie
laborieuse, exemplaire, et ne songe qu' se rapprocher des siens. Rien
n'empche que tu la revoies. Elle a pous Fortun Chassagne.

--Elle vous a crit?

--Non.

--Comment avez-vous de ses nouvelles, ma mre?

--Ce n'est pas par une lettre, mon enfant; c'est...."

Il se leva et l'interrompit d'une voix terrible:

"Taisez-vous, ma mre! Ne me dites pas qu'ils sont tous deux rentrs en
France.... Puisqu'ils doivent prir, que du moins ce ne soit pas par
moi. Pour eux, pour vous, pour moi, faites que j'ignore qu'ils sont 
Paris.... Ne me forcez pas  le savoir; sans quoi....

--Que veux-tu dire, mon enfant? Tu voudrais, tu oserais?...

--Ma mre, coutez-moi: si je savais que ma soeur Julie est dans cette
chambre... (et il montra du doigt la porte close), j'irais tout de suite
la dnoncer au Comit de vigilance de la section."

La pauvre mre, blanche comme sa coiffe, laissa tomber son tricot de ses
mains tremblantes et soupira, d'une voix plus faible que le plus faible
murmure:

"Je ne voulais pas le croire, mais je le vois bien: c'est un
monstre...."

Aussi ple qu'elle, l'cume aux lvres, variste s'enfuit et courut
chercher auprs d'lodie l'oubli, le sommeil, l'avant-got dlicieux du
nant.




XIX


Pendant que le Pre Longuemare et la fille Athnas taient interrogs 
la section, Brotteaux fut conduit entre deux gendarmes au Luxembourg, o
le portier refusa de le recevoir, allguant qu'il n'avait plus de place.
Le vieux traitant fut men ensuite  la Conciergerie et introduit au
greffe, pice assez petite, partage en deux par une cloison vitre.
Pendant que le greffier inscrivait son nom sur les registres d'crou,
Brotteaux vit  travers les carreaux deux hommes qui, chacun sur un
mauvais matelas, gardaient une immobilit de mort et, l'oeil fixe,
semblaient ne rien voir. Des assiettes, des bouteilles, des restes de
pain et de viande couvraient le sol autour d'eux. C'taient des
condamns  mort qui attendaient la charrette.

Le ci-devant des Ilettes fut conduit dans un cachot o,  la lueur d'une
lanterne, il entrevit deux figures tendues, l'une farouche, mutile,
hideuse, l'autre gracieuse et douce. Ces deux prisonniers lui offrirent
un peu de leur paille pourrie et pleine de vermine, pour qu'il ne
coucht pas sur la terre souille d'excrments. Brotteaux se laissa
choir sur un banc, dans l'ombre puante, et demeura la tte contre le
mur, muet, immobile. Sa douleur tait telle qu'il se serait bris la
tte contre le mur, s'il en avait eu la force. Il ne pouvait respirer.
Ses yeux se voilrent; un long bruit, tranquille comme le silence,
envahit ses oreilles, il sentit tout son tre baigner dans un nant
dlicieux. Durant une incomparable seconde, tout lui fut harmonie,
clart sereine, parfum, douceur. Puis il cessa d'tre.

Quand il revint  lui, la premire pense qui s'empara de son esprit fut
de regretter son vanouissement et, philosophe jusque dans la stupeur du
dsespoir, il songea qu'il lui avait fallu descendre dans un cul de
basse-fosse, en attendant la guillotine, pour prouver la sensation de
volupt la plus vive que ses sens eussent jamais gote. Il s'essayait 
perdre de nouveau le sentiment, mais sans y russir, et, peu  peu, au
contraire, il sentait l'air infect du cachot apporter  ses poumons,
avec la chaleur de la vie, la conscience de son intolrable misre.

Cependant ses deux compagnons tenaient son silence pour une cruelle
injure. Brotteaux, qui tait sociable, essaya de satisfaire leur
curiosit; mais, quand ils apprirent qu'il tait ce que l'on appelait
"un politique", un de ceux dont le crime lger tait de parole ou de
pense, ils n'prouvrent pour lui ni estime ni sympathie. Les faits
reprochs  ces deux prisonniers avaient plus de solidit: le plus vieux
tait un assassin, l'autre avait fabriqu de faux assignats. Ils
s'accommodaient tous deux de leur tat et y trouvaient mme quelques
satisfactions. Brotteaux se prit  songer soudain qu'au-dessus de sa
tte tout tait mouvement, bruit, lumire et vie, et que les jolies
marchandes du Palais souriaient derrire leur talage de parfumerie, de
mercerie, au passant heureux et libre, et cette ide accrut son
dsespoir.

La nuit vint, inaperue dans l'ombre et le silence du cachot, mais
lourde pourtant et lugubre. Une jambe tendue sur son banc et le dos
contre la muraille, Brotteaux s'assoupit. Et il se vit assis au pied
d'un htre touffu, o chantaient les oiseaux; le soleil couchant
couvrait la rivire de flammes liquides et le bord des nues tait teint
de pourpre. La nuit se passa. Une fivre ardente le dvorait et il
buvait avidement,  mme sa cruche, une eau qui augmentait son mal.

Le lendemain, le gelier, qui apporta la soupe, promit  Brotteaux de le
mettre  la pistole, moyennant finance, ds qu'il aurait de la place, ce
qui ne tarderait gure. En effet, le surlendemain, il invita le vieux
traitant  sortir de son cachot. A chaque marche qu'il montait,
Brotteaux sentait rentrer en lui la force et la vie, et quand sur le
carreau rouge d'une chambre il vit se dresser un lit de sangle recouvert
d'une mchante couverture de laine, il pleura de joie. Le lit dor o se
becquetaient des colombes, qu'il avait jadis fait faire pour la plus
jolie des danseuses de l'Opra, ne lui avait pas paru si agrable ni
promis de telles dlices.

Ce lit de sangle tait dans une grande salle, assez propre, qui en
contenait dix-sept autres, spars par de hautes planches. La compagnie
qui habitait l, compose d'ex-nobles, de marchands, de banquiers,
d'artisans, ne dplut pas au vieux publicain, qui s'accommodait de
toutes sortes de personnes. Il observa que ces hommes, privs comme lui
de tout plaisir et exposs  prir par la main du bourreau, montraient
de la gaiet et un got vif pour la plaisanterie. Peu dispos  admirer
les hommes, il attribuait la bonne humeur de ses compagnons  la
lgret de leur esprit, qui les empchait de considrer attentivement
leur situation. Et il se confirmait dans cette ide en observant que les
plus intelligents d'entre eux taient profondment tristes. Il s'aperut
bientt que, pour la plupart, ils puisaient dans le vin et l'eau-de-vie
une gaiet qui prenait  sa source un caractre violent et parfois un
peu fou. Ils n'avaient pas tous du courage; mais tous en montraient.
Brotteaux n'en tait pas surpris: il savait que les hommes avouent
volontiers la cruaut, la colre, l'avarice mme, mais jamais la
lchet, parce que cet aveu les mettrait, chez les sauvages et mme dans
une socit polie, en un danger mortel. C'est pourquoi, songeait-il,
tous les peuples sont des peuples de hros et toutes les armes ne sont
composes que de braves.

Plus encore que le vin et l'eau-de-vie, le bruit des armes et des clefs,
le grincement des serrures, l'appel des sentinelles, le trpignement des
citoyens  la porte du Tribunal enivraient les prisonniers, leur
inspiraient la mlancolie, le dlire ou la fureur. Il y en avait qui se
coupaient la gorge avec un rasoir ou se jetaient par une fentre.

Brotteaux logeait depuis trois jours  la pistole, quand il apprit, par
le porte-clefs, que le Pre Longuemare croupissait sur la paille
pourrie, dans la vermine, avec les voleurs et les assassins. Il le fit
recevoir  la pistole, dans la chambre qu'il habitait et o un lit tait
devenu vacant. S'tant engag  payer pour le religieux, le vieux
publicain, qui n'avait pas sur lui un grand trsor, s'ingnia  faire
des portraits  un cu l'un. Il se procura, par l'intermdiaire d'un
gelier, de petits cadres noirs pour y mettre de menus travaux en
cheveux qu'il excutait assez adroitement. Et ces ouvrages furent trs
recherchs dans une runion d'hommes qui songeaient  laisser des
souvenirs.

Le Pre Longuemare tenait haut son coeur et son esprit. En attendant
d'tre traduit devant le Tribunal rvolutionnaire, il prparait sa
dfense. Ne sparant point sa cause de celle de l'glise, il se
promettait d'exposer  ses juges les dsordres et les scandales causs 
l'pouse de Jsus-Christ par la constitution civile du clerg; il
entreprenait de peindre la fille ane de l'glise faisant au pape une
guerre sacrilge, le clerg franais dpouill, violent, odieusement
soumis  des laques; les rguliers, vritable milice du Christ, spolis
et disperss. Il citait saint Grgoire le Grand et saint Irne,
produisait des articles nombreux de droit canon et des paragraphes
entiers des dcrtales.

Toute la journe, il griffonnait sur ses genoux, au pied de son lit,
trempant des tronons de plumes uses jusqu'aux barbes dans l'encre,
dans la suie, dans le marc de caf, couvrant d'une illisible criture
papiers  chandelle, papiers d'emballage, journaux, gardes de livres,
vieilles lettres, vieilles factures, cartes  jouer, et songeant  y
employer sa chemise aprs l'avoir passe  l'amidon. Il entassait
feuille sur feuille, et, montrant l'indchiffrable barbouillage, il
disait:

"Quand je paratrai devant mes juges, je les inonderai de lumire."

Et, un jour, jetant un regard satisfait sur sa dfense sans cesse accrue
et pensant  ces magistrats qu'il brlait de confondre, il s'cria:

"Je ne voudrais pas tre  leur place!"

Les prisonniers que le sort avait runis dans ce cachot taient ou
royalistes ou fdralistes; il s'y trouvait mme un jacobin; ils
diffraient entre eux d'opinion sur la manire de conduire les affaires
de l'tat, mais aucun d'eux ne gardait le moindre reste de croyances
chrtiennes. Les feuillants, les constitutionnels, les girondins
trouvaient, comme Brotteaux, le bon Dieu fort mauvais pour eux-mmes et
excellent pour le peuple. Les jacobins installaient  la place de
Jhovah un dieu jacobin, pour faire descendre de plus haut le
jacobinisme sur le monde; mais, comme ils ne pouvaient concevoir ni les
uns ni les autres qu'on ft assez absurde pour croire  aucune religion
rvle, voyant que le Pre Longuemare ne manquait pas d'esprit, ils le
prenaient pour un fourbe. Afin, sans doute, de se prparer au martyre,
il confessait sa foi en toute rencontre, et, plus il montrait de
sincrit, plus il semblait un imposteur.

En vain Brotteaux se portait garant de la bonne foi du religieux;
Brotteaux passait lui-mme pour ne croire qu'une partie de ce qu'il
disait. Ses ides taient trop singulires pour ne pas paratre
affectes, et ne contentaient personne entirement. Il parlait de
Jean-Jacques comme d'un plat coquin. Par contre, il mettait Voltaire au
rang des hommes divins, sans toutefois l'galer  l'aimable Helvtius, 
Diderot, au baron d'Holbach. A son sens, le plus grand gnie du sicle
tait Boulanger. Il estimait beaucoup aussi l'astronome Lalande et
Dupuis, auteur d'un _Mmoire sur l'origine des constellations_. Les
hommes d'esprit de la chambre faisaient au pauvre barnabite mille
plaisanteries dont il ne s'apercevait jamais: sa candeur djouait tous
les piges.

Pour carter les soucis qui les rongeaient et chapper aux tourments de
l'oisivet, les prisonniers jouaient aux dames, aux cartes et au
trictrac. Il n'tait permis d'avoir aucun instrument de musique. Aprs
souper, on chantait, on rcitait des vers. _La Pucelle_ de Voltaire
mettait un peu de gaet au coeur de ces malheureux, qui ne se lassaient
pas d'en entendre les bons endroits. Mais, ne pouvant se distraire de la
pense affreuse plante au milieu de leur coeur, ils essayaient parfois
d'en faire un amusement et, dans la chambre des dix-huit lits, avant de
s'endormir, ils jouaient au Tribunal rvolutionnaire. Les rles taient
distribus selon les gots et les aptitudes. Les uns reprsentaient les
juges et l'accusateur; d'autres, les accuss ou les tmoins, d'autres le
bourreau et ses valets. Les procs finissaient invariablement par
l'excution des condamns, qu'on tendait sur un lit, le cou sous une
planche. La scne tait transporte ensuite dans les enfers. Les plus
agiles de la troupe, envelopps dans des draps, faisaient des spectres.
Et un jeune avocat de Bordeaux, nomm Dubosc, petit, noir, borgne,
bossu, bancal, le Diable boiteux en personne, venait, tout encorn,
tirer le Pre Longuemare, par les pieds, hors de son lit, lui annonant
qu'il tait condamn aux flammes ternelles et damn sans rmission pour
avoir fait du crateur de l'univers un tre envieux, sot et mchant, un
ennemi de la joie et de l'amour.

"Ah! ah! ah! criait horriblement ce diable, tu as enseign, vieux bonze,
que Dieu se plat  voir ses cratures languir dans la pnitence et
s'abstenir de ses dons les plus chers. Imposteur, hypocrite, cafard,
assieds-toi sur des clous et mange des coquilles d'oeufs pour
l'ternit!"

Le Pre Longuemare se contentait de rpondre que, dans ce discours, le
philosophe perait sous le diable et que le moindre dmon de l'enfer et
dit moins de sottises, tant un peu frott de thologie et certes moins
ignorant qu'un encyclopdiste.

Mais, quand l'avocat girondin l'appelait capucin, il se fchait tout
rouge et disait qu'un homme incapable de distinguer un barnabite d'un
franciscain ne saurait pas voir une mouche dans du lait.

Le Tribunal rvolutionnaire vidait les prisons, que les comits
remplissaient sans relche: en trois mois la chambre des dix-huit fut 
moiti renouvele. Le Pre Longuemare perdit son diablotin. L'avocat
Dubosc, traduit devant le Tribunal rvolutionnaire, fut condamn  mort
comme fdraliste et pour avoir conspir contre l'unit de la
Rpublique. Au sortir du Tribunal, il repassa, comme tous les autres
condamns, par un corridor qui traversait la prison et donnait sur la
chambre qu'il avait anime trois mois de sa gaiet. En faisant ses
adieux  ses compagnons, il garda le ton lger et l'air joyeux qui lui
taient habituels.

"Excusez-moi, monsieur, dit-il au Pre Longuemare, de vous avoir tir
par les pieds dans votre lit. Je n'y reviendrai plus."

Et, se tournant vers le vieux Brotteaux:

"Adieu, je vous prcde dans le nant. Je livre volontiers  la nature
les lments qui me composent, en souhaitant qu'elle en fasse, 
l'avenir, un meilleur usage, car il faut reconnatre qu'elle m'avait
fort mal russi."

Et il descendit au greffe, laissant Brotteaux afflig et le Pre
Longuemare tremblant et vert comme la feuille, plus mort que vif de voir
l'impie rire au bord de l'abme.

Quand germinal ramena les jours clairs, Brotteaux, qui tait voluptueux,
descendit plusieurs fois par jour dans la cour qui donnait sur le
quartier des femmes, prs de la fontaine o les captives venaient, le
matin, laver leur linge. Une grille sparait les deux quartiers; mais
les barreaux n'en taient pas assez rapprochs pour empcher les mains
de se joindre et les bouches de s'unir. Sous la nuit indulgente, des
couples s'y pressaient. Alors Brotteaux, discrtement se rfugiait dans
l'escalier et, assis sur une marche, tirait de la poche de sa redingote
puce son petit Lucrce, et lisait,  la lueur d'une lanterne, quelques
maximes svrement consolatrices: "_Sic ubi non erimus_.... Quand nous
aurons cess de vivre, rien ne pourra nous mouvoir, non pas mme le
ciel, la terre et la mer confondant leurs dbris...." Mais, tout en
jouissant de sa haute sagesse, Brotteaux enviait au barnabite cette
folie qui lui cachait l'univers.

La terreur, de mois en mois, grandissait. Chaque nuit, les geliers
ivres, accompagns de leurs chiens de garde, allaient de cachot en
cachot, portant des actes d'accusation, hurlant des noms qu'ils
estropiaient, rveillaient les prisonniers et pour vingt victimes
dsignes en pouvantaient deux cents. Dans ces corridors, pleins
d'ombres sanglantes, passaient chaque jour, sans une plainte, vingt,
trente, cinquante condamns, vieillards, femmes, adolescents, et si
divers de condition, de caractre, de sentiment, qu'on se demandait
s'ils n'avaient pas t tirs au sort.

Et l'on jouait aux cartes, on buvait du vin de Bourgogne, on faisait des
projets, on avait des rendez-vous, la nuit,  la grille. La socit,
presque entirement renouvele, tait maintenant compose en grande
partie d'"exagrs" et d'"enrags". Toutefois la chambre des dix-huit
lits demeurait encore le sjour de l'lgance et du bon ton: hors deux
dtenus qu'on y avait mis, rcemment transfrs du Luxembourg  la
Conciergerie, et qu'on suspectait d'tre des "moutons", c'est--dire des
espions, les citoyens Navette et Bellier, il ne s'y trouvait que
d'honntes gens, qui se tmoignaient une confiance rciproque. On y
clbrait, la coupe  la main, les victoires de la Rpublique. Il s'y
rencontrait plusieurs potes, comme il s'en voit dans toute runion
d'hommes oisifs. Les plus habiles d'entre eux composaient des odes sur
les triomphes de l'arme du Rhin et les rcitaient avec emphase. Ils
taient bruyamment applaudis. Brotteaux seul louait mollement les
vainqueurs et leurs chantres.

"C'est, depuis Homre, une trange manie des potes, dit-il un jour, que
de clbrer les militaires. La guerre n'est point un art, et le hasard
dcide seul du sort des batailles. De deux gnraux en prsence, tous
deux stupides, il faut ncessairement que l'un d'eux soit victorieux.
Attendez-vous  ce qu'un jour un de ces porteurs d'pe que vous
divinisez vous avale tous comme la grue de la fable avale les
grenouilles. C'est alors qu'il sera vraiment dieu! Car les dieux se
connaissent  l'apptit."

Brotteaux n'avait jamais t touch par la gloire des armes. Il ne se
rjouissait nullement des triomphes de la Rpublique, qu'il avait
prvus. Il n'aimait point le nouveau rgime qu'affermissait la victoire.
Il tait mcontent. On l'et t  moins.

Un matin, on annona que les commissaires du Comit de sret gnrale
feraient des perquisitions chez les dtenus, qu'on saisirait assignats,
objets d'or et d'argent, couteaux, ciseaux, que de telles recherches
avaient t faites au Luxembourg et qu'on avait enlev lettres, papiers,
livres.

Chacun alors s'ingnia  trouver quelque cachette o mettre ce qu'il
avait de plus prcieux. Le Pre Longuemare porta, par brasses, sa
dfense dans une gouttire. Brotteaux coula son Lucrce dans les
cendres de la chemine.

Quand les commissaires, ayant au cou des rubans tricolores, vinrent
oprer leurs saisies, ils ne trouvrent gure que ce qu'on avait jug
convenable de leur laisser. Aprs leur dpart, le Pre Longuemare courut
 sa gouttire et recueillit de sa dfense ce que l'eau et le vent en
avaient laiss. Brotteaux retira de la chemine son Lucrce tout noir de
suie.

"Jouissons de l'heure prsente, songea-t-il, car j'augure  certains
signes que le temps nous est dsormais troitement mesur."

Par une douce nuit de prairial, tandis qu'au-dessus du prau la lune
montrait dans le ciel pli ses deux cornes d'argent, le vieux traitant
qui,  sa coutume, lisait Lucrce sur un degr de l'escalier de pierre,
entendit une voix l'appeler, une voix de femme, une voix dlicieuse,
qu'il ne reconnaissait pas. Il descendit dans la cour et vit derrire la
grille une forme qu'il ne reconnaissait pas plus que la voix et qui lui
rappelait, par ses contours indistincts et charmants, toutes les femmes
qu'il avait aimes. Le ciel la baignait d'azur et d'argent. Brotteaux
reconnut soudain la jolie comdienne de la rue Feydeau, Rose Thvenin.

"Vous ici, mon enfant! La joie de vous y voir m'est cruelle. Depuis
quand et pourquoi tes-vous ici?

--Depuis hier."

Et elle ajouta trs bas:

"J'ai t dnonce comme royaliste. On m'accuse d'avoir conspir pour
dlivrer la reine. Comme je vous savais ici, j'ai tout de suite cherch
 vous voir. coutez-moi, mon ami... car vous voulez bien que je vous
donne ce nom?... Je connais des gens en place; j'ai, je le sais, des
sympathies jusque dans le Comit de salut public. Je ferai agir mes
amis: ils me dlivreront, et je vous dlivrerai  mon tour."

Mais Brotteaux, d'une voix qui se fit pressante:

"Par tout ce que vous avez de cher, mon enfant, n'en faites rien!
N'crivez pas, ne sollicitez pas; ne demandez rien  personne, je vous
en conjure, faites-vous oublier."

Comme elle ne semblait pas pntre de ce qu'il disait, il se fit plus
suppliant encore:

"Gardez le silence, Rose, faites-vous oublier: l est le salut. Tout ce
que vos amis tenteraient ne ferait que hter votre perte. Gagnez du
temps. Il en faut peu, trs peu, j'espre, pour vous sauver.... Surtout
n'essayez pas d'mouvoir les juges, les jurs, un Gamelin. Ce ne sont
pas des hommes, ce sont des choses: on ne s'explique pas avec les
choses. Faites-vous oublier. Si vous suivez mon conseil, mon amie, je
mourrai heureux de vous avoir sauv la vie."

Elle rpondit:

"Je vous obirai.... Ne parlez pas de mourir."

Il haussa les paules:

"Ma vie est finie, mon enfant. Vivez et soyez heureuse."

Elle lui prit les mains et les mit sur son sein:

"coutez-moi, mon ami.... Je ne vous ai vu qu'un jour et pourtant vous
ne m'tes point indiffrent. Et si ce que je vais vous dire peut vous
rattacher  la vie, croyez-le: je serai pour vous... tout ce que vous
voudrez que je sois."

Et ils se donnrent un baiser sur la bouche  travers la grille.




XX


variste Gamelin, pendant une longue audience du Tribunal,  son banc,
dans l'air chaud, ferme les yeux et pense:

"Les mchants, en forant Marat  se cacher dans les trous, en avaient
fait un oiseau de nuit, l'oiseau de Minerve, dont l'oeil perait les
conspirateurs dans les tnbres o ils se dissimulaient. Maintenant,
c'est un regard bleu, froid, tranquille, qui pntre les ennemis de
l'tat et dnonce les tratres avec une subtilit inconnue mme  l'Ami
du peuple, endormi pour toujours dans le jardin des Cordeliers. Le
nouveau sauveur, aussi zl et plus perspicace que le premier, voit ce
que personne n'avait vu et son doigt lev rpand la terreur. Il
distingue les nuances dlicates, imperceptibles, qui sparent le mal du
bien, le vice de la vertu, que sans lui on et confondues, au dommage de
la patrie et de la libert; il trace devant lui la ligne mince,
inflexible, en dehors de laquelle il n'est,  gauche et  droite,
qu'erreur, crime et sclratesse. L'Incorruptible enseigne comment on
sert l'tranger par exagration et par faiblesse, en perscutant les
cultes au nom de la raison, et en rsistant au nom de la religion aux
lois de la Rpublique. Non moins que les sclrats qui immolrent Le
Peltier et Marat, ceux qui leur dcernent des honneurs divins pour
compromettre leur mmoire servent l'tranger. Agent de l'tranger,
quiconque rejette les ides d'ordre, de sagesse, d'opportunit; agent
de l'tranger, quiconque outrage les moeurs, offense la vertu, et, dans
le drglement de son coeur, nie Dieu. Les prtres fanatiques mritent la
mort; mais il y a une manire contre-rvolutionnaire de combattre le
fanatisme; il y a des abjurations criminelles. Modr, on perd la
Rpublique; violent, on la perd.

"Oh! redoutables devoirs du juge, dicts par le plus sage des hommes! Ce
ne sont plus seulement les aristocrates, les fdralistes, les sclrats
de la faction d'Orlans, les ennemis dclars de la patrie qu'il faut
frapper. Le conspirateur, l'agent de l'tranger est un Prote, il prend
toutes les formes. Il revt l'apparence d'un patriote, d'un
rvolutionnaire, d'un ennemi des rois; il affecte l'audace d'un coeur qui
ne bat que pour la libert; il enfle la voix et fait trembler les
ennemis de la Rpublique: c'est Danton; sa violence cache mal son odieux
modrantisme et sa corruption apparat enfin. Le conspirateur, l'agent
de l'tranger, c'est ce bgue loquent qui mit  son chapeau la premire
cocarde des rvolutionnaires, c'est ce pamphltaire qui, dans son
civisme ironique et cruel, s'appelait lui-mme "le procureur de la
lanterne", c'est Camille Desmoulins: il s'est dcel en dfendant les
gnraux tratres et en rclamant les mesures criminelles d'une clmence
intempestive. C'est Philippeaux, c'est Hrault, c'est le mprisable
Lacroix. Le conspirateur, l'agent de l'tranger, c'est ce pre Duchesne
qui avilit la libert par sa basse dmagogie et de qui les immondes
calomnies rendirent Antoinette elle-mme intressante. C'est Chaumette,
qu'on vit pourtant doux, populaire, modr, bonhomme et vertueux dans
l'administration de la Commune, mais il tait athe! Les conspirateurs,
les agents de l'tranger, ce sont tous ces sans-culottes en bonnet
rouge, en carmagnole, en sabots, qui ont follement renchri de
patriotisme sur les jacobins. Le conspirateur, l'agent de l'tranger,
c'est Anacharsis Cloots, l'orateur du genre humain, condamn  mort par
toutes les monarchies du monde; mais on devait tout craindre de lui: il
tait Prussien.

"Maintenant, violents et modrs, tous ces mchants, tous ces tratres,
Danton, Desmoulins, Hbert, Chaumette, ont pri sous la hache. La
Rpublique est sauve; un concert de louanges monte de tous les comits
et de toutes les assembles populaires vers Maximilien et la Montagne.
Les bons citoyens s'crient: "Dignes reprsentants d'un peuple libre,
c'est en vain que les enfants des Titans ont lev leur tte altire:
Montagne bienfaisante, Sina protecteur, de ton sein bouillonnant est
sortie la foudre salutaire...."

"En ce concert, le Tribunal a sa part de louanges. Qu'il est doux d'tre
vertueux et combien la reconnaissance publique est chre au coeur du juge
intgre!

"Cependant, pour un coeur patriote, quel sujet d'tonnement et quelles
causes d'inquitude! Quoi! pour trahir la cause populaire, ce n'tait
donc pas assez de Mirabeau, de La Fayette, de Bailly, de Ption, de
Brissot? Il y fallait encore ceux qui ont dnonc ces tratres. Quoi!
tous les hommes qui ont fait la Rvolution ne l'ont faite que pour la
perdre! Ces grands auteurs des grandes journes prparaient avec Pitt et
Cobourg la royaut d'Orlans ou la tutelle de Louis XVII. Quoi! Danton,
c'tait Monk! Quoi! Chaumette et les hbertistes, plus perfides que les
fdralistes qu'ils ont pousss sous le couteau, avaient conjur la
ruine de l'empire! Mais parmi ceux qui prcipitent  la mort les
perfides Danton et les perfides Chaumette, l'oeil bleu de Robespierre
n'en dcouvrira-t-il pas demain de plus perfides encore? O s'arrtera
l'excrable enchanement des tratres trahis et la perspicacit de
l'Incorruptible?..."




XXI


Cependant Julie Gamelin, vtue de son carrick vert bouteille, allait
tous les jours dans le jardin du Luxembourg et l, sur un banc, au bout
d'une alle, attendait le moment o son amant paratrait  une des
lucarnes du palais. Ils se faisaient des signes et changeaient leurs
penses dans un langage muet qu'ils avaient imagin. Elle savait par ce
moyen que le prisonnier occupait une assez bonne chambre, jouissait
d'une agrable compagnie, avait besoin d'une couverture et d'une
bouillotte et aimait tendrement sa matresse.

Elle n'tait pas seule  pier un visage aim dans ce palais chang en
prison. Une jeune mre prs d'elle tenait ses regards attachs sur une
fentre close et, ds qu'elle voyait la fentre s'ouvrir, elle levait
son petit enfant dans ses bras, au-dessus de sa tte. Une vieille dame,
voile de dentelle, se tenait de longues heures immobile sur un pliant,
esprant en vain apercevoir un moment son fils qui, pour ne pas
s'attendrir, jouait au palet dans la cour de la prison, jusqu' ce qu'on
et ferm le jardin.

Durant ces longues stations sous le ciel gris ou bleu, un homme d'un ge
mr, assez gros, trs propre, se tenait sur un banc voisin, jouant avec
sa tabatire et ses breloques, et dpliant un journal qu'il ne lisait
jamais. Il tait vtu,  la vieille mode bourgeoise, d'un tricorne 
galon d'or, d'un habit zinzolin et d'un gilet bleu, brod d'argent. Il
avait l'air honnte; il tait musicien,  en juger par la flte dont un
bout dpassait sa poche. Pas un moment il ne quittait des yeux le faux
jeune garon, il ne cessait de lui sourire et, le voyant se lever, il se
levait lui-mme et le suivait de loin. Julie, dans sa misre et dans sa
solitude, se sentait touche de la sympathie discrte que lui montrait
ce bon homme.

Un jour, comme elle sortait du jardin, la pluie commenant  tomber, le
bon homme s'approcha d'elle et, ouvrant son vaste parapluie rouge, lui
demanda la permission de l'en abriter. Elle lui rpondit doucement, de
sa voix claire, qu'elle y consentait. Mais au son de cette voix et
averti, peut-tre, par une subtile odeur de femme, il s'loigna
vivement, laissant expose  la pluie d'orage la jeune femme, qui
comprit et, malgr ses soucis, ne put s'empcher de sourire.

Julie logeait dans une mansarde de la rue du Cherche-Midi et se faisait
passer pour un commis drapier qui cherchait un emploi: la citoyenne
veuve Gamelin, persuade enfin que sa fille ne courait nulle part de si
grand danger que prs d'elle, l'avait loigne de la place de Thionville
et de la section du Pont-Neuf, et l'entretenait de vivres et de linge
autant qu'elle pouvait. Julie faisait un peu de cuisine, allait au
Luxembourg voir son cher amant et rentrait dans son taudis; la monotonie
de ce mange berait ses chagrins et, comme elle tait jeune et robuste,
elle dormait toute la nuit d'un profond sommeil. D'un caractre hardi,
habitue aux aventures et excite, peut-tre, par l'habit qu'elle
portait, elle allait quelquefois, la nuit, chez un limonadier de la rue
du Four,  l'enseigne de la _Croix rouge_, que frquentaient des gens de
toutes sortes et des femmes galantes. Elle y lisait les gazettes et
jouait au trictrac avec quelque courtaud de boutique ou quelque
militaire, qui lui fumait sa pipe au nez. L, on buvait, on jouait, on
faisait l'amour et les rixes taient frquentes. Un soir, un buveur, au
bruit d'une chevauche sur le pav du carrefour, souleva le rideau et,
reconnaissant le commandant en chef de la garde nationale, le citoyen
Hanriot, qui passait au galop avec son tat-major, murmura entre ses
dents:

"Voil la bourrique  Robespierre!"

A ce mot, Julie poussa un grand clat de rire.

Mais un patriote  moustaches releva vertement le propos:

"Celui qui parle ainsi, s'cria-t-il, est un f... aristocrate, que
j'aurais plaisir  voir ternuer dans le panier  Samson. Sachez que le
gnral Hanriot est un bon patriote qui saura dfendre, au besoin, Paris
et la Convention. C'est cela que les royalistes ne lui pardonnent
point."

Et le patriote  moustaches, dvisageant Julie qui ne cessait pas de
rire:

"Toi, blanc-bec, prends garde que je ne t'envoie mon pied dans le
derrire, pour t'apprendre  respecter les patriotes."

Cependant des voix s'levaient:

"Hanriot est un ivrogne et un imbcile!

--Hanriot est un bon jacobin! Vive Hanriot!"

Deux partis se formrent. On s'aborda, les poings s'abattirent sut les
chapeaux dfoncs, les tables se renversrent, les verres volrent en
clats, les quinquets s'teignirent, les femmes poussrent des cris
aigus. Assaillie par plusieurs patriotes, Julie s'arma d'une banquette,
fut terrasse, griffa, mordit ses agresseurs. De son carrick ouvert et
de son jabot dchir sa poitrine haletante sortait. Une patrouille
accourut au bruit, et la jeune aristocrate s'chappa entre les jambes
des gendarmes.

Chaque jour, les charrettes taient pleines de condamns.

"Je ne peux pourtant pas laisser mourir mon amant!" disait Julie  sa
mre.

Elle rsolut de solliciter, de faire des dmarches, d'aller dans les
comits, dans les bureaux, chez des reprsentants, chez des magistrats,
partout o il faudrait. Elle n'avait point de robe. Sa mre emprunta une
robe raye, un fichu, une coiffe de dentelle  la citoyenne Blaise, et
Julie, vtue en femme et en patriote, se rendit chez le juge Renaudin,
dans une humide et sombre maison de la rue Mazarine.

Elle monta en tremblant l'escalier de bois et de carreau et fut reue
par le juge dans son cabinet misrable, meubl d'une table de sapin et
de deux chaises de paille. Le papier de tenture pendait en lambeaux.
Renaudin, les cheveux noirs et colls, l'oeil sombre, les babines
retrousses et le menton saillant, lui fit signe de parler et l'couta
en silence.

Elle lui dit qu'elle tait la soeur du citoyen Chassagne, prisonnier au
Luxembourg, lui exposa le plus habilement qu'elle put les circonstances
dans lesquelles il avait t arrt, le reprsenta innocent et
malheureux, se montra pressante.

Il demeura insensible et dur.

Suppliante,  ses pieds, elle pleura.

Ds qu'il vit des larmes, son visage changea: ses prunelles, d'un noir
rougetre, s'enflammrent, et ses normes mchoires bleues remurent
comme pour ramener la salive dans sa gorge sche.

"Citoyenne, on fera le ncessaire. Ne vous inquitez pas."

Et, ouvrant une porte, il poussa la solliciteuse dans un petit salon
rose, o il y avait des trumeaux peints, des groupes de biscuit, un
cartel et des candlabres dors, des bergres, un canap de tapisserie
dcor d'une pastorale de Boucher. Julie tait prte  tout pour sauver
son amant.

Renaudin fut brutal et rapide. Quand elle se leva, rajustant la belle
robe de la citoyenne lodie, elle rencontra le regard cruel et moqueur
de cet homme; elle sentit aussitt qu'elle avait fait un sacrifice
inutile.

"Vous m'avez promis la libert de mon frre", dit-elle.

Il ricana.

"Je t'ai dit, citoyenne, qu'on ferait le ncessaire, c'est--dire qu'on
appliquerait la loi, rien de plus, rien de moins. Je t'ai dit de ne
point t'inquiter, et pourquoi t'inquiterais-tu? Le Tribunal
rvolutionnaire est toujours juste."

Elle pensa se jeter sur lui, le mordre, lui arracher les yeux. Mais,
sentant qu'elle achverait de perdre Fortun Chassagne, elle s'enfuit et
courut enlever dans sa mansarde la robe souille d'lodie. Et l, seule,
elle hurla, toute la nuit, de rage et de douleur.

Le lendemain, tant retourne au Luxembourg, elle trouva le jardin
occup par des gendarmes qui chassaient les femmes et les enfants. Des
sentinelles, places dans les alles, empchaient les passants de
communiquer avec les dtenus. La jeune mre, qui venait, chaque jour,
portant son enfant dans ses bras, dit  Julie qu'on parlait de
conspiration dans les prisons et que l'on reprochait aux femmes de se
runir dans le jardin pour mouvoir le peuple en faveur des aristocrates
et des tratres.



XXII


Une montagne s'est leve subitement dans le jardin des Tuileries. Le
ciel est sans nuages. Maximilien marche devant ses collgues en habit
bleu, en culotte jaune, ayant  la main un bouquet d'pis, de bleuets et
de coquelicots. Il gravit la montagne et annonce le dieu de Jean-Jacques
 la Rpublique attendrie. O puret!  douceur!  foi!  simplicit
antique!  larmes de piti!  rose fconde!  clmence!  fraternit
humaine!

En vain l'athisme dresse encore sa face hideuse: Maximilien saisit une
torche; les flammes dvorent le monstre et la Sagesse apparat, d'une
main montrant le ciel, de l'autre tenant une couronne d'toiles.

Sur l'estrade dresse contre le palais des Tuileries, variste, au
milieu de la foule mue, verse de douces larmes et rend grces  Dieu.
Il voit s'ouvrir une re de flicit.

Il soupire:

"Enfin nous serons heureux, purs, innocents, si les sclrats le
permettent."

Hlas! les sclrats ne l'ont pas permis. Il faut encore des supplices;
il faut encore verser des flots de sang impur. Trois jours aprs la fte
de la nouvelle alliance et la rconciliation du ciel et de la terre, la
Convention promulgue la loi de prairial qui supprime, avec une sorte de
bonhomie terrible, toutes les formes traditionnelles de la loi, tout ce
qui a t conu depuis le temps des Romains quitables pour la
sauvegarde de l'innocence souponne. Plus d'instructions, plus
d'interrogatoires, plus de tmoins, plus de dfenseurs: l'amour de la
patrie supple  tout. L'accus, qui porte renferm en lui son crime ou
son innocence, passe muet devant le jur patriote. Et c'est dans ce
temps qu'il faut discerner sa cause parfois difficile, souvent charge
et obscurcie. Comment juger maintenant? Comment reconnatre en un
instant l'honnte homme et le sclrat, le patriote et l'ennemi de la
patrie?...

Aprs un moment de trouble, Gamelin comprit ses nouveaux devoirs et
s'accommoda  ses nouvelles fonctions. Il reconnaissait dans
l'abrviation de la procdure les vrais caractres de cette justice
salutaire et terrible dont les ministres n'taient point des
chats-fourrs pesant  loisir le pour et le contre dans leurs gothiques
balances, mais des sans-culottes jugeant par illumination patriotique et
voyant tout dans un clair. Alors que les garanties, les prcautions
eussent tout perdu, les mouvements d'un coeur droit sauvaient tout. Il
fallait suivre les impulsions de la nature, cette bonne mre, qui ne se
trompe jamais; il fallait juger avec le coeur, et Gamelin faisait des
invocations aux mnes de Jean-Jacques:

"Homme vertueux, inspire-moi, avec l'amour des hommes, l'ardeur de les
rgnrer!"

Ses collgues, pour la plupart, sentaient comme lui. C'tait surtout des
simples; et, quand les formes furent simplifies, ils se trouvrent 
leur aise. La justice abrge les contentait. Rien, dans sa marche
acclre, ne les troublait plus. Ils s'enquraient seulement des
opinions des accuss, ne concevant pas qu'on pt sans mchancet penser
autrement qu'eux. Comme ils croyaient possder la vrit, la sagesse, le
souverain bien, ils attribuaient  leurs adversaires l'erreur et le mal.
Ils se sentaient forts: ils voyaient Dieu.

Ils voyaient Dieu, ces jurs du Tribunal rvolutionnaire. L'tre
suprme, reconnu par Maximilien, les inondait de ses flammes. Ils
aimaient, ils croyaient.

Le fauteuil de l'accus avait t remplac par une vaste estrade pouvant
contenir cinquante individus: on ne procdait plus que par fournes.
L'accusateur public runissait dans une mme affaire et inculpait comme
complices des gens qui souvent, au Tribunal, se rencontraient pour la
premire fois. Le Tribunal jugea avec les facilits terribles de la loi
de prairial ces prtendues conspirations des prisons qui, succdant aux
proscriptions des dantonistes et de la Commune, s'y rattachaient par les
artifices d'une pense subtile. Pour qu'on y reconnt en effet les deux
caractres essentiels d'un complot foment avec l'or de l'tranger
contre la Rpublique, la modration intempestive et l'exagration
calcule, pour qu'on y vt encore le crime dantoniste et le crime
hbertiste, on y avait mis deux ttes opposes, deux ttes de femmes, la
veuve de Camille, cette aimable Lucile, et la veuve de l'hbertiste
Momoro, desse d'un jour et joyeuse commre. Toutes deux avaient t
renfermes par symtrie dans la mme prison, o elles avaient pleur
ensemble sur le mme banc de pierre; toutes deux avaient, par symtrie,
mont sur l'chafaud. Symbole trop ingnieux, chef-d'oeuvre d'quilibre
imagin sans doute par une me de procureur et dont on faisait honneur 
Maximilien. On rapportait  ce reprsentant du peuple tous les
vnements heureux ou malheureux qui s'accomplissaient dans la
Rpublique, les lois, les moeurs, le cours des saisons, les rcoltes, les
maladies. Injustice mrite, car cet homme, menu, propret, chtif, 
face de chat, tait puissant sur le peuple....

Le Tribunal expdiait, ce jour-l, une partie de la grande conspiration
des prisons, une trentaine de conspirateurs du Luxembourg, captifs trs
soumis, mais royalistes ou fdralistes trs prononcs. L'accusation
reposait tout entire sur le tmoignage d'un seul dlateur. Les jurs
ne savaient pas un mot de l'affaire; ils ignoraient jusqu'aux noms des
conspirateurs. Gamelin, en jetant les yeux sur le banc des accuss,
reconnut parmi eux Fortun Chassagne. L'amant de Julie, amaigri par une
longue captivit, ple, les traits durcis par la lumire crue qui
baignait la salle, gardait encore quelque grce et quelque fiert. Ses
regards rencontrrent ceux de Gamelin et se chargrent de mpris.

Gamelin, possd d'une fureur tranquille, se leva, demanda la parole,
et, les yeux fixs sur le buste de Brutus l'ancien, qui dominait le
Tribunal:

"Citoyen prsident, dit-il, bien qu'il puisse exister entre un des
accuss et moi des liens qui, s'ils taient dclars, seraient des liens
d'alliance, je dclare ne me point rcuser. Les deux Brutus ne se
rcusrent pas quand, pour le salut de la rpublique ou la cause de la
libert, il leur fallut condamner un fils, frapper un pre adoptif."

Il se rassit.

"Voil un beau sclrat", murmura Chassagne entre ses dents.

Le public restait froid, soit qu'il ft enfin las des caractres
sublimes, soit que Gamelin et triomph trop facilement des sentiments
naturels.

"Citoyen Gamelin, dit le prsident, aux termes de la loi, toute
rcusation doit tre formule par crit, dans les vingt-quatre heures
avant l'ouverture des dbats. Au reste, tu n'as pas lieu de te rcuser:
un jur patriote est au-dessus des passions."

Chaque accus fut interrog pendant trois ou quatre minutes. Le
rquisitoire conclut  la peine de mort pour tous. Les jurs la votrent
d'une parole, d'un signe de tte et par acclamation. Quand ce fut le
tour de Gamelin d'opiner:

"Tous les accuss sont convaincus, dit-il, et la loi est formelle."

Tandis qu'il descendait l'escalier du Palais, un jeune homme vtu d'un
carrick vert bouteille et qui semblait g de dix-sept ou dix-huit ans,
l'arrta brusquement au passage. Il portait un chapeau rond, rejet en
arrire, et dont les bords faisaient  sa belle tte ple une aurole
noire. Dress devant le jur, il lui cria, terrible de colre et de
dsespoir:

"Sclrat! monstre! assassin! Frappe-moi, lche! Je suis une femme!
Fais-moi arrter, fais-moi guillotiner, Can! Je suis ta soeur."

Et Julie lui cracha au visage.

La foule des tricoteuses et des sans-culottes se relchait alors de sa
vigilance rvolutionnaire; son ardeur civique tait bien attidie: il
n'y eut autour de Gamelin et de son agresseur que des mouvements
incertains et confus. Julie fendit l'attroupement et disparut dans le
crpuscule.




XXIII


variste Gamelin tait las et ne pouvait se reposer; vingt fois dans la
nuit, il se rveillait en sursaut d'un sommeil plein de cauchemars.
C'tait seulement dans la chambre bleue, entre les bras d'lodie, qu'il
pouvait dormir quelques heures. Il parlait et criait en dormant et la
rveillait; mais elle ne pouvait comprendre ses paroles.

Un matin, aprs une nuit o il avait vu les Eumnides, il se rveilla
bris d'pouvante et faible comme un enfant. L'aube traversait les
rideaux de la chambre de ses flches livides. Les cheveux d'variste,
mls sur son front, lui couvraient les yeux d'un voile noir: lodie, au
chevet du lit, cartait doucement les mches farouches. Elle le
regardait, cette fois, avec une tendresse de soeur et, de son mouchoir,
essuyait la sueur glace sur le front du malheureux. Alors il se rappela
cette belle scne de l'_Oreste_ d'Euripide, dont il avait bauch un
tableau qui, s'il avait pu l'achever, aurait t son chef-d'oeuvre: la
scne o la malheureuse lectre essuie l'cume qui souille la bouche de
son frre. Et il croyait entendre aussi lodie dire d'une voix douce:
"coute-moi, mon frre chri, pendant que les Furies te laissent matre
de ta raison...."

Et il songeait:

"Et pourtant, je ne suis point parricide. Au contraire, c'est par pit
filiale que j'ai vers le sang impur des ennemis de ma patrie."




XXIV


On n'en finissait pas avec la conspiration des prisons. Quarante-neuf
accuss remplissaient les gradins. Maurice Brotteaux occupait la droite
du plus haut degr, la place d'honneur. Il tait vtu de sa redingote
puce, qu'il avait soigneusement brosse la veille, et reprise 
l'endroit de la poche que le petit Lucrce,  la longue, avait use. A
son ct, la femme Rochemaure, peinte, farde, clatante, horrible. On
avait plac le Pre Longuemare entre elle et la fille Athnas, qui
avait retrouv, aux Madelonnettes, la fracheur de l'adolescence.

Les gendarmes entassaient sur les gradins des gens que ceux-ci ne
connaissaient pas, et qui, peut-tre, ne se connaissaient pas entre eux,
tous complices cependant, parlementaires, journaliers, ci-devant nobles,
bourgeois et bourgeoises. La citoyenne Rochemaure aperut Gamelin au
banc des jurs. Bien qu'il n'et pas rpondu  ses lettres pressantes, 
ses messages rpts, elle espra en lui, lui envoya un regard suppliant
et s'effora d'tre pour lui belle et touchante. Mais le regard froid du
jeune magistrat lui ta toute illusion.

Le greffier lut l'acte d'accusation qui, bref sur chacun des accuss,
tait long  cause de leur nombre. Il exposait  grands traits le
complot ourdi dans les prisons pour noyer la Rpublique dans le sang des
reprsentants de la nation et du peuple de Paris, et, faisant la part de
chacun, il disait:

"L'un des plus pernicieux auteurs de cette abominable conjuration est le
nomm Brotteaux, ci-devant des Ilettes, receveur des finances sous le
tyran. Cet individu, qui se faisait remarquer, mme au temps de la
tyrannie, par sa conduite dissolue, est une preuve certaine que le
libertinage et les mauvaises moeurs sont les plus grands ennemis de la
libert et du bonheur des peuples: en effet, aprs avoir dilapid les
finances publiques et puis en dbauches une notable partie de la
substance du peuple, cet individu s'associa avec son ancienne concubine,
la femme Rochemaure, pour correspondre avec les migrs et informer
tratreusement la faction de l'tranger de l'tat de nos finances, des
mouvements de nos troupes, des fluctuations de l'opinion.

"Brotteaux qui,  cette priode de sa mprisable existence, vivait en
concubinage avec une prostitue qu'il avait ramasse dans la boue de la
rue Fromenteau, la fille Athnas, la gagna facilement  ses desseins et
l'employa  fomenter la contre-rvolution par des cris impudents et des
excitations indcentes.

"Quelques propos de cet homme nfaste vous indiqueront clairement ses
ides abjectes et son but pernicieux. Parlant du tribunal patriotique,
appel aujourd'hui  le chtier, il disait insolemment: "Le Tribunal
rvolutionnaire ressemble  une pice de Guillaume Shakespeare, qui mle
aux scnes les plus sanglantes les bouffonneries les plus triviales."
Sans cesse il prconisait l'athisme, comme le moyen le plus sr
d'avilir le peuple et de le rejeter dans l'immoralit. Dans la prison de
la Conciergerie, o il tait dtenu, il dplorait  l'gal des pires
calamits les victoires de nos vaillantes armes, et s'efforait de
jeter la suspicion sur les gnraux les plus patriotes en leur prtant
des desseins tyrannicides. "Attendez-vous, disait-il, dans un langage
atroce, que la plume hsite  reproduire, attendez-vous  ce que, un
jour, un de ces porteurs d'pe,  qui vous devez votre salut, vous
avale tous comme la grue de la fable avala les grenouilles."

Et l'acte d'accusation poursuivait de la sorte.

"La femme Rochemaure, ci-devant noble, concubine de Brotteaux, n'est pas
moins coupable que lui. Non seulement elle correspondait avec l'tranger
et tait stipendie par Pitt lui-mme, mais, associe  des hommes
corrompus, tels que Julien (de Toulouse) et Chabot, en relations avec le
ci-devant baron de Batz, elle inventait, de concert avec ce sclrat,
toutes sortes de machinations pour faire baisser les actions de la
Compagnie des Indes, les acheter  vil prix et en relever le cours par
des machinations opposes aux premires, frustrant ainsi la fortune
prive et la fortune publique. Incarcre  la Bourbe et aux
Madelonnettes, elle n'a pas cess de conspirer dans sa prison, d'agioter
et de se livrer  des tentatives de corruption  l'gard des juges et
des jurs.

"Louis Longuemare, ex-noble, ex-capucin, s'tait depuis longtemps essay
 l'infamie et au crime avant d'accomplir les actes de trahison dont il
a  rpondre ici. Vivant dans une honteuse promiscuit avec la fille
Gorcut, dite Athnas, sous le toit mme de Brotteaux, il est le
complice de cette fille et de ce ci-devant noble. Durant sa captivit 
la Conciergerie, il n'a pas cess un seul jour d'crire des libelles
attentatoires  la libert et  la paix publiques.

"Il est juste de dire,  propos de Marthe Gorcut, dite Athnas, que les
filles prostitues sont le plus grand flau des moeurs publiques,
auxquelles elles insultent, et l'opprobre de la socit qu'elles
fltrissent. Mais  quoi bon s'tendre sur des crimes rpugnants, que
l'accuse avoue sans pudeur?..."

L'accusation passait ensuite en revue les cinquante-quatre autres
prvenus, que ni Brotteaux, ni le Pre Longuemare, ni la citoyenne
Rochemaure ne connaissaient, sinon pour en avoir vu plusieurs dans les
prisons, et qui taient envelopps avec les premiers dans "cette
conjuration excrable, dont les annales des peuples ne fournissent point
d'exemple".

L'accusation concluait  la peine de mort pour tous les inculps.

Brotteaux fut interrog le premier.

"Tu as conspir?

--Non, je n'ai pas conspir. Tout est faux dans l'acte d'accusation que
je viens d'entendre.

--Tu vois: tu conspires encore en ce moment contre le Tribunal."

Et le prsident passa  la femme Rochemaure, qui rpondit par des
protestations dsespres, des larmes et des arguties.

Le Pre Longuemare s'en remettait entirement  la volont de Dieu. Il
n'avait pas mme apport sa dfense crite.

A toutes les questions qui lui furent poses, il rpondit avec un esprit
de renoncement. Toutefois, quand le prsident le traita de capucin, le
vieil homme en lui se ranima:

"Je ne suis pas capucin, dit-il, je suis prtre et religieux de l'ordre
des Barnabites.

--C'est la mme chose", rpliqua le prsident avec bonhomie.

Le Pre Longuemare le regarda, indign:

"On ne peut concevoir d'erreur plus trange, fit-il, que de confondre
avec un capucin un religieux de cet ordre des Barnabites qui tient ses
constitutions de l'aptre saint Paul lui-mme."

Les clats de rire et les hues clatrent dans l'assistance.

Et le Pre Longuemare, prenant ces moqueries pour des signes de
dngation, proclamait qu'il mourrait membre de cet ordre de
Saint-Barnab, dont il portait l'habit dans son coeur.

"Reconnais-tu, demanda le prsident, avoir conspir avec la fille
Gorcut, dite Athnas, qui t'accordait ses mprisables faveurs?"

A cette question, le Pre Longuemare leva vers le ciel un regard
douloureux et rpondit par un silence qui exprimait la surprise d'une
me candide et la gravit d'un religieux qui craint de prononcer de
vaines paroles.

"Fille Gorcut, demanda le prsident  la jeune Athnas, reconnais-tu
avoir conspir avec Brotteaux?"

Elle rpondit doucement:

"Monsieur Brotteaux,  ma connaissance, n'a fait que du bien. C'est un
homme comme il en faudrait beaucoup et comme il n'y a pas meilleur. Ceux
qui disent le contraire se trompent. C'est tout ce que j'ai  dire."

Le prsident lui demanda si elle reconnaissait avoir vcu en concubinage
avec Brotteaux. Il fallut lui expliquer ce terme qu'elle n'entendait
pas. Mais, ds qu'elle eut compris de quoi il s'agissait, elle rpondit
qu'il n'aurait tenu qu' lui, mais qu'il ne le lui avait pas demand.

On rit dans les tribunes et le prsident menaa la fille Gorcut de la
mettre hors des dbats si elle rpondait encore avec un tel cynisme.

Alors elle l'appela cafard, face de carme, cornard, et vomit sur lui,
sur les juges et les jurs des potes d'injures, jusqu' ce que les
gendarmes l'eussent tire de son banc et emmene hors de la salle.

Le prsident interrogea ensuite brivement les autres accuss, dans
l'ordre o ils taient placs sur les gradins. Un nomm Navette rpondit
qu'il n'avait pu conspirer dans une prison o il n'avait sjourn que
quatre jours. Le prsident fit cette observation que la rponse tait 
considrer et qu'il priait les citoyens jurs d'en tenir compte. Un
certain Bellier rpondit de mme et le prsident adressa en sa faveur
la mme observation au jury. On interprta cette bienveillance du juge
comme l'effet d'une louable quit ou comme un salaire d  la dlation.

Le substitut de l'accusateur public prit la parole. Il ne fit
qu'amplifier l'acte d'accusation et posa ces questions:

"Est-il constant que Maurice Brotteaux, Louise Rochemaure, Louis
Longuemare, Marthe Gorcut, dite Athnas, Eusbe Rocher, Pierre
Guyton-Fabulet, Marcelline Descourtis, etc., etc., ont form une
conjuration dont les moyens sont l'assassinat, la famine, la fabrication
de faux assignats et de fausse monnaie, la dpravation de la morale et
de l'esprit public, le soulvement des prisons; le but: la guerre
civile, la dissolution de la reprsentation nationale, le rtablissement
de la royaut?

Les jurs se retirrent dans la chambre des dlibrations. Ils se
prononcrent  l'unanimit pour l'affirmative en ce qui concernait tous
les accuss,  l'exception des dnomms Navette et Bellier, que le
prsident et, aprs lui, l'accusateur public avaient mis, en quelque
sorte, hors de cause. Gamelin motiva son verdict en ces termes:

"La culpabilit des accuss crve les yeux: leur chtiment importe au
salut de la Nation et ils doivent eux-mmes souhaiter leur supplice
comme le seul moyen d'expier leurs crimes."

Le prsident pronona la sentence en l'absence de ceux qu'elle
concernait. Dans ces grandes journes, contrairement  ce qu'exigeait la
loi, on ne rappelait pas les condamns pour leur lire leur arrt, sans
doute parce qu'on craignait le dsespoir d'un si grand nombre de
personnes. Vaine crainte, tant la soumission des victimes tait alors
grande et gnrale! Le greffier descendit lire le verdict, qui fut
entendu dans ce silence et cette tranquillit qui faisaient comparer les
condamns de prairial  des arbres mis en coupe.

La citoyenne Rochemaure se dclara enceinte. Un chirurgien, qui tait
en mme temps jur, fut commis pour la visiter. On la porta vanouie
dans son cachot.

"Ah! soupira le Pre Longuemare, ces juges sont des hommes bien dignes
de piti: l'tat de leur me est vraiment dplorable. Ils brouillent
tout et confondent un barnabite avec un franciscain."

L'excution devait avoir lieu, le jour mme,  la "barrire du
Trne-Renvers". Les condamns, la toilette faite, les cheveux coups,
la chemise chancre, attendirent le bourreau, parqus comme un btail
dans la petite salle spare du greffe par une cloison vitre.

A l'arrive de l'excuteur et de ses valets, Brotteaux, qui lisait
tranquillement son Lucrce, mit le signet  la page commence, ferma le
livre, le fourra dans la poche de sa redingote et dit au barnabite:

"Mon rvrend Pre, ce dont j'enrage, c'est que je ne vous persuaderai
pas. Nous allons dormir tous deux notre dernier sommeil, et je ne
pourrai pas vous tirer par la manche et vous rveiller pour vous dire:
"Vous voyez: vous n'avez plus ni sentiment ni connaissance; vous tes
inanim. Ce qui suit la vie est comme ce qui la prcde."

Il voulut sourire; mais une atroce douleur lui saisit le coeur et les
entrailles et il fut prs de dfaillir.

Il reprit toutefois:

"Mon Pre, je vous laisse voir ma faiblesse. J'aime la vie et ne la
quitte point sans regret.

--Monsieur, rpondit le moine avec douceur, prenez garde que vous tes
plus brave que moi et que pourtant la mort vous trouble davantage. Que
veut dire cela, sinon que je vois la lumire, que vous ne voyez pas
encore?

--Ce pourrait tre aussi, dit Brotteaux, que je regrette la vie parce
que j'en ai mieux joui que vous, qui l'avez rendue aussi semblable que
possible  la mort.

--Monsieur, dit le Pre Longuemare en plissant, cette heure est grave.
Que Dieu m'assiste! Il est certain que nous mourrons sans secours. Il
faut que j'aie jadis reu les sacrements avec tideur et d'un coeur
ingrat, pour que le Ciel me les refuse aujourd'hui que j'en ai un si
pressant besoin."

Les charrettes attendaient. On y entassa les condamns, les mains lies.
La femme Rochemaure, dont la grossesse n'avait pas t reconnue par le
chirurgien, fut hisse dans un des tombereaux. Elle retrouva un peu de
son nergie pour observer la foule des spectateurs, esprant contre
toute esprance y rencontrer des sauveurs. Ses yeux imploraient.
L'affluence tait moindre qu'autrefois et les mouvements des esprits
moins violents. Quelques femmes seulement criaient: "A mort!" ou
raillaient ceux qui allaient mourir. Les hommes haussaient les paules,
dtournaient la tte et se taisaient, soit par prudence, soit par
respect des lois.

Il y eut un frisson dans la foule quand Athnas passa le guichet. Elle
avait l'air d'un enfant.

Elle s'inclina devant le religieux:

"Monsieur le cur, lui dit-elle, donnez-moi l'absolution."

Le Pre Longuemare murmura gravement les paroles sacramentelles, et dit:

"Ma fille! vous tes tombe dans de grands dsordres; mais que ne
puis-je prsenter au Seigneur un coeur aussi simple que le vtre!"

Elle monta, lgre, dans la charrette. Et l, le buste droit, sa tte
d'enfant firement dresse, elle s'cria:

"Vive le roi!"

Elle fit un petit signe  Brotteaux pour lui montrer qu'il y avait de la
place  ct d'elle. Brotteaux aida le barnabite  monter et vint se
placer entre le religieux et l'innocente fille.

"Monsieur, dit le Pre Longuemare au philosophe picurien, je vous
demande une grce: ce Dieu auquel vous ne croyez pas encore, priez-le
pour moi. Il n'est pas sr que vous ne soyez pas plus prs de lui que je
ne le suis moi-mme: un moment en peut dcider. Pour que vous deveniez
l'enfant privilgi du Seigneur, il ne faut qu'une seconde. Monsieur,
priez pour moi."

Tandis que les roues tournaient en grinant sur le pav du long
faubourg, le religieux rcitait du coeur et des lvres les prires des
agonisants.

Brotteaux se remmorait les vers du pote de la nature: _Sic ubi non
erimus_.... Tout li qu'il tait et secou dans l'infme charrette, il
gardait une attitude tranquille et comme un souci de ses aises. A son
ct, Athnas, fire de mourir ainsi que la reine de France, jetait sur
la foule un regard hautain, et le vieux traitant, contemplant en
connaisseur la gorge blanche de la jeune femme, regrettait la lumire du
jour.




XXV


Pendant que les charrettes roulaient, entoures de gendarmes, vers la
place du Trne-Renvers, menant  la mort Brotteaux et ses complices,
variste tait assis, pensif, sur un banc du jardin des Tuileries. Il
attendait lodie. Le soleil, penchant  l'horizon, criblait de ses
flches enflammes les marronniers touffus. A la grille du jardin, la
Renomme, sur son cheval ail, embouchait sa trompette ternelle. Les
porteurs de journaux criaient la grande victoire de Fleurus.

"Oui, songeait Gamelin, la victoire est  nous. Nous y avons mis le
prix."

Il voyait les mauvais gnraux traner leurs ombres condamnes dans la
poussire sanglante de cette place de la Rvolution o ils avaient pri.
Et il sourit firement, songeant que, sans les svrits dont il avait
eu sa part, les chevaux autrichiens mordraient aujourd'hui l'corce de
ces arbres.

Il s'cria en lui-mme:

"Terreur salutaire,  sainte terreur! L'anne passe,  pareille poque,
nous avions pour dfenseurs d'hroques vaincus en guenilles; le sol de
la patrie tait envahi, les deux tiers des dpartements en rvolte.
Maintenant nos armes bien quipes, bien instruites, commandes par
d'habiles gnraux, prennent l'offensive, prtes  porter la libert par
le monde. La paix rgne sur tout le territoire de la Rpublique....
Terreur salutaire!  sainte terreur! aimable guillotine! L'anne passe,
 pareille poque, la Rpublique tait dchire par les factions;
l'hydre du fdralisme menaait de la dvorer. Maintenant l'unit
jacobine tend sur l'empire sa force et sa sagesse...."

Cependant il tait sombre. Un pli profond lui barrait le front; sa
bouche tait amre. Il songeait: "Nous disions: _Vaincre ou mourir_.
Nous nous trompions, c'est _vaincre et mourir_ qu'il fallait dire."

Il regardait autour de lui. Les enfants faisaient des tas de sable. Les
citoyennes sur leur chaise de bois, au pied des arbres, brodaient ou
cousaient. Les passants en habit et culotte d'une lgance trange,
songeant  leurs affaires ou  leurs plaisirs, regagnaient leur demeure.
Et Gamelin se sentait seul parmi eux: il n'tait ni leur compatriote ni
leur contemporain. Que s'tait-il donc pass? Comment  l'enthousiasme
des belles annes avaient succd l'indiffrence, la fatigue et,
peut-tre, le dgot? Visiblement, ces gens-l ne voulaient plus
entendre parler du Tribunal rvolutionnaire et se dtournaient de la
guillotine. Devenue trop importune sur la place de la Rvolution, on
l'avait renvoye au bout du faubourg Antoine. L mme, au passage des
charrettes, on murmurait. Quelques voix, dit-on, avaient cri: "Assez!"

Assez, quand il y avait encore des tratres, des conspirateurs! Assez,
quand il fallait renouveler les comits, purer la Convention! Assez,
quand des sclrats dshonoraient la reprsentation nationale! Assez,
quand on mditait jusque dans le Tribunal rvolutionnaire la perte du
Juste! Car, chose horrible  penser et trop vritable! Fouquier lui-mme
ourdissait des trames, et c'tait pour perdre Maximilien qu'il lui avait
immol pompeusement cinquante-sept victimes tranes  la mort dans la
chemise rouge des parricides. A quelle piti criminelle cdait la
France? Il fallait donc la sauver malgr elle et, lorsqu'elle criait
grce, se boucher les oreilles et frapper. Hlas! les destins l'avaient
rsolu: la patrie maudissait ses sauveurs. Qu'elle nous maudisse et
qu'elle soit sauve!

"C'est trop peu que d'immoler des victimes obscures, des aristocrates,
des financiers, des publicistes, des potes, un Lavoisier, un Roucher,
un Andr Chnier. Il faut frapper ces sclrats tout-puissants qui, les
mains pleines d'or et dgouttantes de sang, prparent la ruine de la
Montagne, les Foucher, les Tallien, les Rovre, les Carrier, les
Bourdon. Il faut dlivrer l'tat de tous ses ennemis. Si Hbert avait
triomph, la Convention tait renverse, la Rpublique roulait aux
abmes; si Desmoulins et Danton avaient triomph, la Convention, sans
vertus, livrait la Rpublique aux aristocrates, aux agioteurs et aux
gnraux. Si les Tallien, les Fouch, monstres gorgs de sang et de
rapines, triomphent, la France se noie dans le crime et l'infamie.... Tu
dors, Robespierre, tandis que des criminels ivres de fureur et d'effroi
mditent ta mort et les funrailles de la libert. Couthon, Saint-Just,
que tardez-vous  dnoncer les complots?

"Quoi! l'ancien tat, le monstre royal assurait son empire en
emprisonnant chaque anne quatre cent mille hommes, en en pendant quinze
mille, en en rouant trois mille, et la Rpublique hsiterait encore 
sacrifier quelques centaines de ttes  sa sret et  sa puissance!
Noyons-nous dans le sang et sauvons la patrie...."

Comme il songeait ainsi, lodie accourut  lui ple et dfaite:

"variste, qu'as-tu  me dire? Pourquoi ne pas venir  l'_Amour
peintre_, dans la chambre bleue? Pourquoi m'as-tu fait venir ici?

--Pour te dire un ternel adieu."

Elle murmura qu'il tait insens, qu'elle ne pouvait comprendre....

Il l'arrta d'un trs petit geste de la main:

"lodie, je ne puis plus accepter ton amour.

--Tais-toi, variste, tais-toi!"

Elle le pria d'aller plus loin: l, on les observait, on les coutait.

Il fit une vingtaine de pas et poursuivit, trs calme:

"J'ai fait  ma patrie le sacrifice de ma vie et de mon honneur. Je
mourrai infme, et n'aurai  te lguer, malheureuse, qu'une mmoire
excre.... Nous aimer? Est-ce que l'on peut m'aimer encore?... Est-ce
que je puis aimer?"

Elle lui dit qu'il tait fou; qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait
toujours. Elle fut ardente, sincre; mais elle sentait aussi bien que
lui, elle sentait mieux que lui qu'il avait raison. Et elle se dbattait
contre l'vidence.

Il reprit:

"Je ne me reproche rien. Ce que j'ai fait, je le ferais encore. Je me
suis fait anathme pour la patrie. Je suis maudit. Je me suis mis hors
l'humanit: je n'y rentrerai jamais. Non! la grande tche n'est pas
finie. Ah! la clmence, le pardon!... Les tratres pardonnent-ils? Les
conspirateurs sont-ils clments? Les sclrats parricides croissent sans
cesse en nombre; il en sort de dessous terre, il en accourt de toutes
nos frontires: de jeunes hommes, qui eussent mieux pri dans nos
armes, des vieillards, des enfants, des femmes, avec les masques de
l'innocence, de la puret, de la grce. Et quand on les a immols, on en
trouve davantage.... Tu vois bien qu'il faut que je renonce  l'amour, 
toute joie,  toute douceur de la vie,  la vie elle-mme."

Il se tut. Faite pour goter de paisibles jouissances, lodie depuis
plus d'un jour s'effrayait de mler, sous les baisers d'un amant
tragique, aux impressions voluptueuses des images sanglantes: elle ne
rpondit rien. variste but comme un calice amer le silence de la jeune
femme.

"Tu le vois bien, lodie: nous sommes prcipits; notre oeuvre nous
dvore. Nos jours, nos heures sont des annes. J'aurai bientt vcu un
sicle. Vois ce front! Est-il d'un amant? Aimer!...

--variste, tu es  moi, je te garde; je ne te rends pas ta libert."

Elle s'exprimait avec l'accent du sacrifice. Il le sentit; elle le
sentit elle-mme.

"lodie, pourras-tu attester, un jour, que je vcus fidle  mon devoir,
que mon coeur fut droit et mon me pure, que je n'eus d'autre passion que
le bien public; que j'tais n sensible et tendre? Diras-tu: "Il fit son
devoir?" Mais non! tu ne le diras pas. Et je ne te demande pas de le
dire. Prisse ma mmoire! Ma gloire est dans mon coeur; la honte
m'environne. Si tu m'aimas, garde sur mon nom un ternel silence."

Un enfant de huit ou neuf ans, qui jouait au cerceau, se jeta en ce
moment dans les jambes de Gamelin.

Celui-ci l'leva brusquement dans ses bras:

"Enfant! tu grandiras libre, heureux, et tu le devras  l'infme
Gamelin. Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que
tu sois bon, je suis impitoyable pour que demain tous les Franais
s'embrassent en versant des larmes de joie."

Il le pressa contre sa poitrine:

"Petit enfant, quand tu seras un homme, tu me devras ton bonheur, ton
innocence; et, si jamais tu entends prononcer mon nom, tu l'excreras."

Et il posa  terre l'enfant, qui s'alla jeter pouvant dans les jupes
de sa mre, accourue pour le dlivrer.

Cette jeune mre, qui tait jolie et d'une grce aristocratique, dans sa
robe de linon blanc, emmena son petit garon avec un air de hauteur.

Gamelin tourna vers lodie un regard farouche:

"J'ai embrass cet enfant; peut-tre ferai-je guillotiner sa mre."

Et il s'loigna,  grands pas, sous les quinconces.

lodie resta un moment immobile, le regard fixe et baiss. Puis, tout 
coup, elle s'lana sur les pas de son amant, et, furieuse, chevele,
telle qu'une mnade, elle le saisit comme pour le dchirer et lui cria
d'une voix trangle de sang et de larmes:

"Eh bien! moi aussi, mon bien-aim, envoie-moi  la guillotine; moi
aussi, fais-moi trancher la tte!"

Et,  l'ide du couteau sur sa nuque, toute sa chair se fondait
d'horreur et de volupt.




XXVI


Tandis que le soleil de thermidor se couchait dans une pourpre
sanglante, variste errait, sombre et soucieux, par les jardins Marbeuf,
devenus proprit nationale et frquents des Parisiens oisifs. On y
prenait de la limonade et des glaces; il y avait des chevaux de bois et
des tirs pour les jeunes patriotes. Sous un arbre, un petit Savoyard en
guenilles, coiff d'un bonnet noir, faisait danser une marmotte au son
aigre de sa vielle. Un homme, jeune encore, svelte, en habit bleu, les
cheveux poudrs, accompagn d'un grand chien, s'arrta pour couter
cette musique agreste. variste reconnut Robespierre. Il le retrouvait
pli, amaigri, le visage durci et travers de plis douloureux. Et il
songea: "Quelles fatigues, et combien de souffrances ont laiss leur
empreinte sur son front? Qu'il est pnible de travailler au bonheur des
hommes! A quoi songe-t-il en ce moment? Le son de la vielle montagnarde
le distrait-il du souci des affaires? Pense-t-il qu'il a fait un pacte
avec la mort et que l'heure est proche de le tenir? Mdite-t-il de
rentrer en vainqueur dans ce comit de Salut public dont il s'est
retir, las d'y tre tenu en chec, avec Couthon et Saint-Just, par une
majorit sditieuse? Derrire cette face impntrable quelles esprances
s'agitent ou quelles craintes?"

Pourtant Maximilien sourit  l'enfant, lui fit d'une voix douce, avec
bienveillance, quelques questions sur la valle, la chaumire, les
parents que le pauvre petit avait quitts, lui jeta une petite pice
d'argent et reprit sa promenade. Aprs avoir fait quelques pas, il se
retourna pour appeler son chien qui, sentant le rat, montrait les dents
 la marmotte hrisse.

"Brount! Brount!"

Puis il s'enfona dans les alles sombres.

Gamelin, par respect, ne s'approcha pas du promeneur solitaire; mais,
contemplant la forme mince qui s'effaait dans la nuit, il lui adressa
cette oraison mentale:

"J'ai vu ta tristesse, Maximilien; j'ai compris ta pense. Ta
mlancolie, ta fatigue et jusqu' cette expression d'effroi empreinte
dans tes regards, tout en toi dit: "Que la terreur s'achve et que la
fraternit commence! Franais, soyez unis, soyez vertueux, soyez bons.
Aimez-vous les uns les autres...." Eh bien! je servirai tes desseins;
pour que tu puisses, dans ta sagesse et ta bont, mettre fin aux
discordes civiles, teindre les haines fratricides, faire du bourreau un
jardinier qui ne tranchera plus que les ttes des choux et des laitues,
je prparerai avec mes collgues du Tribunal les voies de la clmence,
en exterminant les conspirateurs et les tratres. Nous redoublerons de
vigilance et de svrit. Aucun coupable ne nous chappera. Et quand la
tte du dernier des ennemis de la Rpublique sera tombe sous le
couteau, tu pourras tre indulgent sans crime et faire rgner
l'innocence et la vertu sur la France,  pre de la patrie!"



L'Incorruptible tait dj loin. Deux hommes en chapeau rond et culotte
de nankin, dont l'un, d'aspect farouche, long et maigre, avait un dragon
sur l'oeil et ressemblait  Tallien, le croisrent au tournant d'une
alle, lui jetrent un regard oblique et, feignant de ne point le
reconnatre, passrent. Quand ils furent  une assez grande distance
pour n'tre pas entendus, ils murmurrent  voix basse:

"Le voil donc, le roi, le pape, le dieu. Car il est Dieu. Et Catherine
Thot est sa prophtesse.

--Dictateur, tratre, tyran! il est encore des Brutus.

--Tremble, sclrat! la roche Tarpienne est prs du Capitole."

Le chien Brount s'approcha d'eux. Ils se turent et htrent le pas.




XXVII


Tu dors, Robespierre! L'heure passe, le temps prcieux coule....

Enfin, le 8 thermidor,  la Convention, l'Incorruptible se lve et va
parler. Soleil du 31 mai, te lves-tu une seconde fois? Gamelin attend,
espre. Robespierre va donc arracher des bancs qu'ils dshonorent ces
lgislateurs plus coupables que les fdralistes, plus dangereux que
Danton.... Non! pas encore. "Je ne puis, dit-il, me rsoudre  dchirer
entirement le voile qui recouvre ce profond mystre d'iniquit." Et la
foudre parpille, sans frapper aucun des conjurs, les effraie tous. On
en comptait soixante qui, depuis quinze jours, n'osaient coucher dans
leur lit. Marat nommait les tratres, lui; il les montrait du doigt.
L'Incorruptible hsite, et, ds lors, c'est lui l'accus....

Le soir, aux Jacobins, on s'touffe dans la salle, dans les couloirs,
dans la cour.

Ils sont l tous, les amis bruyants et les ennemis muets. Robespierre
leur lit ce discours que la Convention a entendu dans un silence affreux
et que les jacobins couvrent d'applaudissements mus.

"C'est mon testament de mort, dit l'homme, vous me verrez boire la cigu
avec calme.

--Je la boirai avec toi, rpond David.

--Tous, tous!" s'crient les jacobins, qui se sparent sans rien
dcider.

variste, pendant que se prparait la mort du Juste, dormit du sommeil
des disciples au jardin des Oliviers. Le lendemain, il se rendit au
Tribunal, o deux sections sigeaient. Celle dont il faisait partie
jugeait vingt et un complices de la conspiration de Lazare. Et, pendant
ce temps, arrivaient les nouvelles: "La Convention, aprs une sance de
six heures, a dcrt d'accusation Maximilien Robespierre, Couthon,
Saint-Just avec Augustin Robespierre et Lebas, qui ont demand 
partager le sort des accuss. Les cinq proscrits sont descendus  la
barre."

On apprend que le prsident de la section qui fonctionne dans la salle
voisine, le citoyen Dumas, a t arrt sur son sige, mais que
l'audience continue. On entend battre la gnrale et sonner le tocsin.

variste,  son banc, reoit de la Commune l'ordre de se rendre 
l'Htel de Ville pour siger au Conseil gnral. Au son des cloches et
des tambours, il rend son verdict avec ses collgues et court chez lui
embrasser sa mre et prendre son charpe. La place de Thionville est
dserte. La section n'ose se prononcer ni pour ni contre la Convention.
On rase les murs, on se coule dans les alles, on rentre chez soi. A
l'appel du tocsin et de la gnrale rpondent les bruits des volets qui
se rabattent et des serrures qui se ferment. Le citoyen Dupont an
s'est cach dans sa boutique; le portier Remacle se barricade dans sa
loge. La petite Josphine retient craintivement Mouton dans ses bras. La
citoyenne veuve Gamelin gmit de la chert des vivres, cause de tout le
mal. Au pied de l'escalier, variste rencontre lodie essouffle, ses
mches noires colles sur son cou moite.

"Je t'ai cherch au Tribunal. Tu venais de partir. O vas-tu?

--A l'Htel de Ville.

--N'y va pas! Tu te perdrais: Hanriot est arrt... les sections ne
marcheront pas. La section des Piques, la section de Robespierre, reste
tranquille. Je le sais: mon pre en fait partie. Si tu vas  l'Htel de
Ville, tu te perds inutilement.

--Tu veux que je sois lche?

--Il est courageux, au contraire, d'tre fidle  la Convention et
d'obir  la loi.

--La loi est morte quand les sclrats triomphent.

--variste, coute ton lodie; coute ta soeur; viens t'asseoir prs
d'elle, pour qu'elle apaise ton me irrite."

Il la regarda: jamais elle ne lui avait paru si dsirable; jamais cette
voix n'avait sonn  ses oreilles si voluptueuse et si persuasive.

"Deux pas, deux pas seulement, mon ami!"

Elle l'entrana vers le terre-plein qui portait le pidestal de la
statue renverse. Des bancs en faisaient le tour, garnis de promeneurs
et de promeneuses. Une marchande de frivolits offrait ses dentelles; le
marchand de tisane, portant sur son dos sa fontaine, agitait sa
sonnette; des fillettes jouaient aux grces. Sur la berge, des pcheurs
se tenaient immobiles, leur ligne  la main. Le temps tait orageux, le
ciel voil. Gamelin, pench sur le parapet, plongeait ses regards sur
l'le pointue comme une proue, coutait gmir au vent la cime des
arbres, et sentait entrer dans son me un dsir infini de paix et de
solitude.

Et, comme un cho dlicieux de sa pense, la voix d'lodie soupira:

"Te souviens-tu, quand,  la vue des champs, tu dsirais tre juge de
paix dans un petit village? Ce serait le bonheur."

Mais,  travers le bruissement des arbres et la voix de la femme, il
entendait le tocsin, la gnrale, le fracas lointain des chevaux et des
canons sur le pav.

A deux pas de lui, un jeune homme, qui causait avec une citoyenne
lgante, dit:

"Connaissez-vous la nouvelle?... L'Opra est install rue de la Loi."

Cependant on savait: on chuchotait le nom de Robespierre, mais en
tremblant, car on le craignait encore. Et les femmes, au bruit murmur
de sa chute, dissimulaient un sourire.

variste Gamelin saisit la main d'lodie et aussitt la rejeta
brusquement:

"Adieu! Je t'ai associe  mes destins affreux, j'ai fltri  jamais ta
vie. Adieu. Puisses-tu m'oublier!

--Surtout, lui dit-elle, ne rentre pas chez toi cette nuit: viens 
l'_Amour peintre_. Ne sonne pas; jette une pierre contre mes volets.
J'irai t'ouvrir moi-mme la porte, je te cacherai dans le grenier.

--Tu me reverras triomphant, ou tu ne me reverras plus. Adieu!"

En approchant de l'Htel de Ville, il entendit monter vers le ciel lourd
la rumeur des grands jours. Sur la place de Grve, un tumulte d'armes,
un flamboiement d'charpes et d'uniformes, les canons d'Hanriot en
batterie. Il gravit l'escalier d'honneur et, en entrant dans la salle du
Conseil, signe la feuille de prsence. Le Conseil gnral de la Commune,
 l'unanimit des quatre cent quatre-vingt-onze membres prsents, se
dclare pour les proscrits.

Le maire se fait apporter la table des Droits de l'Homme, lit l'article
o il est dit: "Quand le gouvernement viole les droits du peuple,
l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable
des devoirs", et le premier magistrat de Paris dclare qu'au coup d'tat
de la Convention la Commune oppose l'insurrection populaire.

Les membres du Conseil gnral font serment de mourir  leur poste. Deux
officiers municipaux sont chargs de se rendre sur la place de Grve et
d'inviter le peuple  se joindre  ses magistrats afin de sauver la
patrie et la libert.

On se cherche, on change des nouvelles, on donne des avis. Parmi ces
magistrats, peu d'artisans. La Commune runie l est telle que l'a faite
l'puration jacobine: des juges et des jurs du Tribunal
rvolutionnaire, des artistes comme Beauvallet et Gamelin, des rentiers
et des professeurs, des bourgeois cossus, de gros commerants, des ttes
poudres, des ventres  breloques; peu de sabots, de pantalons, de
carmagnoles, de bonnets rouges. Ces bourgeois sont nombreux, rsolus.
Mais, quand on y songe, c'est  peu prs tout ce que Paris compte de
vrais rpublicains. Debout dans la maison de ville, comme sur le rocher
de la libert, un ocan d'indiffrence les environne.

Pourtant des nouvelles favorables arrivent. Toutes les prisons o les
proscrits ont t enferms ouvrent leurs portes et rendent leur proie.
Augustin Robespierre, venu de la Force, entre le premier  l'Htel de
Ville et est acclam. On apprend,  huit heures, que Maximilien, aprs
avoir longtemps rsist, se rend  la Commune. On l'attend, il va venir,
il vient; une acclamation formidable branle les votes du vieux palais
municipal. Il entre, port par vingt bras. Cet homme mince, propret, en
habit bleu et culotte jaune, c'est lui. Il sige, il parle.

A son arrive, le Conseil ordonne que la faade de la maison Commune
sera sur-le-champ illumine. En lui la Rpublique rside. Il parle, il
parle d'une voix grle, avec lgance. Il parle purement, abondamment.
Ceux qui sont l, qui ont jou leur vie sur sa tte, s'aperoivent,
pouvants, que c'est un homme de parole, un homme de comits, de
tribune, incapable d'une rsolution prompte et d'un acte
rvolutionnaire.

On l'entrane dans la salle des dlibrations. Maintenant ils sont l
tous, ces illustres proscrits: Lebas, Saint-Just, Couthon. Robespierre
parle. Il est minuit et demi: il parle encore. Cependant Gamelin, dans
la salle du Conseil, le front coll  une fentre, regarde d'un oeil
anxieux; il voit fumer les lampions dans la nuit sombre. Les canons
d'Hanriot sont en batterie devant la maison de ville. Sur la place toute
noire s'agite une foule incertaine, inquite. A minuit et demi, des
torches dbouchent au coin de la rue de la Vannerie, entourant un
dlgu de la Convention qui, revtu de ses insignes, dploie un papier
et lit, dans une rouge lueur, le dcret de la Convention, la mise hors
la loi des membres de la Commune insurge, des membres du Conseil
gnral qui l'assistent et des citoyens qui rpondraient  son appel.

La mise hors la loi, la mort sans jugement! la seule ide en fait plir
les plus dtermins. Gamelin sent son front se glacer. Il regarde la
foule quitter  grands pas la place de Grve.

Et, quand il tourne la tte, ses yeux voient que la salle, o les
conseillers s'touffaient tout  l'heure, est presque vide.

Mais ils ont fui en vain: ils avaient sign.

Il est deux heures. L'Incorruptible dlibre dans la salle voisine avec
la Commune et les reprsentants proscrits.

Gamelin plonge ses regards dsesprs sur la place noire. Il voit,  la
clart des lanternes, les chandelles de bois s'entrechoquer sur l'auvent
de l'picier, avec un bruit de quilles; les rverbres se balancent et
vacillent: un grand vent s'est lev. Un instant aprs, une pluie
d'orage tombe: la place se vide entirement; ceux que n'avait pas
chasss le terrible dcret, quelques gouttes d'eau les dispersent. Les
canons d'Hanriot sont abandonns. Et quand on voit  la lueur des
clairs dboucher en mme temps par la rue Antoine et par le quai les
troupes de la Convention, les abords de la maison Commune sont dserts.

Enfin Maximilien s'est dcid  faire appel du dcret de la Convention 
la section des Piques.

Le Conseil gnral se fait apporter des sabres, des pistolets, des
fusils. Mais un fracas d'armes, de pas et de vitres brises emplit la
maison. Les troupes de la Convention passent comme une avalanche 
travers la salle des dlibrations et s'engouffrent dans la salle du
Conseil. Un coup de feu retentit: Gamelin voit Robespierre tomber la
mchoire fracasse. Lui-mme, il saisit son couteau, le couteau de six
sous qui, un jour de famine, avait coup du pain pour une mre
indigente, et que, dans la ferme d'Orangis, par un beau soir, lodie
avait gard sur ses genoux, en tirant les gages; il l'ouvre, veut
l'enfoncer dans son coeur: la lame rencontre une cte et se replie sur la
virole qui a cd et il s'entame deux doigts. Gamelin tombe ensanglant.
Il est sans mouvement, mais il souffre d'un froid cruel, et, dans le
tumulte d'une lutte effroyable, foul aux pieds, il entend distinctement
la voix du jeune dragon Henry qui s'crie:

"Le tyran n'est plus; ses satellites sont briss. La Rvolution va
reprendre son cours majestueux et terrible."

Gamelin s'vanouit.

A sept heures du matin, un chirurgien envoy par la Convention le pansa.
La Convention tait pleine de sollicitude pour les complices de
Robespierre: elle ne voulait pas qu'aucun d'eux chappt  la
guillotine. L'artiste peintre, ex-jur, ex-membre du Conseil gnral de
la Commune, fut port sur une civire  la Conciergerie.




XXVIII


Le 10, tandis que, sur le grabat d'un cachot, variste, aprs un sommeil
de fivre, se rveillait en sursaut dans une indicible horreur, Paris,
en sa grce et son immensit, souriait au soleil; l'esprance renaissait
au coeur des prisonniers; les marchands ouvraient allgrement leur
boutique, les bourgeois se sentaient plus riches, les jeunes hommes plus
heureux, les femmes plus belles, par la chute de Robespierre. Seuls une
poigne de jacobins, quelques prtres constitutionnels et quelques
vieilles femmes tremblaient de voir l'empire passer aux mchants et aux
corrompus. Une dlgation du Tribunal rvolutionnaire, compose de
l'accusateur public et de deux juges, se rendait  la Convention pour la
fliciter d'avoir arrt les complots. L'assemble dcidait que
l'chafaud serait dress de nouveau sur la place de la Rvolution. On
voulait que les riches, les lgants, les jolies femmes pussent voir
sans se dranger le supplice de Robespierre, qui aurait lieu le jour
mme. Le dictateur et ses complices taient hors la loi: il suffisait
que leur identit ft constate par deux officiers municipaux pour que
le Tribunal les livrt immdiatement  l'excuteur. Mais une difficult
surgissait: les constatations ne pouvaient tre faites dans les formes,
la Commune tant tout entire hors la loi. L'assemble autorisa le
Tribunal  faire constater l'identit par des tmoins ordinaires.

Les triumvirs furent trans  la mort, avec leurs principaux complices,
au milieu des cris de joie et de fureur, des imprcations, des rires,
des danses.

Le lendemain, variste, qui avait repris quelque force et pouvait
presque se tenir sur ses jambes, fut tir de son cachot, amen au
Tribunal et plac sur l'estrade qu'il avait tant de fois vue charge
d'accuss, o s'taient assises tour  tour tant de victimes illustres
ou obscures. Elle gmissait maintenant sous le poids de soixante-dix
individus, la plupart membres de la Commune, et quelques-uns jurs comme
Gamelin, mis comme lui hors la loi. Il revit son banc, le dossier sur
lequel il avait coutume de s'appuyer, la place d'o il avait terroris
des malheureux, la place o il lui avait fallu subir le regard de
Jacques Maubel, de Fortun Chassagne, de Maurice Brotteaux, les yeux
suppliants de la citoyenne Rochemaure qui l'avait fait nommer jur et
qu'il en avait rcompense par un verdict de mort. Il revit, dominant
l'estrade o les juges sigeaient sur trois fauteuils d'acajou, garnis
de velours d'Utrecht rouge, les bustes de Chalier et de Marat et ce
buste de Brutus qu'il avait un jour attest. Rien n'tait chang, ni les
haches, les faisceaux, les bonnets rouges du papier de tenture, ni les
outrages jets par les tricoteuses des tribunes  ceux qui allaient
mourir, ni l'me de Fouquier-Tinville, ttu, laborieux, remuant avec
zle ses papiers homicides, et envoyant, magistrat accompli, ses amis de
la veille  l'chafaud.

Les citoyens Remacle, portier tailleur, et Dupont an, menuisier, place
de Thionville, membre du Comit de surveillance de la section du
Pont-Neuf, reconnurent Gamelin (variste), artiste peintre, ex-jur au
Tribunal rvolutionnaire, ex-membre du Conseil gnral de la Commune.
Ils tmoignaient pour un assignat de cent sols, aux frais de la section;
mais, parce qu'ils avaient eu des rapports de voisinage et d'amiti avec
le proscrit, ils prouvaient de la gne  rencontrer son regard. Au
reste, il faisait chaud: ils avaient soif et taient presss d'aller
boire un verre de vin.

Gamelin fit effort pour monter dans la charrette: il avait perdu
beaucoup de sang et sa blessure le faisait cruellement souffrir. Le
cocher fouetta sa haridelle et le cortge se mit en marche au milieu des
hues.

Des femmes qui reconnaissaient Gamelin lui criaient:

"Va donc! buveur de sang! Assassin  dix-huit francs par jour!... Il ne
rit plus: voyez comme il est ple, le lche!"

C'taient les mmes femmes qui insultaient nagure les conspirateurs et
les aristocrates, les exagrs et les indulgents envoys par Gamelin et
ses collgues  la guillotine.

La charrette tourna sur le quai des Morfondus, gagna lentement le
Pont-Neuf et la rue de la Monnaie: on allait  la place de la
Rvolution,  l'chafaud de Robespierre. Le cheval boitait;  tout
moment, le cocher lui effleurait du fouet les oreilles. La foule des
spectateurs, joyeuse, anime, retardait la marche de l'escorte. Le
public flicitait les gendarmes, qui retenaient leurs chevaux. Au coin
de la rue Honor, les insultes redoublrent. Des jeunes gens, attabls 
l'entresol, dans les salons des traiteurs  la mode, se mirent aux
fentres, leur serviette  la main, et crirent:

"Cannibales, anthropophages, vampires!"

La charrette ayant but dans un tas d'ordures qu'on n'avait pas enleves
en ces deux jours de troubles, la jeunesse dore clata de joie:

"Le char embourb!... Dans la gadoue, les jacobins!"

Gamelin songeait, et il crut comprendre.

"Je meurs justement, pensa-t-il. Il est juste que nous recevions ces
outrages jets  la Rpublique et dont nous aurions d la dfendre. Nous
avons t faibles; nous nous sommes rendus coupables d'indulgence. Nous
avons trahi la Rpublique. Nous avons mrit notre sort. Robespierre
lui-mme, le pur, le saint, a pch par douceur, par mansutude; ses
fautes sont effaces par son martyre. A son exemple, j'ai trahi la
Rpublique; elle prit: il est juste que je meure avec elle. J'ai
pargn le sang: que mon sang coule! Que je prisse! je l'ai mrit...."

Tandis qu'il songeait ainsi, il aperut l'enseigne de l'_Amour peintre_,
et des torrents d'amertume et de douceur roulrent en tumulte dans son
coeur.

Le magasin tait ferm, les jalousies des trois fentres de l'entresol
entirement rabattues. Quand la charrette passa devant la fentre de
gauche, la fentre de la chambre bleue, une main de femme, qui portait 
l'annulaire une bague d'argent, carta le bord de la jalousie et lana
vers Gamelin un oeillet rouge que ses mains lies ne purent saisir, mais
qu'il adora comme le symbole et l'image de ces lvres rouges et
parfumes dont s'tait rafrachie sa bouche. Ses yeux se gonflrent de
larmes et ce fut tout pntr du charme de cet adieu qu'il vit se lever
sur la place de la Rvolution le couteau ensanglant.




XXIX


La Seine charriait les glaces de nivse. Les bassins des Tuileries, les
ruisseaux, les fontaines taient gels. Le vent du Nord soulevait dans
les rues des ondes de frimas. Les chevaux expiraient par les naseaux une
vapeur blanche; les citadins regardaient en passant le thermomtre  la
porte des opticiens. Un commis essuyait la bue sur les vitres de
l'_Amour peintre_ et les curieux jetaient un regard sur les estampes 
la mode: Robespierre pressant au-dessus d'une coupe un coeur comme un
citron, pour en boire le sang, et de grandes pices allgoriques telles
que la _Tigrocratie de Robespierre_: ce n'tait qu'hydres, serpents,
monstres affreux dchans sur la France par le tyran. Et l'on voyait
encore: l'_Horrible Conspiration de Robespierre_, l'_Arrestation de
Robespierre_, la _Mort de Robespierre_.

Ce jour-l, aprs le dner de midi, Philippe Desmahis entra, son carton
sous le bras,  l'_Amour peintre_ et apporta au citoyen Jean Blaise une
planche qu'il venait de graver au pointill, le _Suicide de
Robespierre_. Le burin picaresque du graveur avait fait Robespierre
aussi hideux que possible. Le peuple franais n'tait pas encore saoul
de tous ces monuments qui consacraient l'opprobre et l'horreur de cet
homme charg de tous les crimes de la Rvolution. Pourtant le marchand
d'estampes, qui connaissait le public, avertit Desmahis qu'il lui
donnerait dsormais  graver des sujets militaires.

"Il va nous falloir des victoires et conqutes, des sabres, des
panaches, des gnraux. Nous sommes partis pour la gloire. Je sens cela
en moi; mon coeur bat au rcit des exploits de nos vaillantes armes. Et
quand j'prouve un sentiment, il est rare que tout le monde ne l'prouve
pas en mme temps. Ce qu'il nous faut, ce sont des guerriers et des
femmes, Mars et Vnus.

--Citoyen Blaise, j'ai encore chez moi deux ou trois dessins de Gamelin,
que vous m'avez donns  graver. Est-ce press?

--Nullement.

--A propos de Gamelin: hier, en passant sur le boulevard du Temple, j'ai
vu chez un brocanteur, qui a son choppe vis--vis la maison de
Beaumarchais, toutes les toiles de ce malheureux. Il y avait l son
_Oreste et lectre_. La tte de l'Oreste, qui ressemble  Gamelin, est
vraiment belle, je vous assure... la tte et le bras sont superbes....
Le brocanteur m'a dit qu'il n'tait pas embarrass de vendre ces toiles
 des artistes qui peindront dessus.... Ce pauvre Gamelin! il aurait eu
peut-tre un talent de premier ordre, s'il n'avait pas fait de
politique.

--Il avait l'me d'un criminel! rpliqua le citoyen Blaise. Je l'ai
dmasqu,  cette place mme, alors que ses instincts sanguinaires
taient encore contenus. Il ne me l'a jamais pardonn.... Ah! c'tait
une belle canaille.

--Le pauvre garon! il tait sincre. Ce sont les fanatiques qui l'ont
perdu.

--Vous ne le dfendez pas, je pense, Desmahis!... Il n'est pas
dfendable.

--Non, citoyen Blaise, il n'est pas dfendable."

Et le citoyen Blaise tapant sur l'paule du beau Desmahis:

"Les temps sont changs. On peut vous appeler "Barbaroux", maintenant
que la Convention rappelle les proscrits.... J'y songe: Desmahis,
gravez-moi donc un portrait de Charlotte Corday."

Une femme grande et belle, brune, enveloppe de fourrures, entra dans le
magasin et fit au citoyen Blaise un petit salut intime et discret.
C'tait Julie Gamelin; mais elle ne portait plus ce nom dshonor: elle
se faisait appeler "la citoyenne veuve Chassagne" et tait habille,
sous son manteau, d'une tunique rouge, en l'honneur des chemises rouges
de la Terreur.

Julie avait d'abord senti de l'loignement pour l'amante d'variste:
tout ce qui avait touch  son frre lui tait odieux. Mais la citoyenne
Blaise, aprs la mort d'variste, avait recueilli la malheureuse mre
dans les combles de la maison de l'_Amour peintre_. Julie s'y tait
aussi rfugie; puis elle avait retrouv une place dans la maison de
modes de la rue des Lombards. Ses cheveux courts, " la victime", son
air aristocratique, son deuil lui attiraient les sympathies de la
jeunesse dore. Jean Blaise, que Rose Thvenin avait  demi quitt, lui
offrit des hommages qu'elle accepta. Cependant Julie aimait  porter,
comme aux jours tragiques, des vtements d'homme: elle s'tait fait
faire un bel habit de muscadin et allait souvent, un norme bton  la
main, souper dans quelque cabaret de Svres ou de Meudon avec une
demoiselle de modes. Inconsolable de la mort du jeune ci-devant dont
elle portait le nom, cette mle Julie ne trouvait de rconfort  sa
tristesse que dans sa fureur, et, quand elle rencontrait des jacobins,
elle ameutait contre eux les passants en poussant des cris de mort. Il
lui restait peu de temps  donner  sa mre qui, seule dans sa chambre,
disait toute la journe son chapelet, trop accable de la fin tragique
de son fils pour en sentir de la douleur. Rose tait devenue la compagne
assidue d'lodie, qui dcidment s'accordait avec ses belles-mres.

"O est lodie?" demanda la citoyenne Chassagne.

Jean Blaise fit signe qu'il ne le savait pas. Il ne le savait jamais: il
en faisait une ligne de conduite.

Julie venait la prendre pour aller voir, en sa compagnie, la Thvenin 
Monceaux, o la comdienne habitait une petite maison avec un jardin
anglais.

A la Conciergerie, la Thvenin avait connu un gros fournisseur des
armes, le citoyen Montfort. Sortie la premire,  la sollicitation de
Jean Blaise, elle obtint l'largissement du citoyen Montfort, qui, sitt
libre, fournit des vivres aux troupes et spcula sur les terrains du
quartier de la Ppinire. Les architectes Ledoux, Olivier et Wailly y
construisaient de jolies maisons, et le terrain y avait, en trois mois,
tripl de valeur. Montfort tait, depuis la prison du Luxembourg,
l'amant de la Thvenin: il lui donna un petit htel situ prs de Tivoli
et de la rue du Rocher, qui valait fort cher et ne lui cotait rien, la
vente des lots voisins l'ayant dj plusieurs fois rembours. Jean
Blaise tait galant homme; il pensait qu'il faut souffrir ce qu'on ne
peut empcher: il abandonna la Thvenin  Montfort sans se brouiller
avec elle.

lodie, peu de temps aprs l'arrive de Julie  l'_Amour peintre_,
descendit toute pare au magasin. Sous son manteau, malgr la rigueur de
la saison, elle tait nue dans sa robe blanche; son visage avait pli,
sa taille s'tait amincie, ses regards coulaient alanguis et toute sa
personne respirait la volupt.

Les deux femmes allrent chez la Thvenin qui les attendait. Desmahis
les accompagna: l'actrice le consultait pour la dcoration de son htel
et il aimait lodie qui tait  ce moment plus qu' demi rsolue  ne
pas le laisser souffrir davantage. Quand les deux femmes passrent prs
de Monceaux, o taient enfouis sous un lit de chaux les supplicis de
la place de la Rvolution:

"C'est bon pendant les froids, dit Julie; mais, au printemps, les
exhalaisons de cette terre empoisonneront la moiti de la ville."

La Thvenin reut ses deux amies dans un salon antique dont les canaps
et les fauteuils taient dessins par David. Des bas-reliefs romains,
copis en camaeu, rgnaient sur les murs, au-dessus de statues, de
bustes et de candlabres peints en bronze. Elle portait une perruque
boucle, d'un blond de paille. Les perruques  cette poque faisaient
fureur: on en mettait six ou douze ou dix-huit dans les corbeilles de
mariage. Une robe " la cyprienne" enfermait son corps comme un
fourreau.

S'tant jet un manteau sur les paules, elle mena ses amies et le
graveur dans le jardin, que Ledoux lui dessinait et qui n'tait encore
qu'un chaos d'arbres nus et de pltras. Elle y montrait toutefois la
grotte de Fingal, une chapelle gothique avec une cloche, un temple, un
torrent.

"L, dit-elle, en dsignant un bouquet de sapins, je voudrais lever un
cnotaphe  la mmoire de cet infortun Brotteaux des Ilettes. Je ne lui
tais pas indiffrente. Il tait aimable. Les monstres l'ont gorg: je
l'ai pleur. Desmahis, vous me dessinerez une urne sur une colonne."

Et elle ajouta presque aussitt:

"C'est dsolant... je voulais donner un bal cette semaine; mais tous les
joueurs de violons sont retenus trois semaines  l'avance. On danse tous
les soirs chez la citoyenne Tallien."

Aprs le dner, la voiture de la Thvenin conduisit les trois amies et
Desmahis au Thtre Feydeau. Tout ce que Paris avait d'lgant y tait
runi. Les femmes, coiffes " l'antique" ou " la victime", en robes
trs ouvertes, pourpres ou blanches et pailletes d'or; les hommes
portant des collets noirs trs hauts et leur menton disparaissant dans
de vastes cravates blanches.

L'affiche annonait _Phdre_ et le _Chien du Jardinier_. Toute la salle
rclama l'hymne cher aux muscadins et  la jeunesse dore, le _Rveil du
Peuple_.

Le rideau se leva et un petit homme, gros et court, parut sur la scne:
c'tait le clbre Lays. Il chanta de sa belle voix de tnor:

        Peuple franais, peuple de frres!...

Des applaudissements si formidables clatrent que les cristaux du
lustre en tintaient. Puis on entendit quelques murmures, et la voix d'un
citoyen en chapeau rond rpondit, du parterre, par l'_hymne des
Marseillais_:

        Allons, enfants de la patrie!...

Cette voix fut touffe sous les hues; des cris retentirent:

"A bas les terroristes! Mort aux jacobins!"

Et Lays, rappel, chanta une seconde fois l'hymne des thermidoriens:

        Peuple franais, peuple de frres!...

Dans toutes les salles de spectacle on voyait le buste de Marat lev
sur une colonne ou port sur un socle; au Thtre Feydeau, ce buste se
dressait sur un pidouche, du ct "jardin", contre le cadre de
maonnerie qui fermait la scne.

Tandis que l'orchestre jouait l'ouverture de _Phdre et Hippolyte_, un
jeune muscadin, dsignant le buste du bout de son gourdin, s'cria:

"A bas Marat!"

Toute la salle rpta:

"A bas Marat! A bas Marat!"

Et des voix loquentes dominrent le tumulte:

"C'est une honte que ce buste soit encore debout!

--L'infme Marat rgne partout, pour notre dshonneur! Le nombre de ses
bustes gale celui des ttes qu'il voulait couper.

--Crapaud venimeux!

--Tigre!

--Noir serpent!"

Soudain un spectateur lgant monte sur le rebord de sa loge, pousse le
buste, le renverse. Et la tte de pltre tombe en clats sur les
musiciens, aux applaudissements de la salle, qui, souleve, entonne
debout le _Rveil du Peuple_:

        Peuple franais, peuple de frres!...

Parmi les chanteurs les plus enthousiastes, lodie reconnut le joli
dragon, le petit clerc de procureur, Henry, son premier amour.

Aprs la reprsentation, le beau Desmahis appela un cabriolet, et
reconduisit la citoyenne Blaise  l'_Amour peintre_.

Dans la voiture, l'artiste prit la main d'lodie, entre ses mains:

"Vous le croyez, lodie, que je vous aime?

--Je le crois, puisque vous aimez toutes les femmes.

--Je les aime en vous."

Elle sourit:

"J'assumerais une grande charge, malgr les perruques noires, blondes,
rousses qui font fureur, si je me destinais  tre pour vous toutes les
sortes de femmes.

--lodie, je vous jure....

--Quoi! des serments, citoyen Desmahis? Ou vous avez beaucoup de
candeur, ou vous m'en supposez trop."

Desmahis ne trouvait rien  rpondre, et elle se flicita comme d'un
triomphe de lui avoir t tout son esprit.

Au coin de la rue de la Loi, ils entendirent des chants et des cris et
virent des ombres s'agiter autour d'un brasier. C'tait une troupe
d'lgants, qui, au sortir du Thtre-Franais, brlaient un mannequin
reprsentant l'Ami du peuple.

Rue Honor, le cocher heurta de son bicorne une effigie burlesque de
Marat, pendue  la lanterne.

Le cocher, mis en joie par cette rencontre, se tourna vers les bourgeois
et leur conta comment, la veille au soir, le tripier de la rue
Montorgueil avait barbouill de sang la tte de Marat en disant: "C'est
ce qu'il aimait", comment des petits garons de dix ans avaient jet le
buste  l'gout, et avec quel -propos les citoyens s'taient cris:
"Voil son Panthon!"

Cependant l'on entendait chanter chez tous les traiteurs et tous les
limonadiers:

        Peuple franais, peuple de frres!...

Arrive  l'_Amour peintre_:

"Adieu, fit lodie, en sautant de cabriolet."

Mais Desmahis la supplia tendrement, et fut si pressant avec tant de
douceur, qu'elle n'eut pas le courage de le laisser  la porte.

"Il est tard, fit-elle; vous ne resterez qu'un instant."

Dans la chambre bleue, elle ta son manteau et parut dans sa robe
blanche  l'antique, pleine et tide de ses formes.

"Vous avez peut-tre froid, dit-elle. Je vais allumer le feu: il est
tout prpar."

Elle battit le briquet et mit dans le foyer une allumette enflamme.

Philippe la prit dans ses bras avec cette dlicatesse qui rvle la
force, et elle en ressentit une douceur trange. Et, comme dj elle
pliait sous les baisers, elle se dgagea:

"Laissez-moi."

Elle se dcoiffa lentement devant la glace de la chemine; puis elle
regarda, avec mlancolie, la bague qu'elle portait  l'annulaire de sa
main gauche, une petite bague d'argent o la figure de Marat, tout use,
crase, ne se distinguait plus. Elle la regarda jusqu' ce que les
larmes eussent brouill sa vue, l'ta doucement et la jeta dans les
flammes.

Alors brillante de larmes et de sourire, belle de tendresse et d'amour,
elle se jeta dans les bras de Philippe.

La nuit tait avance dj quand la citoyenne Blaise ouvrit  son amant
la porte de l'appartement et lui dit tout bas dans l'ombre:

"Adieu, mon amour.... C'est l'heure o mon pre peut rentrer: si tu
entends du bruit dans l'escalier, monte vite  l'tage suprieur et ne
descends que quand il n'y aura plus de danger qu'on te voie. Pour te
faire ouvrir la porte de la rue, frappe trois coups  la fentre de la
concierge. Adieu, ma vie! adieu, mon me!"

Les derniers tisons brillaient dans l'tre. lodie laissa retomber sur
l'oreiller sa tte heureuse et lasse.



_Imprim en France_

BRODARD & TAUPIN

Coulommiers-Paris






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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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