The Project Gutenberg EBook of La vie infernale, by mile Gaboriau

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Title: La vie infernale
       1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argels

Author: mile Gaboriau

Release Date: June 24, 2011 [EBook #36510]
[Last updated: March 31, 2013]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE INFERNALE ***




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LA VIE INFERNALE


I. PASCAL ET MARGUERITE


II. LIA D'ARGELS


OUVRAGES DU MEME AUTEUR


=LA VIE INFERNALE=. 6e dition. 2 vol. grand in-18.       7 fr. 

=L'AFFAIRE LEROUGE=. 10e dit. 1 vol. gr. in-18.          3 fr. 50

=LE DOSSIER N 113=. 9e dit. 1 vol. fr. in-18.           3 fr. 50

=LE CRIME D'ORCIVAL=. 7e dit. 1 vol. gr. in-18.          3 fr. 50

=LES ESCLAVES DE PARIS=. 6e dit. 2 vol. gr. in-18.       7 fr. 

=LE 13e HUSSARDS=. 21e dit. 1 vol gr. in-18.             3 fr. 50

=MONSIEUR LECOQ=. 7e dit. 2 vol. gr. in-18.              7 fr. 

=LES COTILLONS CLBRES=.   7e dit. orne de portraits.
2 vol. gr. in-18.                                         7 fr.  

=LES COMDIENNES ADORES=. Nouv. dit. 1 vol.             3 fr. 50

=LES GENS DE BUREAU=. 6e dit. 1 vol. gr. in-18.          3 fr. 50

=LA CLIQUE DORE=. 4e dit. 1 vol. gr. in-18.             3 fr. 50

=MARIAGES D'AVENTURE=. Nouvelle dit. 1 vol. in-18.       3 fr. 50

=LA CORDE AU COU=. 7e dit. 1 vol. in-18.                 3 fr. 50

=LA DEGRINGOLADE=. 5e dit. 3 vol. gr. in-18.             7 fr. 

=L'ARGENT DES AUTRES=. 5e dit. 2 vol. grand in-18.       7 fr. 

=LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES=. 1 vol. gr. in-18.       3 fr. 50

Paris.--Imprimerie de l'_toile_, BOUDET, Directeur, rue Cassette, 1.




LA VIE

INFERNALE

PAR

MILE GABORIAU

I

PASCAL ET MARGUERITE

SEPTIME DITION

[Illustration]

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS

1881

Tous droits rservs.




MADAME BLANCHE SILVA

Madame,

_En crivant votre nom  la premire page de ce volume permettez-moi
d'attester une amiti dont je suis fier._

MILE GABORIAU.




LA VIE INFERNALE

PASCAL ET MARGUERITE




I


C'tait le 15 octobre, un jeudi soir.

Il n'tait que six heures et demie, mais depuis longtemps dj la nuit
tait venue.

Il faisait froid, le ciel tait noir comme de l'encre, la vent soufflait
en tempte, il pleuvait.

Les domestiques de l'htel de Chalusse, un des plus magnifiques de la
rue de Courcelles, taient runis chez le concierge, lequel occupait,
avec son pouse, un pavillon de deux pices,  droite de la vaste cour
sable.

A l'htel de Chalusse, comme dans toutes les grandes maisons, le
concierge, M. Bourigeau, tait un personnage d'une importance
exceptionnelle, toujours prt  faire sentir cruellement son autorit 
qui et os seulement la mettre en doute.

A le voir on reconnaissait le serviteur qui tient au bout de son cordon
le plaisir et la libert de tous les autres, celui qui favorise les
sorties dfendues par le matre, celui qui peut cacher, si telle est sa
volont, les rentres mystrieuses, la nuit, aprs la fermeture du bal
public ou de l'estaminet.

C'est dire que M. et Mme Bourigeau taient l'objet de toutes sortes
d'adulations et de gteries.

Ce soir-l, le matre tait sorti, et le premier valet de chambre de M.
le comte de Chalusse, M. Casimir, offrait le caf.

Et tout en sirotant le gloria largement battu de fin cognac, prsent de
M. le sommelier, on se plaignait, comme de juste, de l'ennemi commun, du
matre.

C'tait une petite camriste au nez odieusement retrouss qui avait la
parole.

Elle mettait au fait de la maison un grand drle,  l'air bassement
insolent, admis depuis la veille seulement au nombre des valets de pied.

--A coup sr, expliquait-elle, la place est supportable. Les gages sont
forts, la nourriture est bonne, la livre est juste assez voyante pour
avantager un bel homme; enfin Mme Lon, la femme de charge, qui a la
direction de tout, n'est pas trop regardante.

--Et l'ouvrage?

--Rien  faire. Pensez donc, nous sommes dix-huit pour servir deux
matres, M. le comte et Mlle Marguerite; seulement, dame, on ne
s'amuse gure, ici...

--Comment, on s'ennuie!...

--A la mort, monsieur. C'est pis qu'une tombe au cimetire, ce grand
htel. Jamais une soire, jamais un dner, rien. Croiriez-vous que je
n'ai jamais vu, moi qui vous parle, les appartements de rception. Tout
est ferm, et les meubles pourrissent sous des housses. Il ne vient pas
trois visites par mois...

Elle tait indigne, et l'autre semblait partager son indignation.

--Ah a! fit-il, c'est donc un ours que ce comte de Chalusse!... Un
homme qui n'a pas cinquante ans et qui possde des millions,  ce qu'on
prtend...

--Oui, des millions, vous pouvez le dire, peut-tre dix, peut-tre
vingt...

--Raison de plus... Il faut qu'il ait quelque chose, un coup de marteau,
comme on dit chez nous. Que fait-il donc, seul, toute la sainte journe?

--Rien. Il lit dans son cabinet ou il se promne de long en large au
fond du jardin. Quelquefois, le soir, il fait atteler et conduit
Mademoiselle au bois de Boulogne en voiture ferme, mais c'est rare. Du
reste, il n'est pas gnant le pauvre homme. Voil six mois que je suis
chez lui, et c'est tout juste si je connais la couleur de ses paroles.
Oui, non, faites ceci, c'est bien, sortez, voil tout ce qu'il sait
dire. Demandez plutt  M. Casimir...

--Le fait est qu'il n'est pas gai, le patron, rpondit le valet de
chambre. Une vraie porte de prison...

Le valet de pied coutait d'un air grave, en homme qui a besoin de
connatre, pour l'exploiter, le caractre des gens qu'il va servir.

--Et Mademoiselle, interrogea-t-il, que dit-elle de cette existence?
est-ce qu'elle lui va?

--Dame... depuis six mois qu'elle est ici, elle ne se plaint pas.

--Si elle s'ennuyait, ajouta M. Casimir, elle filerait.

La camriste eut un geste ironique.

--Plus souvent! ricana-t-elle. Chaque mois que Mademoiselle reste ici
lui rapporte trop d'argent.

Aux rires qui accueillirent cette rponse, aux regards changs entre
les domestiques, le nouveau venu dut comprendre qu'il venait de toucher
du doigt cette plaie secrte que chaque maison renferme comme une pomme
son ver.

--Tiens! tiens!... fit-il tout brlant de curiosit, il y a donc quelque
chose?... Eh bien! l, franchement, je m'en doutais.

Sans nul doute, on allait lui raconter ce qu'on savait, ce qu'on croyait
savoir du moins, quand on sonna avec une extrme violence  la porte de
l'htel.

--Pas gn, celui-l! s'cria le concierge. Mais il est trop press, il
attendra.

Il tira le cordon, nanmoins, en rechignant; la grande porte,
brutalement pousse claqua, et un cocher de fiacre, tout effar, sans
chapeau, se prcipita dans la loge, en criant:

--A moi!... au secours!...

D'un bond, tous les domestiques furent debout.

--Arrivez, poursuivit le cocher; dpchez-vous. C'est un bourgeois que
je conduisais ici, vous devez le connatre... il est l, dans ma
voiture!...

Sans plus couter, les domestiques s'lancrent dehors, et alors leur
fut explique l'explication confuse du cocher.

Dans le fond de la voiture, qui tait un grand fiacre, un homme gisait,
affaiss, repli plutt sur lui-mme, immobile, inerte.

Il avait d glisser de ct, le haut du corps en avant, et par suite des
cahots, sa tte s'tait engage sous la banquette de devant.

--Pauvre diable! murmura M. Casimir, il aura eu un coup de sang!

Il s'tait pench vers l'intrieur du fiacre, en disant cela, et ses
camarades s'approchaient, quand tout  coup, brusquement, il se rejeta
en arrire en poussant un grand cri.

--Ah! mon Dieu!... c'est M. le comte.

A Paris, ds qu'il y a seulement l'apparence d'un accident, les badauds
jaillissent pour ainsi dire des pavs. Dj il y avait plus de cinquante
personnes autour de la voiture.

Cette circonstance rendit  M. Casimir une partie de son sang-froid.

--Il faut faire entrer le fiacre dans la cour, commanda-t-il. M.
Bourigeau, porte s'il vous plat!...

Puis s'adressant  un jeune domestique:

--Et toi, ajouta-t-il, vite un mdecin, n'importe lequel!... Cours au
plus proche et ne reviens pas sans en ramener un.

Le concierge avait ouvert, mais le cocher avait disparu; on l'appela,
pas de rponse. Ce fut encore le valet de chambre qui prit les deux
petits chevaux par la bride, et qui amena fort adroitement la voiture
devant le perron.

Les curieux carts, il s'agissait de retirer du fiacre le comte de
Chalusse, et cela prsentait, en raison de la position bizarre du corps,
les plus srieuses difficults. On russit cependant en ouvrant les deux
portires et en se mettant  trois.

On le plaa ensuite sur un fauteuil, on le monta  sa chambre et en
moins de rien on l'eut dshabill et couch.

Il ne donnait toujours pas signe de vie, et  le voir, la tte renverse
sur ses oreillers, on devait croire que tout tait fini.

C'tait, d'ailleurs,  ne pas le reconnatre. Ses traits disparaissaient
et se confondaient sous une bouffissure bleutre. Ses paupires taient
fermes et autour de ses yeux s'largissait un cercle sanguinolent comme
une meurtrissure. Un dernier spasme avait tordu ses lvres, et sa bouche
dplace, incline tout  fait  droite et entr'ouverte, avait une
expression sinistre.

Malgr des prcautions inoues, on l'avait bless, en le dgageant; son
front s'tait heurt contre une ferrure, et de cette corchure lgre,
un mince filet de sang coulait.

Il respirait encore, cependant, et en prtant l'oreille, on entendait
son souffle rauque, ce rle que Broussais compare au ronflement d'un
soufflet engorg.

Les valets, si bavards l'instant d'avant, se taisaient  cette heure.
Ils restaient dans la chambre, mornes et blmes, changeant des regards
de dtresse. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux.

Que se passait-il en eux? Peut-tre subissaient-ils cet invincible
effroi qui se dgage de la mort inattendue et soudaine... Ils aimaient
peut-tre, sans en avoir conscience, ce matre dont ils mangeaient le
pain... Peut-tre encore leur chagrin n'tait-il qu'gosme, et se
demandaient-ils ce qu'ils allaient devenir, o ils iraient, s'ils
trouveraient une autre place et si elle serait bonne.

Ne sachant que faire, ils dlibraient  voix basse, chacun offrant
quelque remde dont il avait entendu parler.

Les plus senss proposaient d'aller prvenir Mademoiselle ou madame
Lon, qui occupaient l'tage suprieur, lorsqu'un frlement de robe
contre l'huisserie de la porte, les fit tous retourner.

Celle qu'ils appelaient: Mademoiselle, tait debout sur le seuil.

Mlle Marguerite tait une belle jeune fille de vingt ans.

Elle tait assez grande, brune, avec des yeux profonds que ses sourcils
un peu accentus faisaient paratre plus sombres. Des masses paisses de
cheveux noirs encadraient son beau front pensif et triste. Il y avait
quelque chose d'trange en elle et d'un peu sauvage, une cruelle
souffrance concentre et une sorte de rsignation hautaine.

--Que se passe-t-il? demanda-t-elle doucement. D'o vient tout ce bruit
que j'ai entendu?... J'ai sonn trois fois, personne n'est venu.

Personne n'osa lui rpondre.

Surprise, elle promena autour d'elle un rapide regard. D'o elle tait,
elle ne pouvait apercevoir le lit, plac dans une alcve, mais elle vit
d'un coup d'oeil l'attitude morne des gens, les vtements pars sur le
tapis, et tout le dsordre de cette chambre magnifique et svre,
claire par la seule lampe de M. Bourigeau, le concierge.

Elle eut peur, un grand frisson la traversa, et d'une voix mue:

--Pourquoi tes-vous tous ici?... insista-t-elle. Parlez, qu'est-il
arriv?

M. Casimir fit un pas en avant.

--Un grand malheur, mademoiselle, un malheur terrible, M. le comte...

Et il s'arrta, interdit, effray de ce qu'il allait dire... Trop tard,
Mlle Marguerite avait compris.

D'un mouvement brusque, elle porta ses deux mains  son coeur, comme
si elle et senti une blessure atroce, et elle pronona ce seul mot:

--Perdue!...

Elle tait devenue plus ple que la mort, sa tte se renversait en
arrire, ses yeux se fermaient, elle chancelait...

Deux femmes de chambre s'lancrent pour la soutenir, elle les repoussa
d'un geste doux, en murmurant:

--Merci!... Merci!... Laissez-moi... je suis forte.

Elle tait assez forte, en effet, pour dompter sa mortelle dfaillance.
Elle rassembla toute son nergie, et, lentement, plus blanche qu'une
statue, les dents serres, les yeux secs et brillants, elle s'avana
vers l'alcve.

L, elle resta un moment immobile, murmurant des paroles
inintelligibles, et, enfin, crase sous la douleur, elle s'abattit 
genoux devant le lit, y ensevelit sa tte, et pleura...

Profondment remus par le spectacle de ce dsespoir si grand et si
simple  la fois, les domestiques retenaient leur haleine, se demandant
comment cela allait finir...

Cela finit vite. La malheureuse jeune fille se redressa brusquement,
comme si une lueur d'esprance et illumin soudainement son esprit.

--Le mdecin! dit-elle d'une voix brve.

--On est all en chercher un, mademoiselle, rpondit M. Casimir.

Et, entendant une voix et des pas dans l'escalier, il ajouta:

--Mme, par bonheur, le voici!

Le docteur entra.

C'tait un homme jeune, encore qu'il n'et plus gure de cheveux sur le
crne. Il tait petit, maigre, scrupuleusement ras et vtu de noir de
la tte aux pieds.

Sans un mot, sans un salut, sans seulement toucher du doigt le bord de
son chapeau, il marcha droit au lit et successivement il souleva les
paupires du moribond, lui tta le pouls, le palpa, et lui dcouvrit la
poitrine, contre laquelle il appliqua son oreille.

Ayant termin son examen, il dit:

--C'est grave!

Mlle Marguerite, qui avait suivi avec une poignante anxit tous les
mouvements du docteur, ne put retenir un sanglot.

--Mais tout espoir n'est pas perdu, n'est-ce pas, monsieur, fit-elle
d'une voix suppliante et les mains jointes, vous le sauverez, n'est-ce
pas, vous le sauverez!...

--On peut lgitimement esprer.

Ce fut la seule rponse du docteur. Il avait tir sa trousse et essayait
froidement ses lancettes sur le bout de son doigt. Quand il en eut
trouv une  sa convenance:

--Je vous prierais, mademoiselle, dit-il, de faire retirer les femmes
qui sont dans cette pice et de vous retirer vous-mme... les hommes
resteront pour m'aider, si besoin est.

Elle obit, avec cette rsignation passive qui livre les malheureux 
toutes les inspirations. Mais elle ne regagna pas son appartement. Elle
resta sur le palier, le plus prs possible de la porte, assise sur la
premire marche de l'escalier, tirant mille conjectures du plus lger
bruit, comptant les secondes.

Le mdecin, dans la chambre, n'en allait pas plus vite, non par
temprament, mais par principes.

Le docteur Jodon--il se nommait ainsi--tait un ambitieux qui jouait un
rle. lve d'un prince de la science plus clbre par l'argent qu'il
gagne que par ses cures, il copiait les faons de son matre, son
costume, son geste et jusqu' ses inflexions de voix.

Jetant aux yeux la mme poudre que son modle, il esprait obtenir les
mmes rsultats, une grande clientle et la fortune.

Cependant, au fond de lui-mme, il ne laissait pas que d'tre
dconcert. Il n'avait pas,  beaucoup prs, jug l'tat du comte de
Chalusse si grave qu'il l'tait en ralit.

Ni les saignes, ni les ventouses sches ne rendirent au malade sa
connaissance et sa sensibilit. Il demeura inerte; la respiration devint
un peu moins rauque, voil tout.

De guerre lasse, le docteur dclara que les moyens immdiats taient
puiss, que les femmes pouvaient revenir prs du comte, et qu'il n'y
avait plus qu' attendre l'effet des remdes qu'il venait de prescrire
et qu'on tait all chercher chez le pharmacien.

Tout autre que cet avide ambitieux et t mu du regard que lui jeta
Mlle Marguerite quand il lui fut permis de rentrer dans la chambre de
M. de Chalusse. Lui n'en eut pas seulement l'piderme effleur. Il dit
tout simplement:

--Je ne puis pas me prononcer encore.

--Mon Dieu!... murmura la malheureuse jeune fille, mon Dieu! ayez piti
de moi!...

Mais dj le docteur, poursuivant son imitation, tait all s'adosser 
la chemine.

--Maintenant, fit-il, s'adressant  M. Casimir, j'aurais besoin de
quelques renseignements. Est-ce la premire fois que M. le comte de
Chalusse est victime d'un accident comme celui-ci?

--Oui, monsieur, depuis que je le sers du moins.

--Bon, cela!... C'est une chance en notre faveur. Et dites-moi,
l'avez-vous entendu quelquefois se plaindre de vertiges, de
bourdonnements d'oreilles?...

--Jamais...

Mlle Marguerite voulut hasarder une observation; le docteur lui
imposa silence de la voix et du geste, et poursuivant son
interrogatoire:

--Le comte de Chalusse est-il gros mangeur? demanda-t-il, boit-il
beaucoup d'alcools?

--M. le comte est la sobrit mme, monsieur, et il mouille toujours
largement son vin...

Le docteur coutait d'un air de mditation intense, la tte penche en
avant; les sourcils froncs, la lvre infrieure releve, caressant de
temps  autre son menton glabre. Ainsi fait son matre.

--Diable!... fit-il  demi voix, il faut une cause au mal, cependant.
Rien dans la constitution du comte ne le prdisposait  un tel
accident...

Il se tut, puis soudainement se retournant vers Mlle Marguerite:

--Savez-vous, mademoiselle, interrogea-t-il, si M. le comte n'a pas
prouv ces jours-ci quelque violente motion?

--Il a eu, ce matin mme, une contrarit que j'ai tout lieu de supposer
trs-vive.

--Ah!... nous y voici donc, fit le docteur avec un geste d'oracle.
Pourquoi ne m'avoir pas dit tout cela d'abord!... Il faudrait,
mademoiselle, me donner des dtails.

La jeune fille hsita. Les valets taient blouis, cela est sr, des
faons de ce mdecin, mais Mlle Marguerite tait loin de partager
leur enthousiasme. Que n'eut-elle pas donn pour voir l,  la place de
celui-ci, le docteur de la maison.

Elle trouvait, de plus, une haute inconvenance  cet interrogatoire
brutal, en prsence de tous les gens, au chevet d'un mourant, priv de
sentiments, il est vrai, mais qui nanmoins entendait peut-tre et
comprenait.

--Il est urgent que je sois renseign, dclara premptoirement le
docteur.

Devant cette affirmation elle n'hsita plus. Elle parut rassembler ses
souvenirs, et d'une voix triste:

--Ce matin, monsieur, commena-t-elle, nous venions de nous mettre 
table pour djeuner lorsqu'on a apport une lettre  M. de Chalusse. Il
n'y a jet qu'un coup d'oeil et il est devenu plus blanc que sa
serviette. Il s'est lev tout aussitt, et s'est mis  arpenter la salle
 manger en laissant chapper des exclamations de douleur et de colre.
Je l'ai interrog; il n'a pas paru m'entendre. Au bout de cinq minutes,
cependant, il a repris sa place et a commenc  manger...

--Comme d'habitude?

--Plus, monsieur. Seulement, je dois vous le dire, il ne me paraissait
pas avoir bien la conscience de ce qu'il faisait. A quatre ou cinq
reprises, il s'est lev et il s'est rassis. Enfin il a paru prendre un
parti qui lui cotait beaucoup. Il a dchir la lettre qu'il venait de
recevoir, et il en a jet les morceaux par la fentre qui donne sur le
jardin...

Mlle Marguerite s'exprimait avec la plus extrme simplicit, et
certes il n'y avait, dans ce qu'elle racontait, rien que de
trs-ordinaire.

On l'coutait cependant avec une curiosit haletante, comme si on et
espr quelque surprenante rvlation, tant l'esprit humain, prompt  se
forger des chimres, a horreur de ce qui est naturel et incline
instinctivement vers le mystrieux.

Mais sans paratre s'apercevoir de l'effet produit, et affectant de
s'adresser au mdecin seul, la jeune fille poursuivait:

--La lettre anantie, en apparence, du moins, on a servi le caf et M.
de Chalusse a allum un cigare, comme il fait aprs chaque repas. Mais
il n'a pas tard  le laisser teindre. Je n'osais troubler ses
rflexions, quand tout  coup il me dit: C'est singulier, je me sens
tout mal  l'aise. Nous sommes rests un moment sans nous parler, puis
il a ajout: Dcidment je ne suis pas bien. Rendez-moi le service de
monter  ma chambre, voici la clef de mon secrtaire, vous l'ouvrirez et
vous trouverez sur la tablette suprieure, un petit flacon bouch 
l'meri, que vous me descendrez. J'ai remarqu avec surprise que M. de
Chalusse, qui a la parole trs-nette, habituellement, bgayait ou plutt
bredouillait, en me disant cela. Je ne m'en suis pas inquite...
malheureusement. J'ai donc fait ce qu'il dsirait. Il a vers huit ou
dix gouttes du contenu du flacon dans un verre d'eau et il l'a aval.

Si intense tait l'attention du docteur Jodon, qu'il redevenait soi. Il
oubliait de surveiller son attitude.

--Et ensuite? fit-il.

--Ensuite, monsieur, M. de Chalusse a repris sa contenance accoutume et
s'est retir dans son cabinet de travail. J'ai d penser que
l'impression si pnible qu'il avait ressentie, s'effaait. Je me
trompais. Dans l'aprs-midi, il m'a fait prier par Mme Lon de le
rejoindre au jardin. J'y ai couru, assez tonne, car le temps tait
trs-mauvais. Chre Marguerite, me dit-il, aidez-moi donc  rechercher
les dbris de la lettre que j'ai jete au vent ce matin. Je donnerais
la moiti de ma fortune pour une adresse qui s'y trouvait certainement
et que sur l'instant de ma colre je n'ai pas vue... Je l'ai aid. On
pouvait raisonnablement esprer. Comme il pleuvait, quand les morceaux
avaient t lancs par la fentre, au lieu de s'parpiller, ils taient
tombs immdiatement  terre. Nous en avons runi un bon nombre, mais
sur aucun ne se trouvait ce que souhaitait si ardemment M. de Chalusse.
A diverses reprises il a dplor amrement et maudit sa prcipitation...

M. Bourigeau, le concierge, et M. Casimir changrent un sourire
d'intelligence.

Ils avaient surpris les recherches du comte, et elles leur avaient paru
un acte de folie des mieux qualifis.

Maintenant, ils se les expliquaient.

--J'avais le coeur bien gros, continuait Mlle Marguerite, de la
tristesse de M. de Chalusse, quand tout  coup il se redressa
joyeusement en s'criant: Suis-je donc fou?... cette adresse, un tel me
la donnera!

Positivement, le docteur s'abandonnait  l'entranement du rcit.

--Un tel! Qui, un tel? interrogea-t-il sans se rendre compte de
l'inconvenance de la question.

Mais la jeune fille fut rvolte.

Elle crasa l'indiscret d'un regard hautain, et du ton le plus sec:

--J'ai oubli ce nom, dit-elle.

Piqu au vif, le docteur reprit brusquement la pose de son modle. Mais
son imperturbable sang-froid tait altr.

--Croyez, mademoiselle, balbutia-t-il, que l'intrt seul... un intrt
respectueux...

Elle n'eut pas seulement l'air d'entendre ses excuses.

--Par exemple, interrompit-elle, je sais et je puis vous dire, monsieur,
que M. de Chalusse se proposait de s'adresser  la police, si la
personne en question ne russissait pas. A partir de ce moment, il m'a
paru tout  fait satisfait. A trois heures, il a sonn son valet de
chambre et lui a command de faire avancer le dner de deux heures. Nous
nous sommes, en effet, mis  table  quatre heures et demie. A cinq
heures, M. de Chalusse s'est lev, il m'a embrasse gaiement, et il est
sorti  pied, en me disant qu'il avait bon espoir et qu'il ne serait pas
de retour avant minuit...

La fermet dont la pauvre enfant avait fait preuve jusque-l se
dmentit, ses yeux se remplirent de larmes, et c'est d'une voix touffe
qu'elle ajouta en montrant M. de Chalusse:

--Et  six heures et demie, on l'a rapport, tel qu'il est l, tendu...

Un grand silence se fit, si profond qu'on entendit le rle du moribond,
toujours immobile sur son lit.

Restait cependant  savoir les circonstances de l'accident, et c'est 
M. Casimir que le mdecin s'adressa.

--Que vous a dit le cocher qui a ramen votre matre? demanda-t-il.

--Oh! presque rien, monsieur, pas dix paroles.

--Il faudrait retrouver cet homme et me l'amener.

Deux domestiques s'lancrent  sa recherche.

Il ne pouvait tre loin, sa voiture stationnait toujours devant
l'htel.

En effet, il stationnait lui-mme chez le marchand de vin. Des curieux
enrags lui payaient  boire, et en change il leur racontait
l'vnement. Il tait compltement remis de son trouble et mme la
gaiet lui venait.

--Allons, arrivez, on vous demande, lui dirent les domestiques.

Il vida son verre et les suivit de mauvaise grce, jurant et pestant
entre ses dents, sans qu'on st pourquoi.

Le docteur avait du moins eu l'attention de sortir sur le palier pour
l'interroger; mais ses rponses n'apprirent rien de neuf.

Le bourgeois, ainsi qu'il disait, l'avait pris au coin de la rue
Lamartine et du faubourg Montmartre et lui avait recommand de le mener
rondement. Il avait fouett ses chevaux et le malheur avait eu lieu en
route. Il n'avait rien entendu. Le bourgeois ne lui avait pas paru
indispos quand il tait mont dans la voiture.

Encore, ce peu qu'il dit, on ne le lui arracha pas sans difficult. Il
avait commenc par soutenir impudemment que le bourgeois l'avait pris 
midi, esprant ainsi escamoter le prix de cinq heures, ce qui, joint au
bon pourboire qu'on ne pouvait manquer de lui donner, devait constituer
un bnfice honnte. La vie est chre, on fait ce qu'on peut.

Cet homme parti, toujours grognant, encore qu'on lui et mis deux louis
dans la main, le docteur revint se planter debout devant son malade, les
bras croiss, sombre, le front pliss par l'effort de sa mditation.

Il ne jouait pas la comdie, cette fois.

En dpit, ou plutt en raison des minutieuses explications qui lui
avaient t donnes, il trouvait  toute cette affaire quelque chose de
suspect et de trouble.

Toutes sortes de soupons vagues et indfinissables se heurtaient dans
sa pense. tait-il en prsence d'un crime? Certainement, videmment
non.

Mais quoi alors? Pourquoi cette atmosphre de mystre et de rticences
qu'il sentait autour de lui.

N'tait-il pas sur la trace de quelque lamentable secret de famille,
d'un de ces scandales horribles, longtemps cachs, qui tout  coup
clatent?

Cette ide de se trouver ml  quelque tnbreuse affaire lui souriait
infiniment, cela ferait du tapage, on le nommerait, on parlerait de lui
dans les journaux et la clientle viendrait les mains pleines d'or.

Mais comment savoir, pour arrter d'avance un plan de conduite, pour
s'insinuer, pour s'imposer au besoin?

Il rflchit et une ide lui vint, qu'il jugea bonne.

Il marcha  Mlle Marguerite, qui pleurait, affaisse sur un fauteuil,
et la toucha du doigt; elle se dressa.

--Encore une question, mademoiselle... fit-il en donnant  sa voix toute
la solennit dont elle tait capable. Savez-vous quelle est la liqueur
dont M. de Chalusse s'est vers quelques gouttes ce matin?

--Hlas! non, monsieur.

--Le savoir serait cependant bien important, pour la sret de mon
diagnostic... Qu'est donc devenu le flacon?

--Je pense que M. de Chalusse l'aura remis dans son secrtaire.

Le docteur dsigna un meuble  gauche de la chemine.

--L? fit-il.

--Oui, monsieur.

Il hsita, mais triomphant de son hsitation, il dit:

--Ne pourrait-on l'y prendre?

Mlle Marguerite rougit.

--Je n'ai pas la clef, balbutia-t-elle avec un embarras visible.

M. Casimir s'approcha.

--Elle doit tre dans la poche de M. le comte, et si mademoiselle
permet...

Mais elle, reculant, les bras tendus comme pour dfendre le meuble:

--Non, s'cria-t-elle, non, on ne touchera pas au secrtaire, je ne le
veux pas...

--Cependant, mademoiselle, insista le docteur, monsieur votre pre...

--Eh! monsieur, M. le comte de Chalusse n'est pas mon pre!

Jamais homme ne fut dcontenanc autant que le docteur Jodon par la
soudaine violence de Mlle Marguerite.

--Ah!... fit-il, sur trois tons diffrents, ah!... ah!...

En moins d'une seconde, mille ides, mille suppositions bizarres et
contradictoires traversrent son esprit.

Qui donc tait cette jeune fille, qui n'tait pas Mlle de
Chalusse?... A quel titre habitait-elle l'htel?... Comment y
rgnait-elle en souveraine?...

Puis encore, pourquoi cette explosion d'nergie  propos d'une demande
bien naturelle et en apparence insignifiante?...

Mais dj elle avait repris son sang-froid, et  son attitude, il tait
ais de deviner qu'elle cherchait quelque expdient pour conjurer un
pril entrevu. Elle en trouva un.

--Casimir, commanda-t-elle, cherchez dans les poches de M. de Chalusse
la clef de son secrtaire.

Tout bahi de ce qu'il jugeait un nouveau caprice, le valet de chambre
obit.

Il fouilla les vtements pars sur le tapis, et de la poche du gilet
retira une clef.

Elle tait fort petite, ouvrage et dcoupe comme toutes les clefs des
serrures de sret.

Mlle Marguerite la prit, en disant d'un ton bref:

--Un marteau.

On lui en apporta un.

Aussitt,  la stupeur profonde du mdecin, elle s'agenouilla devant la
chemine, posa  faux la clef sur un des chents de fer forg, et d'un
coup sec du marteau, la fit voler en clats.

--Comme cela, pronona-t-elle, en se relevant, je serai tranquille.

On la regardait, elle crut devoir justifier jusqu' un certain point sa
conduite.

--Je suis certaine, dit-elle aux gens, que M. de Chalusse approuvera ma
dtermination. Quand il sera rtabli, il fera faire une autre clef.

L'explication tait superflue. Il n'tait pas un domestique qui ne crt
deviner quel mobile l'avait guide, pas un qui ne se dt  part soi:

--Mademoiselle a raison... Est-ce qu'on touche jamais au secrtaire d'un
mourant! Qui sait ce qu'il y a de millions dans celui-ci?... S'il y
manquait quelque chose, on accuserait tout le monde... La clef brise,
il n'y aura pas de soupon possible.

Mais le docteur se livrait  de bien autres conjectures.

--Que peut-il bien y avoir dans ce secrtaire qu'elle ne veut pas qu'on
voie, pensait-il.

Cependant, il n'avait plus de raison de prolonger sa visite.

Une fois encore, il examina le malade, dont la situation restait la
mme, et aprs avoir expliqu ce qu'il y avait  faire en son absence,
il dclara qu'il allait se retirer, press qu'il tait par quantit de
visites urgentes, ajoutant qu'il reviendrait vers minuit.

--Mme Lon et moi, veillerons M. de Chalusse, rpondit Mlle
Marguerite, ainsi, monsieur, vos prescriptions seront suivies  la
lettre. Seulement... vous ne trouverez pas mauvais, je l'espre, que je
fasse prier le mdecin de M. le comte de venir vous prter le concours
de ses lumires...

M. Jodon trouvait cela trs-mauvais, au contraire, d'autant plus mauvais
que dix fois pareille msaventure lui tait arrive dans ce quartier
aristocratique. Survenait-il un accident, on l'appelait, parce qu'on
l'avait l, sous la main; il donnait les premiers soins, il se flattait
d'avoir conquis un client, et pas du tout, quand il se reprsentait, il
trouvait quelque docteur illustre, venu de loin en voiture...

S'attendant  quelque chose de ce genre, il sut cacher son dpit.

--A votre place, mademoiselle, rpondit-il, j'agirais comme vous... Si
mme vous jugez inutile que je me drange...

--Oh! monsieur, je compte sur vous au contraire.

--En ce cas, trs-bien...

Il salua; il se retirait, Mlle Marguerite le suivit sur le palier.

--Vous savez, monsieur, lui dit-elle bas et trs-vite, que je ne suis
pas la fille de M. de Chalusse... Vous pouvez donc m'avouer la vrit:
son tat est-il dsespr?

--Alarmant, oui; dsespr, non.

--Cependant, monsieur, cette insensibilit effrayante...

--Est une des suites frquentes de... l'accident dont il a t victime.
Si nous le sauvons, la paralysie disparatra peu  peu, la facult de
mouvement reviendra progressivement.

Mlle Marguerite coutait, ple, mue, embarrasse... Il tait vident
qu'elle avait sur les lvres une question qu'il lui cotait horriblement
d'adresser. Enfin, s'armant de courage:

--Et si M. de Chalusse ne doit pas tre sauv, balbutia-t-elle,
mourra-t-il sans reprendre connaissance... sans prononcer une parole?...

--Je ne puis rien affirmer, mademoiselle... l'affection de M. de
Chalusse est de celles qui dconcertent toutes les hypothses de la
science.

Elle remercia tristement, fit appeler Mme Lon et regagna la chambre
du comte.

Quant au docteur, tout en descendant l'escalier, il se disait:

--Singulire fille!... A-t-elle peur que le comte ne reprenne
connaissance?... Souhaite-t-elle au contraire qu'il puisse parler?...
N'y a-t-il qu'une question de testament l-dessous?... Y a-t-il autre
chose? C'est  s'y perdre...

L'effort de sa mditation tait si intense, qu'il oubliait jusqu'
l'endroit o il se trouvait, et il s'arrtait presque  chaque marche.
Il fallut, pour le rappeler  la ralit, l'air frais de la cour; mais
aussi sa nature de charlatan reprit immdiatement le dessus.

--Mon ami, ordonna-t-il  M. Casimir qui l'clairait, vous allez, 
l'instant, faire rpandre de la paille dans la rue pour amortir le
fracas des voitures... Demain vous prviendrez le commissaire de police.

Dix minutes aprs, en effet, il y avait un pied de paille sur la
chausse, et les passants, involontairement, ralentissaient le pas,
chacun sachant  Paris ce que signifie cette lugubre litire tale
devant une maison.

M. Casimir qui avait surveill l'opration excute par les
palefreniers, s'apprtait  rentrer quand un tout jeune homme, qui
depuis plus d'une heure se promenait devant la maison, s'avana
rapidement vers lui.

Il n'avait pas encore un poil de barbe, ce garon, et il avait le teint
plomb et des rides comme un vieux buveur d'eau-de-vie. Il avait l'air
intelligent et encore plus impudent; une audace inquitante ptillait
dans ses yeux. Bien des cordes manquaient  sa voix raille, et son
accent tranard tait le plus pur qu'il y ait aux barrires.

Son costume dlabr tait celui de ces pauvres diables  qui les
huissiers de Paris, qui gagnent cinquante mille francs par an,
abandonnent gnreusement cinquante francs par mois en change de la
plus coeurante besogne.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda M. Casimir.

L'autre salua humblement, en disant:

--Comment, m'sieu, vous ne me reconnaissez pas?... Toto... pardon!
Victor Chupin, employ chez M. Isidore Fortunat.

--Tiens!... c'est ma foi vrai!

--Je venais, m'sieu, de la part du patron, vous demander si vous avez
enfin obtenu les renseignements que vous espriez; mais, voyant qu'il y
a du nouveau chez vous, je n'ai pas os entrer, j'ai prfr vous
guetter...

--Et bien vous avez fait, mon garon. Des renseignements, je n'en ai
pas... Ah! si! Le marquis de Valorsay est rest hier deux heures enferm
avec M. le comte... Mais  quoi bon!... M. le comte a eu un accident et
il ne passera pas la nuit.

Victor Chupin eut un terrible soubresaut.

--Pas possible!... s'cria-t-il. C'est donc pour lui qu'on a vid les
paillasses dans la rue?

--C'est pour lui.

--A-t-il de la chance, cet homme-l!... Ce n'est pas pour moi qu'on
ferait des frais pareils! C'est gal, j'ai comme une ide que le patron
ne va pas casser ses bretelles de rire quand je vais lui dire a. Enfin,
merci tout de mme, m'sieu, et au revoir...

Il s'loignait, une ide soudaine le ramena.

--Excusez, fit-il avec une prestigieuse volubilit, je suis si ahuri que
j'oubliais mes affaires... Dites-donc, m'sieu, quand le comte sera mort,
c'est vous, n'est-ce pas qui commanderez le service... Eh bien! l, un
conseil, n'allez pas aux pompes funbres, venez chez nous, tenez, voil
l'adresse--il tendait une carte--nous traiterons pour vous avec les
pompes, et nous nous chargerons de toutes les dmarches. Ce sera plus
beau et meilleur march, par le moyen de certaines combinaisons de
tarif... Tout, jusqu'au dernier pompon, est garanti sur facture, on peut
vrifier pendant la crmonie, on ne paye qu'aprs livraison... Hein!
c'est dit.

Mais le valet haussait les paules.

--Bast! fit-il ngligemment,  quoi bon!

--Comment!... Vous ne savez donc pas que sur un service de premire il y
aurait peut-tre deux cents francs de commission que nous
partagerions?...

--Diable!... c'est  regarder. Passez-moi votre carte et comptez sur
moi. Mes civilits  M. Fortunat, n'est-ce pas...

Et il rentra.

Rest seul, Victor Chupin tira de sa poche et consulta une grosse montre
d'argent.

--Huit heures moins cinq, grommela-t-il, et le patron m'attend  huit
heures... je n'ai qu' jouer des jambes.




II


C'est place de la Bourse, n 27, au troisime au-dessus de l'entresol,
que demeurait M. Isidore Fortunat.

Il avait l un appartement honorable: salon, salle  manger, chambre 
coucher, une vaste pice o deux employs crivaient  la journe;
enfin, un beau cabinet de travail, sanctuaire de sa pense et de ses
mditations.

Le tout ne lui cotait que 6,000 francs par an; une bagatelle, au prix
o sont les loyers.

Et encore, par dessus le march, son bail lui donnait droit  un trou de
dix pieds carrs sous les combles.

Il y logeait sa domestique, Mme Dodelin, une personne de quarante-six
ans, qui avait eu des malheurs, et qui faisait sa cuisine, car il
mangeait chez lui, bien que clibataire.

Fix dans le quartier depuis cinq ans, M. Fortunat y tait trs-connu.

Payant exactement son terme, ses contributions et son fournisseurs, il y
tait considr.

A Paris, la considration ne fait pas crdit; mais elle ne demande
jamais aux pices de cent sous leur certificat d'origine: elles sonnent,
il suffit.

D'ailleurs, on savait trs-bien d'o M. Isidore Fortunat tirait les
siennes. Ses revenus avaient une enseigne.

Il s'occupait d'affaires litigieuses et de recouvrements.

C'tait crit  sa porte, en toutes lettres, sur un lgant cusson de
cuivre.

Mme il devait tre, estimait-on, trs-bien dans ses affaires. Il
occupait six employs tant au dehors qu' l'intrieur. Les clients
affluaient si bien chez lui que le concierge, par certains jours, s'en
plaignait, disant que c'tait pis qu'une procession et que, mme, les
escaliers de l'immeuble en taient dgrads.

Demander plus ou seulement autre chose  un voisin, avant de lui
accorder toute son estime, serait vritablement de l'inquisition.

Il faut ajouter, pour tre juste, que l'extrieur, la conduite et les
manires de M. Fortunat taient de nature  lui concilier les plus
difficiles sympathies.

C'tait un homme de trente-huit ans, mthodique et doux, instruit,
causeur agrable, fort bien de sa personne, et toujours mis avec une
sorte de recherche du meilleur got. On l'accusait d'tre, en affaires,
poli, dur et froid comme une dalle de la Morgue, mais chacun entend les
affaires  sa guise.

Ce qui est sr, c'est qu'il n'allait jamais au caf. S'il sortait aprs
son dner, c'tait pour passer la soire chez quelque riche ngociant du
voisinage. Il dtestait l'odeur du tabac et inclinait vers la dvotion,
ne manquant jamais la messe de huit heures le dimanche.

Sa gouvernante le souponnait de vellits matrimoniales. Peut-tre
avait-elle raison.

Quoi qu'il en soit, M. Isidore Fortunat finissait de dner, seul comme
de coutume, et il savourait  petites gorges une tasse d'excellent th,
quand le timbre de l'antichambre lui annona un visiteur.

Mme Dodelin se hta d'aller ouvrir, et Victor Chupin parut, tout
essouffl de la course qu'il venait de fournir.

Il n'avait pas mis vingt-cinq minutes  franchir la distance qui spare
la rue de Courcelles de la place de la Bourse.

--Vous tes en retard, Victor, lui dit doucement M. Fortunat.

--C'est vrai, m'sieu, mais ce n'est pas ma faute, allez! Tout est sens
dessus dessous, l-bas, et j'ai t oblig de faire le pied de grue...

--Comment cela? Pourquoi?

--Ah! voil!... Le comte de Chalusse a eu un coup de sang ce soir, et 
l'heure qu'il est il doit tre mort...

Brusquement, tout d'une pice, M. Fortunat se dressa. Il tait devenu
livide, ses lvres tremblaient.

--Un coup de sang, fit-il d'une voix touffe, je suis vol!...

Et, redoutant la curiosit de Mme Dodelin, il saisit la lampe et se
prcipita vers son cabinet de travail, en criant  Chupin:

--Suivez-moi!

Chupin suivit sans souffler mot, en garon intelligent qui sait se
monter au niveau des situations les plus graves. On ne le recevait pas
habituellement dans ce cabinet de travail, dont un magnifique tapis
recouvrait le parquet. Aussi, aprs avoir soigneusement referm la
porte, resta-t-il debout tout contre, respectueusement, son chapeau  la
main.

Mais M. Fortunat ne semblait pas s'apercevoir de sa prsence.

Ayant pos la lampe sur la chemine, il tournait furieusement autour de
son cabinet, comme une bte fauve qui, enferme, cherche une issue pour
fuir.

--Si le comte est mort, disait-il, le marquis de Valorsay est perdu!...
Adieu les millions!

Le coup tait si cruel, si inattendu surtout, qu'il ne pouvait pas,
qu'il ne voulait pas en admettre la ralit.

Il marcha droit sur Chupin, et le secouant par le collet, comme si le
pauvre garon et pu faire que ce qui tait ne ft pas:

--Ce n'est pas possible, lui dit-il, le comte n'est pas mort... Tu te
trompes ou on t'a tromp... Tu auras mal compris... Tu n'as peut-tre
voulu qu'excuser ton inexactitude. Voyons, parle, rponds, dis quelque
chose.

Quoique d'un naturel peu impressionnable, Chupin tait presque effray
de l'agitation convulsive de son patron.

--Je vous ai rpt, m'sieu, fit-il, ce que m'a dit m'sieu Casimir...

Il voulait donner des dtails, mais dj M. Fortunat avait repris sa
promenade furibonde exhalant sa douleur en phrases haletantes.

--C'est quarante mille francs que je perds, disait-il. Quarante mille
francs espces, compts l, sur le coin de mon bureau, je les vois
encore, et remis de la main  la main au marquis de Valorsay en change
de sa signature... Mes conomies de dix-huit mois, deux mille livres de
rentes  cinq!... Et il me reste une obligation sous seing priv, un
chiffon!... Misrable marquis! Et il doit venir ce soir encore, je
l'attends... Je devais lui remettre encore dix mille francs... Ils sont
l, en or, dans mon tiroir... Mais qu'il vienne, le misrable, qu'il
vienne!...

La colre amenait l'cume  ses lvres. Qui et vu son oeil  ce
moment ne se ft plus fi de la vie  son apparence dbonnaire et  sa
politesse onctueuse.

--Et cependant, poursuivait-il, le marquis n'est pour rien l dedans...
Il perd autant que moi, plus que moi, mme!... Une affaire sre!... De
l'or en barre!... A quelle spculation se fier, aprs cela!... Il faut
pourtant placer son argent quelque part; on ne peut pas l'enterrer dans
sa cave!...

Chupin coutait d'un air dsol, mais sa mine piteuse n'tait que pure
flatterie. Intrieurement, il jubilait, son intrt en cette
circonstance tait prcisment l'oppos de celui de son patron.

Si M. Fortunat perdait quarante mille francs  la mort du comte de
Chalusse, Chupin, lui, comptait gagner cent francs sur le service, cent
beaux francs, cinq francs de rentes, que lui compterait la compagnie de
funrailles pour laquelle il faisait la place  l'occasion.

--Si encore il y avait un testament, continuait M. Fortunat. Mais non,
on n'en trouvera pas, j'en suis sur. Un pauvre diable qui n'a que quatre
sous prend ses prcautions, lui! Il songe qu'un omnibus peut l'craser
dans la rue, et  tout hasard il crit et signe ses dernires
volonts... Les millionnaires n'ont pas de ces ides; ils se croient
immortels, ma parole d'honneur!...

Il s'arrta, rflchissant, car il commenait  pouvoir rflchir. Son
exaltation s'tait vite use, par la violence mme.

--Enfin, reprit-il plus lentement, et d'une voix plus pose, que le
comte ait ou non pris ses dispositions dernires, le Valorsay peut faire
son deuil des millions de Chalusse. S'il n'y a pas de testament, Mlle
Marguerite n'a plus un sou... donc, bonsoir. S'il y en a un, cette
diablesse de fille, devenue tout  coup libre et riche, ne manquera pas
d'envoyer promener mons Valorsay, surtout si elle en aime un autre,
ainsi qu'il l'affirme... et en ce cas, bonsoir encore.

M. Fortunat avait tir son mouchoir, et debout devant la glace, il
tamponnait la sueur de son front et remettait en ordre sa chevelure.

Il tait de ceux qu'une catastrophe tourdit, mais n'abat pas.

Il s'emportait, temptait, poussait des cris d'aigle, mais il savait 
la fin prendre bravement son parti.

--Conclusion, murmura-t-il, je n'ai qu' passer mes quarante mille
francs par profits et pertes. Reste  savoir s'il n'y aurait pas moyen
de les reprendre d'un autre ct sur la mme affaire.

Il tait redevenu matre de soi, il se sentait le plein et libre
exercice de toutes ses facults. Jamais son intelligence n'avait t
plus lucide.

Il s'assit devant son bureau, les coudes sur la tablette, le front entre
ses mains, et il demeura immobile, le corps ananti, pour ainsi dire,
par l'effort exorbitant de la pense.

Mais il y avait du triomphe dans son geste, quand il se redressa au bout
de cinq minutes.

--J'ai trouv, murmura-t-il, si bas que Chupin ne put l'entendre...
tais-je simple!... S'il n'y a pas de testament, le quart des millions
est  moi!... Ah! quand on connat bien son terrain, on n'a jamais perdu
la bataille.

Il est de fait que ses yeux trahissaient l'imperturbable audace du
gnral qui se rsout  un changement de front sous le feu mme de
l'ennemi.

--Mais il s'agit d'aller vite, ajouta-t-il, trs-vite...

Il se leva, et regardant la pendule:

--Neuf heures! dit-il. Je puis entrer en campagne ce soir mme.

Immobile dans son coin, Chupin gardait toujours son attitude contrite,
mais la curiosit l'oppressait au point de gner sa respiration.

Il baissait le nez, mais il ouvrait tant qu'il pouvait les oreilles, et
piait d'un air sournois les moindres mouvements de son patron.

Prompt  agir, une fois sa rsolution arrte, M. Fortunat venait de
sortir d'un tiroir un volumineux dossier, tout gonfl de grosses
d'actes, de lettres, de reus, de factures, de titres de proprit et de
vieux parchemins.

--L, certainement, est le prtexte qu'il me faut, murmurait-il tout en
remuant cette masse de paperasses.

Mais il ne trouva pas tout d'abord ce qu'il cherchait. L'impatience le
gagnait, on le voyait  sa prcipitation fbrile, quand il s'arrta en
poussant un soupir de satisfaction.

--Enfin!...

Il venait de mettre la main sur un vieux billet  ordre crasseux et
frip, fix par une pingle  un exploit d'huissier, ce qui indiquait
qu'il n'avait pas t pay  l'chance.

Ce billet, M. Fortunat l'agita en l'air, au-dessus de sa tte, et le fit
claquer en disant d'un air satisfait:

--C'est l que je dois frapper... C'est l, si Casimir ne s'est pas
tromp, que je trouverai les renseignements qui me sont indispensables.

Il tait si press qu'il ne prit pas la peine de remettre le dossier en
ordre. Il le jeta dans le tiroir o il l'avait pris, et s'approchant de
Chupin:

--C'est vous, n'est-ce pas, Victor, demanda-t-il, qui avez pris des
renseignements sur la solvabilit des poux Vantrasson, des gens qui
tiennent un htel garni?...

--Oui, m'sieu, mais je vous ai rendu la rponse: rien  esprer...

--Je sais; il ne s'agit pas de cela. Vous rappelez-vous leur adresse?

--Trs-bien. Ils demeurent maintenant sur la route d'Asnires, aprs les
fortifications,  droite...

--A quel numro?...

Chupin hsita, chercha, et ne trouvant pas se mit  se gratter
furieusement la tte, ce qui tait un moyen  lui de rappeler sa mmoire
au devoir, quand elle le trahissait.

--Attendez-donc, m'sieu, dit-il en anonnant; ils demeurent au 18 ou au
46, c'est--dire...

--Ne cherchez pas, interrompit M. Fortunat. Si je vous envoyais chez
Vantrasson, sauriez-vous y aller?...

--Oh!... pour cela, oui, m'sieu, et tout droit, les yeux bands... Je
vois la maison d'ici, une grande baraque toute disloque... Il y a un
terrain vague  ct, et derrire un maracher...

--C'est bien!.... Vous allez m'y conduire.

L'tranget de la proposition parut confondre Chupin.

--Comment, m'sieu, fit-il, vous voulez aller l,  cette heure...

--Pourquoi pas. Trouverons-nous l'tablissement ferm?

--Non, m'sieu, bien certainement. Vantrasson, outre qu'il tient un
htel, est picier et vend  boire... Il reste donc ouvert au moins
jusqu' onze heures. Seulement cet homme-l est  ce qu'il parat un
particulier qui n'aime pas  tre drang entre ses repas... Si c'est
pour lui prsenter un billet que vous voulez aller chez lui... il est
peut-tre un peu tard. A votre place, m'sieu, j'attendrais  demain...
Il pleut et il n'y a pas un chat dehors... C'est isol comme tout,
l-bas, et dame, dans ce cas-l, on paye ses billets avec la monnaie
qu'on a sous la main... avec une trique, par exemple.

--Auriez-vous peur?

Ce doute n'offensa pas Chupin, tant il lui parut grotesque, et, pour
toute rponse, il haussa ddaigneusement les paules.

--Alors, nous allons partir, reprit M. Fortunat. Pendant que je
m'apprte, descendez chercher une voiture, et tchez qu'elle ait un bon
cheval.

Chupin fila comme l'clair et dgringola l'escalier comme l'orage. A
deux pas de la maison, il y avait une station de fiacres, mais il
prfra courir rue Feydeau, o il connaissait une remise.

--Une voiture, bourgeois!... proposrent les cochers en le voyant
approcher.

Il ne rpondit pas, mais se mit  examiner chaque cheval d'un air
capable, en homme qui bien souvent a utilis le loisir de ses matines
au service des maquignons du March aux chevaux.

Une des btes lui convint. Il fit signe au cocher et s'approchant du
bureau de la remise o une femme lisait:

--Mes cinq sous, bourgeoise! rclama-t-il.

La femme le toisa. Beaucoup d'tablissements donnent vingt-cinq centimes
 tout domestique qui vient chercher une voiture pour son matre, et
cette petite prime retient la clientle. Mais la buraliste, qui voyait
bien que Chupin n'tait pas un domestique, hsitait. Lui se fcha.

--Prenez garde de dchirer votre poche! fit-il. Moi je vais  la
concurrence, sur la place...

Eclaire par l'accent de Chupin, la femme lui remit cinq sous qu'il
empocha avec une grimace de satisfaction. Ils taient bien  lui, et
lgitimement, puisqu'il avait pris la peine de les gagner.

Mais lorsqu'il rentra dans le cabinet de son patron, pour lui annoncer
que la voiture attendait  la porte, il faillit tomber de son haut.

M. Fortunat avait profit de l'absence de son employ, non pour se
dguiser, ce serait trop dire, mais pour... modifier adroitement son
extrieur.

Il avait revtu une vieille redingote toute luisante d'usure et de
crasse, si longue qu'elle cachait ses genoux, il avait pass des bottes
outrageusement dformes et s'tait coiff d'un de ces chapeaux que
ddaignent les chiffonniers. Autour du cou,  la place de son lgante
cravate de satin, il avait nou un foulard  carreaux tout effiloqu.

Du Fortunat prospre, avantageusement connu place de la Bourse, rien ne
restait que le visage et les mains. Un autre Fortunat se rvlait, plus
que besogneux, misrable, famlique, crevant de faim, prt  tout.

Et sous cette dfroque, il semblait  l'aise, elle lui allait, elle
tait assouplie  ses mouvements comme s'il l'et longtemps porte. Le
papillon tait redevenu chenille.

Un sourire approbateur de Chupin dut le payer de ses peines. Chupin
approuvant, il tait sr que Vantrasson le prendrait pour ce qu'il
voulait paratre, un pauvre diable agissant pour le compte d'autrui.

--Partons, dit-il.

Mais au moment de sortir, dans l'antichambre, il se rappela certain
ordre de la plus grande importance qu'il avait  donner. Il appela
Mme Dodelin, et sans se soucier des grands yeux qu'elle ouvrait en le
voyant ainsi vtu:

--Si M. le marquis de Valorsay vient, lui dit-il... et il viendra,
priez-le de m'attendre, je serai de retour avant minuit... Vous ne le
ferez pas entrer dans mon cabinet... il attendra dans le salon.

Cette dernire recommandation tait au moins inutile; M. Fortunat ayant
ferm son cabinet  double tour, et mis soigneusement la clef dans sa
poche. Peut-tre tait-ce de sa part une distraction.

Il paraissait d'ailleurs avoir oubli compltement et sa colre et sa
perte. Il tait d'excellente humeur, comme un homme qui part pour une
partie o il compte prendre du plaisir.

Mme, Chupin ayant fait mine de monter sur le sige, il s'y opposa et
lui commanda de prendre place dans la voiture,  ct de lui...

Le trajet dura peu. Le cheval tait bon, le cocher avait t stimul par
la promesse d'un magnifique pourboire; M. Fortunat et son employ furent
conduits en moins de quarante minutes  la porte d'Asnires.

Ainsi qu'il en avait reu l'ordre au dpart, le cocher s'arrta hors des
fortifications,  droite de la route,  cent pas environ de la grille de
l'octroi.

--Eh bien!... bourgeois, demanda-t-il en ouvrant la portire, vous ai-je
bien mens tes-vous contents?...

--Trs-contents, rpondit M. Fortunat, que Chupin aidait  mettre pied 
terre, voil le pourboire gagn. Maintenant il ne s'agit plus que de
nous attendre... Vous ne bougerez pas d'ici, n'est-ce pas?...

Mais le cocher branla la tte:

--Excusez-moi, fit-il, si cela vous tait gal, j'irais stationner
devant l'octroi... Ici, voyez-vous, j'aurais peur de m'endormir...
tandis que l-bas...

--Soit, allez.

Cette seule prcaution du cocher devait prouver  M. Fortunat que Chupin
ne lui avait pas exagr la mauvaise rputation de cette partie de
Paris.

Et, dans le fait, rien de moins rassurant que l'aspect de cette large
route, dserte  cette heure, par cette nuit noire, avec le temps qu'il
faisait. La pluie avait cess, mais la bourrasque redoublait de
violence, tordant les arbres, arrachant les ardoises des toits, secouant
si furieusement les rverbres que le gaz s'teignait. On ne voyait pas
o poser le pied, et il y avait de la boue jusqu' la cheville. Et
personne, pas une me... A peine une voiture de loin en loin, qui
passait au galop.

--Eh bien!... demandait de dix pas en dix pas M. Fortunat,
arrivons-nous?...

--Nous approchons, m'sieu.

Chupin disait cela, mais la vrit est qu'il n'en savait rien. Il
cherchait  s'orienter et n'y russissait pas. Les maisons devenaient
rares, les terrains vagues plus nombreux,  peine par ci par l
apercevait-on quelque lumire.

Enfin, aprs un quart d'heure d'une marche pnible, Chupin eut une
exclamation de joie.

--Je me reconnais, m'sieu, s'cria-t-il, nous y voil, regardez!...

Dans l'ombre, une immense maison de cinq tages se dressait, solitaire,
dlabre, sinistre.

Elle tombait en ruines, des lzardes la sillonnaient, et cependant elle
n'tait pas compltement termine.

Il tait clair que le spculateur qui l'avait entreprise n'avait pas eu
les reins assez solides pour l'achever.

A voir seulement combien taient nombreuses et rapproches les fentres
de la faade, on devinait pour quelle destination elle avait t
construite. Et afin que nul ne l'ignort, entre le troisime et le
quatrime tage, on lisait en normes lettres de trois pieds: _Garni
modle_.

Garni modle!... On comprend tout de suite: beaucoup de chambres, toutes
petites, bien incommodes, loues un prix exorbitant.

Seulement la mmoire de Victor Chupin l'avait mal servi. Cet
tablissement ne se trouvait pas  droite de la route, mais  gauche. M.
Fortunat et lui durent traverser la chausse, une rivire de boue.

Leurs yeux s'taient accoutums  l'obscurit, ils approchaient, ils
pouvaient observer certains dtails.

Le rez-de-chausse du garni modle tait divis en deux boutiques. L'une
tait ferme. L'autre restait ouverte, et une lumire ple filtrait 
travers des rideaux rouges malpropres.

Au-dessus de cette seconde boutique, une enseigne portait le nom du
boutiquier: Vantrasson. Et de chaque ct du nom, il y avait en lettres
plus petites: Epicerie et comestibles--Vins fins et trangers.

Quels clients pouvaient venir l chercher quelque chose  manger ou
demander  boire, et que leur servait-on?... Cela effrayait Chupin
lui-mme. Tout en ce taudis tait  l'abandon et repoussant de
malpropret, tout dnonait la misre et la plus basse crapule.

M. Fortunat ne reculait certes pas; mais avant de pntrer dans ce
repaire, il n'tait pas fch d'en explorer l'intrieur. Il s'avana
avec la plus prudente circonspection, et colla son oeil contre le
vitrage,  un endroit o les rideaux rouges avaient une large dchirure.

Au comptoir, une femme d'une cinquantaine d'annes tait assise,
reprisant un jupon sordide,  la lueur d'une lampe fumeuse.

Elle tait grosse, courte, ramasse, surcharge et bouffie d'une graisse
malsaine, et blme, avec cela, comme si ses veines eussent charri du
fiel au lieu de sang. Sa face plate, ses pommettes saillantes, son front
fuyant et ses lvres minces lui donnaient une inquitante expression de
mchancet et de ruse.

Au fond de la boutique, dans la pnombre, on distinguait la silhouette
d'un homme assis sur un escabeau, qui dormait, les bras arrondis, sur
une table, la tte appuye sur ses bras.

--Quelle chance!... souffla Chupin  l'oreille de son patron, pas une
pratique dans la case, Vantrasson et sa femme sont seuls.

Il est sr que cette circonstance ne dplut pas  M. Fortunat.

--Ainsi, m'sieu, continua l'autre, n'ayez pas peur... Je reste ici et je
veille au grain, vous pouvez entrer.

Il entra, et au bruit de la porte, la grosse femme, posa son ouvrage.

--Que faut-il servir  Monsieur? demanda-t-elle d'une voix doucetre.

M. Fortunat ne rpondit pas tout d'abord. Il tira de sa poche le billet
dont il s'tait muni et le montra en disant:

--Je suis clerc d'huissier et je viens pour toucher ce petit effet, 583
francs, caus valeur en marchandises, sign Vantrasson, ordre Barutin...

--Un effet!... fit la femme, dont la voix s'aigrit soudain, c'est trop
fort!... Vantrasson, rveille-toi un peu et viens voir ici.

Cet appel tait superflu.

Au mot de billet, l'homme avait redress la tte; au nom de Barutin il
se leva et s'approcha d'un pas lourd et chancelant, comme s'il et eu
dans les jambes un reste d'ivresse.

Il tait plus jeune que sa femme, grand, large, vritablement
athltique. Ses traits ne manquaient pas de rgularit, mais l'alcool,
la ribote, toutes sortes d'ignobles excs les avaient ravags, et sa
physionomie n'exprimait plus rien qu'un abrutissement farouche.

--Qu'est-ce que vous me chantez donc, vous... dit-il d'une voix rauque 
M. Fortunat. Est-ce pour vous moquer des gens que vous venez leur
demander de l'argent un 15 octobre, jour de terme?... O avez-vous vu
qu'il reste de l'argent quand le propritaire a pass avec son sac?...
Qu'est-ce que ce billet, d'ailleurs?... Donnez-le moi, que je l'examine.

M. Fortunat ne commit pas cette imprudence. Il prsenta simplement le
billet d'un peu loin, et ensuite le lut. Lorsqu'il eut termin:

--Ce billet est chu depuis dix-huit mois, dclara froidement
Vantrasson, il ne vaut plus rien...

--Erreur!... un billet  ordre est valable cinq ans  compter du jour du
prott.

--C'est possible. Mais comme Barutin a fait faillite, comme il a fil
et qu'on ne sait plus o il est, je suis quitte...

--Autre erreur! Vous devez ces 583 francs  celui qui a achet votre
billet  la vente de Barutin et qui a donn  mon patron l'ordre de
poursuivre...

Le sang commenait  monter aux oreilles de Vantrasson.

--Et aprs!... Croyez-vous donc qu'on ne m'a jamais poursuivi!... O il
n'y a rien le roi perd ses droits, et moi je n'ai rien... Les meubles du
garni que je tiens sont au revendeur et tout ce qui est dans ma boutique
ne vaut pas cent cus... Quand votre patron verra que je ne vaux pas les
frais, il me laissera tranquille... On ne peut rien contre un homme
comme moi.

--Vous croyez cela?

--J'en suis sr.

--Malheureusement vous vous trompez encore, parce que celui qui a votre
billet ne tient pas  rentrer dans son argent; il en mettra du sien au
contraire, pour vous faire de la peine...

Et l-dessus, M. Fortunat se mit  tracer l'pouvantable tableau d'un
pauvre dbiteur poursuivi par un crancier riche, qui le traque, qui le
harcle, qui le poursuit partout, qui le fait saisir ds qu'il a
seulement un vtement de rechange...

Vantrasson roulait des yeux terribles et brandissait ses redoutables
poings, mais sa femme tait visiblement trs-effraye.

Bientt elle n'y tint plus, et se levant brusquement, elle entrana son
mari vers le fond de la boutique, en lui disant:

--Viens, il faut que je te parle.

Il la suivit, et ils restrent deux ou trois minutes  dlibrer tout
bas, avec force gestes. Quand ils revinrent, ce fut la femme qui porta
la parole.

--Hlas! monsieur... dit-elle  M. Fortunat, nous sommes sans argent en
ce moment, les affaires vont mal, si on nous poursuit, nous sommes
perdus... Comment faire?... Vous avez l'air d'un bon homme, donnez-nous
un conseil.

M. Fortunat se tut, paraissant rflchir, puis tout  coup:

--Ma foi!... s'cria-t-il, tant pis!... Il faut s'entr'aider entre
malheureux, et je vais vous dire la vrit vraie. Mon patron, qui n'est
pas un mchant, n'a pas envie de se mler d'une vengeance... C'est
pourquoi il m'a dit: Voyez ces Vantrasson, et s'ils vous font l'effet
de braves gens, proposez-leur un arrangement... S'ils l'acceptent, il
faudra bien que leur crancier s'en contente.

--Et quel est cet arrangement?

--Le voici: Vous allez m'crire sur une feuille de papier de 50 centimes
une reconnaissance de la somme, avec engagement de verser tous les mois
un -compte et, en change, je vous rendrai ce billet.

Les deux poux se consultrent du regard, et ce fut la femme qui dit:

--Nous acceptons.

Mais il fallait une feuille de papier timbr, et le soi-disant clerc
d'huissier n'en avait pas. Cette circonstance sembla le refroidir et on
et jur qu'il regrettait la concession.

Songeait-il donc  la retirer? Mme Vantrasson en frmit; aussi
s'adressant vivement  son mari:

--Cours vite rue de Lvis, lui dit-elle, au bureau de tabac, tu
trouveras notre affaire!...

Il sortit de son pas pesant et M. Fortunat respira.

Certes, il avait montr un joli sang-froid durant cette scne, mais il
lui avait sembl voir Vantrasson se prcipiter sur lui, le broyer entre
ses mains larges comme des clanches de mouton, s'emparer du billet, le
brler et le jeter sur la chausse, lui Fortunat, inerte et aux trois
quarts mort.

Mais maintenant le danger tait pass, et mme Mme Vantrasson, qui
craignait qu'il ne trouvt le temps long, s'empressait autour de lui.

Elle lui avait avanc la chaise la plus intacte du taudis, elle voulait
absolument qu'il acceptt quelque chose, un petit verre de doux,  tout
le moins.

Et tout en cherchant parmi les bouteilles, elle le remerciait et
geignait alternativement, disant qu'elle tait bien  plaindre, ayant
connu des jours meilleurs, mais qu'il y avait comme un sort sur elle
depuis son mariage, et que jamais elle n'et pu souponner qu'elle
finirait par tant de misres au temps o elle tait si heureuse chez le
comte de Chalusse.

M. Fortunat coutait, voilant sous un air d'intrt admirablement jou
la satisfaction profonde qu'il ressentait. Venu sans plan bien arrt,
les vnements l'avaient servi mille fois mieux qu'il ne pouvait
raisonnablement l'esprer.

Il conservait un moyen d'action sur les poux Vantrasson, il avait capt
leur confiance, il venait d'obtenir adroitement un tte--tte avec la
femme, et pour comble, cette femme venait d'elle-mme et tout
naturellement au-devant des questions qu'il se proposait de lui
adresser.

--Ah!... que ne suis-je encore au service du comte de Chalusse!
disait-elle... Six cents francs de gages, autant en cadeaux, le double
en profits!... C'tait le bon temps! Mais voil!... On n'est jamais
content de son sort. Et ensuite, dame, on a un coeur...

Elle n'avait pu trouver ce quelque chose de doux qu'elle avait offert
 son hte, elle le remplaa par un mlange de cassis et d'eau-de-vie,
dont elle emplit plus qu' demi deux grands verres qu'elle posa sur le
comptoir.

--Un soir, pour mon malheur, continuait-elle, je rencontrai Vantrasson
au bal de la Redoute... C'tait un 13, j'aurais d me dfier!... mais
non, pas moyen!... Ah!... c'est qu'il fallait le voir,  l'poque, en
grand uniforme. Il tait dans les gardes de Paris, toutes les femmes en
taient folles... La tte me tourna...

Et son accent, son geste, le pincement de ses lvres plaies trahissaient
d'amres dceptions et de striles regrets.

--Ah! ces beaux hommes!... poursuivit-elle, ne m'en parlez pas...
Celui-l avait flair mes conomies. J'avais dix-neuf mille francs; il
me proposa de devenir sa femme, et moi, bte, j'acceptai... Oui, bte,
car j'avais quarante ans et lui trente, et j'aurais d comprendre que
c'tait  mon argent qu'il en voulait, et non  ma personne... Enfin je
quittai ma place, et mme je lui payai un remplaant pour l'avoir tout 
moi.

Elle se montait peu  peu, en se rappelant sa confiance et sa crdulit
passes, et d'un geste tragique, comme si elle et espr carter des
souvenirs trop cruels, elle saisit son verre et le vida d'un trait, non
sans avoir dit pralablement  son hte:

--A la vtre!...

Chupin qui n'avait pas quitt la devanture du Garni modle, sentit en
lui un tressaillement d'envie, et sa langue gourmande erra sur ses
lvres.

--Un ml cassis! grommela-t-il. Ce ne serait pas de refus...

Cette combinaison de choix avait un peu remis le coeur de Mme
Vantrasson, et plus vivement, elle reprit:

--Dans les commencements, tout alla bien... Nous avions achet, avec mes
conomies, un tablissement, l'htel des Espagnes et de Nantua, rue
Notre-Dame-des-Victoires, et les affaires marchaient. Jamais une chambre
de libre. Mais qui a bu boira, n'est-ce pas, monsieur? Vantrasson aimait
 lever le coude. Il s'tait retenu le premier mois; petit  petit il
reprit ses habitudes. Il se mettait dans des tats  ne plus pouvoir
seulement dire: pain. Et si ce n'et t que cela, encore!... Le malheur
est qu'il tait trop bel homme pour rester un bon mari; il y a tant de
gourgandines!...

Un soir, il ne rentra pas. Le lendemain, comme je lui adressais quelques
reproches, oh! bien doucement... il me rpondit par un juron et une
giffle. Tout fut fini... Monsieur dclara qu'il tait le matre et ne se
gna plus... Il buvait et il emportait le vin de la cave, il prenait
tout l'argent, il restait des semaines entires dehors, et si je me
plaignais... des coups!

Sa voix s'enrouait et, mme, une larme lui vint au coin de l'oeil,
qu'elle essuya du revers de sa main.

--Vantrasson tait toujours en ribote, continua-t-elle, moi je passais
mes journes  pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps... L'htel
se mit  dprir et bientt nous n'emes plus personne... Il fallait
vendre. Nous vendons et nous achetons un petit caf... Au bout d'un an
on nous mettait en faillite. Par bonheur j'avais quelques sous de ct;
je prends  mon nom un fonds d'picerie... en moins de six mois le fonds
tait mang. Nous voil sur le pav; que faire?... Vantrasson buvait
plus que jamais, il me demandait de l'argent quand il savait bien que je
n'en avais pas, et plus que jamais il me battait... Alors, moi,  mon
tour, j'ai perdu courage... Il faut pourtant vivre!... Non, vous ne me
croiriez pas si je vous contais comment nous vivons depuis quatre ans...

Mais elle ne le dit pas, et se contenta d'ajouter:

--Quand on commence  tomber, on ne s'arrte plus, on roule de plus bas
en plus bas, toujours, jusqu'au fin fond, comme nous... Ici, nous nous
sommes tablis on ne sait pas comment; nous payons notre loyer  la
semaine, et si on nous met dehors, je ne vois plus qu'un refuge: la
rivire...

--A votre place, hasarda M. Fortunat, j'aurais quitt mon mari...

--Oui... je sais bien!... On me l'a conseill, et mme... j'ai essay...
Trois ou quatre fois je me suis sauve, et toujours je suis revenue...
c'tait plus fort que moi. D'ailleurs, je suis sa femme, n'est-ce pas;
je l'ai bien pay, il est  moi, je ne veux pas qu'il soit  une
autre... Il me roue de coups, je le mprise, je le has, et
cependant...

Elle se versa un demi-verre d'eau-de-vie, et l'avala en disant avec un
geste de rage:

--Il me le faut, quoi!... C'est la fatalit qui le veut. Et ce sera
comme cela jusqu' la fin, jusqu' ce qu'il crve... ou moi!...

M. Fortunat avait pris une physionomie de circonstance, on l'et dit
intress et attendri au plus haut degr; au fond il se dsolait.

Le temps se passait et la conversation de plus en plus s'cartait de son
but. Heureusement une occasion se prsenta de la ramener.

--Je m'tonne, madame, fit-il, que vous ne vous adressiez pas  votre
ancien matre, M. le comte de Chalusse.

--Hlas!... je me suis adresse  lui, monsieur, et plusieurs fois...

--En ce cas...

--La premire fois, il m'a reue, je lui ai dit mon malheur et il m'a
mis cinq billets de mille francs dans la main.

M. Fortunat leva les bras au ciel.

--Cinq mille francs!... rpta-t-il d'un ton d'admiration sans bornes;
il est donc bien riche, ce comte!...

--Si riche, monsieur, qu'il ne connat pas sa fortune... Il a qui sait
combien de maisons sur le pav de Paris, et de tous cts des chteaux,
des villages entiers, des forts... enfin, de l'or  remuer  la pelle.

Le soi-disant clerc d'huissier fermait les yeux comme s'il et t
bloui.

--La seconde fois que je me suis prsente chez M. le comte, reprit
Mme Vantrasson, je ne l'ai pas vu, mais il m'a fait remettre mille
francs. La troisime et la quatrime fois, on m'a donn vingt francs 
la porte, en me disant que M. le comte tait en voyage... J'ai compris
que c'tait fini. D'ailleurs, tous les domestiques taient changs. Un
beau matin, sans qu'on ait su pourquoi, M. de Chalusse a fait maison
nette,  ce qu'on m'a dit, il a renvoy jusqu'au concierge et remplac
mme la femme de charge.

--Pourquoi ne pas vous adresser  sa femme?

--M. de Chalusse n'est pas mari... Il ne l'a jamais t.

Au ton de son hte, Mme Vantrasson devait croire que, saisi de piti,
il se creusait la cervelle  lui chercher quelque expdient utile...

--Moi, fit-il, je tcherais d'intresser  mon malheur la famille, les
parents...

--M. le comte n'a pas de parents.

--Pas possible!...

--Ah! il n'y a pas  dire, c'est comme cela. Pendant dix ans que j'ai
t  son service, je lui ai entendu rpter plus de dix fois qu'il est
seul au monde de sa famille, le dernier de tous... Et mme, on prtend
que c'est pour cela qu'il est si riche.

Dsormais, l'attention de M. Fortunat n'tait plus simule: il abordait
la question srieuse et relle de sa visite.

--Pas de famille... murmura-t-il. Qui donc hritera les millions du
comte de Chalusse quand il mourra?

La Vantrasson eut un geste d'ignorance.

--Qui sait?... rpondit-elle. Tout ira au gouvernement, sans doute, 
moins que... Mais non, c'est impossible!

--Quoi?...

--Rien... Je pensais  la soeur de M. le comte, Mlle Hermine.

--Sa soeur!... vous disiez qu'il n'a plus un seul parent.

--C'est que c'est tout comme... Et d'ailleurs, qu'est-elle devenue, la
pauvre crature?... Les uns assuraient qu'elle s'tait marie, et les
autres qu'elle tait morte... C'est tout une histoire.

Littralement, M. Isidore Fortunat tait sur le gril. Et pour comble, il
n'osait interroger directement ni mme laisser paratre son anxieuse
curiosit, dans la crainte d'effaroucher la femme Vantrasson.

--Attendez donc, fit-il, je crois... il me semble que j'ai entendu
raconter... ou que j'ai lu--je ne sais pas au juste--une histoire, au
sujet d'une demoiselle de Chalusse. C'tait terrible, n'est-ce pas?

--Oui, terrible, en effet... Mais je vous parle de longtemps... de
vingt-cinq ou vingt-six ans au moins... j'tais encore dans mon pays, 
Besanon... Seulement, personne n'a connu au juste la vrit.

--Comment! pas mme vous?...

--Oh!... moi, c'est diffrent. Quand je suis entre chez M. de Chalusse,
six ans plus tard, il avait encore  son service un vieux jardinier qui
avait tout su et qui m'a tout cont, en me faisant jurer de n'en jamais
parler, bien entendu.

Prodigue de dtails tant qu'il s'tait agi d'elle ou de son mari, la
Vantrasson allait-elle se tenir sur la rserve, maintenant qu'il
s'agissait de la famille de Chalusse?

On devait l'apprhender,  voir sa mine pince, et M. Fortunat en
frmit, maudissant en lui-mme cette discrtion intempestive.

Mais on ne le prenait pas sans vert, et quand il se mlait d'un
interrogatoire, il avait pour dlier les langues des finesses qu'un juge
d'instruction lui et envies.

Bien loin donc de paratre attacher la moindre importance au rcit de la
patronne du garni modle, il se dressa d'un air effar, en homme qui
soudain s'aperoit qu'il s'est oubli.

--Sapristi!... s'cria-t-il, nous sommes l que nous bavardons et le
temps passe... Impossible d'attendre votre mari! Si je restais
davantage, je ne trouverais plus d'omnibus et je demeure de l'autre ct
de l'eau, derrire le Luxembourg.

--Et notre arrangement, monsieur...

--Ah!... tant pis, nous le rdigerons une autre fois... Je repasserai ou
on vous enverra un de mes collgues.

Ce fut au tour de la Vantrasson de trembler.

Elle pensa que si elle laissait s'loigner ce soi-disant clerc
d'huissier, c'en tait peut-tre fait de la transaction. Un autre
serait-il aussi accommodant?... Et lui-mme conserverait-il ses bonnes
dispositions?...

--Encore une petite minute, monsieur, insista-t-elle, mon mari ne
saurait tarder et le dernier omnibus ne part qu' minuit de la rue de
Lvis...

--Je ne dis pas non, mais le quartier est si dsert...

--Vantrasson vous accompagnera...

Et, rsolue de le retenir  tout prix, elle lui versa un nouveau verre
de ml cassis en disant:

--O en tions-nous donc?... Ah! j'tais en train de vous conter
l'histoire de Mlle Hermine.

Cachant la joie de son succs sous un air de rsignation, M. Fortunat se
rassit, au grand dsespoir de Chupin qui commenait  trouver sa faction
au dehors terriblement longue.

--C'est pour vous dire, poursuivit la Vantrasson, qu'en ce temps-l, il
y a vingt-six ans, les Chalusse habitaient rue Saint-Dominique un htel
superbe, o il y avait un jardin qui n'en finissait plus, tout plant
d'arbres comme les Tuileries.

Mlle Hermine, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans, tait,  ce
qu'il parat, la plus belle jeunesse qui se puisse voir, blanche comme
le lait, blonde comme l'or, avec des yeux couleur des bluets...

Elle tait trs-bonne et trs-gnreuse,  ce qu'on prtend, seulement,
dame!... elle tait comme ils sont tous dans cette famille, haute comme
les nues, froide, un peu en dessous, et entte... Oh! mais entte  se
laisser brler  petit feu plutt que de cder... Du reste, c'est tout
le caractre du comte de Chalusse, j'en sais quelque chose, moi qui l'ai
servi, et mme...

--Pardon, interrompit M. Fortunat qui tait rsolu  empcher les
digressions, et Mlle Hermine?

--J'y reviens. Quoiqu'elle ft trs-belle et immensment riche, personne
ne lui faisait la cour... Il tait archi-connu qu'elle devait pouser un
marquis dont le pre tait un ami du sien. Les parents avaient arrang
cela entre eux, et rien ne manquait  l'arrangement que la consentement
de la fille... Mlle Hermine ne voulait absolument pas entendre parler
de son prtendu.

On avait fait tout au monde pour la dcider  ce mariage, on l'avait
morigne, prie, menace... Ah bien! oui!... Autant parler  une
pierre. Quand on lui demandait pourquoi elle refusait le marquis, elle
rpondait: parce que... Et c'tait tout.

Mme, elle avait fini par dclarer que si on s'obstinait  la tourmenter
elle quitterait l'htel et se rfugierait dans quelque couvent.

Tout cela, ce n'tait que des raisons. Il n'est pas naturel qu'une jeune
fille refuse un mari qui est jeune, joli garon et marquis...

On se douta qu'il y avait quelque chose sous jeu, que Mlle Hermine ne
voulait pas avouer, et M. Raymond jura qu'il allait surveiller sa
soeur, et qu'il saurait bien dcouvrir le fond de sa pense...

--M. Raymond est le comte de Chalusse actuel, n'est-ce pas? demanda M.
Fortunat.

--Oui, monsieur... Donc, les choses en taient l, quand, une nuit, le
jardinier crut entendre un bruit terrible dans un pavillon qui tait au
bout du jardin...

Il tait trs-vaste, ce pavillon, je l'ai visit. Il s'y trouvait un
salon, une salle de billard, une grande salle pour faire des armes...

Naturellement, le jardinier se lve pour voir ce qui arrive. Juste comme
il sort, deux ombres passent tout prs de lui et disparaissent sous les
arbres... Il court aprs... rien... Les ombres avaient fil par la
petite porte du jardin.

Dix fois, en me contant cela, le jardinier m'a dit qu'il avait cru avoir
affaire  des domestiques sortant en cachette, et que pour cette raison
il ne donna pas l'veil.

Il fit le tour du pavillon cependant, n'y vit pas de lumire, et
tranquillis, il retourna se coucher...

--Et c'tait Mlle Hermine qui s'enfuyait avec un amoureux, fit M.
Fortunat...

Mme Vantrasson eut l'air dpit d'un acteur qui se voit couper un
effet.

--Attendez donc, rpondit-elle, vous allez voir:

La nuit se passe, le matin arrive, puis l'heure du djeuner... on ne
voit pas paratre Mlle Hermine. On va frapper  sa porte... pas de
rponse. On ouvre... Elle n'tait pas dans sa chambre, et mme le lit
n'tait pas dfait...

Qu'est-ce que cela veut dire?... Voil toute la maison en l'air: la mre
qui se dsole, le pre qui est fou de colre et de douleur...

Comme de juste, on songe au frre de Mlle Hermine, et on monte le
chercher... Il n'tait pas chez lui, et son lit n'tait pas dfait non
plus.

Tout le monde perdait la tte, quand le jardinier eut l'ide de raconter
l'aventure de la nuit.

On court au pavillon, et que voit-on?... M. Raymond tendu  terre sur
le dos, baign dans son sang, roide, froid, immobile... comme mort,
enfin! Une de ses mains serrait encore une pe...

On le relve, on le porte dans son lit, on envoie chercher un mdecin...
Il avait reu deux coups d'pe, un  la gorge, l'autre en pleine
poitrine...

Pendant plus d'un mois il resta entre la vie et la mort; et ce n'est
qu'au bout de six semaines qu'il eut la force de raconter ce qui tait
arriv.

Il fumait un cigare  sa fentre, quand il lui avait sembl distinguer
une femme dans le jardin. Tout proccup de l'ide de sa soeur, il
tait descendu  la hte, s'tait gliss jusqu'au pavillon, et l, il
avait trouv prs de Mlle Hermine un jeune homme qui lui tait
absolument inconnu.

Il pouvait le tuer, n'est-ce pas, et il ne lui et rien t fait. Au
lieu de cela, il lui dclara qu'ils allaient se battre  l'pe... Ils
avaient des armes sous la main, ils se battirent... il fut bless deux
fois coup sur coup et tomba...

Et l'autre, croyant l'avoir tu, s'enfuit, entranant Mlle Hermine...

Mme Vantrasson et bien voulu reprendre haleine, et sans doute, par
la mme occasion se rafrachir un peu; mais M. Fortunat tait press;
Vantrasson pouvait rentrer d'une minute  l'autre.

--Et ensuite?... demanda-t-il.

--Ensuite, dame!... M. Raymond se rtablit, et trois mois aprs il tait
sur pied. Mais les parents, qui taient vieux, avaient reu un coup dans
le coeur. Ils ne se remirent pas, eux. Peut-tre se disaient-ils que
c'tait leur duret et leur enttement qui avaient caus la perte de
leur fille... c'est un dur remords, a. Ils allrent dprissant de jour
en jour,  vue d'oeil, et l'anne suivante on les porta au cimetire 
deux mois de distance...

Le soi-disant clerc d'huissier ne songeait plus  l'omnibus, dsormais,
c'tait bien vident, et l'htesse du garni modle devait tre en
mme temps rassure et flatte.

--Et Mlle Hermine?... interrogea-t-il.

--Hlas! monsieur, jamais on n'a su o elle avait pass, ni o elle est
alle, ni ce qu'elle est devenue...

--On ne l'a donc pas cherche!...

--Oh! monsieur, ne dites pas cela. C'est--dire que pendant je ne sais
combien de temps Mlle Hermine a eu aprs elle tout ce qu'il y a
d'agents de police en France et  l'tranger... Pas un n'a russi 
retrouver seulement sa trace. M. Raymond, devenu comte de Chalusse,
avait promis une somme norme  qui retrouverait l'homme qui avait
sduit sa soeur. Il voulait le tuer. Lui-mme l'a cherch pendant des
annes, inutilement.

--Ainsi, jamais on n'a eu de nouvelles de cette malheureuse?

--Jamais!... c'est--dire si, deux fois...  ce qu'on m'a dit, vous
comprenez. Il paratrait que le lendemain mme de l'affaire, ses parents
ont reu d'elle une lettre o elle leur demandait pardon. Cinq ou six
mois plus tard, elle a crit de nouveau pour dire qu'elle savait que son
frre n'tait pas mort. Elle s'excusait encore et s'accusait, disant
qu'elle n'tait qu'une malheureuse, qu'elle avait t folle, mais que
dj le chtiment tait venu, et qu'il tait terrible... Elle ajoutait
que tout tait bris entre elle et les siens, que jamais on n'entendrait
parler d'elle, et qu'elle souhaiterait tre oublie comme si elle n'et
pas exist... Elle allait jusqu' dire que ses enfants ne sauraient pas
son nom, et qu'elle se condamnait  ne jamais prononcer de sa vie la nom
de Chalusse dont elle tait la honte...

C'tait l l'ternelle et lamentable histoire de la fille sduite,
payant de son bonheur et de sa vie une minute de vertige.

Drame terrible sans doute, mais banal comme la vie de tous les jours, et
dont la vulgarit semblait plus dsolante encore dans la bouche de cette
mgre du garni-modle, qui, elle aussi,  l'entendre, avait t
trompe.

Aussi, qui et connu M. Isidore Fortunat, et t bien intrigu de le
voir si mu pour si peu, lui, l'homme positif par excellence,
cuirass--il s'en vantait--contre toutes les surprises de la
sensibilit.

--Pauvre fille!... fit-il, pour dire quelque chose.

Puis, d'un ton d'insouciance, prcisment assez mal simul pour trahir
une anxit extraordinaire:

--A-t-on su, du moins, demanda-t-il, qui tait le misrable qui avait
enlev Mlle de Chalusse?

--Jamais. Qui il tait, ce qu'il faisait, d'o il venait, s'il tait
vieux ou jeune, comment il avait connu Mlle Hermine... autant de
mystres. Le bruit a bien couru, dans le temps, qu'il tait tranger,
Amricain, je crois, et capitaine de navire, mais ce n'tait qu'un
bruit. La vrit est qu'on n'a seulement pas pu dcouvrir son nom.

--Quoi!... pas son nom!...

--Pas mme.

Incapable de matriser son trouble, M. Fortunat eut du moins la prsence
d'esprit de se lever, et, grce  ce mouvement, son visage se trouva
dans l'ombre.

Mais il avait eu une exclamation sourde et un geste d'affreux
dcouragement qui n'chapprent pas  la Vantrasson. Elle en fut toute
saisie, et de ce moment ne cessa d'observer avec la plus attentive
dfiance, le soi-disant clerc d'huissier.

Il n'avait pas tard  se rasseoir sur sa chaise, prs du comptoir, un
peu ple encore, mais fort calme en apparence.

Deux questions encore lui paraissaient indispensables, de l'une d'elles
la lumire pouvait jaillir, et il venait de prendre le parti de les
adresser au risque de se trahir.

Que lui importait son rle, maintenant... Ne possdait-il pas des
renseignements qu'il avait tout lieu de croire sincres!

--Je ne saurais vous dire, chre madame, commena-t-il, d'un ton bref,
combien votre rcit m'a intress... Maintenant, je puis vous l'avouer:
je connais un peu le comte de Chalusse et je suis all assez souvent
chez lui, rue de Courcelles, o il demeure actuellement...

--Vous!... fit la femme, en inventoriant d'un coup, d'oeil la toilette
de M. Fortunat.

--Mon Dieu! oui, moi!... De la part de mon patron, bien entendu... Donc,
toutes les fois que j'ai visit M. de Chalusse, j'ai vu chez lui une
jeune demoiselle que je prenais pour sa fille... Je me trompais,
probablement, puisqu'il n'est pas mari...

Il s'arrta. La stupeur et la colre semblaient prs de suffoquer
l'htesse du garni modle.

Sans deviner le comment ni le pourquoi, elle comprenait,  n'en point
douter, qu'elle venait d'tre joue, et si elle et suivi son premier
mouvement elle et saut sur M. Isidore Fortunat.

Si elle se contint, si elle fit effort sur elle-mme, c'est qu'elle lui
rservait mieux.

--Une jeune demoiselle chez M. le comte, grommela-t-elle, ce n'est pas
croyable, je ne l'ai jamais aperue, je n'en ai jamais entendu parler...
Depuis quand y est-elle?

--Depuis six ou sept mois.

--Si c'est ainsi, je ne dis pas absolument non. Voici tantt deux ans
que je n'ai mis les pieds chez M. le comte...

--C'est que j'ai une ide, moi. Cette jeune personne ne serait-elle pas
la nice de M. de Chalusse, la fille de Mlle Hermine?...

Mme Vantrasson secoua la tte.

--Rayez cela de vos papiers, pronona-t-elle. M. le comte a dit que sa
soeur tait morte pour lui la nuit o elle n'est enfuie...

--Qui donc serait cette jeune fille, alors?

--Dame!... je ne sais pas, moi. Comment est-elle?

--Assez grande, brune.

--Son ge?

--Dix-huit ou dix-neuf ans.

La mgre se livra, sur ses doigts,  un rapide calcul.

--Neuf et quatre treize, grommelait-elle, et cinq dix-huit... Eh! eh!...
pourquoi pas!... Il faudra que j'aille voir cela.

--Plat-il?...

--Rien... c'est une rflexion que je fais  part moi. Savez-vous son
nom,  cette demoiselle?

--Marguerite.

Le visage de la Vantrasson se rembrunit.

--Non... ce n'est pas cela, murmura-t-elle d'une voix  peine
distincte.

M. Fortunat tait sur ses charbons ardents. Il tait clair que cette
affreuse crature, si elle ne savait rien de prcis, avait au moins une
ide, des soupons vagues. Comment la faire parler, maintenant qu'elle
tait sur ses gardes?

Il n'eut pas le loisir de chercher un expdient; la porte du taudis
s'ouvrit, et le matre, Vantrasson en personne, parut sur le seuil.

Parti avin, il revenait ivre; sorti d'un pas lourd, il rentrait
titubant.

--Ah!... sclrat! glapit la mgre, brigand!... tu as bu.

Il russit  se maintenir en quilibre, et toisant sa femme avec ce
flegme particulier aux ivrognes:

--Eh bien!... aprs!... fit-il. On ne peut donc plus rire avec les
amis?... J'en ai rencontr deux qui avaient touch leur quinzaine,
fallait-il refuser une politesse?

--Tu ne peux plus te tenir debout.

--a, c'est vrai! rpondit-il.

Et pour le prouver, il se laissa choir sur une chaise.

Quelles menaces mchonnait la Vantrasson? M. Fortunat ne distingua gure
que les mots de vole et de mouchard. Mais aux regards qu'elle
adressait alternativement  son mari et  lui, il ne pouvait gure se
mprendre.

Tu as du bonheur, toi, disaient clairement ces regards, que mon mari
soit en cet tat, on se serait expliqu, sans cela, et on aurait vu...

--Je l'chappe belle! pensa le faux clerc.

Mais il n'y avait rien  craindre, c'tait le cas de se montrer brave.

--Laissez donc votre homme tranquille, dit-il. S'il a seulement rapport
le papier timbr qu'il tait all chercher, je n'aurai pas perdu ma
soire pour vous obliger.

Vantrasson rapportait, non pas une feuille, mais deux. Une ide
d'ivrogne. On trouva une mauvaise plume et de l'encre boueuse, et M.
Fortunat se mit  rdiger une reconnaissance, selon les conventions
arrtes. Mais il fallait crire le nom du crancier dont il avait
parl, il ne voulait pas mettre le sien, il mit celui de Chupin
(Victor), lequel, en ce moment, mouill et transi  la porte, ne se
doutait gure du mauvais tour qu'on lui jouait.

--Chupin!... rptait l'htesse du garni modle, afin de bien graver
ce nom dans sa mmoire... Victor Chupin!... On le verra, celui-l...

L'acte rdig, il fallut rveiller Vantrasson pour le signer.

Il s'y prta de bonne grce, et la femme apposa sa signature prs de
celle de son mari.

Alors, M. Fortunat remit en change le billet qui lui avait servi de
prtexte.

--Et surtout, recommanda-t-il encore, en ouvrant la porte pour se
retirer, surtout n'oubliez pas l'-compte  verser tous les mois...

--Oui, va!... compte l-dessus!... grogna la Vantrasson.

Il n'entendit pas cela. Il n'entendit pas davantage Chupin qui l'avait
rejoint, qui marchait  ses cts, et qui lui disait:

--Enfin, vous voil, m'sieu!... Je pensais que vous aviez sign un bail
dans cette baraque... la prochaine fois, j'apporterai une
chaufferette...

Une de ces proccupations despotiques, que connaissent les chercheurs
obstins, s'tait empare de M. Fortunat, et supprimait, pour lui, les
circonstances extrieures. Venu le coeur bondissant d'esprances, il
se retirait dsespr. Et sans souci de l'obscurit, de la boue, de la
pluie qui recommenait, il allait au milieu de la chausse...

Il fallut que Chupin l'arrtt  la barrire, et lui rappelt qu'une
voiture les attendait...

--C'est juste... fit-il.

Il monta, mais sans s'en apercevoir, assurment. Et tout le long du
chemin, sa pense dbordant de son cerveau, comme le liquide d'un vase
trop troit, se rpandit en un monologue dont Chupin, par instants,
attrapait quelques bribes.

--Quelle affaire!... murmurait-il, quelle affaire!... J'en ai bien
dbrouill depuis sept ans, mais jamais de si obscure... Ah! mes
quarante mille francs sont bien aventurs. Certes! j'en ai bien dnich,
de ces hritiers, dont on ne souponnait mme pas l'existence, mais du
moins j'avais quelque indice pour me guider... Ici, rien, pas une
lueur... les tnbres partout. Si je trouvais, cependant!... Mais
comment chercher des gens dont j'ignore mme le nom, des gens qui ont su
chapper  toutes les investigations de la police!... Et o les
chercher?... En Europe, en Amrique?... C'est  devenir fou!... A qui
donc iront tous les millions du comte de Chalusse!...

L'arrt brusque de la voiture sur la place de la Bourse appela
cependant M. Fortunat au sentiment de la ralit.

--Voici vingt francs, Victor, dit-il  Chupin, payez le cocher, vous
garderez le reste.

Ayant dit, il sauta lestement  terre.

Devant sa maison, un coup de matre, attel de deux chevaux de prix
stationnait.

--L'quipage du marquis de Valorsay!... grommela M. Fortunat. Il a t
patient; il m'a attendu, ou plutt il a attendu mes dix mille francs...
Nous allons bien voir!...




III


M. Fortunat venait  peine de partir pour son expdition au garni
modle, lorsque le marquis de Valorsay s'tait prsent chez lui.

--Monsieur est sorti, rpondit la Dodelin, qui tait alle ouvrir.

--Vous devez vous tromper, ma bonne...

--Oh! non... Et mme Monsieur a dit que vous l'espriez.

--Allons, soit...

Fidle aux ordres qu'elle avait reus, la servante conduisit le visiteur
dans le salon, alluma les bougies d'un candlabre et se retira.

--C'est prodigieux! grommelait le marquis, mons Fortunat se fait
dsirer, mons Fortunat se fait attendre!... Enfin...

Il sortit un journal de sa poche, s'allongea sur un fauteuil... et
attendit.

Par son nom, sa fortune, ses habitudes et ses gots, le marquis de
Valorsay appartenait  cette aristocratie--non sans alliage--du plaisir
et de la vanit, qui pour exprimer des moeurs nouvelles a cr un
vocable nouveau: la haute vie.

Le cercle, le bois, les courses, les premires reprsentations, la
chasse en automne, l't les eaux, une matresse, son tailleur, ses
relations du monde, ses chevaux emplissaient les journes du marquis de
Valorsay de leurs frivoles soucis.

Courir en personne un steeple-chase lui paraissait une prouesse digne de
ses aeux. Et quand il passait et repassait devant les tribunes, en
tenue de jockey, avec ses bottes  revers et sa casaque amaranthe, il
croyait lire l'admiration dans tous les yeux.

C'tait l comme le fond banal de son existence, d'o se dtachaient
quelques pisodes saillants: deux duels, une femme enleve, une sance
de vingt-six heures au jeu, une chute  la Marche, qui mit ses jours en
danger.

Tant d'avantages le rehaussaient considrablement dans l'estime de ses
amis, et lui avaient valu une clbrit dont il n'tait pas mdiocrement
fier.

Les chroniqueurs usaient et abusaient de ses initiales, et ds qu'il
quittait Paris, les journaux du sport ne manquaient jamais de signaler
son dpart,  l'article Villgiatures et dplacements.

Le malheur est que cette vie d'oisivet affaire a ses fatigues et ses
accidents. M. de Valorsay en tait la preuve vivante.

Il n'avait que trente-trois ans, et il en paraissait pour le moins
quarante, en dpit de soins excessifs. Les rides lui venaient, et tout
l'art de son valet de chambre ne dissimulait qu' grand'peine et mal les
places vides de son crne. De sa chute  la Marche, il lui tait rest 
la jambe droite une certaine roideur qui tournait  la claudication ds
que le temps se mettait  la pluie.

Toute sa personne, enfin, annonait une lassitude prmature, de mme
que ses yeux, lorsqu'il cessait de les surveiller, trahissaient le
dgot de tout, l'abus, la satit.

Il avait encore grand air malgr cela, une distinction inne que rien
n'avait altr, et ces faons hautaines qui annoncent l'estime exagre
de soi et l'habitude de commander des infrieurs...

Onze heures sonnrent  la pendule du salon de M. Fortunat; le marquis
de Valorsay se dressa en jurant.

--Ceci devient trop fort! grommela-t-il. Ce drle se moque de moi,
dcidment.

Il cherchait des yeux une sonnette, il n'en aperut pas, et il en fut
rduit, lui,  entrebiller une porte et  appeler.

La Dodelin parut.

--Monsieur a dit qu'il serait ici  minuit, rpondit-elle  toutes les
questions du marquis, donc il y sera... Il n'a pas son pareil pour
l'exactitude. Que monsieur patiente encore un petit moment.

--Soit, patientons, mais alors, ma bonne, allumez-moi du feu, j'ai les
pieds gels!...

Il est de fait que le salon de M. Fortunat, presque toujours ferm,
tait humide et froid comme une glacire.

Et pour comble, M. de Valorsay tait en habit, avec un pardessus
trs-lger.

La servante hsita une seconde, trouvant que ce visiteur tait bien sans
gne, et agissait comme chez lui. Pourtant elle obit.

--videmment, pensait le marquis, je devrais me retirer, oui, je le
devrais...

Il resta cependant. La ncessit mta les rvoltes de son orgueil.

Orphelin de bonne heure, matre sans contrle  vingt-trois ans d'un
patrimoine immense, M. de Valorsay tait entr dans la vie comme un
affam dans une salle  manger.

Son nom lui donnant droit  une bonne place, il s'installa, les deux
coudes sur la table, sans demander combien cotait le banquet.

C'tait cher; il s'en aperut  la fin de la premire anne en
constatant qu'il avait de beaucoup dpass ses revenus.

Il tait clair que s'il continuait ainsi, chaque anne creuserait un
abme o s'engloutirait  la fin toute la fortune que lui avait laisse
son pre, plus de cent soixante mille livres de rente.

Mais il avait bien le temps, vraiment, de songer  ces choses lointaines
et mesquines! Et d'ailleurs il avait eu tant de succs et de
satisfactions de tout genre, pour son argent, qu'il ne le regrettait
pas.

Il possdait des proprits princires, il trouva des prteurs qui
furent trop heureux de lui offrir tout ce qu'ils avaient de capitaux,
contre bonne hypothque, bien entendu.

Il emprunta timidement d'abord, puis plus hardiment, lorsqu'il reconnut
combien peu de chose est une hypothque. On n'en est ni plus ni moins le
matre chez soi.

D'ailleurs, ses besoins grandissaient incessamment comme sa vanit.

Plac  une certaine hauteur dans l'opinion de son monde, il ne voulait
pas dchoir et ce lui tait une raison de faire une certaine folie
chaque anne, parce qu'il l'avait faite l'anne prcdente.

Son curie seule lui cotait plus de cinquante mille francs par an.

D'intrts, il n'en payait pas; on ne les lui rclamait pas; il oubliait
sans doute qu'ils s'accumulaient lentement, mais continuellement; qu'ils
s'enflaient  chaque chance, qu'ils produisaient eux-mmes, et qu'au
bout d'un certain nombre d'annes le capital de sa dette serait doubl.

Sur la fin, il ne comptait mme plus. Il ignorait absolument o en
taient ses affaires. Il en tait arriv  se croire des ressources
inpuisables.

Il le crut jusqu'au jour o tant all chez son notaire chercher des
fonds, ce notaire lui rpondit froidement:

--Vous me demandiez cent mille francs, monsieur le marquis, je n'ai pu
vous en procurer que cinquante mille... les voici. Et n'esprez plus
rien. Tous vos immeubles sont grevs au-del de leur valeur... ainsi
c'est fini. Vos cranciers vous laisseront sans doute tranquille un an
encore, c'est leur intrt; mais ce dlai coul, ils vous
exproprieront, c'est leur droit.

Il eut un sourire discret, un sourire d'officier ministriel, et
ajouta:

--Moi,  votre place, monsieur le marquis, je mettrais  profit cette
anne de rpit. Vous comprenez sans doute ce que je veux dire?... J'ai
bien l'honneur de vous saluer.

Quel rveil!... aprs un rve splendide de plus de dix annes!...

M. de Valorsay en demeura comme cras, et pendant deux jours il resta
enferm chez lui, refusant obstinment de recevoir personne.

--M. le marquis est malade!... rpondait son valet de chambre aux
visiteurs.

Il lui avait fallu ce temps pour se remettre, pour en venir surtout 
oser envisager bien en face et froidement sa situation.

Elle tait pouvantable, car sa ruine tait complte, absolue. Pas une
pave ne devait chappe au dsastre. Que devenir? Que faire?

Il avait beau se tter, il se trouvait incapable de rien entreprendre,
de rien sentir. Tout ce que la nature lui avait dparti d'nergie, il
l'avait gaspill au service de sa vanit. Plus jeune, il et pu se faire
soldat, il n'et pas t le premier, il serait all en Afrique... mais
il n'avait mme pas cette ressource.

C'est alors que le sourire de son notaire, comme une lueur dans les
tnbres, lui revint  la mmoire.

--Dcidment, murmura-t-il, son conseil tait bon... Tout n'est pas
perdu et une issue nous reste encore: un mariage.

Pourquoi ne se marierait-il pas, en effet, et richement. Rien n'avait
transpir de son dsastre, et il avait encore pour un an tous les
prestiges de la fortune.

Son nom seul tait un apport considrable. Ce serait bien le diable s'il
ne dcouvrait pas dans la banque ou dans le haut commerce quelque
hritire dvore de l'ambition d'avoir sur ses voitures une couronne de
marquise.

Ce parti arrt et mri, M. de Valorsay s'tait mis en qute, et bientt
il crut avoir trouv.

Mais ce n'tait pas tout. Les donneurs de grosses dots sont dfiants,
ils aiment  voir clair dans la situation des pouseurs qui se
prsentent, ils vont aux informations, quelquefois. Avant de s'engager,
M. de Valorsay comprit qu'un homme d'affaires intelligent et dvou lui
devenait indispensable.

N'allait-il pas falloir tenir les cranciers en haleine, leur imposer
silence, obtenir d'eux des concessions, les intresser en un mot au
succs?...

C'est avec ces ides que M. de Valorsay se rendit chez son notaire,
esprant peut-tre son concours.

Il le refusa net, d'un ton rogue, dclarant qu'il ne pouvait se mler de
tels tripotages, et que les lui proposer tait presque une insulte.
Puis, touch sans doute du dsespoir de son client:

--Mais je puis, ajouta-t-il, vous indiquer l'homme qu'il vous faut...
Allez trouver M. Isidore Fortunat, 27, place de la Bourse; si vous
parvenez  l'intresser  votre mariage, il est fait.

Voil, en gros, comment et  la suite de quelles circonstances le
brillant marquis de Valorsay tait entr en relations avec M. Isidore
Fortunat.

D'un coup d'oeil perspicace, ds la premire visite, il jaugea
l'homme. Il le vit tel qu'il le souhaitait, prudent et hardi tout
ensemble, fertile en expdients, pass matre dans l'art de glisser sans
accroc entre les mailles le la loi, avide enfin, et peu tourment de
scrupules.

Avec un tel conseiller, masquer six mois un dsastre et duper le
beau-pre le plus dfiant devait n'tre qu'un jeu.

Aussi, M. de Valorsay n'eut-il pas une minute d'indcision. Il exposa
franchement sa situation financire et ses esprances matrimoniales, et
conclut en promettant tant pour cent sur la dot, le lendemain de son
mariage.

Sance tenante, un trait fut sign, et ds le lendemain M. Fortunat
prenait en main les intrts de l'honorable gentilhomme.

De quel coeur il s'y donna, et avec quelle foi au succs! un seul fait
le dit: Il avait avanc, de sa poche, quarante mille francs  son
client.

Aprs cela, le marquis et eu mauvaise grce  n'tre pas satisfait de
son conseiller. Il en tait d'autant plus enchant que cet habile homme,
en toute occasion, lui tmoignait une dfrence respectueuse jusqu' la
servilit.

Aux yeux de M. de Valorsay, ce point tait capital, car il devenait plus
arrogant et plus susceptible,  mesure qu'il avait moins le droit de
l'tre.

Honteux au-dedans de lui-mme et profondment humili des tripotages
avilissants auxquels il descendait, il s'en vengeait en accablant son
complice de sa supriorit imaginaire et de ses ddains de grand
seigneur.

Selon son humeur, bonne ou mauvaise, il l'appelait Cher Arabe, ou
Mons Fortunat et le plus souvent Matre Vingt-pour-Cent.

Et l'autre n'en gardait pas moins son sourire obsquieux sur les lvres,
bien capable, par exemple, de porter tout cela sur sa note de frais 
l'article divers.

Mais prcisment la constante soumission de M. Fortunat faisait paratre
son absence plus extraordinaire. Un tel oubli des plus vulgaires
convenances ne se concevait pas de la part d'un homme si poli.

De sorte que peu  peu le marquis de Valorsay passait de la colre 
l'inquitude.

--Serait-il survenu quelque chose?... pensait-il.

C'est que les aiguilles de la pendule marchaient toujours... minuit
tait sonn depuis un moment dj.

Le marquis dlibrait s'il se retirerait ou non  la demie, quand il
entendit le grincement d'une clef dans la serrure de la porte
extrieure, puis des pas rapides dans le corridor.

--Enfin!... le voici! murmura-t-il, avec un soupir de satisfaction.

Il s'attendait  le voir paratre aussitt, mais point.

Peu soucieux de s'exhiber sous le costume qu'il avait endoss pour
suivre Chupin, M. Fortunat avait couru  sa chambre  coucher reprendre
ses vtements ordinaires. Il avait besoin, en outre, de songer  la
conduite  tenir et  ce qu'il dirait.

Si M. de Valorsay, comme c'tait probable, ignorait l'accident du comte
de Chalusse, fallait-il le lui apprendre? M. Fortunat se dit que non,
prvoyant avec raison que cela soulverait une discussion capable
d'amener une rupture. Or, il ne voulait rompre qu' bon escient, et
seulement quand il serait bien sr de la mort du comte.

De son ct, M. de Valorsay rflchissait--un peu tard--qu'il avait eu
bien tort de patienter pendant trois mortelles heures.

tait-ce digne de lui?... Ne s'tait-il pas manqu gravement 
lui-mme?... Puis encore, M. Fortunat ne mesurerait-il pas  cette
circonstance qui tait un aveu, l'importance de ses services et
l'urgence des besoins de son client?... N'en deviendrait-il pas plus
exigeant et plus dur?

Trs-certainement, si le marquis et pu s'esquiver sans bruit, il l'et
fait. Mais c'tait impossible. Alors, il eut recours  un stratagme qui
lui parut sauver sa dignit compromise.

Il se tassa dans son fauteuil, ferma les yeux et parut dormir.

Et quand M. Fortunat entra dans le salon, il se dressa brusquement,
comme un homme rveill en sursaut, se frottant les yeux en disant:

--Hein!... qu'est-ce que c'est?... Par ma foi!... je m'tais bel et bien
endormi.

Mais l'autre ne fut pas dupe.

Il avait fort bien remarqu  terre un journal qui, tout froiss et tout
dchir, trahissait la colre d'une longue attente.

--Ah a! continuait le marquis, quelle heure est-il?... Minuit et
demi!... Et c'est maintenant que vous arrivez  un rendez-vous assign
pour dix heures!... Ceci passe la permission, mons Fortunat, et vous en
prenez par trop  votre aise avec moi! Savez-vous que ma voiture est en
bas, par le temps qu'il fait, depuis neuf heures et demie, et que mes
chevaux en ont peut-tre attrap une fluxion de poitrine!... Un
attelage de six cents louis!...

M. Fortunat tendait  cet orage un dos plein d'humilit.

--Il faut m'excuser, monsieur le marquis, fit-il. Si je suis rest
dehors si tard, contre mes habitudes, c'est uniquement pour vos
affaires.

--Pardieu!... il ne manquerait plus que c'et t pour les vtres!

Et satisfait de cette plaisanterie, il ajouta:

--Eh bien!... o en sommes-nous?

--De mon ct tout marche  souhait.

Le marquis avait repris sa place au coin de la chemine et tisonnait le
feu d'un air d'insouciance trs-noble  coup sur, mais assez mal jou.

--Je vous coute... dit-il simplement.

--En ce cas, monsieur le marquis, rpondit M. Fortunat, voici le fait en
deux mots sans dtails. Grce  un expdient imagin par moi, nous
obtiendrons pour vingt-quatre heures la main-leve de toutes les
inscriptions qui grvent vos biens... Nous prendrons adroitement nos
mesures, et ce jour-l mme, nous demanderons un tat au conservateur...
Cet tat, naturellement, certifiera que vos proprits sont libres
d'hypothques, vous le montrerez  M. de Chalusse et tous ses doutes,
s'il en a, seront levs... L'expdient, du reste, est simple; le
difficile tait de trouver les fonds, mais je les aurai chez un
coulissier de mes amis. Tous vos cranciers, sauf deux, se prtent
admirablement  cette petite manoeuvre, j'ai leur consentement. Par
exemple, ce sera cher: il vous en cotera vingt-six mille francs environ
de commission et de frais.

M. de Valorsay eut un mouvement de joie si vif, qu'il ne put s'empcher
de battre des mains.

--Alors, l'affaire est dans le sac!... s'cria-t-il. Avant un mois
Mlle Marguerite sera marquise de Valorsay et j'aurai de nouveau cent
mille livres de rentes...

Puis, ayant surpris le geste de M. Fortunat qui n'avait pu se retenir de
hocher gravement la tte:

--Ah! vous doutez!... reprit-il. Eh bien!  votre tour coutez-moi.
Hier, j'ai eu une confrence de deux heures avec le comte de Chalusse,
et tout a t convenu et arrt...

Nous avons chang notre parole, matre Vingt-pour-cent. Le comte fait
royalement les choses, il donne  Mlle Marguerite deux millions.

--Deux millions! fit l'autre comme un cho.

--Oui, cher Arabe, ni plus ni moins... Seulement, pour des raisons
particulires et qu'il ne m'a pas dites, le comte tient  ce qu'il ne
soit port que deux cent mille francs au contrat. Le reste--dix-huit
cent mille livres, s'il vous plat--me sera remis de la main  la main,
sans reu, avant la mairie. Ma parole d'honneur, je trouve cela
charmant... et vous?

M. Fortunat ne rpondit pas. La gaiet expansive de M. de Valorsay, loin
de le drider, l'attristait.

--Toi, pensait-il, tu chanterais moins haut, si tu savais qu' l'heure
qu'il est le comte a peut-tre rendu l'me et que trs-probablement
Mlle Marguerite n'a plus que ses beaux yeux pour pleurer ses
millions...

Mais le brillant gentilhomme ne souponnait pas cela, car il continuait,
rpondant plutt aux objections de son esprit qu' M. Fortunat:

--Vous me direz peut-tre qu'il est singulier que moi, Ange-Marie-Robert
Dalbon, marquis de Valorsay, j'pouse une fille qui ne connat ni pre
ni mre et qui s'appelle Marguerite tout court... De ce cot-l, c'est
vrai, l'union n'est pas positivement brillante. Enfin, comme il sera
notoire qu'elle n'a eu en dot que 200,000 francs, on ne m'accusera pas
d'avoir battu monnaie avec mon nom... J'aurai l'air, tout au contraire,
d'avoir fait un mariage d'amour... cela me rajeunira.

Cependant il s'interrompit, irrit de la froideur obstine de M.
Fortunat.

--Savez-vous, matre Vingt-pour-Cent, dit-il, qu' voir votre mine
allonge, on jurerait que vous doutez du succs.

--Il faut toujours douter... rpondit philosophiquement l'homme
d'affaires.

Le marquis haussa les paules.

--Mme quand on a triomph de tous les obstacles? demanda-t-il d'un ton
goguenard.

--Mon Dieu, oui.

--Que manque-t-il, cependant, pour que ce mariage soit autant dire
conclu?...

--Le consentement de Mlle Marguerite, monsieur le marquis.

Ce fut comme une douche d'eau glace tombant sur la joie de M. de
Valorsay. Un frisson nerveux le secoua, il devint livide, et d'une voix
sourde:

--Je l'aurai, rpondit-il, j'en suis sr maintenant.

On ne pouvait pas dire que M. Fortunat ft en colre. Ces gens froids et
lisses comme une pice de cent sous n'ont point de passions inutiles.

Mais il tait singulirement agac d'entendre son client sonner
sottement les fanfares de la victoire, pendant qu'il tait rduit, lui,
 dissimuler au fond de son coeur le deuil douloureux de ses 40,000
francs.

Aussi, loin d'tre touch de l'motion du marquis, se complut-il 
retourner le poignard dans la blessure qu'il avait faite.

--Il faut me pardonner ma dfiance, dit-il. Elle vient de ce que je me
rappelle parfaitement ce que vous me disiez il y a huit jours.

--Que vous disais-je?

--Que vous souponniez Mlle Marguerite d'une... Comment dois-je
m'exprimer?... D'une... prfrence secrte pour quelqu'un.

A l'enthousiasme du marquis, le plus sombre abattement avait succd. Il
tait manifeste qu'il subissait la plus cruelle torture.

--J'ai eu plus que des soupons, dit-il.

--Ah!

--J'ai eu une certitude, grce  la femme de charge du comte de
Chalusse, Mme Lon, une vieille misrable que j'ai su mettre dans mes
intrts. Elle a pi Mlle Marguerite et surpris une lettre qui lui
tait adresse...

--Oh! oh!...

--Certes! il ne s'est rien pass dont Mlle Marguerite ait  rougir;
la lettre que j'ai tenue entre mes mains en tait la preuve clatante.
Elle pourrait avouer hautement les sentiments qu'elle inspire et que
sans doute elle prouve. Cependant...

Le regard de M. Fortunat devenait insupportable de fixit.

--Vous voyez donc bien que j'ai raison de craindre... fit-il.

Exaspr, hors de lui, M. de Valorsay se leva si violemment, que son
fauteuil en fut renvers.

--Eh bien!... non! s'cria-t-il, mille fois non! Vous avez tort... parce
qu' l'heure qu'il est, l'homme qu'avait distingu Mlle Marguerite
est perdu... Ah! c'est ainsi. Pendant que nous sommes ici, en ce moment
mme, il se perd irrmissiblement, sans retour... Entre lui et la femme
que je veux pouser, que j'pouserai, j'ai creus un abme si profond
que le plus immense amour ne le comblerait pas. C'est mieux et pis que
si je l'avais tu... Mort, on le pleurerait peut-tre... Tandis que
maintenant, la dernire des filles et la plus avilie se dtournera de
lui, ou l'aimant, n'osera l'avouer.

L'impassible homme d'affaires parut troubl.

--Auriez-vous donc, balbutia-t-il, mis  excution le projet... le plan
dont vous m'avez entretenu en l'air... et que je prenais, moi, pour une
fanfaronnade, pour une plaisanterie?...

Le marquis abaissa lentement la tte.

--Oui!...

L'autre demeura un moment comme ptrifi; puis tout  coup:

--Quoi!... vous avez fait cela, dit-il, vous... un gentilhomme!...

En proie  une agitation convulsive, M. de Valorsay marchait au hasard
dans le salon... S'il et aperu son visage dans une glace, il se ft
fait peur.

--Un gentilhomme! rptait-il avec l'accent d'une rage contenue, un
gentilhomme!... Les gens n'ont que ce mot  la bouche, maintenant...
Qu'entendez-vous donc par un gentilhomme, s'il vous plat, mons
Fortunat!... Ne serait-ce pas par hasard un personnage hroque et idiot
qui traverse la vie d'un pas grave, mlancoliquement drap dans ses
principes, stoque autant que Job et rsign comme un martyr... une
manire de Don Quichotte moral prchant l'austre vertu et la
pratiquant?... Le malheur est que les grands sentiments sont hors de
prix, et je suis ruin... D'ailleurs, les miroirs de chevalerie sont
casss, je vous en prviens... Moi je ne suis pas un saint, j'aime la
vie et tout ce qui la fait belle et facile: les femmes, le jeu, le luxe,
les chevaux... et pour me procurer tout cela, comme je suis de mon
temps, je me bats avec les armes de mon temps... tre honnte est
superbe, mais tant qu' ne l'tre pas, je prfre une norme infamie qui
me donnera cent mille livres de rentes  cent mille petites gredineries
 vingt sous pice... le garon me gne, je le supprime... tant pis pour
lui, pourquoi se trouve-t-il l!... Si j'avais pu le mener sur le
terrain, en plein soleil, je l'aurais expdi dans les rgles, par
devant tmoins... mais agir ainsi, c'et t renoncer  Mlle
Marguerite... J'ai d chercher autre chose... Je n'avais pas le choix
des moyens, n'est-ce pas?... L'homme qui se noie et qui en est  sa
dernire gorge ne repousse pas une planche de salut, parce qu'elle est
malpropre...

Il eut un geste plus violent encore que ses paroles, et se jeta sur un
canap, prenant son front entre ses mains, comme s'il l'et senti prs
d'clater.

La colre l'touffait, et plus encore quelque chose qu'il ne s'avouait
pas, le soulvement de sa conscience et la rvolte de ses derniers
instincts d'honntet.

Assurment il avait peu de prjugs, et depuis longtemps il s'tait mis
au-dessus des prceptes de la morale vulgaire qu'il traitait de doctrine
d'abrutissement. Mais du moins, jusqu' ce jour, jamais il n'avait
formellement viol aucun article du code des gens d'honneur. Tandis que
cette fois...

--C'est une abominable action que vous venez de commettre, monsieur le
marquis, pronona froidement M. Fortunat...

--Oh!... pas de morale.

--Cela ne fait jamais mal.

Le marquis haussa les paules, et d'un ton d'amre gouaillerie:

--Voyons, mons Fortunat, dit-il, tenez-vous normment  perdre les
40,000 francs que vous m'avez avancs?... C'est facile. Courez chez la
d'Argels, demandez M. de Coralth, donnez-lui contre-ordre de ma part,
et l'autre sera sauv, et il pousera les millions de Mlle
Marguerite.

M. Fortunat se tut.

Il ne pouvait pas dire au marquis: Eh! ils sont perdus, mes 40,000
francs, je ne le sais que trop... Mlle Marguerite n'a plus de
millions et vous avez commis un crime inutile...

C'tait cependant cette conviction qui lui donnait son bel accent
d'honntet effarouche. Il se passait le luxe d'un peu de vertu pour
l'argent qu'il perdait.

Et-il parl comme il venait de le faire, s'il et conserv beaucoup
d'espoir? C'est au moins douteux.

Quoi qu'il en soit, il faut rendre  M. Fortunat cette justice que
trs-rellement et trs-sincrement il tait rvolt de ce qu'il avait
appel une abominable action. D'abord, c'tait un acte brutal et
violent, et il tenait, lui, pour les moyens doux. En second lieu, cela
sortait absolument du cercle de ses oprations. Autant de raisons pour
mpriser le marquis et s'estimer meilleur en se comparant  lui. Cela
arrive journellement et c'est mme une joie de ce monde d'entendre les
coquins se juger entre eux. Il faut voir comme celui qui dpouille les
gens  la Bourse traite celui qui dtrousse sur les grands chemins... et
rciproquement.

Cependant, grce  un nergique effort de volont, le marquis de
Valorsay avait repris son attitude hautaine, et d'un geste familier il
ramenait aux places vides ce qui lui restait de cheveux.

Bientt il se leva.

--Tout cela, dit-il, est bel et bien; je n'en suis pas moins press de
connatre le rsultat de ma petite combinaison... C'est pourquoi, mons
Fortunat, vous allez me compter les cinq cents louis que vous avez  me
remettre... et aprs, bonne nuit!

Cette mise en demeure, l'homme d'affaires l'attendait, et cependant il
tressaillit.

--Vous me voyez dsol, monsieur le marquis, rpondit-il avec un sourire
piteux... c'est pour cela mme que je suis rest si tard dehors,
contrairement  toutes mes habitudes... J'esprais trouver un banquier
qui m'a oblig jadis, M. Prosper Bertomy... vous savez, qui a pous la
nice de M. Andr Fauvel...

--Au fait... s'il vous plat.

--Eh bien!... impossible de me procurer ces malheureux dix mille
francs.

De ple qu'il tait, le marquis devint cramoisi.

--C'est une plaisanterie, j'imagine... fit-il.

--Hlas!... non, malheureusement.

Il y eut une minute de silence pendant laquelle le marquis valua
mentalement les consquences de ce manque de parole, et sans doute il
les trouva fort graves, car c'est d'un ton presque menaant qu'il dit:

--Vous savez cependant qu'il me faut cet argent aujourd'hui... il me le
faut.

Assurment M. Fortunat se fut laiss arracher un bon lambeau de chair
plutt que cette somme.

Mais, d'un autre ct, il tenait  rester en bons termes avec le marquis
jusqu' plus ample inform. On lui avait dit que le comte de Chalusse
tait  la mort... mais on revient de loin, il pouvait se remettre, et
alors M. de Valorsay redevenait une valeur de premier ordre.

Ayant donc  mnager la chvre et le chou,  sauver la caisse et 
garder le client, son embarras tait extrme.

--Ces choses-l n'arrivent qu' moi, disait-il, je comptais sur une
rentre...

Puis, soudain, se frappant le front:

--Mais dans le fait, s'cria-t-il, pourquoi, monsieur le marquis, ne
demanderiez-vous pas cette somme  un de vos amis... au duc de Champdoce
ou au comte de Commarin... c'est une ide, cela!...

M. de Valorsay n'tait rien moins que naf.

Sa pntration naturelle s'tait singulirement aiguille, depuis qu'il
tait journellement aux prises avec les difficults de la gne, depuis
qu'il luttait pour dfendre sa peau, selon sa triviale mais nergique
expression.

L'extrme embarras de M. Fortunat ne lui avait pas chapp; ce dernier
trait fit clore en loi un essaim de soupons.

--Comment!... fit-il lentement et d'un ton de dfiance, c'est vous qui
me donnez ce conseil, matre Vingt-pour-Cent!!.. C'est prodigieux!...
Depuis quand vos opinions se sont-elles  ce point modifies...

--Mes opinions?...

--Mais oui!... N'est-ce pas vous, qui  nos premires entrevues me
disiez: Ce qui vous sauvera, c'est que vous n'avez, de votre vie,
emprunt un louis  un ami... Un crancier ordinaire prend de gros
intrts, et une fois pay se tait... Un ami n'est satisfait que le jour
o toute la terre sait qu'il vous a gnreusement oblig... Mieux vaut
un usurier. Je trouvais cela trs-sens, ma foi! et j'tais encore de
votre avis, quand vous ajoutiez: Donc, monsieur le marquis, pas
d'emprunt de ce genre jusqu' votre mariage, sous aucun prtexte...
Passez-vous de manger plutt. Vous avez encore crdit sur rue, mais le
sol est min... L'indiscrtion d'un ami disant: Je crois Valorsay
gn... peut mettre le feu  la mine, et vous sautez!

En vrit, le malaise de M. Fortunat tait pnible  voir.

Ce n'est pas qu'il manqut d'audace, mais les vnements de la soire
avaient branl son aplomb.

Imperturbable quand il avait en main les intrts d'autrui, il se
trouvait tout dsorient d'avoir  manier les siens propres. L'espoir de
gain et le chagrin de la perte lui enlevaient sa lucidit.

Il tait comme ces professeurs de jeu, plus froids que la glace en
thorie, conseillers excellents des joueurs aventureux, qui, ds qu'ils
touchent aux cartes pour leur compte, perdent la tte, ou s'emballent,
pour parler l'argot du tapis vert.

Sentant bien qu'il venait de commettre une maladresse insigne, il se
creusait la tte  chercher comment la rparer, ne trouvait pas, et sa
gaucherie en redoublait.

--M'avez-vous, oui ou non, tenu ce langage, insista M. de Valorsay...
Qu'avez-vous  rpondre?

--Les circonstances...

--Lesquelles?...

--Dame!... des besoins urgente... Il n'est pas de rgle sans
exception... Je ne prvoyais pas que vous iriez si vite... Voil
quarante mille francs que je vous avance en cinq mois... c'est norme...
A votre place je me serais restreint, j'aurais conomis...

Il s'arrta, il fut contraint de s'arrter par le regard perspicace et
terrible dont l'enveloppa M. de Valorsay.

Il tait furieux contre lui-mme...--Je deviens stupide, pensait-il.

--Encore un sage conseil, reprit ironiquement le gentilhomme ruin...
Que ne m'engagez-vous, pendant que vous y tes,  vendre chevaux et
voitures, et  aller m'tablir rue Amelot, au 4e sur la cour... Cela
semblerait bien naturel, n'est-ce pas, et inspirerait  M. de Chalusse
une confiance sans bornes?...

--On peut, sans en arriver l...

--Ah! taisez-vous, interrompit violemment le marquis, car mieux qu'un
autre vous savez que je suis condamn au luxe... Vous savez aussi que je
suis condamn aux apparences quand la ralit n'est plus!... Le salut
est  ce prix. J'ai jou, soup, fait courir... il faut que je continue.
J'en suis venu  excrer Ninette Simplon, pour qui j'ai fait des folies,
et je la garde... c'est une enseigne... J'ai jet les billets de mille
francs par la fentre, je n'ai pas le droit de n'en pas jeter... et
cependant je n'en ai plus... Que dirait-on si je m'arrtais? --Valorsay
a fait le plongeon! Alors, adieu les hritires... Et je reste
souriant: c'est dans le rle... Que penseraient mes domestiques, vingt
espions que je paye, s'ils me voyaient soucieux?...

Savez-vous, mons Fortunat, que j'en ai t rduit  dner  crdit  mon
cercle, parce que j'avais pay, le matin, la provende du mois de mes
chevaux?...

Certes, j'ai chez moi des objets du plus grand prix... je ne puis m'en
dfaire, cela se verrait et ils font partie de mon talage... Un cabotin
ne vend pas ses costumes parce qu'il a faim... il se passe de manger...
et l'heure de la reprsentation venue, il endosse ses habits de velours
et de satin, et l'estomac creux, il chante les dlices de la bonne chre
et l'ivresse des vieux vins...

Voil ce que je fais, moi, Robert Dalbon, marquis de Valorsay!...

Aux dernires courses de Vincennes, il y a quinze jours, j'avais fait
atteler  la Daumont, et mes quatre chevaux soulevaient tout le long du
boulevard comme une poussire d'envie...

J'ai entendu un ouvrier qui disait: Sont-ils heureux, ces riches!

Heureux, moi!... J'enviais son sort... Il tait sr, lui, que le
lendemain serait pour lui semblable  la veille...

Moi, ce jour-l, j'avais en poche et pour toute fortune un louis, pave
du baccarat de la veille... Dans l'enceinte du pesage, Isabelle m'a
pass une rose  la boutonnire... je lui ai donn mon louis... J'avais
envie de l'trangler!...

Il s'interrompit, ivre de colre, et, marchant sur M. Isidore Fortunat,
le fit reculer jusqu'au fin fond d'une embrasure.

Une fois l:

--Et voici huit mois, poursuivit-il, que dure cette vie enrage!... Huit
mois dont chaque minute a t une atroce douleur... Ah!... mieux
vaudrait la misre, le bagne, l'infamie!... Et quand je touche au but,
vous, je ne sais par quel caprice ni par quelle trahison, vous rendriez
inutile tout ce que j'ai souffert!... Vous me feriez chouer dans le
port!... Non!... par le saint nom de Dieu, cela ne sera pas, je t'aurai
avant, misrable drle, cras comme une bte venimeuse!...

Sa voix, sur ces derniers mots, arrivait  un tel diapason que les
vitres du salon en vibraient, et que Mme Dodelin en frissonna dans sa
cuisine.

--Sr, pensait-elle, on finira par faire un mauvais parti  monsieur, un
de ces jours!...

Ce n'tait pas, il est vrai, la premire fois que M. Fortunat se
trouvait aux prises avec un client d'un temprament sanguin.

Mais toujours il tait sorti sain, et sauf de ces mauvaises rencontres.

Aussi, tait-il beaucoup moins effray qu'il n'en avait l'air. Et la
preuve, c'est qu'il avait encore assez de libert d'esprit pour
rflchir et calculer.

--D'ici quarante-huit heures, pensait-il, je serai fix sur le sort du
comte... il sera mort ou en voie de rtablissement... donc,  promettre
pour aprs-demain tout ce que voudra cet enrag, je ne risque rien.

Et, sur ce raisonnement, profitant d'une minute o M. de Valorsay
reprenait haleine:

--En vrit, monsieur le marquis, fit-il, je ne m'explique pas votre
irritation...

--Comment, drle...

--Pardon!... avant de m'injurier, permettez que je m'explique...

--Pas d'explications... cinq cents louis!

--De grce, laisse-moi achever... Oui, je sais que vous en avez un
besoin urgent... non  un jour prs, cependant... Aujourd'hui, je n'ai
pu me les procurer... je ne puis m'engager formellement pour demain,
mais aprs-demain, samedi, 17, je les aurai assurment...

Le marquis le regarda comme s'il et espr lire jusqu'au fond de sa
pense.

--Est-ce positif, au moins? demanda-t-il. Jouons cartes sur table; si
vous devez me laisser dans l'embarras, avouez-le moi...

--Eh! monsieur le marquis, ne suis-je pas intress  votre succs
autant que vous-mme?... N'avez-vous pas des gages de mon dvouement...

--Alors je puis compter sur vous?

--Absolument.

En voyant dans les yeux de son client un reste de doute, M. Fortunat
ajouta:

--Vous avez ma parole!...

Trois heures sonnaient, M. de Valorsay prit son chapeau, et tranant un
peu la jambe, car les motions fortes lui produisaient l'effet du
changement de temps, il se dirigea vers la porte.

M. Fortunat, qui avait encore sur le coeur l'pithte de drle,
l'arrta.

--Est-ce que vous allez, monsieur le marquis, demanda-t-il, chez cette
dame... Comment l'appelle-t-on?... Ah! Mme d'Argels, o on doit
gorger le prfr de Mlle Marguerite?...

Le marquis eut un haut le corps.

--Pour qui me prenez-vous, matre Vingt-pour-Cent? fit-il d'une voix
rude. Il est de ces choses qu'un homme bien lev ne fait pas
lui-mme... On trouve  Paris, en y mettant le prix, des gens pour
toutes les besognes...

--Alors, comment saurez-vous?...

--Vingt minutes aprs l'affaire, M. de Coralth sera chez moi... Il y est
peut-tre dj...

Et ce sujet lui dplaisant plus qu'il ne pouvait l'exprimer:

--Allons... Allez-vous coucher, mon cher Arabe, fit-il. Au revoir... et
surtout soyez exact.

--Mes respects, monsieur le marquis...

Mais la porte referme, la physionomie de M. Fortunat changea
brusquement.

--Ah!... tu m'insultes, fit-il d'une voix sourde... Tu me dpouilles et
tu m'appelles drle par dessus le march... Tu me payeras cela, mon
cher... quoi qu'il arrive.




IV


C'est vainement que la loi Guilloutet prtend hrisser de tessons le mur
sacr de la vie prive, les pourvoyeurs de la curiosit parisienne ne
connaissent ni obstacles ni dangers.

Grce aux chroniques de la Haute vie, il n'est pas un lecteur de
journaux qui ne sache que deux fois la semaine,--le lundi et le
jeudi,--Mme Lia d'Argels reoit en son charmant htel de la rue de
Berry.

On s'y amuse prodigieusement.

Rarement on danse, mais  partir de minuit on joue, et avant de se
sparer, on soupe.

C'est en sortant d'une de ces petites ftes, que Jules Chazel, ce
malheureux qui tait caissier chez un agent de change, se fit sauter la
cervelle.

Les brillants habitus de l'htel d'Argels jugrent cette extrmit
d'un got dplorable.

--Ce garon, dcrtrent-ils, n'tait qu'on pleutre!... A peine
perdait-il mille louis.

Il n'avait perdu que cela, en effet; une bagatelle par le temps qui
court.

Seulement, cette somme n'tait pas  lui. Il l'avait prise dans la
caisse qui lui tait confie, comptant peut-tre, qui sait! la doubler
dans la nuit.

Au matin, quand il se trouva seul, sans un sou, et face du dficit, une
voix lui cria du fond de sa conscience: Tu es un voleur!... Et il
perdit la tte.

L'aventure eut un retentissement norme, et mme,  l'poque, le _Petit
Journal_ a racont l'histoire de la mre de cet infortun.

--Cette pauvre femme,--elle tait veuve--vendit tout ce qu'elle
possdait, et jusqu' son bois de lit, pour faire de l'argent. Et quand
elle eut runi vingt mille francs, la ranon de l'honneur de son fils,
elle les porta  l'agent de change.

Lui les prit, sans demander  cette mre si elle aurait de quoi dner le
soir. Ce que les gentilhommes qui avaient gagn et empoch les louis de
Jules Chazel trouvrent parfaitement naturel et juste.

Il est vrai de dire que, quarante-huit heures durant, Mme d'Argels
fut au dsespoir. La police avait commenc une manire d'enqute, et
cela pouvait effaroucher ses habitus et vider son salon.

Elle dut se consoler au bruit des triomphantes rclames que lui avait
valu ce suicide. Pendant cinq jours, Paris dsoeuvr ne s'occupa que
d'elle, et Alfred d'Aunay publia son portrait dans sa _Chronique
illustre_.

Ce que pas un chroniqueur ne dit, par exemple, et ce, faute de le
savoir, c'est ce qu'tait au juste Mme Lia d'Argels.

Qui tait-ce et d'o venait-elle?... Comment avait-elle vcu jusqu'au
jour o elle avait surgi au soleil de la galanterie?... L'htel de la
rue de Berry lui appartenait-il?... tait-elle riche comme on
l'assurait?... O avait-elle pris ses faons, qui taient celles d'une
femme du monde, son instruction qui paraissait tendue et son
remarquable talent de musicienne?...

Tout, en elle, tait sujet de conjectures, jusqu' ce nom tir de la
Bible et d'un Guide des Pyrnes qu'elle mettait sur ses cartes de
visite: Lia d'Argels.

N'importe!... on affluait chez elle, et  l'heure mme o le marquis de
Valorsay et M. Fortunat prononaient son nom, il y avait dix quipages
devant sa porte, et ses salons s'emplissaient.

Il tait minuit et demi, et la partie bi-hebdomadaire venait de
s'engager, quand un valet de pied, en bas de soie, annona coup sur
coup:

--M. le vicomte de Coralth!... M. Pascal Frailleur!

Bien peu, parmi les joueurs, daignrent lever la tte.

Un vieux grommela:

--Bon!... encore deux pontes.

Et quatre ou cinq jeunes gens s'crirent:

--Eh!... c'est Fernand!... bonsoir, cher!...

M. de Coralth tait un tout jeune homme, remarquablement bien de sa
personne, trop bien mme, car sa beaut avait quelque chose d'inquitant
et de malsain. Il tait fort blond, avec de grands yeux noirs, tendres,
et les femmes devaient envier ses cheveux onds et la pleur unie de son
teint.

Il tait mis avec une recherche rare, avec coquetterie, mme: son col
rabattu dcouvrait son cou, et ses gants ross collaient comme la peau
sur ses mains dlicates et molles.

Il salua de la tte, familirement, en entrant, et le sourire de la
fatuit aux lvres, il s'avana vers Mme d'Argels qui, peletonne
sur une chaise longue, prs de la chemine, causait avec deux messieurs
chauves  physionomie grave et distingue.

--Comme vous venez tard!... vicomte, dit-elle. Qu'avez-vous donc fait
aujourd'hui? Il me semble vous avoir aperu au bois, dans le dog-cart du
marquis de Valorsay...

Une rougeur lgre monta aux joues de M. de Coralth, et, pour la
dissimuler, sans doute, au lieu de rpondre, il prit la main du visiteur
annonc en mme temps que lui, et l'attira vers Mme d'Argels, en
disant:

--Permettez-moi, chre madame, de vous prsenter un de mes excellents
amis, M. Pascal Frailleur, un avocat dont vous entendrez parler un
jour.

--Vos amis seront toujours les bienvenus chez moi, mon cher vicomte,
rpondit Mme d'Argels.

Et avant que Pascal qui s'inclinait se ft redress, elle se dtourna et
reprit sa conversation interrompue.

Le nouveau venu, cependant, valait mieux et plus qu'un regard distrait.

C'tait un homme de vingt-cinq  vingt-six ans, brun, assez grand, et
dont tous les mouvements taient empreints de cette grce naturelle qui
rsulte de l'harmonie parfaite des muscles et d'une vigueur peu
commune.

Ses traits taient irrguliers, mais leur ensemble sympathique respirait
l'nergie, la franchise et la bont.

L'homme qui avait ce front intelligent et fier, ce regard lumineux et
droit, ces lvres rouges d'un dessin correct et spirituel, ne devait pas
tre un homme ordinaire.

Abandonn par son introducteur, qui distribuait de droite et de gauche
des poignes de mains, il tait all s'asseoir sur une causeuse, un peu
dans l'ombre.

Ce qu'il prouvait n'tait pas de l'embarras, mais cette instinctive
dfiance de soi dont on est saisi en pntrant dans un milieu qui n'est
pas le sien.

Aussi dissimulait-il sa curiosit tant qu'il pouvait, tout en regardant
et en coutant de son mieux.

Le salon de Mme d'Argels tait une sorte de galerie coupe en deux,
par une cloison mobile et des tentures.

Les soirs de bal, on enlevait la cloison, on la laissait les autres
nuits, et on avait ainsi deux pices, l'une o on jouait, l'autre qui
tait le refuge des causeurs.

Le salon de jeu, celui o se trouvait Pascal, tait vaste, trs-haut
d'tage et meubl avec une magnificence d'assez bon got.

Le tapis n'avait point de tons criards, il n'y avait pas trop d'or aux
corniches, le sujet de la pendule tait convenable.

Ce qui jurait, c'tait une sorte d'abat-jour mobile, plac fort
ingnieusement au-dessus du lustre, de faon  renvoyer sur la table de
jeu toute la lumire des bougies.

Cette table de jeu, elle-mme, tait recouverte d'un tapis d'une grande
richesse, mais on n'en apercevait que les coins, car on avait jet
dessus un second tapis, vert celui-l, et tout us...

C'est  peine si Mme d'Argels avait une cinquantaine d'invits, mais
tous, par leurs manires, semblaient appartenir  la meilleure
compagnie. Ils avaient dpass quarante ans pour la plupart, beaucoup
taient chamarrs de dcorations, deux ou trois trs-vieux taient
l'objet d'une certaine dfrence.

Certains noms connus que Pascal entendit prononcer, le surprirent
trangement.

--Comment! ces gens-l ici! se disait-il... Et moi qui m'attendais  une
sorte de tripot clandestin...

Il n'y avait gure que sept  huit femmes, aucune n'tait remarquable,
toutes avaient des toilettes trs-riches, d'un got douteux, et des
diamants.

Pascal remarqua qu'on les traitait avec une indiffrence parfaite et
qu'on employait en leur parlant une politesse trop affecte pour n'tre
pas ironique.

Vingt personnes au plus taient assises au jeu; les autres s'taient
retires dans le salon voisin, se tenaient immobiles autour de la table,
ou causaient par groupes dans les coins.

Le surprenant, c'est que tout le monde parlait bas, et il y avait comme
du respect dans ce chuchotement.

On et dit qu'on clbrait dans ce salon les rites bizarres de quelque
culte mystrieux. Le jeu n'est-il pas une idoltrie consacre par
l'estampille du valet de trfle, dont les cartes sont le symbole, qui a
ses images et ses ftiches, ses miracles, ses fanatiques et ses martyrs.

Et par moments, sur cet accompagnement de chuchotements, se
dtachaient, tranges et baroques, les exclamations des joueurs:

--Il y a vingt louis!... Je les tiens!... Je passe la main!... Le jeu
est fait!... Banco!...

--Quelle runion bizarre!... pensait Pascal Frailleur; les singulires
gens!...

Et toute son attention se concentrait sur la matresse de la maison,
comme s'il et espr surprendre sur son visage le mot d'une nigme.

Mais Mme Lia d'Argels chappait  toute analyse.

C'tait une de ces femmes dont l'ge douteux flotte, selon leur
disposition, entre le 3 et le 5, qui ne paraissent pas trente ans un
soir, et qui le lendemain en accusent plus de cinquante.

Elle avait d tre trs-belle autrefois, et mme elle tait belle
encore. Seulement sa taille s'tait alourdie et ses traits dlicats
s'emptaient.

Blonde, elle avait les yeux d'un bleu si clair, qu'ils paraissaient en
quelque sorte dteints. Sa blancheur surtout frappait, blancheur mate et
molle, trahissant l'abus des fards et des cosmtiques, la vie de nuit, 
la flamme des lustres, le sommeil du jour, les volets ferms, enfin les
bains prolongs et le constant usage de la poudre de riz.

Nulle expression d'ailleurs sur sa physionomie, que celle d'une banalit
accueillante. Ou et dit que les muscles de son visage s'taient
relchs aprs d'exorbitants efforts pour feindre ou dissimuler les plus
violentes sensations. Il y avait quelque chose de morne et de constern
dans l'ternel et peut-tre involontaire sourire fig sur ses lvres...

Elle portait une robe de velours sombre, avec des crevs aux manches et
au corsage, cration nouvelle du couturier Van-Klopen...

Pascal en tait l de ses observations, quand M. de Coralth, sa tourne
finie, vint se jeter sur la causeuse prs de lui.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Ma foi! rpondit l'avocat, je suis enchant de vous avoir pri de me
conduire ici. Je m'amuse prodigieusement...

--Allons, bon! voil mon philosophe sduit.

--Sduit, non, mais intress... Il faut tout connatre, n'est-ce pas?

Et, du ton de bonne humeur qui lui tait habituel, il ajouta:

--Quant  tre le sage que vous dites... point du tout. Et la preuve,
c'est que je vais risquer noblement mon louis, tout comme un autre.

M. de Coralth parut stupfi, mais qui l'et observ de prs et vu un
clair de joie traverser ses yeux.

--Vous allez jouer, fit-il, vous!...

--Moi-mme!... Pourquoi non?

--Prenez garde!

--Et  quoi, grand Dieu!... Le pis qui me puisse arriver est de perdre
ce que j'ai en poche, quelque chose encore comme deux cents francs...

L'autre hocha la tte d'un air soucieux.

--Ce n'est pas cela qui est  craindre, pronona-t-il, car le diable
s'en mle, et toujours, la premire fois, qu'on joue, on gagne.

--Et c'est un malheur?...

--Oui, parce que ce premier gain est comme un irrsistible appt qui
attire  la table de jeu... On y revient, on perd, on veut rattraper son
argent... et c'est fini, on est joueur.

Pascal Frailleur avait aux lvres le sourire de l'homme sr de lui.

--Ma cervelle ne chavire pas si facilement, dit-il. J'ai pour la lester
l'ide de mon nom et de ma fortune  faire...

--Je vous en prie, insista le vicomte, croyez-moi!... Vous ne savez pas
ce que c'est; les plus forts et les plus froids y ont t pris... ne
jouez pas, partons.

Il avait hauss la voix comme s'il et tenu  tre entendu de deux
invits, qui venaient de se rapprocher de la causeuse.

Ils l'entendirent.

--En croirai-je mes yeux et mes oreilles! s'cria l'un d'eux, qui tait
un homme d'un certain ge... Est-ce bien Fernand qui cherche  dbaucher
les amoureux de la dame de pique!...

M. de Coralth se retourna vivement.

--Oui, c'est moi! rpondit-il. J'ai pay de mon patrimoine le droit de
dire  un ami inexpriment: Dfiez-vous, ne faites pas comme moi!

Les meilleurs conseils, donns d'une certaine faon, ne manquent jamais
de produire un effet diamtralement oppos  celui qu'ils semblent se
proposer.

L'insistance de M. de Coralth, l'importance qu'il attachait  une
niaiserie, devaient agacer l'homme le plus patient; son ton protecteur
irrita dcidment Pascal.

--Vous tes libre, mon cher, lui dit-il, mais moi...

--Vous y tenez?... interrompit le vicomte.

--Absolument.

--Soit, en ce cas. Vous n'tes plus un enfant; je vous ai fait toutes
les objections que rclame la prudence... jouons.

Ils s'approchrent de la table; on leur fit place, et ils s'assirent,
Pascal  la droite de M. Fernand de Coralth.

On jouait le baccarat tournant, un jeu d'une simplicit enfantine et
terrible. Point d'art, nulle combinaison, science et calcul sont
inutiles. Le hasard dcide seul et dcide avec une foudroyante rapidit.

Les amateurs affirment qu'avec beaucoup de sang-froid et une longue
pratique, on peut, dans une certaine mesure, lutter contre les mauvaises
chances. Peut-tre ont-ils raison.

Ce qui est sr, c'est que cela se joue avec deux, trois ou quatre jeux
entiers, selon le nombre des joueurs.

Chacun a la main  son tour, risque ce que bon lui semble, et quand son
enjeu est tenu, donne des cartes. Si on gagne, on est libre de
poursuivre la veine ou de passer la main. Quand on perd, la main passe
de droit au joueur suivant.

Il ne fallut  Pascal Frailleur qu'une minute pour comprendre la marche
et le mcanisme du baccarat. Dj la main arrivait  Fernand.

M. de Coralth fit cent francs, donna, perdit et passa les cartes 
Pascal.

Hsitant tout d'abord, parce qu'il faut, comme on dit, tter la fortune,
le jeu, peu  peu, s'tait anim. Plusieurs joueurs avaient d'assez
jolis tas d'or devant eux, et la grosse artillerie--c'est--dire le
billet de banque--commenait  donner.

Mais Pascal n'avait pas de fausse honte.

--Je fais un louis! dit-il.

La mesquinerie de la somme le fit remarquer, et de deux ou trois cts
on lui cria:

--Tenu!...

Il donna et gagna.

--Il y a deux louis... fit-il encore.

On les tint pareillement; il gagna, et la porte,--c'est--dire la
srie de cartes se succdant,--lui fut si favorable, qu'en moins de rien
il eut devant lui plus de six cents francs.

--Passez la main, lui souffla Fernand.

Pascal suivit le conseil.

--Non que je tienne  mon gain, murmura-t-il  l'oreille de M. de
Coralth, mais parce que je vais aussi avoir de quoi jouer jusqu' la fin
sans rien risquer.

Mais cette prvoyance devait tre inutile.

La main lui tant revenue, le hasard le servit mieux encore que la
premire fois. Il partit de cent francs, et comme il doublait toujours,
en six coups il se trouva gagner plus de 3,000 francs.

--Diable!... Monsieur a de la chance!...

--Parbleu!... il joue pour la premire fois.

--C'est cela, aux innocents les mains pleines!

Ces observations qui se croisaient, il tait impossible que Pascal ne
les entendit pas. Le sang commenait  lui monter aux joues, et se
sentant rougir, comme il arrive toujours, il rougissait davantage.

Son gain l'embarrassait, cela tait visible, et il jouait en dsespr.
Mais la veine s'acharnait aprs lui, ses portes taient
miraculeuses, et quoi qu'il fit, il gagnait toujours, quand mme,
obstinment.

A quatre heures du matin, il avait devant lui 35,000 francs.

Depuis longtemps dj, on le regardait d'un air singulier. Des remarques
aigres,  haute voix, on en tait venu aux confidences de bouche 
oreille.

--Connaissez-vous ce monsieur?

--Non!... Il a t prsent par Coralth.

--C'est un avocat,  ce qu'on dit.

Et tous ces chuchotements, ces doutes, ces soupons, ces questions
grosses d'insinuations, ces rponses blessantes, formaient comme un
murmure de malveillance qui bourdonnait aux oreilles de Pascal et
l'tourdissait.

Vritablement il perdait toute contenance, lorsque Mme d'Argels
s'approcha vivement de la table de jeu.

--Voici trois fois, messieurs, dit-elle, qu'on nous avertit que le
souper est servi... Lequel de vous m'offre son bras?...

Il y eut une certaine hsitation, mais un vieux monsieur qui perdait
beaucoup, la leva:

--Oui, soupons!... s'cria-t-il, cela changera la veine.

Cette considration fut dcisive; le salon se vida comme par
enchantement; il ne resta devant le tapis vert que Pascal, lequel ne
savait que faire de tout l'or amass devant lui.

Il russit cependant  le distribuer tant bien que mal dans toutes ses
poches, et il s'empressait de rejoindre dans la salle  manger les
autres invits, quand Mme d'Argels lui barra le passage.

--Je vous en prie, monsieur, lui dit-elle... un mot!...

Le visage de Mme d'Argels gardait toujours son trange immobilit;
son ternel sourire voltigeait sur ses lvres...

Et cependant son motion tait si manifeste que Pascal, en dpit de son
trouble, la remarqua et s'en tonna.

--Je suis  vos ordres, madame, balbutia-t-il en s'inclinant.

Aussitt elle lui prit le bras, et l'entranant vers l'embrasure d'une
fentre:

--Je ne suis pas connue de vous, monsieur, dit-elle trs-bas et
trs-vite, et pourtant j'ai  vous demander, il faut que je vous demande
un grand service.

--Parlez, madame.

Elle hsita, comme si elle et cherch des termes pour traduire sa
pense; puis d'une voix brve elle reprit:

--Vous allez vous retirer  l'instant... sans rien dire  personne...
pendant que les autres soupent.

L'tonnement de Pascal devint stupeur.

--Pourquoi me retirer? interrogea-t-il.

--Parce que... mais non, je ne puis vous le dire. Supposez que c'est un
caprice, c'en est un... je vous en prie, ne me refusez pas... Faites
cela pour moi, et je vous en garderai une ternelle reconnaissance.

Il y avait dans sa voix, dans son attitude, une telle intensit de
supplication, que Pascal en eut le coeur serr. Il sentit tressaillir
et s'agiter en lui le vague pressentiment de quelque terrible et
irrparable malheur.

Il branla la tte, cependant, d'un air triste; et d'un ton amer:

--Vous ne savez sans doute pas, madame, fit-il, que je viens de gagner
plus de trente mille francs?

--Si... je le sais. Raison de plus pour mettre votre gain  l'abri d'un
retour probable de fortune. On fait trs-bien Charlemagne chez moi,
c'est admis. L'autre nuit, le comte d'Antas s'est fort subtilement
esquiv nu tte... Il emportait mille louis et laissait aux dcavs son
chapeau en change. Le comte est un galant homme, et loin de le blmer,
le lendemain on a ri... Allons, vous tes dcid, je le vois, venez...
Pour plus de sret, je vais vous faire passer par l'escalier de
service; personne ne vous verra...

Pascal avait t branl, en effet, mais cette perspective d'vasion par
un escalier de service rvolta sa fiert.

--C'est  quoi je ne consentirai jamais! dclara-t-il. Que penserait-on
de moi? Je dois une revanche, je la donnerai.

Ni Mme d'Argels ni Pascal n'avaient aperu M. de Coralth, qui
s'tait avanc sur la pointe du pied, et qui, dissimul derrire un
rideau, coutait.

A ce moment, il se montra brusquement.

--Parbleu!... cher avocat, dit-il du ton le plus dgag, j'admire vos
scrupules!... Madame a cent fois raison, levez le pied. Si j'tais 
votre place, moi, si je gagnais ce que vous gagnez, au lieu de perdre
mille cus, je n'hsiterais pas. Les autres penseraient tout ce qu'ils
voudraient. Vous avez l'argent, c'est le principal...

Pour la seconde fois, l'intervention du vicomte eut sur Pascal une
influence dcisive.

--Je reste!... rpta-t-il rsolment.

Mais Mme d'Argels s'attachait  lui.

--Je vous en conjure, monsieur, disait-elle... Eloignez-vous, il en est
temps encore...

--Allons!... approuva le vicomte, un bon mouvement!... Filez 
l'anglaise et sauvez la caisse.

Ces derniers mots furent comme la goutte d'eau qui fait dborder la
coupe.

Rouge, mu, troubl, assailli par les plus tranges ides, Pascal carta
Mme d'Argels et d'un pas roide, se dirigea vers la salle  manger.

A son entre, toutes les conversations cessrent. Il ne put pas ne pas
comprendre qu'il venait d'tre question de lui.

Un secret instinct lui disait que tous les hommes rassembls l taient
ses ennemis, sans qu'il st pourquoi, et qu'ils tramaient quelque chose.

Il s'aperut aussi que ses moindres mouvements taient pis et nots.

Mais il tait brave, sa conscience ne lui reprochait rien, et il tait
de ceux qui plutt que d'attendre le danger le provoquent.

Il alla donc, d'un air de dfi, s'asseoir prs d'une jeune femme qui
avait une robe de tulle rose, et, d'un ton trs lev, il se mit  lui
dbiter toutes sortes de plaisanteries. Il avait de l'esprit, et du
meilleur, l'habitude de manier la parole; il fut, durant un quart
d'heure, tourdissant de verve... On buvait du vin de Champagne; il en
avala coup sur coup quatre ou cinq verres.

Avait-il bien la conscience de ce qu'il faisait et disait? Il a depuis
dclar que non, qu'il agissait sous l'empire d'une sorte
d'hallucination, comme il s'en produit aprs quelques aspirations de
protoxyde d'azote.

Le souper dura peu.

--Au bac! au bac! cria le vieux monsieur qui avait dcid la suspension
du jeu: nous gaspillons un temps prcieux ici!

Pascal se leva comme tout le monde et, dans sa prcipitation  passer
d'une pice dans l'autre, il se trouva pouss contre deux joueurs qui
causaient prs de la porte.

--Ainsi, disait l'un, c'est bien entendu!

--Oui, oui, laissez-moi faire, je me charge de l'excution.

Ce mot charria tout le sang de Pascal  son coeur.

--L'excution de qui?... De moi videmment. Qu'est-ce que cela
signifie!...

Autour du tapis vert, tous les joueurs avaient chang de place--cela
droute le hasard, assure-t-on--et Pascal se trouva assis, non plus  la
droite de Fernand, mais en face, entre deux hommes de son ge, dont l'un
tait celui qui avait prononc le mot d'excution.

Tous les yeux taient fixs sur le malheureux avocat, lorsqu'il prit la
main. Il fit deux cents louis et les perdit.

Il y eut comme un ricanement autour de la table, et un de ceux qui
perdaient le plus, dit entre haut et bas:

--Ne regardez donc pas tant Monsieur... il n'aura plus de chance.

Cette phrase ironique, injurieuse par l'intonation autant qu'un
soufflet, fit clater dans le cerveau de Pascal une pouvantable lueur.

Il souponna enfin ce qu'un autre, moins parfaitement honnte, eut
compris depuis longtemps dj... Mais il est de ces accusations dont la
possibilit ne saurait entrer dans l'entendement d'un galant homme.

L'ide lui vint de se lever, de provoquer une explication, mais il tait
ananti et comme cras par l'horreur de sa situation. Ses oreilles
tintaient, il lui semblait que les battements de son coeur taient
suspendus, il prouvait  l'pigastre la sensation d'un fer rouge...

Le jeu allait son train, mais personne n'y tait; les mises restaient
insignifiantes; ni perte ni gain n'arrachaient une exclamation.

Toute l'attention se concentrait sur Pascal, fivreuse, haletante, et
lui, d'un oeil plein d'angoisse, il suivait le mouvement des cartes,
qui passaient de main en main et qui allaient lui arriver...

Quand elles lui arrivrent, le silence se fit, solennel, plein de
menaces, sinistre en quelque sorte.

Les femmes et ceux des invits qui ne jouaient pas s'taient approchs
et se penchaient sur la table avec une vidente anxit.

--Mon Dieu! pensait Pascal, mon Dieu! faites que je perde.

Il tait ple comme la mort, la sueur emmlait ses cheveux et les
collait le long des tempes, ses mains tremblaient tellement qu' peine
il pouvait tenir les cartes...

--Je fais quatre mille francs! balbutia-t-il enfin.

--Je les tiens! dit une voix.

Hlas! le voeu du malheureux ne fut pas exauc. Il gagna. Et c'est au
milieu d'une explosion de murmures qu'il reprit:

--Il y a huit mille francs...

--Banco!...

Mais au moment o il donnait des cartes, son voisin se dressa et lui
saisit brutalement les poignets en criant:

--Cette fois, j'en suis sr... vous tes un voleur!...

D'un bond, Pascal fut debout.

Tant que le pril avait t vague, indtermin, son nergie avait t
comme paralyse. Il la retrouva intacte quand le danger fut l, prcis,
extrme, terrible.

Il repoussa l'homme qui lui avait pris les mains, si rudement, qu'il
l'envoya rouler sous un canap, et il se rejeta en arrire, dans une
attitude de menace et de dfi...

A quoi bon!... sept ou huit joueurs se prcipitrent sur lui comme sur
un malfaiteur...

L'autre, cependant, l'homme de l'excution s'tait relev, la cravate
dnoue, les vtements en dsordre.

--Oui, dit-il  Pascal, vous tes un voleur!... Je vous ai vu glisser
des cartes parmi celles que vous teniez...

--Misrable!... rla Pascal.

--Je vous ai vu... et je vais le prouver.

Il se retourna vers la matresse de la maison, qui s'tait affaisse sur
une causeuse, et d'une voix rauque:

--Avec combien de jeux avons-nous jou? demanda-t-il.

--Avec cinq...

--Il doit donc y avoir sur la table 260 cartes...

Il les compta lentement, avec le plus grand soin, et en trouva 307...

--Eh bien!... misrable, cria-t-il  Pascal, oseras-tu nier encore!...

Pascal ne songeait pas  nier...

Il se possdait assez pour comprendre que des paroles ne pouvaient rien
contre cette preuve matrielle, tangible, qui l'crasait de son
pouvantable vidence...

Quarante-sept cartes avaient t frauduleusement introduites dans le
jeu.

Ce n'tait pas par lui certes!... Mais par qui donc tait-ce?... La
chance s'tait si rgulirement rpartie, qu'il se trouvait le seul 
gagner...

--Vous verrez, fit une femme, que le lche ne se dfendra mme pas!...

Il ne daigna pas tourner la tte... que lui importait cette insulte.

Il se sentait, lui, innocent, rouler au plus profond d'un abme
d'infamie; il se voyait dshonor, fltri, perdu!

Et, comprenant qu'il fallait un fait  opposer  un fait, il demandait 
Dieu, ft-ce au prix de la vie, un secours, une ide, une inspiration,
pour dmasquer le coupable...

Ce fut un autre qui prit sa dfense.

Avec une hardiesse dont on ne l'et pas souponn  le voir, M. de
Coralth se plaa devant Pascal, et d'un ton o il y avait encore plus de
dfi que de douleur:

--C'est une horrible mprise que vous commettez, messieurs,
dclara-t-il. Pascal Frailleur est mon ami, et son pass rpond du
prsent. Allez au Palais, informez-vous, et on vous dira si cet honnte
homme est coupable de l'ignoble action dont on l'accuse...

Personne ne rpondit.

On et dit que dans l'opinion de chacun, Fernand remplissait simplement
un devoir auquel il lui et t difficile de se soustraire...

Le vieux monsieur dont l'opinion avait dcid la suspension et la
reprise de la partie fut l'interprte de l'impression gnrale.

C'tait un gros homme, qui soufflait comme un phoque en parlant, et
qu'on appelait le baron.

--C'est trs-bien, ce que vous faites l!... dit-il  Fernand; oui,
trs-bien, parole d'honneur!... Vous voil hors de cause!... Que diable!
il n'est pas d'honnte homme  l'abri de votre msaventure... Les
coquins n'ont pas de signe particulier...

--C'est ce qu'on appelle un impair, vicomte! dit ironiquement un jeune
homme.

M. de Coralth marcha droit  celui-l.

--Vous, mon cher, dit-il, vous me rendrez raison de ce mot, s'il vous
plat.

--Quand vous voudrez!...

Ils se mesuraient des yeux, on les entrana dans la chambre voisine;
chacun,  part soi, trouvant naturel et mme juste que le vicomte, ayant
eu un dsagrment, s'en prt au premier venu...

Jusqu'alors, Pascal n'avait ni desserr les lvres, ni mme la bouche...

Aprs s'tre un moment dbattu entre les mains des joueurs qui s'taient
jets sur lui, il demeurait immobile, promenant autour de lui un regard
farouche, comme s'il et espr dcouvrir le lche qui avait prpar le
pige immonde o il tait tomb.

Car il tait victime d'une atroce machination, il n'en pouvait douter,
encore qu'il lui ft impossible d'en souponner seulement le but.

Tout  coup ceux qui le tenaient sentirent qu'il tressaillait. Il se
redressa. Il venait d'entrevoir une lueur d'espoir...

--Me sera-t-il permis d'essayer de me justifier?... demanda-t-il.

--Parlez...

Il et voulu se dgager, avoir les bras libres; ceux qui le maintenaient
ne lchant point prise, il se rsigna, et d'une voix rauque:

--Je suis innocent!... pronona-t-il. C'est un guet-apens inou... Quel
en est l'auteur?... je l'ignore... Mais il est ici quelqu'un qui doit le
connatre...

Des hues l'interrompirent.

--Voulez-vous donc m'gorger sans m'entendre!... reprit-il, en haussant
la voix. coutez-moi... Il y a une heure... au moment du souper...
Mme d'Argels s'est presque jete  mes genoux en me conjurant de me
retirer... Son trouble m'avait stupfi... Maintenant, je me
l'explique...

Celui qu'on appelait le baron se tourna vers Mme d'Argels.

--Est-ce vrai, ce que dit cet homme? interrogea-t-il.

Elle se leva toute chancelante et rpondit:

--C'est vrai.

--Pourquoi insistiez-vous tant pour qu'il s'loignt?

--Je ne sais... un pressentiment... il me semblait qu'il allait arriver
quelque chose...

Les moins clairvoyants purent constater l'hsitation douloureuse de
Mme d'Argels, son impassible visage s'tait contract... Mais les
plus perspicaces s'y tromprent. Ils pensrent que s'tant aperue du
vol elle avait voulu faire vader le voleur afin d'viter une scne...

Pascal lui parut prs de se trouver mal.

--M. de Coralth, commena-t-il, peut vous affirmer...

--Oh! assez, interrompit un joueur, j'ai entendu M. de Coralth faire
tout au monde pour vous empcher de jouer.

Ainsi, la dernire, l'unique esprance de cet infortun
s'vanouissait... Il tenta un suprme effort, et s'adressant  Mme
d'Argels:

--Madame, dit-il d'une voix tremblante d'angoisse, je vous en conjure...
dites ce que vous savez!... Laisserez-vous prir un homme d'honneur!...
Abandonnerez-vous un innocent que vous pouvez sauver d'un mot!...

--Hlas!... que voulez-vous que je dise!

Et comme nanmoins elle balbutiait quelques explications confuses:

--Mlez-vous de la cagnotte, lui dit brutalement un joueur, on y met
un franc par main, n'est-ce pas?...

Elle se tut, et Pascal vacilla sur ses jarrets comme aprs un coup de
massue.

--C'est fini!... murmura-t-il.

Personne ne l'entendit; on coutait le baron, lequel semblait bien
mcontent.

--Avec tout cela, disait-il, nous gaspillons un temps prcieux... Nous
aurions fait au moins cinq tours pendant cette scne absurde... Il faut
en finir! Qu'allons-nous faire de ce joli garon?... Moi, je suis d'avis
d'envoyer chercher le commissaire de police.

C'tait loin d'tre l'avis de la majorit. Sur ce seul nom, quatre ou
cinq femmes s'envolrent, et plusieurs hommes,--les plus haut placs de
la runion,--se fchrent presque.

--Devenez-vous fou! s'cria l'un d'eux. Nous voyez-vous tous cits en
tmoignage  la police correctionnelle!... Vous avez oubli l'affaire
Garcia, sans doute, et l'autre histoire chez Jenny Fancy... Le bel effet
que cela fit dans le public, quand on vit je ne sais combien de grands
noms mls  des noms d'escrocs et de filles!...

Rouge naturellement, le baron tait devenu cramoisi.

--Ainsi, interrompit-il, c'est le respect humain qui vous arrte?...
Sacrebleu! on devrait bien avoir le courage de ses vices...
Regardez-moi...

Clbre par ses huit cent mille livres de rente, par ses proprits en
Bourgogne, par sa passion pour le jeu, ses chevaux et son cuisinier, le
baron avait une grande influence. Pourtant, il ne l'emporta pas, et il
fut dcid que l'escroc irait se faire pendre ailleurs.

--Qu'il rende au moins l'argent, grogna un perdant, qu'il dgorge...

--Son gain est l, sur la table...

--Croyez cela! fit le baron. Tous ces grecs vous ont des poches secrtes
o ils touffent leur bnfice... Fouillez-le,  tout le moins.

--C'est cela, fouillons-le!...

cras par une catastrophe inoue, incomprhensible, immrite, Pascal
avait fini par s'abandonner, il semblait  l'agonie.

Ce cri ignoble: fouillons-le! alluma en lui une effroyable colre.

D'un mouvement formidable des reins et des bras--pareil  un lion qui
secouerait des roquets pendus  sa peau--il se dbarrassa de ceux qui le
tenaient.

D'un bond, il fut  la chemine, et saisissant un lourd candlabre de
bronze, il le brandit comme une masse en criant:

--Le premier qui avance est un homme mort!...

Il n'y avait pas  en douter, il tait prt  frapper... Et une telle
arme entre les mains d'un tel homme devait tre terrible.

Le danger parut si grand, si pressant, que tous les autres s'arrtrent,
chacun encourageant son voisin de l'oeil, mais nul ne se souciant
d'une lutte sans honneur dont le prix ne pouvait tre que quelques
billets de banque.

--Rangez-vous que je sorte!... dit Pascal.

On hsita encore, mais on lui fit place...

Et, effrayant d'audace et d'nergie, il gagna la porte du salon et
disparut.

Cette superbe explosion de l'honneur outrag, cette nergie succdant au
plus morne abattement, ce mouvement terrible, ces menaces, tout cela
avait t si prompt, si foudroyant en quelque sorte, que personne
n'avait eu seulement la pense de couper la retraite  Pascal.

Il avait dj gagn la rue, que les autres n'taient pas remis de leur
stupeur et demeuraient  la mme place, immobiles, muets, bants....

Ce fut une femme encore qui rompit le charme.

--Eh bien!... fit-elle d'un ton o perait l'admiration, il a de
l'aplomb, ce joli monsieur!...

--Naturellement!... Il avait  sauver la caisse.

C'tait l l'expression mme dont s'tait servi M. de Coralth, et qui
peut-tre avait empch Pascal de se retirer... Tout le monde applaudit.

Tout le monde... sauf le baron, cependant.

Il s'y connaissait en escrocs, cet homme si riche que sa passion avait
tran dans tous les tripots de l'Europe. Il avait coudoy les grecs de
tous les tages, ceux qui ont voiture et ceux qui n'ont pas de bottes.

Il avait assist  bien des excutions. Il connaissait le voleur qui
avoue et se roule aux genoux de sa dupe; le tricheur qui avale les
billets escroqus, le gredin qui tend le dos au bton, et le fripon qui
lave la tte avec l'accent indign de l'honnte homme...

Mais jamais,  aucun de ces misrables le baron n'avait vu le fier
regard dont cet innocent venait de foudroyer ses accusateurs.

Proccup de cette remarque, le baron fit signe de s'approcher  celui
des joueurs qui avait saisi les poignets de Pascal.

--Srieusement, lui demanda-t-il, avez-vous vu ce malheureux glisser des
cartes dans le jeu?

--Pour cela, non. Mais vous savez bien ce dont on tait convenu au
souper?... Nous tions srs qu'il volait, il fallait un prtexte pour
compter les cartes.

--S'il n'tait pas coupable, pourtant!

--Qui donc le serait?... Il tait le seul  gagner.

A ce terrible argument qui dj avait cras Pascal, le baron ne
rpondit pas. Aussi bien, son intervention devenait ncessaire. On
commenait  lever la voix autour du tas d'or et de billets que Pascal
avait laiss devant sa place.

On l'avait compt, on y avait trouv 36,320 francs, et il s'agissait de
les rpartir entre les perdants... C'est  ce sujet qu'on ne s'entendait
plus.

Parmi ces joueurs, qui tous appartenaient  la haute vie, parmi ces
juges qui voulaient l'instant d'avant fouiller un escroc, plusieurs se
trouvaient qui videmment enflaient leur perte. Cela se voit. En
additionnant le nombre des dclarations, on arrivait au total surprenant
de 91,000 francs. Le malheureux qu'on venait de chasser avait-il emport
la diffrence?... Ce n'tait pas admissible.

La discussion et donc pris une mchante tournure sans le baron. En
matire de jeu, sa dcision avait force de loi.

Il disait tranquillement: C'est comme cela! et on se soumettait.

En moins de rien il eut termin le partage et alors, se frottant les
mains, tout heureux de voir termine cette dsagrable affaire:

--Il n'est que six heures!... s'cria-t-il; nous avons encore le temps
de faire deux ou trois tours.

Mais tous les hommes qui se trouvaient l ples et harasss, humilis et
honteux d'eux-mmes, ne songeaient qu' se retirer.

On s'empressait au vestiaire.

--Un cart, au moins, criait le baron, un simple cart, cent louis en
cinq points! A qui  faire?

Nul n'entendit sa voix, et dsespr il se rsigna  suivre les autres,
que Mme d'Argels, debout sur le palier, saluait  la file...

Rest des derniers, M. de Coralth avait dj pris la rampe et descendu
deux ou trois marches, lorsque Mme d'Argels se pencha vivement vers
lui.

--Demeurez, dit-elle, il faut que je vous parle.

--Vous m'excuserez... commena-t-il...

Elle l'interrompit par un Restez! si imprieux, qu'il n'osa pas
rsister. Il remonta de l'air d'un homme qu'on trane chez le dentiste,
et sans un mot suivit Mme d'Argels jusqu' un petit boudoir, au fond
de la galerie.

Une fois l, les portes fermes au verrou:

--Expliquons-nous... pronona Mme d'Argels. C'est vous qui m'avez
amen ce soir M. Paul Frailleur?

--Hlas!... je ne saurais trop vous en demander pardon... Il m'en
cotera cher, peut-tre... Je me bats dans deux heures avec ce petit
imbcile de Rochecote.

--O l'avez-vous connu?...

--Rochecote?

L'ternel sourire de Mme d'Argels avait disparu.

--Je parle srieusement, dit-elle, avec une nuance de menace. Comment
avez-vous connu M. Frailleur?

--Bien simplement. Il y a sept ou huit mois, j'ai eu besoin d'un avocat,
on me l'a indiqu, il a joliment plaide mon affair et nous avons
conserv des relations...

--Quelle est sa position?

Le visage de M. de Coralth ne trahissait, en vrit, qu'un profond ennui
et une grande envie de dormir. Il s'tablit sur un fauteuil, et tout en
billant  demi:

--Ma foi!... rpondit-il, je l'ignore... Pascal m'avait paru le garon
le plus rang du monde... ce qu'on appelle un sage!... Il demeure au fin
fond d'un quartier perdu, derrire le Panthon, avec sa mre, qui est
veuve, une dame bien respectable, toujours vtue de noir... Quand elle
est venue m'ouvrir la porte, la premire fois, j'ai cru que c'tait un
portrait de famille qui s'tait drang de son cadre pour me recevoir...
Je les suppose peu aiss... Pascal passe pour un homme remarquable et on
le croyait appel  de trs-grands succs au barreau...

--Tandis que maintenant, il est perdu, sa carrire est brise...

--Assurment!... Vous comprenez qu'avant ce soir tout Paris connatra la
scne de cette nuit...

Il s'interrompit, examinant d'un air de surprise merveilleusement jou
Mme d'Argels qui s'avanait vers lui, essayant de l'craser du
regard.

--Vous tes un misrable, monsieur de Coralth!... pronona-t-elle.

--Moi!... Et pourquoi, grand Dieu!

--Parce que c'est vous qui avez gliss parmi les cartes les portes
qui ont fait gagner M. Frailleur... Je vous ai vu!... Cdant  mes
prires, ce malheureux allait se retirer; c'est vous qui, par votre
maladresse calcule, m'avez empch de le sauver... Oh! ne niez pas...

Il se leva, et du plus beau sang-froid:

--Je ne nie rien, chre dame, rpondit-il... absolument rien. De vous 
moi, bien entendu...

Confondue de tant d'impudence, Mme d'Argels resta un moment
interdite.

--Vous avouez!... fit-elle enfin. Vous osez avouer!... Vous ne craignez
donc pas que je dise hautement et  tous ce que j'ai vu!...

Il haussa les paules.

--On ne vous croirait pas... fit-il.

--On me croirait, monsieur de Coralth, parce que je donnerais des
preuves. Vous avez donc oubli que je vous connais, que votre pass n'a
pas de secret pour moi, que je sais qui vous tes et quel nom dshonor
vous cachez sous votre nom et votre titre d'emprunt!... Je puis dire,
moi, comment vous vous tes mari, comment aprs avoir lchement
abandonn votre femme et votre enfant, vous les laissez mourir de misre
et de faim... Je puis dire d'o vous tirez les trente ou quarante mille
francs que vous dpensez par an... Vous ne vous souvenez donc plus de
tout ce que Rose m'a racont... monsieur... Paul!...

Elle avait frapp  la bonne place, cette fois, et si juste que M. de
Coralth devint livide et eut un mouvement furieux comme pour se
prcipiter sur elle...

--Ah! prenez garde!... s'cria-t-il, prenez garde!...

Mais ce ne fut qu'un clair. Il redevint impassible, et d'un ton de
persiflage:

--Et aprs?... Pensez-vous que le monde ne souponne pas tout ce que
vous prtendez lui rvler? On m'a, pardieu, accus de bien d'autres
choses!... Quand vous aurez bien cri sur les toits que je suis un
aventurier, on vous rira au nez, et je n'en serai ni mieux ni plus mal
vu... Ce qui craserait dix hommes honntes, comme Pascal Frailleur ne
m'effleurerait mme pas... Je suis dans le mouvement, moi!... Il me faut
le luxe, le plaisir, la grande vie, tout ce qui est bon et beau... et
dame! pour me procurer tout cela, je fais de mon mieux... Assurment, je
ne tire pas mes revenus de fermes en Brie, mais j'ai de l'argent, c'est
l'essentiel... Ne sommes-nous pas au temps des absolutions? Chacun donne
la sienne de crainte d'avoir besoin de celle du voisin. La vie est si
dure et l'apptit si grand, que nul ne sait au juste, la veille, ce
qu'il fera... ou plutt ce qu'il ne fera pas le lendemain... Enfin, le
nombre des gens  mpriser a rendu le mpris impossible... Un Parisien
qui aurait l'absurde prtention de ne donner la main qu' des
irrprochables risquerait  certains jours de se promener des heures
entires sur le boulevard sans trouver... l'occasion de sortir ses mains
de ses poches.

Mais c'tait l forfanterie pure, de la part de M. de Coralth... Mieux
que personne il savait combien tait fragile et menace la base de sa
vie fastueuse, toute de dehors et d'apparence.

Assurment, le monde est devenu d'une lamentable indulgence pour les
existences douteuses, le monde ferme les yeux; il ne sait pas, il ne
veut pas savoir... Raison de plus pour se montrer impitoyable, ds qu'un
fait prcis dchire la fiction...

Aussi, tout en affichant la plus impudente scurit, M. de Coralth
observait-il d'un oeil anxieux l'attitude de Mme d'Argels.

Et quand il la vit abasourdie de son cynisme:

--Du reste, reprit-il, nous gaspillons notre temps, comme dit le baron,
 nous proccuper de suppositions improbables et mme impossibles... Je
connais assez votre coeur et votre intelligence, chre madame, pour
tre parfaitement sr que vous ne soufflerez mot...

--Qui donc m'en empcherait?

--Moi!... et par moi, j'entends la raison qui a glac la vrit sur vos
lvres, quand Pascal, innocent, vous adjurait de venir  son secours...
Il faut me pardonner beaucoup, chre madame... Ma mre, malheureusement,
tait une honnte femme qui ne m'a pas gagn de rentes...

Mme d'Argels recula, comme si elle et vu, devant elle, se dresser
un reptile...

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-elle.

--Eh!... vous le savez aussi bien que moi!...

--Je ne sais rien; expliquez-vous...

Il eut le geste impatient de l'homme forc de rpondre  des questions
oiseuses, et d'un air d'hypocrite commisration:

--Vous le voulez, dit-il, soit... Je connais de par le monde  Paris,
rue du Helder, pour tre prcis, un charmant garon dont j'ai souvent
envi le sort. Rien ne lui a manqu depuis qu'il a pris la peine de
natre... A Louis-le-Grand, il avait pour ses menus plaisirs trois fois
autant d'argent que les plus riches lves... Ses tudes termines, un
prcepteur l'est venu trouver, les poches pleines d'or, pour le conduire
en Italie, en Egypte, en Grce... En ce moment, il fait son droit, et
tous les trois mois, avec une invariable exactitude, une lettre de
Londres lui apporte cinq mille francs. C'est d'autant plus merveilleux
que ce garon ne se connat ni pre ni mre... Il est seul ici-bas, avec
ses vingt mille livres de rentes... Je l'ai entendu dire en riant que
quelque bonne fe veille sur lui, mais je sais que srieusement il se
croit le fils naturel de quelque grand seigneur anglais... Parfois mme,
entre amis, aprs boire, il parle de se mettre  la recherche de son
noble pre, le lord...

L'effet qu'il produisait devait rassurer M. de Coralth. Mme
d'Argels, ds les premiers mots, s'tait laisse tomber, comme
assomme, sur une chaise longue.

--Donc, chre madame, poursuivit-il, si jamais fantaisie vous prenait de
me faire de la peine, j'irais trouver ce charmant garon. Mon bonhomme,
lui dirais-je, vous vous abusez singulirement... Ce n'est pas de la
cassette d'un pair d'Angleterre que sortent vos revenus, mais simplement
d'une bonne petite cagnotte que je connais bien, pour l'avoir 
l'occasion engraisse de mes vingt sous. Et s'il se fchait, s'il
regrettait ses illusions aristocratiques: Vous avez tort,
ajouterais-je, car si le grand seigneur s'vanouit, la bonne fe reste,
laquelle n'est autre que madame votre mre, une digne personne, allez! 
qui votre ducation et vos rentes donnent bien du tintouin. Et s'il
doutait, je le conduirais chez sa maman, par une nuit de baccarat
nerveux, et ce serait une scne de reconnaissance digne du talent de
Fargueil.

Tout autre que M. de Coralth et eu piti de Mme d'Argels. Elle
agonisait.

--Voil donc ce que je craignais!... gmissait-elle d'une voix  peine
intelligible.

Lui l'entendit, cependant.

--Quoi!... fit-il, du ton le plus surpris, vritablement vous
doutiez?... Non, je ne puis l'admettre, ce serait faire injure  votre
exprience... Des gens comme nous ont-ils donc besoin de se parler pour
s'entendre?... Aurais-je jamais song  ce que j'ai os chez vous, si je
n'avais tenu le secret de vos tendresses maternelles, de votre
dlicatesse et de votre dvouement...

Elle pleurait... de grosses larmes silencieuses roulaient le long de son
visage immobile, traant un large sillon sur sa joue,  travers la
poudre de riz...

--Il sait tout, murmurait-elle, il sait tout!...

--Oh!... bien involontairement, je vous jure... N'aimant point, par
caractre, qu'on fourre le nez dans mes affaires, je ne me mle jamais
de celles des autres... Le hasard a tout fait... C'tait par une belle
aprs-dne d'avril, je venais vous chercher pour faire un tour de bois.
J'entre justement dans ce boudoir o nous sommes, vous tiez en train
d'crire... Je m'asseois pour vous laisser finir, mais voil qu'on vous
appelle pour je ne sais quoi de trs-press, et vous sortez
prcipitamment... Comment l'ide m'est-elle venue de m'approcher de
votre table?... c'est ce que je ne m'explique pas. Toujours est-il que
je me suis approch et que j'ai lu votre lettre interrompue. Parole
d'honneur, elle m'a touch, et la preuve, c'est que je me la rappelle
presque textuellement. Jugez plutt:

Cher monsieur, criviez-vous  votre correspondant de Londres, je vous
expdie, outre les 5,000 francs du trimestre, 3,000 francs de
supplment. Faites-les parvenir sans retard... Je crois ce malheureux
enfant gn et tourment par les cranciers... Hier, j'ai eu le bonheur
de l'apercevoir rue du Helder, et je l'ai trouv ple et triste...
depuis ce moment, je ne vis plus. Cependant, en mme temps que cet
argent, adressez-lui une lettre de paternelles remontrances. Il faut
qu'il travaille et songe  se crer une position honorable. Seul, sans
appui, sans famille, au milieu de ce Paris si corrompu, quels dangers ne
court-il pas!...

L, chre dame, s'arrtait votre lettre. Mais le nom et l'adresse s'y
trouvaient. C'en tait assez pour comprendre, c'en tait trop,
avouez-le, pour ne pas moustiller ma curiosit. Vous souvient-il de
notre attitude  votre retour?... En vous apercevant que vous aviez
oubli cette lettre commence, vous avez pli et m'avez
regard.--Avez-vous lu, avez-vous compris? disaient vos yeux. Les
miens vous rpondirent: Oui, mais je me tairai...

--Je me tairai de mme, dit Mme d'Argels.

M. de Coralth lui prit la main qu'il porta  ses lvres.

--Je savais bien que nous nous entendrions, fit-il gravement... Je ne
suis pas mchant, au fond, croyez-le bien, et si j'avais eu des rentes
ou seulement une mre comme vous...

Elle dtourna la tte, craignant peut-tre que M. de Coralth ne lt dans
ses yeux ce qu'elle pensait de lui; puis, aprs une pause, et avec
l'accent de la prire:

--Maintenant que me voil votre complice, fit-elle, laissez-moi vous
supplier de tout faire pour empcher la... scne de cette nuit de
s'bruiter...

--Impossible.

--Si ce n'est pour M. Frailleur, que ce soit pour sa mre, du moins,
cette pauvre femme veuve...

--Il faut que Pascal disparaisse!

--Comme vous dites cela! Vous le hassez donc, bien?... Que vous a-t-il
fait?

--A moi personnellement?... Rien. Et mme je me sentais pour lui une
vritable sympathie...

Mme d'Argels fut comme ptrifie.

--Quoi!... bgaya-t-elle; ce n'est pas... pour votre compte que vous
avez... agi.

--Mon Dieu!... non.

Rvolte, elle se redressa, et d'une voix o vibrait le mpris et
l'indignation:

--Ah!... c'est encore plus infme, s'cria-t-elle; c'est encore plus
lche...

Mais elle s'arrta, pouvante de l'clair de menace qui traversa les
yeux de M. de Coralth.

--Trve de vrits dsagrables, dit-il froidement. Si nous nous mettons
 changer l'opinion que nous avons l'un de l'autre, nous en arriverons
vite  de trs-vilains mots... Pensez-vous que j'aie agi pour mon
plaisir!... Jamais je n'ai tant pris sur moi qu'au moment o je glissais
sur les cartes des portes prpares. Si on m'et aperu,
cependant!... j'tais perdu...

--Et vous croyez que personne ne vous souponne?...

--Personne... J'ai perdu plus de cent louis... Si Pascal tait de notre
monde, on s'inquiterait peut-tre, mais demain il sera oubli...

--Et lui, ne se doutera-t-il de rien?

--Il n'aurait pas de preuves  fournir, dans tous les cas...

Mme d'Argels paraissait prendre son parti de ce qui arrivait.

--J'espre au moins, dit-elle, que vous me direz qui est l'ami que vous
avez oblig.

--Pour cela, non!... rpondit M. de Coralth.

Et, consultant sa montre:

--Mais je m'oublie! s'cria-t-il. J'oublie que cet idiot de Rochecote
attend son coup d'pe... Allez dormir, chre dame, et... au revoir.

Elle l'accompagna jusque sur le palier.

--Il est clair, pensait-elle, qu'il va courir chez l'ennemi de M.
Frailleur...

Et, appelant son domestique de confiance:

--Vite, Jobin, lui dit-elle, suivez M. de Coralth, je veux savoir o il
va... et surtout, prenez garde qu'il ne vous voie....




V


S'il est,  Paris, une rue paisible et silencieuse, asile rare de
l'tude et de la mditation, c'est, assurment, cette belle et large rue
d'Ulm, qui commence  la place du Panthon et se termine brusquement 
la rue des Feuillantines.

Les magasins y sont peu somptueux et si rares qu'on les compterait.

Il y a un marchand de vin,  gauche,  l'angle de la rue de la
Vieille-Estrapade; puis la petite boutique de La Jeunesse, puis une
blanchisseuse et un relieur. On trouve  droite l'imprimerie du
Bulletin de l'Observatoire, un marchand de bois nomm Chanson, un
serrurier, un fruitier, un boulanger... et c'est quasi tout.

Le reste de la rue est occup par de vastes tablissements  faades
austres entours de jardins. C'est le couvent des Soeurs de la
Croix, et ensuite la maison des Dames de l'Adoration rparatrice du
Sacr-Coeur. Plus loin, vers la rue des Feuillantines, on reconnat
l'cole Normale, et en face un dpt de la Compagnie des Omnibus.

Le jour, on n'y rencontre gure que des physionomies graves: des
prtres, des savants, des professeurs, des employs des bibliothques.
Tout le mouvement vient des chevaux du dpt, et si on entend quelques
clats de rire sonores, c'est que c'est sortie  l'cole Normale.

La nuit venue, on s'y croirait  cent lieues du boulevard Montmartre et
de l'Opra, dans quelque bonne vieille ville de province,  Poitiers,
par exemple. Et c'est  peine si en prtant bien l'oreille on y
recueille un cho affaibli du tapage de Paris viveur.

C'est dans cette rue--au bout du monde, disait M. de Coralth--que Pascal
Frailleur demeurait avec sa mre.

Ils occupaient au second tage, un joli appartement de cinq pices ayant
vue sur des jardins.

Leur loyer tait lev. Ils payaient 1,400 francs. Mais c'tait l un
sacrifice impos par la profession de Pascal. Ne lui fallait-il pas un
cabinet et un petit salon d'attente pour les clients?...

Pour le reste, la vie de la mre et du fils tait troite et simple.
Tout leur service se composait d'une femme de mnage qui venait le matin
 sept heures pour le gros ouvrage, se retirait  midi et ne revenait
que le soir pour le dner.

Mme Frailleur se chargeait du reste, ne rougissant nullement d'aller
ouvrir quand un client sonnait.

Elle pouvait d'ailleurs le faire sans crainte de mprise, tant son
extrieur digne imposait le respect.

En la comparant  un portrait de famille, M. de Coralth avait fait
preuve de jugement. Elle tait telle en effet qu'on aime  se
reprsenter les femmes de la vieille bourgeoisie, pouses chastes et
aimantes, mres incomparables, qui apportaient le bonheur au foyer de
l'homme qu'elles avaient choisi.

A cinquante ans qu'elle venait d'avoir, Mme Frailleur paraissait son
ge. Elle avait souffert. Un observateur reconnaissait la trace des
larmes au pli de ses paupires, et ses lvres trahissaient de cruelles
douleurs hroquement supportes.

Elle n'tait pas svre, cependant, ni mme trop grave. Souvent les
rares amis qu'elle admettait  son intimit se retiraient merveills de
son esprit.

C'tait d'ailleurs une de ces femmes qui n'ont pas d'histoire, qui ont
fait leur bonheur de ce que d'autres appellent leur devoir.

Une courte phrase rsume sa vie: elle avait aim, elle s'tait dvoue.

Fille d'un modeste employ des finances, elle avait pous, avec 3,000
francs de dot, un jeune homme pauvre comme elle, mais intelligent et
laborieux, qu'elle aimait et qui l'adorait...

Ce jeune homme, en se mariant, s'tait jur qu'il ferait fortune, non
qu'il tnt  l'argent, grand Dieu!... mais pour parer de toutes les
superfluits de luxe son idole, sa femme.

Nul doute que son amour, en dcuplant son nergie, n'ait ht son
succs.

Attach en qualit de chimiste  un grand tablissement industriel, il
rendit de tels services qu'on ne tarda pas  l'associer pour une large
part dans les bnfices. Son nom est inscrit au catalogue des
inventeurs. On lui doit la dcouverte d'une de ces blouissantes
couleurs qu'on extrait de la houille.

Au bout de dix ans, il tait riche, il aimait sa femme comme au premier
jour, et il avait un fils, Pascal...

Malheureux homme!... Un jour, en plein bonheur, comme il cherchait une
combinaison pour fixer des verts d'une innocuit parfaite, un mortier
clata entre ses mains et lui fit  la tte et  la poitrine d'horribles
blessures...

Et quinze jours plus tard, il mourait, calme en apparence, mais l'me
dchire d'horribles regrets...

Ce coup fut terrible pour la malheureuse femme, et il fallut la pense
de son fils pour la rattacher  la vie...

Pascal devenait tout pour elle, le prsent et l'avenir... Elle se jura
qu'elle en ferait un homme!...

Mais hlas!... un malheur ne vient jamais seul.

Un ami de son mari qui s'tait charg d'administrer sa fortune, abusa
lchement de son inexprience. Elle s'tait endormie riche de plus de
15,000 livres de rentes, elle s'veilla ruine... ruine  ne savoir o
dner le soir.

Seule, elle et t  peine mue de cette catastrophe.

Elle en fut atterre en rflchissant que l'avenir de son fils tait
peut-tre perdu, et que, dans tous les cas, ce dsastre le condamnait 
entrer dans la vie par les portes basses et troites de la misre.

Mais Mme Frailleur avait le coeur trop haut et trop fier pour ne
pas trouver en ce pril extrme une nergie virile.

Elle ne perdit pas en lamentations inutiles des moments prcieux. Elle
se dit qu'elle rparerait le mal autant qu'il tait en elle, et que, lui
fallt-il travailler de ses mains, son fils n'interromprait pas ses
tudes au collge Louis-le-Grand.

Et quand elle parlait de travailler de ses mains, ce n'tait pas une de
ces exagrations vaines de la douleur ou d'un clair de courage.

Elle s'employa  faire des mnages ou  des coutures grossires jusqu'au
jour o elle put tre admise en qualit de surveillante dans
l'tablissement dont son mari avait t l'associ.

Pour obtenir cette place, elle avait d apprendre la tenue des livres,
mais elle s'en trouvait amplement rcompense. Cela lui valait dix-huit
cents francs par an, le logement et la table.

Ds lors, son coeur se desserra. Elle comprit qu'elle mnerait  bonne
fin sa lourde tche.

La pension de Pascal, qui fut dsormais interne, lui cotait environ
neuf cents francs, tout compris; elle ne dpensait pas pour elle plus de
cent francs; c'tait donc huit cents francs qu'elle pouvait mettre de
ct chaque anne.

Il faut reconnatre qu'elle fut seconde par son fils au-del de toute
esprance.

Pascal avait douze ans le jour o sa mre lui dit d'une voix mue, mais
ferme:

--Je t'ai ruin! mon fils... De cette fortune si laborieusement difie
par ton pre, rien ne nous reste... Tu n'as plus dsormais  compter
que sur toi, mon fils... Dieu veuille que plus tard tu ne me reproches
pas amrement mon imprudence...

L'enfant ne se jeta pas dans ses bras...

Il redressa la tte, et d'un air fier:

--Mre chrie, rpondit-il, je t'aimerai davantage, s'il est possible...
Cette fortune que mon pre t'avait donne, je te la rendrai... Je ne
suis plus un collgien, je suis un homme... tu verras.

On vit, en effet, qu'il avait pris un engagement sacr.

Abusant jusque-l d'une remarquable intelligence et d'une prestigieuse
facilit, il travaillait peu et seulement par accs, au moment des
compositions gnrales...

De ce moment, il ne perdit plus une heure. Ses allures, comiques et
touchantes  la fois, devinrent celles d'un chef de famille soucieux de
sa responsabilit.

--Voyez-vous, disait-il  ses camarades tonns de sa soudaine pret 
l'tude, je n'ai plus le loisir d'user beaucoup de culottes sur les
bancs de l'Universit, maintenant que ma pauvre mre les paye de son
travail!...

Car sa bonne humeur ne fut pas altre de ce qu'il s'tait impos la loi
de ne jamais dpenser un sou des quelques francs affects chaque semaine
 ses menus plaisirs.

Et avec un tact bien suprieur  son ge, il sut porter firement et
simplement son malheur, vitant aussi bien l'humilit qui a un faux air
de bassesse que le ton rogue de la pauvret envieuse.

Trois ans de suite, des prix au grand concours rcompensrent ses
efforts. Ce succs, loin de l'enivrer, lui fit  peine plaisir.

--Ce n'est que glorieux, pensait-il.

Sa grande, sa premire ambition tait de se suffire.

Il y parvint lorsqu'il tait en rhtorique, grce  la bienveillance du
proviseur, en donnant des rptitions  des lves des classes
infrieures.

Si bien qu'un jour, Mme Frailleur s'tant prsente comme
d'ordinaire  l'conomat pour rgler le trimestre, l'conome lui
rpondit:

--Vous ne nous devez rien, madame; tout a t pay par votre fils...

Elle faillit s'vanouir, faible devant le bonheur, elle qui avait si
courageusement support l'adversit. Elle pouvait  peine croire... il
lui fallut de longues explications. Et alors de grosses larmes, larmes
de joie cette fois, jaillirent de ses yeux.

C'est ainsi que Pascal Frailleur arriva  la fin de ses tudes, tout
arm pour les luttes qui l'attendaient, et ayant fait ses preuves.

Il voulait tre avocat, et c'est l, il ne se le dissimulait pas, une
profession presque inabordable pour les jeunes gens qui n'ont pas de
fortune...

Mais pour qui veut fortement, pour qui sait surtout vouloir chaque matin
la mme chose prcisment que la veille, il n'est pour ainsi dire pas
d'obstacles insurmontables.

Le jour o il prit sa premire inscription, Pascal entrait comme clerc
surnumraire chez un avou.

Cette besogne de basoche, si fastidieuse au dbut, devait lui offrir ce
double avantage de le rompre aux manoeuvres de la procdure et de lui
fournir de quoi vivre et de quoi payer ses examens.

Ds le milieu de la premire anne, il avait 800 francs d'appointements.
Il en obtint 1,500  la fin de la seconde. Aprs trois ans, et lorsqu'il
venait de passer sa thse, son patron l'leva au grade de matre clerc
avec un traitement de 3,000 francs, qu'il augmentait encore en prparant
des dossiers pour des avocats trs-occups, ou en rdigeant des mmoires
pour des particuliers...

Certes, en arriver l et en si peu de temps tenait presque du prodige,
et pourtant le plus difficile restait  accomplir.

Le prilleux tait d'abandonner une position sre, pour courir les
hasards du barreau.

Dcision grave  prendre, si grave que Pascal hsita longtemps.

Il se sentait menac du danger que se prparent les lieutenants trop
utiles  leur chef. Son patron, accoutum  se dcharger sur lui de ses
plus lourds soucis, lui pardonnerait-il de le quitter?

Or, il tait indispensable qu'en s'tablissant il conservt les bonnes
grces de l'avou. La clientle que ne pouvait manquer de lui amener une
tude o il avait rgn quatre ans tait la plus solide base de ses
calculs d'avenir.

Il russit  sa satisfaction, non sans quelques tiraillements pourtant,
et en n'employant que cette suprme finesse qui s'appelle la franchise
absolue.

Il n'y avait pas quinze jours qu'il avait ouvert son cabinet, que dj
sept ou huit dossiers attendaient leur tour sur son bureau.

Ses dbuts furent de ceux qui font sourire les vieux juges et leur
arrachent cette prcieuse prdiction:

--Voil un garon qui ira loin.

Il n'avait cependant pas cherch l'clat, proccup de gagner la cause
dont il tait charg bien plus que de briller aux dpens de son client.
Modestie rare et qui le servit bien.

Les dix premiers mois d'exercice rapportrent  Pascal environ huit
mille francs, absorbs en partie par les frais d'une installation
convenable.

La seconde anne, ses honoraires augmentrent de moiti; il vit sa
position s'asseoir, et il exigea de sa mre qu'elle abandonnt sa
fabrique.

Il lui prouva, ce qui tait exact, qu'elle pargnerait au-del de ce
qu'elle gagnait en surveillant le mnage...

De ce moment, la mre et le fils, ces deux tres si vaillants et si
nobles, durent esprer que leur hroque nergie avait dsarm la
destine.

Les clients affluaient si bien qu'il tait dcid qu'on se rapprocherait
du centre des affaires, le loyer dt-il en tre doubl. L'assurance qui
gagne  demi les causes venait avec la rputation, enfin il y avait une
douzaine de mille francs en lieu sr pour parer  toutes les
ventualits.

Mme Frailleur avait quitt les vtements noirs qu'elle portait
depuis la mort de son mari... Elle devait bien cela  Pascal. Et
d'ailleurs, aprs avoir cru qu'il n'tait plus de bonheur ici-bas pour
elle, elle comprenait qu'elle pouvait tre heureuse en son fils.

Pascal n'avait donc plus qu' tenir sa voile grande ouverte au vent du
succs, quand M. Fernand de Coralth fut amen  son cabinet par une
assez vilaine affaire,--une petite opration qu'il avait risque et qui
frisait l'escroquerie.

Chose trange!... M. de Coralth ne dplut pas  Pascal.

Le travailleur honnte fut intress, presque sduit par les vices
brillants de l'aventurier, par ses cts quivoques, par sa hardiesse,
se fatuit, son mirifique aplomb et son insoucieuse impudence. Il trouva
une satisfaction de curiosit  tudier de prs ce produit du terreau
parisien, surprenant rsum de toutes les corruptions de l'poque.

Sans doute M. de Coralth ne laissa voir de sa vie et de ses ressources
que ce qu'il voulut. Pascal ne sut pas tout, mais il en connut assez
pour tre bien averti de se dfier d'un garon qui traitait plus que
cavalirement la morale, et avait infiniment moins de scrupules que de
besoins.

Ils se virent quelquefois, et vritablement ce fut Pascal qui pria le
vicomte de le conduire  quelqu'une de ces runions de la haute vie
dont les journaux donnaient de si allchantes descriptions.

Mme Frailleur faisait une partie de boston, comme tous les jeudis,
avec quelques vieux amis, le soir o M. de Coralth vint chercher son ami
l'avocat pour le conduire chez Mme d'Argels.

Pascal trouva que cela tombait on ne peut mieux. Il s'habilla avec plus
de soin qu' l'ordinaire, et, comme toujours, avant de sortir, il alla
embrasser sa mre.

--Comme te voici par, lui dit-elle en souriant.

--Je vais en soire, chre mre, rpondit-il, et je rentrerai
probablement trs-tard. Ainsi, ne m'attends pas, je t'en prie;
promets-moi de te coucher comme  l'ordinaire.

--Tu as le passe-partout?

--Oui, mre.

--Eh bien! je ne t'attendrai pas... Tu trouveras, en entrant, ta bougie
et des allumettes sur le buffet, dans l'antichambre... Et enveloppe-toi
bien, car il fait trs-froid.

Elle tendit son front aux lvres de son fils et gaiement ajouta:

--Et amuse-toi bien...

Fidle  sa promesse, Mme Frailleur se mit au lit comme tous les
soirs, mais c'est vainement qu'elle appela le sommeil.

Elle n'avait certes aucune raison de s'inquiter, et cependant cette
ide que son fils tait dehors l'emplissait d'apprhensions vagues
qu'elle n'avait jamais ressenties.

Peut-tre cela venait-il de ce qu'elle ignorait o tait all Pascal.
Peut-tre M. de Coralth tait-il la cause de cette agitation. Mme
Frailleur ne pouvait souffrir le vicomte, son instinct de femme lui
disait que l'trange beaut de ce jeune homme avait quelque chose de
malsain et qu'il tait dangereux de croire  ses tmoignages d'amiti.

Successivement elle entendit frapper toutes les heures aux horloges des
communauts voisines... deux heures... trois heures... quatre heures...

--Comme Pascal rentre tard, se disait-elle.

Peu  peu, un pressentiment plus douloureux que les autres traversa son
esprit. Elle sauta  terre et courut ouvrir sa fentre. Il lui semblait
qu'elle avait entendu un grand cri de dtresse dans la rue dserte...

A ce moment-l mme, minute pour minute, le mot voleur tait jet  la
face de son fils.

La rue tait silencieuse... elle pensa qu'elle s'tait trompe, elle se
recoucha en se raillant de ses chimres, et enfin s'endormit...

Mais quelle ne fut pas sa terreur, le matin, quand, sortant de chez
elle, au bruit de la femme de mnage, elle aperut sur le buffet le
bougeoir de Pascal.

N'tait-il donc pas rentr!... Elle courut  sa chambre... personne.

Et il tait prs de huit heures!...

C'tait la premire fois que Pascal passait la nuit dehors sans que sa
mre ft prvenue. Et de sa part, avec son caractre, cela annonait
quelque chose d'extraordinaire.

En un moment Mme Frailleur s'numra tous les dangers de Paris la
nuit. Toutes les histoires qu'elle avait lues, d'hommes attirs dans des
piges, poignards au dtour de quelque rue dserte, jets  la Seine en
traversant un pont se reprsentrent  sa mmoire...

Que faire!... Elle avait envie de courir  la prfecture de police et
chez tous les amis de Pascal, et d'un autre ct elle n'osait s'loigner
de peur qu'il ne rentrt en son absence...

Et pendant que son dsespoir flottait entre mille partis, elle restait
affaisse sur une banquette de l'antichambre, comptant les secondes aux
battements prcipits de ses tempes, l'oreille tendue au moindre
bruit...

Enfin, un peu aprs la demie de huit heures, elle entendit dans
l'escalier un pas lourd et trbuchant comme le pas d'un ivrogne...

Elle ouvrit, c'tait son fils, les vtements en dsordre, sa cravate
arrache, sa chemise dchire, sans pardessus, la tte nue...

Il tait livide et ses dents claquaient, nulle expression dans ses yeux
et sur sa physionomie qu'un affreux hbtement...

--Pascal, que t'est-il arriv?...

Cette voix tombant sur son esprit comme un marteau sur un timbre, le fit
tressaillir de la tte aux pieds.

--Rien!... bgaya-t-il, rien du tout.

Et sa mre l'accablant de questions, il l'carta doucement et gagna sa
chambre.

--Pauvre enfant, murmura Mme Frailleur, peine et rassure en mme
temps, lui toujours si sobre... on l'aura fait boire.

L'erreur de Mme Frailleur tait grande, et cependant les sensations
de Pascal taient exactement celles de l'ivresse.

Aprs avoir perdu pendant un temps assez long toute conscience de soi et
des circonstances extrieures, il sentait un brouillard plus pais que
les vapeurs de l'alcool envahir son cerveau.

Comment il tait revenu chez lui, par quel chemin, ce qu'il avait fait
en route, il lui et t impossible de le dire.

Si mme il tait rentr, c'tait machinalement, par la force de
l'habitude, cette mmoire du corps.

Il lui semblait cependant qu'il s'tait assis sur un banc aux
Champs-lyses, qu'il y avait eu extrmement froid, et qu'un sergent de
ville tait venu le secouer, le menaant du poste s'il ne se remettait
pas en marche...

Ses derniers souvenirs prcis s'arrtaient brusquement rue de Berry, sur
le seuil de l'htel de Mme d'Argels.

Ainsi, il se rappelait fort bien qu'il avait descendu l'escalier
lentement, que les domestiques, dans le vestibule, s'taient carts sur
son passage, et qu'en traversant la cour il avait jet le candlabre
dont il s'tait arm...

Puis, plus rien...

Une fois dans la rue, il avait t soudainement saisi par l'air vif,
comme le buveur au sortir d'une salle  manger trop chauffe...

Peut-tre le champagne qu'il avait bu avait-il contribu  ce dsordre
crbral.

Et en ce moment, chez lui, assis dans son fauteuil, entour d'objets
familiers, il ne pouvait parvenir  rentrer en possession de lui-mme.

Sa pense flottante, comme le lige sur l'eau, se drobait  sa volont
et lui chappait... Un invincible engourdissement de plus en plus le
dominait.

Il eut bien juste la force de se jeter sur son lit, et aussitt il
s'endormit d'un sommeil de plomb, le sommeil des grandes crises, qu'on a
observ mme chez quelques condamns  mort, la veille de leur
excution.

A quatre ou cinq reprises sa mre vint couter  la porte, une fois mme
elle entra, et voyant son fils si profondment endormi, elle ne put
s'empcher de sourire.

--Pauvre Pascal, pensait-elle, il ne peut supporter d'autres excs que
ceux du travail. Dieu! va-t-il tre surpris et honteux quand il se
rveillera...

Hlas! ce n'tait pas la confusion d'une lgre faiblesse, mais le
dsespoir qui attendait ce malheureux  son rveil...

D'un seul coup, tout d'un bloc et comme en une vision, son imagination
lui retraa la scne de la nuit, lui reprsenta le prsent et lui montra
l'avenir...

Sans avoir le plein et libre exercice de ses facults, il tait du moins
capable de rflchir et de dlibrer. Il essaya d'valuer courageusement
la situation.

Tout d'abord, quant aux vnements passs, il n'eut pas l'ombre d'un
doute. Il tait, ainsi qu'il l'avait dit, tomb dans un pige ignoble.
Qui l'y avait pouss?... M. de Coralth qui, plac  sa gauche, avait
prpar les mains avec lesquelles il avait gagn. Cela lui semblait
vident.

Il lui parut galement prouv que Mme d'Argels connaissait le
coupable, soit qu'elle l'et surpris, soit qu'elle et t mise dans la
confidence.

Mais ce qui chappait  son intelligence, c'tait le mobile de M. de
Coralth.

Quel intrt l'avait pouss  cette abominable action?... Il fallait
qu'il ft considrable, car enfin il s'tait expos  tre vu trichant,
et  passer  tout le moins pour un complice...

Puis encore, quelle raison avait ferm la bouche de Mme d'Argels?...

Mais  quoi bon ces conjectures illusoires!...

Le fait brutal, positif, rel, c'est que l'infamie avait russi, de
quelque part qu'elle partit et quel que ft son mobile... Et Pascal
tait dshonor.

Il tait l'honntet mme, et cependant il tait accus, plus que cela,
convaincu d'avoir vol au jeu.

Il tait innocent, et il n'apercevait pas de preuves  donner de son
innocence. Il connaissait le coupable, et il ne voyait aucun moyen de le
dmasquer, ni mme de l'accuser...

Quoi qu'il ft, cette calomnie atroce, inoue, incomprhensible
l'crasait; le barreau lui tait ferm, sa carrire tait brise...

A cette horrible conviction, que l'abme tait sans issue, il sentit
vaciller sa raison... il sentit qu'il devenait incapable de rien dcider
et qu'il lui fallait les conseils d'un ami.

Plein de cette ide, il se hta de changer de vtements et s'lana hors
de sa chambre...

Sa mre le guettait, dispose  le railler doucement, mais d'un seul
coup d'oeil elle vit bien qu'il tait survenu quelque chose de
terrible, et que le malheur tait sur la maison...

--Pascal, s'cria-t-elle, au nom du ciel! que t'arrive-t-il?

--Une contrarit, la moindre des choses.

--O vas-tu?...

--Au Palais...

C'est au Palais qu'il se rendait, en effet, esprant y rencontrer son
plus intime ami.

Contre son habitude, il prit le petit escalier de droite, au bas duquel
se trouve le bureau des amendes, et qui dbouche dans la salle des
Pas-Perdus.

Au milieu de la salle, des avocats en robe causaient... Ils semblrent
stupfaits en apercevant Pascal, et se turent... Les visages devinrent
srieux, les ttes se dtournrent avec un visible dgot.

Le malheureux comprit. Il se frappa le front d'un geste de fou, en
s'criant:

--Dj!... dj!...

Et il passa. Il n'avait pas aperu son ami dans le groupe, et il courait
 la petite salle des confrences...

Cinq avocats s'y trouvaient. Ds que Pascal entra, deux s'esquivrent,
et les deux autres affectrent de donner toute leur attention  un
dossier ouvert sur la table.

Le cinquime, qui ne bougea pas, n'tait point l'ami cherch, mais
c'tait un ancien camarade de Louis-le-Grand nomm Dartelle. Pascal
marcha droit  lui.

--Eh bien?... demanda-t-il.

Dartelle lui tendit un _Figaro_ humide encore de la presse, et cependant
froiss comme s'il et pass en plus de cent mains.

--Lis!

Pascal lut:

Grand moi et scandale norme cette nuit,  l'htel de Mme d'A...,
une vieille toile de premire grandeur.

Une vingtaine de gentilshommes haut titrs et trs-rents
s'entretenaient en joie et sant, grce aux motions d'un bac des plus
corss, quand on crut remarquer que M. X... gagnait extraordinairement.

Surveill, ledit X... fut pris la main dans le sac, au moment o avec
une rare dextrit il coulait parmi les cartes une triomphante porte.

Accabl par l'vidence, il se laissa fouiller et rendit sans trop de
mauvaise grce le fruit du travail de ses mains, deux mille louis
environ.

L'trange de ce scandale, c'est que M. X..., qui est avocat, jouit au
Palais d'une grande rputation d'austrit et d'intgrit. Et
malheureusement cette... espiglerie ne saurait tre attribue  une
minute de vertige, le fait des cartes prpares constitue une
prmditation au premier chef.

       *       *       *       *       *

Un qui n'tait pas content, c'tait le vicomte de C..., qui avait
prsent M. X... Aussi a-t-il relev trop vivement un propos inoffensif
de M. de R... Au petit jour, ces messieurs parlaient de croiser le _fer
ailleurs_.

       *       *       *       *       *

DERNIRES NOUVELLES.--Nous apprenons, au moment de mettre sous presse,
qu'une rencontre a eu lieu entre M. de R... et de C... M. de R..., a
reu un coup d'pe au ct, mais son tat n'inspire aucune
inquitude...

Le journal s'chappa des mains de Pascal. Son visage tait plus
dcompos que s'il et vid une coupe de poison.

--C'est une infme calomnie, fit-il d'une voix trangle, je suis
innocent, je le jure sur l'honneur!...

L'autre dtourna la tte, mais non si vivement que Pascal ne pt lire
dans ses yeux l'expression d'un atroce mpris.

Alors il se sentit condamn, il eut le sentiment de l'irrvocable, il
jugea qu'il n'tait plus d'espoir.

--Je sais ce qui me reste  faire!... murmura-t-il.

Dartelle aussitt se retourna; des larmes brillaient entre ses cils.

Il prit les mains de Pascal et les serra avec une douloureuse effusion,
comme on fait  un ami qui va mourir...

--Courage!... murmura-t-il.

Pascal sortit comme un fou.

--C'est cela, se rptait-il, en courant le long du boulevard
Saint-Michel, il n'y a plus que cela.

Arriv chez lui, il s'enferma  double tour dans son cabinet, et crivit
deux lettres, l'une  sa mre, l'autre au btonnier de l'ordre des
avocats...

Aprs un moment de rflexion, il en commena une troisime, mais il la
dchira en menus morceaux avant de l'avoir acheve.

Et alors, avec cette prcision rapide du parti pris, il tira d'un tiroir
de son bureau un revolver et une bote de cartouches.

--Pauvre mre! murmurait-il, elle en mourra... mais elle mourrait de
l'autre chose aussi... Mieux vaut abrger l'agonie.

Ce que Pascal ne pouvait souponner, c'est qu'en ce moment suprme, pas
un de ses gestes, pas un des tressaillements de son visage n'chappaient
 cette mre dont il balbutiait le nom.

Depuis que son fils l'avait quitte pour courir au Palais, la pauvre
femme ne vivait plus, crase qu'elle tait par la certitude de quelque
grand malheur.

Quand elle entendit Pascal rentrer et s'enfermer dans son cabinet, ce
qu'il ne faisait jamais, un pressentiment sinistre comme un glas de mort
traversa son esprit.

Emporte par un mouvement instinctif, elle courut  la porte qui donnait
de la chambre dans le cabinet du son fils, et dont les panneaux
suprieurs taient remplacs par des glaces.

Le verre tait dpoli en grande partie par des dessins; nanmoins, avec
un peu d'application, on distinguait d'une pice ce qui se passait dans
l'autre.

Voyant Pascal s'asseoir  son bureau et se mettre  crire, Mme
Frailleur s'tait sentie un peu rassure, et mme elle eut envie de
s'loigner. Un sentiment indfinissable, plus fort que la volont et le
raisonnement, la cloua  sa place...

Peu d'instants aprs elle vit un revolver aux mains de son fils, et
alors elle comprit. Tout son sang se glaa dans ses veines, et cependant
elle eut sur elle-mme assez de puissance pour retenir un cri de
terreur.

C'est que le danger tait extrme, imminent, terrible; elle le
sentait...

Son coeur,  dfaut de sa raison gare, lui disait que la vie de son
fils dpendait de la plus insignifiante circonstance... Le bruit le plus
lger, un mot, un coup frapp  la porte, pouvaient prcipiter la fatale
rsolution de l'infortun.

Une inspiration du ciel claira la pauvre mre.

La porte tait  deux battants, et les barres se trouvaient du ct de
Mme Frailleur. Elle les tira avec prcaution, puis brusquement,
d'un seul coup, elle poussa la porte, se prcipita dans le cabinet, et
bondit jusqu' son fils, qu'elle entoura de ses bras...

--Pascal!... malheureux!... Qu'allais-tu faire!...

Lui fut si surpris que son arme lui chappa et qu'il s'affaissa sur son
fauteuil... L'ide ne lui venait pas de nier, et d'ailleurs prononcer
une parole lui et t impossible.

Mais il y avait sur son bureau adresse  sa mre, une lettre qui devait
parler de lui.

Mme Frailleur la prit, brisa le cachet et lut:

Pardonne-moi... je vais mourir, il le faut; je ne saurais me rsigner 
vivre dshonor et je le suis...

--Dshonor!... toi!... s'cria la malheureuse mre. Qu'est-ce que cela
signifie, mon Dieu!... Parle, je t'en conjure, dis-moi tout, il le faut,
je te l'ordonne... je le veux!

Peu  peu, il se remettait  ces accents si tendres et si imprieux  la
fois, et d'une voix morne, il raconta la terrifiante succession des
vnements qui l'accablaient.

Il n'omettait pas un dtail, exagrant, s'il est possible, plutt que
palliant l'horreur de sa situation. Soit qu'il ressentt une atroce
satisfaction  se prouver  lui-mme que tout tait dsespr, soit
qu'il crt pouvoir amener sa mre  lui dire:

--Oui, tu as raison, et la mort est ton seul refuge...

Elle l'coutait ptrifie, la pupille dilate par la stupeur et
l'pouvante, incertaine si elle veillait ou si elle tait le jouet de
quelque pouvantable cauchemar. Car c'tait l une de ces catastrophes
inoues qui s'cartent tellement du cercle des prvisions et des
probabilits, que son entendement pouvait  peine la concevoir et
l'admettre.

Mais elle ne doutait pas, elle, si les amis avaient dout.

C'est si son fils lui et dit qu'il avait vol au jeu, qu'elle et
refus de le croire.

Lorsqu'il eut termin:

--Et tu voulais te tuer!... s'cria-t-elle. Tu n'as donc pas song,
insens, que ta mort donnerait  tout jamais raison  la calomnie!

L'admirable, le sublime instinct de la mre venait de lui dicter la
raison la plus victorieuse qui pt dterminer Pascal  vivre.

--Tu ne t'es donc pas dit, poursuivit-elle, que c'tait manquer de
courage, et que pour chapper aux souffrances prsentes, tu allais
ternir ton nom d'une ternelle fltrissure?... Cela t'et arrt, mon
fils. Un nom est un dpt sacr dont on n'a pas le droit de disposer
ainsi... Ton pre te l'a lgu pur et honnte, tel tu dois le
conserver... On essaie de le couvrir d'opprobre, tu dois vivre pour le
dfendre!...

Il baissa la tte, et d'un ton de lamentable dcouragement:

--Que puis-je faire! balbutia-t-il. Comment dmler une trame ourdie
avec une si infernale habilet?... Sur le moment, si j'avais eu mon
sang-froid, je pouvais peut-tre me dfendre et me justifier. Maintenant
le mal est irrparable... Comment dmasquer le tratre, et quelles
preuves de son infamie lui jeter  la face...

--Encore faudrait-il lutter avant de s'avouer vaincu, interrompit
svrement Mme Frailleur... On ne dserte pas une tche parce
qu'elle est trop rude: on l'accepte, et si on meurt  la peine, on meurt
du moins avec la conscience d'avoir fait son devoir.

--Ma mre!...

--Je te dois la vrit, mon fils!... Manquerais-tu donc d'nergie!...
Allons, debout, et redresse la tte... Me laisseras-tu combattre
seule!... car je combattrai, moi!

Sans mot dire, Pascal saisit les mains de Mme Frailleur et les porta
 ses lvres. Son visage tait inond de larmes. Ses nerfs tendus outre
mesure se dtendaient sous ces effluves de la tendresse et du dvouement
maternels. La raison, d'ailleurs, reprenait son empire, et les gnreux
accents de sa mre trouvaient leur cho en lui. Il et,  cette heure,
repouss le suicide comme un acte de dmence ou une lchet...

Dsormais, Mme Frailleur tait sre de la victoire; mais cette
certitude ne lui suffisait pas, elle voulait engager Pascal.

--Il est vident, poursuivit-elle, que M. de Coralth est l'artisan de ce
crime abominable... Mais quel intrt y avait-il?... Voyons, Pascal,
avait-il quelque raison de te craindre?... T'avait-il confi ou avait-il
surpris un secret qui l'et perdu si tu l'avais divulgu?...

--Non, ma mre.

--Alors il n'aura t que le vil instrument d'un autre aussi misrable
que lui!... Rappelle bien tes souvenirs, mon fils, n'as-tu bless aucun
de ses amis? Es-tu sr de ne faire obstacle  personne de son monde?...
Rflchis... Votre profession a ses prils et on s'y prpare des ennemis
cruels. Il est de ces causes scandaleuses o un avocat est forc de
dchirer cruellement la vanit de ses adversaires...

Pascal tressaillit.

Il lui semblait qu'une lueur s'allumait au milieu des tnbres, chtive
et confuse, il est vrai, mais enfin une lueur.

--Qui sait!... murmura-t-il, qui sait!...

Mme Frailleur rflchissait, et l'effort de ses rflexions ou leur
nature faisait monter le rouge  son front.

--Il est des circonstances, reprit-elle, o une mre doit savoir
franchir les bornes de... l'austre pudeur... Si tu avais une matresse,
mon fils...

--Je n'en ai pas, interrompit-il.

Il tait devenu pourpre, et aprs une courte hsitation il ajouta:

--Mais j'aime du plus profond et du plus saint amour une jeune fille, la
plus belle et la plus chaste qui soit au monde... et qui par
l'intelligence et par le coeur est digne de toi, ma mre...

Elle hochait gravement la tte, comme si elle se ft attendue  trouver
une femme au fond de ce mystre d'iniquit. Elle demanda:

--Et qui est cette jeune fille? Comment s'appelle-t-elle?

--Marguerite...

--Marguerite qui?

L'embarras de Pascal redoubla.

--Elle n'a pas d'autre nom, rpondit-il trs-vite, et elle ne connat
pas ses parents... Elle demeurait dans notre rue, autrefois, avec sa
gouvernante, Mme Lon, et une vieille domestique... C'est l que je
l'ai aperue pour la premire fois... Elle habite maintenant l'htel du
comte de Chalusse, rue de Courcelles...

--A quel titre?

--C'est le comte qui a pris soin d'elle... c'est  lui qu'elle doit son
ducation... Il est comme son tuteur... et sans que jamais elle m'ait
rien dit  ce sujet, je suppose que M. de Chalusse est son pre...

--Et cette jeune fille t'aime, Pascal?...

--Je le crois, ma mre... Elle m'a jur qu'elle n'aurait jamais d'autre
mari que moi.

--Et le comte?...

--Il ne sait, il ne souponne rien... De jour en jour je remettais 
tout te dire et  te prier d'aller trouver M. de Chalusse... Ma position
est si modeste encore... Le comte est immensment riche, il a
l'intention de donner  Marguerite une dot norme, deux millions, je
crois...

Mme Frailleur l'interrompit d'un geste.

--Ne cherche plus, pronona-t-elle, voil d'o part le coup.

Pascal se dressa en pied, les joues pourpres, l'oeil en feu, la lvre
frmissante.

Il lui semblait qu'un clair dchirant les tnbres venait d'illuminer
les profondeurs du gouffre o on l'avait prcipit.

--Si cela tait, cependant, s'cria-t-il, si cela tait!... Cette
fortune immense du comte de Chalusse peut avoir tent quelque
misrable... Qui me dit qu'on n'a pas pi Marguerite et qu'on n'a pas
dcouvert que je suis un obstacle!... Ne sais-je pas quelles convoitises
terribles allument les reflets des millions...

Mieux que personne, en effet, il pouvait connatre les effroyables
expdients de la cupidit. Sa vie avait toujours t calme et unie, mais
on n'est pas impunment quatre ans matre-clerc d'avou. La triste
exprience du monde chasse vite les illusions, en ces tudes o affluent
fatalement, comme le linge sale aux lavoirs publics, les infamies de
dtail, les bassesses des intrts en conflit, toutes les iniquits et
les sclratesses de la vie intime, qui chappent  la cour d'assises et
 la police correctionnelle.

--Crois-moi, insista Mme Frailleur, quelque chose en moi-mme me dit
que je ne me trompe pas... Je n'ai aucune preuve, et cependant je suis
sre...

Lui, rflchissait.

--Et, avec cela, reprit-il, quelle concidence trange!... Sais-tu ce
qui est arriv la dernire fois que je lui ai parl,  ma chre
Marguerite... il y a eu hier huit jours. Elle tait si triste et si
visiblement agite que j'en ai t effray... Je l'ai interroge, elle
n'a pas voulu, tout d'abord, rpondre  mes questions, puis comme
j'insistais: Eh bien!... m'a-t-elle dit, je tremble qu'il n'y ait
quelque projet de mariage pour moi... M. de Chalusse ne m'en a pas
touch un mot, mais depuis quelque temps il s'enferme souvent et reste
de longues heures en confrence avec un jeune homme, dont le pre lui a
rendu un grand service autrefois... Et ce jeune homme, toutes les fois
que je me trouve avec lui, me regarde d'un air singulier!...

--Son nom?...

--Je l'ignore... Elle ne l'a pas prononc, et moi, dans le trouble o
m'avait jet ce qu'elle m'apprenait, je ne lui ai pas demand... Mais
elle me le dira... Ce soir mme, si je ne puis arriver jusqu' elle, je
lui ferai parvenir une lettre... Si ce que nous souponnons est vrai, le
secret est aux mains de trois personnes... Ds lors, ce n'est plus un
secret...

Il s'interrompit, prtant l'oreille; on entendait, dans l'antichambre,
comme une altercation entre la femme de mnage et quelque visiteur.

--Je vous dis qu'il y est, morbleu!... disait une grosse voix
essouffle, et il faut que je le voie et que je lui parle! Il s'agit
d'une affaire si urgente que j'ai camp l une partie de bouillotte au
moment le plus vif...

--Je vous assure, monsieur, que monsieur est sorti.

--Eh bien! j'attendrai... Conduisez-moi  une pice o je puisse
m'asseoir.

Pascal avait pli. Il reconnaissait la voix du joueur qui, chez Mme
d'Argels, avait conseill de le fouiller.

N'importe, il ouvrit, et un gros homme  face plus large qu'un mascaron,
soufflant comme une locomotive, s'avana avec ce sans-gne des gens qui
se croient tout permis parce qu'ils ont beaucoup d'argent.

--Parbleu!... s'cria-t-il, je savais bien qu'il y tait!... Vous me
reconnaissez, n'est-ce pas, cher monsieur... le baron Trigault. Je
venais pour...

Les mots expirrent sur ses lvres, et il parut aussi embarrass que
s'il n'et pas eu huit cent mille livres de rente... Il venait
d'apercevoir Mme Frailleur.

Il la salua, et adressant un geste d'intelligence  Pascal:

--Je voudrais vous entretenir en particulier, dit-il... pour ce que vous
savez.

Si grand que ft l'tonnement de Pascal, il n'en avait rien paru sur sa
physionomie.

--Vous pouvez parler devant ma mre, monsieur, rpondit-il d'un ton
froid et mme hostile... elle sait tout.

La surprise du baron se traduisit par une grimace qui, chez lui, tait
un tic.

--Ah!... fit-il sur trois tons diffrents, ah!... ah!...

Et comme on ne lui offrait pas de sige, il s'avana un fauteuil et s'y
laissa tomber lourdement en disant:

--Vous permettez, n'est-ce pas... Ces diables d'escaliers me mettent
dans un tat!

Sous ses massives apparences, cet opulent et corpulent personnage
dissimulait une clairvoyance trs-exerce et l'esprit le plus dli.

D'un coup d'oeil alerte, tout en semblant reprendre haleine, il
tudiait le cabinet et ses htes.

A terre taient un revolver et une lettre froisse, et des larmes
brillaient encore dans les yeux de Mme Frailleur et de son fils. Il
n'en fallait pas plus  un observateur...

--Je ne vous cacherai pas, cher monsieur, commena-t-il, que je suis
amen chez vous par un scrupule de conscience...

Et se mprenant  un geste de Pascal:

--Je dis bien: scrupule, insista-t-il... j'en ai quelquefois. Votre
sortie, ce matin, aprs la scne... dplorable, a fait natre en moi
toutes sortes de doutes taquins... Doucement, me suis-je dit, nous avons
t peut-tre un peu prompts... Ce jeune homme pourrait bien n'tre pas
coupable.

--Monsieur! interrompit Pascal d'un ton menaant.

--Pardon... laissez-moi finir. La rflexion, je dois l'avouer, n'a fait
que confirmer ma premire impression et augmenter mes doutes... Diable!
me suis-je dit encore, si ce jeune homme est innocent, le coupable est
un des habitus de Mme d'Argels, c'est--dire un homme avec qui je
joue deux fois par semaine, avec qui je jouerai lundi prochain... c'est
grave cela. Et l-dessus l'inquitude m'a pris et me voici...

La raison saugrenue que le baron donnait de sa visite tait-elle la
vraie? C'est ce qu'il tait assez difficile de discerner.

--Je suis venu, continuait-il, en me disant que bien certainement
l'inspection seule de votre intrieur m'apprendrait quelque chose... Et
maintenant que j'ai vu, je jurerais que vous tes tomb dans un
abominable guet-apens.

Il se moucha l-dessus, bruyamment, ce qui ne l'empcha nullement
d'observer le jeu muet de Pascal et de sa mre.

Ils taient stupfaits; heureux intrieurement de cette dclaration,
mais en mme temps pleins de dfiance. Il n'est pas naturel qu'on
s'intresse ainsi  un malheureux, si on n'y a pas un intrt
quelconque. Quel pouvait tre celui de ce singulier visiteur?

Mais lui ne paraissait aucunement dconcert de la rserve glaciale qui
l'accueillait.

--Il est clair, reprit-il, que vous gnez quelqu'un, et que ce quelqu'un
a imagin ce moyen de se dfaire de vous. C'est plus sr qu'un coup de
couteau. L'intention m'a saut aux yeux en lisant dans le journal le
paragraphe qui vous concerne. L'avez-vous lu?... Oui. Eh bien! que vous
en semble? Moi, je jurerais que l'article a t rdig sur une note
fournie par votre ennemi... Il y a plus, les dtails sont inexacts. Et
comme en dfinitive c'est assez de signer ses mfaits sans endosser les
mauvaises actions des autres, je vais crire un mot de rectification,
que je porterai moi-mme...

Il dit, et transportant son norme personne devant le bureau de Paul, il
crivit:

     Monsieur le directeur,

     Tmoin de la scne de l'autre soir  l'htel d'A..., permettez-moi
     une importante rectification. Il n'est que trop vrai que des
     portes ont t glisses parmi les cartes, mais qu'elles l'aient
     t par M. X... c'est ce qui n'est pas prouv, car on ne l'a pas
     VU.

     Je sais que les apparences sont contre lui; je ne lui en garde pas
     moins toute mon estime.

     Baron TRIGAULT.

Pendant ce temps, Mme Frailleur et son fils se consultaient du
regard. Leur impression tait la mme. Celui-l ne pouvait tre un
ennemi.

Lors donc que le baron eut lu  haute voix sa lettre:

--Je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance monsieur, pronona
Pascal, mais puisque vraiment vous voulez me servir, de grce n'envoyez
pas cette note... Elle vous attirerait peut-tre des ennuis, et je n'en
serais pas moins oblig de renoncer  l'exercice de ma profession... et
je voudrais surtout tre oubli...

--Soit... je vous comprends... vous esprez atteindre le tratre et vous
craignez de lui donner l'veil... j'approuve votre prudence. Mais gardez
toujours ma dclaration. Et si jamais il vous faut un coup d'paule
venez sonner  ma porte. Et rappelez-vous que le jour o vous aurez des
preuves, je vous fournirai le moyen de rendre votre justification plus
clatante que l'affront...

Il s'apprtait  se retirer, mais avant de passer la porte:

--A l'avenir, ajouta-t-il, je surveillerai les doigts du joueur plac 
ma gauche... Et  votre place, je tcherais de me procurer la note qui a
servi pour l'article... On ne sait pas tout le parti qu'on peut tirer, 
un moment donn, d'une page d'criture...

Le baron sorti, Mme Frailleur se leva.

--Pascal, s'cria-t-elle, cet homme sait quelque chose et tes ennemis
sont les siens, je l'ai lu dans ses yeux... Il t'a clairement dnonc M.
de Coralth...

--J'ai entendu, ma mre, et mon parti est pris... Je dois disparatre...
De ce moment, Pascal Frailleur n'existe plus...

       *       *       *       *       *

Le soir mme, deux grandes voitures de dmnagement stationnaient devant
la maison o demeurait Mme Frailleur.

Elle venait de vendre son mobilier en bloc  un marchand de meubles,
afin de rejoindre son fils, parti, disait-elle, pour l'Amrique.




VI


--On m'attend... Je repasserai vers minuit... J'ai encore  faire
quantit de visites urgentes...

Voil ce qu'avait dit  Mlle Marguerite le docteur Jodon.

Le fait est qu'en sortant de l'htel de Chalusse, aprs s'tre assur
que M. Casimir faisait rpandre de la paille sur la chausse, le docteur
reprit tout bonnement le chemin de son logis.

C'est que s'il tait dans son rle de paratre accabl de malades, ces
fameuses visites n'existaient encore que dans le lointain de ses
esprances.

Son seul et unique client, depuis le commencement de la semaine, tait
un vieux portier de la rue de la Ppinire, qu'il visitait deux fois par
jour, faute de mieux.

Le reste de son temps, il le passait  attendre la clientle qui ne
venait pas, et  maudire la mdecine, une profession perdue,
dclarait-il, ruine par la concurrence, et, pour comble, embarrasse
par la sotte obligation d'un dcorum qui paralyse l'initiative
individuelle.

S'il et consacr  l'tude la moiti seulement des heures qu'il
consumait en maldictions et en combinaisons galement striles, le
docteur Jodon et peut-tre hauss son mrite, qui tait mdiocre, au
niveau de ses ambitions, qui taient immenses.

Mais, ni le travail, ni la patience, n'entraient dans son systme.

Il tait de son poque et prtendait arriver trs-vite, trs-haut et
sans peine. Une certaine tenue, de l'aplomb, quelque chance et beaucoup
de rclames devaient, parat-il, suffire.

C'est avec cette conviction qu'il tait venu se fixer rue de Courcelles,
au centre d'un quartier opulent, dont les malades pauvres ont la
ressource des consultations gratuites de l'hpital Beaujon.

Mais les vnements avaient tromp son attente.

Peu  peu, en dpit d'atroces privations hroquement dissimules, il
voyait s'puiser le petit capital qui constituait toute sa fortune, une
vingtaine de mille francs, faible mise pour des prtentions si hautes.

Il avait encore pay son terme le matin mme, mais il pouvait dj
calculer l'poque prochaine o il n'aurait plus de quoi le payer...

Que ferait-il alors?

Quand il songeait  cela, et c'tait presque son unique pense, il
sentait s'allumer en lui des colres et des haines furibondes...

C'est qu'il ne s'en prenait pas  lui de ses mcomptes.

A l'exemple des ambitieux dus, il accusait les hommes et les choses,
les vnements, des envieux et des ennemis que certes il n'avait pas.

Par certains jours, il et t capable de tout pour arriver 
l'assouvissement de ses ambitions. Car il avait tout souhait, tout
envi, tout espr, et les privations,  la longue, avaient t comme de
l'huile jete sur la flamme des convoitises qui incendiaient son
cerveau.

Plus calme,  d'autres moments, il se demandait  quelle porte de la
fortune frapper, pour qu'elle ouvrit plus vite  son impatience
fivreuse.

Il avait song  s'improviser dentiste, ou  chercher un bailleur de
fonds pour la vente de quelqu'un de ces spcifiques dont le brevet
assure cent mille livres de rentes.

Il avait rv l'tablissement d'une pharmacie monstre, la cration d'une
maison de sant ou encore l'exploitation lucrative de quelque remde
nouveau.

Mais pour tout cela il fallait de l'argent, beaucoup d'argent, et il
n'en avait plus. L'heure venait de prendre un parti, il ne pouvait plus
tenir...

Sa troisime anne d'exercice, rue de Courcelles, lui avait  peine
rapport de quoi payer son domestique... Car il avait un domestique,
cela pose.

Il avait un valet de chambre par la mme raison qu'il avait un
appartement, c'est--dire l'apparence d'un appartement somptueux.

Fidle  son systme--celui de son matre--il y avait tout sacrifi aux
dehors,  l'talage,  la montre,  ce qui se voit et reluit...

Un luxe criard et de mauvais got y faisait cligner les yeux. Ce n'tait
que tapis et tentures, dorures au plafond, objets d'art et consoles
charges d'ornements.

Il est sr qu'un paysan arrivant de son village et t bloui.

Mais il fallait se garder d'examiner de trop prs.

Il y avait plus de coton que de soie dans le velours des meubles, et qui
et t toucher certaines statues, haut huches sur leur socle, et
reconnu du pltre, sous une couche de peinture verte frotte de limaille
de cuivre.

Ce pltre, jouant le bronze, c'tait tout l'homme, son systme... et
notre sicle...

Quand il rentra chez lui, la premire question du docteur Jodon  son
domestique fut comme toujours:

--Il n'est venu personne?

--Personne.

Le docteur soupira et, traversant son superbe salon d'attente, il alla
s'asseoir dans son cabinet de consultations, au coin d'un feu plus que
modeste.

Il tait plus proccup encore que de coutume. La scne dont il avait
t tmoin chez le comte de Chalusse se reprsentait  sa mmoire avec
une vivacit singulire, et il la tournait et retournait dans sa pense,
cherchant s'il n'y aurait pas quelque parti  tirer du mystre qu'il
souponnait.

Car plus que jamais il croyait  un mystre, port  imaginer
l'impossible, comme tous les gens  qui les vnements ordinaires
russissent mal...

Il se torturait l'esprit depuis une heure, quand le timbre de la porte
d'entre l'arracha  ses mditations.

A cette heure, qui pouvait venir?...

Bientt son domestique parut, lui annonant qu'il y avait dans le salon
d'attente une dame qui se disait trs-presse...

--C'est bien, fit-il... qu'elle attende un moment.

Car il avait du moins ce mrite de ne jamais se dpartir de son
programme. En aucune circonstance il n'admettait un client
immdiatement; il voulait qu'on attendt, qu'on et le temps de
rflchir aux avantages qu'il y a de s'adresser  un docteur trs-occup
et qui a la vogue...

Au bout de dix minutes seulement il ouvrit, et une grosse dame s'avana
vivement en relevant le voile qui cachait son visage.

Elle devait avoir dpass quarante-cinq ans, et si elle avait t belle
autrefois, il n'y paraissait plus gure. Elle avait des cheveux bruns
grisonnants, rudes et pais, plants trs-bas sur le front, le nez
pat, de grosses lvres bonasses et des yeux ternes sans expression.

De toute sa personne s'exhalait comme un parfum de mansutude et de
tristesse, avec une nuance de dvotion.

Mais, en ce moment, elle paraissait fort trouble.

Elle s'assit sur l'invitation du docteur, et sans attendre ses
questions:

--Je dois vous dire tout d'abord, monsieur, commena-t-elle, que je suis
la... dame de confiance de M. de comte de Chalusse...

Si matre qu'il ft du secret de ses impressions, le docteur bondit.

--Mme Lon?... fit-il d'un ton d'immense surprise.

Elle s'inclina en pinant ses grosses lvres.

--C'est ainsi qu'on m'appelle, oui, monsieur... Mais ce n'est l qu'un
prnom... Le nom que je porte jurerait trop avec ma condition
prsente... Les revers de fortune ne sont pas rares  notre poque... et
il en est de tels que sans la religion qui console, on n'aurait pas la
force de les supporter...

Le mdecin concentrait sur cette visiteuse toute sa pntration.

--Que peut-elle me vouloir? pensait-il.

Elle, cependant, poursuivait:

--J'allais me trouver sans ressources, quand M. de Chalusse, un ami de
ma famille, me supplia de surveiller l'ducation d'une jeune personne 
laquelle il s'intressait, Mlle Marguerite... J'acceptai et j'en
remercie Dieu tous les jours, car si j'ai pour cette chre enfant
l'affection d'une mre, elle a pour moi les tendresses d'une fille...

Et  l'appui de son dire, elle sortit un mouchoir de sa poche et russit
 se tirer une larme des yeux.

--Aprs cela, docteur, continua-t-elle, vous devez comprendre que
l'intrt de ma bien-aime Marguerite m'amne prs de vous... J'tais
enferme dans ma chambre quand on a rapport M. de Chalusse, et je n'ai
t prvenue du malheur qu'aprs votre dpart. J'aurais pu,
penserez-vous, attendre votre prochaine visite, mais je n'ai pas eu
cette patience... Ou ne sait pas se rsigner aux tourments de
l'incertitude, quand il s'agit de l'avenir d'une fille chrie!... Et me
voici.

Elle reprit haleine et ajouta:

--Je suis venue, monsieur, vous demander l'exacte vrit sur la
situation de M. le comte de Chalusse.

Vritablement le docteur s'attendait  autre chose. C'est cependant de
son ton le plus doctoral qu'il rpondit:

--A vous, madame, je dirai qu'il laisse peu d'espoir, et que je crois 
une terminaison fatale avant vingt-quatre heures, sans que le malade
reprenne connaissance.

La femme de confiance plit.

--Alors, c'est fini, balbutia-t-elle, tout est fini!...

Et incapable d'articuler une syllabe de plus, elle salua le docteur de
la tte, et brusquement se retira...

Debout devant sa chemine, l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, le
bras arrondi pour un geste interrompu, le docteur demeurait immobile,
dcontenanc, pantois...

Il fallut pour le remettre le claquement de la porte extrieure se
refermant sur la dame de confiance.

A ce bruit, il bondit.

--Ah a! s'cria-t-il en jurant, elle se moque de moi, cette vieille!...

Et aussitt, emport par un mouvement irrflchi, il sauta sur son
chapeau, l'enfona sur sa tte et s'lana sur les traces de Mme
Lon.

Mais elle avait de l'avance, et une fois dans la rue c'est  peine si le
docteur la reconnut  la lueur d'un bec de gaz, cinquante pas plus loin,
sur le trottoir dsert.

Elle marchait trs-vite, mais en forant le pas il et pu la rejoindre.

Il s'en garda, cependant, ayant eu le loisir de songer qu'il ne saurait
sous quel prtexte honnte colorer une dmarche si insolite, et il se
contenta de la suivre  distance avec prcaution.

Tout  coup, elle s'arrta court.

C'tait devant la boutique d'un picier o il y avait une bote aux
lettres. La boutique tait ferme mais on avait mnag dans le volet une
ouverture par o passait le conduit en zinc de la bote.

Mme Lon hsitait visiblement... Elle balanait, comme on fait
toujours, au moment de hasarder un acte dcisif dont on est matre
encore, et sur lequel il n'y aura plus  revenir quelles qu'en puissent
tre les consquences.

Un observateur ne restera jamais vingt minutes devant un bureau de poste
sans tre tmoin de cette pantomime expressive de l'irrsolution...

Enfin, la femme de confiance eut un mouvement d'paules qui traduisait
loquemment le rsultat de ses dlibrations intrieures: Advienne que
pourra!...

Et tirant vivement une lettre de son corsage, elle la jeta dans la bote
et poursuivit son chemin avec plus de hte encore.

--Pas de doute possible, pensa le docteur, c'est ma rponse qui
dtermine l'envoi de cette missive prpare  l'avance.

Il n'tait pas riche, il tenait aux maigres ressources qui lui restaient
comme le joueur dcav  son dernier louis,--ce louis qui peut et qui
doit faire sauter la ban, que,--et cependant il et donn de bon coeur
un billet de cent francs pour connatre le contenu de cette lettre, ou
seulement le nom du destinataire.

Mais il touchait au terme de sa poursuite. Mme Lon arrivait 
l'htel de Chalusse, elle y entra...

Devait-il l'y suivre?... La curiosit poignait le docteur  ce point
qu'il en eut l'ide, et qu'il eut besoin d'un hroque effort de volont
pour y rsister.

Une lueur de sens commun qui veillait encore dans sa cervelle
bouleverse lui dmontra que se reprsenter avant l'heure qu'il avait
indique serait une insigne maladresse. Dj, dans cette soire, sa
conduite n'avait t que trop extraordinaire, et bien plus celle d'un
juge que celle d'un mdecin. Il comprenait que ce n'est pas un bon moyen
d'tre choisi pour confident que de s'immiscer presque de force dans les
affaires des gens.

Il rebroussa donc chemin, tout pensif et aussi mcontent de lui que
possible.

--Quel imbcile je suis! grommelait-il. Si j'avais tenu cette vieille en
suspens au lieu de lui dire brutalement la vrit, je saurais maintenant
le but rel de sa visite... Car elle avait un but... Mais lequel?...

C'est  le chercher que le docteur consuma les deux heures qui le
sparaient du moment de la seconde visite.

Mais il avait beau parcourir le champ sans limites des probabilits mme
improbables, il n'imaginait rien qui le satisft.

Une seule circonstance lui semblait indiscutable: c'est que Mme Lon
et Mlle Marguerite attachaient une importance gale  cette question
de savoir si, oui ou non, le comte reprendrait connaissance.

Quant  l'intrt des deux femmes sur ce point, le docteur estimait
qu'il n'tait pas le mme, qu'un secret dsaccord existait entre elles,
et que mme la femme de confiance avait d venir le trouver en cachette.

Car il n'tait dupe qu' demi de Mme Lon et de ses protestations de
tendresse  l'endroit de Mlle Marguerite.

L'entre de cette respectable personne, ses faons onctueuses, son
accent de rsignation dvote, cette allusion  un grand nom qu'elle
aurait le droit de porter, tout cela tait bien calcul pour en imposer;
mais elle s'tait trop dcouverte sur la fin pour qu'on ne se dfit
pas.

Le docteur Jodon ne s'tait pas senti le courage de regagner son superbe
appartement, et c'est dans un petit caf qu'il rflchissait ainsi, tout
en buvant dans un verre fabriqu en Bavire, d'excrable bire brasse 
Paris...

Enfin, minuit sonna... c'tait l'heure.

Cependant, le docteur ne se leva pas. S'tant rsign  attendre, il
voulait, en revanche, qu'on l'attendt...

C'est donc seulement quand le caf fut ferm qu'il remonta la rue de
Courcelles...

Mme Lon, sans doute, avait laiss la porte de l'htel de Chalusse
entre-bille, le docteur n'eut qu' la pousser et il se trouva dans la
cour...

Comme au commencement de la soire, les domestiques taient runis chez
le concierge. Mais la jubilation de la mdisance qui s'en donne 
coeur joie avait fait place, sur leur physionomie,  l'inquitude de
l'avenir compromis.

On les apercevait,  travers les vitres, debout dans la loge, absorbs
par l'intrt d'une discussion qui s'agitait entre les deux hommes les
plus importants de la runion: M. Bourigeau, le concierge, et M.
Casimir, le valet de chambre.

Et si le docteur et prt l'oreille, ses illusions singulires eussent
t quelque peu entames, car  chaque moment revenaient les mots de
gages et de legs particuliers, de rmunration de loyaux services et de
rentes viagres...

Mais M. Jodon n'couta pas.

Pensant qu'il rencontrerait quelque valet  l'intrieur il entra dans
l'htel.

Mais rien ne pouvait annoncer sa prsence, les portes se refermaient
sans bruit, l'pais tapis qui couvrait le marbre de l'escalier touffait
le bruit de ses pas, et il arriva au palier du premier tage sans avoir
aperu personne...

La porte de la chambre de M. de Chalusse tait ouverte et elle se
trouvait assez vivement claire par un grand feu clair et par une
grosse lampe pose sur le coin de la chemine...

Instinctivement le docteur s'arrta, regardant...

Nul changement n'tait survenu depuis sa visite. Le comte gisait
toujours immobile, trs-hauss sur ses oreillers, la face tumfie, les
paupires fermes, respirant encore pourtant, ainsi que l'indiquait le
mouvement ingal du drap sur sa poitrine.

Seules, Mme Lon et Mlle Marguerite le veillaient.

La femme de charge, un peu dans l'ombre, tait affaisse sur un
fauteuil, et, les mains croises sur le ventre, les lvres crispes,
elle semblait suivre de l'oeil, dans le vide, quelque difficile
combinaison.

Ple, mais calme maintenant, plus imposante et plus belle avec ses
cheveux en dsordre, Mlle Marguerite s'appuyait aux montants du lit,
piant sur le visage de M. de Chalusse le rveil de la vie et de
l'intelligence.

Un peu honteux de son indiscrtion, le docteur redescendit  reculons
sept ou huit marches, qu'il remonta en toussant, pour s'annoncer...

Il fut entendu, car Mlle Marguerite vint au-devant de lui jusqu' la
porte.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Hlas!

Il s'avana vers le lit; mais, sans lui laisser le temps d'examiner le
moribond, Mlle Marguerite lui tendit une feuille de papier.

--Le mdecin ordinaire de M. de Chalusse est venu en votre absence,
monsieur, dit-elle, et voici son ordonnance... C'est une potion qu'il a
prescrite, dont on a fait glisser quelques gouttes entre les lvres de
M. de Chalusse.

L'autre, qui s'attendait  ce coup, s'inclina froidement.

--Je dois ajouter, poursuivit Mlle Marguerite, que le docteur a
approuv tout ce qui avait t fait, et qu'il vous prie, et que je vous
prie de lui continuer le secours de vos lumires...

Malheureusement toutes les lumires de la Facult n'y pouvaient rien.

Et aprs un nouvel examen, le docteur Jodon se borna  dire qu'il
fallait laisser agir la nature, mais qu'on vnt le prvenir au moindre
mouvement du malade...

--Et mme, ajouta-t-il, je prviendrai mon valet de chambre pour qu'il
n'hsite pas  m'veiller...

Il prenait cong lorsque Mme Lon lui barra presque le passage.

--N'est-il pas vrai, monsieur le docteur, demanda-t-elle, qu'une seule
personne attentive suffit pour veiller M. le comte?...

--Assurment...

La femme de charge se retourna vers Mlle Marguerite.

--Eh bien!... chre demoiselle, que vous disais-je!... Croyez-moi,
consentez  prendre un peu de repos... Veiller, voyez-vous, n'est pas de
votre ge...

--Il est inutile d'insister, interrompit rsolment la jeune fille... Je
veillerai.

L'autre se tut, mais il sembla au docteur qu'elles avaient chang de
singuliers regards.

--Diable!... pensait-il en se retirant, on dirait qu'elles se dfient
l'une de l'autre...

Peut-tre le docteur avait-il raison. Le sr, c'est qu'il n'avait pas
tourn les talons, que dj Mme Lon pressait une fois encore sa
chre demoiselle de se coucher au moins quelques heures.

Elle l'en conjurait au nom de sa sant altre par l'motion ainsi qu'on
ne le voyait que trop aux marbrures de ses joues et au cercle bleutre
qui allait s'largissant autour de ses yeux...

--Que craignez-vous, insistait-elle, de sa voix onctueuse; ne serai-je
pas l! Supposez-vous votre vieille Lon capable de s'endormir quand
votre avenir dpend d'un mot de ce pauvre homme qui est l...

--De grce... cessez...

--Non, chre demoiselle bien aime, mon dvouement me commande...

--Oh?... Assez!... interrompit Mlle Marguerite; assez, Lon!...

Le ton annonait une volont si forte que la vieille se rsigna, non
sans un gros soupir, par exemple, non sans un regard au ciel pour le
prendre  tmoin de la puret de ses intentions et de l'inutilit de ses
efforts.

--Du moins, chre demoiselle, reprit-elle, couvrez-vous bien...
Voulez-vous que j'aille vous chercher votre gros chle de voyage...

--Merci, ma chre Lon... Annette me l'apportera.

--Oui, je vous en prie... Du reste, nous n'allons pas veiller seules,
n'est-ce pas? Comment ferions-nous si nous avions besoin de quelque
chose?

--Je vais appeler, dit la jeune fille.

C'tait inutile. La sortie du docteur Jodon avait brusquement mis fin 
la confrence des domestiques, et tous maintenant taient sur le palier,
inquiets, retenant leur haleine, tendant le cou vers la chambre
entr'ouverte.

Mlle Marguerite s'avana vers eux.

--Mme Lon et moi resterons prs de M. le comte, dit-elle.
Annette,--c'tait celle de ses femmes qu'elle prfrait,--Casimir et un
valet de pied passeront la nuit dans le petit salon  ct. Les autres
peuvent se retirer.

Ils se retirrent, en effet. Deux heures sonnaient  l'horloge de
Beaujon. Le silence se fit, solennel, terrible: uniquement troubl par
le rle du moribond et l'implacable tic tac de la pendule battant les
secondes qui lui restaient  vivre.

Nul bruit de Paris n'arrivait en cette demeure princire, isole entre
une vaste cour et un jardin grand comme un parc. Et la paille rpandue
dans la rue assourdissait le roulement des rares voitures remontant la
rue de Courcelles.

Mme Lon avait repris sa place dans son fauteuil, bien douillettement
enveloppe dans une chaude couverture, et tout en ayant l'air de lire
son livre d'heures, elle observait tous les mouvements de sa chre
demoiselle, comme s'ils eussent pu lui livrer le secret de ses
penses...

Mlle Marguerite ne souponnait pas cet affectueux espionnage. Que lui
et import, d'ailleurs!... Elle avait roul une chaise basse prs du
lit, s'y tait assise, et son regard tait comme riv sur M. de
Chalusse...

A deux ou trois reprises, en commenant, elle tressaillit, et une fois
mme elle avait dit  Mme Lon:

--Venez... venez voir.

Il lui avait sembl que l'immobile visage du comte bougeait. Mais
c'tait une illusion, elle avait t trompe par les reflets que
promenait autour de la chambre la flamme capricieuse du foyer...

Et la nuit avanait... La femme de charge,  la longue, s'tait fatigue
d'une observation strile; insensiblement, elle avait baiss le menton,
son livre lui avait chapp, et enfin elle s'tait mise  ronfler.

Mlle Marguerite ne s'en apercevait mme pas, perdue qu'elle tait
dans une contemplation qui,  force d'tre profonde, cessait d'tre
douloureuse.

Peut-tre se disait-elle qu'elle veillait la veille funbre de son
bonheur, et qu'avec le dernier soupir de ce mourant allaient s'envoler
tous ses rves de jeune fille et ses chres esprances.

Sans doute, aussi, sa pense s'envolait vers cet autre  qui elle avait
promis sa vie, vers Pascal, vers ce malheureux dont, en ce moment mme,
on volait l'honneur dans un tripot de la haute vie.

Cependant, vers cinq heures, l'atmosphre devenait lourde, et la pauvre
jeune fille se sentait dfaillir... Elle ouvrit une fentre pour
respirer un peu d'air pur.

Le bruit tira Mme Lon de son assoupissement; elle se souleva en
s'tirant, la figure renfrogne, protestant qu'elle se sentait
trs-souffrante, et que si elle ne se sustentait un peu elle se
trouverait mal.

Il fallut appeler M. Casimir, qui lui monta un verre de vin de malaga,
o elle trempa quelques biscuits.

--Cela va mieux!... murmura-t-elle ensuite. Ma trop grande sensibilit
me tuera...

Et elle reprit son somme.

De mme, Mlle Marguerite tait revenue sur sa chaise; mais ses ides
se brouillaient dans sa tte, ses paupires devenaient lourdes...
tait-ce donc le sommeil? Elle lutta, mais elle aussi finit par
s'endormir le front appuy sur le lit de M. de Chalusse.

Il faisait jour quand une sensation trange et terrible la rveilla.

Il lui semblait qu'une main froide comme la mort passait et repassait
doucement sur sa tte, maniant ses cheveux avec une sorte de
tendresse...

Terrifie, elle se dressa.

Le moribond revenait  lui... ses yeux taient ouverts... Son bras droit
s'agitait pniblement sur le lit.

--A moi!... s'cria Mlle Marguerite, au secours!

Et tirant  le briser le cordon de la sonnette:

--Courez, dit-elle aux domestiques qui parurent, courez chercher ce
mdecin qui demeure ici prs... vite... M. le comte a repris
connaissance...

En un moment, la chambre du malade avait t envahie par les gens, mais
la jeune fille ne s'en apercevait pas...

Elle s'approcha de M. de Chalusse, et lui prenant la main:

--Vous m'entendez, n'est-ce pas, monsieur, demanda-t-elle, vous me
comprenez?...

Ses lvres remurent, mais il ne sortit de sa gorge qu'une sorte de rle
sourd, absolument inintelligible.

Cependant il comprenait, et tout le monde le vit bien aux gestes qu'il
faisait, gestes dsesprs et pnibles, car la paralysie ne lchait pas
sa proie, et c'est  peine et bien peu s'il pouvait bouger le bras
droit.

videmment, il souhaitait quelque chose. Mais quoi?...

On lui nomma tout ce qu'il y avait dans la chambre, tout ce qu'on put
imaginer...

On ne trouvait pas, quand la femme de charge se frappa subitement le
front.

--J'y suis!... fit-elle. Il veut crire.

C'tait bien cela.

De la main qui avait quelque libert, du rle qui tait toute sa voix,
M. de Chalusse fit: Oui, oui! et mme ses yeux se tournrent vers
Mme Lon avec une expression non douteuse de joie et de
reconnaissance.

Dj on l'avait soulev sur son oreiller, et on lui avait apport une
sorte de petit pupitre, du papier et une plume trempe d'encre...

Mais il avait trop, on avait trop prsum ses force. Il remuait la
main, mais il n'en pouvait rgler le mouvement.

Aprs de prodigieux efforts et mortellement douloureux, il ne russit
qu' tracer quelque chose d'informe et de compltement indchiffrable. A
peine des quelques lignes qu'il avait voulu crire, distinguait-on ces
quelques mots: ...toute ma fortune... donne... amis... contre... Cela
ne signifiait rien.

Dsespr, il lcha la plume, et son regard et sa main indiqurent la
partie de la chambre qui faisait face  son lit...

--M. le comte en veut  son secrtaire, fit M. Casimir.

--Oui!... oui!... rpondit le rle du moribond.

--M. le comte dsire peut-tre qu'on l'ouvre?...

--Oui! oui!...

Mlle Marguerite eut un geste dsespr.

--Mon Dieu! s'cria-t-elle, qu'ai-je fait! J'ai bris la clef... J'ai eu
peur de notre responsabilit  tous, en songeant aux normes valeurs
enfermes dans ce meuble...

L'expression des yeux du comte tait devenue effrayante...

C'tait le dcouragement absolu, une douleur atroce, le dsespoir le
plus horrible.

L'me se dbattait dans un corps qui n'existait plus, qui lui chappait.
L'intelligence, la pense, la volont taient enchanes dans un cadavre
qu'elles ne pouvaient galvaniser.

L'pouvantable sentiment de son impuissance se traduisit, par une
convulsion de rage frntique, sa main se crispa, les veines de son cou
se gonflrent, ses yeux sortirent presque de leur orbite, et d'une voix
rauque, qui n'avait rien d'humain:

--Marguerite!... rla-t-il, dpouille!... prends garde!... ta mre!...

Et ce fut tout... comme si cet effort suprme et bris le dernier lien
qui retenait encore l'me prs de s'envoler!...

--Un prtre!... cria Mme Lon d'une voix lamentable, un prtre, au
nom du ciel...

--Un notaire plutt, opina M. Casimir, vous voyez bien qu'il voudrait
tester...

Ce fut le mdecin qui parut ple, tout effar...

Il marcha au lit, n'y jeta qu'un coup d'oeil, et d'une voix grave:

--Le comte de Chalusse est mort... pronona-t-il.

Il y eut une minute de stupeur.

De cette stupeur profonde qui se dgage de la mort, quand elle est
soudaine surtout, et pour ainsi dire inattendue.

Sentiment ml de doute, d'gosme et d'pouvante. Cette furtive
survenue du nant force chacun  un retour sur soi que prcise cette
phrase populaire:

Ce que c'est que de nous!

--Oui, c'est fini, murmurait le docteur, bien fini!...

Et comme il tait familiaris avec ces scnes funbres, lui, comme il
avait tout son sang-froid, il tudiait sournoisement l'attitude de
Mlle Marguerite.

Elle semblait foudroye, ou plutt ptrifie...

L'oeil fixe et sec, le visage contract, elle restait en place, le cou
tendu vers le cadavre de M. de Chalusse comme si elle et attendu un
miracle, comme si elle et encore espr entendre sortir de sa bouche 
jamais glace le secret qu'il n'avait pu dire et qu'il emportait dans la
tombe.

Le mdecin fut d'ailleurs le seul  remarquer cela.

Les autres, ples et consterns, changeaient des regards de dtresse...
Les femmes s'taient laisses glisser  genoux et pleuraient, tout en
bgayant des prires.

Mais plus haut que toutes les autres sanglotait Mme Lon.

Ce furent d'abord des gmissements inarticuls, puis tout  coup elle se
jeta sur Mlle Marguerite, et se mit  la presser entre ses bras en
criant:

--Quel malheur! Chre enfant adore, quelle perte!

Absolument incapable de prononcer une parole, la pauvre jeune fille
repoussait doucement la femme de charge et essayait de se dgager...
Mais l'autre s'obstinait et poursuivait:

--Pleurez, chre demoiselle, pleurez... N'enfermez pas ainsi votre
douleur en vous-mme...

Elle-mme l'enfermait si peu que le docteur lui en fit un peu
imprieusement la remarque. Alors, elle parut se faire une violence
extraordinaire, et tout en se tamponnant les yeux avec son mouchoir,
elle poursuivit d'une voix entrecoupe et convulsive:

--Oui, docteur, oui, vous avez raison... je saurai me modrer... Mais,
au nom de votre mre, docteur, arrachez ma bien-aime Marguerite  ce
spectacle trop cruel pour son jeune coeur... Qu'elle se retire dans sa
chambre, prier Dieu de lui envoyer des forces pour supporter le coup qui
la frappe...

Certes, la malheureuse enfant ne songeait pas  se retirer; mais avant
qu'elle et pu manifester son intention, M. Casimir s'avana.

--Je crois, opina-t-il d'un ton sec, que mademoiselle fera mieux de
rester ici...

--Hein! fit Mme Lon, se redressant soudain, et pourquoi, s'il vous
plat...

--Parce que... parce que...

La colre avait sch les pleurs de la femme de charge.

--Qu'est-ce que cela signifie, dit-elle, prtendriez-vous empcher
mademoiselle de faire ce que bon lui semble chez elle...

M. Casimir se permit un sifflement qui, la veille, et fait tomber sur
sa joue la main de l'homme tendu l,  trois pas.

--Chez elle, rpondit-il, chez elle!... Hier... je ne dis pas! ce matin,
c'est une autre paire de manches... Est-elle parente du comte? Non,
n'est-ce pas. Que me chantez-vous donc?... Nous sommes tous gaux ici.

Son accent goguenard avait un tel degr d'impudence, il dissimulait si
peu toutes sortes de honteuses et viles rticences, que le docteur en
fut indign.

--Drle!... fit-il.

Mais l'autre se rebiffa d'un air qui prouvait bien qu'il connaissait le
domestique du mdecin, et, par contre, tous les secrets de son
intrieur.

--Appelez drle votre valet de chambre, si cela lui convient,
riposta-t-il; moi, cela ne me va pas, monsieur le mdecin... Votre
besogne est termine ici, n'est-ce pas?... Laissez-nous donc arranger
nos affaires nous-mmes... Je sais ce que je dis, Dieu merci!... On
connat les prcautions qu'il faut prendre dans une maison mortuaire,
pleine de richesses de la cave au grenier, quand au lieu de parents il
s'y trouve des... personnes qui... y sont... sans qu'on sache ni
pourquoi ni comment... A qui s'en prendrait-on, s'il manquait des
valeurs?... Aux pauvres domestiques, comme toujours... Ah! ils ont bon
dos, eux!... on fouillerait leurs malles, on n'y trouverait rien, et
tout de mme on les enverrait en prison... Les autres, pendant ce temps,
s'en iraient avec leur butin... Pas de a, Lisette!... Personne ne
bougera d'ici avant l'arrive de la justice...

Mme Lon cumait de colre.

--C'est bien!... interrompit-elle, je vais faire prvenir l'ami intime
de M. de Chalusse, le gnral...

--Eh!... je me moque bien de votre gnral...

--Malhonnte!...

L'intervention de Mlle Marguerite l'arrta.

Le bruit toujours croissant de cette indcente discussion avait tir la
malheureuse jeune fille de son anantissement.

L'insolence du valet se vengeant lchement de ses bassesses de la
veille, avait fait monter le rouge  son front, et elle s'avanait d'un
pas roide.

--Vous oubliez, pronona-t-elle, qu'on n'lve pas la voix dans la
chambre d'un mort!

Cela fut si bien dit, et avec un tel accent de majest hautaine, que M.
Casimir en demeura cras.

Du doigt elle lui montra la porte, et froidement:

--Allez chercher le juge de paix, commanda-t-elle... Vous ne remettrez
les pieds ici qu'avec lui...

Il s'inclina, balbutiant quelques excuses confuses et sortit...

--C'est encore elle qui est la plus raisonnable, grommelait-il... Ah!
mais oui, on mettra les scells; ah! mais oui...

Quand il entra dans le pavillon du concierge, M. Bourigeau se levait,
ayant dormi sa grasse nuit pendant que sa femme veillait.

--Vite!... lui dit M. Casimir, finissez de vous habiller pour courir
chez le juge de paix... il nous le faut... tout est rgl l-haut, et je
viens de vous secouer la demoiselle d'une belle faon...

Le concierge parut atterr.

--Cristi! balbutiait-il, en voil un de dsagrment!...

--A qui le dites-vous! c'est la seconde fois que pareille chose
m'arrive. C'est  donner l'ide d'essayer la chose, que me disait un
garon que je connais, un nomm Chupin, qui est dans les affaires et
plein de malice. Voyez-vous, me disait-il, si j'tais domestique, avant
d'entrer chez un patron, je le ferais assurer aux assurances sur la vie,
de sorte que s'il tournait de l'oeil, je toucherais une bonne somme.
Mais habillez-vous donc, pre Bourigeau!...

--Fameuse, l'ide, grommela le concierge, mais pas pratique...

--Bast!... qui sait?... En attendant, je suis joliment vex... Le comte
m'allait normment, je l'avais dress  mes habitudes... et puis
patatras!... C'est une ducation  refaire.

M. Bourigeau n'tait pas  la hauteur de cette sereine philosophie, et
tout en endossant son pardessus, il geignait:

--Ah! vous n'tes pas embarrass, vous, Casimir; vous n'avez que votre
corps  placer... J'ai mes meubles, moi... et si je ne trouve pas une
porte de deux pices, il faudra que j'en vende une partie... Quel
guignon!...

Cependant il tait prt, il partit, et M. Casimir, qui n'osait remonter,
se mit  faire les cent pas devant le pavillon.

Il avait bien fait trente tours, et commenait  s'impatienter, quand il
aperut, se glissant par l'entre-billure de la grande porte, une tte
veille et fute comme celle d'une belette explorant avant de sortir
l'alentour de son trou.

--Eh!... c'est Victor Chupin, fit-il en s'avanant, mais sortons,
sortons...

Et une fois dans la rue:

--Vous tombez comme mare en carme, poursuivit-il, n, i, ni, c'est
fini.

Chupin bondit.

--Alors notre affaire tient, fit-il vivement; vous savez, pour les
funrailles. Le premier commis de notre administration est prvenu.

--Diable! c'est que je ne sais si je serai le matre... Enfin, repassez
toujours sur les trois heures.

--C'est bon, on y sera, m'sieu, et vous savez... dfiez-vous de la
concurrence.

Mais M. Casimir tait proccup.

--Et M. Fortunat? demanda-t-il.

--Dame!... je vous l'avais dit, m'sieu, il a reu ce qui s'appelle un
fier coup, hier soir... V'lan sur l'oeil! Mais il s'est mis des
compresses, cette nuit, et ce matin, a va mieux... Mme il m'a charg
de vous dire qu'il vous attendrait de midi  une heure, o vous savez...

--Je tcherai d'y aller, quoique... Ah! si, pourtant. Je lui montrerai
la lettre qui a caus l'attaque... Car je l'ai telle que le comte l'a
recolle aprs l'avoir dchire en menus morceaux... et j'ai mme
retrouv sept ou huit morceaux que ni le comte, ni mademoiselle
n'avaient su voir. C'est trs-curieux, parole sacre!

Chupin le regardait d'un air d'admiration bahie.

--Mon Dieu!... fit-il, que je voudrais donc tre riche, m'sieu, pour
avoir un valet de chambre comme vous!...

L'autre daigna sourire... Puis tout  coup:

--A tantt, fit-il vivement, j'aperois l-bas Bourigeau qui ramne le
juge de paix!




VII


Celui qui arrivait  l'htel de Chalusse ralisait d'une faon
saisissante toutes les ides qu'veille ce titre simple et grand de Juge
de Paix.

Il tait bien tel qu'on aime  se reprsenter le magistrat de la famille
et de la conciliation, l'incorruptible gardien des intrts de l'absent,
du petit et du faible, l'arbitre dlicat et prudent des douloureux
dbats entre proches, l'homme d'exprience et de bien que dpeignait
Thouret du haut de la tribune, le sage dont la paternelle justice se
passe d'appareil, et que la loi autorise  donner audience au coin de
son foyer, en sa maison, pourvu que les portes en restent ouvertes.

C'tait un homme qui avait dpass la cinquantaine, maigre, assez grand,
un peu vot, vtu selon une mode vieillie, mais non antique ni
ridicule.

L'expression de sa physionomie tait la douceur pousse jusqu' la
dbonnairet. Mais on et eu tort de s'y fier; on le comprenait  son
regard vif et tranchant, un regard exerc  pntrer jusqu'au fond des
consciences pour y faire tressaillir la vrit.

Du reste, comme tous les hommes accoutums  dlibrer intrieurement en
public, il s'tait fait un masque immobile. Il pouvait tout entendre et
tout voir, tout souponner et tout comprendre, sans qu'un muscle de son
visage bouget...

Et cependant les habitus de son prtoire, les agrs de ses audiences,
son greffier mme, prtendaient distinguer toutes ses impressions.

Une bague ayant une fort belle pierre, que le juge portait au doigt,
servait aux autres de baromtre...

Un cas difficile, embarrassant pour sa conscience, se prsentait-il? Ses
yeux s'attachaient obstinment  sa bague. Satisfait, il la remontait et
la faisait jouer entre la premire et la seconde phalange. Mcontent, il
tournait brusquement le chaton en dedans...

Quoiqu'il en soit, il tait assez imposant en sa simplicit pour
intimider M. Casimir.

Le fier valet de chambre s'inclina, ds qu'il le vit  cinq pas, et
l'chine en cerceau, la bouche en coeur, de sa voix la plus
obsquieuse:

--C'est moi, dit-il, qui me suis permis de faire appeler M. le juge...

--Ah!...

Dj le magistrat en savait sur l'htel de Chalusse et sur les
vnements de la veille et de la matine, tout autant que M. Casimir
lui-mme...

Le long de la route, avec une douzaine seulement de questions bnignes,
il avait retourn comme un gant le sieur Bourigeau.

--Si Monsieur veut, poursuivit M. Casimir, je puis lui expliquer...

--Rien... inutile!... Conduisez-nous...

Ce nous tonna le valet de chambre, mais il en eut l'explication au
perron.

L, seulement, il remarqua un personnage  mine florissante et hilare,
qui marchait dans l'ombre du juge de paix, portant sous le bras un gros
portefeuille de chagrin noir o on lisait en lettres d'or: _Greffe_.

Ce personnage tait le greffier.

Il paraissait d'ailleurs aussi satisfait de son emploi que de soi, et
tout en suivant M. Casimir, il examinait d'un oeil d'huissier priseur
les splendeurs de l'htel de Chalusse, les mosaques du vestibule, les
marbres, les fresques des murailles.

Peut-tre supputait-il ce qu'il et fallu d'annes des appointements
d'un greffier runis au maigre traitement d'un juge, pour payer les
magnificences de ce seul escalier.

Sur le seuil de la chambre de M. de Chalusse, le magistrat s'arrta.

Il y avait eu du changement en l'absence de M. Casimir. D'abord le
docteur s'tait retir. Ensuite, le lit avait t dispos en lit de
parade, et au chevet, sur une table recouverte d'une serviette blanche,
des bougies brlaient dans de grands flambeaux d'argent.

De plus, Mme Lon tait monte chez elle, sous l'escorte de deux
domestiques, et elle en avait descendu de l'eau bnite dans une coupe de
porcelaine, et un rameau dessch. Elle psalmodiait les prires des
morts, et de temps  autre s'interrompait pour tremper sa branche de
buis dans l'eau et asperger le lit.

Les deux fentres avaient t entr'ouvertes malgr le froid, et devant
la chemine, sur le marbre, on avait plac un rchaud plein de braise o
un domestique jetait alternativement du vinaigre et du sucre en poudre,
dont la fume montait en paisses spirales et emplissait la chambre.

A la vue du juge de paix tout le monde s'tait lev... Lui, aprs un
assez long examen, se dcouvrit respectueusement et entra.

--Pourquoi tant de monde ici? demanda-t-il.

--C'est moi qui ai eu cette ide, rpondit M. Casimir, parce que...

--Vous tes... dfiant, interrompit le magistrat...

Dj le greffier avait tir de sa serviette des plumes et du papier, et
il relisait l'ordonnance rendue par le juge en son cabinet, sur la
requte du sieur Bourigeau, et en vertu de laquelle il allait tre
procd  l'apposition des scells...

Les yeux du juge, depuis son entre, ne quittaient pas Mlle
Marguerite, qui ple, les yeux rouges, se tenait debout prs de la
chemine.

Enfin, il s'avana vers elle, et d'un ton o clatait une piti
profonde:

--Vous tes Mlle Marguerite?... demanda-t-il.

Elle leva sur lui son beau regard clair, plus beau  travers les larmes
qui tremblaient  ses cils, et d'une voix altre elle rpondit: Oui,
monsieur.

--tes-vous parente, mademoiselle...  un degr quelconque, de M. le
comte de Chalusse?... avez-vous quelques droits  sa succession?...

--Non, monsieur...

--Excusez-moi, mademoiselle, mais ces questions sont indispensables...
Qui vous a confie  M. de Chalusse, et  quel titre?... Votre pre...
votre mre?...

--Je n'ai ni pre ni mre, monsieur, je suis seule au monde!... Seule...

Lentement, le perspicace regard du juge fit le tour de la chambre.

--Alors... je comprends, fit-il. On aura profit de votre isolement,
pour vous manquer... pour vous outrager, peut-tre!...

Toutes les ttes se baissrent, et M. Casimir regretta de n'tre pas
rest dans la cour.

Mlle Marguerite, elle, contemplait le magistrat d'un air tonn, ne
concevant pas sa clairvoyance. Elle ignorait son entretien avec le sieur
Bourigeau et ne savait pas qu' travers les contes ridicules et les
allgations mensongres du portier il avait discern en partie la
vrit.

--J'aurai l'honneur, mademoiselle, reprit-il, de vous demander tout 
l'heure un moment d'entretien... Mais, avant, une question encore: Le
comte de Chalusse avait pour vous, m'a-t-on dit, l'affection la plus
vive. tes-vous sre qu'il ne se soit pas proccup de votre avenir?...
tes-vous sre qu'il ne laisse pas de testament?

La jeune fille hocha la tte.

--Il en avait fait un autrefois en ma faveur, rpondit-elle... Je l'ai
vu... il me l'a donn  lire... Mais il a t dchir quinze jours aprs
mon installation ici, et sur ma prire...

Depuis un moment, Mme Lon sentait sa langue se scher dans sa
bouche.

Aussi, triomphant de l'apprhension que lui causait le magistrat, se
dcida-t-elle  s'approcher.

--Comment pouvez-vous dire cela! chre demoiselle, s'cria-t-elle. Ne
savez-vous pas combien M. le comte, Dieu ait son me! tait un homme
inquiet. Je parierais, voyez-vous, qu'il y a un bout de testament
quelque part.

L'oeil du juge ne quittait plus le chaton de sa bague.

--On peut toujours chercher avant d'apposer les scells... Vous avez
qualit pour me requrir... ainsi, si vous le voulez?

Elle ne rpondit pas.

--Oh! oui... insista Mme Lon, je vous en prie, monsieur, cherchez...

--Mais o serait ce testament?...

--Ici, pour sr, dans ce secrtaire, ou dans un des meubles du cabinet
de dfunt M. le comte.

Le juge de paix connaissait l'histoire de la clef, mais peu importe.

--O est la clef de ce secrtaire? demanda-t-il.

--Hlas!... monsieur, rpondit Mlle Marguerite, je l'ai brise hier
soir quand on a rapport M. de Chalusse mourant. Pourquoi?... vous devez
le comprendre... J'esprais viter ce qui est nanmoins arriv... Puis,
je savais que dans ce secrtaire se trouve une forte somme en or, et
plus de deux millions en billets de banque et en valeurs au porteur...
Cela tenait toute la tablette suprieure.

Deux millions... l!... Tous les assistants eurent un blouissement. Le
greffier en laissa tomber un pt sur son papier. Deux millions!...

videmment le magistrat dlibrait.

--Hum!... murmurait-il, porte close... il y aurait peut-tre lieu 
rfr... D'un autre ct, il y a certainement urgence... Ma foi!... je
vais toujours statuer par provision.

Et se dcidant:

--Qu'on aille qurir un serrurier, dit-il...

On partit, et en attendant, il alla s'asseoir prs du greffier, lui
expliquant comment il faudrait relater l'incident au procs-verbal.

Enfin, l'ouvrier parut, sa trousse de cuir pendue  l'paule, et
aussitt il se mit  l'oeuvre.

Ce fut long, ses crochets ne mordaient pas et il parlait de scier le
pne, quand tout  coup il trouva le joint et l'abattant tomba...

Le secrtaire tait vide, il n'y avait sur la tablette que quelques
papiers et un flacon bouch  l'meri, aux trois-quarts plein d'une
liqueur rouge...

Le cadavre de M. de Chalusse secouant son linceul et se dressant, et 
peine produit une plus formidable impression...

Un mme frisson de peur secoua tous les gens rassembls dans cette
chambre...

Le secrtaire tait vide. Une fortune norme avait disparu. Les mmes
soupons allaient peser sur tous... Et chacun dj se voyait arrt,
emprisonn, tran devant les tribunaux...

Puis, au premier moment d'effarement la colre succdant, une furieuse
clameur s'leva.

--Un vol a t commis! criaient-ils tous ensemble. Mademoiselle a eu la
clef  sa disposition... Il ne faut pas qu'on accuse des innocents!...

Si mouvante que ft cette scne, elle n'tait pas capable d'altrer
l'impassible sang-froid du magistrat. Il en avait vu d'autres, lui qui,
vingt fois dans sa vie, avait d se jeter entre des hritiers, entre des
enfants prts  en venir aux mains devant le cadavre non encore refroidi
de leur pre...

--Silence! pronona-t-il.

Et comme le tumulte ne cessait pas, comme on continuait  crier:

--Il faut que les voleurs se retrouvent... nous saurons bien dcouvrir
le coupable...

Le juge, d'une voix forte dit:

--Un mot de plus et je fais vacuer la chambre.

On se tut, avec un sourd grondement; mais les regards et les gestes
avaient une loquence  laquelle il tait impossible de se mprendre.
Tous les yeux taient rivs sur Mlle Marguerite avec une expression
farouche o se confondaient la haine prsente et les rancunes du
pass...

Elle ne le voyait que trop, l'infortune, mais sublime d'nergie, elle
demeurait le front haut en face de cet orage, ddaignant de rpondre 
de si viles imputations.

Mais elle avait l, prs d'elle, un protecteur: le juge.

--Si des valeurs ont t dtournes de la succession, reprit-il, le
coupable sera recherch et dcouvert... Cependant il faut s'expliquer:
qui a dit que Mlle Marguerite a eu  sa disposition la clef du
secrtaire?...

--Moi!... rpondit un valet de pied. J'tais dans la salle  manger hier
matin, quand M. le comte la lui a remise.

--Pourquoi la lui confiait-il?

--Pour venir chercher cette fiole, qui est l, je la reconnais, et
qu'elle lui a descendue.

--Lui a-t-elle rendu la clef?

--Oui, monsieur, en mme temps que la fiole, et il l'a mise dans sa
poche.

Le magistrat dsigna du doigt le flacon dpos sur la tablette.

--C'est donc le comte qui l'a rapport l, dit-il, cela ressort des
explications. Donc, si on et enlev les valeurs, en faisant la
commission, il s'en ft aperu.

Il n'y avait rien  rpondre  cette objection si simple, qui tait en
mme temps une clatante justification.

--Et d'ailleurs, poursuivit le juge, qui vous a rvl qu'une somme
immense se trouvait dans le secrtaire?... Le saviez-vous?... Qui de
vous le savait?...

Personne ne rpondit, et, sans paratre remarquer les regards de
reconnaissance que lui adressait Mlle Marguerite, il dit encore d'un
ton svre:

--Ce n'est pas une preuve d'honntet, que de se montrer si accessible
que cela aux plus vagues soupons... N'tait-il pas plus simple de
rflchir que le dfunt peut avoir chang ses valeurs de place, et
qu'elles se retrouveront!

Moins que le juge encore, le greffier avait t mu. Lui aussi, il tait
blas, et jusqu' l'coeurement, sur ces drames effroyables et honteux
qui se jouent au chevet des morts. S'il avait accord un coup d'oeil
au secrtaire, c'est qu'il lui avait paru curieux de juger en quel
troit espace peuvent tenir deux millions. Et aussitt aprs, il s'tait
mis  supputer combien d'annes il lui faudrait rester titulaire d'un
greffe de justice de paix avant de runir ce fantastique capital.

Entendant le juge dclarer qu'il allait poursuivre la recherche du
testament annonc par Mme Lon, et en mme temps des valeurs, il
abandonna son calcul.

--Alors, monsieur, demanda-t-il, je puis commencer ma rdaction?

--Oui, rpondit le juge, crivez.

Et d'une voix sans inflexions, il se mit  dicter, encore que l'autre
n'en et pas besoin, les formules consacres:

     Et le 16 octobre 186...,  neuf heures du matin;

     En excution de notre ordonnance qui prcde, rendue  la requte
     des gens au service de dfunt Louis-Henri-Raymond de Durtal, comte
     de Chalusse, dans l'intrt des hritiers prsomptifs absents et de
     tous autres qu'il appartiendra, vu les articles 819 (Code Napolon)
     et 909 (Code de procdure);

     Nous, juge de paix susdit, assist du greffier,

     Nous sommes transports en la demeure dudit dfunt, rue de
     Courcelles, o, tant arrivs et entrs, dans une chambre 
     coucher, claire sur la cour par deux fentres au midi, nous avons
     trouv le corps dudit dfunt gisant sur son lit, recouvert d'un
     drap...

     Dans cette chambre taient prsents...

Il s'interrompit, et s'adressant au greffier:

--Prenez les noms de tout le monde, dit-il, ce sera long, et je vais
pendant ce temps continuer les perquisitions.

On n'avait, en effet, en vue que la tablette du secrtaire, et les
tiroirs restaient  examiner.

Ds le premier qu'il ouvrit, le juge put reconnatre l'exactitude des
renseignements qui lui avaient t fournis par Mlle Marguerite.

Il y prit connaissance de la grosse d'un acte, lequel tablissait que M.
de Chalusse avait emprunt au Crdit foncier huit cent cinquante mille
francs. Cette somme lui avait t verse le samedi qui avait prcd sa
mort.

Au-dessous de cet acte, tait un bordereau d'agent de change, sign
Pell, constatant que le comte avait fait vendre  la Bourse des titres
de plusieurs sortes, rentes et actions, dont le montant s'tait lev 
quatorze cent vingt-trois mille francs, qui lui avaient t remis
l'avant-veille, c'est--dire le mardi, partie en billets de banque, et
partie en bons sur divers.

C'tait donc une somme totale de deux millions deux cent soixante-treize
mille francs que M. de Chalusse avait reue depuis six jours...

Dans un tiroir qu'on ouvrit ensuite, on ne dcouvrit rien que des titres
de proprit, des baux et des liasses d'actions qui attestaient que la
rumeur publique avait diminu plutt qu'exagr les immenses revenus du
comte, mais qui rendaient difficile  expliquer l'emprunt qu'il avait
contract.

Un dernier tiroir renfermait vingt-huit mille francs en rouleaux de
pices de vingt francs.

Enfin, dans une cachette, pratique entre les compartiments et dont le
magistrat sut faire jouer le secret, il trouva un paquet de lettres
jaunies, lies par un large velours bleu, trois ou quatre bouquets
desschs, et un gant de femme qui avait t port par une main d'une
merveilleuse petitesse.

C'taient l, videmment, les froides reliques de quelque grand amour
teint depuis bien des annes, et le magistrat les examina un moment
avec un soupir...

Mme son attention l'empcha de remarquer le trouble de Mlle
Marguerite... A la vue de ces souvenirs du pass du comte, soudainement
exhums, elle avait t prs de dfaillir...

Cependant l'examen du secrtaire tait termin, et le greffier avait
enregistr le nom et les prnoms de tous les domestiques.

--Je vais, reprit  haute voix le juge, procder  l'apposition des
scells... Mais avant je distrairai une portion de l'argent qui se
trouve dans ce meuble, pour les dpenses de l'htel, jusqu' ce que le
tribunal ait statu. Qui s'en chargera?

--Oh! pas moi... s'cria Mme Lon.

--Je m'en chargerai volontiers, fit M. Casimir.

--Voici donc huit mille francs, dont vous aurez  rendre compte...

M. Casimir, homme prudent, vrifia les rouleaux, et quand il eut fini:

--Qui donc, monsieur, demanda-t-il, s'occupera des obsques de feu M. le
comte?

--Vous... et sans perdre une minute.

Fier de son importance nouvelle, le valet de chambre se hta de sortir,
un peu consol par l'ide qu'il allait djeuner avec M. Isidore
Fortunat, et qu'ensuite il partagerait une grasse commission avec Victor
Chupin.

Dj le juge avait repris sa dicte:

     Et  l'instant, nous avons successivement appos des scells aux
     deux bouts de bandes de rubans de fil blanc, scells en cire rouge
     ardente, empreints du sceau de notre justice de paix, savoir:

     DANS LA CHAMBRE SUS-DSIGNE DU DFUNT:

     1 Une bande de ruban couvrant l'entre de la serrure d'un
     secrtaire, ouvert par un serrurier requis par nous, et referme
     par ledit...

Et ainsi, le magistrat et son greffier poursuivaient de meuble en
meuble, dcrivant l'opration au procs-verbal,  mesure qu'elle
s'accomplissait.

De la chambre  coucher du comte, ils taient passs dans son cabinet de
travail.

Et Mlle Marguerite et Mme Lon suivaient, et aussi les
domestiques, tonns d'abord, puis mus, de ces tristes et ncessaires
formalits, glacs de voir ainsi fouille jusqu'en ses recoins intimes
et sacrs, l'existence de l'homme qui avait t le matre en cette
princire demeure, et dont le corps tait encore l... car ces
perquisitions ont quelque chose de plus cruel encore que l'autopsie
pratique par les chirurgiens. Le cadavre est insensible, on le sait
bien, tandis qu'on se demande si la pense ne palpite pas longtemps
encore l o elle a vcu.

A midi, tous les meubles avaient t fouills o on pouvait supposer que
M. de Chalusse avait dpos ses valeurs ou un testament, et on n'avait
rien trouv... rien... rien...

Le magistrat, jusqu' ce moment, avait procd avec cette pre
impatience qui, pendant les longues perquisitions, gagne les esprits les
plus froids.

Il avait mis  tout bouleverser une prcipitation nerveuse, rsultant de
cette conviction que les objets qu'il recherchait taient l,  sa
porte, sous sa main, lui crevant pour ainsi dire les yeux.

Car il tait plus que persuad, il tait sr--ou sa pratique des hommes
n'et pas t l'exprience--il et jur que le comte de Chalusse avait
pris toutes les dispositions naturellement indiques aux vieillards
isols, qui n'ont point de parents habiles  recueillir leur succession,
et qui ont plac leur affection et l'intrt de leur vie hors de la
famille lgitime...

Et lorsqu'il dut s'arrter, quand il fut  bout d'investigations, son
geste fut celui de la colre bien plus que celui du dcouragement;
l'vidence apparente n'branlant nullement son opinion.

Aussi, restait-il immobile, l'oeil arrt sur le chaton de sa bague,
comme s'il en et attendu quelque miraculeuse inspiration, lui rvlant
le secret d'une cache ignore de tous.

--Car le comte n'est ici coupable que de trop de prcautions,
grommelait-il entre haut et bas, j'en mettrais un doigt au feu... Cela
se voit souvent et tait dans la nature de l'homme, d'aprs ce que j'en
sais...

Mme Lon leva les bras au ciel.

--Ah! oui, c'tait bien dans sa nature, approuva-t-elle. Jamais, du
grand jamais il ne se vit personne de si mfiant sous le soleil... non
pour l'argent, grand Dieu!... car il en laissait traner partout, mais
pour les papiers... Il tenait les siens sous trois tours de clef, comme
s'il et craint qu'il ne s'en vaport quelque secret terrible...
c'tait une manie. Ds qu'il avait seulement une lettre  crire, il se
barricadait comme pour commettre un crime... Que de fois je l'ai vu, moi
qui vous parle, que de fois...

Le reste expira dans son gosier, encore qu'elle restt bante, l'oeil
carquill, toute abasourdie, comme une personne qui a failli mettre le
pied dans quelque grand trou...

Un mot de plus, et tout doucement, sans s'en apercevoir, elle allait
confesser une de ses manies les plus chres, qui tait d'couter et de
regarder aux serrures des portes qui lui taient fermes...

Du moins crut-elle que cette lgre intemprance d'une langue trop
prompte, avait chapp au juge de paix.

Il ne paraissait s'inquiter que de Mlle Marguerite, laquelle, en
apparence, sinon en ralit, avait repris cette rserve un peu froide et
la rsignation attriste qui lui taient habituelles.

--Vous le voyez, mademoiselle, lui disait-il, j'ai fait tout ce qui
tait en mon pouvoir... Dsormais, il faut nous en remettre au hasard
des perquisitions et de l'inventaire... Qui sait quelles surprises nous
rserve l'exploration de cet immense htel, dont nous n'avons encore
visit que trois pices.

Elle secoua la tte d'un geste doux.

--Je n'aurai jamais assez de reconnaissance, monsieur, rpondit-elle,
pour le service immense que vous venez de me rendre, en anantissant une
infme accusation... Mais pour ce qui est du reste, je n'ai jamais rien
attendu... et je n'attends rien.

Ce qu'elle disait, elle le pensait; son accent le disait si bien, que
le magistrat en fut surpris et un peu troubl.

--Allons, allons!... jeune fille, pronona-t-il avec une bonhomie
paternelle dont il n'abusait gure, il ne faut pas comme cela jeter le
manche aprs la cogne... A moins toutefois--et il la fixait--que vous
n'ayez pour parler comme vous le faites, certaines raisons qui... Mais
il suffit, me voil libre pour une heure, et nous allons causer comme un
pre et une fille.

Sur ces mots, le greffier se dressa.

Depuis un moment dj un nuage tait descendu sur sa figure joviale, et
il agitait impatiemment un gros trousseau de clefs--car la clef de
chaque serrure,  l'apposition des scells, est confie au greffier, 
charge par lui de la reprsenter lors de la leve desdits scells.

--Je vous entends, fit le juge. Votre estomac, moins complaisant que le
mien, ne se contente pas, jusqu' l'heure du dner, d'une tasse de
chocolat... Allez djeuner et passez au greffe en y allant;  votre
retour vous me trouverez ici... Vous pouvez clore la vacation et faire
signer.

Elle tait toute close, et, press par la faim, le greffier se mit  en
bredouiller la formule si rapidement, que bien habile on et t de
comprendre ce qu'il disait:

     Et il a t vaqu, tant  la rdaction de l'intitul du prsent
     procs-verbal qu' l'inventaire des objets en vidence et 
     l'apposition des scells, comme il est dcrit ci-dessus, de neuf
     heures du matin jusqu' midi, par simple vacation...

Puis il appela tous les noms qu'il avait inscrits  l'intitul, et
chacun des domestiques s'avana  son tour, signa son nom ou fit sa
croix et se retira...

Mme Lon elle-mme comprit bien  la physionomie du juge, qu'on la
ferait sortir, elle aussi, et elle en prenait son parti  regret, quand
Mlle Marguerite l'arrta en lui demandant:

--Vous tes bien sre qu'il n'est rien venu pour moi, aujourd'hui?

--Rien, mademoiselle, je suis descendue en personne m'en assurer chez le
concierge.

--Vous avez bien mis ma lettre  la poste, hier soir?

--Oh!... chre demoiselle, pouvez-vous en douter...

La jeune fille touffa un soupir, et plus vivement, ce qui signifiait le
cong:

--Il faut faire prier M. de Fondge de venir, dit-elle.

--Le gnral?

--Oui.

--Je vais envoyer chez lui  l'instant, fit la femme de charge.

Et elle sortit refermant la porte avec une visible humeur.




VIII


Enfin le juge de paix et Mlle Marguerite se trouvaient seuls dans le
cabinet de travail de M. de Chalusse.

Cette pice, que le comte, en son vivant, affectionnait entre toutes,
tait magnifique et sombre, avec ses hautes tentures et ses meubles de
bois noir ouvrags de fer.

Mais en ce moment elle empruntait aux circonstances quelque chose de
solennel et de lugubre. On se sentait froid  voir tous ces papiers
bouleverss sur le bureau, et ces bandes de ruban de fil blanc
appliques devant toutes les serrures, sur les bahuts, sur les
bibliothques et jusque sur les placards.

Le magistrat s'tait assis dans le fauteuil de M. de Chalusse,  demi
retourn vers le centre de la pice, et la jeune fille avait pris place
sur une chaise  haut dossier sculpt, la tte en pleine lumire.

Pendant un bon moment, ils restrent en face l'un de l'autre,
silencieux.

Le juge prparait ce qu'il avait  demander. Ayant compris la rserve
presque sauvage de Mlle Marguerite, il rflchissait que s'il
effarouchait ce caractre si fier, il n'en tirerait rien et par suite ne
pourrait la servir comme il le souhaitait.

Et il le souhaitait presque passionnment, se sentant attir vers elle
par une inexplicable sympathie, o il y avait  la fois, bien qu'il ne
la connt que depuis quelques heures, de l'estime, du respect et de
l'admiration.

Cependant il fallait commencer.

--Mademoiselle, dit-il, je me suis abstenu de vous questionner devant
vos gens... et si en ce moment je me permets de le faire, c'est,
sachez-le bien, sans qualit, et vous tes libre de ne pas me
rpondre... Mais vous tes jeune, et je suis un vieillard; mais mon
devoir, quand mon coeur ne m'y porterait pas, est de vous offrir
l'appui de mon exprience...

--Parlez, monsieur... interrompit la jeune fille; je rpondrai
franchement  vos questions... ou je me tairai.

--Je reprends donc, fit-il. On m'a affirm que M. de Chalusse n'a aucun
parent  quelque degr que ce soit... Est-ce exact?

--En effet, oui, monsieur... Mais j'ai aussi entendu dire  M. le comte,
qu'une soeur  lui, Mlle Hermine de Chalusse, s'est enfuie de la
maison paternelle, quand elle avait mon ge, il y a de cela vingt-cinq
ou trente ans... et jamais elle n'a reu la part qui lui revenait dans
l'norme fortune de ses parents...

--Et cette soeur n'a jamais donn signe de vie?...

--Jamais!... Quoique cependant... tenez, monsieur je vous ai promis,
d'tre franche... Cette lettre reue hier par M. de Chalusse, qui a
dtermin sa mort... Eh bien! j'ai le pressentiment qu'elle venait de
cette soeur... Elle ne peut avoir t crite que par elle ou... par
cette autre... personne dont vous avez trouv des lettres... et des
souvenirs... dans la cachette du secrtaire...

--Et... cette personne... d'aprs vous... qui serait-elle?

La jeune fille ne rpondant pas, le juge n'insista pas et continua.

--Mais vous, mon enfant, qui tes-vous?...

Elle eut un geste de douloureuse rsignation, et d'une voix trouble:

--Je l'ignore, monsieur... rpondit-elle. Peut-tre suis-je la fille de
M. de Chalusse. Je mentirais si je disais que telle n'est pas ma
conviction. Oui, je le crois, mais je n'ai jamais eu une certitude...
Tour  tour, selon les circonstances, j'ai cru, puis j'ai dout... Par
certains jours, je me disais, oui, oui!... et j'avais envie de me
jeter  son cou... D'autres fois, je m'criais: non, ce n'est pas
possible!... et je le hassais presque... D'ailleurs, pas un mot de
lui, pas un mot positif, au moins... Lorsque je l'ai vu pour la premire
fois, il y a six ans,  la faon dont il m'avait dfendu de l'appeler
mon pre, j'ai compris qu'il ne me rpondrait jamais...

S'il est un homme au monde inaccessible au ridicule prurit d'une purile
curiosit, c'est assurment celui que sa profession condamne  dtailler
les heures de sa vie au profit de son prochain.

Tel le magistrat; riv  son fauteuil, et contraint d'couter  la
journe les dolances de famille, les clabaudages du voisin, les
plaintes, les accusations, les rcriminations btes, les plus ignobles
calomnies, des histoires stupides jusqu' la nause, enfin
l'interminable et coeurante antienne des intrts rivaux...

Et cependant,  entendre Mlle Marguerite, cette jeune fille dont
l'tranget l'avait saisi, le vieux juge de paix prouvait cette
inquitude qu'on ressent en face d'un problme...

--Laissez-moi croire, lui dit-il, que beaucoup de circonstances
dcisives ont chapp  votre inexprience et qu' votre place...

Elle l'interrompit du geste, et tristement:

--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle; je ne suis pas
inexprimente...

Lui ne put s'empcher de sourire de cette prtention...

--Pauvre jeune fille, pronona-t-il, quel ge avez-vous... dix-huit
ans?...

Elle secoua la tte:

--De par l'acte douteux qui a enregistr ma naissance, rpondit-elle, je
n'ai que dix-huit ans, c'est vrai!... Mais par les souffrances endures,
peut-tre suis-je plus vieille que vous, monsieur, qui avez des cheveux
blancs... Les misrables ne sont jamais jeunes; ils ont l'ge du
malheur... Et si par exprience vous entendez le dcouragement, la
connaissance du bien et du mal, le mpris de tout et de tous, mon
exprience  moi, jeune fille, vaut la vtre...

Elle s'arrta, hsitant, puis tout  coup prenant un parti:

--Mais  quoi bon attendre vos questions, monsieur?... s'cria-t-elle.
Cela n'est ni sincre ni digne. Est-ce que vous sauriez jamais!... Qui
rclame un conseil doit avant la franchise... Je vous parlerai comme si
j'tais seule en face de moi-mme. Vous saurez ce que personne n'a su...
personne, pas mme lui... Pascal. J'ai un pass, moi que vous avez
trouve entoure d'un luxe royal, pass de misre... Mais je n'ai rien 
cacher, et si j'ai  rougir, c'est des autres, et non de moi!...

Peut-tre cdait-elle  un besoin d'expansion trop fort aprs des annes
de contrainte? Peut-tre n'tait-elle plus sre d'elle-mme et
voulait-elle un autre tmoignage que celui de sa seule conscience,  un
moment o un abme s'ouvrait dans sa vie, pareil  ces prcipices
insondables que creusent les grandes convulsions de la nature...

Trop hors d'elle-mme pour apercevoir la stupeur du juge, ou entendre
les paroles qu'il balbutiait, elle se leva, passant la main sur son
front, comme pour bien rassembler ses souvenirs, et d'une voix brve,
elle dit:

--Les premires sensations dont je me souvienne s'veillrent dans une
cour troite entoure de grands murs sans fentres, noirs, froids, et si
hauts qu' peine on en distinguait le fate...

Le soleil y venait l't, vers midi, dans un angle o il y avait un banc
de pierre; l'hiver, jamais...

Il y avait au milieu cinq ou six petits arbres, grles, rongs par la
mousse, qui donnaient bien chacun une douzaine de feuilles jaunes au
printemps...

Dans cette cour, nous tions une trentaine de petites filles, de trois 
huit ans, toutes vtues pareillement d'une robe brune, avec un petit
mouchoir bleu en pointe sur les paules. Nous portions un bonnet bleu
les jours de semaine, blanc le dimanche, des bas de laine, d'pais
souliers, et autour du cou un troit ruban noir o pendait une large
croix d'tain...

Autour de nous circulaient, silencieuses et mornes, des bonnes soeurs,
les mains croises dans leurs larges manches, blmes sous leurs coiffes,
avec leurs gros chapelets de buis chargs de mdailles de cuivre, qui
sonnaient quand elles marchaient comme des chanes de prisonniers...

Sur tous les visages, la mme expression tait peinte: une rsignation
banale, une inaltrable douceur, une patience  toute preuve...

Il en tait de mchantes cependant, dont les yeux avaient des clairs
jaunes, et qui passaient sur nous leurs colres aigus et froides...

Mais il en tait une toute jeune et toute blonde, qui avait l'air si
triste et si bon, que moi, dont l'intelligence s'veillait  peine, je
comprenais qu'il y avait dans sa vie quelque grand malheur.

Souvent, aux heures de rcration, elle me prenait sur ses genoux et me
serrait entre ses bras avec une tendresse convulsive, en rptant:

--Chre petite!... chre petite!...

Quelquefois ses embrassements me faisaient mal, mais je me gardais d'en
rien laisser paratre, tant j'avais peur de l'affliger davantage... Et
mme, au dedans de moi, j'tais contente et fire de souffrir par elle
et pour elle...

Pauvre soeur!... Je lui ai d les seules heures heureuses de ma
premire enfance... On l'appelait la soeur Calliste... Je ne sais ce
qu'elle est devenue... Souvent j'ai pens  elle, quand je me sentais 
bout de courage... Et aujourd'hui encore, je ne saurais prononcer son
nom sans pleurer...

Elle pleurait en effet, et de grosses larmes roulaient le long de ses
joues, qu'elle ne songeait pas  essuyer.

Il lui fallut un effort pour continuer:

--Vous avez dj compris, monsieur, ce que je ne m'expliquai, moi, que
bien plus tard...

J'tais dans un hospice d'enfants trouvs... enfant trouve moi-mme.

Je ne puis dire que rien nous y manqut, et il y aurait ingratitude  ne
pas reconnatre que les bonnes soeurs ont le gnie de la charit...
Mais hlas!... le coeur de chacune d'elles n'avait qu'une somme de
tendresse  rpartir entre trente pauvres petites filles, les parts
taient bien petites, les caresses les mmes pour toutes, et moi
j'aurais voulu tre aime autrement que toutes les autres, avec des mots
et des caresses pour moi seule.

Nous couchions dans un dortoir bien propre, dans des lits bien blancs
avec de petits rideaux de cotonnade... au milieu du dortoir, il y avait
une bonne vierge qui semblait nous sourire  toutes... L'hiver, nous
avions du feu. Nos vtements taient chauds et soigns, notre nourriture
tait bonne. On nous montrait  lire,  crire, la couture et la
broderie.

Il y avait des rcrations entre tous les exercices, on rcompensait
celles qui avaient t studieuses et sages, et, deux fois par semaine,
on nous menait promener le long des rues  la campagne...

C'est dans une de ces promenades que je sus des gens qui passaient qui
nous tions et comment on nous appelle dans le peuple...

L'aprs-midi, parfois, il venait des femmes en grande toilette, avec
leurs enfants rayonnants de sant et de bonheur... Les bonnes soeurs
nous apprenaient que c'taient des dames pieuses ou des mes
charitables qu'il fallait aimer et respecter, et que nous ne devions
pas oublier dans nos prires. Elles nous distribuaient des jouets et des
gteaux.

D'autres fois, arrivaient des ecclsiastiques et d'autres messieurs
trs-graves, dont l'extrieur svre nous faisait peur...

Ils regardaient partout, s'informaient de tout, s'assuraient que chaque
chose tait  sa place, et mme quelques-uns gotaient notre soupe...

Toujours ils taient satisfaits, et Madame la suprieure les
reconduisait avec force rvrences, en rptant:

--Nous les aimons tant!... ces pauvres petites!...

Et ces messieurs disaient:

--Oui, oui, ma chre soeur, elles sont trs-heureuses.

Et ils avaient raison. Les enfants des pauvres ouvriers subissent des
privations que nous ne subissions pas, nous, et il leur arrive de souper
de pain sec... Mais ce pain sec, c'est la mre qui le donne avec un
baiser.

Oppress par un insupportable malaise, le juge de paix ne trouvait pas
une syllabe pour rendre ses impressions... D'ailleurs, Mlle
Marguerite ne lui en et pas laiss le moment, tant les souvenirs qui se
reprsentaient  sa pense lui faisaient la parole rapide.

Cependant,  ce nom de mre, le magistrat pensait que la jeune fille
allait s'attendrir...

Il se trompait. Sa voix devint plus sche, au contraire, et il s'alluma
dans ses yeux comme un clair de colre.

--J'ai souffert extraordinairement dans cet hpital, reprit-elle.

La soeur Calliste tait partie, et tout ce qui m'entourait me glaait
ou me froissait...

Je n'avais que quelques bonnes heures  moi, le dimanche, pendant les
offices de la paroisse o on nous conduisait.

Quand le grand orgue ronflait, et que, dans le lointain du choeur,
autour de l'autel resplendissant de lumire, s'agitaient les prtres en
toles d'or, je clignais des yeux pour me donner des blouissements...
J'y russissais... Et alors, il me semblait que je m'chappais de
moi-mme, et que, sur les nuages d'encens, je montais vers ce beau pays
du ciel dont nous parlaient les soeurs, et o il y a, nous
disaient-elles, des mres pour toutes les petites filles...

Mlle Marguerite se recueillit quelques secondes, comme si elle et
recul devant l'expression de sa pense.

Puis se dcidant:

--Oui, rpta-t-elle, j'ai t extraordinairement malheureuse aux
Enfants-Trouvs... Presque toutes mes petites camarades taient
chtives, tioles, blmes, ronges de toutes sortes de maladies, comme
s'il n'y et pas eu assez pour leur malheur ici-bas de l'abandon de
leurs parents...

Eh bien! monsieur, il faut que je l'avoue  ma honte, ces petites
infortunes m'inspiraient une insurmontable rpugnance, un dgot qui
allait jusqu' l'aversion.

J'aurais mieux aim appuyer mes lvres sur un feu rouge que sur le front
de la plupart d'entre elles...

Je ne raisonnais pas cela, hlas! je n'avais que huit ou neuf ans, mais
je le sentais avec une vivacit douloureuse...

Les autres s'en taient aperues, et pour se venger, elles m'appelaient
la dame, ironiquement, et me laissaient  l'cart. Souvent aussi,
pendant les rcrations, quand les bonnes soeurs avaient le dos
tourn, elles me battaient, m'gratignaient le visage ou dchiraient mes
vtements...

J'endurais ces traitements sans me plaindre, ayant comme la conscience
que je les mritais...

Que de rprimandes, cependant, elles m'ont valu ces dchirures!... Que
de fois j'ai t mise au pain sec aprs avoir t bien gronde, bien
appele petite sans soin ou mchante brise fer...

Mais comme j'tais soigneuse, en dfinitive, studieuse et applique,
comme j'tais plus intelligente que les autres, les bonnes soeurs
m'aimaient assez. Elles disaient que je serais un bon sujet, et qu'on
me trouverait une place avantageuse avec des bourgeois pieux et riches,
de ceux qui composent la clientle des maisons religieuses...

Elles ne me reprochaient que d'tre sournoise...

Je ne l'tais pas, cependant, mais triste et rsigne. Tout m'avait
tellement heurte et meurtrie autour de moi, que je m'tais replie sur
moi-mme, concentre, et qu'en dedans de moi je faisais comme un
sanctuaire inviolable pour mes penses et mes inspirations... Peut-tre
avais-je un mauvais naturel...

Souvent je me le suis demand dans toute la sincrit de mon me. Je
n'ai pu me rpondre, parce qu'on ne saurait tre bon juge dans sa propre
cause...

Ce qui est sr, c'est que toutes les actions qui laissent dans la vie
des jeunes filles une trane lumineuse, ne me rappellent  moi que
tourments et misres, luttes dsespres, humiliations dvores avec
rage.

J'ai failli ne pas faire ma premire communion parce que je ne voulais
pas porter une certaine robe dont une dame bienfaitrice avait fait
cadeau  la communaut, et qui venait, je l'avais entendu dire, d'une
petite fille de mon ge, qui tait morte de la poitrine...

Mettre cette robe pour m'approcher de la sainte table, me rvoltait et
m'pouvantait, comme si on m'et condamne  me draper dans un suaire...

Et cependant c'tait la plus belle de toutes, en mousseline, avec des
broderies au bas; elle avait t ardemment convoite et m'avait t
adjuge  titre de rcompense...

Et moi, je n'osais avouer les motifs de mon insurmontable rpugnance...
qui les et compris!... Je n'tais que trop accuse dj de dlicatesses
et de fierts ridicules dans mon humble position.

Tout cet orage se passa en moi... j'avais douze ans... ou de moi au
vieux prtre qui nous confessait. A lui, j'osai tout avouer, et lui, du
moins, vieillard, mais homme, sut me comprendre et ne me fit pas de
reproches...

--Vous porterez cette robe, mon enfant, me dit-il, parce qu'il faut que
votre orgueil soit bris. Allez... je ne vous imposerai pas d'autre
pnitence.

Et j'obis, glace d'une superstitieuse terreur, car il me semblait que
ce devait tre l un pouvantable prsage, qui toujours, toute ma vie,
me porterait malheur...

Et je communiai avec la belle robe brode de la morte.

       *       *       *       *       *

Depuis vingt-cinq ans qu'il rendait la justice, le juge avait recueilli
bien des aveux, arrachs par la ncessit ou la douleur.

Mais jamais il n'avait t remu comme il l'tait en ce moment, par des
accents o vibrait la vrit de la vie vcue et soufferte...

Ce n'tait plus pour lui, pour ainsi dire, que parlait cette jeune
fille, mais pour elle-mme, montrant son me tout entire jusqu'en ses
plus intimes replis, comme l'Ocan qui s'entr'ouvre aux jours de
tempte, laissant voir jusqu'aux algues de ses abmes...

Cependant elle poursuivait:

--Le temps des communions passa, puis celui de la confirmation, et nos
journes reprirent leur morne monotonie, toujours entremles aux mmes
heures des mmes lectures pieuses et des mmes sances de travail.

Il me semblait que j'touffais, dans cette atmosphre froide, que l'air
manquait  mes poumons, et je me disais que tout tait prfrable 
cette apparence de vie, qui n'tait pas la vie...

Je songeais  parler de cette bonne place dont il avait t question
pour moi, autrefois, quand un matin on me fit demander  l'conomat.

Nous l'appelions le bureau, et c'tait pour nous un endroit plein
d'effroi et de mystre.

L, hiver comme t, du matin au soir, dans une grande pice carrele,
on voyait un monsieur blme, gras et sale, avec des lunettes fonces, la
tte couverte d'une calotte de soie noire, qui crivait derrire une
petite grille  rideaux verts.

L, taient rangs des registres o nous tions toutes inscrites et
dcrites, et des cartons renfermant les objets trouvs sur nous,
soigneusement conservs pour aider  notre reconnaissance.

Je me rendis  ce bureau le coeur palpitant.

J'y trouvai, outre le monsieur blme, Mme la suprieure, un petit
homme malingre  l'oeil mchant, et une grosse commre  l'air commun
et bon.

A l'instant, Mme la suprieure m'apprit que j'tais en prsence de M.
et de Mme Greloux, relieurs, lesquels ayant besoin de deux apprenties
venaient les chercher  l'hospice. On me demandait si je voulais tre
une de ces deux...

Ah!... monsieur, je crus voir les cieux s'entr'ouvrir, et hardiment je
rpondis:

--Oui!...

Aussitt le monsieur  calotte de soie sortit de derrire son grillage
pour m'expliquer longuement mes obligations et mes devoirs, insistant et
revenant sur tout ce que j'aurais  faire pour reconnatre, moi,
misrable enfant trouve, leve par la charit publique, la gnrosit
de ce bon monsieur et de cette bonne dame qui voulaient bien se charger
de moi et m'employer dans leur atelier.

Je ne discernais pas clairement, je l'avoue, cette grande gnrosit
qu'on m'exaltait, ni les raisons d'une reconnaissance anticipe.

N'importe! A toutes les conditions qui m'taient poses, je rpondais de
si grand coeur: oui, oui, oui!... que la femme du relieur en parut
toute rjouie.

--On voit que la petite aura du got pour la partie... dit-elle.

Alors, Mme la suprieure se mit  dtailler longuement  cette femme
les obligations que, de son ct, elle contractait, rptant  satit
que j'tais un des meilleurs sujets de l'hospice, pieuse, obissante,
attentive, point bavarde, lisant et crivant dans la perfection, et
sachant broder et coudre comme on ne coud et brode que dans les
communauts religieuses.

Elle lui fit jurer de me surveiller comme sa propre fille, de ne jamais
me laisser seule, de me conduire aux offices, et de m'accorder de temps
en temps le dimanche une aprs-midi, pour venir  l'hospice.

Le monsieur  lunettes, de son ct, rappelait au relieur les devoirs
des patrons envers leurs apprentis. Et mme, dans un casier, derrire
lui, il prit un gros livre o il se mit  lire des passages que
j'coutais sans les comprendre, encore bien que je fusse sre que
c'tait du franais.

Enfin, le relieur et sa femme disant: _Amen_,  tout, le monsieur blme
rdigea un acte sur une feuille de papier timbr, et ils signrent les
uns et les autres; Madame, la suprieure signa, et moi de mme...

J'appartenais  un patron!...

Elle s'arrta... L finissait sa premire enfance...

Mais presque aussitt:

--Je n'ai pas gard mauvais souvenir de ces gens-l, reprit-elle...

Ils taient peu aiss, pres au gain et au travail, et s'puisaient 
soutenir un fils au-dessus de leur condition... Ce fils ne les aimait
pas, et pour cela, je les plaignais...

L'homme tait bilieux et triste, la femme violente comme la flamme...

Entre cette perptuelle colre de l'une et l'aigreur de l'autre, les
apprenties avaient souvent  souffrir...

Heureusement, entre les temptes de Mme Greloux, il y avait parfois
des claircies...

Aprs nous avoir battues pour rien, elle nous disait sans plus de
raison:

--Allons!... approche ton museau que je l'embrasse... et ne pleurniche
plus... V'l quat' sous pour avoir de la galette.

Le juge de paix tressauta sur son fauteuil.

tait-ce bien Mlle Marguerite qui parlait, cette jeune fille au
maintien de reine, dont la voix harmonieuse et pleine avait les pures
sonorits du cristal!...

C'tait  en douter, tant elle rendait bien et avec une dsesprante
justesse d'intonation le verbe color de ces braves et rudes commres
qui s'enrichissent et engraissent aux alentours du march du Temple,
entre la rue Saint-Denis et la rue Saint-Louis, au Marais...

C'est qu'en ce moment elle revivait son pass, elle retrouvait entires
et exactes ses sensations d'autrefois, et elle avait encore dans
l'oreille, pour ainsi dire, la phrase et la voix de la femme du
relieur.

Elle ne remarqua d'ailleurs pas le sursaut du vieux juge.

--J'tais hors de l'hospice, continua-t-elle, et pour moi c'tait tout.

Il me semblait qu'une vie nouvelle allait commencer, toute diffrente de
l'ancienne, qui n'en aurait ni les amertumes ni les dgots.

Je me disais que prs de ces ouvriers laborieux et honntes, je
rencontrerais,  dfaut d'une famille, une affection moins banale que
celle de la maison des enfants trouvs? Et pour gagner leur amiti, pour
m'en rendre digne, il n'tait rien qui me part au-dessus de mes forces
et de ma bonne volont.

Eux, sans doute, dmlrent mes sentiments, et tout naturellement,
peut-tre sans en avoir conscience, ils en abusrent avec le plus
effroyable gosme... Je ne leur en veux point.

J'tais entre chez eux  de certaines conditions, pour apprendre un
tat, ils firent de moi peu  peu leur servante... c'tait une notable
conomie.

Ce que tout d'abord j'avais fait par complaisance, devint insensiblement
ma tche quotidienne, imprieusement exige.

Leve la premire, je devais avoir tout mis en ordre dans la maison,
quand les autres arrivaient, les yeux encore gonfls de sommeil...

Il est vrai que mes patrons me rcompensaient  leur manire.

Ils m'emmenaient  la campagne le dimanche, pour me reposer,
disaient-ils, de mes fatigues de la semaine...

Et je les suivais, le long de la route de Saint-Mand, dans la
poussire, sous le plein soleil, haletante, en sueur, portant sur
l'paule les parapluies en cas d'orage, charge  rompre d'un panier de
provisions qu'on mangeait sur l'herbe, dans le bois, et dont on
m'abandonnait les reliefs.

Le frre de ma patronne, assez souvent, tait de ces parties, et son nom
serait rest dans ma mmoire, mme sans sa singularit: il se nommait
Vantrasson.

C'tait un homme trs-grand et trs-robuste, dont les yeux me faisaient
trembler quand il me regardait en frisant sa grosse moustache.

Il tait militaire, incroyablement fier de son uniforme, insolent, grand
parleur et toujours enchant de soi: il devait se supposer irrsistible.

C'est de la bouche de cet homme que j'entendis le premier mot...
grossier qui offensa mon ignorance... Ce ne devait pas tre le dernier.

Il avait dclar que la gamine lui plaisait, et je fus oblige de me
plaindre  Mme Greloux des obsessions de son frre. Elle se moqua de
moi en disant:

--Bast! il fait son mtier de joli garon!

Oui, voil ce que ma patronne me rpondit:

Et c'tait une honnte femme, cependant, une pouse dvoue, une bonne
mre... Ah! si elle et eu une fille!... Mais pour une pauvre apprentie
sans pre ni mre, il n'est pas besoin de tant de faons!

Elle avait fait de belles promesses  Mme la suprieure, mais elle
s'en croyait quitte avec quelques phrases banales.

--Et enfin, ajoutait-elle toujours, tant pis pour celles qui se laissent
attraper.

Heureusement, j'avais pour me garder ce mme orgueil que si souvent on
m'avait reproch. Ma condition tait bien humble, mais mon coeur tait
haut... Et dj ma personne me semblait sacre comme un autel...

Il fut une grce de Dieu, cet orgueil, car je lui dus de ne pas mme
tre tente, quand autour de moi j'en voyais tant d'autres succomber...

Je logeais, avec les autres apprenties, hors de l'appartement des
patrons, sous les combles, dans une mansarde... C'est--dire que la
journe finie, l'atelier ferm, nous tions libres, abandonnes  nos
seuls instincts, livres aux plus pernicieuses influences et aux plus
dtestables inspirations...

Et ce n'taient ni les conseils ni les exemples mauvais qui manquaient.

Les ouvrires,  l'atelier, ne se gnaient pas devant nous. C'tait 
qui d'entre elles blouirait les gamines par les plus merveilleux
rcits.

Ce n'tait pas mchancet de leur part, ni calcul, mais absence complte
de sens moral, et parfois forfanterie pure.

Et jamais elles n'en avaient fini de nous numrer ce qui, selon elles,
faisait le bonheur de la vie: les parties fines au restaurant, les
promenades sur l'eau  Joinville-le-Pont, les bals masqus au
Montparnasse ou  l'lyse-Montmartre.

Ah! l'exprience vient vite dans les ateliers!...

Il y en avait qui, parties la veille avec une robe en loques et des
souliers percs, arrivaient le lendemain avec des toilettes superbes,
annonant qu'on pouvait les remplacer, qu'elles n'taient plus faites
pour travailler, qu'elles allaient devenir des dames... Elles
disparaissaient radieuses, mais souvent le mois n'tait pas coul qu'on
les voyait revenir maigres, affames, teintes, sollicitant humblement
un peu d'ouvrage.

Elle se tut, crase sous le poids de ses souvenirs au point d'en perdre
la conscience de la situation prsente.

Et le juge de paix, lui aussi, gardait le silence, n'osant
l'interroger...

A quoi bon, d'ailleurs...

Que lui et-elle appris des misres des pauvres petites ouvrires qu'il
ne connt aussi bien qu'elle?... S'il avait  s'tonner d'une chose,
c'est que cette belle jeune fille qui tait l devant lui, abandonne,
dlaisse, et trouv en elle assez d'nergie pour chapper  tous les
dangers...

Cependant, Mlle Marguerite ne tarda pas  se redresser, secouant la
torpeur qui l'envahissait...

--Je ne dois pas grandir mes mrites, monsieur, reprit-elle; outre
l'orgueil, j'avais pour me soutenir un but auquel je m'tais attache
avec la tnacit du dsespoir...

Je voulais devenir la premire de mon tat, ayant reconnu que les
ouvrires qui excellent sont toujours employes et chrement payes.

Aussi, tout en restant la servante, je trouvais le temps d'apprendre
assez vite et assez pour tonner mon patron lui-mme.

Je savais que j'arriverais  gagner entre cinq et six francs par jour,
et avec cela, je m'arrangeais dans l'avenir une existence dont les
perspectives effaaient ce que le prsent avait parfois de trop
intolrable.

Pendant le dernier hiver que je passai chez mes patrons, les commandes
furent si nombreuses et si pressantes qu'ils renoncrent  prendre mme
un jour de repos par semaine. A peine, deux fois par mois,
consentaient-ils  m'accorder une heure pour courir  l'hospice rendre
visite aux soeurs qui m'avaient leve.

Je n'avais jamais failli  ce devoir, mais sur la fin il tait devenu ma
plus vive jouissance.

C'est que mon patron n'avait pu se dispenser de me payer un peu le
surcrot de travail qu'il m'imposait. Je disposais de quelques francs
toutes les semaines, et je les portais aux pauvres petites filles de
l'hospice. Aprs avoir vcu toute ma vie de la charit publique, je
faisais l'aumne  mon tour, je donnais, et cette pense o se dlectait
ma vanit me grandissait  mes yeux...

Enfin, j'allais avoir quinze ans, et j'entrevoyais le terme de mon
apprentissage, quand par une belle journe du mois de mars, pendant que
je vaquais  je ne sais quels soins du mnage, je vis arriver 
l'atelier une des soeurs converses de l'hpital.

Elle tait rouge, tout effare, et si essouffle d'avoir mont vite
l'escalier, que c'est bien juste si elle put ma dire:

--Vite, venez, suivez-moi, on vous attend.

--Qui?... O?...

--Arrivez. Ah!... chre petite, si vous saviez...

J'hsitais, ma patronne me poussa.

--Va donc, petite bte!...

Je suivis la converse sans songer  changer de vtements, sans retirer
seulement le tablier de cuisine que j'avais devant moi.

En bas, devant la porte, tait la plus magnifique voiture que j'eusse
vue de ma vie... Le dedans, tout capitonn de soie claire, me semblait
si beau que je n'osais approcher. Un valet de pied tout chamarr d'or
qui tenait respectueusement la portire, achevait de m'intimider.

--Il faut cependant monter, me dit la soeur converse, c'est l dedans
que je suis venue.

Je montai, la tte absolument trouble, et avant d'tre revenue de mon
tourdissement, j'arrivais  l'hospice, dans ce bureau o avait t
rdig mon contrat d'apprentissage...

Ds que je parus, Mme la suprieure me prit par la main, et
m'attirant vers un homme g, debout prs de la fentre:

--Marguerite, me dit-elle, saluez M. le comte de Chalusse.




IX


Depuis un moment dj, on entendait au dehors, dans le vestibule, un
mouvement inusit, des pas qui allaient et venaient, des trpignements
et le murmure touff de voix se consultant.

Impatient et croyant comprendre ce dont il s'agissait, le juge de paix
se leva et courut ouvrir.

Il ne s'tait pas tromp. Le greffier tait revenu de djeuner; il
n'osait troubler le magistrat, et cependant, le temps lui paraissait
long.

--Ah!... c'est vous, monsieur, fit le vieux juge. Eh bien! commencez
l'inventaire des objets en vue, je ne tarderai pas  vous rejoindre.

Et refermant la porte, il revint s'asseoir...

C'est  peine si Mlle Marguerite s'tait aperue de son mouvement, et
il n'avait pas repris sa place que dj elle poursuivait:

--De ma vie je n'avais aperu un homme aussi imposant que le comte de
Chalusse... Tout en lui, son attitude, sa haute taille, la faon dont il
tait vtu, son visage, son regard, devait frapper de respect et de
crainte une pauvre enfant comme moi...

Et c'est  peine si j'eus assez de prsence d'esprit pour m'incliner
devant lui respectueusement.

Lui me dvisagea d'un oeil indiffrent, et du bout des lvres laissa
tomber ces froides paroles:

--Ah!... c'est l cette jeune fille dont vous me parliez!

L'accent du comte trahissait si bien une surprise dsagrable, que
Mme la suprieure en fut frappe.

Elle me regarda et parut indigne et dsole de mon accoutrement plus
que modeste.

--Il est honteux, s'cria-t-elle, de laisser sortir une enfant ainsi
vtue!

Et tout aussitt elle m'arracha, plutt qu'elle ne dnoua mon tablier de
cuisine, et de ses propres mains se mit  relever mes cheveux, comme
pour mieux faire valoir ma personne.

--Ah!... ces patrons, rptait-elle, les meilleurs ne valent rien...
Comme ils abusent!... Impossible de se fier  leurs promesses... On ne
peut cependant pas tre toujours sur leur dos...

Mais les efforts de Mme la suprieure devaient tre perdus. M. de
Chalusse s'tait dtourn d'un air distrait, et il s'entretenait avec
des messieurs qui se trouvaient l.

Car, alors seulement je le remarquai, le bureau tait plein de monde.
A ct du monsieur  calotte de soie noire, cinq ou six autres se
tenaient debout, de ceux que j'avais vus venir assez souvent pour
inspecter l'hospice.

De qui s'entretenaient-ils?

De moi, bien videmment, je le reconnaissais aux regards que tous
m'adressaient, regards o il n'y avait, d'ailleurs, que bienveillance.

Mme la suprieure tait alle se mler  leur groupe; elle parlait
avec une vivacit que je ne lui avais jamais vue, et moi, seule, dans
mon embrasure de fentre, tout embarrasse de mon personnage, j'coutais
de toutes les forces de mon attention...

Mais j'avais beau tendre outre mesure mon intelligence, je ne comprenais
pas grand'chose aux phrases qui se succdaient, non plus qu'aux
observations et aux objections. Et  tout moment revenaient les mots de
tutelle officieuse, d'adoption ultrieure, de commission
administrative, d'mancipation, de dot, de compensation, d'indemnit
pour les aliments fournis...

Un seul fait prcis ressortait pour moi de tout ce que je voyais et
entendais.

M. le comte de Chalusse demandait une certaine chose, et les messieurs,
en change, en exigeaient d'autres, et encore, et toujours davantage, 
mesure qu'il rpondait:

--Oui, oui, c'est accord, c'est entendu!

Mme,  la fin, il me sembla qu'il s'impatientait, car c'est de la voix
brve que donne l'habitude du commandement qu'il rpondit:

--Je ferai tout ce que vous voulez... Souhaitez-vous quelque chose de
plus?...

Les messieurs aussitt se turent, et Mme la suprieure se mit 
protester que M. le comte tait trop bon mille fois, mais qu'on n'avait
pas attendu moins de lui, dernier reprsentant d'une de ces grandes et
anciennes familles, o la charit est une tradition.

Je ne saurais rendre  cette heure la surprise et l'indignation que
j'prouvai alors...

Je devinais, je sentais, une voix au-dedans de moi me criait que c'tait
mon sort, mon avenir, ma vie, qui s'agitaient et se dcidaient en ce
moment... et je n'tais mme pas consulte.

On disposait de moi, comme si on et t sr que je ne pouvais refuser
mon assentiment aprs qu'on se serait engag pour moi.

Mon orgueil se rvoltait  cette ide, mais mon esprit ne me fournissait
pas une parole pour traduire ma colre. Rouge, confuse, furieuse, je me
demandais comment intervenir quand tout  coup la dlibration cessa et
je fus entoure de tous ces messieurs.

L'un d'eux, un petit vieux, qui avait un sourire bat et des yeux
tincelants, me tapa doucement sur la joue en disant:

--Et elle est aussi sage que jolie!

Je l'aurais battu ce petit vieux, mais les autres approuvrent, sauf
pourtant M. de Chalusse, dont l'attitude devenait de plus en plus
glaciale, et qui avait aux lvres ce sourire contraint de l'homme bien
lev rsolu  ne se froisser de rien.

Il me parut qu'il souffrait, et je sus plus tard que je ne m'tais pas
trompe.

Loin d'imiter la familiarit du vieux monsieur, il me salua gravement
avec une sorte de respect qui me confondit, et sortit en dclarant qu'il
reviendrait le lendemain pour en finir.

J'tais enfin seule avec Mme la suprieure, j'allais pouvoir
l'interroger; elle ne m'en laissa pas le temps, et la premire, avec une
volubilit extraordinaire, elle se mit  m'expliquer mon bonheur inou,
preuve irrcusable et manifeste de la protection de la Providence.

Le comte, me dit-elle, allait devenir mon tuteur, il me doterait
certainement, et plus tard, si je savais reconnatre ses bonts, il
m'adopterait, moi, pauvre fille sans pre ni mre, je porterais ce grand
nom de Durtal de Chalusse, et je recueillerais une fortune immense...

Elle ajoutait que l ne se bornait pas la bienfaisance du comte, qu'il
consentait  rembourser tout ce que j'avais cot, qu'il se proposait de
doter on ne savait combien de pauvres filles, et qu'enfin il avait
promis des fonds pour faire btir une chapelle.

Comment cela tait arriv, c'tait  n'y pas croire.

Le matin mme, M. de Chalusse s'tait prsent, dclarant que vieux,
clibataire, sans enfants, sans famille, il prtendait se charger de
l'avenir d'une pauvre orpheline.

On lui avait prsent la liste de toutes les orphelines de l'hospice, et
c'tait moi qu'il avait choisie...

--Et au hasard, ma chre Marguerite, rptait Mme la suprieure; au
hasard... c'est un vritable miracle...

Cela me semblait tenir du miracle, en effet; mais j'tais bien plus
tourdie encore que joyeuse.

Je sentais le vertige envahir mon cerveau, et j'aurais voulu demeurer
seule pour me recueillir, pour rflchir, car j'tais libre, je le
savais, de refuser ces blouissantes perspectives...

Timidement je demandai la permission de retourner chez mes patrons, pour
les prvenir, pour les consulter... Cette permission me fut refuse.

Il me fut dit que je dlibrerais et que je me dciderais seule, et que
ma rsolution prise, il n'y aurait plus  revenir...

Je restai donc  l'hospice, et je dnai  la table de Mme la
suprieure.

Pour la nuit, on me donna la chambre d'une soeur qui tait absente.

Ce qui m'tonnait le plus, c'est qu'on me traitait avec une visible
dfrence, comme une personne appele  de hautes destines, et dont
sans doute on attendait beaucoup...

Et cependant, j'hsitais  me dcider...

Mon indcision dut paratre une ridicule hypocrisie; elle tait sincre
et relle...

Assurment, je n'avais pas  regretter beaucoup ma situation chez mes
patrons, mais enfin je la connaissais, cette situation; je l'avais
exprimente, le plus pnible tait fait, j'arrivais  la fin de mon
apprentissage, j'avais pour ainsi dire arrang ma vie, l'avenir me
paraissait sr...

L'avenir! que serait-il avec le comte de Chalusse?... On me le faisait
si beau, si blouissant, que j'en tais pouvante. Pourquoi le comte
m'avait-il choisie de prfrence  toute autre?... tait-ce vraiment le
hasard qui avait dtermin son choix?... Le miracle, en y
rflchissant, me paraissait prpar de longue main, et devait,
pensais-je, cacher quelque mystre...

Enfin, plus que tout, l'ide de m'abandonner  un inconnu, d'abdiquer ma
volont, de lui confier ma vie, me rpugnait.

On m'avait accord quarante-huit heures pour prendre un parti; jusqu'
la dernire seconde, je demeurai en suspens.

Qui sait?... C'et t un bonheur peut-tre si j'eusse su me rsigner 
l'humilit de ma condition... Je me serais pargn bien des souffrances
que je ne pouvais mme pas concevoir...

Je n'eus pas ce courage, et, le dlai expir, je rpondis que je
consentais  tout.

Mlle Marguerite se htait.

Aprs avoir trouv une sorte de douceur triste  s'attarder parmi les
lointaines impressions de sa premire enfance, elle souffrait davantage
 mesure que son rcit se rapprochait du moment prsent...

--Je vivrais des milliers d'annes, reprit-elle, que je n'oublierais
jamais le jour o j'abandonnai l'hospice des Enfants-Trouvs, pour
devenir la pupille de M. de Chalusse. C'tait un samedi... La veille,
j'avais rendu ma rponse  Mme la suprieure. Ds le matin, je vis
arriver mes anciens patrons. On tait all les prvenir et ils venaient
me faire leurs adieux... La rupture de mon contrat d'apprentissage avait
prsent quelques difficults, mais le comte avait tout aplani avec de
l'argent.

N'importe!... Ils me regrettaient, je le vis bien... leurs yeux taient
humides... Ils regrettaient l'humble petite servante qui leur avait t
si dvoue...

Mais en mme temps je remarquai dans leurs manires une visible
contrainte... Plus de tutoiement, plus de voix rude... ils me disaient:
vous, ils m'appelaient: mademoiselle... Pauvres gens! ils s'excusaient
avec des paroles grotesques et attendrissantes d'avoir os accepter mes
services, dclarant en mme temps qu'ils ne me remplaceraient jamais
pour le mme prix...

La femme surtout me jurait qu'elle ne se consolerait jamais de n'avoir
pas remis vertement  sa place son frre, un mauvais gars, comme la
suite l'avait bien prouv, lorsqu'il avait os hausser son caprice
jusqu' moi...

Pour la premire fois, ce jour-l, je me sentis sincrement aime, si
vritablement que si ma rponse n'et pas t donne et signe, je
serais retourne chez ces braves relieurs...

Mais il n'tait plus temps.

Une converse vint me dire de descendre, que Mme la suprieure me
demandait.

Une dernire fois j'embrassai le pre et la mre Greloux, comme nous
disions  l'atelier, et je descendis.

Chez Mme la suprieure, une dame et deux ouvrires charges de
cartons m'attendaient.

C'tait une couturire qui arrivait avec les vtements qui convenaient 
ma nouvelle situation. C'tait, on me l'apprit, une prvenance de M. de
Chalusse. Ce grand seigneur pensait  tout et ne ddaignait pas, entour
qu'il tait de trente domestiques, de descendre aux plus minutieux
dtails...

Donc, pour la premire fois, je sentis sur mon paule le frissonnement
de la soie et le moelleux du cachemire... J'essayai aussi de mettre des
gants... je dis j'essayai, car jamais je n'y pus parvenir.

Tout en parlant ainsi, sans arrire-pense de coquetterie, certes, la
jeune fille agitait ses mains mignonnes et exquises sans exiguit,
rondes, pleines, blanches, avec des ongles qui avaient des reflets
nacrs...

Et le juge de paix se demandait s'il tait bien possible que ces mains
de duchesse, faites pour le dsespoir de la statuaire, eussent t
condamnes aux plus grossiers ouvrages.

--Ah!... ma toilette ne fut pas une petite affaire, reprit-elle avec un
sourire qui empruntait aux circonstances quelque chose de navrant.
Toutes les bonnes soeurs runies autour de moi mettaient  me faire
belle autant de soins et de patience qu'elles en dployaient  parer,
les jours de fte, la vierge de notre chapelle.

Un secret instinct me disait qu'elles se fourvoyaient, que leur got
n'tait pas le got; qu'elles m'habillaient ridiculement... n'importe...
je les laissais se contenter sans mot dire. J'avais le coeur
horriblement serr... jamais attention faite pour rendre joyeuse
n'apporta tant de tristesse.

Je croyais sentir encore sur ma main les larmes de Mme Greloux, et
ces parures criardes me paraissaient aussi funbres que la dernire
toilette du condamn...

Enfin, elles trouvrent leur oeuvre parfaite, et alors j'entendis
autour de moi comme une clameur d'admiration... Jamais les soeurs, 
les entendre, n'avaient contempl rien de si merveilleux... Celles qui
taient  la classe ou  la couture furent mandes pour juger, et mme
les plus sages d'entre les orphelines furent admises... Peut-tre, pour
ces dernires, devais-je tre un exemple destin  rendre les bons
conseils palpables, car Mme la suprieure disait  toutes:

--Vous voyez, mes chres filles, o mne une bonne conduite... Soyez
sages autant que notre chre Marguerite, et Dieu vous rcompensera comme
elle....

Et moi, roide sous mes superbes atours, plus qu'une momie sous ses
bandelettes, les bras carts du corps, ple d'apprhension,
j'attendais.

J'attendais M. de Chalusse, qui devait venir me prendre aprs avoir
termin toutes les formalits qui allaient substituer son autorit 
l'autorit de la commission administrative de l'hospice.

Une heure sonna, M. le comte de Chalusse parut...

C'tait bien lui, tel que je l'avais entrevu, tel qu'il assigeait ma
mmoire. C'tait ce mme flegme hautain qui m'avait glace, ce mme
oeil impassible...

A peine daigna-t-il me regarder, et moi, qui l'observais avec une
anxit poignante, je ne pus lire sur son visage ni approbation ni
blme.

--Vous voyez, monsieur le comte, dit Mme la suprieure en me
montrant, que vos intentions ont t scrupuleusement suivies.

--Je vous en remercie, ma soeur, dit-il, et c'est  vos pauvres que je
prouverai l'tendue de ma reconnaissance.

Puis, se retournant vers moi:

--Marguerite, me dit-il, prenez cong de... vos mres, et dites-leur
bien que vous ne les oublierez jamais...

Elle s'interrompit, les larmes rendaient sa voix presque
inintelligible...

Mais dominant aussitt son attendrissement:

--A ce moment seulement monsieur, poursuivit-elle, je compris combien
j'aimais ces pauvres soeurs que parfois j'avais presque maudites... Je
sentis par combien d'affections je tenais  cette hospitalire maison,
et toutes ces petites infortunes, mes compagnes de misre et
d'abandon...

Mon coeur se brisait, et Mme la suprieure, toujours si impassible,
ne semblait gure moins mue que moi... Elle l'tait... N'emportais-je
pas, et pour quels hasards, cette fraction de son coeur qu'elle
m'avait donne!...

Enfin, M. de Chalusse me prit le bras et m'entrana.

Dans la rue, nous attendait une voiture moins belle que celle qui tait
venue me prendre  mon atelier, mais beaucoup plus vaste et charge de
malles et de coffres.

Elle tait attele de quatre chevaux gris conduits par des postillons
portant l'uniforme de la poste de Paris.

--Montez, mon enfant, me dit M. de Chalusse.

J'obis, plus morte que vive, et je me plaai, comme il me l'indiquait,
sur la banquette du fond.

Lui-mme, alors, monta et se plaa en face de moi.

Ah!... ce fut l, monsieur, une de ces motions dont la seule pense,
bien des annes aprs, remue l'me jusqu'en ses plus intimes
profondeurs...

Sur la porte de l'hospice, toutes les soeurs se pressaient, fondant en
larmes; Mme la suprieure mme pleurait sans chercher  se cacher.

--Adieu!... me criaient-elles, adieu, chre fille aime, adieu, chre
petite... souvenez-vous de vos vieilles amies... nous prierons Dieu pour
votre bonheur.

Dieu ne devait pas les entendre.

Sur un signe de M. de Chalusse, un laquais ferma la portire, les
postillons firent claquer leur fouet et la lourde berline partit  fond
de train.

Le sort en tait jet... Il y avait comme un abme dsormais entre moi
et cet hospice, o  peine ne j'avais t apporte  demi morte,
enveloppe de langes dont les angles chiffrs avaient t coups.

Je sentais que mon pass m'chappait, quel serait l'avenir? Mais j'tais
trop hors de moi pour rflchir, et blottie dans un angle de la voiture,
j'piais M. de Chalusse avec la poignante angoisse de l'esclave qui
tudie son nouveau matre.

Ah!... monsieur, quelle stupeur tout  coup!...

La physionomie du comte changea comme s'il et laiss tomber un masque,
ses lvres tremblrent, des clairs de tendresse jaillirent de ses yeux
et il m'attira  lui en s'criant:

--Oh! Marguerite!... Ma Marguerite adore!... Enfin, enfin!...

Il sanglotait ce vieux homme, que dans mon ignorance j'avais jug plus
froid et plus insensible que le marbre, il m'treignait entre ses bras,
il me meurtrissait de ses baisers.

Et moi, je me sentais affreusement bouleverse par des sentiments
tranges, inconnus, indfinissables... Mais je ne tremblais plus...

Une voix au dedans de moi me criait que c'tait comme une chane
mystrieuse brusquement rompue, qui tout  coup se renouait entre M. de
Chalusse et moi.

Et cependant, je me rappelais les explications de la suprieure de
l'hospice; ce miracle en ma faveur, cette admirable intervention de la
Providence, dont elle m'avait parl.

--Ce n'est donc pas le hasard, monsieur le comte, demandai-je, qui a
dcid votre choix entre toutes les orphelines?

Ma question parut le confondre.

--Pauvre Marguerite, murmura-t-il, chre fille adore, voici des annes
que je prpare ce hasard!...

A l'instant mme, toutes les histoires romanesques de l'hospice me
revinrent en mmoire.

Et Dieu sait s'il s'en raconte, que les soeurs converses se
transmettent de gnration en gnration, et qui sont comme la lgende
d'or des enfants trouvs.

Cette formule dsolante pre et mre inconnus, sur un acte de
naissance, est comme une excitation aux plus dangereuses imaginations,
une porte ouverte aux esprances les plus extravagantes...

Et je me mis  fixer le comte de Chalusse, essayant de dcouvrir dans
ses traits quelque chose des miens, m'efforant de saisir une vague
ressemblance. Lui ne paraissait pas s'apercevoir de l'obstination de mon
regard, et poursuivant une pense obsdante, il murmurait:

--Le hasard!... il fallait qu'on y crt... on y a cru... Et cependant,
les plus habiles chercheurs de Paris, depuis le vieux Tabaret jusqu'
Fortunat, le dnicheur d'hritages, les matres dans l'art de suivre une
piste, ont puis leurs ressources  seconder mes recherches
acharnes!...

L'angoisse me devenait intolrable, aussi, n'y tenant plus:

--Alors, monsieur le comte, dis-je avec un horrible battement de
coeur, vous tes mon pre, c'est vous...

De la main, il me ferma la bouche si violemment qu'il me fit mal, et
d'une voix sourde:

--Imprudente!... malheureuse enfant, balbutia-t-il, que venez-vous de
dire!... Oubliez jusqu' cette funeste pense... Ce nom de pre, ne le
prononcez jamais. Vous m'entendez: jamais!... je vous le dfends!...

Il tait devenu extraordinairement ple, et ses regards effars erraient
de tous cts, comme s'il et frmi qu'on ne m'et coute, comme s'il
et oubli que nous tions seuls, dans une voiture emporte au galop.

Moi, cependant, j'tais perdue de stupeur, et mortellement pouvante de
ce soudain effroi que M. de Chalusse n'avait pu matriser.

Qu'est-ce que cela signifiait? Quels douloureux souvenirs, quelles
mystrieuses apprhensions avais-je fait tressaillir au fond de l'me de
ce vieillard, mon tuteur, dsormais, mon matre!...

Je ne pouvais concevoir ni m'imaginer ce qu'il avait trouv  ma
question d'extraordinaire et d'inattendu. Je la jugeai toute naturelle
au contraire, dicte par les circonstances, impose par la conduite et
par les paroles du comte.

Et, en dpit du dsordre de ma pense, cet inexplicable murmure qu'on
appelle le pressentiment, bourdonnait au dedans de moi:

--Il t'a dfendu de l'appeler ton pre, il ne t'a pas dit qu'il ne l'est
pas.

Mais je n'eus le loisir ni de rflchir ni d'interroger surtout, M. de
Chalusse. En ce moment, je m'en sentais le courage... Je ne l'osai
jamais par la suite.

Notre voiture gravissait alors au grand trot la rampe roide du chemin de
fer de Lyon. Bientt nous mmes pied  terre dans la cour de la gare.

L, j'eus la premire notion exacte de la ferique puissance de
l'argent, moi, pauvre fille leve par la charit publique, moi qui,
depuis trois ans, travaillais pour ma seule subsistance.

M. de Chalusse tait attendu par ceux de ses gens qui devaient nous
accompagner, ils avaient pens  tout, ils avaient tout prvu.

Je n'avais pas eu le temps de regarder autour de moi que dj nous
tions sur le quai, devant un train prt  partir. En face, sur une
plate-forme, je reconnus, fixe et amarre, la berline de voyage qui
nous avait amens. Je m'apprtais  y monter, car dj les employs
criaient: En voiture, messieurs les voyageurs! quand M. de Chalusse
m'arrta.

--Pas ici, me dit-il; venez avec moi.

Je le suivis, et il me mena  un wagon magnifique plus grand et plus
haut que tous les autres, portant, au centre, en relief, les armes des
Chalusse.

--Voici votre voiture, chre Marguerite, me dit-il.

J'y entrai. La vapeur siffla; le train tait parti...

Mlle Marguerite succombait de lassitude, la sueur perlait  ses
tempes, sa poitrine haletait, sa voix commenait  se trahir...

Le juge de paix s'effraya presque.

--De grce, mademoiselle, interrompit-il, reposez-vous, rien ne nous
presse.

Mais elle, secouant la tte:

--Mieux vaut finir, fit-elle, aprs je n'aurais plus la courage de
reprendre.

Et elle continua:

--Un tel voyage, pour moi qui n'tais jamais alle plus loin que
Versailles, et d tre un long enchantement...

Notre wagon, le wagon de M. de Chalusse, tait une de ces dispendieuses
fantaisies que peu de millionnaires se permettent... Il se composait
d'un salon, qui tait un chef-d'oeuvre de got et de luxe, et de deux
compartiments, un  chaque bout, formant deux chambres avec leurs lits
de repos...

Et tout cela, le comte ne se lassait pas de me le rpter, tait  moi,
 moi seule...

C'est appuye sur des coussins de velours que je regardais par la
portire surgir et s'vanouir aussitt les paysages... Pench prs de
moi, M. de Chalusse me nommait toutes les villes et les moindres
villages que nous traversions: Brunoy, Melun, Fontainebleau, Villeneuve,
Sens, Laroche...

Et  toutes les stations, ds qu'il y avait cinq minutes d'arrt, les
domestiques qui voyageaient dans la berline accouraient nous demander
nos ordres...

A Lyon, au milieu de la nuit, un souper nous attendait, qu'on servit ds
que nous descendmes de wagon... puis on nous avertit de remonter, et le
train repartit...

Quels merveillements pour une pauvre petite ouvrire de quinze ans,
qui, la veille encore, bornait ses plus hautes ambitions  un gain de
cinq francs par jour!... Quel foudroyant changement!... Le comte
m'avait fait me retirer dans une des chambres du wagon, et l, le
sommeil me gagnant, je finissais par perdre l'exacte notion de moi, ne
sachant plus distinguer la ralit du rve.

Cependant, une inquitude m'obsdait, dominant l'tourdissement:
l'incertitude de ce qui m'attendait au bout de cette longue route.

M. de Chalusse restait bon et affectueux avec moi; mais il avait repris
son flegme habituel, et mon bon sens me disait qu' le questionner je
perdrais mes peines.

Enfin, le lendemain, aprs trente heures de chemin de fer, nous
remontmes dans la berline attele de chevaux de poste, et peu aprs M.
de Chalusse me dit:

--Voici Cannes... Nous sommes arrivs.

Dans cette ville, une des plus charmantes qui se mirent aux flots bleus
de la Mditerrane, le comte possdait un vritable palais, au milieu
d'un bois d'orangers,  deux pas de la mer, en face de ces deux
corbeilles de myrtes et de lauriers roses, qu'on appelle les les
Sainte-Marguerite.

Il se proposait d'y passer quelques mois, le temps qu'il faudrait  mon
apprentissage du luxe.

C'est que, dans ma situation nouvelle, j'tais incroyablement gauche et
sauvage, d'une timidit extraordinaire, que redoublait mon orgueil, et
si dpayse que j'en tais  ne plus savoir, pour ainsi dire, me servir
de mes mains, ni marcher, ni me tenir. Tout m'embarrassait et
m'effarouchait. Et, pour comble, j'avais conscience de mon tranget, je
voyais mes maladresses et que je manquais  tous les usages, je
comprenais que je ne parlais mme pas la langue des gens qui
m'entouraient.

Et cependant, le souvenir de cette petite ville de Cannes me sera
toujours cher.

C'est l que j'ai entrevu pour la premire fois celui qui maintenant est
mon unique ami en ce monde. Il ne m'avait pas adress la parole, mais 
la commotion que je ressentis l, dans la poitrine, quand nos yeux se
rencontrrent, je compris qu'il aurait sur ma vie une influence
dcisive.

L'vnement m'a prouv que je ne m'tais pas trompe.

Dans le moment, cependant, je ne sus rien de lui. Pour rien au monde je
n'eusse questionn. Et c'est par hasard que j'appris qu'il habitait
Paris, qu'il tait avocat, qu'il se nommait Pascal, et qu'il tait venu
dans le Midi pour accompagner un de ses amis malade...

D'un seul mot,  cette poque, le comte de Chalusse pouvait assurer le
bonheur de ma vie et de la sienne... ce mot, il ne le pronona pas.

Il fut pour moi le meilleur et le plus indulgent des pres, et souvent
j'ai t touche jusqu'aux larmes de son ingnieuse tendresse.

Mais s'il tait  genoux devant le moindre de mes dsirs, il ne
m'accordait pas sa confiance.

Il y avait entre nous un secret qui tait comme un mur de glace.

Je m'accoutumais cependant  ma nouvelle vie, et mon esprit reprenait
son quilibre, quand un soir, le comte rentra plus boulevers, s'il est
possible, que le jour de ma sortie de l'hospice.

Il appela son valet de chambre, et d'un ton qui n'admettait pas de
rplique:

--Je veux partir, dit-il, je veux tre parti avant une heure,
procurez-vous des chevaux de poste  l'instant.

Et comme mes yeux,  dfaut de ma bouche, interrogeaient:

--Il le faut, ajouta-t-il, hsiter serait folie, chaque minute ajoute
pour ainsi dire au pril qui nous menace.

J'tais bien jeune, monsieur, inexprimente, toute ignorante de la vie;
mais la souffrance, l'isolement, la certitude de n'avoir  compter que
sur moi avaient donn  mon intelligence cette maturit prcoce qui est
le lot des enfants des pauvres.

Prvenue, aussitt admise prs de M. de Chalusse, qu'il me faisait
mystre d'une certaine chose, je m'tais mise  l'tudier avec cette
patiente sagacit de l'enfant, redoutable parce qu'on ne la souponne
pas, et j'en tais arrive  cette conviction qu'une perptuelle terreur
troublait sa vie.

tait-ce donc pour lui qu'il tremblait, ce grand seigneur que son titre,
ses relations et sa fortune faisaient si puissant? videmment non.
C'tait donc pour moi? Sans doute! Mais pourquoi?...

Bientt il me fut prouv qu'il me cachait, ou que du moins il empchait
par tous les moyens en son pouvoir, que ma prsence prs de lui ne ft
connue hors d'un cercle trs-restreint.

Notre brusque dpart de Cannes devait justifier toutes mes conjectures.

Ce fut  proprement parler une fuite.

Nous nous mmes en route  onze heures du soir, par une pluie battante,
avec les premiers chevaux qu'on pt se procurer.

Le seul valet de chambre de M. de Chalusse nous accompagnait; non
Casimir, celui qui m'accusait, il n'y a qu'un instant, mais un autre, un
vieux et digne serviteur, mort depuis, malheureusement, et qui avait
toute la confiance de son matre.

Les autres domestiques, congdis avec une gratification princire,
devaient se disperser le lendemain.

Nous ne revenions pas sur Paris; nous nous dirigions vers la frontire
italienne.

Il faisait encore nuit noire quand nous arrivmes  Nice, devenue depuis
peu une ville franaise. Notre voiture s'arrta sur le port, le
postillon dtela ses chevaux, et nous restmes l...

Le valet de chambre s'tait loign en courant. Il ne reparut que deux
heures plus tard, annonant qu'il avait eu bien de la peine  se
procurer ce que souhaitait M. le comte, mais qu'enfin, en prodiguant
l'argent il avait lev toutes les difficults.

Ce que voulait M. de Chalusse, c'tait un navire prt  prendre la mer.
Bientt celui qu'avait arrt le valet de chambre vint se ranger le long
du quai. Notre berline fut hisse sur le pont et nous mmes  la
voile... le jour se levait.

Le surlendemain, nous tions  Gnes, cachs sous un faux nom dans une
htellerie du dernier ordre.

Depuis l'instant o le comte avait senti la mer sous ses pieds, il
m'avait paru moins violemment agit, mais il tait loin d'tre calme. Il
tremblait d'tre poursuivi et rejoint, les prcautions dont il
s'entourait le prouvaient. Un malfaiteur ne prend pas plus de peine pour
dpister la police lance sur ses traces.

Un fait positif aussi, c'est que, seule, je causais les transes
incessantes de M. de Chalusse. Mme, une fois je l'entendis dlibrer
avec son valet de chambre si on ne m'habillerait pas en homme. La
difficult de se procurer un costume empcha surtout l'excution de ce
projet.

Pour ne ngliger aucune circonstance, je dois dire que le domestique ne
partageait pas les inquitudes de son matre.

A trois ou quatre reprises, je l'entendis qui disait:

--M. le comte est trop bon de se faire ainsi du mauvais sang... Elle ne
nous rattrapera pas... Nous a-t-elle seulement suivis?... Sait-elle mme
quelque chose?... Et,  tout mettre au pis, que peut-elle?...

Elle!... qui, elle?... Voil ce que je m'puisais  chercher.

Je dois, du reste, vous l'avouer, monsieur: positive de ma nature et peu
accessible aux imaginations romanesques, je finissais par me persuader
que le pril existait surtout dans l'esprit du comte, et qu'il se
l'exagrait singulirement s'il ne le crait pas.

Il n'en souffrait pas moins, et la preuve c'est que le mois qui suivit
fut employ en courses haletantes d'un bout  l'autre de l'Italie.

Le mois de mai finissait quand M. de Chalusse crut pouvoir rentrer en
France. Nous rentrmes par le Mont-Cenis, et tout d'une traite nous
allmes jusqu' Lyon.

C'est l qu'aprs un sjour de quarante-huit heures employes en
courses, le comte m'apprit que nous allions nous sparer pour un temps,
que la prudence exigeait ce sacrifice...

Et aussitt, sans me laisser placer une parole, il entreprit de me
dmontrer les avantages de ce parti.

J'tais d'une ignorance extrme, et il comptait que je profiterais de
notre sparation pour hausser mon ducation au niveau de ma position
sociale.

Il avait donc arrang, me dit-il, que j'entrerais comme pensionnaire aux
dames de Sainte-Marthe, une maison d'ducation qui a dans le Rhne la
clbrit du couvent des Oiseaux  Paris.

Il ajouta que par prudence encore il se priverait de me venir visiter.
Il me fit jurer de ne jamais prononcer son nom. Je devais envoyer les
lettres que je lui crirais  une adresse qu'il me donna, et lui-mme
signerait d'un nom suppos celles qu'il m'adresserait. Enfin, il me dit
encore que la directrice de Sainte-Marthe avait son secret, et que je
pouvais me fier  elle...

Il tait si inquiet, si agit, si visiblement dsespr le jour o cette
grave dtermination fut prise, que vritablement je le crus... fou.

N'importe, je rpondis que j'obirais, et la vrit est que j'tais loin
d'tre afflige.

L'existence, prs de M. de Chalusse, tait d'une tristesse mortelle. Je
dprissais d'ennui, moi toujours accoutume au travail, au mouvement,
au bruit. Et je me sentais tout mue de joie,  l'ide que j'allais me
trouver au milieu de jeunes filles de mon ge que j'aimerais et qui
m'aimeraient.

Malheureusement, M. de Chalusse, qui prvoyait tout, avait oubli une
circonstance qui devait faire des deux annes que j'ai passes 
Sainte-Marthe, une lente et cruelle agonie.

Je fus d'abord amicalement accueillie de mes compagnes... Une nouvelle
qui rompt la monotonie est toujours bien venue. Mais on ne tarda pas 
me demander comment je m'appelais, et je n'avais d'autre nom  donner
que celui de Marguerite... On s'tonna, on voulut savoir ce que
faisaient mes parents... je ne sais pas mentir, j'avouai que je ne
connaissais ni mon pre ni ma mre...

Ds lors, la btarde, on m'avait surnomme ainsi, fut relgue 
l'cart... On s'loigna de moi pendant les rcrations... Ce fut  qui
ne serait pas place prs de moi  l'tude...  la leon de piano, celle
qui devait jouer aprs moi affectait d'essuyer soigneusement le clavier.

Bravement, j'essayai de lutter contre cette rprobation injuste, et de
la vaincre. Inutiles efforts!... J'tais trop diffrente de toutes ces
jeunes filles... D'ailleurs, j'avais commis une imprudence norme...
J'avais t assez simple pour laisser voir  mes compagnes les
magnifiques bijoux dont M. de Chalusse m'avait comble, et que je ne
portais jamais... En deux occasions, j'avais prouv que je disposais 
moi seule de plus d'argent que toutes les lves ensemble...

Pauvre, on m'et peut-tre fait l'aumne d'une hypocrite piti... Riche,
je devins l'ennemie... Ce fut la guerre, et une de ces guerres sans
merci comme il s'en voit parfois au fond des couvents...

Je vous pouvanterais, monsieur, si je vous disais quels raffinements de
cruaut inventrent ces filles de hobereaux pour satisfaire la haine que
leur inspirait l'intruse...

Je pouvais me plaindre... je jugeais cela au-dessous de moi...

Comme autrefois, je renfermai en moi le secret de mes souffrances, et je
mis mon orgueil  ne montrer jamais qu'un visage placide et souriant,
disant  mes ennemies que mon coeur planait si haut au-dessus d'elles,
que je les dfiais de l'atteindre.

Le travail fut mon refuge et ma consolation; je m'y jetai avec l'pret
du dsespoir.

Cependant je serais sans doute morte  Sainte-Marthe sans une
circonstance futile.

Un jour de composition, j'eus une discussion avec ma plus implacable
ennemie: elle se nommait Anas de Rochecote.

J'avais mille fois raison, je ne voulais pas cder, la directrice
n'osait pas me donner tort.

Furieuse, Anas crivit  sa mre je ne sais quels mensonges. Mme de
Rochecote intressa les mres de cinq ou six lves  la querelle de sa
fille, et un soir, ces dames vinrent toutes ensemble, noblement et
courageusement demander l'expulsion de la btarde. Il tait
inqualifiable, disaient-elles, inou, monstrueux, qu'on ost admettre
dans la maison d'ducation de leurs enfants, une fille comme moi, sans
nom, issue on ne savait d'o, et qui, pour comble, humiliait les autres
de ses richesses suspectes.

La directrice voulut prendre mon parti; ces dames dclarrent que si je
n'tais pas renvoye elles retireraient leurs filles... C'tait 
prendre ou  laisser...

Je ne pouvais pas n'tre pas sacrifie...

Prvenu par le tlgraphe, M. de Chalusse accourut, et le lendemain
mme, je quittais Sainte-Marthe au milieu des hues!...




X


Dj, le matin mme, le juge de paix avait pu voir de quelle virile
nergie le malheur avait tremp Mlle Marguerite, cette belle jeune
fille si timide et si fire.

Il n'en fut pas moins surpris de l'explosion soudaine de sa haine.

Car elle hassait. Le seul frmissement de sa voix, en prononant le nom
d'Anas de Rochecote, disait bien qu'elle tait de ces mes altires qui
ne sauraient oublier une offense.

Nulle trace ne restait de sa fatigue si grande: elle s'tait redresse,
et le souvenir de l'odieux et lche affront dont elle avait t victime,
empourprait sa joue et allumait des clairs au fond de ses grands yeux
noirs.

--Cette atroce humiliation n'a gure plus d'un an de date, monsieur,
reprit-elle, et maintenant il me reste peu de chose  vous apprendre.

Mon expulsion de Sainte-Marthe transporta d'indignation M. de Chalusse.
Il savait une chose que j'ignorais, c'est que Mme de Rochecote, cette
femme si svre et si intraitable, tait absolument dcrie pour ses
moeurs...

La premire inspiration du comte fut de lutter et de se venger, car,
avec ses apparences glaciales, il tait la violence mme. J'eus toutes
les peines du monde  l'empcher d'aller provoquer le gnral de
Rochecote, qui vivait encore  cette poque.

Cependant il importait de prendre un parti pour moi.

M. de Chalusse me proposa de me chercher une autre maison d'ducation,
me promettant, instruit qu'il tait par une dsolante exprience, de
prendre assez de prcautions pour assurer mon repos.

Mais je l'interrompis, ds les premiers mots, pour lui dire que je
rentrerais  mon atelier de reliure plutt que de hasarder une nouvelle
preuve.

Et ce que je disais, je le pensais.

Un subterfuge indigne de moi--une supposition de nom, par
exemple--pouvait seul me mettre  l'abri des avanies de Sainte-Marthe.
Or, je me savais incapable de soutenir un mensonge... je sentais qu'au
premier soupon je confesserais tout.

Ma fermet eut cet avantage de rendre quelque rsolution  M. de
Chalusse.

Il s'cria, en jurant--ce qui ne lui arrivait presque jamais--que
j'avais mille fois raison, qu'il tait las,  la fin, de trembler et de
se cacher, et qu'il allait prendre ses mesures pour me garder prs de
lui.

--Ainsi, conclut-il en m'embrassant, le sort en est jet, et il arrivera
ce qui pourra!...

Mais ces mesures dont il parlait exigeaient un certain dlai, et en
attendant il dcida qu'il m'tablirait  Paris, la seule ville o on
puisse chapper aux indiscrtions.

Il acheta donc pour moi, non loin du Luxembourg, une maison petite et
commode, avec un jardinet sur le devant, et il m'y installa avec deux
vieilles bonnes et un domestique de confiance.

Comme il me fallait, en outre, un chaperon, il se mit en qute et
m'amena Mme Lon.

Le juge de paix,  ce nom, releva un peu la tte, enveloppant Mlle
Marguerite d'un regard perspicace.

Il esprait que quelque chose en elle lui apprendrait ce qu'elle pensait
au juste de la femme de charge, et quel degr de confiance elle lui
accordait.

Mais elle fut impntrable.

--Aprs tant de traverses, poursuivit-elle, j'ai pu croire un instant
que la destine se lassait.

Oui, je l'ai cru, et quoi qu'il advienne, les mois que j'ai passs dans
cette chre maison seront les plus heureux de ma vie...

Je m'y plus tout d'abord; j'y trouvais la solitude et la paix...

Mais quelle ne fut pas ma stupeur, le lendemain mme de mon
installation, lorsque descendant  mon petit jardin, j'aperus debout,
arrt devant la grille, ce jeune homme que j'avais entrevu  Cannes, et
dont la physionomie, aprs plus de deux ans, restait dans ma mmoire
comme l'expression acheve des sentiments les meilleurs et les plus
nobles.

J'eus comme un blouissement. Quel mystrieux hasard l'avait fait
s'arrter l, prcisment  cette heure?...

Ce qui est sr, c'est qu'il me reconnut comme je le reconnaissais. Il me
salua en souriant un peu, et je m'enfuis, indigne surtout de ne me
point sentir d'indignation de son audace.

Je fis beaucoup de projets ce jour-l. Mais le lendemain,  la mme
heure, j'tais cache derrire une persienne, et je le vis, comme la
veille, s'arrter et regarder avec une vidente anxit...

Bientt je sus qu'il demeurait tout prs de l, avec sa mre, une femme
veuve, et que chaque jour deux fois, en allant au Palais et en revenant,
il passait devant ma maison.

Elle tait devenue cramoisie, elle baissait les yeux, elle balbutiait...

Puis, tout  coup, rougissant de rougir, elle redressa le front, et
d'une voix plus ferme:

--Vous dirai-je, monsieur, notre simple histoire?... A quoi bon!... De
tout ce qui s'est pass, je n'aurais rien  cacher  ma mre, si j'avais
une mre. Quelques causeries furtives, quelques lettres changes, un
serrement de main  travers la grille... et ce fut tout.

Cependant, j'eus un tort grave et irrparable... je manquai  la rgle
de ma vie: la franchise, et j'en suis cruellement punie. Je ne dis rien
 M. de Chalusse... je n'osai pas.

Je souffrais de ma dissimulation, je me jurais de tout avouer, mais je
m'ajournais de semaine en semaine... Chaque soir, je me disais: Ce sera
pour demain... et le lendemain: Allons, je m'accorde encore cette
journe...

C'est que je connaissais les prjugs aristocratiques du comte, je
savais quels grands projets d'tablissement il caressait pour moi, et il
tait l'arbitre de mon avenir.

Et d'un autre ct, Pascal ne cessait de me rpter:

--De grce, mon amie, ne parlez pas... ma position grandit... Il ne faut
qu'une occasion pour la mettre en vidence. D'un jour  l'autre je puis
tre clbre... Alors, j'irai voir votre tuteur. Mais au nom du ciel,
attendez!

Je m'expliquais ces prires de Pascal. Je lisais dans sa pense que
l'immense fortune de M. de Chalusse l'pouvantait et qu'il avait peur
d'tre tax de cupidit...

J'attendis donc, avec cette angoisse secrte qui poursuit jusqu'au
milieu du bonheur ceux qui ont toujours t malheureux... Je me tus,
pleine de dfiances, me disant qu'un si beau rve n'tait pas fait pour
moi, et qu'il allait s'envoler.

Il s'envola bientt.

Un matin, j'entendis une voiture s'arrter  ma porte, et peu aprs le
comte de Chalusse parut, plus froid et plus soucieux que de coutume.

--Tout est prt pour vous recevoir  l'htel de Chalusse, Marguerite, me
dit-il, venez!...

Il m'offrit crmonieusement la main, et je le suivis, sans pouvoir
faire avertir Pascal, car je m'tais toujours cache de Mme Lon...

Une chtive esprance me soutenait.

Je pensais que les prcautions prises par M. de Chalusse dissiperaient
un peu les tnbres et me donneraient au moins une ide de ce vague
danger dont il me menaait toujours. Mais non. Il s'tait born,
ostensiblement du moins,  remplacer tous ses gens et  obtenir du
conseil de l'hospice mon mancipation...

Le juge de paix eut un mouvement de surprise.

--Comment!... vous tes mancipe, fit-il.

--Oui, monsieur... Le comte m'a dit que ses hommes d'affaires n'avaient
trouv que ce moyen d'atteindre un certain but qui ne m'a pas t
expliqu...

--En effet, murmura le juge, oui, peut-tre...

Il s'inclina et Mlle Marguerite reprit:

--Notre existence, dans ce grand htel, redevint ce qu'elle avait t 
Cannes... plus retire mme s'il est possible... Le comte avait
considrablement vieilli en trois ans... Il tait visible qu'il pliait
sous le faix de quelque mystrieux chagrin...

--Je vous condamne  une triste jeunesse, me disait-il parfois, mais
cela ne durera pas ternellement... patience, patience!...

M'aimait-il sincrement? Je le crois. Mais son affection se traduisait
d'une faon trange et dsordonne. Par certains jours, il avait dans la
voix une si vive expression de tendresse, que j'en tais remue...
D'autres fois, ses yeux chargs de haine m'effrayaient. Je l'ai vu
svre avec moi jusqu' la brutalit... et l'instant d'aprs il me
demandait pardon, il faisait atteler et me conduisait chez des
joailliers, o il me forait de choisir les plus brillantes parures...
Lon prtend que j'en ai l-haut pour plus de cent mille cus.

Parfois je me suis demande si c'tait bien  moi que s'adressaient ces
caresses et ces rigueurs, ou si je n'tais pour lui que l'ombre
dcevante, le spectre, pour ainsi dire, d'une personne absente...

Ce qui est positif, c'est que souvent il me priait de m'habiller ou de
me coiffer de telle faon qu'il m'indiquait. Il me demandait de porter
des robes d'une certaine couleur ou de me servir d'un parfum particulier
qu'il me donnait.

Vingt fois, lorsque j'allais et venais autour de lui, il lui est arriv
de me crier:

--Marguerite! je t'en prie!... reste, reste comme tu es l...

Je restais... l'illusion s'vanouissait... Bientt il lui chappait un
sanglot ou un juron, et d'une voix irrite il me criait:

--Va-t-en!...

Le juge de paix ne dtachait plus les yeux de sa bague; on et dit
qu'elle le fascinait. Son visage trahissait une commisration profonde,
et par moment il hochait la tte d'un air soucieux.

L'ide lui venait que cette malheureuse jeune fille avait t la
victime, non d'un fou prcisment, mais d'un de ces maniaques
redoutables qui ont juste assez de raison et de suite dans les ides
pour combiner les tortures qu'ils infligent  ceux qui les entourent.

Plus lentement, afin de mieux fixer l'attention du vieux juge, Mlle
Marguerite reprit:

--Si je rappelais  M. de Chalusse une femme jadis aime, cette femme
devait tre ma mre. Je dis devait tre parce que je ne suis pas sre.

Saisir et suivre le fil de la vrit, avec M. de Chalusse, tait presque
impossible, tant ses propos offraient de contradictions et
d'incohrences, volontaires ou calcules... Il semblait prendre  tche
et se faire un mchant plaisir de drouter et d'garer mes conjectures,
dtruisant le matin les conjectures qu'il avait fait natre la veille au
soir.

--C'est bien cela, murmurait le juge de paix, c'est bien cela...

--Dieu sait, cependant, monsieur, avec quelle anxieuse sollicitude je
recueillais les moindres paroles du comte... Cela ne se comprend que
trop, n'est-ce pas!... J'tais dsespre de ma situation louche et
inexplicable prs de lui... Que n'a-t-on pas souponn!... Il avait
chang tous les domestiques avant mon arrive ici, mais il avait voulu
que Mme Lon me suivt... Qui sait ce qu'elle a racont!... Toujours
est-il que, plusieurs fois, le dimanche, en me rendant  la messe, j'ai
entendu sur mon passage: Tenez, voici la matresse du comte de
Chalusse!... Oh! aucune humiliation ne m'a t pargne... aucune.

Il est cependant une chose qui, pour moi, ne prsente pas l'ombre d'un
doute. Le comte connaissait ma mre. Il en parlait souvent: tantt avec
des explosions de passion qui me faisaient croire qu'il l'avait adore
et qu'il l'aimait encore, tantt avec des injures et des maldictions
qui me donnaient  penser qu'il avait eu cruellement  se plaindre et 
souffrir d'elle.

Le plus souvent il lui reprochait de m'avoir sacrifie sans hsitation
ni remords  sa rputation,  sa scurit.

Il disait qu'il fallait qu'elle n'et pas de coeur, et que c'tait une
chose inoue, incomprhensible, monstrueuse, qu'une femme pt jouir en
paix de tous les avantages d'une immense fortune, pendant qu'elle se
savait de par le monde une fille, lchement abandonne  tous les
hasards, misrablement livre  toutes les horreurs de la misre...

Je suis presque certaine aussi que ma mre est marie... M. de Chalusse
a fait plus d'une allusion  son mari; il le hassait effroyablement.

Enfin, un soir, tant plus expansif que de coutume, le comte me donna 
entendre que le grand danger qu'il redoutait pour moi venait de ma mre
ou de son mari... Il a essay ensuite, selon son habitude, de revenir
sur ses affirmations, mais il n'a pu m'ter de l'esprit que pour cette
fois il avait dit vrai... ou  peu prs...

Le juge s'tait redress sur son fauteuil, et il cherchait du regard les
yeux de Mlle Marguerite...

Lorsqu'il les eut rencontrs:

--Alors, fit-il, ces lettres que nous avons trouves dans le secrtaire
seraient de votre mre, mademoiselle...

La jeune fille rougit... Dj, elle avait t interroge au sujet de ces
lettres, et elle n'avait pas rpondu.

Elle parut dlibrer une minute; puis se dcidant:

--Votre opinion est la mienne, monsieur, pronona-t-elle.

Et aussitt, comme si elle et voulu viter de nouvelles questions, elle
poursuivit avec une certaine volubilit:

--Du reste, un souci nouveau et plus pressant, la menace d'un malheur
bien positif, hlas! vint m'arracher  cette perptuelle proccupation
de ma naissance.

Il y a eu de cela un mois hier; un matin, nous djeunions, quand le
comte m'annona qu'il attendait pour dner deux convives.

C'tait une telle drogation  toutes nos habitudes que je restai muette
de surprise.

--Positivement, c'est extraordinaire, ajouta gaiement M. de Chalusse,
mais c'est ainsi... le loup s'humanise... nous aurons ce soir M. de
Fondge et le marquis de Valorsay... Ainsi, chre Marguerite, soyez
belle, pour faire honneur  votre vieil ami.

A six heures, ces deux messieurs arrivrent ensemble.

Je connaissais M. de Fondge, le gnral, comme on l'appelle, le seul
ami de M. de Chalusse; il venait nous visiter assez souvent.

Mais je n'avais jamais aperu le marquis de Valorsay, et mme, j'avais
entendu prononcer son nom, le matin, pour la premire fois.

Je ne le jugeai pas... Il me dplut, ds qu'il parut, jusqu'
l'aversion.

D'abord, il me regarda trop, avec une insistance que ma position fausse
rendait pnible, ensuite il se montra trop prvenant.

Pendant le dner, il parla presque seul et uniquement pour moi,  ce
qu'il me parut.

Je me souviens surtout de certain tableau qu'il nous fit de ce qu'il
appelait un bon mnage, qui me donna des nauses.

Selon lui, un mari ne devait tre que le premier ministre et l'humble
serviteur des fantaisies de sa femme... C'tait son systme... Aussi,
comptait-il, s'il se mariait jamais, donner  la marquise de Valorsay
toute la libert qu'elle voudrait, de l'argent  pleines mains, les
plus beaux quipages et les plus magnifiques diamants de Paris, des
toilettes fabuleuses, toutes les satisfactions du luxe et de la vanit,
enfin, une existence ferique, un rve, un tourdissement, un
tourbillon...

--Avec ces ides, ajoutait-il en m'piant du coin de l'oeil, la
marquise serait bien difficile si elle n'tait pas ravie de son mari.

Il m'exasprait.

--Monsieur, dis-je d'un ton sec, la pense seule d'un mari pareil me
ferait fuir au fond du plus austre couvent.

Il parut dcontenanc, le gnral, je veux dire M. de Fontge lui
adressa un regard narquois, et on parla d'autre chose.

Mais quand ces messieurs furent partis, M. de Chalusse me gronda.

Il me dit que ma philosophie sentimentale n'tait pas de mise dans un
salon, et que mes ides sur la vie, le monde, le mariage, le devoir...
sentaient d'une lieu l'hospice des enfants trouvs.

Et comme je rpliquais, il m'interrompit pour entamer un loge en rgle
du marquis de Valorsay, un homme remarquable, assurait-il, de grande
naissance, possdant d'immenses proprits libres d'hypothques,
spirituel, joli garon... un de ces mortels privilgis enfin que rvent
toutes les jeunes filles.

Les cailles me tombaient des yeux.

Je compris que le marquis de Valorsay devait tre le prtendant tri
pour moi entre tous par M. de Chalusse.

Alors, je m'expliquai son programme matrimonial. C'tait comme une
affiche  attirer la foule...

Et je fus indigne de ce qu'il m'estimait si vulgaire, que de me laisser
blouir par la grossire fantasmagorie de cette vie de plaisirs stupides
qu'il m'avait dcrite.

Il m'avait dplu, je le mprisai pour l'avoir vu  genoux devant
l'argent de M. de Chalusse. Car il n'y avait pas  se mprendre sur
l'ignominie du march que cachaient ses propos lgers: il m'avait offert
ma libert en change de ma dot. Cela est admis, m'a-t-on dit. Or s'il
faisait cela pour une certaine somme, que ferait-il donc pour une somme
double ou triple...

Voil ce que je me disais, me demandant toutefois si je ne m'tais pas
trompe.

Mais non. La suite confirma mes premiers soupons.

Ds le surlendemain, je vis arriver M. de Valorsay; il s'enferma avec le
comte et ils restrent plus de deux heures en confrence.

tant entre chez M. de Chalusse aprs le dpart du marquis, je vis sur
son bureau tous ses titres de proprits qu'il lui avait fallu montrer
sans doute, l'autre voulant savoir bien au juste combien cela lui
rapporterait de se marier.

La semaine suivante, nouvelle confrence. Un notaire y assista cette
fois. M. de Valorsay prenait ses srets.

Enfin, mes derniers doutes furent levs par Mme Lon, toujours bien
informe, grce  l'habitude qu'elle a d'couter aux portes.

--On vous marie, me dit-elle, j'ai entendu.

Cette certitude m'mut peu.

J'avais eu le temps de me recueillir et de prendre un parti. Je suis
timide, mais je ne suis pas faible; j'tais dcide  rsister  M. de
Chalusse, rsolue, au pis aller,  me sparer de lui et  renoncer 
toutes les esprances de fortune dont il m'avait berce.

De tout ce qui se passait en moi, de mes dlibrations, de ma rsolution
dfinitive, je ne dis rien  Pascal.

C'est  peine si je lui laissai entrevoir qu'il tait question d'un
mariage pour moi.

Je ne voulais pas l'engager par le conseil qu'il n'aurait pas manqu de
me donner.

J'avais sa parole; elle suffisait  ma scurit.

Et c'est avec un tressaillement de joie que je me disais:

--M. de Chalusse, indign de ma rsistance, me chassera peut-tre de son
htel... Que m'importe, ou plutt, tant mieux... Pascal est l.

Mais pour rsister, Monsieur, il faut tre attaque, et M. de Chalusse
ne me parlait de rien, soit que tout ne ft pas rgl entre lui et M. de
Valorsay, soit qu'il esprt en me prenant  l'improviste m'ter la
facult de dlibrer.

Parler la premire et t une imprudence insigne.

Je connaissais assez le comte pour savoir qu'il tait de ces hommes dont
on ne doit jamais devancer les intentions.

J'attendais donc, sinon avec calme, du moins avec rsignation,
rassemblant toute mon nergie pour l'heure dcisive.

C'est que je ne suis pas une hrone de roman, monsieur, je l'avoue  ma
honte... Je n'ai pas pour l'argent tout le mpris qu'il mrite...
J'tais bien rsolue  me marier quand mme selon mon coeur; mais
j'aurais dsir... je souhaitais que M. de Chalusse me donnt non une
fortune, mais une modeste dot...

Lui cependant tait devenu plus expansif, et il me laissa voir qu'il
s'employait  runir le plus d'argent comptant possible.

Je voyais venir frquemment des hommes d'affaires, et quand ils taient
partis, M. de Chalusse me montrait des liasses de billets et de titres
en me disant:

--Vous voyez qu'on songe  votre avenir, chre Marguerite.

C'est une justice  lui rendre, maintenant qu'il n'est plus, cet avenir
a t la constante proccupation des derniers mois de sa vie.

Moins de quinze jours aprs s'tre charg de moi, il avait fait un
testament par lequel il m'adoptait et m'instituait son unique hritire.

Ce testament fut dchir, comme m'offrant pas assez de scurit,
prtendait-il, et une douzaine d'autres eurent le mme sort.

Car il s'inquitait continuellement de dispositions  prendre, de
dernires volonts  rgler, comme s'il et eu le pressentiment qu'il
mourrait d'une mort inopine et soudaine.

Il est vrai d'ajouter qu'il paraissait se soucier moins de m'assurer
toute sa fortune que de la soustraire  quelqu'un. Le jour o nous
brulmes ensemble son dernier testament, il me dit:

--Cet acte est inutile, on l'attaquerait et on obtiendrait probablement
sa rvocation. J'ai imagin mieux, je tiens un expdient qui concilie
tout.

Et comme je hasardais quelques objections, car il me rpugnait d'tre
l'instrument d'une vengeance ou d'une injustice, et d'aider  dpouiller
ses hritiers s'il en avait:

--Mlez-vous de vos affaires, me dit-il brutalement. Je mnage  ceux
qui guettent ma succession la surprise qu'ils mritent... Ah! ils
convoitent mes proprits!... Eh bien! ils les auront, je les leur
lguerai, mais greves d'hypothques jusqu' l'extrme limite de leur
valeur.

Et pour atteindre ce but, il dnaturait sa fortune, affirmant qu'il ne
serait tranquille que le jour o elle tiendrait tout entire dans un
portefeuille qu'il porterait toujours sur lui.

De l, monsieur, ces immenses mouvements de capitaux, ces ventes, ces
emprunts. De l ces millions au porteur qui se trouvaient dans le
secrtaire de M. de Chalusse le matin du jour o la mort l'a surpris...

Malheureux homme! De tous les projets qu'il mditait, aucun n'a russi.

Ils peuvent venir, ces hritiers qu'il redoutait, que je ne connais pas,
dont personne ne souponnait mme l'existence... ils trouveront intacts
les biens qu'il prtendait leur arracher.

Il rvait, pour moi, la situation la plus brillante, un grand nom, le
titre de marquise, et il n'a pas mme su prserver ma rputation des
imputations les plus humiliantes... J'ai t accuse de vol avant que
son cadavre ft seulement refroidi...

Il me voulait riche, effroyablement riche, comme lui, et aprs avoir
essay de m'blouir de ses millions, il ne me laisse pas de pain,
exactement parlant... pas de pain.

Mon avenir le terrifiait, et il meurt sans m'avoir rien appris des
mystrieux dangers qui me menacent, sans avoir pu me dire si
vritablement, comme je le crois, comme j'en suis moralement sre, il
tait mon pre...

Il m'a leve malgr moi jusqu'aux plus hautes sphres sociales; il m'a
mis en main cette baguette magique qui s'appelle l'or, il m'a montr le
monde  mes pieds... et tout  coup il me laisse retomber plus bas qu'il
ne m'avait prise...

Ah!... M. de Chalusse, mieux et valu me laisser  l'hospice des enfants
trouvs, je gagnerais ma vie maintenant...

Et cependant, je vous pardonne!...

Mlle Marguerite se recueillit un moment, cherchant dans sa mmoire si
elle avait bien tout dit, si elle n'oubliait aucun dtail...

Ne trouvant rien, elle s'approcha du juge de paix jusqu' le toucher, et
avec une mouvante solennit:

--Vous connaissez  cette heure ma vie comme moi-mme, monsieur,
pronona-t-elle... Vous savez ce qu'ignore encore celui qui est devenu
mon unique espoir... Puisse-t-il, quand je me montrerai  lui telle que
je suis vritablement, ne pas me trouver indigne de lui...

Le juge de paix se dressa comme m par un ressort...

Deux grosses larmes, les premires qu'il verst depuis des annes,
tremblrent au bord de ses paupires et se perdirent dans les rides de
son visage.

--Vous tes une digne et noble crature, mon enfant, dit-il... Et si
j'avais un fils, je m'estimerais heureux qu'il ft choisi par une femme
comme vous!...

Elle le regarda d'un air de joie dlirante, joignit les mains, et, 
bout de forces, s'affaissa sur un fauteuil en murmurant:

--Oh! merci, monsieur, merci!...

C'est qu'elle pensait  Pascal... C'est qu'elle s'tait effraye de ses
sentiments quand elle lui exposerait loyalement tout ce pass de
douleurs et de misres qu'il ne connaissait pas...

Et aprs les paroles du juge de paix elle tait rassure.




XI


La demie de quatre heures sonnait...

On entendait des pas furtifs sur le palier, et des frlements le long de
la porte.

Les domestiques de l'htel de Chalusse rdaient autour de la pice, o
taient enferms le juge de paix et Mlle Marguerite, intrigus de ne
pas les voir reparatre, se demandant ce qu'ils pouvaient avoir  se
dire pour une si longue confrence.

A cette heure, la besogne du greffier devait tre fort avance.

--Il faut que je voie o en est l'inventaire, dit le vieux juge 
Mlle Marguerite, excusez-moi de vous quitter une minute... je
reviens.

Et il sortit.

Mais c'tait l un prtexte. La vrit est qu'il dsirait surtout
dissimuler son motion. Profondment remu par le rcit de cette pauvre
jeune fille, il voulait se remettre, et reprendre avec son sang-froid sa
perspicacit habituelle.

Et il en avait besoin, la situation lui paraissant bien plus complique
depuis que Mlle Marguerite lui avait parl de ces hritiers, de ces
ennemis mystrieux qui avaient empoisonn l'existence de M. de Chalusse.

Il tait clair que ces gens-l arrivant  la cure voudraient savoir ce
qu'taient devenus les millions du secrtaire.

A qui les redemanderaient-ils? A Mlle Marguerite, bien videmment.
Quelles tracasseries ne lui susciteraient-ils pas!...

Ainsi pensait le vieux juge de paix tout en coutant le rapport de son
greffier.

Ce n'tait pas le tout, d'avoir provoqu les confidences de Mlle
Marguerite, il avait  rechercher quel parti elle pouvait tirer de son
trange et douloureuse situation, il avait  la conseiller,  la
guider...

Il tait redevenu l'homme impassible, quand il reparut dans le cabinet
du comte, et il vit avec plaisir que la pauvre jeune fille avait de mme
repris une partie de son calme.

--Maintenant, lui dit-il, causons... Je vous prouverai que votre
position n'est pas si dsolante que vous croyez... Mais avant de penser
 l'avenir, inquitons-nous du pass... voulez-vous?

La jeune fille s'inclina en signe d'acquiescement.

--Parlons d'abord, reprit le juge, des millions disparus... Ils taient
certainement dans le secrtaire quand M. de Chalusse y a remis la fiole,
on ne les y retrouve plus... Donc, il faut que M. de Chalusse les ait
emports avec lui...

--C'est ce que je me suis dit.

--Ces valeurs formaient-elles un gros volume?

--Assez gros... mais qui pouvait trs-bien tre dissimul sous un ample
pardessus comme celui que portait M. de Chalusse.

--Trs-bien!... A quelle heure est-il sorti?

--Vers cinq heures.

--Et on l'a rapport?

--A six heures et demie environ.

--O l'avait pris le cocher qui l'a ramen?...

--Dans les environs de Notre-Dame-de-Lorette,  ce qu'il nous a dit.

--A-t-on conserv le numro de ce cocher?

--Je crois que Casimir se l'est fait remettre.

A qui lui et demand pourquoi cette sorte d'enqute officieuse, le juge
de paix et rpondu que le seul intrt de Mlle Marguerite le
guidait.

Rien n'tait plus vrai. Et cependant, sans que peut-tre il s'en rendit
compte, un autre mobile le poussait  s'carter un peu du cercle de ses
attributions.

Cette affaire l'intressait et l'attirait par ses cts tnbreux et
inexplicables. Elle irritait ce besoin de connatre la vrit qui est au
fond de tout homme. Elle le sduisait en lui offrant une occasion
d'exercer sa facult matresse qui tait la pntration.

Aussi, se recueillait-il, analysant les rponses de Mlle Marguerite,
et aprs un moment:

--Donc, fit-il, le point de dpart des recherches, si recherches il y a
jamais, sera celui-ci: M. de Chalusse est sorti avec deux millions, et
pendant les deux heures qu'il est rest dehors, il a dispos de cette
somme norme... ou on la lui a vole.

Mlle Marguerite tressaillit.

--Oh! vole... balbutia-t-elle.

--Mon Dieu, oui, mon enfant, tout est possible... il faut tout
admettre... Mais poursuivons. O se rendait M. de Chalusse?

--Chez un homme d'affaires qui devait, pensait-il, lui procurer une
adresse qui se trouvait dans la lettre dchire par lui.

--Le nom de cet homme?

--Fortunat...

Le magistrat crivit ce nom sur son calepin, puis reprenant ses
questions:

--Arrtons-nous, dit-il,  cette malheureuse lettre, la cause, selon
vous, de la mort de M. de Chalusse. Que disait-elle?

--Je l'ignore, monsieur. J'ai aid, c'est vrai, le comte  en runir les
fragments, mais je ne l'ai pas lue.

--Peu importe!... L'important est de savoir qui l'a crite. Ce ne peut
tre, m'avez-vous dit, que cette soeur de M. de Chalusse disparue il y
a une trentaine d'annes ou votre mre...

--En effet, monsieur, c'tait et c'est encore mon opinion.

Le vieux juge, tout en souriant, tracassait sa bague.

--Eh bien!... moi, pronona-t-il, avant cinq minutes, je vous dirai si
la lettre vient de votre mre... Oh! mon moyen est simple et sr... Je
vais tout bonnement comparer l'criture  celle des lettres du
secrtaire...

Mlle Marguerite se leva  demi, en s'criant:

--Oh!... quelle ide!...

Mais lui, sans paratre remarquer la surprise de la jeune fille, ajouta
d'un ton bref:

--O est cette lettre?...

--M. de Chalusse doit l'avoir mise dans une de ses poches.

--Il faut la retrouver, mademoiselle... Dites au valet de chambre du
comte de la chercher...

La jeune fille appela, mais M. Casimir, tout occup des dmarches
exiges par le dcs et les funrailles de son matre, tait absent. Le
second valet de chambre et Mme Lon offrirent leurs services, et
certes ils s'employrent avec le plus louable zle... Mais leurs
investigations restrent infructueuses, la lettre ne se retrouva pas.

--Quel malheur!... murmurait le juge, tout en regardant retourner les
poches de tous les vtements du mort, quelle fatalit! L tait
peut-tre la clef de l'nigme.

Force lui fut cependant de prendre son parti de cette dconvenue.

Il revint s'asseoir dans le cabinet du comte, mais visiblement il tait
dcourag, et il avait retourn en dedans le chaton de sa bague. Ce
n'est pas qu'il estimt le problme insoluble, loin de l; seulement il
reconnaissait que pour arriver  la vrit, il faudrait beaucoup de
temps et des investigations qui n'taient plus de son ressort...

Une seule esprance immdiate lui restait...

En tudiant les derniers mots crits et prononcs par M. de Chalusse, ne
pntrerait-il pas l'intention qui les avait dicts?... Lui, dont
l'exprience avait aiguis la sagacit, ne leur dcouvrirait-il pas un
sens qui allumerait une lueur au milieu des tnbres!...

Il les demanda donc  Mlle Marguerite, et elle lui remit le papier o
le comte avait essay de fixer sa pense, et une carte o elle-mme, sur
le moment, avait crit, dans leur ordre, les dernires paroles du
mourant.

En runissant le tout, le juge de paix obtenait ceci:

_... Toute ma fortune... donne... amis... contre... Marguerite...
dpouille... ta mre... prends garde..._

Ces douze mots incohrents trahissaient les ternelles proccupations de
M. de Chalusse. On y retrouvait le souci de sa fortune et de l'avenir de
Marguerite, et aussi la trace de l'effroi ou de l'aversion que lui
inspirait la mre de Marguerite.

Mais c'tait tout, c'est--dire ce n'tait rien!...

Le mot: _donne_ s'entendait. Il tait clair que le comte avait voulu
crire: Je donne toute ma fortune... Le mot _dpouille_ se
comprenait aussi. Il avait t videmment arrach au moribond par cette
certitude horrible que Marguerite--sa fille sans aucun doute--n'aurait
pas une pice d'or des millions qu'il lui destinait. _Prends garde!_
s'expliquait seul.

Mais il tait deux mots qui semblaient au juge de paix absolument
inexplicables, qu'il cherchait vainement  lier aux autres, qu'il ne
pouvait rattacher  aucune ide probable: le mot _amis_ et le mot
_contre_. Et ils se suivaient, sur le papier, ils taient les plus
lisibles...

Pour la trentime fois, le juge les rptait  demi-voix quand on
frappa discrtement  la porte; presque aussitt Mme Lon parut.

--Qu'est-ce? demanda Mlle Marguerite.

La femme de charge dposa sur le bureau un paquet de lettres  l'adresse
de M. de Chalusse, en disant:

--C'est le courrier de dfunt M. le comte. Dieu ait son me!

Puis, prsentant un journal  Mlle Marguerite, elle ajouta de sa voix
la plus onctueuse:

--Et de plus, on vient,  l'instant mme, d'apporter ceci pour
mademoiselle...

--Ce journal... pour moi!... Vous devez vous tromper...

--Pas du tout... J'tais, de ma personne, chez le concierge quand le
commissionnaire est arriv, et il a bien dit que c'tait pour Mlle
Marguerite, de la part d'un de ses amis...

Et ayant dit, elle esquissa sa plus belle rvrence et se retira...

La jeune fille avait pris le journal, et lentement, d'un air
d'tonnement et d'apprhension, elle le dpliait.

Ce qui la frappa d'abord, c'est qu' la premire page il y avait une
vingtaine de lignes encadres au crayon rouge.

videmment on lui envoyait ce journal pour qu'elle lt les passages
entours: elle lut donc:

Grand moi et scandale norme,  l'htel de Mme d'A..., une vieille
toile de premire grandeur...

C'tait l'pouvantable article qui racontait la scne de jeu o Pascal
avait laiss son honneur.

Et pour que Mlle Marguerite n'et ni doute ni hsitation, le lche,
le misrable qui lui adressait l'article avait eu soin,  ct des
initiales, d'ajouter, au crayon, les noms en toutes lettres.

Ainsi, il avait crit d'Argels, Pascal Frailleur, Fernand de Coralth,
Rochecote.

Et cependant, malgr cette prcaution ignoble, la jeune fille ne
saisissait, tout d'abord, ni le sens ni la porte de ce rcit, et il lui
fallut le relire jusqu' quatre fois... Mais lorsqu'elle comprit enfin,
quand l'horrible vrit clata dans son esprit, le journal lui chappa
des mains, elle plit comme on ne plit que pour mourir, et pantelante,
anantie, assomme, elle s'appuya contre le mur...

Ses traits exprimrent si bien la plus atroce douleur, que le juge de
paix, effray, se dressa d'un bond.

--Qu'y a-t-il encore?

Elle essaya de rpondre, ne le put, et alors montra du doigt,  terre,
le journal en bgayant d'une voix trangle:

--L!... l!...

Il ne fallut au juge qu'un coup d'oeil pour comprendre. Et cet homme,
qui avait vu tant de misres en sa vie, ce magistrat qui avait t le
confident de tant de martyres ignors, fut atterr de l'acharnement de
la destine  frapper cette infortune.

Il s'approcha d'elle comme elle dfaillait et la soutint jusqu' son
fauteuil, o elle s'affaissa.

--Pauvre enfant!... murmura-t-il... L'homme que vous aviez choisi,  qui
vous eussiez tout sacrifi... c'est ce Pascal Frailleur, n'est-ce
pas?...

--C'est lui.

--Il est avocat?

--Je vous l'ai dit, monsieur.

--Il demeure bien rue d'Ulm?

--Oui.

Le juge de paix hocha tristement la tte.

--C'est bien lui, fit-il... Car je le connais, pauvre enfant, je
l'aimais et... je l'honorais. Hier encore, je vous aurais dit: Celui-l
est digne de vous. Son intacte rputation dsarmait jusqu' l'envie...
Et voil o le jeu l'a conduit... Il a vol!...

Roide et tout d'une pice, Mlle Marguerite se dressa.

--C'est faux!... pronona-t-elle... ce qu'il y a sur ce journal est
faux!...

Sous tant de coups rpts, la raison de cette infortune vacillait-elle
donc? On pouvait le craindre.

Livide l'instant d'avant, elle tait devenue plus rouge que le feu, un
tremblement convulsif la secouait, et ses yeux fixes brillaient du
sinistre clat du dlire.

--Si elle ne pleure pas, pensait le juge de paix, elle est perdue.

Et aussitt, loin d'encourager ses esprances, il voulut dtruire des
illusions qu'il croyait dangereuses.

--Hlas!... ma pauvre enfant, fit-il tristement, ne vous abusez pas...
Les journaux sont parfois inconsidrs, il arrive qu'on surprend leur
bonne foi... mais des articles tels que celui-ci ne se publient que sur
des preuves appuyes d'irrcusables tmoignages...

Elle haussait les paules comme si elle et entendu les plus grandes
absurdits du monde, et  demi-voix murmurait:

--Je m'explique maintenant le silence de Pascal... Je comprends comment
il n'a pas encore rpondu  ma lettre d'hier soir...

Et le juge poursuivait:

--Ainsi, malheureusement, aprs l'article que nous venons de lire, on ne
saurait garder l'ombre d'un doute...

Brusquement, Mlle Marguerite l'interrompit.

--Mais je n'ai pas dout une seconde!... s'cria-t-elle. Douter de
Pascal, moi!... je douterais plutt de moi-mme... Je puis faillir, moi,
je ne suis qu'une pauvre fille ignorante et faible, tandis que lui...
lui!... Vous ne savez donc pas qu'il tait comme ma conscience!... Avant
de rien entreprendre, avant de rien dcider, s'il me venait quelque
scrupule, je me disais: Que ferait-il, lui?... Et la seule pense de
celui qui pour moi est l'honneur mme suffisait  carter les
inspirations mauvaises.

Son accent disait bien, en effet, sa confiance absolue, entire,
inbranlable. Et la foi donnait  son beau visage une sublime
expression.

--Si vous m'avez vue chanceler, monsieur, poursuivait-elle, c'est que
j'ai t atterre par l'audace de l'accusation... Comment, par quelles
manoeuvres des misrables ont-ils paru convaincre Pascal d'une action
fltrissante?... Cela passe mon entendement... Ce que je sais, c'est
qu'il est innocent... Ce qui est sr, c'est que la terre entire se
dressant pour tmoigner contre lui, n'altrerait pas ma croyance en
lui... Il avouerait que je ne serais pas entirement convaincue, et je
le croirais fou plus aisment que coupable!...

Un sourire amer crispait sa lvre, elle revenait au sentiment exact de
la situation, et c'est d'un ton relativement calme qu'elle reprit:

--Que prouvent d'ailleurs de vains tmoignages... N'avez-vous pas
entendu ce matin la voix de tous nos domestiques me demander compte des
millions de M. de Chalusse!... Qui sait ce qui ft advenu sans votre
intervention!... Peut-tre serais-je en prison,  cette heure!...

--Ce n'est plus la mme chose, mon enfant...

--C'est la mme chose, monsieur!... Supposez-moi accuse. Que
croyez-vous qu'et rpondu Pascal  qui ft all lui dire: Marguerite
est une voleuse!... Il et ri, et comme moi se ft cri:
impossible!...

La conviction du juge de paix tait faite.

Pour lui, Pascal Frailleur tait coupable.

Cependant, il n'entreprit pas de discuter. D'abord, il sentait bien
qu'il ne convaincrait pas Mlle Marguerite; ensuite  quoi bon la
convaincre, maintenant que son nergie avait repris le dessus.

Mais il chercha un moyen de connatre les projets de cette infortune,
afin de les combattre s'ils lui semblaient prilleux...

--Peut-tre avez-vous raison, mon enfant, concda-t-il; ce malheur n'en
doit pas moins changer toutes vos dterminations...

--En effet, monsieur, il les modifie...

Un peu surpris de son flegme subit, il la regarda.

--Il y a une heure, reprit-elle, j'tais bien rsolue  aller trouver
Pascal... Je comptais rclamer de lui aide et assistance... firement,
comme on rclame un droit indniable ou l'excution d'une promesse
sacre... tandis que maintenant...

--Eh bien!...

--Je suis toujours dcide  aller  lui, mais ce sera humblement et en
suppliante... Et je lui dirai: Vous souffrez, mais il n'est pas de
malheur intolrable, quand on est deux  s'en partager le fardeau, me
voici!... Tout va vous manquer, vos amis les plus chers vont vous renier
lchement, me voici! Quoi que vous veuillez faire, quitter l'Europe ou
rester  Paris pour pier l'heure de la vengeance, il vous faut un
compagnon vaillant et fidle, un confident de vos desseins, un autre
vous-mme, me voici!... Femme, amie, soeur, matresse, je serai ce que
vous voudrez, me voici sans condition.

Et immdiatement, pour rpondre  un mouvement et  une exclamation du
vieux juge, elle ajouta avec une expression de candeur et de fermet
extraordinaire:

--Il est malheureux... je suis libre... je l'aime!...

Le juge de paix tait ptrifi.

Il sentait bien que ce qu'elle disait, elle le ferait. En elle il avait
reconnu une de ces mes gnreuses et fires qu'attire et sduit tout ce
qui est hroque et grand, incapables d'hsitations pusillanimes et
d'gostes calculs, qui ne composent jamais avec ce qu'elles croient
tre le devoir et qui ne savent affirmer la passion que par le
sacrifice.

--Heureusement, chre demoiselle Marguerite, fit-il, votre dvoment
sera sans aucun doute inutile.

--Pourquoi cela, monsieur?...

--Parce que M. Frailleur vous doit, et qui plus est se doit  lui-mme
de ne pas l'accepter.

Elle ne comprenait pas, ses regards interrogeaient.

--Pardonnez-moi, reprit le juge, de vous prparer  une douloureuse
dception... Coupable ou innocent, M. Frailleur est... dshonor. A
moins d'un miracle, sa vie est perdue, finie...  l'heure qu'il est, il
est ray du barreau... Il est de ces accusations... de ces calomnies, si
vous voulez, dont on ne se relve pas... Comment pouvez-vous esprer
qu'il consente  unir votre destine  la sienne!...

Cette objection la frappa. Elle ne l'avait pas prvue, et elle lui parut
terrible.

Deux larmes, pareilles  deux diamants, jaillirent de ses yeux noirs, et
d'une voix dsole:

--Mon Dieu!... murmura-t-elle, mon Dieu! faites qu'il n'ait pas cette
gnrosit cruelle... le seul grand, le seul vritable malheur pour moi
serait d'tre repousse par lui... la mort de M. de Chalusse me laisse
sans ressources, sans pain, c'est presque un bonheur en ce moment, je
lui demanderai ce qu'il veut que je devienne s'il m'abandonne, et qui me
protgera sinon lui... L'avenir de clbrit qu'il rvait pour moi est
ananti... Eh bien! je l'en consolerai, moi... De nos deux infortunes,
je saurai faire le bonheur... Ici nos ennemis triomphent, soit, nous
fuirons... notre honntet se souillerait rien qu' se mesurer avec tant
de sclratesses... Nous saurons bien trouver quelque part, en Amrique,
un coin ignor o nous nous crerons une destine nouvelle et
meilleure...

C'tait  ne pas croire que celle qui parlait avec cette vhmence
passionne ft Mlle Marguerite, cette jeune fille hautaine.

Et  qui parlait-elle ainsi?... A un tranger, qu'elle voyait pour la
premire fois.

Mais les circonstances l'emportaient, plus fortes que sa volont. Un 
un, elle avait dchir tous les voiles de ses plus chers et de ses plus
intimes sentiments, et,  la fin, elle se montrait telle qu'elle tait
vritablement...

Et cependant, le juge de paix sut rsister  l'motion et 
l'attendrissement qui le gagnaient. Il se montra impitoyable pour des
espoirs qu'il estimait irralisables...

--Et si M. Frailleur refusait votre sacrifice?... demanda-t-il.

--Eh! ce n'est pas un sacrifice, monsieur!

--Soit... Mais enfin il se peut qu'il vous... repousse. Que
ferez-vous?...

Elle laissa retomber ses bras d'un air de morne accablement.

--Ce que je ferais?... murmura-t-elle... je ne sais... Je trouverais
toujours  gagner ma vie... On dit que j'ai une voix remarquable...
j'entrerais peut-tre au thtre... j'y ai song, autrefois.

Le juge bondit sur son fauteuil.

--Vous seriez comdienne, interrompit-il, vous!...

--Cela ou autre chose... qu'importe.

--Comment, qu'importe!... Mais vous ne souponnez pas... Vous n'imaginez
pas...

Il ne trouvait pas de termes pour rendre la nature des obstacles qu'il
apercevait, et ce fut Mlle Marguerite qui les trouva pour lui.

--Je souponne, dit-elle, que le thtre est pour une femme une carrire
abominable... Mais je sais que l comme ailleurs il est des femmes
honorables et chastes, et cela me suffit... Mon orgueil est assez grand
pour me garantir de toute dchance... Il a sauv l'apprentie, il
prserverait la comdienne... Je serais calomnie!... ce ne serait pas
un malheur. Je mprise trop le monde pour prendre souci de son opinion
tant que j'aurai pour moi le tmoignage de ma conscience... Pourquoi ne
serais-je pas une grande artiste, moi qui consacrerais  l'art tout ce
que j'ai d'intelligence, de passion, d'nergie et de volont!...

Elle s'arrta, un valet de pied entrait portant des lampes, car la nuit
venait.

Et sur les pas de celui-ci un autre parut, qui dit:

--Mademoiselle, M. le marquis de Valorsay est en bas, qui demande si
mademoiselle peut lui faire l'honneur de le recevoir...




XII


A ce nom de Valorsay, les yeux de Mlle Marguerite et du juge de paix
s'taient cherchs, et ils avaient chang un regard o se peignaient
les plus tranges conjectures.

Mais la jeune fille hsitait  quel parti se rsoudre.

Il fallut que le magistrat mt fin  ses perplexits.

--Priez M. le marquis de Valorsay de monter, dit-il au domestique.

Le valet de pied se retira, et ds qu'il eut disparu:

--Quoi! monsieur, s'cria Mlle Marguerite, aprs ce que je vous ai
dit, vous voulez que je le reoive!...

--Il le faut, mon enfant, absolument. Il importe que vous sachiez ce
qu'il veut et quel espoir l'amne... Rsignez-vous, soyez calme!...

En proie  une sorte d'garement, la pauvre fille rparait  la hte le
dsordre de sa toilette, et, tant bien que mal, elle relevait ses
cheveux, dont les masses opulentes s'parpillaient sur ses paules.

--Eh!... monsieur, disait-elle, ne devinez-vous donc pas qu'il me croit
l'hritire de M. de Chalusse... Pour lui, je garde l'blouissant reflet
des millions qui ont failli m'appartenir... Qu'il vienne... qu'il
vienne...

--Silence, le voici!

Le marquis de Valorsay entrait, en effet, toujours vtu avec l'exquise
recherche de ces intelligents gentilshommes pour qui la couleur d'un
pantalon est une affaire, et qui trouvent des assouvissements d'ambition
 dcider souverainement de la coupe d'un gilet...

Mais sa physionomie, insoucieuse d'ordinaire et n'exprimant rien que le
parfait contentement de soi et l'ennui des autres, tait grave et
presque solennelle.

Sa jambe--cette maudite jambe casse autrefois en sautant une banquette
irlandaise--tait roide et tranait plus que d'habitude, ce qui, sans
doute, ne tenait pas uniquement  des influences atmosphriques.

Il s'inclina devant Mlle Marguerite avec toutes les marques du plus
profond respect, et sans paratre remarquer le juge de paix.

--Vous m'excuserez, je l'espre, mademoiselle, pronona-t-il, d'avoir
insist pour tre admis  vous prsenter l'expression de ma sympathique
douleur... J'apprends  l'instant l'horrible malheur qui vous frappe...
la mort si inattendue de votre pre.

Elle recula avec une sorte d'effroi, en rptant:

--De mon pre!...

L'autre ne parut pas troubl.

--Je sais, dit-il d'une voix qui voulait tre attendrie; je sais que M.
de Chalusse vous avait fait un mystre de votre naissance... mais il
m'avait confi son secret...

--A vous!... interrompit le juge de paix, incapable de se contenir.

Le marquis toisa d'un air hautain ce vieux homme vtu de noir, et du ton
sec qu'on prend avec un subalterne indiscret:

--A moi, oui, monsieur, rpondit-il. Et non-seulement M. le comte de
Chalusse me l'a confi de vive voix, mais il me l'a crit, en m'exposant
les honorables motifs de sa conduite, et l'intention formelle o il
tait, non de reconnatre, mais d'adopter Mlle Marguerite, afin de
lui assurer sans conteste sa fortune et son nom.

--Ah! fit le juge de paix, comme si une lueur soudaine l'et clair,
ah! ah!...

Mais dj, sans se soucier de cette exclamation, extraordinaire au moins
par son accent, M. de Valorsay s'tait retourn vers Mlle Marguerite
et poursuivait:

--Votre ignorance me prouve, mademoiselle, que vos gens ne m'ont pas
tromp quand ils m'ont dit que ce pauvre M. de Chalusse a t
littralement foudroy... Mais ils m'ont dit autre chose que je ne puis
croire... Ils m'ont affirm que le comte n'avait pris aucune disposition
 votre gard, qu'il ne laisse pas de testament et que... excusez une
indiscrtion qu'un respectueux intrt dicte... et que... par suite de
cette incomprhensible et coupable imprudence, vous vous trouvez, vous,
sa fille, ruine et presque sans ressources... Est-ce possible?

--Cela est l'exacte vrit, monsieur, rpondit Mlle Marguerite...
Pour vivre, il me faudra dsormais gagner ma vie...

Elle pronona ces mots avec une sorte de bonheur, s'attendant  quelque
mouvement du marquis, qui trahirait la bassesse de ses convoitises, et
elle s'apprtait  jouir de sa confusion.

Mais pas du tout.

Loin de sembler dmont ou seulement attrist, M. de Valorsay respira
fortement comme s'il et t allg d'un poids norme, et son oeil
brilla.

--Alors, fit-il avec une joie contenue, j'oserai parler... Je parlerai,
mademoiselle, si vous daignez me le permettre...

Elle le regardait avec une curiosit anxieuse, ne concevant rien  son
attitude.

--Parlez, monsieur, balbutia-t-elle.

--J'obis, mademoiselle, pronona-t-il en s'inclinant... Mais avant,
laissez-moi vous dire combien grandes ont t mes esprances.... Pour
moi aussi, peut-tre, la mort de M. de Chalusse est un irrparable
malheur... Il m'avait permis, mademoiselle, d'aspirer  l'honneur
d'obtenir votre main. S'il ne vous avait rien dit, c'est qu'il entendait
vous laisser libre, m'imposant cette tche qui m'effrayait, de mriter
votre consentement. Mais de lui  moi tout tait rgl et convenu, il
donnait trois millions de dot  Mlle Marguerite de Chalusse, sa
fille.

--Je ne suis plus Mlle de Chalusse, monsieur le marquis, et je n'ai
plus de dot.

Il sentit la pointe acre de l'pigramme, car un peu de sang monta 
ses pommettes, mais son correct sang-froid ne fut point altr.

--Si vous tiez encore riche, mademoiselle, pronona-t-il du ton de
reproche de l'honnte homme qui se voit mconnu, j'aurais peut-tre la
force de garder le secret des sentiments que vous m'avez inspirs,
mais...

Il se redressa d'un geste qui n'tait pas sans noblesse, et d'une voix
pleine et sonore il ajouta:

--Mais vous n'avez plus vos millions... et c'est pour cela que j'ose
vous dire: Mademoiselle Marguerite, je vous aime; voulez-vous tre ma
femme?...

La pauvre fille eut besoin de toute sa puissance sur elle-mme pour
retenir un cri.

C'tait plus que de la stupeur, c'tait presque de l'pouvante que lui
causait la demande du marquis de Valorsay, cette dclaration trange,
inoue, incomprhensible, qui bouleversait toutes ses ides...

Et elle ne savait que balbutier:

--Monsieur... Monsieur...

Lui, cependant, de l'air le plus digne et qui n'excluait pas la rondeur
de la franchise poursuivait:

--Dois-je vous dire qui je suis, mademoiselle?... Non, n'est-ce pas...
Le seul fait d'avoir t agr par M. le comte de Chalusse vous rpond
de moi... Le nom pur et sans tache que je porte va de pair avec les plus
grands noms de France... et si ma fortune a t quelque peu diminue par
des tourderies de jeune homme, elle est plus que suffisante pour un
honorable tat de maison...

Mlle Marguerite ne rpondait toujours pas, elle ne trouvait rien 
rpondre, sa prsence d'esprit l'avait abandonne, sa langue tait comme
fige dans sa bouche.

Elle adressait au vieux juge des regards de dtresse, implorant son
intervention, mais il tait si bien perdu dans la contemplation de sa
bague, qu'on l'et dit sous l'empire de ce prodigieux phnomne produit
par un objet brillant obstinment fix, qui s'appelle l'hypnotisme.

--Je sais que j'ai eu le malheur de vous dplaire, mademoiselle,
continuait le marquis, M. de Chalusse ne me l'avait pas cach. Il me
souvient, hlas! d'avoir mis devant vous toutes sortes de stupides
thories qui vous ont donn de moi la plus triste opinion... Il faut me
pardonner... Alors, je n'avais pas les ides qui me sont venues... plus
tard, quand il m'a t donn de mesurer la hauteur de votre
intelligence, d'apprcier la noblesse de votre me... J'ai parl
inconsidrment le langage qu'on parle maintenant aux jeunes filles de
notre monde, toutes affoles de luxe et de vanit... pour qui le mariage
n'est que l'affranchissement des devoirs de la famille...

Il s'exprimait en phrases entrecoupes, comme si l'motion l'et fait
haleter. Il semblait par moment se contenir  peine, et d'autres fois sa
voix expirait jusqu' devenir presque inintelligible.

Mais  le laisser poursuivre, et par le seul fait qu'elle l'coutait,
Mlle Marguerite s'engageait presque.

Elle le comprit, et faisant un effort:

--Croyez, monsieur le marquis, interrompit-elle, que je suis touche...
et reconnaissante... mais... je ne m'appartiens plus...

--Mademoiselle... de grce... ne me rpondez pas aujourd'hui.
Accordez-moi un peu de temps pour dtruire vos prventions.

Elle hocha la tte, et d'une voix ferme:

--Je n'ai pas de prventions, monsieur le marquis, pronona-t-elle.
Depuis longtemps ma vie est fixe... irrvocablement.

Il parut tourdi, comme s'il ft venu avec l'ide qu'il ne pouvait tre
repouss...

Ses yeux vacillrent; ils allrent alternativement de Mlle Marguerite
au vieux juge de paix, plus impassible qu'un sphinx, et ils finirent par
se fixer sur un journal crayonn de rouge, tomb aux pieds de la jeune
fille.

--Ne me laissez-vous aucun espoir?... murmura-t-il.

Elle ne rpondit pas, il comprit, et il se retirait quand la porte
s'ouvrit brusquement et un valet annona: M. de Fondge.

Mlle Marguerite toucha du doigt l'paule du juge de paix.

--Voici, monsieur, lui dit-elle, l'ami de M. de Chalusse, que j'avais
envoy chercher ce matin.

Un homme d'une soixantaine d'annes parut...

Il tait grand, sec comme un briquet, droit comme un I, sangl
dmesurment dans une longue redingote bleu de roi, et son cou rouge et
rugueux comme celui d'un dindon tournait malaisment dans un col de
satin roide et haut.

Rien qu' voir son teint color et couperos, ses cheveux taills en
brosse, ses petits yeux brillants sous des sourcils en broussailles et
sa formidable moustache  la Victor-Emmanuel, on se disait:

--Voici un vieux soldat...

Erreur! M. de Fondge n'avait jamais t militaire. Et c'est uniquement
pour railler ses allures belliqueuses, que ses amis, autrefois, il y
avait bien une vingtaine d'annes, l'avaient surnomm le gnral.

Mais le surnom lui tait rest. La plaisanterie,  la longue, tait
devenue un fait srieux, l'pigramme s'tait change en titre. Jamais on
n'appelait M. de Fondge autrement que le gnral. On invitait et on
annonait dans les salons: Le gnral! Beaucoup croyaient qu'il
l'avait t, lui-mme se le persuadait peut-tre, et il en tait venu
depuis longtemps  mettre sur ses cartes de visite: _Gnral A. de
Fondge_.

L'influence de ce sobriquet sur sa vie avait t dcisive.

Il s'tait appliqu  le mriter,  le gagner, et s'tait compos un
caractre, devenu  la fin son caractre, d'aprs le type banal et
convenu du vieux soldat, dur  cuire et bon enfant, brusque et bon,
morbleu! franc et rond, sacrebleu! sensible et brutal  la fois, simple
comme l'enfant et loyal comme l'or.

Il jurait et sacrait  la fois, tirait sa voix des profondeurs de sa
poitrine et agitait ses bras en parlant comme des ailes de moulin 
vent.

Mme de Fondge, la gnrale, rche personne  nez mince et  lvres
pinces, assurait que son mari n'tait pas si terrible qu'il en avait
l'air.

Il ne passait point pour un aigle, et faisait profession de n'entendre
goutte aux affaires.

On ne savait rien de sa fortune; mais il avait beaucoup d'amis chez
lesquels il allait dner, et on vantait la sret de ses relations.

Ce digne homme ne fit pas la moindre attention au marquis de Valorsay,
bien qu'ils fussent intimes.

Il marcha droit sur Mlle Marguerite, et l'ayant saisie entre ses
grands bras, il se mit  la presser contre sa poitrine, lui brossant le
visage de sa rude moustache, sous prtexte de l'embrasser...

--Du courage!... ma petite amie, grondait-il, du courage!... Ne vous
laissez pas abattre, morbleu!... prenez exemple sur moi,
regardez-moi!...

Il s'tait recul, et il tait grotesque  voir par suite de l'effort
extraordinaire qu'il faisait pour concilier et comprimer la douleur de
l'ami et le stocisme du soldat.

Bientt il reprit:

--Vous devez m'en vouloir, mignonne, d'arriver si tard!... Il n'y a pas
de ma faute. J'tais chez Mme de Rochecote, quand on est venu chez
moi de votre part... Je rentre, on m'apprend l'affreuse nouvelle!... 'a
t comme un coup de canon!... Un ami de trente ans, mille tonnerres!...
J'ai t le tmoin de son premier duel. Pauvre Chalusse! Un gaillard
solide comme un chne, qui devait nous enterrer tous!... Mais c'est
ainsi... les meilleurs dfilent toujours la parade les premiers!...

Le marquis de Valorsay avait battu en retraite; le juge de paix
s'effaait dans l'ombre, et Mlle Marguerite se taisait, habitue aux
faons du gnral, sachant bien qu'il n'y avait gure moyen de placer un
mot quand il avait pris la parole.

--Heureusement, poursuivit-il, ce pauvre Chalusse tait un homme de
prcaution... Il vous aimait tendrement, ma mignonne, et ses
dispositions testamentaires ont d vous le prouver.

--Ses dispositions!...

--Mais oui, petite sournoise... N'allez-vous pas vous cacher de moi qui
sais tout... Ah! vous voil un des beaux partis de l'Europe... et
sacrebleu! les prtendants ne vont pas manquer...

Mlle Marguerite remua tristement la tte.

--Vous vous trompez, gnral, le comte ne laisse pas de testament; il
n'avait pris aucunes prcautions...

M. de Fondge tressaillit, il plit un peu, et, d'une voix mal assure:

--Hein! fit-il, que me chantez-vous l... Chalusse, mille tonnerres!
C'est impossible!

--Le comte a t foudroy dans un fiacre, monsieur. Il est sorti  cinq
heures,  pied, et, avant sept heures, on le rapportait inanim. O il
tait all, nous n'en savons rien.

--Vous ne savez pas... vous ne savez pas...

--Hlas!... non. Et il est mort sans parvenir  prononcer autre chose
que des paroles incohrentes.

Et aussitt, la pauvre fille se mit  raconter brivement les scnes
douloureuses qui s'taient succdes depuis vingt-quatre heures.

Moins proccupe, elle et vu que le gnral ne l'coutait pas.

Il tait assis prs du bureau de M. de Chalusse, spar du juge de paix
par des casiers, le coude sur la tablette, et machinalement il s'tait
mis  jouer avec les lettres  l'adresse du comte apportes l'instant
d'avant par Mme Lon.

Bientt, il y en eut une qui s'empara imprieusement et exclusivement de
toute son attention. Elle l'attirait, elle le fascinait, il la couvait
de ses regards enflamms, et quand il la touchait, sa main tremblait ou
se crispait.

Sa face tait devenue livide, ses yeux se troublaient, sa respiration
haletait et sifflait, une sueur glace perlait  la racine de ses
cheveux.

Si le juge de paix l'et aperu, il et compris qu'il se passait en cet
homme quelque chose d'extraordinaire et de terrible, qu'un affreux
combat se livrait au dedans de lui-mme...

Cela dura cinq bonnes minutes, puis tout  coup, tant sr qu'on ne
pouvait le voir, il enleva prestement la lettre et la glissa dans sa
poche.

La pauvre Marguerite achevait son rcit.

--Vous le voyez, monsieur, loin d'tre riche, comme vous le pensiez, je
suis sans asile et sans pain...

Le gnral s'tait lev, et il marchait comme au hasard dans le cabinet,
avec toutes les marques d'une agitation convulsive...

--C'est vrai, rptait-il, de l'air d'un homme qui ne sait ce qu'il dit,
la voil ruine, perdue... le malheur est complet...

Puis, soudainement, s'arrtant les bras croiss devant Mlle
Marguerite:

--Qu'allez-vous devenir? demanda-t-il.

--Dieu ne m'abandonnera pas, gnral.

Il tourna les talons et reprit sa promenade, gesticulant et
s'abandonnant  un furieux monologue qu'il tait cependant assez ais de
suivre:

--pouvantable!... grondait-il, affreux! La fille d'un vieux camarade de
fredaines, sacrebleu!... d'un ami de trente ans... l'abandonner
ainsi!... Jamais, mille tonnerres!... jamais!... Pauvre mignonne... un
coeur d'or et jolie comme un ange. Cet horrible Paris n'en ferait
qu'une bouche... ce serait un meurtre, une abomination!... Cela ne sera
pas... les vieux sont l, solides au poste!...

Il revint se planter en face de la pauvre fille, et de sa plus grosse
voix d'homme sensible et brutal tout ensemble:

--Mademoiselle Marguerite!... fit-il.

--Gnral?...

--Vous connaissez Gustave de Fondge, mon fils?...

--Je crois me rappeler que plusieurs fois vous avez parl de lui  M. de
Chalusse.

Le gnral tortillait rageusement sa moustache, comme il lui arrive
toutes les fois qu'il est mu et embarrass...

--Mon fils, reprit-il, a vingt-sept ans, il est lieutenant de hussards
et propos pour le grade de capitaine... au choix, sacrebleu! C'est un
beau cavalier qui ira loin, car il a de l'esprit jusqu' la molette de
ses perons. Comme je ne mche jamais la vrit, j'avouerai qu'il est un
peu dissip... Mais si la tte est mauvaise, le coeur est bon, mille
tonnerres!... Une petite femme bien gentille et bien raisonnable aurait
vite converti ce gaillard-l, et il deviendrait la perle des maris...

Il passa le doigt  deux ou trois reprises entre son col et son cou, et
d'une voix un peu trangle il ajouta:

--Mademoiselle Marguerite, j'ai l'honneur de vous demander votre main
pour le lieutenant Gustave de Fondge, mon fils.

Un clair de colre brilla dans les yeux de Mlle Marguerite, et c'est
d'un ton plus que froid qu'elle rpondit... comme  l'autre:

--Je suis honore... comme il convient, monsieur, de votre dmarche...
mais j'ai dispos de mon avenir...

M. de Fondge fut bien dix secondes  recouvrer la parole.

--Allons!... bon!... balbutia-t-il enfin, avec un trouble vraiment
extraordinaire, encore une sottise!... Je n'en fais jamais d'autres! Ne
devais-je pas, mignonne, respecter votre douleur! Laissez-moi esprer
que vous reviendrez sur ce refus... Si cependant Gustave vous dplat,
eh bien! nous chercherons mieux. Le plus vieux camarade de Chalusse ne
vous abandonnera pas... Je vous enverrai Mme de Fondge ce soir,
c'est une bonne femme, et vous causerez, sacrebleu! vous vous entendrez.
Voyons, rpondez. Qu'avez-vous?

Cette insistance semblait irriter extrmement la pauvre fille, et pour
en finir:

--Ne souhaitez-vous pas, monsieur, demanda-t-elle, voir... une dernire
fois... M. de Chalusse?...

--Ah! oui, certes, un ami de trente ans...

Il s'avana, en effet, vers la porte de la chambre mortuaire, mais au
moment de la franchir:

--Oh non! s'cria-t-il avec une sort d'horreur, non, je ne saurais...

Et il se retira, ou plutt s'enfuit...

Tant que le gnral avait t l, le juge de paix n'avait pas donn
signe d'existence.

Accoud dans l'ombre, hors du cercle de clart projet par les lampes,
il coutait et observait de toute la force de sa pntration.

Quelles penses dissimulaient les paroles, voil ce qu'il tchait de
discerner.

Mais ds qu'il se retrouva seul avec Mlle Marguerite, il se leva
lentement, vint s'adosser  la chemine, et dit:

--Eh bien!... mon enfant!...

La pauvre fille, aprs les motions qui venaient de la secouer,
tremblait comme une coupable aprs un mauvais coup, et c'est d'une voix
sourde qu'elle rpondit:

--J'ai compris.

--Quoi? insista l'impitoyable magistrat.

Elle leva sur lui ses beaux yeux o brillaient encore des larmes de
colre, et avec une violence contenue:

--J'ai mesur, monsieur, rpondit-elle, l'infamie de ces deux hommes qui
sortent d'ici. J'ai compris la mortelle insulte de leur dmarche si
noble en apparence. Ils avaient questionn les gens et ils savaient que
deux millions ont disparu... Ah! les misrables!... Ils croient que je
les ai vols ces millions, et ils venaient me dire: part  deux!... M.
de Valorsay, ce misrable viveur, et M. de Fondge, ce grotesque, se
sont rencontrs dans une commune et dgotante convoitise... C'est
l'impunit qu'ils m'offraient, et l'appui de leur honorabilit... Quelle
honte! Et ne pouvoir se venger! Ah! j'aimais mieux les soupons des
domestiques... du moins ils ne me demandaient pas le partage du vol pour
prix de leur silence!...

Le juge de paix hochait la tte d'un air non quivoque d'approbation.

--Il y a de cela, rptait-il, positivement il y a de cela...

Mais les portes taient restes ouvertes, il alla les fermer
soigneusement, puis revenant prs de celle dont il avait fait sa
cliente:

--Je veux dire, fit-il  demi-voix, que vous vous mprenez un peu quant
aux mobiles qui ont dict  ces messieurs leur demande en mariage.

--Le croyez-vous vraiment, monsieur?

--Je l'affirmerais presque... Leurs faons n'ont-elles pas t
entirement diffrentes?

L'un, le marquis, s'est conduit avec le calme et le sang-froid que
donnent la rflexion et le calcul... L'autre, au contraire, le gnral,
a agi avec une prcipitation qui trahit la dtermination soudaine,
l'ide aussitt adopte que ne...

Mlle Marguerite rflchissait.

--C'est vrai, murmurait-elle, c'est pourtant vrai... Je me rends compte
maintenant de la diffrence.

--Donc, reprit le juge, voici ce que dans mon coin j'imaginais:

Ce marquis de Valorsay, me disais-je, ce comdien qui joue si bien la
passion, doit avoir par devers lui les preuves de la naissance de
Mlle Marguerite, preuves crites et concluantes, s'entend.

La recherche de la paternit est interdite, mais une reconnaissance
volontaire manant du pre peut l'attester.

Qui nous prouve que M. de Valorsay n'a pas cette reconnaissance?... Il
doit l'avoir.

Et alors, apprenant la mort soudaine de M. de Chalusse, il s'est dit:
Si Marguerite tait ma femme, si j'arrivais  la faire dclarer fille
naturelle du comte, j'hriterais de quelques jolis millions.

L-dessus, il est all consulter un homme d'affaires; on lui a rpondu
que c'tait une partie  jouer, et il est venu... Vous l'avez repouss,
mais il reviendra  la charge, tenez-le pour certain. Et quelque jour il
vous mettra le march  la main, et il vous dira, selon votre
expression: Marions-nous ou ne nous marions pas, mais... part 
deux.....

Mlle Marguerite tait comme transfigure.

A la parole si lucide et si nette du vieux magistrat, il lui semblait
que le brouillard qui voilait la vrit se dissipait, et qu'elle la
voyait, qu'elle pouvait la toucher du doigt.

--Oui? s'cria-t-elle, oui, vous avez raison, monsieur!...

Lui se recueillit un moment et continua:

--Je vois moins clair dans la pense de M. de Fondge, mais je distingue
quelque chose.

Il n'avait pas interrog les domestiques, la preuve, c'est qu'en
arrivant ici, il vous croyait fermement lgataire universelle.

Il savait, retenez bien ceci, que certaines prcautions de vous
ignores, avaient t prises par M. de Chalusse, il les connaissait.

Ce que vous lui avez appris l'a confondu.

Et aussitt il a mis  vouloir rparer l'imprvoyance du comte autant
d'empressement que s'il et t cause de cette imprvoyance.

A sa physionomie bouleverse pendant qu'il vous conjurait de devenir la
femme de son fils, on et dit que votre misre l'accablait de remords
qu'il cherchait  conjurer bien vite.

Aprs cela, concluez!...

La pauvre fille interrogeait les yeux du juge, comme si elle et
trembl de comprendre mal l'ide qu'il n'exprimait que vaguement.

--Alors, monsieur, fit-elle, avec une hsitation horrible, vous...
pensez, vous supposez que le gnral n'ignore pas ce que sont devenus
les millions disparus...

--Juste!... rpondit le juge.

Et, comme s'il et craint d'en avoir trop dit et regrett d'avoir t si
affirmatif:

--Rflchissez de votre ct, dit-il. Vous avez toute la nuit... nous
causerons demain, et si je puis vous tre utile... je serai bien
heureux...

--Cependant, monsieur...

--Oh!...  demain,  demain!... Il faut que je rentre dner, sans
compter que mon greffier doit s'impatienter terriblement...

Le greffier, en effet, s'ennuyait. Non qu'il ft prs d'avoir fini
l'inventaire de cet immense htel, mais il estimait qu'il en avait assez
fait pour un jour.

C'est dire avec quelle promptitude il lut le procs-verbal, fit signer
les assistants et constitua M. Bourigeau, le concierge, gardien des
scells.

C'est dire avec quel empressement il suivit le juge, lorsque celui-ci
gagna l'escalier, aprs avoir salu Mlle Marguerite et lui avoir
rpt:

--Bon courage!... Bon espoir!

Et cependant le mcontentement de ce digne greffier diminuait
sensiblement, quand il supputait le nombre des vacations, la quantit
des rles, la somme, enfin, que lui vaudrait lgitimement cette
apposition de scells.

Jamais, depuis neuf ans qu'il avait achet sa charge, il n'avait eu
d'inventaire si magnifique. Il en tait un peu bloui, et tout en
suivant le juge:

--Savez-vous, monsieur, lui disait-il, qu' vue de nez j'value la
fortune totale du dfunt  plus de vingt millions... un million de
revenu!... Et dire que cette pauvre demoiselle si jolie n'en aura pas un
dcime... Je parierais qu' cette heure elle pleure toutes les larmes de
son corps.

Si le greffier et pari, il et perdu.

Mlle Marguerite, en ce moment mme, se faisait rendre compte par M.
Casimir de toutes ses dmarches de la journe. Elle s'inquitait de tous
ces dtails funbres qui rendent plus triste et plus pnible la mort
d'un parent ou d'un ami.

Comment serait la crmonie et  quelle heure?... s'tait-on occup de
faire prparer le caveau de la famille de Chalusse?... avait-on bien
pens  tout?... Il fallait complter la liste des personnes  qui
adresser des lettres de faire part...

Libre enfin, elle consentit  prendre quelque nourriture, debout, devant
un des dressoirs de la salle  manger. Puis, elle alla s'agenouiller
dans la chambre du comte de Chalusse, transforme en chapelle ardente,
o quatre prtres de la paroisse rcitaient l'office des morts....

Elle tait anantie de fatigue, la malheureuse, les cordes de sa voix
taient  ce point brises qu'elle ne pouvait plus parler, le sommeil
fermait ses yeux...

Mais elle avait encore  remplir un devoir qu'elle considrait comme
sacr.

Lorsque dix heures sonnrent, elle envoya chercher un fiacre, jeta un
chle sur ses paules et sortit en commandant  Mme Lon de
l'accompagner.

C'est rue d'Ulm, chez Pascal, qu'elle se rendait.

Quand elle y arriva, la porte de la maison tait ferme, le gaz tait
teint, et elle fut oblige de sonner cinq ou six fois.

Enfin on lui ouvrit, et la lueur d'une chtive veilleuse la guida
jusqu' la loge du concierge.

--Monsieur Frailleur... demanda-t-elle.

Le portier la toisa d'un air de mpris, et brutalement:

--Il ne demeure plus ici, rpondit-il. Le propritaire ne veut pas de
voleurs dans la maison... Il a vendu son saint-frusquin et il est parti
pour l'Amrique, avec sa vieille sorcire de mre...

Ayant dit, il referma sa loge, et Mlle Marguerite, assomme par ce
dernier coup, chancelante, se tenant aux murs, regagna sa voiture.

--Parti!... murmurait-elle... sans penser  moi!... Me croit-il donc
comme les autres!... Mais je le retrouverai... Ce Fortunat, qui
cherchait des adresses pour M. de Chalusse, me dcouvrira Pascal.




XIII


Peu de gens se font une ide des successions qui, chaque anne, faute
d'hritiers pour les recueillir, font retour  l'tat.

Le Trsor peroit ainsi chaque anne des sommes considrables.

Et cela se comprend,  une poque o de plus en plus se relchent les
liens de la famille, en un temps o chacun tire de son ct, rpudiant
la solidarit jadis sacre du nom et du sang.

Les pres avaient cess de se voir, les enfants ne se connaissent plus,
 la seconde gnration on est parfaitement tranger.

Le jeune homme que son humeur aventureuse entrane loin du pays, la
jeune fille qui se marie contre le gr des siens, cessent vite
d'exister. Que deviennent-ils? Nul ne s'en inquite. Sont-ils heureux ou
malheureux, nul ne s'en informe, tremblant de provoquer quelque demande
de secours.

Oublis, ces aventureux oublient, et si la fortune leur a souri, ils se
gardent bien d'en donner avis  la famille. Pauvres, ils ont t renis;
riches, ils renient. S'tant enrichis seuls et sans aide, ils prouvent
une goste satisfaction  dpenser seuls et  leur guise leurs revenus.

Qu'un de ces abandonns meure, cependant, qu'arrive-t-il? Les
domestiques et les gens qui ont entour son agonie profitent et abusent
de son isolement, et c'est quand tout ce qui tait prenable a t pris,
que le juge de paix prsent appose les scells.

Bientt la leve de ces scells est requise par des intresss,
cranciers ou serviteurs, on procde  un inventaire, et aprs quelques
formalits, nul hritier ne se prsentant, le tribunal dclare la
succession vacante et lui nomme un curateur.

Les fonctions de ce curateur sont simples: il administre la succession
et en verse les revenus au Trsor, jusqu'au jour o un jugement la
dclare acquise, sauf recours des hritiers qui se prsenteraient.

--Que n'ai-je la vingtime partie de ce qui se perd ainsi, s'criait il
y a une vingtaine d'annes un homme intelligent, ma fortune serait vite
faite.

L'homme qui disait cela se nommait Antoine Vaudor, et tout Paris l'a
connu, car il fut un moment clbre, lors du procs Riscara, o il joua,
lui si fin, un rle de dupe stupide.

L'ide qui lui tait venue  la suite de son exclamation, Vaudor se
garda bien de l'bruiter.

Six mois durant il la porta dans sa cervelle, l'tudiant, la creusant,
l'examinant sous toutes ses faces, en pesant le fort et le faible.

A la fin, il la reconnut bonne  exploiter.

Et cette anne mme, aid de quelques capitaux qu'il prit on ne sait o,
il crait pour des besoins nouveaux une industrie nouvelle, inconnue et
trange.

Antoine Vaudor fut le premier dnicheur; ou plutt, pour employe
l'expression consacre, le premier pisteur d'hritages.

Ce mtier n'est pas, il s'en faut, mtier de fainant.

Il exige de qui veut l'exercer fructueusement des qualits
particulires, des aptitudes spciales, une activit convulsive, de
l'nergie, de la souplesse et de l'audace, beaucoup d'entregent et les
connaissances les plus varies.

Le pisteur d'hritages doit avoir la tmrit du joueur et le sang-froid
du duelliste, le flair et la patience de l'agent de police, les
ressources et les ruses de l'avou le plus retors...

Dcrire cette profession et en dsarticuler les rouages est plus facile
que de l'exercer.

Pour commencer, ce chasseur d'une espce particulire doit se tenir trs
au courant des successions vacantes, et il en a connaissance prs du
tribunal, soit qu'il suive les audiences, soit qu'il tire ses
renseignements des greffiers et des huissiers.

Est-il averti qu'un homme vient de mourir sans hritiers connus?...

Vite il se proccupe de savoir ce qu'il laisse et si le jeu vaut la
chandelle.

Lui est-il prouv que la succession couvrira les frais?... Il commence
ses oprations.

Ce qu'il lui faut avant tout et surtout, c'est le nom du dfunt; ses
prnoms, ses sobriquets s'il en avait, son signalement et son ge. Il
est facile de se procurer ces informations. Ce qu'il est plus malais de
connatre, c'est le lieu de naissance du mort, sa ou ses professions,
quels pays il a habits, ses gots, ses faons de vivre, en un mot tout
ce qui constitue une biographie.

Muni de ces lments indispensables, le pisteur se met en campagne
prudemment, car il lui importe de ne pas donner l'veil.

L'agent de la sret suivant l'enqute du crime, ne procde pas avec une
plus mticuleuse circonspection, il n'est ni si patient, ni si tenace,
ni si ingnieux.

C'est merveille d'tudier l'incomparable adresse que dploie le pisteur
pour remonter la vie de l'homme  hritage, consultant ses amis, ses
ennemis, ses cranciers ou ses dbiteurs, tous ceux qui l'ont connu ou
approch, jusqu' ce qu'enfin il parvienne jusqu' quelqu'un qui lui
rponde:

--Un tel... il tait de mon pays... je ne lui ai jamais parl, mais je
suis l'ami d'un de ses frres... d'un de ses oncles... d'un de ses
neveux...

Parfois, avant d'en arriver l, il a fallu des annes d'investigations
incessantes, des avances de fonds, des dplacements coteux, des
annonces habilement conues dans tous les journaux de l'Europe.

Mais du moins, ce rsultat obtenu, le dnicheur d'hritages peut
respirer. Il a dsormais, pour lui, soixante-quinze chance sur cent.

Le plus fort est fait, la portion de la tche o fatalement il fallait
compter avec le hasard. Le reste, le plus dlicat, est affaire
d'habilet, de tact et d'habitude.

De ce moment, l'agent de police s'efface et l'homme de loi retors
apparat.

Il s'agit d'aller trouver ce parent du dfunt, dcouvert au prix de tant
de peines, et de traiter avec lui du partage, sans toutefois lui laisser
entendre qu'une succession qu'il ignore lui est chue.

Il s'agit de l'amener  s'engager par crit, en bonne et due forme, 
abandonner comme prime le dixime, le tiers, la moiti mme, des sommes
qu'on lui fera recouvrer.

Ngociation pineuse, qui ncessite des prodiges de prsence d'esprit et
des trsors de duplicit  faire plir le plus astucieux diplomate.

Et, en effet, pour peu que l'hritier se doute de quelque chose, s'il
souponne la vrit, il rit au nez du ngociateur, lui tire sa
rvrence, et court en droiture rclamer seul et intgralement ce qui
lui revient.

Adieu alors les esprances du pisteur et il en est pour ses soins et
ses peines, pour ses dmarches et pour ses dbourss.

Mais cette msaventure est rare.

L'homme  qui on vient annoncer cette bonne nouvelle d'une rentre
inattendue, est d'ordinaire sans dfiances et ne marchande gure le
pot-de-vin qu'on lui demande.

La somme  recevoir l'blouit si bien, qu'il craindrait, en discutant
des clauses peut-tre onreuses, de perdre du temps et de reculer
l'instant bni o il palpera.

Un trait est donc bientt rdig et sign, et alors le pisteur se
rvle.

--Vous tes, dit-il  son client, le parent de... un tel, n'est-ce pas?
Oui. Eh bien, il est mort et vous hritez... Rendez grce  Dieu et
courons chercher l'argent.

Le plus souvent l'hritier s'excute loyalement. En ce cas, tout est
dit.

Mais il arrive aussi qu'une fois envoy en possession il regimbe, se
dclare corch et prtend revenir sur le trait. Alors, il faut
plaider. Il est vrai que presque toujours un bon arrt du tribunal
rappelle l'ingrat client  la reconnaissance.

En somme, ce fut jadis une fructueuse industrie, un peu gte peut-tre
par la concurrence, mais qui fait encore trs-bien vivre son homme.

M. Isidore Fortunat tait pisteur d'hritages.

Sans doute, il s'occupait en outre de beaucoup d'autres trafics un peu
moins avouables; mais c'tait l une des meilleures et des plus solides
cordes de son arc.

Cela explique comment sa premire fureur apaise, il avait si
promptement fait son deuil des 40,000 francs qu'il avait avancs au
marquis de Valorsay.

Changeant immdiatement ses batteries, il s'tait dit que du moment o
la mort soudaine de M. de Chalusse lui engloutissait cette somme,
c'tait bien le moins qu'il la repcht dans la succession, en
dcouvrant quelque hritier inconnu de tant de millions dsormais sans
matre.

Ainsi, ce qui s'en tait all par la flte lui reviendrait par le
tambour.

Il avait quelques raisons d'esprer.

Ayant eu autrefois des relations avec M. de Chalusse, quand il faisait
rechercher Mlle Marguerite, M. Fortunat avait pntr assez avant
dans la confiance du comte pour souponner quantit de choses dont un
homme comme lui tire toujours parti.

Les renseignements qu'il avait obtenus de la Vantrasson avaient si bien
gonfl ses esprances, qu' un moment il s'tait dit:

--Eh! eh!... c'est peut-tre un mal pour un bien.

Nanmoins, aprs son orageuse discussion avec le marquis de Valorsay, M.
Isidore Fortunat dormit peu, et d'un mauvais sommeil.

On a beau tre fort, une perte sche de 40,000 francs ne dispose pas 
des rves couleur de rose, et M. Fortunat avait cette faiblesse de tenir
 son argent comme  la moelle de ses os.

Il y tenait en raison directe du mal qu'il lui avait donn  conqurir,
des hasards courus et des prils surmonts.

Bravement il se rptait en manire de consolation: Je triplerai cette
somme, cet encouragement ne lui rendait pas sa srnit. C'est que le
gain n'tait qu'une probabilit, et sa perte tait une certitude.

Aussi se tournait-il et se retournait-il sur ses matelas comme sur un
gril, s'puisant en hypothses, se prparant aux difficults qu'il
aurait  vaincre.

Son plan tait simple; l'excution tait terriblement complique.

Se dire: je retrouverai la soeur de M. de Chalusse si elle vit encore,
je dcouvrirai les enfants si elle est morte et j'aurai ma bonne part
de la succession, se dire cela tait fort joli... Comment le faire?

O prendre cette infortune qui depuis trente ans avait abandonn sa
famille pour fuir on ne savait o ni avec qui?... Comment se faire une
ide de la vie qu'elle avait vcue et des hasards de sa destine?... A
quel degr de l'chelle sociale et dans quel monde commencer les
investigations?... Autant de problmes!

Ces filles de grande maison que le vertige saisit et qui dsertent le
foyer paternel, finissent presque toutes misrablement aprs une
lamentable existence.

La fille du peuple arme pour le malheur et pour la lutte, fatalement
exprimente, peut mesurer et calculer sa chute, et jusqu' un certain
point la rgler et la matriser.

Les autres, non. Elles ignorent tout, sont sans dfense et
s'abandonnent.

Et prcisment parce qu'elles ont t prcipites de plus haut, elles
roulent plus bas, et souvent jusqu'au fond des plus impurs cloaques de
la civilisation.

--Que ne suis-je  demain, pensait M. Isidore Fortunat, que ne puis-je
me mettre sur-le-champ  l'oeuvre!...

Au petit jour, cependant, il s'assoupit si bien que vers les neuf
heures, Mme Dodelin, sa gouvernante, fut oblige de le rveiller.

--Vos employs sont arrivs, lui cria-t-elle, en le secouant; deux
clients vous attendent.

Il sauta  bas de son lit, termina sa toilette en moins d'un quart
d'heure et passa dans son cabinet, en criant  ses commis:

--Faites entrer!...

Recevoir ce matin le contrariait fort, mais ngliger toutes ses autres
affaires pour la douteuse succession de Chalusse, et t une folie.

Le premier client qui entra tait un homme encore jeune, d'apparences
cossues et vulgaires. N'tant pas connu de M. Fortunat, il jugea
convenable de s'annoncer tout d'abord.

--Je suis, dit-il, M. Leplaintre, marchand de charbons en gros, et je
vous suis adress par mon ami Bouscat, le marchand de vin.

M. Fortunat s'inclina.

--Prenez donc la peine de vous asseoir, fit-il. Je me rappelle trs-bien
votre ami... Je lui ai, si je ne m'abuse, donn quelques conseils lors
de sa troisime faillite...

--Prcisment... Et si je viens vous trouver, c'est que je suis juste
dans le mme ptrin que Bouscat... Les affaires vont mal, mon chance
fin courant est trs-considrable, de manire que...

--Vous serez oblig de dposer votre bilan.

--Hlas!... j'en ai bien peur.

Ce que voulait ce client, M. Fortunat le savait dsormais; seulement il
a pour principe de n'aller jamais au-devant des explications des gens.

--Veuillez m'exposer votre cas, dit-il.

Le ngociant rougit. La vrit tait dure  avouer, et lui cotait.

--Voici la chose, rpondit-il enfin. J'ai parmi mes cranciers des
ennemis, de sorte que je n'obtiendrai pas mon concordat... C'est
rgl... On me prendra tout ce que j'ai... que deviendrai-je aprs?...
Faudra-t-il donc que je crve de faim!...

--La perspective est pnible.

--N'est-ce pas, monsieur... Et c'est pour cela que je dsirerais... si
c'tait possible... si c'tait sans danger.... car je suis honnte
homme, monsieur!... Je voudrais me mnager quelques petites
ressources... secrtement... non pour moi, grand Dieu!... mais j'ai une
jeune femme, si bien que...

L'agent d'affaires eut piti de son embarras.

--Bref, interrompit-il, vous voudriez dissimuler et soustraire  vos
cranciers une partie de votre actif.

A cette formule nette et crue de ses honorables intentions, le marchand
de charbons tressauta sur sa chaise. Sa probit, qui et accept une
priphrase, se rvoltait de l'expression propre.

--Oh! monsieur... protesta-t-il, je me brlerais la cervelle plutt que
de faire tort d'un centime  qui que ce soit!... Ce que j'en fais, c'est
dans l'intrt de mes cranciers... Je recommencerai les affaires sous
le nom de ma femme, et si je russis, ils seront tous pays... oui,
monsieur, intgralement, capital et intrts... Ah! s'il ne s'agissait
que de moi!... Mais j'ai deux enfants, deux petites filles, de faon
que...

--C'est bien, pronona M. Fortunat. Je vous fournirai le mme expdient
qu' votre ami Bouscat... Il est infaillible, si vous pouvez, avant de
vous mettre en faillite, rassembler un certain capital.

--Je le puis, en vendant au-dessous du cours une partie des marchandises
qui constituent mon actif, et j'en ai beaucoup, de sorte que...

--En ce cas, vous tes sauv... Vendez et mettez l'argent  l'abri.

L'estimable ngociant se grattait l'oreille.

--Excusez-moi, fit-il, j'avais song  ce moyen; mais il m'a paru...
indlicat et aussi terriblement dangereux... Comment expliquer la
diminution de mon actif? Mes cranciers me hassent... S'ils
souponnaient quelque chose, ils m'accuseraient de banqueroute
frauduleuse, et on me mettrait en prison, et alors...

M. Fortunat haussait les paules.

--Quand je donne un conseil, dclara-t-il brusquement, je fournis les
moyens de le suivre sans danger. coutez-moi attentivement.

Supposons qu'autrefois vous ayez achet trs-cher des valeurs
aujourd'hui totalement dprcies... Ne pourriez-vous pas les faire
figurer  votre actif au lieu et place de la somme que vous voulez
mettre  l'abri?... Vos cranciers les admettraient non pour ce qu'elles
valent, mais pour ce qu'elles ont valu.

--videmment! Le malheur est que je n'ai pas de valeurs, de manire
que...

--On en achte!

Le marchand de charbons carquillait de grands yeux surpris.

--Pardon, murmura-t-il, je ne comprends pas parfaitement.

Il ne comprenait mme pas du tout, mais M. Fortunat joignant la
dmonstration  la thorie, ouvrit une grande caisse de fer, et alors
apparurent aux regards blouis du client des liasses normes de toutes
ces valeurs qui inondrent la place il y a quelques annes et ruinrent
tant de pauvres ignorants et d'avides imbciles. Alors apparurent des
actions et des obligations des Mines de Tifila et du Gouvernail Robert,
des Messageries Continentales et des Houillres de Berchem, des
Pcheries Groenlendaises et du Comptoir d'Escompte Mutuel.

Chacun de ces titres avait eu son quart d'heure de vogue et s'tait pay
 la Bourse cinq cents ou mille francs... A cette heure,  eux tous, ils
n'eussent trouv d'acheteur qu'au poids du papier...

--Admettez, cher monsieur, reprit M. Fortunat, que vous ayez un plein
tiroir de ces valeurs...

Mais l'autre ne le laissa pas achever.

--Je vois la chose, s'cria-t-il, je la vois. Je puis vendre et empocher
en toute scurit. Il y a l de quoi reprsenter mille et mille fois mon
actif...

Et sa joie dbordant:

--Donnez-moi, commanda-t-il, pour cent vingt mille francs de ces
valeurs... et surtout assortissez-les... je veux que mes cranciers
aient un chantillon de chaque.

Grave comme s'il et mani des billets de banque, M. Fortunat se mit 
compter et  trier des titres. L'autre, pendant ce temps, tirait son
porte-monnaie.

--Combien vous dois-je?... demanda-t-il.

--Trois mille francs.

L'honorable ngociant bondit.

--Trois mille francs!... rpta-t-il. C'est une plaisanterie, sans
doute!... Ces cent vingt mille francs de chiffons ne valent pas un
louis.

--Je n'en donnerais mme pas cent sous, pronona froidement M. Fortunat.
Il est vrai que je n'en ai pas besoin pour dsintresser mes
cranciers... Vous, c'est une autre affaire... ces chiffons vous
sauveront cent mille francs au moins, je vous demande trois pour cent;
ce n'est pas cher... Aprs cela, vous savez, je ne force personne...

Et d'un ton terriblement significatif, il ajouta:

--Vous trouverez assurment de ces titres  meilleur march, mais prenez
garde, en vous adressant ailleurs, de donner l'veil  vos cranciers.

--Il me dnoncerait, le coquin!... pensa le commerant.

Et se sentant pris:

--Va donc pour trois mille francs... soupira-t-il... mais du moins, cher
monsieur, faites-moi bonne mesure, et mettez-m'en pour une vingtaine de
mille francs de plus.

Le marchand de charbons riait de ce rire ple de l'homme qui, rsign 
se laisser dpouiller, prtend y mettre une certaine grce.

Mais M. Fortunat gardait une gravit d'augure.

Il donna ce qu'il avait annonc, rien de plus, rien de moins, en change
de trois beaux billets de banque, et mme il dit gravement:

--Voyez si les cent vingt mille francs y sont bien.

L'autre empocha les chiffons sans compter, mais avant de se retirer il
fit promettre  son estimable conseiller de l'assister au moment
dcisif, fin courant, et de l'aider  tablir un de ces limpides bilans
qui font dire aux cranciers:

--Voici un honnte homme qui a t bien malheureux.

Mieux que personne, M. Fortunat pouvait rendre ce petit service.

Outre sa chasse aux hritiers des successions vacantes, il s'occupait de
liquidations laborieuses et s'tait fait des faillites une spcialit o
il tait sans rival.

Cela lui rapportait gros, grce  l'ingnieux expdient qu'il venait
d'indiquer au sieur Leplaintre, expdient fort connu maintenant, mais
dont il tait presque l'inventeur.

Ce qu'il y avait de terrible avec lui, c'est que si on voulait suivre
ses conseils on tait forc, sous peine d'une dnonciation, de prendre
pour le prix qu'il fixait les valeurs de fantaisie dont il possdait une
si belle collection.

Car il agissait en cela comme ces mdecins philanthropes qui donnent des
consultations gratis, mais qui contraignent leurs malades  se fournir
chez eux de remdes  cent pour cent au-dessus du cours.

Nul brevet d'invention n'assurant l'exploitation exclusive des
dcouvertes de ce genre, M. Fortunat devait tre audacieusement imit 
une poque o la faillite est presque devenue une opration commerciale
comme une autre...

Mais il tait encore rest un des matres parmi les habiles qui
professent sur la place le bel art de faire banqueroute sans danger.

Cependant, le client qui succdait au marchand de charbons tait un
naf, qu'amenait simplement une difficult avec son propritaire. M.
Fortunat l'eut vite expdi, et alors, entrebillant la porte de ses
bureaux, il cria:

--Le caissier!...

Un garon de trente-cinq ans, dont la mise misrable rappelait celle de
Victor Chupin, arriva aussitt, tenant d'une main un sac et de l'autre
un registre.

--Combien a-t-on visit de dbiteurs hier?... lui demanda M. Fortunat.

--Deux cent trente-sept, monsieur.

--Quelle est la recette?

--Quatre-vingt-neuf francs.

M. Isidore Fortunat eut une grimace de satisfaction.

--Pas mal, fit-il, pas mal du tout.

Et atteignant un norme rpertoire dans un casier, il l'ouvrit en
disant:

--Attention!... nous allons pointer.

Aussitt une singulire besogne commena... Le patron appelait des noms,
et  chacun d'eux le caissier rpondait par une indication qui tait
inscrite aussitt en marge sur le rpertoire...

--Un tel, disait le patron, un tel... un tel... Et le caissier de
rpondre: a donn deux francs... a dmnag... n'tait pas chez lui... a
donn vingt sous... ne veut plus rien payer...

Comment M. Fortunat se trouvait-il avoir tant de dbiteurs, comment
s'accommodait-il de si faibles -comptes?... c'tait bien simple.

Tout en quilibrant des bilans fictifs, M. Fortunat suivait les
liquidations aprs faillite, et il y achetait ces masses de crances,
considres comme absolument perdues, qui se vendent aux enchres pour
presque rien...

Et o personne n'et touch un sou, lui rcoltait.

Ce n'est pas qu'il procdt par la rigueur, bien au contraire. Il
russissait par la patience, la douceur et la politesse, mais aussi par
une tnacit infatigable et dsesprante.

Quand il avait dcid qu'un dbiteur lui donnerait tant, c'tait fini,
il ne le lchait plus. Il le faisait visiter tous les deux jours,
suivre, harceler, obsder; il l'entourait de ses employs, il le
relanait chez lui,  son bureau ou  son magasin, au caf, partout,
toujours,  toute heure, incessamment... et toujours avec l'urbanit la
plus parfaite...

Si bien que les plus mauvais payeurs et les plus pauvres se lassaient 
la fin, la rage les prenait, et pour chapper  cette effroyable
obsession, ils trouvaient de l'argent... et comme M. Fortunat acceptait
tout, depuis 50 centimes, on le payait.

Outre Victor Chupin, il avait encore cinq employs qui visitaient les
dbiteurs  la journe. On leur distribuait les courses chaque matin, et
chaque soir ils rglaient avec le caissier, qui lui-mme rendait les
comptes gnraux au patron.

Cette petite industrie ajoutait encore aux profits des hritages et des
faillites, et c'tait la troisime et dernire corde que M. Fortunat et
 son arc...

Donc le pointage se faisait comme chaque jour, mais si le caissier tait
 sa besogne, le patron n'y tait gure.

Il s'arrtait  chaque minute, prtant l'oreille aux moindres bruits du
dehors.

C'est qu'avant de recevoir le marchand de charbons, il avait parl 
Victor Chupin, et l'avait expdi rue de Courcelles, afin d'avoir par M.
Casimir des nouvelles du comte de Chalusse.

Et il y avait plus d'une heure de cela, et Victor Chupin, si prompt
d'ordinaire, ne reparaissait pas.

Enfin, il parut... D'un geste, M. Fortunat congdia son caissier, et
s'adressant  son commissionnaire:

--Eh bien? demanda-t-il.

--Plus personne! rpondit Chupin... Le comte vient de mourir... On croit
qu'il ne laisse pas de testament. Voil la jolie demoiselle sur le pav.

Tous ces malheurs rpondaient si bien aux pressentiments de M. Fortunat,
qu'il ne sourcilla pas. Et d'un ton calme, il ajouta:

--Casimir viendra-t-il au rendez-vous?

--Il m'a rpondu, m'sieu, qu'il tcherait de s'y trouver... moi je parie
cent sous qu'il y sera... il vous a une bouche cet homme-l,  faire dix
lieues pour mettre quelque chose de bon dedans...

L'opinion de Chupin parut tre celle de M. Fortunat.

--Tout va donc bien, dit-il... Seulement vous tes rest trop longtemps
en route, Victor.

--C'est vrai, m'sieu, mais j'avais une course  faire pour moi, une
course de cent francs, s'il vous plat?...

M. Fortunat frona le sourcil.

--Il est bon d'tre industrieux, pronona-t-il, mais vous aimez trop
l'argent, Victor, beaucoup trop... vous tes insatiable!

Le jeune drle leva firement la tte, et d'un ton d'importance:

--J'ai des charges, pronona-t-il.

--Des charges!... vous!...

--Mais oui, m'sieu!... Pourquoi donc pas? Et cette pauvre bonne femme de
mre, qui ne peut plus travailler depuis un an, qui donc la nourrirait,
sinon moi!... Bien sr ce ne serait pas mon pre, le propre  rien, qui
a mang tout l'argent du duc de Sairmeuse, sans nous en donner un
centime!... D'ailleurs, je suis comme les autres, je veux tre riche, et
m'amuser... J'aurai une voiture dans le grand genre, c'est une ide...
Et quand un gamin comme j'tais m'ouvrira la portire, je lui mettrai
toujours cent sous dans la main...

Il fut interrompu par Mme Dodelin, la digne gouvernante, qui entrait,
tout effare, sans frapper.

--Monsieur! criait-elle, comme elle et cri: au feu! voil M. de
Valorsay.

M. Fortunat se dressa, tout ple.

--Le diable l'emporte!... bgaya-t-il; dites que je suis sorti, dites...

C'tait inutile, le marquis entrait.

--Sortez, dit le pisteur d'hritages,  la gouvernante et  Chupin.

Il tait vident que M. de Valorsay tait fort en colre, mais il tait
manifeste aussi qu'il tait rsolu  se contenir. Ds qu'il fut seul
avec M. Fortunat:

--C'est donc ainsi, matre Vingt-pour-Cent, pronona-t-il, que vous
trahissez vos amis!... Pourquoi me tromper, hier soir, au sujet des
10,000 francs que vous deviez me remettre, au lieu de me dire la
vrit!... Vous saviez hier l'accident de M. de Chalusse... Je ne le
sais, moi, que depuis une heure, par une lettre de Mme Lon...

M. Fortunat hsitait un peu.

C'tait un homme doux, ennemi des violences, qui ne se rsignait  tre
brave qu' la dernire extrmit, et il lui semblait que M. de Valorsay
tourmentait sa canne d'une inquitante faon.

--Je l'avoue, monsieur le marquis, rpondit-il enfin, je ne me suis pas
senti le courage de vous apprendre l'horrible malheur qui nous frappe.

--Comment... nous?

--Dame! si vous perdez... l'esprance de plusieurs millions, moi je
perds... la ralit de ce que je vous ai avanc, quarante mille francs,
toute ma fortune... Et cependant, vous le voyez, je me rsigne. Faites
comme moi... Que voulez-vous? C'est une partie perdue.

Le marquis de Valorsay coutait, rouge, les sourcils froncs, les poings
crisps, tout prs d'clater, en apparence, se possdant parfaitement en
ralit.

Et la preuve qu'il jouissait du plus beau sang-froid c'est qu'il
tudiait anxieusement l'attitude de M. Fortunat, s'efforant de dmler
sous ses vaines paroles ses intentions vritables.

Il s'attendait, en venant,  trouver son cher Arabe hors de ses gonds,
exaspr par la perte, jurant et sacrant, rclamant son argent avec des
cris d'corch, et pas du tout, il trouvait l'homme le plus doux, calme,
froid, rflchi, tout confit de rsignation et qui prchait la
soumission aux vnements.

--Qu'est-ce que cela, pensait-il, le coeur serr d'inquitude, et que
rumine le drle?... Il y a mille  parier contre un qu'il me prpare
quelque coup de Jarnac qui m'achvera.

Et d'un ton hautain et glac, qui ajoutait encore  la trivialit de son
expression:

--En un mot, fit-il, vous me lchez.

L'autre eut un joli geste de protestation, et semblant cder  un
irrsistible mouvement d'effusion:

--Moi, vous abandonner, monsieur le marquis!... s'cria-t-il. Qu'ai-je
fait pour que vous me jugiez si mal?... Hlas! ce sont les vnements
qui nous trahissent. Je ne voudrais pas amollir le courage dont vous
avez besoin, mais l, franchement, entre nous, essayer de lutter serait
folie... Qu'esprer encore? N'avez-vous pas, pour prolonger jusqu'
aujourd'hui votre vie fastueuse, puis les derniers et les plus
prilleux expdients?... Vous en tiez  ce point qu'il vous fallait
pouser Mlle Marguerite avant un mois ou prir... Les millions de
Chalusse vous chappent, vous sombrez... Et tenez, s'il m'tait permis
de vous donner un conseil, je vous dirais: Le naufrage est sr, ne
songez qu'aux paves... En menant secrtement et rondement une
liquidation gnrale, on peut sauver bien des choses  la barbe de vos
cranciers... Liquidez, c'est la mode! Et s'il vous faut mes services,
me voici! Partez pour Nice et laissez-moi votre procuration. Des dbris
de votre opulence, je me charge de vous constituer une aisance qui
satisferait encore bien des ambitions...

Depuis un moment dj, le marquis ricanait.

--Parfait! fit-il. Du mme coup vous m'loignez et vous recouvrez vos
quarante mille francs? C'est excessivement adroit...

L'homme d'affaires se sentit devin, mais que lui importait.

--Je vous assure, commena-t-il...

Mais l'autre, d'un geste ddaigneux, l'arrta.

--Laissons donc les propos oiseux, fit-il, nous valons mieux que cela,
l'un et l'autre. Je n'ai jamais eu la prtention de vous en imposer,
faites-moi, je vous prie, l'honneur de me supposer aussi fin que vous.

Et sans vouloir couter son conseiller:

--Si je suis venu vous trouver, poursuivit-il, c'est que la partie n'est
pas si dsespre que vous croyez... Le premier tourdissement pass,
j'ai rflchi, et j'ai vu qu'il me reste encore de belles cartes que
vous ne connaissez pas... Pour vous, pour tout le monde, Mlle
Marguerite est ruine, n'est-ce pas? Pour moi elle vaut encore trois
millions au bas mot.

--Mlle Marguerite?...

--Oui, messire Vingt-pour-Cent. Qu'elle soit ma femme, et, le lendemain,
je lui dcouvre cent cinquante mille livres de rentes... mais il faut
que je l'pouse, et cette belle ddaigneuse ne m'accordera sa main que
si je russis  la convaincre de mon amour et de mon dsintressement.

--Mais l'autre?...

M. de Valorsay eut un tressaillement nerveux aussitt rprim.

--L'autre n'existe plus. Lisez _le Figaro_ ce soir, et vous serez
difi. Allez, je suis bien seul, dsormais, sur les rangs. Que je
puisse dissimuler ma ruine quelque temps encore, et elle est  moi...
Une fille sans amis et sans famille au milieu de Paris ne se dfend pas
longtemps, quand elle a surtout prs d'elle une conseillre comme Mme
Lon... Oh! je l'aurai, je la veux, il me la faut!... Et notez que je
vais tenter une dmarche qui peut me la livrer aujourd'hui mme... A
vous de voir maintenant s'il est sage de me retirer votre appui...
Qu'est-ce, que je vous demande? De me soutenir deux ou trois mois
encore... c'est l'affaire d'une trentaine de mille francs. Vous pouvez
me les procurer, le voulez-vous?... Ce sera en tout 70,000 francs que
vous m'aurez prts, et je vais m'engager  vous rendre 250,000
francs... c'est une prime assez belle pour risquer quelque chose...
Rflchissez et dcidez-vous... Mais pas de faux fuyants ni
d'atermoiements... Que ce soit oui ou non.

Sans une seconde d'indcision, M. Fortunat rpondit:

--Eh bien!... non!...

Le marquis rougit encore et sa voix devint plus rauque, mais ce fut
tout.

--Avouez donc, fit-il, que c'est chez vous un parti pris de me perdre...
Vous dites non sans m'avoir laiss finir. Attendez  tout le moins que
je vous aie expos mon plan et montr sur quelles donnes positives et
certaines reposent mes esprances...

C'tait, en effet, chez M. Fortunat, un parti pris de ne rien entendre.

Il ne voulait pas d'explications, se dfiant de lui, redoutant les
inspirations de son caractre aventureux qui le poussait quand mme vers
tout ce qui tait spculation, risques  courir, gains normes promis 
une faible mise.

Il redoutait l'appt des affaires alatoires comme le joueur craint la
vue des cartes et l'ivrogne l'odeur des liqueurs fortes.

Enfin il avait peur de l'loquence du marquis. Ne l'avait-il pas
entran dj plus loin que sa volont premire? Enfin il savait que qui
discute est  moiti vaincu et ne demande plus bientt qu' se laisser
convaincre.

--Ne me dites rien, monsieur, fit-il vivement, tout serait inutile... je
n'ai pas d'argent... Pour vous donner dix mille francs hier soir, il
m'et fallu les emprunter  M. Prosper Bertomy, parole d'honneur!... Et
je les aurais, que je vous dirais encore: Impossible! Chacun a son
systme, n'est-ce pas?... Le mien est de ne jamais courir aprs mon
argent... On se ruine  chercher  se rattraper... Pour moi, ce qui est
perdu est perdu dfinitivement... je tche de n'y plus penser et je me
tourne d'un autre ct... Ainsi, vos quarante mille francs sont dj
passs aux profits et pertes. Et cependant il vous serait ais de me les
rendre, si vous vouliez suivre mon conseil et liquider sans tambour ni
trompettes...

--Jamais!... interrompit M. de Valorsay, jamais!...

Et son imagination lui reprsentant comme en un clair tous les dboires
et toutes les humiliations de l'homme ruin et dchu...

--Je ne veux pas dchoir, s'cria-t-il... Je sauverai tout, les
apparences et la ralit, ou je ne sauverai rien... si vous me refusez,
je verrai ailleurs, je chercherai... Mais je ne donnerai pas  tous mes
bons amis, qui m'excrent et que je has, cette joie dlicieuse de voir
le marquis de Valorsay tombant de chute en chute, jusqu'aux pantalons
douteux, aux bottes ressemeles et  l'emprunt du louis... Je ne
brosserai jamais les habits de ceux que j'ai clabousss quinze ans.....
Non, jamais, j'aimerais mieux mourir ou commettre les plus grands
crimes!...

Il s'arrta court, un peu tonn peut-tre de ce qu'il venait de dire,
et, pendant un moment, M. Fortunat et lui se regardrent dans les yeux,
en silence, chacun s'efforant de pntrer la pense secrte de
l'autre, comme des duellistes sur le terrain, pendant un repos, avant de
reprendre le combat.

Le marquis fut le premier  se croire renseign.

--Ainsi, fit-il, d'un ton qui voulait tre dgag, et qui tait plutt
menaant, c'est bien dcid, votre refus est dfinitif.

--D--fi--ni--tif!!!

--Vous ne daignerez mme pas couter mes explications?

--Ce serait du temps perdu!...

M. de Valorsay,  cette cruelle rponse, donna sur le bureau un si
formidable coup de poing que trois ou quatre dossiers roulrent  terre.
Sa colre n'tait plus feinte...

--Que projetez-vous donc, s'cria-t-il, et que comptez-vous faire?...
Pour qui me trahissez-vous, pour quelle somme et pour quels desseins?...
Prenez garde... C'est ma peau que je vais dfendre, et par le nom de
Dieu!... je la dfendrai bien... L'homme rsolu  se brler la cervelle
s'il choue est terriblement dangereux... Malheur  vous si je vous
trouve jamais entre moi et les millions de Chalusse...

M. Fortunat n'avait pas une goutte de sang aux joues; nanmoins sa
contenance fut digne.

--Vous avez tort de me menacer, fit-il, vous ne me faites pas peur... Si
j'tais contre vous, je n'aurais qu' vous poursuivre pour les 40,000
francs que vous me devez. Je ne serais pas pay, mais l'difice
mensonger de votre fortune croulerait sous ce seul coup de pic... Vous
oubliez en outre que je possde un double de notre trait sign de
votre main, et que je n'aurais qu' le faire parvenir  Mlle
Marguerite, pour lui donner la juste mesure de votre dsintressement...
Brisons donc nos relations, Monsieur, et allons chacun notre chemin sans
plus nous occuper l'un de l'autre... Si vous russissez vous me rendrez
mon argent.

La victoire restait au dnicheur d'hritages, et c'est avec un sentiment
d'orgueil qu'il vit s'loigner son trs-noble client humili et blme de
rage...

--Quel brigand que ce marquis, grommelait-il, et comme je prviendrais
Mlle Marguerite, la pauvre fille, si je n'avais pas si peur de
lui!...




XIV


M. Casimir, le valet de chambre de feu M. le comte de Chalusse, n'tait,
mon Dieu! ni meilleur ni pire que la plupart de ses confrres...

Les vieillards racontent qu'il existait jadis une race de serviteurs
fidles, qui se croyaient solidaires de la famille qui les adoptait et
en embrassaient les intrts et les ides. Les matres, en ce temps,
payaient ce rare dvouement en protection efficace et en scurit pour
l'avenir.

De tels matres et de pareils serviteurs, on ne trouve plus aujourd'hui
de traces que dans les vieux mlodrames de l'Ambigu; dans la _Berline de
l'Emigr_, par exemple, ou dans le _Dernier des Chteauvieux_.

Les domestiques,  cette heure, traversent les maisons o ils servent
comme ces auberges  la nuit o on se permet tout puisqu'on part le
lendemain.

Et les familles les accueillent comme des htes nomades, dangereux
souvent, et dont il est toujours prudent de se dfier.

On ne laisse pas la clef de la cave  ces tcherons rvolts, on ne leur
confie plus gure que les enfants, ce qui produit de prodigieux
rsultats, ainsi que le prouva, l'an pass, certain procs qui pouvanta
Paris...

Cependant, M. Casimir tait probe, dans le sens strict du mot. Plutt
que de drober une pice de dix sous, il et gch et gaspill pour 100
francs de n'importe quoi, dans l'htel, comme cela lui arrivait parfois,
quand on lui avait fait des reproches et qu'il voulait se venger.

Vaniteux, cauteleux et rapace, il se contentait de n'aimer que son
matre et de l'envier furieusement, trouvant bien injuste et bien
ridicule la destine qui ne l'avait pas fait natre  la place de M. le
comte de Chalusse.

tant bien pay, il servait passablement. Mais le plus clair de son
intelligence il l'employait  surveiller le comte. Flairant dans la
maison quelque gros secret de famille, il tait humili qu'on ne l'et
pas confi  sa discrtion.

Et s'il ne dcouvrit rien, c'est que vritablement M. de Chalusse tait
la mfiance mme, ainsi que Mme Lon le reprochait  sa mmoire.

Aussi, cette aprs-midi o il avait vu Mlle Marguerite et le comte
chercher dans le jardin les dbris d'une lettre dchire dans un
mouvement de rage dont il avait t tmoin, M. Casimir sentit redoubler
les dmangeaisons de sa curiosit, plus ardentes et plus agaantes que
le prurit de l'urticaire.

Il et donn un mois de ses gages, et quelque chose encore, pour
connatre le contenu de cette lettre, dont le comte recollait
prcieusement les morceaux sur une grande feuille de papier.

Et quand il entendit M. de Chalusse dire  Mlle Marguerite que les
plus importants dbris manquaient, et que cependant il renonait  des
recherches vaines, le digne valet de chambre se jura qu'il serait plus
adroit ou plus heureux que son matre.

Et en effet, ayant cherch, il dcouvrit cinq petits morceaux de papier
de la largeur du pouce, qui avaient t emports sous un massif.

Ils taient couverts d'une criture menue et allonge, criture de
femme, videmment, mais sur aucun d'eux ne se trouvait une phrase
offrant un sens.

N'importe!... M. Casimir les serra prcieusement,  tout hasard, se
gardant bien surtout de parler d'une trouvaille dont il supposait bien
que son matre ne lui saurait aucun gr.

Mais ces dbris, les mots sans suite qu'il y avait dchiffrs, lui
trottaient par la cervelle, et parmi toutes les ides que fit clore en
lui l'accident du comte, l'ide de la lettre pointa.

Cela explique son grand empressement  fouiller les vtements de M. de
Chalusse, quand Mlle Marguerite lui commanda de chercher la clef du
secrtaire.

Et il joua de bonheur, car s'il trouva la clef qu'il remit, il rencontra
aussi la lettre qu'il chiffonna dans la paume de sa main et glissa fort
subtilement dans sa poche.

Dextrit perdue!... M. Casimir eut beau combler les lacunes de cette
lettre avec les dbris trouvs par lui, il eut beau la lire et la relire
en appliquant toute son attention, elle ne le renseigna pas; ou du
moins, elle le renseigna si vaguement et si incompltement que ce lui
fut comme un nouvel irritant.

Un moment il eut la pense de la remettre  Mlle Marguerite, mais il
rsista  ce premier mouvement en se disant:

--Ah!... mais non!... pas si bte!... Elle lui serait peut-tre utile.

Et M. Casimir, qui tait un homme fort, ne voulait pas tre utile 
cette pauvre fille, dont il n'avait jamais reu que des marques de
bont.

Il la hassait, sous prtexte qu'elle n'tait pas  sa place, qu'on ne
savait ni qui elle tait ni d'o elle venait et qu'il tait bien
ridicule qu'il et, lui, Casimir,  recevoir des ordres d'elle.

L'infme calomnie que Mlle Marguerite avait recueillie sur son
passage: Voici la matresse du riche comte de Chalusse, tait
l'oeuvre de M. Casimir.

Il avait jur qu'il se vengerait de cette orgueilleuse, et on ne peut
savoir ce qu'il et imagin sans l'intervention dcisive du juge de
paix.

Rappel vertement  l'ordre, M. Casimir se consola de ce camouflet quand
le juge lui confia huit mille francs et l'administration provisoire de
l'htel. Rien ne pouvait lui plaire davantage.

C'tait d'abord et principalement une occasion magnifique de faire acte
d'autorit et de trancher du matre; c'tait, en outre, la facult de
traiter, pour les funrailles, avec Victor Chupin, c'tait enfin la
libert de courir au rendez-vous que lui avait fait demander M. Isidore
Fortunat.

Laissant donc ses camarades suivre les oprations du juge de paix, il
chargea M. Bourigeau des dclarations  la mairie, et, allumant un
cigare, il sortit de l'htel, et lentement remonta la rue de Courcelles.

C'est au boulevard Haussmann qu'il avait rendez-vous, dans un
tablissement tout neuf, presque en face des beaux ateliers de Binder.

Plutt dbit de vins que restaurant, cet tablissement ne payait pas
prcisment de mine, mais on y mangeait, on y djeunait surtout fort
bien, M. Casimir le savait par exprience.

--Personne n'est venu pour moi?... demanda-t-il en entrant.

--Personne.

Il consulta sa montre et parut surpris.

--Pas midi encore?... fit-il; je suis en avance... Donnez-moi, cela
tant, un verre d'absinthe et un journal.

On lui obit avec une promptitude que jamais son dfunt matre n'avait
obtenue de lui, et il se plongea dans le cours de la Bourse de l'air
d'un homme qui a dans son tiroir des raisons de s'y intresser.

Ayant vid son verre d'absinthe, il en demandait un second, quand on lui
frappa sur l'paule. Il se dressa en sursaut; M. Isidore Fortunat tait
devant lui.

Comme toujours, le chasseur d'hritages tait vtu avec une recherche
svre, chauss et gant correctement, mais un sourire discret et
encourageant qui ne lui tait pas habituel errait sur ses lvres.

--Vous le voyez, s'cria M. Casimir, on vous attendait!

--C'est vrai! je suis en retard, fit M. Fortunat, mais nous allons
rparer le temps perdu... Car vous me ferez, je l'espre, le plaisir de
djeuner avec moi?

--C'est que, vritablement, je ne sais si je dois...

--Oui, oui, vous devez... On va nous donner un cabinet: nous avons 
causer...

Ce n'tait certes pas pour son agrment, que M. Fortunat frquentait M.
Casimir et faisait avec lui commerce d'amiti et de fourchette. M.
Fortunat, qui tait fier, estimait ces relations quelque peu au-dessous
de sa dignit. Mais les vnements lui avaient forc la main au dbut,
et ensuite, son intrt commandant, il avait pass sur ses rpugnances.

C'est par le comte de Chalusse que M. Fortunat avait connu M. Casimir.
Ayant eu  se louer des services du dnicheur d'hritiers, et lui
supposant une probit relative, le comte l'avait charg d'arranger
diverses tracasseries, et  chaque fois lui avait expdi son valet de
chambre.

Naturellement M. Casimir avait pror, l'autre avait cout, de l une
connaissance superficielle.

Plus tard, lors des projets de mariage de M. de Valorsay, M. Fortunat
avait trouv commode, pour contrler les allgations de son noble
client, de faire du domestique de M. de Chalusse son espion.

De l des relations suivies, dont le prtexte avait t facile 
trouver, M. Casimir tant un spculateur et jouant  la Bourse.

Et quand il avait besoin de renseignements, M. Fortunat invitait M.
Casimir  djeuner, sachant l'influence d'une bonne bouteille offerte 
propos, et tout en sirotant le caf, sans avoir l'air d'y toucher, il
arrivait  ses fins...

C'est dire qu'il soigna le menu, ce jour o d'un mot de plus ou de moins
dpendait peut-tre la partie qu'il allait jouer...

Et l'oeil de M. Casimir tincelait, en prenant place devant une table
bien blanche, en face de son amphitryon.

C'est dans un tout petit salon de socit prenant jour sur le
boulevard, que le traiteur avait dress le couvert.

M. Fortunat lui-mme l'avait choisi et dsign. Non qu'il ft plus
spacieux que les autres, ni plus confortable, mais il tait isol. C'est
un avantage considrable, pour qui sait combien sont indiscrets et
perfides les cabinets particuliers spars par de simples voliges de
sapin, aussi minces qu'une feuille de papier.

Il ne devait pas tarder  s'applaudir de sa prvoyance.

Le djeuner avait commenc par un plat d'escargots, et M. Casimir
n'avait pas achev sa douzaine, arrose de vin de Chablis, que dj il
dclarait ne voir nul inconvnient  se dboutonner devant un ami...

Les vnements de la matine ayant dj boulevers sa cervelle, la
vanit et la bonne chre achevaient d'exalter ses facults, et il
discourait avec une verve intarissable.

Oubliant toute prudence, il s'abandonnait, et on pouvait le juger 
l'entendre parler du comte de Chalusse et du marquis de Valorsay, et
surtout de son ennemie, Mlle Marguerite.

--Car c'est elle, criait-il en tapant son couteau sur la table, c'est
elle seule qui a pris les millions disparus. Comment?... c'est ce qu'on
ne saura jamais, car elle n'a pas sa pareille pour la malice. Mais elle
les a vols, j'en suis sr, j'en lverais la main devant la justice, et
je le lui aurais prouv sans cet espce de juge de paix qui a pris son
parti parce qu'elle est jolie... car elle est diantrement jolie la
coquine...

Le guetteur d'hritages et voulu placer un mot qu'il ne l'et pu, tant
l'autre, imprieusement, s'emparait de la conversation.

Mais cela ne lui dplaisait pas. Il n'en tait que plus libre de se
donner  ses rflexions.

Elles taient singulires:

Rapprochant des affirmations de M. Casimir les assurances du marquis de
Valorsay, il tait confondu de la concidence.

--C'est au moins bizarre! pensait-il. Cette jeune fille aurait-elle
vraiment vol, le marquis le saurait-il par Mme Lon et songerait-il
 profiter du vol? En ce cas, je rentrerais dans mon argent... Il faudra
voir...

Aux escargots et au vin blanc, une perdrix et du vin de Pomard
succdaient, et la loquacit de M. Casimir augmentait et le diapason de
sa voix montait...

Seulement, il s'garait en ridicules cancans et en calomnies absurdes,
et il devenait assommant lorsque tout  coup, sans transition, il en
arriva  la lettre mystrieuse qui avait, selon lui, dtermin
l'accident du comte.

Aux premiers mots, M. Fortunat avait tressailli.

--Bast!... fit-il, d'un air incrdule, comment diable une lettre
aurait-elle une pareille influence...

--Dame, je ne sais pas... Ce qui est sr, c'est qu'elle l'a eue.

Et,  l'appui de son dire, il raconta comme quoi le comte l'avait
dchire sans la lire, comment il en avait t dsol ensuite, et comme
quoi il en avait recherch les dbris pour retrouver une adresse qu'on
lui donnait...

--Et la preuve, ajouta-t-il, c'est que dfunt Monsieur devait passer
chez vous pour vous prier de lui dnicher la personne qui lui crivait.

--tes-vous sr de cela?...

--Sr comme je le suis de boire du Pomard!... s'cria M. Casimir en
vidant son verre.

Rarement le pisteur d'hritages avait eu la gorge serre par une
semblable motion.

Que cette lettre ft le mot du problme dont la solution pouvait
l'enrichir, il n'en doutait pas: son flair si exerc le lui affirmait.

--L'a-t-on retrouve, cette lettre? demanda-t-il.

--Eh!... je l'ai, s'cria triomphalement le valet de chambre, je l'ai
dans ma poche, et complte, qui plus est.

Le coup fut si fort que M. Fortunat plit... de joie.

--Tiens!... Tiens!... fit-il, elle doit tre curieuse!

L'autre, ddaigneusement allongea la lvre infrieure.

--Comme ci, comme a, rpondit-il... Et d'abord, on n'y comprend
goutte... Le plus clair est qu'elle a t crite par une femme.

--Ah!...

--Oui, par quelque ancienne matresse... Et naturellement, elle demande
de l'argent pour un moutard... Les femmes ne la ratent jamais,
celle-l... On me l'a faite,  moi qui vous parle, plus de dix fois...
Mais avec moi, a ne mord pas.

Et, tout gonfl de fatuit, il entreprit trois ou quatre histoires
d'amour qui lui taient arrives, jurait-il, et qui le montraient sous
un jour purement ignoble.

La chaise de M. Fortunat et t un gril pos sur un bon feu, qu'il
n'et pas paru plus mal  l'aise.

Aprs avoir vers rasade sur rasade  son convive, il s'apercevait qu'il
l'avait trop pouss et qu'il n'y avait plus  essayer de le retenir.

--Et cette lettre?... interrompit-il  la fin.

--Eh bien?...

--Vous m'aviez promis de me la donner  lire.

--C'est juste... c'est trs-juste... mais il faudrait du moka, avant!...
si nous demandions le moka, hein?

On servit le caf, et ds que le traiteur eut referm la porte, M.
Casimir tira la lettre de sa poche et la dplia en disant:

--Attention!... je vais lire.

Ce n'tait pas l'affaire de M. Fortunat, il et bien prfr lire
lui-mme; mais on ne discute pas les volonts d'un ivrogne, et M.
Casimir, d'une langue de plus en plus pteuse, s'cria:

--Paris, 14 octobre 186... Donc, la dame habite Paris... C'est
toujours a... Mais aprs, elle ne met ni monsieur, ni mon ami, ni
cher comte, rien du tout... elle crit tout roide:

Une fois dj, voici bien des annes, je me suis adresse  vous en
suppliante. Impitoyable, vous n'avez pas daign me rpondre.

Et cependant, j'tais tout au bord de l'abme, et je vous le disais,
j'avais la tte perdue, et le vertige s'emparait de moi... Abandonne,
j'errais dans Paris, sans asile et sans pain, et mon enfant avait
faim!...

M. Casimir s'interrompit, clatant de rire.

--Hein!... comme c'est a!... s'cria-t-il, comme c'est bien a! J'en ai
dix, dans mon tiroir, des lettres pareilles, et mme plus
empoignantes... Aprs djeuner, vous viendrez chez moi, et je vous les
montrerai. Nous rirons bien!

--Finissons toujours celle-ci.

--Naturellement.

Et il reprit:

Seule, je n'eusse pas hsit... J'tais si malheureuse que la mort
m'apparaissait comme un refuge. Mais que ft devenu mon enfant?...
Devais-je donc le tuer et me tuer aprs? J'en ai eu la pense, non le
courage.

Ce que j'implorais de votre piti, vous me le deviez... Je n'avais qu'
me prsenter  votre htel et  dire: Je veux!... Hlas! je ne le savais
pas alors, je me croyais lie par un serment, et vous m'inspiriez un
invincible effroi...

Et cependant il fallait que mon enfant vct...

Alors je me suis abandonne... Et j'ai roul si bas que j'en ai t
rduite  loigner mon fils... Il ne fallait pas qu'il st  quelles
hontes il devait sa vie... Et il ignore jusqu' mon existence...

M. Fortunat tait comme ptrifi.

Aprs ce qu'il avait surpris du pass du comte, aprs les confidences de
la Vantrasson, la mgre du _garni-modle_, il ne pouvait gure douter.

--Cette lettre, pensait-il, ne peut tre que de Mlle Herminie de
Chalusse.

M. Casimir poursuivait:

..... Si je m'adresse  vous de nouveau, si, du fond de mon enfer, je
vous crie: Au secours! c'est que je suis  bout de forces, c'est qu'il
faut, avant que je meure, que l'avenir de mon fils soit assur...

Il lui faut non une fortune, mais de quoi vivre, et j'ai compt sur
vous...

Une fois encore, l'honorable valet de chambre s'interrompit.

--Et voil!... fit-il... de quoi vivre... j'ai compt sur vous!... C'est
superbe!... Les femmes sont superbes, parole d'honneur!... C'est qu'elle
y compte, oui!... coutez plutt la fin!

Et il continua:

..... Il est indispensable que je vous voie le plus tt possible.

Daignez donc, demain jeudi, 15 octobre, vous rendre, 43, rue du Helder,
 l'htel de Hombourg. Vous demanderez Mme Lucy Huntley, et on vous
conduira  moi...

Je vous attendrai depuis trois heures jusqu' six...

Venez, je vous en conjure, venez...

Il m'est pnible d'ajouter que si je n'ai pas de vos nouvelles, je suis
rsolue  exiger et  obtenir,--quoi qu'il doive arriver,--ce que je
vous demande encore  genoux et  mains jointes.

Ayant achev, M. Casimir posa la lettre sur la table et se versa un bon
verre d'eau-de-vie qu'il lampa d'un trait.

--Et c'est tout!... pronona-t-il. Pas de signature, pas une initiale,
rien... C'est une femme du monde qui crit a... Elles ne signent jamais
leurs poulets, les coquines, de peur de se compromettre... On a ses
raisons pour le savoir...

Et il riait, de ce rire idiot et entrecoup de hoquets de l'homme qui a
bu.

--Si j'avais eu le temps, poursuivit-il, je serais all m'informer de
cette Lucy Huntley, un faux nom, videmment... J'aurais voulu... Mais
qu'avez-vous donc, cher monsieur Fortunat, vous voil ple comme la
mort... Seriez-vous indispos?

Il est de fait que, depuis un moment, l'honorable guetteur d'hritages
tait chang comme aprs une maladie d'un mois.

--Merci, balbutia-t-il, je vais trs-bien... Seulement je viens de me
rappeler qu'on m'attend...

--Qui?...

--Un client, pour une liquidation...

L'autre eut un geste moqueur et cordial.

--Connu le prtexte! interrompit-il. Eh! envoyez promener le client!
N'tes-vous pas assez riche?... Tenez, versez-nous plutt un petit
verre, cela vous remettra...

M. Fortunat obit, mais si maladroitement, ou si adroitement plutt, que
sa manche ramena devant lui la lettre place devant M. Casimir.

--Allons...  votre sant! fit le valet de chambre.

--A la vtre! rpondit M. Fortunat.

Et en retirant le bras qu'il avait tendu pour trinquer, il fit tomber la
lettre sur ses genoux.

M. Casimir, qui ne s'tait aperu de rien, essayait d'allumer un cigare,
et tout en usant en vain quantit d'allumettes, il continuait:

--C'est--dire, mon vieux, que vous voudriez me lcher... Pas de a,
Lisette!... Nous allons monter chez moi, et je vous lirai des lettres
d'amour de femmes du monde... Aprs, nous irons faire une partie de
billard chez Morloup... C'est l, qu'on rit... Vous verrez Joseph de
chez Commarin, un farceur qui est plein d'esprit...

--C'est cela... Mais avant, il faut que je paie ici.

--Oui, payez...

Le chasseur d'hritages sonna, en effet, pour demander la carte.

Il avait obtenu bien plus de renseignements qu'il n'esprait, il avait
la lettre dans sa poche, il ne souhaitait plus qu'une chose: se
dbarrasser de M. Casimir.

Mais cela ne devait pas tre facile, les ivrognes ont l'amiti tenace,
et il se demandait quel stratagme employer, quand le traiteur parut et
dit:

--Il y a l un petit jeune homme trs-ple... qui a l'air d'un clerc
d'huissier... Il voudrait parler  ces messieurs...

--Eh! c'est Chupin!... s'cria le valet de chambre. C'est un ami...
Faites entrer et apportez un verre. Plus on est de fous, plus on rit,
comme dit cet autre!

Que voulait Chupin? M. Fortunat ne l'imaginait pas du tout. Il n'en
bnit pas moins sa venue, bien dcid  lui colloquer le fardeau de
Casimir.

Mais ds que Victor Chupin parut, son visage se rembrunit. Il ne lui
avait fallu qu'un coup d'oeil pour reconnatre l'ivresse du brillant
valet de chambre. Or, c'tait un garon srieux et rang, qui n'aimait
pas  traiter les affaires le verre  la main et qui professait pour les
ivrognes une grande aversion.

Il salua poliment M. Fortunat, et s'adressant  M. Casimir d'un ton
mcontent:

--Il est trois heures... fit-il, et je venais, ainsi que nous en tions
convenus, m'entendre avec vous pour les funrailles de M. de Chalusse.

Cela fit  M. Casimir l'effet d'une douche d'eau glace.

--Sapristi!... s'cria-t-il, j'avais oubli... totalement... parole
d'honneur!...

Et la notion lui revenant tout  la fois, et de la responsabilit qu'il
avait accepte, et de son ivresse:

--Dieu de Dieu!... poursuivit-il, je me suis mis dans un bel tat...
Allons, bon!... je ne tiens seulement plus debout... Que va-t-on penser
 l'htel... Que va-t-on dire...

M. Fortunat avait attir son employ dans un coin.

--Victor, lui dit-il vivement, je file... Tout est pay, mais pour le
cas o il vous faudrait faire quelque dpense de voiture ou autre, voici
dix francs... Le reste sera pour vous... Je vous confie cet imbcile,
veillez sur lui...

La pice de dix francs drida un peu Chupin.

--Bon, grommela-t-il, les ivrognes, a me connat... J'ai fait mon
apprentissage d'ange gardien quand ma grand-mre tenait la
_Poivrire_.

--Surtout ne le laissez pas rentrer dans l'tat o il est...

--Soyez tranquille, m'sieu, il faut que je cause d'affaires avec lui;
ainsi, je vais vous le dgriser comme avec la main...

Et pendant que M. Fortunat s'esquivait, Chupin fit signe  un garon et
lui dit:

--Apportez-moi du caf trs-fort, une poigne de sel gris et un
citron... Rien de meilleur pour remettre un homme!...




XV


C'est en courant que M. Fortunat sortit de chez le traiteur. Il
tremblait d'tre poursuivi et rejoint par M. Casimir.

Mais au bout de deux cents pas il s'arrta, moins pour reprendre haleine
que pour rassembler ses ides en droute, et bien que ce ne ft gure la
saison, il s'assit sur un banc.

Ce qu'il avait endur, dans cet troit cabinet de marchand de vin,
pendant que se grisait son convive, dpassait les plus cruels tourments
de sa vie agite.

Il avait voulu des informations prcises, il les avait, et elles
renversaient, elles anantissaient toutes ses esprances.

Persuad que les hritiers du comte de Chalusse l'avaient perdu de vue,
il s'tait dit qu'il les retrouverait et qu'il traiterait avec eux
avant de leur apprendre qu'ils taient riches  millions...

Et, pas du tout, ces hritiers, qu'il croyait disperss et loigns,
surveillaient M. de Chalusse et connaissaient si bien leurs droits
qu'ils taient prts  les faire valoir.

--Car c'est bien rellement la soeur du comte qui a crit cette lettre
que j'ai dans ma poche, murmurait-il... Ne voulant pas, ne pouvant pas
sans doute le recevoir chez elle, prudemment elle lui donnait
rendez-vous dans un htel... Mais qu'est-ce que ce nom d'Huntley?... Le
porte-t-elle, ou ne l'avait-elle adopt que pour la circonstance?...
Serait-ce celui de l'homme qui l'a enleve?... Est-ce celui de ce fils
dont elle s'est spare?...

Mais  quoi bon toutes ces conjectures!... Le sr, le positif, c'est que
l'argent lui chappait, sur lequel il avait compt pour rparer la
saigne faite  sa caisse par le marquis de Valorsay. Et il souffrait
comme s'il et perdu 40,000 francs une seconde fois.

Peut-tre, en ce moment, regretta-t-il d'avoir rompu avec le marquis...

Cependant, il n'tait pas homme  renoncer  une partie, si dsespre
qu'elle lui part, sans une tentative. Il savait combien sont
surprenants et soudains les retours de fortune qu'un acte insignifiant
dtermine.

--Je veux arriver jusqu' cette soeur, se dit-il... je veux savoir sa
position et ses projets... Si elle n'a pas de conseiller, je
m'offrirai... Et qui sait...

Une voiture passait; M. Fortunat l'arrta et monta en disant au cocher:

--Rue du Helder, n 43, htel de Hombourg.

tait-ce le hasard ou une prmditation narquoise, qui avait impos 
cet tablissement le nom d'une ville qui est comme le tripot de
l'Europe?

L'htel de Hombourg est une de ces maisons o descendent de prfrence
les aventuriers de distinction qu'attire l'blouissement des millions
qui se dpensent  Paris.

Comtes valaques d'occasion et princesses russes de contrebande, pipeurs
de cartes et pipeuses d'amour sont srs d'y trouver bon accueil, un luxe
princier, des prix peu modrs et une confiance extraordinairement
modre.

Chacun y est appel par le titre qu'il lui plat de se donner en
arrivant, Excellence ou Seigneurie, au choix... On y trouve, selon le
got des personnes, des domestiques jouant le vieux serviteur et des
voitures o on peint en deux heures les armoiries les plus
compliques... On s'y procure sur-le-champ tous les accessoires de la
grande vie, tout ce qu'il faut pour faire le grand seigneur au mois, 
la journe ou  l'heure, tout ce qui est utile pour blouir le niais,
jeter de la poudre aux yeux, et prendre de bonnes et grasses dupes.

Seulement, crdit y est mort...

On y prsente la carte tous les soirs, quand on ne fait pas payer
d'avance, et qui ne peut l'acquitter ou donner un nantissement,
Excellence ou Seigneurie, est pri de dguerpir sur l'heure, et
impitoyablement on retient les nippes...

Lorsque M. Fortunat entra dans le bureau de l'htel de Hombourg, une
jeune femme  la physionomie trop intelligente tait en grande
confrence avec un vieux monsieur qui avait sur la tte une calotte de
velours noir et  la main une loupe.

Tour  tour, des yeux et de la loupe, ils examinaient d'assez beaux
brillants, gage offert, sans aucun doute, par quelque noble et
insolvable tranger.

Au bruit que fit M. Fortunat, la jeune femme leva la tte.

--Que dsirez-vous, monsieur? demanda-t-elle poliment.

--Mme Lucy Huntley?...

La dame ne rpondit pas tout d'abord.

Les yeux fixs au plafond, on et dit qu'elle y pelait la liste de tous
les trangers de distinction qui honoraient en ce moment de leur
prsence l'htel de Hombourg.

--Lucy Huntley!... rptait-elle, je ne vois pas!... Je ne crois pas que
nous ayons cette personne... Lucy Huntley!... Comment est-elle, cette
dame?

Pour beaucoup de raisons, M. Fortunat ne pouvait le dire... D'abord, il
ne le savait pas.

Mais il ne se dconcerta nullement, rompu qu'il tait par l'exercice de
ses professions diverses, au grand art de tirer des gens qu'il
interrogeait les renseignements qu'il et d donner lui-mme.

Il tourna donc la question le plus naturellement du monde, tout en
aidant vritablement les souvenirs de la jeune femme.

--La dame que je demande, rpondit-il, a d, hier jeudi, 15, entre trois
et six heures, attendre une visite avec une impatience et une anxit
qui n'ont pu vous chapper.

Ce dtail rveilla la mmoire paresseuse du monsieur  la loupe, lequel
n'tait autre que le mari de la jeune femme, le propritaire en personne
de l'htel de Hombourg.

--Eh!... dit-il  son pouse, monsieur parle de la voyageuse du N 2, tu
sais bien... celle qui a voulu absolument le grand salon.

La jeune femme se frappa le front.

--C'est juste!... O donc avais-je l'esprit!...

Et se tournant vers M. Fortunat:

--Excusez mon oubli, monsieur, ajouta-t-elle... Cette dame n'est plus
chez nous et elle n'y est reste que quelques heures.

Cette rponse n'avait rien qui dt surprendre le chasseur d'hritiers,
il la prvoyait, ce qui n'empche qu'il prit l'air le plus constern
qu'il put.

--Quelques heures! rpta-t-il comme un cho dsol.

--Oui, monsieur. Elle est arrive ici sur les onze heures du matin,
n'ayant avec elle qu'un gros sac de voyage... et elle est repartie le
mme soir  huit heures.

--Hlas! mon Dieu... Et pour o aller?

--Elle ne l'a pas dit.

On et jur que M. Fortunat tait tout prs de fondre en larmes.

--Pauvre Lucy!... fit-il d'un ton tragique, c'est moi, madame, qu'elle
attendait... Je n'ai reu que ce matin,  l'instant, la lettre o elle
me donnait rendez-vous... Elle sera partie dsespre!... La poste n'en
fait jamais d'autres!...

Le mari et la femme eurent en mme temps ce geste de la tte et des
paules qui si clairement veut dire:

--Que voulez-vous que j'y fasse!... Ce ne sont pas l mes affaires...
Laissez-moi en repos!...

Mais M. Fortunat n'tait pas homme  se dcourager pour si peu.

--Elle s'est sans doute fait conduire au chemin de fer, insista-t-il.

--Je n'en sais rien.

--Vous venez de me dire qu'elle avait un gros sac de nuit... donc elle
n'a pas quitt votre htel  pied... Elle a demand une voiture... Qui a
couru la chercher?... Un de vos garons... Si on retrouvait le cocher de
cette voiture, il donnerait peut-tre des indications prcieuses...

En un seul coup d'oeil, le monsieur et la dame changrent un volume
de soupons...

Incontestablement M. Isidore Fortunat avait le dehors de l'homme comme
il faut, mais il est connu que ces messieurs si curieux qui habitent la
rue de Jrusalem savent revtir toutes les apparences.

On sait cela, quand on tient une maison comme l'htel de Hombourg, par
cette raison fort simple que la police nourrit  l'endroit des comtes
valaques et des princesses russes quantit de prventions qu'elle aime 
vrifier.

C'est pourquoi l'htelier eut vite pris son parti.

--Votre ide est excellente, dit-il  M. Fortunat. Il est clair que
cette dame Huntley a pris une voiture  son dpart et une voiture de
l'htel, qui plus est... Si vous voulez me suivre, nous allons nous
informer.

Et se levant avec un empressement du meilleur augure, il guida le
guetteur de successions jusqu' une cour intrieure, o stationnaient
cinq ou six voitures, dont les cochers, assis sur un banc, causaient
tout en fumant leur pipe.

--Lequel de vous, demanda-t-il, a charg une voyageuse, hier soir, sur
les huit heures?

--Comment tait-elle?

--C'tait une belle femme de trente  quarante ans, blonde, blanche et
dodue, vtue de noir... Elle avait un sac en cuir de Russie.

--C'est moi qui l'ai prise, dit un cocher.

M. Fortunat s'avana vers cet homme, les bras ouverts, avec un tel
empressement, qu'on et jur qu'il allait lui sauter au cou.

--Ah! mon brave!... criait-il, vous pouvez me sauver la vie!...

Le cocher eut un large sourire... Il pensait que le salut d'une
existence vaut bien un bon pourboire.

--Que dois-je faire?... interrogea-t-il.

--Me dire o vous avez conduit cette dame.

--Je l'ai mene rue de Berry.

--A quel numro?

--Ah!... voil... Je ne sais plus...

Mais M. Fortunat n'avait dsormais aucune inquitude.

--Bon!... fit-il, vous l'avez oubli... cela se conoit. Mais vous
reconnatriez bien la maison?

--Pour cela, oui.

--Voulez-vous m'y conduire?

--Certainement, bourgeois. Tenez, voici ma voiture, montez.

Le chasseur d'hritages monta, et c'est seulement quand le cocher eut
fouett son cheval, que l'htelier regagna son bureau.

--Ce gaillard-l doit tre un mouchard, dit-il  sa femme.

--C'est bien mon avis.

--Il est singulier que nous ne le connaissions pas... Enfin, il est
peut-tre nouveau.

Qu'importait  M. Fortunat l'opinion qu'il laissait de lui dans une
maison o il ne pensait pas remettre jamais les pieds.

L'essentiel, c'est qu'il tenait tous ses renseignements; il avait
jusqu'au signalement de la dame, et il se sentait sur la piste.

Aussi, tendu dans sa voiture, qui tait on ne peut plus douce, il se
rjouissait de ce succs d'heureux prsage au dbut de ses
investigations...

Mais la voiture ne tarda pas  arriver rue de Berry, bientt elle
s'arrta devant un charmant petit htel, et la cocher, se penchant  la
portire, dit:

--Nous sommes arrivs, bourgeois.

Lestement, M. Fortunat sauta sur le trottoir et mit cinq francs dans la
main du cocher, lequel s'loigna en grognant et en jurant, estimant que
la rcompense tait maigre, venant d'un homme auquel, de son aveu mme,
on sauvait la vie.

L'autre n'entendit certes pas. Immobile  la place mme o il avait
saut, il examinait l'htel de toute la force de son attention.

--C'est donc l qu'elle demeure, murmurait-il, c'est l!... Mais je ne
puis me prsenter ainsi de but en blanc, sans mme savoir quelle nom
elle porte... Il faut que je m'informe..

A cinquante pas tait la boutique d'un marchand de vin; il y courut et
se fit servir un de sirop de groseille.

Puis, tout en buvant  petits coups, de l'air le plus indiffrent qu'il
put prendre, il montra l'htel en demandant:

--A qui donc cette ravissante habitation?

--A Mme Lia d'Argels, rpondit le marchand de vin.

Le guetteur d'hritages tressaillit.

C'tait bien l, il se le rappelait, le nom qu'avait prononc le marquis
de Valorsay quand il avait avou l'abominable guet-apens dont il tait
l'auteur... C'tait chez cette femme que l'homme aim de Mlle
Marguerite avait laiss son honneur!...

Cependant, il sut dissimuler sa stupfaction, et d'un ton plein de
candeur:

--Un beau nom! pronona-t-il. Et que fait-elle, cette dame?...

--Ah!... ma foi. Elle s'amuse...

M. Fortunat parut bloui.

--Peste!... il faut qu'elle s'amuse beaucoup pour avoir une pareille
maison!... Est-elle jolie au moins?...

--Cela dpend des gots... Elle n'est plus jeune en tout cas... Mais
elle a des cheveux blonds superbes... Et blanche qu'elle est. Comme la
neige, monsieur, comme la neige... Bonne personne d'ailleurs, et tout ce
qu'il y a de plus distingu... payant tout comptant, rubis sur
l'ongle...

Plus de doutes!... Le portrait trac par le marchand de vin rpondait
exactement au signalement donn par l'htelier de la rue du Helder.

M. Fortunat acheva son sirop de groseille et jeta cinquante centimes sur
le comptoir.

Puis, traversant la rue, bravement il alla sonner  l'htel d'Argels...

A qui lui et demand ce qu'il se proposait de faire et de dire, le
guetteur de successions et pu rpondre en toute sincrit: Je
l'ignore.

Le fait est que le but seul tait parfaitement arrt et dfini dans son
esprit.

Il voulait obstinment, furieusement, tirer quelque chose, peu ou prou,
n'importe comment, de cette tnbreuse affaire.

Pour le reste, pour les moyens d'excution, il s'en remettait  son
audace et  son sang-froid, bien sr qu'une fois la partie engage, la
promptitude du coup d'oeil ne lui ferait pas dfaut, ni la fertilit
d'expdients.

--Avant tout, se disait-il, je dois voir cette femme... Les premiers
mots dpendront de la premire impression... Aprs cela, je prendrai
conseil des vnements...

Un vieux domestique, portant une livre de bon got et fort simple tant
venu lui ouvrir, il demanda d'un ton d'autorit:

--Mme Lia d'Argels?

--Madame ne reoit pas le vendredi, rpondit le valet.

M. Fortunat eut un geste d'extrme contrarit.

--Il faut cependant, insista-t-il, que je lui parle aujourd'hui mme...
Il s'agit d'intrts de la plus haute gravit... Faites-lui passer ma
carte, que voici. Je suis homme d'affaires...

Et il tendait sa carte, o on lisait au-dessous de son nom:

    LIQUIDATIONS.--RGLEMENTS DE FAILLITES.

L'effet prestigieux de ce titre: homme d'affaires, on ne saurait
l'imaginer.

Il voque aussitt l'ide d'un personnage quivoque et louche, dangereux
interprte des subtilits de la loi, prcurseur des huissiers et des
recors, redoutable et par consquent bon  mnager.

--Ah!... Monsieur est homme d'affaires, dit le domestique, c'est une
autre histoire... que Monsieur prenne la peine de me suivre...

M. Fortunat prit cette peine, et on le conduisit dans le grand salon du
premier tage, o on le pria de s'asseoir pendant qu'on irait prvenir
Madame.

--Allons!... pensa-t-il, cela commence bien.

Et rest seul, il se mit  inventorier le salon, comme un gnral tudie
le terrain o il livrera bataille.

Nulle trace ne restait  cette heure des scnes lamentables de la nuit,
qu'un candlabre  demi bris sur la chemine. C'tait celui dont
s'tait arm Pascal Frailleur quand on avait parl de le fouiller, et
qu'il avait jet dans la cour en se retirant.

Mais ce dtail ne frappa pas M. Isidore Fortunat. Ce qui l'intriguait,
c'tait le vaste abat-jour dispos au-dessus du lustre, et dont il fut
un moment  comprendre l'usage et l'utilit.

Sans l'intimider prcisment, le luxe de l'htel le surprenait.

--C'est princier ici.... grommelait-il. Voil qui prouve bien que tous
les fous ne sont pas  Charenton!... Si Mme d'Argels a manqu de
pain autrefois, il n'y parat plus gure!...

Tout naturellement cette rflexion l'amenait  se demander comment une
femme si opulente avait pu devenir la complice du marquis de Valorsay,
et prter les mains  une action si lche et si ignoble qu'elle le
rvoltait, lui, Fortunat.

--Ne serait-elle donc pas complice?... pensait-il.

Et, philosophiquement, il s'merveillait des caprices du hasard, plaant
le malheureux qui avait t sacrifi entre la fille non avoue et la
soeur inavouable du comte de Chalusse.

Ce rapprochement le fit tressaillir.

Un vague pressentiment, voix mystrieuse de l'instinct personnel, lui
disait que l tait pour lui le noeud de la situation, et que de
l'antagonisme et de l'alliance de Mlle Marguerite et de Mme
d'Argels, rsulteraient des complications ou un dnoment qui lui
profiterait s'il tait habile.

Mais ses mditations furent soudainement troubles par le bruit d'une
discussion qui partait d'une pice voisine.

Vivement il s'avana, esprant saisir quelque chose, et, en effet, il
entendit une grosse voix d'homme qui criait:

--Quoi!... je campe l une bouillotte corse, je gaspille un temps
prcieux  venir vous offrir mes services, et vous me recevez ainsi...
Parbleu!... cela m'apprendre  me mler de ce qui ne me regarde pas...
Jusqu'au revoir, chre dame, vous saurez quelque jour,  vos dpens, ce
que vaut ce sire de Coralth que vous dfendez si chaudement.

Ce nom de Coralth tait de ceux qui se gravent d'eux-mmes dans la
mmoire, et cependant M. Fortunat ne le remarqua pas sur le moment.

Toute son attention tait absorbe par ce qu'il venait d'entendre, et il
s'efforait de le rattacher au sujet de ses proccupations.

Et pour l'arracher  ses conjectures, il ne fallut rien moins que le
frlement d'une robe contre l'huisserie d'une porte.

Mme Lia d'Argels entrait.

Elle tait vtue d'un trs-lgant peignoir de cachemir gris  revers de
satin bleu, coiffe avec beaucoup de got, elle n'avait oubli aucun des
artifices ordinaires de sa toilette, et cependant on lui et donn plus
de quarante ans.

Son morne visage offrait l'expression d'une rsignation dsespre, et
ses yeux rougis, entours d'un cercle bleutre, trahissaient des larmes
rcentes.

Elle toisa le guetteur d'hritages, et d'un ton bref aussi peu
encourageant que possible:

--Vous avez  me parler? interrogea-t-elle.

M. Fortunat s'inclina, presque dconcert.

Il s'tait prpar  rencontrer quelqu'une de ces stupides demoiselles
qui promnent au bois leurs cheveux salis d'ocre et empuantis
d'ammoniaque, et pas du tout, il se trouvait en prsence d'une femme 
l'air imprieux qui, dchue, gardait encore la fiert de sa race, et qui
lui imposait.

--J'aurais en effet, madame, balbutia-t-il,  vous entretenir d'intrts
bien srieux.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et sans engager son visiteur 
prendre un sige:

--Expliquez-vous, dit-elle.

L'importance de l'enjeu qu'il risquait avait dj rendu  M. Fortunat
toute sa prsence d'esprit.

Il n'avait eu besoin que d'un coup d'oeil pour valuer Mme
d'Argels, et il avait compris que pour s'emparer de l'esprit d'une
telle femme, il fallait frapper fort et l'tourdir du premier coup.

--J'ai  vous annoncer un grand malheur, madame... pronona-t-il. Une
personne qui vous est chre et qui vous touche de bien prs, a t
victime hier soir d'un affreux accident et a succomb ce matin.

Ce lugubre prambule ne parut pas toucher Mme d'Argels.

--De qui parlez-vous? demanda-t-elle froidement.

M. Fortunat arbora son air le plus solennel, et d'une voix profonde:

--De votre frre, madame, de M. le comte de Chalusse...

Elle se dressa en pied, secoue par un tremblement convulsif.

--Raymond est mort... balbutia-t-elle.

--Hlas!... oui, madame... Mort au moment o il se rendait sans doute au
rendez-vous que vous lui aviez fix  l'htel de Hombourg.

C'tait un joli mensonge, qu'avanait l le dnicheur d'hritages, mais
il n'en tait pas  un mensonge prs, et celui-ci lui offrait cet
avantage de le poser en homme trs au courant du pass.

Il est vrai que cette savante manoeuvre dut chapper  Mme
d'Argels.

Elle s'tait affaisse sur son fauteuil, plus blanche que la cire.

--Comment est-il mort? demanda-t-elle.

--Il a t frapp d'une attaque d'apoplexie.

--Mon Dieu!... s'cria la malheureuse femme, qui entrevit alors la
vrit. Mon Dieu!... pardonnez-moi... C'est ma lettre qui l'a tu!...

Et son coeur se brisant, elle trouva encore des larmes, elle qui
cependant avait tant souffert et tant pleur...

Prtendre que M. Fortunat n'tait aucunement mu serait beaucoup
s'avancer. Il tait sensible en dehors des affaires.

Mais son motion tait singulirement mitige de la satisfaction qu'il
prouvait d'avoir si vite et si bien russi. Mme d'Argels avait tout
avou!... C'tait une victoire, car, faut-il le dire, il avait trembl
qu'elle ne nit tout et ne le mt dehors ds les premiers mots.

Certes, il apercevait bien des difficults encore entre sa poche et la
succession du comte de Chalusse, mais il ne dsesprait pas de les
vaincre, aprs avoir si brillamment engag la partie.

Et il commenait  soupirer quelques paroles de consolation, quand
Mme d'Argels, tout  coup, se leva en disant:

--Il faut que je le voie!... Je veux le voir une dernire fois!...
Venez, monsieur!

Hlas! quelque terrible souvenir la cloua sur place aussitt.

Elle eut un geste dsespr, et d'une voix o clataient toutes les
souffrances, toutes les rages de la vie:

--Mais non! s'cria-t-elle, non!... Cela mme je ne le puis pas!...

M. Fortunat ne laissait pas que d'tre assez embarrass de son
personnage, et mme un peu inquiet.

Immobile et tout pantois, il considrait d'un oeil ahuri Mme
d'Argels qui s'tait rassise, et qui sanglotait, la tte appuye sur un
des bras de son fauteuil.

--Qui l'arrte?... pensait-il. Pourquoi cette terreur soudaine,
maintenant que son frre est mort?... Ne veut elle donc pas confesser
publiquement qu'elle est une Chalusse!... Il faudra cependant qu'elle en
vienne l, si elle veut recueillir l'hritage du comte... et il faut
qu'elle le veuille, pour moi, sinon pour elle...

Pendant un moment encore, le chasseur d'hritages garda le silence,
l'esprit tiraill par les hypothses les plus contradictoires, jusqu'
ce qu'enfin il lui sembla que Mme d'Argels se calmait.

--Excusez-moi, madame, commena-t-il alors, de troubler votre douleur si
lgitime, mais ma conscience m'ordonne de vous rappeler au souvenir de
vos intrts...

Avec la docilit passive des malheureux, elle carta les mains de son
visage tout couvert de larmes, et doucement:

--Je vous coute, monsieur... soupira-t-elle.

Lui avait eu le temps de prparer son thme.

--Avant tout, madame, reprit-il, je dois vous apprendre que j'tais
l'homme de confiance de M. de Chalusse... Je perds en lui un
protecteur... Le respect seul m'empche de dire un ami. Pour moi, il
n'avait pas de secrets...

Mme d'Argels ne comprenait rien  cet exorde sentimental, cela se
voyait si clairement que M. Fortunat crut devoir ajouter:

--Si je vous expose cela, madame, c'est moins pour concilier votre
bienveillance que pour vous expliquer comment j'ai su tant de choses de
votre famille... comment je connaissais votre existence, par exemple,
que personne ne souponne.

Il s'arrta, esprant une rponse, un mot, un signe.

Cet encouragement ne venant pas, il continua:

--Je dois, avant tout, fixer votre attention sur la situation
particulire de M. de Chalusse et sur les circonstances qui ont prcd
et entour sa fin... La mort l'a surpris, si inattendue et si
foudroyante, qu'il n'a pu prendre de dispositions testamentaires, ni
mme manifester de vive voix ses dernires volonts. Ceci, madame, est
pour vous une faveur de la Providence... M. de Chalusse avait contre
vous certaines prventions. Pauvre comte... Il avait certes le meilleur
coeur du monde, mais chez lui la rancune allait jusqu' la barbarie...
Il n'y a pas  en douter, il tait dcid  vous priver de sa
succession... Dj dans ce but il avait commenc  dnaturer sa
fortune... S'il et vcu six mois encore, vous n'aviez pas un centime.

Mme d'Argels eut un geste d'insouciance, bien difficile  expliquer
aprs les instances et mme les menaces de sa lettre de la veille.

--Eh!... qu'importe!... murmura-t-elle.

--Comment, qu'importe!... s'cria M. Fortunat. Je vois, madame, que
votre douleur vous empche de mesurer la grandeur du pril auquel vous
chappez. Outre sa rancune, M. de Chalusse avait pour vous dpouiller
des raisons dcisives... Il s'tait jur qu'il donnerait une opulence
royale  sa fille bien-aime.

Pour la premire fois, l'immobile visage de Mme d'Argels trahit une
sensation.

--Quoi!... mon frre avait un enfant...

--Oui, madame, une fille naturelle, Mlle Marguerite... une belle et
douce personne que j'ai eu le bonheur de rendre  son affection, il y a
quelques annes... Elle vivait prs de lui depuis six mois, et il allait
la marier, avec une dot norme,  un gentilhomme qui porte un des grands
noms de France, le marquis de Valorsay...

Ce nom secoua Mme d'Argels comme le choc d'une batterie lectrique.

Elle se leva, l'oeil en feu:

--Vous dites, rpta-t-elle, que la fille de mon frre devait pouser M.
de Valorsay?

--C'tait dcid... le marquis l'adorait...

--Mais elle ne l'aime pas, elle!... Avouez qu'elle ne l'aime pas...

M. Fortunat demeura tout interdit.

Cette question droutait toutes ses prvisions. Il sentait que sa
rponse aurait sur les vnements une influence considrable, et il
hsitait.

--Parlerez-vous! insista durement Mme d'Argels. Elle en aime un
autre, n'est-ce pas?

--A vrai dire, balbutia-t-il, je le crois... Mais je n'ai pas de
preuves, madame...

D'un mouvement terrible de menaces, elle l'interrompit.

--Ah! le misrable! s'cria-t-elle, le tratre! l'infme!... Je
m'explique tout, maintenant, je comprends, je vois... Et ce serait chez
moi!... Mais non!... Je puis tout rparer encore...

Et se prcipitant sur un cordon de sonnette, elle le tira  le briser.

Un domestique parut.

--Jobin, commanda-t-elle, courez aprs M. le baron Trigault... il me
quitte  l'instant... et ramenez-le moi, il faut que je lui parle... Si
vous ne le rattrapez pas, allez  son cercle, chez ses amis, chez lui,
partout o il y a chance de le trouver... Faites vite... Je vous dfends
de rentrer sans lui.

Le valet s'loignait, elle le rappela.

--Ma voiture doit tre attele, ajouta-t-elle, prenez-la...

Pendant ce temps, la figure de M. Fortunat se dcomposait  vue
d'oeil.

--Eh bien! pensait-il, je viens de faire un beau coup!... Voil mon
Valorsay dmasqu... et que je sois pendu, si aprs cela il pouse
Mlle Marguerite... Certes, je ne le plains gure, ce sclrat, qui me
filoute 40,000 francs, mais que dira-t-il s'il dcouvre mon rle!...
Jamais il ne croira  une maladresse involontaire, et Dieu sait quelles
seront ses ides de vengeance!... Un homme de sa trempe, se sentant
ruin et perdu, est capable de tout!... Ma fois, tant pis!... Ds ce
soir je prviens le commissaire de police de mon quartier, et je ne sors
plus sans une arme!...

Le domestique sorti, Mme d'Argels revint  son visiteur...

Mais elle ne se ressemblait plus, vritablement transfigure par les
sentiments qui l'enflammaient, le sang remontait  ses joues, l'nergie
tincelait dans ses yeux.

--Finissons, dit-elle, j'attends quelqu'un.

M. Fortunat s'inclina, et d'un air  la fois important et obsquieux:

--Je terminerai en dix mots, dclara-t-il. M. de Chalusse n'ayant
d'autre hritier que vous, madame, je venais vous engager  faire valoir
vos droits.

--Eh bien?...

--Vous n'avez qu' vous prsenter et  tablir votre identit pour tre
envoye en possession de la succession de votre frre.

Mme d'Argels l'enveloppa d'un regard o il y avait autant d'ironie
que de dfiance, et aprs une minute de rflexion:

--Je vous suis trs-reconnaissante de votre dmarche, monsieur...
pronona-t-elle; seulement, si j'ai des droits, il ne me convient pas de
les faire valoir.

Positivement, M. Fortunat faillit tomber  la renverse.

--Vous ne parlez pas srieusement, s'cria-t-il, ou vous ignorez que M.
de Chalusse laisse peut-tre vingt millions...

--Mon parti est pris, monsieur... irrvocablement.

--Soit, madame... Mais il se peut que le tribunal cherche des hritiers
 ces immenses richesse, dsormais sans possesseur connu... Il se peut
qu'on arrive jusqu' vous.

--Je rpondrais que je ne suis pas une demoiselle de Chalusse, et tout
serait dit... Bouleverse par la nouvelle de la mort de mon frre, j'ai
laiss chapper mon secret... prvenue, je saurais le garder.

A la stupeur de M. Fortunat, la colre succdait.

--Madame, insista-t-il, madame, y songez-vous!... Acceptez, au nom du
ciel, acceptez cet hritage, si ce n'est pour vous, que ce soit pour...

Dans le dsordre de sa pense, il allait dire une sottise norme, il
s'en aperut  temps et la retint.

--Pour qui?... interrogea Mme d'Argels d'une voix altre.

--Pour Mlle Marguerite, madame... pour cette pauvre jeune fille qui
est votre nice... Le comte ne l'ayant pas reconnue, elle sera sans
pain, pendant que les millions de son pre iront enrichir l'tat.

--Il suffit, monsieur. J'aviserai... En voici assez!

Le cong tait si imprieux, que le dnicheur de successions salua
aussitt et sortit confondu de ce dnoment.

--Elle est folle!... se disait-il, folle  lier... folle en cinq
lettres... Je vous demande un peu o l'orgueil va se nicher!... C'est
pourtant de peur d'apprendre  l'univers jusqu'o est descendue une
Chalusse qu'elle repousse ces millions... Elle menaait son frre, mais
jamais elle n'et ralis ses menaces... Et  cette fortune honorable,
elle prfre sa position... Drlesse, va!

Cependant, s'il tait furieux et dsol tout ensemble, M. Fortunat tait
bien loin de dsesprer.

--Heureusement pour moi, pensait-il, cette noble et fire personne a de
par le monde un grand fils... Ce fils que j'ai failli si sottement
voquer tout  l'heure pour la dcider... Par elle, avec un peu de
patience, et Victor Chupin aidant, j'arriverai jusqu' lui... Ce doit
tre un garon intelligent... Et nous verrons bien s'il crache sur les
millions comme mademoiselle sa maman.




XVI


Tout  coup, violemment, sans avoir eu le temps d'y accoutumer sa
pense, rompre avec son pass, le dchirer, l'anantir...

Renoncer volontairement  la vie vcue, pour revenir au point de dpart
et recommencer une existence nouvelle...

Abandonner tout, situation conquise, labeurs familiers, esprances
chrement caresses, amis, habitudes, relations...

Rompre avec le connu pour s'lancer vers l'inconnu, quitter le certain
pour le problme, dserter la lumire pour les tnbres...

Dpouiller en un mot sa personnalit pour revtir une personnalit
trangre, devenir un mensonge vivant, changer de nom, de milieu,
d'tat, de physionomie et de vtements, cesser d'tre soi pour devenir
un autre...

Cela exige une rsolution et une nergie dont peu d'mes humaines sont
capables.

Les coquins les plus hardis hsitent devant cet tonnant sacrifice, et
on en a vu qui attendaient la Justice plutt que de recourir  cette
terrible extrmit.

Voil pourtant le courage qu'eut Pascal Frailleur, au lendemain du
guet-apens inou qui lui enlevait l'honneur,  lui, le plus honnte des
hommes.

Disparatre, fuir en apparence l'injuste rprobation, puis, tapi dans
l'ombre, pier l'occasion et l'heure de la rhabilitation et de la
vengeance, il ne vit que cela, quand les exhortations de sa mre et les
bonnes paroles du baron Trigault lui eurent rendu la lucidit de son
intelligence. Entre Mme Frailleur et son fils, tout fut promptement
convenu.

--Je pars, dit Pascal  sa mre... Avant deux heures, j'aurai trouv et
garni de meubles d'occasion le modeste appartement o nous nous
cacherons. Je sais,  l'autre bout de Paris, un quartier qui nous
convient et o, certes, on ne nous cherchera pas.

--Et moi, demanda Mme Frailleur, que ferai-je, pendant ce temps?

--Toi, mre, tu vas te hter de vendre tout ce que nous possdons ici...
Tout, sans en excepter mes livres... Tu rserveras seulement, de notre
linge et de nos effets, ce que tu pourras faire tenir dans trois ou
quatre malles... Nous devons tre pis... Il importe donc que tout le
monde soit bien persuad que j'ai quitt Paris et que tu me rejoins.

--Et quand tout sera vendu et que mes malles seront prtes?...

--Alors, chre mre, tu enverras chercher un fiacre, et en y montant tu
crieras bien haut au cocher de te conduire au chemin de fer de
l'Ouest... Tu y feras descendre tes bagages et tu prieras les employs
de les mettre en magasin et de t'en donner un reu, comme si tu devais
ne partir que le lendemain...

--Ainsi ferai-je. Il est clair que si on m'pie on ne souponnera pas
cette ruse. Mais ensuite?

--Ensuite, mre, tu monteras  la salle du haut, et tu m'y trouveras...
Je te conduirai au logement que j'aurai arrt, et demain, nous
enverrons un commissionnaire, avec ton reu, retirer les bagages...

Mme Frailleur approuvait, s'estimant heureuse, en cet effroyable
malheur, que le dsespoir n'et pas bris les ressorts de l'nergie de
son fils.

--Conservons-nous notre nom, Pascal?... demanda-t-elle.

--Oh!... ce serait une impardonnable imprudence.

--Lequel prendre alors? J'ai besoin de le savoir, on peut me le demander
au chemin de fer.

Il rflchit et dit:

--Ton nom de jeune fille sera le ntre, ma mre... Il nous portera
bonheur. Notre nouveau logis sera lou au nom de Mme veuve
Maumjan...

Pendant quelques instants encore ils dlibrrent, cherchant s'ils ne
ngligeaient aucune des prcautions que commandait la prudence.

Et quand ils furent persuads qu'ils n'oubliaient rien:

--Tu peux partir, mon fils, dit Mme Frailleur.

Mais avant de s'loigner, Pascal avait un devoir sacr  remplir.

--Il faut que je prvienne Marguerite, murmura-t-il.

Et, s'asseyant  son bureau, il crivit pour cette unique amie de son
me une brve et exacte relation des vnements. Il lui disait encore
quel parti extrme il prenait, et qu'il lui ferait connatre sa demeure
ds qu'il la connatrait lui-mme... Enfin il la priait de lui accorder
une entrevue, o il lui donnerait des dtails et lui exposerait ses
esprances.

Quant  se disculper, ne ft-ce que par un mot, quant  expliquer le
guet-apens dont il avait t victime, l'ide ne lui en vint seulement
pas.

Il tait digne de Mlle Marguerite, il savait que pas un doute
n'effleurerait la foi qu'elle avait en son honneur...

Penche sur l'paule de son fils, Mme Frailleur avait lu ce qu'il
crivait.

--Songerais-tu  confier cette lettre  la poste? lui demanda-t-elle.
Es-tu sr, parfaitement sr qu'elle sera remise  Mlle Marguerite et
non  une autre personne qui s'en servirait contre toi?

Pascal secoua la tte.

--Je sais comment m'y prendre pour qu'elle parvienne srement,
rpondit-il. Marguerite m'a dit que si jamais quelque grand danger nous
menaait, elle m'autorisait  envoyer demander la femme de confiance de
l'htel de Chalusse, Mme Lon, et  lui remettre un mot... Le pril
est assez pressant pour que j'use de cette ressource... Je passerai rue
de Courcelles; je ferai prvenir Mme Lon et je lui donnerai cette
lettre. Es-tu rassure, chre mre?...

Ayant dit, il se mit  entasser dans une grande caisse tous les dossiers
qui lui avaient t confis. Cette caisse devait tre porte  un de
ses amis d'autrefois, qui les remettrait  qui de droit.

Il prit ensuite quelques papiers prcieux et les valeurs qu'il
possdait, et, prt pour le sacrifice, il parcourut une dernire fois ce
modeste appartement de la rue d'Ulm, o le succs avait souri  ses
efforts, o il avait t heureux, o il s'tait berc de si beaux rves
d'avenir.

Mais bientt il sentit que l'attendrissement le gagnait; les larmes lui
venaient aux yeux... Il embrassa sa mre et sortit d'un pas prcipit.

--Pauvre enfant!... murmura Mme Frailleur. Pauvre Pascal!...

Pauvre femme aussi!... C'tait la seconde fois,  vingt ans de distance,
qu'elle tait foudroye en plein bonheur... Mais en ce jour, comme au
lendemain de la mort de son mari, elle trouvait dans son coeur cette
robuste nergie, cette constance hroque des mres, suprieures 
toutes les infortunes.

C'est d'une voix ferme qu'elle commanda  sa femme de mnage de courir
chercher un marchand de meubles, le plus proche, n'importe lequel,
pourvu qu'il et de l'argent comptant.

Et, cet homme arriv, elle fut stoque pendant qu'elle le promenait dans
toutes les pices.

Dieu sait si elle souffrait, cependant!...

Ceux-l seuls qui ont t rduits  cette extrmit affreuse de vendre
ce qu'ils possdaient peuvent juger cette angoisse.

A l'heure fatale o le brocanteur arrive, chaque meuble et jusqu'au
dernier bibelot acquirent aux yeux de leur possesseur une valeur
extraordinaire. Il semble qu'il passe quelques gouttes du sang qu'on a
dans les veines dans chaque objet qu'on va livrer. Et quand le marchand,
de ses grosses mains avides, tourne et retourne chaque chose, on croit
ressentir l'affront d'une profanation de soi.

Les riches ns au milieu du luxe qui les environne, ne connaissent pas
le plus horrible du supplice.

Celui qui souffre effroyablement, c'est l'homme de la classe moyenne,
non le parvenu, mais celui qui tait en train de parvenir quand il a
trbuch.

Le coeur de celui-l saigne, quand l'inexorable ncessit le spare de
tout ce dont il s'tait peu  peu entour.

C'est qu'il n'est pas un objet qui ne lui rappelle une convoitise, une
envie longtemps comprime, et la joie enfantine de la premire
possession.

Quel plaisir, le jour o on lui apporta son grand fauteuil!... Combien
de fois tait-il all admirer  la montre du marchand, avant de les
acheter, ses rideaux de velours!... Son tapis lui reprsente des mois
d'conomie!... Et cette jolie pendule... Ah! il avait bien cru qu'elle
ne sonnerait que des heures prospres!...

Et tout cela, le brocanteur le manie et le tripote, le secoue, le
raille, le dprcie... On se croyait dans un louvre, il prouve qu'on
tait dans un taudis. C'est  peine s'il daignera acheter... Qui est-ce
qui voudrait de ces rebuts!... Dame!... il sait qu'on a besoin d'argent
et il abuse... C'est son tat.

--Combien cela vous a-t-il cot?... demande-t-il  chaque meuble.

--Tant!...

--Eh bien!... On vous a joliment vol!...

Il est sr qu'il y a un voleur, et que ce doit tre lui!... Mais que
dire?... Un autre n'agirait pas autrement que lui.

Le mobilier de Mme Frailleur lui avait cot une dizaine de mille
francs, il en valait au moins le tiers, elle en retira 760 francs. Il
est vrai qu'elle tait presse et qu'elle fut paye comptant.

Et comme neuf heures sonnaient, on chargeait ses malles sur un fiacre,
et elle criait au cocher; bien haut, comme elle en tait convenue avec
son fils:

--Place du Havre... au chemin de fer!

Une fois dj, aprs avoir t lchement dpouille par un misrable,
Mme Frailleur en avait t rduite  se dfaire de tout ce qu'elle
possdait.

Une fois dj, elle avait abandonn son logis aux brocanteurs et s'tait
loigne en emportant sur un fiacre les paves de sa fortune.

Mais quelle diffrence! Jadis, l'estime et la sympathie de tous, les
amitis qu'elle avait su se concilier lui faisaient cortge... Il y
avait autour d'elle comme un concert d'admirations et d'loges qui
enlevaient au sacrifice une partie de son amertume et doublaient son
courage.

Tandis que ce soir, elle fuyait, secrtement, seule, sous un faux nom,
tremblant d'tre pie ou reconnue, comme le coupable que poursuit
l'ide de son crime et la crainte du chtiment.

Elle souffrait moins, le jour o, affaisse au fond d'une voiture de
deuil, avec son fils sur ses genoux, elle suivait au cimetire la
dpouille mortelle de l'homme qui avait t tout pour elle, son unique
pense, son amour, son orgueil, son bonheur et ses esprances.

Veuve, anantie par le sentiment du malheur irrparable, elle s'tait
humilie sous la main qui la frappait... Mais, ici, c'tait la
mchancet seule des hommes qui l'atteignait dans son fils, et son
supplice tait celui de l'innocent qui va prir faute de pouvoir prouver
son innocence...

La mort de son mari ne lui avait pas arrach des larmes si amres que le
dshonneur de son fils...

Tout ce que l'me humaine peut endurer de douleur sans tre brise,
cette mre si humble et si grande le subit pendant le trajet de la rue
d'Ulm  la gare de l'Ouest.

Elle si fire, et qui avait de si justes raisons de l'tre, elle voyait
encore les regards brlants de mpris dont on l'avait accable quand
elle avait quitt sa maison!... Elle entendait encore les outrageantes
paroles qui lui avaient t jetes par quelques-uns de ces voisins comme
il s'en trouve trop, dont le misrable bonheur se compose surtout du
malheur d'autrui...

--Ses larmes!... avait-on dit, simagres!... Elle va retrouver son fils,
et avec ce qu'il a vol, ils rouleront carrosse en Amrique...

Car la renomme, qui grossit et dnature tout, la haine et l'envie
avaient enfl jusqu' l'absurde la scne dj inoue de l'htel
d'Argels. Rue d'Ulm, il tait avr que Pascal, depuis cinq ans,
passait toutes ses nuits au jeu et que, tricheur incomparable, il avait
vol des millions...

Cependant Mme Frailleur approchait du chemin de fer...

Bientt le fiacre prit le pas pour monter la pente roide de la rue
d'Amsterdam, et il ne tarda pas  s'arrter devant la gare.

Ponctuelle observatrice des conventions arrtes, l'hroque femme fit
porter ses malles au quai de la ligne de Londres, dclara qu'elle ne
partirait que le lendemain, et reut d'un employ un bulletin de dpt.

Une vague inquitude l'obsdait; elle observait le visage de tous les
gens qui passaient, sachant bien que le plus profond mystre seul
assurait quelque chance de succs aux desseins de Pascal, et redoutant
des espions...

Mais elle ne vit pas une figure suspecte. Seuls, quelques Anglais, ces
tranges voyageurs, si sottement prodigues et si ridiculement pingres
tout  la fois, marchandaient  grands cris les quatre sous de pourboire
d'un pauvre facteur.

A demi rassure, Mme Frailleur traversa rapidement le grand
vestibule de l'Horloge et gravit l'escalier qui conduit  l'immense
salle des Pas-Perdus des lignes de banlieue.

C'est dans cette salle que Pascal lui avait donn rendez-vous; mais elle
eut beau promener son regard de tous cts, elle ne l'aperut pas. Ce
retard ne l'inquita pas trop. Il n'y avait rien de surprenant  ce que
Pascal n'et pu terminer encore tout ce qu'il avait  faire.

Epuise de lassitude, elle s'tait assise sur un banc, le plus dans
l'ombre qu'il lui avait t possible, et elle suivait d'un oeil morne
la foule incessamment renouvele, quand un homme, en s'arrtant
brusquement devant elle, la fit tressaillir...

Cet homme, c'tait Pascal, cependant... Mais il avait fait couper ses
cheveux et sa barbe..

Et ainsi tondu, avec son visage glabre, un foulard brun remplaant sa
cravate de mousseline blanche, il tait chang  ce point que sa mre,
tout d'abord, ne l'avait point reconnu.

--Eh bien!... demanda Mme Frailleur.

--J'ai trouv... Nous avons un logement tel que je le souhaitais.

--O?...

--Ah!... bien loin, pauvre mre...  mille lieues de tous les gens que
nous avons aims et connus... dans un quartier dsert, sur la route de
la Rvolte, presque  l'endroit o elle coupe la route d'Asnires... Tu
y seras bien mal, sans doute, mais tu auras la jouissance d'un petit
jardinet...

Elle se leva, rassemblant toute son nergie:

--Qu'importe le logis! interrompit-elle, avec une gaiet un peu force,
j'espre bien que nous n'y serons pas longtemps...

Mais lui, comme s'il et t bien loin de partager cet espoir, restait
silencieux et morne. Et sa mre lut dans ses yeux, dont elle connaissait
si bien l'expression, qu'une anxit nouvelle s'tait ajoute  toutes
ses angoisses.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle, incapable de matriser son inquitude,
qu'est-il arriv?...

--Ah!... un grand malheur.

--Quoi encore, mon Dieu?

--Je suis all rue de Courcelles; j'ai parl  Mme Lon...

--Que t'a-t-elle dit?

--Le comte de Chalusse est mort ce matin...

Mme Frailleur respira.

Assurment elle s'attendait  tout autre chose, et en quoi cette mort
tait un dsastre, elle ne le concevait pas. Ce qu'elle comprenait fort
bien, par exemple, c'est que cette conversation, debout, dans cette
salle o passaient cent personnes par minute, tait une insigne
imprudence et constituait un vritable danger.

Elle prit donc le bras de son fils, et l'entrana en disant:

--Viens, sortons...

Pascal avait gard la voiture qui lui avait servi pour ses courses de la
soire; il y fit monter sa mre et monta lui-mme, aprs avoir donn
l'adresse de sa nouvelle demeure.

--Parle, maintenant, dit Mme Frailleur, aprs que le cocher eut
fouett ses chevaux.

Le malheureux tait en un de ces moments d'agonie morale et de
dfaillance de la pense, o parler est un vritable supplice...

Mais il ne voulait pas inquiter sa mre, ni qu'elle pt le souponner
de manquer de fermet... D'un effort violent, il secoua la torpeur qui
l'envahissait, et d'une voix assez leve pour dominer le bruit des
roues:

--Voici, mre, commena-t-il, l'emploi de mon temps depuis que je t'ai
quitte:

Je me rappelais avoir vu, lors d'une expertise, route de la Rvolte,
trois ou quatre maisons tout  fait convenables pour mes projets...
Naturellement, c'est l que j'ai couru tout d'abord. Dans une de ces
maisons, un appartement tait vacant, je l'ai lou, et pour que rien
n'entrave la libert de mes mouvements, j'ai pay six mois d'avance...
Voici la quittance, au nom que nous porterons dsormais.

Et il montrait un papier o le propritaire dclarait avoir reu de M.
Maumjan la somme de 350 fr., pour deux termes  choir, etc...

--Mon march conclu, reprit-il, je suis revenu vers le centre de Paris,
et je suis entr chez le premier marchand de meubles que j'ai
rencontr... Je me proposais de louer seulement de quoi garnir notre
petit logement, mais le marchand a lev toutes sortes de difficults...
Il tremblait pour ses meubles, il exigeait un cautionnement en argent ou
la garantie de trois commerants patents... Quand j'ai vu cela, et tout
le temps que je perdais, j'ai achet le strict ncessaire. Une des
conditions du march est que tout sera chez nous, et  peu prs en
place,  onze heures... Comme j'ai stipul par crit un ddit de 300
francs, je suis sr de l'exactitude de mon homme... Je lui ai confi la
clef de notre logement, et il doit m'y attendre en ce moment.

Ainsi, avant de songer  son amour et  Mlle Marguerite, Pascal ne
s'tait proccup que des intrts de sa rputation perdue.

Et il avait tout termin en quelques heures avec cette sret et cette
adresse que donne la connaissance exacte des merveilleuses ressources de
Paris.

Mme Frailleur ne lui avait peut-tre pas cru tant de courage, et
elle l'en rcompensa par un serrement de main.

Puis, comme il se taisait:

--Quand donc as-tu vu Mme Lon? interrogea-t-elle.

--Aprs que toutes mes dispositions pour notre emmnagement ont t bien
prises, chre mre... Lorsqu'en sortant de la boutique du marchand de
meubles, j'ai calcul que j'avais encore cinq quarts d'heure devant moi,
je n'y ai plus tenu... et, au risque de t'exposer  m'attendre, je me
suis fait conduire rue de Courcelles...

Il tait manifeste que Pascal prouvait  parler de Mlle Marguerite
un extrme embarras, presque de la rpugnance. Il y a de la
dissimulation au fond de toute passion vraie, et les nobles et chastes
amours souffrent dans leur pudeur d'carter les voiles dont ils
s'enveloppent.

Ces sentiments, Mme Frailleur tait digne de les comprendre. Mais
elle tait mre, c'est--dire jalouse de la tendresse de son fils, et
anxieuse de dtails sur cette rivale qu'elle voyait tout  coup surgir
dans un coeur o elle avait rgn seule... Elle tait femme aussi,
c'est--dire dfiante et souponneuse  l'gard des autres femmes.

Loin donc d'avoir piti du malaise de Pascal, elle le pressa assez pour
qu'il ft oblig de poursuivre:

--J'avais donn cinq francs  mon cocher pour presser ses chevaux, et il
marchait grand train, lorsque soudainement,  la hauteur de l'htel de
Chalusse, il s'opra dans le mouvement de la voiture un changement
trange...

Je regardai, et je vis qu'elle roulait sur une paisse couche de paille
rpandue sur la chausse...

Ce que je ressentis, je ne saurais l'exprimer... En un moment, je fus
tremp d'une sueur glace... Je crus voir comme aux lueurs d'un clair,
Marguerite  l'agonie... mourant loin de moi, et m'appelant en vain.

Sans attendre l'arrt de la voiture, je sautai  terre, et j'eus besoin
de me faire violence pour ne pas courir demander au concierge de l'htel
de Chalusse:

--Qui donc se meurt ici?

Un embarras se prsentait que je n'avais pas prvu. Pouvais-je aller de
ma personne demander Mme Lon? videmment non. Qui donc y envoyer? Il
n'y avait plus,  l'heure qu'il tait, un seul commissionnaire au coin
des rues, et pour rien au monde je n'aurais confi cette dmarche au
garon de quelque marchand de vin des environs.

Heureusement, mon cocher--le mme qui nous conduit--est un brave garon,
et il consentit  se charger de la commission, moyennant que je
garderais ses chevaux.

Dix minutes aprs, Mme Lon sortit et vint  moi.

Je la connaissais pour l'avoir vue cent fois avec Marguerite, quand
elles demeuraient prs du Luxembourg, et elle-mme, qui m'avait vu
passer et repasser si souvent, me reconnut malgr ma figure glabre.

Dois-je le dire, son premier mot: M. de Chalusse est mort me soulagea
d'un poids norme; je respirai...

Mais elle tait si presse qu'elle ne put me donner aucun dtail...

Je lui ai remis ma lettre et elle m'a promis pour bientt un mot de
Marguerite. Tout le monde veillant cette nuit  l'htel, il lui sera
facile de s'esquiver et de sortir quelques minutes...

Ainsi, quand la demie de minuit sonnera, elle sera  la petite porte du
jardin de l'htel, et si je suis exact, j'aurai une rponse...

Mme Frailleur semblait attendre quelque chose encore, et comme
Pascal se taisait:

--Tu me parlais d'un grand malheur, fit-elle, o donc est-il?... Je ne
l'aperois pas...

Il eut un geste menaant, et d'une voix sourde:

--Le malheur est, rpondit-il, que sans l'abominable tratrise dont je
suis victime, Marguerite serait ma femme avant un mois. La voici libre,
maintenant, absolument libre, ne dpendant plus que de sa volont et de
son coeur.

--Et tu te plains!...

--Oh!... ma mre!... Puis-je donc l'pouser!... M'est-il permis mme de
songer  lui offrir un nom dshonor!... Il me semble que je commettrais
une action vile, plus qu'un crime, si j'osais lui parler de mon amour et
de notre avenir, avant d'avoir cras les infmes qui m'ont perdu...

Les regrets, la rage, la conscience de son impuissance momentane, lui
arrachaient des larmes que Mme Frailleur devinait, qui retombaient,
sur son coeur comme du plomb en fusion, mais dont elle russit  ne
point paratre mue.

--Raison de plus, pronona-t-elle froidement, pour ne pas perdre une
seconde, pour donner  l'oeuvre de rhabilitation tout ce que tu as
de force, d'intelligence, d'nergie.

--Oh!... je me vengerai, je le veux... Mais elle, en attendant, que
deviendra-t-elle?... Songe, mre, qu'elle est seule au monde, sans amis,
abandonne!... C'est  devenir fou!...

--Elle t'aime, dis-tu... Qu'as-tu  craindre? Maintenant elle est
dbarrasse des obsessions de ce prtendant qu'on voulait lui imposer et
dont elle t'avait parl... Le marquis de Valorsay, n'est-ce pas?...

Ce nom charria au cerveau de Pascal tout le sang de ses veines...

--Ah!... s'cria-t-il, le misrable!... S'il y avait un Dieu au ciel...

--Malheureux! interrompit Mme Frailleur, tu blasphmes, quand dj
la Providence se dclare pour toi!... Lequel,  cette heure, penses-tu
qui souffre le plus, de toi, fort de ton innocence, ou du marquis
s'apercevant qu'il a commis un crime inutile?

Une secousse du fiacre l'interrompit.

Abandonnant le chemin d'Asnires, le cocher avait remont la route de la
Rvolte, et il venait de s'arrter devant une maison isole, de
trs-modeste apparence,  un seul tage.

--Nous sommes arrivs, mre, dit Pascal.

Sur le seuil de la maison, un homme les attendait qui accourut leur
ouvrir la portire. C'tait le marchand de meubles.

--Enfin vous voici, M. Maumjan! dit-il. Tenez, et vous verrez que j'ai
strictement rempli les conditions de notre march.

Il disait presque vrai; on lui remit le prix convenu et il s'loigna
content.

--Maintenant, chre mre, reprit Pascal, permets que je te fasse les
honneurs du pauvre logis que je t'ai choisi...

De cette humble maison, il n'avait lou que le rez-de-chausse. L'tage
suprieur, qui avait une entre et un escalier indpendants, tait
occup par un honnte mnage.

Tel quel, ce rez-de-chausse tait troit, mais propre, et l'architecte
avait intelligemment tir parti du terrain.

Le tout se composait de quatre petites pices, spares par un corridor.
La cuisine prenait jour sur un petit jardin grand comme quatre fois un
drap ordinaire.

Les meubles achets par Pascal taient un peu plus que simples, mais
faits pour ce pauvre intrieur; ils venaient d'tre apports, et on les
et dit en place depuis des annes...

--Nous serons bien ici, dclara Mme Frailleur, oui, trs-bien...
Demain soir, tu ne t'y reconnatras plus... J'ai sauv bien des choses
de notre naufrage: des rideaux, une paire de lampes, une pendule... tu
verras. C'est surprenant, tout ce qu'on peut faire tenir dans quatre
malles!...

Lorsque sa mre lui donnait un si fier exemple, Pascal et rougi de ne
pas s'lever  sa hauteur. Il se mit donc  expliquer gravement les
raisons qui l'avaient dtermin  choisir ce logement: c'est qu'il avait
tenu surtout  ne pas avoir de concierge. Ainsi, il assurait la libert
absolue de ses mouvements et se mettait  l'abri des indiscrtions.

--Certes, chre mre, ajoutait-il, le quartier est dsert, mais tu y
trouveras nanmoins le ncessaire... Au-dessus de nous, demeurent, m'a
dit le propritaire, de trs-braves gens... j'ai dj caus avec la
femme, elle te pilotera... Je me suis enquis de quelqu'un pour le gros
ouvrage et on m'a indiqu une pauvre marchande nomme Vantrasson, qui
cherche de tous cts un mnage  faire... On doit l'avoir prvenue ce
soir, tu la verras demain... Et surtout n'oublie pas que tu es dsormais
Mme Maumjan.

Entran par la situation, il parlait, il parlait... Lorsque Mme
Frailleur, tirant sa montre, lui dit doucement:

--Et ton rendez-vous?... Tu oublies qu'une voiture attend  la porte...

C'tait vrai, il avait oubli.

Vivement il prit son chapeau, et aprs avoir embrass sa mre, s'lana
dehors.

Les chevaux du fiacre n'en pouvaient plus, mais le cocher avait t si
bien encourag qu'il trouva le secret de les faire trotter jusqu' la
rue de Courcelles.

L, par exemple, il dclara que lui et ses btes taient  bout, et
ayant reu ce qui lui tait d, il s'loigna au pas...

Le temps tait froid, la nuit sombre, la rue dserte... Le silence tait
lugubre, troubl  de longs intervalles par le claquement d'une porte ou
le pas lointain d'un promeneur attard...

Ayant vingt minutes au moins  attendre, Pascal tait all s'asseoir
sur une borne, en face de l'htel de Chalusse, et son regard s'attachait
obstinment  la faade, comme si par un prodige de volont il et pu
traverser les murailles, et voir ce qui se passait  l'intrieur.

Une seule fentre, celle de la chambre o l'on veillait le corps du
comte de Chalusse, tait claire... Et dans ce cadre lumineux, on
distinguait de la rue l'ombre d'une femme, debout, immobile, le front
appuy contre les carreaux...

Et le temps passait...

En proie  l'indicible angoisse de l'homme qui sent que sa vie est en
jeu, que son avenir se dcide, que son sort va tre  tout jamais et
irrvocablement fix, Pascal comptait les secondes.

Rflchir, dlibrer, prvoir, concerter un plan... impossible. Sa
pense chappait  sa volont... Il perdait jusqu' la mmoire de ses
tortures depuis vingt-quatre heures. Coralth, Valorsay, la d'Argels, le
baron, n'existaient plus. Il oubliait sa position perdue et l'infamie
attache  son nom... Le pass tait comme supprim, et l'avenir pour
lui n'allait pas au-del de quelques minutes... Toute sa vie se rsumait
en l'instant prsent, et il ne concevait ni ne percevait rien, hormis
qu'il attendait Mlle Marguerite et qu'elle allait venir...

Sans doute ses dispositions physiques aidaient  cet anantissement
moral... Il n'avait rien pris de la journe et son estomac dfaillait...
Il ne s'tait pas muni d'un pardessus, et le froid de la nuit le
pntrait jusqu'aux moelles... Ses oreilles tintaient, des
blouissements emplissaient ses yeux d'tincelles...

La demie de minuit qui sonnait lugubrement  l'horloge de l'hpital
Beaujon le tira de cet anantissement.

Il crut entendre une voix dans la nuit, qui lui criait: Debout, voici
l'heure!

Tout chancelant, et sentant ses jambes se drober sous lui, il se trana
jusqu' la petite porte des jardins de l'htel de Chalusse.

Bientt elle s'ouvrit mystrieusement, et Mme Lon parut.

Ah! ce n'tait pas elle qu'esprait Pascal.

Le malheureux!... Il avait cout cet cho mystrieux de nos dsirs qui
se confond avec le pressentiment, et qui murmurait au-dedans de lui:

--Marguerite elle-mme viendra...

Et, avec l'ingnuit du malheur, il ne put se dfendre d'exprimer 
Mme Lon sa secrte esprance.

Mais la femme de charge,  cette seule ide, recula avec un geste
superbe de pudeur effarouche, et d'un ton de reproche:

--Y pensez-vous, monsieur, pronona-t-elle... Quoi!... vous avez pu
croire que Mlle Marguerite abandonnerait le corps de son pre pour
accourir  un rendez-vous!... Ah! jugez-la mieux, cette chre enfant!...

Il soupira profondment, et d'une voix  peine intelligible:

--Du moins, elle m'a rpondu? demanda-t-il.

--Oui, monsieur... et quoique ce soit de ma part une haute inconvenance,
je vous apporte sa lettre... Tenez, la voici... Puis, bonsoir, je me
sauve... Que deviendrais-je, si les domestiques s'apercevaient de mon
absence, et que je suis sortie toute seule...

Elle se retirait en effet, Pascal la retint.

--De grce, supplia-t-il, attendez-que j'aie vu ce qu'elle m'crit.
J'aurai peut-tre quelque chose  lui faire savoir.

Mme Lon obit, d'assez mauvaise grce, non sans rpter  deux
reprises: Dpchez-vous! et Pascal courut se placer sous un rverbre.

Ce n'tait pas une lettre que lui adressait Mlle Marguerite, mais un
laconique billet, sur un chiffon de papier tout froiss, pli en quatre
et non cachet.

Il tait crit au crayon, d'une criture toute confuse.

A la lueur tremblante du gaz, Pascal lut:

     Monsieur...

     Ce seul mot le fit frissonner. Monsieur!... Qu'est-ce que cela
     signifiait!...

     Depuis longtemps, lorsqu'elle crivait, Mlle Marguerite disait:
     Mon cher Pascal, ou mon ami...

     Cependant, il continua:

     Suplie par M. le comte de Chalusse, par mon pre  l'agonie, je
     n'ai pas eu le courage de rsister...

     J'ai pris l'engagement solanel de devenir la femme du marquis de
     Valorsay.

     On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le
     mien, d mon coeur se briser.

     Je remplis un devoir, Dieu me donnera le courage et la
     rsignation...

     Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois... Elle est
     maintenant la fiance d'un autre, et l'honneur lui comande
     d'oublier jusqu' votre nom.

     Une fois encore, et la dernire, adieu!...

     Si vous m'aimez, vous ne chercherez pas  me revoir... Ce serait
     ajouter inutilement  l'amertume de mes douleurs...

     Pleurez comme si elle tait morte celle qui se dit:

     Votre servante,

     MARGUERITE.


La contexture prtentieusement banale de cette lettre, les fautes
d'orthographe qui s'y enlaaient, Pascal ne remarqua rien.

Il ne comprit qu'une chose, c'est que Marguerite tait perdue pour lui,
c'est qu'elle allait devenir la femme du lche sclrat qui avait
organis le guet-apens de l'htel d'Argels...

Une commotion terrible le secoua de la nuque aux talons, il passa devant
ses yeux comme un nuage de sang, et, haletant, perdu, ivre de rage, il
bondit jusqu' Mme Lon.

--Marguerite!... dit-il d'une voix rauque, o est-elle? je veux la
voir!...

--Oh!... monsieur, que me demandez-vous l!... Est-ce possible!...
Laissez-moi vous expliquer...

Le reste expira dans sa gorge. Pascal lui avait saisi les poignets, et
il les serrait  les briser, en rptant:

--Je veux voir Marguerite, lui parler... Il faut que je lui dise qu'on
la trompe, qu'on l'abuse... Je dmasquerai le misrable...

pouvante, la femme de charge se dbattait de toutes ses forces,
reculant tant qu'elle pouvait vers la petite porte du jardin reste
entr'ouverte.

--Vous me faites mal! criait-elle. Devenez-vous fou?... Lchez-moi, ou
j'appelle au secours,  l'aide!...

Et par deux fois, en effet,  pleine voix elle hurla:

--A moi!  l'assassin...

Ses cris se perdirent dans la nuit. Si quelqu'un les entendit, nul ne
vint. Mais ils rappelrent Pascal au sentiment de la situation, et il
eut peur de sa violence.

Il lcha la femme de charge, et son accent, soudainement, devint aussi
humble qu'il avait t menaant.

--Excusez-moi, supplia-t-il, je souffre tant que je ne sais ce que je
fais... Je vous en conjure, conduisez-moi prs de Mlle Marguerite, ou
courez la prier de descendre, de venir... Je ne lui demande qu'une
minute.

Mme Lon paraissait couter trs-attentivement; en ralit, elle
manoeuvrait doucement pour gagner le jardin. Bientt il fut  sa
porte... Aussitt, avec une agilit et une prcision surprenantes, elle
repoussa violemment Pascal, et d'un bond franchit la porte, qu'elle
referma sur elle en disant:

--Va donc, canaille!

C'tait le dernier coup, et pendant plus d'une minute Pascal demeura
immobile devant cette petite porte, stupide de douleur et de colre.

Sa situation atroce tait celle de l'homme qui, ayant roul au fond d'un
prcipice, s'est relev sanglant et meurtri... il se jure qu'il se
sauvera  force d'nergie, mais une pierre branle par sa chute se
dtache, tombe et l'achve...

Tout ce qu'avait endur Pascal n'tait rien compar  cette ide de
Valorsay pousant Marguerite!... tait-il possible que cela ft
jamais!... Dieu permettrait-il une si monstrueuse iniquit?...

--Oh!... non, cela ne sera pas, grondait Pascal, je le poignarderai
plutt, le misrable, et la justice, aprs, fera de moi ce qu'elle
voudra...

Il comprenait la vengeance, en ce moment, implacable, sans merci, qui,
pour s'assouvir ne recule pas mme devant le crime. Et elle l'enflammait
d'une telle nergie, que lui, si puis l'instant d'avant; il ne mit pas
une demi-heure  regagner la route de la Rvolte.

Sa mre, qui l'attendait, le coeur serr par l'inquitude, se mprit 
son teint anim par la fivre, et  l'clat de ses yeux.

--Ah!... tu rapportes une bonne nouvelle... s'cria-telle.

Pour toute rponse, il lui tendit la lettre que Mme Lon lui avait
donne, en disant:

--Lis!...

Le regard de Mme Frailleur tomba sur cette phrase: Une fois encore
et la dernire... adieu!... Elle comprit, devint fort ple, et d'une
voix mue dit:

--Console-toi, mon fils, cette jeune fille ne t'aimait pas...

--Oh!... mre, si tu savais...

Elle l'arrta du geste, en redressant firement la tte:

--Je sais ce que c'est qu'aimer, Pascal... c'est croire. Est-ce que
jamais le soupon et effleur mon esprit, quand mme le monde entier
et accus ton pre d'un crime! Cette jeune fille a dout de toi... On
lui a dit que tu avais trich au jeu... et elle l'a cru!... Tu n'as donc
pas compris que ce serment au lit de mort de M. de Chalusse n'est qu'un
prtexte.

C'tait vrai, Pascal n'avait pas compris cela...

--Mon Dieu! s'cria-t-il douloureusement, n'y aurait-il donc que toi 
croire  mon innocence...

--Sans preuves... oui. A toi d'en trouver pour en accabler tes
ennemis...

--Et j'en trouverai, fit-il, de cet accent qui annonce une rsolution
inbranlable. Je suis bien fort maintenant que j'ai  dfendre la vie de
Marguerite... car on l'a trompe, ma mre, il est impossible qu'elle
m'ait abandonn... Oh! ne hoche pas la tte... je l'aime... donc je
crois.




XVII


M. Isidore Fortunat n'tait pas de ces gens  chimres, qui s'endorment
sur les projets qui leur tiennent le plus au coeur.

Quand il s'tait dit: Je ferai ceci, il le faisait le plus promptement
possible, la veille, plutt que le lendemain.

S'tant jur qu'il retrouverait le fils de Mme Lia d'Argels,
l'hritier des millions du comte de Chalusse, il lui tardait de voir
celui de ses employs qui devait l'aider  cette tche difficile.

C'est pourquoi, son premier soin en rentrant chez lui fut de demander 
son caissier l'adresse de Victor Chupin.

--Il demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, rpondit le caissier, au
n...

--Trs-bien, murmura M. Fortunat, je pousserai jusque-l ds que j'aurai
dn.

Et en effet, aussitt son caf pris, il demanda son pardessus  Mme
Dodelin, et une demi-heure plus tard, il se prsentait  la maison de
son employ.

C'tait un de ces immeubles immenses, o grouille la population d'une
sous-prfecture, qui ont trois ou quatre cours, cinq ou six corps de
btiment, autant d'escaliers que l'alphabet a de lettres, et un
concierge qui ne se souvient gure du nom de ses locataires que tous les
trois mois, quand il va leur rclamer le terme  choir, et aussi au
premier de l'an.

Cependant, par un de ces bonheurs faits pour M. Fortunat, le concierge
du n... se souvenait de Chupin, le connaissait, et mme entretenait
avec lui des relations de petits services.

Il indiqua donc clairement comment arriver  son logement. C'tait
simple. Il s'agissait de traverser la premire cour, de prendre  gauche
l'escalier D, de monter au sixime, d'enfiler l'escalier en face, etc.,
etc.

Grce  cette obligeance particulire, M. Fortunat ne se perdit gure
que cinq fois avant d'arriver  une porte o on lisait, sur un petit
carr de carton: _Victor Chupin, courtier de commerce_.

Le long de la porte, une ficelle, termine par une patte de livre,
pendait. M. Fortunat la tira, une sonnette tinta, une voix cria:
Entrez! et il entra.

La pice o il pntrait tait petite et pauvrement meuble, mais
resplendissante de cette propret qui est un luxe.

Le carreau cir luisait  l'oeil comme un miroir, les meubles
tincelaient, les couvertures du lit et les rideaux de calicot taient
plus blancs que neige.

Ce qui frappait, c'tait des superfluits: des statuettes de pltre, de
chaque ct d'une pendule dore, une tagre avec des bibelots et cinq
ou six gravures presque passables.

Lorsqu'entra M. Fortunat, Victor Chupin, en manches de chemise, tait
assis  une petite table, et,  la lueur d'une lampe conomique, avec
une application qui amenait le rouge  ses jous, il copiait, d'une
assez bonne criture... un dictionnaire franais.

Prs du lit, hors du cercle de la lumire, une femme d'une quarantaine
d'annes, pauvrement mais proprement vtue, arme de longues aiguilles
de bois, tricotait...

--M. Victor Chupin?... demanda M. Fortunat.

Cette voix connue fit bondir le jeune garon.

Il enleva prestement l'abat-jour de sa lampe, et sans chercher 
dissimuler sa surprise:

--M'sieu Fortunat!... s'cria-t-il, ici,  cette heure!... Ous qu'est le
feu?...

Puis, aussitt, d'un ton pos, qui contrastait trangement avec ses
faons accoutumes:

--M'man, dit-il, c'est un de mes patrons, m'sieu Isidore Fortunat... tu
sais... pour qui je fais des recouvrements.

La femme au tricot se leva, s'inclina gravement et dit:

--J'espre, monsieur, que vous tes content de mon fils, et qu'il est
honnte.

--Assurment, madame, rpondit le dnicheur d'hritages, assurment...
Victor est un de mes meilleurs employs.

--Alors, je suis contente, dit la femme en se rasseyant.

Chupin, lui aussi, paraissait radieux.

--C'est ma bonne femme de mre, m'sieu, dit-il. Elle est presque aveugle
pour le moment; mais il parat qu'avant six mois elle verra de sa
fentre une pingle au milieu de la rue... C'est le mdecin qui me la
soigne qui me l'a promis... Alors, nous serons des bons... Mais
asseyez-vous donc, m'sieu, et si on pouvait vous offrir quelque
chose?...

Positivement, et quoique son employ plus d'une fois lui et parl de
ses charges, M. Fortunat tombait des nues.

Il tait confondu du parfum d'honntet qui s'exhalait de ce logis, de
la dignit de cette femme du peuple, et de l'affection  la fois
protectrice et respectueuse que lui tmoignait son fils, ce jeune garon
dont l'accent et les allures semblaient si bien trahir le garnement.

--Merci, Victor, rpondit-il, je ne prendrai rien, je sors de table....
Je suis venu pour vous donner mes instructions relativement  une
affaire trs-srieuse et surtout trs-urgente.

Chupin comprit que son patron souhaitait un tte--tte.

Il prit donc la lampe, ouvrit une porte, et du ton important d'un
financier invitant quelque gros client  passer dans son cabinet:

--Donnez-vous la peine d'entrer dans ma chambre, m'sieu, dit-il.

Ce que Chupin emphatiquement appelait sa chambre, n'tait qu'un trou
mansard, extraordinairement propre, il est vrai, sommairement meubl
d'une maigre couchette de fer, d'une malle et d'une chaise.

Il offrit la chaise, posa la lampe sur la malle, et s'assit sur le lit
en disant:

--C'est moins dans le grand genre que chez vous, m'sieu; mais je vais
demander au propritaire de faire dorer ma fentre  tabatire.

Il est positif que M. Fortunat tait touch, ce qui dut faire poque
dans sa vie. Il tendit la main  son employ en disant:

--Vous tes un brave garon, Victor.

--Dame!... m'sieu, on fait ce qu'on peut, et on ne reste pas
vingt-quatre heures par jour les deux pieds dans le mme soulier... Mais
cristi!... Que ce gueux d'argent est dur  gagner honntement!... Si
seulement ma bonne femme de mre y voyait clair, elle m'aiderait
fameusement; car pour le travail, elle n'a pas sa pareille!... Mais,
dans le tricot, voyez-vous, on ne devient pas millionnaire!...

--Votre pre ne vit donc pas avec vous?

Un clair de colre traversa les yeux de Chupin.

--Ah!... ne me parlez pas de cet homme-l, m'sieu... s'cria-t-il, ou je
fais un malheur!...

Et comme s'il et senti le besoin d'expliquer et de justifier son
exclamation haineuse:

--Mon pre, Polyte Chupin, reprit-il avec une animation singulire, est
comme qui dirait un pas grand chose de bon!... En voil un, pourtant,
qui a eu de la chance!... D'abord, il a trouv, pour l'pouser, une
femme comme m'man, qui est l'honntet mme... au point qu'on
l'appelait Toinon-la-Vertu, quand elle tait jeune... Elle l'idoltrait,
elle se tuait  travailler pour lui donner de l'argent... Et lui l'a
tant tape et tant fait pleurer, qu'elle en est devenue aveugle...

Mais ce n'est pas tout. Un matin, voil qu'il lui tombe, je ne sais d'o
ni comment, de quoi vivre en bourgeois, la canne  la main... C'tait un
particulier, tout ce qu'il y a de plus riche, qui lui avait donn a
pour un service qu'on lui avait rendu, du temps que ma dfunte
grand'm'man vendait du vin  la _Poivrire_.

Un autre aurait gard son argent... lui, jamais. Tout de suite il s'est
mis  faire une noce  tout casser, le jour, la nuit, toujours saoul,
tellement qu'un honnte homme en serait crev!... Pendant ce temps, ma
pauvre bonne femme de mre s'chinait pour me donner la pte!... De
tout son argent, elle n'a pas seulement vu un sou... et, pour une fois
qu'elle est alle lui en demander, pour payer le terme, il l'a tant
battue qu'elle est reste une semaine au lit...

Cependant, m'sieu, vous comprenez bien qu'avec cette vie-l on verrait
la fin des caves de la banque... Mon pre a vu la fin de son sac, et
alors il lui a fallu trimer pour manger... Dame? a ne lui allait pas du
tout,  cet homme! Si bien qu'un jour qu'il ne savait pas o casser une
crote, il s'est souvenu de nous, il nous a cherchs et trouvs, et nous
l'avons vu arriver... Pour une fois, je lui ai prt cent sous, puis
quarante sous le lendemain, et encore trois francs, et aprs cinq
francs... Et ensuite, c'tait tous les jours: Donne-moi ci, donne-moi
a, ou des claques!... Ah! mais non... Et  la fin je lui ai dit: En
voil assez, la caisse est ferme!... Alors, savez-vous ce qu'il fait?
Il guette un moment o je suis sorti, il tombe ici avec un marchand de
meubles, et, sous prtexte qu'il est le matre, il veut tout vendre...

Et ma pauvre bonne femme de mre qui le laissait faire!... Heureusement
je suis arriv... Laisser vendre mes meubles!... Cr nom! Je me serais
plutt laiss hacher en morceaux... Je suis all me plaindre au
commissaire, qui l'a fait venir... et depuis il nous laisse
tranquilles... et voil!...

Assurment, il y avait l dix fois ce qu'il fallait pour expliquer et
excuser l'indignation de Victor Chupin...

Et cependant, il taisait prudemment ses griefs les plus srieux et les
raisons dcisives de sa haine.

Ce qu'il se gardait de dire, c'est qu'autrefois, lorsqu'il n'tait
encore qu'un enfant sans volont ni discernement, son pre l'avait
enlev  sa mre et l'avait lanc sur cette pente terrible qui,
fatalement et  moins d'une sorte de miracle, aboutit  Cayenne ou  la
place de la Roquette.

Pour Chupin, le miracle avait eu lieu, mais il ne s'en vantait pas.

--Allons, allons, mauvaise tte, fit M. Fortunat, ne nous fchons pas...
un pre est un pre, que diable! et le vtre reviendra sans doute  de
meilleurs sentiments.

Il disait cela comme il et dit n'importe quelle autre chose, uniquement
par politesse et pour donner un tmoignage d'intrt. En ralit, il se
souciait des infortunes de la famille Chupin autant que du Grand-Turc.
Son motion premire s'tait vite dissipe, et il avait fini par
trouver un peu longues des confidences qui le dtournaient de ses
proccupations.

--Revenons donc  nos moutons, reprit-il, c'est--dire  Casimir.
Qu'avez-vous fait de ce sot aprs mon dpart?

--D'abord, m'sieu, je l'ai dgris, et ce n'tait pas facile... Ah! le
gredin... en avait-il de cette boisson dans le corps... Enfin, quand
j'ai vu qu'il causait comme vous et moi et qu'il tait solide sur ses
quilles, je l'ai reconduit  l'htel de Chalusse...

--Ah! voil qui est bien pour moi. Mais vous, n'aviez-vous pas une
affaire  traiter avec cet imbcile?

--Elle est dans le sac, m'sieu... la commande est signe... Le comte
aura tout ce qui se fait de mieux comme enterrement, corbillard premier
choix, six chevaux, commissaire en culotte courte, vingt-quatre voitures
de deuil, une vraie ferie, quoi!... On payerait pour voir a!

M. Fortunat souriait bonnement.

--Eh! eh! remarqua-t-il, cela va vous donner un joli bnfice.

Employ  la commission, Chupin tait parfaitement matre de son temps,
de son intelligence et de son activit, mais le dnicheur d'hritages
n'aimait pas, c'tait connu, qu'on chercht  gagner de l'argent en
dehors de chez lui.

Son indulgence approbative tait donc assez surprenante pour veiller
l'attention de Chupin.

--Cela me procurera quelque sous, en effet, rpondit-il modestement, de
quoi aider ma bonne femme de mre  faire bouillir notre marmite.

--Tant mieux! mon garon, approuva encore M. Fortunat, tant mieux...
J'aime  voir gagner de l'argent aux gens qui en font bon usage... Et la
preuve, c'est que je vous apporte une affaire qui peut rapporter gros si
vous la menez bien et si vous russissez.

Les yeux de Chupin brillrent et s'teignirent aussitt. Ce ne fut qu'un
clair. A un vif mouvement de joie succdait brusquement un sentiment de
dfiance.

Il songea qu'il tait prodigieux que son patron, toujours si roide, prt
la peine de se dranger et d'escalader son sixime, uniquement pour lui
emplir les poches. Cela tait suspect, devait cacher quelque chose; par
consquent il importait d'ouvrir l'oeil.

Mais il savait dissimuler ses impressions, et c'est de l'air le plus
joyeux qu'il s'cria:

--Hein!... de quoi?... De la monnaie?... Prsent... Qu'est-ce qu'il faut
faire pour la gagner?

--Oh!... peu de chose, rpondit le guetteur d'hritages, presque rien...

Et machinalement il rapprochait sa chaise de la couchette sur laquelle
tait assis son employ.

--Avant tout, pourtant, reprit-il, une question, Victor... A la faon
dont une femme regarderait un jeune homme, dans la rue, au thtre,
n'importe o, reconnatriez-vous si c'est une mre qui regarde son fils?

Chupin haussa les paules.

--Cette question!... fit-il. Allez, m'sieu, je ne m'y tromperais pas...
Je n'aurais qu' me rappeler les yeux de m'man quand je rentre le
soir... Pauvre vieille!... Elle a beau tre quasi aveugle, elle me
voit... C'est comme a!... Et mme, si vous voulez qu'elle vous offre
une prise, il ne faut pas lui dire que je ne suis pas le plus gentil et
le plus aimable de tout Paris.

M. Fortunat ne put s'empcher de se frotter les mains, ravi de voir son
ide si bien comprise et si parfaitement traduite.

--Bien! dclara-t-il, trs-bien! Voil de l'intelligence ou je ne m'y
connais pas... Je vous avais bien jug, Victor!

Victor brlait de curiosit.

--De quoi s'agit-il, m'sieu? interrompit-il.

--Voici: il s'agit de suivre partout, sans jamais la perdre de vue, et
assez adroitement pour qu'elle ne s'en doute pas, une femme que je vous
dsignerai... Tous ses regards, vous les pierez... et quand ses yeux
vous diront que c'est son fils qu'elle regarde, votre tche sera bien
prs d'tre remplie. Il ne restera plus qu' suivre ce fils et 
dcouvrir son nom, son adresse, ce qu'il fait, comment et de quoi il
vit... Je ne sais si je m'explique bien...

Ce doute venait  M. Fortunat de la physionomie de Chupin, o se
peignaient la stupeur et le mcontentement.

--Excusez, m'sieu, fit-il; je ne comprends pas tout  fait...

--C'est cependant bien simple: La femme en question a un fils d'une
vingtaine d'annes, je le sais, j'en suis sr... Seulement elle le nie,
elle le cache, et lui ne la connat pas. Elle le surveille cependant en
secret, elle lui fait passer de quoi vivre, et tous les jours elle
s'arrange de faon  le voir... Or, il est de mon intrt de retrouver
ce fils.

D'tonn qu'il tait, le masque mobile de Chupin devenait menaant, ses
sourcils se fronaient et ses lvres tremblaient.

Ce qui n'empcha pas M. Fortunat d'ajouter avec l'aplomb de qui ne
souponne mme pas la possibilit d'un refus:

--Cela vous va-t-il?... Quand nous mettons-nous  la besogne?...

--Jamais!... interrompit violemment Chupin.

Et se dressant:

--Ah!... mais non, continua-t-il, je ne ferai pas manger de ce pain-l 
ma bonne femme de mre... Il l'tranglerait. Filer quelqu'un, moi!...
Merci, je cde mon tour. Qui est-ce qui en veut... pas cher... pour
rien.

Il tait rouge comme un coquelicot, et dans son indignation, il oubliait
sa rserve accoutume, et l'impntrable discrtion dont il avait
toujours envelopp ses antcdents.

--Connu, le mtier! poursuivait-il, je l'ai fait... Autant prendre son
billet pour Poissy, train direct!... Voil o je serais, en train de
fabriquer des chaussons de lisire, sans m'sieu Andr... Je l'avais
autant dire tu, cet homme; on m'avait sol d'argent, et comme un
brigand que j'tais, j'avais sci l'appui de la fentre d'o il est
tomb... Lui, pour se venger, m'a tir du ptrin. Et aprs cela, je
recommencerais mes canailleries d'autrefois?... Cr nom! j'aimerais
mieux me couper la jambe!... Je filerais cette pauvre femme, n'est-ce
pas? je surprendrais son secret, et aprs, vous la feriez chanter
jusqu' extinction de voix?... Non, non! je veux tre riche, et je le
serai, mais honntement... Je veux manier mes pices de cent sous, sans
tre forc de me laver les mains aprs... Ainsi, bien le bonsoir chez
vous...

Les bras de M. Fortunat lui tombaient. Je vous demande un peu,
pensait-il, o les scrupules vont se nicher!

Mais il tait en mme temps trs-inquiet de s'tre si lgrement livr.
Chupin n'abuserait-il pas de la confidence?... Qui sait!

Aussi se jura-t-il que du moment o il avait confi  Chupin son projet,
Chupin l'excuterait.

Il prit donc son air le plus svre et le plus digne, et durement:

--Je pense, dit-il, que vous devenez fou!

C'tait si juste comme expression et comme intonation, que Chupin
s'arrta un peu penaud.

--Il parat, insista le dnicheur d'hritages, que vous me croyez
capable de vous pousser  des actions condamnables et dangereuses.

--Mais non, m'sieu, je vous assure...

Il y avait beaucoup d'hsitation dans ce non, aussi M. Fortunat
reprit-il:

--Ignorez-vous donc qu'en dehors de mes recouvrements je m'occupe de
rechercher les hritiers des successions vacantes? Non, n'est-ce pas. Eh
bien! comment les trouverais-je sans investigations?... Si je fais
surveiller la femme dont je vous ai parl, c'est pour arriver par elle,
 un pauvre garon qu'on veut frustrer de ce qui lui appartient... Et
quand je viens vous offrir les moyens de gagner 40 ou 50 francs en deux
jours, vous me recevez ainsi!... Vous n'tes qu'un ingrat et un niais,
Victor!...

En Victor Chupin se rsumaient  un degr excessif les qualits et les
vices du Parisien des faubourgs, qui nat vieux et qui, vieillard, reste
gamin.

C'est dire qu'il n'tait gure innocent ni crdule, ni confiant surtout.

A peine adolescent, il avait vu d'tranges choses, et il lui en tait
rest assez d'acquis pour effrayer l'exprience d'un philosophe.

Mais il n'tait pas de taille  lutter de rouerie avec M. Fortunat,
lequel avait d'ailleurs cet immense avantage de lui imposer par sa
qualit de patron, par sa position, sa fortune et sa tenue.

Aussi Chupin fut-il tout d'abord branl par les froides objections du
dnicheur d'hritages, et bientt dconcert.

Ce qui surtout effaait ses impressions premires et lui faisait presque
regretter ses soupons, c'tait la modicit de la somme offerte: 40 ou
50 francs...

--Belle tripette, ma foi!... pensait-il; juste le prix d'un honnte
service; pour une coquinerie on offrirait mieux...

Et aprs une minute de rflexion, il reprit  haute voix:

--Tant pis!... je suis votre homme, m'sieu...

Intrieurement M. Fortunat s'amusait du succs de sa ruse.

Venu avec l'intention de proposer une jolie somme  son employ, il
avait lsin par calcul, sr d'avance de l'effet qu'il produirait. Et il
trouvait bien plaisant que les honorables scrupules de Chupin lui
valussent une conomie.

--Si je ne vous avais pas trouv en train de travailler  votre
instruction, Victor, pronona-t-il, je croirais que vous avez bu...
Quelle mouche vous a piqu subitement?... Est-ce que vingt fois depuis
que vous tes chez moi, je ne vous ai pas confi des missions
semblables?... Qui donc a retourn Paris pour dcouvrir certains de mes
dbiteurs qui se cachaient?... Qui donc m'a dpist Vantrasson?...
Victor Chupin. Eh bien!... l, franchement, je ne discerne pas en quoi
cette opration diffre des autres, ni pourquoi elle serait blmable si
les autres ne l'taient pas...

A cela Chupin et pu rpondre que les autres fois on n'tait pas venu le
relancer chez lui, qu'il n'y avait eu nul mystre, qu'il avait agi en
plein soleil, comme a le droit de le faire le reprsentant d'un
crancier reconnu.

Mais si Chupin sentait trs-bien la diffrence, il lui et t difficile
de traduire ce qu'il prouvait.

C'est pourquoi, prenant son accent le plus rsolu:

--Je ne suis qu'un sot, m'sieu, dclara-t-il, mais je saurai rparer ma
sottise.

--C'est--dire que vous redevenez raisonnable, fit ironiquement M.
Fortunat. C'est fort heureux, en vrit... Seulement, un conseil:
surveillez-vous,  l'occasion, et bridez votre langue... vous ne me
trouveriez pas toujours d'aussi bonne composition que ce soir...

Ayant dit, il se leva gravement, regagna la premire pice, salua fort
civilement la mre de son employ et sortit.

Ses dernires paroles, sur le seuil de la porte, furent:

--Ainsi je compte sur vous... Faites un brin de toilette et soyez demain
chez moi un peu avant midi.

--C'est entendu, m'sieu.

L'aveugle s'tait leve et s'tait incline respectueusement. Mais ds
qu'elle se retrouva seule avec son fils:

--Qu'est-ce que cette affaire pour laquelle on te recommande de te
mettre sur ton trente et un? demanda-t-elle.

--Une affaire comme celles de tous les jours, m'man.

L'aveugle hocha la tte.

--Comme vous parliez haut! remarqua-t-elle. Vous vous disputiez donc?
C'tait donc bien grave qu'il tait besoin de se cacher de moi? Je n'ai
pas distingu le visage de ton patron, mon fils, mais j'ai entendu sa
voix, et elle ne me revient pas... Ce n'est pas celle d'un homme franc.
Prends garde  toi, mon Toto, ne te laisse pas enjler, sois prudent...

Recommander la prudence  Chupin tait superflu.

Il avait promis son concours, mais non sans une restriction mentale.

--Pas de danger  voir ce dont il retourne, s'tait-il dit. Si la chose,
aprs, me semble louche, bonsoir, je la lche.

Reste  savoir ce qu'il entendait par louche: c'tait vague.

Il tait revenu en toute sincrit et du meilleur de son coeur 
l'honntet, et pour rien au monde, lui, si avide, il n'et commis un
acte positif d'improbit... Seulement, la limite qui spare le bien du
mal n'tait pas clairement dtermine dans son esprit.

Cela tenait  son ducation, et  ce qu'il avait t longtemps sans
savoir que la consigne des sergents de ville ne constitue pas toute la
morale. Cela venait des hasards de sa vie, et de l'obligation o il
avait t, n'ayant pas de mtier, de se rejeter sur ces professions
excentriques qui sont  Paris le lot des dclasss d'en haut et d'en
bas.

Ce qui n'empche que le lendemain il endossa sa plus belle redingote, et
sur le coup d'onze heures et demie, il sonnait  la porte de son patron.

Dj M. Fortunat avait expdi ses audiences du matin, et il tait
habill de pied en cap. Il prit son chapeau ds qu'entra Chupin, et ne
dit que ce mot:

--Venez.

C'est rue de Berry, chez le marchand de vin o, la veille, il avait
obtenu des renseignements, que le chercheur d'hritiers conduisit son
employ et, gnreusement, il lui offrit un modeste djeuner.

Avant d'entrer, il lui avait fait remarquer de l'autre ct de la rue,
le joli htel de Mme Lia d'Argels, et lui avait dit:

--C'est de l, Victor, que sortira la femme que vous aurez  suivre, et
dont il importe de dcouvrir le fils.

En ce moment, aprs une nuit passe  mditer le prophtique
avertissement de sa mre, Chupin se sentait tracass par les scrupules
qui l'avaient si fort agit le soir prcdent.

Ils ne tardrent pas  s'envoler sans retour quand il entendit le
marchand de vin, adroitement questionn par M. Fortunat, esquisser la
biographie de Mme Lia d'Argels et conter la chronique scandaleuse de
l'htel...

--De quoi!... pensait-il, c'est une demoiselle qu'il s'agit de filer!...
Ah! mais, j'en suis... Bien sr, ce n'est pas  sa rputation qu'on en
veut...

C'est sur une petite table touchant la devanture qu'on avait servi le
dnicheur de successions et son employ, et tout en mangeant, l'un du
bout des dents, l'autre avec un apptit de naufrag, le classique
beefsteack aux pommes et le boeuf  l'huile, ils surveillaient
l'entre de l'htel.

Mme d'Argels recevait le samedi, et c'tait chez elle, ainsi que le
fit remarquer Chupin, une vraie procession.

Debout prs de M. Fortunat, fier de l'attention qu'un homme si bien mis
prtait  ses discours, curieux et bavard comme un boutiquier
dsoeuvr, le marchand de vin s'empressait de nommer ceux des
visiteurs qu'il connaissait. Et il en connaissait un bon nombre, par
cette raison que c'tait chez lui que venaient se rafrachir les
cochers, les nuits o on jouait chez Mme d'Argels.

Ainsi il nomma le vicomte de Coralth, qui arriva en phaton  deux
chevaux, et aussi le baron Trigault qui vint  pied, par hygine,
toujours suant, et soufflant comme un phoque.

Mme ce nom assombrit le front de M. Fortunat. Ce baron ne lui disait
rien qui vaille.

Le marchand de vin apprit aussi  ses deux clients que Mme d'Argels
ne sortait jamais avant deux heures et demie ou trois heures, et
toujours en voiture.

Ce dernier dtail devait inquiter Chupin. Aussi, le boutiquier s'tant
loign pour servir deux pratiques:

--Vous avez entendu, m'sieu, dit-il  M. Fortunat... Comment filer une
voiture?...

--Avec une autre voiture, parbleu!...

--Connu, m'sieu, c'est simple comme bonjour... Ce qui ne l'est plus,
c'est de dvisager  trente pas une personne qui vous tourne le dos...
Il faut que je voie ses yeux  cette femme, pour savoir qui elle regarde
et comment...

L'objection, si grave qu'elle parut, ne troubla pas M. Fortunat.

--Ne vous inquitez pas de cela, Victor, dit-il... Ce n'est pas du haut
d'une voiture lance au grand trot qu'une mre, dans les conditions de
celle-ci, cherche  apercevoir son fils... Il est clair qu'elle descend
pour le mieux examiner, qu'elle s'arrange de faon  passer  ct de
lui,  le frler, s'il est possible... Toute votre tche consiste donc 
la suivre d'assez prs pour tre  terre aussitt qu'elle... Bornez 
cela vos efforts, et si vous chouez aujourd'hui, vous russirez demain
ou aprs-demain... l'essentiel est d'tre patient.

Il faisait plus et mieux que de conseiller froidement la patience, il
prchait d'exemple. La journe s'avanait et il ne bougeait pas, et
cependant rien ne pouvait lui tre plus dsagrable que de rester ainsi,
en montre, pour ainsi dire, derrire la vitre d'un marchand de vin...

Enfin, un peu avant trois heures, les portes de l'htel d'Argels
tournrent sur leurs gonds, et une victoria bleue parut, o une femme
s'talait.

--Attention! fit M. Fortunat, c'est elle!...




XVIII


C'tait, en effet, Mme Lia d'Argels...

Elle portait une de ces toilettes patantes de chic qui sont le dlire
du moment, et qui ont cet avantage unique de donner  toutes les femmes
qui les adoptent une dsinvolture pareille, suspecte et grossirement
provoquante.

Entre une mre de famille et une drlesse, le plus expert boulevardier
ne distingue plus srement.

Un ancien tailleur de Rotterdam, nomm Van-Klopen, s'attribue, non sans
raisons, l'honneur de ce progrs.

Comment ce personnage qui s'intitule couturier des reines, a-t-il pu
devenir l'arbitre des lgances parisiennes?... C'est  faire douter du
bon sens des femmes qui se ruinent chez lui.

Ce qui est sr, c'est qu'il rgne sur le chiffon. Il a dcrt les jupes
multicolores, courtes et superposes, les chancrures et les
dcoupures, les ruches qui dforment la taille, les choux qui font une
bosse ridicule dans le milieu du dos... On lui a obi. Si bien que de
loin toutes les femmes ressemblent  un baldaquin qui marche.

Mme d'Argels paraissait sortir des mains d'un tapissier...

Il lui et plu peut-tre d'tre moins surcharge de soieries, mais
c'tait son tat d'tre  la dernire mode.

Elle avait avec cela un imperceptible chapeau plat en quilibre sur un
chignon en pyramide, d'o s'chappaient en cascades des torrents de
cheveux...

--Mtin!... la belle femme!... dit Chupin bloui.

Il est de fait qu' cette distance elle ne paraissait pas trente-cinq
ans, l'ge o la beaut a les provocations des fruits savoureux de
l'automne.

Elle donnait ses ordres pour la promenade, et son cocher, une rose  la
boutonnire, coutait tout en retenant le cheval qui piaffait.

--Le temps est superbe, ajouta Chupin, madame va faire son tour du
lac...

--Ah!... la voil partie!... interrompit M. Fortunat, courez, Victor,
courez... et pas d'conomies sur vos voitures, tous vos frais seront
largement rembourss...

Dj Chupin tait loin.

Le cheval de Mme d'Argels dtalait rapidement, mais l'employ du
chercheur d'hritages avait les jambes et l'haleine du cerf, et il
suivait sans effort.

Mme, tout en jouant du compas, selon son expression, il
rflchissait.

--Si je ne prenais pas de voiture, se disait-il, si je filais la dame
de mon joli pied... je pourrais empocher lgitimement quarante-cinq sous
par heure, cinquante avec le pourboire...

Arriv aux Champs-lyses, il reconnut, non sans chagrin, que ce projet
tait impraticable. A courir le long de la contre-alle de l'avenue de
l'Impratrice, il s'exposait trop  tre remarqu.

Il touffa un soupir de regret, et avisant  la station un de ces
affreux et incommodes fiacres jaunes, lgus  Paris par l'Exposition,
il courut se camper dedans.

--O allons-nous, bourgeois? demanda le cocher, en lui tendant son
numro.

--Mon brave, rpondit Chupin, il s'agit de suivre cette voiture bleue,
l-bas, o il y a une superbe femme.

L'ordre ne surprit pas le cocher, mais bien le bourgeois qui le
donnait, lequel, malgr sa belle redingote, ne lui semblait pas l'homme
d'une telle aventure.

--Excusez!... fit-il d'un ton ironique.

--C'est comme a!... riposta Chupin bless. Et puis, pas tant de
raisons, marchons ou nous manquons le train.

L'observation tait juste. Et si le cocher de Mme d'Argels n'et pas
modr l'allure de son cheval  la monte de l'Arc-de-Triomphe, elle
chappait pour ce jour-l.

Cette circonstance donna au fiacre jaune le temps de rejoindre, et il
conserva assez bien sa distance le long de l'avenue.

Mais,  la porte du bois, Chupin l'arrta.

--Halte!... dit-il, je descends... Payer le tarif du bois!... jamais de
la vie; je marcherais sur mes mains plutt... Voil quarante sous pour
votre course; bien le bonsoir chez vous...

Et comme la victoria bleue avait march pendant ce temps, il prit son
lan pour la rattraper.

Cette manoeuvre tait le rsultat de ses mditations pendant la route.

--Que fera cette belle dame au bois?... s'tait-il dit. Son cocher va
prendre la file, et tourner tout doucement autour du lac... J'en ferai
autant avec mes simples jambes sans attirer l'attention... et mme ce
sera trs-bon pour ma sant.

Ses prvisions se ralisrent de point en point. Bientt la victoria
dpassa le chalet o on vend de la bire, et prenant la route  gauche,
elle s'engagea parmi les quipages qui circulaient au petit pas.

Ayant gagn le sentier du bord de l'eau rserv aux pitons, Chupin
suivait sans peine, les mains dans les poches, tout rjoui de l'ide
qu'outre la rcompense promise, il gagnait en se promenant le salaire
d'un cocher et d'un cheval.

--C'est gal, grommelait-il, c'est encore un drle de plaisir que de
tourner  la queue leu leu autour de ce lac, comme les bonshommes des
orgues de Barbarie... Quand je serai riche, je chercherai autre chose
pour m'amuser.

Ce pauvre Chupin ignorait qu'on ne vient pas au bois pour s'amuser, mais
bien pour essayer d'ennuyer les autres. Cette large route n'est en
ralit que le champ de foire des vanits idiotes, un bazar en plein
air, pour les exhibitions impudentes et le dballage du luxe. Voir et
tre vu!... l est tout l'attrait.

C'est--dire non, ce tour du lac a d'autres sductions encore. Sur ce
terrain neutre, se rencontrent, se coudoient, se toisent, s'envient des
femmes qu'autrefois sparait un abme...

Quel dlicat plaisir pour une femme honnte de se sentir roue  roue
avec Jenny Fancy on Ninette Simplon, ou toute autre de ces demoiselles
qu'elle appelle des cratures, mais dont elle s'inquite sans cesse,
dont elle parle continuellement, dont elle copie les toilettes, la
dsinvolture, le jargon,  qui elle a pris les apparences... en
attendant de prendre la ralit. On n'est pas le vice encore, mais on
l'approche, on s'en imprgne... c'est toujours cela...

Mais Chupin tait  mille lieues de ces rflexions.

Ce qui l'occupait, c'tait la proccupation de Mme d'Argels. Elle
regardait de tous cts, se dressant mme parfois  demi dans sa
voiture, tournant la tte toutes les fois qu'elle entendait le galop
d'un cavalier. Visiblement, elle cherchait ou elle attendait quelqu'un.

Ce quelqu'un ne paraissant pas, et lasse sans doute d'attendre aprs
trois tours, elle fit un signe  son cocher, qui se dgagea de la file
des quipages et lana son cheval dans une alle latrale.

--Bon!... pensa Chupin, voil ma pratique qui rentre, je ne ferai pas
mes frais... Cependant, je voudrais bien trouver un sapin...

Il en trouva un, heureusement, et assez passablement attel pour suivre
la victoria.

Seulement, il s'tait tromp, Mme d'Argels ne rentrait pas. Son
cocher qui avait ses instructions, descendit les Champs-lyses,
traversa la place de la Concorde, gagna les boulevards et s'arrta court
 l'angle de la rue de la Chausse-d'Antin.

Aussitt, elle ramena un voile pais sur sa figure, sauta  terre et
s'loigna...

Ce fut si vivement fait, que Chupin n'eut que le temps de jeter deux
francs  son cocher et de prendre sa course. Dj sa pratique, comme il
disait, venait de tourner le coin de la rue du Helder et la remontait
d'un bon pas... Il tait un peu plus de cinq heures, le jour baissait.

--Je brle, murmurait Chupin, je brle, bien sr!...

Cependant Mme d'Argels avait pris le trottoir du ct des numros
impairs. Quand elle et dpass le N 43, o est l'htel de Hombourg,
elle ralentit sa marche, et avec une attention visible, examina une des
maisons d'en face, celle qui portait le N 48.

Son examen dura peu, moins d'une minute, et parut la satisfaire.

Elle retourna sur ses pas, alors, et toujours trs-rapidement, revint au
boulevard. L, elle traversa la rue, et de nouveau la remonta, mais
trs-lentement, s'arrtant devant toutes les boutiques.

Persuad qu'il touchait au but, Chupin avait travers lui aussi, et il
marchait presque sur les talons de Mme d'Argels.

Bientt il la vit tressaillir et reprendre sa marche rapide. Un jeune
homme arrivait en sens inverse, si vite qu'elle ne put l'viter et se
jeta presque sur lui.

Le jeune homme jura: sacre!... et lui crachant au visage une ignoble
insulte, il passa.

Chupin en eut froid dans le dos.

--Si c'tait son fils! pensait-il...

Et tout en feignant d'admirer un talage, il observait la pauvre
femme... Elle s'tait arrte, et il en tait si prs qu'il la touchait
presque...

Il la vit soulever son voile et suivre l'insulteur d'un regard o il n'y
avait pas  se mprendre...

--Oh!... se dit Chupin saisi d'horreur, oh!... C'est son fils qui l'a
appele...

Et il s'lana sur les traces du jeune homme.

C'tait un garon de vingt-deux  vingt-quatre ans, d'une taille un peu
au-dessus de la moyenne, trs-blond, avec des yeux clignotants, ple et
n'ayant de barbe qu'une moustache releve en croc, plus fonce que ses
cheveux.

Il tait vtu avec cette recherche de ngligence que beaucoup croient
tre l'lgance suprme et qui en est juste le contre-sens.

Et sa tenue, sa moustache, son chapeau bas de forme, inclin sur
l'oreille, lui donnaient l'air arrogant, prtentieux et casseur.

--Cristi!... que ce coco-l me dplat, grommelait Chupin, tout en
trottant  sa suite...

Car Chupin courait presque, tant l'autre, de plus en plus, pressait le
pas.

Il est vrai que cette hte de l'insulteur de Mme d'Argels ne tarda
pas  tre explique. Il avait une lettre  faire porter, et craignait
sans doute de ne plus trouver de commissionnaire. En ayant aperu un, il
l'appela, lui remit sa missive, et ds lors chemina tout doucement.

Il arrivait au boulevard quand un gros gaillard court et rougeaud, qui
avait la tournure d'un palefrenier endimanch, vint  lui, les deux
mains amicalement tendues, en criant assez haut pour faire retourner
les passants:

--Eh! c'est ce cher Wilkie!...

--Mais oui... en personne naturelle, rpondit le jeune homme.

--Ah a!... d'o diable sortez-vous?... Dimanche dernier, aux courses,
je vous ai cherch partout... pas plus de Wilkie que sur la main... Du
reste, vous avez bien fait de ne point venir. J'en ai t, moi, pour
trois cents louis... J'avais tout mis sur le cheval du marquis de
Valorsay, _Domingo_, je me croyais sr de mon affaire... oui,
joliment!... _Domingo_ est arriv mauvais troisime... concevez-vous
cela?... Si on ne savait pas Valorsay millionnaire, on croirait que
c'est une tricherie, parole d'honneur!... qu'il pariait contre son
cheval et qu'il avait dfendu  son jockey d'arriver premier...

Mais il ne croyait pas cela, et plus gaiement il reprit:

--Heureusement, je me referai srement demain  Vincennes. Vous y
verra-t-on?

--Probablement.

--Alors,  demain!

--A demain!

Ils se serrrent la main et poursuivirent leur chemin, chacun de son
ct.

Chupin, lui, n'avait pas perdu un mot de la conversation.

--Valorsay millionnaire!... se disait-il... elle est bien bonne,
celle-l!... Enfin!... voil que je sais dj le nom de mon cocods, et
aussi qu'il donne dans les courses... Wilkie!... ce doit tre un nom
anglais, a... J'aimerais mieux d'Argels... Mais o diable va-t-il
comme cela?...

M. Wilkie allait simplement renouveler sa provision de cigares  ce
bureau du Grand-Htel, o la Rgie vend elle-mme le dessus de ses
botes.

Il emplit son tui de londrs, et aprs en avoir allum un, il sortit et
remonta vers le faubourg Montmartre, tout le long du boulevard.

Il ne se htait plus, maintenant, il flnait pour tuer le temps, talant
ses grces et lorgnant impudemment les femmes.

Il allait, se dandinant, les paules hausses  la hauteur des oreilles,
bombant le dos, tranant les pieds comme si ses jambes eussent flchi,
s'exerant  paratre reint, us, extnu... C'est la mode, le dernier
got, le genre, le chic!...

Cette pose est destine  blouir le public,  donner de soi cette ide
brillante qu'on est un homme bris par des excs exorbitants, cras de
jouissances et de plaisirs, us, lass, blas, fourbu, crev...

--As-tu fini! grognait Chupin. Tu vas me la payer, mchant demi-mort!...

Il tait si indign que le gamin du faubourg se rveillant sous sa belle
redingote, il avait des envies folles de huer M. Wilkie... Il serait
all lui marcher sur les talons et lui chercher querelle, s'il n'et t
retenu par la crainte de manquer sa mission et la rcompense promise...

Et il suivait son homme de trs-prs, car la foule tait grande.

La nuit tait venue et de tous cts le gaz s'allumait. Le temps tait
doux, et il n'y avait pas une table libre devant les cafs. C'tait
l'heure de l'absinthe, heure unique o le boulevard prsente un
spectacle comme il n'en est pas au monde.

Comment se fait-il que chaque soir, entre cinq et sept heures, tout ce
qui  Paris a un nom, tout ce qui est quelqu'un ou quelque chose,
apparaisse, se montre, entre le passage de l'Opra et le passage
Jouffroy?...

Cela doit tenir  ce que l est le march aux nouvelles fraches et aux
cancans de haut got, le grand dbit de l'anecdote scandaleuse, du
canard politique et du mot scabreux. L se fait la chronique parisienne
qui sera le journal du lendemain. L, on apprend le cours de la Bourse
et de la Rente, combien cote le collier de Mlle A... et qui l'a
donn, ce que nous a tlgraphi la Prusse, quel est le caissier qui a
lev le pied dans la journe et combien il emporte...

La cohue s'paississait  mesure qu'on approchait de cet angle du
boulevard et du faubourg Montmartre, qui a t surnomm le carrefour
des crass, mais Wilkie circulait  travers la foule avec l'aisance
d'un vieux boulevardier.

Mme, il devait avoir des relations fort tendues, car il distribuait
quantit de saluts, de droite et de gauche, et il fut accost par cinq
ou six promeneurs.

Cependant, il ne dpassa pas la terrasse Jouffroy. Il acheta un journal,
revint sur ses pas, et sur les sept heures, il entrait triomphalement au
caf Riche.

Il n'avait mme pas touch le bord de son chapeau, c'est mauvais genre;
mais il appela trs-haut le garon et imprieusement lui ordonna de lui
servir  dner  une table proche du vitrage, d'o il devait voir le
boulevard et tre vu.

--Et voil! se dit Chupin, mon cocods va prendre sa nourriture...

Lui-mme et volontiers cass une crote, et il cherchait  se rappeler
quelque modeste traiteur aux environs, quand deux jeunes gens
s'arrtrent prs de lui et jetrent un coup d'oeil dans le
restaurant.

--Tiens! Wilkie... fit l'un.

--Ma foi, c'est vrai! rpondit l'autre. Et il a de l'argent, qui plus
est, et la chance lui sourit...

--Tu devines cela, toi?...

--Parbleu! quand on a pratiqu Wilkie, on peut, sans tre malin, savoir
o en sont ses affaires aussi bien que lui... Est-il dcav?... il se
fait apporter ses repas chez lui d'une gargote o il a crdit... ses
moustaches pendent, il est avec ses amis humble jusqu' la servilit et
il se coiffe trs en avant sur le nez... Ds que les fonds remontent, il
mange chez Launay, devient gouailleur, porte ses moustaches droites et
se coiffe bien sur le milieu de la tte... Enfin, quand il dne chez
Riche, mon bon, quand il a les moustaches en croc, le chapeau sur
l'oreille et la mine arrogante que tu lui vois, c'est qu'il a pour le
moins cinq ou six billets de mille devant lui, c'est que tout va bien...
trs-bien... trop bien!...

--De quoi vit-il?...

--Qui sait!...

--Est-il riche?

--Il a de l'argent... Je lui ai prt dix louis une fois, et il me les a
rendus.

--Peste!... C'est un fort galant homme.

Les deux jeunes gens clatrent de rire et passrent.

Chupin tait difi.

--Toi, maintenant, murmura-t-il, je te connais comme si j'tais ton
portier... Et quand je t'aurai reconduit jusque chez toi pour savoir ton
numro, j'aurai gagn haut le pied les jolis cinquante francs de M.
Fortunat!...

Autant qu'il en pouvait juger  travers la vitre, le jeune M. Wilkie
dnait de bon apptit, en homme qui a le gousset bien garni.

--Mtin!... grogna-t-il, non sans une certaine envie, il se nourrit
bien, le cocods! Le voil  table pour une heure... j'ai le temps de
courir avaler une bouche...

Cela dit, il se hta de gagner la rue la plus voisine, dcouvrit un
petit restaurant, y entra, et magnifiquement dpensa trente-neuf sous.

Une dpense si forte n'tait plus dans ses habitudes. Il vivait
chichement, depuis qu'il s'tait jur qu'il serait riche. Lui, jadis si
port sur sa bouche, selon son expression, lui qui avait eu la passion
des londrs et des petits verres, il se contentait de l'ordinaire d'un
anachorte, ne buvait que de l'eau et ne fumait plus qu' l'occasion,
quand on lui offrait un cigare.

Il n'tait pas de privation pnible pour lui, du moment o elle lui
rapportait un sou... le sou, c'tait un grain de sable ajout aux
fondations de l'difice de sa fortune  venir.

Et cependant ce soir-l, il ne recula pas devant la dpense d'un petit
bordeaux.

--Allons-y gaiement! se dit-il, a fera la pice ronde, je l'ai bien
gagne...

Mais lorsqu'il revint prendre sa faction devant le caf Riche, M. Wilkie
n'tait plus seul  sa table.

Il achevait de boire son caf en compagnie d'un jeune homme de son ge,
remarquablement bien de sa personne, trop bien mme, et dont la vue
arracha  Chupin une exclamation:

--De quoi! de quoi! j'ai vu cette tte-l quelque part...

Pour se rappeler ce nouveau venu, pour mettre un nom sur ce visage
inquitant en sa beaut sculpturale, Chupin se torturait la cervelle...
en vain.

Et cependant, tout au fond de ses souvenirs, parmi les fantmes de son
pass, s'agitait cette physionomie...

Agac au dernier point, il dlibrait s'il n'entrerait pas, lorsqu'il
vit M. Wilkie prendre des mains d'un garon la carte de son dner, la
parcourir d'un coup d'oeil et jeter un louis sur la table.

L'autre avait tir son porte-monnaie et prtendait payer le caf qu'il
venait de prendre, mais M. Wilkie, d'un geste cordial, s'y opposa et
adressa au garon ce signe magnifique et imprieux qui dit si
clairement:

--N'acceptez rien!... Tout est pay!... Gardez la diffrence...

Le garon s'loigna gravement, en homme qui sait que la vanit seule
augmente de plus d'un million par an le chiffre fabuleux des pourboires
qui se distribuent  Paris.

--Mes gaillards vont sortir, pensa Chupin, ouvrons l'oreille!...

Et, pour recueillir leur conversation ds leur sortie, il s'approcha de
la porte et mit un genou en terre, comme s'il et t occup  renouer
les cordons de ses souliers.

C'est l un des mille expdients des espions et des curieux.

Et quand on est assez fou pour raconter quelque secret dans la rue, on
doit avoir au moins la sagesse de se dfier des gens qui, prs de soi,
paraissent absorbs par une occupation quelconque: ceux-l, neuf fois
sur dix, coutent, soit qu'ils y aient intrt, soit par plaisir... soit
pour la gloire.

Mais les deux jeunes gens qu'piait Chupin taient  mille lieues de se
supposer l'objet d'une surveillance...

M. Wilkie passa le premier, parlant trs-haut, comme il arrive au sortir
de table, quand on a bien dn et qu'on a la digestion heureuse.

--Voyons, Coralth, mon cher bon, disait-il  son compagnon, vous ne me
quitterez pas comme cela... J'ai une loge pour les Varits, il faut que
vous veniez... Nous verrons s'il est vrai que Silly imite Thrsa aussi
parfaitement qu'on le dit...

--C'est que je suis attendu quelque part...

--Eh bien! on vous attendra!... Allons, vicomte, c'est dit, n'est-ce
pas?

--Ah! vous faites de moi tout ce que vous voulez...

--Parbleu!... Mais avant, nous allons prendre un verre de bire pour
finir nos cigares!... Et savez-vous qui vous trouverez dans ma loge?

Ils s'loignaient; le brouhaha de la foule couvrit leur voix... Chupin
se releva:

--Coralth!... murmurait-il, vicomte de Coralth... Nous n'avons pas a
dans la maison... Voyez  ct... Coralth!... c'est bien sr la premire
fois que j'entends ce nom-l. Est-ce que je me tromperais?... Pas
possible!...

Et, aprs avoir dvisag ce beau vicomte, il tudiait sa tournure, sa
dmarche, son geste, et de plus en plus il se pntrait de son opinion
premire, se disant qu'un nom aprs tout ne signifie pas grand chose,
s'irritant de l'inconcevable trahison de sa mmoire.

Cette proccupation eut au moins ce bon ct d'abrger le temps qu'il
passa  faire les cent pas sur le trottoir, pendant que les deux amis,
installs  la porte d'un caf, fumaient et buvaient.

C'tait toujours M. Wilkie qui parlait avec une certaine animation, et
l'autre, le coude sur la table, coutait froidement, abaissant seulement
la tte, de temps  autre, en signe d'approbation.

Ce qui indignait aussi Chupin, c'tait qu'ils restaient l, pendant
qu'ils avaient dans leur poche un coupon de loge.

--Mchants crevs! grommelait-il... C'est quand le spectacle sera 
moiti, qu'ils entreront, exprs pour dranger le monde, et ils taperont
les portes par dessus le march... Idiots, va!...

Comme s'ils eussent entendu l'invective, ils se levrent, et l'instant
d'aprs, ils entraient aux Varits.

Ils entrrent, et Chupin demeura sur le boulevard, un peu penaud, se
grattant furieusement la tte, comme toujours, quand il voulait
dvelopper la puissance de son imaginative.

Ce qu'il cherchait, c'tait le moyen de se procurer une place sans
bourse dlier... Il avait vu tout le rpertoire des boulevards, sans
qu'il lui en cott un centime, et vritablement, il et cru droger en
prenant un billet au bureau.

--Payer pour voir la comdie, pensait-il, plus souvent!... le directeur
s'en ferait mourir!... Je dois connatre quelqu'un ici... il faut
attendre l'entr'acte.

Son calcul se trouva juste. L'entr'acte venu, il distingua parmi la
foule qui sortait du thtre, un grand gaillard  casquette vernie et 
accroche-coeurs colls aux tempes, qu'il avait frquent autrefois,
qui pour le moment travaillait dans la claque, et qui lui obtint d'un
marchand de billets une place gratis.

--Et voil!... il est bon d'avoir des amis partout, murmura-t-il.

C'tait en vrit une fort bonne place qu'on lui avait donne, aux
deuximes galeries, d'o il voyait au moins la moiti de la salle.

Il ne lui fallut qu'un regard pour dcouvrir ses pratiques, ainsi
qu'il disait, dans une loge, en face de lui.

Ces messieurs avaient en leur compagnie deux demoiselles  toilettes
excentriques,  cheveux jaunes furieusement bouriffs, qui, tant
qu'elles le pouvaient, s'agitaient, se dmenaient, ricanaient et
glapissaient,  la seule fin d'attirer sur elles les lorgnettes de toute
la salle... Et leur mange russissait.

Cet aimable scandale paraissait contrarier M. de Coralth, et il se
dissimulait de son mieux au fond de la loge, dans l'ombre.

Mais le jeune M. Wilkie tait visiblement ravi et manifestement fier de
l'attention que forcment le public accordait  sa loge. Il s'offrait le
plus possible aux regards, il se penchait en avant, il se montrait,
s'talait, faisait la roue...

--Tout de mme, pensait Chupin, il y en a qui sont trop btes, ce n'est
pas juste... Il faut que le bon Dieu ne leur ait pas donn leur poids
d'esprit...

Moins que jamais, en ce moment, il pardonnait  M. Wilkie l'ignoble
insulte qu'il avait jete  la face de Mme Lia d'Argels... sa mre,
vraisemblablement.

Pour ce qui est de la pice qu'on jouait, il n'en entendit pas vingt
mots. Il tait  ce point accabl de fatigue qu'il ne tarda pas 
s'endormir. Le bruit de chaque entr'acte le tirait quelque peu de son
assoupissement, mais il ne s'veilla compltement qu' la fin...

Ses pratiques taient encore dans leur loge, et mme M. Wilkie,
debout, tendait galamment aux dames leur manteau et leur chle...

--On va donc rentrer, se dit-il.

Point. Sous le pristyle, M. Wilkie et M. de Coralth furent rejoints par
plusieurs jeunes gens, et tous ensemble ils allrent s'installer dans un
caf voisin; les demoiselles  cheveux jaunes avaient suivi.

--Dcidment, gronda Chupin, ils ont un grain de sel dans le gosier, ces
particuliers-l!... Je vous demande un peu si c'est une vie!...

Lui-mme, cependant, ayant mang trs-vite, avait grand soif... et aprs
une longue dlibration, le besoin parlant plus haut que l'conomie, il
s'assit  une table dehors, et demanda un bock o il trempa ses lvres
avec un soupir d'avare...

Il but  petits coups, ce qui n'empche que son verre tait vide depuis
longtemps, que M. Wilkie et ses amis buvaient toujours dans le caf.

--Il parat que nous allons coucher ici, pensait-il.

Sa mauvaise humeur s'expliquait. Il tait une heure du matin, et aprs
avoir enlev les chaises et les tables autour de lui, on venait de le
prier de se retirer...

Les cafs se fermaient, et on entendait de tous cts sonner les barres
et claquer les targettes des volets... Sur le trottoir, les garons en
bras de chemise, une serviette autour du cou, se dtiraient et
respiraient avec dlices un air relativement pur... Le boulevard se
vidait... les hommes s'loignaient par groupes, et le long des maisons
des ombres de femmes glissaient... les sergents de ville surveillaient,
la menace de contravention  la bouche, et il n'y avait plus d'ouvertes
que ces petites portes honteuses, toutes basses et toutes troites, par
o les limonadiers font couler leurs derniers consommateurs, les
enrags, ceux qui demandent toujours un petit verre pour finir...

C'est par une ouverture de ce genre que M. Wilkie et les siens
passrent... Quand ils parurent, Chupin eut un grognement de plaisir.
Enfin il allait, pensait-il, filer son homme jusqu' sa porte, prendre
son numro et regagner son domicile... Mais sa joie fut de courte
dure... Sur la proposition de M. Wilkie, il venait d'tre dcid qu'on
irait souper. M. de Coralth prsenta quelques objections; mais les
autres l'entranrent.




XIX


--Ah! je la trouve mauvaise,  la fin!... grogna Chupin. a va cesser,
cette vie de Polichinelle, ou je vais chercher le commissaire!...

Ce qui l'exasprait, outre qu'il tait rendu et qu'il tombait de
sommeil, c'tait l'ide que sa pauvre bonne femme de mre l'attendait,
mourant d'inquitude... Car lui, le garnement dont l'existence avait t
jadis l'incohrence mme, il tait devenu rang et rgulier en ses
habitudes autant qu'un vieux rentier.

Quel parti prendre cependant?

Rentre, lui disait la raison, tu le retrouveras, ce Wilkie!... N'y
a-t-il pas cent  parier contre un qu'il demeure rue du Helder, 48.

Reste, soufflait la cupidit, puisque tu as dj tant fait, achve... Ce
n'est pas une prsomption que payera M. Fortunat, mais une certitude...

La passion de l'argent l'emporta...

Et tout en grenant un interminable chapelet de jurons, il suivit la
socit, et ne tarda pas  la voir entrer au restaurant Brbant, le
plus essentiellement Parisien de tous les cabarets qui restent ouverts
la nuit.

Il n'tait pas loin de deux heures, le boulevard tait silencieux et
dsert, et cependant la faade du restaurant flamboyait de l'entresol au
troisime tage, et de toutes les fentres entr'ouvertes, s'chappaient
des lambeaux de refrains, des clats de rire, des cliquetis de
fourchettes, et des chocs de verres...

--Huit douzaines d'Armoricaines au 6!... cria un garon  l'caillre
tablie  l'entre...

A cette commande, Chupin de son poing crisp menaa les toiles.

--Voleur de sort!... murmura-t-il entre ses dents, gueux de guignon!...
C'est pour la... bouche de mes imbciles, ces hutres, puisqu'ils sont
huit en comptant les deux demoiselles  chignon jaune... Les voil 
table pour jusqu' six heures du matin... Et ils appellent cela
s'amuser... Et bon petit Chupin, pendant ce temps, restera  faire le
pied de grue sur le boulevard... Ah! ils vont me le payer!...

Ce qui et d le consoler un peu, c'est qu'il n'tait pas seul  croquer
le marmot.

Devant le restaurant, une douzaine de fiacres stationnaient, dont les
cochers dormaient, en attendant que leur patron le hasard leur envoyt
quelqu'une de ces excellentes pratiques avines, qui refusent de payer
la course plus de quinze sous, mais qui donnent un louis de pourboire.

Tous ces fiacres, d'ailleurs, appartenant  l'trange catgorie des
fiacres de nuit, vhicules de rebut, dlabrs et sinistres, trans
par des chevaux expirants, qu'on dirait vols  l'quarisseur, et qui
gardent, des ivrognes et des joueurs qu'ils charrient chaque nuit, comme
une odeur de dbauche et de mauvais lieu...

Mais Chupin se souciait bien, vraiment, de ces voitures, de leurs
maigres rosses et de leurs cochers.

A sa colre succdait la rsignation du philosophe qui accepte de bonne
grce ce qu'il ne peut empcher. La nuit devenant frache, il avait
relev le collet de sa redingote, et mlancoliquement il arpentait le
trottoir...

Il avait bien fait une centaine de tours, repassant les vnements de la
journe, quand une ide jaillit de sa cervelle qui le cloua net sur
place.

Il revoyait l'attitude de M. Wilkie et du vicomte de Coralth pendant
toute la soire, et quantit de circonstances qui sparment lui avaient
chapp, se reprsentant en un faisceau, de singuliers soupons lui
venaient.

M. Wilkie, petit  petit, s'tait gris, M. de Coralth, au contraire, de
plus en plus tait devenu froid et rserv.

M. de Coralth avait paru combattre toutes les ides de M. Wilkie, mais
il les avait, en dfinitive, acceptes toutes, de sorte que les
objections avaient produit l'effet d'autant de stimulants.

Que conclure de l, sinon que M. de Coralth avait quelque mystrieux
intrt  troubler l'intelligence de M. Wilkie afin de s'en rendre
matre?

Cette conclusion fut celle de Chupin.

--Oh! oh!... murmura-t-il, ce beau gars travaillerait-il aussi dans les
successions?... Connatrait-il Mme Lia d'Argels?... Saurait-il qu'il
y a quelque part un hritage  recueillir?... On me dirait qu'il veut
cuire son pain dans notre four que je ne serais pas bien surpris... Mais
c'est le pre Fortunat qui ne rirait gure!... Ah! mais non!... il ne
rirait mme pas du tout...

Plant sur ses jambes devant le restaurant, il rflchissait, le nez en
l'air, quand une des fentres de l'entresol s'ouvrit bruyamment, et deux
hommes parurent dans le cadre de lumire, qui luttaient amicalement:
l'un s'efforait de saisir quelque chose que l'autre tenait  la main et
ne voulait pas lcher.

Un de ces deux hommes tait M. Wilkie, Chupin le reconnut parfaitement.

--Allons bon! dit-il, voil le commencement de la fin.

Juste comme il disait cela, le chapeau de M. Wilkie tomba sur le rebord
de la fentre, glissa sur la corniche et fut lanc sur le trottoir...

Machinalement, Chupin le ramassa, et il le tournait et le retournait
entre ses mains, lorsque M. Wilkie, se penchant  la fentre, cria d'une
voix avine:

--Hol!... eh!... Qui est-ce qui a trouv mon chapeau?... Rcompense
honnte... un verre de champagne et un londrs,  qui me le rapportera,
cabinet N 6.

Chupin hsita...

Monter, c'tait risquer de compromettre le succs de sa mission... D'un
autre ct, la curiosit l'moustillait, et il n'et pas t fch de
voir de ses yeux comment s'amusaient ces jeunes messieurs... Puis,
c'tait une occasion d'examiner de trs-prs ce joli vicomte qu'il
tait positivement sr d'avoir dj rencontr sur son chemin sans
pouvoir se rappeler o ni comment.

Cependant, M. Wilkie, de sa fentre, l'avait aperu.

--Arrivez donc, farceur!... lui cria-t-il, vous n'avez donc pas soif!

L'ide du vicomte dcida Chupin. Il entra, gravit lentement le roide
escalier, et il arrivait au palier de l'entresol, quand un monsieur en
habit noir, bien ras, assez gras, blond et trs-ple, lui barra le
passage et rudement lui demanda:

--Qu'est-ce que vous voulez?

--M'sieu, c'est un chapeau qui est tomb d'une fentre de chez vous, et
alors...

--C'est bien, donnez!... dit le monsieur en habit noir, habitu  voir
passer bien des choses par ses fentres.

Mais Chupin n'entendait pas de cette oreille, et il entamait une
explication quand un rideau prs de lui se souleva, et M. Wilkie parut,
criant:

--Philippe!... h!... Philippe!... qu'on me serve l'homme qui a ramass
mon chapeau!

--Ah! fit Chupin, vous voyez bien, m'sieu, qu'on me demande...

--C'est exact, pronona Philippe, allez...

Et, soulevant la portire du corridor, il poussa Chupin dans le cabinet
N 6.

C'tait une petite pice carre, basse de plafond, o rgnait une
temprature de fournaise, o la lumire du gaz clatait crue, terrible,
aveuglante...

Le souper touchait  sa fin, mais on n'avait pas encore desservi, et
les assiettes toutes pleines de mets dchiquets, gts, gchs,
trahissaient la satit...

Du reste,  l'exception de M. Wilkie, tous les convives taient plus
froids que marbre et paraissaient s'ennuyer prodigieusement... Dans un
coin, la tte appuye contre le piano, une des demoiselles  cheveux
jaunes dormait.

Assis prs de la fentre, plus flegmatique encore que les autres, M. le
vicomte de Coralth fumait les coudes sur la table.

--Voici donc mon chapeau!... exclama M. Wilkie, ds que parut Chupin...
Reste  payer la rcompense promise.

Et aussitt il se pendit  la sonnette, en criant  pleins poumons:

--Henri!... sommelier... un verre blanc et du champagne de la veuve!...

Plusieurs bouteilles taient encore presque pleines, on le lui fit
remarquer, mais il haussa les paules.

--Vous me prenez sans doute pour un autre!... dclara-t-il. On ne boit
pas du vin vent, quand on a en perspective un hritage comme celui qui
va me tomber du ciel...

--Wilkie!... interrompit vivement M. de Coralth. Wilkie!...

Mais il tait trop tard, Chupin avait entendu et compris.

Ses hypothses devenaient certitude. M. Wilkie savait ses droits  une
succession, donc M. Fortunat avait t prvenu par le vicomte; donc M.
Fortunat en serait pour ses frais.

--Pas de chance, le patron, pensa-t-il... Quel coup, aprs l'affaire de
Valorsay!... Il est capable d'en avoir la jaunisse!...

Pour un garon de son ge, Chupin tait remarquablement matre de ses
impressions, mais la rvlation avait t si soudaine, qu'il n'avait pu
dissimuler un tressaillement, et que mme il plit un peu.

Cela, M. de Coralth le vit, et bien qu'il ft fort loign de se
supposer devin, sa colre qu'il avait contenue clata.

Il se leva brusquement, prit une bouteille, et remplissant un verre au
hasard:

--Allons, avale-moi a, dit-il  Chupin, dpche-toi, et dfile!...

Trs-positivement, depuis sa conversion, Victor Chupin tait devenu
ombrageux et dlicat...

Chez lui, cependant, susceptibilits ni rpugnances n'allaient jusqu'
ce point de le mettre hors de lui, pour cela seulement qu'on lui disait:
Toi, ou qu'on lui offrait de trinquer avec le premier verre venu...

Mais M. de Coralth lui inspirait une de ces aversions qui ne
s'expliquent ni ne se raisonnent, et qui saisissent pour clater la
premire occasion.

--H! dis donc, toi, fit-il brutalement, est-ce que nous avons bu du
Champagne ensemble, que tu me tutoies comme cela?

Ce n'tait,  bien prendre, qu'une boutade grossire; nanmoins, le
vicomte parut piqu jusqu'au vif.

--Vous entendez, Wilkie, pronona-t-il. Que ceci vous apprenne que le
beau temps de lord Seymour, votre compatriote, est pass! Elle est
teinte la race aimable des gens du peuple qui rendaient
respectueusement les coups de poing dont les honoraient les
gentilshommes aprs boire... Voil o conduit, mon cher, la dplorable
manie que vous avez de vous encanailler et de payer du vin  tous les
voyous qui passent...

Les cheveux plats de Chupin se hrissaient de colre.

--De quoi!... de quoi!... exclama-t-il. Je vais t'apprendre ce que c'est
qu'un voyou, mchant crev!...

Son geste, son attitude, ses yeux, avaient une telle expression de dfi
et de menace, que deux des convives effrays se levrent et lui prirent
les bras.

--Allons, retirez-vous, disaient-ils.

Mais lui, se dbattant:

--Me retirer!... rpondit-il... jamais de la vie!... On m'appelle voyou,
et je mettrais a tranquillement dans ma poche avec mon mouchoir par
dessus!... Vous ne le voudriez pas! D'abord je demande des excuses...

C'tait exiger un peu trop du vicomte de Coralth.

--Laissez donc ce mauvais drle, pronona-t-il avec son flegme affect,
et sonnez les garons, qui le flanqueront  la porte.

Point n'tait besoin de cette insulte nouvelle pour jeter dcidment
Chupin hors de ses gonds.

--A la porte!... s'cria-t-il. Oh! l, l!... O est-il, celui qui m'y
mettra?... Qu'il vienne!... A qui le caleon?...

D'un brusque mouvement, il s'tait dgag, et il s'tait camp  la
faon des professeurs de savate, le buste en arrire, tout le poids du
corps portant sur le jarret gauche, les bras replis  hauteur de sa
poitrine, pour l'attaque et la parade.

--Voyons... voyons, insistrent les jeunes gens, sortez...

--Oui, je veux bien, mais que votre ami sorte aussi... Est-il un
homme?... Alors, qu'il vienne, on s'expliquera dans la rue...

Et s'apercevant qu'on cherchait  le saisir de nouveau:

--Bas les pattes!... grogna-t-il, ou je cogne... Ah!... c'est comme
a... Il ne fallait pas m'inviter... Ce n'est pas ma partie de donner de
l'agrment aux socits qui ont trop dn... Tiens!... pourquoi donc
vous laisserai-je vous ficher de moi?... Je n'ai pas de rentes et vous
en avez, je travaille et vous nocez, c'est vrai... Mais ce ne sont pas
des raisons... Et puis, laissez faire... Les gueux du matin sont
quelquefois les riches du soir... A chacun son tour, n'est-ce pas?...
J'ai l'ide que j'aurai de l'argent quand vous aurez mang le vtre...
Alors on rira... et comme je suis bon garon, je vous jetterai mes
cigares  moiti...

M. Wilkie paraissait ravi... En lui, il y avait quelque parcelle de ce
grain de folie qui inspire les excentricits anglaises.

Il s'tait hiss sur le piano, s'y tait assis, les pieds sur le
clavier, et de l, comme du haut d'un tribunal, il coutait, jugeait et
applaudissait, prenant tour  tour parti pour Chupin ou pour le vicomte,
et criant alternativement:

--Bravo, le gamin!... ou: touch, Coralth!...

Cela devait achever le vicomte.

--Je vois bien, pronona-t-il, que sans les sergents de ville nous n'en
finirons pas.

--Les sergents?... hurla Chupin. Ah! a ne serait pas  faire,
mchant...

Il s'arrta court, la voix expirant dans son gosier, et il demeura
bant, interdit, le geste interrompu, la pupille dilate par la
surprise...

Un jeu de physionomie de M. de Coralth avait t pour lui un trait de
lumire.

Et il venait de se rappeler soudainement, et alors qu'il ne cherchait
plus, o, quand et en quelles circonstances il avait connu le vicomte.
Il se souvenait maintenant du nom qu'il portait, lorsqu'il l'avait
rencontr.

--Oh! bgaya-t-il sur trois tons diffrents, oh! oh!

Mais cette dcouverte eut pour effet sinon de calmer sa colre, au moins
de lui rendre comme par magie son sang-froid.

Et c'est avec l'affreux accent gouailleur des purs faubouriens qu'il
reprit, s'adressant  M. de Coralth:

--Faut pas vous fcher, bourgeois, tout ce que j'ai dit, c'tait
histoire de rire... Je fais ma tte, comme a, mais je sais bien
qu'entre un pauvre diable comme moi et un vicomte comme vous, il y a
plus d'une marche d'escalier... Je n'ai pas le sou, voyez-vous, et c'est
ce qui m'enrage... Je ne suis pas trop mal de ma personne, heureusement,
et j'espre toujours que la fille de quelque banquier tombera amoureuse
de moi et m'pousera... C'est a qui serait de la chance!... Pour lors,
il ne me resterait plus qu' essayer de me faire passer pour l'enfant
perdu de quelque grand personnage, d'un duc, par exemple... et si le
vrai fils existait, s'il me gnait, dame!... je l'assassinerais un peu
pour prendre sa place...

Ni M. Wilkie ni ses amis ne comprenaient un mot  ce bavardage de
Chupin, et les deux demoiselles  cheveux jaunes fixaient sur lui leurs
gros yeux stupides.

Il tait clair cependant que chacune de ces paroles avait une
signification pour M. de Coralth, et mme une signification terrible.

Exerc depuis longtemps  commander  sa physionomie, il restait
impassible en apparence et mme souriant, mais un observateur et lu
l'angoisse dans ses yeux, et il blmissait visiblement...

A la fin, n'y tenant plus, il prit dans son portefeuille un billet de
cent francs, le roula entre ses mains, et le lana  Chupin en disant:

--C'est fort joli, mon garon, tout ce que tu nous contes l, mais en
voici assez, paye-toi et laisse-nous...

Malheureusement la boule de papier atteignit Chupin en plein visage...

Il poussa un cri rauque, et  la faon dont il saisit et brandit une
bouteille, on put croire que M. de Coralth allait avoir la tte brise.

Non, cependant... Grce  un effort hroque de volont, Chupin matrisa
ce mouvement de rage folle, et il reposa la bouteille en disant aux deux
demoiselles qui s'taient mises  pousser des cris de paon:

--Taisez-vous donc, vous autres, ne voyez-vous pas que je plaisante!...

Mais les convives et M. Wilkie lui-mme, avaient trouv la plaisanterie
un peu forte et mme dangereuse.

Ils se levaient trs-dcids, cela se voyait,  jeter Chupin dehors, il
les arrta du geste.

--Ne vous drangez pas, fit-il, ce n'est pas la peine, je file...
Laissez-moi seulement chercher le billet de banque que monsieur, l-bas,
m'a jet...

--C'est trop juste, approuva M. Wilkie, cherchez...

Il se baissa, non sans peine, et le trouva presque sous le piano.

--Maintenant, dit-il encore, je voudrais bien un cigare.

On lui tendit une assiette o il y en avait une vingtaine, et gravement
il en choisit un, dont il coupa le bout avec un couteau avant de le
mettre  la bouche.

Les autres, d'un air bahi, le regardaient faire, ne comprenant rien 
ce calme ironique succdant  une violence si grande...

Alors, lui, Victor Chupin, qui n'avait plus, ce me semble, qu'un but,
devenir riche, lui qui aimait l'argent d'une passion sans gale, qui
avait touff en son me toutes les autres passions, lui qui pour cinq
francs travaillait quelquefois deux jours, lui qui ne ddaignait pas de
rclamer cinq sous quand il allait chercher une voiture  une remise...

Lui, Chupin, il tortilla le billet de banque, l'enflamma au gaz, et s'en
servit comme du premier chiffon venu pour allumer son cigare.

--Ah!... il est toqu!... murmurrent les deux dames  cheveux jaunes,
d'un air navr.

Mais M. Wilkie fut enthousiasm.

--Trs-chic!... dclara-t-il. patant de chic!...

Chupin ne daigna seulement pas tourner la tte.

Il entr'ouvrit la porte, et, debout sur le seuil, il salua le vicomte de
Coralth d'un geste ironique:

--Jusqu'au revoir, M. Paul, pronona-t-il... Et bien le bonjour  Mme
Paul de ma part...

Moins stupfaits, les convives eussent remarqu le prodigieux effet de
ce nom sur leur brillant ami...

Il devint livide et vacilla sur sa chaise... Puis tout  coup, il se
dressa, comme s'il et voulu s'lancer aprs celui qui venait de
l'craser de ce nom de Paul...

Tentative inutile!... Chupin tait dj sur le boulevard.

Le jour commenait  venir, la silhouette des toitures se dcoupait en
noir sur le fond livide du ciel, et les trottoirs,  perte de vue,
s'talaient, blanchtres comme aprs une tombe de neige.

Paris billait, pour ainsi dire, avant de s'veiller, les mitrons
causaient sur la porte des boulangers, et les garons des marchands de
vin, en bras de chemise, et les yeux bouffis de sommeil, enlevaient
lentement les volets des boutiques.

Dans le lointain, pareille  un nuage, montait la poussire des
boulevards, souleve par les balayeurs; des chiffonniers, comme des
ombres en peine, erraient, piquant leur butin parmi les immondices...
les bruyantes voitures des laitiers passaient au galop, et les ouvriers
matineux se rendaient  leur chantier, tenant  la main un gros morceau
de pain o ils mordaient  mme...

Glaciale tait la bise qui se lve avec l'aube, mais Chupin avait si peu
froid qu'il alla s'asseoir, de l'autre ct de la chausse, sur un banc
d'o il pouvait, sans tre vu, surveiller l'entre du restaurant.

Il venait d'tre secou par une de ces motions qui bouleversent l'tre
jusqu'en ses plus intimes profondeurs, et rendent insensible aux
circonstances extrieures quelles qu'elles soient.

Sous les dehors brillants de ce soi-disant vicomte de Coralth, Chupin
avait reconnu l'homme qu'il hassait le plus au monde, ou plutt le seul
qu'il hait; car il n'avait point l'me mchante.

Impressionnable  l'excs, comme un vritable enfant des faubourgs qu'il
tait, il avait l'trange mobilit de sensations du Parisien... si la
moindre des choses allumait sa colre, il suffisait d'un rien pour
l'teindre, et il tait incapable de rancunes durables... Mais ce beau
vicomte!...

--Dieu!... que je lui en veux,  ce gars-l, rptait-il, les dents
serres de rage; Dieu que je le has...

C'est qu'une fois en sa vie, ainsi qu'il l'avait avou  M. Fortunat,
Chupin s'tait rendu coupable d'une lche et abominable action, qui
avait failli coter la vie  un homme.

Et le crime, s'il et russi, et profit  ce jeune homme qui,
maintenant, cachait les turpitudes de son pass sous le nom sonore de
Coralth.

Comment, aprs cela, Chupin ne l'avait-il pas remis du premier coup
d'oeil?...

C'est que Chupin avait travaill pour ce vicomte de fantaisie, sans pour
ainsi dire le connatre, conseill et pouss par des misrables qui
exploitaient ses vices prcoces... C'est  peine si, en ce temps-l, il
l'avait entrevu deux ou trois fois, et jamais il ne lui avait parl...

Plus tard, seulement,--trop tard--il avait appris de quelle ignoble
intrigue il avait t l'instrument...

Et revenu  des sentiments honntes, sincrement repentant, il
abhorrait Coralth, cause du crime...

Et ce n'est pas tout:

Coralth, dans ce cabinet particulier, s'tait dress devant lui,
effrayant et implacable, comme le remords...

Il avait veill dans les profondeurs de sa conscience une voix
menaante qui lui avait cri:

--Que fais-tu en ce moment?... Te voici encore espionnant pour le compte
d'un homme dont tu te dfies et dont tu ignores les vritables
desseins... C'est ainsi que tu as commenc autrefois... As-tu oubli
jusqu'o cela t'a conduit? N'est-ce donc pas assez du sang qu'une fois
dj tu as eu sur les mains!... C'est folie que de prtendre rester
honnte en faisant le mtier des coquins!

C'est cette voix qui avait donn  Chupin le courage d'allumer un cigare
 la flamme d'un billet de cent francs.

Et cette voix le torturait encore, pendant que sur son banc il essayait
de se rsumer la situation.

Eu somme, o en tait-il?

Avec un rare bonheur, il avait retrouv le fils que dissimulait  tous
et dont se cachait Mme Lia d'Argels... Mais ce garon, contre toute
prvision, savait dj qu'un hritage venait de lui choir...

Ce que s'tait propos de faire M. Fortunat, M. de Coralth, aussi bien
renseign que lui, l'avait trs-probablement dj fait.

Ds lors, c'tait une partie perdue, s'obstiner devenait inutile.

C'tait bien cela, et tout et t dit, s'il ne ft advenu que Chupin
connaissait l'inavouable pass du vicomte de Coralth.

Cette circonstance changeait tout, car elle lui permettait de peser sur
les vnements d'une faon dcisive.

Arm du secret qu'il possdait, il pouvait, en intervenant  propos,
donner la victoire  M. Fortunat et forcer M. de Coralth  capituler.

Oui, il le pouvait d'autant mieux que Coralth, il en tait sr, ne
l'avait pas reconnu, et ignorait peut-tre jusqu' son existence. Il
s'tait laiss emporter par un mouvement de colre qu'il regrettait, il
s'tait attribu ironiquement l'histoire de son ennemi, mais cela ne
tirait pas  consquence.

Donc, rien ne l'arrtait; et il se trouvait qu'en prtant son concours 
M. Fortunat, il ferait d'une pierre deux coups.

Il se vengerait de Coralth, et il assurerait au dnicheur d'hritages,
son patron, un bnfice dont certainement il lui reviendrait quelque
chose.

Et cependant, non! L'ide de tirer de cette affaire un profit quelconque
lui inspira un invincible sentiment de dgot, sublime victoire de
l'honneur dans une me si naturellement cupide.

Il lui parut que l'argent provenant d'une pareille entreprise lui
salirait les doigts; car il devait y avoir quelque vilenie sous ces
manoeuvres, quelque grosse perfidie, il n'en doutait plus maintenant
que Coralth s'y trouvait ml.

--Je servirai le patron pour rien, dcida-t-il... Quand on est veng on
est pay!

Chupin dcidait cela, parce qu'il ne concevait pas de parti meilleur.

Matre des vnements, il et agi tout autrement.

Il et purement et simplement supprim cet hritage dont il ne trouvait
pas que M. Wilkie ft digne...

--Le diable sait ce qu'il en fera, pensait-il... Bien sr il le mangera
comme mon pre a mang la fortune qu'on lui avait donne... Il n'y a que
les gredins pour avoir de la chance!...

L'effort de sa mditation ne l'empchait pas de surveiller fort
attentivement l'entre de la maison Brbant, car il tait de la plus
haute importance que M. Wilkie ne lui chappt pas...

Il faisait grand jour et le restaurant se vidait...

Paris s'veillant et se levant, les aimables viveurs, qui avaient pass
ce qu'on est convenu d'appeler une joyeuse nuit, se dcidaient 
regagner leur logis pour se coucher et dormir...

Cela distrayait Chupin de les examiner  leur sortie.

Il y en avait qui titubaient, ou qui, abtis par la boisson, s'en
allaient la tte basse, en rognonnant des phrases incohrentes...
D'autres, tout aussi ivres, mais plus nerveux, trs-anims encore,
chantaient en se retirant, discutaient  pleine voix ou interpellaient
les balayeurs... Les plus sobres, honteux d'tre surpris par le jour, et
rougissant d'eux-mmes, se sauvaient  toutes jambes, rasant les
maisons... Il y en eut un que les garons durent porter jusqu' une
voiture, il ne tenait plus debout...

Il n'y avait plus alors que cinq ou six voitures de nuit devant la
porte, et les cochers se dmenaient et criaient, faisant de leur mieux
pour racoler quelque pratique avant de regagner leur remise...

--Un bon quatre places!... hurlaient-ils. Un bon quatre places, Monsieur
et Madame!

Il fallait vraiment qu'il ne restt pas grand monde, que la caisse ft
faite et que les fourneaux fussent teints, car Chupin vit sortir et
passer devant lui le Monsieur en habit noir qui lui avait barr le
passage, et que M. Wilkie avait appel Philippe.

Il marchait d'un bon pas, bien envelopp dans son paletot, et malgr
cela il frissonnait, blme et triste comme un homme condamn  dormir le
jour et  rester debout la nuit, vritable martyr du plaisir des autres,
qui pourrait dire ce qu'il y a de btise et de folie au fond des
bouteilles, et qui sait au juste ce qu'il y a de billements sous le
verbe s'amuser.

--Ah ! pensait Chupin inquiet, M. Wilkie et ses amis auraient-ils
fil?...

Mais prcisment ils parurent, et, durant un moment, ils causrent en
cercle sur le trottoir.

L'clat du jour faisait clignoter leurs yeux rougis, leurs lvres
pendaient, et le froid marbrait de taches bleues leurs joues
blafardes... Quant aux demoiselles  cheveux jaunes, toutes les
peintures de leur visage s'tant quelque peu confondues et mles, elles
apparaissaient telles qu'elles taient vritablement, hideuses.

Elles montrent dans le seul fiacre qui restait, le plus dlabr de
tous, dont le cocher eut bien du mal  mettre sa misrable rosse en
mouvement, et les hommes s'loignrent  pied.

--Allons, se dit Chupin, en route!...

Bien des gens eussent t contraris et mme humilis d'avoir  longer
les boulevards,  cette heure matinale, dans une tenue dont l'lgance
dbraille trahissait une nuit passe au cabaret.

M. Wilkie, au contraire, et ses amis,-- l'exception du vicomte de
Coralth, visiblement gn,--devaient tre fiers et enchants
d'eux-mmes. Cela se devinait, rien qu' la faon dont ils accueillaient
les regards des passants.

Ils s'estimaient pleins de chic, ils produisaient un effet quelconque,
ils pataient le monde... Que souhaiter de plus?...

Ce qui est positif, c'est qu'ils agaaient terriblement Chupin, lequel
les suivait, mais de l'autre ct de la chausse et  une assez grande
distance, car maintenant qu'il s'tait montr, il avait  craindre
d'tre reconnu.

--Mchants crevs, grommelait-il, on les saignerait  blanc qu'on ne
tirerait pas d'eux six une chopine de sang d'homme!... S'ils taient
saols, seulement!... Mais plus souvent!... a leur aurait abm
l'estomac de boire!... Ah! s'ils savaient ce qu'ils me font mal!...

Du moins, n'eut-il pas trs-longtemps  s'impatienter.

A la rue Drouot, deux de ces messieurs quittrent le groupe et deux
autres s'en allrent par la rue Le Pelletier.

M. Wilkie et le vicomte de Coralth restaient seuls  suivre le
boulevard. Ils se prirent le bras, et c'est avec une certaine animation
qu'ils s'entretinrent jusqu' la rue du Helder, o finalement ils se
sparrent aprs force poignes de main.

Que s'taient-ils dit en se quittant, quelles conventions avaient-ils
arrtes?... Chupin et de bon coeur sorti cent sous de sa poche pour
le savoir.

Il et donn bien davantage  qui lui et enseign un moyen de se
ddoubler; le moyen de filer le vicomte de Coralth, qui se dirigeait
vers la Madeleine, sans cesser pour cela d'pier et d'accompagner
l'autre.

Mais nous ne sommes plus au temps des miracles. L'employ de M. Isidore
Fortunat soupira et, s'attachant aux pas de Wilkie, il ne tarda pas  le
voir entrer au N 48 de la rue du Helder.

Le concierge, qui tait devant la porte, fort occup  nettoyer les
cuivres de la sonnette, le salua. Il n'y avait pas  en douter, c'tait
bien chez lui que rentrait M. Wilkie.

--Enfin!... grommela Chupin, le voil gar des voitures... Je savais
bien qu'il logeait dans cette maison!... Je l'avais devin rien qu' la
faon dont Mme Lia d'Argels regardait les fentres hier soir...
Pauvre femme!... Ah!... son fils est un joli cadet!...

Cette pense de piti devait tre l'occasion d'un retour sur soi.

--Gueux de sort!... s'cria-t-il, en s'administrant sur le front un
matre coup de poing, j'oubliais ma bonne femme de mre!

Et, comme toute la besogne tait termine, qu'il n'y avait plus rien 
apprendre, il partit au galop, coupant au plus court pour gagner le
faubourg Saint-Denis.

--Pauvre m'man, se disait-il, tout en jouant prodigieusement des jambes,
sr elle n'aura pas t  la noce cette nuit... Canaille d'enfant!... je
lui aurai fait pleurer toutes les larmes de son corps.

Il disait vrai. La malheureuse mre avait pass la nuit dans des transes
mortelles, comptant les heures, tressaillant  chaque claquement de la
porte, annonant la rentre d'un locataire...

Et  mesure que marchaient les aiguilles de la pendule, son coeur se
serrait, et ses conjectures devenaient sinistres...

Pour que son fils l'abandonnt ainsi  ses inquitudes, il fallait,
pensait-elle, qu'il et t victime d'un accident, ou qu'il et retrouv
quelqu'un de ses dtestables amis d'autrefois, de ceux qui l'avaient
pouss jusqu' l'abme...

Peut-tre tait-ce son pre qu'il avait rencontr, Polyte Chupin, cet
homme qu'elle aimait toujours, l'infortune, parce que, malgr tout,
c'tait son homme... mais qu'elle jugeait et qu'elle savait capable de
tout...

Et de tous ces malheurs, c'tait encore un accident, mme mortel,
qu'elle redoutait le moins...

L'honneur, dans l'me hroque de cette femme du peuple, parlait plus
haut encore que l'instinct imprieux de la maternit, et elle et mieux
aim retrouver son fils sur les dalles de la Morgue que sur les bancs de
la Cour d'assises...

Ses pauvres yeux n'avaient plus de larmes, lorsqu'enfin elle reconnut
tout au bout du corridor le pas familier de son Victor.

Prcipitamment elle ouvrit la porte, et ds qu'elle le sentit prs
d'elle, car elle ne pouvait le voir:

--O as-tu pass la nuit? demanda-t-elle... D'o viens-tu!... Que
t'est-il arriv?...

Pour toute rponse, il lui sauta au cou, suivant en cela l'impulsion de
son coeur, et aussi le conseil de son exprience, qui lui disait que
c'tait l, certainement, la meilleure raison qu'il pt donner.

Cela ne l'empcha pas d'essayer ensuite de se justifier, et il y
parvint, se gardant toutefois de confesser la vrit, redoutant le blme
de sa mre, sachant bien qu'elle serait moins accommodante que sa propre
conscience.

--Je te crois, mon fils, pronona gravement la digne femme, tu ne
voudrais pas me tromper, n'est-ce pas?...

Et cette malheureuse qui avait t la compagne d'un ivrogne, ajouta:

--Ce qui m'a rassure, quand tu m'as embrasse, ce qui est sr, c'est
que tu n'as pas bu...

Chupin ne souffla mot: cette confiance le gnait extraordinairement.

--Que je sois pendu, pensa-t-il, si jamais je fais quelque chose que je
ne puisse pas lui avouer,  cette pauvre bonne femme!...

Mais il n'avait pas le temps de s'abandonner  son attendrissement.

Il tait trop engag, pensait-il, pour reculer, et il importait qu'il
rendt compte, le plus tt possible, de ses dmarches... Puis, sa haine
contre le vicomte de Coralth l'aiguillonnait...

Il se dpcha donc de manger un morceau, car il tait extnu de besoin,
et il ressortit, en promettant bien de rentrer dner.

S'il se htait tant, c'est que c'tait dimanche, c'est que M. Fortunat
passait presque tous ses dimanches  la campagne, et qu'il craignait de
ne pas le rencontrer.

Et tout en courant vers la place de la Bourse, il arrangeait dans sa
tte l'histoire qu'il raconterait, pntr de cette maxime populaire que
toute vrit n'est pas toujours bonne  dire.

Devait-il rapporter la scne du restaurant, nommer Coralth, dire qu'il
n'y avait plus rien  apprendre  M. Wilkie?... Aprs mres rflexions,
il dcida que non; cela pouvait dcider M. Fortunat  renoncer 
l'affaire. Mieux valait le laisser courir  une dconvenue, lui tout
rvler ensuite, et profiter de sa colre pour en faire un instrument de
vengeance...

Ce dimanche-l, justement, M. Fortunat avait arrt qu'il n'irait pas 
la campagne.

Il avait dormi la grasse matine, et il tait encore en robe de chambre
lorsque Chupin parut... Il eut un cri de joie  sa vue, devinant bien
que s'il lui arrivait sitt, c'est qu'il apportait d'heureuses
nouvelles.

--Vous avez russi?... lui cria-t-il.

--Oui, m'sieu.

--Vous avez dnich le fils de la d'Argels?

--Je le tiens!...

--Ah!... je disais bien que vous tes un garon d'esprit... Vite,
contez-moi tout cela... C'est--dire, non, faisons mieux, attendez!...

Il sonna, et Mme Dodelin, sa gouvernante, tant accourue:

--Ajoutez un couvert, commanda-t-il, M. Chupin djeune avec moi... et
servez... Cela vous convient, n'est-ce pas, Victor? Il est dix heures,
j'ai faim... nous causerons mieux en buvant une bouteille de vin blanc.

C'tait une faveur immense et qui donna  Chupin l'exacte mesure du
service qu'il avait rendu. Il n'en fut pas enorgueilli, cependant, mais
il regretta d'avoir mang avant de venir.

Cette faveur, M. Fortunat ne la regretta pas, une fois  table, et mme
il oubliait son apptit, en coutant le rcit de son employ.

--Trs-bien!... interrompait-il  tout moment... parfait!... On n'est
pas plus adroit!... Je n'aurais pas mieux fait!... Vous serez content de
moi, Victor, si l'affaire russit!...

Et sa satisfaction dbordant en un monologue prsomptueux:

--Et pourquoi ne russirait-elle pas?... poursuivait-il. En fut-il
jamais une si simple et si belle!... Je puis tout exiger: cent, deux
cent, trois cent mille francs... Ah! le comte de Chalusse a bien fait de
mourir... Du coup, je pardonne  Valorsay... Qu'il garde mes quarante
mille francs, je les lui donne... Qu'il pouse Mlle Marguerite, je
lui souhaite beaucoup d'enfants... Et que la dame d'Argels soit bnie!

Il voyait si bien sa fortune faite que, ds midi, n'y tenant plus, il
monta en fiacre avec Chupin pour se rendre chez M. Wilkie, dclarant
qu'au besoin il saurait bien l'veiller.

Arriv rue du Helder, il recommanda une fois encore  son employ de
l'attendre dans la voiture, et pntrant dans la maison, il demanda:

--M. Wilkie?...

--Au second, rpondit le concierge, la porte  droite.

Le chasseur d'hritages monta lentement.

Il sentait l'absolue ncessit de se remettre, de reprendre son
inbranlable aplomb, et c'est seulement quand il se fut compos une
figure de circonstance qu'il sonna.

Un petit domestique, souffre-douleur de M. Wilkie, et qui se vengeait en
le volant outrageusement, vint ouvrir et commena par dclarer que son
matre tait absent...

Mais M. Fortunat s'entendait  forcer les consignes. Il manoeuvra si
bien que le jeune garon embarrass finit par le faire entrer dans un
petit salon, en lui disant:

--Alors, asseyez-vous, je vais prvenir Monsieur.

--Allez, dit le dnicheur d'hritages.

Seulement, au lieu de s'asseoir, il se mit  examiner la pice o il se
trouvait, et aussi, par une porte entrebille, une pice voisine. Il
avait cette opinion qu'un logis reflte le caractre de qui l'habite,
aussi srement qu'une coquille indique la forme de l'animal qui y vit.

M. Wilkie tait confortablement log, mais son appartement tait orn
avec une profusion prtentieuse et d'un got plus que douteux.

Il s'y voyait peu de livres, mais en revanche des cravaches, des fouets
de toutes formes, des perons, des fusils, des carniers et des
cartouchires, enfin quantit de ces ustensiles ridicules dont un
sportsman ne saurait se passer.

Aux murs, point de tableaux. Des portraits de chevaux clbres
trahissaient immdiatement le gentleman propritaire pour sa part d'un
huitime de rosse qualifie cheval de courses.

Ayant vu, M. Fortunat sourit.

--Mon gaillard, pensa-t-il, est un de ces petits messieurs qui veulent
se moucher plus haut que le nez... Entre mes mains, il ne psera pas une
once...

Il s'arrta; le petit domestique rentrait, qui lui dit:

--Monsieur est dans la salle  manger, si monsieur veut passer...

Le guetteur de successions passa et se trouva en face de M. Wilkie,
lequel djeunait d'une tasse de chocolat.

Non-seulement il tait lev, mais encore il tait habill de pied en cap
pour sortir, et si mirifiquement, qu'on l'et pris pour un homme
d'curie de bonne maison.

Une couple d'heures de sommeil l'ayant tout  fait remis, il avait
repris l'arrogance qui tait le trait distinctif de son caractre, et le
signe de sa prosprit.

Voyant entrer un visiteur inconnu, il cligna de l'oeil pour le toiser,
et tout au plus poliment:

--Que dsirez-vous? demanda-t-il.

--Monsieur, je viens pour une affaire...

--Eh bien, le moment est mal choisi... On m'attend  Vincennes, pour les
courses; j'ai un cheval engag... Ainsi, vous comprenez...

Intrieurement, M. Fortunat s'amusait de l'outrecuidance de M. Wilkie.

--Mon gaillard, songeait-il, sera moins press quand il saura ce dont il
retourne.

Et tout haut il reprit:

--La chose, monsieur, peut se dire en quatre mots...

--Alors, allez-y!...

Le dnicheur d'hritiers commena par fermer une porte laisse ouverte 
dessein par le domestique, puis revenant tout prs de M. Wilkie, et de
l'air le plus mystrieux:

--Que donneriez-vous bien, commena-t-il,  l'homme habile qui tout 
coup vous mettrait en possession d'une fortune immense, d'un million, de
deux millions, peut-tre?...

Il avait prpar son effet, il le croyait sr, il s'attendait  voir M.
Wilkie tomber  ses genoux.

Et pas du tout; l'aimable gentleman ne sourcilla pas, et c'est du plus
beau calme et la bouche  demi-pleine, qu'il dit:

--Je sais le reste!... Vous venez, n'est-ce pas, cher monsieur, pour me
vendre le secret d'une succession vacante en ce moment et qui
m'appartient?... Eh bien! vous arrivez mauvais deuxime.

Le plafond s'effondrant sur M. Fortunat, ne l'et pas mis en si piteux
tat... Il demeura bant, stupide, cras, et ses yeux eurent une telle
expression d'ahurissement, que l'autre clata de rire.

Pourtant il essaya de se dbattre, mais en homme qui se noie, qui a bu
plus d'une gorge et qui coule...

--Laissez-moi vous expliquer, balbutia-t-il, permettez-moi...

--Oh!... inutile!... Je sais mes droits. J'ai trait, cher monsieur, ma
parole est engage et demain ou aprs-demain je signerai mes
conventions...

--Avec qui?...

--Ah! permettez, c'est de la vie prive cela!...

Il avait achev son chocolat, il se versa un verre d'eau glace, le but,
s'essuya les lvres et se levant de table:

--Vous m'excuserez, cher monsieur, poursuivit-il, si je ne vous
reconduis pas... Je vous l'ai dit, on m'attend  Vincennes, j'ai mille
louis sur Pompier de Nanterre, mon cheval, et mes amis ont dix fois
autant... Qui sait ce qui arriverait si je n'tais pas l au dpart...

Et aussitt, sans plus faire attention  M. Fortunat que s'il n'et pas
exist:

--Toby! s'cria-t-il, drle! maraud! o es-tu?... Ma voiture est-elle en
bas?... Allons, ma canne bien vite, mes gants, ma jumelle de courses!...
Descends du champagne dans le coffre... N'oublie pas des allumettes!...
Cours mettre ta livre neuve... Dpche-toi donc, animal, j'arriverai
trop tard!...

M. Fortunat sortit...

L'effroyable colre qui succdait  la stupeur idiote, charriait avec
une violence inoue tout son sang  son cerveau... Il avait un nuage
pourpre devant les yeux, ses oreilles tintaient, et  chaque pulsation
son crne tait branl comme par un coup de marteau...

Ce fut si terrible qu'il eut peur.

--Vais-je donc avoir une attaque d'apoplexie, pensa-t-il.

Et, comme tout, autour de lui, tourbillonnait, comme les planchers
semblaient se drober sous ses pieds, il s'assit au beau milieu de
l'escalier, attendant que ce dangereux vertige passt un peu,
s'efforant de s'arraisonner et appelant  son secours toute sa
philosophie.

Il fut bien cinq minutes avant de se risquer  descendre, et quand enfin
il arriva dans la rue, ses traits taient si dcomposs que Chupin
frmit.

--Cristi!... murmura-t-il, le bourgeois a son compte.

Vivement il avait saut sur le trottoir; il aida M. Fortunat 
s'installer dans le fiacre, et avant de monter lui-mme:

--Place de la Bourse, 27!... cria-t-il au cocher, qui fouetta son
cheval.

Vritablement, c'tait piti de voir quel dsespoir remplaait la
confiance si joyeuse du chasseur d'hritages.

--C'est la fin de tout, gmissait-il, je suis vol, dpouill, ruin...
une affaire sre... Ces malheurs n'arrivent qu' moi... Un autre m'a
devanc... un autre touchera la prime... Oh!... si je le connaissais, le
misrable, si je le connaissais!...

--Minute... interrompit Chupin, je le connais, moi, ce particulier...

M. Fortunat tressauta.

--Impossible! fit-il.

--Pardon, excuse, m'sieu, c'est un mauvais gars qui se fait appeler le
vicomte de Coralth...

Ce fut un rugissement plutt qu'un cri qui sortit de la gorge de M.
Fortunat. A un homme de son exprience, il ne fallait qu'une lueur pour
clairer toute une situation.

--Ah!... je comprends, s'cria-t-il, je vois!... Oui, tu as raison,
Victor, c'est lui, Coralth, c'est l'me damne de Valorsay... Coralth
est le tratre ignoble et abject qui, sur l'ordre de Valorsay, a
lchement dshonor l'homme qu'aimait Mlle Marguerite... C'est chez
la d'Argels qu'a eu lieu cette immonde scne de jeu... donc Coralth
connat cette crature, il sait ses secrets!... C'est lui qui m'a
devanc.

Il se recueillit une minute, puis d'un tout autre ton:

--Je ne verrai jamais un sou des millions de Chalusse et mes 40,000
francs sont flambs; mais, tonnerre du ciel!... je me donnerai de
l'agrment pour mon argent... Ah!... Coralth et Valorsay s'entendent
pour me ruiner!... Un moment!... Puisque c'est ainsi, je passe, moi, du
ct de Mlle Marguerite et du malheureux dont on a perdu la vie...
Ah! mes petits, vous ne connaissez pas encore Fortunat!... Maintenant
que je passe aux innocents, nous verrons s'ils n'auront pas raison de
vous et s'ils ne vous dmasqueront pas... Je vais me mettre  faire du
bien, puisque vous m'y forcez, et gratis encore!...

Chupin tait radieux c'tait sa vengeance qui mitonnait.

--Et moi, m'sieu, dit-il, je vous en apprendrai de drles sur le
Coralth... D'abord il est mari, le gredin, et sa femme doit tenir un
bureau de tabac quelque part, dans les environs de la route
d'Asnires... je vous la retrouverai, vous verrez...

L'arrt soudain de la voiture, arrive  la place de la Bourse, lui
coupa la parole. M. Fortunat commanda  Chupin de payer le cocher, et
quatre  quatre il monta ses escaliers, ayant hte, ainsi qu'il le
disait, d'arrter son plan de campagne... En son absence, un
commissionnaire avait apport une lettre que Mme Dodelin lui remit.
Il brisa le cachet, et lut:

Monsieur,

Je suis la pupille de feu M. le comte de Chalusse... Il faut que je
vous parle... Voulez-vous m'attendre chez vous aprs-demain, mardi, de
trois  quatre heures...

Je vous salue.

MARGUERITE.




XX


Lorsque sur les dix heures du soir, frissonnante et tout mue, Mlle
Marguerite abandonnait le lit de mort du comte de Chalusse, pour courir
rue d'Ulm, chez Pascal Frailleur, elle ne dsesprait pas encore de
l'avenir...

Vainement le malheur qui l'avait reue  sa naissance et qui depuis la
poursuivait sans relche, la frappait  coups prcipits... Pre, ami,
rang, position, scurit, fortune, elle venait de tout perdre en un
moment;... n'importe!... Dans le lointain, pareille  la lueur d'un
phare obscurci par les brumes, elle entrevoyait encore une promesse de
bonheur.

Elle souffrait, mais elle trouvait une sorte d'amre volupt  cette
pense d'unir indissolublement sa vie  celle d'un homme malheureux
comme elle, comme elle calomni, fltri des plus terribles et des plus
injustes imputations, repouss de tous, sans tat dsormais et sans
amis.

Il lui semblait que la rprobation immrite dont ils seraient l'objet
les rapprocherait encore, resserrerait davantage les liens si forts de
leur amour, les donnerait mieux l'un  l'autre et achverait de
confondre leurs mes...

On s'loignerait d'eux d'un air de mpris; mais qu'auraient-ils besoin
de l'approbation du monde, ayant leur conscience pour eux! Ne se
suffiraient-ils pas, puisqu'ils s'aimaient?...

Et s'il fallait absolument quitter la France, eh bien! ils la
quitteraient; la patrie pour eux serait toujours o ils seraient
ensemble.

Et  mesure qu'elle approchait, elle se reprsentait la douleur de
Pascal, mais aussi sa surprise et sa joie, quand il la verrait tout 
coup paratre; quand, toute palpitante, elle lui dirait:

--On vous accuse... me voici!... Je sais que vous tes innocent et je
vous aime!...

La voix brutale du portier, lui apprenant en termes injurieux le dpart
furtif de Pascal, brisa comme une bulle de savon le fragile difice de
ses rves.

Quel espoir garder, quand il n'en conservait plus, lui!...

Elle fut crase, l'infortune, sous la certitude du dsastre dfinitif,
complet, absolu.

Sa pauvre me, sentant la dtresse profonde de l'irrparable, n'aperut
plus une esprance o se reposer, o se rfugier.

Pascal lui manquant, tout lui manqua... Le monde lui parut vide,
l'existence sans but, la lutte une folie, le bonheur un vain mot...

Elle souhaita le nant!...

Mme Lon, cependant, qui avait des formules et des expressions
congruantes pour toutes les circonstances de la vie, entreprit de la
consoler.

--Pleurez, chre demoiselle, soupira-t-elle, pleurez, car cela
soulage... Ah!... c'est l, certes, une horrible catastrophe!... Vous
tes jeune, heureusement, et le temps est un grand matre... M.
Frailleur n'tait pas seul et unique de son espce, sur la terre...
D'autres vous aimeront, d'autres vous aiment dj!...

--Ah!... taisez-vous!... interrompit-elle, plus rvolte que si elle et
entendu murmurer  son oreille les rpugnantes galanteries d'un
libertin; taisez-vous! Je vous dfends d'ajouter un mot...

Un autre!... quel blasphme... Pauvre jeune fille!... Elle tait de
celles dont la vie appartient  un amour unique.

Leur chappe-t-il?... C'est la mort.

Ce qui ajoutait encore  l'horreur de ses rflexions, c'tait le
sentiment accablant de son isolement.

Plus encore que l'homme, la femme a l'pouvante de l'abandon.

Et elle, n'tait-elle pas abandonne, dlaisse... Au milieu de ce Paris
goste, bruyant et affair, n'tait-elle pas plus perdue qu'en un
dsert...

Sur qui s'appuyer? Sur Mme Lon?... Elle se dfiait horriblement de
cette doucereuse personne. Sur un des deux hommes qui avaient demand sa
main?... tait-ce possible!... Le marquis de Valorsay lui inspirait un
insurmontable dgot, et elle mprisait M. de Fondge, le gnral.

Ainsi donc, son seul ami, son unique protecteur tait un inconnu... Ce
vieux juge de paix qui avait pris sa dfense, qui avait confondu les
calomnies des domestiques, et  qui elle avait ouvert son me...

Mais il ne tarderait pas  l'oublier, pensait-elle, et alors son
imagination lui reprsentait avec une vivacit extraordinaire
l'effrayant tableau de son avenir.

Elle savait, elle, l'ancienne apprentie de la rue Saint-Denis, les
humiliations et les prils qui attendent une pauvre fille esseule et
quels piges ignobles on peut lui tendre...

Ainsi, durant plus d'un quart d'heure, ses ides tourbillonnrent comme
les feuilles mortes au souffle furieux de la tempte, et les plus
sinistres pressentiments, les projets les plus impossibles
s'entrechoqurent dans le chaos de son cerveau.

Cependant, elle tait trop vaillante pour rester ainsi crase.

Elle se roidit contre la douleur, et alors la pense lui vint que
peut-tre elle arriverait jusqu' Pascal, avec l'aide de l'homme employ
jadis par le comte de Chalusse, M. Fortunat.

Cet espoir, c'tait le salut... Elle s'y attacha d'une treinte
dsespre, comme le naufrag  l'pave, qui, en le soutenant au-dessus
du gouffre, lui permet d'attendre un secours problmatique...

Retrouver Pascal, le rejoindre n'importe o, partager son sort quel
qu'il ft, c'tait l une tche digne du courage de Mlle Marguerite.

Aussi, quand elle rentra  l'htel, sa rsolution tait bien prise, et
elle avait recouvr ce calme imposant qui lui tait habituel...

Il n'tait pas tout  fait onze heures, quand elle revint, suivie de
Mme Lon, s'agenouiller dans la chambre mortuaire... Elle n'y tait
pas depuis dix minutes lorsque M. Bourigeau, le concierge, lui monta une
lettre qu'on venait d'apporter. Si tard, c'tait au moins surprenant...

L'adresse tait ainsi libelle:

           _A Mademoiselle_
    _Marguerite de Durtal de Chalusse,_
         _A l'htel de Chalusse_
         _Rue de Courcelles._

Mlle Marguerite rougit. Qui donc lui donnait ce nom qu'elle n'avait
pas le droit de porter!...

Elle tudia un moment l'criture, mais elle ne se rappela pas l'avoir
jamais vue. C'tait l'criture d'une femme, mais elle avait beau voquer
ses souvenirs, il lui semblait qu'elle ne connaissait aucune femme.

Enfin, elle brisa l'enveloppe et lut:

Chre, bien chre enfant...

Chre enfant!... Qu'est-ce que cela voulait dire!... Il tait donc au
monde une personne qui s'intressait  elle, qui l'aimait assez pour
l'appeler ainsi.

Vivement, elle tourna le feuillet pour voir la signature, et elle plit
un peu en la voyant.

--Ah!.. fit-elle involontairement, ah! ah!...

La lettre tait signe: Athnas de Fondge. C'tait la femme du
gnral qui lui crivait.

Elle reprit:

J'apprends  l'instant la perte si cruelle que vous venez de faire, et
aussi que ce pauvre comte de Chalusse, faute de dispositions
testamentaires, vous laisse, vous sa fille adore, presque sans
ressources.

Je n'essaierai pas de vous adresser des consolations striles. A Dieu
seul il appartient de calmer certaines douleurs. Je serais alle pleurer
avec vous, si je n'tais retenue au lit par la fivre.

Mais demain, quoi qu'il arrive, je serai prs de vous avant djeuner.

C'est aux jours d'preuve, chre et malheureuse enfant, qu'on compte
ses vritables amis... nous sommes les vtres, j'espre vous le prouver.

Le gnral croirait offenser et trahir la mmoire de l'homme dont il
fut trente ans l'ami le plus cher, s'il ne le remplaait pas et s'il ne
devenait pas pour vous un second pre...

Il vous a offert notre modeste maison; vous avez refus... Pourquoi?

Je vous dirai, moi, avec l'autorit que me donne mon ge et mon titre
de mre de famille, je vous dirai, moi, que vous devez accepter.

A quel autre parti pouvez-vous honorablement et sagement songer? O
iriez-vous, pauvre chre enfant?

Mais nous causerons de cela demain.

Je saurai bien vous dcider  nous aimer et  vous laisser aimer...
Pour moi, vous remplacerez la fille tant aime et tant pleure que j'ai
perdue, ma belle et douce Bathilde...

Encore une fois,  demain... et laissez-vous embrasser par votre
meilleure amie.

ATHNAIS DE FONDGE.

Mlle Marguerite devait tre et fut abasourdie de cette lettre.

Cette femme qui lui crivait ainsi, c'est tout au plus si elle l'avait
vue cinq ou six fois; jamais n'tait alle chez elle, et c'est  peine
si en tout elles avaient chang vingt paroles.

Bien plus, elle se rappelait certains regards dont une fois Mme de
Fondge avait essay de l'craser, regards chargs d'un si cruel mpris,
qu'ils lui avaient arrach des larmes de douleur, de honte et de colre.

Et mme,  cette occasion, le comte de Chalusse lui avait dit:

--Ne soyez donc pas si enfant, chre Marguerite, que de vous proccuper
de cette sotte et impudente pcore.

Eh bien! c'tait cette mme pcore qui tout  coup composait une
ptre o dbordait une sensibilit brlante, o elle invoquait les
droits de son affection sur le ton d'une amiti ancienne et dj
prouve.

tait-il naturel que du matin au soir cette altire personne et t
ainsi mtamorphose?

Mlle Marguerite ne pouvait l'imaginer, n'tant pas ce qui s'appelle
crdule, mais trs-porte  la dfiance, au contraire, et inclinant
comme tous les malheureux  supposer le mal plus promptement que le
bien.

Il fallait donc que Mme de Fondge et crit sous l'empire de quelque
raison pressante et dcisive... mais laquelle?... Hlas! Mlle
Marguerite ne croyait que trop la deviner.

Le gnral la souponnant d'avoir dtourn des millions de la
succession du comte de Chalusse, avait fait partager ses soupons  sa
femme, et celle-ci, cupide autant que son mari et tout aussi peu
scrupuleuse, tchait d'engluer et de confisquer la voleuse,  la seule
fin d'assurer  son fils le bnfice du vol.

Rien de si commun,  notre poque, que ce prudent et honorable calcul...
Voler, soi!... Fi!... jamais!... On n'oserait. D'ailleurs on est
honnte. Mais profiter d'un dtournement... Excusez!... c'est une autre
paire de manches, surtout s'il n'y a pas de risques  courir.

Et tout en relisant sa lettre, Mlle Marguerite croyait entendre le
gnral et sa femme discuter les moyens d'obtenir leur part de ce
magnifique coup de filet de plus de deux millions...

Il lui semblait our Mme de Fondge dire  son mari d'un air avis:

--Tu n'es qu'on maladroit!... Ta prcipitation et ta brusquerie l'ont
effarouche, cette enfant... Heureusement, je suis l... Laisse-moi
faire, et je te prouverai que les femmes sont autrement habiles que vous
autres, messieurs.

Et l-dessus elle avait pris la plume, et au jugement de Mlle
Marguerite la rdaction trahissait la collaboration des deux poux.

Ainsi, elle et jur que c'tait le mari qui avait inspir ou mme dict
cette phrase:

Le gnral croirait offenser et trahir la mmoire de l'homme dont il
fut trente ans l'ami le plus cher...

C'taient bien l les faons de dire de ce grotesque, dont la grosse
proccupation tait de rendre ce qu'il appelait la loyaut simple et la
rude franchise du vieux soldat. Cette phrase, au contraire: Je saurai
bien vous dcider  vous laisser aimer, tait de la femme videmment.

Enfin, un passage de la lettre trahissait sans doute possible la
recherche de l'attendrissement, mme aux dpens de la vrit, la
comdie, en un mot.

Les convoitises et l'ambition du succs avaient entran Mme de
Fondge un peu trop loin.

Vous remplacerez ma fille tant aime et tant pleure, crivait-elle 
Mlle Marguerite. Or, elle avait eu une fille, en effet, la chre
dame, mais elle lui avait t enleve par le croup  l'ge de six mois,
et il y avait de cela plus de vingt-cinq ans!...

Ce qui tait singulier aussi, c'tait l'envoi de cette lettre  dix
heures du soir. Mais en y rflchissant, Mlle Marguerite s'expliquait
cette circonstance.

--Avant d'agir, pensait-elle, M. et Mme de Fondge ont tenu 
consulter leur fils, et ils n'ont pu le voir que trs-tard... Le
brillant hussard ayant approuv l'honnte combinaison de ses parents, on
m'a aussitt dpch un domestique...

Toutes ces hypothses, assurment, taient fort admissibles; seulement,
il tait trs-difficile de les accorder avec l'opinion mise par le
vieux juge de paix, que M. de Fondge devait savoir o avaient pass les
millions disparus.

Mais Mlle Marguerite n'en tait pas  compter les contradictions de
son esprit depuis vingt-quatre heures.

Elle perdait d'ailleurs son sang-froid,  l'ide de ces odieux soupons
de dtournement qui planaient sur elle, et qu'il lui semblait avoir lu
dans les yeux de tous ceux qui l'avaient approche, depuis le docteur
Jodon jusqu'au marquis de Valorsay.

Le juge de paix, il est vrai, avait pris sa dfense, il avait impos
silence aux domestiques, mais cela suffisait-il?...

En resterait-elle moins fltrie d'une abominable accusation!...

Et son innocence ne la rassurait pas. L'exemple de Pascal tait l pour
apprendre ce que peut l'innocence contre l'effort de la calomnie.

Devait-elle esprer se sauver, quand il avait pri, lui!...

Et cependant il avait t tortur par toutes les angoisses qui la
dchiraient... Par ce qu'elle endurait, elle comprenait ce qu'il avait
d souffrir avant de fuir, avant de disparatre...

O tait-il maintenant, le malheureux?... Hors de France?... On le lui
avait dit, mais elle ne pouvait le croire... Le connaissant comme elle
le connaissait, il lui semblait impossible qu'il se ft rsign si vite,
sans luttes, ni que tout ft fini... Un secret pressentiment lui disait
qu'il ne s'tait loign qu'en apparence, qu'il veillait et que M.
Fortunat n'aurait pas beaucoup de chemin  faire pour arriver jusqu'
lui...

C'est dans la chambre de M. de Chalusse qu'elle rflchissait ainsi, 
deux pas du lit o gisait la dpouille mortelle de cet homme, son pre,
dont la faiblesse avait fait de sa vie un long martyre, dont
l'imprvoyance brisait son avenir, et que cependant elle ne maudissait
pas...

Elle se tenait debout devant une fentre, appuyant aux carreaux son
front brlant...

C'tait l'heure prcisment o Pascal, assis sur une borne, en face de
l'htel, attendait. En ce moment mme, il suivait des yeux l'ombre qui
se dessinait dans le cadre clair de la fentre, et il se demandait si
ce n'tait pas l'ombre de Mlle Marguerite.

Si la nuit et t claire, apercevant dans la rue cet homme immobile,
peut-tre et-elle devin Pascal... Mais comment et-elle souponn sa
prsence, et qu'il accourait rue de Courcelles comme elle avait couru
rue d'Ulm...

Il n'tait pas loin de minuit, quand un lger mouvement dans la chambre,
un bruit de pas touffs, la firent se retourner...

C'tait Mme Lon qui sortait, et moins d'une minute aprs on entendit
claquer la grande porte vitre qui donnait du vestibule dans le
jardin...

Certes, il n'y avait rien l que de tout ordinaire et de trs-naturel,
et cependant Mlle Marguerite en conut une vague apprhension.

Pourquoi?... Elle n'et su le dire; mais il lui revenait  la mmoire
toutes sortes de petites circonstances futiles qui tout  coup prenaient
une signification inquitante.

Ainsi, elle avait remarqu que toute la soire Mme Lon avait t
inquite, agite et comme sur les pines. Elle qui ne se remuait gure,
qui restait des heures engourdie sur un fauteuil, elle avait mont et
descendu l'escalier au moins dix fois. A tout moment elle consultait la
pendule ou sa montre.

Enfin,  deux reprises, le concierge tait venu la prvenir que
quelqu'un la demandait...

--O donc va-t-elle encore, se demanda Mlle Marguerite,  minuit,
elle... si peureuse?...

S'adresser cette question, c'tait avoir envie de la rsoudre; mais
Mlle Marguerite rsista. D'abord, ses inexplicables soupons lui
parurent ridicules; ensuite, pier quelqu'un lui rpugnait extrmement.

Elle prtait l'oreille, cependant, guettant le bruit que Mme Lon ne
manquerait pas de faire lorsqu'elle rentrerait.

Mais il s'coula bien plus d'un quart d'heure sans que la porte bouget
de nouveau. Ou la femme de charge n'tait pas sortie, ou elle tait
encore dehors.

--C'est vraiment bizarre!... pensa Mlle Marguerite. Me serais-je
trompe?... Il faut que j'en aie le coeur net.

Et aussitt, obissant  une impulsion mystrieuse, plus forte que sa
volont, elle quitta la chambre  son tour et rapidement descendit...

Elle arrivait dans le vestibule, lorsque la grande porte vitre s'ouvrit
brusquement... Mme Lon rentrait.

Tout le monde veillant  l'htel de Chalusse, les candlabres de
l'escalier taient rests allums, et par suite il tait ais d'observer
la femme de charge aussi bien qu'en plein jour.

Elle tait essouffle comme une personne qui a couru trs-vite, ple,
mue, tremblante et tout en dsordre... Mme, les brides de son bonnet
s'tant dnoues, il avait gliss de sa tte et pendait dans le milieu
de son dos...

--Qu'avez-vous? s'cria Mlle Marguerite, d'o venez-vous?...

En apercevant la jeune fille, Mme Lon s'tait vivement rejete en
arrire... Devait-elle fuir ou rester?... Elle hsita une seconde, et
son hsitation se lut dans ses yeux...

Elle resta, et c'est avec un sourire contraint et d'une voix altre
qu'elle rpondit:

--Comme vous me dites cela, chre demoiselle!... On croirait que vous
tes fche!... Vous voyez bien que je viens du jardin...

--A cette heure!...

--Mon Dieu, oui!... Et point pour mon agrment, je vous le jure, oh! pas
du tout... Moi, d'abord, ds que je n'y vois plus clair, je suis comme
perdue...

Le prtexte  donner, elle ne le tenait pas encore, et elle le
cherchait... De sorte que, pendant un moment, elle bredouilla, se
rpandant en phrases oiseuses pour gagner du temps et implorant du ciel
une inspiration.

--Enfin, insista d'un ton impatient Mlle Marguerite, pourquoi
tiez-vous sortie?...

--Ah!... voil!... j'ai cru entendre Mirza aboyer dans le jardin... J'ai
pens qu'on l'avait oublie au milieu de tout ce remue-mnage, et qu'il
ne fallait pas la laisser coucher dehors, la pauvre bte... L-dessus,
j'ai pris mon courage  deux mains, et tant pis!... je me suis
risque...

Mirza, c'tait une vieille chienne pagneule, que M. de Chalusse, de son
vivant, aimait beaucoup et dont tous les gens de l'htel respectaient
les caprices.

--C'est singulier, objecta Mlle Marguerite, quand vous avez quitt la
chambre, il y a une demi-heure, Mirza dormait  vos pieds.

--Quoi!... Vraiment!... Est-ce possible?...

--C'est sr!

Mais dj l'estimable dame reprenait son aplomb et en mme temps sa
loquacit doucetre...

--Ah!... chre demoiselle, fit-elle effrontment, j'ai tant de chagrin
que j'en perds la tte... Toujours est-il que par bont d'me je me suis
hasarde dans le jardin... et  peine y tais-je qu'il m'a sembl voir
courir quelque chose de blanc, comme Mirza... je me suis lance
aprs... rien. J'ai appel: Mirza!... Mirza!... rien encore... J'ai
cherch sous les arbres... toujours rien... Il faisait noir comme dans
un four, la peur m'a pris, une peur si terrible que je crois bien que
j'ai cri au secours et je suis rentre en courant comme une folle...

Qui l'et entendue et jur qu'elle disait la vrit pure.

Malheureusement pour elle, son attitude, au dbut, avait eu l'accablante
signification d'un aveu.

Mlle Marguerite ne s'y tait pas trompe, et s'tait dit:

--Je suis sur la trace de quelque abominable action.

Seulement, elle restait assez matresse d'elle-mme pour ne rien laisser
paratre de ses soupons... Opposant  la duplicit de la femme de
charge une dissimulation bien permise dans sa situation, elle parut se
contenter de la fable qui lui tait conte.

--En vrit, ma pauvre Lon, pronona-t-elle bonnement, vous tes par
trop poltronne; c'est honteux!...

La femme de charge hocha la tte.

--Je sais bien que je suis ridicule, rpondit-elle, mais que
voulez-vous, mademoiselle, on ne se refait pas. La frayeur ne se
raisonne point... Qu'est-ce que cette forme blanche que j'ai vue comme
je vous vois?...

Persuade que son mensonge passait comme une lettre  la poste, elle
l'enjolivait, et elle osa ajouter:

--Mme, chre demoiselle, je tremblerai toute la nuit si on ne visite
pas le jardin... Je vous en prie, ordonnez aux domestiques d'y faire une
ronde... Il y a tant de mauvais gars  Paris!

En tout autre circonstance, Mlle Marguerite et rejet bien loin
cette ridicule prire, mais rsolue  jouer cette hypocrite qui pensait
la duper:

--Soit! rpondit-elle.

Et mandant M. Casimir et Bourigeau, le concierge, elle leur commanda de
prendre une lanterne et de se livrer aux plus minutieuses
investigations...

Ils obirent d'assez mauvaise grce, n'tant pas ce qui s'appelle des
braves, mais enfin ils obirent, et comme de raison ne trouvrent rien.

--N'importe!... dclara Mme Lon, me voici tranquille maintenant.

Tranquille, elle l'tait en effet, aprs avoir eu, selon son expression,
une si fameuse souleur, qu'elle avait failli lcher son secret.

--Je l'ai chappe belle, pensait-elle. Que serais-je devenue, mon doux
Jsus! entre Mlle Marguerite et l'autre, si la vrit se ft
dcouverte!... On se connat en malices heureusement, et la pauvre
innocente ne se doute de rien...

Mme Lon se htait trop de chanter victoire.

Non-seulement Mlle Marguerite souponnait une trahison, mais elle en
tait  chercher par quels moyens se procurer des preuves.

Que la doucereuse femme de charge lui et nui cruellement en quelque
chose, elle n'en doutait pas.

Ce qu'elle ne concevait pas, c'est comment Mme Lon avait pu lui
nuire.

Il y avait longtemps qu'elle s'puisait en conjectures inadmissibles,
lorsque tout  coup elle tressaillit de joie. Elle avait trouv; elle
venait de songer  la petite porte du jardin.

--La coquine sera sortie par l, pensa-t-elle.

S'en assurer tait ais. Cette petite porte n'tait pas prcisment
condamne, mais il y avait des mois, des annes peut-tre, qu'on ne
l'avait utilise. Rien n'tait donc plus simple que de vrifier si elle
avait t ou non ouverte depuis peu.

--Et je le vrifierai avant une heure!... se dit Mlle Marguerite.

Cette rsolution prise, elle feignit de s'assoupir, observant entre ses
longs cils Mlle Lon, qui, aprs s'tre bien tourne et retourne sur
son fauteuil, commenait  fermer les yeux.

Bientt il fut vident que l'estimable femme de charge dormait
profondment.

Alors Mlle Marguerite se leva, sortit de la chambre sur la pointe du
pied, et gagna le jardin aprs s'tre munie d'allumettes et mme d'un
bout de bougie.

Du premier coup, elle comprit qu'elle avait devin juste.

La petite porte venait d'tre ouverte et referme, cela sautait aux
yeux. Les toiles d'araignes qui avaient comme scell les verroux
taient dchires et arraches, la rouille qui avait pour ainsi dire
soud la clef dans la serrure tait brise, enfin, sur la poussire
amasse le long de la poigne, tait visible l'empreinte d'une main...

--Et j'ai confi mes plus chers secrets  cette mchante femme! pensa
Mlle Marguerite. Folle que j'tais... imprudente!...

Fixe dsormais, elle teignit sa bougie.

Mais, ayant tant fait, elle voulut pousser jusqu'au bout cette sorte
d'enqute, et elle ouvrit la petite porte.

Devant, du ct de la rue alors, il y avait un assez large espace tout
couvert de terre dtrempe par les dernires pluies, et qui n'tait
point sche encore.

Sur cette terre,  la seule lueur du rverbre voisin, Mlle
Marguerite distingua des traces de pas, des pitinements fort nettement
accuss.

A la seule disposition de ces empreintes, un observateur et reconnu que
l avait eu lien une sorte de lutte; il en et recherch la cause, et
infailliblement ft arriv  la vrit...

Mlle Marguerite ne pouvait discerner cela.

Seulement elle comprit ce qu'et compris un enfant,  savoir que deux
personnes avaient stationn l, assez longtemps...

Pauvre jeune fille!... Quelques heures plus tt elle n'avait pas aperu
Pascal assis devant l'htel de Chalusse. Nul pressentiment ne lui dit
que les pas qu'elle voyait l taient ceux de Pascal.

Dans sa pense, l'homme qui tait venu causer  cette porte avec Mme
Lon ne pouvait tre que M. de Fondge, ou le marquis de Valorsay...
c'est--dire que Mme Lon tait charge de l'espionner et rendait
compte de ses moindres paroles...

Son premier mouvement fut tout de colre, et elle se dit qu'elle allait
confondre et chasser cette misrable hypocrite.

Mais pendant le temps qu'il lui fallut pour regagner la chambre de M. de
Chalusse, une inspiration lui vint, que n'et pas dsavoue un diplomate
retors.

Elle se dit que Mme Lon dmasque n'tait plus  craindre. Ds lors,
pourquoi s'en sparer!... L'espion qu'on connat peut, sans s'en douter,
devenir un utile auxiliaire.

--Pourquoi ne me servirais-je pas de cette malheureuse? pensait Mlle
Marguerite. Ce que je ne voudrais pas qu'on st, je le lui cacherais, et
avec un peu d'adresse je lui ferais rapporter  ceux qui l'emploient
tout ce que je jugerais utile  mes desseins. En la surveillant, je
saurais vite ce qu'on veut de moi... Et qui sait si par elle je n'aurais
pas l'explication de cette fatalit qui me poursuit.

Quand Mlle Marguerite revint prendre sa place prs du lit du comte de
Chalusse, sa rsolution tait froidement et irrvocablement fixe.

Non-seulement elle ne se sparerait pas de Mme Lon, mais encore elle
lui tmoignerait, en apparence, plus de confiance que jamais.

Assurment cette comdie rpugnait  la loyaut naturelle de son
caractre, mais sa raison le lui disait: On ne combat utilement les
sclrats qu'avec leurs propres armes, et elle avait  dfendre son
honneur, sa vie, son avenir...

Et ce plan de conduite qu'elle se traait, elle tait femme  le suivre
strictement, patiemment, sans que rien pt l'en distraire ni l'en
dtourner. Son nergie tait de celles que le temps fortifie, loin de
les dtremper. Elle tait capable de s'veiller chaque matin, durant des
annes, avec la mme volont que la veille.

Un soupon, d'ailleurs, trange et mal dfini, s'tait empar de son
esprit, et devait suffire  dissiper ses scrupules et  dompter ses
dfaillances.

Cette nuit-l, pour la premire fois, elle crut dcouvrir une
mystrieuse relation entre le malheur de Pascal et le sien.

tait-ce bien le hasard seul qui les frappait ainsi tous deux en mme
temps et de la mme faon?...

Par la seule intensit de ses rflexions, elle dcouvrit pour ainsi
dire, au fond de son intelligence, cette maxime fatale, qui a caus tant
d'erreurs judiciaires: Cherche  qui le crime profite et tu trouveras
le coupable.

Or,  qui et profit le crime abominable qui avait dshonor Pascal,
sans la mort inattendue de M. de Chalusse, sans la fermet de Mlle
Marguerite?... Au marquis de Valorsay, videmment,  qui la fuite de
Pascal et laiss le champ libre...

Toutes ces penses taient bien faites pour carter le sommeil des yeux
de la pauvre fille, mais elle avait vingt ans, mais la journe lui
avait apport d'crasantes motions et c'tait la seconde nuit qu'elle
passait. La fatigue l'emporta, elle s'endormit.

Et au matin, vers les sept heures, Mme Lon fut oblige de la secouer
pour la tirer de l'espce de lthargie o elle tait tombe.

--Mademoiselle, disait la femme de charge de sa voix mielleuse, chre
demoiselle, veillez-vous bien vite!

--Qu'y a-t-il?...

--C'est... Ah!... mon Dieu!... Comment vous dire cela... C'est
l'administration des pompes funbres qui envoie ses employs disposer
tout pour le... pour la crmonie.

En effet, les ouvriers de la suprme besogne venaient d'arriver. Leurs
pas lourds retentissaient dans le vestibule, et on les entendait, dans
la cour, manoeuvrer leur lugubre attirail de traverses et de
draperies.

Tout gonfl d'importance, M. Casimir dirigeait le travail, parlant haut,
selon sa coutume, indiquant d'un geste imprieux o il voulait qu'on
accrocht les tentures noires semes de larmes d'argent et ornes des
armes des Durtal de Chalusse.

C'est que le brillant valet de chambre se sentait devenir un personnage,
en butte qu'il tait depuis la veille aux flagorneries des reprsentants
de toutes ces industries qui,  Paris, vivent de la mort.

Combien elles sont nombreuses, ces industries, on ne se le figure gure.

Un homme meurt-il dans une maison!... Deux heures aprs, tout le
commerce funbre en est inform, et le dfil commence.

Les courtiers des embaumeurs accourent les premiers avec des prospectus
qui donnent le frisson, suivis de prs par les commis des
marbriers-sculpteurs, porteurs d'albums superbes o se trouvent des
projets de monuments de tout genre, enrichis d'inscriptions santes pour
toutes les varits de la douleur.

C'est un sige en rgle. L'un vient pour le terrain et l'autre de la
part d'un spculateur qui cderait volontiers un bon caveau. Un
troisime demande qu'on lui confie l'impression des lettres qu'il se
chargerait se faire porter  domicile. Certains magasins de deuil font
pleuvoir des prospectus accompagns d'chantillons, et il se prsente
mme des messieurs qui offrent des vtements noirs sur mesure, coupe
lgante, tout ce qui se fait de mieux, livrables en vingt-quatre
heures...

Et malheur  l'infortun prs de qui pntrent ces courtiers
sinistres... Il vient de perdre un tre cher, et son coeur se brise...
que leur importe  eux!... Ils ne lui feront pas grce d'une syllabe de
leur boniment... Ne faut-il pas que le commerce marche?...

Avec M. Casimir, le commerce avait march.

Le juge de paix lui ayant donn carte blanche, il jugea convenable,
ainsi qu'il le dit au concierge Bourigeau, de tailler dans le grand.

Ce qu'il se garda de dire, par exemple, c'est que de tous les courtiers
qu'il favorisa d'une commande, il exigea une commission honnte. Les
cent et quelques francs que lui avait fait gagner Chupin l'avaient mis
en got.

Du moins n'pargna-t-il pas sa peine pour que tout ft magnifique, et
c'est seulement lorsqu'il jugea tout en place dans la cour qu'il monta
prs de Mlle Marguerite.

--Je viens prier mademoiselle de se retirer chez elle, dit-il.

--Moi! pourquoi?...

Il ne rpondit pas, mais du doigt montra le lit o gisait le corps de M.
de Chalusse, et la pauvre jeune fille comprit que l'heure tait venue de
l'ternelle sparation...

Elle se leva, non sans effort, et lentement, tout d'une pice, elle
s'approcha du lit.

La mort avait rendu au visage de M. de Chalusse son expression
accoutume, et effac toutes les traces de ses dernires convulsions...
on et dit qu'il dormait.

Longtemps Mlle Marguerite le contempla, bien longtemps, comme si elle
et voulu graver pour toujours dans sa mmoire ces traits qu'elle ne
reverrait plus.

--Mademoiselle, insista M. Casimir, mademoiselle!... ne restez pas l...

Elle l'entendit, et aussitt, rassemblant toutes ses forces, elle se
pencha sur le lit, embrassa M. de Chalusse et sortit.

Mais elle avait trop tard, et lorsqu'elle traversa le palier, elle se
heurta presque  des ouvriers qui montaient, portant sur l'paule une
longue caisse de fer-blanc, et deux autres caisses de chne.

Et au moment o elle arrivait  sa chambre, une odeur de charbon et de
rsine qui l'y suivit lui apprit qu'on soudait le cercueil renfermant la
dpouille mortelle de M. de Chalusse, de son pre...

Ainsi, aucun de ces terribles dtails qui avivent la douleur, qui sont
comme de l'huile bouillante sur une plaie vive, ne lui tait pargn!...
Mais elle avait tant souffert depuis deux jours qu'elle arrivait  une
sorte d'insensibilit morne, et que l'exercice de ses facults tait
comme suspendu.

Plus blanche et plus froide qu'une statue, elle se laissa tomber plutt
qu'elle ne s'assit sur un fauteuil, ne s'apercevant seulement pas que
Mme Lon, qui l'avait suivie, s'agitait beaucoup autour d'elle et lui
parlait.

L'estimable femme de charge tait inquite, et non sans raison.

Il avait t convenu qu' dfaut de parents, M. de Fondge, le plus
vieil ami de M. de Chalusse, ferait les honneurs de l'htel aux
personnes invites aux funrailles, et il avait jur, sacrebleu! qu'il
serait sous les armes de grand matin, et qu'on pouvait compter sur
lui...

Or, l'heure fixe pour la crmonie approchait, dj quelques personnes
taient arrives, et M. de Fondge ne paraissait pas.

--C'est inconcevable, rptait Mme Lon, et mme inquitant... Le
gnral qui est l'exactitude mme! Lui serait-il arriv quelque
accident!...

Dans son impatience, elle tait alle s'tablir  la fentre, d'o elle
dominait la cour, et elle nommait  haute voix tous les gens qu'elle
connaissait parmi ceux qui entraient.

Il en entrait beaucoup. M. de Chalusse ne voyait presque plus personne,
pendant les dernires annes de sa vie, mais il avait t trs-rpandu
autrefois, et il avait laiss dans le monde le meilleur souvenir.

Il portait en outre un trop grand nom pour qu'on ne tnt pas  dire
qu'on avait t son ami et  le prouver en l'accompagnant au moins
jusqu' l'glise.

Cette dernire considration devait tre puissante  une poque o on se
fait une notorit, rien qu'en suivant les enterrements dont les
journaux rendent compte.

Enfin, un peu avant la demie de neuf heures, Mme Lon s'cria:

--Le voici!... Vous m'entendez, mademoiselle, voici le gnral.

La minute d'aprs, en effet,--juste le temps de monter l'escalier quatre
 quatre,--on frappa doucement  la porte de la chambre, la femme de
charge ouvrit, et M. de Fondge parut en grande tenue, selon son
expression.

--Ah!... je suis en retard! s'cria-t-il tout d'abord; mais sacrebleu!
ce n'est pas ma faute!...

Et, frapp de l'immobilit de Mlle Marguerite, il s'avana vers elle,
et lui prenant la main:

--Mais vous, chre mignonne, poursuivit-il, qu'avez-vous? Seriez-vous
souffrante? vous tes ple  faire peur...

Elle russit  secouer la torpeur qui l'avait envahie, et d'une voix
faible:

--Je ne suis pas malade, monsieur, rpondit-elle.

--Allons, tant mieux, chre enfant, tant mieux!... C'est notre petit
coeur qui souffre, n'est-ce pas?... Oui... je comprends cela... Mais
vos vieux amis vous consoleront, mille tonnerres!... Vous avez reu la
lettre de ma femme, n'est-ce pas?... Eh bien! ce qu'elle vous a dit
qu'elle ferait, elle le fera... Et la preuve, c'est que, malgr la
fivre, elle s'est leve... et elle me suit... et la voici!...




XXI


D'un bond, Mlle Marguerite fut debout, vibrante d'indignation,
l'oeil tincelant, la lvre frmissante, secouant la tte d'un geste
superbe, qui parpillait  flots sur ses paules ses admirables cheveux
noirs...

Tous les sentiments qui s'agitaient en elle, les soupons et la colre,
la haine et le mpris, gonflaient sa poitrine  la briser...

--Ah!... voici Mme de Fondge, rpta-t-elle d'un ton d'ironie
menaante, Mme de Fondge, votre femme!...

Recevoir l'hypocrite qui lui avait crit la lettre de la veille, la
complice des misrables qui abusaient de sa dtresse et de son
isolement, la rvoltait...

Son coeur se soulevait de dgot  la pense de subir le contact de
cette femme, de cette mre, qui sans conscience ni vergogne venait
courtiser bassement en elle, pour son fils, les millions qu'elle
supposait vols...

Elle allait lui interdire sa porte ou se retirer, quand le souvenir de
sa rsolution l'arrta... Ce fut la goutte d'eau froide qui suspend le
bouillonnement de la fonte en fusion. Elle comprit son imprudence
horrible, qu'elle se perdait, et, grce  un prodigieux et hroque
effort de volont, elle se matrisa.

--Mme de Fondge est trop bonne, murmura-t-elle d'une voix radoucie,
comment lui tmoigner jamais toute ma reconnaissance?...

Mme de Fondge dut entendre cela, car elle entrait.

C'tait une toute petite femme, courte, paisse et trop dodue, d'un
blond terne, toute marque de taches de rousseur.

Elle avait de grosses mains, paisses comme sa taille, le pied large et
court, la voix aigre et dans toute sa personne quelque chose de vulgaire
qu'accusait davantage sa prtention manifeste aux faons
aristocratiques.

Car elle se piquait de grande noblesse, encore que son pre et t
marchand de bois, de mme qu'elle s'ingniait et s'puisait  afficher
les dehors du luxe, bien que sa fortune ft problmatique et son mnage
des plus besogneux.

Et sa mise trahissait ses incessantes proccupations d'lgance et
d'conomie, de gne trop relle et de feinte prodigalit.

Elle portait un costume de satin noir  trois tages, mais le haut des
jupes de dessous, ce qui ne se voit pas, tait de bonne et belle
lustrine  treize sous le mtre, et ses dentelles n'avaient du Chantilly
que l'apparence.

Cependant, sa fureur des chiffons ne l'avait jamais conduite jusqu'
voler dans les magasins de nouveauts, jusqu' faire, pouse et mre de
famille, le mtier des filles de la rue, travers si commun aujourd'hui
que nul ne s'en tonne plus.

Non... Mme de Fondge tait une pouse fidle, dans le sens strict et
lgal du mot... Mais comme elle s'en vengeait! Elle tait vertueuse,
mais si rageusement qu'on et jur que c'tait contre son gr et qu'elle
le regrettait.

Aussi, menait-elle son mari au doigt et  l'oeil, durement,
brutalement, comme un ngre...

Et lui, si terrible dehors, qui relevait si crnement ses moustaches 
la Victor-Emmanuel, qui jurait  faire rougir un hussard ivre, il
devenait prs de sa femme plus soumis qu'un enfant et rsign comme un
mouton.

Il frmissait, quand elle arrtait sur lui, d'une certaine faon, ses
yeux d'un bleu ple, plus froid que la lame d'un couteau.

Et malheur  lui s'il se hasardait  se rebiffer... Elle le laissait
sans un sou en poche, et pendant ces temps de pnitence il en tait
rduit  emprunter de ci et de l une pice de vingt francs, qu'il
oubliait de rendre gnralement.

Un frre de Mme de Fondge, un lieutenant de vaisseau mort au
Mexique, l'avait surnomme Mme Range--bord, et ce sobriquet
trivial que les matelots donnent aux officiers despotes et tatillons,
peignait merveilleusement son caractre...

Imprieuse, elle l'tait  l'excs, et, en outre, irascible, envieuse et
rancunire.

Nul autant qu'elle ne fit mentir le proverbe populaire: Tout gras, tout
bon.

Le fiel et les rages dvores en secret l'avaient engraisse!...

Mais, en venant  l'htel de Chalusse, Mme de Fondge s'tait grime
de douceur et de sensibilit; ses yeux avaient des caresses
inaccoutumes, et lorsqu'elle entra, elle appuyait son mouchoir sur sa
bouche comme pour comprimer des sanglots.

Le gnral, aussitt, l'attira vers Mlle Marguerite, et d'un ton  la
fois sentimental et solennel:

--Chre Athnas, pronona-t-il, voici la fille de mon meilleur et de
mon plus vieil ami... Je connais votre coeur... Je sais qu'elle
trouvera en vous une seconde mre...

Mlle Marguerite demeurait immobile et glace... Persuade que Mme
de Fondge allait se prcipiter  son cou et l'embrasser, elle
s'imposait la plus pnible contrainte pour dissimuler ses sensations.

Elle s'effrayait  tort.

L'hypocrisie de la gnrale tait suprieure aux grossires
manifestations de Mme Lon.

La gnrale se contenta de lui serrer les mains avec une effusion
convulsive, tout en rptant d'un ton pntr et les yeux levs au ciel:

--Quel malheur!... Si jeune!... Tout  coup!... c'est affreux!...

Et comme elle n'obtenait pas de rponse, d'un air de dignit triste,
elle ajouta:

--Je n'ose vous demander toute votre confiance, chre et malheureuse
enfant... La confiance ne peut natre que de longues relations et d'une
mutuelle estime... Vous apprendrez  me connatre... Ce doux nom de
mre, vous me le donnerez quand je l'aurai mrit...

Rest un peu  l'cart, le gnral coutait en homme dress  admirer sa
femme et pay pour bien savoir ce dont elle tait capable...

--Voil la glace rompue, pensait-il... ce sera bien le diable si
Athnas ne fait pas tout ce qu'elle voudra de cette petite sauvage!...

Ses esprances se refltaient si joyeusement sur sa physionomie, que
Mme Lon, qui le guettait du coin de l'oeil, en fut toute saisie.

--Ah! doux Jsus!... se dit-elle, que veulent donc ces gens-ci, et que
signifient toutes ces tendresses? Ma foi, tant pis! il faut que je
prvienne.

Et persuade que personne ne l'observait, elle se coula sans bruit
jusqu' la porte et sortit vivement.

Mais Mlle Marguerite veillait.

Rsolue  pntrer l'intrigue encore inexplicable qui s'agitait autour
d'elle, et  la djouer, elle avait compris que tout dpendait de son
attention  saisir, pour en profiter, les plus futiles indices.

Or, elle avait surpris le triomphant sourire du gnral et la grimace
d'inquitude que ce sourire avait arrach  Mme Lon.

Voyant s'loigner cette dernire furtivement, Mlle Marguerite comprit
bien que ce n'tait pas sans quelque raison grave.

C'est pourquoi, sans s'inquiter des convenances:

--Excusez-moi une seconde, dit-elle  M. et  Mme de Fondge.

Et les laissant confondus, elle s'lana dehors.

Ah!... elle n'eut pas besoin d'aller loin. S'tant penche au-dessus de
la rampe, elle aperut dans le vestibule la femme de charge et le
marquis de Valorsay qui causaient, lui flegmatique et hautain comme
d'ordinaire, elle assez anime...

Il tombait sous le sens que Mme Lon s'tait doute que le marquis
serait parmi les gens arrivs des premiers pour le convoi de M. de
Chalusse, qu'elle l'avait fait demander et qu'elle l'avertissait de la
prsence de Mme de Fondge.

Toutes ces circonstances taient bien peu de chose. Mais ce sont les
riens qui, le plus souvent, dcident de la vie... Ces riens, d'ailleurs,
taient pour Mlle Marguerite autant de lueurs dans les tnbres,
autant de bouts du fil qui pouvait la conduire  la vrit.

Ils lui prouvaient que les intrts de M. de Fondge et de M. de
Valorsay taient opposs, qu'ils devaient s'excrer, par consquent, et
qu'avec un peu de patience on pourrait utiliser chacun d'eux contre
l'autre...

Ils lui affirmaient aussi que c'tait pour le compte de M. de Valorsay
que Mme Lon l'espionnait, et que, par suite, il devait connatre
depuis assez longtemps l'existence de Pascal Frailleur...

Mais elle n'avait pas le temps de tirer les dernires consquences de ce
qu'elle venait de dcouvrir... Son absence pouvait veiller les soupons
de Mme de Fondge et de son mari, et son succs dpendait du plus ou
moins d'adresse qu'elle mettrait  paratre dupe...

Elle se hta donc de rentrer, s'excusant de son mieux... Seulement elle
mentait mal, elle ne savait pas, et son embarras l'et peut-tre trahie,
si le gnral, heureusement, ne l'et interrompue.

--J'ai moi-mme  m'excuser de vous quitter, ma chre enfant, dit-il...
Mme de Fondge va rester prs de vous... Moi, j'ai  remplir un
devoir sacr... On m'attend pour la crmonie, et sans doute on
s'impatiente... C'est la premire fois de ma vie que je suis inexact...

Le gnral avait grandement raison de se hter de descendre...

Cent cinquante personnes, au moins, venues pour le convoi de M. de
Chalusse taient rassembles dans les vastes salons de l'htel, et
commenaient  trouver trange et choquant qu'on les ft attendre ainsi.

Et pourtant, la curiosit temprait un peu l'impatience.

Il avait transpir quelque chose des mystrieuses circonstances de la
mort du comte, et les gens bien informs racontaient qu'une somme
fabuleuse avait t enleve par une toute jeune fille, Mlle
Marguerite. Il est vrai qu'ils ne lui faisaient pas un crime de ce
dtournement qui rvlait une femme positive et forte, et beaucoup, des
plus fiers, eussent pris volontiers la place de Valorsay, lequel,  ce
qu'on assurait, allait pouser la jolie voleuse et ses millions...

Le plus dsol du retard tait encore M. le commissaire ordonnateur des
pompes funbres...

Vtu de son uniforme de premire classe, le bas de soie bien tir sur
son maigre tibia, le manteau vnitien  l'paule, le claque sous le
bras, cherchant partout la famille, MM. les parents, un ami, quelqu'un
enfin  qui jeter la phrase sacramentelle qui dcide le dpart: Quand
il vous fera plaisir!...

Il parlait de donner le signal, quand M. de Fondge parut... Les amis
de M. de Chalusse qui devaient tenir les cordons du pole,
s'avancrent... Le char funbre s'branla... il y eut une minute de
confusion, et enfin le cortge se mit en marche.

Un grand silence se fit, qui donna quelque chose de lugubre au bruit
sourd de la porte de l'htel se refermant lourdement.

--Allons!... gmit Mme de Fondge, tout est consomm...

Mlle Marguerite ne rpondit que par un geste dsol... Articuler une
syllabe lui et t impossible... les larmes l'touffaient.

Que n'et-elle pas donn en ce moment pour tre seule, pour s'abandonner
sans contrainte  de poignantes motions.

Hlas!... la prudence la condamnait  une sorte de comdie sinistre.

Le soin de son honneur et le souci de l'avenir lui faisaient une loi de
subir d'un visage impntrable les consolations menteuses d'une femme
qu'elle savait sa plus dangereuse ennemie.

Et certes, la gnrale ne les pargnait pas, ces consolations... Nulle
mieux qu'elle ne savait jouer la forte et rude commre qui cache un
coeur d'une exquise sensibilit sous ses robustes appas... Et ce n'est
qu'aprs d'assez longues considrations sur l'instabilit des choses
humaines qu'elle osa revenir au sujet que trahissait sa lettre de la
veille...

--Car il faut, malgr tout, en revenir au positif, poursuivait-elle. Il
n'est pas de douleur que respectent les mesquines et tristes ralits de
la vie... Ainsi vous, chre enfant, tandis que vous trouveriez 
pleurer en paix une amre jouissance, il faut que vous songiez  votre
avenir... M. de Chalusse n'ayant pas d'hritiers, la justice va
s'emparer de cet htel... vous n'y pouvez plus rester.

--Je le sais, madame.

--O irez-vous?

--Hlas!

Mme de Fondge porta son mouchoir  ses yeux comme pour essuyer une
larme furtive, puis brusquement:

--Je vous dois la vrit, ma chre fille, coutez-la. Je ne vois pour
vous que deux partis  prendre... Demander la protection d'une famille
honorable, ou entrer au couvent... Hors de l, point de salut.

Mlle Marguerite baissa la tte sans mot dure... Laisser la gnrale
s'avancer et parler beaucoup tait la seule chance qu'elle et de
discerner sa pense.

Ce silence parut inquiter Mme de Fondge, qui reprit:

--Songeriez-vous  affronter seule les difficults et les prils de la
vie?... Ah! je ne puis le croire... ce serait une pouvantable
dmence... Jeune comme vous l'tes, mon enfant, belle, sduisante,
souverainement doue, il est impossible que vous viviez seule et libre.
Eussiez-vous assez de force de caractre pour demeurer honnte et pure,
le monde ne vous en refuserait pas moins son estime... Le monde ne croit
pas aux vertus qui se gardent seules... Prjuges! me direz-vous...
Soit!... Il n'en est pas moins vrai qu'une jeune fille qui brave
l'opinion est une fille perdue...

A l'exaltation de la gnrale, il tait ais de comprendre qu'avant
tout et surtout elle craignait que Mlle Marguerite n'ust de sa
libert.

--Que faire, donc?... demanda la jeune fille.

--Je vous l'ai dit, il y a le couvent. Pourquoi n'y entreriez-vous pas?

--J'aime la vie...

--Alors, frappez  la porte d'une maison honorable.

--L'ide d'tre  charge  quelqu'un me rvolte.

Fait significatif, Mme de Fondge ne protesta pas, ne parla pas de sa
maison... Elle tait trop fire pour cela... L'ayant une fois offerte,
elle crut qu'insister serait veiller des dfiances.

Elle se contenta d'numrer les raisons qui militaient en faveur des
deux dterminations qu'elle offrait, rptant de temps  autre:

--Dcidez-vous!... N'attendez pas le dernier moment!...

Mlle Marguerite tait dcide... Cependant, avant de se dclarer,
elle et voulu consulter le seul ami qu'elle se connt au monde, le
vieux juge de paix.

La veille, il lui avait dit: A demain; elle savait que l'opration de
l'apposition des scells n'tait pas termine, elle s'tonnait de ne pas
l'avoir vu encore, et elle l'esprait de minute en minute.

Aussi, vita-t-elle, et non sans adresse, toute rponse formelle,
jusqu' ce qu'enfin, un domestique parut, qui annona:

--M. le juge de paix.

Il entra lentement, ayant toujours aux lvres son sourire dbonnaire,
mais son oeil perspicace ne quitta pas Mme de Fondge.

Il salua, pronona quelques mots de politesse, puis s'adressant 
Mlle Marguerite:

--Il faut que je vous parle, mademoiselle, dit-il,  l'instant... Mais
dites  madame que vous serez de retour prs d'elle avant un quart
d'heure.

Elle le suivit, et lorsqu'ils furent seuls, les portes fermes, dans le
cabinet de feu M. de Chalusse:

--J'ai beaucoup pens  vous, mon enfant, reprit le vieux juge, oui,
beaucoup... et il me semble que je m'explique certaines choses. Mais
avant tout, qu'est-il arriv depuis que je vous ai quitte?

--Ah!... monsieur, beaucoup de choses.

Et aussitt, brivement, mais avec une prcision extrme, elle lui
dtailla les vnements si petits et si importants qui se succdaient
depuis vingt-quatre heures, sa course inutile rue d'Ulm, la sortie
mystrieuse de Mme Lon et sa conversation avec le marquis de
Valorsay, la lettre de Mme de Fondge et enfin cette insupportable
visite et tout ce qui s'y tait dit.

Lui coutait, les yeux attachs au chaton de sa bague, selon sa coutume
dans les conjonctures qu'il estimait difficiles.

--Tout cela est grave, pronona-t-il, trs-grave... La lumire se fait,
peu  peu... Vous aviez peut-tre raison... Peut-tre M. Frailleur
est-il innocent... Et cependant, pourquoi fuir, pourquoi passer 
l'tranger?...

--Ah!... monsieur, la fuite de Pascal n'est qu'une feinte, il est 
Paris, cach quelque part, un pressentiment me le crie, j'en suis sre,
et je sais un homme qui me le retrouvera... Une seule chose me confond:
son silence... Disparatre ainsi sans un mot, sans me donner signe de
vie...

D'un geste, le juge de paix l'arrta.

--Je ne vois rien l de surprenant, fit-il, du moment o votre
gouvernante est l'espion du marquis de Valorsay... Qui vous dit qu'elle
n'a pas intercept ou dtruit quelque lettre?

Mlle Marguerite plit, et ses yeux noirs tincelrent.

--Grand Dieu! s'cria-t-elle, quelle n'tait pas mon aveuglement!... Je
n'avais pas song  cela! Oh! la misrable!... Et ne pouvoir
l'interroger et lui arracher l'aveu de son crime!... tre condamne, si
je veux arriver  la vrit,  rester avec elle en apparence ce que
j'tais par le pass!...

Mais le juge de paix n'tait pas homme  laisser s'garer une enqute
qu'il entreprenait.

--Revenons  Mme de Fondge, dit-il, et rsumons sa conversation.
Elle redoute extrmement de vous voir courir le monde... Est-ce par
affection? Non. Pourquoi, alors? C'est ce qu'il faudra chercher.
Secondement, il parat lui tre indiffrent que vous acceptiez son
hospitalit ou que vous entriez au couvent.

--Elle me pousserait plutt vers le couvent...

--Eh bien!... que conclure de l?... que les Fondge ne tiennent
aucunement  s'emparer de vous et  vous faire pouser leur fils...
S'ils n'y tiennent pas, c'est qu'ils sont srs, positivement,
indiscutablement, que les valeurs disparues n'ont pas t dtournes par
vous... Or, je vous le demande, d'o vient cette certitude absolue?...
Simplement de ce qu'ils savent o sont les millions... et s'ils le
savent...

--Ah!... monsieur, c'est qu'ils les ont vols!...

Le vieux juge se taisait.

Il avait retourn en dedans le chaton de sa bague--signe d'orage, et
dit son greffier--et si matre qu'il ft de l'expression de son visage,
on pouvait y suivre les phases d'un violent combat intrieur.

--Eh bien, oui, mon enfant, pronona-t-il enfin, oui ma conviction est
que les Fondge ont entre les mains les millions que vous aviez vus dans
le secrtaire de M. de Chalusse et que nous n'y avons plus retrouvs...
Comment, par quel prodige de ruse et de sclratesse s'en sont-ils
empars?... C'est ce que je ne puis concevoir... Le sr, c'est qu'ils
les ont, ou la logique n'est plus la logique.

Il demeura pensif un moment, les sourcils contracts par l'effort de la
rflexion, et plus lentement il reprit:

--En vous dcouvrant toute ma pense, je vous donne,  vous, jeune
fille, presqu'une enfant, une preuve d'estime et de confiance dont peu
d'hommes me sembleraient dignes. C'est que je puis me tromper et qu'un
magistrat ne doit pas accuser sans tre trois fois sr... Ce que je
viens de vous dire, Mlle Marguerite, vous devez l'oublier...

Toute remue par l'accent du juge, elle le regardait d'un air de stupeur
profonde.

--Vous me conseillez d'oublier! murmura-t-elle, vous voulez que
j'oublie!...

--Oui!... Vos lgitimes soupons, vous devez les cacher au plus profond
de votre coeur, jusqu'au moment o vous aurez runi assez de preuves
pour confondre les misrables... Certes, dcouvrir et rassembler
d'irrcusables preuves de ce mystrieux dtournement est difficile...
Ce n'est pas impossible, avec le temps, cet infaillible divulgateur des
crimes... Et vous pouvez compter sur moi... je vous aiderai de toutes
les forces de ma vieille exprience... Il ne sera pas dit que j'aurai
laiss craser une pauvre fille, lorsque je vois une chance de la
sauver...

Des larmes, bien douces cette fois, tremblaient dans les longs cils de
Mlle Marguerite. Le monde n'tait donc pas compos uniquement de
coquins!...

--Ah!... vous tes bon, vous, monsieur, dit-elle, vous tes bon!...

--Assurment! interrompit-il avec une bienveillante brusquerie... Mais
il faudra, mon enfant, vous aider vous-mme... Songez-y bien; si les
Fondge se doutent de vos... c'est--dire de nos soupons, tout est
perdu. Rptez-vous cela  tout moment de la journe... et soyez
impntrable, car les gens qui n'ont ni la conscience ni les mains
nettes sont ombrageux.

Il n'avait nul besoin d'insister sur ce point. Il le comprit, et
changeant brusquement de ton:

--Avez-vous quelque projet? demanda-t-il.

A lui, elle pouvait, elle devait tout dire.

Elle se redressa donc, vibrante d'nergie, et d'une voix ferme:

--Ma rsolution est prise, monsieur, sauf toutefois votre approbation.
D'abord, je garde Mme Lon prs de moi... au titre qu'elle voudra,
peu m'importe. Par elle, sans qu'elle s'en doute, je saurai les menes
de M. de Valorsay et peut-tre mme ses esprances et son but... En
second lieu, j'accepte l'hospitalit que m'offrent le gnral et sa
femme... Prs d'eux je serai au centre mme de l'intrigue et dans une
position unique pour recueillir les preuves de leur infamie.

Le vieux juge eut une exclamation de plaisir.

--Vous tes une vaillante fille, mademoiselle Marguerite!...
s'cria-t-il, et prudente en mme temps... Oui, c'est bien ainsi qu'il
faut agir.

Il n'y avait plus qu' rgler les conditions du dpart de Mlle
Marguerite.

Elle possdait de trs-beaux diamants et des bijoux du plus grand prix;
devait-elle les garder?

--Certes, ils sont bien  moi, dit-elle. Mais aprs les indignes
accusations dont j'ai t l'objet, je ne puis consentir  les emporter,
il y en a pour une somme trop considrable... Je vous les laisserai,
monsieur,  l'exception de ceux dont je me sers habituellement... Si
plus tard le tribunal me les restitue, eh bien!... je les reprendrai...
et non sans plaisir, je l'avoue  ma honte.

Et le juge s'inquitant de la faon dont elle vivrait et de ses
ressources:

--Oh!... j'ai de l'argent, rpondit-elle. M. de Chalusse tait la
gnrosit mme, et moi j'ai des gots assez simples... En moins de six
mois, sur ce qu'il me donnait pour ma toilette, j'ai conomis plus de
huit mille francs... C'est la scurit pour plus d'un an.

Le juge de paix lui expliqua alors, que presque certainement le tribunal
lui allouerait une certaine somme  prendre sur cette fortune immense,
dsormais sans possesseur connu.

Le comte, qu'il ft ou non son pre,--l n'tait pas la question,--se
trouvait tre en fait, son tuteur officieux... et elle, encore
qu'elle ft mancipe, pouvait tre considre comme une mineure.

Elle avait donc  invoquer le bnfice de l'article 367 du Code civil,
lequel dit expressment:

Dans le cas o le tuteur officieux mourrait, sans avoir adopt son
pupille, il sera fourni  celui-ci, durant sa minorit, des moyens de
subsister dont la quotit et l'espce... seront rgles, soit
aimablement... soit judiciairement.

--Raison de plus, pronona Mlle Marguerite, pour renoncer  mes
parures.

Restait  dcider comment elle donnerait de ses nouvelles  son vieil
ami. Ils cherchrent et trouvrent un moyen de correspondance qui devait
djouer la plus exacte surveillance du gnral et de sa femme.

--Et maintenant, fit le juge de paix, remontez vite chez vous... Qui
sait ce que pense Mme de Fondge de votre absence?...

Mais Mlle Marguerite avait une requte  prsenter.

Elle avait vu trs-souvent entre les mains de M. de Chalusse, un petit
cahier reli o il notait l'adresse des gens avec qui il tait en
relations. L'adresse de M. Fortunat devait s'y trouver.

Elle demanda donc et obtint du juge de paix la permission de rechercher
ce rpertoire. Elle le trouva, et  sa grande joie,  la lettre F, elle
lut:

Fortunat (Isidore), agent d'affaires, 28, place de la Bourse.

--Ah!... je suis sre  cette heure de retrouver Pascal, s'cria-t-elle.

Et aprs avoir une fois encore remerci le juge de paix, dissimulant
sous l'air le plus abattu qu'elle put prendre ses grandes esprances,
elle regagna sa chambre.

--Comme vous avez t longtemps, bon Dieu! lui dit Mme de Fondge.

--J'ai eu beaucoup d'explications  donner, madame.

--On vous tourmente, ma pauvre petite!

--Oh! indignement...

Ce mot fournissait  la gnrale l'occasion de revenir tout
naturellement  ses conseils.

Mais Mlle Marguerite n'tait pas si simple que de se laisser
convaincre, comme cela, tout  coup; elle leva bien des objections et
discuta longtemps avant d'en arriver  dclarer  Mme de Fondge
qu'elle serait trop heureuse d'accepter la protection et l'hospitalit
qu'elle lui avait offertes...

Et encore, n'tait-ce pas sans conditions... Ainsi, elle prtendait
payer une pension, ne voulant pas tre une charge... Elle tenait aussi 
garder prs d'elle sa gouvernante, trop attache, disait-elle,  cette
chre Lon pour s'en sparer.

La digne femme de charge assistait  cette conversation. Un instant,
elle avait craint que Mlle Marguerite ne souponnt ses honntes
manoeuvres... ses craintes s'envolrent. Et mme, intrieurement, elle
se flicita de sa rare habilet.

Tout tait entendu, conclu, scell par un baiser, lorsque, sur les
quatre heures, le gnral reparut.

--Ah!... mon ami, lui cria sa femme, quel bonheur!... Nous avons une
fille!...

Il ne fallait rien moins que cette nouvelle pour le remettre. Au bruit
sourd des pelletes de terre tombant sur le cercueil de M. de Chalusse,
il s'tait presque trouv mal au cimetire, et mme cette dfaillance
d'un homme orn de si terribles moustaches avait beaucoup surpris.

--Oui, c'est un grand bonheur!... rpondit-il. Mais, sacr tonnerre!...
je n'avais jamais dout du coeur de cette chre mignonne.

Sa femme et lui, nanmoins, dissimulrent mal une grimace, quand le juge
de paix leur apprit que leur chre fille aime n'emportait pas ses
diamants.

--Sacrebleu!... gronda le gnral, je reconnais son pre  ce trait!...
Voil de la dlicatesse, ou je ne m'y connais pas!... Beaucoup de
dlicatesse!... trop, peut-tre.

Mais le juge de paix lui ayant dit que le tribunal, sans doute,
ordonnerait la restitution des diamants, son visage s'claira, et il
descendit veiller de sa personne aux malles et aux effets de Mlle
Marguerite, que M. Casimir faisait charger sur un des fourgons de
l'htel...

Puis le moment du dpart vint.

Mlle Marguerite rpondit aux adieux des domestiques, ravis d'tre
dbarrasss de sa prsence, et, avant de monter en voiture, elle attacha
un long et douloureux regard  cette princire demeure de Chalusse,
qu'elle avait eu le droit de croire sienne, et qu'elle quittait sans
doute pour toujours!...

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




LA VIE INFERNALE

II

LIA D'ARGELS


OUVRAGES DU MEME AUTEUR

=LA VIE INFERNALE=. 6e dition. 2 vol. grand in-18.       7 fr. 

=L'AFFAIRE LEROUGE=. 10e dit. 1 vol. gr. in-18.          3 fr. 50

=LE DOSSIER N 113=. 9e dit. 1 vol. fr. in-18.           3 fr. 50

=LE CRIME D'ORCIVAL=. 7e dit. 1 vol. gr. in-18.          3 fr. 50

=LES ESCLAVES DE PARIS=. 6e dit. 2 vol. gr. in-18.       7 fr. 

=LE 13e HUSSARDS=. 21e dit. 1 vol gr. in-18.             3 fr. 50

=MONSIEUR LECOQ=. 7e dit. 2 vol. gr. in-18.              7 fr. 

=LES COTILLONS CLBRES=.   7e dit. orne de portraits.
2 vol. gr. in-18.                                         7 fr.  

=LES COMDIENNES ADORES=. Nouv. dit. 1 vol.             3 fr. 50

=LES GENS DE BUREAU=. 6e dit. 1 vol. gr. in-18.          3 fr. 50

=LA CLIQUE DORE=. 4e dit. 1 vol. gr. in-18.             3 fr. 50

=MARIAGES D'AVENTURE=. Nouvelle dit. 1 vol. in-18.       3 fr. 50

=LA CORDE AU COU=. 7e dit. 1 vol. in-18.                 3 fr. 50

=LA DEGRINGOLADE=. 5e dit. 3 vol. gr. in-18.             7 fr. 

=L'ARGENT DES AUTRES=. 5e dit. 2 vol. grand in-18.       7 fr. 

=LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES=. 1 vol. gr. in-18.       3 fr. 50

Paris.--Imprimerie de l'_toile_, BOUDET, Directeur, rue Cassette, 1.




LA VIE

INFERNALE

PAR

MILE GABORIAU

II

LIA D'ARGELS

[Illustration]

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

1882

Tous droits rservs




LA VIE INFERNALE




LIA D'ARGELS




I


Se venger!...

Telle est la premire, l'unique pense, lorsqu'on se voit victime d'une
injustice atroce, de quelque guet-apens infme o s'engloutissent
l'honneur et la fortune, le prsent, l'avenir et jusqu' l'esprance.

Les tourments qu'on endure ne peuvent tre attnus que par l'ide qu'on
les rendra au centuple.

Et rien ne semble impossible en ce premier moment, o des flots de haine
montent au cerveau en mme temps que l'cume de la rage monte aux
lvres, nul obstacle ne semble insurmontable, ou plutt on n'en aperoit
aucun.

C'est plus tard, quand les facults ont repris leur quilibre, qu'on
mesure l'abme qui spare la ralit du rve, le projet de l'excution.

Et quand il faut se mettre  l'oeuvre,  beaucoup le dcouragement
arrive. La fivre est passe, on se rsigne... On maudit, mais on n'agit
pas... On s'engourdit dans son opprobre immrit... On s'abandonne, ou
dsespre... on se dit:  quoi bon!

Et l'impunit des coquins est une fois de plus assure.

Un abattement pareil attendait Pascal Frailleur, le matin o, pour la
premire fois, il s'veilla dans ce pauvre appartement de la route de la
Rvolte o il tait venu se cacher sous le nom de Maumjan...

Pour longtemps encore ce devait lui tre un moment affreux que celui o,
chaque matin, en se rveillant, il rapprenait pour ainsi dire son
dsastre...

Accoud sur son oreiller, ple, la sueur au front, il examinait les
cts politiques et pratiques de sa tche, et des difficults se
dressaient devant lui, qui lui paraissaient plus difficiles  carter
que des montagnes.

Une effroyable calomnie l'avait terrass... il pouvait tuer le lche
calomniateur, mais aprs!... Comment atteindre et touffer la calomnie
elle-mme!...

--Autant vaudrait, pensait-il, essayer de serrer dans sa main une
poigne d'eau, autant vaudrait essayer d'arrter, en tendant les bras,
le vent empest qui apporte une pidmie...

C'est qu'aussi l'esprance sublime qui l'avait un moment enflamm,
s'tait teinte.

Depuis cette lettre fatale qui lui, avait t remise par Mme Lon,
il voyait Marguerite perdue pour lui sans retour... Ds lors,  quoi bon
lutter!... Quel serait le prix de sa victoire si, par miracle,  force
de patience et d'nergie il triomphait?... Marguerite perdue, que lui
importait le reste...

Il se disait cela, et en mme temps il se sentait pntr d'un dsespoir
d'autant plus profond qu'il tait calme, et pour ainsi dire rflchi.

Ah! s'il et t seul au monde!... Mais il avait sa mre, il se devait 
cette femme nergique dont la voix, une fois dj, avait fait tomber de
ses mains l'arme du suicide.

--Je me dbattrai donc, je lutterai puisqu'il le faut, murmura-t-il, en
homme qui d'avance prvoit l'inutilit de ses efforts...

Il s'tait lev, cependant, et il achevait de s'habiller quand on frappa
doucement  la porte de sa chambre.

--C'est moi, mon fils! fit au dehors la voix de Mme Frailleur.

Pascal s'empressa d'ouvrir.

--Je viens te chercher, lui dit sa mre, parce que cette femme de mnage
dont tu m'as parl hier soir, Mme Vantrasson, est en bas, et avant de
l'accueillir je dsire ton avis.

--Cette femme ne te plat donc pas, chre mre!...

--Je veux que tu la voies.

Il descendit et se trouva en prsence d'une grosse femme, blme, aux
lvres minces et aux yeux fuyants, qui le salua d'une rvrence
obsquieuse.

C'tait bien Mme Vantrasson en personne, l'htesse du
Garni-Modle, qui demandait  occuper au service d'autrui trois ou
quatre heures qu'elle avait de libres, disait-elle, dans la matine.

Certes, ce n'tait pas pour son agrment qu'elle se dcidait  entrer en
condition, sa dignit de commerante en souffrait cruellement... mais il
faut manger.

Les locataires n'affluaient pas au Garni-Modle, malgr les sductions
de ce titre, et ceux qui y couchaient par hasard, russissaient toujours
 voler quelque chose. L'picerie ne rendait pas, et les quelques sous
que laissait de temps  autre un ivrogne, Vantrasson les empochait...
pour aller boire chez un concurrent. Il est connu que ce que l'on boit
chez soi est amer.

Si bien que n'ayant crdit ni chez le boulanger, ni chez le boucher, ni
la fruitire, Mme Vantrasson en tait rduite, a certains jours,  se
sustenter uniquement des produits de sa boutique, figues moisies ou
raisins secs avaris, qu'elle arrosait de torrents de ml-cassis... sa
seule consolation ici-bas.

Mais ce n'tait pas un rgime, ainsi qu'elle le confessait... De l
cette rsolution de chercher un mnage qui lui assurt le djeuner
quotidien et quelque argent, qu'elle se jurait bien de ne pas laisser
voir  son digne poux.

--Quelles seraient vos conditions?... demanda Pascal.

Elle parut se recueillir, compta sur ses doigts, et finalement dclara
qu'elle se contenterait du djeuner et de quinze francs par mois,  la
condition toutefois qu'elle irait seule aux provisions.

Car c'est l que nous en sommes.

La premire question d'une cuisinire qui se prsente dans une maison
est invariablement celle-ci: Ferai-je le march? En bon franais, cela
signifie: Aurai-je du moins quelques facilits pour voler? Chacun sait
cela, et nul ne s'en tonne... c'est dans les moeurs.

Et c'est l-dessus que se dbattent les conditions; la cuisinire
proclamant hautement et du plus beau sang-froid qu'elle prtend voler,
les matres hasardant quelques timides objections.

--Je vais aux provisions moi-mme, osa dclarer Mme Frailleur.

--Alors, rpliqua Mme Vantrasson, ce sera trente francs.

Pascal et sa mre s'taient consults du regard; cette mgre leur
dplaisait galement, il ne s'agissait plus que de l'conduire, ce qui
tait facile.

--Trop cher!... dit Mme Frailleur, je n'ai jamais donn plus de
quinze francs.

Mais la Vantrasson n'tait pas femme  se dcourager ainsi, sachant bien
que si elle laissait chapper cette place, elle n'en retrouverait pas
facilement une autre.

Des gens trangers au quartier, des nouveaux venus ignorant la
rputation du Garni-Modle, pouvaient seuls introduire chez eux
l'htesse de cet honorable tablissement.

Elle se mit donc  insister, et pour attendrir Pascal et sa mre, entama
son histoire, c'est--dire une histoire de fantaisie o mlant assez
adroitement le faux au vrai, elle se donnait pour une victime de la
concurrence, des dmolitions, de la raret de l'argent, et aussi de la
barbarie de ses parents.

Car elle appartenait, affirmait-elle, ainsi que son mari,  une
trs-honorable famille... on pouvait s'en assurer. La soeur de
Vantrasson tait marie  un nomm Greloux, relieur autrefois, rue
Saint-Denis, qui s'tait retir des affaires aprs fortune faite.

Comment les Greloux ne les avaient-ils pas aids et sauvs de la
faillite?... C'est qu'il ne faut rien attendre de bon des parents,
gmissait-elle; ils vous jalousent et vous caressent, si vous
russissez; mais si vous chouez, ils vous repoussent...

Loin de rendre la Vantrasson intressante, ces dolances donnaient  sa
physionomie dj ingrate quelque chose de faux, de suspect et
d'inquitant.

--Je vous l'ai dit, interrompit Mme Frailleur, c'est quinze
francs...  prendre ou  laisser.

La mgre se rcria. Elle consentait  rabattre cinq francs de ses
prtentions, mais plus... impossible.

Fallait-il regarder  dix francs pour s'assurer un trsor comme elle,
une femme tablie, honnte, qui n'avait pas sa pareille pour la
propret, et comparable au caniche pour le dvouement  ses matres.

--Sans compter, ajoutait-elle, que j'ai t une fine cuisinire, dans
mon temps, et que je n'ai pas trop perdu... Monsieur et Madame seraient
contents de moi, car j'ai vu plus d'un gros seigneur se lcher les
doigts de mes sauces quand j'tais au service de M. de Chalusse...

Pascal et sa mre ne purent s'empcher de tressaillir  ce nom, mais
c'est d'un ton d'indiffrence bien joue que Mme Frailleur dit:

--M. de Chalusse?...

--Oui, madame... un comte... et si riche qu'il ne connaissait pas sa
fortune... S'il tait encore de ce monde, je n'en serais pas rduite 
servir les autres... Mais il est mort, et mme on l'enterre
aujourd'hui...

Elle eut un sourire gros de rticences, et d'un air mystrieux:

--tant alle hier  l'htel de Chalusse, pour solliciter un secours,
j'ai appris ce grand malheur... Vantrasson, mon mari, tait venu avec
moi, et mme, pendant que nous causions avec le concierge, il a
reconnu... oh! mais trs bien, rien qu'en la voyant traverser le
vestibule; une personne qui dans le temps jadis... Enfin, cela ne me
regarde pas... C'est une belle demoiselle, maintenant, haute comme les
nues, et dfunt M. le comte la faisait passer pour sa fille... C'est
tout de mme ont drle de chose que la vie du monde!...

Pascal tait devenu plus blanc que le pltre de la muraille. Ses yeux
flamboyaient. Mme Frailleur frmit.

--Soit! dit-elle  la Vantrasson, vous aurez vos vingt-cinq francs... A
cette condition pourtant que si parfois j'ai besoin de vous le soir,
vous viendrez sans rcriminations... Ces jours-l, je vous donnerai le
dner.

Et sortant cinq francs de sa poche, elle les mit dans la main de
l'htesse du Garni-Modle et ajouta:

--Voici votre denier  Dieu.

L'autre lestement empocha l'argent; toute surprise, par exemple, de
cette brusque dcision qu'elle n'esprait gure et ne sachant  quoi
l'attribuer.

N'importe!... ce dnoment l'enchantait si fort qu'elle voult entrer en
fonctions  l'instant mme, et pour se dbarrasser d'elle, Mme
Frailleur fut oblige de l'envoyer chercher ce qui tait ncessaire
pour le djeuner...

Puis, ds qu'elle fut seule avec son fils:

--Eh bien!... Pascal!... fit-elle.

Mais l'infortun semblait chang en statue; voyant qu'il ne rpondait ni
ne bougeait, elle poursuivit d'un ton svre:

--Est-ce donc ainsi que tu tiens tes rsolutions et tes serments!... Tu
prtends mener  bonne fin une tche toute de patience, de ruse et de
dissimulation, et au premier vnement imprvu, ton sang-froid
t'abandonne et tu perds la tte... Sans moi, tu te trahissais devant
cette femme... Renonce  nous venger, rsigne-toi au triomphe du marquis
de Valorsay, si ton visage doit tre comme un livre ouvert o chacun
lira le secret de tes penses et de tes desseins!...

Pascal hochait la tte d'un air dsespr.

--Tu n'as donc pas entendu, mre... balbutia-t-il.

--Quoi?...

--Ce qu'a dit cette mgre!... Cette personne... dont elle parlait...
que son mari a reconnut... c'est... ce ne peut tre que Marguerite.

--Je le crois.

Il recula, stupfi.

--Tu le crois!... balbutia-t-il, et tu me le dis ainsi, froidement, sans
motion, comme si c'tait une chose naturelle, possible mme... Tu n'as
donc pas compris le sens honteux des insinuations de cette abjecte
vieille!... Tu n'as donc pas vu son sourire hypocrite et l'infernale
mchancet qui clatait dans ses yeux!... Pourquoi l'avoir
interrompue!... Qui sait quelle abominable calomnie montait  ses
lvres!

Malheureux!... Il pressait son front entre ses mains, comme s'il l'et
senti prt d'clater.

--Et je n'ai pas cras cette infme vieille, rptait-il, je ne l'ai
pas foule aux pieds!...

Ah! si elle n'et suivi que les inspirations de son coeur, Mme
Frailleur se ft jete au cou de son fils, elle l'et press entre ses
bras, elle et ml ses larmes aux siennes. L'austre raison l'arrta...
Dans le coeur de cette simple bourgeoise parlait haut ce fier
sentiment du devoir qui soutient les humbles hrones du foyer, bien
suprieures aux tapageuses aventurires dont l'histoire enregistre le
nom.

Elle comprit que Pascal devait tre non consol mais excit, et s'armant
de courage:

--Connais-tu exactement le pass de Mlle Marguerite? demanda-t-elle.
Non, n'est-ce pas... Tout ce que tu sais c'est que sa vie a t
trs-agite... c'est une raison pour qu'elle prte beaucoup  la
calomnie...

Il n'y avait au monde que Mme Frailleur,  pouvoir s'exprimer ainsi
impunment devant Pascal.

--En ce cas, ma mre, pronona-t-il, vous avez eu tort d'interrompre
Mme Vantrasson, elle vous et probablement appris beaucoup de
choses...

--Je l'ai arrte, c'est vrai, et renvoye... tu sais pourquoi. Mais
elle est  notre service, maintenant, et quand tu seras calme, quand tu
auras ta raison, rien ne t'empchera de la faire parler... Il se peut
que cela te serve de savoir qui est ce Vantrasson, et o et comment il
avait connu Mlle Marguerite.

La honte, la douleur, la rage arrachaient des larmes  Pascal.

--Mon Dieu, rptait-il, mon Dieu! en tre rduit  cet excs de misre
d'entendre ma mre douter de Marguerite!

Lui ne doutait pas.

Il et pu entendre les plus monstrueuses accusations, sans que le
soupon l'effleurt seulement de ses ailes de chauve-souris.

Mme Frailleur eut assez de puissance sur elle-mme pour hausser les
paules.

--Eh mon Dieu!... fit-elle, confonds la calomnie, je ne demande pas
mieux, mais n'oublie pas que nous avons nous-mmes  nous rhabiliter...
Travaille  craser tes ennemis, cela sera plus profitable  Mlle
Marguerite que de vaines menaces et de striles gmissements... Tu avais
jur, ce me semble, de ne plus te plaindre, mais d'agir...

C'en tait trop, et le fouet de cette ironie devait imprimer au cerveau
de Pascal la secousse dont il avait besoin. Chancelant, il fut remis sur
pied, d'aplomb.

Et c'est froidement qu'il dit:

--C'est juste... Je te remercie de m'avoir rappel  moi-mme, ma
mre!...

Elle ne dit mot, mais du fond de son me, remercia Dieu.

Mre incomparable, elle avait su lire dans le coeur de son fils, et
apercevant ses hsitations et ses dfaillances, elle avait t
pouvante... Maintenant elle le voyait tel qu'elle le souhaitait...

Et, en effet, il en tait dj  se reprocher son dcouragement et 
s'indigner de sa facilit  se laisser mouvoir. Et, pour premire
preuve, il s'imposait de ne pas interroger la Vantrasson avant quatre
ou cinq jours... Si elle avait eu quelques soupons, ce temps devait
suffire  les dissiper.

Il parla peu pendant le djeuner, mais c'est qu'il brlait de commencer
la lutte, il voulait agir et il se demandait comment entrer en campagne.

Avant tout, c'tait indiqu, il devait tudier la position de l'ennemi,
reconnatre les gens  qui il allait avoir affaire, savoir au juste ce
qu'taient le marquis de Valorsay et le vicomte de Coralth.

O et par quels moyens obtenir des renseignements exacts et minutieux
sur le pass de ces deux hommes? Serait-il donc oblig de les pier 
tout hasard et  drober de ci et de l quelques informations au moins
douteuses?... Cette faon de procder entranerait bien des
inconvnients et bien des lenteurs.

Il se torturait l'esprit, quand tout  coup lui revint en mmoire ce
joueur trange de la soire de Mme d'Argels, ce gros homme essouffl
qui, le lendemain du guet-apens, tait venu le trouver rue d'Ulm et lui
avait sign un certificat d'honorabilit... Il se souvint qu'en le
quittant, ce singulier personnage lui avait dit: S'il vous faut jamais
un coup d'paule, venez sonner  ma porte...

--Je vais me rendre chez le baron Trigault, dit-il  sa mre, si tes
pressentiments d'hier ne te trompent pas, il nous aidera...

Moins d'une demi-heure plus tard, il se mettait en route...

Il avait revtu ses plus vieux habits, et avait russi  se donner cette
indfinissable tournure des gens sans position prcise et qui passent
leur vie  solliciter. Cet artifice de toilette et le soin qu'il avait
pris de faire couper sa barbe et ses cheveux le changeaient si bien
qu'il fallait le regarder plusieurs fois et attentivement avant de le
reconnatre.

On ne l'et pas reconnu non plus aux cartes de visite qu'il avait en
poche, cartes crites  la main, par lui, avant de sortir, et o on
lisait:

      _P. Maumjan,_
    _Homme d'Affaires._

      Route de la Rvolte.

L'exprience de la vie de Paris lui avait fait choisir la profession
qu'exerait si honorablement M. Fortunat, qui n'en est pas une,  vrai
dire, et qui pourtant ouvre presque toutes les portes.

--Je vais entrer dans le premier caf venu, se disait-il, j'y demanderai
un Bottin, et j'y trouverai certainement l'adresse du baron Trigault...

Le baron demeurait rue de la Ville-l'vque.

Son htel, un des plus vastes et des plus magnifiques du quartier,
trahissait l'industriel heureux, le financier habile, le propritaire de
mines...

Le luxe clatait au point de surprendre Pascal, qui se demandait comment
le possesseur de cette habitation princire pouvait trouver quelque
plaisir  la table de jeu de l'htel d'Argels...

Cinq ou six domestiques flnaient dans la cour, lorsqu'il y arriva. Il
marcha droit  l'un d'eux, et le chapeau  la main, demanda:

--M. le baron Trigault.

Il et demand le Grand-Turc, que le valet ne l'et pas tois d'un air
plus tonn... A ce point que, craignant de s'tre tromp, il ajouta:

--N'est-ce pas ici qu'il demeure?

L'autre clata de rire.

--C'est bien ici, rpondit-il, et mme,--vous pouvez vous flatter
d'avoir une rude chance... il y est...

--J'aurais  l'entretenir d'une affaire...

Le domestique appela un de ses collgues:

--Eh! Florestan... M. le baron reoit-il?

--Mme la baronne n'a rien dit.

Cela parut suffire au valet, et se retournant vers Pascal:

--En ce cas, dit-il, arrivez...




II


L'intrieur de l'htel Trigault, par sa somptuosit, rpondait dignement
aux magnificences extrieures...

Ds le seuil, clatait le luxe du millionnaire insouciant et prodigue,
curieux de la difficult vaincue, jaloux de l'impossible et ne
marchandant jamais ses caprices.

Le vestibule, pav de mosaques prcieuses, tait transform en serre et
tout encombr de fleurs renouveles chaque matin... Des plantes rares ou
bizarres grimpaient le long des murs aprs des treillis d'or ou
pendaient du plafond dans des vases de vieux chine authentique... Et de
ce fouillis de verdure, surgissaient quelques marbres exquis, signs de
noms illustres.

Sur un canap de joncs vernis, jouant le banc rustique, deux grands
diables de valets de pied, luisants et brillants comme des sous neufs,
se dtiraient et billaient  se dmettre la mchoire.

--Dites donc, vous autres, demanda le domestique qui conduisait Pascal,
peut-on parler  M. le baron?

--Pourquoi?...

--C'est que monsieur que voici aurait quelque chose  lui dire.

Les deux valets toisrent ce visiteur inconnu, l'estimrent un de ces
personnages qui n'existent pas pour des laquais de bonne maison, et
finalement clatrent de rire.

--Ma foi!... fit le plus g, en voil un qui tombe comme mare en
carme... Annonce-le, va, et tu feras firement plaisir  Madame... Il y
a bien une demi-heure que Monsieur la tanne comme il n'est pas
possible... Cr nom! est-il tannant, cet homme-l, quand il s'y met!...

La plus intense curiosit brilla dans l'oeil de l'introducteur de
Pascal, et d'un air mystrieux:

--Pourquoi donc est-ce qu'il la tracasse? demanda-t-il. Toujours 
propos de son Fernand, sans doute... ou d'un autre?...

--Non... Ce matin c'est  cause de M. Van Klopen.

--Le tailleur de Madame?

--Tout juste!... Monsieur et Madame taient en train de djeuner
ensemble,--une fois n'est pas coutume,--quand voil que M. Van Klopen se
prsente, la bouche enfarine et est reu... A part moi, je me dis:
Ae!... ae!... gare le grabuge!... J'ai un nez, pour ces choses-l,
sans pareil... Effectivement, le couturier n'tait pas entr depuis cinq
minutes, que nous entendons la voix de Monsieur qui montait, qui
montait! Je me suis dit en moi-mme: V'lan... c'est le tailleur qui
prsente sa facture!... a, voyez-vous, a me connat... Madame criait
bien le plus qu'elle pouvait, mais ouitche!... quand Monsieur s'en mle,
il n'y en a que pour lui... Non, il n'y a pas de cocher de fiacre pour
jurer comme lui!...

--Et M. Van Klopen?

--Oh! lui, il est habitu  ces scnes-l... Quand on l'a bien
invectiv, il fait comme les caniches qui sortent de l'eau, il se secoue
les oreilles et tout est dit... Il se fiche un peu de Monsieur!... Il a
fourni sa marchandise, n'est-ce pas?... Il faut bien qu'on la lui paye
tt ou tard...

--Comment!... On ne l'a donc pas pay?

--Je ne sais pas, il est encore l.

Un terrible bruit de vaisselle qu'on brise, interrompit cette difiante
conversation.

--Allons, bon!... fit un des valets de pied, voil Monsieur qui casse
pour deux ou trois cents francs de porcelaines... Il faut tre riche,
mes enfants, pour se passer des colres de ce prix-l!...

--Dame! observa l'autre,  la place de Monsieur, je ne serais pas
content... Est-ce que a vous irait que votre femme se fit habiller par
un monsieur qui la mesurerait en long et en large?... Moi, je dis que
c'est indcent. Je ne suis qu'un domestique, mais nom d'un chien!...

--Bast!... c'est la mode!... D'ailleurs M. le baron s'inquite bien de
cela?... Un homme qui passe sa vie  courtiser la dame de pique!...

--Avec cela que Madame, de son ct...

Il s'arrta court, les autres lui avaient fait signe de se taire.

Le baron Trigault tait entour de domestiques exceptionnels, la
prsence d'un tranger gnait leurs panchements.

C'est pourquoi l'un d'eux, aprs avoir demand  Pascal sa carte, lui
ouvrit une porte et le poussa dans une petite pice, en disant:

--Je vais prvenir M. le baron; attendez l...

L... c'tait une sorte de fumoir, tendu de cachemire  dessins
fantastiques,  couleurs clatantes, entour d'un divan trs-bas
surcharg de coussins, le tout recouvert d'une toffe pareille  la
tenture.

Dans ce fumoir, comme dans le vestibule, l'oeil tait tonn par une
incroyable profusion de choses rares et prcieuses: armes, coupes,
statues, tableaux...

Mais Pascal, dj confondu par la conversation des domestiques, n'eut
pas le loisir de s'arrter  inventorier.

Par une porte ouverte, faisant face  celle par o il tait entr, de
grands clats de voix domins par des jurons lui arrivaient.

Le baron Trigault, la baronne et le fameux couturier Van Klopen taient
runis dans la pice voisine, cela tait clair.

Et avec la meilleure volont de n'tre pas indiscret, Pascal ne devait
pas perdre un mot de ce qu'ils disaient.

C'tait une femme--la baronne videmment--qui parlait, et le tremblement
de sa voix claire et sche trahissait une violente irritation
pniblement contenue.

--Ce n'est pas la peine d'tre la femme d'un des hommes les plus riches
de Paris, disait-elle, pour se voir ainsi disputer et marchander le
ncessaire.

Une voix d'homme, avec un accent germanique des plus prononcs, celle
de Van Klopen, le Hollandais, reprit:

--Oui, le strict ncessaire, on peut l'affirmer... Et si, avant de se
mettre en colre, monsieur le baron avait pris la peine d'examiner ma
petite note, il aurait vu...

--Rien! Vous m'ennuyez!... Je n'ai pas de temps  gaspiller en sottes
discussions: on m'attend au cercle pour le whist.

Cette fois, c'tait le matre de la maison, le baron Trigault, qui
parlait.

Pascal reconnut et sa voix saccade et ses faons de dire.

--Que M. le baron me permette seulement de lui lire le dtail, reprit le
couturier. C'est l'affaire d'une minute.

Et comme si le juron qui lui rpondit et t un consentement, il
commena  lire:

--Nous disons en juin: un costume hongrois, avec pardessus et ceinture;
deux robes  trane, avec entre-deux et garnitures de dentelles; une
plerine Mdicis; un costume Jockey; un costume Walk-Over; une amazone;
un Retour du Derby, ouat; deux robes du matin; un costume Vellda; une
robe de soire...

--J'ai t force d'aller beaucoup aux courses, au mois de juin, observa
la baronne.

Mais dj l'illustre tailleur pour dames continuait:

--En juillet, nous avons: deux vestes du matin, une Promenade sur la
plage, un costume Marinire, une Bergerette Watteau, une Baigneuse
Pompadour avec fourniture d'toffe pour ombrelle et bottines pareilles,
un Bain de mer, un Chic de Trouville garni de dentelles, une robe de
chambre, une mante Mdicis ajuste, deux Soires du Casino, un costume
de bain...

--Et certes, fit la baronne,  Trouville, o j'ai pass le mois de
juillet, j'tais loin d'tre des plus lgantes...

L'autre poursuivit.

--Le mois d'aot est un peu plus charg; nous avons une robe de matin,
un chemin de fer en drap avec garnitures...

Et il allait, il allait,  perdre haleine, estropiant les noms ridicules
qu'il donnait  ses lucubrations, interrompu seulement, tantt par un
coup de poing frapp sur la table, tantt par un jurement qui chappait
au baron.

Debout dans le fumoir, Pascal tait ptrifi...

Il ne savait qu'admirer le plus de l'impudence de Van Klopen, qui osait
lire une telle facture, de la dmence de la femme qui avait command
tout cela, ou de la patience du mari qui sans doute allait payer...

Enfin, aprs une numration qui semblait ne pas devoir finir, le
couturier dit:

--Et c'est tout!...

--C'est tout, pronona la baronne comme un cho.

--Fort heureux!... s'cria le baron; c'est fort heureux, en vrit.
C'est--dire qu'en quatre mois il a pass sur le dos de ma femme sept
cents mtres environ de soie, de velours, de satin, de mousseline,
etc....

--Les robes aujourd'hui exigent beaucoup d'toffe... M. le baron doit
comprendre que les biais, les ruches, les volants...

--Naturellement!... Total: vingt-sept mille francs.

--Pardon!... Vingt-sept mille neuf cent trente-trois francs
quatre-vingt-dix centimes.

--Mettons vingt-huit mille... Eh bien! M. Van Klopen, si jamais vous
tes pay de cette fourniture... ce ne sera pas par moi.

Si Van Klopen s'attendait  ce dnoment, Pascal le pressentait si peu,
qu'une exclamation lui chappa, qui  tout autre moment et trahi sa
prsence dans le boudoir.

Ce qui lui semblait surtout incomprhensible, c'tait le sang-froid
gouailleur du baron, succdant sans transition  un accs de fureur dont
les violences avaient retenti jusque dans le vestibule.

--Ou il est extraordinairement matre de soi, pensait Pascal, ou cette
scne cache un mystre que je ne souponne mme pas.

Cependant, le couturier insistait... mais le baron, au lieu de lui
rpondre, se mit  siffler, et bless de ce manque d'gards:

--J'ai eu affaire, s'cria-t-il, aux gentilshommes du plus grand
monde,--il prononait: ti blis crant monte,--aucun d'eux, jamais, n'a
refus de me payer les toilettes de sa femme.

--Oui d!... Eh bien! moi, je ne les paye pas... voil la diffrence...
Vous imagineriez-vous, par hasard, que moi, baron Trigault, j'ai
travaill comme un ngre vingt annes durant,  la seule fin de
subventionner votre aimable et utile industrie?... Rayez cela de vos
papiers, m'sieu le tailleur pour dames et demoiselles!... Qu'il y ait
des maris assez btes pour se croire engags vis--vis de vous par les
folies de leurs femmes... c'est possible... moi je ne suis pas de cette
trempe. Je donne  Mme Trigault huit mille francs par mois pour sa
toilette... c'est raisonnable... qu'elle s'arrange avec et vous aussi.
Que vous ai-je dit, l'an pass, en vous soldant une facture de quarante
mille francs? Que je ne reconnatrais aucune des dettes de ma femme...
Et j'ai fait plus que vous le dire, je vous l'ai fait signifier par mon
huissier.

--Je me rappelle, en effet...

--Alors, que me chantez-vous, avec votre facture!... C'est  ma femme
que vous avez ouvert un compte, adressez-vous  elle... et flanquez-moi
la paix!...

--Madame la baronne m'avait promis...

--Tchez qu'elle tienne ses promesses.

--Il en cote cher, pour tenir son rang, et les plus grandes dames,
c'est connu, sont forces de s'endetter...

--C'est leur droit... Mais ma femme n'est pas une grande dame... Elle
est tout bonnement Mme Trigault, baronne par la grce des cus de son
mari et d'un digne prince allemand qui avait besoin d'argent... elle n'a
en consquence, aucune espce de rang  soutenir...

Il fallait que la baronne attacht  ce que Van Klopen ft pay une
importance norme, car, dissimulant le dpit que lui devait causer cette
scne humiliante, elle descendit jusqu' l'excuse, jusqu' la prire.

--J'ai t un peu vite, peut-tre, pronona-t-elle, mais du moment o je
le reconnais, payez, monsieur, cette fois encore...

--Non!

--Si ce n'est pour moi, que ce soit pour vous.

--Rien.

Au ton du baron, Pascal comprit que sa femme n'branlerait pas une
rsolution irrvocablement arrte.

Tel dut tre l'avis de l'illustre couturier, car il revint  la charge,
lanant la rserve de ses arguments.

--S'il en est ainsi, fit-il, je me verrai,  mon grand regret, oblig de
manquer au respect que je dois  M. le baron et forc de lui envoyer du
papier timbr...

--Envoyez, mon cher, envoyez...

--Je ne puis croire que M. le baron souhaite un procs...

--Erreur!... Un procs m'irait admirablement. Ce me serait enfin une
occasion de crier bien haut ce qu'est votre commerce!... Pensez-vous que
les maris ne sont pas las d'tre considrs par leurs femmes uniquement
comme des machines  pices de cent sous!... Vous tirez trop sur la
ficelle, mon cher, elle cassera... Ce que l'on n'ose pas dire, je le
clamerai, et nous verrons bien si je ne russis pas  organiser une
petite croisade...

Il s'animait au bruit de ses paroles, la colre lui revenait, et c'est
d'une voix de plus en plus haute qu'il poursuivit:

--Ah! vous voulez pratiquer le chantage au scandale... C'est votre
systme... avec moi il ne russira pas. Vous me menacez de plaider...
plaidons. Pardieu! je me charge d'gayer Paris... C'est que je connais
le dessous de vos cartes, m'sieu le tailleur pour dames et...
demoiselles... Je sais les parties fines qu'abrite votre enseigne... Ce
n'est pas toujours pour causer chiffons que les femmes s'arrtent chez
vous en revenant du bois... Vous vendez des toffes, mais vous dbitez
aussi du madre, du porto et d'excellents cigares... et il y en a qui,
en sortant de chez vous, ne marchent pas trs-droit et empestent le
tabac et l'absinthe... Oui, plaidons!... j'aurai un avocat qui saura
dire  quels rles les femmes s'exercent chez vous, et qui rvlera,
preuves en main, comment, grce  vos soins, les clientes gnes
arrivent  trouver de l'argent ailleurs que dans la caisse de leur
mari... On en a condamn pour excitation  la dbauche, qui ne
l'avaient, sacrebleu! pas mrit tant que vous.

Dame!... quand on le prend sur ce ton avec M. Van Klopen, il n'est pas
content du tout.

--Et moi, s'cria-t-il, je dirai partout que le baron Trigault rgle ses
cranciers en injures, quand il a perdu tout son argent au jeu!...

Le tapage d'une chaise renverse, apprit  Pascal que le baron venait de
se dresser et avec violence.

--Tu diras ce que tu voudras, malpropre drle, cria-t-il, mais non chez
moi... Allons dehors, ou je sonne...

--Monsieur!...

--Dehors, dehors!... ou je n'aurai pas la patience d'attendre mes
domestiques.

Il dut joindre aussitt l'action  la parole, saisir Van Klopen au
collet et le jeter dans le vestibule, car on entendit comme un
trpignement de lutte, des jurements de charretier, deux ou trois cris
de femme et de rauques exclamations allemandes.

Puis une porte claqua si violemment que l'htel entier en trembla, et
que dans le fumoir une magnifique horloge appuye contre la cloison,
sonna...

Cette scne, pour Pascal, tenait du prodige.

Comment imaginer qu'un crancier sortit avec sa facture impaye de cet
htel princier!...

Mais, de plus en plus, il comprenait qu'entre le baron Trigault et sa
femme il devait y avoir tout autre chose que ce compte de vingt-huit
mille francs.

Qu'tait cette somme pour ce joueur passionn qui, sans sourciller,
gagnait ou perdait une fortune dans sa soire!...

videmment, certainement, il y avait dans ce mnage quelque plaie
incurable, un de ces secrets fltrissants ou terribles qui fait du mari
et de la femme deux ennemis, d'autant plus acharns qu'ils sont rivs 
une chane impossible  briser... Et sans doute une bonne partie des
injures jetes  la face de Van Klopen avait d retomber sur la baronne.

Toutes ces rflexions traversant l'esprit de Pascal comme l'clair, lui
montraient vivement l'horrible fausset de sa situation dans ce fumoir.

Le baron, si bien dispos pour lui, dont il attendait un service
immense, ne le repousserait-il pas, ne deviendrait-il pas mme son
ennemi lorsqu'il saurait que sa conversation avait t surprise, si
involontairement que ce ft...

Quel hasard exposait Pascal  ce danger? Comment le valet de pied qui
lui avait demand sa carte ne l'avait-il pas remise?... Voil ce qu'il
ne s'expliquait pas.

Que faire, cependant?

Ah! s'il et pu se retirer sans bruit; gagner la cour sans tre remarqu
et disparatre sans laisser de traces, il n'et pas hsit... Mais
tait-ce praticable!... Sa carte de visite ne le trahirait-elle pas...
Ne saurait-on pas tt ou tard qu'il s'tait trouv dans le fumoir en
mme temps que M. Van Klopen dans la salle  manger!...

En tous cas, la dlicatesse, d'accord avec son intrt, lui commandait
de ne pas rester plus longtemps le confident involontaire du baron et de
sa femme...

Il se mit donc  remuer bruyamment un meuble, et  tousser avec
affectation, le plus haut possible, ce qui en tout pays signifie:

--Prenez garde... je suis l!...

Il ne russit pas  attirer l'attention.

Et cependant, le silence tait profond, on entendait distinctement le
craquement des bottes du baron Trigault arpentant la pice voisine, il
entendait clairement une main impatiente et nerveuse, tambourinant une
marche sur la table.

S'il voulait chapper aux involontaires confidences du baron et de sa
femme, ne pas s'exposer  surprendre malgr lui d'autres secrets, Pascal
n'avait plus qu'un moyen: se montrer brusquement.

Et il allait s'y rsigner, quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte
qui, du vestibule, donnait dans la salle  manger.

Il prta l'oreille, mais il n'entendit que des paroles confuses,
auxquelles le baron rpondit:

--C'est bien, il suffit!... Je suis  lui.

Pascal respira.

--On vient de lui remettre ma carte, pensa-t-il, je puis rester, il va
venir...

Le baron dut, en effet, se disposer  sortir, car sa femme lui dit:

--Encore un mot! avez-vous bien rflchi?

--Oh! parfaitement.

--Vous tes rsolu  me laisser expose aux avanies de mon tailleur.

--Van Klopen est un homme trop charmant pour vous causer le moindre
chagrin.

--Vous braverez l'humiliation d'un procs?...

--Allons donc!... Vous savez bien que votre couturier ne plaidera pas...
malheureusement. Et d'ailleurs, o serait l'humiliation, je vous
prie?... J'ai une femme qui a perdu la tte... est-ce ma faute?... Je
m'oppose  d'absurdes prodigalits... n'ai-je pas raison?... Si tous les
maris avaient le courage que je me sens, nous aurions vite fait fermer
boutique  tous ces marchands finauds qui exploitent votre vanit,
Mesdames, et qui se servent de vous comme de poupes, comme de rclames
vivantes, pour propager des modes absurdes qui les enrichissent...

Le baron fit deux ou trois pas pour sortir, Pascal l'entendit fort bien,
mais la femme aussitt reprit avec une extrme vivacit:

--La baronne Trigault, dont le mari a sept ou huit cent mille livres de
rentes, ne peut cependant pas aller vtue comme une simple bourgeoise.

--Je n'y verrais nul inconvnient.

--Oh! je sais... Seulement vos ides ne sont pas les miennes... Je ne me
donnerai jamais ce ridicule de me singulariser parmi les femmes de mon
monde, parmi mes amies!...

--En effet!... ce serait dommage!... Car il faut en parler de vos
amies...

L'exclamation froissa la baronne, car il y avait une emphase
extraordinaire dans la faon dont elle rpondit:

--Je n'ai pour amies que des femmes de la plus haute socit... des
grandes dames!

Le baron dut hausser terriblement les paules, et d'un ton crasant
d'ironie et de mpris:

--Des grandes dames!... s'cria-t-il, qui donc appelez-vous ainsi?...
Des cerveles qui ne savent qu'inventer pour se faire montrer du doigt
et pour qu'on parle d'elles!... des insenses qui se piquent de dpasser
les filles en audace, en extravagance et en effronterie, et qui plument,
ma foi, leur mari aussi lestement que les filles plument leurs
amants!... Des grandes dames, toutes ces cabotines de haut parage, qui
boivent, qui soupent, qui fument, qui courent les bals masqus, qui
parlent argot, qui disent: Il ne faut pas me la faire  la vertu, ou
 Chaillot les gneurs, ou on la connat, je me la brise!... Des
grands dames, ces idiotes qui prennent pour un murmure approbateur les
hues de la foule et le dcri public pour une flatteuse renomme... Une
femme n'est grande que par ses vertus... et la premire de toutes, la
pudeur manque absolument  vos illustres amies...

--Monsieur, interrompit la baronne d'une voix trangle par la colre,
vous vous oubliez... vous me...

Mais le baron tait lanc.

--Si c'est le scandale, poursuivit-il, qui sacre grande dame, vous
l'tes... et des plus grandes... Ah! vous tes clbre... autant presque
que la Fancy... C'est par les journaux que j'apprends vos faits et
gestes, vos amusements, vos occupations et les toilettes que vous
portez... Impossible de lire le compte rendu d'une premire
reprsentation ou d'une course sans y trouver votre nom entre ceux de
Fancy, de Cora ou de Ninette Simplon... Je serais, sacrebleu! un mari
bien dgot si je n'tais pas ravi... et fier surtout! Ah! vous donnez
de la besogne aux chroniqueurs...

Avant-hier, la baronne Trigault a patin, hier elle conduisait
elle-mme... Aujourd'hui, elle s'est distingue au tir aux pigeons...
Demain, elle se montrera demi-nue dans des tableaux vivants...
Aprs-demain, elle inaugurera une nouvelle nuance de cheveux et jouera
la comdie...

C'est encore la baronne Trigault qu'on a remarque  Vincennes dans
l'enceinte du pesage... La baronne Trigault a perdu cinq cents louis...
La baronne Trigault se sert du lorgnon avec une adorable impertinence.
C'est elle qui a dclar chic de boire la goutte en revenant du
bois... Tout ce que fait la baronne est patant de chic... et mme les
marchands de nouveauts ont donn son nom  une couleur... on dit le
bleu Trigault, comble de gloire!... Il y a aussi les costumes Trigault,
car la dlicieuse, la spirituelle, l'lgante baronne se met comme
personne; ses fidles, c'est--dire cette bande de ridicules crevs qui
la suivent partout, le dclarent hautement...

Voil, ce que moi, honnte mari, je lis tous les jours dans les
chroniques...

L'univers entier sait par les journaux, non-seulement comment ma femme
s'habille, mais encore comment elle se dshabille et comment elle est
faite... qu'elle a le pied exquis, la jambe divine, une main
enivrante... Nul n'ignore que ma femme a des paules blouissantes et
mme, vers le haut de l'paule gauche, un signe mignon et provocant...
J'ai eu la satisfaction de lire ce dtail hier soir... il y avait bien
provocant... C'est charmant, parole d'honneur, et je suis un heureux
mari, en vrit!...

Du fumoir, Pascal distinguait les trpignements de rage de la baronne.

--C'est une indignit!... s'cria-t-elle, vos journalistes sont des
impertinents, des...

--Pourquoi donc?... Les voyez-vous s'occuper des honntes mres de
famille?...

--Ils ne s'occuperaient pas de moi, si j'avais un mari qui st me faire
respecter.

Le baron eut un clat de rire nerveux, qui faisait mal  entendre, et
trahissait sous son persiflage d'atroces souffrances.

--Est-ce un duel que vous me conseillez?... fit-il. A vingt ans de
distance l'ide vous reviendrait-elle de vous dbarrasser de moi?... Je
ne puis le croire... Vous savez bien que vous n'hriteriez pas, que j'ai
pris mes prcautions... D'ailleurs, vous seriez dsole si les journaux
cessaient un seul jour de parler de vous.

Respectez-vous et on vous respectera... Cette publicit dont vous vous
plaignez est la dernire ancre de la socit en drive... Ceux que la
voix de l'honneur n'arrterait pas sont retenus par la crainte d'un
petit entrefilet dvoilant leurs turpitudes... Quand personne n'aura
plus de conscience, les journaux seront la conscience publique... Je
trouve cela trs-bien... Sur ce, salut...

D'aprs le bruit qui arriva jusqu' Pascal, la baronne dut se placer
devant la porte pour empcher son mari de passer.

--Eh bien, monsieur, pronona-t-elle, je vous dclare qu'il me faut
avant ce soir les vingt-huit mille francs de Van Klopen... Je les veux,
j'ai mis dans ma tte que je les aurai, vous me les donnerez.

--Oh! oh! gronda le baron, il vous faut, vous voulez...

Il s'arrta, rflchissant sans doute, et aprs un moment:

--Eh bien!... soit!... reprit-il, je vous donnerai cette somme... mais
plus tard. Si cependant, ainsi que vous le dites, elle vous est
indispensable aujourd'hui mme, il est un moyen de vous la procurer...
Engagez pour trente mille francs de diamants... je vous y autorise, et
je vous donne ma parole d'honneur de les dgager avant huit jours.
Voyons, voulez-vous engager vos diamants?...

La baronne se taisant, il continua:

--Vous ne rpondez pas... Pourquoi?... Je vais vous le dire. C'est qu'il
y a longtemps que presque tous vos diamants sont vendus et remplacs par
du strass... C'est que vous tes crible de dettes, c'est que vous tes
descendue jusqu' emprunter les conomies de votre femme de chambre,
c'est que vous devez trois mille francs  un de mes cochers, c'est que
notre matre d'htel vous prte de l'argent  trente et quarante pour
cent...

--C'est faux...

Le baron eut un petit sifflement dont l'loquence dut paratre sinistre
 sa femme.

--Dcidment, fit-il, vous me croyez beaucoup plus bte que je ne le
suis rellement... Je ne suis pas souvent ici, c'est vrai... votre vue
m'exaspre... mais je sais ce qui s'y passe... Vous me croyez votre
ternelle dupe... erreur, j'y vois clair. Ce n'est pas vingt-sept mille
et tant de cents francs que vous devez au sieur Van Klopen, c'est
cinquante ou soixante mille francs... Mais il se garderait bien de vous
les rclamer, le rus drle!... S'il m'a prsent une facture ce matin,
c'est que vous l'en aviez pri, et il tait convenu entre vous qu'il
vous remettrait l'argent que je lui donnerais... Enfin, s'il vous faut 
tout prix vingt-huit mille francs, c'est que M. Fernand de Coralth vous
les a demands et que vous les lui avez promis!...

Appuy contre la cloison du fumoir, immobile, retenant son souffle, les
mains sur son coeur pour en comprimer les battements, le cou tendu
vers la porte de communication, Pascal Frailleur coutait.

Il ne songeait plus  fuir, maintenant, ni  se reprocher son
indiscrtion force. Il oubliait la fausset de sa situation...

Le nom du vicomte de Coralth, ainsi jet, tout  coup, au milieu de
cette scne affreuse, fut pour lui comme une rvlation. Il comprit le
sens prcis de la conduite du baron. Il s'expliqua sa visite rue d'Ulm,
ses encouragements et ses promesses d'assistance...

Pour la premire fois, depuis trois jours, un rayon d'esprance claira
les tnbres o il se dbattait.

--Ma mre avait raison, pensa-t-il, le baron hait ce misrable vicomte
d'une haine mortelle, il m'aidera de tout son pouvoir...

Cependant, la baronne s'efforait de repousser de toute son nergie
l'accusation de son mari, la plus fltrissante qui puisse atteindre une
femme.

Elle ne savait pas ce qu'il voulait dire, jurait-elle... Que faisait en
tout ceci M. Fernand de Coralth!... Elle sommait son mari de parler plus
clairement, d'expliquer ses odieuses insinuations...

Lui, pendant un moment, la laissa dire; puis, tout  coup, d'une voix
saccade:

--Oh!... assez!... interrompit-il, assez d'hypocrisie... Pourquoi vous
dfendre, et  quoi bon!... Que vous importe une honte ou mme un crime
de plus!... Je ne sais que trop ce que je dis, et s'il fallait des
preuves... j'en aurais plein les mains avant une heure... Il y a
longtemps que je ne suis plus aveugle, il y a vingt ans!... Rien de vous
ne m'a chapp, depuis le jour maudit o j'ai dcouvert la profondeur de
votre sclratesse et de votre infamie, depuis cette excrable soire,
o je vous ai entendue combiner froidement ma mort!...

Vous vous tiez habitue  vivre librement, pendant que moi, parti avec
les premiers chercheurs d'or, je bravais en Californie mille dangers
pour vous procurer plus vite le bien-tre et le luxe... Fou que
j'tais!... Il n'tait pas pour moi de travaux rpugnants ni trop rudes,
quand je pensais  vous... et j'y pensais toujours. Et j'tais
tranquille, j'avais foi en vous... Nous avions une fille, et si une
inquitude me ft venue, je me serais dit que la vue de son berceau
chasserait vos penses mauvaises... L'adultre de la femme qui n'a pas
d'enfants peut s'expliquer, celui d'une mre, non!...

Sot, niais, mari stupide que j'tais! Avec quelle fiert joyeuse,  mon
retour, aprs dix-huit mois d'absence, je vous montrais le trsor que je
rapportais!... J'avais deux cent mille francs!... Je vous disais en vous
embrassant: C'est toi, ma bien-aime, qui m'as port bonheur! Mais je
vous gnais!... Vous en aimiez un autre!... Et tout en m'abusant de vos
feintes caresses, vous prpariez avec un art infernal l'abominable
machination qui, si elle et russi, me poussait au suicide...

Tenez, je m'estimerais bien veng si je pouvais vous faire souffrir
pendant un seul jour ce que j'ai endur, moi, durant des mois...

Car ce n'tait pas tout!... Vous n'aviez mme pas l'excuse, si c'en est
une, d'une passion imprieuse et unique!... Dsabus, je voulus savoir
tout, et j'appris qu'en mon absence vous tiez devenue mre.

Comment ne vous ai-je pas tue!... Comment ai-je eu l'effroyable courage
de vous taire, de vous dissimuler ce que je savais!... Ah!... c'est que
j'esprais, en vous piant, arriver jusqu'au btard maudit et jusqu'
votre complice... C'est que je rvais une vengeance terrible comme
l'offense!... Je m'tais dit qu'un jour viendrait o  tous risques vous
voudriez revoir votre enfant, l'embrasser, assurer son avenir!...
Imbcile!... Vous l'aviez dj oubli!... A la nouvelle de mon retour on
l'a port  quelque hospice ou abandonn sous une porte cochre, et tout
a t dit... Songez-vous seulement  lui, quelque fois?... Vous
tes-vous jamais demand ce qu'il devient, ce qu'il fait, tandis que
vous jouissez d'un luxe royal, s'il a mme du pain, et dans quels
cloaques il a peut-tre roul...

--Toujours cette ridicule accusation, s'cria la baronne.

--Oui, toujours!...

--Eh!... vous devriez comprendre pourtant que cette histoire d'enfant
n'est qu'une calomnie... Je vous l'ai dit quand vous m'en avez parl,
douze ans aprs... je vous l'ai rpt mille fois...

Le baron eut un soupir qui ressemblait  un sanglot et, sans tenir
compte des paroles de sa femme:

--Si je me suis rsign  vous laisser vivre sous mon toit,
poursuivit-il, c'tait pour notre fille... Je tremblais que le scandale
d'une sparation ne retombt sur elle! Supplice inutile... Elle n'en est
pas moins perdue autant que vous l'tes vous-mme, et perdue par
vous!...

--Quoi! vous vous en prenez  moi!...

--A qui dois-je m'en prendre?... Qui donc l'a entrane au bal, au
thtre, aux courses, au bois, partout o une jeune fille ne doit pas
paratre... Qui donc l'a initie  ce que vous appelez la haute vie,
et a mme os s'en faire une sorte de chaperon discret et facile?... Qui
donc est cause que j'ai d la marier avec un misrable qui dshonore le
titre qu'il porte, dont elle s'tait prise, et qui a achev votre
oeuvre de dmoralisation...

Qu'avez-vous fait de votre fille?... Ses extravagances lui ont conquis
une clbrit parmi ces dvergondes qui ont la prtention de
reprsenter les grandes dames... Elle n'a pas vingt-deux ans, et il ne
lui reste plus un prjug  braver!...

Son mari s'affiche avec des actrices et des coureuses, et elle, de son
ct... Enfin, en moins de deux ans, le million de dot donn par moi a
t dissip, fondu, jet au vent... il n'en reste plus rien... Et 
cette heure, ma fille et mon gendre s'entendent pour me soutirer de
l'argent!... Ils appellent cela, entre eux, carotter papa ou taper le
beau-pre. Quelle honte!...

Avant-hier, coutez-bien cela, mon gendre est venu me demander cent
mille cus... et comme je les lui refusais, il m'a menac, si je ne les
lui donnais pas, de publier des lettres crites par ma fille, par sa
femme,  je ne sais quel cabotin!... pouvant, j'ai pay... Puis, le
soir mme, j'ai appris que le mari et la femme, ma fille et mon gendre,
taient d'accord pour cet ignoble chantage... Oui, j'en ai eu la preuve
irrcusable... Sortant d'ici et ne devant pas rentrer de la journe chez
lui, mon gendre a tlgraphi  sa femme la bonne nouvelle... Dans sa
joie, il s'est tromp d'adresse, et c'est ici que le tlgramme a t
apport. Je l'ai ouvert, et j'ai lu: Bb chrie, papa beau-pre a
coup dans le pont, j'ai dcroch la timbale, il a casqu!... Oui,
voil ce qu'il a os crire et remettre aux employs, sign de son nom,
 l'adresse de sa femme...

L'pouvante gagnait Pascal...

Il se demandait s'il n'tait pas dupe de quelque cauchemar absurde, si
c'tait bien vrai, ce qu'il entendait, bien rel...

C'est qu'il n'avait pas ide des drames abominables qui se jouent
parfois au fond de ces htels dont le passant admire et envie les
splendeurs...

Du moins, croyait-il la baronne terrasse, et pensait-il qu'il allait
l'entendre tomber aux genoux de son mari.

Erreur!... Le son de voix de cette femme forte lui apprit que, bien
loin de s'humilier, elle se rvoltait.

--Que fait donc votre gendre que vous ne fassiez! s'cria-t-elle...
C'est bien  vous de le blmer, vraiment, vous qui tranez votre nom
dans tous les tripots de l'Europe, vous...

--Malheureuse!... interrompit le baron, malheureuse!...

Mais se matrisant aussitt:

--C'est vrai, rpondit-il, avec une ironie navrante, c'est vrai, je
joue... On dit: Ce gros baron Trigault, quel drle de corps, toujours
les cartes  la main!... Mais vous savez bien, vous, que j'ai le jeu en
horreur, que je l'excre... Seulement, lorsque je joue, j'arrive
quelquefois  oublier... Il faut bien que j'oublie, n'est-ce pas?...
J'avais d'abord essay de boire, mais l'alcool me glaait... j'avais la
nause sans l'ivresse. Alors j'ai eu recours aux cartes, et quand
l'enjeu est considrable et de nature  compromettre ma fortune, je
perds la conscience de mon malheur!

La baronne eut un petit ricanement sec comme la dtente d'un ressort
d'acier, et d'un ton de railleuse commisration:

--Pauvre baron! fit-elle. C'est sans doute aussi pour oublier que vous
passez tout le temps o vous ne jouez pas prs d'une certaine Lia
d'Argels... Elle est fort bien, cette dame; je l'ai aperue au bois
plusieurs fois...

--Ah! taisez-vous! s'cria le baron, taisez-vous!... N'insultez pas une
malheureuse qui vaut mieux que vous...

Et sentant qu'il tait  bout, qu'il cessait d'tre matre de soi:

--Tenez, poursuivit-il d'une voix rauque, ne me bravez pas davantage...
Sortez, ou je ne rponds plus de rien!...

Pascal entendit remuer une chaise, le parquet cria, et presque aussitt
une femme traversa rapidement le fumoir...

Comment ne l'aperut-elle pas? cela tint  la place o il tait, et
aussi  ce qu'elle devait tre extraordinairement agite, malgr ses
bravades...

Mais il la vit, lui, et il eut comme un blouissement.

--Quelle ressemblance, mon Dieu!... murmura-t-il.




III


C'tait comme une apparition trange, inconcevable, et Pascal Frailleur
se dfendait en vain d'un mystrieux effroi, quand des pas pesants et
mal assurs firent de nouveau craquer le parquet de la salle  manger.

Ce bruit lui rendit la conscience de la ralit.

--C'est lui, pensa-t-il, c'est le baron... il vient. S'il me trouve ici,
je suis perdu: jamais il ne consentira  m'aider... Un homme ne pardonne
pas  un autre homme d'avoir entendu ce que je viens d'entendre...

Pourquoi ne pas fuir, disparatre?... La carte portant le nom de
Maumjan, ne serait pas une preuve de sa visite... Il reverrait le baron
plus tard, un autre jour, ailleurs qu' son htel, pour n'tre pas
reconnu par les domestiques...

Toutes ces rflexions traversrent son esprit comme l'clair, et dj
il prenait son lan, quand un cri rauque le cloua sur place.

Le baron Trigault tait debout dans le cadre de la porte de
communication.

Son motion, comme il arrive  tous les gens de forte corpulence, se
trahissait par d'affreux dsordres... Son visage tait littralement
dcompos, il avait les lvres plus blanches qu'un linge, et l'oeil
inject comme aprs un coup de sang...

--Comment tes-vous l?... demanda-t-il d'une voix trangle.

--Vos domestiques m'ont fait entrer.

--Qui tes-vous?

--Quoi!... monsieur, vous ne me reconnaissez pas!...

Pascal, dans son trouble, oubliait que le baron ne l'avait vu que deux
fois... Il oubliait sa barbe coupe, ses vtements presque misrables,
toutes ses prcautions pour se rendre mconnaissable.

--Je n'ai jamais connu personne du nom de Maumjan, dit le baron.

--Eh!... Monsieur, ce nom n'est pas le mien... Avez-vous donc oubli
l'honnte homme qui, chez Mme d'Argels, est tomb dans le pige
infme que lui avait tendu le vicomte de Coralth?

Le baron se frappa le front.

--C'est vrai, fit-il, c'est vrai, je vous remets maintenant.

Et, tortur par le souvenir de l'affreuse explication qui venait d'avoir
lieu:

--Depuis combien de temps tes-vous ici? interrogea-t-il.

Fallait-il mentir ou confesser la vrit?...

Pascal hsita, mais son hsitation ne dura pas la dixime partie d'une
seconde.

--Je suis ici depuis une demi-heure environ, rpondit-il.

Un flot de sang empourpra les joues livides du baron, ses yeux
tincelrent et,  son geste menaant, il fut ais de voir que la
tentation le prenait de se prcipiter, pour l'trangler, sur cet homme
qui avait surpris les secrets honteux et terribles de son intrieur.

Mais ce fut le dernier effort de son nergie...

La scne atroce qu'il venait de subir l'avait bris, et c'est d'une voix
dfaillante qu'il dit:

--Alors, vous n'avez pas perdu... un mot de ce qui... se disait de
l'autre ct?

--Pas un.

Le baron s'affaissa sur le divan.

--Ainsi donc, murmurait-il, je ne suis plus seul  savoir... L'oeil
d'un tranger a plong jusqu'au fond de l'abme o je suis... Le secret
de mes misres et de mon dsespoir ne m'appartient plus!...

--Oh!... monsieur, interrompit Pascal, monsieur!... Avant de repasser le
seuil de votre htel, j'aurai tout oubli... sur ce qu'il y a de sacr
au monde, je vous le jure!

Il tendait la main comme pour prter serment, et cette main loyale, le
baron la saisit et la pressa avec une effusion douloureuse, en disant:

--Je vous crois!... vous tes un homme d'honneur, vous... Il ne m'a
fallu que vous voir chez vous pour en tre sr... Vous ne rirez pas de
mon malheur, vous, ni de mes souffrances.

Il devait souffrir atrocement, en effet, car de grosses larmes roulaient
lentement le long de ses joues.

--Que vous ai-je donc fait,  mon Dieu!... poursuivait-il, pour me
chtier si cruellement... J'ai toujours t bon et humain, cependant, et
secourable pour qui m'implorait!... Seul, je suis seul!... J'ai une
femme et une fille, et elles me fuient, elles me hassent... Elles
souhaitent ma mort, qui leur livrerait la clef de ma caisse... Quelle
torture!... Dire que pendant des mois je n'osais pas manger chez moi, ni
chez mon gendre, oui, voil o j'en tais... Je craignais le poison, je
ne touchais plus  un plat qu'aprs avoir vu ma fille ou ma femme y
goter... Pour viter un crime, j'ai d avoir recours  des prcautions
inoues... J'ai d placer ma fortune de telle sorte que si je mourais
subitement il n'en reviendrait pas un sou  ma famille... Ds lors on a
intrt  ce que je vive!...

Il se dressa d'un air gar, et saisissant le bras de Pascal qu'il serra
 le briser:

--Et ce n'est rien encore! continua-t-il d'une voix rauque. Cette femme,
la mienne... vous avez tout entendu, n'est-ce pas... il vous a t donn
de mesurer la profondeur de son infamie et de sa sclratesse... Eh
bien!... je l'aime.

Pascal recula d'un pas, et la stupeur lui arracha une exclamation...

--Oh!...

--Cela vous confond, n'est-ce pas?... C'est incomprhensible, en effet,
inou, monstrueux... mais c'est ainsi. C'est pour satisfaire ses gots
de luxe que j'ai voulu tre riche  millions... Si j'ai achet un titre
qui est pour moi un ridicule de plus, c'est que je voulais contenter sa
vanit... Quoi qu'elle ait fait, je ne puis cesser de voir en elle la
chaste et belle jeune femme des premiers mois de notre mariage. C'est
lche, absurde, misrable... je le sais bien... mais c'est plus fort que
moi, que ma volont, que ma raison. Je l'aime jusqu' la passion,
jusqu'au dlire, on ne peut pas s'arracher le coeur!...

Ayant dit, il se laissa retomber sur le divan et sanglota. tait-ce bien
l ce trivial et jovial baron Trigault, que Pascal avait vu chez Mme
d'Argels... l'homme  la mine prospre,  l'aplomb superbe, au verbe
haut,  la plaisanterie cynique, le coureur de tripots, l'ami de toutes
les femmes faciles!...

Hlas, oui!... Mais le baron que connaissait le monde n'tait qu'un
comdien, et celui-ci tait le vritable...

Au bout de cinq ou six minutes, cependant, il russit  se matriser, et
d'un ton relativement calme:

--Mais c'est trop s'occuper d'un mal incurable, fit-il... Parlons de
vous, M. Frailleur. A quoi dois-je l'honneur de votre visite?

--A vos offres de l'autre jour, monsieur,  l'espoir que j'ai que vous
m'aiderez  confondre la calomnie et  me venger de ceux qui m'ont
perdu...

--Oh!... oui, je vous aiderai, s'cria le baron, et de tout mon pouvoir.

Mais l'exprience venait de lui rappeler le danger de parler les portes
ouvertes, il se leva, ferma celles du fumoir, et revenant  Pascal:

--Expliquez-vous, monsieur, fit-il; en quoi puis-je vous tre utile?

Ce n'est pas sans certaines apprhensions que Pascal s'tait prsent
chez le baron Trigault; mais, aprs ce qu'il avait entendu, il ne devait
plus hsiter, ni craindre, il pouvait parler en toute scurit.

--Je ne vous apprendrai rien, monsieur le baron, commena-t-il, en vous
disant que M. de Coralth avait gliss dans le jeu les cartes prpares
qui m'ont fait gagner... cela est de toute vidence... Quoi qu'il
advienne, je me vengerai... Mais avant de le frapper, je veux atteindre
l'homme dont il tait le vil instrument.

--Quoi!... vous supposez...

--Je ne suppose pas... je suis sr que M. de Coralth agissait pour le
compte d'un misrable qui n'avait pas le courage de son infamie!...

--Possible!... Je ne vois gure de sclratesse qui puisse l'effrayer...
Mais qui donc l'a employ  cette oeuvre abominable de dshonorer un
honnte homme!...

--Le marquis de Valorsay.

A ce nom, le baron bondit sur son divan.

--Impossible! s'cria-t-il, absolument impossible!... M. de Valorsay est
incapable de la lchet dont vous l'accusez... Que dis-je? il est
au-dessus mme du soupon. Voici bien des annes que je le vois, et
jamais je n'ai connu un homme plus loyal, plus honnte, plus brave. Pour
tout dire, il est de mes amis, nous nous voyons presque tous les jours,
et je l'attends aujourd'hui mme.

--C'est cependant lui qui a pouss M. de Coralth.

--Mais pourquoi?... Dans quel but?...

--Pour pouser une jeune fille que j'aime... Elle... m'aimait, il a
reconnu que j'tais un obstacle, il m'a supprim, plus srement que s'il
m'et fait assassiner. Mort, elle m'et pleur... dshonor, elle me
repousse.

--Valorsay est donc fou de cette jeune fille?

--Elle lui est, je pense, parfaitement indiffrente.

--Eh bien, alors?...

--Seulement, elle possde des millions...

Cette explication, on le voyait, tait loin d'branler le baron
Trigault.

--Le marquis, rpondait-il, a cent cinquante ou deux cent mille livres
de rentes en beaux biens au soleil; voil sa justification. Avec cette
fortune et son nom, en position de choisir entre toutes les hritires
de France, pourquoi irait-il s'adresser  la femme que vous aimez!...
Ah! s'il tait pauvre, si sa fortune tait compromise, s'il sentait,
comme mon gendre, le besoin de redorer son blason...

Il s'arrta; on frappait  la porte... Il cria d'entrer, et un valet
parut qui lui dit:

--M. le marquis de Valorsay dsirerait entretenir M. le baron.

C'tait l'ennemi!... Une convulsion de rage crispa le visage de Pascal,
mais ce fut tout. Il ne bougea pas, il ne pronona pas une parole.

--Priez M. le marquis de m'attendre  ct, dans la salle  manger, dit
le baron, je le rejoins  l'instant.

Et le domestique s'tant retir:

--Eh bien!... M. Frailleur, demanda-t-il, devinez-vous mes intentions?

--Je le crois, monsieur... Vous voulez probablement me mettre  mme
d'entendre l'entretien que vous allez avoir avec M. de Valorsay.

--Juste... Je laisserai la porte ouverte. A vous d'couter.

Ce mot couter avait t, certes, prononc sans amertume, sans
reproche, et cependant Pascal ne put s'empcher de rougir et de baisser
la tte.

--Je veux vous prouver, poursuivit le baron, que vos soupons s'garent.
Fiez-vous  mon adresse pour vous le dmontrer... Je saurai conduire la
conversation comme un interrogatoire, de telle sorte qu'aprs le dpart
du marquis vous serez bien forc de confesser que vous vous trompiez...

--Ou vous reconnatrez que j'avais raison, monsieur.

--Soit! Personne n'est  l'abri d'une erreur, et je ne suis pas ttu.

Il se levait, Pascal le retint.

--Je ne sais dj, monsieur, pronona-t-il, comment vous tmoigner ma
gratitude, et cependant... si j'osais... si je ne craignais d'abuser, je
vous demanderais encore un service.

--Parlez, monsieur Frailleur.

--Alors, voici: Je ne connais pas le marquis de Valorsay... Si, au lieu
de laisser la porte grande ouverte, vous la laissiez seulement
entre-bille, j'entendrais aussi distinctement et je pourrais regarder,
voir...

--Entendu!... rpondit le baron.

Et ouvrant la porte de communication, il parut dans la salle  manger,
la main amicalement tendue, et disant de sa meilleure voix:

--Excusez-moi, cher ami, de vous avoir laiss seul... On m'a remis
votre lettre ce matin, et je vous attendais, mais il m'est survenu une
affaire... Vous allez bien, d'ailleurs?...

A l'entre du baron, le marquis de Valorsay s'tait vivement avanc vers
lui.

Ou il avait imagin un nouveau plan et l'espoir lui revenait, ou il
avait sur lui-mme une terrible puissance. Jamais il n'avait paru plus
calme. Jamais son visage n'avait mieux exprim l'insouciance hautaine,
la satisfaction de soi et le ddain des autres, qui sont le comble de la
distinction.

Il tait mis avec plus de recherche encore que d'ordinaire, avec un got
parfait, du reste, et son valet de chambre s'tait surpass en le
coiffant... on et jur qu'il avait encore beaucoup de cheveux.

S'il prouvait quelque motion intrieure, elle ne se trahissait que par
la roideur de sa coquine de jambe droite, la jambe casse  la Marche.

--C'est  vous qu'il faut demander comment va la sant, dit-il au baron,
vous paraissez tout agit, votre cravate est  demi dnoue...

Et montrant  terre des dbris de porcelaines brises:

--Dj en voyant cela, je me demandais s'il tait arriv quelque
accident.

--La baronne s'est trouve mal en djeunant, et cela m'a un peu mu...
Mais ce n'est rien... elle est remise dj, et vous pouvez compter sur
elle demain pour applaudir votre victoire aux courses de Vincennes. Elle
a je ne sais combien de centaines de louis engags sur vos chevaux.

Le marquis eut un geste de cordial regret.

--Par ma foi! fit-il, Mme la baronne joue de malheur!... Je ne cours
pas  Vincennes, j'ai dclar forfait. Je ne fais plus courir...

--Allons donc!

--C'est ainsi... J'ai t amen  cette dtermination irrvocable par
l'infme calomnie qu'on dbite sur mon compte.

Ce n'tait rien, cette rponse, et cependant elle troubla en quelque
chose l'assurance du baron Trigault.

--On vous calomnie!... murmura-t-il.

--Abominablement!... Dimanche dernier, le meilleur cheval de mon curie,
_Domingo_ est arriv mauvais troisime... _Domingo_ tait grand
favori... vous voyez d'ici les dceptions!... Alors, savez-vous ce qu'on
a prtendu?... On a dit que je pariais sous-main contre mon propre
cheval, que j'avais intrt  ce qu'il ft battu, par consquent, et que
je m'tais entendu avec mon jockey... Cela se fait tous les jours, je le
sais, ce n'en est pas moins une infamie!...

--Qui donc a dit cela?...

--Eh!... le sais-je!... Le sr, c'est qu'on l'a cri partout et qu'on
l'a mme imprim, mais avec des formes si discrtes qu'il n'y avait pas
moyen d'en demander raison. C'et t se reconnatre. On est all
jusqu' dire que cette supercherie me rapportait une somme norme, et
que, pour parier, j'avais employ comme prte-noms Rochecotte,
Kervaulieu, Coralth et deux encore...

Le baron eut un soubresaut si violent que M. de Valorsay le remarqua,
mais il n'en comprit pas la cause.

Vivant dans le monde de la baronne Trigault et connaissant ses
histoires, il pensa que le nom de Coralth avait irrit le baron, et il
s'en voulut de l'avoir prononc.

--Ainsi, continua-t-il vivement, ne soyez pas surpris si la semaine
prochaine vous voyez annoncer la vente de mon curie de courses...

--Quoi!... vous allez vous dfaire...

--De tous mes chevaux, oui, baron... J'en ai dix-neuf, ce sera bien le
diable si je n'en tire pas huit ou dix mille louis!... _Domingo_ seul
vaut plus de quarante mille francs...

Parler de vendre, de se dfaire de quelque chose qu'on possde, parler
de l'argent qu'on espre raliser... voil qui sonne mal aux oreilles!
Qui dit vente, dit besoin d'argent, c'est--dire insuffisance du revenu,
c'est--dire ruine prochaine... Le baron eut mille peines  retenir
certain claquement de langue qui lui tait habituel quand on lui
offrait, au jeu, quelque valeur douteuse.

--Tant que les chevaux de courses n'ont t qu'un luxe de grand
seigneur, poursuivait le marquis, je me le suis pass... Du moment o
ils deviennent une simple spculation, un peu moins hasardeuse que
celles de la Bourse, je me retire... Une curie de courses, maintenant,
se monte par actions, comme une raffinerie... je n'en suis plus. Un
particulier ne lutte pas contre une socit... il lui faudrait une
fortune comme la vtre, baron... et encore!...

tait-ce bien M. de Valorsay qui parlait ainsi, de l'air le plus
srieux!... Le baron en tait un peu plus que surpris.

--Cela vous fera toujours une conomie de cinquante, ou soixante mille
francs par an, observa-t-il.

--Dites du double, et vous serez encore au-dessous de la vrit...
Eh!... cher baron, en seriez-vous encore  apprendre qu'il n'y a rien de
si ruineux qu'une curie!... C'est pis que le jeu, et les femmes, en
comparaison, sont une conomie relle... Ninette me cote moins cher que
_Domingo_, son cocher, son entraneur et ses palefreniers. Mon homme
d'affaires prtend que les vingt-trois mille francs de prix que j'ai
gagns en 1867 me reviennent  prs de cent mille cus.

Se vantait-il, disait-il vrai?... Toujours est-il que le baron, qui
connaissait bien sa vie, se livrait  un rapide calcul mental.

--Que dpense donc Valorsay bon an mal an, comptait-il. Mettons pour son
curie, 250,000 francs...; pour Ninette Simplon, 40,000 francs; pour son
train de maison, 80,000 francs...; pour les dplacements et le jeu,
30,000 francs...; pour les cigares, les fantaisies et l'imprvu, 30,000
francs... Tout cela,  vue de nez, fait quelque chose comme 430,000
francs par an!... Les avait-il?... Non. Il aurait donc mang au sac...
il serait donc ruin!... Diable!...

Le marquis, lui, poursuivait gaiement:

--Vous le voyez, je me range!... Hein!... cela vous surprend?... Et moi,
donc!... Mais il faut faire une fin, n'est-ce pas?... Je commence 
trouver que la vie de garon n'est pas drle: il y a des rhumatismes 
l'horizon, j'ai l'estomac dlabr... bref, je me sens mr pour le
mariage, baron, et... je me marie.

--Vous!...

--Moi-mme... Comment!... vous ne l'aviez pas entendu dire? Il y a
trois jours que je l'ai annonc officiellement en plein cercle.

--J'ignorais!... Il est vrai que depuis trois jours je n'ai pas mis les
pieds au cercle. J'ai li une partie avec Kami-Bey, vous savez, ce Turc
si riche, et comme nous faisons des sances de huit et dix heures, nous
jouons chez lui, au grand htel, c'est plus commode!...

--Comme cela, je comprends...

N'importe!... le baron avait l'air d'un homme qui tombe des nues.

--Ah! vous vous mariez, reprit-il... Eh bien!... je connais une personne
qui ne doit pas tre ravie.

--Qui donc?...

--Ninette Simplon, parbleu!...

M. de Valorsay clata de rire.

--Bast! fit-il, qui m'empchera...

Mais il se reprit aussitt, et d'un ton dgag:

--Elle sera vite console, dit-il. Ninette Simplon est une fille
d'ordre, baron,  ce point que je l'ai toujours souponne d'avoir un
livre de recettes en place de coeur... Je lui connais 300,000 francs,
pour le moins, en bonnes et sres valeurs; son mobilier et ses diamants
valent autant... pourquoi me regretterait-elle!... Ajoutez que je lui ai
promis cinquante billets de mille francs pour s'essuyer les yeux le jour
de ma noce, et vous comprendrez qu'elle voudrait dj me voir mari!...

En apparence, le baron Trigault accordait au marquis de Valorsay toute
son attention, et la plus bienveillante.

En ralit, il ne songeait qu' Pascal Frailleur, et son oeil, 
toute minute, se coulait sournoisement vers la porte de communication.

--Quelles doivent tre, pensait-il, les rflexions de ce malheureux
jeune homme?

C'est que lui-mme se sentait singulirement troubl.

Entr dans la salle  manger, sans l'ombre d'un soupon, il ne savait
plus maintenant que croire, tant Valorsay, en un quart d'heure de
conversation, s'tait battu en brche et dmoli lui-mme.

Libre et matre de sa conduite, le baron n'et pas pouss plus loin
l'interrogatoire si habilement dguis, o Valorsay se laissait prendre.
Ayant toujours  craindre que le monde ne s'occupt de sa vie prive,
jamais il ne s'inquitait de l'existence des autres. Par principe, et
plus encore par ncessit, il professait et pratiquait le systme de
l'indulgence et de l'absolution quand mme. Enfin, il lui rpugnait
beaucoup de tendre un pige  son hte.

Mais il avait promis  Pascal de tout faire pour dcouvrir la vrit, et
personnellement, il avait un intrt norme  ce qu'elle clatt.

--Je comprends, dit-il au marquis, Ninette Simplon ne vous tracassera
pas... Ce que je conois moins, c'est que vous parliez d'conomie  la
veille d'un mariage qui va sans doute doubler, pour le moins, votre
fortune... Vous n'alinez pas, j'en suis bien sr, votre libert, sans
de bonnes et solides raisons, sonnantes et ayant cours...

--Erreur!...

--Comment, erreur!...

--A vous, cher baron, je puis l'avouer, la jeune fille que j'pouse n'a
pas un sou... Ma future n'a d'autre dot que ses yeux noirs... il est
vrai qu'ils sont superbes.

Cela, plus que tout le reste, tait renversant, et dtruisait,--en
apparence du moins--les allgations de Pascal.

--Est-ce bien vous qui parlez! fit le baron. Vous, un homme positif et
pratique, vous donnez dans les grands sentiments...

--Mon Dieu! oui...

Ne voyant nul inconvnient  laisser paratre sa stupeur, le baron
ouvrait des yeux normes.

--Ah a, fit-il, vous adorez donc votre future...

--Adorer est faible.

--Il me semble que je rve!...

Valorsay haussa les paules de l'air d'un homme qui a pris son parti
d'un ridicule qu'on lui dcouvre, et d'un ton habilement nuanc de
sentimentalit et d'ironie:

--Je sais, dit-il, que mon aventure est du dernier bouffon et qu'on se
moquera de moi outrageusement au cercle... Ma foi!... tant pis!... j'ai
toujours eu le courage de mes opinions. Je suis amoureux, mon cher
baron, ni plus ni moins qu'un lycen... Amoureux  ce point d'aller le
soir rder autour de la maison de ma belle dans l'espoir de
l'entrevoir... Comment cela m'a pris, le diable m'emporte si je saurais
le dire!... Le sr, c'est que je suis pris. Je me croyais us, fan,
fltri, blas, fini, je me vantais d'tre invulnrable... Ah bien
oui!... Un beau matin je me suis veill avec un coeur de vingt ans
dans la poitrine, un coeur qui au moindre regard battait la chamade et
m'envoyait au visage des flots de pourpre... Naturellement, j'ai essay
de me raisonner, je me suis fait honte... A quoi bon! Mieux je me
dmontrais ma folie, plus je m'y obstinais... Aprs cela, peut-tre la
folie n'est-elle pas si grande... On ne rencontre pas deux fois une
beaut si parfaite unie  tant de grces pudiques, tant de noblesse et
de passion, tant de candeur et une intelligence si vive... Je me propose
d'abandonner Paris... Ma femme et moi voyagerons d'abord en Italie, nous
reviendrons ensuite nous tablir  Valorsay, comme deux tourtereaux...
Parole d'honneur, je me fais une dlicieuse image de la vie calme que
nous mnerons l-bas... Un vieux corrompu comme moi ne mritait pas tant
de bonheur. Dcidment, je suis n sous une heureuse toile!

Moins proccup, il et distingu le son rauque d'un blasphme touff,
derrire la porte, et que l s'amassait un orage qui allait voiler cette
toile dont il parlait.

Moins absorb par le rle qu'il jouait, il et vu passer sur le front de
son interlocuteur l'ombre de rflexions tranges et prilleuses pour
lui.

C'est que le baron savait observer, c'est qu'il ne trouvait pas d'un
bien franc aloi cette exaltation passionne.

--Je vois votre affaire, mon cher marquis, dit-il, vous aurez rencontr
la descendante de quelque grande et illustre famille ruine...

--Vous n'y tes pas... Ma future n'a d'autre nom que son prnom de
Marguerite.

--C'est tout  fait du roman, alors!...

--Vous l'avez dit, du roman. Connaissiez-vous le comte de Chalusse, qui
vient de mourir?...

--Non... mais j'en ai ou parler trs-souvent.

--Eh bien! c'est sa fille que j'pouse, sa fille naturelle.

Le baron tressaillit.

--Permettez! fit-il. M. de Chalusse tait effroyablement riche, il tait
garon. Comment sa fille, encore que ce ne soit que sa fille naturelle,
se trouve-t-elle sans le sou?

--Une fatalit!... M. de Chalusse est mort subitement; il n'a pu ni lui
lguer sa fortune ni la reconnatre...

--Comment n'avait-il pas pris ses prcautions?

--Ah! voil. Il y avait  une reconnaissance des difficults de toutes
sortes, et mme des dangers. Mlle Marguerite avait t abandonne, je
devrais dire perdue, par sa mre,  l'ge de cinq ou six mois, et il n'y
a pas bien des annes que M. de Chalusse, aprs mille dmarches, l'avait
enfin retrouve...

Ce n'tait plus pour le compte de Pascal, c'tait pour le sien propre,
que le baron Trigault coutait de toute la force de son attention.

--C'est fort curieux, rptait-il, faute de trouver autre chose  dire,
c'est fort curieux!...

--N'est-ce pas?... C'est tout une histoire.

--Et serait-il... indiscret...

--De me la demander? Certes non. M. de Chalusse me l'a raconte, mais
fort en gros, vous comprenez, sans dtails... tant jeune, M. de
Chalusse s'tait pris d'une charmante jeune femme dont le mari, un
digne et naf garon, tait all tenter fortune en Amrique... Elle
rsista un peu, tant honnte, mais si peu, que l'anne mme du dpart
de son mari, elle mettait au monde une jolie petite fille, qui est
Mlle Marguerite... Aussi, pourquoi l'autre s'en allait-il en
Amrique?

--Oui!... balbutia le baron, pourquoi?...

--Tout marchait au mieux, quand M. de Chalusse fut forc de partir  son
tour pour l'Allemagne, o on avait dcouvert, lui crivait-on, une
soeur  lui, qui s'tait enfuie de la maison paternelle, avec on ne
sait qui... Il y tait depuis quatre mois, quand la poste, un matin, lui
apporta une lettre o sa jolie matresse lui disait: Nous sommes
perdus, mon mari est  Marseille, il sera ici demain; ne cherchez jamais
 me revoir... craignez tout de lui... Adieu!... Sur cette lettre, M.
de Chalusse se jeta dans une chaise de poste et reprit avec une
foudroyante rapidit la route de Paris... Il voulait sa fille, il la
voulait absolument!... Il arriva trop tard. A la nouvelle du retour de
son mari, la jeune femme avait perdu la tte; elle n'avait plus eu
qu'une ide: cacher sa faute,  tout prix. Et de nuit, dguise, avec
mille prcautions, elle tait alle dposer sa petite Marguerite sous
une porte; aux environs des Halles...

Il s'interrompit tout  coup, et vivement:

--Mais qu'avez-vous, cher baron, s'cria-t-il, qu'avez-vous?...
Qu'est-ce qui vous prend?... Vous trouvez-vous mal?... Faut-il que je
sonne?...

C'est que le baron, en effet, tait plus blme que si on lui et tir
des veines la dernire goutte de sang; un grand cercle bleutre,
sanguinolent comme une meurtrissure, s'largissait de plus en plus
autour de ses yeux.

Interpell, il fit un effort, et d'une voix trangle:

--Ce n'est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un blouissement... il
passe... il est pass!

Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu'il s'assit en murmurant:

--Je vous en prie, marquis... continuez, c'est trs-curieux,
trs-curieux.

M. de Valorsay poursuivit:

--Le mari tait un garon naf, incontestablement, mais c'tait aussi,
parat-il, un homme d'une nergie redoutable... Ayant appris que sa
femme avait eu un enfant en son absence, il se mit  remuer ciel et
terre pour retrouver non-seulement l'enfant, mais encore le pre... Il
avait fait serment de les tuer l'un et l'autre, et c'tait un gaillard 
tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d'une
chiquenaude... Et s'il vous faut une preuve de la force de son
caractre, la voici: Il eut le courage inou de ne rien dire  sa femme,
de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu'il
tait avant son voyage... Mais il l'piait ou la faisait pier nuit et
jour, persuad qu'elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle
tait fine, heureusement; elle dcouvrit que son mari savait tout et
prvint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie...

Que le marquis de Valorsay ne comprt pas que son rcit tait la seule
cause du trouble o il voyait le baron, cela s'explique.

Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre
diable qui tait all tenter fortune en Amrique!...

Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l'ami de
Mme Lia d'Argels, le joueur enrag, et ce mari si amoureux que dix
annes durant, il avait poursuivi l'homme qui, en lui volant sa femme,
lui avait vol le bonheur de sa vie entire!...

Ce qui d'ailleurs et dissip les soupons du marquis, s'il en et eu,
c'est qu'en arrivant il avait trouv le baron trs-mu, c'est que depuis
un moment il le voyait revenir  soi, petit  petit, et se remettre...

Et il continuait, du ton lger et gouailleur qui lui tait habituel...
Car ne s'tonner ni ne s'mouvoir de rien, se moquer de tout, afficher
un mpris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c'est le genre
suprme, le got, le chic.

--Ncessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantit de
dtails... Ce brave M. de Chalusse n'tait pas explicite, il s'en faut,
quand il arrivait  cette priode de ce qu'il appelait ses malheurs... A
travers ses rticences, cependant, j'ai cru comprendre qu'il avait t
tromp  son tour et j'ai flair certaines histoires de papiers vols,
de titres rachets  des cranciers, qui ne sont pas le dernier mot de
l'honntet...

Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c'est que la vie entire de
M. de Chalusse a t trouble par le souvenir du mari qu'il avait
outrag... C'tait chez lui une ide fixe qu'il mourrait de la main de
cet homme... il l'apercevait partout. S'il sortait seul,  pied, le
soir, ce qui tait excessivement rare, il ne tournait le coin des rues
qu'avec d'infinies prcautions; il lui semblait toujours voir reluire
dans l'ombre un poignard ou le canon d'un pistolet...

Jamais je ne croirais  cette inconcevable frayeur d'un homme d'ailleurs
trs-brave, si lui-mme ne me l'avait confesse...

Il est rest dix ou douze ans sans oser faire la moindre dmarche pour
retrouver sa fille, tant il craignait d'attirer l'attention de son
ennemi... Ce n'est qu'au bout de ce temps, et quand il lui fut prouv
que le mari, dcourag, avait cess ses investigations, qu'il commena
les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles
russirent, et il arriva jusqu' son enfant, grce surtout  l'habilet
d'un mauvais drle, sorte de mouchard bourgeois, nomm Fortunat.

Le baron eut un mouvement de vive curiosit, aussitt rprim.

--Drle de nom!... remarqua-t-il.

--Et ajoutez que son prnom est Isidore! Ah! c'est un doucereux et
dangereux gredin, un sclrat de la pire espce, qui a mrit cent fois
le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries?
C'est ce que je ne m'explique pas. Le positif, c'est qu'il les exerce en
plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse.

Nom, prnom et adresse se gravrent dans la mmoire du baron pour ne
s'en effacer plus.

Et l'autre poursuivait.

--Mais ce pauvre comte n'avait pas de chance... Le mari l'avait  peine
lch, il commenait tout juste  respirer, que la femme  son tour
l'entreprit... C'tait, d'aprs ce que j'en sais, une de ces terribles
et obsdantes cratures qui feraient prendre en haine leur sexe tout
entier... Sous prtexte que le comte l'avait dtourne de son devoir,
qu'il avait bris sa vie et dtruit son bonheur, elle prtendait en
faire sa proie et s'ingniait  le torturer avec des raffinements de
cruaut que n'auraient pas des sauvages...

Elle ne voulait pas absolument que M. de Chalusse prt leur fille prs
de lui, ni surtout qu'il l'adoptt... Elle soutenait que ce serait une
imprudence qui tt ou tard mettrait son mari sur leurs traces. Et comme
le comte semblait rsolu  passer outre, elle lui dclara que plutt de
l'endurer, elle avouerait tout  son mari.

--M. le comte de Chalusse tait un homme patient, ricana le baron.

M. de Valorsay eut un petit sifflement ironique.

--Pas tant que vous croyez, rpondit-il... Sa soumission devait tenir 
quelque raison secrte qu'il ne m'a pas confie... Il y aurait sous tout
cela quelque grosse infamie que je n'en serais pas bien surpris... En
tout cas, le pauvre comte avait fait l'impossible pour chapper  cette
terrible femme... Il s'tait rfugi  Cannes, elle l'y relana...
Pendant je ne sais combien de mois, il voyagea en Italie sous un faux
nom... peine perdue! Il en tait rduit  cacher sa fille dans quelque
couvent de province...

Dans les derniers mois de sa vie, cependant, il avait obtenu la paix...
c'est--dire qu'il l'avait achete. Le mari de la dame n'est pas riche
ou est avare, et elle aime le luxe passionnment, jusqu' la dmence...
M. de Chalusse lui faisait une assez grosse pension et payait ses
toilettes.

Le baron se dressa tout d'une pice, comme s'il et t m par un
ressort. a, c'tait le comble.

--Oh! la misrable!... gronda-t-il.

Mais il se rassit aussitt, et l'exclamation tonna si peu M. de
Valorsay, qu'il conclut tranquillement:

--Voil, baron, comment et pourquoi ma bien-aime Marguerite, la future
marquise de Valorsay, n'a pas mille francs de dot...

Ce fut un regard d'angoisse, que le baron jeta vers la porte du
fumoir... Il l'avait entendue remuer... Il frmit  l'ide de Pascal,
fou de colre et de jalousie, entrant et se prcipitant sur le
marquis...

Cette situation excessive et prilleuse ne pouvait durer, il le comprit.
Lui-mme d'ailleurs tait  bout de forces et de dissimulation...

Aussi, remettant  un autre moment toutes les questions qu'il avait
encore  adresser  M. de Valorsay, se dcida-t-il  interrompre
brusquement ses confidences.

--Parole d'honneur!... fit-il avec un rire forc, je m'attendais 
mieux... Cela dbute comme un roman d'amour et finit platement comme une
histoire relle... par de l'argent! Ah! elles vont bien, les femmes
maries!... Elles vous plument un amoureux et le mettent dans le cas de
se brler la cervelle aussi vivement que la premire coquine venue!...

En sa qualit d'archimillionnaire et de gros joueur, le baron Trigault
jouissait de toutes sortes d'immunits et de privilges.

Il tait de ces gens adroits qui font profession d'tre brutaux en
diable, mal levs, cyniques et effronts, qui dclarent que ce n'est
pas leur faute, qu'il faut les prendre comme a, et que le monde
btement accepte comme a.

Cependant sa brusquerie avait eu quelque chose de si offensant qu'en
toute autre circonstance le marquis s'en ft formalis.

Mais il avait toutes sortes de raisons de filer doux; il prit le parti
de rire.

--Toujours le mme, donc, baron, fit-il. Vous n'avez pas touch une
carte de la matine et les mains vous dmangent... Excusez-moi de vous
faire gaspiller votre temps, comme vous dites, ce que vous venez
d'entendre tait une prface ncessaire...

--Ce n'tait qu'une prface?...

--Oui, mais rassurez-vous, j'ai fini et j'arrive  l'objet de ma
visite...

Il tait connu que le baron Trigault jouissait d'au moins huit cent
mille livres de rentes... C'est pourquoi, bon an, mal an, il recevait
pour plus d'un million de demandes de secours ou de prts... c'est
pourquoi il n'avait pas de rival pour flairer un solliciteur.

--Dieu me pardonne!... pensa-t-il, Valorsay va me demander de l'argent.

Il est sr que la brillante dsinvolture du marquis voilait mal un
certain embarras, et que sa langue remuait pniblement les mots.

--Donc, je me marie, disait-il, je romps avec la vie de garon... je me
range. C'est vous dire, mon cher baron, que je vais avoir  nettoyer ma
situation... La corbeille, les deux ftes que je me propose de donner,
les restaurations de Valorsay, un voyage avec ma femme... tout cela va
me coter les yeux de la tte.

--Les yeux de la tte, c'est le mot.

--Eh bien!... contrairement  ce qui arrive  ceux qui pousent une dot,
je crains de me trouver  court... Cela me tracassait un peu, quand j'ai
pens  vous... Je me suis dit: le baron qui a toujours des fonds
disponibles, me rendra le service de mettre cinq mille louis  ma
disposition pour un an...

Les yeux du baron ne quittaient pas le marquis.

--Sacrebleu!... fit-il d'un ton fch... c'est que... je ne les ai
pas...

Ce ne fut pas un dsappointement plus ou moins grand qu'exprima le
visage du marquis, ce fut un immense dsespoir aussitt dissimul.

Mais le baron avait vu, d'autant mieux vu que sa rponse tait un de ces
piges familiers aux banquiers... A l'impression que produit une
premire fin de non recevoir, ils jugent de l'urgence du besoin...

Le baron estima M. de Valorsay compltement ruin... Nanmoins, comme il
n'entrait pas dans ses vues de refuser, il s'empressa d'ajouter:

--Quand je dis que je ne les ai pas, j'entends... l, sous la main...
Mais je les aurai avant quarante-huit heures, et si vous voulez vous
trouver chez vous, aprs-demain, vers cette heure-ci, je vous enverrai
un de mes hommes d'affaires qui s'entendra avec vous quant aux
conditions.

Le marquis avait l'instant d'avant laiss paratre quelque chose de ses
nouvelles angoisses... Il sut cette fois garder le secret de la joie
immense qui l'inonda. C'est du ton le plus naturel, et comme s'il se ft
agi d'une chose toute simple, qu'il remercia le baron... Mais il lui
tardait d'tre dehors... Il expdia quelques phrases banales et sortit
en rptant: --A aprs-demain...

Le baron, lui, s'affaissa sur un fauteuil...

Martyr d'une passion plus forte que sa raison, victime d'un amour
indigne et fatal qu'il n'avait pu arracher de son coeur, le baron
Trigault avait eu, en sa vie, des instants atroces.

Mais jamais il n'avait t plus cras qu'en ce moment, o le hasard
lui livrait le secret qu'il avait vainement poursuivi tant d'annes.

Toutes les plaies de son me, dont le temps avait engourdi la douleur,
se rouvrirent plus cuisantes, comme une blessure  demi cicatrise dont
on arracherait l'appareil.

Rien n'avait servi, rien, de tout ce qu'il avait tent pour retenir sur
la pente de l'ignominie cette femme qui portait son nom, qu'il aimait et
qu'il hassait avec une gale fureur.

--Elle extorquait de l'argent au comte de Chalusse, pensait-il; elle le
faisait chanter! Elle lui vendait le droit d'adopter leur fille!...

Bizarrerie de l'esprit humain!... C'tait cette circonstance, presque
futile, parmi tant d'autres, vraiment abominables, qui transportait de
rage le malheureux baron. A quoi donc lui servait d'tre devenu l'un des
hommes les plus riches de Paris!... Il donnait  sa femme, uniquement
pour sa toilette et ses caprices, 8,000 francs par mois, prs de 100,000
francs par an; il n'y avait pas de trimestre o il ne lui payt pour une
bonne somme de dettes, et, malgr tout, elle exigeait de l'argent de
l'homme qui jadis l'avait aime...

--Que fait-elle de tout cela? grondait le baron, ivre de douleur et de
colre... Par quel miracle de profusion russit-elle  dissiper les
revenus de plusieurs millions!...

Un nom, le nom de Fernand de Coralth, montait  ses lvres... mais il ne
le pronona pas. Il venait de s'apercevoir enfin de la prsence de
Pascal; il l'avait oubli.

--Eh bien! M. Frailleur, fit-il de l'air d'un homme qui s'veille en
sursaut, aprs quelque terrible cauchemar.

Pascal essaya de rpondre, il ne put, tant ses penses tourbillonnaient
dans son cerveau.

--Vous avez entendu M. de Valorsay? poursuivit le baron. Maintenant nous
savons,  n'en pouvoir douter, qui est la mre de Mlle Marguerite...
Que faire?... Que feriez-vous  ma place?

--Eh! monsieur, le sais-je!...

--Vrai, votre premire pense ne serait pas une pense de vengeance?...
'a t la mienne... Mais de qui me venger?... Du comte de Chalusse? Il
est mort... De ma femme? Oui, je le devrais, mais je n'en aurais pas le
courage... Reste Mlle Marguerite...

--Mais elle est innocente, elle, monsieur, mais elle ne vous a jamais
offens...

Cette exclamation, le baron ne sembla pas l'entendre.

--Et que faudrait-il, poursuivit-il, pour que Mlle Marguerite ft, sa
vie durant, la plus misrable des cratures... simplement favoriser son
mariage avec le marquis... Ah! il lui ferait expier cruellement le crime
de sa naissance...

--Mais vous ne ferez pas cela, s'cria Pascal hors de lui, ce serait une
effroyable lchet, et je ne le permettrais pas... Jamais, je le jure
devant Dieu, jamais, moi vivant, Valorsay n'pousera Marguerite... Il se
peut que je sois vaincu dans la lutte que j'entreprends; il se peut
qu'il la conduise jusqu'au seuil de l'glise, mais l, il me trouvera,
arm... et je ferai justice... On fera de moi aprs ce qu'on voudra!...

Le baron le considrait avec une motion extraordinaire.

--Ah!... vous savez aimer, vous!...

Et d'une voix sourde, il ajouta:

--Voil comment j'aimais la mre de Marguerite!...

Le djeuner n'avait pas t desservi, et il restait sur la table une
carafe pleine d'eau; le baron s'en versa coup sur coup deux grands
verres qu'il but avec une avidit fivreuse, puis il se mit  marcher,
comme au hasard, autour de la salle.

Pascal se taisait...

Il lui semblait que c'tait sa destine qui s'agitait dans l'esprit de
cet homme, et que de sa dcision dpendait l'avenir...

L'accus qui attend le verdict du jury n'a pas de pires angoisses.

Enfin, au bout d'une minute, un sicle, le baron s'arrta.

--Aprs comme avant, M. Frailleur, pronona-t-il d'un ton brusque, je
suis pour vous et avec vous... Donnez-moi la main... bien!... Les
honntes gens se doivent aide et assistance, quand les coquins
triomphent. Nous vous rhabiliterons, monsieur!... Nous dmasquerons
Coralth, le misrable, nous craserons Valorsay, s'il a t vraiment
l'instigateur de l'infamie qui vous a perdu.

--Quoi! monsieur, aprs votre conversation avec lui, vous doutez encore!

Le baron hocha la tte.

--Que Valorsay soit ruin, rpondit-il, je n'en doute aucunement... Je
gagerais que mes cent mille francs sont perdus si je les lui prte...
Je jurerais volontiers qu'ainsi qu'on l'en accuse, il pariait contre son
cheval et l'a empch de gagner.

--Vous voyez donc bien...

--Pardon... tout cela ne m'explique pas la prodigieuse diffrence de vos
allgations et de ses dires... Vous assurez qu'il se soucie fort peu de
Mlle Marguerite, lui prtend qu'il l'adore...

--Oui, monsieur, oui, le misrable a os! Ah!... si je n'avais pas t
retenu par la crainte de compromettre ma vengeance!...

--Je comprends, mais laissez-moi finir... Selon vous, Mlle Marguerite
a des millions... D'aprs lui, elle n'a pas cent louis de dot... Qui a
raison?.... Je crois que c'est lui, son emprunt de cent mille francs le
prouve, et d'ailleurs il n'avancerait pas aujourd'hui un mensonge qui se
dcouvrirait demain... Or, s'il dit vrai, il est impossible d'expliquer
par la cupidit et son mariage et le guet-apens dont vous tes
victime...

Cette objection s'tait dj prsente  l'esprit de Pascal, mais il ne
s'y tait pas arrt. Il rflchit et trouva une explication qui lui
parut plausible.

--M. de Chalusse n'tait pas mort, dit-il, quand M. de Coralth et M. de
Valorsay ont arrt le plan qui devait les dbarrasser de moi... par
consquent, Mlle Marguerite avait encore des millions.

--C'est une rponse... Au lendemain du crime, les deux complices ont
reconnu qu'il ne leur serait d'aucune utilit, je vous le concde...
Mais, en ce cas, comment se fait-il que le marquis ait persist?

Pascal chercha, ne trouva rien, et se tut.

--Tenez, reprit le baron, il doit y avoir l-dessous quelque mystre
d'iniquit que ni vous ni moi ne souponnons...

--C'est ce que ma mre me disait, monsieur.

--Ah!... c'est l'opinion de Mme Frailleur!... Alors elle est bonne.
Voyons, raisonnons un peu... Mlle Marguerite vous aimait...

--Oui.

--Et elle vous a repouss, tout  coup.

--Elle m'a crit que le comte de Chalusse,  son lit de mort, lui avait
arrach le serment d'pouser le marquis de Valorsay.

Le baron bondit sur sa chaise.

--Arrtez! s'cria-t-il, arrtez... Nous tenons peut-tre le bout du fil
qui nous conduira jusqu' la vrit... Ah! Mlle Marguerite vous a
crit que M. de Chalusse, mourant, lui avait ordonn d'pouser le
marquis! M. de Chalusse aurait donc eu sa pleine connaissance avant de
rendre le dernier soupir!

D'un autre ct, Valorsay prtend que si Mlle Marguerite est sans
ressources, c'est que le comte est mort trop subitement pour pouvoir
crire et signer deux lignes... Peut-on concilier ces deux versions, M.
Frailleur?... videmment non. Donc, l'une des deux est fausse.
Laquelle?... C'est ce qu'il faut chercher... Quand reverrez-vous Mlle
Marguerite?...

--Elle m'a ordonn, monsieur, de ne jamais chercher  la revoir.

--Eh bien!... il faut lui dsobir, et tcher d'arriver jusqu' elle
sans que personne le sache... Elle doit tre pie... n'crivez pas,
surtout!...

Il se recueillit, et aprs un moment:

--Nous arriverons peut-tre, reprit-il,  la certitude morale de la
complicit de Valorsay et de Coralth... Mais de l  l'tablir par des
preuves matrielles, il y a un abme... Deux vils gredins qui
s'associent pour gorger un honnte homme ne signent point de contrat
par devant notaire... Des preuves! o en prendre?... Il faudrait gagner
quelque intime de Valorsay. Mieux vaudrait peut-tre tcher de faire
admettre prs de lui un homme  nous, qui observerait sa vie, qui
s'insinuerait dans sa confiance...

D'un geste brusque, Pascal interrompit le baron; l'esprance maintenant
brillait dans ses yeux...

--Oui, monsieur, s'cria-t-il, oui, il faut placer prs de M. de
Valorsay un homme qui sache voir, assez habile pour se faire employer,
capable, au besoin, de lui rendre quelques services... Je puis tre cet
homme, monsieur le baron, si vous le voulez... Cette ide m'est venue
tout  l'heure, en vous coutant... Vous devez envoyer chez M. de
Valorsay. Je vous en conjure, laissez-moi prendre la place de l'homme
d'affaires que vous lui avez annonc... Il ne me connat pas, et je suis
assez sr de moi pour rpondre de ne me pas trahir... Je me prsenterai
de votre part; il m'accordera sa confiance... Je lui porterai de
l'argent ou une bonne promesse, je serai bien reu... Allez, j'ai tout
un plan!...

Il s'interrompit...

On frappait  la porte, et un valet de pied parut, annonant au baron
qu'un domestique tait l, qui dsirait lui parler pour une affaire
urgente.

--Faites entrer, dit le baron.

Ce fut Jobin, l'homme de confiance de Mme Lia d'Argels, qui entra.

Il salua respectueusement, et d'un air mystrieux:

--J'ai cherch M. le baron partout... J'ai l'ordre de Madame de ne pas
rentrer sans ramener M. le baron...

--C'est bien... je vous suis!...




IV


Comment M. Fortunat, cet homme si habile, avait-il choisi un dimanche,
et un dimanche de courses de Vincennes, qui plus est, pour se prsenter
chez M. Wilkie, le sduisant ami du vicomte de Coralth!...

Son anxit pouvait expliquer cette faute, mais ne la justifiait pas.

Il est sr que sans cette circonstance, on ne l'et pas congdi si
cavalirement. On l'et laiss dvelopper ses propositions, quitte  les
refuser, et alors, qui sait ce qu'il ft advenu!...

Mais il y avait des courses! Mais M. Wilkie avait  surveiller _Pompier
de Nanterre_, ce fameux steeple-chaser dont il tait propritaire
pour un tiers, et  donner ses ordres au jockey dont il tait--pour un
tiers galement--le matre et le seigneur.

Devoirs sacrs!... ce fait d'tre commanditaire d'une malheureuse
rosse, constituait tout l'tat social de M. Wilkie. Cela le posait bien,
dans son monde. Cela justifiait les trophes de cravaches et d'perons
qui ornaient son appartement de la rue du Helder, et lui permettait de
trancher du sportman.

Bien plus; il s'imaginait trs-positivement tre attendu sur le turf,
et que, sans lui, la fte ne serait pas complte.

Cependant lorsqu'il se prsenta dans l'enceinte du pesage, firement, le
cigare  la bouche, la carte au chapeau, il dut s'avouer que son entre
ne faisait pas sensation.

Une tonnante nouvelle circulait et donnait aux groupes de parieurs et
de turfistes,--M. Wilkie et dit au ring,--un aspect tumultueux.

On discutait  grand renfort de mots anglais la soudaine dtermination
prise par le marquis de Valorsay de payer forfait et de retirer tous
ses chevaux engags. Les mieux informs assuraient mme que la veille,
au Betting-Rooms, il avait annonc hautement l'intention o il tait
de vendre son curie de courses.

Si le marquis, en prenant ce parti, avait espr dsarmer la
malveillance, l'vnement djouait son calcul.

La rumeur allait grossissant, qui l'accusait d'avoir, aux courses du
dimanche prcdent, pari sous main contre son cheval _Domingo_ et
d'avoir ensuite donn des ordres pour qu'il ne gagnt pas.

Il y avait des sommes considrables engages sur _Domingo_, qui tait
grand favori, et les perdants n'taient pas contents.

D'aucuns affirmaient qu'ils avaient vu le jockey de Valorsay tirer
_Domingo_, c'est--dire le retenir; ils soutenaient qu'il fallait faire
un exemple, disqualifier  perptuit le marquis et son jockey,
autrement dit les exclure  tout jamais des courses. Cette mesure et
annul les paris.

Mais une circonstance d'un grand poids plaidait pour le marquis: sa
fortune, celle du moins qu'on lui supposait.

--Comment un homme si riche, observaient ses dfenseurs, serait-il
descendu jusqu' voler!... car c'est prendre l'argent dans la poche du
monde que de faire ce que vous dites, c'est pire que de tricher les
cartes  la main!... C'est impossible!... Valorsay est au-dessus de ces
misrables allgations!... C'est un parfait gentilhomme.

--Parfait... soit, rpondaient les sceptiques. On en disait prcisment
autant de Croisenois, du duc de H... et du baron P..., lesquels ont t
finalement convaincus de l'indigne supercherie dont nous accusons
Valorsay.

--C'est une infme calomnie... S'il et eu l'ide de tricher, il et t
assez habile pour drouter les soupons... Il et fait arriver _Domingo_
bon second et non pas mauvais troisime!...

--S'il n'tait pas coupable, il n'aurait pas peur, il ne retirerait pas
aujourd'hui ses chevaux, il ne vendrait pas son curie...

--S'il renonce aux courses, c'est qu'il se marie, ne le savez-vous pas!

--Eh! ce n'est pas une raison...

Qu'et-ce donc t si on et souponn la dconfiture jusqu'alors si
habilement dissimule de M. de Valorsay... Mais n'importe, calomnie ou
non, c'tait une premire claboussure sur une renomme jusqu'alors
intacte et brillante.

Comme tous les joueurs, les turfistes sont dfiants et rancuniers...
Nul n'est  l'abri de leurs soupons quand ils perdent, de leur colre
quand ils se croient dupes... Ils n'ont sans doute besoin que
d'interroger leur conscience pour comprendre jusqu'o peut entraner le
jeu... Cette affaire de _Domingo_ runissait contre Valorsay tous les
perdants... Elle armait contre lui un petit bataillon d'ennemis,
impuissants pour le moment, mais prts  prendre une clatante revanche
ds que l'occasion s'en prsenterait.

Tout naturellement, M. Wilkie s'tait rang du parti de M. de Valorsay,
dont il avait plusieurs fois entendu clbrer les mrites par son ami M.
de Coralth.

Il et agi de mme sans cela, rien que pour avoir la satisfaction de
crier:

--Accuser ce cher marquis! Ah! je la trouve mauvaise! Lui qui hier soir
me disait encore: Mon excellent bon, la dfaite de _Domingo_ me cote
deux mille louis!

M. de Valorsay ne lui avait rien dit, par cette raison qu' peine il le
connaissait de vue; mais n'importe, cela faisait bien, estimait-il, de
se dclarer son ami, et quand il disait: Ce cher marquis, il en avait
plein la bouche.

Cependant, il avait beau s'agiter, on ne prenait pas garde  lui. Cela
le dpitait; avisant son jockey, il lui fit un signe et l'entrana
hors de l'enceinte rserve.

C'tait un grand mauvais drle ce jockey, ivrogne et paresseux, chass
de toutes les curies o il avait servi, qui se moquait outrageusement
des jeunes messieurs qui l'avaient  leur service et qui les volait sans
pudeur ni mesure.

Outre qu'il se faisait payer trs-cher--huit mille francs par an,--sous
prtexte qu'il lui rpugnait d'tre  la fois palefrenier, entraneur et
jockey, il prsentait chaque mois des factures fabuleuses: du
grainetier, du vtrinaire, du marchal et du sellier.

De plus, il vendait rgulirement, pour en boire le prix, l'avoine de
_Pompier de Nanterre_, lequel crevait de faim, le malheureux,  ce point
de tenir  peine sur ses jambes.

La maigreur du cheval, le jockey la mettait sur le compte d'un
entranement habile, et les propritaires le croyaient.

Il leur en faisait accroire bien d'autres; que _Pompier de Nanterre_
gagnerait la course, par exemple, plaisanterie sinistre en ceci que sur
la foi de cette fallacieuse promesse, ils mettaient leur argent sur la
misrable rosse... et le perdaient.

Dans le fait, cet honnte jockey et t le plus heureux des mortels
s'il n'y et jamais eu de courses... D'abord il jugeait, non sans
raison, trs-dangereux de franchir des obstacles avec un cheval comme le
sien. Ensuite, rien ne l'excdait comme d'tre oblig de se promener
successivement avec ses trois patrons...

Mais le moyen de refuser!... Il savait bien, le rus drle, que si les
spirituels associs le payaient, c'tait surtout, ou plutt c'tait
uniquement pour se parer de lui.

Se pavaner sur la piste, devant les tribunes, avec leur jockey en
casaque orange  manches vertes et noires, tait pour eux une
satisfaction de vanit  nulle autre pareille... Leur conviction tait
qu'il en rejaillissait sur eux une considration norme, et ils se
gonflaient de l'envie qu'ils pensaient inspirer.

C'tait  ce point que chacun d'eux accusait les autres d'accaparer le
jockey, et qu'il en naissait des disputes terribles, dont une faillit un
jour les conduire sur le terrain...

Arriv le premier, M. Wilkie s'emparait du bourreau de _Pompier de
Nanterre_, c'tait dans l'ordre.

Et jamais, pour se montrer, les circonstances ne furent plus favorables.
La journe tait magnifique, les tribunes craquaient sous le poids des
spectateurs, deux cent mille curieux se pressaient le long des cordes
qui limitent la piste...

Aussi, M. Wilkie semblait-il se multiplier et jouir du don d'ubiquit,
tant il se fit voir promptement sur dix points diffrents, toujours
suivi de son jockey, auquel il donnait ses derniers ordres d'une voix
trs-haute, en gesticulant beaucoup.

Et quelle joie, quand sur son passage il entendait dire: Ce monsieur
est un de ceux qui font courir!... Quel ravissement, lorsqu'il
recueillait l'exclamation de quelque bourgeoise admirant la soie de la
casaque ou les revers des bottes...

Malheureusement, il n'est pas de bonheur durable; les associs
arrivrent, qui rclamrent le jockey  leur tour...

Dpossd, M. Wilkie abandonna la piste; et se faufilant  travers les
quipages, gagna une voiture, o les deux demoiselles qui lui avaient
fait l'honneur d'accepter  souper la veille talaient les cheveux les
plus jaunes qu'elles possdassent...

L encore il trouva moyen de fixer l'attention sur lui, et de faire
preuve de chic!... Ce n'tait pas pour rien qu'il avait fait remplir de
vin de Champagne le coffre de la voiture...

Et l'instant dcisif venu, on put le voir se hisser sur sa banquette en
criant:

--Voil! voil!... Regardez!... Bravo, _Pompier_!... Cent louis pour
_Pompier_!

Hlas! le pauvre _Pompier de Nanterre_ tomba puis  moiti de la
distance  parcourir.

Et le soir, M. Wilkie narrait sa dfaite avec un luxe de termes
techniques  faire frmir.

--Quel guignon! mes excellents bons... disait-il  ses amis. _Pompier de
Nanterre_, un steeple-chaser incomparable, tomber broken-down aprs
la banquette... Et battu par qui? Par _Mustapha_, un outsider sans
performance... Le ring en tait tout mu... moi, j'en suis comme une
folle!

Cette dfaite, cependant, ne l'affectait pas trop...

N'avait-il pas en perspective cet hritage dont lui avait parl son ami
le vicomte de Coralth! Il lui apparaissait  l'horizon, tel qu'un nuage
gros d'or, prs de crever sur lui. Et c'tait le lendemain que M. de
Coralth devait lui livrer le secret... Il n'avait plus que vingt-quatre
heures  attendre!...

--Demain?... se rptait-il, avec un frmissement d'impatience et de
joie, demain!...

Il s'endormit dans la pourpre, ce soir-l! Son imagination s'exaltait 
cette pense que tous ses rves se matrialiseraient, qu'il lui serait
donn d'treindre son idal devenu ralit... Et quel idal, quels
rves!...

Il se voyait  la tte d'une curie pour de bon, et non plus d'un tiers
de cheval; l'argent ne manquerait jamais  ses caprices; il
clabousserait les passants et surtout ses excellents bons du haut
d'une voiture superbe; le meilleur tailleur inventerait pour lui des
coupes tourdissantes;  toutes les premires reprsentations, il
s'talerait dans une avant-scne avec les demoiselles les plus connues;
Paris s'occuperait de lui; on parlerait de ses petites ftes dans les
journaux; il ferait tapage, esclandre, scandale; il serait chic,
trs-chic, patant de chic!...

Tout cela, M. de Coralth le lui avait promis, sans dire son dernier mot,
il est vrai, mais n'importe!... Devait-il donc douter de la parole de
son ami?... Jamais!... Si le vicomte tait son modle, il tait aussi
son oracle.

Mme,  la faon dont il en parlait, on et jur qu'ils avaient t
levs ensemble, ou que du moins ils se connaissaient depuis des annes.

Il n'en tait rien, cependant. Leurs relations dataient de sept ou huit
mois au plus, et le hasard, en apparence, les avait noues. Ce hasard,
il faut le dire, M. de Coralth l'avait prpar.

Ayant flair le secret des promenades de Mme Lia d'Argels, rue du
Helder, le vicomte voulut vrifier ses soupons. Il pia M. Wilkie, sut
o il passait ses soires, s'y trouva et fut assez adroit pour lui
rendre, ds la troisime rencontre, un service d'argent.

De ce moment, la conqute fut faite. M. de Coralth avait vraiment tout
ce qu'il fallait pour blouir et charmer le spirituel commanditaire de
_Pompier de Nanterre_. Il avait son titre, d'abord, puis ses faons
impertinentes, le plus impudent aplomb, tous les dehors d'une fortune
considrable, et enfin le prestige de nombreuses et grandes relations.

Il ne tarda pas  reconnatre ses avantages et  en profiter.

Et tout en maintenant M. Wilkie  distance, il lui eut promptement tir
assez de confidences pour savoir sa vie mieux qu'il ne la savait
lui-mme.

A la vrit, M. Wilkie ne connaissait pas grand chose de son origine ni
de son pass, et son histoire tait vite conte:

Sa plus lointaine impression tait celle de la pleine mer... Il tait
positivement sr d'avoir fait, tant tout enfant, une longue, une
trs-longue traverse...

Il se supposait n en Amrique, et le nom qu'il portait justifiait ses
suppositions. Certainement la langue franaise n'tait pas celle qu'il
avait bgaye la premire, car au fond de sa mmoire il retrouvait
encore un certain nombre d'expressions anglaises. Le mot que traduit
celui de pre, entre autres, lui tait rest familier, et aprs vingt
ans il le prononait avec l'intonation exacte.

Ce nom, on le lui avait appris, videmment, mais nulle souvenance ne lui
restait de l'homme  qui il le donnait.

Ses premires sensations bien nettes taient celles de la faim, de la
fatigue et du froid.

Il se rappelait, et cela trs-distinctement, que durant toute une
interminable nuit d'hiver, une femme l'avait tran  travers les rues
de Paris, sous une pluie glaciale.

Il lui semblait se revoir encore, les pieds demi-nus dans la boue,
pleurant de lassitude et demandant  manger... Et alors l'infortune qui
lui donnait la main le prenait entre ses bras et le portait, jusqu' ce
que, n'en pouvant plus, elle ft force de le poser de nouveau  terre.

Une image confuse de cette femme, sa mre vraisemblablement, tait
reste dans sa mmoire.

Elle tait, selon son expression, crnement belle, assez grande et
trs-blonde... Il avait t surtout frapp de sa pleur et de la
profusion de ses beaux cheveux.

Tout autre que lui, abandonn comme il l'tait, et conserv de cet
pisode de son enfance une motion douloureuse. Lui, qui tait un esprit
fort, en riait.

--Quelle dche, mes chers bons!... disait-il quand il lui arrivait de
raconter cette aventure, quelle dche!

Cette misre cependant n'avait pas dur. Il se souvenait d'avoir t,
peu aprs, install dans un trs-bel appartement. Un homme, assez jeune
encore, qu'on appelait M. Jacques,--il avait retenu ce nom,--venait tous
les jours et lui apportait des friandises et des jouets.

D'aprs son estimation, il pouvait avoir quatre ans  cette poque.

Il n'y avait gure plus d'un mois qu'il jouissait de ce bien-tre, quand
un matin un tranger se prsenta qui s'entretint longtemps avec sa
mre, ou du moins avec la femme qu'il nommait ainsi. Il ne comprenait
rien  ce qu'ils disaient, et cependant il avait peur.

L'vnement devait justifier son effroi instinctif. La conversation
termine, sa mre le prit sur ses genoux et se mit  l'embrasser avec
une tendresse convulsive. Elle sanglotait, et rptait d'une voix
touffe:

--Pauvre enfant!... mon Wilkie bien-aim... Ne plus l'embrasser
jamais... jamais!... Hlas! il le faut... Donnez-moi du courage, mon
Dieu!...

Elle avait dit exactement cela, M. Wilkie en tait positivement sr, il
lui semblait encore entendre cet adieu dsespr.

Car c'tait bien un adieu. On le remit  cet tranger qui l'emporta
malgr ses cris et ses efforts pour lui chapper.

--Car je la trouvais mauvaise!... ne manquait-il jamais d'ajouter, quand
il en tait l de son rcit...

Cet tranger,  qui on le confiait, n'tait autre qu'un digne marchand
de soupe de Saint-Germain, dont la femme tait la meilleure et la plus
patiente des cratures... Ce qui n'empche que dans les premiers temps,
il ne cessait de pleurer et de demander sa mre... Peu  peu, il
l'oublia...

Il n'tait pas malheureux chez ce matre de pension, on le soignait et
on le choyait plus que tous les autres lves. On se gardait bien
surtout de le tourmenter pour apprendre quoi que ce ft, et ses journes
se passaient  jouer sur la terrasse ou  vagabonder...

Mais cette vie charmante ne pouvait durer ternellement.

Il venait d'avoir dix ans, toujours d'aprs son calcul, lorsqu'un
dimanche, vers la fin d'octobre, il vit arriver un monsieur 
physionomie grave, raide, strictement vtu de noir, talant de longs
favoris roux sur une cravate blanche, lequel lui dclara se nommer M.
Patterson, et tre charg par sa famille de le placer dans un lyce pour
y continuer son ducation.

Le jeune Wilkie se rcria beaucoup et se lamenta. M. Patterson, qui
tait pay pour remplir un certain mandat, ainsi qu'il le dit, ne l'en
conduisit pas moins  Louis-le-Grand, o il fut admis pensionnaire.

L, pendant des annes, il s'ennuya prodigieusement. Ne faisant rien,
dou d'une intelligence mdiocre, il n'apprit rien.

Tous les dimanches et les jours de fte,  dix heures prcises, M.
Patterson venait le prendre, le promenait gravement dans Paris ou aux
environs, le faisait djeuner et dner dans les meilleurs restaurants,
lui achetait tout ce dont il avait envie et,  neuf heures sonnant, le
reconduisait au lyce.

Pendant les vacances, M. Patterson gardait le lycen prs de lui, ne lui
refusant aucune distraction, prvenant ses dsirs, mais ne le perdant
pas de vue une minute.

Et si Wilkie se rvoltait de cette incessante surveillance, M. Patterson
avait une faon de rpondre:--J'ai un mandat  remplir, qui coupait
court  toute espce de discussion.

Ainsi les choses marchrent, jusqu'au jour o M. Wilkie eut achev sa
philosophie. L'preuve du baccalaurat lui restait  subir.

Il se prsenta  l'examen, et comme de juste fut refus.

Par bonheur M. Patterson tait un homme d'expdients.

Il plaa son lve dans un tablissement spcial, et moyennant cinq
billets de mille francs, dnicha un pauvre diable qui consentit 
risquer trois ans de prison et qui passa l'examen sous le nom et  la
place de M. Wilkie.

Matre  ce prix du prcieux diplme qui ouvre toutes les carrires, M.
Wilkie esprait qu'on allait garnir amplement ses poches et lui donner
la vole... Erreur! M. Patterson le remit aux mains d'un vieux
prcepteur charg de lui faire visiter l'Europe et de l'initier  la
pratique de la vie et des hommes.

Ce prcepteur avait la bourse, force lui fut de le suivre en Allemagne,
en Angleterre et en Italie.

Quand il revint  Paris, il avait vingt ans.

Ds le lendemain, M. Patterson le conduisit rue du Helder, 
l'appartement qu'il occupait encore, et de son air le plus solennel:

--Vous tes ici chez vous, M. Wilkie pronona-t-il... Vous tes en ge
de mesurer vos actions, j'espre donc que vous vous conduirez en honnte
homme... De ce moment, vous tes libre... On souhaite que vous fassiez
votre droit;  votre place, j'obirais... Si vous voulez tre quelque
chose et avoir toujours du pain, travaillez, car vous n'avez rien, je
vous en avertis,  attendre de personne... La pension, trop
considrable,  mon avis, qu'on vous alloue, peut, je ne vous le cache
pas, tre supprime du jour au lendemain... Jusque-l, j'ai ordre de
vous remettre, chaque trimestre, 5,000 francs... les voici. Dans trois
mois, je vous enverrai pareille somme... Je dis enverrai, parce que mes
intrts m'obligent de retourner en Angleterre et de m'y fixer. Voici
mon adresse  Londres, s'il vous survenait quelque embarras srieux...
crivez-moi. Sur quoi, mon mandat tant rempli... Salut!...

--Eh! va-t-en au diable, vieux serin!... gronda M. Wilkie en refermant
la porte sur M. Patterson... A Chaillot, les gneurs!...

Voil tout ce que son excellent coeur lui inspira, en se sparant,
peut-tre pour toujours, de l'homme qui, pendant dix annes, lui avait,
en dfinitive, tenu lieu de famille.

C'est que dj,  cette poque, M. Wilkie tait un garon trs-fort, au
moins en thorie, et bien au-dessus des prjugs du commun.

S'il avait t rebelle  toutes les tudes du lyce, il s'y tait
instruit de quantit de choses que les professeurs n'enseignent pas.

Quelques cancres, ses intimes, dont les parents taient riches, et qui
jouissaient de leur libert aux jours de sortie, l'avaient initi aux
grandes faons et lui avaient appris  discerner ce qui est chic de ce
qui ne l'est pas.

Il n'y a pas de circulaire de M. Duruy qui tienne, on retrouvera
toujours au fond des lyces,  Paris surtout, comme un reflet des
moeurs du temps. Le portier peut surveiller la contrebande du tabac et
des liqueurs, il ne saurait arrter  l'entre les ides btes et
malsaines que certains lves rapportent du dehors.

Que les crevs actuels se rassurent, les successeurs ne leur
manqueront pas.

Des sages conseils de M. Patterson, rien ne resta dans l'esprit de M.
Wilkie. Ils lui entrrent, comme on dit familirement, par une oreille
et sortirent par l'autre.

Un seul fait, pour lui, se dgagea de ce dernier entretien, c'est qu'il
tait son matre dsormais et qu'il avait une fortune... quel rve!...
C'est--dire, non, c'tait bien une ralit, il y avait l sur la table,
pour l'attester, cinq mille francs en beaux louis, vivants, frtillants,
grouillants...

S'il et pris la peine de visiter attentivement cet appartement devenu
tout  coup le sien, M. Wilkie et peut-tre reconnu qu'il avait t
arrang avec amour.

Tout y tait neuf et cependant tout avait l'empreinte de la vie. Ce
n'tait pas le froid et morne logis meubl sur commande, bien ou mal
selon le prix, par un tapissier.

Les moindres dtails trahissaient une main amie, la dlicatesse d'une
femme, la tendresse prvoyante d'une mre.

Aucune des petites superfluits qui peut flatter un jeune homme n'avait
t oublie. Il y avait des londrs choisis dans une bote de bois des
les, sur la table et sur la chemine un pot plein de tabac.

Mais M. Wilkie avait bien le temps de remarquer cela, vraiment!

Il se hta de couler 500 francs dans son gousset, serra le surplus de
ses richesses dans un tiroir et s'lana dehors d'un air aussi fier que
si Paris lui et appartenu ou qu'il et eu de quoi l'acheter.

C'est qu'il lui fallait quelqu'un pour fter sa dlivrance, et il
courait  la recherche de quelqu'un de ses camarades de Louis-le-Grand.

Il en trouva deux. L'un qui tait en train de mal tourner, l'autre qui,
depuis dix-huit mois qu'ils s'taient perdus de vue, avait gaspill le
modeste capital qui constituait tout son avoir, une quarantaine de mille
francs.

Quoiqu'il en cott extraordinairement  son amour-propre, M. Wilkie dut
avouer  ses anciens camarades, qu'il jouissait de sa libert pour la
premire fois et qu'il en tait quelque peu embarrass.

Eux naturellement, qui avaient le pied marin,  ce qu'ils affirmaient,
lui jurrent qu'ils l'auraient vite mis au fait de la seule vie que
puisse mener  Paris un garon intelligent. Et pour le lui prouver, ils
acceptrent le dner qu'il s'tait empress de leur offrir.

Ce fut un dner remarquable. D'autres amis vinrent, on fit au dessert un
petit bac de sant, et dans la nuit on dansa...

Et au petit jour, ayant pay son apprentissage au baccarat, M. Wilkie se
trouva sans un sou en poche, en face d'une addition de quatre cents et
quelques francs qu'il dut courir chercher chez lui sous l'escorte d'un
garon de restaurant.

Cette premire preuve et d le dgoter ou tout au moins lui donner 
rflchir... mais non. Dans ce milieu de crevs besogneux et de...
demoiselles pltres, il s'tait senti dans son lment. Il se jura
qu'il y resterait et que mme il s'y crerait une rputation et une
influence.

C'tait plus ais  concevoir qu' excuter.

Il s'en aperut bien, lorsqu' la fin du mois il compta ce qu'il avait
encore des cinq mille francs qu'on lui avait donns pour un trimestre...
Il lui restait quinze louis et quelque menue monnaie.

C'est que vingt mille francs par an, c'est selon qu'on arrange sa vie,
la fortune ou la misre.

Vingt mille francs par an donnent environ trois louis par jour... Or,
qu'est-ce que trois louis, pour un aimable viveur qui prtend djeuner
et dner dans les meilleurs restaurants et se faire habiller par les
tailleurs illustres qui ne coupent pas un pantalon  moins de cent
francs...

Qu'est-ce que trois louis par jour pour un imbcile, qui loue des loges
aux premires reprsentations, qui joue, qui soupe, qui promne des
demoiselles  cheveux jaunes et qui commandite un cheval de courses...

Mesurant son budget et son ambition, M. Wilkie reconnut que jamais il ne
nouerait les deux bouts.

--Comment donc font les autres? se demanda-t-il.

Question grave?... Tous les soirs, entre la chausse-d'Antin et le
faubourg Montmartre, mille messieurs se promnent, tincelants de chic,
le londrs  la bouche, une fleur  la boutonnire, que tout le monde
connat, qui connaissent tout le monde, et dont l'existence est un
insoluble problme.

Comment vivent-ils, et de quoi? Ils n'ont pas de patrimoine, on le sait;
ils ne font rien, on le voit, et cependant nulle dpense ne les tonne,
ils raillent agrablement le travail et bernent l'conomie... De quels
filons malpropres tirent-ils leur argent? de quelles industries
tnbreuses sont-ils les chevaliers?

M. Wilkie n'en chercha pas si long.

--On veut que je crve de faim, se dit-il. Ah! mais non!... Ce n'est pas
 moi qu'on la fait, celle-l! Il faudra voir...

Et pour voir, en effet, il crivit  M. Patterson.

Le grave Anglais, par le retour du courrier, envoya mille francs... une
goutte d'eau. M. Wilkie devant dj plus que cela, fut indign.

--Ah!... il me fait poser, pensa-t-il... Eh bien, je vais lui monter une
bonne scie, et nous allons rire...

Et il crivit de nouveau.

La rponse, cette fois, se fit attendre assez longtemps... Elle vint,
cependant. M. Patterson envoyait deux mille francs et une interminable
ptre o les remontrances n'taient pas pargnes.

L'intressant jeune homme jeta l'ptre au feu, et s'en alla tout droit
retenir une voiture au mois et un domestique.

De ce jour, sa vie se passa  demander et  attendre de l'argent...
Petit  petit, il se perfectionnait et il puisait successivement tous
les prtextes qui attendrissent les familles et trouvent le secret des
coffres-forts les plus compliqus... Il tait malade, il avait perdu au
jeu sur parole, il avait imprudemment oblig un ami peu scrupuleux, il
tait sur le point d'tre saisi...

Et selon que les rponses taient ou non favorables, il se montrait
humble ou impertinent, si bien que ses amis, rien qu' la faon dont il
portait sa moustache, savaient  quoi s'en tenir sur l'tat de sa
bourse...

L'exprience lui venait, cependant. Additionnant toutes les sommes qu'il
avait reues, il ne laissait pas que d'tre un peu effray du total et
il se disait que pour lui donner tant d'argent sa famille devait tre
bien riche...

De cette rflexion lui vint l'ide d'exploiter, pour blouir ses amis,
le mystre de sa naissance et de ses premires annes...

La crdulit des autres aidant, il finit par se persuader,  force de le
dire, qu'il tait le fils d'un grand seigneur anglais, membre de la
chambre haute, et vingt fois millionnaire...

Et il tait  moiti de bonne foi quand il affirmait  ses cranciers
que son pre, le lord, devait arriver d'un jour  l'autre pour payer
toutes ses dettes...

Malheureusement, ce ne fut pas son pre qui arriva, mais une lettre du
digne M. Patterson, ainsi conue:

On m'avait confi pour vos besoins imprvus, cher monsieur, une somme
considrable. Sur vos sollicitations ritres, je vous l'ai adresse
intgralement, il ne me reste plus un centime  vous... ds lors mon
mandat est rempli.

vitez-vous la peine et le port de nouvelles demandes, elles
resteraient sans rponse. Vous ne recevrez plus un penny au-del de
votre pension, trop considrable dj,  mon avis, pour un homme de
votre ge...

Cette lettre fut pour M. Wilkie comme un coup de bton sur la tte.

Que faire? Il savait bien que M. Patterson ne revenait jamais sur une
dcision prise... Il lui crivit cependant trois ou quatre lettres
plores... en vain...

Et jamais ses besoins d'argent n'avaient t si pressants... Ses
cranciers s'agitaient, le papier timbr commenait  pleuvoir chez son
concierge, l'chance de son trimestre tait encore loigne, et par le
Mont-de-Pit seul il se procurait encore quelque argent de poche...

Il se voyait perdu, rduit  congdier sa voiture,  vendre son tiers de
_Pompier de Nanterre_, dchu dans l'estime de ses spirituels amis.

Son dsespoir, enfin, tait sans bornes, quand un matin son domestique
l'veilla en lui disant que M. le vicomte de Coralth tait l, dans le
petit salon, et dsirait lui parler pour une affaire trs-urgente.

Tirer M. Wilkie du lit, c'tait le diable  confesser, ordinairement...
Mais le nom que prononait son domestique avait sur lui un pouvoir qui
tenait du prodige.

D'un bond, il fut  terre, et, tout en s'habillant  la hte:

--Ce cher vicomte, chez moi,  cette heure-ci, murmura-t-il, c'est
patant!... Aurait-il un duel, par hasard, et viendrait-il me demander
d'tre son tmoin?... Bonne affaire!... Cela me poserait un peu bien...
Pour sr, il y a quelque chose...

Deviner cela n'tait point de sa part une preuve extraordinaire de
perspicacit. Ne se couchant jamais avant deux ou trois heures du matin,
M. de Coralth se levait toujours trs-tard. Si donc il montrait son
coup bleu dans les rues avant neuf heures du matin--un vrai crime de
lse-chic--c'est qu'il devait y tre forc par des raisons majeures.

Ses raisons taient graves, en effet.

Depuis plusieurs mois qu'il avait pntr une partie des secrets de
Mme d'Argels, le brillant vicomte ne les avait communiqus 
personne.

Ce n'tait pas, assurment, par dlicatesse qu'il s'tait tu, mais parce
qu'il n'avait aucun intrt  parler.

La mort soudaine de M. de Chalusse changea brusquement la situation.

C'est le lendemain soir de la catastrophe qu'il l'apprit,  son cercle,
et l'motion qu'il en ressentit fut telle qu'il refusa de se mler  une
partie de baccarat qui commenait.

--Diable!... se dit-il, rflchissons un peu... Voil la d'Argels
hritire... Se prsentera-t-elle pour recueillir les millions? Du
caractre dont je la connais, c'est peu probable, la question d'identit
l'arrtera... Quant  aller trouver Wilkie et  lui avouer qu'elle, la
d'Argels, elle est une demoiselle de Chalusse et qu'il est son fils
naturel... jamais de la vie. Elle renoncera aux millions pour elle et
pour lui, plutt que de s'y rsoudre... Elle est antique, cette
femme-l!

Et sur ce, il s'tait mis  chercher quel parti tirer de ce qu'il
savait.

C'est que M. de Coralth, comme tous les gens dont le prsent repose sur
une fiction plus ou moins inavouable, avait grand peur de l'avenir...
Pour l'instant il avait l'art de se procurer les trente ou quarante
mille francs indispensables  son luxe, mais il n'avait pas un rouge
liard de ct, et du jour au lendemain le filon qu'il exploitait pouvait
tarir...

Que fallait-il pour le prcipiter du fate de ses fausses splendeurs sur
le pav ou plutt dans la boue?... Un hasard, une indiscrtion, une
maladresse. La sueur perlait  la racine de ses cheveux, quand cette
ide le poignait, qu'il n'tait qu'un acteur, que la moindre
dfaillance pouvait perdre. C'est avec passion qu'il souhaitait une
situation plus solide, un petit capital qui lui assurt du pain jusqu'
la fin de ses jours et qui loignt de lui le fantme de la misre.

Et ce fut cet pre dsir qui lui inspira prcisment le plan de M.
Fortunat.

--Pourquoi ne prviendrais-je pas Wilkie, se dit-il. Si je lui donne une
fortune, ce crtin me devra bien une rcompense honnte...

A hasarder cette dmarche, il risquait l'inimiti et la vengeance de
Mme d'Argels, et c'tait grave... S'il savait d'elle beaucoup de
choses, elle connaissait tout de lui... Pour qu'il ft honteusement
chass de partout, elle n'avait qu' le vouloir.

Cependant, pesant les avantages et les prils, il se dcida  agir,
persuad d'un autre ct qu'en s'y prenant bien, Mme d'Argels
ignorerait toujours sa trahison...

Et s'il se trouvait si matin dans le petit salon de M. Wilkie, c'est
qu'il craignait de n'tre pas le seul  savoir la vrit, et qu'il
tremblait d'tre prvenu.

--Vous, ici, mon excellent bon! ds l'aurore!... Qu'arrive-t-il?

Ainsi s'exprima M. Wilkie en entrant tout effar dans le petit salon.

--A moi? rien, rpondit le vicomte, c'est pour vous que je me suis
drang.

--Allons donc!... Vous m'effrayez.

--Oh!... rassurez-vous, je n'ai rien  vous dire que d'agrable.

Et d'un ton lger qui dissimulait fort bien son motion:

--Je suis venu, mon cher Wilkie, pronona-t-il, pour vous demander ce
que vous donneriez bien  l'homme qui vous mettrait en possession de
plusieurs millions.

En dix secondes, le visage de M. Wilkie passa deux ou trois fois
alternativement du blanc au pourpre, et c'est d'une voix altre qu'il
rpondit:

--Trs-bonne, celle-l!... je la trouve bien bonne!... J'en rirai
plusieurs jours, except pendant les repas...

Il essayait de railler, mais il tait boulevers... Il s'tait berc de
tant de chimres que rien ne devait plus lui paratre invraisemblable.

--De ma vie je n'ai parl plus srieusement, insista le vicomte.

L'autre ne rpondit pas tout d'abord... Ses regards effars disaient
quel combat se livrait en lui, entre des esprances dcevantes et la
crainte d'tre dupe de quelque mauvaise plaisanterie...

--Voyons, cher, dit-il enfin, voulez-vous me faire poser?... Ce ne
serait pas gentil... Un dbiteur, c'est sacr, et je vous dois 25
louis... Ce n'est pas le moment de me parler de millions, allez... Ma
famille m'a coup les vivres, mes cranciers me la font au papier
timbr... enfin, a ne boulotte pas...

M. de Coralth l'arrta, et d'un air solennel:

--Sur l'honneur, pronona-t-il, je ne plaisante pas... Que
donneriez-vous  l'homme qui vous...

--Eh!... je lui donnerais la moiti de ce qu'il me ferait avoir...

--C'est trop.

--Non, non!...

Il tait de bonne foi, trs-certainement. Que ne promet-on pas, dans la
sincrit de son me, au mortel gnreux qui promet de l'argent quand on
n'en a pas, quand on en veut, quand il en faut... Alors aucune
commission ne parat exorbitante... C'est plus tard, l'chance venue,
au moment de payer, qu'on suppute le taux de l'intrt...

--Si je vous dclare que la moiti est trop, c'est que c'est vrai... Et
mieux que personne j'en puis tre juge, puisque l'homme qui peut vous
mettre en possession d'une fortune norme... c'est moi!

M. Wilkie recula d'un pas, abasourdi, hbt de surprise.

--Cela vous tonne!... fit le vicomte, et pourquoi, s'il vous plat?
Serait-ce parce que j'exige une commission?...

--Oh!... pas du tout.

--Ce n'est peut-tre pas trs... gentilhomme, mais c'est pratique. Je
suis dans le mouvement, moi; les affaires sont des affaires. Pass midi,
au restaurant, au cercle, chez les petites dames, je suis tout ce qu'il
y a de plus vicomte et grand seigneur; les questions d'argent me donnent
des nauses, pouah!... je suis insouciant, facile  la poche, obligeant
pour mes amis... Mais dans la matine, je suis tout simplement le sieur
Coralth, un bourgeois qui ne paye pas ses fournisseurs avec des noyaux
de pche et qui surveille sa fortune parce qu'il n'a pas envie de faire
le plongeon et de terminer sa brillante carrire simple soldat dans une
lgion trangre quelconque...

M. Wilkie ne le laissa pas continuer... il croyait, et sa joie
dbordait, folle, dlirante.

--Assez, interrompit-il, assez! Une difficult entre nous, jamais! C'est
 la vie et  la mort, vicomte... vous m'entendez... Combien vous
faut-il? Voulez-vous tout?

Mais le vicomte restait de glace.

--Il ne m'appartient pas, rpondit-il, de fixer moi-mme l'indemnit qui
m'est due. Je consulterai un homme du mtier... Et je vous fixerai sur
ce point aprs-demain, en vous exposant l'affaire.

--Aprs-demain! Vous me laisserez quarante-huit heures le bec dans
l'eau...

--Il le faut... J'ai  me procurer encore quelques renseignements... Si
je suis accouru, si j'ai parl avant de pouvoir tout dire, c'est que je
tenais  vous mettre en garde... Il se peut que quelque cornifleur vous
vienne faire des propositions... dfiez-vous. Il est de ces gaillards
qui si on leur laisse mettre le nez dans une succession l'ont bientt
dvore.

--Il s'agit donc d'une succession?

--Oui... Ainsi, ne traitez avec personne.

--Oh! soyez tranquille...

--Je le serais bien davantage si j'avais une lettre de vous.

Sans mot dire, M. Wilkie se prcipita  une table et rdigea un petit
trait par lequel il s'engageait  compter  M. Fernand de Coralth la
moiti de l'hritage dont le susdit lui indiquerait l'existence...

Cet engagement, M. de Coralth le lut, et l'ayant gliss dans sa poche:

--Eh bien!...  lundi, dit-il en prenant son chapeau.

Mais dj l'tourdissement de M. Wilkie se dissipait, et ses dfiances
revenaient.

--A lundi, soit... fit-il; mais jurez-moi que vous ne vous moquez pas de
moi...

--Comment!... vous doutez encore!... Quelle preuve vous faut-il donc?...

M. Wilkie se recueillit un moment, puis tout  coup une triomphante
inspiration illuminant sa cervelle:

--Si vous dites vrai, cher, dit-il, je serai riche avant peu... Mais en
attendant la vie est dure. Pas le sou!... Et ce n'est pas drle,
allez... J'ai un cheval qui court demain, _Pompier de Nanterre_, vous le
connaissez bien. Il a normment de chances... De sorte que si cinquante
louis ne vous gnaient pas...

--Comment donc, interrompit cordialement le vicomte, bien  votre
service...

Et tirant de sa poche un ravissant petit calepin, il en sortit, non pas
un, mais deux billets de mille francs qu'il remit  M. Wilkie en lui
disant:

--Monsieur me croit-il maintenant?... Oui, n'est-ce pas... Alors, 
bientt!...

Ce n'tait pas pour son plaisir, on peut le croire, ni par caprice, que
M. de Coralth remettait au surlendemain ses confidences.

Il savait son Wilkie sur le bout du doigt et sentait tout ce qu'il y
avait de prilleux  laisser cet intelligent jeune homme errer par la
ville avec la moiti d'un secret de cette importance.

Diffrer, c'est presque toujours fournir au hasard des armes contre soi.

Mais agir autrement lui avait paru impossible...

S'il s'tait ht de faire signer un engagement  M. Wilkie, c'est que
sans connatre M. Fortunat, il connaissait l'industrie des dnicheur
d'hritages, et qu'il craignait d'tre devanc par quelque habile
limier...

S'il avait remis au lundi  dire son dernier mot, c'est qu'il n'avait pu
rejoindre le marquis de Valorsay depuis qu'il savait la mort du comte de
Chalusse et qu'il n'osait rien conclure de dfinitif sans le
consulter...

Car telle tait la situation que lui faisait son pass, qu'il tait,
entre les mains du marquis comme un oeuf entre celles d'un fort de la
halle... Au moindre soupon de trahison M. de Valorsay fermait la main,
et lui, Coralth, il tait cras...

C'est donc chez ce redoutable associ qu'il se rendit en sortant de chez
M. Wilkie, et tout d'une haleine il lui conta ce qu'il savait, et les
projets qu'il avait conus...

Grande dut tre la stupeur du marquis en apprenant que la d'Argels
tait une demoiselle de Chalusse, mais il sut rester impassible. Il
couta sans interrompre, et lorsque le vicomte eut achev:

--Pourquoi, demanda-t-il, avoir attendu si tard pour me dire tout cela?

--Jusqu'ici, cela ne vous intressait en rien, ce me semble!...

Le marquis l'enveloppa d'un regard perspicace, et d'une voix trs-calme:

--En d'autres termes, pronona-t-il, vous vous tiez jusqu'ici demand
quel serait pour vous le plus avantageux d'tre avec ou contre moi...

--Oh!... pouvez-vous croire...

--Je ne crois pas, je suis sr... Tant que j'ai t pour vous un solide
appui, vous m'tiez dvou... je chancelle, vous tes prt  me trahir.

--Pardon! la dmarche que je fais....

--Eh! pouviez-vous ne pas la faire? interrompit vivement M. de Valorsay.

Puis, haussant les paules:

--Notez, ajouta-t-il, que je ne vous adresse pas le moindre reproche.
Seulement, retenez bien ceci, ou nous surnagerons ou nous prirons
ensemble.

A la flamme qui passa devant les yeux de M. de Coralth, le marquis dut
comprendre tout ce qu'il y avait de haines et de rvoltes dans le
coeur de son associ.

Il ne s'en inquita pas, et c'est du mme ton glacial qu'il poursuivit:

--Du reste, vos projets, loin de contrarier mes desseins, les servent...
Oui, il faut que la d'Argels rclame l'hritage du comte de Chalusse...
Si elle hsitait, son fils lui forcerait la main, n'est-ce pas?

--Oh!... soyez-en sr.

--Et quand il sera riche, garderez-vous sur lui une certaine influence?

--Pauvre garon! Riche ou pauvre, je le ptrirai toujours comme une cire
molle.

--Alors, trs-bien! Marguerite m'chappait, je vais la ressaisir... J'ai
une ide!... Ah! les Fondge prtendent jouer au plus fin avec moi! Nous
verrons bien...

Le vicomte l'observait sournoisement; il s'en aperut, et d'un ton de
brusque cordialit:

--Excusez-moi de ne point vous retenir  djeuner, dit-il, mais il faut
que je sorte... le baron Trigault m'attend chez lui. Allons, sans
rancune, au revoir... et surtout tenez-moi au courant...

Entr un peu inquiet chez le marquis de Valorsay, M. de Coralth en
sortit frmissant de colre.

--Comme il y va, grondait-il. Nous surnagerons ou nous sombrerons
ensemble!... Merci de la prfrence... Est-ce ma faute,  moi, s'il a
dvor sa fortune, cet imbcile!... Ah!... je commence  en avoir plein
le dos de ses menaces et de ses grands airs!...

Cependant, son irritation n'tait pas si grande qu'il en oublit ses
intrts srieux. Il avait encore  s'informer de la validit de l'acte
qu'il se proposait de faire signer  M. Wilkie.

L'homme d'affaires qu'il consulta lui rpondit qu'un trait dans des
conditions raisonnables serait trs-probablement admis par un tribunal
en cas de contestation, et il lui rdigea un petit projet qui dans son
genre tait un chef-d'oeuvre...

Il n'tait pas midi et le vicomte tait libre d'agir! C'est alors qu'il
regretta amrement le dlai qu'il avait demand...

--Il faut que je retrouve Wilkie, se dit-il.

Mais il ne le retrouva que le soir, au caf Riche, et en quel tat!...
La tte monte par les deux bouteilles de vin qu'il avait bues  son
dner et numrant  haute voix les fantaisies qu'il se passerait quand
il aurait des millions...

--Quelle brute!... pensa M. de Coralth furieux... Si je le lche, qui
sait les sottises qu'il dira ou fera... Allons, il n'y a pas  balancer,
il faut le suivre...

Et il le suivit en effet chez Brbant, et il s'y ennuyait
prodigieusement lorsque M. Wilkie eut la fcheuse ide de faire monter
Victor Chupin.

La scne qui eut lieu alors tait de nature  mouvoir
extraordinairement le vicomte.

Qui pouvait tre ce jeune garon qu'il ne se rappelait pas avoir jamais
vu et qui le connaissait, qui savait son pass, qui lui avait jet  la
face comme la plus sanglante injure le prnom de Paul?

Assurment, il y avait l de quoi le faire trembler. Comment ce jeune
garon s'tait-il trouv l si  point pour ramasser le chapeau de M.
Wilkie?... tait-ce par hasard? Non, il ne le croyait pas... Alors,
quoi?... Il filait donc, il piait donc quelqu'un?... Oui,
trs-probablement... Qui?... Lui, Coralth, sans aucun doute...

A traverser la vie comme il la traversait, on sme des ennemis  chaque
pas; il s'en savait une collection imposante, et n'avait, pour les tenir
en respect, que sa prodigieuse impudence et sa rputation de spadassin.

N'tait-il pas tout simple qu'on lui tendt quelque pige?... C'tait
miracle qu'on ne lui en et pas dj tendu.

Les dangers qu'il entrevoyait taient si terribles qu'il faillit
renoncer  ses desseins sur Mme d'Argels... Risquer de se faire une
ennemie de cette femme, n'tait-ce pas trop d'audace?

Toute sa journe du dimanche se consuma en hsitations. Se dgager tait
bien simple. Il dbiterait quelque conte bleu  M. Wilkie et tout serait
dit.

Mais d'un autre ct, lcherait-il ainsi une proie de 500,000 francs
pour le moins... Une fortune, l'indpendance, la scurit de son
avenir...

Non, mille fois non, c'tait trop tentant!...

C'est pourquoi le lundi, sur les dix heures, un peu ple par l'motion,
et plus grave que d'ordinaire il se prsenta chez M. Wilkie.

--Causons peu et bien, lui dit-il d'une voix brve. Le secret que je
vais vous rvler vous fera riche; mais je serais peut-tre perdu si on
savait que vous le tenez de moi. Vous allez donc me jurer, sur... sur
votre honneur, que jamais, en aucune circonstance, pour quelque raison
que ce soit, vous ne me trahirez.

M. Wilkie tendit la main, et d'un accent solennel:

--Je le jure! pronona-t-il.

--Parfait! me voil tranquille... Cela me dispense d'ajouter que si vous
parlez vous tes un homme mort... Vous me connaissez, n'est-ce pas? Vous
savez comment je manie une pe, ne l'oubliez pas...

Il tait si menaant que l'autre frissonna.

--On vous interrogera certainement, reprit M. de Coralth; vous rpondrez
que vous avez tout su par un ami de M. Patterson... Maintenant, signons
notre trait.

C'est bien sans voir, assurment, que M. Wilkie signa.

--Au fait, disait-il, au fait... ces millions... cette succession!...

Mais M. de Coralth, une fois encore relisait le trait. Ayant fini:

--La succession qui vous revient, pronona-t-il, est celle de M. le
comte de Chalusse, votre oncle... il laisse, assure-t-on, huit ou dix
millions...

Au geste convulsif de M. Wilkie,  l'clat de ses yeux, on et dit que
sa cervelle ne pouvait supporter une chance si prodigieuse et qu'il
devenait fou.

--Je savais bien que j'appartenais  une grande famille, s'cria-t-il.
Le comte de Chalusse, mon oncle! Je suis trs-noble, n'est-ce pas?...
C'est les petits camarades qui vont faire un nez! J'aurai une couronne 
l'angle de mes cartes de visite. C'est cela qui est chic!

D'un geste, M. de Coralth lui imposa silence.

--Oh!... attendez avant de vous rjouir, fit-il. Oui, votre mre est une
demoiselle de Chalusse, et c'est par elle que vous hritez. Seulement...
ne vous dsolez pas trop... il y a des exemples de malheurs semblables
dans les plus grandes familles... les circonstances, la duret des
parents, quelquefois... un amour plus puissant que la raison...

Non, en vrit, M. de Coralth n'avait pas de prjugs, et cependant, au
moment d'apprendre  cet intressant jeune homme ce qu'tait sa mre, il
hsitait...

--Et alors?... insista M. Wilkie.

--Eh bien!... Votre mre tant jeune fille...  vingt ans... s'est
enfuie de la maison paternelle, avec... un homme qu'elle aimait...
Abandonne, elle s'est trouve dans une misre profonde... il fallait
vivre, n'est-ce pas?... Vous aviez faim... Elle a chang de nom... et
maintenant elle s'appelle Lia d'Argels...

M. Wilkie,  ce nom, bondit.

--Lia d'Argels!... fit-il.

Et clatant de rire, il ajouta:

--C'est gal, je la trouve raide!...




V


--Cet homme qui sort emporte ton secret, tu es perdue!...

Voil ce qu'une voix sinistre, la voix du pressentiment criait  Mme
Lia d'Argels au moment o M. Isidore Fortunat, brusquement congdi par
elle refermait sur lui la porte du salon.

Cet homme l'avait salue de cet antique et illustre nom de Chalusse
qu'elle n'avait pas entendu prononcer, qu'elle s'tait interdit
d'articuler depuis plus de vingt ans... Cet homme savait qu'elle, la
d'Argels, comme on disait, elle tait une Durtal de Chalusse!

Cette affreuse certitude l'crasait.

Il lui avait affirm, ce Fortunat, que sa visite tait absolument
dsintresse... L'intrt qu'il portait  la famille de Chalusse, la
commisration que lui inspirait le sort d'une malheureuse jeune fille,
Mlle Marguerite, taient,  ce qu'il avait prtendu, les uniques
mobiles de sa dmarche...

Mais Mme d'Argels avait de la vie une trop cruelle exprience pour
croire  ce beau dsintressement... Les temps sont difficiles, les
sentiments chevaleresques sont hors de prix, elle l'avait prouv.

--Si cet homme est venu, murmurait-elle, c'est qu'il voit un avantage
pour lui  ce que je me prsente pour recueillir l'hritage de mon
pauvre frre... En repoussant ses sollicitations, je le prive du
bnfice qu'il esprait. C'est un ennemi que je viens de me faire, et ce
qu'il sait, il va s'empresser de le publier partout... Ah! j'ai t
folle de le renvoyer ainsi... Je devais paratre l'couter, me
l'attacher par toutes sortes de promesses... je devais...

Elle s'arrta court... Un espoir lui venait. M. Fortunat n'tait sans
doute pas loin encore, si on le rejoignait, si on le lui ramenait, ne
pourrait-elle pas attnuer sinon rparer compltement sa faute?...

Sans perdre une seconde, elle descendit et ordonna  un domestique et 
son concierge de courir aprs le Monsieur qui venait de sortir, de
tcher de le rattraper et de le prier de revenir, qu'elle avait
rflchi...

Ils s'lancrent dehors et elle les attendit dans la cour, le coeur
serr par l'anxit du rsultat...

Trop tard!... Ses missaires, au bout d'un quart d'heure, reparurent
l'un aprs l'autre, seuls... Ils avaient eu beau se hter, ils n'avaient
aperu personne ressemblant au visiteur qu'ils poursuivaient... Ils
s'taient informs aux boutiquiers de la rue, aucun d'eux ne l'avait
vu...

--C'est un petit malheur!... balbutia Mme d'Argels d'un ton qui
dmentait manifestement ce qu'elle disait.

Et presse de se drober  la curiosit et aux conjectures de ses gens,
elle gagna le petit salon o elle se tenait habituellement.

M. Fortunat lui avait laiss sa carte, c'est--dire son adresse, rien
n'tait si simple que de courir chez lui ou de lui dpcher un
domestique... Elle en eut la tentation... Puis elle se dit que mieux
valait attendre, qu'une heure de plus ou de moins importait peu...

Elle avait envoy un homme de confiance, Jobin,  la rencontre du baron
Trigault, il allait le lui ramener d'un moment  l'autre, et le baron la
conseillerait... il verrait mieux qu'elle et plus juste quel parti il y
avait  prendre...

Et elle attendit...

Et cependant elle sentait le terrain brlant sous ses pieds, et plus
elle rflchissait, plus le danger lui semblait pressant et terrible.

La conduite de M. Fortunat, qui se reprsentait  son esprit, qu'elle
discernait et jugeait maintenant, lui donnait tout  craindre de cet
astucieux personnage.

Car il lui avait tendu un traquenard, elle le reconnaissait, et elle s'y
tait laisse prendre... Peut-tre souponnait-il seulement son
identit, quand il s'tait prsent chez elle... Il lui avait annonc
brusquement la mort du comte de Chalusse, elle s'tait trahie et lui
n'avait plus dout.

--Que n'ai-je eu la prsence d'esprit de nier audacieusement!
murmurait-elle. Ah! si j'avais eu l'affreux courage, au lieu de fondre
en larmes, d'clater de rire, de rpondre que je ne comprenais
absolument rien  ce qu'il me racontait, cet homme se serait retir,
persuad qu'il s'tait tromp...

Et encore, cet agent d'affaires si rus lui avait-il dit tout ce qu'il
avait pntr du mystre dont elle s'entourait? C'tait peu probable.

Il l'avait conjure d'accepter la succession, sinon pour elle, du moins
pour un autre... Et quand elle lui avait demand pour qui... il avait
rpondu: Mlle Marguerite; mais c'est  Wilkie certainement qu'il
pensait!...

Ainsi, cet homme, cet Isidore Fortunat savait qu'elle avait un fils...
Peut-tre connaissait-il personnellement M. Wilkie... Il y avait cent 
parier contre un que, furieux de sa dconvenue, il irait tout lui
rvler...

La malheureuse femme,  cette pense, se tordait les mains de
dsespoir... Quoi!... elle n'avait pas assez expi sa faute, il fallait
encore qu'elle ft frappe dans son fils!...

Pour la premire fois, un doute poignant, douloureux comme un fer rouge,
dchirait son me.

Ce qui lui avait paru l'effort le plus sublime de l'amour maternel,
n'tait-ce pas une faute, et bien plus grande que la premire? Elle
avait fait de son honneur de femme la ranon du bonheur de son fils...
Avait-elle ce droit? L'argent qu'elle lui avait prodigu, ne portait-il
pas en soi, pour ainsi dire, tous les germes du malheur, de la
corruption et de la honte!...

Quelles ne seraient pas la douleur et la rage de son Wilkie si jamais la
vrit arrivait jusqu' lui?

Hlas!... il n'admettrait pas de transactions, lui, ni d'excuses!... Il
serait impitoyable comme l'honneur!... Il n'aurait que haine et mpris
pour une mre tombe des sommets de la socit au rang des cratures
perdues...

Il lui semblait entendre la voix indigne de ce fils, lui criant:

--Mieux et valu me laisser mourir de faim que me donner du pain au prix
de celui que j'ai mang! De quel droit m'avoir fltri et dshonor de
vos abominables richesses? Tombe, vous deviez vous relever par le
travail, dt-il tre manuel et le plus pnible de tous... Il fallait
faire de moi un ouvrier, et non pas un dsoeuvr, incapable de gagner
sa vie!... Btard d'une pauvre fille sduite et lchement abandonne,
avec qui je partagerais mon salaire, j'irais le front haut et fier... O
voulez-vous qu'il aille cacher sa honte, le fils de Lia d'Argels, aprs
avoir pendant vingt ans jou au gentilhomme avec l'argent de Lia
d'Argels!

Oui, ainsi parlerait Wilkie, s'il venait  savoir... et il saurait, elle
en tait sre... Comment esprer garder un secret que connaissaient le
baron Trigault, M. Patterson, le vicomte de Coralth et M. Fortunat...
quatre personnes! Elle se croyait sre des deux premires, elle pensait
tenir le vicomte, mais l'autre, ce Fortunat...

Le temps passait, cependant, et Jobin ne reparaissait pas... Que
signifiait ce retard? Ne savait-il pas o trouver le baron?... Avait-il
rencontr des amis et tait-il all boire avec eux!...

Dcidment, le malheur tait sur elle!... Quand la catastrophe est
imminente, tout devient contraire, tout manque, tout avorte, tout
trahit!...

Au moment o M. Fortunat s'tait prsent, Mme d'Argels causait avec
le baron Trigault.

Ce digne homme souponnait dj l'infme guet-apens dont Pascal
Frailleur avait t victime, guet-apens dont elle n'tait que trop
certaine, hlas!... et il venait lui proposer de s'allier  lui pour
dmasquer l'infamie du vicomte de Coralth...

Et elle avait refus... N'tait-elle pas  la discrtion du vicomte!...
Elle avait sacrifi un innocent  l'intgrit de son secret... Pour
n'tre pas trahie, elle tait devenue la complice du plus odieux et du
plus lche des crimes...

Mme, elle avait trait de chimres les soupons du baron, et elle avait
dfendu Coralth avec une telle vhmence, que le baron, le seul ami
qu'elle et, s'tait retir bless et indign...

Mon Dieu!... que n'tait-il l pour la conseiller... Au milieu de
l'trange complication des vnements, sa tte se perdait, elle se
sentait prise du vertige; elle n'y voyait plus clair...

Et pourtant, en dpit de son trouble, elle comprenait qu'il fallait
agir, dcider quelque chose, prendre un parti, si dsespr qu'il pt
tre.

Pouvait-elle tolrer que l'homme prfr par Mlle Marguerite, la
fille de son frre, sa nice par le sang sinon par la loi, que Pascal
Frailleur ft sacrifi, gorg, perdu par M. de Coralth, un misrable,
au profit du marquis de Valorsay?

Lui tait-il permis d'endurer que Mlle Marguerite devnt contre son
gr et contre son coeur la femme du marquis?...

Plus son frre avait t pour elle dur et impitoyable, plus c'tait, lui
semblait-il, un devoir de protger Marguerite, de la sauver...

Elle ne savait que trop ce que deviennent les femmes abandonnes...
Laisserait-elle Marguerite rouler au fond de l'abme o elle-mme se
dbattait?...

Mais telle tait l'inexorable fatalit qui pesait sur Mme d'Argels,
qu'elle ne pouvait essayer de secourir Pascal et Marguerite sans se
perdre srement elle-mme.

Et encore, les sauverait-elle, en bravant pour eux un malheur qui lui
paraissait mille fois pire que la mort!...

La croirait-on, quand elle dnoncerait le crime du vicomte de Coralth et
du marquis de Valorsay? Est-ce qu'on ferait seulement attention aux
accusations d'une femme comme elle?... Peut-tre atteindrait-elle
Coralth, n'ayant pour le dmasquer qu'un nom  prononcer et un numro de
la _Gazette des Tribunaux_  montrer... Mais Valorsay!... N'tait-il pas
au-dessus de ses coups par son nom, par sa fortune, par son pass
intact!... Et c'tait lui, cependant, qui tait le plus coupable, ayant
t la tte qui conoit si l'autre avait t le bras qui excute;
c'tait lui qu'il importait surtout de frapper.

Vainement, dans sa dtresse, la pauvre femme s'efforait d'tudier sa
situation, elle n'y dcouvrait aucune issue... C'tait comme un cercle
de fer qui, de plus en plus, se resserrait autour d'elle... Ce qu'elle
apercevait de tous cts, c'tait le mpris, le dsespoir, la honte!...

Perdue de douleur et d'pouvante, elle oubliait jusqu'au temps qui
s'coulait, quand le roulement d'une voiture dans la cour la fit
tressaillir.

--C'est Jobin, se dit-elle... il ramne le baron...

Hlas! non... Jobin revenait seul.

--Personne!... pronona-t-il d'un ton dcourag.

Et cependant le brave domestique n'avait mnag ni les peines ni les
chevaux de sa matresse. Partout o il y avait une chance, si faible
qu'elle ft, de rencontrer le baron, il s'tait prsent; partout on lui
avait rpondu qu'on ne l'avait pas vu depuis plusieurs jours.

--En ce cas, dit Mme d'Argels, il faut courir jusque chez lui, rue
de la Ville-l'vque... il se peut qu'il y soit.

--Madame sait bien qu'on ne trouve jamais M. le baron chez lui.... J'y
suis all, cependant... inutilement.

C'est que depuis trois jours le baron Trigault avait engag sa fameuse
partie avec Kami-Bey, cet ancien ambassadeur si riche. Il avait t
convenu qu'ils joueraient jusqu' ce que l'un d'eux et perdu 500,000
francs, et pour ne pas gaspiller un temps prcieux, ainsi que le disait
le baron, ils ne bougeaient plus, en quelque sorte, du _Grand-Htel_, o
demeurait Kami-Bey... ils y mangeaient et ils y dormaient.

Mme c'tait miracle, que le bruit de ce duel au billet de banque ne ft
pas venu aux oreilles de Mme d'Argels... On ne parlait que de cela,
dans les cercles... Le _Figaro_ avait dj publi une description
minutieuse du salon o se jouait la partie, et chaque soir il donnait
les rsultats... Aux dernires nouvelles, le baron avait l'avantage, il
gagnait environ 280,000 francs...

--Si je suis rentr, reprit Jobin, c'est que je voulais rassurer madame;
je vais me remettre en qute...

--C'est inutile, rpondit Mme d'Argels, le baron viendra ce soir,
sans aucun doute... aprs son dner... comme tous les soirs...

Elle disait cela, et mme elle s'efforait de le croire, mais la vrit
est qu'elle n'osait pas compter, qu'elle ne comptait pas sur le baron...

--Je l'ai bless, ce matin, pensait-elle. Il est parti fch comme
jamais je ne l'avais vu... il m'en veut, il va me bouder... qui sait
combien de jours je serai sans le voir!...

Elle l'attendit cependant, consume de la fivre de l'attente, attentive
 tous les roulements de la rue, l'oreille au guet, tressaillant chaque
fois qu'il lui semblait qu'une voiture s'arrtait devant son htel...

A deux heures du matin, le baron n'avait pas paru.

--Allons, murmura-t-elle, c'est fini, il ne viendra pas!...

A cette heure, cependant, ses souffrances taient moins intolrables...
L'excs mme du mal moussait  la fin sa sensibilit... Une invincible
prostration l'envahissait qui paralysait toute son nergie morale et
engourdissait sa pense.

Le dsastre lui semblait si certain qu'elle n'avait plus l'ide de
l'viter. Elle l'attendait avec une sorte de rsignation idiote,
pareille  ces femmes espagnoles qui, ds qu'elles entendent gronder le
tonnerre, tombent  genoux, persuades qu'elle vont tre frappes de la
foudre...

Elle gagna sa chambre, se soutenant  peine, et sitt couche
s'endormit.

Oui, elle s'endormit de ce sommeil de plomb qui suit toutes les grandes
crises de l'me, et qui est comme la trve de Dieu de la douleur...

Son premier mouvement,  son rveil, fut de sonner sa femme de chambre
pour qu'elle portt  Jobin l'ordre de se remettre  la poursuite du
baron.

Mais le digne serviteur avait devin et prvenu les intentions de sa
matresse. Il tait parti de lui-mme, depuis assez longtemps dj.

Quand il rentra, il tait plus de midi, mais sa figure ride rayonnait,
et c'est d'une voix triomphante qu'il annona:

--M. le baron Trigault!

Quand on se noie, qu'on se sent couler, qu'on en est  la dernire
gorge, le brin d'herbe qui flotte semble une planche de salut et on s'y
raccroche...

C'est avec un cri de joie que Mme d'Argels accueillit le baron,
comme s'il et pu faire que ce qui tait ne ft pas...

Elle espra, elle qui, la minute d'avant, rptait encore: C'en est
bien fait, tout est bien perdu!

--Ah!... vous tes bon d'tre venu, s'cria-t-elle... Si vous saviez
avec quelles angoisses je vous attendais... Ah!... vous tes bon!...

Il ne rpondit pas.

Lui, assez vif d'ordinaire, en dpit de son embonpoint et de sa
continuelle oppression, il s'avanait d'un pas roide et lourd, l'oeil
inject, la joue blme, tout frmissant encore des horribles scnes
qu'il venait de subir  son htel.

Et encore, fallait-il qu'il et sur lui un prodigieux empire, pour ne
pas paratre plus boulevers aprs l'accs de rage provoqu par la
baronne, aprs les confidences de Pascal Frailleur et les rvlations
du marquis de Valorsay.

--Si vous saviez, poursuivait Mme d'Argels, si vous saviez!...

Mais-elle s'interrompit, frappe  la fois, malgr le dsordre de son
esprit, de l'attitude et de la physionomie du baron.

Il s'tait arrt au milieu du salon, et immobile, il dardait sur elle
un regard trange, persistant, o se refltaient les sentiments
contradictoires qui s'agitaient et s'entrechoquaient en lui: la colre
et la haine, la piti et le pardon...

Mme d'Argels frissonna...

La mesure n'tait-elle donc pas comble, un malheur nouveau allait-il
fondre sur elle!... tait-ce une aggravation de peine que lui apportait
le baron, et non un soulagement!...

--Pourquoi me regardez-vous ainsi, demanda-t-elle d'une voix altre par
l'anxit... que vous ai-je fait?...

Il hocha tristement la tte, et doucement:

--Vous! ma pauvre Lia... Rien!...

--Alors... qu'y a-t-il,  mon Dieu, vous me faites peur!...

Il se rapprocha d'elle et lui prit la main, comme si par ce contact de
la chair il et voulu la pntrer mieux et plus intimement de ce qu'il
ressentait.

--Ce qu'il y a? fit-il, je vais vous le dire. Vous savez, n'est-ce pas,
que j'ai t lchement dup et jou, que ma vie a t brise par un
misrable qui a sduit la femme que j'aimais de la plus folle passion...
ma femme?... Vous avez entendu mes serments de vengeance, si jamais
j'arrivais  le connatre... Eh bien! Lia, je le connais maintenant...
L'homme qui m'a vol ma part de bonheur ici-bas, c'est le comte de
Chalusse, c'est votre frre!...

D'un brusque mouvement, Mme d'Argels arracha sa main de celle du
baron, et, terrifie comme si elle et vu devant elle se dresser un
spectre, le bras tendu, elle recula jusqu'au mur en poussant un grand
cri:

--Mon Dieu!...

Un amer sourire crispa les lvres du baron.

--Que craignez-vous? fit-il. Votre frre n'est-il pas mort?... Il m'a
vol jusqu'au bonheur de la vengeance...

Quand il se ft agi de sauver d'un seul mot la vie de son fils, de son
Wilkie, Mme d'Argels n'et pu prononcer ce mot.

Elle savait, elle, les horribles dchirements qui avaient conduit le
baron  une sorte de suicide moral, qui l'avaient amen  lier des
parties de cartes o il risquait un demi-million et qui duraient une
semaine  douze heures par jour.

--Mais ce n'est pas tout; reprit-il, coutez encore... J'tais sr, je
vous l'ai dit souvent, que ma femme, en mon absence, tait devenue
mre... Je l'ai cherch des annes, cet enfant maudit, esprant que par
lui j'arriverais jusqu' son pre... Eh bien, je l'ai retrouv!... Cette
enfant est aujourd'hui une belle jeune fille... Elle vivait  l'htel de
Chalusse, prs de votre frre... On l'appelle Mlle Marguerite.

Accote contre le mur, les bras pendants et inertes, plus tremblante que
la feuille, Mme d'Argels coutait.

Et c'tait  douter qu'elle comprt, tant il y avait dans ses yeux
d'garement et de dtresse...

C'est que l'horreur de l'vnement dpassait ses apprhensions les plus
affreuses...

L'tranget de la ralit outrait les plus sinistres caprices du
cauchemar...

Sa raison vacillait sous tant de coups rpts, et son fils, son frre,
Marguerite, Pascal Frailleur, Coralth, Valorsay, tous ceux qu'elle
aimait, craignait ou hassait, tourbillonnaient comme des spectres dans
le chaos de son cerveau...

Ce qui redoublait sa stupeur, c'tait le sang-froid du baron.

Tant de fois elle l'avait entendu exhaler en menaces terribles sa
douleur et sa haine, qu'elle ne pouvait croire qu'il se rsignt ainsi.

Son calme tait-il sincre? Ne masquait-il pas plutt une effroyable
colre tout prs d'clater?

Lui cependant poursuivait:

--C'est ainsi que la destine se joue de nous et se raille de nos
desseins... Vous souvient-il, Lia, du jour o je vous rencontrai, errant
 travers les rues de Paris, votre enfant sur les bras, ple, extnue
de fatigue et de besoin, dsespre, sans asile et sans pain... Vous
n'aperceviez plus d'autre refuge que la mort, m'avez-vous dit depuis.
Comment m'imaginer, quand je vous recueillis, que je sauvais du suicide
la soeur de mon ennemi le plus cruel, la soeur de l'homme que je
poursuivais en vain avec un acharnement furieux.

Sa respiration devenait haletante, et machinalement il passait et
repassait la main sur son front, comme s'il et pu, par ce geste,
chasser une pense qui l'obsdait.

--Tout ne serait pas dit, cependant, si je le voulais bien,
continua-t-il avec un mauvais sourire... Le comte est mort, mais je puis
encore lui rendre honte pour honte... Il m'a dshonor, autrefois!...
Qui m'empche aujourd'hui de fltrir d'un ineffaable opprobre ce grand
nom de Chalusse dont il tait si fier!... Il a sduit ma femme, je puis
demain apprendre  tout Paris ce qu'a t, ce qu'est devenue sa
soeur!...

Ah! c'tait l, oui c'tait l ce que redoutait Mme d'Argels.

Elle se laissa glisser  genoux, et les mains jointes, d'une voix
suppliante:

--Grce!... balbutia-t-elle, grce, pardonnez!... Ayez piti de moi...
N'ai-je donc pas toujours t pour vous une amie fidle et dvoue.
Souvenez-vous de ce pass que vous invoquiez!... Qui donc vous a aid 
porter l'crasant fardeau de vos chagrins? Ne vous rappelez-vous donc
plus que vous aussi, un jour, vous vouliez mourir!... Une femme s'est
trouve dont les douces paroles ont cart de vous l'ide du suicide, et
cette femme, c'est moi!...

Il la considra un moment d'un oeil attendri!... de grosses larmes
coulaient le long de ses joues...

Puis, tout  coup, il se pencha vers elle, la releva et l'assit dans un
fauteuil en s'criant:

--Eh!... vous savez bien que je ne ferai pas ce que je dis!... Ne me
connaissez-vous donc pas, sacrebleu!... N'tes-vous donc pas sre de mon
affection et que vous tes sacre pour moi!...

Il cherchait  se remonter videmment, et  matriser son motion.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, avant de venir ici, j'avais dj pardonn...
C'est stupide, peut-tre, pour rien au monde je ne l'avouerais au
cercle, mais c'est ainsi. Je me venge, mais d'une certaine faon... Je
n'ai qu' me tenir coi, et la fille du comte de Chalusse et de Mme
Trigault est une femme perdue, n'est-ce pas?... Eh bien! je lui tendrai
la main... Que cela soit ou non un ridicule, ajout  tous ceux dont je
suis orn, je m'en moque, j'ai promis!... Eh!... morbleu!... est-ce sa
faute,  cette pauvre fille, si son pre dbauchait les femmes maries
et si sa mre tait une coquine! Je me dclare pour elle, moi!...

Mme d'Argels se dressa, le visage rayonnant d'esprance et de joie.

--Alors, nous sommes peut-tre sauvs!... s'cria-telle. Ah! je savais
bien, en vous envoyant chercher, que je ne m'adresserais pas en vain 
votre coeur!...

Elle lui prit la main qu'elle voulut porter  ses lvres; mais il la
retira doucement en demandant d'un air tonn:

--Que voulez-vous dire?

--Que je suis cruellement punie de n'avoir pas voulu vous aider 
dfendre ce malheureux qu'on a dshonor ici, chez moi, au jeu, l'autre
nuit...

--M. Pascal Frailleur?...

--Oui... Il est innocent!... Le vicomte de Coralth est un misrable!...
C'est lui qui a gliss entre les mains de M. Frailleur les paquets de
cartes prpares qui l'ont fait gagner... Et c'est sous la pression du
marquis de Valorsay que M. de Coralth a commis cette infamie!...

C'est d'un air stupfi que le baron examinait Mme d'Argels...

--Quoi! fit-il, vous saviez et vous avez laiss faire? Vous avez eu le
courage de vous taire quand cet honnte homme qu'on gorgeait invoquait
votre tmoignage!... Vous avez souffert que ce crime atroce s'accomplt
chez vous, sous vos yeux?

--J'ignorais alors jusqu' l'existence de Mlle Marguerite, j'ignorais
que ce jeune homme est aim de la fille de mon frre, j'ignorais...

Le baron l'interrompit, et d'un accent indign:

--Ah!... n'importe!... s'cria-t-il, c'est une abominable action que
vous avez commise!...

Elle baissa la tte, et d'une voix  peine intelligible:

--tais-je donc libre!... balbutia-t-elle... J'ai subi une volont plus
forte que la mienne... Que n'avez-vous entendu les menaces de M. de
Coralth!... Il a surpris mon secret, il connat Wilkie... Je lui
appartiens, je suis  sa discrtion... Ne froncez pas ainsi les
sourcils, je ne m'excuse pas, j'explique... Ma position est atroce, je
n'ai confiance qu'en vous, seul vous pouvez venir  mon secours,
coutez-moi!...

Et rapidement elle lui apprit sa situation vis--vis de M. de Coralth,
ce qu'elle avait pntr des projets du marquis de Valorsay,
l'effrayante visite de M. Fortunat, ses conseils, ses insinuations, ce
qu'elle craignait et enfin la ferme rsolution o elle tait maintenant
d'arracher Mlle Marguerite aux entreprises de ses ennemis.

Le baron s'tait assis, et il coutait haletant, remu par une motion
bien autrement puissante et irrsistible que celle du bac le plus
cors.

Les explications de Mme d'Argels compltant les confidences de
Pascal Frailleur et les aveux involontaires du marquis de Valorsay, le
baron ne pouvait douter qu'une tnbreuse intrigue ne s'agitt autour
des millions du comte de Chalusse...

S'il en avait tout d'abord compris le but, il commenait, croyait-il, 
en discerner les moyens...

Il s'expliquait comment et pourquoi Valorsay, ruin, persistait 
vouloir pouser Mlle Marguerite, mme sans dot.

--Ce misrable, pensait-il, sait par Coralth que Mme d'Argels est
une Chalusse... Il compte, quand Mlle Marguerite sera sa femme,
obliger Mme d'Argels  accepter la succession de son frre et  la
partager avec lui.

Mme d'Argels,  ce moment mme, achevait son rcit.

--Et maintenant, ajouta-t-elle, que faire? Quel parti prendre?...

Le baron se caressait le menton, ce qui tait un geste familier quand il
demandait quelque effort  son intelligence.

--D'abord, rpondit-il, nous dmasquons Coralth et Valorsay et nous
rhabilitons ce brave M. Frailleur. C'est cent mille francs qu'il m'en
cotera trs-probablement; mais, ma foi!... je ne les regretterai pas...
Je les perdrais peut-tre  un trente et quarante quelconque, l't
prochain, et mieux vaut qu'ils servent  une bonne action qu' grossir
le dividende des actionnaires de mon ami Blanc...

--Malheureusement, M. de Coralth parlera ds qu'il apprendra que j'ai
rvl les turpitudes de son pass.

--Soit!... il parlera.

Mme d'Argels frissonna.

--Mais alors le nom de Chalusse sera fltri, dit-elle, Wilkie saura qui
est sa mre...

--Non!...

--Cependant....

--Ah!... laissez-moi finir, chre amie... j'ai mon plan, il est simple
comme bonjour... Ds ce soir, vous allez crire  votre correspondant de
Londres... M. Patterson, je crois, de mander votre fils en Angleterre,
sous un prtexte quelconque... sous le prtexte de lui donner de
l'argent, par exemple... Tout naturellement il s'y rendra, on l'y
retiendra. Coralth ne courra certes pas aprs lui, et nous serons
tranquilles de ce ct...

--Mon Dieu!... murmura Mme d'Argels, comment cette ide ne
m'est-elle jamais venue!...

Singulirement troubl, le baron peu  peu recouvrait son sang-froid...

--Ce qui vous concerne, chre amie, poursuivit-il, est plus simple
encore... C'est une comdie  jouer. Que vaut votre mobilier? Une
centaine de mille francs, n'est-ce pas... Eh bien! vous allez signer, au
nom d'un de mes hommes de paille, pour cent mille francs de traites
antidates... Au jour de l'chance, lundi, par exemple, on vous
prsente vos traites... vous ne payez pas. On vous poursuit... vous
laissez poursuivre. On vous saisit... vous laissez saisir. Je ne sais si
je m'explique bien...

--Oh! trs bien!

--Donc vous voil saisie... Vous ne faites pas opposition, et huit
jours aprs, des affiches superbes apprennent  tout Paris que par
autorit de justice, on vend rue Drouot, au plus offrant et dernier
enchrisseur, le mobilier, la garde-robe, les cachemires, les dentelles
et les diamants de Mme Lia d'A..... Vous voyez d'ici l'effet,
n'est-ce pas?... Il me semble entendre vos amis et les habitus de votre
salon s'abordant sur le boulevard: --Eh bien!... trs cher, et cette
pauvre d'Argels?--Ah! ne m'en parlez pas!...--C'est une lessive
volontaire, sans doute?...--Pas du tout, elle est dcave, tout ce qu'il
y a de plus dcav...--Tiens, tiens! Cela me fche... c'tait une bonne
fille...--Oh! excellente; on s'amusait beaucoup chez elle, seulement,
entre nous...--Eh bien?...--Dame! elle n'tait plus de la premire
jeunesse... Enfin, n'importe, tel que vous me voyez, j'irai  sa vente
et je pousserai... Et en effet, chre amie, vos amis ne manqueront pas
de se rendre  l'htel Drouot, et vos plus intimes s'abandonneront 
leur gnrosit jusqu' ce point de mettre une enchre de vingt sous sur
quelqu'un des minces bibelots de vos tagres...

crase de honte, Mme d'Argels baissait la tte.

Jamais en si peu de mots on ne lui avait fait sentir toute l'horreur de
sa situation... Jamais on ne lui avait si vivement clair l'abme de
honte o elle avait roul.

Et de qui lui venait cette humiliation suprme?... Du seul ami qu'elle
et, de celui qui tait son unique espoir... du baron Trigault...

Et ce qu'il y avait d'affreux, c'est qu'il ne semblait pas avoir
conscience de la cruaut de ses paroles, et qu'il continuait d'un ton
d'amre ironie:

--Comme de juste, vous aurez une exposition avant la vente, et vous
verrez accourir toutes ces poupes du monde, que les fournisseurs, les
couturiers, et les imbciles appellent des grandes dames... Elles
viendront estimer ce que vaut la vie d'une femme connue et voir s'il n'y
aurait pas quelque bon march  faire... c'est le chic! Les grandes
dames que je dis se parent sans faon des diamants qu'elles achtent 
la vente d'une fille... Oh! soyez sans crainte, vos bibelots auront la
visite de ma femme et de ma fille, de la vicomtesse de Bois-d'Ardou, de
Mme de Rochecote et de ses cinq demoiselles... Puis les journaux
s'empareront de l'histoire, ils publieront votre dconfiture et le prix
de vos tableaux, et tout sera dit...

C'est avec une curiosit craintive que Mme d'Argels examinait le
baron... Il y avait bien des annes qu'elle ne lui avait vu,  lui le
fanfaron du scepticisme, cette exaltation sincre...

--Soit, fit-elle, je suis prte  suivre vos conseils... mais aprs?

--Quoi!... vous ne voyez pas o j'en veux venir?... Aprs... vous
disparatrez. Je connais cinq ou six journalistes, ce sera bien le
diable si je ne persuade pas  l'un d'eux que vous tes morte sur un
grabat d'hpital... Ce sera le sujet d'une chronique touchante et
surtout morale... Encore une toile qui file! diront les journaux...
Ainsi finissent misrablement toutes ces malheureuses dont le luxe
scandalise les femmes honntes...

--Et que deviendrai-je?

--Une femme respecte, Lia. Vous passerez en Angleterre, vous vous
installerez dans quelque joli cottage des environs de Londres et vous
vous y crerez une personnalit nouvelle... Le produit de la vente de
votre mobilier suffira bien un an  vos besoins et  ceux de Wilkie...
Au bout de ce temps, vous runirez les actes indispensables, vous ferez
constater votre identit et vous rclamerez la succession du comte de
Chalusse...

Mme d'Argels se dressa tout d'une pice.

--Jamais!... s'cria-t-elle, jamais!...

videmment le baron crut qu'il avait mal entendu, qu'il comprenait mal.

--Quoi!... balbutia-t-il, vous voulez abandonner  l'tat ces millions
qui vous appartiennent lgitimement?

--Oui, je le veux... il le faut...

--Vous sacrifierez l'avenir de votre fils...

--Non... ce que je ne puis faire, moi, Wilkie le fera... plus tard.

--Mais c'est de la folie...

A l'abattement de Mme d'Argels, une agitation fbrile succdait; la
colre crispait ses traits, et ses yeux, mornes et teints d'ordinaire,
flamboyaient...

--Ce n'est pas folie, s'cria-t-elle, mais vengeance!...

Et comme le baron stupfait ouvrait la bouche pour l'interroger:

--Laissez-moi finir, interrompit-elle, et aprs vous me jugerez... De
mon pass, je vous ai tout dit, avec une franchise absolue, oui, tout...
sauf ceci: Je suis marie, monsieur le baron, marie lgitimement, lie
par une chane que rien ne peut plus briser, et mon mari est un
misrable, et vous seriez pouvant si vous connaissiez sa
sclratesse.

Oh!... ne hochez pas la tte... je ne saurais tre souponne
d'exagration lorsque je parle ainsi de celui que j'ai tant aim.

Car je l'ai aim, hlas!... jusqu' la dmence, jusqu' l'oubli de
moi-mme, de ma famille, de l'honneur, des devoirs les plus sacrs...

Je l'ai aim jusqu' ce point de le suivre, lorsqu'il avait les mains
chaudes encore du sang de mon frre!...

Ah!... le chtiment ne devait pas se faire attendre, et il fut
effroyable, comme la faute.

Cet homme pour qui j'avais tout abandonn, tout foul aux pieds, dont
j'avais fait mon Dieu, savez-vous ce qu'il me disait, le troisime jour
de notre fuite!...

--Il faut, en vrit, que vous soyez plus sotte qu'une oie d'avoir
oubli de prendre vos bijoux et vos diamants...

Oui, voil ce qu'il me dit, brutalement et d'un air furieux... Je le
jugeai, ds lors, et je pus mesurer la profondeur du prcipice o je
devais rouler.

Cet homme, qui m'avait enivre de passion, ne m'aimait pas... Chez lui,
tout avait t calcul et spculation... C'est froidement qu'il avait
employ des mois  me sduire... Il ne voyait de moi que la fortune de
ma famille... Oh!... il ne me l'a pas cach.

--Si vos parents ne sont pas des monstres, me rptait-il sans cesse,
ils finiront bien par consentir  notre union... Il vous donneront une
bonne dot, nous la partagerons, je vous rendrai votre libert et nous
serons trs-heureux chacun de notre ct...

Voil pourquoi il voulut absolument m'pouser... J'y consentis  cause
de mon fils... Mon pre et ma mre taient morts, il esprait me
dterminer  rclamer la part qui me revenait de la fortune
paternelle... Quant  la rclamer lui-mme, il n'osait... Il est lche,
il avait peur de mon frre...

Mais moi, j'avais jur que jamais il n'aurait un centime de ces
richesses qu'il convoitait, et ni ses menaces... ni les coups ne purent
me dterminer  faire valoir mes droits.

Dieu sait de quelles brutalits j'avais t victime, lorsque j'eus le
bonheur de lui chapper, ainsi que Wilkie... Il nous a bien cherchs
depuis quinze ans, il n'a pas pu retrouver notre trace... Mais il n'a
pas cess de surveiller mon frre, j'en suis sre, mes pressentiments ne
sauraient me tromper.

Que je suive votre conseil, monsieur le baron, que je demande  tre
envoye en possession de la fortune de mon frre, mon mari aussitt
reparat et, notre contrat  la main, il s'empare de tout...

Je l'enrichirais donc! Oh! non, jamais,  aucun prix!... J'aimerais
mieux mourir de misre... Je verrais avant Wilkie mourir de faim!...

Mme d'Argels s'exprimait sans emphase aucune, mais de cet accent de
violence contenue qui trahit des annes de rages dvores en secret et
les plus inbranlables rsolutions...

Qu'on pt modifier ses volonts et la ramener  des avis plus sages et
surtout plus pratiques, il ne fallait pas l'esprer...

Le baron n'eut mme pas l'ide de le tenter... Ce n'tait pas de la
veille qu'il connaissait Mme d'Argels, et il avait prouv la trempe
de son nergie... Elle outrait encore le trait dominant de sa famille,
cet enttement proverbial des Chalusse que la Vantrasson signalait  M.
Fortunat.

Elle garda le silence un moment, comme si elle et t touffe des
aveux que lui arrachait la ncessit, puis d'un ton ferme:

--Je n'en suivrai pas moins une partie de vos conseils, monsieur le
baron, reprit-elle. Ds ce soir je vais crire  M. Patterson d'appeler
Wilkie prs de lui... Avant quinze jours j'aurai vendu mon mobilier et
disparu. Je resterai pauvre... Mon opulence est bien plus fausse qu'on
ne croit... N'importe!... Mon fils est un homme, il apprendra  gagner
sa vie.

--Ma caisse est  votre disposition, Lia...

--Merci, mon ami, merci mille fois, je ne saurais accepter vos offres...
Quand Wilkie n'tait qu'un enfant, je ne dis pas... Maintenant, je
gratterais la terre avec mes ongles plutt que de lui donner un louis
venant de vous... il me semblerait toujours qu'il y lirait votre nom...
Vous me jugez pleine de contradictions?... Peut-tre!... En tout cas je
ne suis plus ce que j'tais hier... Le malheur a dchir l'pais bandeau
que j'avais devant les yeux... Je vois ma conduite, maintenant, et je la
juge... Pour mon fils comme pour moi, j'ai t coupable et folle... Je
pouvais me rhabiliter par lui, il sera peut-tre dshonor par moi...

Elle respira fortement, comme si tout son sang et afflu  sa poitrine,
et d'une voix touffe:

--Wilkie travaillera pour lui et pour moi. S'il est fort, il nous
sauvera!... S'il est faible, eh bien! nous prirons!... Mais c'est assez
de lchets comme cela et de transactions honteuses... Il ne sera pas
dit que j'aurai sacrifi  mon fils l'honneur d'un honnte homme et le
bonheur de la fille de mon frre... Je vois o est le devoir, je saurai
m'y attacher d'une treinte invincible...

De la tte et du geste, le baron approuvait.

--Bien! fit-il, trs-bien!... Seulement, laissez-moi vous dire que tout
n'est pas perdu... Le Code a des armes pour les causes justes...
Peut-tre y a-t-il un moyen de conqurir votre hritage sans que votre
mari en puisse rien toucher...

--Hlas! j'ai consult autrefois; on m'a rpondu que j'tais prise et
bien prise... Cependant, voyez, informez-vous... J'ai confiance en vous,
je sais que vous ne voudriez pas me forcer la main; mais htez-vous...
Le pire malheur serait moins affreux que mes angoisses...

--Je me hterai... M. Frailleur est, m'a-t-on dit, un avocat habile, je
lui parlerai.

--Et pour cet homme, qui est venu me voir, ce Fortunat, que faire?

Le baron se recueillit un moment.

--Le plus sr serait de ne pas bouger, pronona-t-il enfin... S'il a de
mauvais desseins, votre visite ou une lettre ne feraient que les
prcipiter...

A l'air dont Mme d'Argels secouait la tte, il tait ais de voir
qu'elle n'esprait gure...

--Tout cela finira mal! murmura-t-elle.

C'tait un peu l'avis du baron; mais est-ce bien charitable de retirer
d'avance aux malheureux le courage dont ils auront besoin aux heures
dcisives.

--Bast! fit-il d'un ton lger, la veine va sans doute tourner... elle
tourne toujours! Le bon Dieu, que diable! ne peut pas ternellement
favoriser les mmes, surtout quand ces mmes sont des coquins! C'est
pourquoi je parierais!...

Le timbre de la pendule, lui coupant la parole, le fit bondir hors de
son fauteuil.

--Deux heures!... s'cria-t-il avec une expression d'inquitude visible,
et Kami-Bey qui m'attend! Je n'ai pas, certes, gaspill mon temps ici,
mais je devrais tre au jeu depuis midi... Kami est capable de me
souponner de vouloir faire Charlemagne... Ces Turcs sont tonnants! Il
est vrai que je lui gagne en ce moment 280,000 francs.

Il assura son chapeau sur sa tte, et ouvrant la porte:

--Allons,  bientt, chre dame, dit-il, et surtout n'interrompez en
rien vos habitudes... notre succs dpend surtout de la scurit des
autres!...

Ce conseil, Mme d'Argels le trouvait si juste, qu'une demi-heure
plus tard elle sortait en voiture et se faisait conduire au bois, bien
loigne de se douter qu'elle tranait aprs sa victoria l'espion de M.
Fortunat, Victor Chupin.

Pousser jusque chez Wilkie au retour tait une imprudence... A rder,
telle qu'une ombre honteuse, autour de la maison de son fils, elle
risquait d'veiller des soupons, la pauvre femme ne s'abusait pas...
Mais ses anxits furent plus fortes que sa raison...

Elle donna l'ordre  son cocher de toucher rue du Helder, et elle y
arriva juste  point pour livrer son secret  Victor Chupin, assez 
temps pour recevoir de M. Wilkie la plus grossire insulte.

L'ouragan l'crasa, et cependant elle essaya d'y voir une preuve des
sentiments honntes de son fils, une preuve de son mpris pour ces
malheureuses dont le flot, chaque soir, grossit sur l'asphalte des
boulevards...

Mais si son nergie restait indomptable, ses forces, aprs tant de
secousses, trahissaient sa volont.

En rentrant  son htel, se sentant dfaillir, elle fut oblige de se
coucher... Elle grelottait de froid, et cependant il circulait dans ses
veines comme des bouffes de flammes.

Le mdecin, qu'elle fit appeler, lui dclara que cela ne serait rien,
mais qu'il importait qu'elle gardt le lit et qu'elle se tnt bien
chaudement... Et comme c'tait un homme perspicace, il ajouta, non sans
un sourire malicieux, que tout excs est nuisible, celui du plaisir
comme les autres...

C'tait un dimanche, Mme d'Argels put obir au mdecin et dfendre
sa porte pour tout le monde, le baron except.

Et encore, redoutant que cette dfense ne part extraordinaire, elle
commanda  son concierge de rpondre  quiconque se prsenterait qu'elle
tait  la campagne et ne serait de retour que le lendemain, pour sa
rception accoutume...

C'est que cette soire, Mme d'Argels ne pouvait la remettre.

Qu'eussent dit, en trouvant la porte close, les habitus qui jouaient
chez elle tous les lundis depuis des annes!... Elle s'appartenait moins
encore que la comdienne, elle n'avait pas le droit de pleurer ni de
souffrir seule...

Vers sept heures du soir donc, le lundi, dfaillante de corps et d'me,
elle se leva, et on l'habilla, on la coiffa, on la para. Elle choisit
entre toutes ses robes, cette robe de couleur sombre qu'elle portait 
cette soire o Pascal Frailleur avait t sacrifi... Comme elle tait
plus ple que de coutume, elle mit plus de rouge et exagra l'ombre de
ses traits pour que ses yeux parussent moins plombs...

Et  dix heures, les premiers joueurs qui entrrent dans ses salons
illumins la trouvrent, comme toujours, pelotonne dans une chaise
longue au coin de la chemine, son ternel et accueillant sourire fig
aux lvres.

Il y avait une quarantaine de personnes dj, et le jeu s'animait, quand
Mme d'Argels vit entrer le baron... Rien qu' ses yeux, elle crut
deviner qu'il apportait d'heureuses nouvelles.

Et, en effet, pendant qu'elle lui serrait la main:

--Tout va bien... murmura-t-il. J'ai revu M. Frailleur, c'est un rude
mtin... Je ne donnerais pas dix sous de la partie de Valorsay et de
Coralth.

Mieux que toutes les prescriptions, cette phrase devait rendre des
forces  Mme d'Argels. Elle lui donna la libert d'esprit dont elle
fit preuve, quand M. de Coralth vint lui prsenter ses hommages. Car
il eut cette impudence de venir, autant pour dissiper les soupons que
pour voir, ainsi qu'il le disait, l'effet de son brlot.

Le calme de Mme d'Argels dut le confondre... Ignorait-elle encore?
dissimulait-elle?... Indcis et inquiet, au lieu de se mler aux groupes
de causeurs, il alla s'asseoir au jeu,  une place d'o il ne perdait
pas un mouvement de la pauvre femme.

Les deux salons taient pleins, le baccarat se corsait, tout le monde
paraissait en joie, quand un peu aprs la demie de minuit, un domestique
traversa rapidement le salon, murmura quelques mots  l'oreille de
Mme d'Argels et lui remit une carte...

Elle la prit, cette carte, y jeta les yeux, et un cri lui chappa,
rauque, terrible, si effrayant, que cinq ou six joueurs en quittrent le
jeu...

--Qu'y a-t-il?...

Elle voulait rpondre et ne pouvait... ses mchoires remuaient, elle
ouvrait la bouche, pas un son ne sortait... On la devinait livide, sous
son rouge et  l'clat de ses yeux fixes; on et dit que la folie
dansait dans son cerveau.

Un curieux, sans penser  mal, essaya de prendre la carte qu'elle
serrait entre ses mains crispes; elle le repoussa d'un geste si
terrible qu'il faillit tomber...

--Qu'a-t-elle? demandait-on de tous cts, qu'a-t-elle?...

Grce  un effort suprme, elle put rpondre: Rien!...

Puis, s'accrochant  la tablette de la chemine, elle russit  se
dresser...

Et d'un pas raide, se tenant aux murs, elle sortit!...




VI


Ce n'tait pas tout que de livrer  M. Wilkie le secret de sa naissance.
Encore fallait-il, selon son aimable expression, lui apprendre la
manire de s'en servir.

C'est  quoi s'appliqua le vicomte de Coralth, avec un luxe de
recommandations qui trahissait le peu de confiance que lui inspirait la
perspicacit de son client.

--La d'Argels, pensait-il, est fine comme l'ambre; elle va jouer  ce
jeune idiot une comdie o il ne verrait que du feu, s'il n'tait
prvenu.

Il le prvint donc, et le styla en associ intress au succs pour plus
d'un demi-million.

M. Wilkie devait faire ceci ou cela, dire telle chose, rpondre telle
autre, se dfier des larmes, ne pas se laisser dcontenancer par les
grands airs, prendre, selon les circonstances, telle ou telle
attitude...

Le vicomte en eut pour une heure d'explications et de conseils, au
grand dplaisir de M. Wilkie, lequel,  la fin, trouvait qu'on le
traitait par trop en petit garon, et protestait qu'il n'tait pas un
naf, que diable!... qu'il s'en tirerait admirablement, sachant tout
comme un autre conduire sa barque  l'occasion.

Cela n'empcha pas M. de Coralth de poursuivre, jusqu' ce qu'enfin,
persuad qu'il avait prvu toutes les ventualits et qu'il n'oubliait
rien, il se leva.

--C'est bien tout, fit-il avec une nuance d'inquitude... J'ai trac le
plan,  vous l'excution. Et du sang-froid, ou nous sommes jous.

L'autre, firement, se redressa.

--Ce n'est pas  moi qu'on en fait voir!... affirma-t-il.

--Surtout, ne perdez pas une minute.

--Pas de danger...

--Et vous savez... quoi qu'il arrive, mon nom ne sera pas prononc,
sinon...

--Bien! bien...

--Enfin, ds qu'il y aura du nouveau...

--Je vous avertirai.

--A mon cercle, n'est-ce pas?...

--Oui... et ne vous tourmentez pas; c'est une affaire dans le sac...

--Ainsi soit-il!...

C'est avec un gros soupir de satisfaction, que M. Wilkie vit enfin
s'loigner son grand ami. Il avait besoin d'tre seul pour
s'abandonner sans vergogne  ses bahissements, pour cuver  son aise
l'ivresse de vanit qui emplissait sa cervelle.

Plus de chtive pension de vingt mille francs! Plus de dettes, de gne,
de convoitises inassouvies... Des millions!... Il lui semblait les
voir, les tenir, les sentir glisser en flots d'or entre ses doigts!...

Et les chevaux qu'il aurait, les voitures armories, les jockeys, les
matresses, tout cela dansait dans sa tte une effroyable sarabande.

Un clair d'envie qu'il lui semblait avoir surpris dans l'oeil de M.
de Coralth mettait le comble  son bonheur... tre envi dj par ce
brillant vicomte, son modle et son idal, quelle gloire! et que
serait-ce donc plus tard?...

Le renom de Mme d'Argels avait d'abord jet une ombre sur sa joie,
mais cette ombre,  la rflexion, s'tait dissipe... Il n'avait pas de
prjugs et ne souffrait pas personnellement de la situation de cette
femme, qui tait sa mre... Restait donc le monde... Mais, bast! le
monde n'a gure de prjugs non plus, et jamais il ne s'informe des
parents des millionnaires... La socit ne demande de passeport qu'aux
indigents... Enfin, quoi qu'et fait Mme d'Argels, elle n'en tait
pas moins une demoiselle de Chalusse, c'est--dire l'hritire d'un des
plus grands noms de France...

Ainsi rflchissait M. Wilkie, tout en s'habillant avec plus de soins
encore que de coutume.

Il avait t choqu de cette ide que Mme d'Argels essaierait
peut-tre de le renier, et il tenait  paratre devant elle avec tous
ses avantages... Sa toilette fut longue.

Cependant, un peu aprs midi, il tait prt. Il s'adressa dans la glace
un dernier sourire, hrissa sa moustache blonde et partit...

Mme, il partit  pied, ce qui tait une concession aux ides absurdes,
selon lui, de M. de Coralth...

L'aspect de l'htel d'Argels, rue de Berry, le disposa bien, mais lui
enleva quelque peu de son triomphant aplomb.

--Mtin! grommela-t-il, c'est trs-chic, ici!...

Sur la porte, deux domestiques, le concierge en bas de soie, et Jobin,
l'homme de confiance, tout de noir habill, causaient.

M. Wilkie s'approcha d'eux, et de son plus grand air, mais non sans un
lger tremblement dans la voix, demanda:

--Mme d'Argels?

--Madame est  la campagne, rpondit le concierge, et ne sera de retour
que ce soir... Si Monsieur veut laisser sa carte...

--Oh! inutile, je repasserai....

C'est que M. de Coralth lui avait surtout recommand de ne se pas
annoncer, d'arriver autant que possible inopinment chez Mme
d'Argels, de ne pas lui laisser surtout le temps de se reconnatre et
de se prparer. Et il avait fini par comprendre que c'tait peut-tre l
autant de prcautions utiles au succs...

N'importe, cette premire dconvenue le dpita extraordinairement... Que
faire et comment tuer le temps, pendant tout une aprs-midi, boulevers
comme il l'tait, dvor d'anxit et d'impatience, incapable de tenir
en place...

Une voiture passait, il la prit et se fit conduire au bois; puis il
revint au boulevard, fit une partie de billard avec un des
co-propritaires de _Pompier de Nanterre_, qui le crut ivre, et
finalement, dna le plus longtemps possible au caf Riche...

Il achevait de humer son caf quand huit heures sonnrent. Lestement il
prit son chapeau, enfila ses gants et courut  l'htel d'Argels.

--Madame n'est pas encore rentre, rpondit le concierge, qui savait que
sa matresse venait seulement de se lever; mais je ne crois pas qu'elle
tarde... et si Monsieur veut...

--Rien du tout!... rpondit brusquement M. Wilkie.

Furieux, cette fois, il se retirait, quand ayant par hasard travers la
rue et lev la tte, il dcouvrit qu'on allumait les salons du premier
tage de l'htel... Deux des fentres du second tage taient fortement
claires.

--Ah!... je la trouve mauvaise!... grogna l'intelligent jeune homme. Ce
n'est pas  moi qu'on la fait, celle-l!... Elle y est!...

L'ide lui venait que Mme d'Argels l'avait fait connatre  ses gens
et qu'il tait svrement consign  la porte.

--C'est ce que je saurai, pensa-t-il, quand je devrais monter la garde
ici jusqu' demain matin!...

Sa faction durait depuis longtemps, quand un coup s'arrta devant
l'htel d'Argels dont la porte s'ouvrit comme par enchantement... Le
coup tourna dans la cour, dposa ceux qui s'y trouvaient, sur le
perron, et repartit... Une seconde voiture suivit de prs, puis une
troisime, puis cinq ou six  la file...

--Et on croit, grommelait M. Wilkie, que je vais faire le pied de grue
pendant que tout le monde entre!... Jamais de la vie!... J'ai une ide..

C'est pourquoi, sans rflchir davantage, il regagna son appartement,
revtit sa tenue de soire, et envoya chercher sa voiture au mois.

--Vous allez me conduire rue de Berry, n..., dit-il au cocher; il y a
une soire dans cette maison, vous entrerez dans la cour...

Le cocher obit, et alors il fut prouv  M. Wilkie que son ide n'tait
pas bonne, mais excellente.

Ds qu'il sauta sur le perron, on lui ouvrit la porte vitre, et il
gravit sans encombre un bel escalier recouvert d'un pais tapis et tout
garni de fleurs...

Sur le palier du premier tage, devant la porte des salons, plusieurs
valets de pied se tenaient... l'un d'eux s'avana pour le dbarrasser de
son pardessus, mais il le repoussa.

--Je ne veux pas entrer, dit-il durement, je veux seulement parler en
particulier  Mme d'Argels... Elle m'attend, prvenez-la, voici ma
carte...

Le domestique hsitait, quand Jobin, l'homme de confiance, flairant
peut-tre quelque mystre, s'approcha.

--Faites passer la carte de Monsieur, commanda-t-il.

Et ouvrant  gauche de l'escalier un petit salon d't clair par une
seule lampe fort grosse, il pria M. Wilkie d'entrer, en disant:

--Que Monsieur prenne la peine de s'asseoir, Madame arrive.

M. Wilkie s'assit, et vritablement il en avait besoin.

Cet htel, ce luxe, ces valets, ces lumires, ces fleurs, tout cela
l'impressionnait beaucoup plus qu'il ne voulait se l'avouer... Et en
dpit de son affectation d'arrogance, il sentait vaciller le superbe
aplomb qui lui tait habituel, et qui tait la fleur la plus dlicate
de son intelligence...

Mme il sentait du ct de la poitrine,  la place du coeur, certains
mouvements extraordinaires qui ressemblaient fort  des spasmes et  des
palpitations... Pour la premire fois, il songeait que cette femme, dont
il venait bouleverser l'existence, n'tait pas seulement l'hritire des
millions du comte de Chalusse, qu'elle tait aussi sa mre, c'est--dire
la bonne fe dont l'invisible protection le suivait partout depuis qu'il
tait n...

La pense qu'il commettait une action atroce traversa son esprit... Il
la repoussa. Il n'y avait plus, d'ailleurs,  reculer, ni mme 
rflchir.

Une porte faisant face  celle par o il tait entr s'ouvrit. Mme
d'Argels parut...

Mais dj ce n'tait plus la d'Argels folle de douleur et de honte dont
le trouble mortel avait pouvant ses htes.

Pendant la minute de rpit que lui avait laisse la destine, une de ces
inspirations lui tait venue, dont l'audace, en cas de succs, rtablit
les situations les plus compromises.

Elle crut que son salut dpendait peut-tre de son sang-froid.

Rassemblant donc en un suprme et sublime effort tout ce qu'il y avait
en elle d'nergie et de volont, elle matrisa son dsespoir et dompta
le trouble de ses penses, pareille  celui qui, ctoyant l'abme, se
raidit contre le vertige.

Et elle russit  paratre calme, railleuse, hautaine, et de marbre.

--C'est vous, monsieur, demanda-t-elle, qui m'avez fait passer cette
carte?

Tout dcontenanc, M. Wilkie ne sut que s'incliner, en bredouillant une
rponse  peine intelligible:

--Excusez-moi! Dsol, parole sacre!... Je vous drange peut-tre.

--Vous tes, interrompit Mme d'Argels, d'un ton o le ddain le
disputait  l'ironie, vous tes M. Wilkie, de... l'cole des haras.

C'est qu'il y avait cela, en effet, sur les cartes de visite de
l'intressant jeune homme. Etudiant en droit lui avait paru bourgeois
et mesquin, et aprs de longues mditations, il avait trouv ce
triomphant qualificatif: de l'cole des haras. De qui? de quoi?
comment? Qu'est-ce-que cela voulait dire? Il ne le savait certes pas.
Mais il estimait que cela faisait bien et le posait. cole des haras,
chevaux, courses, jockey, _Pompier de Nanterre_... tout cela se tenait.
La logique des gens d'esprit tels que M. Wilkie est implacable.

--Mon Dieu, oui, rpondit-il en appuyant avec affectation sur son nom,
je suis M. Wilkie.

--Vous avez  me parler? fit Mme d'Argels d'un ton sec.

--En effet, je voudrais...

--Eh bien!... je vous coute, quoique votre moment soit assez mal
choisi, en vrit... J'ai quatre-vingts personnes chez moi. Enfin,
parlez!...

Parlez!... c'tait facile  dire. Le malheur est que M. Wilkie ne
pouvait articuler une syllabe. Sa langue, sche, tait comme paralyse,
il lui semblait que c'tait du sable qu'il avait dans la bouche en guise
de salive.

D'un mouvement machinal, il passait et repassait le doigt entre son cou
et son large faux-col; cela donnait du jeu  sa cravate, les paroles
n'en sortaient pas plus aisment de son gosier...

C'est qu'il s'tait imagin Mme d'Argels tout autre... Il s'tait
figur qu'il aurait affaire  quelque farceuse  cheveux jaunes comme il
en connaissait...

Et pas du tout; il trouvait une femme extraordinairement fire et
imposante, qui pour employer son vocabulaire l'patait net.

--Je vais vous dire, rptait-il, je vais vous dire...

Mais la phrase qu'il cherchait ne venait pas, si bien qu' la fin,
s'impatientant contre lui-mme, il s'cria:

--Eh!... vous savez aussi bien que moi pourquoi je viens!... Osez donc
me dire que vous ne le savez pas!...

Elle le regarda d'un oeil, en apparence bahi, interrogea le plafond,
haussa les paules et dit:

--Dcidment, je ne comprends pas... et  moins que ce ne soit une
gageure...

Une gageure! M. Wilkie justement se demandait s'il n'tait pas dupe
d'une forte mystification, si des gens n'taient pas aux coutes qui,
aprs s'tre bien gays de sa situation ridicule, apparatraient en se
tenant les ctes de rire.

Cette inquitude lui rendit quelque prsence d'esprit.

--Eh bien! donc, reprit-il d'une voix trangle, voil. Je ne sais rien
de mes parents... Ce matin, un homme qui vous connat bien m'a affirm
que je suis... votre fils. J'ai t comme tourdi sur le premier moment,
puis je suis venu dans la journe, mais vous tiez sortie...

Un clat de rire nerveux de Mme d'Argels l'interrompit...

Car elle eut l'hrosme de rire, la malheureuse, tandis qu'elle avait la
mort dans l'me, pendant que les ongles de ses doigts crisps
s'enfonaient jusqu'au sang dans la paume de ses mains...

--Et vous avez cru cela!... monsieur, s'cria-t-elle... Non, c'est trop
drle, vraiment!... Moi, votre mre!... Mais regardez-moi donc, je vous
en prie...

Il ne faisait que cela, et de toute la force de sa pntration...

Le rire de Mme d'Argels avait t faux au point d'veiller ses
dfiances... Toutes les recommandations de Coralth bourdonnrent  son
oreille, et il pensa que le moment tait venu de la faire, comme il le
disait,  l'attendrissement.

Il se grima donc d'une hypocrite douleur, et d'un ton amer:

--Ah!... vous la trouvez drle, fit-il, eh bien!... moi pas. C'est que
vous ne savez pas ce qu'on enrage de vivre tout seul comme une bte
galeuse, sans une me qui s'inquite de vous!... Les autres ont une
mre, des soeurs, une famille, des parents! Moi, rien... personne...
Ah! si... J'ai des amis tant que mon argent dure...

Il tamponna de son mouchoir ses yeux parfaitement secs, et d'un accent
plus lamentable encore:

--Ce n'est pas que je manque de rien, poursuivit-il, on me fait une
pension raisonnable... Mais aprs qu'ils m'ont donn de quoi ne pas
crever de faim, mes parents se croient quittes... Moi, je la trouve
mauvaise!... Ce n'est pas moi qui ai demand  natre, n'est-ce pas?...
Si je les gnais tant que cela, quand je suis venu au monde, que ne me
jetaient-ils  l'eau? ils seraient bien dbarrasss  cette heure... et
moi aussi!...

Ptrifi de stupeur, il s'arrta court... Mme d'Argels venait de se
laisser glisser  genoux,  ses pieds...

--Grce!... balbutiait-elle; Wilkie, mon fils, pardon!.....

Hlas!... l'infortune succombait sous un rle trop lourd pour le
coeur d'une mre, elle se perdait...

--Tu as souffert cruellement, mon fils, poursuivait-elle; mais moi...
moi!... Va, ce n'est pas sans d'horribles dchirements qu'une mre se
spare de son enfant!... Mais tu n'tais pas abandonn, Wilkie, ne dis
pas cela... N'as-tu donc jamais senti le souffle de mon amour circuler
dans l'air que tu respirais?... Toi, oubli!... Sache donc que pas un
jour depuis des annes, ne s'est coul sans que je t'aie entrevu... et
qu' toi seul se rapportaient toutes mes penses et toutes mes
esprances... Wilkie!...

Elle s'approchait de lui en se tranant sur les genoux, suppliante, les
mains jointes... Mais lui, tonn de cette explosion, tourdi de sa
victoire recula...

Et la pauvre femme se mprit  ce mouvement...

--Grand Dieu!... s'cria-t-elle, battant le parquet de son front, il me
repousse, je lui fais horreur... Ah!... voil ce que je prvoyais...
Malheureux?... pourquoi es-tu venu? Quel est l'infme qui t'a envoy
ici, dans cette maison, chez la d'Argels!... Nomme-le-moi, Wilkie!...
Comprends-tu maintenant, pourquoi je me cachais de toi... Je t'ai
loign le jour o j'ai frmi  cette ide atroce de rougir devant toi,
devant mon fils!...

Et c'tait pour toi, cependant... Moi, je serais morte, c'eut t le
repos, tandis que depuis... Mais ton souffle s'teignait dans ta
poitrine, tes pauvres petits bras n'avait plus la force de se nouer
autour de mon cou. Alors je me suis crie:

--Prissent mon corps et mon me, mais que mon enfant soit sauv!... Je
croyais ce sacrifice permis  une mre... J'en suis chtie comme d'un
crime!

Je te voulais heureux, mon Wilkie!... Je me disais que toi, mon orgueil
et ma joie, tu planerais libre et fier bien au-dessus de mes hontes...
J'acceptais l'ignominie, pourvu que ton honneur ft intact... Je savais
combien sont basses les portes de la misre, et je ne voulais pas que
mon fils et jamais  courber le front... Pour t'pargner une
claboussure, j'aurais lap la boue sur ton chemin! J'avais comme
renonc  moi-mme, et en toi vivait tout ce qu'il y avait de noble et
de gnreux en moi.

Oh!... je saurai quel est le misrable lche qui t'a livr mon secret,
et je me vengerai, je serai sans piti!...

Tu ne devais rien savoir, Wilkie... En me sparant de toi, j'avais fait
le serment de ne te revoir jamais, de mourir mme sans cette consolation
suprme de sentir tes lvres sur mon front.

Elle ne put continuer, les sanglots l'touffaient...

Et pendant plus d'une minute, le silence fut si profond, qu'on put
entendre le brouhaha des conversations dans la galerie voisine, les
exclamations des joueurs de baccarat saluant un coup inattendu, et par
instants, dominant cette basse profonde et continue, quelque voix claire
qui criait: Banco! ou: Je pars pour cent louis!

Debout prs de la fentre, immobile et comme ptrifi, M. Wilkie
considrait d'un oeil ahuri Mme d'Argels, sa mre, qui, affaisse
au milieu du petit salon, le visage cach entre ses mains, sanglotait...

Pour se retirer, il et sans balancer donn son tiers de _Pompier de
Nanterre_.

Ce n'est pas qu'il se rendt exactement compte de ce que la position
avait d'extrme et de poignant, mais il en subissait l'tranget... Ce
n'tait pas de l'motion qu'il prouvait, mais une sorte d'effroi
instinctif ml de commisration... Aux cris dsesprs que sa prsence
arrachait  cette malheureuse femme, il n'avait pas compris grand'chose,
mais sa voix l'avait remu et boulevers...

Et tous ces sentiments confus se rsumaient en un inexprimable malaise
dont il s'irritait comme d'une faiblesse.

--Allons, bon!... pensait-il, des larmes, du mlodrame!... Les femmes
sont incroyables!... Il serait si simple de s'expliquer tranquillement,
gentiment...

Il n'en perdait pas moins la tte, ne sachant que rsoudre, quand des
pas sur le palier, prs de la porte, le tirrent de sa torpeur...

L'ide qu'on pouvait entrer et le surprendre le fit frmir... Il
entrevit la possibilit du ridicule.

S'armant donc de toute sa rsolution, il se pencha vers Mme
d'Argels, et la prenant sous les bras:

--Ne pleurez pas ainsi, lui dit-il... Vous me faites de la peine, parole
sacre! Voyons, levez-vous!... On va venir... entendez-vous?... On
vient...

Il la soulevait, sans arrter de parler, et comme elle n'opposait
aucune rsistance, qu'elle s'abandonnait, au contraire, toute brise et
inerte, il la redressa et la soutint jusqu' un fauteuil, o elle tomba
lourdement...

--Vlan!... Voil un vanouissement, maintenant, se dit M. Wilkie... Ah!
mais non!... il n'en faut pas...

Que faire, cependant?... Appeler?... Il n'osait... La ncessit
l'inspira...

Il s'agenouilla aux pieds de Mme d'Argels, et la secouant doucement:

--Voyons, voyons, soyons raisonnable, reprit-il... Pourquoi vous monter
la tte comme cela?... Je ne vous fais pas de reproches, moi.

Lentement, d'un air humble et craintif qui avait quelque chose de
navrant, elle carta les mains de son visage, et, pour la premire fois,
ses yeux baigns de larmes osrent chercher les yeux de son fils.

--Wilkie! murmura-t-elle.

--Madame!

Elle soupira profondment, et d'une voix touffe:

--Madame!... balbutia-t-elle. Ne veux-tu donc pas m'appeler ma mre?...

--Moi!... pourquoi donc pas!... Seulement, vous comprenez, c'est une
habitude  prendre... je la prendrai.

--Vrai!... bien vrai!... Ce n'est pas la piti seule qui t'arrache cette
promesse... Tu devrais me har, cependant, me maudire!... Quel
supplice!... Ah! ds qu'une femme a l'ge de raison, sans cesse, on
devrait lui rpter: Prends garde!... Ton enfant aura vingt ans un jour
et il te faudra affronter ses regards... C'est lui qui te demandera
compte de ton honneur devenu le sien! Mon Dieu! Il n'y aurait plus de
fautes avec cette pense... En tre rduite  cet excs d'abjection et
de misre de n'oser lever la tte devant son fils!... Malheureuse que je
suis!... Hlas! mon Wilkie, je ne sais que trop que tu ne peux pas ne me
pas mpriser...

--Ah! mais non... Mais pas du tout!... Voil une ide!...

--Jure-moi que tu me pardonnes...

--Parole sacre!...

Pauvre femme! sa figure rayonna... Elle voulait croire... Cela et-il
donc d suffire  la rassurer,  un moment o le pass se dressait
formidable...

Mais son fils tait prs d'elle, si prs d'elle qu'elle sentait son
haleine dans ses cheveux... C'tait bien lui. Avaient-ils jamais t
spars? Elle en doutait, tant par la pense elle avait vcu prs de
lui, avec lui, de sa vie...

C'est avec une sorte d'extase idiote qu'elle le contemplait, ses yeux le
suppliaient; ils mendiaient une caresse; ses lvres s'avanaient
frmissantes... Lui ne voyait rien... Longtemps elle avait hsit,
tremblant peut-tre d'tre repousse... Mais,  la fin, cdant  un
mouvement plus fort que tout, elle jeta les bras autour du cou de M.
Wilkie, l'attira vers elle et la serra contre sa poitrine dans une
treinte convulsive...

--Mon fils! rptait-elle, t'avoir  moi... aprs tant d'annes!

Malheureusement, il n'tait pas au monde de tourbillon de passion
capable d'emporter M. Wilkie.

Ayant atteint ds le dbut son maximum d'motion, son esprit, bien loin
de s'exalter, se rasseyait dans son flegme.

C'tait un garon tremp, ainsi qu'il s'en flattait... Et il restait de
glace sous la flamme des baisers de sa mre.

Bien plus, c'tait tout juste s'il se laissait faire, s'il daignait
s'abandonner de mauvaise grce, non sans maugrer intrieurement, et
faute de savoir comment s'y prendre pour prcipiter le dnoment.

--Elle n'en finira pas!... pensait-il. Voil une reconnaissance!... Je
dois avoir une bonne tte!... Dieu! si Costar et Serpillon me voyaient,
riraient-ils!

M. Costard et M. Serpillon taient des intimes, les co-propritaires du
fameux steeple-chase...

Mais dans le dlire de la surprise, et aussi, hlas! de la joie, Mme
d'Argels ne remarquait pas la physionomie au moins singulire de son
fils.

Elle l'avait fait asseoir sur une chaise, bien en face d'elle, et avec
une volubilit extraordinaire, elle poursuivait:

--Si je me pardonne ce bonheur divin de t'embrasser, Wilkie, c'est que
je ne t'ai pas cherch... Je n'ai pas manqu  mon serment de ne jamais
me rapprocher de toi... Lorsque je suis entre ici, j'tais rsolue 
tout nier, rsolue  te persuader, n'importe comment, qu'on t'avait
tromp... Dieu m'est tmoin que ce n'est pas la volont qui m'a
manqu... Il est de ces renoncements au-dessus des forces humaines...

M. Wilkie daigna sourire.

--Oh!... j'avais bien vu le coup, fit-il d'un air capable... Mais
j'tais bien renseign, et ce n'est pas  moi qu'on en conte...

Mme d'Argels ne l'entendit pas.

--Peut-tre est-ce la destine qui se lasse, poursuivait-elle... C'est
une vie nouvelle  recommencer. Par toi, Wilkie, je puis tre heureuse
encore, moi qui depuis tant d'annes n'esprais plus rien ici-bas. Mais
aurais-tu le courage d'oublier?...

--Quoi?

Elle baissa la tte, et d'une voix  peine distincte, rpondit:

--Le pass, Wilkie...

Mais lui, de l'air le plus insouciant, fit claquer ses doigts en
s'criant:

--Bast! ce qui est pass est pass!... Est-ce que tout ne s'oublie
pas?... Paris en a vu bien d'autres! Vous tes ma mre, n'est-ce pas?...
Votre conduite ne me regarde pas... C'est que je me moque un peu de
l'opinion, moi... Je commence par faire ce qui me plat, et je consulte
les autres aprs... Et  ceux qui ne sont pas contents, je dis: Allez
vous asseoir!

C'est avec un saisissement de joie que l'infortune coutait son fils...
L'tranget de ses expressions et d la frapper, l'clairer... mais
non. Elle ne voyait, elle ne comprenait qu'une chose, c'est que bien
loin de la repousser, il l'acceptait bravement, c'est qu'il tait prt 
se dvouer pour elle...

--Mon Dieu! balbutia-t-elle, est-ce bien vrai? tu me permettrais de
vivre prs de toi?... Oh! ne te hte pas de rpondre... Rflchis avant
tout  ce que cela te cotera d'efforts et de peines...

--C'est tout rflchi... ma mre!...

Elle se leva, vibrante d'enthousiasme et d'espoir...

--Alors, s'cria-t-elle, nous sommes sauvs... Qu'il soit bni, celui
qui t'a rvl mon secret... Et moi qui doutais de ton courage
Wilkie!... Enfin, je puis quitter mon enfer!... Cette nuit mme, nous
allons fuir cette maison sans dtourner la tte... Je ne remettrai pas
les pieds dans mes salons... les joueurs excrs qui s'y pressent ne me
reverront plus... De ce moment, Lia d'Argels est morte.

Positivement, M. Wilkie semblait un homme qui tombe des nues...

--Comment, fuir! bgaya-t-il... pour o aller?...

--Pour gagner un pays o on ne sache rien de nous, Wilkie, un pays o tu
n'aies pas  rougir de ta mre...

--Permettez... je vous ai dit...

--Fiez-vous  moi, mon fils... Je sais, prs de Londres, un riant
village o nous trouverons un asile... J'ai gard en Angleterre assez de
relations pour n'avoir rien  redouter des commencements si rudes aux
trangers... M. Patterson, qui dirige maintenant une manufacture
importante, sera heureux, je le sais, de nous tre utile... Va, nous ne
serons  charge  personne, maintenant que tu es rsolu de travailler...

Sur ce mot, par exemple, M. Wilkie se dressa rvolt...

--Pardon!... interrompit-il, je n'y suis plus du tout... C'est  moi que
vous proposez de travailler dans la fabrique de M. Patterson?... Eh
bien!... l, vrai, je la trouve mauvaise!...

Aux paroles de M. Wilkie,  son accent,  son geste, il n'y avait plus 
se tromper ni  se faire illusion... Il apparaissait tout entier pour
ainsi dire, tel qu'il tait vraiment, il se rvlait...

Quelle avait t son horrible mprise, Mme d'Argels le reconnut...
Le bandeau tomba de ses yeux... Elle avait pris pour la ralit ses
rves, et pour la voix de son fils la voix de ses dsirs  elle-mme...

Assomme d'abord, elle se redressa, et toute frmissante de douleur et
d'indignation:

--Wilkie!... s'cria-t-elle, malheureux!... Qu'avais-tu donc os
espr?...

Et sans lui laisser le temps de rpondre:

--C'tait donc, poursuivit-elle, une curiosit stupide qui te
poussait!... Ah! tu as tenu  savoir d'o provenait l'argent que tu
rpandais comme de l'eau! Sois content! A quel prix tu as vcu et ce
qu'il m'en a cot  moi misrable femme... tu le sais. Ah! tu as voulu
voir... Eh bien! vois!... Cet htel est une maison de jeu, un de ces
tripots de haute compagnie que la police ignore ou ne peut dfendre...
Ce brouhaha que vous entendez, est celui des joueurs... On se ruine chez
moi... Il y a des malheureux qui seront brl la cervelle en sortant
d'ici, et d'autres y ont laiss les lambeaux de leur honneur... Et je
tenais bon... A chaque banco de cent louis il tombait un louis dans la
cagnotte, c'tait ton opulence, mon fils...

Cette colre, qui succdait  un si profond abattement, tant de hauteur
aprs tant d'humilit tonnaient quelque peu M. Wilkie.

--Permettez, rptait-il, je demande  dire quelque chose...

C'est en vain qu'il s'vertuait  se faire couter...

--Insens! continuait Mme d'Argels, tu n'avais donc pas prvu que
venir ici, chez moi, c'tait tarir  tout jamais la source de tes
revenus... Tu ne t'tais donc pas dit que tout serait fini, du moment o
tu m'aurais rduite, moi, Lia d'Argels,  te dire: Eh bien, oui! c'est
vrai... tu es mon fils!...

Inconnue de toi, du fond de mon abme, j'avais le droit d'tre mre et
de veiller sur toi... je pouvais te venir en aide sans t'avilir, sans te
mpriser... Maintenant que tu me connais, je ne puis plus rien pour
toi... rien!... Je te laisserais prir de misre plutt que de te
secourir, parce que j'aimerais mieux te voir mort que dshonor par mon
argent...

--Cependant...

--Quoi!... Consentiriez-vous donc  recevoir encore la pension que je
vous servais, s'il pouvait me venir  la pense de vous la continuer!...

Une vipre se dressant devant M. Wilkie ne l'et pas fait reculer plus
vivement.

--Jamais de la vie! s'cria-t-il. Ah! mais non!... Pour qui me
prenez-vous?...

C'tait bien du fond du coeur que montait cette rpugnance qu'il
exprimait si singulirement, cela tait visible, manifeste.

Mme d'Argels en tressaillit d'espoir.

--Mes craintes le calomniaient... pensa-t-elle. Pauvre Wilkie!... les
mauvais conseils l'ont gar: il n'est pas mauvais au fond...

Puis tout haut:

--Mais alors, malheureux enfant, reprit-elle, tu vois bien qu'une vie
nouvelle va commencer pour toi... Que comptes-tu faire?... Comment et de
quoi vivras-tu?... Il faut se loger, se vtir, manger... Cela cote...
O prendras-tu de l'argent, toi que le seul mot de travail rvolte!...
Ah!... M. Patterson, que ne vous ai-je cout!... Il n'tait pas aveugle
comme moi, lui!... Sans cesse il me rptait que te prodiguer l'argent,
c'tait gcher ta vie et perdre ton avenir... Sais-tu que depuis deux
ans tu as dpens plus de 50,000 francs!... A quoi les as-tu
employs?... A jouer au fils de famille, toi qui n'avais pas de famille
et que ta situation prcaire et d faire trembler... Es-tu all dix
fois seulement  l'cole de droit?... Non. Mais on te voyait aux
courses, aux premires reprsentations, dans les restaurants  la mode,
partout o on dpense et o on s'amuse... Et quel monde vois-tu?... Des
dsoeuvrs sans intelligence et sans coeur, des dupes et des
fripons, des maquignons, des croupiers et des filles perdues...

Un ricanement sec de M. Wilkie lui coupa la parole...

Qu'on ost attaquer ses amis, ses plaisirs, ses gots... ah! mais non...
il ne le tolrait pas...

--patant, pronona-t-il, patant, parole sacre!... De la morale!...
Non, elle est trop bonne, celle-l... Je demande  rire trois minutes,
montre en main...

Eut-il conscience de l'atrocit de son ironie?...

Ce qui est sr, c'est que Mme d'Argels chancela, tant le coup fut
horrible... Elle pouvait tout attendre, l'infortune, sauf cela... tout,
except cet outrage de son fils.

Elle but cette honte sans rvolte, cependant... Et c'est d'un ton de
mortelle tristesse qu'elle rpondit:

--Peut-tre, en effet, n'ai-je pas le droit de vous dire la vrit... Je
souhaite que l'avenir ne me donne pas trop cruellement raison... Vous
voil sans ressources... vous n'avez pas d'tat... Fasse le ciel que
vous ne sachiez jamais ce que c'est que d'avoir faim et de n'avoir pas
de pain!...

Depuis un moment dj, l'ingnieux jeune homme donnait les signes les
plus vidents d'impatience...

Cette prdiction sinistre acheva de l'exasprer...

--Tout cela, interrompit-il, c'est des mots!... Je ne travaillerai pas,
parce que ce n'est pas dans mes cordes, et cependant je ne manquerai de
rien du tout... C'est carr, cela, j'espre!...

Mme d'Argels ne sourcilla pas.

--Que ferez vous donc? demanda-t-elle froidement. Je ne vous comprends
pas...

Lui haussa les paules d'un air prodigieusement ennuy:

--Est-ce que nous allons encore jouer la comdie? fit-il... Vous avez
pourtant vu qu'avec moi cela ne prend pas... Ce que je veux dire, vous
le savez aussi bien que moi. Que me parlez-vous de crever de faim!... Eh
bien!... et l'hritage, donc!...

--Quel hritage?...

--Eh!... celui de mon oncle, parbleu!... de votre frre, du comte de
Chalusse...

Maintenant, la dmarche de M. Wilkie, ses faons, son assurance, ses
clineries, ses contradictions, tout s'expliquait...

Cette foi sublime en leur fils, si vivace au coeur des mres,
s'vanouit dans le coeur de Mme d'Argels.

Elle entrevit dans la pense de Wilkie des profondeurs de calcul et de
sclratesse qui l'pouvantrent...

Voil donc pourquoi il s'tait dclar si firement tout prt  braver
l'opinion, pourquoi il avait rclam sa part des hontes passes!... Ce
n'tait pas sa mre qu'il acceptait, c'tait l'hritage du comte de
Chalusse...

--Ah!... on vous a appris cela, fit la pauvre femme d'un ton d'amre
ironie.

Et le souvenir de M. Isidore Fortunat traversant son esprit:

--On a d vous vendre ce secret trs-cher, ajouta-t-elle... Combien
devez-vous payer en cas de succs?...

Fort, M. Wilkie se flattait de l'tre; diplomate, non, et la preuve
c'est qu'il fut tout dcontenanc de cette remarque.

Mais il se remit vite....

--Qu'on me l'ait dit pour de l'argent ou pour rien, reprit-il, je sais
que vous tes une demoiselle de Chalusse, que vous tes la seule
hritire du comte et que le comte laisse huit ou dix millions.
Nierez-vous cela?

Mme d'Argels hocha tristement la tte.

--Je ne nie rien, rpondit-elle, mais je vais  mon tour vous apprendre
une chose qui va renverser tous vos calculs et teindre votre joie... Je
suis rsolue, entendez-vous, et ma rsolution est irrvocable,  ne
jamais faire valoir mes droits... Pour recueillir cette fortune, il me
faudrait avouer que Lia d'Argels est une Chalusse... c'est un aveu que
nulle considration ne saurait m'arracher...

Elle pensait que cette dclaration allait tourdir M. Wilkie,
l'craser... Elle se trompait...

Livr  ses seules lumires, il et t confondu, mais il luttait en ce
moment avec les armes qui lui avaient t fournies par M. le vicomte de
Coralth.

Il haussa donc les paules, et du plus beau sang-froid:

--Comme cela, fit-il, nous resterions dans la misre, et l'tat
s'adjugerait nos millions! Un instant... je suis l!... Que vous
renonciez  votre part... bon! quoique ce soit dj raide... Mais que
vous renonciez  la mienne, non... Elle serait trop mauvaise... Je suis
votre fils, je rclamerai!

--Mme si je vous suppliais  genoux de n'en rien faire?...

--_Yes!_...

L'oeil de Mme d'Argels tincela...

--Eh bien!... moi, pronona-t-elle, je vous signifie que cet hritage
chappera  vos convoitises... De quel droit le rclameriez-vous?...
Parce que vous tes mon fils... Je nierai que vous le soyez...
J'affirmerai par serment, s'il le faut, que vous ne m'tes rien et que
je ne vous connais pas...

N'importe!... L'assurance railleuse de M. Wilkie persistait.

Il tira de sa poche un carr de papier, et le brandissant
triomphalement:

--Me renier!... dit-il, ce serait mchant. Mais j'avais prvu le cas, et
voici ma rponse copie dans le Code civil: ART. 341. _La recherche de
la maternit est admise._

Quelle tait au juste la porte de la menace de M. Wilkie?

Mme d'Argels l'ignorait.

Mais elle ne douta pas que ce fatal article 341 ne ft l'anantissement
de toute esprance.

Celui qui tait all chercher cette arme dans le Code pour la mettre
aux mains de Wilkie, l'avait choisie sre...

C'est qu'elle y voyait clair, dsormais...

Elle avait de la vie une trop rude et trop cruelle exprience pour ne
pas comprendre le triste rle de son fils en ce moment, et qu'il n'tait
qu'un pantin dont quelque tnbreux et habile intrigant tenait les
fils...

Ce n'tait pas lui, assurment, qui avait conu et prpar l'odieuse
machination dont elle allait tre victime... Hlas! n'tait-ce pas dj
trop qu'il et consenti  se charger de l'excution...

Attendrir Wilkie...

Elle l'et peut-tre tent, encore qu'elle ft confondue de l'trange
absence de tout sens moral qu'elle dcouvrait en lui.

Mais n'et-ce pas t folie que de songer seulement  toucher l'autre,
l'artisan de l'intrigue, celui qui attendait dans l'ombre le rsultat et
le prix de son oeuvre d'infamie?

Cependant, elle ne se rendit pas encore, elle essaya de se dbattre,
sans espoir, comme on fait pour l'acquit de sa conscience, pour n'avoir
rien  se reprocher plus tard.

--Ainsi, dit-elle  son fils, c'est aux tribunaux que vous vous
adresserez pour me contraindre  vous reconnatre?

--Dame!... puisque vous n'tes pas raisonnable...

--C'est--dire que vous ne reculerez devant aucun scandale, et que pour
bien affirmer que vous appartenez  la famille de Chalusse, vous
commencerez par la dshonorer et la traner dans la boue...

A poursuivre cette discussion, l'ingnieux jeune homme sentait ses
oreilles s'chauffer.

Tant de faons, toutes ses simagres, pour une affaire, selon lui toute
simple, lui paraissaient le comble du ridicule et l'irritaient
extraordinairement.

--Ah!... je la trouve par trop mauvaise,  la fin, s'cria-t-il. Me
faites-vous poser?... je me le demande... Parole sacre, on dirait, 
vous entendre, que vous avez commis des crimes... C'est bon de la faire
 la vertu, mais pas trop! Faites relche demain, reprenez votre nom,
venez vous installer avec moi  l'htel de Chalusse, et le diable
m'emporte si au bout de huit jours, on se souvient que vous vous tes
appele Lia d'Argels. Je parie cent louis... les tenez-vous?...
Sapristi!... s'il fallait fouiller dans le pass des gens, on aurait de
l'ouvrage!... Qu'on ait fait une chose ou une autre, cela ne regarde
personne... l'essentiel, c'est d'avoir des rentes  montrer... Et si
jamais quelque imbcile vous disait la moindre des choses, vous
rpondriez: --J'ai cinq cent mille livres de rentes! et il serait
clou...

Mme d'Argels coutait, pntre jusqu'aux moelles d'un froid
glacial... Se pouvait-il que ce ft son fils qui parlt ainsi... et 
elle... Et cependant elle eut d connatre M. Wilkie par ses pareils,
puants drles qu'on ferait expirer sous le bton sans leur arracher un
souffle de passion honnte, vieux reints de vingt ans, qui n'ont de
sang dans les veines que bien juste ce qu'il faut pour en rpandre trois
gouttes sur le pr en l'honneur de quelque stupide drlesse qui se moque
d'eux...

Mais M. Wilkie, lui, de la meilleure foi du monde, s'tonna du peu de
succs de son loquence.

--Enfin, reprit-il, je suis las de vgter, de n'avoir pas seulement un
nom, et de tirer le diable par la queue... Je suis dans le mouvement,
moi!... Avec le peu d'argent que j'avais, je me suis crnement pos. Que
j'aie de la fortune, je serai l'homme le plus chic de Paris...
L'hritage du comte de Chalusse m'appartient, il me le faut, je
l'aurai... Ainsi, croyez-moi, le plus court serait de me reconnatre de
bon gr... Voyons, le voulez-vous? Non!... Une fois... deux fois...
trois fois?... Toujours non!... Alors adjug. Demain vous aurez du
papier timbr... Et sur ce, je vous salue.

Il saluait, en effet, il se retirait firement, il avait dj la main
sur le bouton de la porte... Mme d'Argels le retint du geste.

--Encore un mot?... fit-elle d'une voix touffe.

C'est  peine s'il daigna se retourner, sans dissimuler son impatience.

--Quoi?...

--Un dernier avis: Le tribunal, sans doute, vous donnera gain de cause,
je serai envoye en possession de l'hritage de mon frre... mais
retenez bien ceci: ni vous ni moi ne disposerons des millions.

--Allons donc! Pourquoi cela?...

--Parce que si cette fortune est bien  moi, son administration
appartient  votre pre...

M. Wilkie eut un soubresaut...

--A mon pre!... fit-il... Impossible!...

--C'est ainsi, cependant. Et vous ne douteriez pas, si votre avidit, si
vos proccupations d'argent ne vous eussent fait oublier de
m'interroger... Vous vous croyez enfant naturel, Wilkie, vous vous
trompez... vous tes mon fils lgitime, je suis marie...

--Bah!...

--Et mon mari, votre pre n'est pas mort. S'il n'est pas ici, menaant
comme vous, c'est que j'ai russi  lui faire perdre nos traces, et
qu'il ne sait depuis dix-huit ans ce que nous sommes devenus... Mais il
veille, soyez-en sr... Au premier bruit d'un procs autour des millions
de Chalusse, vous le verrez arriver arm de ses droits... Il est le chef
de la communaut, mon matre, le vtre... Ah! cela vous inquite... Vous
trouverez en lui d'ardentes convoitises, attises par vingt ans de
misre et d'attente. Laissez faire... votre pret au gain sera
dpasse... Qui sait si vous ne regretterez pas les pauvres vingt mille
francs de votre mre...

M. Wilkie tait devenu plus blanc que sa chemise.

--Vous me trompez, bgaya-t-il.

--Demain, je vous montrerai mon contrat de mariage...

--Pourquoi pas ce soir?

--Parce qu'il est serr dans une pice pleine de monde en ce moment.

--Et comment se nomme mon pre?

--Arthur Gordon... Il est Amricain.

--Alors, moi, je m'appelle Wilkie Gordon?...

--Oui.

C'est avec une indicible angoisse que Mme d'Argels piait la
physionomie bouleverse de son fils... Quelle rsolution allait sortir
de la mditation o elle le voyait plong?... Aucune. M. Wilkie en tait
 se dsoler de voir lui chapper le nom de Chalusse et cette couronne
de comte, qu'il devait faire peindre sur son coup.

--Et... est-il riche mon pre?... reprit-il...

--Non.

--Que fait-il?...

--Tout ce qu'on peut faire quand on a le got du luxe et l'horreur du
travail!

Cette rponse tait si explicite en sa concision, elle exprimait tant
d'accusation terribles, que M. Wilkie en fut saisi...

--Diable! s'exclama-t-il, et o est-ce qu'il demeure?

--Il habite Bade ou Hombourg l't, Paris ou Monaco l'hiver...

L'imagination de M. Wilkie lui reprsenta aussitt un de ces redoutables
chevaliers de tapis vert et de table d'hte qui dissimulent sous un
vernis de bonne compagnie leur immoralit profonde, leur cynisme et leur
crapule, leur sclratesse et leur avilissement...

--Oh!... fit-il sur trois tons diffrents, oh!.... oh!...

Ce qu'il y avait  attendre d'un tel pre, il le comprenait...

Aussi  sa stupeur premire, la colre succda, une de ces terribles
colres blanches, qui charrient la bile et non le sang... Il vit ses
esprances joues, ses ambitions dues. Luxe, chevaux, matresses 
cheveux jaunes, clat, scandale... plus rien... Il se vit rduit  la
portion congrue, tenu en bride, dompt par quelque froce pre noceur.

--Ah! je vois votre plan, ma mre... s'cria-t-il en grinant des dents.
Si vous faisiez valoir simplement vos droits, tout se passerait sans
bruit, et j'aurais le temps de mettre l'hritage  l'abri avant que mon
pre ne ft prvenu... Au lieu de cela, comme vous me hassez, vous me
forcez de m'adresser  la justice pour que le scandale attire mon pre,
qui prendra tout... Mais on ne me la fait pas  moi, celle-l... Vous
allez crire  l'instant pour rclamer la succession de votre frre...

--Non!...

--Ah!... vous ne voulez pas... Ah! vous dites non!...

Menaant, il marcha sur elle, et lui saisissant le bras qu'il serra  le
briser:

--Ecrivez!... vocifra-t-il, prenez garde!... Ne me poussez pas 
bout...

Plus froide que le marbre, Mme d'Argels montrait cette rsignation
des martyrs dont nulle violence ne triomphe.

--Vous n'obtiendrez rien de moi, pronona-t-elle, rien, rien, rien!...

Ivre de fureur, enrag, fou, M. Wilkie osa lever le bras...

Mais la porte s'ouvrit violemment, et un homme bondit jusqu' lui, dont
la main puissante s'abattant sur son paule le renversa avant qu'il et
frapp!...

C'tait le baron Trigault...

De mme que tous les joueurs, il avait vu l'effroyable impression
produite sur Mme d'Argels par une simple carte de visite...

Mais il eut sur les autres cet avantage qu'il crut deviner et
s'expliquer les causes de ce soudain et incomprhensible effarement.

--On l'a trahie, la malheureuse, pensa-t-il, son fils est l!...

Nanmoins, tandis que les habitus s'empressaient autour de la pauvre
femme, lui n'abandonna pas le tapis vert.

Il avait en face de lui M. de Coralth, et il lui avait sembl voir le
brillant vicomte tressaillir et plir... Des soupons lui vinrent, qu'il
voulut vrifier.

Plus que jamais, donc, il parut absorb par les cartes, et on put
l'entendre gourmander les joueurs qui s'taient drangs.

--Au bac!... messieurs, criait-il, au bac, sacrebleu!... Nous gaspillons
un temps prcieux!... Nous aurions, pendant que vous flnez l, gagn ou
perdu cent louis...

Il n'en tait pas moins trs-alarm, et l'absence de Mme d'Argels se
prolongeant, ses alarmes ne firent que crotre de minute en minute.

Au bout d'une heure environ, il n'y tint plus...

Profitant adroitement d'un coup presque imperdable qu'il perdit, il se
leva en jurant que ce bte d'vanouissement avait drang la veine, et,
passant dans le second salon, il put sortir sans tre remarqu.

--O est madame?... demanda-t-il au premier valet qu'il trouva.

--Dans le petit salon d't.

--Seule?...

--Non, avec un jeune homme.

Le baron ne douta plus de la justesse de ses conjectures, et son
inquitude en fut double.

Rapidement, alors, en homme qui se sent chez lui et qui connat les
tres, il courut  la porte du petit salon et couta.

La rage des convoitises dues donnait en ce moment d'effrayantes
intonations  la voix de M. Wilkie.

Le baron eut peur...

Il se pencha, appliqua son oeil  la serrure, vit M. Wilkie la main
leve, et enfona plutt qu'il n'ouvrit la porte.

Et il arriva juste  temps pour abattre M. Wilkie et sauver Mme
d'Argels de cet pouvantable malheur, de ce suprme outrage d'tre
battue par son fils.

--Ah!... misrable!... criait le brave baron, transport d'indignation;
brigand! Crev de deux sous!... C'est ainsi que tu traites une
malheureuse femme qui s'est immole pour toi... Ta mre!... Tu voulais
battre ta mre, toi qui devrais baiser les traces de ses pas!...

Livide comme si tout son sang se ft tourn en fiel, la lvre sche et
tremblante, l'oeil inject, M. Wilkie se relevait pniblement,
frottant de la main droite son coude gauche, qui, dans sa chute, avait
port contre l'angle d'un meuble.

--Manant! grondait-il d'un ton farouche, brutal!... butor!...

Et se reculant un peu:

--Qui vous a permis d'entrer ici?... ajouta-t-il. Qui tes-vous?... De
quel droit vous mlez-vous de mes affaires?...

--Du droit qu'a tout honnte homme de chtier un lche gredin!...

Les poings de M. Wilkie se crisprent:

--Lche vous-mme, insolent!... riposta-t-il... Faites donc attention 
qui vous parlez!... Il faudrait voir  changer un peu vos manires,
espce de vieux...

Le mot qu'il pronona tait ignoble et bas, et de ceux qui ne sauraient
tre une insulte pour un homme de coeur...

N'importe!... le baron en fut cingl comme de la lanire d'un fouet...
Sa large face s'empourpra comme s'il et t touch par l'apoplexie...

Un clair de colre jaillit de ses yeux, si menaant et si terrible,
qu'il tira Mme d'Argels de l'anantissement o elle tait plonge...

Elle vit son fils broy, et tendant le bras pour le protger:

--Jacques!... balbutia-t-elle, d'une voix suppliante, Jacques!...

C'tait l le nom qui tait rest fig dans la mmoire de M. Wilkie, le
nom qu'il avait entendu prononcer quand il tait tout enfant...

Jacques!... C'tait bien ainsi qu'on appelait l'homme qui lui apportait
des gteaux et des jouets, dans ce bel appartement o il n'tait rest
que quelques jours...

Il comprit, ou du moins crut comprendre.

--Ah! ah! fit-il avec un rire idiot et froce  la fois, je la trouve
bien bonne!... Monsieur est l'amant! Il fallait donc le dire, il fallait
donc...

Il n'eut pas le loisir d'achever.

D'un mouvement prompt comme la pense, le baron l'empoigna  la
poitrine, par les habits, le souleva d'un bras irrsistible, et le
planta aux genoux de Mme d'Argels en criant:

--Demande pardon, misrable!... Demande grce!... sinon...

Sinon... c'tait le poing crisp du baron, lev sur la tte de M.
Wilkie, poing norme, comme une masse d'abattoir.

L'ingnieux jeune homme eut peur... si grand peur que ses dents
claqurent.

--Pardon!... bgaya-t-il.

--Mieux que cela... plus haut... il faut que ta mre te rponde!...

L'infortune, hlas!... n'entendait mme plus.

Elle avait fait depuis une heure de tels prodiges d'nergie que ses
forces taient  bout... la chair avait trahi sa volont virile et elle
s'tait affaisse sur un fauteuil, en murmurant quelques paroles
inintelligibles, paroles de misricorde, sans doute...

Le baron attendit une minute, et voyant que les yeux de Mme d'Argels
restaient obstinment ferms:

--Voil ton oeuvre, misrable, dit-il  M. Wilkie.

Et le saisissant de nouveau, aussi aisment qu'il l'avait abattu, il le
remit sur ses pieds en disant d'un ton plus calme, bien que n'admettant
pas de rplique:

--Rparez le dsordre de vos vtements et htez-vous...

La prcaution n'tait pas superflue.

Le baron Trigault n'y allait pas de main morte quand il s'y mettait, et
M. Wilkie tait sorti fort dpenaill de ses redoutables treintes... Sa
cravate tait arrache, sa chemise tait toute froisse et dchire, et
son gilet  coeur, un de ces dlicieux gilets ouverts jusqu' la
ceinture et retenus par un seul bouton, pendait piteusement. Il obit
sans souffler mot, assez difficilement parce que ses mains tremblaient
comme la feuille, mais enfin il obit.

Et ds qu'il et achev:

--Maintenant, pronona le baron, sortez! Ne remettez jamais les pieds
ici, vous me comprenez bien, n'est-ce pas, jamais!

Sans rpondre, M. Wilkie gagna d'un pas raide celle des deux portes du
salon qui donnait sur le palier...

Mais une fois qu'il l'et entr'ouverte, il recouvra la parole:

--Je ne vous crains pas, pronona-t-il avec une violence frntique;
vous avez abus de votre force, c'est une lchet... Mais cela ne se
passera pas ainsi... Ah! mais non!... Vous me rendrez raison... Je
dcouvrirai votre adresse, allez, et demain vous recevrez mes tmoins...
M. Costard et M. Serpillon... Je suis l'insult, je choisis l'pe!

Un effroyable juron du baron prcipita quelque peu le dpart de M.
Wilkie...

Il passa lestement sur le palier, et tenant la porte de faon  la tirer
sur lui  la moindre alerte:

--Oui, poursuivit-il  pleine voix, et de faon  tre entendu de tous
les domestiques, oui, il faudra me rendre raison... sinon, des
claques!... Costard et Serpillon rdigeront un procs-verbal qu'on
enverra au _Figaro_... On ne me la fait pas celle-l... Tiens!... est-ce
ma faute  moi, si Mme d'Argels est une demoiselle de Chalusse, et
si elle veut me voler ma fortune!... A demain...  vous mes tmoins... 
elle un huissier... Vous ne me faites pas peur, voil ma carte!...

Et en effet, avant de se retirer et de fermer la porte, il lana au
milieu du salon une de ces fameuses cartes o on lisait: _Wilkie, de
l'cole des haras_.

Le baron ne songeait gure  la ramasser, tout proccup de Mme
d'Argels... Renverse sur son fauteuil, la tte en arrire, les
paupires fermes, les bras pendants, elle semblait morte.

Que faire?... Le baron n'osait appeler les domestiques... n'taient-ils
pas dj trop avant dans la confidence... Il allait s'y rsigner
pourtant, quand ses regards tombrent sur le petit aquarium tabli dans
un des angles du salon...

Il y trempa son mouchoir et se mit alternativement  mouiller les tempes
de Mme d'Argels et  lui frapper dans les mains.

La fracheur de l'eau ne tarda pas  la ranimer. Elle tressaillit, une
convulsion la secoua, et enfin elle ouvrit les yeux en murmurant:

--Wilkie...

--Je l'ai chass! rpondit le baron.

Pauvre femme!...

En revenant  la vie, elle reprenait conscience de l'horrible ralit.

--C'est l mon fils, pronona-t-elle, mon fils... mon Wilkie!...

D'un geste dsespr, elle treignait son front, comme si elle et
espr craser, anantir sa pense dans son cerveau.

--Et je croyais ma faute expie, poursuivit-elle; je me disais que Dieu
m'avait cruellement punie... Pauvre folle... Le chtiment, Jacques, le
voil!... Ah!... les femmes comme moi n'ont pas le droit d'tre mres!

Une larme chaude roulait le long de la joue couperose du baron.

Pauvre millionnaire!... Il n'y avait pas un gmissement de Mme
d'Argels qui ne trouvt en lui un douloureux cho.

Il l'avait sue, l'affreuse agonie qui mouillait le front de cette
pauvre mre!... Lui aussi, le fanfaron de vice, le pilier des tripots,
Trigault le joueur, comme on disait, il s'tait cri dsespr: Est-ce
donc l mon enfant!...

Il cacha son motion, cependant, et d'un ton de fausse gaiet:

--Bast!... fit-il; Wilkie est jeune, il s'amendera!... Nous avons tous
t ridicules  vingt ans, que diable!... Nous avons tous pos pour
l'homme fort et cot des nuits cruelles  nos mres!... Laissez passer
le temps, il mettra du plomb dans la cervelle de cet tourneau... Sans
compter que votre Patterson ne me parat pas sans reproches... Comme
teneur de livres, il n'avait peut-tre pas son pareil; comme prcepteur,
c'tait le dernier des niais... Il bourre votre garon d'avoine, je veux
dire d'argent; il lui met la bride sur le cou, et il s'tonne aprs
qu'il ait fait des sottises... Le surprenant serait qu'il n'en et pas
fait... Ainsi, reprenez courage et ne mettez pas les choses au pis, ma
chre Lia.

Mais elle, secouant tristement la tte:

--Croyez-vous donc, rpondit-elle, que mon coeur n'ait pas plaid la
cause de ce malheureux? Je suis sa mre, il est hors de mon pouvoir de
cesser de l'aimer, quoi qu'il fasse... Quoi qu'il ait fait, je suis
prte  donner une goutte de sang par larme que je lui pargnerais. Mais
je ne suis pas aveugle, hlas!... Je l'ai jug... Wilkie n'a pas de
coeur.

--Eh! chre amie, savez-vous de quels conseils dtestables on l'avait
gris avant de vous l'expdier?

Mme d'Argels se leva  demi, et d'une voix haletante:

--Quoi!... s'cria-t-elle, espreriez-vous me persuader cela!... Des
conseils!... Il se serait donc trouv un homme pour lui dire: Tu iras
chez cette infortune, qui est ta mre, tu exigeras qu'elle publie et
qu'elle signe son dshonneur et le tien, et si elle refuse, tu
l'insulteras et tu la battras!... Vous savez mieux que moi, baron, que
ce n'est pas possible!... Chez les tres les plus vils, quand tous les
sentiments honntes se sont abms dans la fange, il en est un qui
surnage, l'amour pour la mre... On a vu des forats au bagne conomiser
sur les centimes de la fatigue, se priver de leur quart de vin, vendre
leur ration pour envoyer quelques secours  leur mre... tandis que
lui...

Elle s'arrta, non qu'elle ft pouvante de ce qu'elle allait dire,
mais parce qu'elle tait puise, le souffle lui manquait.

Elle haleta un moment, et plus bas:

--D'ailleurs, ajouta-t-elle, celui qui l'envoyait lui avait recommand
le calme, le sang-froid, la circonspection... je m'en suis bien aperue
au dbut... Ce n'est qu' la fin, aprs une rvlation imprvue, qu'il
s'est emport, qu'il a perdu toute mesure... L'ide que les millions de
mon frre lui chapperaient l'a rendu fou... Oh!... cet argent fatal et
maudit.

Alors elle ne se souvenait plus d'avoir regard froidement des joueurs
se ruiner  sa table de baccarat.

O taient-ils les soirs o, harcele par les lettres de M. Wilkie,
trouvant la gagnotte lgre, elle avait aiguillonn de ses railleries
l'amour-propre des pontes...

N'avait-elle pas t dans le mouvement!... Il le fallait bien. Ne
s'tait-elle pas plie  ce qui est la convention des viveurs de la
haute vie?... Ne lui tait-il pas arriv de demander  l'un de ses
habitus: --Est-il vrai que vous espriez encaisser M. votre pre fin
courant? N'avait-elle pas ri quand un autre lui disait: --Voil trois
fois que je renouvelle maman, c'est ruineux; les pompes funbres
devraient avoir des huissiers spciaux pour les rcalcitrants... Car il
est chic de dire de ces choses et plus chic de les penser, cela montre
une me fire et dgage de prjugs bourgeois...

Mais Mme d'Argels oubliait...

--Celui qui a conseill Wilkie, continua-t-elle, voulait qu'il employt
les voies judiciaires... C'est si vrai qu'il lui avait fait copier un
article du Code... A ce trait seul, j'ai reconnu l'homme d'affaires...

Le baron la regarda d'un air surpris.

--Quel homme d'affaires?... demanda-t-il.

--Celui qui est venu me trouver, mon ami, cet Isidore Fortunat... Ah!
que n'tes-vous all lui proposer de l'argent...

Positivement le baron avait oubli jusqu' l'existence de l'honorable
patron de Victor Chupin...

--Vous vous trompez, Lia, rpondit-il, M. Fortunat n'est pour rien dans
tout ceci...

--Eh!... qui donc aurait parl!...

--Votre ancien alli, le misrable  qui vous avez laiss sacrifier
Pascal Frailleur, M. le vicomte de Coralth.

Au souffle de colre qui l'enflamma  cette seule ide Mme d'Argels,
retrouvant une partie de ses forces, se dressa...

--Oh! si je croyais cela!... s'cria-t-elle.

Puis, toutes les raisons qu'avait le baron de har M. de Coralth se
prsentant  son esprit, elle se rassit en murmurant:

--Non! vos rancunes vous garent... il n'aurait pas os.

Ses rflexions, le baron les devina.

--Ainsi, pronona-t-il, vous tes persuade que c'est une vengeance
personnelle que je poursuis!... Vous croyez que la crainte du ridicule
ou de l'odieux m'empchant de frapper M. de Coralth en mon priv nom, je
cherche  l'craser au nom d'un autre!... Peut-tre y a-t-il eu quelque
chose comme cela dans le principe... aujourd'hui, non!... Du moment o
j'ai eu jur  M. Frailleur de tout tenter pour sauver la jeune fille
qu'il aime, Mlle Marguerite... la fille de ma femme!... de ce moment,
j'ai fait abngation de moi... Quant  douter de la trahison de M. de
Coralth, pourquoi?... Vous m'avez bien promis de le dmasquer, vous?
S'il vous a trahie, livre, vendue, ma pauvre Lia, il n'a fait que
prendre les devants.

Elle baissa la tte, sans rpondre... Cela aussi, elle l'avait oubli...

--Vous devriez pourtant le savoir, reprit le baron, quand j'affirme,
c'est que j'ai mieux que des prsomptions. Ce n'est pas pour rien que
j'ai observ M. de Coralth en votre absence...

Voyant qu'on vous remettait une carte, il a blmi... pourquoi? C'est
qu'il savait... La conclusion se tire d'elle-mme. Ce n'est rien. Aprs
que vous avez t sortie, ses mains tremblaient comme la feuille, et il
n'tait plus  son jeu... Lui, le joueur circonspect par excellence, il
risquait ses louis, ses louis!...  tort et  travers. Plutt que de
rester inoccup, ce qui et pu trahir son trouble, il tenait des bancos
extravagants... il courait aprs son argent...

La main lui tant arrive, ce fut bien pis. La veine le favorisait et il
faisait les plus tranges coles... Ayant un sept en mains, par exemple,
et aprs avoir donn une figure  l'adversaire, il prenait une carte.

Tant et tant qu'on finit par remarquer le dsordre de sa cervelle, et
que de divers cts on lui demandait en riant s'il tait malade, ou s'il
avait un peu trop dn... C'est ce dont tout le monde tmoignerait au
besoin...

Encore, ce n'a-t-il pas t tout: il tait manifestement sur les
charbons, le tratre, et malgr une incontestable puissance sur soi, il
suait l'angoisse par tous les pores... A chaque claquement de la porte,
il devenait vert, comme s'il se ft attendu  vous voir paratre vous ou
Wilkie, ou tous deux ensemble...

Enfin, dix fois je l'ai surpris, prtant l'oreille, comme s'il et
espr  force d'attention ou par la seule puissance magntique de sa
volont, entendre ce que vous et votre fils disiez...

D'un seul mot,  ces instants-l, je pouvais lui arracher un aveu!...

Tout cela tait si plausible, que Mme d'Argels paraissait 
demi-convaincue...

--Ah! que n'avez-vous prononc ce mot... murmura-t-elle...

Lui sourit, d'un sourire perspicace et mchant, qui et pouvant M. de
Coralth, s'il lui et t donn de le voir...

--Pas si jeune! rpondit-il... Ce n'est pas quand les nasses sont
tendues qu'on rabouille l'eau pour effaroucher le poisson... Notre
nasse,  nous, c'est la succession de Chalusse... laissez faire... le
Coralth et le Valorsay viendront s'y prendre... Le plan n'est pas de
moi, mais de M. Frailleur... Celui-l, sacrebleu, est un homme... et si
Mlle Marguerite est digne de lui, ce sera un fier couple!... Sans
s'en douter, votre fils nous a peut-tre rendu ce soir un immense
service...

--Hlas!... balbutia Mme d'Argels, je n'en suis pas moins perdue, le
nom de Chalusse n'en est pas moins dshonor...

Elle voulait reparatre dans ses salons... elle dut renoncer  cette
ide, sa physionomie seule et trahi quelque scne terrible.

Mais les domestiques avaient entendu M. Wilkie, et les indiscrtions ont
presque l'instantanit du tlgraphe.

Cette nuit-l mme, dans les cercles de Paris, cette nouvelle trange
courait qu'on ne jouerait plus chez la d'Argels, qu'elle tait une
demoiselle de Chalusse et la tante, par consquent, de Mlle
Marguerite, cette belle jeune fille recueillie par M. et Mme de
Fondge.




VII


Se confier  des trangers... plus encore  des ennemis acharns...

S'abandonner  de doucereux imposteurs, qu'on sait intresss  notre
perte, dont on a mesur la sclratesse, et qu'on croit capables de
tout...

Se mettre froidement et aprs mres rflexions  la discrtion de
redoutables hypocrites...

Affronter d'un oeil calme et le sourire aux lvres tout ce que
l'inconnu a de mystrieux prils; braver les plus dangereuses
sductions, les conseils perfides, les patelinages savamment calculs,
des piges et des embches de toutes sortes, des violences, peut-tre...

Cela exige une force d'me peu commune, la plus superbe confiance en son
nergie, le mpris du danger et l'inbranlable rsolution de triompher
ou de prir...

Tel est l'hrosme qu'eut Mlle Marguerite, une jeune fille de vingt
ans, le soir o elle quitta l'htel de Chalusse, pour accepter
l'hospitalit de M. et Mme de Fondge.

Et pour comble, elle emmenait Mme Lon, sachant qu'elle avait tout 
craindre de cette douce personne, et que c'tait un espion du marquis de
Valorsay qu'elle tranait  sa suite.

Pourtant, quelle que ft sa vaillance, au moment de monter dans la
voiture du gnral le coeur faillit lui manquer.

Il y avait de la dtresse dans le dernier regard dont elle embrassa la
faade de l'htel, les objets familiers et le visage connu des
domestiques...

Tout, elle regrettait tout de cette maison, la grande cour sable, le
large perron, les deux platanes, le joli pavillon d'entre, et le vieux
chien de garde qui tirait sur sa chane pour venir lui lcher les
mains...

Il lui semblait dcouvrir quelque chose d'amical sur la figure de ceux
qui lui dplaisaient le plus autrefois, de M. Casimir, le valet de
chambre, par exemple, ou des poux Bourigeau, les concierges...

Et personne pour l'encourager!...

Si, cependant!... A la fentre du premier tage, le front contre la
vitre, elle reconnut le seul ami qui lui restt au monde, celui qui
l'avait dfendue, encourage et soutenue... celui qui lui avait promis
son appui et ses conseils, celui qui, dans le lointain de l'avenir lui
avait montr le succs...

--Serais-je donc lche?... pensa-t-elle; serais-je donc indigne de
Pascal?...

Et elle s'lana dans la voiture en se disant le mot des rsolutions
dcisives:

--Le sort en est jet!

Le gnral voulut absolument qu'elle prt une place du fond, prs de
Mme de Fondge, et lui mme s'assit sur la banquette de devant, 
ct de Mme Lon.

La route fut lente et triste.

La nuit venait; c'tait l'heure o le grand mouvement de Paris commence,
la voiture,  chaque coin de rue, tait arrte par un encombrement.

Mme de Fondge seule maintenait la conversation vivante, et sa voix
aigre dominait le bruit des roues.

Elle vantait les grandes qualits du dfunt comte de Chalusse et
flicitait Mlle Marguerite de sa bonne dtermination.

Ce n'taient gure que des phrases banales qu'elle cousait les unes aux
autres, mais il n'tait pas un des mots qu'elle prononait qui ne trahit
une satisfaction profonde, presque la joie d'une victoire inespre...

Par moments, le gnral se penchait  la portire, pour voir si le
fourgon de l'htel de Chalusse, qui portait les bagages de Mlle
Marguerite suivait...

Enfin, on arriva rue Pigalle, o demeuraient M. et Mme de Fondge...

Le gnral descendit le premier, prsenta la main successivement  sa
femme,  Mlle Marguerite et  Mme Lon, et fit signe au cocher
qu'il pouvait se retirer...

Mais le cocher ne bougea pas.

--Pardon, excuse, bourgeois, fit-il, mais c'est que le patron m'a dit
comme a... m'a recommand...

--Quoi?...

--De vous rclamer... vous savez bien... la journe, trente-cinq
francs... sans compter le petit pourboire.

--C'est bien... on passera payer demain.

--Faites excuse, bourgeois, mais si a vous tait gal ce soir... le
patron dit comme cela, que le compte est assez lev...

--Comment, drle?

Mais Mme de Fondge, dj engage sous la porte cochre de sa maison,
revint vivement sur ses pas, et tirant son porte-monnaie:

--Tenez, dit-elle au cocher, voici trente-cinq francs.

L'homme se pencha vers sa lanterne, pour compter l'argent, et
reconnaissant qu'il n'avait que la somme juste:

--Eh bien!... et mon pourboire, demanda-t-il.

--Je ne donne rien aux insolents, rpondit le gnral.

--Ah! pratique de malheur! jura le cocher. On prend des fiacres, quand
on n'a pas de quoi se payer des voitures de grande remise... Je te
conduirai encore, va, meurt-de-faim!...

Mlle Marguerite n'en entendit pas davantage: Mme de Fondge
l'entranait par les escaliers en lui disant:

--Vite, htons-nous, le fourgon qui apporte vos effets est en bas... Il
faut savoir si le logement que je vous destine,  vous et  votre bonne
gouvernante, vous convient...

Arrive devant la porte du second tage, Mme de Fondge chercha dans
sa poche son passe-partout; ne le trouvant pas; elle sonna.

Un grand diable de domestique,  l'air remarquablement impudent, vtu
d'une livre tincelante, vint ouvrir, arm d'un vieux et sale flambeau
de fer battu, o agonisait et empestait un bout de chandelle.

--Comment! s'cria Mme de Fondge, l'antichambre n'est pas encore
claire!... C'est se moquer!... Qu'avez-vous donc fait en mon absence?
Allons, dpchons... Allumez la lanterne!... Dites  la cuisinire que
j'ai quelqu'un  dner! Appelez ma femme de chambre. Qu'on prpare la
chambre de M. Gustave... Descendez voir si le gnral n'a pas besoin
de vous pour aider  monter les bagages de ces dames...

Embarrass de choisir entre tant d'ordres contradictoires, le domestique
ne choisit pas.

Il posa son chandelier infect sur une des consoles de l'antichambre, et
gravement, sans mot dire, gagna le couloir conduisant  la cuisine.

--variste!... criait Mme de Fondge, cramoisie de colre, variste,
insolent!...

Et comme il ne daignait pas rpondre, elle s'lana  sa poursuite... Et
bientt des profondeurs de l'appartement, une altercation de la dernire
violence s'leva, le domestique se rpandant en injures, la matresse
exaspre ne sachant que crier: Je vous chasse, vous tes un insolent,
je vous chasse.

Debout dans l'antichambre, prs de Mlle Marguerite, la digne Mme
Lon semblait aux anges.

--Drle de maison!... fit-elle. Voil qui commence bien...

Mais l'estimable femme de charge tait la dernire personne du monde 
qui Mlle Marguerite et laiss voir sa pense:

--Taisez-vous donc, Lon, pronona-t-elle, c'est nous qui sommes cause
de ce dsordre, et j'en suis toute honteuse...

La gouvernante dut retenir la mchancet qui lui montait aux lvres...
Mme de Fondge reparaissait suivie d'une grande fille  l'oeil
provocant, au nez odieusement retrouss, beaucoup trop bien coiffe, et
qui tenait un flambeau allum.

--Comment m'excuser, madame, commena Mlle Marguerite, de toute la
peine que je vous donne...

--Eh!... chre enfant, je n'ai jamais t si heureuse... Venez, venez
voir votre chambre...

Et pendant qu'on traversait plusieurs pices  peine meubles:

--Ce serait plutt  moi, continua Mme de Fondge, de vous faire des
excuses. Vous allez regretter, je le crains, les splendeurs de l'htel
de Chalusse... C'est que nous ne possdons pas des millions comme feu
votre pauvre pre... Nous avons une grande aisance, rien de plus... Mais
tenez, vous voici chez vous.

La femme de chambre venait d'ouvrir une porte, Mlle Marguerite entra
dans une assez grande pice  deux fentres, tendue d'un mchant papier
pass, garnie de rideaux de perse dont le soleil et la poussire avaient
mang les couleurs.

Tout y tait dans un pouvantable dsordre, et d'une rpugnante
malpropret... Le lit tait dfait, la toilette n'avait pas t lave,
des chaussons de lisire tranaient sur la descente de lit tout
raille; sur la chemine, veuve de pendule, une bouteille de bierre
vide et un verre taient rests... Puis  terre, sur les meubles, dans
les coins, partout, en quantit,  foison, comme s'il en et plu, des
bouts de cigarettes tranaient...

--Quoi!... glapit Mme de Fondge, vous n'avez pas fait cette chambre,
Justine...

--Ah!... ma foi!... je n'ai pas eu le temps...

--Voici cependant plus d'un mois que M. Gustave n'y a couch...

--Je sais bien?... Mais que Madame se rappelle ce que j'ai couru, depuis
un mois... sans compter que j'ai lav et repass, puisque la
blanchisseuse...

--Il suffit! interrompit Mme de Fondge.

Et se tournant vers Mlle Marguerite:

--Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, chre enfant... Demain,  cette
heure-ci, nous vous aurons bti un de ces chastes nids de mousseline et
de fleurs comme en rvent les jeunes filles.

A la suite de cette chambre, qu'on appelait chez le gnral la chambre
du lieutenant, se trouvait une pice plus petite  une seule fentre,
qui, dans l'ordonnance de l'appartement, avait d tre dispose pour un
cabinet de toilette.

C'est cette pice qu'on destinait  la femme de charge.

Comparant ce rduit au logis charmant qu'elle occupait  l'htel de
Chalusse, Mme Lon eut quelque peine  dissimuler une grimace.

Mais il n'y avait pas  hsiter ni mme  faire la difficile... Les
ordres prcis de M. de Valorsay la rivaient prs de Mlle Marguerite
et elle devait s'estimer heureuse qu'on lui et permis de la suivre...
Que le marquis arrivt ou non  ses fins, il lui avait promis une assez
magnifique rcompense pour passer sur quelques dsagrments...

C'est donc de sa voix la plus doucetre et toute grime de fausse
humilit, qu'elle dclara cette chambrette trop bonne encore pour une
pauvre veuve, que ses malheurs avaient rduite  abdiquer son rang dans
la socit....

Les videntes attentions de M. et Mme de Fondge ne contribuaient pas
peu, d'ailleurs,  lui faire prendre son mal en patience.

Sans savoir prcisment ce que le gnral et sa femme attendaient de
Mlle Marguerite, elle tait trop fte pour ne pas flairer qu'ils en
espraient quelque chose d'important, et sa chre enfant l'avait pose
comme une de ces confidentes subalternes qu'il est indispensable de
mnager et beaucoup.

--Ces gens-ci vont me faire une cour assidue, pensait-elle.

Et toute prte  jouer un double rle entre le marquis de Valorsay et
les Fondge, toute dispose mme  passer  ces derniers si leurs
arguments avaient plus de poids, elle entrevoyait une longue srie de
prvenances, de cadeaux et de gteries.

Ds ce premier soir, ses prvisions se ralisrent et une surprise
l'attendait qui la ravit.

Il fut dcid qu'elle mangerait  la table des matres, ce qui jamais 
l'htel de Chalusse ne lui tait arriv.

Mlle Marguerite leva bien quelques objections qui lui valurent le
plus venimeux regard, mais Mme de Fondge tint bon, ne voyant pas,
disait-elle gracieusement, pourquoi on se priverait de la socit d'une
personne aussi distingue... Que cette faveur lui et t attire par
son seul mrite, c'est ce dont Mme Lon ne douta pas.

Plus perspicace, Mlle Marguerite crut comprendre que la Gnrale
enrageait de prendre ce parti, mais qu'elle y tait condamne par
l'imprieuse ncessit de soustraire la femme de charge au contact,
c'est--dire aux confidences compromettantes de ses gens.

C'est qu'il devait y avoir  cacher dans la maison quantit de ces
petits mystres odieux ou ridicules, terribles pour l'honorabilit ou
pour l'amour-propre.

Pendant qu'on montait et qu'on installait ses bagages et ceux de Mme
Lon, par exemple, Mlle Marguerite surprit Mme de Fondge et sa
camriste en grande confidence, chuchotant avec cette volubilit qui
trahit un embarras inattendu et pressant...

De quoi donc s'agissait-il?

Sans remords, elle prta l'oreille, et ces mots: paire de draps
rpts plusieurs fois, lui donnrent singulirement  rflchir.

--Serait-ce possible!... pensa-t-elle, n'y aurait-il pas de draps  nous
donner...

Elle ne tarda pas d'ailleurs  apprendre quelle opinion avait la femme
de chambre de la maison o elle servait. Tout en s'escrimant du balai,
de l'ponge et du plumeau, cette fille qu'exasprait le surcrot
d'ouvrage qu'elle se voyait en perspective, ne cessait de grommeler
entre ses dents, et de maudire la baraque o on se crevait de travail,
o on ne mangeait pas son sol, et o encore il fallait attendre ses
gages...

Mais Mlle Marguerite ne devait pas avoir beaucoup le loisir de
rflchir.

Elle s'employait de son mieux  aider la camriste, fort tonne de voir
si peu fire cette belle demoiselle qui avait l'air d'une reine, quand
le domestique, cet variste, chass par la Gnrale, une demi-heure
avant, parut, et d'un ton insolent pronona les paroles sacramentelles:

--Mme la comtesse est servie!...

Car Mme de Fondge, tant qu'elle pouvait, d'autorit ou par ruse,
exigeait ce titre...

Elle s'tait improvise comtesse comme son mari s'tait tabli gnral,
de son autorit prive et sans plus de difficult. A la suite de
fouilles dans les archives de sa famille, dclara-t-elle  ses
intimes, elle avait retrouv la preuve qu'elle et les siens taient
nobles de race, un de leurs aeux ayant eu une grande charge  la cour
de Franois Ier ou de Louis XII,--elle confondait parfois.

Ceux qui ne connaissaient pas son pre, le marchand de bois, ne
trouvaient  cela rien d'impossible.

variste d'ailleurs tait mis comme il convient pour annoncer le dner 
une personne de cette qualit.

Valet de pied pour ouvrir la porte dans la journe, et dor alors sur
toutes les coutures, ce serviteur  plusieurs fins revtait  l'heure du
dner l'habit noir svre du matre d'htel.

Et vritablement il lui fallait cette tenue, pour ne pas jurer dans le
cadre somptueux de la salle  manger.

Car elle tait magnifique, cette salle, avec, ses lourds dressoirs
chargs de vaisselles et de porcelaines curieuses, qui lui donnaient un
peu l'aspect d'un muse...

A ce point, qu'aprs s'tre assise  table, entre le gnral et sa
femme, en face de Mme Lon, Mlle Marguerite se demanda si jusqu'
ce moment elle n'avait pas t abuse par la dangereuse optique de la
prvention.

Elle remarqua bien qu'on mangeait dans du ruoltz, et que mme les
couverts manquaient un peu, mais il est des gens conomes qui tiennent
leur argenterie sous clef. Le service de porcelaine tait d'ailleurs
trs-beau, marqu au chiffre du gnral, et surmont de la couronne
comtale de sa femme...

Le dner, il est vrai, tait dtestable, servi avec profusion, mais
mal... On et dit le coup d'essai de quelque infime gte-sauce.

Tel quel, le gnral le savourait avec dlices... Il mangeait
gloutonnement de tout, le rouge montait  ses pommettes, et le bien-tre
de la chair largement satisfaite s'panouissait sur sa physionomie.

--C'est  croire, pensait Mlle Marguerite, qu'il reste sur son
apptit, d'ordinaire, et que ceci lui semble un festin.

Et, de fait, il semblait y avoir en lui comme un trop plein de
contentement toujours prt  dborder.

Il retroussait furieusement ses moustaches  la Victor-Emmanuel, et plus
que de coutume encore, il faisait ronfler et vibrer sacrrrrrebleu!...
les _r_ de ses jurons terribles.

Il ne pouvait se tenir, videmment, de se rpandre en plaisanteries fort
inconvenantes, en prsence d'une pauvre fille qui venait de perdre, du
mme coup, son pre et une situation admirable et toutes ses esprances
de fortune.

Il lui chappa de dire que la course qu'il avait faite au cimetire
avait stimul son apptit... Il s'mancipa jusqu' appeler Mme de
Fondge du sobriquet dont son frre l'avait affuble autrefois, et qui
lui donnait des convulsions: Mme Range--bord.

Pourpre de colre jusqu' la racine de ses rudes cheveux roux, stupfie
de voir tout--coup son mari lui chapper ainsi, suffoque par la
ncessit o elle tait de se contraindre, Mme de Fondge avait
encore l'hrosme de sourire, mais ses petits yeux lanaient des
clairs.

Bast!... le gnral y prenait bien garde!...

Il s'en souciait si peu, il se sentait si bien en veine d'indpendance
que le dessert ayant t servi, il se retourna vers son domestique et,
aprs un clignement d'oeil que Mlle Marguerite surprit au passage:

--variste, commanda-t-il, descendez  la cave me chercher une bouteille
de vin de bordeaux.

Le valet  qui on venait de donner ses huit jours, devait attendre et
guetter une occasion de se venger.

Il eut un de ces sourires niais o perait la mchancet ravie, et d'un
ton tranard:

--Que Monsieur me donne de l'argent, dit-il, Monsieur sait bien que ni
l'picier ni le marchand de vin d'en face ne veulent plus faire
crdit...

M. de Fondge se dressa tout ple... Mais avant qu'il et le temps de
prononcer une parole, sa femme vint  son secours...

--Vous savez bien, mon ami, lui dit-elle, que je ne confie pas les clefs
de ma cave  ce garon. variste, appelez Justine.

La camriste  l'air effront parut et sa matresse lui expliqua o
elle trouverait la clef de la fameuse cave.

Et un petit quart d'heure aprs, apparut une de ces bouteilles comme les
piciers et les marchands de vin en prparent, pour le plus grand
bahissement des simples, bouteilles d'apparences trop vnrables,
toutes charges de mousses et de boues, et couvertes de ces toiles
d'araignes que les gamins de Paris vont rcolter dans les carrires
abandonnes, et qu'ils vendent de 75 centimes  2 francs la livre, selon
la qualit...

Mais ce bordeaux ne ramena pas la gaiet. Le gnral ne soufflait plus
mot, et son plaisir fut manifeste, quand le caf pris, sa femme lui dit:

--Ne vous privez pas de votre cercle, mon ami, j'ai  causer avec notre
chre enfant!...

Pour congdier ainsi brusquement le gnral, Mme de Fondge
souhaitait donc rester seule avec Mlle Marguerite?

Mme Lon le crut ou feignit de le croire, et s'adressant  la jeune
fille:

--Je vais tre oblige de vous quitter une couple d'heures, chre
demoiselle, dit-elle... J'ai une course indispensable  faire... Ma
famille m'en voudrait peut-tre si je ne la prvenais pas de notre
changement de domicile...

C'tait la premire fois depuis son entre  l'htel de Chalusse,
c'est--dire depuis des annes, que l'estimable femme de charge parlait
en termes si positifs de sa famille--et d'une famille habitant Paris,
qui plus est.

Elle s'tait jusqu'alors tenue dans le vague, donnant  entendre
seulement que ses parents n'avaient pas eu ses malheurs, qu'ils taient
rests haut placs, si elle tait tombe, et qu'elle avait fort  faire
de se drober  leurs bienfaits...

Peu importe!... Mlle Marguerite tait rsolue  ne s'tonner de rien.

--Courez avertir vos parents, ma chre Lon, rpondit-elle, sans la
moindre nuance de raillerie, c'est bien le moins que votre dvouement ne
vous cause aucun prjudice...

Mais en elle-mme elle pensait:

--Cette affreuse hypocrite va rendre compte de notre journe au marquis
de Valorsay... Cette famille, c'est le futur prtexte de ses sorties...

Le gnral s'tait esquiv, les domestiques commenaient  desservir,
Mlle Marguerite suivit Mme de Fondge au salon.

C'tait une pice trs-vaste, haute de plafond, claire par trois
fentres et plus somptueuse encore que la salle  manger.

Meubles, tapis, tentures, tout tait peut-tre d'un got contestable,
clatant, voyant,  effet, mais riche, trs-riche, excessivement
riche... Si la garniture de la chemine n'avait pas cot plus de sept 
huit mille francs, elle resplendissait pour vingt-cinq mille... Et le
reste tait  l'avenant.

Les soires taient fraches, Mme de Fondge avait fait allumer du
feu... Elle s'assit au coin de la chemine, sur une chaise longue, et
lorsque Mlle Marguerite eut pris place en face d'elle:

--a, ma bien chre enfant, commena-t-elle avec une certaine solennit,
causons.

Mlle Marguerite s'attendait  quelque communication importante,
aussi ne fut-elle pas mdiocrement surprise, quand aprs une minute
employe  recueillir ses ides, la gnrale poursuivit:

--Vous tes-vous proccupe de votre deuil?

--De mon deuil, madame?...

--Oui. Je veux dire, avez-vous pens aux toilettes que vous allez
porter?... C'est important, ma chre fille, plus que vous ne pensez...
On fait en ce moment des costumes de crpe, ruchs et bouillonns, qui
sont d'une extrme distinction... J'en ai vu, surtout  la _Scabieuse_,
qui vous iraient  ravir... Aprs cela, vous me direz peut-tre qu'un
costume, pour un deuil rcent, surtout avec des bouillonns, est un peu
risqu... cela dpend des gots... La duchesse de Veljo en avait un onze
jours aprs la mort de son mari; elle laissait, avec cela, une partie de
ses cheveux, qui sont superbes, tomber sur ses paules,  la pleureuse,
c'tait tout  fait touchant... Elle tait  croquer!...

Parlait-elle sincrement?... Il n'y avait pas  en douter. Sa figure,
toute bouffie de colre, quand le gnral s'tait avis de demander du
vin de bordeaux, avait repris son expression habituelle, et mme
s'clairait peu  peu.

--Du reste, chre enfant, poursuivit-elle, je me mets  votre
disposition pour courir les magasins... Et si vous ne tenez pas  votre
couturire, je vous conduirai chez la mienne, qui travaille comme un
ange... Mais que je suis folle! vous vous habillez certainement chez Van
Klopen... Moi, je prends peu chez lui, et seulement dans les grandes
occasions. Entre nous, je le trouve un peu cher...

Ce n'est pas sans quelque peine que Mlle Marguerite dissimulait un
sourire.

--Je dois vous avouer, madame, rpondit-elle, que j'ai gard de mon
enfance l'habitude de faire presque toutes mes robes moi-mme.

La gnrale leva les bras au ciel.

--Vous-mme!... rpta-t-elle plusieurs fois, comme pour se bien
convaincre qu'elle n'avait pas mal entendu, vous-mme!... C'est
incomprhensible... Comment, vous, la fille d'un homme qui possdait
cinq ou six cent mille livres de rentes!... Aprs cela, je sais bien, ce
pauvre M. de Chalusse tait certes un digne et excellent homme, mais il
avait des ides tranges, bizarres...

--Excusez-moi, madame, ce que j'en faisais tait pour mon plaisir...

Voil ce qui dpassait l'entendement de Mme de Fondge.

--Incroyable! murmurait-elle, invraisemblable!... Mais pour les modes,
malheureuse enfant; pour les modes, comment faisiez-vous!...

L'norme importance qu'elle attachait  cela tait si manifeste que
Mlle Marguerite ne put tenir son srieux:

--Probablement, rpondit-elle, je ne suivais la mode que de fort loin...
Ainsi, la robe que je porte en ce moment...

--Est ravissante, mon enfant, et vous va divinement, c'est la vrit...
Seulement, pour tre franche, je vous dirai que cela ne se porte plus,
oh! mais plus du tout... Aussi ferons-nous faire tout autrement les
robes que vous allez vous acheter...

--Mais j'en ai plus qu'il ne m'en faut, madame.

--Noires?...

--Je porte presque toujours du noir...

Jamais, videmment, la gnrale n'avait rien ou de pareil.

--Soit, dit-elle, cela ira  la rigueur pour vos premiers mois de
deuil... mais aprs? Pensez-vous, pauvre mignonne, que je vous laisserai
vous clotrer comme au temps o vous viviez  l'htel de Chalusse?...
Mon Dieu!... avez-vous d vous ennuyer dans cette grande maison, seule,
sans socit, sans amis...

Une larme trembla entre les cils de Mlle Marguerite.

--J'tais heureuse en ce temps-l, madame, murmura-t-elle...

--A ce que vous croyez!... Vous reviendrez de cette erreur... Quand on
ignore absolument ce qu'est le plaisir, on ne se rend pas compte de
l'ennui qu'on prouve... Je suis sre que, sans vous en douter, vous
avez t trs-malheureuse prs de M. de Chalusse.

--Oh! madame...

--Chut, chut!... je sais ce que je dis... Attendez que je vous aie
prsente dans le monde, avant de me vanter votre solitude... Pauvre
mignonne!... Je parierais qu'elle ne sait pas ce que c'est qu'un bal?
Non!... J'en tais sre... et elle a vingt ans!... Heureusement je suis
l, moi, et je saurai remplacer votre mre, et nous rattraperons le
temps perdu!... Belle comme vous l'tes, mon enfant, car vous tes
divinement belle, vous serez la reine partout o vous paratrez...
Voyons, est-ce que cette ide ne fait pas battre ce petit coeur si
froid? Ah! le mouvement, les ftes, le bruit, les toilettes
merveilleuses, l'clat des diamants, l'admiration des hommes, le dpit
des rivales, la conscience de sa beaut, il n'y a que cela pour emplir
la vie d'une femme. C'est peut-tre du vertige, mais ce vertige-l,
c'est le bonheur.

tait-elle sincre?...

Entreprenait-elle froidement une sduction?... Esprait-elle, aprs
avoir bloui cette pauvre jeune fille, la dominer par les gots qu'elle
lui aurait inspirs?...

Par un phnomne frquent chez les natures cauteleuses, il y avait tout
ensemble chez elle une trs-relle franchise et un profond calcul. Ce
qu'elle disait, elle le pensait, et il lui tait utile de le dire; son
intrt la poussait dans le sens de ses gots.

Vingt-quatre heures plus tt la fire et loyale Marguerite lui et
impos silence. Elle lui et dit que ces grossires sductions
n'atteindraient jamais les hauteurs de son me, et qu'elle n'aurait
jamais que dgot et mpris pour ces vulgaires bonheurs.

Mais, rsolue  paratre dupe, elle dissimulait ses impressions sous une
sorte d'attention bahie, surprise et presque honteuse de trouver tout 
coup  son service tant de duplicit.

--D'ailleurs, poursuivait Mme de Fondge, une jeune fille  marier ne
doit pas s'enfermer chez elle... Ce n'est pas chez soi qu'on trouve un
parti... Et il faut se marier... Le mariage est la seule fin raisonnable
de la femme, puisque c'est son mancipation...

La gnrale allait-elle donc remettre en avant son fils?... Mlle
Marguerite le crut presque... Mais elle tait trop fine pour cela. Elle
se garda bien de prononcer le nom du lieutenant Gustave...

--Sans compter, reprit-elle, que l'hiver sera des plus brillants et
commencera de bonne heure. Ds le 5 novembre, la comtesse de Commarin
donne une fte qui fera courir tout Paris... Le 7, on dansera chez la
vicomtesse de Bois-d'Ardon... Le 11, nous aurons concert et ensuite bal,
chez la baronne Trigault, vous savez, la femme de cet original si riche
qui passe sa vie au jeu...

--C'est la premire fois que j'entends prononcer ce nom...

--Vraiment!... et vous habitiez Paris... C'est  n'y pas croire...
Sachez donc, chre ignorante, que la baronne Trigault est une des femmes
les plus distingues et les plus spirituelles de Paris, et celle,  coup
sr, qui se met le mieux... Je suis sre que son compte annuel chez Van
Klopen ne se solde pas avec cent mille francs... c'est tout dire,
n'est-ce pas?...

Et avec un sentiment d'orgueil trs-rel et bien lgitime, elle ajoute:

--La baronne est mon amie, je vous prsenterai.

Engage sur ce terrain, Mme de Fondge ne devait pas tarir de
sitt...

Visiblement, c'tait une de ses prtentions d'tre excessivement lance,
de connatre tout Paris et d'tre l'intime de toutes les femmes de la
socit qui doivent  leur luxe,  leurs extravagances ou  pis encore
cette famosit qui impose aux imbciles...

Ce qui est sr, c'est que nulle mieux qu'elle ne savait le fin mot de
toutes les anecdotes qui, chaque jour, amusent le tapis parisien...

L'couter une heure, c'tait tre au courant de la chronique
scandaleuse...

Incapable de s'intresser  ces fastidieux commrages, Mlle
Marguerite n'osait cependant s'y soustraire, et elle feignait une
attention bien loin de son esprit, lorsque la porte du salon s'ouvrit
brusquement...

variste, le domestique congdi, se montra, souriant de son plus
impudent sourire.

--Mme Landoire est l, dit-il, qui dsirerait parler  Mme la
comtesse...

A ce nom, la gnrale tressauta, comme si elle et t mordue par un
aspic.

--Qu'elle attende, fit-elle vivement, je suis  elle  la minute...

Inutile prcaution, la visiteuse parut.

C'tait une grande femme brune, sche comme un cotret, et de faons
horriblement communes.

--Enfin, on vous trouve, dit-elle d'une voix rude, et ce n'est pas
malheureux... Voil quatre fois que je viens pour ce billet...

Mme de Fondge l'interrompit du geste, et lui montrant Mlle
Marguerite:

--Attendez du moins que je sois seule, pronona-t-elle, pour me parler
de vos affaires...

Mme Landoire haussa les paules.

--Et si vous n'tes jamais seule!... grogna-t-elle. Je voudrais pourtant
en finir, moi.

--Suivez-moi dans ma chambre, et nous terminerons.

Mais c'tait une trop favorable occasion d'chapper  la gnrale pour
que Mlle Marguerite ne s'empresst pas de la saisir.

Elle demanda la permission de se retirer, assurant, ce qui tait la
vrit, qu'elle tombait de fatigue.

Et aprs avoir reu de Mme de Fondge un baiser maternel, accompagn
d'un dormez bien, ma chre fille aime, elle gagna sa chambre.

Par un rare bonheur, grce  la sortie de Mme Lon, elle se trouvait
seule et ne craignait pas d'tre pie...

Elle tira donc d'une de ses malles un buvard de voyage, et lestement
elle crivit  l'ancien agent du comte de Chalusse,  M. Isidore
Fortunat pour lui annoncer que le mardi suivant elle se rendrait chez
lui.

--Je serais bien maladroite, pensait-elle, si demain, en allant  la
messe, je ne trouvais pas moyen de jeter cette lettre  la poste sans
tre vue...

Elle s'tait hte, bien lui en prit...

Son buvard tait  peine en place, que Mme Lon rentra, l'air aussi
contrari que possible.

--Eh bien!... demanda Mlle Marguerite d'un ton de navet
admirablement jou, avez-vous vu votre famille?...

--Ne m'en parlez pas, ma chre demoiselle, tous mes parents taient
absents... ils taient au spectacle.

--Ah!...

--De sorte que ds demain matin,  la premire heure, il me faudra
courir jusque chez eux... Vous comprenez combien c'est important!...

--Oui, en effet, je comprends...

Mais la digne femme de charge, intarissable d'ordinaire, tait peu en
train de causer ce soir-l... Elle embrassa sa chre demoiselle et passa
dans sa chambre...

--Allons, pensa Mlle Marguerite, elle n'a pas rencontr M. de
Valorsay, et comme elle ne sait quel personnage jouer, comme elle est
trs-embarrasse, elle est furieuse!...

Elle-mme et eu  rsumer ses impressions de la soire, et  se tracer
une ligne de conduite, mais vritablement, ainsi qu'elle l'avait assur,
ses forces, aprs deux nuits passes sur un fauteuil, taient  bout.

Elle se dit donc que mieux valait prendre du repos, que son esprit le
lendemain en serait plus lucide, et aprs une fervente prire o revint
plusieurs fois le nom de Pascal Frailleur, elle se coucha...

Et cependant, avant de s'endormir, elle put recueillir une dernire
observation:

Les draps de son lit taient neufs!...

Si Mlle Marguerite ft ne  l'htel de Chalusse, si elle et grandi
insouciante et heureuse  l'ombre de la tendresse d'un pre et d'une
mre, si elle et toujours t dfendue des ralits tristes de la vie
par une immense fortune, elle et t perdue sans ressources... Comment
viter des dangers qu'on ignore!...

Mais elle devait aux hasards de son enfance la science amre de la vie
relle, et son matre avait t le matre cruel des robustes et des
forts: le malheur...

Livre  elle-mme, ds l'ge de treize ans, et dans le milieu le plus
dissolu, habitue  tout craindre,  tout souponner, et  ne compter
que sur elle seule, elle tait devenue trangement dfiante et
perspicace.

Elle savait voir et entendre, dlibrer et agir...

Vritablement nave, elle tait cependant capable de ruse, comme tous
ceux qui ont eu  se dbattre dans des situations infimes.

De craintes, elle n'en avait aucunes, de celles du moins qu'et eues
l'hritire lgitime d'une grande maison. Deux hommes, le marquis de
Valorsay et le fils de M. de Fondge, le lieutenant Gustave,
convoitaient sa main, et l'un d'eux, le marquis, tait, croyait-elle,
capable de tout... elle ne s'en inquitait seulement pas...

C'est qu'elle avait t bien autrement en danger, autrefois, lorsqu'elle
tait apprentie, et que le frre de sa patronne, le sieur Vantrasson,
l'obsdait de sa passion... et cependant elle n'avait pas pri!...

Le mensonge tait certes ce qui rpugnait le plus  sa nature loyale,
mais elle y tait condamne... Quelle arme avait-elle, hormis la
duplicit, seule contre tant d'ennemis et enlace par une double
intrigue, dont elle ne comprenait mme pas encore toute la porte...

C'est dire de quels regards attentifs et profonds, le lendemain, elle
tudia le logis de ses htes, s'efforant de reconstruire leur existence
et de pntrer leurs habitudes et leurs moeurs d'aprs ce qui les
entourait.

Et, certes, l'tude tait instructive:

La maison du gnral tait bien l'intrieur parisien, tel qu'il
devient fatalement avec la rage toujours croissante du luxe, la fureur
de hausser son train au train des millionnaires, et la passion si noble
et si intelligente  la fois d'humilier et d'craser le voisin!

Bien-tre, confort, aisance, tout dans l'appartement avait t
impitoyablement sacrifi  l'talage,  ce que le monde pouvait voir...

La salle  manger tait magnifique, le salon superbe, mais c'taient les
seules pices srieusement meubles de la maison...

Tout le reste tait vide, froid, nu, dsol... La vanit y avait
instrument  la faon des huissiers, enlevant tout ce qui n'tait pas
strictement indispensable... Et les quelques meubles qui tranaient
comme au hasard semblaient moins un mobilier que les paves ddaignes
d'un encan aprs saisie...

Mme de Fondge avait, il est vrai, dans sa chambre, une assez belle
armoire  glace, un meuble dont n'et pas su se passer l'amie de la
fringante baronne Trigault, mais son lit, dtail navrant, n'avait pas de
rideaux...

Aprs cela, les moeurs et les habitudes de la femme et du mari
s'expliquaient naturellement...

Comment ce dnment extrme, trop rel sous leur fausse opulence, ne les
et-ils pas pouvants?... Pouvaient-elles n'tre pas sinistres, les
rflexions qui les hantaient dans ce logis dvast!...

De l leur vie en dehors et factice, leur perptuel besoin de mouvement,
d'tourdissement, de bruit... De l cette recherche inquite de tout ce
qui pouvait les arracher  ce chez soi maudit o ils n'avaient que
bien juste de quoi tromper le monde, et pas assez pour en imposer 
leurs cranciers...

--Et ils ont trois domestiques, pensait Mlle Marguerite, trois
ennemis qui passent les journes  rire des plaies saignantes de leur
vanit, et  les aviver au besoin.

C'est que, ds le premier jour, elle vit clair dans la situation du
gnral et de sa femme.

Ils n'avaient mme pas eu l'habilet des artistes en vanit, qui, 
force de se priver du ncessaire, font honneur  leur superflu.

Il tait vident que le soir o Mlle Marguerite avait accept leur
hospitalit, leur situation craquait de toutes parts et qu'ils en
taient aux dernires convulsions de la ruine... Est-ce que tout ne le
prouvait pas: la rclamation du cocher, l'impudence des domestiques, le
refus des fournisseurs de faire crdit d'une bouteille de vin,
l'insistance de cette marchande  la toilette, et enfin ces draps neufs
dans le lit?

--Oui, se disait Mlle Marguerite, maintenant j'en suis sre, les
Fondge taient perdus lorsque je suis arrive... On ne se laisse pas
tomber si bas tant qu'on a une dernire ressource... Donc, s'ils se
relvent, si l'argent et le crdit leur reviennent, c'est que le vieux
juge a raison, c'est qu'ils ont mis la main sur les millions de
Chalusse...




VIII


Ainsi, de ce ct du moins, se trouvait limit et restreint le champ des
investigations de Mlle Marguerite.

Le seul bon sens lui disait dsormais sa tche: observer obstinment
l'existence de M. et Mme de Fondge, surveiller sans relche le train
de leur maison, noter exactement toutes leurs dpenses...

C'tait une affaire d'attention et de chiffres...

Ce premier succs devait beaucoup l'encourager et redoubler sa confiance
en elle... Mais elle ne s'abusait pas sur sa porte... C'tait norme et
ce n'tait rien...

Elle sentait bien que tout ne serait pas dit le jour o elle aurait
acquis la certitude morale que le gnral avait vol les deux millions
qu'on n'avait pas retrouvs dans le secrtaire du comte de Chalusse...

De ce moment, les vritables difficults commenceraient.

Alors, elle aurait  rechercher par quels moyens M. de Fondge avait
russi  s'emparer de cette fortune... Le dcouvrirait-elle?... Car il
fallait bien le reconnatre, ce dtournement--si dtournement il y avait
eu--tenait du prodige...

Et le mystre qui recouvrait cette affaire cart, tout serait-il fini?
Certes, non.

Il lui resterait  recueillir assez de pices de conviction pour avoir
le droit d'accuser hautement et  la face de tous le gnral.

Il lui faudrait des preuves matrielles et indiscutables, avant de dire:

--Un vol a t commis... on m'accusait, j'tais innocente... Le
coupable, le voici!...

Que de chemin avant d'en arriver  ce triomphe!

N'importe!

Maintenant qu'elle tenait un point de dpart positif et fix, elle se
sentait une assez robuste nergie pour poursuivre pendant des annes,
lentement, mais incessamment, l'enqute qu'elle s'tait impose...

Ce qui l'inquitait, c'tait de ne pouvoir s'expliquer logiquement la
conduite de ses adversaires depuis le moment o Mme de Fondge lui
avait demand sa main pour son fils jusqu' l'heure actuelle.

Et d'abord, comment avaient-ils eu l'audace ou l'imprudence de l'attirer
chez eux, si vritablement ils avaient dtourn une de ces sommes
immenses qui trahit celui qui les emploie?...

--Ils sont fous  lier, pensait-elle, ou ils me croient aveugle, sourde
et plus nave qu'il n'est permis de l'tre.

Secondement, pourquoi paraissaient-ils tant tenir  ce qu'elle poust
leur fils, le lieutenant Gustave?...

--Se prpareraient-ils ainsi, songeait-elle, un moyen de dfense pour le
cas o tout viendrait  se dcouvrir?...

Elle avait  redouter aussi la dfiance des Fondge.

Habiles, il leur tait ais de se dbarrasser  la sourdine de leur
passif... Rien ne leur tait si facile que d'augmenter leur dpense
d'une faon trop insensible pour qu'elle pt le constater.

L'vnement ne devait pas tarder  dissiper ses apprhensions.

De ce jour-l mme, et quoique ce ft un dimanche, il fut manifeste
qu'un nuage d'or avait crev au-dessus de la demeure du gnral.

Tout l'aprs-midi, la sonnette ne refroidit pas, selon l'expression de
Mme Lon, et ce fut une interminable procession de fournisseurs de
tous genres, comme si M. de Fondge et convoqu le ban et l'arrire-ban
de ses cranciers.

Ils arrivaient d'un air furieux et arrogant, le chapeau riv sur la
tte, la parole brve, en gens qui ont fait leur deuil de ce qui leur
est d, mais qui prtendent se rembourser en grossirets.

On les introduisait prs de la gnrale, dans le salon, ils y
restaient entre cinq et dix minutes, et ils se retiraient la mine ravie,
un sourire obsquieux aux lvres, l'chine arrondie en cerceau, le
chapeau tranant  terre.

Donc ils taient pays...

Et pour que Mlle Marguerite st bien  quoi s'en tenir, il lui fut
donn d'assister au rglement de la facture du loueur de voitures.

Dieu sait de quelles hauteurs Mme de Fondge le reut...

--Ah! vous voici, s'cria-t-elle de sa voix la plus rude, ds qu'il
parut... C'est donc vous qui dressez vos cochers  insulter vos
pratiques!... Bon moyen pour attirer une clientle brillante... Quoi! je
loue chez vous au mois une voiture  un cheval, et parce qu'un jour je
prends une voiture  deux chevaux, vous me faites rclamer la
diffrence. On fait payer d'avance, mon cher, quand on est si dfiant.

Lui, qui avait dans sa poche une facture de prs de quatre mille francs,
coutait en homme qui mdite une rponse foudroyante.

Elle ne lui laissa pas le temps de rpondre.

--Lorsque j'ai  me plaindre des gens que j'emploie, reprit-elle, je les
congdie et je les remplace... Il est de ces choses, et l'insolence est
du nombre, que je ne pardonne pas... Remettez-moi votre note...

L'homme, aussitt, d'un visage o se peignaient en traits comiques le
doute, la crainte et l'espoir, tira son interminable mmoire de sa
poche...

Mais quand il vit les billets de banque, lorsqu'il vit qu'on le payait
sans conteste, sans rien vrifier, discuter ni rabattre, il fut saisi
d'une respectueuse stupeur et sa voix soudainement devint plus douce que
miel.

Une crance douteuse qui rentre, donne, assure-t-on,  un commerant,
plus de joie mille fois que cinquante crances sres... La vrit de
cette observation apparut.

Mlle Marguerite put croire que le loueur allait conjurer Mme la
comtesse de lui faire la grce de remettre  plus tard ce petit
payement.

Le ngociant parisien est ainsi fait. Intraitable s'il souponne son
dbiteur gn, il s'humanise ds qu'il le trouve en mesure, rengaine son
mmoire et fait des faons...

Si bien qu' beaucoup, pour ne pas donner d'argent, il suffit d'en
montrer...

L'abngation du loueur n'alla pas jusque-l, mais il supplia Mme la
comtesse de ne le pas quitter pour un malentendu, car c'tait un
malentendu, il le jurait sur la tte de ses enfants; son cocher n'tait
qu'un imbcile et un butor, un ivrogne et mme un mal-appris; il allait
le chasser ignominieusement en rentrant...

La gnrale fut inflexible; elle le congdia en disant:

--Je ne m'expose jamais  ce qu'on me manque deux fois!

C'est pour cette raison sans doute qu'elle avait renvoy le matin le
valet qui lui avait si bien manqu la veille, l'intelligent variste.
Mlle Marguerite ne le revit pas.

Le dner fut servi par un nouveau domestique envoy par le bureau de
placement et accept les yeux ferms pour cette raison majeure que les
livres d'variste lui allaient comme un gant...

La cuisinire avait-elle t aussi remplace? C'est ce dont Mlle
Marguerite ne put s'assurer... Ce qu'elle reconnut, par exemple, c'est
que ce dner du dimanche ne ressembla en rien  celui de la veille... La
qualit avait remplac la quantit, et le soin, la profusion... Point
ne fut besoin de donner l'ordre de descendre chercher du Chteau-Laroze
 la cave, il se trouva servi au bon moment, tide  point, et parut
tre du got de l'excellente Mme Lon.

En vingt-quatre heures, les Fondge s'taient si bien rassis dans une
opulence relle, que c'tait  se demander s'ils avaient jamais connu
les angoisses d'un luxe menteur plus horrible mille fois que la plus
noire misre...

--Me serais-je donc trompe!... se disait Mlle Marguerite, le soir,
lorsqu'elle fut retire dans sa chambre.

Ce qui la confondait, c'est que Mme Lon, personne perspicace s'il en
fut, ne paraissait s'tre aperue de rien... Non, rien ne l'avait
frappe de ce qui avait sembl  Mlle Marguerite d'insignes
imprudences, presque des aveux. Elle trouvait le gnral et sa femme
des gens charmants, d'une distinction admirable, et ne cessait de
fliciter sa chre demoiselle d'avoir accept leur hospitalit.

--Je me sens comme chez moi, ici, disait-elle, et bien que ma chambre
soit un peu petite, quand elle sera arrange je n'aurai rien 
souhaiter.

Mlle Marguerite dormit mal, cette nuit-l... Au moment o il semblait
que ses certitudes eussent d s'affermir, les doutes les plus
inquitants lui venaient... N'avait-elle pas jug la situation avec une
passion aveugle?... Les Fondge taient-ils aussi ruins qu'elle l'avait
cru?...

Comme tous les gens qui ont t trs-malheureux en leur vie, elle tait
rebelle aux illusions, et se dfiait extrmement de tout ce qui semblait
favoriser ses esprances et ses dsirs...

Ce qui la soutenait, c'tait le projet d'aller consulter son vieil ami,
le juge de paix, et aussi la pense que l'ancien agent de M. de Chalusse
retrouverait Pascal Frailleur...

A cette heure, M. Fortunat devait avoir reu sa lettre; il l'attendait,
sans doute, le mardi, et il ne lui restait plus qu' imaginer un
prtexte pour se procurer deux heures de libert sans veiller les
soupons.

Leve de bonne heure, elle achevait sa toilette, quand elle entendit
frapper discrtement  celle des portes de la chambre de Mme Lon qui
ouvrait sur le corridor.

--Qui est l?... fit la voix de l'honnte gouvernante.

Ce fut la voix impudente de Justine, la femme de chambre de Mme de
Fondge qui rpondit:

--C'est une lettre, madame, que le concierge vient de monter... elle est
adresse  Mme Lon... C'est bien vous, n'est-ce pas?

Mlle Marguerite reut comme un coup dans le coeur...

--Mon Dieu!... pensa-t-elle, une lettre du marquis de Valorsay!...

Que l'estimable gouvernante connt l'envoi de cette missive et qu'elle
l'attendit impatiemment, c'est ce dont ne permirent pas de douter son
empressement  sauter  terre, car elle tait encore au lit, et sa
promptitude  ouvrir sa porte.

Et tout aussitt, on put l'entendre,  travers la cloison, dire  la
femme de chambre de sa voix la plus mielleuse:

--Mille remercments, mon enfant. Ah! vous me tirez d'une fameuse
inquitude... C'est mon beau-frre qui me donne enfin de ses
nouvelles... je reconnais son criture...

Aprs quoi, la porte se referma.

Debout au milieu de sa chambre, ple et la moiteur au front, Mlle
Marguerite coutait, agite de cette fivreuse angoisse qui exalte les
facults jusqu' leur puissance extrme...

Une voix, au-dedans d'elle-mme, plus forte que tous les raisonnements,
lui affirmait que cette lettre, dont elle entendait le froissement,
mettait en question son honneur, son avenir, peut-tre sa vie!...

Mais quel moyen de s'assurer de la ralit de ce pressentiment
trange?...

Si elle et suivi l'impulsion de son caractre, elle ft entre
brusquement chez la Lon, et sur-le-champ, sans phrases, de gr ou de
force, elle et obtenu ce papier...

Oui, mais agir ainsi, c'tait se dcouvrir, c'tait dpouiller ces
apparences candides de dupe qui constituaient sa seule force et son
unique chance de salut.

Si seulement elle et pu apercevoir Mme Lon, elle et tir quelques
indications utiles du mouvement de sa physionomie. Mais impossible, le
trou de la serrure tait obstru par la clef...

Elle se dsolait, quand un fendillement de la cloison fixa son
attention... Si cette fissure traversait toute l'paisseur du pltre,
cependant... On dcouvrirait ce qui se passait de l'autre ct.

Tout doucement, sur la pointe du pied, retenant son haleine, elle
s'approcha, se pencha, regarda et vit.

Dans son impatience de prendre connaissance de la lettre, l'honorable
gouvernante ne s'tait pas recouche. Elle avait fait sauter
prcipitamment le cachet, et debout, en chemise, les pieds nus sur le
parquet, juste en face de l'troite lzarde, elle lisait...

Elle lisait ligne  ligne, mot  mot, et le froncement de ses sourcils
et le pli de sa lvre trahissaient un violent effort de comprhension et
un certain mcontentement.

A la fin, elle haussa les paules, grommela quelques paroles
qu'intercepta la cloison et se mit  s'habiller, aprs avoir pos la
lettre toute ouverte sur la mchante commode qui, avec deux chaises et
le lit, comprenait tout le mobilier de son cabinet...

--Mon Dieu!... priait Mlle Marguerite, mon Dieu! faites qu'elle
l'oublie...

Elle ne l'oublia pas...

tant prte et pare, elle la relut une fois encore, puis elle la serra
prcieusement dans le second tiroir de la commode, ferma  double tour
et mit la clef dans sa poche.

--Je ne saurais donc rien! pensa Mlle Marguerite. Non, c'est
impossible! il faut que je sache, je le veux!...

De ce moment, ce fut une ide qui s'empara despotiquement de son esprit.
Et telle tait son application obstine  chercher un expdient, qu'elle
ne pronona pas dix paroles, et encore de l'air le plus distrait,
pendant le djeuner.

--Je ne suis qu'une niaise si je n'arrive pas jusqu' ce maudit papier,
se rptait-elle... L, j'en suis sre, est le mot de l'intrigue
abominable dont Pascal et moi sommes victimes...

Sa proccupation, par bonheur, ne fut pas remarque... Chacun des
convives avait la sienne.

Mme Lon rvait aux nouvelles qu'elle venait de recevoir, et
d'ailleurs son attention tait presque exclusivement sollicite par des
perdreaux truffs et une bouteille de Chteau-Laroze... Car elle tait
un peu porte sur sa bouche, la chre dame, et mme elle le confessait
ingnment, en ajoutant que personne n'est parfait...

Le gnral ne cessait de parler de certaine paire de chevaux qu'il
devait aller voir l'aprs-midi, et qu'il se proposait d'acheter, dgot
qu'il tait, dclarait-il, des loueurs... C'tait une excellente
spculation qu'il comptait faire, cet attelage provenant de la
dconfiture d'un jeune et spirituel gentilhomme, que le jeu, l'amour
d'une blonde un peu pre  la cure et la plainte d'un bijoutier
venaient de conduire en police correctionnelle...

Quant  Mme de Fondge, elle paraissait avoir la tte tourne par les
perspectives de la fte prochaine de la comtesse de Commarin... C'est
qu'elle n'avait plus que quinze jours pour ses prparatifs...

Toute la soire de la veille, une partie de la nuit et depuis son lever,
elle n'avait cess de remuer dans son imagination des projets de coupe
et des combinaisons de couleurs et d'toffes... Et au prix d'une grosse
migraine, elle avait fini par concevoir une de ces toilettes qui font
sensation, dont on parle dans les chroniques, et que dcrivent de
chic, pour la plus grande batitude de la province, toutes les baronnes
de Sainte-Agathe et toutes les vicomtesses de Villaflor des journaux de
modes.

--Imaginez, disait-elle toute brlante de la flamme de l'inspiration,
reprsentez-vous une robe fleur de th parseme de petites fleurettes
brodes sur un fond de grosse soie chinoise crue... Un grand volant de
Valenciennes la garnira dans le bas. Je poserai dessus une tunique de
crpe de Chine gris-perle borde d'un effil de toutes les nuances de la
robe et formant panier par derrire.

Mais que de peines, de soins, de tracas, avant de mener  bonne fin un
chef-d'oeuvre si compliqu!... Que de confrences avec le couturier,
avec le fleuriste, avec le passementier... Que de ttonnements,
d'hsitations, d'erreurs invitables!

Ah!... ce n'tait pas s'y prendre trop tt, et il n'y avait plus une
minute  perdre...

Aussi, Mme de Fondge, qui tait dj en toilette et qui mme avait
envoy chercher une voiture, offrit-elle  Mlle Marguerite de
l'accompagner.

Et assurment, elle estimait la proposition sduisante... Courir les
magasins de nouveauts, mme quand on ne peut ou qu'on ne veut rien
acheter, est un petit supplice de Tantale trs  la mode... C'est un
chic import d'Amrique par quelques grandes dames pour le dsespoir
des pauvres commis en soierie... Vers une heure, quand le temps est
beau, quantit de spirituelles jeunes femmes se rpandent dans les
boutiques et demandent  voir des toffes... c'est toujours plus amusant
que de surveiller sa maison...

Et quand elles rentrent le soir, aprs avoir fait dplier inutilement
deux cents mtres de soie, elles sont contentes, elles n'ont pas perdu
leur journe.

Mme, les plus intelligentes ne reviennent pas toujours les mains vides
de ces expditions... Une douzaine de gants ou une pice de dentelle
s'garent si aisment dans les plis d'un manteau!...

Et cependant,  la grande surprise de la gnrale, Mlle Marguerite
refusa.

--J'ai tant de choses  mettre en ordre, ajouta-t-elle, sentant bien
qu'un prtexte tait indispensable.

Mais Mme Lon qui n'avait pas pour rester les mmes raisons que sa
chre demoiselle, s'offrit bravement.

Elle avait des relations dans plusieurs magasins, affirma-t-elle, chez
un marchand de dentelles de la rue de Mulhouse, notamment, et avec sa
recommandation, on ne pouvait manquer de conclure des marchs
trs-avantageux...

--Soit, rpondit Mme de Fondge, je vous emmne... mais alors courez
vite faire un brin de toilette pendant que je mettrai mon chapeau!...

Elles quittrent la salle en mme temps, et derrire elles Mlle
Marguerite sortit prcipitamment, tout oppresse d'un espoir qu'elle
osait  peine s'avouer...

Le front appuy contre la cloison, l'oeil  l'troite fissure, elle
vit sa dvoue gouvernante se hter de changer de robe, jeter un chle
sur ses paules, choisir son plus joli chapeau, et, aprs un coup
d'oeil  la petite glace, s'lancer dehors en criant:

--Me voici, madame la comtesse, je suis prte!...

Et l'instant d'aprs elles sortirent ensemble...

Au bruit de la porte d'entre qui se refermait, Mlle Marguerite eut
comme un blouissement...

Si elle avait bien vu, si elle ne se trompait pas, Mme Lon avait
oubli la clef de la commode dans la poche de la robe qu'elle venait de
quitter...

C'est avec un battement de coeur qui allait jusqu' suspendre sa
respiration qu'elle ouvrit la porte de communication et pntra dans la
chambrette de la gouvernante...

D'un pas rapide, elle s'approcha du lit, o tait jete la robe, la
prit, et d'une main frmissante palpa la poche...

La destine se dclarait pour elle!... La clef y tait... La lettre
tait  sa discrtion.

C'tait une rpugnante action qu'elle allait commettre... Voler une
clef, forcer un meuble, violer le secret d'une correspondance... cela
rvolta si terriblement sa fiert, qu'un moment elle demeura en suspens.

L'instinct de la conservation devait touffer ses scrupules... N'y
allait-il pas de son honneur et de l'honneur de Pascal, et de leur
avenir  tous deux, de leur amour et de leur bonheur!...

--Hsiter serait non plus loyaut mais duperie, murmura-t-elle...

Et d'une main hardie, elle engagea la clef dans la serrure...

Non sans quelques difficults, car il tait tout disloqu, le tiroir
s'ouvrit...

Et trs en vue, sur les nippes que l'estimable gouvernante avait eu le
temps de ranger dans la commode, la lettre apparut.

Mlle Marguerite s'en empara d'un mouvement fivreux, la dplia et
lut:

     _Chre Madame Lon..._

     --Oh!... murmura-t-elle, le nom en toutes lettres!... Voil une
     imprudence qui rendrait les dngations difficiles.

Et elle reprit:

     _Votre lettre, que je reois  l'instant, me confirme ce que
     m'avaient dj appris mes domestiques, c'est--dire que deux fois
     en mon absence, samedi soir et dimanche matin, vous vous tes
     prsente  l'htel pour me parler..._

Ainsi, la pntration de Mlle Marguerite l'avait bien servie...

Toute cette histoire de parents haut placs  visiter n'tait qu'un
prtexte imagin par l'honnte gouvernante pour assurer sa libert!...

Le marquis, cependant, continuait:

     _Je regrette d'autant plus de ne m'tre pas trouv chez moi, que
     j'ai  vous donner des instructions de la dernire importance._

     _Nous touchons, sachez-le, au moment dcisif. J'ai combin une
     mesure qui effacera compltement et  tout jamais le souvenir de ce
     maudit P. F., si tent qu'on daigne se rappeler de lui aprs le
     petit dsagrment que nous lui avions mnag chez la d'Argels..._

P. F... Ces initiales, manifestement dsignaient Pascal Frailleur.

Mlle Marguerite avait donc eu raison de rpondre de lui comme
d'elle-mme!...

Il tait innocent et elle tenait une irrcusable preuve de son
innocence...

Valorsay, le misrable, avouait, et avec quelle impudente dsinvolture,
son lche et abominable crime.

Mais elle poursuivit:

     _Le coup de thtre est mont, qui,  moins d'un contretemps hors
     de toutes les probabilits, doit jeter l'enfant entre mes bras..._

Un frisson d'horreur secoua les paules de Mlle Marguerite.

L'enfant... c'tait elle, videmment.

     _Grce au concours d'un de mes amis, ajoutait la lettre, je puis
     placer cette fire personne dans une position terrible,
     trs-prilleuse, et d'o elle ne sortirait probablement pas
     seule... Mais, au moment o elle se croira perdue, j'interviendrai,
     je la sauverai, et ce sera bien le diable si la reconnaissance
     n'opre pas le miracle qu'il me faut..._

     _Tout ira bien... Cependant tout irait mieux encore si le mdecin
     qui a soign M. de C...  ses derniers moments, et dont vous m'avez
     parl, le docteur Jodon, si j'ai bonne mmoire, consentait  nous
     donner un coup d'paule... Quelle espce d'homme est-ce?... Si
     c'tait un homme accessible aux sductions de quelques billets de
     mille francs, je dirais ds aujourd'hui: L'affaire est dans le
     sac..._

     _Votre conduite, jusqu'ici, est un chef-d'oeuvre qui sera
     recompens au-del de vos esprances... Vous savez, chre dame, si
     je suis ingrat!... Laissez les F... continuer leur mange, et mme
     ayez l'air de les favoriser... Je ne les crains pas... Je parierais
     que j'ai vu clair dans leur jeu et que j'ai devin pourquoi ils
     veulent que la petite pouse M. leur fils... Le jour o ils me
     gneraient, je les briserais comme verre..._

     _Malgr les explications que je vous donne pour votre gouverne, il
     est indispensable que je vous voie... Je vous attends donc,
     aprs-demain mardi, entre trois et quatre heures. Surtout ne
     manquez pas de m'apporter les renseignements que je vous demande
     relativement au docteur Jodon._

     _Sur quoi, chre dame, toutes mes amitis. V..._

Et en post-scriptum il y avait:

     _En venant, mardi, rapportez aussi cette lettre: nous la brlerons
     ensemble... N'allez pas vous imaginer que je me dfie de vous...
     C'est qu'il n'y a rien de perfide comme les paperasses..._

Durant plus d'une minute, Mlle Marguerite demeura crase de
l'impudence du marquis de Valorsay, tout tourdie de cette lettre
obscure et si claire  la fois et dont chaque ligne tait une menace
pour l'avenir...

La ralit dpassait ses pires apprhensions.

Mais elle secoua cette torpeur, comprenant toute la gravit de sa
situation, combien les instants taient prcieux, et qu'il importait de
prendre un parti sur-le-champ. Terrible fut alors son indcision. Que
rsoudre, que faire?

Remettrait-elle simplement la lettre  sa place, et continuerait-elle,
comme si rien n'tait, son rle de dupe?... Non, ce n'tait pas
possible... Il y et eu de la dmence  se dessaisir ainsi de cette
preuve flagrante de l'infamie du marquis.

D'un autre ct, garder la lettre, c'tait provoquer une enqute et un
esclandre... M. de Valorsay serait atteint mais non terrass, et on ne
saurait rien de ces projets qui ncessitaient l'intervention du mdecin.

L'ide lui vint d'abord de courir chez son vieil ami le juge de paix...
Mais le trouverait-elle?... Il demeurait fort loin et le temps
pressait...

Alors elle songea  se rendre chez un homme d'affaires, chez un notaire,
chez un juge... Elle montrerait la lettre, on en prendrait copie... Mais
non, ce moyen ne valait rien, le marquis aurait ensuite la ressource de
nier...

Elle se dsesprait, elle s'accusait d'ineptie, quand une inspiration,
soudaine comme l'clair dchirant la nuit, illumina son cerveau.

--O Pascal! nous sommes sauvs!... s'cria-t-elle.

Aussitt, sans plus rflchir, elle jeta un manteau sur ses paules,
noua au hasard un chapeau sur sa tte, et sans rien dire  personne
sortit.

Malheureusement elle ne connaissait pas le quartier, et quand elle
arriva  l'angle de la rue Pigalle et de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
l'embarras la prit.

Tremblant de s'garer, elle entra chez l'picier dont le magasin occupe
le coin, et d'une voix trouble:

--Voudriez-vous, monsieur, demanda-t-elle, m'indiquer un photographe aux
environs...

Sa physionomie gare donnait  cette demande une telle singularit, que
l'picier la toisa pour s'assurer qu'elle ne se moquait pas de lui.

--Vous n'avez qu' descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette, rpondit-il
enfin, et dans le bas,  main gauche, vous trouverez la photographie
Carjat.

--Merci!...

L'picier s'avana jusque sur le seuil de son magasin pour la suivre des
yeux.

--Voil, pensait-il, une jeune dame qui n'a pas la tte bien solide.

Ses allures, en effet, taient si extraordinaires et si prcipites,
qu'on se retournait sur son passage... Elle le remarqua, et faisant
effort sur elle-mme ralentit sa marche.

Aussi bien, elle approchait de l'endroit qu'on lui avait indiqu...
Bientt, de chaque ct d'une porte cochre, elle aperut des cadres
pleins de portraits, et au-dessus le nom qu'on lui avait dit: E. Carjat.

Elle entra... A droite de la vaste cour, sur la porte d'un lgant
pavillon, un homme tait debout, Mlle Marguerite s'approcha de lui,
et demanda:

--M. Carjat?

--C'est ici, rpondit l'homme. Madame vient pour une photographie?

--Oui.

--Alors que madame prenne la peine de passer, elle n'attendra pas
longtemps, il n'y a gure que quatre ou cinq personnes  faire poser.

Quatre ou cinq personnes!... Combien cela exigerait-il de temps, une
demi-heure, deux heures? Mlle Marguerite n'en avait mme pas l'ide.

Ce qu'elle savait, c'est qu'elle n'avait pas une seconde  perdre, c'est
que Mme Lon pouvait rentrer en son absence et tout dcouvrir... Et
pour comble, elle se rappelait maintenant qu'elle n'avait mme pas ferm
le tiroir de la commode!...

--Je ne puis attendre, fit-elle d'un ton bref, il faut que je parle  M.
Carjat,  l'instant...

--Cependant, madame...

--A l'instant, vous dis-je. Allez le prvenir... qu'il vienne!...

Son accent tait si imprieux, il y avait tant de despotisme dans son
regard, que l'homme n'hsita plus... Il la fit entrer dans un petit
salon en lui disant:

--Que madame veuille bien s'asseoir, je vais avertir monsieur...

Elle s'assit... ses jambes flchissaient. Elle commenait  se rendre
compte de l'tranget de sa dmarche,  douter du rsultat et 
s'tonner de sa hardiesse.

Mais elle n'eut pas le temps de prparer ce qu'elle voulait dire. Un
homme, encore jeune, portant moustache et royale, vtu d'un veston de
velours, entra, et, s'inclinant devant elle, d'un air quelque peu
surpris:

--Vous dsirez me parler, madame?... fit-il.

--J'ai  vous demander, monsieur, un service immense.

--A moi?

Elle sortit de sa poche la lettre de M. de Valorsay, et la lui montrant:

--Je viens, monsieur, reprit-elle, vous supplier de me photographier la
lettre que voici... mais tout de suite, l, devant moi, vite, bien
vite!... Il y a l'honneur de deux personnes dans chacune des minutes que
je perds!...

La violence tait visible, que se faisait pour parler Mlle
Marguerite... Ses joues s'empourpraient et elle tremblait comme la
feuille...

Cependant, son attitude restait fire, la flamme des inspirations
gnreuses brillait dans ses grands yeux noirs, et on sentait  son
accent la srnit d'une me forte, rsolue de lutter jusqu'aux plus
terribles extrmits pour une cause noble et juste.

Ce contraste frappant, ce combat entre les pudiques timidits de la
jeune fille et la virile nergie de l'amante, lui prtaient un charme
trange et pntrant dont l'artiste n'essaya mme pas de se dfendre.

Si insolite que fut la requte, il n'hsita pas.

--Je suis prt  faire ce que vous dsirez, madame, rpondit-il en
s'inclinant.

--Oh!... monsieur, comment reconnatre jamais...

Il ne l'coutait plus.

Ne pouvant retourner dans la salle o cinq ou six clients attendaient,
non sans impatience, leur tour de poser, il venait d'appeler un de ses
employs et lui commandait d'apporter bien vite l'appareil dont il avait
besoin.

Mlle Marguerite s'tait interrompue, mais ds qu'il eut achev de
donner ses instructions:

--Peut-tre vous htez-vous trop, monsieur, commena-t-elle... Vous ne
m'avez pas permis de m'expliquer, et c'est peut-tre l'impossible que je
souhaite... Je suis venue au hasard, sans renseignements, m'en remettant
 une inspiration... Avant de vous mettre  l'oeuvre, il faut savoir
si ce que vous ferez peut rpondre  mes intentions...

--Parlez, madame.

--Les preuves que vous obtiendrez seront-elles bien conformes au
modle?...

--En tout.

--L'criture sera pareille, trait pour trait?

--Ce sera la mme, absolument.

--De telle sorte que si on venait  prsenter une de vos photographies 
la personne qui a crit la lettre...

--Cette personne ne pourrait pas plus renier son criture que si on lui
prsentait sa lettre mme...

--Et l'opration ne laissera aucune trace?...

--Aucune.

Un sourire de triomphe passa sur les lvres de Mlle Marguerite.

C'tait bien l ce qu'elle avait pens. Sur ces conditions reposait le
plan de dfense qu'elle avait soudainement conu...

Et pourtant un doute encore faisait ombre  ses esprances... Elle tait
bien dcide  le lever, mais au moment d'interroger, toutes sortes de
scrupules inquitants la retenaient... C'tait le secret de ses projets
qu'elle allait livrer...

La ncessit lui fit surmonter les hsitations et d'une voix un peu
altre:

--Encore une question, monsieur, reprit-elle... Je suis une pauvre
ignorante, excusez-moi et instruisez-moi... Cette lettre que je tiens
sera rendue demain  son auteur, et il la brlera... Si, plus tard,
un... procs survenait et qu'il me fallt prouver certaines choses qu'on
nierait et qu'tablit cette lettre, les juges admettraient-ils comme
preuve une de vos photographies?

L'artiste fut un moment  rpondre.

Maintenant, il s'expliquait la dmarche de Mlle Marguerite et
l'importance qu'elle attachait  un fac-simile... mais cela donnait une
gravit imprvue au service qu'il allait rendre et jusqu' un certain
point, estimait-il, engageait, non prcisment sa responsabilit, mais
sa conscience.

A une poque o le chantage de plus en plus, devient une industrie
courante, o l'abominable trafic des correspondances compromettantes se
fait presque au grand soleil, il tait naturel qu'il hsitt  fournir 
une inconnue le moyen de conserver une lettre, une preuve, que son
auteur--elle-mme l'avouait--se proposait de dtruire...

Il rflchissait donc, et en mme temps il enveloppait Mlle
Marguerite d'un regard perspicace, comme s'il et espr lire jusqu'au
fond de sa conscience...

tait-il possible qu'avec ce front noble et pur, avec ces yeux o
brillait la franchise, cette belle jeune fille mditt quelque lche et
tnbreuse perfidie...

Non, il ne pouvait le croire... A qui donc se fier si une telle
physionomie mentait...

Une objection le dtermina.

Il songea qu'il resterait forcment matre des preuves, et il se dit
que selon le contenu de la lettre il les livrerait ou les anantirait...

--Mes fac-simile feraient certainement preuve en justice, madame,
rpondit-il, et mme, ce ne serait pas la premire fois qu'un tribunal
rendrait un arrt sur des pices photographies par moi...

Cependant l'employ tait revenu rapportant l'appareil, et avec son aide
le photographe le monta et le dposa dans le petit salon.

Puis, lorsque tout fut prt:

--Veuillez me donner la lettre, madame, demanda-t-il.

Elle eut une seconde de perplexit, oh! rien qu'une seconde...

La loyale et bienveillante figure de l'artiste lui disait que celui-l
ne la trahirait pas, qu'il lui donnerait plutt secours et assistance...

Elle tendit donc la lettre du marquis de Valorsay, en prononant, d'un
air de dignit triste:

--C'est mon honneur et mon avenir, monsieur, que je remets entre vos
mains... Et je suis sans inquitude, je ne crains rien.

Lui comprit ce qui avait d se passer en elle, qu'elle n'osait lui
demander le secret, ou qu'elle l'avait jug inutile...

Il eut piti, et ses derniers soupons s'envolrent.

--Je lirai cette lettre, madame, dit-il, mais je serai le seul  la
lire, je vous en donne ma parole... Personne que moi ne verra les
preuves.

mue, elle lui tendit la main, qu'il serra, et dit simplement:

--Merci... c'est m'obliger deux fois que de m'obliger ainsi...

Obtenir d'une lettre un fac-simile absolument parfait, est une opration
dlicate et parfois assez longue.

Au bout de vingt minutes, cependant, le photographe possdait deux
clichs qui lui promettaient des preuves superbes.

Il les considra d'un air satisfait; puis, rendant la lettre  Mlle
Marguerite:

--Avant trois jours les fac-simile seront prts, madame, et si vous
voulez me dire  quelle adresse je dois les envoyer...

Elle tressaillit  ces mots, et vivement:

--Ne les envoyez pas, monsieur, fit-elle, gardez-vous en bien... Mon
Dieu!... tout serait perdu si on venait  savoir... Je viendrai les
chercher, ou je les enverrai prendre...

Et, sentant bien que confiance oblige:

--Mais je ne me retirerai pas, monsieur, ajouta-t-elle, sans me faire
connatre... Je suis Mlle Marguerite de Chalusse...

Et elle sortit, laissant l'artiste tout surpris de l'aventure et bloui
de sa beaut...

Il y avait  ce moment un peu plus d'une heure qu'elle avait quitt la
maison de M. de Fondge...

--Comme le temps passe!... murmurait-elle, en htant le pas autant qu'il
lui tait possible sans se faire remarquer, comme le temps passe!...

Nanmoins, si presse qu'elle ft de rentrer, elle s'arrta et perdit
cinq minutes dans un magasin de mercerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
o elle acheta des rubans noirs et quelques menus objets de deuil.

Ne lui faudrait-il pas expliquer et justifier sa sortie, si les
domestiques, ainsi que c'tait possible et mme probable, venaient  en
parler?...

Elle pensait  tout.

Mais le coeur lui battait  rompre sa poitrine, en montant l'escalier
du gnral, et l'angoisse suspendait sa respiration, quand elle
sonna...

C'est que le succs de son expdition et de tous ses projets tait
subordonn  une circonstance indpendante de son action, et contre
laquelle toute son habilet ne pouvait rien...

Que Mme de Fondge et Mme Lon fussent rentres, et la
soustraction de la lettre tait dcouverte!

Heureusement, ce n'est pas en une heure qu'on achte les matriaux
d'une toilette comme celle que rvait la gnrale... Ces dames taient
encore dehors et Mlle Marguerite retrouva tout dans l'tat o elle
l'avait laiss...

Soigneusement elle replaa la lettre dans le tiroir, le referma et remit
la clef dans la poche de la robe de Mme Lon.

Alors, elle respira, et, pour la premire fois depuis six jours, elle
eut un mouvement de joie...

Dsormais, sans que le marquis de Valorsay s'en doutt, elle le
tenait... Quoi qu'il entreprt contre elle, quelle que ft la trame
savante qu'il avait ourdie pour la perdre, et paratre ensuite la
sauver, elle ne le craignait plus...

Il brlerait sa lettre le lendemain, et penserait ainsi anantir toutes
les preuves de son infamie... Et pas du tout, elle, au moment dcisif,
quand le marquis croirait triompher, elle tirerait pour ainsi dire cette
lettre du nant, et l'en craserait. Et c'tait elle, une jeune fille,
qui jouait ce fourbe insigne!...

--Je n'ai pas t indigne de Pascal, se disait-elle avec une douce
trpidation d'orgueil.

Mais Mlle Marguerite n'tait pas de ces faibles qu'un sourire de la
destine enivre et qui, imprudents, s'endorment dans la vanit d'un
premier succs...

La fivre de l'action tombe, elle et t dispose  s'amoindrir plutt
qu' s'exagrer l'avantage qu'elle venait de remporter.

C'est qu'elle voulait la victoire complte, clatante...

C'tait peu,  ce qu'il lui semblait, de dmasquer le marquis de
Valorsay, elle tait rsolue  pntrer jusqu'au plus profond de ses
desseins, dcide  lui arracher le secret de son acharnement  la
poursuivre...

Puis, elle avait beau se sentir une arme formidable, elle ne pouvait se
dfendre d'apprhensions sinistres en songeant aux menaces de la lettre
du marquis.

_Grce au concours d'un de mes amis_, crivait-il, _je puis placer
cette fire personne dans une position terrible, trs-prilleuse, et
d'o elle ne sortirait probablement pas seule..._

Cette phrase ne devait plus sortir de la mmoire de Mlle Marguerite.

Qu'tait-ce que ce danger suspendu au-dessus de sa tte, d'o
viendrait-il, comment et sous quelle forme?... Quelle machination
abominable n'y avait-il pas  attendre du misrable qui avait froidement
dshonor Pascal?... Comment l'attaquerait-il, elle?... S'en
prendrait-il  sa rputation de jeune fille ou  sa personne?...
Devait-elle trembler d'tre attire dans quelque guet-apens ignoble, et
abandonne aux outrages d'abjects sclrats!...

Mille souvenirs affreux du temps o elle tait apprentie charrirent
tout son sang  son cerveau.

--Je ne sortirai plus sans tre arme, pensa-t-elle, et malheur  qui
porterait la main sur moi!...

Ah!... n'importe, le vague de la menace en doublait l'effroi. Il n'est
pas de vaillance capable d'envisager froidement un pril inconnu,
mystrieux, toujours imminent et qui ne laisse pas de relche  la
pense:

Et ce n'tait pas tout...

Le marquis n'tait pas son seul ennemi... Elle avait tout, de mme, 
redouter des Fondge, ces dangereux hypocrites qui ne l'avaient attire
chez eux que pour l'y gorger plus srement...

M. de Valorsay crivait que les Fondge ne l'inquitaient pas et qu'il
avait vu clair dans leur jeu... Quel tait donc leur jeu?... Ils
tenaient  ce qu'elle devnt la femme de leur fils, jusqu'o
pousseraient-ils la contrainte?...

Enfin, une suprme terreur achevait de bouleverser son me, l'instant
d'avant pleine de scurit et d'esprance...

Quand on l'attaquerait, lui laisserait-on le temps de se reconnatre et
de faire usage du fac-simile de la lettre!...

--Il faut, pensa-t-elle, que je rvle mon secret  un homme sr qui me
vengerait...

Heureusement, elle avait un ami  qui se confier: le vieux juge de
paix...

Dj elle avait song  le consulter. Sa conduite, jusqu'ici, avait t
 la hauteur des circonstances, mais elle sentait bien qu' mesure que
les vnements se prcipiteraient, il faudrait pour les dominer une
exprience plus mre que la sienne.

Elle tait seule, elle n'avait  se dfier d'aucun espionnage immdiat,
il y et eu folie  ne pas profiter des quelques instants de libert qui
lui taient laisss.

Elle sortit donc son buvard de sa malle, et aprs s'tre barricade pour
viter une surprise, elle se mit  crire pour son vieux conseiller le
rcit des vnements qui s'taient succd depuis leur dernire
entrevue.

Avec une rare prcision et une minutieuse abondance de dtails, elle
lui dit tout. Elle lui transcrivit la lettre de M. de Valorsay en lui
donnant assez d'indications pour qu'en cas de malheur il pt en aller
retirer les preuves  la photographie Carjat...

Sa lettre acheve, elle ne la ferma pas.

--S'il survient quelque chose avant que je puisse la jeter  la poste,
se disait-elle, je l'ajouterai.

Elle s'tait hte tant qu'elle avait pu, croyant  tout moment entendre
rentrer Mme de Fondge et Mme Lon...

Apprhension bien chimrique, en vrit.

Il tait prs de six heures, quand les deux coureuses de magasins
reparurent, harasses  ce qu'elles disaient d'un si tonnant travail,
mais rayonnantes...

Outre qu'elle avait achet tout ce qu'exigeait sa fameuse toilette, la
gnrale avait trouv un solde de dentelles d'une rare beaut, et ma
foi! elle en rapportait pour quatre mille francs.

--Il est de ces occasions qu'on ne doit pas laisser chapper,
disait-elle, en talant son emplette... Et, d'ailleurs, il en est des
dentelles comme des diamants, il est sage d'en acheter tant qu'on
peut... cela reste. Ce n'est pas une dpense, c'est un placement.

Raisonnement subtil, qui a cot cher  plus d'un mari.

La gouvernante, elle, montrait firement  sa chre demoiselle une
superbe confection, dont Mme de Fondge lui avait fait prsent!...

--Allons, pensa Mlle Marguerite, l'argent ne cote gure, dans cette
maison!...

C'tait mme  supposer qu'il ne cotait rien du tout.

Le gnral tant rentr peu aprs, amenant  dner un de ses amis, on
se mit  table, et Mlle Marguerite apprit que pas plus que sa femme,
le digne homme n'avait perdu sa journe.

Lui aussi il tombait de fatigue, et vritablement il y avait de quoi.

Tout d'abord, il avait achet les chevaux de cet aimable gentilhomme qui
venait de faire le plongeon, et il les avait eus pour 5,000 fr., une
bouche de pain, vu leur beaut... Moins d'une heure aprs, il en avait
refus presque le double d'un amateur clbre, M. de Breulh-Faverlay...
Cette excellente spculation l'ayant mis en got, il tait all rder
autour d'un fort beau cheval de selle, et comme on le lui avait laiss
pour cent louis, il n'avait pas su rsister... Ce n'tait pas une folie,
certain qu'il tait de le revendre avec mille francs au moins de
bnfice quand il voudrait.

--De sorte, remarqua son ami, que si vous achetiez tous les jours un
cheval pareil, vous vous feriez, par an, 365,000 livres de rentes...

tait-ce une simple plaisanterie, comme on en fait  ces gens qui ont la
manie de se vanter de marchs fabuleux?... Le mot avait-il une porte
plus srieuse et tout  fait blessante?...

C'est ce que Mlle Marguerite ne put discerner.

Le positif, c'est que le gnral prit gaiement l'observation, et n'en
continua pas moins allgrement  donner l'emploi de sa journe...

Ayant les chevaux, il s'tait inquit d'une voiture, et il en avait
trouv une toute neuve, qu'un prince Russe avait laisse pour compte et
que pour cette raison le carrossier lui avait vendue  perte... Aussi,
pour rcompenser ce brave homme, avait-il fait, en outre, l'acquisition
d'un coup.

Enfin, il avait lou, rue Pigalle,  deux pas, une curie et une remise,
et il attendait le lendemain un cocher et un palefrenier.

--Et tout cela, observa gravement Mme de Fondge, nous cotera moins
cher que l'excrable voiture que nous avions la niaiserie de louer 
l'anne!... Oh! je sais ce que je dis, j'ai fait mes calculs... Tous les
mois, avec les pourboires et les supplments, j'en avais pour bien prs
de mille francs... trois chevaux et un cocher ne nous reviendront pas 
cela... Et quelle diffrence!... Au moins nous tiendrons notre rang et
ne serons pas crass par des gens de rien... Je n'aurai plus  rougir
des rosses extnues que le loueur me fournissait, ni  endurer
l'insolence des gens qu'il employait... J'avais jusqu'ici recul devant
la premire dpense... elle est faite... j'en suis contente. Nous
regagnerons cela sur autre chose.

--Sur les dentelles, sans doute!... pensait Mlle Marguerite, qui
toute la soire eut  subir des projets d'conomie pour le moins aussi
ingnieux.

Elle tait exaspre, quand vers minuit elle regagna sa chambre, et pour
la dixime fois elle rptait:

--Mais pour qui donc me prennent-ils!... Me supposent-ils donc idiote,
qu'ils talent devant moi ce qu'ils ont vol  mon pre, ce qu'ils m'ont
vol!... Que des filous vulgaires se fassent prendre faute de pouvoir se
tenir de dpenser follement le produit de leurs vols, on le comprend,
mais eux!... Ils ont perdu la tte.

Depuis un moment dj Mme Lon tait couche, Mlle Marguerite
s'assura qu'elle dormait, et reprenant la lettre au vieux juge de paix,
elle y ajouta ce _post-scriptum_:

P. S. _Impossible de conserver l'ombre d'un doute... D'aprs mon
calcul, M. et Mme de Fondge ont aujourd'hui jet au vent plus de
20,000 francs..._

_Cette impudence ne viendrait-elle pas de la certitude o ils sont
qu'il n'existe aucune preuve du crime et qu'on ne peut les attaquer?..._

_Cependant, ils m'ont encore parl de leur fils, le lieutenant Gustave
de Fondge, on me le prsentera demain..._

_Demain, aussi, entre trois et quatre heures, je me rendrai chez
l'homme qui peut me dcouvrir la retraite de Pascal, chez M. Isidore
Fortunat... J'espre pouvoir m'esquiver assez facilement, parce qu' ce
moment-l Mme Lon sera chez le marquis de Valorsay.--M..._




IX


La vieille histoire du talon d'Achille sera ternellement vraie.

Humble ou puissant, fort ou faible, il n'est personne qui n'ait un
dfaut  sa cuirasse, un endroit vulnrable par excellence, une certaine
place secrte o les blessures sont plus terribles et plus cuisantes.

L'endroit faible de M. Isidore Fortunat, c'tait sa caisse.

Le frapper l, c'tait l'atteindre aux sources mmes de la vie. C'tait
le toucher au point o s'tait retir tout ce qu'il avait de
sensibilit.

C'est dans cette bienheureuse caisse, et non dans sa poitrine, que
palpitait vritablement son coeur... Par elle, il jouissait ou
souffrait, heureux quand elle se gonflait  la suite de quelque
brillante opration bien conduite, dsespr s'il la voyait se vider
aprs quelque mauvaise affaire imprudemment engage.

Cela explique ses tortures, ce dimanche maudit o, congdi brutalement
par le spirituel M. Wilkie, il regagnait son logis en compagnie de son
employ Victor Chupin.

Cela dit aussi ce qu'il y avait de profondment rel dans cette haine
qu'il vouait au marquis de Valorsay et au vicomte de Coralth...

L'un, le marquis, d'un seul coup de filet, lui raflait quarante mille
francs en beaux cus vivants et frtillants...

L'autre, le vicomte, venait de lui couper subitement l'herbe sous le
pied et lui enlevait la prime magnifique de l'hritage de Chalusse,
prime qu'il avait considre comme acquise et dj en sac.

Et non-seulement il tait vol, dpouill, escroqu,--il employait ces
expressions,--mais il tait jou, dup, roul, bern!... Et par qui?...
par des gens qui ne faisaient pas comme lui profession d'tre habiles...
Lui, l'homme d'affaires impeccable, tre victime de vulgaires
amateurs!

Comme du vitriol vers sur une plaie vive, le fiel de l'amour-propre
dchir exasprait la blessure saignante de sa cupidit.

En pareille occurrence, les menaces d'un tel homme avaient une
effrayante porte... L'argent est froid, dit-on, mais il est dur, et
c'est pour cela que ses vengeances sont implacables.

Et c'est en ce moment, lorsque M. Isidore Fortunat venait de jurer avec
d'pouvantables blasphmes la perte du marquis de Valorsay et du
vicomte de Coralth, c'est  cette heure prcise que sa gouvernante,
l'austre Mme Dodelin lui remit la lettre de Mlle Marguerite...

Il la lut avec un sentiment d'immense stupeur, par trois fois, en se
frottant les yeux, et tout haut comme s'il et eu besoin de se prouver
qu'il tait bien veill.

--Mardi, rptait-il, aprs-demain... chez vous... entre trois et
quatre heures... il faut que je vous parle!...

Si trange tait son attitude, tant de passions diverses et violentes
bouleversaient son visage habituellement impassible, que Mme Dodelin,
brlant de curiosit, restait plante devant lui, bouche bante, sans
haleine, regardant de tous ses yeux, coutant  pleines oreilles...

Il s'en aperut, et d'un ton furieux:

--Que faites-vous l?... C'est se moquer! Vous m'piez, je crois!
Retournez donc voir  votre cuisine si j'y suis...

Elle s'enfuit, effraye et lui-mme passa dans son cabinet.

La rflexion faisant son oeuvre, son coeur bondissait de joie, et il
ricanait mchamment  l'espoir d'une revanche prochaine.

--Elle a du flair, grommelait-il, cette petite, et aussi de la chance...
Elle choisit pour s'adresser  moi le jour o j'ai rsolu de la dfendre
et de rhabiliter son amoureux, cet imbcile d'honnte homme qui s'est
laiss dshonorer par les plus vils gredins... Je me proposais de me
mettre  sa recherche, elle vient  moi... J'allais lui crire, elle
m'crit... Qu'on dise donc aprs qu'il n'y a pas une Providence!...

Comme beaucoup de gens, M. Fortunat croyait pieusement  la Providence,
quand les vnements tournaient  son gr...

Dans le cas contraire, il la niait.

--Si la petite a de l'aplomb, poursuivit-il, et elle me parat n'en pas
manquer, si son amoureux a de la poigne, le Valorsay et le Coralth
seront en liquidation fin courant, au plus tard... Et dame!... pas de
concordat!... Et s'il faut dpenser dix mille francs pour les couler, et
que ni Mlle Marguerite, ni M. Frailleur ne les aient, eh bien!... je
les leur avancerai...  cinq,... sans commission... Je les dpenserais
de ma poche, au besoin!... Ah!... mes fistons, nous avons voulu rire!...
Doucement!... Je demande la remise  huitaine pour voir qui rira le
dernier!...

Il s'interrompit; Victor Chupin, qui tait rest en arrire pour payer
la voiture, venait d'entrer dans le cabinet.

--Vous m'avez remis vingt francs, m'sieu, dit-il  son patron, j'ai
donn quatre francs vingt-cinq centimes au cocher, voici le reste...

--Gardez cela pour vous, Victor, fit M. Fortunat.

Quoi! quinze francs soixante-quinze centimes!

En tout autre circonstance, cette magnificence insolite et arrach 
Chupin une prodigieuse grimace de satisfaction...

Ce jour-l, il n'eut pas un sourire; il glissa distraitement l'argent
dans sa poche, et c'est  peine si du ton le plus froid il balbutia:

--Merci!...

Tout  son ide, le dnicheur d'hritages ne remarqua pas ce dtail:

--Nous les tenons, Victor, reprit-il... Je vous ai dit que Coralth et
Valorsay me payeraient leur trahison, l'chance est proche... tenez,
lisez cette lettre...

Il la lut attentivement d'un air capable, et quand il eut achev:

--Eh bien!... demanda M. Fortunat.

Mais Chupin n'tait pas un garon  mettre un avis  la lgre.

--Excusez-moi, m'sieu, dit-il, mais pour vous rpondre, il faudrait
connatre l'affaire. Je n'en sais que ce que vous m'en avez dit, ce
n'est gure, et ce que j'ai devin, pas grand chose, total, rien du
tout...

M. Fortunat se recueillit un moment.

--Votre rflexion est juste, Victor, pronona-t-il enfin... Jusqu'ici,
ce que je vous avais expliqu suffisait; maintenant que j'attends de
vous des services plus srieux, je dois tout vous apprendre, tout ce que
je crois savoir, du moins, de cette affaire... Cela vous donnera la
mesure de ma confiance en vous...

Et aussitt, en effet, il raconta  Chupin ce qu'il connaissait de
l'histoire de M. de Chalusse, du marquis de Valorsay et de Mlle
Marguerite... C'tait,  bien peu de chose prs, la vrit...

Mais s'il avait pens que ces confidences le hausseraient dans l'estime
de son employ, il s'tait singulirement abus.

Chupin avait assez d'exprience et de bon sens pour juger les choses...
Il discerna fort bien que le beau mouvement d'honntet de M. Fortunat
venait surtout d'une dception et d'une pique d'amour-propre, et que,
s'il n'et pas t ls, il et laiss sans le moindre soulvement de
conscience le marquis de Valorsay accomplir en paix son oeuvre
d'infamie...

Cependant son mobile visage garda le secret de ses impressions...
D'abord il n'avait pas mission de dire  M. Fortunat son fait, et en
second lieu il estima le moment peu opportun pour une dclaration de
principes.

Lors donc que son patron s'arrta:

--Comme cela, s'cria-t-il vivement, il s'agit de pincer les coquins...
j'en suis! Et ce n'est pas pour me flatter, m'sieu, mais je puis vous
tre crnement utile... Est-ce des dtails sur le pass du vicomte de
Coralth, qu'il vous faut?... Voil!... C'est que je le connais, le
brigand, et  fond!... Il est mari, je vous l'ai dit, avant huit jours
je vous amnerai sa femme... je ne sais pas o elle est, mais elle tient
un bureau de tabac, cela me suffit... Elle vous contera comment il est
vicomte... Lui, vicomte!... Oh! l, l... as-tu fini tes manires!...
Vicomte! comme moi... Je vous en apprendrai de drles, allez, je vous le
promets...

--Soit!... mais le plus press serait de savoir comment il vit en ce
moment, et de quoi?

--Pour sr, ce n'est pas de son travail... Mais, minute, on
s'informera... Le temps de rentrer chez moi me changer et me faire une
tte, et je me mets aprs lui... Et que je sois pendu si, avant mardi,
je ne vous reviens pas avec un rapport complet.

Un sourire satisfait errait sur les lvres de M. Fortunat.

--Bien, Victor, approuva-t-il, trs-bien! Je vois que vous me servirez
avec votre zle et votre intelligence ordinaires... Comptez que vous
serez pay comme jamais vous ne l'avez t. Tant que vous vous occuperez
de cette affaire, vous aurez dix francs par jour, et je vous rglerai 
part votre nourriture, vos voitures et tous vos frais...

La proposition tait superbe, et cependant, loin de paratre ravi,
Chupin hocha la tte d'un air grave.

--Vous savez si je tiens  la monnaie, m'sieu, commena-t-il...

--Trop, Victor, mon garon, trop...

--Pardon, c'est que j'ai des charges, m'sieu... Vous connaissez mon
intrieur--il disait ce mot superbement--vous avez vu ma bonne femme de
mre, tout cela cote...

--Bref, vous trouvez que je ne vous offre pas assez...

--Au contraire, m'sieu... mais vous ne me laissez pas finir!... J'aime
l'argent, n'est-ce pas? Eh bien!... pour cette affaire, je ne veux pas
tre pay... Je ne veux ni appointements ni frais, ni un centime, ni
rien... Je vous servirai, mais pour moi, pour mon plaisir, gratis... 
l'oeil.

M. Fortunat ne put retenir une exclamation de surprise... Littralement
les bras lui tombaient...

Chupin, qui avait au gain l'pret d'un vieil usurier, Chupin l'avidit
mme, refuser de l'argent!... cela ne s'tait jamais vu et ne se
reverrait plus...

Lui, cependant s'animait peu  peu, des rougeurs fugitives montrent 
ses joues plombes et d'une voix rauque, il poursuivait:

--C'est mon ide, comme cela!... J'ai huit cents balles sous un
carreau de ma chambre, en or... un an de sueur... je les mangerai s'il
faut jusqu'au dernier centime. Et quand je verrai le Coralth tomb plus
bas que la boue, je dirai: Voil qui est bien! et je jouirai pour plus
de cent mille francs... Si vous aviez un embtement qui vous revnt la
nuit, quand vous ne dormez pas, vous donneriez bien quelque chose, pas
vrai, m'sieu, pour vous en dbarrasser... Eh bien! c'est mon cauchemar,
ce brigand-l... Il faut voir  en finir.

M. de Coralth qui avait beaucoup d'exprience, et t certainement
effray, s'il et vu ce singulier ennemi qu'il ne connaissait pas... Ses
yeux, d'un bleu ple et indcis, habituellement, avaient en ce moment
l'clat de l'acier, et ses poings se crispaient dans le vide...

--C'est lui, continua-t-il d'un air sombre, qui est cause de tout... Je
vous l'ai cont, m'sieu, j'ai fait un mauvais coup dans le temps... Sans
un miracle du bon Dieu, je tuais un homme, le roi des hommes!... Eh
bien! si M. Andr s'tait cass les reins en tombant de son cinquime,
mon Coralth serait aujourd'hui le duc de Champdoce  la place du
vrai!... Et on le laisserait se la couler douce, rouler carrosse et
pater le monde!... Ah! ce ne serait pas  faire!... Des gars comme
a, il n'y en a que trop, qui font du tort  la salubrit publique...
Minute, Coralth, mon vieux, je suis  toi, je te vais servir!...
D'abord, je lui dois a et je paye mes dettes, moi!... Quand M. Andr
m'a tir du ptrin, et vrai comme il fait jour, je mritais d'avoir le
coup {cou?} coup, il ne m'a pas fait de conditions... Il m'a seulement
dit: Si tu n'es pas pourri jusqu'aux molles, tu seras honnte,
dsormais!... Et il fallait le voir, disant cela, tout dmoli encore
de sa chute, l'paule entortille et ple comme une guenille... Cr
nom!... je me sentais petit devant lui, comme un ver de terre!... Alors
je me suis jur que je lui ferais honneur... Et quand il me vient de
mauvaises ides, car il m'en vient, ou quand la soif me galope, je me
dis: De quoi! attends un peu, je vais te payer une chopine, moi, et...
et m'sieu Andr, donc! Et a me coupe la soif comme avec la main. J'ai
son portrait  la maison, et, tous les soirs, avant de me mettre dans
les toiles, je lui raconte ma journe... et, vrai, il y a des fois o je
crois qu'il me rit... C'est bte comme tout, peut-tre bien, mais je ne
suis pas honteux... M'sieu Andr et ma pauvre bonne femme de mre, voil
mes deux bquilles, et je ne crains plus les faux pas!...

Schbel, le philosophe allemand, qui a crit une thorie de la volont
en quatre tomes, tait moins fort que Chupin.

--C'est pour dire, m'sieu, reprit-il, que vous pouvez garder votre
argent... Je suis honnte, moi, et les honntes gens doivent se prter
la main gratis, comme les compagnons d'un mme devoir... Il ne s'agirait
pas de Coralth que cela m'irait encore de trimer pour ce pauvre mtin
qu'on voudrait faire passer pour un filou... Comment l'appelez-vous
dj?... Frailleur... drle de nom!... Mais c'est gal, on le tirera
d'affaire et il pousera sa particulire... D'abord, moi je suis de la
noce, je passe chez mon tailleur, la main aux dames et... en place pour
le quadrille!...

Et il ricanait d'un rire inquitant, qui dcouvrait ses dents aigus 
trancher du fer.

Mais l'nergie des plus terribles rancunes vibrait sous son pre ironie,
et M. Fortunat ne conut aucune apprhension.

Il tait sr que ce volontaire de la haine le seconderait mieux 
l'oeil, comme il disait, que l'auxiliaire le plus chrement pay...

--Voil donc qui est convenu, dit-il, je puis compter sur vous,
Victor...

--Comme sur vous-mme, m'sieu,  l'heure ou  la course.

--Et vous esprez avoir des renseignements positifs mardi?

--Avant... si le guignon ne s'en mle pas.

--Trs-bien... Je vais de mon ct me proccuper de M. Pascal
Frailleur... Quant aux petites affaires de Valorsay, je les sais mieux
que lui-mme... Il faut que nous soyons prts  entrer en campagne quand
Mlle Marguerite viendra, et selon ce qu'elle nous apprendra, nous
agirons...

Chupin avait dj pris son chapeau, mais au moment de sortir:

--Bta! s'cria-t-il, j'oubliais le principal... O demeure le Coralth?

--Malheureusement je l'ignore...

Selon sa coutume, dans les circonstances pineuses, Chupin se mit 
gratter furieusement ses cheveux jaunes.

--Mauvaise affaire... grommelait-il. Des vicomtes comme celui-l ne se
font pas afficher sur le Bottin... Enfin, je le trouverai toujours...

Ce qui n'empche pas qu'il se retira trs-contrari.

--Pas de chance au btonnet, pensait-il, tout en gagnant d'un bon pas
son domicile. Je vais perdre ma soire  chercher l'adresse de mon
brigand... A qui la demander?... Au concierge de Mme d'Argels?... La
connat-il?... Au domestique de M. Wilkie?... Ce serait dangereux.

Il songeait  aller rder autour de l'htel de M. de Valorsay, et 
offrir quelque chose adroitement  l'un des valets, quand en traversant
le boulevard, la vue du restaurant Brbant fit jaillir dans sa cervelle
l'ide qu'il cherchait en vain.

--A moi la pose! gronda-t-il, mon homme est pinc!...

Et aussitt, sr de son projet, il entra dans le caf le plus voisin.

--Un bock, garon!... commanda-t-il, et tout ce qu'il faut pour crire.

C'tait un souvenir de certaine industrie inavouable qu'il avait jadis
exerce, qui venait de fournir  Victor Chupin un moyen de sortir
d'embarras.

En tout autre occasion, il et hsit  employer un expdient aussi
hasard, mais le caractre de ses adversaires justifiait tout, le temps
pressait et il n'avait pas le choix des ressources...

Ds que le garon l'eut servi, il avala son verre de bire pour aider
l'inspiration, et prenant la plume, il crivit de sa plus belle criture
qui n'tait pas belle:

_Mon cher vicomte._

_Voici les cent francs que j'ai perdus hier soir au piquet... A quand
ma revanche?..._

_Ton ami_,
VALORSAY.

Cette lettre acheve, il la relut par trois fois, trs-inquiet de savoir
si c'tait bien l le style qu'emploient des gens trs-chic qui se
renvoient de l'argent... Franchement, il doutait... Ainsi sur le
brouillon, il avait crit bezigue, et sur la copie, il l'avait
remplac par piquet, qui lui avait paru un jeu aristocratique.

--Mais bast!... se dit-il, on n'y regardera pas de si prs!

Et comme la lettre tait sche, il la plia et la glissa dans une
enveloppe en y joignant un billet de cent francs qu'il tira d'un vieux
portefeuille.

Sur l'enveloppe, il crivit:

    _A Monsieur le vicomte de Coralth,_
            _En Ville._

Ces mesures prises, il paya sa consommation, et d'un pied fivreux
courut jusqu'au restaurant Brbant. Deux garons flnaient devant la
porte, et leur montrant la lettre:

--Connaissez-vous ce nom?... demanda-t-il poliment. Un monsieur qui
sortait de chez vous a laiss tomber cela, j'ai couru aprs lui pour le
lui rendre... impossible de le rejoindre...

Les deux garons examinrent l'adresse.

--Coralth... rpondirent-ils, nous ne connaissons que lui... ce n'est
pas un client, mais il vient ici quelquefois...

--Et o demeure-t-il?

--Pourquoi?

--Pour lui porter cette lettre, donc!

Les garons haussrent les paules...

--Laissez donc, firent-ils, ce n'est pas la peine de vous dranger.

C'tait l que Chupin, qui avait prvu l'objection, les attendait...

--Excusez, fit-il, c'est qu'il y a de l'argent dans la lettre.

Et entre-billant l'enveloppe, il montra le billet de cent francs.

Ds lors, pour les garons, la question changea.

--C'est diffrent, pronona l'un d'eux, du moment qu'il y a de l'argent,
vous devez rendre... Mais vous seriez bien bon de courir... Remettez
cela ici, au comptoir, et la premire fois que le vicomte viendra, on le
lui rendra...

Un frisson courut le long de l'chine de Chupin, il vit son billet
perdu.

--Ah! je la trouve mauvaise, s'cria-t-il. Laisser ma trouvaille ici?...
Jamais de la vie!... Et cette petite rcompense honnte, qui donc
l'aurait?... Un vicomte, c'est toujours gnreux, celui-l est capable
de me mettre vingt francs dans la main... C'est pourquoi je veux son
adresse.

L'objection tait de nature  toucher les garons, ils trouvrent que le
jeune homme avait raison, mais ils ignoraient l'adresse de M. de
Coralth et ne voyaient nul moyen de se la procurer.

--A moins cependant, observa l'un d'eux, que le chasseur ne la sache...

Le chasseur, appel, se souvint qu'une fois il tait all chercher un
pardessus chez M. de Coralth.

--J'ai oubli son numro, dclara-t-il, mais je suis sr qu'il demeure
rue d'Anjou, presque au coin de la rue de la Ville-l'vque...

Le renseignement ne brillait pas par sa prcision, mais il devait
suffire  un Parisien pur sang tel que Victor Chupin.

--Bien des merci de l'obligeance, m'sieu, dit-il au chasseur... Avec vos
indications, un aveugle de naissance n'irait peut-tre pas tout droit
chez M. de Coralth, mais, moi, j'y vois clair, et j'ai une langue... Et
vous savez, s'il y a une rcompense, comptez sur moi, je repasserai
payer une tourne...

--Et si vous ne dnichez pas votre individu, ajoutrent les garons,
rapportez le billet de banque ici, on le lui rendra.

--Naturellement!... rpondit Chupin, qui prononait turellement....
Jusqu'au plaisir, messieurs...

Et il s'loigna  grandes enjambes.

--Revenir... grommelait-il, plus souvent! Tas de farceurs, j'ai vu le
moment o ils posaient la main sur mon image de changeur!

Mais la frayeur qu'il avait eue s'tait dissipe, et tout en prenant au
plus court pour gagner le faubourg Saint-Denis, il s'applaudissait du
succs de son stratagme.

--Car voil mon vicomte pinc, pensait-il... La rue d'Anjou-Saint-Honor
n'a pas cent numros, et quand je devrais aller de porte en porte, ce
serait vite fait!...

Il trouva sa mre en train de tricoter, comme toujours, quand il rentra.

C'tait le seul travail que sa ccit, presque complte, lui permt, et
elle s'y employait avec acharnement.

--Ah!... te voil, Toto, fit-elle joyeusement; je ne t'esprais pas
sitt... Sens-tu la bonne odeur?... Comme tu dois tre trs-fatigu,
ayant pass la nuit, je t'ai mis le pot-au-feu...

Comme toutes les fois lorsqu'il rentrait, Chupin embrassa la digne femme
avec cette tendresse respectueuse qui avait si fort surpris M. Fortunat.

--Tu es toujours trop bonne!... fit-il. Et moi, malheureusement, je ne
puis rester dner avec toi.

--Tu me l'avais promis, cependant.

--C'est vrai, m'man, mais les affaires, vois-tu, les affaires...

La brave femme hocha la tte.

--Toujours des affaires!... fit-elle.

--Dame!... quand on n'a pas dix mille francs de rentes!...

--Oui, tu es devenu travailleur, Toto, et cela me rend bien heureuse,
mais tu es trop ardent aprs l'argent, et cela me fait peur...

--C'est--dire que tu crains que je fasse quelque chose qui ne soit pas
honnte... Eh bien! et toi donc, m'man, et m'sieu Andr... crois-tu que
je vous oublie?

La brave femme se taisant, il passa dans la soupente qu'il appelait
pompeusement sa chambre, et rapidement il changea son costume,--le plus
neuf et le plus beau qu'il et,--contre un vieux pantalon  carreaux,
une blouse de laine noire et une casquette de toile cire.

Et quand il eut achev et donn  ses cheveux un certain tour,
vritablement il fut mconnaissable.

Au lieu et place de l'employ de M. Fortunat apparaissait un de ces
louches garnements qui font leur journe de six heures du soir  minuit,
autour des cafs et des thtres, et qui, tant que le jour dure,
battent des cartes grasses dans les bouges des barrires.

C'tait l'ancien Chupin qui ressuscitait... Toto Chupin tel qu'on
l'avait connu avant sa conversion.

Et lui-mme, se donnant un dernier coup d'oeil dans le petit miroir
suspendu au-dessus de sa table, fut tonn de sa physionomie...

--Cristi! murmura-t-il, je marquais mal, dans ce temps-l!

Il avait pris toutes sortes de prcautions pour ne faire aucun bruit en
s'habillant, mais en vain. Sa mre, avec cette prodigieuse acuit d'oue
des aveugles, avait suivi tous ses mouvements aussi srement que si elle
et t prs de lui, y voyant...

--Tu viens de te changer, Toto? demanda-t-elle.

--Oui, m'man...

--Pourquoi as-tu mis ta blouse, mon fils?

Si accoutum qu'il ft  l'trange perspicacit de sa mre, il fut
stupfait... Mais il ne songea pas  nier... Elle n'et eu qu' tendre
la main pour s'assurer qu'il mentait.

--C'est pour une course que j'ai  faire, rpondit-il.

Le visage si doux de l'aveugle tait devenu svre.

--Tu as donc besoin de te dguiser?... pronona-t-elle.

--Mais, m'man...

--Tais-toi, mon fils!... Quand on veut n'tre pas reconnu, c'est qu'on
va faire quelque chose de mal... Depuis que ton patron est venu ici, tu
me caches quelque chose... Ne sais-tu donc pas que je ressens tout ce
qui se passe en toi!... Prends garde, Toto!... Depuis que j'ai entendu
la voix de cet homme, je suis sre qu'il est capable de te pousser 
quelque crime, comme les autres, autrefois...

L'aveugle prchait un converti.

Depuis deux jours, le pisteur d'hritages se montrait sous un aspect
si trange, que Chupin,  part soi, s'tait promis de changer de patron.

--Je te jure de le lcher, m'man, dclara-t-il, ainsi, rassure-toi.

--Bien!... Mais en ce moment, o vas-tu?

Il n'tait qu'un moyen de rassurer compltement la digne femme, c'tait
de lui tout confier.

Ainsi fit Chupin, avec la dernire franchise.

--Eh bien!... reprit-elle, quand il eut fini, tu vois avec quelle
facilit tu te laisserais entraner!... Comment as-tu pu te charger de
faire ce honteux mtier d'espion, toi qui sais o il peut conduire!...
C'est la protection du bon Dieu qui t'a sauv cette fois-ci d'une action
que tu te serais reproche toute la vie... Les intentions de ton patron
sont bonnes, maintenant; elles taient criminelles, quand il t'a
command de suivre cette Mme d'Argels... Pauvre femme!... elle
s'tait sacrifie pour son fils, elle se cachait de lui, et tu
travaillais  la trahir!... Pauvre crature... Ah! qu'elle a d souffrir
et comme je la plains!... tre ce qu'elle est et se voir dnonce  son
fils!... Moi qui ne suis qu'une malheureuse, je serais morte de
honte!...

Chupin se mouchait  faire trembler les vitres, ce qui tait sa manire
de dissimuler son motion quand elle allait jusqu'aux larmes...

--Tu parles comme une bonne femme de mre que tu es, s'cria-t-il enfin,
et je suis plus fier de toi que si tu tais la plus belle dame et la
plus riche de Paris, parce-que tu es la plus honnte et la plus
vertueuse, et je ne serais qu'un lche, un feignant, le dernier des
propre--rien, si je te causais un chagrin... Et si jamais on me prend
 filer quelqu'un d'un pied, je veux qu'on me coupe l'autre... Mais
pour cette fois...

--Pour cette fois, va, Toto, je suis tranquille...

Il partit le coeur plus lger, et bientt ne songea plus qu' la
mission dont il tait charg.

Ce n'tait pas par pure fantaisie qu'il avait chang de costume. Son
imprudence de la nuit prcdente, chez Brbant, devait avoir fix sa
physionomie dans la mmoire du vicomte de Coralth, et au moment de
s'attacher  ses pas, il importait de drouter autant que possible ses
investigations...

Cependant, il arrivait  la rue d'Anjou-Saint-Honor, il commena
bravement ses recherches.

Elles ne furent pas heureuses tout d'abord. Partout o il entrait pour
demander le vicomte, on lui rpondait qu'on ne le connaissait pas.

Il avait dj visit la moiti de la rue, lorsqu'il arriva  une des
plus belles maisons, devant laquelle stationnait, toute pleine de pots
de fleurs, une de ces voitures basses et plates qu'emploient les
jardiniers...

Un vieux homme, qui parut  Chupin tre le concierge de la maison, et un
domestique en gilet rouge dchargeaient les pots du fleurs et les
rangeaient en ligne sous la porte cochre. La voiture vide, elle partit.
Aussitt Chupin s'avana, et, s'adressant au concierge:

--M. le vicomte de Coralth? demanda-t-il.

--C'est ici... Que lui voulez-vous?...

Ayant prvu cette question, Chupin avait prpar une rponse.

--Bien sr, fit-il, je ne viens pas le chercher pour lui payer la
goutte... Mais voil la chose: Je traversais le passage de la Madeleine,
une femme superbe m'appelle et me dit: M. de Coralth demeure dans la
rue d'Anjou, mais je ne sais pas son numro. Je ne peux pas aller le
demander de porte en porte, allez-y, et si vous me rapportez ici son
adresse, vous aurez cent sous!... Voil les cent sous gagns.

Servi par sa vieille exprience parisienne, Chupin avait si bien choisi
le prtexte qu'il fallait, que ses deux auditeurs clatrent de rire...

--Eh bien!... pre Moulinet, s'cria le domestique  gilet rouge, qu'en
dites vous? Est-ce pour avoir votre adresse que des femmes superbes
donneraient cent sous?...

--Pour a, non!... Mais ce n'est pas  vous non plus qu'une femme
enverrait des fleurs comme celles que voil... toutes fleurs
rarissimes!...

Chupin se retirait en saluant; le concierge l'arrta.

--Vous qui faites si bien les commissions, lui dit-il, nous
pargneriez-vous la peine de monter tous ces pots au second, si on vous
offrait un bon verre de vin?...

Nulle proposition ne pouvait tre plus agrable  Chupin...

Si port qu'il ft  s'exagrer ses moyens et la fcondit de ses
ressources, jamais il ne s'tait flatt de l'espoir de franchir le seuil
de M. de Coralth.

Or, il avait compris, sans grands efforts d'imaginative, que le
domestique  gilet rouge tait au service du vicomte, et que c'tait
chez le vicomte qu'il s'agissait de monter les fleurs...

Cependant, il sut dissimuler sa satisfaction, qui et pu paratre
singulire.

--Un verre de vin!... fit-il d'un ton maussade... Vous en mettrez bien
deux...

--Eh!... je mettrai la bouteille entire, mon garon, si le coeur vous
en dit, rpondit le domestique, avec cette facilit charmante des gens
qui font leurs gnrosits aux dpens d'autrui.

--Alors, s'cria Chupin, j'en suis!...

Et se chargeant de plusieurs pots, avec cette dextrit des gamins qui
gagnent leur vie au march aux fleurs, il ajouta:

--Montrez-moi le chemin.

Le domestique et le concierge le prcdrent dans l'escalier, sans rien
porter, comme de raison, et arrivs au second tage, ayant ouvert une
porte, ils dirent:

--C'est ici, entrez!...

Chupin se doutait bien que M. de Coralth devait tre mieux log qu'il ne
l'tait, lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, mais c'est  peine s'il avait
l'ide du luxe qui clatait dans l'antichambre.

La lanterne, pendue au plafond lui parut une pure merveille, et les
banquettes lui semblaient bien autrement superbes que le canap de M.
Fortunat.

--Le brigand ne s'amuse pas  des coquineries de deux sous...
pensa-t-il. Monsieur travaille dans le grand genre... Dcidment, a ne
pouvait pas durer, cette vie-l!

Il s'agissait de renouveler les fleurs des jardinires de toutes les
pices, et aussi celles d'une petite serre trs-habilement prise moiti
sur le balcon, moiti sur une jolie pice tendue de soie  grands
ramages, qui servait de fumoir. Or, le concierge et le domestique se
bornant  surveiller Chupin et  lui donner des ordres, il se trouva
visiter tout l'appartement.

Il admira le salon encombr de prcieux bibelots; la salle  manger en
vieux chne; la chambre  coucher, toute capitonne, avec son lit mont
sur une estrade comme un trne, et une sorte de bibliothque avec de
grandes armoires pleines de livres richement relis.

Tout cela tait beau, somptueux, magnifique; Chupin admirait mais
n'enviait pas ce luxe. Il se disait que si jamais il arrivait  amasser
honntement une grande fortune, son appartement serait tout autre. Il
et souhait plus de simplicit, quelque chose de plus mle, moins de
velours et de satin, de tapis, de tentures, de glaces, de capitons...

Ce sentiment ne l'empchait pas de se rcrier  chaque pice o il
entrait, et il avait l'art de donner tant de navet  son admiration,
que le domestique, flatt comme s'il et t le propritaire, mit une
sorte de vanit  lui tout faire examiner.

Il lui montra la cible devant laquelle tous les matins, pendant une
heure, M. le vicomte s'exerait avec un pistolet de salon... car M. le
vicomte tait de premire force au pistolet, et,  vingt pas, logeait
huit balles sur dix dans le goulot d'une bouteille.

Il lui exhiba les pes de combat de M. le vicomte, car  l'pe M. le
vicomte tait aussi fort qu'au pistolet, il prenait tous les jours une
leon d'une heure d'un des meilleurs matres d'armes de Paris et ses
duels avaient toujours t heureux.

Il lui fit voir encore le costume de chambre de velours bleu de M. le
vicomte, ses pantoufles fourres et jusqu'aux chemises soutaches de
soie qu'il mettait pour se coucher...

Mais ce fut le cabinet de toilette qui merveilla et stupfia Chupin.

Il resta bant, lorsqu'il vit l'immense table de marbre blanc, avec ses
trois cuvettes, ses ponges, ses botes, ses pots, ses flacons, ses
godets de toutes sortes; quand il compta les brosses par douzaines,
molles ou dures, pour la tte, la barbe, les mains, pour les frictions
et pour oindre de cosmtique la moustache et les sourcils...

Jamais il n'avait vu rassembls tant d'instruments bizarres, d'argent ou
d'acier, pinces, couteaux, canifs, ciseaux, grattoirs, limes,
bistouris...

--On se croirait chez un pdicure ou chez un dentiste, dit-il au
domestique... Est-ce que votre bourgeois se sert de cela tous les
jours?...

--Certainement... et plutt deux fois qu'une... pour sa toilette.

Chupin ne put dissimuler une grimace, et d'un ton d'bahissement
narquois:

--Eh bien! fit-il, excusez!... il doit avoir la peau propre!

Les autres clatrent de rire, et le concierge, aprs un regard
d'intelligence jet au domestique, dit entre haut et bas:

--Dame! c'est son tat  cet homme d'tre joli garon.

Le grand mot tait lch!

Dsormais Chupin tait sr de ce que lui avait fait souponner ce logis
voluptueusement coquet et ouat de toutes les recherches dlicates et
exquises comme le sanctuaire d'une idole.

Pendant qu'on changeait les jardinires, d'ailleurs, et dans
l'intervalle des neuf ou dix voyages qu'il avait faits de la porte
cochre  l'appartement, Chupin avait cout sournoisement et surpris
entre le domestique et le concierge des lambeaux de phrases qui
l'avaient singulirement clair.

Sans compter qu' tout moment, ds qu'il s'agissait de placer une plante
dans un endroit plutt que dans un autre, le domestique prononait,
comme un argument premptoire, que la baronne tenait  ce que cela ft
ainsi, ou que la baronne serait plus contente de tel arrangement, ou
encore qu'il se conformait aux ordres que lui avait donns la baronne.

D'o Chupin, forcment, avait conclu que ces fleurs taient envoyes par
une baronne, et qu'elle n'tait pas sans quelques droits sur
l'appartement...

Mais comment se nommait-elle?...

Il manoeuvrait assez adroitement pour le savoir, tout en dgustant un
verre de vin qu'on lui avait servi, quand on entendit dans la cour le
roulement d'une voiture...

--Parions que voici Monsieur qui arrive, s'cria le domestique en se
prcipitant  la fentre...

Chupin s'lana pour regarder aussi, et aperut un trs-lgant coup
bleu attel d'un cheval de prix... mais il ne vit pas le vicomte.

M. de Coralth montait dj l'escalier quatre  quatre, et la seconde
d'aprs, il entra en criant d'une voix irrite:

--Florent!... Eh bien, qu'est-ce que cela signifie? Vous laissez toutes
les portes ouvertes?...

Florent, c'tait le domestique  gilet rouge.

Il haussa lgrement les paules, en serviteur trop avant dans les
secrets de son matre pour avoir rien  en craindre, et du ton le plus
calme:

--Si la porte est ouverte, rpondit-il, c'est que Mme la baronne
vient d'envoyer des fleurs... un dimanche!... drle d'ide... Et
mme--ajouta-t-il en montrant Chupin, j'offre un verre de vin  ce brave
garon et au pre Moulinet, qui m'ont aid.

Chupin, tant qu'il pouvait, se dissimulait et se faisait petit,
tremblant d'tre reconnu.

M. de Coralth ne fit seulement pas attention  lui... Sa charmante
physionomie, toujours si souriante, tait bouleverse, et la symtrie de
ses beaux cheveux blonds tait drange. videmment, quelque dsagrment
lui survenait.

--Je vais ressortir, dit-il  son domestique, mais avant j'ai deux
lettres  crire que vous porterez immdiatement.

Il passa dans le salon, sur ces mots, et Florent n'attendit pas que la
porte ft referme pour lcher un matre juron.

--Que le diable t'emporte! s'cria-t-il... Chien de mtier!... Voici
qu'il faut me mettre en course, maintenant... Il est cinq heures et j'ai
rendez-vous  cinq heures et demie!...

Une soudaine esprance fit battre le coeur de Chupin.

Il toucha du doigt le bras du domestique, et de l'air et du ton les plus
engageants:

--Je n'ai rien  faire, moi, m'sieu, dit-il, et votre vin est si bon que
si vous vouliez seulement me payer l'usure de mes souliers, je me
chargerais de vos commissions...

La tournure de Chupin n'tait pas de nature  inspirer grande confiance,
de l vient probablement que le domestique rpondit:

--Ce n'est pas de refus, mais... vous comprenez, cela dpendra.

Le vicomte n'en avait pas long  crire.

Il ne tarda pas  reparatre, tenant  la main deux lettres qu'il jeta
sur la table en disant:

--L'une de ces lettres est pour Mme la baronne. Vous ne la remettrez
qu' elle-mme ou  sa femme de chambre... il n'y a pas de rponse...
Vous porterez ensuite l'autre  son adresse, et vous attendrez qu'on
vous donne un mot que vous mettrez sur mon bureau... et htez-vous.

Ayant dit, M. le vicomte de Coralth sortit comme il tait entr, tout
courant, et bientt retentit le roulement de son coup...

Florent, le domestique  gilet rouge, tait cramoisi de colre...

--L!... fit-il, s'adressant plus  Chupin qu'au concierge, que vous
disais-je?... Une lettre  remettre  la baronne en mains propres ou 
la femme de chambre... et en cachette, comme de juste, sans que le
baron, qui est le jobard de la chose, s'en doute... Il n'y a que moi
pour faire cette commission-l...

--Celle-l, bon!... objecta Chupin, mais l'autre?...

Le domestique n'avait pas encore examin la seconde lettre.

Il la prit sur la table, et tout en examinant l'adresse:

--Celle-ci, mon garon, rpondit-il, on peut vous la confier... et c'est
fort heureux, vraiment, car elle n'est pas pour la maison d' ct...
Les matres, ma parole, sont prodigieux!... Vous arrangez vos petites
affaires pour vous donner un peu de bon temps, et au moment o vous vous
croyez libre, paf!... ils vous envoient aux cinq cents diables, sans
vous demander seulement si cela vous convient... Sans votre bonne
volont, je ratais un dner avec des femmes charmantes... Mais surtout,
ne flnez pas en route... je me fends de l'impriale de l'omnibus...
Et vous avez entendu, il y a une rponse... Vous la remettrez  M.
Moulinet, qui, en change, vous donnera quinze sous pour la course et
six sous pour l'omnibus, total: un franc zro cinq... autrement dit en
chiffres ronds, une belle pice de vingt sous... Aprs cela, vous savez,
si vous pouvez extirper un pourboire aux gens chez qui vous allez... je
vous le donne.

--Compris, m'sieu!... Le temps de rendre une rponse  la femme superbe
qui m'attend au passage de la Madeleine, et je file... Passez-moi le
poulet.

--Voil!... dit le domestique au gilet rouge en tendant la lettre.

Mais au premier regard qu'il jeta sur l'adresse, Chupin devint tout
ple et ses yeux s'carquillrent prodigieusement.

Voici ce qu'il avait lu:

    _Madame Paul--dbitante de tabac--quai de la Seine,
     la Villette._

Quelque grand que ft son empire sur lui, son motion avait t trop
visible pour n'tre pas remarque des autres.

--Qu'avez-vous?... lui demandrent-ils ensemble, qu'est-ce qui vous
prend?

Un puissant effort de volont lui avait dj rendu son sang-froid, et
prompt  couvrir sa faute d'un prtexte:

--J'ai, rpondit-il d'un ton maussade, que je me ddis... Me donner
quinze sous pour mesurer le trottoir d'ici  La Villette... vous ne le
voudriez pas. Ce n'est pas une course, a, m'sieu; c'est un voyage...

Son explication passa sans difficult; on crut simplement qu'il abusait
du besoin qu'on avait de lui... c'tait si naturel!

--Une carotte, quoi! fit le domestique  gilet rouge; eh bien, soit!
vous aurez trente sous... mais en route!

--On part! s'cria Chupin;  tantt...

Et imitant avec une perfection dsolante pour les oreilles le sifflet
d'une locomotive, il s'lana dehors avec une rapidit du meilleur
augure...

Seulement, ds qu'il fut  vingt pas de la maison, il s'arrta court.

D'un oeil expriment, il examina le terrain autour de lui, et avisant
un coin obscur il courut s'y blottir.

--Cet imbcile  gilet rouge va sortir, pensait-il, pour porter la
lettre  cette fameuse baronne, je le suis, je regarde o il entre,
et... v'lan dans le noir!... Je dcouvre le nom de la bonne... dame
charitable un petit sou, s'il vous plat... qui fleurit si bien ce
brigand de vicomte.

L'heure et le jour servaient ses intentions. La nuit venait, hte par
un brouillard assez pais, les rverbres n'taient pas encore allums
et comme on tait dimanche, presque toutes les boutiques taient
fermes.

Mme, il faisait si sombre, qu'il s'en fallut de rien que Chupin ne
reconnt pas Florent, lorsqu'il sortit.

Il ne ressemblait en rien, il est vrai, au domestique  gilet rouge de
tantt.

Ce garon avait la clef de l'armoire aux vtements de son matre, et il
l'utilisait  l'occasion, cela sautait aux yeux... Il s'tait adjug, ce
soir-l, un de ces pantalons de couleur tendre, dont M. de Coralth avait
la spcialit, une redingote  revers immenses, un peu troite pour lui,
et un dlicieux chapeau plat...

--Et voil! grommelait Chupin, qui s'tait lanc sur ses traces... O
il y a de la gne, il n'y a pas de plaisir...

Ce n'est pas  moi que mes domestiques la feront, celle-l, quand j'en
aurai....

Mais il s'interrompit, s'effaant prudemment contre une porte cochre.

Le brillant Florent sonnait  la porte d'une des plus somptueuses
habitations de la rue de la Ville-l'vque.

On lui ouvrit, il entra.

--Eh bien! pensa Chupin, a n'a pas t long... Pas btes, le vicomte et
la baronne... Quand on a des fleurs  s'envoyer, c'est commode d'tre
voisins...

Dj, il avait explor les environs et aperu un vieux bonhomme qui
fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique. Il s'en approcha, et
trs-poliment:

--Pourriez-vous me dire, m'sieu, interrogea-t-il,  qui cette grande
btisse?...

--C'est l'htel du baron Trigault, rpondit l'inconnu sans quitter sa
pipe.

--Merci, m'sieu, fit gravement Chupin, et excusez... si je vous ai
demand a, c'est que je cherche une maison  acheter...

Et sur ce, aprs avoir rpt quatre ou cinq fois le nom de Trigault
pour bien l'enfoncer dans sa mmoire, il se mit  jouer des jambes
consciencieusement, dans la direction de la Villette.

Tout marchait comme sur des roulettes, mieux et mille fois plus vite
qu'il n'et os seulement le souhaiter; il et d tre ravi... Eh bien!
non, tant il est vrai que le succs rend exigeant.

La lettre qu'il portait le brlait comme s'il et eu un fer rouge dans
la poche.

--Mme Paul... grommelait-il. Pour sr, cette dame est la lgitime de
mon brigand... D'abord, Paul, c'est son prnom  lui... Ensuite, on
m'avait dit qu'elle avait achet la grance d'un bureau de tabac...
c'est donc bien cela, en plein!... Moi qui les croyais brouills  mort,
le mari et la femme, les voil qui s'crivent...

Pour connatre le contenu de cette missive, Chupin et donn, ainsi
qu'il le disait, une chopine de son sang... L'ide de l'ouvrir lui tait
bien venue, et ce n'tait pas, il faut en convenir, d'honorables
scrupules de dlicatesse qui l'avaient arrt...

Ce qui l'avait arrt, c'tait un coquin de cachet de cire grenat,
paillete d'or, trs-soigneusement appliqu, et qui et infailliblement
trahi la moindre tentative d'effraction.

Chupin portait la peine des dfauts de Florent. Ce cachet tait une
prcaution du vicomte contre l'incurable curiosit de son domestique.

Le brave garon en tait donc rduit  lire et  relire la suscription,
et  flairer le papier qui embaumait la verveine et l'iris.

Mais son esprit prompt et hardi aux soupons s'garait en conjectures
inoues...

Entre cette lettre destine  la femme de M. de Coralth et la lettre
porte  la baronne, Chupin croyait entrevoir une relation... Et
pourquoi non?... N'avaient-elles pas t crites ensemble et sous
l'empire d'un mme sentiment: une contrarit?

Il est vrai qu'il s'puisait  chercher un rapport vraisemblable entre
la dbitante de tabac de la Villette et la baronne millionnaire de la
rue de la Ville-l'Evque...

Cependant, si l'imagination de Chupin trottait, ses jambes ne restaient
pas inactives... Il remonta l'interminable rue Lafayette, dboucha au
haut du faubourg Saint-Martin, traversa le boulevard extrieur et enfin
reprit haleine  la rue de Flandre.

--M'y voici!... murmura-t-il, et un peu plus vite qu'un omnibus...

Le quai de la Seine, o il se rendait, est une large voie qui se
prolonge entre la rue de Flandre et le canal de l'Ourcq.

A gauche, elle est borde de bicoques, d'affreuses petites masures, de
chantiers et d'immenses dpts de charbon.

A droite, du ct du canal, ce ne sont que pauvres choppes et magasins
provisoires, btis de boue et de pltras, laids, sales, enfums...

Dans le jour, pas de quartier plus vivant et plus bruyant que ce quai,
o se concentre l'immense mouvement du port de la Villette...

Rien de plus lugubre le soir, quand les chantiers sont ferms, quand les
rares becs de gaz ajoutent  l'horreur des tnbres, lorsqu'il n'y a,
pour rompre le silence, que le clapotement de l'eau trouble par quelque
marinier copant son bateau...

--Sr, le vicomte se sera tromp, pensait Chupin, il n'y a pas de dbit
sur ce quai.

Si, cependant... Ayant dpass la rue de Soissons, il aperut au loin,
expirant dans la brume, la lueur rougetre d'une lanterne de marchand de
tabac...




X


Touchant au but, Chupin ralentit le pas, et c'est avec les plus savantes
prcautions qu'il s'approcha de la boutique, jusqu' coller son museau
fut contre le vitrage...

Il jugeait utile de voir, avant de se montrer, et d'tudier l'intrieur
du dehors pour composer son entre.

Et certes, rien ne l'empchait d'observer  son aise, et longuement.

La nuit tait noire, le quai dsert. Personne, pas un bruit, rien... Le
brouillard pais et puant touffait jusqu'aux joyeuses rumeurs de la
barrire voisine.

C'tait sinistre  donner le frisson  ce vieux gamin de Paris, qui
n'tait gure impressionnable, cependant, et qui dans les coins les plus
perdus de sa ville se sentait chez lui autant qu'un bourgeois dans les
diffrentes pices de son appartement.

--Il faut, pensait-il, que la lgitime de ce sclrat de Coralth ait
moins de cent mille livres de rente pour tre venue s'tablir ici...

Et en effet, rien d'affreux comme la maison o tait install le dbit
de tabac... C'tait une bicoque  un seul tage, btie, selon
l'expression populaire, de boue et de crachat, toute branlante et tout
en ruines, taye de deux cts, et dont on avait masqu les lzardes en
clouant des vieilles planches de bateaux contre la faade...

--Positivement, se dit Chupin, je ne serais pas tranquille l-dedans,
les jours de grand vent...

La boutique elle-mme, assez grande, mais sordide et repoussante de
malpropret, criait misre... Le long des murs, dont le crpi
s'caillait, l'humidit suintait en larmes verdtres...

Le carreau disparaissait sous une couche paisse et ingale, de cette
boue de charbon noire et gluante, qui est le sol mme du quai de la
Seine...

Un marchand de dmolitions avait vendu au hasard le mobilier: le
comptoir, avec ses quatre pots de grs, et ses deux paires de balances,
et aussi les vitrines dpareilles o on apercevait des pipes et des
papiers  cigarettes, des petits verres et plusieurs bouteilles 
tiquettes barioles, cinq ou six botes de cigares et quelques paquets
de tabac, mouill, on le devinait, autant qu'une ponge qu'on retire de
l'eau...

Comparant ce bouge lugubre au voluptueux intrieur du vicomte de
Coralth, Chupin se sentait le coeur serr, et la colre bouillait dans
ses veines...

--Rien que pour a, grondait-il, les dents serres, on devrait le
fusiller, le propre--rien!... Laisser crever sa femme de faim!...

Car c'tait bien la femme de M. de Coralth qui tenait ce dbit.

Chupin, qui l'avait vue autrefois, la reconnaissait derrire son
comptoir, encore qu'elle ft cruellement change et  peine
reconnaissable.

--C'est bien elle, murmurait-il... C'est bien Mlle Flavie.

Il lui donnait son nom de jeune fille.--Pauvre femme!...

Pauvre crature!... en effet!... Sans doute, elle tait jeune encore;
mais le malheur, les chagrins, les regrets, les privations horribles,
les jours employs  se procurer sa chtive existence, les nuits
consumes dans les larmes, l'avaient, bien avant l'ge, vieillie, fane,
fltrie, dtruite...

La chtive clart d'une lampe au schiste, accroche au plafond, tombant
d'aplomb sur son visage, en accentuait encore la pleur et la maigreur,
projetant des ombres noires sous ses sourcils, et faisant saillir, comme
ceux d'un squelette, les os de ses tempes et de ses mchoires...

De sa beaut, qui avait t saisissante, rien ne restait que ses
cheveux, encore magnifiques, mais ternes et emmls, comme si le peigne
ne les et pas touchs depuis des semaines, et aussi ses grands yeux
noirs dmesurs, qui brillaient d'un clat phosphorescent, l'clat de la
fivre qui couve comme un incendie, qui mine sourdement, brle et tue...

En elle, d'ailleurs, tout trahissait d'horribles revers, ports sans
dignit.

Si elle avait lutt, autrefois, dans les commencements, elle ne luttait
plus, on le voyait...

Son costume, sa robe de soie honteusement dlabre, sa capeline
crasseuse, rvlaient la plus profonde incurie, l'abandon complet de
soi, cette indiffrence morbide qui suivent les grandes catastrophes
dont on n'espre pas se relever...

--Ce que c'est que de nous!... songeait philosophiquement Chupin. Une
fille leve comme une reine,  faire ses quatre volonts... Hein!... si
on lui avait prdit cela, dans le temps, si on lui avait dit qu'il y a
des hauts et des bas... comme elle vous aurait ri au nez!... C'est que
je la vois encore, au temps o elle conduisait elle-mme ses petits
chevaux gris... Et hue!... et hop!... et clic et clac!... Et gare
dessous, tant pis pour le monde!... Paris, c'tait comme une grande
boutique, o elle n'avait qu' choisir... Elle disait: Je veux a, et
elle l'avait... Mais voil!... Un joli garon passe, on le demande pour
mari; papa, qui ne sait rien refuser, le donne... Et maintenant: Pour
deux sous en carotte, bourgeoise, et bon poids!...

Ce qui l'attardait au vitrage, c'est qu'il distinguait fort bien que la
jeune femme causait avec une personne qui se trouvait dans une seconde
pice dont la porte tait grande ouverte, juste derrire le comptoir.

Cette personne, Chupin et donn bonne chose pour l'apercevoir
seulement... il n'y parvint pas.

En dsespoir de cause, il allait entrer, quand il vit la jeune femme se
dresser tout  coup et prononcer quelques mots d'un air mcontent.

Et ses regards, au lieu de se tourner vers la porte de la seconde
pice, se dirigeaient en face d'elle, vers un coin de la boutique...

--Il y a donc quelqu'un l? se dit Chupin intrigu.

Il changea de place, se haussa sur la pointe des pieds, pour regarder,
et en effet, il aperut un petit garon de trois  quatre ans, maigre,
au teint blafard, vtu de haillons, qui jouait avec les dbris d'un
cheval de carton.

Cette vue le fit bondir...

--Il y a un enfant!... gronda-t-il. Non-seulement le brigand lche sa
femme, mais il laisse son moutard en plan!... Encore a  mettre sur la
note, mon bonhomme, et nous compterons nous deux, et il faudra payer!...

Sur cette menace, il entra brusquement.

--Que faut-il vous servir, monsieur? demanda la jeune femme.

--Rien, madame; je vous apporte une lettre.

--A moi? Vous devez vous tromper.

--Pardonnez-moi: vous tes bien madame Paul?

--Oui.

--Alors, ceci est bien pour vous.

Et il tendait la lettre que lui avait confie Florent.

La jeune femme, non sans hsitation, avanait la main, toisant le
commissionnaire d'un air surpris, lorsqu'enfin, apercevant l'criture,
elle poussa un cri:

--Ah! mon Dieu!...

Et aussitt, se retournant vers la porte ouverte derrire elle:

--M. Mouchon, cria-t-elle, M. Mouchon! C'est de lui, c'est de mon mari,
c'est de Paul! Venez, venez!...

Un homme d'une cinquantaine d'annes, ventru, au crne chauve et
dprim,  l'air  la fois bte, grillard et sournois, se montra
timidement, sa casquette  la main...

--Eh bien! chre enfant, fit-il d'une voix flte, que vous disais-je:
tout vient  point  qui sait attendre...

Elle avait bris le cachet, elle lut d'un trait, avidement, puis tout 
coup, battant joyeusement des mains:

--Il consent, s'cria-t-elle... Il a eu peur, il me prie seulement
d'attendre un peu, tenez, lisez!...

Mais M. Mouchon ne pouvait pas lire sans ses lunettes, et il perdit bien
deux minutes  explorer ses poches avant de les trouver...

Puis, quand il les eut chausses, la lumire tait si chtive, qu'il lui
fallut trois minutes encore pour dchiffrer la missive.

Pendant ce temps, Chupin le dtaillait et l'valuait:

--Qu'est-ce que ce vieux papa? pensait-il. Un rentier, cela se voit 
son linge...  moiti cossu, ses lunettes ne sont pas en or... mari, il
a une alliance au doigt... qui a une fille, les coins de sa cravate sont
brods... qui demeure dans les environs, puisque bien mis comme il est
il a une casquette... Mais que faisait-il, dans la pice  ct, sans
chandelle?...

M. Mouchon avait achev.

--Que vous avais-je dit, pronona-t-il... A bon conseil, prompt
succs...

--Oui, c'est vrai, vous avez raison!

Elle avait repris sa lettre et, l'oeil brillant de joie, la relisait,
comme pour bien s'en prouver la ralit.

--Et maintenant, interrogea-t-elle, que faire?... Attendre, n'est-ce
pas?...

Le vieux monsieur eut un soubresaut.

--Jamais!... dclara-t-il, jamais!... Il faut battre le fer pendant
qu'il est chaud.

--Cependant il me promet...

--Promettre et tenir sont deux, et un bon tiens vaut mieux que deux tu
l'auras...

--C'est qu'il demande une rponse...

--Rpondez-lui que qui paye ses dettes s'enrichit; payez, et vous serez
considr...

Mais il s'arrta court, montrant  la jeune femme le commissionnaire
dont les yeux brillaient de la plus ardente curiosit...

Elle comprit. Vivement elle emplit de liqueur un petit verre qu'elle
plaa devant Chupin, et lui offrit un cigare en disant:

--Asseyez-vous, voici de quoi prendre patience en nous attendant.

Et elle suivit le vieux monsieur dans la seconde pice dont elle ferma
la porte.

--a va bien! pensait Chupin, qui ne se sentait pas de joie; a se
corse, on va commencer  rire...

N'et-il pas eu la prcoce pntration qu'il devait  sa vie accidente,
la jeune femme, en dix mots, et le vieux monsieur, en six proverbes, en
avaient dit assez pour le mettre au courant de la situation.

Il connaissait maintenant, croyait-il, le contenu de la lettre qu'il
venait d'apporter aussi parfaitement que s'il l'et lue.

Il s'expliquait l'air furieux de M. de Coralth, et l'ordre qu'il avait
donn de se hter...

Enfin, il voyait distinctement et comprenait la relation qu'il avait
tout d'abord vaguement souponne entre la lettre  la baronne Trigault
et la lettre  l'pouse lgitime, et que l'une tait la consquence de
l'autre...

Et toutes les circonstances de cette affaire s'enchanaient,
estimait-il, logiquement et comme fatalement.

Abandonne par son mari, Mme Paul avait fini par se lasser de la
misre et des privations... Elle s'tait mise un beau matin  la
recherche de ce lche, l'avait retrouv et lui avait crit:

     Je consens  ne pas embarrasser ta vie, mais  la condition que tu
     nous donneras le ncessaire,  moi, qui suis ta femme,  mon enfant
     qui est le tien... Je veux tant, pour telle poque... Si tu me
     refuses, j'apparais et je te perds... Le scandale ne me servira pas
     de grand chose, c'est vrai, mais du moins je n'aurai plus  endurer
     ce supplice de te savoir entour de toutes les recherches du luxe,
     pendant que je meurs de faim...

Oui, videmment, elle lui avait crit cela. Ce n'tait pas le texte,
sans doute, c'tait  coup sr le sens.

Et au reu de sa lettre, Coralth, ainsi qu'elle venait de le dire, avait
t terrifi... Il n'avait que trop senti que du jour o sa femme se
montrerait et crierait sur les toits son vrai nom et son pass, c'en
serait fait de lui...

Mais il n'avait pas d'argent... Les honntes jeunes messieurs comme le
vicomte de Coralth n'ont pas de rserve ni d'conomies. C'est une des
fatalits de leur industrie d'tre condamns  une dpense constante.

Alors, en cette prilleuse extrmit, le couteau sur la gorge, pour
ainsi dire, le brillant vicomte avait rpondu  sa femme de prendre
patience, et crit  la baronne pour la prier ou pour lui commander,
selon les termes o ils en taient, de lui prter la somme qu'on
exigeait de lui...

Une particularit cependant intriguait Chupin.

Il se rappelait avoir ou dire, autrefois, que Mlle Flavie tait la
fiert mme, et qu'elle adorait son mari jusqu' la folie... Ce grand
amour s'tait donc vanoui!... La misre l'avait donc  ce point
dtrempe et brise, qu'elle se rsignait  descendre aux plus honteuses
concessions.

Si elle connaissait l'existence de son mari, comment ne prfrait-elle
pas la faim, l'hpital, la fosse commune,  un secours de lui?

Qu'en un moment de rage, elle ft alle droit  lui, qu'elle l'et
soufflet de toutes les infamies de son pass, en prsence de ses
brillants amis... qu'elle l'et perdu, ruin, prcipit dans la boue,
qu'elle se ft venge enfin, Chupin et admis cela...

Il ne pouvait comprendre qu'une femme si jeune descendt jusqu' tirer
parti de l'ignominie de l'homme qu'elle avait aim, jusqu' pratiquer le
chantage le plus dshonorant...

--Le plan n'est pas d'elle, se dit Chupin, aprs avoir rflchi... C'est
l'autre, le vieux dplum qui aura machin la chose...

De cette faon, tout lui parut clair et comme prouv, et il et pari
son cou  couper, un enjeu srieux, que rien ne lui chappait...

Un moyen, du reste, s'offrait  lui de vrifier ses conjectures...

La jeune femme, en se retirant dans la pice voisine, n'avait pas emmen
son petit garon. Il tait toujours l, assis sur le pav boueux de la
boutique, jouant avec son cheval de carton, sans bruit, comme les
enfants habitus  tre rudoys.

Chupin l'appela.

--Viens, mon petit, viens...

Il se leva et timidement s'approcha, regardant cet tranger avec de gros
yeux remplis de dfiance et d'tonnement.

La repoussante malpropret de ce pauvre petit tait contre la mre une
terrible accusation... Ne l'aimait-elle donc pas?... L'incurie du
malheur a des bornes... Depuis combien de temps ne lui avait-on lav ni
le visage ni les mains?... Ses vtements tout souills de taches
tombaient en loques...

Il tait gentil, cependant, et, malgr son air farouche, paraissait
intelligent... Il tait blond et ressemblait  M. de Coralth d'une faon
frappante.

Chupin le prit sur ses genoux, et aprs s'tre assur que la porte de
communication tait bien ferme:

--Comment t'appelles-tu, petit? demanda-t-il.

--Paul.

--Connais-tu ton papa?

--Non.

--Ta maman ne t'en parle donc jamais?

--Oh! si!...

--Que t'en dit-elle?

--Qu'il est bien riche, bien riche!...

--Et aprs?...

L'enfant ne rpondit pas, soit que sa mre ne lui et rien dit autre
chose, soit que cet instinct qui prcde l'intelligence comme l'aurore
le jour, l'avertt que devant un inconnu il devait se taire.

--Il ne vient donc jamais vous voir, ton papa? insista Chupin.

--Jamais.

--Pourquoi?...

--Maman est trs-pauvre!

--Et tu n'as pas envie d'aller le voir?

--Je ne sais pas... Mais il viendra, lui, et il nous emmnera dans une
grande maison... Il faudra bien qu'il vienne, maman l'a dit, et il lui
donnera beaucoup d'argent et des belles robes, moi j'aurai des jouets
tout plein...

Fix de ce ct, Chupin continua:

--Et ce vieux monsieur, qui est avec ta maman, de l'autre ct, tu le
connais...

--Oh! oui... c'est Mouchon.

--Qui a, Mouchon?

--C'est ce monsieur qui a ce beau jardin, vous savez bien, au coin de la
rue Riquet, o il y a des raisins si bons, j'irai avec lui en manger...

--Vient-il vous voir souvent?...

--Tous les soirs... Tiens, il a toujours des bonnes choses  manger dans
sa poche pour maman et pour moi.

--Pourquoi donc se met-il dans la chambre  ct, sans lumire?...

--Ah!... il dit comme cela qu'il ne faut pas que les pratiques le
voient...

Poursuivre cet interrogatoire, faire de cet enfant l'innocent
dnonciateur de sa mre, et t un acte abominable... Chupin sentit
qu'il avait dj abus.

Il embrassa donc le petit garon  la place la moins barbouille de son
visage, et le posa  terre, en lui disant:

--Va jouer.

Avec une prcision cruelle, le pauvre petit avait rvl le caractre de
sa mre... Que savait-il par elle de son pre?... Qu'il tait riche et
que, s'il revenait, il apporterait beaucoup d'argent et de belles
robes... Toute la jeune femme tait l.

Chupin pouvait s'enorgueillir de sa perspicacit: toutes ses
suppositions se trouvaient confirmes.

Il n'tait pas jusqu'au sieur Mouchon qu'il n'et pntr d'un coup
d'oeil... Il avait reconnu un de ces vieux drles ladres et vicieux
qui utilisent leurs loisirs au profit de leur dpravation, hypocrites
patients qui font de la misre leur pourvoyeuse, et dont la passion
n'est prodigue que de conseils.

--Sr, pensa Chupin, il fait la cour  Mme Paul.. Si ce n'est pas
honteux! Vieux grigou! nourris-la, au moins...

Jusqu'alors, ses proccupations lui avaient fait oublier son petit verre
et son cigare. Il avala d'un trait la liqueur qui lui avait t
verse... Allumer le cigare devait tre plus difficile...

--Allons, bon! grogna-t-il, encore un incombustible!... Vrai, quand je
fumerai des havanes  dix sous, ce n'est pas ici que je viendrai les
acheter...

Il usait force allumettes, et tirait sur ce malheureux cigare  se
crever la poitrine, quand la porte du fond s'ouvrit, et Mme Paul
reparut tenant une lettre ferme  la main...

Elle tait affreusement trouble, et son anxit tait visible.

--Je ne puis me dcider, disait-elle au sieur Mouchon, dont on
apercevait dans l'ombre le profil sournois, non, je ne puis... Envoyer
cette lettre, c'est renoncer  tout jamais  un retour de mon mari...
Quoi qu'il arrive, il ne me la pardonnera pas.

--Et aprs, rpondit le vieux monsieur, se conduira-t-il plus mal avec
vous?... Allez donc, chat gant n'a jamais pris de souris...

--Il va me har.

--Mais non!... qui veut des caresses bat son chien... et d'ailleurs le
vin est tir, n'est-ce pas, il faut le boire...

Cette singulire logique la dcida. Elle remit la lettre  Chupin, et
tirant de sa poche une pice de vingt sous, elle la lui tendit.

--Voil pour votre peine.

Lui, d'un mouvement machinal, allongea vivement la main, mais il la
retira plus vite encore, en disant:

--Non, merci, gardez... je suis pay.

Et il sortit...

Assurment, la mre de Chupin,--la pauvre bonne femme, pour parler son
langage,--et t heureuse et fire du dsintressement de son fils.

Le matin mme, il avait refus les dix francs par jour que lui proposait
M. Fortunat; le soir, il refusait les vingt sous que lui offrait Mme
Paul.

Ce n'tait rien en apparence, c'tait norme en ralit, et bien
significatif de la part de ce pauvre garon, rduit, faute d'ducation,
 demander son pain quotidien aux hasards de ces mille mtiers inconnus
qui s'agitent et intriguent dans les bas-fonds de la civilisation
parisienne.

Et tout en regagnant la rue de Flandre, il marmottait:

--Prendre les vingt sous de cette pauvre crature, qui n'a peut-tre pas
mang son content, jamais de la vie! On est un homme ou on ne l'est
pas!...

Il faut le dire: en aucune occasion, l'argent ne lui avait procur de
jouissance comparable  l'intime satisfaction qu'il prouvait.

Il se sentait grandir dans sa propre estime, en songeant qu'il mettait
au service du bien toutes les facults et toute l'nergie qu'il
dpensait jadis au profit du mal...

tre l'artisan du salut de Pascal Frailleur, cette pure victime des
plus lches coquins, n'tait-ce pas, jusqu' un certain point, racheter
le crime qu'il avait commis autrefois!

Et cependant il tait une circonstance qui dpassait son entendement.

Comment un de ces aventuriers qui tout  coup surgissent dans le beau
monde de Paris, qu'on accepte parce qu'ils s'imposent, sans qu'on sache
qui ils sont ni d'o ils viennent, comment un misrable tel que le
vicomte de Coralth avait-il pu seulement entamer l'honneur de Pascal
Frailleur?

Eh quoi!... la rputation d'un honnte homme est donc en quelque sorte 
la merci du premier intrigant qu'il gne!...

Le monde est-il donc si mal fait, qu'une ignoble comdie de cinq minutes
pse plus, dans les balances fausses de l'opinion, que toute une vie de
courage, d'honneur et de probit!...

On voit de ces exemples aux poques o les plus gens de bien, loin de
s'affirmer hardiment en face des coquins, descendent, sous prtexte de
sociabilit,  toutes sortes de concessions, qui sont autant de
dangereuses lchets...

Quand les hommes honntes ce tiennent cois, le monde est aux
impudents!...

Tout entier  ces rflexions, Chupin n'tait point tent d'ouvrir la
rponse qu'il portait pour en prendre connaissance.

Les mmes sentiments s'agitaient en lui, qui l'avaient empch de tirer
du fils de Mme Paul des renseignements plus prcis...

Arriver  la vrit par la seule force de sa pntration!... Il y avait
l de quoi tenter sa jeune vanit.

Or, qu'avait-il besoin de recourir  un acte qui peut se justifier, sans
doute, que l'intrt de la lgitime dfense excuse et absout, mais qui
n'en est pas moins fcheux en lui-mme et hasard?...

Lui tait-il indispensable de violer le sceau de cette lettre pour en
connatre le contenu?

Les quelques mots changs entre Mme Paul et le sieur Mouchon, le
conseiller aux proverbes, ne lui avaient-ils pas appris,  n'en pouvoir
douter, qu'il portait un ultimatum et qu'il y tait signifi au vicomte
de Coralth d'avoir  l'excuter dans les dlais indiqus, sous peine
d'un scandale mortel pour lui?

Les certitudes de Chupin  cet gard taient si positives, que dj il
se creusait la cervelle  imaginer comment tirer parti de ces
dcouvertes pour le plus grand profit de Pascal et de Mlle
Marguerite...

Mettre aux prises la jalousie de Flavie, la femme abandonne, et
l'orgueil offens de la baronne Trigault, voquer l'infamant pass de
Coralth et l'en craser, cela semblait  Chupin indiqu par les
vnements mmes.

Mais par quelles combinaisons amener un dnoment bruyant, terrible,
affreusement scandaleux, qui ft l'clatante rhabilitation de Pascal,
voil ce qu'il cherchait avec l'ardeur d'un dramaturge qui, ayant trouv
le sujet d'une pice, le tourne et le retourne dans son esprit, pour en
tirer tout ce qu'il peut donner.

Avec de telles penses, la route, au retour, devait lui paratre plus
courte qu' l'aller, et c'est presque sans s'en apercevoir qu'il arriva
rue d'Anjou-Saint-Honor, devant la maison de M. de Coralth.

Ayant  comparatre devant M. Moulinet, le concierge, il teignit tant
qu'il put la flamme de son regard, et c'est grim de son air le plus
candide qu'il entra.

O surprise! M. Moulinet et son pouse n'taient pas seuls dans leur
loge.

Florent tait l, en train de prendre le caf avec eux.

Et mme, le digne valet s'tait dpouill des lgances empruntes 
son matre, et avait revtu son gilet rouge.

Il semblait d'une humeur massacrante, et son dpit tait rellement bien
lgitime.

De chez M. de Coralth chez la baronne, il n'y avait qu'un saut; mais il
est des fatalits!... La baronne, en recevant la lettre des mains de sa
femme de chambre, avait fait courir aprs Florent pour lui dire
d'attendre, qu'elle voulait lui parler... et elle avait eu
l'inconvenance de lui laisser croquer le marmot plus d'une heure...

Si bien que de fil en aiguille, comme il disait, il avait manqu le
dner des femmes charmantes qui lui avaient donn rendez-vous, et que de
dsespoir il tait revenu partager la soupe de ses amis les
concierges...

--Vous avez la rponse? demanda-t-il  Chupin.

--La voici.

Ayant gliss la lettre de Mme Paul dans la poche d'estomac de son
tablier, Florent venait de compter  son commissionnaire les trente sous
stipuls, quand on entendit au dehors le cri traditionnel...

--Porte, s'il vous plat!...

C'tait le coup bleu de M. de Coralth.

Le vicomte descendit lgrement, sous le porche, et apercevant son
domestique, dvor d'impatience, il s'approcha en disant:

--Mes commissions?

--Elles sont faites.

--Vous avez vu Mme la baronne?...

--Elle m'a fait attendre deux heures pour me dire que M. le vicomte ne
devait pas s'inquiter, qu'elle avait un moyen sr pour demain...

M. de Coralth parut respirer plus librement.

--Et la... dbitante de tabac? poursuivit-il.

--Voici ce qu'elle m'a donn pour monsieur...

D'une main fivreuse, le vicomte prit la lettre, l'ouvrit, la parcourut
d'un regard, et aussitt, saisi d'une colre folle, furieuse  ce point
de lui faire oublier qu'il se donnait en spectacle, il se mit  la
froisser rageusement, cette lettre,  la mordre,  la dchirer en menus
morceaux en mugissant des blasphmes  tonner un charretier...

Puis, soudain, la conscience de son imprudence lui revenant, il se
matrisa, et clata de rire, d'un rire forc, en disant:

--Ah!... les femmes!... Les coquines! Elles vous feraient perdre la
tte!...

Et jugeant l'explication suffisante:

--Venez me dshabiller, dit-il  Florent; il faut que je sorte de bonne
heure demain...

Cet ordre ne devait pas tre perdu pour Chupin, et ds sept heures le
lendemain, il montait la garde devant la porte de M. de Coralth...

Et ainsi, pendant la journe du lundi, il put le suivre chez M. de
Valorsay, puis chez un homme d'affaires, puis chez M. Wilkie, chez la
baronne Trigault dans l'aprs-midi, et enfin, le soir, chez Mme
d'Argels...

L, ml aux domestiques, empress  ouvrir les portires des voitures
qui s'arrtaient devant l'htel, il recueillit quelque chose de
l'affreuse scne qui venait d'avoir lieu entre la mre et le fils...

Il vit sortir M. Wilkie, les vtements en dsordre, puis le vicomte de
Coralth dont il reprit la trace et qu'il vit courir chez le marquis de
Valorsay d'abord, puis une fois encore chez M. Wilkie, o il resta
presque jusqu'au jour.

De la sorte, quand le lendemain, mardi, sur les deux heures, il se
prsenta chez M. Fortunat, Chupin tenait presque tous les
fils--croyait-il--des honteuses intrigues que menait de front le
vicomte...

Le dnicheur d'hritages savait son employ intelligent, mais non tant
que cela, certainement, et ce n'est pas sans une secrte envie qu'il
couta le rapport circonstanci et parfaitement clair qu'il lui fit...

--C'est que j'ai t moins heureux que vous, lui dit-il, quand il eut
termin...

Mais il n'eut pas le temps de dire en quoi ni comment...

Juste comme il commenait, Mme Dodelin parut, annonant que la jeune
dame que monsieur attendait tait l...

--Faites entrer!...s'cria M. Fortunat en se levant vivement. Qu'elle
entre!...

Pour s'chapper de chez M. de Fondge et accourir au rendez-vous qu'elle
avait donn  M. Fortunat, Mlle Marguerite n'avait pas eu besoin de
mentir, ni mme de chercher des prtextes.

Ds le matin, le gnral avait dcamp pour essayer ses chevaux et ses
voitures, et il avait annonc qu'il djeunerait  son cercle.

A l'issue du djeuner, Mme de Fondge, que ses couturires et son
tapissier rclamaient, s'tait pareillement envole, en prvenant
qu'elle ne serait pas de retour avant l'heure du dner.

Enfin, sur les midi, Mme Lon s'tait tout  coup rappel que sa
noble famille la rclamait imprieusement... Elle s'tait habille en
hte, et tait sortie, pour se rendre videmment chez le docteur Jodon,
et, de l, chez M. le marquis de Valorsay...

Les domestiques,  leur tour, se sentant dbarrasss pour quelques
heures de toute surveillance, avaient tir chacun de son ct, laissant
la maison seule, peu proccups des visiteurs qui pouvaient venir
sonner...

De la sorte, Mlle Marguerite avait pu s'esquiver sans que personne
s'en apert, ce qui lui laissait cette latitude, pour le cas o on la
verrait rentrer, de dissimuler la dure de son absence...

Un fiacre remontait la rue Pigalle au moment o elle sortit, elle le
prit...

Certes, la dmarche qu'elle faisait lui cotait cruellement.

N'allait-elle pas tre force, elle jeune fille, elle si rserve
naturellement, de se confier  un tranger, de lui rvler ses
sentiments les plus intimes, de lui ouvrir son me, toute pleine de son
amour pour Pascal Frailleur!...

Et cependant, elle se sentait plus calme et plus matresse de soi que la
veille, quand elle se prsentait  la photographie Carjat pour demander
un fac-simile de la lettre de M. de Valorsay.

C'est que les vnements l'entranaient dans leur volution rapide, que
l'implacable ncessit ne lui laissait pas la facult d'hsiter, et
qu'elle s'animait  la lutte,  mesure qu'elle voyait s'accrotre les
chances de succs...

Certaines considrations, d'abord inaperues, contribuaient  la
rassurer...

Ce M. Fortunat, cet agent secret de M. le comte de Chalusse, la
connaissait dj, puisque c'tait lui qui, aprs des mois
d'investigations, avait fini par la dcouvrir  l'hospice des
Enfants-Trouvs...

Un vague pressentiment lui disait que cet homme en savait sur son pass
plus long qu'elle-mme, et qu'il pourrait, s'il le voulait, lui
apprendre le nom de sa mre, le nom de cette femme que le comte
redoutait, et qui sans piti l'avait abandonne...

Enfin, il est un fait positif, c'est que l'esprit se familiarise avec
les situations les plus excessives, jusqu' trouver presque naturels les
vnements les plus en dehors de toutes prvisions et mme de toute
vraisemblance.

N'importe! Son coeur battit plus vite, et elle se sentit plir quand,
sur l'invitation de Mme Dodelin, elle pntra dans le cabinet du
traqueur d'hritages. D'un rapide coup d'oeil, elle embrassa le
cadre et les personnages.

Le confortable cossu du bureau la surprit, elle avait compt sur un
bouge... La distinction relative et les faons d'homme du monde de M.
Fortunat la dconcertrent; elle s'attendait  rencontrer une manire
d'intrigant subalterne crasseux et grossier. Enfin, Victor Chupin,
debout prs de la chemine, en blouse, avec ses pantalons effiloqus,
tortillant sa casquette pour se donner une contenance, l'inquita.

Mais aucune de ses impressions ne se fit jour... Pas un des muscles de
son noble et beau visage ne bougea, son oeil resta fier et clair...

Et c'est d'une voix dont l'motion intrieure n'altrait en rien le
timbre sonore et pur, qu'elle dit:

--Je suis la pupille de M. le comte de Chalusse, monsieur, Mlle
Marguerite... Vous avez, je le suppose, reu ma lettre?

Lui s'inclinait, dployant toutes les grces qu'il portait dans le monde
o il cherchait  se marier, et d'un geste plus prtentieux qu'lgant,
il avanait un fauteuil et invitait Mlle Marguerite  s'asseoir...

--Votre lettre m'est parvenue, en effet, mademoiselle, rpondit-il, et
je vous attendais, flatt et honor de votre confiance... Pour tout
autre que vous, ma porte tait mme dfendue...

La jeune fille s'assit, et il y eut un moment de silence, chacun
observant l'autre, et cherchant  s'en faire une opinion. Lui, un peu
troubl, et ayant peine  comprendre que cette belle jeune fille si
imposante pt tre la petite apprentie qu'il avait vue autrefois chez le
relieur, avec son grand sarrau de serge, les cheveux bouriffs et tout
poudrs de rognures de papier.

Elle, fche d'avoir  s'adresser  cet homme, car plus elle
l'examinait, plus il lui semblait dcouvrir dans toute sa personne
quelque chose de louche et de suspect, et elle et prfr quelque
cynique gredin  cette espce de gentleman doucereux, verni
d'hypocrisie...

Ce qu'elle attendait, avant de rien dire, c'tait que M. Fortunat
congdit ce jeune garon en blouse, dont elle ne s'expliquait pas la
prsence, et qui, ptrifi par une sorte d'extase muette, attachait
obstinment sur elle des yeux o se peignaient un bahissement norme et
la plus vive admiration...

Mais bientt, lasse d'attendre en vain:

--Je suis venue, monsieur, commena-t-elle, pour vous entretenir de
choses graves et qui exigent le plus profond secret.

Chupin comprit, car il rougit jusqu'aux oreilles, et fit un pas pour
sortir.

D'un geste cordial son patron le retint.

--Restez, Victor...

Et se retournant vers Mlle Marguerite:

--Vous n'avez rien  craindre de la discrtion de ce brave garon,
mademoiselle, pronona-t-il... J'ai d le mettre au courant de tout; et
dj il s'est employ fort activement, et non sans d'heureux rsultats,
 votre service.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia la jeune fille.

Le plus agrable sourire voltigeait sur les lvres du dnicheur
d'hritiers.

--C'est que je me suis dj occup de vous, mademoiselle, dit-il. Une
heure aprs la rception de votre lettre, j'tais dj en campagne.

--Cependant je ne vous disais rien...

--De ce que vous attendiez de moi, c'est vrai. Mais je me suis permis de
le souponner...

--Ah!...

--C'est ainsi... J'ai cru deviner que vous comptez sur mon exprience,
sur mes faibles talents, pour rhabiliter un innocent odieusement
calomni, M. Pascal Frailleur, avocat...

Elle se dressa tout d'une pice, et vritablement bouleverse et
effraye:

--Comment savez-vous cela!... s'cria-t-elle.

M. Fortunat avait quitt son fauteuil, et debout, adoss  la chemine,
dans la pose qu'il estimait lui tre le plus avantageuse, le pouce dans
l'entournure de son gilet, d'un ton de prestidigitateur expliquant ses
merveilles, il rpondit:

--Eh! mon Dieu!... Rien de si simple... Pntrer les intentions des
personnes qui daignent m'honorer de leur confiance, est l'essence mme
de la difficile et dlicate profession que j'exerce... Ainsi donc, mes
hypothses sont justes, vous ne dites pas le contraire?...

Elle ne disait rien. Le premier saisissement pass, elle s'puisait 
chercher une explication plausible des informations de M. Fortunat...
Car pour tre dupe de son talage de perspicacit, elle ne l'tait
aucunement.

Et lui, enchant de l'effet qu'il produisait, continuait:

--Rservez votre surprise pour ce qu'il me reste  vous apprendre,
mademoiselle, car j'ai dcouvert bien d'autres choses encore...

Tenez, c'est votre bon ange qui vous a inspir l'ide de recourir 
moi... Vous frmirez quand vous saurez de quels dangers vous avez t
menace... Mais, maintenant, plus rien  craindre: je veille... Je suis
l, et je tiens tous les fils de l'audacieuse intrigue ourdie contre
vous... Car c'est  vous,  votre personne,  votre fortune qu'on en
voulait... C'est  cause de vous seule que M. Frailleur a t lchement
frapp... Et je puis vous dire, moi, le nom des misrables qui l'ont
perdu... L'ide du crime vient de celui qui y avait le plus puissant
intrt, le marquis de Valorsay... L'instrument a t un sclrat qui se
fait appeler le vicomte de Coralth, et dont Chupin que voil, vous dira
le vrai nom et le pass honteux... Vous aviez distingu M. Frailleur,
il fallait qu'il dispart... M. de Chalusse n'avait-il pas promis votre
main  M. de Valorsay?... Ce mariage tait la ressource suprme du
marquis, la planche qui sauve l'homme qui se noie... car il en est  ses
dernires gorges, le misrable!... On le croit riche, il est ruin...
Oui, ruin de fond en comble, ruin  ce point qu'il songeait  se
brler la cervelle le jour o l'espoir lui vint de vous pouser...

--Allons, bon!... pensa Chupin, voil le patron parti.

C'tait vrai.

Il suffisait de ce nom de Valorsay pour mettre en mouvement toute la
bile de M. Fortunat. Au souvenir seul de cet ancien client, il perdait
absolument son sang-froid, c'est--dire sa qualit matresse.

Sa passion venait de trahir ses calculs... Que se proposait-il au
dbut?... De surprendre Mlle Marguerite, de frapper son imagination,
puis de la laisser venir, de la faire parler sans rien dire, et de
rester quand mme le matre de la situation.

Et pas du tout, il se livrait...

Il s'en aperut, mais il tait trop tard pour reculer, il le comprit
bien  l'ardent regard que la jeune fille dardait sur lui.

--Comment le marquis de Valorsay n'a-t-il pas encore fait le
plongeon?... C'est pour moi un prodige... Dj, il y a six mois, ses
cranciers menaaient de l'excuter... De quelles esprances les
berce-t-il, depuis la mort de M. de Chalusse?... C'est ce que je ne puis
pntrer... Ce qui est certain, mademoiselle, c'est que le marquis n'a
pas renonc  la prtention d'tre votre mari, et que pour y arriver,
tous les moyens lui seront bons, tous, vous m'entendez...

Parfaitement matresse d'elle-mme, dsormais, Mlle Marguerite
coutait d'un visage aussi impassible que s'il se ft agi d'un autre...

Et M. Fortunat s'tant arrt:

--Je savais tout cela, fit-elle d'un ton glac...

--Quoi!... vous saviez...

--Oui. Seulement, il est une circonstance qui passe mon entendement...
Ma dot seule tentait M. de Valorsay, n'est-ce pas? Pourquoi
persiste-t-il  vouloir m'pouser, maintenant que je n'ai plus de dot?

Peu  peu, le traqueur d'hritages avait perdu sa pose avantageuse.

--Voil, rpondit-il, ce que je me suis demand tout d'abord... Et j'ai,
je le crois, trouv la raison... Oui, je parierais que le marquis a
entre les mains une lettre de feu M. de Chalusse, un acte, un testament,
une pice quelconque, enfin, tablissant votre naissance, et par suite
vos droits  la succession...

--Et ces droits, il les ferait valoir s'il tait mon mari?...

--Naturellement...

De mme que M. Fortunat, le vieux juge de paix n'avait trouv que cette
explication plausible de la conduite le M. de Valorsay.

Mais Mlle Marguerite se garda bien d'en rien dire... Paye pour tre
dfiante, elle n'tait pas sans s'inquiter du grand intrt que
paraissait lui porter cet homme... Cela ne dissimulait-il pas quelque
pige?... Et elle prenait la rsolution que lui n'avait pas su tenir, de
le laisser parler et de taire tout ce qu'elle savait.

--Peut-tre avez-vous raison, fit-elle, mais ce que vous avancez il
faudrait le prouver.

--Je prouverai que Valorsay n'a plus un sou vaillant, qu'il ne vit
depuis un an que d'expdients justiciables de la police correctionnelle.

--Oh!...

--J'tablirai qu'il a tent de surprendre la bonne foi de M. de Chalusse
par des actes qui constituent de vritables faux... Je dmontrerai son
entente avec M. de Coralth pour perdre M. Frailleur. Ne sera-ce pas
quelque chose, mademoiselle?...

Elle souriait d'une faon vraiment irritante pour la vanit du chasseur
d'hritages. Et d'un ton d'indulgente incrdulit:

--On dit ces choses-l, murmura-t-elle.

--Et on les fait, reprit vivement M. Fortunat... Quand je promets, moi,
c'est que j'ai les moyens de tenir. On devrait se dfendre de toucher
une plume, quand on mdite un mauvais coup... Assurment, personne n'est
assez bte pour crire tout au long le dtail de son infamie... Mais on
n'est pas toujours sur le qui-vive... On lche un mot dans une lettre,
une phrase dans une autre, une allusion dans une troisime... Et de ces
allusions, de ces phrases, de ces mots runis, coordonns, ajusts,
compars, on arrive  faire un petit acte d'accusation absolument
complet et crasant d'vidence...

Mais il s'arrta, bant, averti par la physionomie de Mlle Marguerite
de sa nouvelle imprudence.

Elle s'tait recule, et le toisant:

--Vous tiez donc bien avant dans les confidences de M. de Valorsay,
monsieur! pronona-t-elle. Jureriez-vous que jamais vous n'avez servi
ses desseins?

Tmoin muet et oubli de cette scne, Victor Chupin, intrieurement,
jubilait.

--Touch!... pensait-il, dans le noir, en plein. Cristi! voil une
femme!... Pinc, le patron, enfonc, roul!

Le fait est que le dnicheur d'hritiers se sentit si bien pris, qu'il
n'essaya pas de nier, de nier compltement, du moins...

--J'avoue, rpondit-il, que j'ai t assez longtemps le conseil de M. de
Valorsay... Tant qu'il m'a parl de se marier richement pour rtablir sa
fortune et de mettre dedans son futur beau-pre... Ma foi!... je n'y ai
pas vu grand mal... Ce n'est peut-tre pas strictement honnte, mais
cela se fait tous les jours... Qu'est-ce qu'un mariage aujourd'hui?...
Une affaire, n'est-ce pas... Or, qu'appelle-t-on une affaire, sinon une
opration o chacune des parties cherche  flouer l'autre?... Le
beau-pre est dup, ou le gendre, ou la femme, ils le sont parfois tous
les trois, je ne vois pas qu'il y ait l de quoi fouetter un chat...
Mais quand j'ai vu poindre l'ide de perdre M. Frailleur, halte-l!...
Ma conscience s'est rvolte... Dshonorer un innocent!... C'est lche,
c'est bas, c'est sale, c'est canaille!... Et n'ayant pu empcher
l'infamie, je me suis jur que je la vengerais...

Mlle Marguerite allait-elle accepter cette explication? Chupin en eut
peur. C'est pourquoi, s'avanant vivement vers son patron:

--Sans compter, m'sieu, interrompit-il, que ce beau marquis vous a
joliment refait, vous un homme si fort... Hein!... ces quarante mille
francs que vous lui avez prts, et qui devaient vous en rapporter
quatre-vingt mille, comme il vous les a ratisss!

M. Fortunat foudroya son employ du regard... Mais quoi! il tait trahi,
et il n'y avait plus  y revenir... Il tait dit que, dans toute cette
affaire, il entasserait sottises sur sottises... Mal emmanche, elle
devait mal finir.

--Eh bien!... Oui, dclara-t-il, c'est vrai, Valorsay m'a indignement
vol, j'ai jur que je me vengerais et je me venge... Je n'aurai de
repos que le jour o je verrai ce misrable plus bas que la boue...

En vrit, il ne se doutait pas du bien que lui faisait dans l'esprit de
Mlle Marguerite, la dnonciation de son employ... Elle fut en partie
rassure, s'expliquant son concours... Elle ne mprisa pas beaucoup plus
l'homme, mais elle fut persuade qu'il la servirait presque loyalement.

--J'aime mieux cela, dit-elle... Au moins nous jouerons cartes sur
table, monsieur... Que souhaitez-vous? la perte de M. de Valorsay. Je
veux, moi, la rhabilitation de M. Frailleur... Nos intrts sont donc
communs... Seulement, avant de rien entreprendre, l'avis de M.
Frailleur est indispensable...

--Il nous faudra pourtant nous en passer.

--Et pourquoi?...

--Parce qu'on ne sait ce qu'il est devenu. Parbleu! c'est  lui que j'ai
song tout d'abord, quand j'ai voulu me venger... Je me suis procur son
adresse et j'ai couru rue d'Ulm... Personne!... Le lendemain mme de
son malheur, M. Frailleur a vendu ses meubles et est parti avec sa
mre.

--Je le sais... et je venais, monsieur, vous demander de vous mettre 
sa recherche... Dcouvrir sa retraite doit tre un jeu pour vous...

--Eh! croyez-vous donc que je n'y ai pas song! Ma journe d'hier s'est
consume en investigations... A force de questionner les gens du
quartier, j'ai fini par apprendre que Mme Frailleur est partie de la
rue d'Ulm dans le fiacre qui porte le N 5,709. Je suis all attendre le
cocher de ce fiacre  son dpt, et il tait une heure du matin quand,
il est rentr... Il se souvenait parfaitement de Mme Frailleur, 
cause de la quantit de ses bagages... Savez-vous o il l'a conduite?...
A la gare du Havre. Savez-vous ce qu'elle a dit aux employs qui lui ont
demand pour quelle destination taient ses malles? Elle a rpondu
qu'elles taient pour Londres... M. Frailleur,  l'heure qu'il est, est
en route pour l'Amrique, et jamais nous n'entendrons parler de lui...

Mlle Marguerite hochait la tte.

--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle.

--Je vous rapporte ce que j'ai appris...

--Aussi, je ne discute pas... Ce sont l les apparences... Mais j'ai
mieux que des apparences, moi, j'ai la connaissance profonde du
caractre de M. Frailleur... Un homme comme lui ne se laisse pas
craser par une calomnie infme... Il peut sembler fuir, disparatre, se
cacher pour un temps... mais c'est afin de mieux assurer la vengeance...
Quoi! Pascal, l'nergie mme, l'incarnation de la volont, renoncerait
lchement  son honneur,  la femme qu'il aime et  son avenir!... Il
n'y avait de lui qu'une chose  redouter: un coup de pistolet... S'il
ne s'est pas tu, c'est qu'il espre... Il n'a pas quitt Paris, je le
sens, j'en suis sre...

Tout cela ne persuadait pas M. Fortunat, c'tait, selon lui, du
sentiment.

Mais il tait l un adolescent dont le coeur s'ouvrait aux esprances
de cette belle jeune fille, la plus belle qu'il et vue, et dont le
dvouement et l'nergie le frappaient d'admiration: Chupin.

Il s'avana, l'oeil brillant d'enthousiasme; et d'une voix mue:

--Je comprends votre ide, dclara-t-il, oui, M. Frailleur est  Paris.
Et que je perde mon nom, qui est Chupin, si avant quinze jours je ne
l'ai pas retrouv!




XI


Mlle Marguerite connaissait Pascal Frailleur...

Foudroy en plein bonheur par une catastrophe inoue, il avait eu des
heures de dlire et d'horrible dfaillance, mais il tait incapable du
lche abandon de soi dont l'accusait M. Fortunat.

Elle lui rendait justice, la gnreuse fille, quand elle disait:

--S'il est rsign  vivre, ce ne peut tre qu' cette condition de
consacrer sa vie, tout ce qu'il a d'intelligence, de force et de volont
 confondre l'infme calomnie...

Et cependant, elle ne connaissait pas toute l'tendue du malheur de
Pascal...

Pouvait-elle supposer qu'il se croyait peut-tre abandonn par elle, et
reni, le malheureux, depuis ce billet que l'estimable Mme Lon lui
avait port  la porte du jardin de l'htel de Chalusse?...

Comment et-elle su de quels doutes, de quels soupons poignants l'me
de Pascal avait t dchire, aprs les fltrissantes insinuations de la
Vantrasson?

Il est vrai de dire qu' sa mre seule il devait d'avoir chapp au
suicide, sombre folie qui obsde les dsesprs...

Et c'est encore  sa mre, cette incomparable gardienne de l'honneur,
qu'il dut sa rsolution, le matin o il alla frapper  la porte du baron
Trigault.

L, son courage devait rencontrer sa premire rcompense.

Aussi n'tait-il plus le mme homme, quand il sortit de cet htel
princier de la rue de la Ville l'vque, o il tait entr le coeur
serr par l'angoisse.

Il tait tout tourdi encore des scnes tranges dont il avait t
l'involontaire tmoin... Les secrets qu'il avait surpris, les
confidences qui lui avaient t faites, tourbillonnaient dans son
esprit... mais il esprait.

Une lueur de salut brillait  l'horizon, chtive encore et vacillante,
mais enfin une lueur... Peut-tre tenait-il le fil prcieux qui le
guiderait hors du ddale d'iniquit et d'ignominie o on l'avait
enferm.

D'ailleurs, il ne serait plus seul  combattre.

Un honnte homme, rompu aux luttes de la vie, expriment et vaillant,
puissant par sa rputation, par ses relations et par sa fortune, venait
de lui promettre solennellement son concours.

Grce  cet homme, que le malheur faisait un ami plus sr que les
annes, l'accs lui tait ouvert prs du misrable qui lui avait pris
l'honneur pour lui prendre aprs la femme qu'il aimait...

Il savait maintenant les dfauts de la cuirasse du marquis de Valorsay,
o le frapper, et comment; et c'est cent mille francs  la main qu'il
comptait se glisser dans son intimit pour y surprendre des preuves
irrcusables de son infamie.

Grande tait la hte de Pascal d'apprendre  sa mre l'heureuse issue de
sa visite. Mais diverses dmarches, indispensables pour ses projets
ultrieurs, le rclamaient imprieusement, et il tait prs de cinq
heures quand il put regagner son pauvre logis de la route de la Rvolte.

Lorsqu'il arriva, Mme Frailleur rentrait, ce qui ne le surprit pas
mdiocrement, car il ne savait pas qu'elle et  sortir... Le fiacre
qu'elle avait pris pour ses courses tait encore devant la porte et elle
n'avait pas eu le temps de retirer son chle et son chapeau...

A la vue de son fils, elle eut une exclamation de joie... Elle avait
trop l'habitude de lire sur sa physionomie le secret de ses penses pour
qu'il et besoin de lui rien dire, et avant qu'il et ouvert la bouche:

--Tu as russi!... s'cria-t-elle.

--Oh!... mre, bien au-del de mes esprances.

--Je l'avais donc bien jug, ce digne homme, qui tait venu t'offrir ses
services rue d'Ulm?...

--Oui, certes, oui!... Jamais, quoi que je fasse, je ne pourrai
reconnatre sa gnrosit et son abngation. Si tu savais, mre chrie,
si tu savais...

--Quoi?...

Il l'embrassa, comme s'il et voulu s'excuser de ce qu'il allait dire,
prvoyant qu'elle en serait affecte, et vivement:

--Eh bien!... Marguerite est la fille de la baronne Trigault...

Mme Frailleur se rejeta en arrire aussi violemment que si elle et
vu se dresser un reptile.

--La fille de la baronne!... bgaya-t-elle. Mon Dieu!... que dis-tu
l... Deviens-tu fou, Pascal?...

--Je te dis la vrit, mre... coute-moi:

Et rapidement, d'une voix profondment trouble, il raconta tout ce
qu'il avait appris rue de la Ville-l'Evque, adoucissant toutefois,
autant qu'il le pouvait sans altrer la vrit, ce que la conduite de
Mme Trigault avait de trop dcidment odieux...

Attnuations inutiles... L'indignation et le dgot de Mme Frailleur
n'en taient pas moins manifestes.

--Cette femme est une abominable crature!... pronona-t-elle
froidement, lorsque son fils eut termin.

Pascal ne rpondit pas. Il sentait bien que sa mre n'avait que trop
raison, et cependant il souffrait cruellement de l'entendre s'exprimer
ainsi.

La baronne tait la mre de Marguerite, aprs tout.

--Ainsi donc, poursuivit Mme Frailleur qui s'animait peu  peu, cela
est bien vrai, il existe de telles cratures qui n'ont rien de leur
sexe, pas mme l'instinct de la maternit des btes... Je suis une
honnte femme, moi... je ne dis pas cela pour me glorifier, je n'y ai
pas de mrite... Ma mre tait une sainte et j'aimais mon mari... Ce
qu'on appelle le devoir a t pour moi le bonheur... Je puis parler. Je
n'excuse pas une faute, mais je me l'explique. Oui, je puis comprendre
qu'une femme jeune, belle, courtise, seule au milieu de Paris, perde
la tte et oublie l'honnte homme qui s'est expatri et qui brave mille
dangers pour lui conqurir une fortune... Le mari est un imprudent, qui
expose  ce pril terrible son honneur et son bonheur. Mais que cette
femme ayant faibli, ayant eu un enfant, l'abandonne lchement, le perde
comme il en coterait de perdre un chien, voil ce qui passe mon
entendement... Je concevrais plutt l'infanticide... Il faut que cette
femme n'ait ni coeur, ni entrailles, ni rien d'humain... pour avoir pu
vivre, pour avoir pu dormir avec cette pense, qu'il y avait, de par le
monde, un enfant  elle, la chair de sa chair, perdu de par le monde, en
butte  toutes les horreurs de la misre, de la honte et de l'abandon...
Et elle a des millions... et elle habite un palais... et elle ne songe
qu' la toilette et au plaisir!... Comment,  toute seconde du jour, ne
se demande-t-elle pas: O est ma fille,  cette heure, et que
fait-elle?... De quoi vit-elle?... A-t-elle un asile, des vtements, du
pain? Au fond de quels cloaques a-t-elle roul? Peut-tre jusqu'ici
a-t-elle vcu de son travail, et peut-tre en ce moment mme, l'ouvrage
lui manquant et le pain, s'abandonne-t-elle!... Grand Dieu!... comment
osait-elle sortir?... Comment  chacune de ces malheureuses que la faim
souvent livre  la dbauche, et qu'elle voyait passer, ne se disait-elle
pas: Celle-l peut-tre est ma fille...

Pascal se sentait blmir, remu jusqu'au fond de lui-mme par la
vhmence extraordinaire de sa mre... Il frmissait  cette ide que
peut-tre elle allait s'crier:

--Et toi, mon fils, tu pouserais la fille d'une telle femme!...

Car il n'ignorait pas les opinions de sa mre et qu'elle s'tait
attache d'une invincible treinte  ces austres traditions qui, dans
les vieilles familles de la bourgeoisie, se transmettaient de mre en
fille, comme le mot d'ordre de l'honneur du foyer, traditions
impitoyables et aveugles...

--La baronne se savait adore de son mari, hasarda-t-il... Apprenant son
retour, elle a t terrifie, elle est devenue folle...

--La dfendrais-tu donc!... s'cria Mme Frailleur... Penses-tu
vritablement qu'on puisse racheter une faute par un crime...

--Non, certes, mais...

--Peut-tre jugerais-tu plus svrement la baronne si tu savais ce qu'a
souffert sa fille, si tu savais quels ont t ses misres et ses prils
depuis le moment o sa mre l'a furtivement expose sous une porte, prs
des Halles, jusqu'au jour o son pre, M. de Chalusse, l'a recueillie...
C'est un miracle de Dieu qu'elle n'ait pas pri...

D'o Mme Frailleur tenait-elle ces dtails? Voil ce que se
demandait Pascal sans trouver une rponse seulement admissible.

--Je ne te comprends pas, mre, balbutia-t-il.

Elle le regarda dans les yeux, et plus doucement:

--Il est donc vrai, interrogea-t-elle, que tu ne sais rien du pass de
Mlle Marguerite, qu'elle ne t'en a rien dit?

--Je sais qu'elle a t trs-malheureuse.

--Jamais elle ne t'a parl du temps o elle tait apprentie...

--Je lui ai entendu dire qu'elle avait travaill de ses mains pour
vivre...

--Eh bien! moi, je suis mieux instruite.

La stupeur de Pascal devenait presque de l'effroi.

--Toi! ma mre, fit-il, toi!...

--Oui, moi... Je reviens de l'hospice o elle a t recueillie et
leve, et j'y ai parl  deux religieuses qui se souviennent encore
d'elle... Il n'y a pas une heure que j'ai quitt ses anciens matres
d'apprentissage...

Debout, en face de sa mre, la main convulsivement crispe au dossier de
la chaise sur laquelle il s'appuyait, Pascal semblait se roidir 
l'avance contre la douleur de quelque coup terrible...

Le pass avec ses motions poignantes s'effaait... Toutes ses facults
exaltes jusqu'au dlire s'absorbaient dans l'angoisse prsente...

Sa vie n'tait-elle pas en jeu!... Selon ce qu'allait dire Mme
Frailleur, il serait sauv ou condamn sans appel, sans recours en
grce, sans espoir...

--Voil pourquoi tu es sortie, mre?... balbutia-t-il.

--Oui.

--Sans me prvenir...

--tait-ce donc utile?... Quoi! tu aimes une jeune fille, toi, mon fils,
tu lui as jur  mon insu qu'elle serait ta femme, et tu trouves
surprenant que je fasse tout au monde pour savoir qui elle est et si
elle n'est pas indigne de nous... C'est le contraire qui serait
trange...

--L'ide de ces dmarches t'est venue si subitement!...

D'un mouvement imperceptible, Mme Frailleur haussait les paules,
comme si elle se ft tonne d'avoir  rpondre  des objections
puriles.

--Ne te rappelles-tu donc plus, pronona-t-elle, les fltrissantes
allusions de la mgre qui nous sert, de la Vantrasson?...

--Mon Dieu!...

--De mme que toi, j'avais pntr ses odieuses insinuations, et pour
m'tre efforce de te rassurer, je n'en tais pas moins bouleverse...
C'est pourquoi, ds que tu as t parti, j'ai interrog ou plutt j'ai
laiss parler cette mauvaise femme, et j'ai appris que Mlle
Marguerite a t apprentie chez un beau-frre de son mari, un nomm
Greloux, qui tait relieur autrefois, rue Saint-Denis, et qui maintenant
vit de ses rentes... C'est chez ce relieur que Vantrasson a connu
Mlle Marguerite, et sa surprise en la revoyant  l'htel de Chalusse
a t immense...

Pascal ne respirait plus; il lui semblait que le battement de ses
artres s'arrtait...

--Avec un peu d'adresse, continuait Mme Frailleur, j'ai obtenu de la
Vantrasson l'adresse des Greloux, j'ai envoy chercher un fiacre et je
m'y suis fait conduire...

--Et tu les as vus...

--Grce  un mensonge que je ne me reproche pas trop, j'ai pntr prs
d'eux et j'y suis reste une heure.

Ce qui pouvantait Pascal, c'tait le ton glac de sa mre. Sa lenteur
le torturait, et cependant il n'osait la presser...

--Ces Greloux, poursuivit-elle, m'ont sembl ce qu'on est convenu
d'appeler d'assez braves gens, incapables je le crois d'une action que
punit le code, et trs-fiers de leurs sept mille livres de rente... Il
se peut qu'ils aient t attachs  Mlle Marguerite, ce qui est sr
c'est que ds que j'ai eu prononc son nom ils se sont rpandus en
protestations d'affection... Le mari, particulirement, m'a paru garder
d'elle un souvenir ressemblant  de la reconnaissance...

--Ah!... tu vois, mre, tu vois!...

--Quant  la femme, on et dit qu'elle regrettait surtout la meilleure
apprentie, la plus honnte fille, et la plus robuste travailleuse
qu'elle et rencontre en sa vie... Et mme, d'aprs ses rcits,
j'affirmerais qu'elle n'tait pas sans abuser de la pauvre enfant, et
qu'elle en faisait sa servante autant que son ouvrire...

Des larmes brillaient dans les yeux de Pascal, mais il respirait.

--Quant  Vantrasson, reprit Mme Frailleur, il est certain qu'il
avait jet les yeux sur l'apprentie de sa soeur...

--Oh!...

--Cet homme, devenu depuis un redoutable sclrat, n'tait encore qu'un
mauvais sujet, c'est--dire un ivrogne et un dbauch sans foi ni loi...
Il crut que la pauvre petite ouvrire, elle avait alors treize ans,
serait trop heureuse de devenir la matresse du frre de sa patronne...
Repouss vaillamment, il fut bless dans son amour-propre, et obsda si
indignement l'infortune, qu'elle dut se plaindre  sa patronne...
laquelle, il faut le dire  sa honte, traita ces infamies
d'enfantillages... puis  Greloux lui-mme qui, ravi sans doute de se
dbarrasser d'un beau-frre qui le grugeait, le chassa.

A cette ide qu'un tre vil et bas, tel que ce Vantrasson, avait os
offenser de ses odieuses poursuites la femme qui tait dans son coeur
comme une madone dans un sanctuaire, Pascal tait transport de rage...

--Le misrable! grondait-il, le misrable!

Mme Frailleur, sans paratre remarquer la colre de son fils,
continuait:

--Les Greloux ont prtendu que depuis que leur ancienne apprentie est
dans les grandeurs, selon leur expression, ils ne l'ont plus revue...
En quoi ils m'ont menti... Ils l'ont revue au moins une fois, le jour o
elle est alle leur porter 20,000 francs qui ont t le noyau de leur
fortune... Ils ne se sont pas vants de cela...

--Chre Marguerite, murmurait Pascal, chre Marguerite!...

Puis, tout haut:

--Mais o as-tu appris ces dtails, chre mre? demanda-t-il.

--A l'hospice o Mlle Marguerite a t leve et o les Greloux
l'avaient prise... L aussi, je n'ai recueilli que des loges...
Jamais, m'a dit la suprieure, je n'ai eu une enfant si bien doue,
d'un meilleur coeur, d'une si vive intelligence. On n'avait  lui
reprocher qu'une rserve prcoce, et un respect de soi qui avait les
faons du plus farouche orgueil... Cependant, elle n'a pas plus oubli
l'hospice qu'elle n'avait oubli ses anciens patrons... Une premire
fois, la suprieure a reu d'elle une somme de 25,000 fr., et, il n'y a
pas un an, 100,000 francs dont le revenu doit tre, chaque anne,
consacr  doter une orpheline...

Pascal triomphait.

--Eh bien!... ma mre, s'cria-t-il, eh bien!... Ai-je raison de
l'aimer!...

Mais Mme Frailleur ne rpondant pas, une douloureuse apprhension le
saisit...

--Tu gardes le silence, fit-il; pourquoi? Le jour bni o il me sera
permis d'pouser Marguerite, t'opposeras-tu  notre mariage?...

--Non, mon fils, rien de ce que j'ai appris ne me donne ce droit...

--Ce droit!... Ah! vous tes injuste, ma mre!...

--Injuste, moi!... Ne t'ai-je donc pas fidlement rapport tout ce qu'on
m'a dit, alors mme que cela devait, je le sentais bien, enflammer ta
passion!...

--C'est vrai, mais cependant...

Mme Frailleur hochait tristement la tte.

--Penses-tu donc, interrompit-elle, que je puisse sans un chagrin
cuisant te voir choisir la compagne de ta vie hors du cercle de la
famille et des conventions sociales!... Ne comprends-tu pas mes
inquitudes quand je pense que tu vas pouser la fille d'une femme telle
que la baronne Trigault, une malheureuse que sa mre ne peut ni
reconnatre ni avouer, puisque sa mre est marie.

--Eh! ma mre, est-ce sa faute?...

--Ai-je dit que ce ft sa faute? Non... Je prie Dieu, seulement, que
jamais tu ne te repentes d'avoir choisi une femme dont le pass restera
toujours un impntrable mystre!...

Pascal tait devenu fort ple...

--Ma mre!... fit-il d'une voix tremblante, ma mre!...

--Je veux dire, poursuivit l'impassible vieille femme, que tu ne sauras
jamais du pass de Mlle Marguerite que ce qu'elle t'en apprendra. Tu
sais les ignobles allgations de Vantrasson... On a dit qu'elle tait la
matresse, et non la fille du comte de Chalusse... Qui sait quelles
immondes perfidies te prparent les mchants... Et quel serait ton
recours si jamais un doute te venait?... La parole de Mlle
Marguerite... Est-ce assez?... Maintenant, oui... mais plus tard! Je
voudrais que la femme de mon fils ne pt pas mme tre souponne... et
elle, il n'est pas une circonstance de sa vie qui n'offre prise aux
calomnies les plus atroces...

--Eh!... que m'importe la calomnie! elle n'effleurera jamais ma foi...
Les malheurs que tu reproches  Marguerite sont  mes yeux sa
glorification...

--Pascal!...

--Quoi! parce qu'elle a t malheureuse, je la repousserais... je lui
ferais un crime de sa naissance... je la mpriserais parce que sa mre
est mprisable! Non, Dieu merci, nous ne sommes plus au temps de ces
prjugs barbares, o les enfants naturels, victimes des fautes de leur
mre, taient vous  la rprobation...

Mais les ides de Mme Frailleur taient de celles que nul
raisonnement n'branle.

--Je ne discute pas, mon fils, interrompit-elle, mais prends garde... A
force de vouloir rendre les enfants irresponsables, tu briseras le lien
le plus fort qui attache les femmes au devoir... Si le fils de la chaste
et vertueuse pouse n'a sur le fils de la femme adultre aucun
avantage, celles que la pense seule de leur enfant maintient dans le
devoir finiront par se dire: A quoi bon!...

C'tait la premire fois qu'un nuage s'levait entre le fils et la
mre...

Atteint dans le vif de ses sentiments les plus intimes et de ses plus
chres croyances, Pascal tait bien prs de se rvolter, et des flots de
paroles amres montaient  ses lvres.

Il eut cependant assez de raison pour se contenir.

--Marguerite seule, pensa-t-il, peut triompher de ces prjugs
implacables. Que ma mre la voie, et elle reconnatra son injustice!...

Et comme il avait peur de ne pas rester matre de lui, il balbutia
quelques vagues excuses, et brusquement gagna sa chambre; bris de corps
et d'esprit, il se jeta tout habill sur son lit...

Il et t mal venu, il ne le sentait que trop, de maudire les principes
arrirs de Mme Frailleur... Quelle mre jamais s'tait leve aux
hauteurs de son dvouement! Et qui sait!... c'tait peut-tre dans les
rigides prjugs dont elle tait imbue, que cette simple et hroque
bourgeoise puisait son nergie, son enthousiasme du bien et ses haines
vigoureuses du mal, et cette virilit d'esprit que nul malheur ne
dconcertait...

Elle lui avait promis qu'elle ne s'opposerait pas  son mariage...
N'tait-ce pas dj de sa part une concession immense, un sacrifice qui
avait d lui coter cruellement!

Et dans le fait, o trouver une mre qui ne compte pas parmi les
jouissances sublimes de la maternit, le soin de chercher une pouse
pour son fils, et de lui choisir entre toutes, la jeune fille qui sera
la compagne de sa vie, la gardienne fidle de l'honneur du foyer, l'ange
des bons et des mauvais jours!

Ainsi il songeait, quand sa porte s'ouvrant bruyamment, il sauta  terre
d'un bond.

--Qu'est-ce?

C'tait la Vantrasson qui venait annoncer  Monsieur que le dner tait
servi, un dner qu'elle avait confectionn elle-mme, car Mme
Frailleur, au moment de sortir, lui avait command de rester.

A la seule vue de l'htesse du Garni modle, Pascal sentit monter 
son cerveau des bouffes de rage folle, et il lui fut donn de mesurer
la porte de certaines observations de sa mre.

Il souhaita le pouvoir de Dieu pour anantir cette affreuse mgre... Et
pourquoi?... Hlas!... parce qu'elle tait la femme de Vantrasson, et
que dispose naturellement  trouver simple et naturel tout ce qui tait
lche et infme, elle avait d ajouter foi aux ignobles vanteries de son
mari.

Vantrasson n'tait qu'un abject calomniateur, Pascal en tait sr, mais
ce misrable rencontrait des tres aussi avilis que lui pour le
croire... Et se sentir impuissant  punir!... Le malheureux connut le
plus atroce supplice que puisse endurer l'homme qui aime...

Tout entier  ces sombres penses, Pascal, tant que dura le repas, garda
un farouche silence...

Il tait  table, il mangea machinalement parce que sa mre emplissait
son assiette, mais il et t bien embarrass  la fin de dire ce qui
lui avait t servi... Et cependant, ce modeste dner tait excellent.
La mgre du Garni modle tait vritablement une cuisinire
remarquable, et, pour la premire fois, elle s'tait surpasse...

Mme, elle fut pique dans sa vanit de cordon-bleu de ne pas recevoir
les compliments qu'elle esprait... A quatre ou cinq reprises,
impatiente, elle demanda: N'est-ce donc pas bon, cela? et comme on
lui rpondit tout schement: Trs-bon... elle se jura qu'elle ne
prodiguerait plus ses talents pour de si pitoyables connaisseurs...

C'est que Mme Frailleur, de mme que son fils, se taisait, et se
htait de manger...

Visiblement, il lui tardait d'tre dbarrasse de la Vantrasson...
Aussi, ds que le maigre dessert fut servi:

--Vous pouvez vous retirer, lui dit-elle, je rangerai tout.

Fort irrite du caractre taciturne de ces gens-l, l'htesse du
Garni modle sortit, et bientt on l'entendit tirer brutalement sur
elle la porte de la rue...

Alors Pascal respira longuement; comme si sa poitrine et t soulage
d'un poids norme... Tant que la Vantrasson avait t l, il n'avait
pour ainsi dire pas os lever les yeux, tant il avait peur de rencontrer
le regard de cette mgre dont la doucereuse hypocrisie voilait mal
l'impudente mchancet! Il craignait de ne pouvoir rsister  la
tentation de l'trangler.

Mais Mme Frailleur devait se mprendre  la physionomie bouleverse
de son fils, et ds qu'ils furent seuls:

--Tu ne m'as pas pardonn ma franchise? commena-t-elle.

--Eh!... puis-je t'en vouloir, chre mre, lorsque je sais que tu ne
songes qu' mon bonheur... Mais comment ne serais-je pas attrist de tes
prtentions!...

D'un geste, Mme Frailleur interrompit son fils.

--Ne revenons pas sur cette discussion! pronona-t-elle. Mlle
Marguerite aura t la cause innocente d'un des grands chagrins de ma
vie, mais je n'ai aucune raison de la har... J'ai d'ailleurs toujours
su rendre justice aux personnes mme que j'aime le moins... Je te l'ai
dj montr, je vais peut-tre t'en donner une preuve clatante...

--Une preuve?...

--Oui!...

Elle sembla se recueillir, et aprs un moment:

--Ne m'as-tu pas dit, mon fils, reprit-elle, que l'ducation de Mlle
Marguerite n'a pas eu  souffrir de l'abandon de son enfance?...

--Et c'est la vrit, ma mre...

--Elle a eu le courage de se donner une certaine instruction?...

--Marguerite sait tout ce qu'une jeune fille d'une intelligence
suprieure peut apprendre en quatre ans, quand elle est
extraordinairement malheureuse, et que l'tude est son seul refuge et
son unique consolation...

--Si elle t'adressait un billet, il serait crit en franais, il ne
fourmillerait pas de fautes d'orthographe?

--Oh!... par exemple!... s'cria Pascal.

Une inspiration soudaine l'arrta, court... Il se prcipita vers sa
chambre, et la minute d'aprs, il reparut, tenant  la main un paquet de
lettres qu'il jeta sur la table en disant:

--Tiens, ma mre, lis!...

Lentement, Mme Frailleur tira ses lunettes de leur tui, et aprs en
avoir fix les branches sous les pais rouleaux de ses cheveux gris,
elle se mit  lire  voix basse...

Cela dura longtemps...

Les coudes sur la table, le front entre ses mains, Pascal appliquait
tout ce qu'il avait de pntration  pier sur la physionomie de sa mre
la manifestation fugitive de ses impressions...

videmment elle tait tonne... Non, elle ne s'attendait pas  trouver
dans les lettres de Mlle Marguerite cette hauteur de sentiments,
l'expression d'une nergie gale  la sienne, et jusqu' un cho de ses
prjugs...

Car cette jeune fille trange partageait les ides troites de Mme
Frailleur... Souvent elle s'tait demand si sa naissance et son pass
ne creusaient pas un abme entre elle et Pascal... Et elle ne s'tait
sentie rassure que le jour o le vieux juge de paix, aprs avoir
entendu le rcit de sa vie, lui avait dit:

--Si j'avais un fils, je serais fier qu'il ft aim de vous!

Bientt, il fut clair que Mme Frailleur tait mue, elle
s'attendrissait, et mme,  un moment, soulevant ses lunettes, elle
essuya une larme furtive qui fit bondir de joie le coeur de Pascal.

--Ces lettres sont admirables, pronona-t-elle, et jamais jeune fille
leve par une sainte mre n'a mieux exprim de plus nobles
sentiments... Seulement...

Elle s'interrompit, ne voulant pas sans doute blesser son fils, mais
comme il la pressait:

--Seulement, ajouta-t-elle, ces lettres ont le tort irrmissible de
t'avoir t adresses, Pascal!

Mais ce fut le dernier cri de son intraitable obstination.

--Maintenant, reprit-elle, attends avant de juger ta mre!...

Elle se leva, ouvrit vivement un tiroir, et en sortit un papier sali et
froiss qu'elle prsenta  son fils en lui disant:

--Lis ceci attentivement.

Ceci, c'tait le billet au crayon que Mme Lon avait remis  Pascal,
qu'il avait devin plutt que lu,  la lueur d'un rverbre, qu'il avait
jet  sa mre, en rentrant, et qu'elle avait gard...

Il n'avait pas sa tte  lui, le soir o il avait t foudroy par ce
billet si cruel, tandis qu'en ce moment, il jouissait du libre exercice
de toutes ses facults...

Il n'eut pas plus tt jet les yeux sur ces quelques lignes, qu'il se
dressa tout d'une pice, ple et roide, et, d'une voix profondment
altre, dit:

--Ce n'est pas Marguerite qui a crit cela!...

L'tranget de la dcouverte devait stupfier Pascal...

--J'tais donc fou, murmura-t-il, fou  lier!... La fraude est grossire
et saute aux yeux... Comment ai-je pu m'y laisser prendre?...

Et comme s'il et senti le besoin de se dmontrer qu'il ne s'abusait
pas, il poursuivit, se parlant  lui-mme plutt qu'il ne s'adressait 
sa mre:

--L'criture est assez celle de Marguerite, c'est vrai, on ne l'a pas
trop maladroitement contrefaite... Mais qui ne sait que toutes les
critures au crayon se ressemblent plus ou moins... Ce qui est
manifeste, par exemple, c'est que jamais Marguerite, qui est la
simplicit mme, n'et employ des phrases aussi prtentieusement
boursouffles que les tirades d'un mauvais mlodrame... Quoi! j'ai pu
admettre qu'elle avait pens et crit ceci: On ne trahit pas les
serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dt mon coeur se
briser... C'est trop bte, en vrit!... Et ceci encore: Oubliez donc
celle qui vous aima tant autrefois: elle est maintenant la fiance d'un
autre, et l'honneur lui commande d'oublier jusqu' votre nom!

Il dclamait cela, avec une emphase burlesque, qui en faisait mieux
ressortir l'absurdit... Il y avait un peu de folie, dans son fait, de
cette exaltation, du moins, que communique au cerveau un bonheur
inespr qui, du moins, passe tout ce qu'on pouvait raisonnablement
esprer...

--Et que dire des fautes d'orthographe, reprit-il... Tu as vu, mre...
commander est crit avec un seul _m_, supplier avec un seul _p_,
solennel avec deux _l_ et un seul _n_... Assurment ce ne sont pas l
des oublis qu'on puisse attribuer  la rapidit de la rdaction.
L'ignorance est prouve, puisque la faute est presque toujours la
mme... Il est clair que c'est une habitude chez le faussaire de ne pas
doubler les lettres...

Mme Frailleur coutait d'un visage impassible...

Toutes ces objections elle les avait tournes et retournes dans son
esprit, depuis trois jours qu'elle tudiait ce billet avec l'espoir d'en
faire jaillir une lueur.

--Et ces fautes sont d'autant plus remarquables, appuya-t-elle, que
cette lettre est tout simplement copie...

--Oh!...

--Textuellement... Hier soir, pendant que je l'examinais pour la
vingtime fois, il me sembla que je l'avais dj lue quelque part... O,
et en quelle circonstance? C'est ce que j'ai cherch une partie de la
nuit inutilement... Mais ce matin, tout  coup, la mmoire m'est
revenue, et je me suis rappele trs-nettement un ouvrage dont les
ouvrires de notre fabrique faisaient leurs dlices, et dont j'avais ri
trs-souvent... C'est pourquoi ce tantt, pendant que j'tais en
courses, je suis entre chez un libraire et j'ai achet ce livre...
C'est lui que tu vois l, sur le coin de la chemine... Prends-le.

Pascal obit et fut singulirement tonn de ce volume, dont le titre
tait ainsi dispos:

           INDISPENSABLE
            SECRTAIRE

         UNIVERSEL ET COMPLET

           des deux sexes

    POUR TOUTES LES POSITIONS DE LA VIE

--Regarde  la page que j'ai marque, dit Mme Frailleur  son
fils...

Il regarda, et lut:

     (MODLE 198).--LETTRE D'UNE JEUNE DEMOISELLE AYANT JUR A SON PRE
     MOURANT DE RENONCER A CELUI QU'ELLE AIME ET D'ACCORDER SA MAIN A UN
     AUTRE.

         _Monsieur_,

     _Supplie par M... par mon pre  l'agonie, je n'ai pas eu le
     courage de rsister... etc., etc_.

Et cela continuait ainsi, de ligne en ligne, le billet tant la copie
exacte, aux fautes d'orthographe prs, de la prose idiote, de
l'indispensable secrtaire.

Le doute, dsormais, n'tait plus possible.

Il semblait  Pascal que les caills lui tombaient des yeux et qu'il
voyait se drouler admirablement distincte et logique en son infamie, la
double intrigu ourdie pour creuser un abme entre Mlle Marguerite et
lui...

On l'avait dshonor, lui, avec l'espoir qu'elle le repousserait et le
renierait, on s'tait tromp sans doute, et on avait imagin cette
fausse rupture pour le cas o il serait tent de venir se justifier.

Ainsi, son amour, en dpit de quelques dfaillances de courte dure,
avait t plus clairvoyant que tous les raisonnements et plus fort que
les apparences...

Ainsi, il avait eu raison de dire  sa mre:

--Que Marguerite m'abandonne au moment o je suis si malheureux... Que,
avant que je me sois dfendu, elle n'ait pas foi en moi plus qu'en tous
les misrables qui m'accusent, c'est ce que jamais on ne me
persuadera... L'vidence semble tre contre moi, la vraisemblance me
condamne, peu importe...

Maintenant, certaines circonstances s'accordaient, qui lui avaient paru
absolument contradictoires.

Quelques instants plus tt, il se disait encore: Comment, Marguerite
m'crit que son pre, avant de mourir, lui a arrach ce serment qui me
dsespre, et d'un autre ct le marquis de Valorsay affirme que le
comte de Chalusse est mort trop subitement pour avoir seulement le temps
de reconnatre sa fille et de lui lguer son immense fortune...

Une de ces allgations, certainement, tait mensongre... Laquelle?...
Celle du billet, trs-probablement...

Quant au faux, en lui-mme, il ne pouvait pas n'tre pas l'oeuvre de
Mme Lon... La certitude  cet gard tait complte, indiscutable,
absolue...

Et quand il n'y et pas eu dj des preuves irrcusables, la
circonstance de l'indispensable secrtaire l'et trahie...

Cette infamie expliquait d'ailleurs  Pascal le trouble et le malaise de
l'estimable femme de charge,  la petite porte du jardin. Elle
frmissait  cette ide qu'elle avait peut-tre t pie et suivie, et
que d'un moment  l'autre, Mlle Marguerite pouvait survenir et tout
dcouvrir...

--Mon avis, objecta Mme Frailleur, est qu'il serait prudent et
habile de faire savoir  cette malheureuse jeune fille que sa dame de
compagnie est une crature de Valorsay, charge de l'espionner.

Pascal ouvrait la bouche pour approuver, mais rflchissant:

--Marguerite doit tre surveille de trs-prs, rpondit-il, et si je
cherchais  la voir, si mme je me hasardais  lui crire, nos ennemis
en seraient sans doute informs... Et alors, adieu les chances les plus
favorables de la partie que je joue en ce moment, et que je gagnerai.

--Tu prfres la laisser expose  toutes sortes d'embches?...

--Oui... en admettant toutefois qu'elle y soit expose, ce qui n'est
rien moins que certain... Marguerite doit  son pass une exprience
bien au-dessus de son ge et de sa situation, et on me dirait qu'elle a
pntr Mme Lon, que je n'en serais pas bien surpris.

Il importait cependant de savoir ce que devenait Mlle Marguerite, et
Pascal se creusait la tte, quand tout  coup:

--Et la Vantrasson!... s'cria-t-il... Nous l'avons, utilisons-la...
Trouver un prtexte pour l'envoyer  l'htel de Chalusse ne doit pas
tre la mer  boire... Elle fera bavarder les domestiques, nous la
laisserons causer, et ainsi nous serons au courant de tout...

C'tait une hroque rsolution que prenait l Pascal, et qui, la
veille, l'et fait reculer... Mais l'hrosme est facile,  qui espre,
et il voyait, d'heure en heure, pour ainsi dire, crotre ses chances de
succs, et s'aplanir des obstacles que tout d'abord il avait jugs
presque insurmontables.

L'opposition mme de sa mre, qu'il avait considre d'abord comme un
immense malheur, avait cess de le proccuper.

Comment s'inquiter et que craindre aprs la surprenante preuve d'quit
que venait de donner cette rigide bourgeoise en tablissant la fausset
du billet, c'est--dire en dchargeant Mlle Marguerite du soupon
d'avoir abandonn Pascal...

Il dormit peu et mal pourtant, cette nuit-l et de toute la journe du
lendemain il ne bougea pas de la maison et ne desserra pas les dents...

C'est qu'il avait  mrir le plan d'attaque qu'il projetait contre M. le
marquis de Valorsay...

Ses avantages taient considrables, grce au baron Trigault, qui
mettait  sa disposition cent mille francs... L'important tait de se
servir de cette somme assez habilement pour capter la confiance du
marquis et l'amener  se livrer.

Du moins, ses mditations ne furent pas perdues...

Et le moment de se rendre chez son ennemi venu:

--J'ai trouv, dit-il  sa mre, et si le baron me permet d'agir  ma
guise... Valorsay est  moi!




XII


Douter de l'empressement du baron Trigault  se mettre  ses ordres et 
accepter les yeux ferms toutes les mesures qu'il lui proposerait,
tait, de la part de Pascal, un pur enfantillage...

Il et d se rappeler que leurs intrts taient les mmes, qu'ils
hassaient d'une haine pareille les mmes ennemis, qu'ils taient
semblablement altrs de vengeance.

Et certes, les vnements survenus depuis leur entrevue n'taient pas de
nature  modifier les intentions du baron.

Depuis, il avait assist  la scne qui avait eu lieu entre Mme
d'Argels et le spirituel M. Wilkie, scne honteuse et abominable o il
avait reconnu la sclratesse du vicomte de Coralth.

Mais le malheur rend timide et souponneux...

Les dernires dfiances de Pascal ne s'vanouirent qu' la rue de la
Ville-l'vque.

A la faon dont le reurent les domestiques, il put comprendre en quelle
estime le tenait le baron Trigault... car il serait plus simple qu'il ne
convient, celui qui, au seul accueil des valets, ne saurait pas
exactement  quoi s'en tenir sur les dispositions du matre  son gard.

--Que Monsieur prenne la peine de me suivre, lui dit, aprs un
respectueux salut, le domestique auquel il remit sa carte, M. le baron
est en affaires, mais peu importe, M. le baron a recommand d'introduire
Monsieur ds qu'il se prsenterait.

Pascal, sans mot dire, suivit...

La physionomie de l'htel Trigault tait toujours celle qu'il lui avait
vue, et qui l'avait frapp... C'tait toujours le mme luxe, clatant en
toutes choses, prodigue, insoucieux, royal... Les gens,--une vritable
arme--allaient et venaient, s'empressant lentement... Une paire de
chevaux de mille louis, attels  un lger coup trois quarts, le coup
de la baronne--piaffait au milieu de la cour... Les fleurs du vestibule
renouveles du matin embaumaient...

Seulement,  sa premire visite, Pascal n'avait vu que le
rez-de-chausse de l'htel. Cette fois, son guide lui annona qu'il
allait le conduire au premier tage, au cabinet de M. le baron.

Il gravissait lentement l'escalier de marbre,  rampe de bronze dor,
admirant le tapis magnifique, les fresques, les prcieuses statues,
quand un grand frou frou de soie retentit au-dessus de lui... Il n'eut
que le temps de se jeter de ct, et une femme passa rapidement, sans
dtourner la tte, sans daigner le voir...

Elle paraissait  peine quarante ans, et tait trs-belle encore, avec
ses cheveux d'un blond ardent, relevs trs-haut sur la nuque en un
norme chignon... Son costume, voyant  faire cabrer les chevaux de
fiacre, et de la coupe la plus excentrique et la plus hasarde, seyait
admirablement  son genre de beaut...

--C'est Mme la baronne, souffla le domestique  l'oreille de Pascal.

Il n'avait pas besoin qu'on le lui dt... Il ne l'avait vue qu'une fois,
l'espace d'une seconde, mais en de telles circonstances qu'il ne devait
l'oublier de sa vie...

En ce moment, d'ailleurs, et aprs ce qu'il savait, il s'expliqua
l'impression terrible et jusqu'alors inexplique qu'il avait ressentie
en la voyant...

Mlle Marguerite tait comme un portrait vivant de cette femme,  la
couleur des cheveux prs...

Qu'et-ce donc t, si la baronne et consenti  rester telle qu'elle
tait! Car ses cheveux taient noirs naturellement, comme ceux de
Mlle Marguerite, et noirs elle les avait ports jusqu' trente-cinq
ans. Elle, n'tait rousse que depuis que la mode de cette couleur svit
avec la violence d'une pidmie... Et mme, tous les quatre jours, son
coiffeur venait lui enduire la tte d'une certaine prparation, aprs
quoi elle avait la patience de rester plusieurs heures  scher au
soleil, ce qui donne une nuance plus dore...

N'importe! Pascal tait encore tout boulevers de cette rencontre, quand
le domestique lui ouvrit la porte du cabinet du baron, une pice
immense, grande  elle seule comme un appartement de trois mille
francs, et meuble avec le faste particulier des gens assez riches pour
satisfaire sur-le-champ toutes leurs fantaisies...

L tait le baron, fort affair au milieu de plusieurs messieurs
trs-occups  mettre en ordre des montagnes de paperasses...

Ds que parut Pascal, il se leva vivement, et s'avanant vers lui, la
main largement tendue:

--Ah!... vous voici, monsieur Maumjan!... dit-il.

Ainsi, il n'avait pas oubli le nom sous lequel se cachait Pascal!... Ce
dtail tait du plus favorable augure.

--Je viens, monsieur... commena le jeune homme...

--Oui, je sais, je sais, interrompit le baron... arrivez, nous avons 
causer ensemble...

Et, lui prenant le bras, il l'entrana dans sa chambre  coucher,
spare de son cabinet par une porte double, dont les battants avaient
t enlevs et remplacs par une portire...

Une fois l, et aprs avoir fait signe qu'on pouvait tre entendu de la
pice voisine et qu'il fallait parler bas:

--Vous venez, dit-il, chercher les cent mille francs que j'ai promis 
ce cher marquis de Valorsay...

--En effet, monsieur...

--Eh bien!... je vais vous les remettre... Je vous attendais et je les
ai prpars; ils sont l...

Il ouvrit son secrtaire, en effet, et en retira une liasse de trente
billets de mille francs et un bon de soixante-dix mille francs sur la
Banque de France, qu'il tendit  Pascal en disant:

--Voil!... Regardez si le compte y est bien...

Mais Pascal, devenu tout  coup plus rouge que le feu, se taisait...

C'est qu'au contact de ces valeurs une ide lui tait venue, toute
simple, toute naturelle, et qui pourtant ne s'tait point encore
prsente  son esprit.

--Qu'est-ce? interrogea le baron, surpris de cet embarras si soudain et
si visible, qu'est-ce qui vous prend?

--Rien, monsieur, rien! Seulement, je me demande... je ne sais trop...
si je dois, si je puis accepter cette somme...

--Bah! Et pourquoi?...

--C'est que, si vous la prtez  M. de Valorsay, elle est peut-tre
perdue.

--Peut-tre?... Vous tes poli!

--Oui, vous avez raison, monsieur, c'est perdue certainement que
j'aurais d dire. De l le trouble o vous me voyez... N'est-ce pas
uniquement  cause de moi que vous sacrifiez cette somme qui serait une
fortune pour bien des gens, pour moi tout le premier?... videmment
si... Eh bien! je me demande s'il m'est bien permis d'accepter un tel
sacrifice, ne sachant pas si je pourrai le reconnatre... Aurai-je
jamais cent mille francs  vous rendre?...

--Cependant cet argent vous est indispensable pour pntrer dans
l'intimit de Valorsay et forcer sa confiance...

--C'est vrai... et s'il m'appartenait, je n'hsiterais pas...

Le baron estimait singulirement le caractre de Pascal, et cependant
cet excs d'une dlicatesse ombrageuse, ces scrupules d'une probit
parfaite l'murent...

Comme tous les gens effroyablement riches, il ne connaissait gure de
pauvres que ceux qui portent leur pauvret sans honneur ni dignit, et
qui volontiers ramassent les pices de vingt francs o elles se
trouvent, mme dans le ruisseau, et au besoin avec leurs dents...

--Eh bien!... cher monsieur Frailleur, pronona-t-il, rassurez-vous, ce
n'est pas  votre intention que je fais ce sacrifice.

--Oh!...

--Je vous en donne ma parole d'honneur... Sans vous, je prterais encore
les cent mille francs  Valorsay, et si vous ne vouliez pas les lui
porter, je les lui enverrais par un autre...

Aprs cela, Pascal et eu mauvaise grce  discuter...

Il prit la main que lui tendait le baron et la serra nergiquement en
prononant ce seul mot, qui par son accent valait toutes les
protestations:

--Merci!...

Le baron, lui, haussa les paules, d'un mouvement cordial, en homme qui
ne voit  ce qu'il fait aucun mrite, ni que cela vaille mme le moindre
remercment...

Puis, de ce ton un peu bourru qui allait si bien  sa large carrure:

--Et vous savez, cher monsieur, reprit-il, vous emploierez cette somme 
votre guise, et au mieux de vos intrts qui sont les miens... Vous la
remettrez  M. de Valorsay quand et comme vous le jugerez utile, dans
une heure ou dans un mois, en une fois ou en cinquante et aux conditions
que vous voudrez... Servez-vous de ces cent mille francs comme de la
corde qu'on passe autour du cou d'un chien qu'on veut noyer...

Sous sa triviale bonhomie, le baron dissimulait la plus habile
pntration. Pascal le comprit en se sentant devin.

--Vous me comblez, monsieur! fit-il.

--Bien!... bien!...

--Ce que vous m'offrez l, je venais vous le demander.

--Vraiment!... Alors tout est pour le mieux!

--Souffrez du moins que je vous explique mes intentions...

--Inutile, cher monsieur...

--Permettez!... Pour suivre mon plan, je vais tre forc d'invoquer
votre volont, de vous attribuer des sentiments, des paroles, des actes
mme que vous dsavoueriez peut-tre, et pour ma tranquillit...

D'un geste insouciant, accompagn d'un claquement de doigts, le baron
lui coupa la parole...

--Marchez toujours, pronona-t-il, et ne vous inquitez de rien... Tout
ce que vous ferez sera bien fait, qui aura pour but de dmasquer ce cher
marquis et Coralth, son digne acolyte... Mettez-moi en scne comme vous
voudrez, je m'en bats l'oeil... Qui serez-vous pour Valorsay? Le sieur
Maumjan, un de mes hommes d'affaires, n'est-ce pas? Je puis toujours
vous dsavouer...

Et comme s'il et tenu  prouver qu'il devinait jusqu'en ses dtails le
plan de son jeune ami:

--D'ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien ce qu'est l'homme d'affaires
d'un millionnaire. C'est le morne revers d'une mdaille blouissante...
Un millionnaire qui n'est pas un sot, doit toujours, et  n'importe
quelle demande d'argent, sourire et rpondre: Oui, certes, comment
donc, trop heureux!... Seulement il ajoute, Entendez-vous avec mon
homme d'affaires... C'est ce dernier, qui est charg de discuter,
d'avouer que son client est gn pour le moment, et finalement de
rpondre: Non...

Pascal insistait encore, mais le baron tait ttu...

--Oh! assez!... fit-il. Ne gaspillons pas un temps prcieux en
discussions oiseuses... Les jours n'ont que vingt-quatre heures, et tel
que vous me voyez, je suis si press que depuis avant-hier je n'ai pas
touch une carte... C'est que je prpare  Mme Trigault,  ma fille
et  M. mon gendre une surprise assez dlicate, si j'ose dire, et que je
crois russie.

Il riait, le malheureux homme, mais de quel rire!...

--C'est que, voyez-vous, poursuivit-il, j'en ai assez de payer tous les
ans des centaines de mille francs pour tre bern par ma femme, bafou
par ma fille, jobard par mon gendre et brutalis et vilipend par
tous les trois... Je veux bien payer encore, casquer, comme dit mon
gendre, mais  la condition qu'on me donnera pour mon argent, sinon la
ralit, du moins les apparences de l'amour, du dvouement, de
l'affection, du respect, de tout ce qui m'et rendu heureux, enfin!...
Et ces apparences, sacrebleu! je les aurai... Oui, moi, Trigault, je
serai choy, cajol, dorlot ou... bernique, je suspens mes payements...
C'est un de mes vieux amis, un parvenu comme moi, dont j'ai envi
pendant des annes le bonheur domestique, qui m'a enfin donn sa
recette...

Moi, mon cher, m'a-t-il dit, je suis dans ma maison, entre ma femme,
mes enfants et mes gendres, comme un mylord dans une auberge... Je me
suis command un bonheur de premire qualit  tant par mois... Si on me
le sert, je paye... si on ne me le sert pas, bonsoir, je ferme le
guichet aux pices de cent sous... Quand on m'invente des gteries de
supplment, je les rgle  part, sans marchander... Donnant donnant...
Fais comme moi, mon vieux camarade, tu t'en trouveras bien... Un tarif!
il n'y a plus que cela.

--Et je ferai comme lui, M. Frailleur, car je vois que son systme est
bon, qu'il est pratique et bien dans le mouvement, comme on dit... Et,
pour en arriver l, j'ai mon ide.... J'ai assez jou les pre Dindon,
comme cela!... J'aurai pour mes derniers jours une existence de
patriarche, ou par le saint nom de Dieu, je laisse tous les miens crever
de faim!...

Sa face s'empourprait et les veines de son front se gonflaient, autant
de colre que par suite de la contrainte qu'il s'imposait en parlant
presque bas.

Il respira longuement, puis d'un ton plus calme:

--Mais il faut que vous russissiez, M. Frailleur, reprit-il, et
vite... et que la... jeune fille que vous aimez, recueille l'hritage de
son pre... Vous ne savez pas en quelles mains indignes l'hritage du
comte de Chalusse est prs de tomber...

Sans doute il allait apprendre  Pascal l'histoire de Mme Lia
d'Argels et de l'aimable M. Wilkie, lorsqu'il fut interrompu par le
bruit d'une assez vive discussion dans le vestibule.

--Oh!... commena-t-il, qui est-ce qui se permet chez moi...

Mais il entendit s'ouvrir la porte de son cabinet, et aussitt une voix
flte et enroue crier:

--Quoi!... personne, c'est trop fort!...

Le baron eut un geste de colre.

--C'est Kami-Bey, fit-il, ce Turc avec qui j'ai li cette grosse
partie... Le diable l'emporte!... Mais il viendrait nous relancer ici...
rejoignons-le, monsieur Frailleur...

De retour dans le cabinet, Pascal vit un gros homme  barbe rare, au nez
aplati, trs-rouge, avec de fort petits yeux en biais et d'normes
lvres sensuelles ou plutt bestiales...

Il tait vtu d'une manire de tunique noire boutonne et coiff d'un
fez, ce qui lui donnait l'aspect d'une bouteille pansue cachete de cire
rouge...

Tel tait Kami-Bey, le type accompli de ces trangers chargs d'or comme
un galion, barbares  peine frotts de civilisation parfois, qu'attirent
 Paris, non les splendeurs et les gloires de la grande ville, mais ses
corruptions et ses hontes, qui arrivent persuads que tout y est 
vendre, et qui s'en retournent souvent avec la mme conviction...

Seulement, celui-ci tait plus impudent, plus cynique et plus arrogant
que les autres... qui le sont prodigieusement d'ordinaire. tant plus
riche, il avait t plus entour, plus ft, plus flatt, plus
caress... Il avait t plus exploit aussi, par toute cette tourbe
d'intrigants et de filles de la haute vie, pour qui tout tranger est
une proie.

Il parlait passablement le franais, ou plutt l'argot des cabinets
particuliers et des tripots, mais avec un accent abominable.

--Enfin, vous voil, vous!... s'cria-t-il, quand entra le baron,
j'tais inquiet...

--Et de quoi, prince!...

On appelait Kami prince sans que personne st pourquoi... ni lui non
plus. Peut-tre, parce que le laquais qui avait ouvert sa voiture  son
arrive au Grand-Htel l'avait salu de ce nom...

--Comment de quoi?... rpondit-il... Vous me gagnez en ce moment plus de
300,000 fr.... je me suis dit: Ferait-il Charlemagne!...

Le baron frona le sourcil et du coup supprimant le titre de prince...

--Il me semble, cher monsieur, fit-il, que d'aprs nos conventions, nous
devons jouer jusqu' ce que l'un de nous gagne  l'autre 500,000 fr.

--C'est vrai... mais nous devions jouer tous les jours...

--Possible... mais je suis occup... Je vous l'ai fait dire, n'est-ce
pas?... Si cela vous inquite, dchirons le livre o sont inscrits les
rsultats des sances et qu'il ne soit plus question de la partie...
Vous y gagnerez cent mille cus, cher monsieur...

Kami-Bey sentit bien que le baron ne tolrerait pas ses arrogances, et
d'un ton beaucoup plus humble:

--C'est que je deviens mfiant, fit-il... On se moque beaucoup de moi...
Parce que je suis tranger et immensment riche, c'est  qui me
volera... Hommes, femmes, gentilshommes, marchands, tout le monde s'en
mle... Si j'achte des tableaux, on me vend des crotes un prix fou...
Des chevaux, on m'extorque des sommes ridicules et on ne me livre que
des rosses... Ds que je m'asseois  une table de bac, il se trouve un
grec pour me voler... Tout le monde m'emprunte de l'argent, personne ne
me le rend... Je finirai par me fcher...

Il s'tait assis, le baron vit bien qu'il ne s'en dbarrasserait pas de
sitt; aussi s'approchant de Pascal:

--Partez, lui dit-il  l'oreille, ou vous manqueriez Valorsay... Et
tenez-vous bien, car il est fin, le mtin... Allons, courage et bonne
chance...

Du courage!...

Ah! il n'tait pas besoin d'en souhaiter  Pascal... Comment en
aurait-il manqu, lui qui avait triomph des lches suggestions du
dsespoir en ces heures terribles o il avait pu supposer que Mlle
Marguerite, le jugeant indigne, l'abandonnait...

Tant qu'il avait t condamn  l'inaction ou rduit  s'agiter dans le
vide, fatalement il avait t en proie  tous les flottements de
l'incertitude...

Mais maintenant qu'il savait o attaquer et comment, et que l'instant
d'engager la lutte tait venu, d'indomptables nergies s'veillaient en
lui, il devenait de bronze, sr qu'il n'tait plus dsormais
d'vnements capables de le dconcerter ou seulement de le troubler.

Semblable  ces rudes capitaines qui ne jouissent de la plnitude de
leurs facults que l o les autres, les faibles, perdent leur
sang-froid, c'est--dire au moment de la bataille, Pascal sentait se
dissiper les brouillards qui avaient obscurci son cerveau, et son
intelligence se dgageait, acqurant une lucidit nouvelle et
extraordinaire...

Les armes dont il allait se servir, lui rpugnaient c'est vrai, mais ce
n'tait pas lui qui les avait choisies... Et puisque ses ennemis ne
connaissaient que l'astuce ignoble et la duplicit, il tait rsolu 
les dpasser et  les vaincre en ruses et en fourberies...

Aussi, tout en gagnant d'un pas rapide la demeure du marquis de
Valorsay, inventoriait-il ses chances, rcapitulant ses ressources,
cherchant bien s'il n'oubliait rien, si par imprvoyance, il ne laissait
pas quelque porte ouverte aux hasards contraires...

S'il chouait,--car il admettait la possibilit d'un premier chec sans
y croire,--il ne voulait pas avoir  s'adresser de reproches.

Les imbciles, seuls, se consolent en se rptant:

--Qui pouvait prvoir cela!...

Les forts prvoient... Et Pascal pensait bien avoir tout prvu.

Le matin, avant de sortir, il avait compos sa toilette avec un soin
extrme.

Il avait compris que le costume subalterne qu'il avait revtu la
premire fois n'tait plus de mise. Un homme d'affaires du baron
Trigault ne pouvait avoir l'air besogneux, car on se dore,  se frotter
aux millionnaires, comme on se rchauffe en approchant du feu.

Strictement habill de noir, ni trop lgant ni trop peu, le menton pos
sur une haute cravate blanche, le visage glabre et les cheveux courts,
il avait prcisment cette gravit fte que l'imagination prte aux
conseillers des remueurs d'argent.

De chance contre lui, immdiate et dcisive, il n'en apercevait
qu'une...

M. de Valorsay le connaissait peut-tre physiquement.

Il tait persuad que non, mais il n'tait pas sr, il pouvait se
tromper...

Songeant  cela, et inquiet, il avait d'abord eu la pense de dguiser
son visage... La rflexion le fit renoncer  cet expdient... Un
dguisement imparfait attire l'attention et veille les soupons...
Saurait-il vritablement dguiser sa physionomie?... Assurment non...
Combien d'hommes sont capables de ce tour de force, et encore aprs bien
des expriences... On cite deux ou trois policiers et une demi-douzaine
d'acteurs.

Evaluant les probabilits pour et contre, il s'tait dtermin  se
prsenter tel quel chez le marquis...

Il risquait, il est vrai, de rencontrer dans la rue des personnes de sa
connaissance, ou quelqu'un des gens qu'on devait avoir mis en campagne
pour retrouver ses traces, mais il estimait que, grce au sacrifice
qu'il avait fait de sa barbe,--ce qui le changeait beaucoup,--grce
aussi  la rapidit de sa marche, on ne le reconnatrait pas...

Cependant, lorsqu'il approcha de l'htel de M. de Valorsay, vers le haut
de l'avenue des Champs-lyses, prudemment il ralentit le pas, et mme
il s'arrta pour explorer de l'oeil les abords.

L'htel, entre cour et jardin, lev de deux tages, lui parut
trs-vaste et trs-beau. Les curies et les remises occupaient
d'lgants pavillons de chaque ct de la cour... Devant la grille
entr'ouverte, cinq ou six domestiques en tenue du matin causaient et
s'amusaient  agacer un gros chien terrier.

Bien en prit  Pascal de s'tre attard  cet examen.

Juste comme il se disait qu'il n'apercevait rien de suspect, il vit le
groupe des domestiques s'carter et se dcouvrir; la grille s'ouvrit
tout  fait, et M. de Coralth en personne sortit, donnant le bras  un
tout jeune homme trs-blond, aux moustaches retrousses et  l'air
singulirement impertinent.

Ces deux messieurs se dirigrent du ct de l'Arc-de-Triomphe...

Pascal eut un tressaillement de joie.

--La fortune est pour moi!... se dit-il. Sans ce Kami-Bey, qui m'a
retenu un grand quart-d'heure chez le baron, je me trouvais ici nez 
nez avec ce misrable vicomte, et tout tait perdu...

C'est avec cette encourageante pense qu'il s'avana vers l'htel.

--M. le marquis est trs-occup ce matin, lui rpondit un des
domestiques, debout devant la grille, et qui tait le propre valet de
chambre de M. de Valorsay, je doute qu'il puisse vous recevoir.

Mais lorsqu'il eut remis une de ses cartes de visite au nom de MAUMJAN,
avec cette mention au crayon: _De la part de M. le baron Trigault_, la
figure rogue du valet s'adoucit comme par enchantement.

--Oh! fit-il, c'est une autre paire de manches!... Du moment o vous
tes envoy par M. Trigault, bigre!... On vous attend comme le messie...
Arrivez, je vais vous annoncer moi-mme...

Et en effet, il daigna interrompre sa conversation et prcder Pascal...

De mme que chez le baron, tout chez M. de Valorsay annonait une
grande, une immense fortune... Et cependant, l'oeil d'un observateur y
et dcouvert cette diffrence qu'on reconnat entre l'argenterie et le
ruolz. Le luxe, rue de la Ville-l'Evque, avait un caractre rel et
massif qu'on ne trouvait pas avenue des Champs-lyses... Le logis d'un
homme, quoi qu'il fasse, le reflte... Chez le marquis, un des princes
de la haute vie, tout portait ce cachet de prcipitation, que notre
poque imprime  ses moindres oeuvres...

--Entrez l, dit le valet  Pascal, en lui ouvrant une porte, je vais
voir o est monsieur...

Pascal entra dans un salon trs-vaste, magnifique, mais dont la
magnificence manquait de fracheur... Le tapis, une merveille
d'ailleurs, tait tach par places... On n'avait pas toujours eu soin de
tenir les persiennes closes, l't, et le soleil avait altr la couleur
des rideaux...

Ce qui tirait l'oeil, dans ce salon, c'tait une quantit de coupes,
de vases, de statuettes, de groupes, soit en argent, soit en or... Il y
en avait sur toutes les tables...

Une inscription sur chacun de ces objets d'art annonait qu'il avait t
gagn par un cheval appartenant au marquis de Valorsay, et disait o, en
quelles circonstances, quel jour de quelle anne, et le nom du cheval
vainqueur...

C'taient l les titres de gloire du marquis... Ils lui avaient cot la
moiti de l'immense fortune qu'il avait dvore...

Tout cela offrait peu d'intrt  Pascal; aussi ne tarda-t-il pas 
s'ennuyer d'attendre.

--Le Valorsay, pensa-t-il, joue au diplomate... Il ne veut pas avoir
l'air press... Le malheur est que son domestique l'a trahi.

Enfin, il reparut, le domestique.

--Monsieur le marquis vous attend, monsieur, dit-il.

Cette voix remua Pascal comme le premier roulement du tambour battant la
charge pour l'assaut d'une batterie.

Mais son sang-froid ne fut en rien altr.

--Voici le moment dcisif!... pensa-t-il, pourvu qu'il ne me connaisse
pas!...

Et d'un pas ferme, il suivit le valet de chambre...

Comme toujours, lorsqu'il restait chez lui, M. de Valorsay se tenait
dans une sorte de petit fumoir contigu  sa chambre  coucher. Assis
devant une table, il semblait trs-occup  mettre en ordre des journaux
de sport... Prs de lui taient une bouteille de vin de Madre et un
verre aux trois quarts vide...

Quand son domestique annona:

--Monsieur Maumjan!...

Il leva la tte et son regard rencontra celui de Pascal.

Mais son oeil ne vacilla pas, aucun des muscles de son visage ne
bougea, sa physionomie garda sa froideur hautaine et railleuse...

Il tait clair qu'il ne souponnait pas que l, devant lui, il avait le
malheureux dont il avait essay si lchement de se dfaire, son plus
mortel et son plus redoutable ennemi.

--M. Maumjan, fit-il, l'homme d'affaires du baron Trigault...

--Oui, monsieur le marquis.

--Veuillez donc vous asseoir... Je termine quelque chose... Je suis 
vous  l'instant...

Pascal s'assit.

Une de ses frayeurs avait t de ne pas rester matre de lui quand il
se trouverait en prsence du misrable qui avait bris son existence,
dtruit son bonheur et son avenir, qui lui avait pris plus que la vie en
lui prenant l'honneur, et qui, en ce moment mme, s'efforait, par les
plus infmes manoeuvres, de lui arracher la femme qu'il aimait,
Mlle Marguerite...

--Si le sang me monte  la tte, pensait-il, je suis capable de sauter
sur lui et de l'trangler...

Eh bien!... non.

Ses artres ne battirent pas plus vite, et c'est avec un calme
parfait,--le flegme des forts,--qu'il se mit  observer sournoisement M.
de Valorsay...

S'il l'et connu depuis seulement huit jours, il et t stupfi du
changement qui s'tait opr en ce brillant gentilhomme, le type achev
des viveurs de la haute vie... Il n'tait plus que l'ombre de lui-mme.

A cette heure, surtout, o il n'avait pas reu encore les soins
intelligents et discrets de son valet de chambre, o nulle supercherie
de toilette ne masquait sa prcoce dcrpitude, il tait effrayant.

Son visage ravag, son teint terreux marbr de plaques livides, ses
paupires rougies et gonfles trahissaient de dures insomnies... Sa
lvre, d'ordinaire sarcastique et fire, pendait; des rides profondes
sillonnaient son front crisp, et ses rares cheveux, en dsordre, roides
encore des cosmtiques de la vieille, ne suffisaient pas  dissimuler sa
calvitie...

Mais, plus que tout le reste, son oeil morne et sans chaleur accusait
une crasante lassitude, dont il essayait peut-tre de triompher 
grands coups de vin de Madre.

C'est qu'il avait eu d'effrayantes rflexions depuis une semaine.

On est viveur, noceur, on n'a,--et on s'en vante,--ni foi, ni loi, ni
conscience, ni moralit; on se moque de Dieu et du diable... Il n'en est
pas moins vrai que ce n'est pas sans d'horribles dchirements que, pour
la premire fois, on va jusqu'au crime positif, prvu par le Code,
qualifi, justiciable du jury et punissable des galres...

Et qui et pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces
crimes, depuis le jour o il avait arm de cartes biseauts son
complice, le vicomte de Coralth?

Sans cela, mme, n'avait-elle pas quelque chose d'atroce et de poignant,
la situation de ce millionnaire ruin, qui disputait  ses cranciers
ses dernires apparences de splendeur avec l'pre nergie d'un naufrag
disputant une pave. N'endurait-il pas les tortures de l'enfer, ainsi
qu'il l'avait avou  M. Fortunat,  vivre, sans un sou vaillant
parfois, au milieu de ce grand luxe, et  soutenir cet tonnant mensonge
sous l'oeil sans piti de trente valets?

Ses angoisses, enfin, lorsqu'il songeait  combien peu tenait sa
position, ne pouvaient-elles pas tre compares  celles du mineur, qui
au moment o on le monte du fond de la mine, voit se dtendre, clater
brin  brin, le cble o est suspendue sa vie, et qui se demande si les
quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser
jusqu' l'orifice du puits...

Pascal eut la perception trs-nette et trs-distincte de cette
effroyable agonie de son ennemi, et il en prouva un sentiment de
bien-tre, comme si une rose cleste ft descendue sur ses propres
douleurs... C'tait le commencement de sa vengeance...

Mais le petit moment rclam par M. de Valorsay durait depuis plus
d'un quart d'heure, et il n'en finissait pas...

--Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement
ses moindres mouvements...

Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et
jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait
les uns aprs les autres, les dpliait, les parcourait d'un regard
rapide et exerc, et selon qu'ils contenaient ou non ce qu'il
souhaitait, il les jetait ou les plaait en tas, devant lui, aprs les
avoir annots au crayon rouge.

Ce ne fut pourtant qu'aprs plusieurs minutes encore qu'il parut
s'apercevoir du temps coul, et aussitt, craignant sans doute que
Pascal ne s'impatientt:

--Je suis vritablement fch, monsieur, pronona-t-il, de vous faire
droguer ainsi, mais on attend le travail que j'achve...

--Oh!... continuez, monsieur le marquis, rpondit Pascal, continuez...
Par extraordinaire j'ai un peu de temps  moi... J'en serai quitte,
d'ailleurs, pour djeuner plus vite.

C'tait une politesse... Le marquis crut devoir y rpondre, et tout en
lisant et en annotant tour  tour, il daigna expliquer sa besogne.

--C'est un mtier de rogne-papier que je fais l, reprit-il... J'ai
vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux
hors ligne, et l'acqureur, comme de raison, en me versant le prix
convenu, a reu l'tat exact et lgalis des performances de chacun
d'eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur
n'est pas satisfait, et il s'est mis en tte d'exiger de moi la
collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les
victoires, ou les dfaites de ceux de mes chevaux qu'il a achets... On
n'est pas stupide  ce point... Il est vrai que j'ai affaire  un
tranger,  un de ces nababs,  peine barbouills de civilisation, qui
tous les ans viennent  Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs
prodigalits idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu' nous
rendre la vie impossible,  nous autres Parisiens, qui ne voulons pas
comme eux flamber notre fortune en deux ans... C'est la peste de notre
ville et de notre temps, ces gens-l qui,  de rares exceptions prs, ne
savent employer leurs millions qu' enrichir une douzaine de drlesses
cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons.

C'est d'une mine approbative que Pascal coutait cette sortie; mais il
ne songeait, en vrit, qu' cet tranger, Kami-Bey, qu'il avait vu chez
le baron, il n'y avait pas une demi-heure, et qu'il avait entendu se
plaindre amrement de n'avoir que des rosses, alors qu'il pensait avoir
achet des chevaux de prix... Et il se disait:

--Kami-Bey serait-il cet acqureur exigeant?... Pourquoi le marquis,
accul comme il l'est, n'aurait-il pas hasard quelqu'une de ces bonnes
escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?...

En matire de sport, on pouvait souponner Valorsay d'une grande
indpendance de conscience... N'tait-il pas accus dj d'avoir, par
une fraude indigne, fait perdre l'argent de ceux qui pariaient pour son
cheval _Domingo_?

Enfin, aprs un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir.

--C'est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu'il
avait mis de ct.

Il sonna ensuite, et un domestique tant accouru:

--Tenez, lui dit-il, portez ceci au prince Kami, au Grand-Htel, et
htez-vous...

Les pressentiments de Pascal ne l'avaient pas tromp. Il ne sourcilla
pas, cependant...

Mais en lui-mme:

--Voil qui est bon  savoir, pensa-t-il. Avant ce soir j'aurai ouvert
une petite enqute de ce ct...

Dcidment, l'orage se massait au-dessus de la tte du marquis de
Valorsay... Le savait-il? Assurment il en avait le soupon... Mais il
s'tait jur qu'il tiendrait bon jusqu' la fin... Il ne voyait pas, du
reste, que tout ft perdu, et, comme tous les grands joueurs, il se
disait que, tant qu'il aurait un enjeu  exposer, il pouvait esprer
ramener la fortune...

Il s'tait lev, en s'tirant, comme aprs une tche dsagrable, et
s'adossant  la chemine:

--Maintenant, monsieur Maumjan, commena-t-il, abordons l'affaire qui
vous amne...

Son air dgag, son ton lger, taient admirablement jous... mais un
observateur ne s'y ft pas tromp, non plus qu' la faon dont il ajouta
ngligemment:

--Vous m'apportez des fonds de la part de M. le baron Trigault?

Pascal hocha la tte, et d'un accent contrari:

--J'ai le regret de vous apprendre que non, monsieur le marquis,
rpondit-il.

Ce fut comme une lourde pierre, tombant sur le crne dgarni de M. de
Valorsay... Il devint plus blanc que sa chemise, et mme chancela, comme
si sa mauvaise jambe, celle dont il souffrait aux changements de temps,
et refus tout service.

--Comment, non! balbutia-t-il, c'est une plaisanterie, sans doute!...

--Ce n'est que trop srieux!

--J'avais la parole du baron...

--Oh!... la parole!...

--Enfin, j'avais toujours une promesse formelle!...

--Il est quelquefois impossible de tenir ce que l'on promet, monsieur le
marquis...

Les consquences de ce manque de parole devaient tre terribles; pour M.
de Valorsay, ce pouvait tre la fin de tout.

Il n'en essaya pas moins de dissimuler... Il se dit que laisser voir 
cet homme d'affaires combien le coup tait effroyable, ce serait lui
livrer le secret de sa profonde dtresse, confesser sa ruine absolue,
renoncer  la lutte, dsarmer, s'avouer vaincu, terrass, perdu...

Rassemblant donc en un effort exorbitant toute son nergie, il matrisa
ses motions, et russit  paratre, non dsespr, mais seulement
irrit et trs-contrari...

--Bref, reprit-il d'une voix altre, pas de fonds! Je comptais sur cent
mille francs ce matin... Rien!... Comme c'est gracieux... Ah! le baron
ne se doute gure de l'embarras o il me met...

--Pardonnez-moi, monsieur, il s'en doute si bien, qu'au lieu de vous
prvenir par un simple billet, il m'envoie pour vous prsenter ses
sincres regrets... Vritablement, lorsque je l'ai quitt, il y a une
heure, il tait dsol... Il m'a surtout recommand de vous bien
expliquer qu'il n'y a eu rien de sa faute... Il comptait sur deux
rentres trs-importantes, qui toutes deux, comme par un fait exprs,
lui ont manqu... Hier, il a couru toute la soire sans parvenir 
rassembler les fonds.

Un peu remis du premier tourdissement, bien que fort ple encore, le
marquis dardait sur Pascal un regard souponneux.

Il n'tait pas sans savoir de quelles doucereuses excuses les gens bien
levs enveloppent leurs refus pour en masquer l'amertume.

--Ainsi, fit-il d'un ton o perait l'ironie, le baron est gn.

--Franchement, je le crois.

--Pauvre baron!... Ah!... je le plains... oui considrablement.

Grave et froid comme un article du Code, Pascal semblait n'avoir point
vu l'effet du message qu'il apportait, le trouble affreux du marquis et
la contrainte qu'il s'tait impose.

--Vous pensez railler, monsieur, pronona-t-il, moi je jurerais que le
baron est en ce moment trs  court d'argent...

--Allons donc!... Un homme qui a sept ou huit millions...

--Je parierais pour dix, au moins.

--Raison de plus.

Pascal haussa ddaigneusement les paules.

--Il m'tonne, monsieur le marquis, fit-il d'un ton dogmatique, de vous
entendre parler ainsi... L'normit du revenu ne constitue pas
l'aisance, mais bien la faon dont on l'emploie... Par le temps de
folies qui court, tous les gens riches sont gns... Que donnent au
baron ses dix millions? Cinq cent mille livre de rentes au plus! C'est
un joli denier et je m'en contenterais... Mais le baron joue, et Mme
la baronne est la femme la plus lgante de Paris... Ils aiment la
grande vie l'un et l'autre, et leur maison est monte comme celle d'un
prince... Chez eux, du premier janvier  la saint Sylvestre la chandelle
brle par les deux bouts... Que sont cinq cent mille francs avec un
train pareil!... Leur situation doit tre celle de plusieurs
millionnaires de ma connaissance, qui, vers les fin du trimestre et en
attendant l'chance de leurs rentes, portent bravement leur argenterie
au Mont-de-Pit...

L'excuse pouvait n'tre pas vraie; elle tait vraisemblable. N'est-il
pas prouv qu' cette heure, grce  la rage de luxe, de plaisirs et de
toilettes qui brouille les cervelles, presque tous les mnages de la
haute vie parisienne sont au-dessous de leurs affaires...

Un procs rcent n'a-t-il pas rvl ce fait trange, fantastique,
inou, que des gens notoirement riches de plus de cent mille livres de
rentes avaient gard six mois un cocher qui les volait effrontment,
parce qu'en six mois ils n'avaient pas trouv le moyen de disposer de
huit cents francs qu'ils lui devaient et qu'il fallait payer avant de le
mettre  la porte...

M. de Valorsay connaissait cela, mais une inquitude terrible le
poignait.

Avait-on eu vent de sa dconfiture, le bruit en courait-il? tait-il
arriv jusqu'aux oreilles du baron Trigault?...

Voil ce qu'il lui importait d'claircir.

--Rsumons-nous, monsieur Maumjan, dit-il. Le baron n'a pu me procurer
pour ce matin les fonds qu'il m'avait promis, quand me les
procurera-t-il?

Pascal ouvrit des yeux dmesurs, comme s'il et entendu une question de
l'autre monde, et de l'air le plus innocent:

--Mais je prsume, rpondit-il, que M. le baron ne s'occupe plus de ces
cent mille francs... Cette opinion rsulte pour moi de ses dernires
paroles... Ce qui me console un peu, m'a-t-il dit, c'est que le marquis
de Valorsay est trs-riche et trs-rpandu... Je lui connais dix amis
qui seront ravis de lui rendre ce petit service...

Jusqu' ce moment, et c'tait l surtout ce qui l'avait soutenu, M. de
Valorsay s'tait berc de cet espoir qu'il ne s'agissait que d'un
retard...

La certitude que le refus tait bien dfinitif, l'accabla.

--On sait ma ruine!... pensa-t-il.

Et se sentant dfaillir, machinalement il se versa un grand verre de vin
de Madre, qu'il avala d'un trait...

Le vin, pour un moment, lui prta une nergie factice... Mais avec le
sang, la colre folle, furieuse, envahit son cerveau, il perdit toute
mesure, et se dressant la face empourpre:

--C'est une infamie, s'cria-t-il, une ignoble lchet, et le sieur
Trigault mriterait une svre correction... On ne tient pas un galant
homme trois jours dans l'eau, pour aprs le payer d'une grimace de
singe... S'il m'et rpondu: non, carrment, je me serais mis en mesure,
et ne me trouverais pas dans un embarras d'o je ne sais comment
sortir... Jamais un gentilhomme n'et os cette vilenie, qui pue le
comptoir, le boutiquier, le rogneur de vieux sous... Voil ce qu'il en
cote d'admettre dans la socit ces ridicules parvenus, sous prtexte
qu'ils ont de l'argent... les marchands de cochons en ont eux aussi!...
On les dcrasse, on leur apprend  se laver les mains,  se moucher et 
marcher sur un parquet, on les croit duqus  demi, et pas du tout!...
A la premire occasion le fabricant de cirage reparat...

Certes il en cotait  Pascal d'entendre toutes ces injures adresses au
baron... Elles l'irritaient d'autant plus que c'tait lui qui y avait
expos ce digne homme...

Mais un geste, un froncement de sourcil pouvaient compromettre le succs
de son entreprise; il sut rester impassible.

--J'avoue, monsieur le marquis, pronona-t-il froidement, que je ne
m'explique pas votre emportement... Que vous soyez mcontent, je le
conois, mais de l  vous mettre si fort en colre...

--Ah! c'est que vous ne savez pas...

Il s'arrta court. Il tait temps. La vrit lui montait aux lvres.

--Quoi? interrogea Pascal.

Mais dj M. de Valorsay tait retomb en garde.

--J'ai, ce soir, une dette  payer, rpondit-il  tout hasard, sacre,
qui ne peut se remettre... enfin, une dette de jeu.

--De cent mille francs?

--Non, elle n'est que de vingt-cinq mille...

--Et c'est vous, monsieur le marquis, un homme riche, qui vous inquitez
pour cette bagatelle que le premier venu vous prtera...

D'un sifflement ironique, M. de Valorsay l'interrompit.

--Croyez cela et buvez de l'eau!... ricana-t-il. Vous-mme venez de le
dire, monsieur Maumjan, nous vivons  une poque o personne n'a
d'argent que ceux qui en font le commerce... Les plus riches de mes amis
n'en ont pas de trop pour eux, si mme ils en ont assez... Ah! le temps
est pass des bas de laine qu'on gonflait sournoisement de ses
conomies... Ils sont murs les vieux placards o on empilait des
louis... M'adresserai-je  un banquier?... Il me demandera deux jours
pour rflchir, il exigera la signature de deux ou trois de mes amis...
Si je vais trouver mon notaire, ce sera, ma foi, bien d'autres
crmonies, sans compter les remontrances.

Depuis un moment, Pascal s'agitait sur sa chaise, en homme qui a une
proposition en poche, et qui n'attend qu'un joint pour la glisser.

Aussi, ds que M. de Valorsay s'arrta pour reprendre haleine:

--Ma foi! dit-il, si j'osais...

--Eh bien!...

--Je vous offrirais, monsieur le marquis, de vous trouver ces 25,000
francs.

--Vous?...

--Moi-mme.

--Avant ce soir six heures?

--Naturellement...

Le verre d'eau glace offert au voyageur prs d'expirer de soif au
milieu des sables du Sahara ne lui procure pas la dlicieuse,
l'enivrante sensation qu'prouva le marquis  la proposition de
Pascal...

Littralement, il se sentit revenir  la vie... et de loin.

Faute de vingt-cinq mille francs, ce jour-l mme, il sombrait... Les
lui trouver, c'tait lui obtenir un sursis  un moment o gagner du
temps tait pour lui le point capital.

Cette offre tait de plus une preuve vidente et indiscutable que rien
encore n'avait transpir des inextricables difficults de sa
situation...

--Ah! je l'aurai chappe belle, pensa-t-il, si je m'en tire...

Et cependant son visage sut garder  demi le secret de la joie qui
intrieurement l'inondait... Il resta maussade autant qu'il le put, il
minauda, il fit des faons... Il tremblait, s'il rpondait: oui trop
vite, de se trahir et de se mettre ainsi compltement  la merci de
l'envoy du baron.

--J'accepterais volontiers vos services, monsieur Maumjan,
pronona-t-il, si je n'y dcouvrais un inconvnient...

--Et lequel?

--Est-il convenable, quand le baron me joue un tour pendable, que je me
rabatte sur son homme de confiance, sur un de ses employs?...

Mais Pascal vigoureusement regimba...

--Permettez, interrompit-il vivement, je ne suis l'employ de personne.
M. Trigault est mon client comme trente ou quarante autres, rien de
plus... Il me charge de certaines ngociations dlicates et pineuses,
je les conduis de mon mieux, il me paye, et nous sommes quittes et
libres chacun de notre ct...

--Ah! comme cela, vous m'en direz tant!...

Au regard dont il enveloppait Pascal, on et jur qu'un soupon lui
venait... Point.

C'tait simplement une ide bizarre, biscornue, et cependant non
absolument invraisemblable en soi, qui traversait son esprit.

--Oh!... pensait-il, le prteur inconnu dont ce Maumjan s'offre d'tre
l'intermdiaire, ne serait-il pas, par hasard, le baron en personne?...
Le digne homme aurait-il imagin cet ingnieux moyen de m'obliger et de
m'extirper en mme temps un intrt plus qu'honnte, qu'il n'et jamais
os me rclamer en face?

Et pourquoi non! Ne sait-on pas des exemples!

N'est-il pas connu que jamais, au grand jamais, les frres N..., les
plus austres des financiers, n'ont oblig directement un de leurs
amis... Leur pre, dont ils ne parlent qu'avec vnration, leur
demanderait cent cus pour un mois, qu'ils lui rpondraient comme aux
autres: Nous sommes gns, mais voyez de notre part ce coquin de B...
Et ce coquin de B..., qui est le plus charmant des hommes de paille, si
le pre N... lui prsentait de srieuses garanties, lui prterait, comme
aux autres, de l'argent de ses fils moyennant douze ou quinze pour cent
et _oune minouscoule commissioun_.

Ces ides et ces souvenirs ne contriburent pas peu  rendre  M. le
marquis de Valorsay son aisance accoutume...

--Voil donc qui est dit, fit-il du ton lger de don Juan bernant M.
Dimanche, j'accepte, et trs-volontiers... Seulement...

--Ah! il y a un seulement!...

--Il y en a toujours un... Je dois vous prvenir que rendre ces
vingt-cinq mille francs avant deux mois me serait difficile...

C'tait le temps qu'il jugeait ncessaire pour arriver  ses fins...

--Qu'importe!... rpondit Pascal, et mme, si vous souhaitez un dlai
plus long...

--Inutile, merci!... Mais il y a autre chose encore.

--Quoi donc?...

--Que me cotera cette... ngociation?

Cette question, Pascal l'avait prvue, et il avait prpar une rponse
dans l'esprit du rle qu'il avait adopt.

--Cela vous cotera le prix ordinaire, rpondit-il, six pour cent, plus
un et demi pour cent de commission...

--Bah!...

--Plus la rmunration de mes peines et soins...

--Allons donc!... Et  combien la fixez-vous, cette rmunration?...

--A mille francs... Est-ce trop?

Si le marquis et conserv l'ombre d'un soupon, il se ft vanoui.

--Eh!... ricana-t-il, mille francs me semblent honnte!...

Mais il et bien voulu retirer son rire narquois, lorsqu'il vit comment
l'accueillait celui qu'il prenait pour un coureur d'affaires.

Pascal se redressa sur sa cravate blanche, de l'air le plus bless, et
du ton froid d'un homme bien prs de reprendre sa parole:

--Il n'y a rien de fait, monsieur le marquis, pronona-t-il, et puisque
vous trouvez l'opration onreuse, renoncez-y.

--Je suis loin de dire cela, interrompit vivement M. de Valorsay, je
n'ai mme rien pens de pareil...

L'occasion qu'attendait Pascal d'exposer son programme se prsentait
enfin, il la saisit...

--D'aucuns prtendent obliger les gens pour leurs beaux yeux seuls,
poursuivit-il... Moi, je suis plus franc... Pour que je m'occupe d'une
affaire, il faut que j'y trouve mon bnfice, et selon que je suis plus
ou moins indispensable, j'exige des honoraires... Il ne saurait y avoir
de tarif fixe pour des services comme les miens... Quand,  deux
reprises, j'ai sauv du plongeon final un gentilhomme que vous devez
connatre, je lui ai demand dix mille francs la premire fois, et
quinze mille la seconde... tait-ce exagr?... J'ai assur, je puis le
dire, le mariage d'un brillant vicomte, en maintenant ses cranciers
pendant les trois mois qu'il a fait sa cour... Le lendemain de la noce,
il ma remis vingt mille francs... Ne me les devait-il pas?... Si au lieu
d'tre simplement un peu  court, vous tiez ruin, ce n'est pas mille
francs que je vous rclamerais... J'tudierais votre situation, et quand
j'en aurais reconnu le fort et le faible, selon le parti que je verrais
 en tirer, je traiterais avec vous  forfait...

De cette dclaration cynique, il n'tait pas une phrase qui ne ft
calcule, pas un mot qui ne ft comme un appt tendu aux instincts
mauvais du marquis de Valorsay... Et mme, Pascal press d'arriver
vite, s'tait peut-tre avanc plus que ne l'et voulu la prudence...

Cependant le marquis ne sourcilla pas.

--Je vois que vous tes un homme prcieux, monsieur Maumjan, dit-il, et
si jamais j'tais ruin, c'est  vous que je m'adresserais...

Pascal s'inclina d'un air de fausse modestie, radieux au dedans de lui,
car il se disait que fatalement  cette heure son ennemi viendrait se
prendre au pige...

--Et pour en finir, reprit le marquis, quand aurai-je les fonds?...

--Avant quatre heures.

--Et je n'ai pas  redouter une plaisanterie dans le got de celle du
baron?

--videmment non. Quel intrt avait M. Trigault  vous prter cent
mille francs? Aucun. Moi, c'est autre chose... Le profit que je dois
raliser vous rpond de moi... En affaires, monsieur le marquis,
dfiez-vous des amis... Ayez recours aux usuriers, plutt... Interrogez
tous les gens en dconfiture, et sur cent, quatre-vingt-quinze vous
rpondront: Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai t mis dedans par mon
meilleur ami.

Il se levait pour prendre cong quand la porte du fumoir s'ouvrit, et un
domestique parut qui dit  demi-voix:

--Mme Lon est l, dans le salon, avec M. le docteur Jodon; ils
dsireraient parler  M. le marquis...

Si bien arm que ft Pascal contre l'imprvu, il changea de couleur au
nom de l'estimable femme de charge...

--Tout est perdu, pensa-t-il, si cette crature me voit et me
reconnat.

Par bonheur, le marquis fut trop boulevers lui-mme pour remarquer le
trouble, d'ailleurs aussitt matris, de l'envoy du baron Trigault.

--Il est prodigieux, s'cria-t-il, qu'on ne puisse me laisser en repos
cinq minutes... J'avais dit que je n'y tais pour personne.

--Cependant, monsieur...

--C'est bien!... Assez!... Que ce monsieur et cette dame attendent.

Le domestique sortit, et Pascal,  l'ide de traverser le salon, se
sentait dfaillir... Comment viter l'oeil perspicace de Mme Lon!

Ce fut M. de Valorsay qui vint  son secours; M. de Valorsay qui se
souciait peu des visiteurs qui lui arrivaient.

Et au moment o Pascal s'apprtait  ouvrir la porte par o il tait
entr:

--Pas par l! lui dit le marquis. Par ici, venez, ce sera plus court...

Et lui ayant fait traverser sa chambre  coucher, il le guida jusqu'au
palier, o il daigna lui tendre la main en disant:

--A bientt, cher monsieur Maumjan!

Ce n'est pas sur le moment du pril que les gens de coeur en subissent
la pire angoisse; c'est aprs, quand ils y ont chapp.

Tout en descendant l'escalier de l'htel du marquis de Valorsay, Pascal
tamponnait de son mouchoir son front moite d'une sueur froide...

--Ah!... je reviens de loin!... pensait-il.

Mais plus le danger avait t imminent, plus sa confiance tait
grande... N'est-ce pas  ces futiles circonstances, dcisives dans la
vie, qu'on reconnat si on a ou non pour soi la destine!...

Il avait d'ailleurs le droit d'tre fier de la faon dont il avait jou
son personnage, et soutenu un rle qui rpugnait si fort  sa droiture
naturelle... Il s'tonnait un peu d'avoir su mentir d'un tel front, et
ne laissait pas que d'tre confondu de son audace.

Aussi, quelle rcompense!... Il venait, il n'en doutait pas, de passer
autour du cou de M. de Valorsay le noeud coulant dont il
l'tranglerait plus tard...

Et cependant la visite de Mme Lon l'inquitait.

--Que vient-elle faire avec un mdecin chez le marquis? se
demandait-il... Pourquoi ce docteur Jodon?... Qui est-il?... A quelle
infamie le destine-t-on?...

Un de ces pressentiments qui naissent de la logique mme des vnements,
lui affirmait que ce mdecin avait t ou serait un des comparses de la
monstrueuse intrigue noue autour de Mlle Marguerite et de lui.

Mais il n'avait pas le loisir d'appliquer son attention  cette nigme,
ni d'en tirer les dernires consquences probables... L'heure volait, et
avant de revenir chez le marquis, il tenait  savoir au juste ce
qu'avaient de fond les soupons que lui imposait la vente de ces
chevaux dont l'acqureur exigeait une si exacte biographie...

Par le baron, il tait certain d'arriver immdiatement jusqu'
Kami-Bey... c'est donc chez le baron qu'il courut...

Aprs la rception plus que cordiale du matre, le matin, il tait
naturel que les domestiques le traitassent en intime de la maison...

C'est  peine si on lui permit d'expliquer ce qu'il souhaitait...

Ce fut M. le valet de chambre en personne qui se drangea, et qui le fit
asseoir dans un des petits salons du rez-de-chausse en lui disant:

--M. le baron est occup, mais il m'en voudrait de ne l'avoir pas
drang pour monsieur, et je cours le prvenir...

L'instant d'aprs, le baron arriva, tout essouffl d'avoir descendu
vingt marches.

--Ah! vous avez russi... s'cria-t-il en voyant la physionomie de
Pascal.

--Tout marche  souhait, en effet, monsieur le baron, seulement j'aurais
besoin de parler  cet tranger que j'ai vu chez vous ce matin...

--A Kami-Bey?...

--Oui.

Et en dix phrases, il exposa trs-nettement la position.

--Dcidment, la Providence est avec nous, fit le baron devenu songeur,
Kami est encore ici...

--Est-ce possible!...

--C'est rel... Croyez-vous qu'il soit ais de se dptrer de ce diable
de Turc!... Il s'est sans faon invit  djeuner, et m'a de plus
arrach la promesse de jouer deux heures... Si bien que j'tais enferm
avec lui, les cartes  la main, quand on m'a dit que vous tiez l...
Venez, nous allons l'interroger.

Ils trouvrent l'intressant tranger d'une humeur massacrante...

Kami-Bey gagnait, quand on tait venu chercher le baron, et il
craignait qu'une interruption ne droutt la veine.

--Que le diable vous emporte!... s'cria-t-il de ce ton grossier qu'il
avait adopt, et que les flatteurs de ses millions dclaraient le
dernier mot du chic. On ne devrait pas plus dranger un homme qui joue
qu'un homme qui mange...

--Allons, allons, prince, fit doucement le baron, ne vous fchez pas, je
vous donnerai trois heures au lieu de deux. Seulement, j'ai un service 
vous demander.

L'tranger, vivement, porta la main  sa poche, d'un mouvement si
machinal et si naturel, que ni le baron ni Pascal ne purent garder leur
srieux; et lui-mme, comprenant la cause de leur hilarit, clata de
rire.

--Ce que c'est que l'habitude! dit-il. Ah! depuis que je suis 
Paris!... Mais voyons ce dont il s'agit.

Le baron s'assit, et d'un air grave:

--Voil... rpondit-il. Vous nous avez dit, il n'y a pas une heure,
qu'ayant achet des chevaux, vous avez t vol...

--Comme sur un grand chemin.

--Serait-il bien indiscret de vous demander par qui?

La pourpre des joues de Kami-Bey plit quelque peu.

--Hum!... fit-il d'une voix altre, c'est dlicat ce que vous me
demandez l... Mon... voleur est,  ce qu'il parat, un homme terrible,
un spadassin, et si je dis quel tour il m'a jou, il est capable de me
chercher querelle... Je n'ai pas peur de lui, croyez le bien, seulement
mes principes me dfendent de me battre... Quand on a comme moi un
million de rentes, on ne s'expose pas aux hasards d'un duel...

--Eh! prince, en France on ne fait pas  un escroc l'honneur de croiser
le fer avec lui...

--C'est bien ce que mon intendant, qui est Franais, m'a dit, mais
n'importe!... D'ailleurs, je ne suis pas assez certain de la chose pour
l'bruiter... Je n'ai pas encore de preuves positives...

Il tait clair qu'il avait une peur affreuse, et qu'il importait, avant
tout, de le rassurer.

--Voyons, insista le baron, nommez-nous toujours votre homme... Monsieur
que voici--et il montrait Pascal--est un de mes bons amis; je vous
rponds de lui comme de moi-mme; nous allons vous jurer sur l'honneur
de ne rvler  personne, sans votre autorisation expresse, le secret
que nous vous demandons de nous confier...

--Bien vrai?

--Vous avez notre parole d'honneur, rpondirent ensemble le baron et
Pascal.

Aprs avoir,  deux reprises, promen autour de lui un regard inquiet,
le digne Turc parut prendre son courage  deux mains:

Mais non!... il rflchit, et d'un accent rsolu:

--Dfinitivement, dclara-t-il, mes certitudes ne sont pas assez
absolues pour que je risque de compromettre un homme qui appartient au
meilleur monde, bien pos, trs-considr, fort riche et qui
n'entendrait pas raillerie sur ce chapitre...

Il tait clair qu'il ne parlerait pas... Le baron haussa les paules,
mais Pascal bravement s'avana...

--Je vais donc vous dire, prince, pronona-t-il, le nom que vous vous
obstinez  nous cacher...

--Oh!

--Seulement je vous ferai remarquer que de ce moment, M. le baron et moi
sommes dgags de notre parole...

--Naturellement.

--Alors, votre voleur est M. le marquis de Valorsay.

Kami-Bey et vu entrer un missaire de son matre, arm du lacet fatal,
qu'il n'et pas t beaucoup plus troubl.

Il se dressa sur ses grosses petites jambes, la pupille dilate, agitant
les mains d'un geste dsespr.

--Plus bas, donc, malheureux! disait-il d'une voix effraye, plus bas!

Ainsi, il n'essayait mme pas de nier... Le fait devait tre considr
comme acquis...

Mais Pascal ne pouvait, avec cela seulement, se tenir pour content.

--Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j'espre,
prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la
chose est arrive...

Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau
sous son sempiternel fez rouge.

--Hlas!... rpondit-il tristement, rien de si simple... J'avais envie
d'une curie de courses... Ah! ce n'est pas que je sois amateur de
sport, croyez-le bien, c'est  peine si je sais distinguer un cheval
d'un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me
rptait: Prince, un homme comme vous devrait faire courir... Je
n'ouvrais pas un journal sans y lire: Un homme comme lui devrait faire
courir... Si bien qu' la fin, je me suis dit: C'est vrai, ils ont
raison, un homme comme moi doit faire courir... L-dessus, me voil en
qute de chevaux... J'en achetais de tous cts, quand un soir M. de
Valorsay me propose de me cder quelques-uns des siens, qui sont connus
et qui ont gagn, m'a-t-il dit, dix fois leur valeur... J'accepte, nous
prenons rendez-vous pour visiter ses curies, je les visite, et sance
tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs,  ce
qu'il me jurait, et pleins d'avenir... Et je les ai pays leur prix, je
vous le garantis... Maintenant voil le tour... Il ne m'a pas livr les
chevaux que j'avais achets... Ceux-l, les vrais, les bons, ont t
vendus,  ce qu'il parat, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je
me trouve avoir pour mon argent, des btes toutes pareilles aux autres
comme taille et comme robe, mais des rosses indignes...

Pascal et le baron Trigault changeaient des regards stupfaits...

Le turf, il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert 
toutes les fraudes. Les pres convoitises de l'argent s'y mlant  la
fivre du jeu et aux ardeurs des vanits rivales, y donnent naissance 
de prodigieuses manoeuvres.

Mais jamais on n'avait ou parler d'une supercherie aussi audacieuse que
celle de Valorsay, ni si impudente...

--Et vous ne vous tes aperu de rien, prince?... interrogea Pascal,
d'un ton o certainement il y avait du doute.

--Est-ce que je m'occupe de ces choses-l!...

--Et vos gens?...

--Ah!... c'est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes
curies s'est laiss graisser la patte par le marquis, que je n'en
serais pas tonn.

--Alors, comment avez-vous dcouvert la tromperie?...

--Par le plus grand des hasards... Un jockey que je compte m'attacher, a
mont autrefois, assez souvent, un des chevaux que je croyais
possder... Naturellement, j'ai voulu lui montrer cette bte... Mais mon
homme n'a pas t plus tt devant la stalle, qu'il s'est cri: a, tel
cheval... jamais de la vie... vous tes refait, mon prince! L-dessus,
on a examin les autres, et la mche s'est trouve vente...

Connaissant mieux que Pascal le caractre de Kami, le baron avait pour
suspecter l'exactitude de ses dires des raisons plus fortes.

C'est qu'il n'avait pas pour l'argent le mpris superbe qu'il affectait,
ce Turc cousu de millions... La vanit seule dliait les cordons de sa
bourse... Il tait fort capable d'envoyer  la Fancy un collier de mille
louis, sr que le lendemain le _Figaro_ et le _Gaulois_ enregistreraient
sa munificence; il n'et pas donn secrtement cent sous  une mre de
famille mourant de faim...

Sa plus grande prtention, d'ailleurs, tait d'tre l'homme le plus vol
de l'Europe... Mais s'il tait, en effet, exploit indignement,
scandaleusement, ce n'tait pas volontairement... Il n'en avait pas
moins le fonds d'avarice et de dfiance de l'Arabe. On lui et vendu
deux sous des pices de vingt francs qu'il et encore cri au voleur...

--Franchement, prince, dclara le baron, votre rcit me fait tout
l'effet d'un conte de votre pays... Valorsay n'est pas fou, que je
sache... Comment admettre qu'il ait os hasarder cette fraude si
grossire, qui pouvait, qui devait tre reconnue dans les vingt-quatre
heures, et qui, prouve, le dshonore?

--Avec un autre, il y et peut-tre regard  deux fois, mais avec
moi!... N'est-il pas connu qu'on ne court point de risques  voler
Kami-Bey!...

--N'importe!  votre place je me livrerais sans bruit  une petite
enqute.

--A quoi bon?.... Allez, je suis fix et bien plus positivement que je
ne vous l'avouais tout  l'heure... Il est vrai que j'oubliais une
circonstance importante... La vente n'a d'abord t faite que
conditionnellement, et sous le sceau du secret... Le marquis se
rservait le droit de reprendre ses chevaux en me remboursant dans un
dlai de... Ce n'est que depuis avant-hier que mon acquisition est
dfinitive.

--Eh! que ne disiez-vous cela tout d'abord! s'cria le baron.

De cette faon, en effet, l'inexplicable escroquerie de M. de Valorsay
s'expliquait...

Se voyant perdu, croyant  son salut s'il gagnait du temps, il avait agi
comme tous les caissiers infidles, la premire fois qu'ils empruntent 
leur caisse... Il s'tait dit: Je rembourserai, et personne ne saura
rien!...

Puis, l'chance arrive, il s'tait trouv n'avoir pas plus de
ressources que le jour du vol, et force lui avait bien t de
s'abandonner aux vnements.

--Et que comptez-vous faire, prince?... reprit Pascal.

--Ah! je me le demande... J'ai exig du marquis la collection de tous
les journaux o ses chevaux sont dsigns... Cela servirait en cas de
procs... Seulement, dois-je dposer une plainte? S'il ne s'agissait que
d'argent, je rirais, je suis au-dessus de cette misre... Mais il s'est
moqu de moi outrageusement, et cela me vexe. D'un autre ct, avouer
qu'on peut me duper ainsi, c'est me couvrir de ridicule... Puis, ce
diable d'homme est dangereux. Si son cercle allait prendre parti pour
lui, que deviendrais-je, moi, tranger?... Je serais forc de quitter
Paris. Ah! je donnerais bien dix mille francs  qui m'arrangerait cette
affaire maudite!...

Ses perplexits taient si affreuses, et si terrible son dpit, que pour
cette fois seulement il arracha son ternel fez et le lana violemment
sur la table, en jurant comme un charretier...

Mais il ne tarda pas  se remettre, et d'un ton qui jouait assez mal
l'insouciance:

--Bast! fit-il, en voici assez l-dessus pour aujourd'hui... Je suis ici
pour jouer, jouons, baron... Car nous gaspillons un temps prcieux,
comme vous disiez autrefois.

Pascal n'avait plus rien  apprendre, il serra la main du baron, prit
avec lui rendez-vous pour le soir mme et sortit.

La demie de deux heures sonnait, il avait encore devant lui une grande
heure et demie.

--Si j'en profitais pour manger quelque chose! se dit-il, forc par les
tiraillements de son estomac de se rappeler qu'il n'avait rien pris de
la journe qu'une tasse de chocolat.

Prcisment il passait devant un caf, il y entra, se fit servir 
djeuner, et se remit en route de faon  arriver chez M. de Valorsay
juste  l'heure qu'il lui avait fixe...

Il s'y ft prsent bien plus tt, s'il n'et cout que son impatience,
persuad que cette seconde entrevue serait dcisive... Mais la prudence
lui commandait de ne se point exposer  rencontrer Mme Lon et ce
docteur Jodon qui l'intriguait tant.

--Et bien!... Monsieur Maumjan... lui cria le marquis ds qu'il parut.

Il y avait peut-tre une heure dj qu'il comptait les secondes, agit
d'une indicible angoisse, son accent le disait.

Gravement Pascal tira de sa poche vingt-quatre billets de mille francs
et un effet de commerce, qu'il posa sur la table, en disant:

--Voil, monsieur le marquis. Comme de raison, je me suis appliqu tout
d'abord mes cinquante louis de commission... Souscrivez maintenant  mon
ordre un billet de vingt-cinq mille francs,  deux mois, et pour
aujourd'hui nous serons quittes...

C'est d'une main tremblante d'motion, que M. de Valorsay libella ce
billet... L'instant d'avant, il doutait encore de la promesse de cet
homme d'affaires inconnu, survenu si fort  propos... et lorsqu'il eut
sign...

--Voil toujours de quoi payer ma dette de jeu, fit-il, en jetant
ngligemment les billets de banque dans son tiroir... Mon embarras n'en
est pas moins grand... Ces vingt-quatre mille francs ne remplacent pas
les cent mille que m'avait promis le baron Trigault...

Et comme Pascal ne rpondait pas, il se mit  arpenter le fumoir, ple,
les sourcils froncs, en homme qui avant de prendre un grand parti, en
calcule les consquences...

C'est que depuis sa rupture avec M. Fortunat, M. de Valorsay se heurtait
 chaque moment  des difficults insurmontables... Il se trouvait
embarqu dans une affaire o les conseils d'un jurisconsulte habile
taient indispensables, et il ne savait  qui s'adresser... Ce n'tait
pas  un notaire,  un avou,  un avocat, honorables et connus, qu'il
pouvait confier des desseins tels que les siens... Et, d'un autre ct,
s'il consultait le premier venu, n'abuserait-on pas de ses confidences
pour le faire chanter?

Or, il se demandait pourquoi il n'emploierait pas cet homme d'affaires
qui venait de le servir si efficacement... Il lui avait paru le
conseiller qu'il souhaitait, dli, avide et lger de scrupules...

N'ayant pas de temps  perdre en hsitations, il se dcida,  tous
risques, et s'arrtant devant Pascal:

--Puisque vous venez de me prter 24,000 francs, dit-il, pourquoi ne me
prteriez-vous pas le reste?...

Mais Pascal hocha la tte.

--On ne court jamais de risques, rpondit-il,  avancer  un homme dans
votre position vingt-cinq mille francs... Sombrt-il, on retrouverait
toujours cela dans les paves... Mais le double, le triple... diable!...
cela demande rflexion, et j'aurais besoin de connatre la situation...

--Et si je vous disais que je suis... presque ruin, que
rpondriez-vous?...

--Je ne serais pas surpris outre mesure...

Dsormais M. de Valorsay tait trop avanc pour reculer.

--Eh bien, reprit-il, la vrit est que ma fortune est terriblement
compromise...

--Diable! vous eussiez d me dire cela plus tt...

--Oh! attendez... Cette fortune, je puis la rtablir, et mme la faire
plus considrable qu'elle n'a jamais t... J'ai en vue un mariage qui
me rendrait un des hommes les plus riches de Paris... Mais il me faut du
temps pour russir, et l'argent me manque, et mes cranciers me
pressent... Une fois dj, m'avez-vous dit, vous avez tir d'affaire un
homme dans ma situation. Voulez-vous m'aider? Vous fixerez vous-mme le
prix de vos services...

Moins fort contre la joie qu'il ne l'tait contre la douleur, Pascal
faillit se trahir... Il touchait le but, croyait-il...

Cependant, il se matrisa, et c'est d'une voix pleine et calme qu'il
rpondit:

--Je ne puis rien dire sans connatre l'opration, monsieur le
marquis... Veuillez me l'exposer, je vous coute...




XIII


.....Il n'tait gure plus de minuit lorsque M. Wilkie sortit de l'htel
d'Argels, aprs la scne lamentable o il s'tait rvl tout entier.

A le voir passer, les yeux hagards, la lvre blanche, les vtements en
dsordre, les domestiques groups dans le vestibule le prirent tout
d'abord pour un joueur ruin et dsespr, comme il en sortait parfois
de cette maison...

--Encore un qui n'a pas eu de chance!... ricanrent-ils entre eux.

--Ah!... c'est bien fait... faillait pas qu'il y aille!...

Quelques minutes plus tard, seulement, ils apprirent une partie de la
vrit par les domestiques chargs du service des salons, qui
descendirent tout effars, criant que Mme d'Argels se mourait et
qu'il fallait courir chercher un mdecin.

Mais dj M. Wilkie tait loin, et d'un pied agile gagnait le boulevard.

Tout autre et t accabl de douleur et de honte, pouvant de ce qu'il
avait fait, et n'et su o ni comment cacher son ignominie... Lui,
point.

De cette pouvantable crise, une seule circonstance l'occupait, c'est
qu'au moment o il levait la main sur Mme Lia d'Argels, sur sa mre,
un gros homme tait entr comme une trombe, qui l'avait saisi  la
gorge, l'avait de force mis  genoux et l'avait oblig  demander
pardon...

Lui, Wilkie, rduit  s'humilier!... Voil ce qu'il ne pouvait
digrer... Il s'en estimait amoindri... C'tait, dans son jugement, une
de ces insultes qui crient vengeance et demandent du sang.

--Ah! il me la payera, ce gros brutal, rptait-il en grinant des
dents. Ce n'est pas  moi qu'on la fait, celle-l!...

Et s'il courait si vite vers le boulevard, c'est qu'il esprait y
rencontrer ses deux intimes, M. Costard et M. le vicomte de Serpillon,
les co-propritaires de _Pompier de Nanterre_.

C'est qu'il se proposait de remettre  ses chers bons le soin de son
honneur outrag... Ils seraient ses tmoins, et ils iraient de sa part
demander une rparation par les armes au manant qui l'avait insult,
aprs qu'on se serait procur son adresse, toutefois.

Seule, l'ide d'un bon duel tait capable de calmer un peu sa furieuse
colre et versait du baume sur les plaies de son noble et intelligent
orgueil...

Mme, il dcouvrait l l'occasion d'un gros scandale dont il serait le
hros, et dont la chronique s'occuperait deux jours... Quelle source
glorieuse de notorit,  une poque o les journaux deviennent comme
des lavoirs publics, o chacun aspire  laver son linge sale au grand
soleil de la rclame sous l'oeil de milliers de lecteurs...

Il en voyait sa personnalit dj remarquable, grandie de tout l'intrt
qui s'attache aux gens dont on parle, et il se dlectait par avance 
entendre, sur son passage, murmurer cette phrase flatteuse: Vous voyez
bien ce jeune homme... c'est  lui qu'est arrive cette fameuse
aventure...

Et dj, dans sa tte, il tournait et retournait les termes de la note
que ses tmoins ne manqueraient pas d'envoyer au _Figaro_ avec prire de
l'insrer, hsitant entre ces deux commencements galement saisissants:
Encore un duel,  cent nous ferons une croix... Ou: Hier,  la suite
d'une scne scandaleuse, a eu lieu une invitable rencontre, etc., etc.

Malheureusement il ne put rencontrer ni M. Costard, ni M. le vicomte de
Serpillon.

Fait bizarre! Ils ne s'taient montrs, de la soire, dans aucun de ces
cafs du boulevard, o de neuf heures du soir  une heure du matin,
s'tale la fine fleur de la jeunesse franaise, en compagnie de
spirituelles demoiselles  chignon beurre frais.

Ce contre-temps tait de nature  dsoler M. Wilkie, encore qu'il lui
procurt l'occasion de recueillir quelques bnfices de son aventure.
Partout o il entrait, avec ses habits en dsordre, lui toujours si
correct en sa mise, les gens qui le connaissaient s'tonnaient...

--D'o sortez-vous, lui demandaient-ils, et que vous est-il arriv?

A quoi, mystrieusement, il rpondait:

--Ne m'en parlez pas!... une affaire pouvantable!... Pourvu qu'elle ne
s'bruite pas... j'en serais au dsespoir...

Cependant, les cafs se fermaient un  un; le bruit s'teignait, les
promeneurs devenaient rares... M. Wilkie se dcida, bien  regret, 
rentrer...

Chez lui, seulement, quand il eut ferm sa porte et pass sa robe de
chambre, il essaya de rcapituler les vnements et de mettre de l'ordre
dans ce qu'il appelait un peu fastueusement ses ides...

Ce qui l'inquitait et le troublait, ce n'tait pas l'tat o il avait
laiss Mme Lia d'Argels, sa mre, qui peut-tre en ce moment mme
agonisait, frappe aux sources de la vie, et par lui!... Ce n'tait pas
l'pouvantable sacrifice que, dans l'garement de son amour maternel,
avait fait pour lui cette malheureuse femme!... Ce n'tait pas davantage
l'origine de l'argent qu'il gaspillait depuis tant d'annes!...

Non, M. Wilkie tait au-dessus de ces mesquines considrations, bonnes
pour des gens vulgaires et arrirs... Il tait plus fort que cela, lui,
ah! mais oui! Il avait plus d'estomac et tait en plein dans le
mouvement.

Si donc il suait  grosses gouttes tout en dressant son bilan, c'est
qu'il songeait  cette succession immense qu'il avait cru tenir et qui
lui chappait...

C'est qu'il voyait, entre les millions de Chalusse et ses dvorantes
convoitises, se dresser, menaant et cynique, son pre, cet homme qu'il
ne connaissait pas, et dont Mme d'Argels ne prononait le nom qu'en
frmissant...

Et ce devait tre un redoutable adversaire que cet Amricain, cet ancien
marin, cet aventurier coureur de tripots, qui depuis plus de vingt ans
attendait le prix d'une infme sduction...

Examinant sa situation actuelle, M. Wilkie tait saisi d'pouvante...
Qu'allait-il devenir?...

Il tait bien certain que Mme d'Argels, dsormais ne lui donnerait
plus un centime... Elle ne le pouvait plus, il le reconnaissait, son
intelligence allait jusque-l!...

S'il recueillait jamais quelques bribes de l'hritage du comte, ce qui
tait douteux, ne les lui ferait-on pas attendre longtemps?... C'tait
probable.

Comment vivrait-il, comment mangerait-il, en attendant?...

Son angoisse tait si poignante que les larmes lui en venaient aux yeux,
et qu'il dplorait presque sa dmarche...

Oui, il en arrivait  regretter le pass, les annes o il se plaignait
si amrement de sa destine...

Alors, assurment, il n'tait pas millionnaire, mais du moins rien ne
lui manquait. Chaque trimestre, une pension assez considrable lui tait
exactement servie, et pour les grandes circonstances, il avait le digne
M. Patterson, qui ne ft point devenu si rebelle aux carottes si on ne
lui en et pas tant tir.

Il se lamentait en ce temps!... Ah! que n'avait-il mieux connu son
bonheur!... N'tait-il pas encore un des plus opulents de son monde, et
n'y brillait-il pas d'un clat flatteur?... N'avait-il pas t aim,
mieux encore, ador et flatt!... Enfin n'avait-il pas d  _Pompier de
Nanterre_ les plus fortes et les plus dlicates motions!...

Tandis que maintenant, que lui restait-il?... Rien... le doute,
l'anxit de l'avenir, toutes sortes d'incertitudes et de terreurs!...

--Quel impair... rptait-il, quelle veste!... Ah!... si c'tait 
recommencer!... Que le diable emporte le vicomte de Coralth...

Car, dans son dsespoir, c'est  son cher vicomte qu'il s'en prenait, il
l'accusait, il le maudissait!

Il tait au plus fort de cet accs d'ingratitude, quand on sonna  sa
porte, rudement, brutalement...

Son domestique ayant sa chambre dans les combles, il se trouvait seul
dans son appartement. Il se leva donc, arm de sa lampe, pour aller
ouvrir.

A cette heure, au milieu de la nuit, qui pouvait lui venir, sinon M.
Costard ou M. le vicomte de Serpillon, ou peut-tre tous les deux?...

--Ils auront appris que je les cherchais, ces excellents bons,
pensa-t-il, et ils accourent...

Il se trompait... Ce n'tait ni l'un ni l'autre de ces gentlemen. Le
visiteur tait M. Fernand de Coralth en personne.

Retenu des derniers, par la prudence, dans le salon de Mme d'Argels,
il avait couru en sortant chez le marquis de Valorsay pour se concerter
avec lui, et, libre enfin, il arrivait, sans se douter, certes, qu'il
avait t suivi, et que mme, en ce moment, il tait attendu en bas,
dans la rue, par un auxiliaire de Pascal Frailleur et de Mlle
Marguerite, par un ennemi d'autant plus redoutable qu'il tait plus
humble: Victor Chupin.

A la vue de celui qui si longtemps avait t son modle, de l'ami qui
lui avait conseill ce qu'il appelait son impair, M. Wilkie fut si
surpris, qu'il faillit lcher sa lampe...

Puis toutes ses colres se rveillant:

--Ah!... c'est vous!... s'cria-t-il d'un ton brutal; vous tombez
bien!...

Mais M. de Coralth tait bien trop exaspr pour prendre garde 
l'trange accueil de M. Wilkie!...

Il le saisit par le bras, rudement, et refermant la porte d'un coup de
pied, le fit reculer jusque dans son salon.

Une fois l:

--Oui, c'est moi!... fit-il d'un accent bref et imprieux. C'est moi qui
viens vous demander si vous tes devenu stupide ou fou, depuis hier.

--Vicomte!

--C'est que je ne sais pas une troisime expression pour qualifier votre
conduite!... Quoi! c'est le jour o Mme d'Argels reoit, c'est
l'heure o elle a cent cinquante personnes dans son salon, que vous
choisissez pour vous prsenter!...

--Ah!... voil!... je n'aime pas qu'on me fasse poser. Deux fois dj
j'tais all chez elle, et j'avais trouv visage de bois...

--Il fallait y retourner, monsieur, dix fois, cent fois, mille fois,
plutt que de risquer votre quipe idiote...

--Pardon!... pardon!...

--Que vous avais-je recommand?... une prudence, excessive, beaucoup de
calme et de modration, une douceur infinie, du sentiment  haute dose,
de l'attendrissement, des larmes, une averse de larmes...

--Possible, mais...

--Mais, au lieu de cela, vous tombez comme une tuile sur la tte de
cette femme, et pour dbuter, vous mettez l'htel sens dessus dessous...
Qu'espriez-vous, en faisant une scne absurde, pitoyable, ignoble!...
Car vous vocifriez comme un portefaix,  ce point, qu'on vous entendait
du salon... Si tout n'est pas compltement perdu, c'est qu'il y a un
Dieu pour les imbciles...

Tout tourdi d'abord, le spirituel Wilkie n'avait su que bgayer des
excuses incohrentes, des commencements de phrases, dont la fin lui
restait dans le gosier...

Cette violence de M. de Coralth, qu'il avait toujours vu froid et poli
comme le marbre, faisait taire sa propre violence.

Pourtant,  la fin, il se cabra sous les injures dont on le cinglait.

--Savez-vous, vicomte, que je commence  ne pas la trouver drle!...
s'cria-t-il. Si tout autre que vous mettait les pieds dans le plat tant
que cela, je lui aurais rgl son compte en deux temps.

A demi tendu sur le canap, M. de Coralth, du bout de sa badine, tapait
impatiemment les coussins, lesquels ne s'tant jamais trouvs  pareille
fte, laissaient chapper de leurs flancs un nuage de poussire.

Il haussa les paules, d'un air de piti,  la menace de M. Wilkie, et
durement:

--C'est bon! interrompit-il, vous pourfendriez tout autre que moi,
c'est entendu! Arrivons au fait... Que s'est-il pass entre votre mre
et vous?

--Permettez, je voudrais avant...

--Sacrebleu!... Me croyez-vous donc l'intention de coucher ici?...
Racontez-moi la scne, et soyez bref, et tchez d'tre exact.

Une des prtentions de M. Wilkie tait d'tre, selon son expression
carr comme un d, c'est--dire d'avoir un caractre de fer, une
nature indomptable...

Mais le vicomte avait sur lui l'irrsistible ascendant du matre sur
l'lve; et, pour tout dire, il lui inspirait un certain... moi, proche
parent de la peur...

Puis, une dernire lueur de raison, clairant sa cervelle brouille, il
comprenait qu'en somme le vicomte avait raison, qu'il avait agi comme un
sot, et que maintenant qu'il tait dans le ptrin, le plus sage serait
encore d'couter, pour tcher d'en sortir, les conseils de plus
expriment que lui.

Cessant donc de rcriminer, il entreprit d'exposer ce qu'il appelait
son explication avec Mme d'Argels...

Tout alla bien, d'abord, et mme il n'osa pas altrer trop la vrit.

Mais quand il en arriva  l'intervention de l'homme qui avait arrt son
bras, il devint tout rouge, et sa fureur le reprit.

--Je regrette, s'cria-t-il, de m'tre dshabill!... Vous auriez vu,
vicomte, en quel tat il m'avait mis... Le col de ma chemise tait
arrach, ma cravate pendait en lambeaux... C'est qu'il tait plus fort
que moi, le gros lche, sans cela!... Mais j'aurai ma revanche... Oui,
il apprendra ce qu'il en cote de marcher sur le pied du petit que
voil!... Demain, deux tmoins, vlan!... Et s'il refuse de me rendre
raison ou de faire des excuses... des claques, comme s'il en pleuvait,
et des coups de canne... Je suis comme cela, moi...

Il tait visible que pour entendre ces beaux projets sans mot dire, M.
de Coralth s'imposait une pnible contrainte...

--Je ne saurais trop vous engager, interrompit-il enfin,  parler en
d'autres termes d'un homme honorable et honor.

--Hein!... de quoi!... Vous le connaissez donc?...

--Oui... le dfenseur de Mme d'Argels est le baron Trigault...

L'intelligent M. Wilkie bondit,  ce nom, mais de joie.

--Ah!... elle est bien bonne, s'cria-t-il, et j'en suis comme une
petite folle!... Comment, c'est l le baron Trigault, ce joueur si
riche, qui a un si bel htel rue de la Ville-l'Evque, le mari de cette
toque qui a tant de chic, vous savez bien, cette cocotte de la haute...

Brusquement le vicomte se dressa, fort ple, et interrompant M. Wilkie:

--Je vous conseille, pronona-t-il, en scandant ses mots pour leur
donner plus de valeur,--dans l'intrt de votre propre sret, de ne
jamais prononcer le nom de Mme la baronne Trigault autrement qu'avec
le plus profond respect...

Il n'y avait pas  se mprendre  l'accent de M. de Coralth et ses
regards disaient clairement qu'il ne laisserait pas s'couler beaucoup
de temps entre une menace et l'excution...

Ayant toujours vcu dans un monde bien infrieur  celui o la baronne
brillait d'un clat si vif,--infrieur par la fortune, sinon par les
moeurs, M. Wilkie ignorait quelles raisons avait son grand ami de la
dfendre si vivement. Ce qu'il comprit, c'est qu'insister ou seulement
discuter serait une imprudence insigne.

Aussi, essayant de prendre son air le plus dgag:

--Laissons donc la femme, dit-il, et parlons du mari... Ah! c'est le
baron qui m'a frapp!... Cela me va!... Hein! une rencontre avec lui,
quelle veine!... Du coup, je suis pos, et crnement... Il peut dormir;
au saut du lit il verra arriver Costard et Serpillon... Je leur
recommanderai d'tre patants de chic... D'abord, comme tmoin,
Serpillon n'a pas son pareil... Il ne se donne pas une giffle  Paris
sans qu'il en soit... A lui le plumet pour arranger une affaire aux
petits oignons!... D'abord, il connat les bons endroits comme personne,
il prte des armes quand on n'en a pas, il se charge de procurer un
mdecin, il est bien avec des journalistes qui publient ses
procs-verbaux.

Jadis le vicomte pensait avoir estim M. Wilkie  sa juste valeur... Ce
n'est pas sans stupeur qu'il dcouvrait de combien il tait rest
au-dessous de la vrit.

--Assez de niaiseries, interrompit-il... Ce duel ne saurait avoir
lieu...

--Je voudrais bien savoir qui m'en empcherait...

--Moi!... qui, si vous persistez dans cette ide absurde, vous campe
l... Vous pensez bien que le baron enverrait promener fort loin m'sieu
Serpillon, et que vous seriez simplement couvert de ridicule... Ainsi
entre votre duel et mon aide, dcidez-vous, et vite...

Certes, la perspective d'envoyer des tmoins au baron Trigault souriait
bien  M. Wilkie... Mais d'un autre ct, comment se passer de l'aide,
de M. de Coralth!...

--C'est que le baron m'a insult, objecta-t-il.

--Eh bien!... vous lui demanderez raison quand vous tiendrez votre
succession; le moindre scandale en ce moment la compromettrait encore
plus...

--Je remettrai donc la partie, soupira l'intelligent jeune homme; mais
au moins conseillez-moi... Que pensez-vous de ma situation?

Durant une minute, M. de Coralth parut se recueillir, puis gravement:

--Je pense, rpondit-il, que, seul, vous n'auriez rien... Vous n'avez ni
tenants, ni aboutissants, ni tat civil, vous n'tes mme pas
Franais...

--Hlas!... voil ce que je me suis dit.

--Je suis persuad, au contraire, qu'avec quelques protections, vous
auriez vite raison des rsistances de votre mre, et mme des
prtentions de votre pre...

--Oui, mais o trouver des protecteurs?...

La gravit du vicomte redoublait.

--coutez, reprit-il, je ferai pour vous ce que je ne ferais pour aucun
autre... J'essaierai d'intresser  votre position un de mes amis,
tout-puissant par son nom, par sa fortune et par ses relations... le
marquis de Valorsay, enfin...

--Celui qui fait courir?...

--Prcisment.

--Et vous me prsenterez  lui?

--Oui!... Demain  onze heures, soyez prt, je viendrai vous prendre et
je vous conduirai chez le marquis... S'il s'intresse  votre partie,
elle est gagne...

Et comme l'autre se confondait en remercments:

--Mais il faut que je rentre, reprit-il; allons, pas de sottises
nouvelles... et  demain!...

Dj, grce  cette surprenante mobilit qui tait le trait le plus
frappant de son aimable caractre, M. Wilkie tait presque consol de
son impair.

Il avait reu M. de Coralth en ennemi, le poing sur la hanche; il le
reconduisit avec toutes sortes d'attentions obsquieuses, comme un
sauveur...

Un mot que le vicomte avait laiss tomber ngligemment dans la
conversation, n'avait pas peu contribu  ce brusque revirement.

--Vous devez comprendre, avait-il dit, que si le marquis de Valorsay
prend votre cause en main, vous ne manquerez de rien. Mme, s'il faut
soutenir un procs, il vous avancera volontiers les fonds ncessaires...

Comment, aprs cela, M. Wilkie et-il pu n'avoir pas confiance!...

Aux sombres pressentiments qui avaient troubl le commencement de sa
nuit, succdaient de nouveau des esprances dlirantes...

La seule ide, qu'il serait prsent  M. de Valorsay, ce gentleman si
clbre par ses aventures, ses chevaux et sa fortune... et suffi  lui
faire oublier tous ses dboires...

Devenir l'ami de cet homme illustre, quel rve!... A graviter dans
l'orbe d'un tel astre, que de rayons ne lui emprunterait-il pas?...
Alors, pour tout de bon, il compterait dans le monde. Il se sentait
grandi d'une coude, et Dieu sait avec quelle hauteur il et accueilli
Costard et Serpillon s'ils se fussent prsents en ce moment.

Inutile, aprs cela, d'insister sur le soin qu'il mit au matin 
composer sa toilette... C'est que ce n'tait pas d'une mdiocre
importance, avec l'intention qu'il avait de se rvler tout entier par
son seul extrieur, et de frapper et de sduire le marquis du premier
coup.

Comment paratre  la fois trs-recherch et un peu nglig en sa mise,
excessivement lgant et cependant fort simple, patant de chic et de
distinction en un mot?...

Il ne fallait rien moins que ce problme  rsoudre pour lui allger le
vol des heures... Mais telle tait sa proccupation qu'en voyant entrer
M. de Coralth qui venait le prendre, il s'cria:

--Dj!...

C'est qu'il lui semblait en vrit qu'il n'y avait pas cinq minutes
qu'il tudiait, devant sa glace, son attitude et ses gestes, une faon
neuve et lgante de saluer et de s'asseoir, pareil au comdien qui
rpte les effets qui le feront applaudir...

--Comment, dj!... rpondit le vicomte, je suis en retard d'un quart
d'heure... Ne seriez-vous pas prt?...

--Si, certainement.

--En route, alors, et vivement, mon coup est en bas.

Le trajet fut silencieux.

M. Fernand de Coralth, dont le teint blanc et repos et d'ordinaire
fait envie  une jeune fille, avait le visage tout couperos et comme
bouffi, et un grand cercle bleutre s'largissait autour de ses yeux...
Il paraissait d'ailleurs d'une humeur de dogue...

--C'est qu'il n'a pas assez dormi, pensa M. Wilkie, dont la perspicacit
jamais n'tait en dfaut... Il n'a pas comme moi un temprament de
bronze.

Le fait est qu'il ne sentait aucune fatigue, bien que n'ayant pas ferm
l'oeil de la nuit, mais seulement cette trpidation intrieure qui
prcde les dbuts et qui sche si merveilleusement la gorge.

Pour la premire fois de sa vie,--et la dernire, sans doute,--M. Wilkie
se dfia de lui et craignit de n'tre pas  la hauteur.

Or, l'aspect de l'htel du marquis de Valorsay n'tait pas de nature 
lui rendre son assurance...

Quand il pntra dans la cour, o attendait tout attel le phaton du
matre, quand il vit par les portes ouvertes des curies et des remises
les chevaux de prix piaffant dans leurs stalles et les voitures sous
leurs grandes housses de toile... lorsqu'il compta les valets rangs
dans le vestibule, et qu'il gravit l'escalier  la suite d'une manire
d'huissier en habit noir, srieux comme un notaire... pendant qu'il
traversait les salons encombrs de tableaux, d'armes, de statues, de
tous les objets d'art gagns par les chevaux du marquis, M. Wilkie
s'avoua qu'il ne savait rien de la grande vie, que ce qui lui avait
sembl tre le luxe n'en tait mme pas l'ombre, et il se sentait
rapetiss jusqu' avoir honte de lui...

Mme, ce sentiment d'infriorit fut si puissant, que la tentation de
fuir lui vint au moment o l'homme  l'habit noir, ouvrant une porte,
annona d'une belle voix bien timbre:

--M. le vicomte de Coralth!... M. Wilkie!...

De l'air le plus ais et le plus noble,--c'tait, en vrit, tout ce
qu'il avait gard de ses aeux, le marquis de Valorsay se leva, et
tendant la main  M. de Coralth:

--Soyez le bienvenu, vicomte, pronona-t-il... Monsieur que voici est
sans doute le jeune ami dont me parlait le billet que vous m'avez crit
ce matin?...

--Lui-mme... et en vrit, le brave garon a bien besoin de votre
obligeance... Il se trouve dans une situation trs-dlicate et ne
connat personne qui puisse lui donner un coup d'paule...

--Eh bien!... je le lui donnerai, moi, et avec plaisir, puisqu'il est
votre ami... Mais encore faut-il que je sache ce dont il s'agit...
Asseyez-vous, messieurs, et veuillez me mettre au courant...

D'avance, M. Wilkie avait prpar son thme, un rcit mouvant et
spirituel, tel qu'il tait capable de le composer, mais voil qu'au
moment de commencer il ne put... Il ouvrit bien la bouche, mais il n'en
sortit aucun son, et il demeura bant, interloqu, stupide...

Ce fut M. de Coralth qui exposa les faits, et cela valut autant;
l'histoire y gagna en nettet et en exactitude, et mme M. Wilkie
remarqua que son grand ami savait donner aux vnements une meilleure
couleur et esquiver ce que sa conduite avait eu de trop odieux.

Il remarqua aussi, et cela lui parut du meilleur augure, que M. de
Valorsay coutait de toute son attention.

Digne marquis! ses intrts propres eussent t en jeu qu'il n'et point
paru plus intress... Et ds que le vicomte eut termin:

--Voil, en effet, une situation embrouille, pronona-t-il, et je
crois que, livr  ses seules ressources, votre jeune ami, cher vicomte,
y laisserait toute sa laine...

--Mais, c'est entendu, vous l'aiderez, n'est-ce pas?

M. de Valorsay se recueillit quelques secondes, puis s'adressant  M.
Wilkie:

--Oui, je consens  vous assister, monsieur, reprit-il... D'abord, parce
que votre cause me parat juste, ensuite parce que vous tes l'ami de M.
de Coralth... Toutefois, je mets  mon assistance une condition: c'est
que vous suivrez aveuglment mes avis...

L'intressant jeune homme tendit la main, et, faisant un effort,
russit  rpondre:

--Tout ce que vous voudrez!... parole sacre!... Voil comme je suis...

--Vous devez comprendre, poursuivit le marquis, que du moment o je me
mle d'une affaire, il faut qu'elle russisse... L'opinion a l'oeil
sur moi et j'ai mon prestige  garder. C'est une grande marque de
confiance que je vous donne, monsieur, car, en vous appuyant de mon
influence, je deviens en quelque sorte votre parrain... Or, je ne puis
accepter la plus grosse part de responsabilit que si j'ai la direction
absolue de l'affaire...

--Naturellement...

--Ainsi, j'estime que nous devons ouvrir le feu aujourd'hui mme...
L'important est de gagner de vitesse votre pre, cet homme terrible dont
votre mre vous a menac.

--Ah!... mais oui!...

--Je vais donc m'habiller et me rendre  l'htel de Chalusse savoir ce
qui s'y est pass... Vous, monsieur, vous allez courir chez Mme
d'Argels, et vous la prierez poliment, mais fermement, de vous fournir
les moyens de faire valoir vos droits... Si elle consent, trs-bien! Si
elle refuse, nous irons demander  un homme de loi la marche  suivre...
En tout cas, rendez-vous ici  quatre heures...

Mais cette perspective de revoir Mme d'Argels ne souriait gure  M.
Wilkie...

--C'est que... je passerais volontiers la main, fit-il... N'y aurait-il
pas moyen d'envoyer quelqu'un  ma place?...

Heureusement M. de Coralth savait comment la remonter.

--Auriez-vous donc peur?... fit-il.

Peur, lui!... un homme carr comme un d!... Jamais de la vie!... On
le vit bien  la faon dont il enfona rsolument son chapeau sur sa
tte et dont il sortit en tirant la porte trs-fort.

--Quel idiot!... murmura M. de Coralth. Et dire qu'il y en a dix mille 
Paris, taills exactement sur ce joli patron!...

M. de Valorsay hocha gravement la tte:

--Remercions le hasard qu'il soit tel, pronona-t-il... Ce n'est pas un
garon d'esprit et de coeur qui consentirait  jouer le rle que je
lui destine, et qui me livrera la fire Marguerite et ses millions... Ce
que je crains, c'est qu'il n'aille pas chez la d'Argels... Vous avez vu
sa rpugnance!...

--Oh!... s'il n'y a que cela  vous inquiter, tenez-vous en repos... il
ira... Il irait au diable si le noble marquis de Valorsay le lui
commandait...

M. Fernand de Coralth connaissait son Wilkie...

La crainte d'tre souponn de manquer d'estomac par un gentilhomme
tel que M. de Valorsay, et suffi, non-seulement  lever tous les
scrupules, mais encore  le pousser aux dernires extravagances, et 
pis que cela, au besoin...

Pour lui, dont M. de Coralth avait t l'oracle, le marquis planant dans
les sphres les plus hautes de la grande vie devait tre un dieu.

Aussi, tout en gagnant d'un bon pas l'htel de Mme d'Argels:

--Tiens!... pourquoi donc n'irai-je pas chez elle, se disait-il... Je ne
lui ai rien fait, moi! Et d'ailleurs elle ne me mangera pas...

Et songeant qu'il aurait  raconter son entrevue, il s'apprtait  s'y
montrer excessivement suprieur et  rester quand mme froid et
goguenard, tel qu'il avait vu si souvent M. de Coralth.

--Car il vous a un chic, cet excellent bon, pensait-il, non sans une
secrte jalousie. Oh!... mais un chic... et quelle distinction!

Cependant, l'aspect inaccoutum de la maison ne laissa pas que de le
surprendre et de l'intriguer considrablement.

Devant la porte, trois immenses voitures de dmnagement, remplies 
rompre, stationnaient...

Dans la cour de l'htel, on apercevait deux voitures pareilles qu'une
douzaine de dmnageurs en bras de chemise taient en train de charger.

--Eh!... eh!... murmura M. Wilkie, j'ai joliment bien fait de venir!...
a, c'est une vraie veine!... Elle allait filer comme un caissier.

Aussitt, s'avanant vers un groupe de domestiques, en grande confrence
sur le perron, de son accent le plus imprieux, il demanda:

--Mme d'Argels!...

Les gens tout d'abord changrent des regards stupfaits.

Ce visiteur, ils le remettaient parfaitement, ils savaient  cette heure
qui il tait, et ils ne comprenaient pas qu'aprs l'odieuse scne de la
nuit il et l'audace, l'impudeur de se prsenter...

--Madame est l, lui rpondit enfin l'un d'eux, d'un ton moins que poli,
et je vais lui demander si elle consent  vous recevoir... Attendez-moi
l...

Il s'loigna, et M. Wilkie demeura au bas du perron, se redressant dans
son faux-col, effilant firement sa mince moustache... en ralit
trs-embarrass de son personnage....

C'est que les domestiques ne se gnaient aucunement pour le toiser, et
il lui tait impossible de ne pas lire dans leurs yeux toutes sortes de
menaces, et le plus parfait mpris... Ils ricanaient trs-haut, se le
montraient du doigt, et il put recueillir cinq ou six pithtes d'une
nergie toute biblique, lesquelles ne pouvaient s'adresser  d'autres
qu' lui...

--Drles, pensait-il, bouillant de colre, coquins!... Ah! si
j'osais!... Ah! s'il n'tait pas dfendu  un gentleman tel que moi de
se commettre avec cette vile canaille... quels coups de canne!...

Le valet qui tait all prvenir Mme d'Argels reparaissant, mit fin
 son supplice...

--Madame veut bien vous recevoir, lui dit grossirement cet homme...
Ah! si j'tais  sa place!... Enfin, arrivez...

Il s'lana sur les talons du valet, et fut conduit  une pice dont les
tentures, les rideaux et les meubles avaient dj t enlevs...

L tait Mme d'Argels, occupe  entasser dans une grande malle du
linge et divers effets d'habillement...

Par une sorte de prodige, elle avait survcu, l'infortune, 
l'pouvantable crise qui et d la tuer... Mais elle n'en avait pas
moins reu le coup de la mort, il ne fallait que la regarder pour en
tre sr...

Elle tait si extraordinairement change, que sur le premier moment M.
Wilkie se demanda si c'tait bien elle qu'il avait devant les yeux...

C'tait une vieille femme, dsormais... On lui et donn plus de
cinquante ans, maintenant qu'elle apparaissait telle que l'avaient faite
vingt annes de tortures, de dsillusions et de regrets, les larmes, les
nuits sans sommeil, d'incessantes angoisses, et  la fin l'indigne
conduite de son fils...

Jamais, sous ses vtements noirs, on n'et reconnu cette Lia d'Argels,
qui, la veille encore, mollement tendue sur les coussins de sa
victoria, talait autour du lac l'insolence de ses toilettes.

Rien ne restait de la mondaine fringante, que ses cheveux d'un blond
ardent, qu'elle tait condamne  garder tels qu'elle les avait obtenus
 force de teintures, comme des stigmates fltrissants de son pass...

Elle se redressa pniblement lorsque entra M. Wilkie, et de cette voix
sans expression qui est celle des dsesprs:

--Que voulez-vous de moi?... interrogea-t-elle.

Lui, comme toujours, au moment de raliser ses plus heureuses
conceptions, se sentit quelque peu suffoqu.

--Je venais, rpondit-il, pour causer de notre affaire, vous savez!...
Et puis, v'lan!... voil que vous dmnagez.

--Je ne dmnage pas.

--Allons donc! ce n'est pas  moi qu'on la fait, celle-l... Et ces
voitures qui sont dans la cour?

--Elles vont porter tous les meubles qui garnissaient cet htel rue
Drouot,  la salle des ventes...

L'intelligent jeune homme eut un moment de stupeur.

--Quoi! s'cria-t-il, lessive gnrale, vous vendez tout?...

--Oui.

--patant, parole d'honneur!... Mais aprs?

--Je quitterai Paris...

--Bah!... Et o irez-vous?...

Elle eut un geste d'insouciance navrante, et doucement:

--Je ne sais, rpondit-elle... J'irai l o personne ne me connatra, l
o il me sera possible de cacher ma honte.

Jugeant l'entretien mal engag, M. Wilkie n'insista pas.

--Halte-l!... pensa-t-il, si je continue elle va me faire encore la
morale, et il n'en faut pas!...

Mais, d'un autre ct, une terrible inquitude l'agitait:

Cette vente soudaine, ce dpart, qui ressemblait  une fuite, cet
accueil glac, quand il s'attendait aux plus violents reproches; tout
cela ne trahissait-il pas de la part de Mme d'Argels l'inbranlable
rsolution de s'obstiner dans sa rsistance.

--Diable! reprit-il, je ne la trouve pas drle... Qu'est-ce que je vais
devenir quand vous ne serez plus l?... Comment rclamerai-je l'hritage
du comte de Chalusse?... C'est que je le veux, cet hritage, il m'est
d, j'y tiens, je vous l'ai dit. Et quand il y a quelque chose sous ce
front-l...

Il s'interrompit, incapable de supporter plus longtemps les regards dont
l'crasait Mme d'Argels.

--Rassurez-vous, pronona-t-elle d'un ton amer, je vous laisserai les
moyens de faire valoir vos droits  la succession de mes parents...

--Ah!... comme cela...

--Vos menaces m'obligent  prendre ce parti si contraire  mes
intentions... J'ai compris que vous ne reculeriez devant aucun
scandale...

--Dame!... quand il s'agit de je ne sais combien de millions!...

--J'ai rflchi ensuite que, sur la pente dangereuse o je vous vois
lanc, rien ne peut plus vous arrter qu'une grande fortune... Pauvre,
rduit  gagner votre pain chaque jour, rebelle au travail et peut tre
incapable, qui sait en quels bourbiers vous rouleriez?... Avec vos
gots, vos ridicules et vos vices, qui peut dire  quelles infamies vous
demanderiez de l'argent!... Avant longtemps, on vous verrait sur ces
bancs de la police correctionnelle o sont alls s'chouer tant de vos
pareils, et c'est par votre fltrissure que j'aurais de vos nouvelles...
Riche, au contraire, vous aurez sans doute l'honntet des gens qui, ne
manquant de rien, ne sont pas exposs aux terribles suggestions du
besoin... honntet facile, dont il n'y a pas  se glorifier... Qui dit
vertu, en effet, suppose la tentation, une lutte et la victoire...

Quoique ne comprenant pas trs-bien, M. Wilkie voulait prsenter une
objection, mais dj Mme d'Argels poursuivait:

--Je suis donc alle ce matin mme chez mon notaire, je lui ai tout dit,
et  cette heure, ma renonciation  la succession du comte de Chalusse
doit tre enregistre au greffe du tribunal...

--Comment, votre renonciation!... Ah! mais non... Ah! mais...

--Laissez-moi achever, si vous ne comprenez pas... Du moment o je
renonce  cette succession, c'est  vous, mon fils, qu'elle revient...

--Vrai!...

--Oh!... soyez tranquille, je ne veux pas vous tromper... Ce que je
voudrais, c'est que le nom de Lia d'Argels ne ft pas prononc... Je
vous remettrai les pices qui vous sont ncessaires, mon contrat de
mariage et votre extrait de naissance.

C'tait la joie, maintenant, qui suffoquait M. Wilkie.

--Et quand me donnerez-vous ces titres? bgaya-t-il.

--Vous les aurez avant de sortir d'ici... Mais il faut que je vous
parle...




XIV


Si boulevers qu'il ft et tout en dsordre, M. Wilkie ne cessait de
penser  M. de Coralth et au marquis de Valorsay.

Qu'eussent-ils fait,  sa place, et comment modeler son maintien sur
l'attitude probable de ces deux parfaits miroirs de la haute vie?

videmment ils eussent affich cet air impassible et insolemment ennuy
qui est l'expression la plus sublime et le dernier mot de la
distinction.

Tout plein de cette ide, et enflamm de la plus louable mulation, il
se campa sur une des malles, les jambes croises, affectant de comprimer
un billement et grommelant entre ses dents:

--Bon!... encore des phrases et du mlodrame. C'est a qui ne va pas
tre drle!

Tout entire aux souvenirs qu'elle allait voquer, Mme d'Argels ne
remarqua pas l'impertinence de M. Wilkie...

--Oui, il faut que je vous parle, reprit-elle enfin d'une voix
haletante, et que pour vous plus que pour moi, je vous dise qui je suis
et  travers quelles circonstances douloureuses je suis arrive jusqu'
ce jour, qui pour moi est la fin de tout...

Vous connaissez ma famille... Je vous apprendrai, car vous devez
l'ignorer, que notre maison allait de pair avec les plus illustres de
France, par son anciennet, par l'clat de ses alliances et aussi par sa
fortune...

Lorsque j'tais jeune fille, mes parents habitaient le faubourg
Saint-Germain, le vieil htel de Chalusse, vritable palais, entour
d'un de ces jardins immenses comme il n'y en a plus  Paris, un
vritable parc, ombrag d'arbres sculaires...

Certes, toutes les satisfactions de l'argent et de l'orgueil taient 
ma porte... et cependant, ma jeunesse fut misrable...

C'est  peine si j'ai connu mon pre, que l'ambition dvorait, et qui
s'tait jet corps et me dans le tourbillon de la politique... Ma mre,
soit qu'elle ne m'aimt pas, soit qu'elle crut droger en montrant
quelque sensibilit, avait lev entre elle et moi comme un mur de
glace... Mon frre tait trop occup de ses plaisirs pour songer  une
fillette sans consquence...

Je vivais donc seule, entirement livre  moi-mme, abandonne aux
dangereuses inspirations de l'isolement, trop fire pour accepter
l'intimit des subalternes, sans autres consolations que mes livres,
livres svrement tris par le directeur de ma mre, et que cependant
on et dit choisis pour exalter mon esprit jusqu'au dlire et peupler
mon imagination de chimres...

Et avec cela, je n'entendais parler que des moyens de laisser toute la
fortune  mon frre, pour qu'il pt soutenir l'clat du nom, et de la
ncessit de me marier  quelque vieux gentilhomme qui me prendrait sans
dot ou de me faire prononcer mes voeux dans un de ces couvents
aristocratiques, qui sont le refuge et la prison des filles nobles
pauvres ou sacrifies...

Je ne prtends pas excuser mon inexcusable faute, je l'explique...

Je me jugeais la plus  plaindre des cratures, et je l'tais puisque
je le croyais, lorsque je rencontrai Arthur Gordon, votre pre...

C'est  une fte chez le comte de Commarin que je l'aperus pour la
premire fois.

Comment lui, qui tait un aventurier, avait-il russi  forcer les
barrires dont s'entoure la socit la plus exclusive et la plus jalouse
de ses relations qui soit au monde, c'est ce que je ne me suis jamais
expliqu...

Ce qui n'est que trop certain malheureusement, c'est qu'au moment o
nos regards se rencontrrent, je fus bouleverse jusqu'au plus profond
de moi-mme... Je sentis que je ne m'appartenais plus.

Ah! pourquoi Dieu ne permet-il pas que le visage des hommes reflte
quelque chose de leur me!...

Lui, si corrompu et si misrablement hypocrite, il avait une de ces
physionomies qui respirent la noblesse et la franchise, cette gravit
triste et attirante des hommes qui n'ont pas eu  se louer de la
destine, et dans toute sa personne quelque chose de mystrieux et de
fatal.

C'est que dj les temptes furieuses de toutes les passions avaient
boulevers son existence... Il n'avait pas vingt-six ans, et dj il
avait command un btiment ngrier et s'tait battu, au Mexique,  la
tte d'une de ces bandes qui font de la politique un prtexte de meurtre
et de pillage.

Quelles impressions je ressentis  sa vue, il ne le devina que trop.

Deux fois encore je le rencontrai dans le monde... Il ne me parla pas,
il affecta de me fuir, mais debout  l'cart, il ne cessa de m'obsder
de ses regards enflamms, comme s'il et espr ainsi me pntrer de sa
volont et de ses dsirs... Enfin, il osa m'crire...

Le jour o je reus furtivement des mains d'une femme de notre service
une lettre dont l'criture m'tait inconnue, je compris que cette lettre
tait de lui... J'eus peur, et ma premire pense fut de la porter, non
 ma mre, en qui je voyais une ennemie, mais  mon pre...

Mon pre tait absent, je gardai la lettre, je la lus, j'y rpondis...
et il m'crivit encore...

Hlas!... c'est  ce moment que je fus inexcusable...

Je savais bien que continuer cette correspondance clandestine tait
plus qu'une faute... J'tais sre que jamais ma famille n'accorderait ma
main  un homme qui n'tait pas noble, et que ces relations ne pouvaient
aboutir qu' l'abme... Je sentais que je jouais ma rputation,
l'honneur intact de notre maison, mon bonheur et ma vie, que je me
perdais, en un mot!...

N'importe je persistai, en proie  une sorte d'ivresse inconcevable,
gotant  tout braver d'pres et terribles flicits...

Il ne me laissait d'ailleurs pas le temps de respirer, ni de me
reconnatre... Partout, sans cesse,  tous les instants, il se rappelait
 moi... Grce  des miracles d'adresse, d'audace et de sduction, il
avait trouv le secret de vivre en quelque sorte de ma vie,  mes cts,
dans l'htel de mon pre... Que de fois, au matin, j'ai trouv pleins de
fleurs rares les vases de ma chemine, sans pouvoir m'expliquer quelles
mains les y avaient places,  quelle heure ni comment, puisque la
veille au soir j'avais ferm  double tour la porte de ma chambre.

Ah!... le moyen de ne pas croire  une passion qu'on sent incessamment
palpiter autour de soi, et dont on se pntre avec l'air qu'on
respire!... Et comment ne pas s'y abandonner...

Le but d'Arthur Gordon, je ne l'ai su que plus tard...

Il tait venu  Paris avec l'intention irrvocablement arrte de
sduire quelque riche hritire, et de forcer la famille  la lui donner
avec une grosse dot, en provoquant un de ces scandales dshonorants qui
rendent un mariage invitable...

Il est des hommes dont c'est l'unique spculation...

Lui, en mme temps que moi, poursuivait deux autres jeunes filles
trs-riches, persuad que sur les trois il y en aurait bien une qui
succomberait...

C'est moi qui la premire succombai.

Une de ces circonstances imprvues qui sont les arrets de la
Providence, devait dcider de mon sort...

Plusieurs fois dj, sur les instantes prires d'Arthur, je l'avais
reu, de nuit, dans un pavillon situ au milieu du jardin, o se
trouvaient une salle de billard et une grande pice o mon frre
s'exerait aux armes avec ses professeurs ou avec ses amis.

L, grce  la libert dont je jouissais, nous avions tout lieu de nous
croire en parfaite sret, et notre imprudence allait jusqu' allumer
des bougies...

Une nuit cependant, je venais de rejoindre Arthur au pavillon,
lorsqu'il me sembla entendre derrire moi comme le bruit d'une
respiration rauque...

Je me retournai effraye... Mon frre tait debout sur le seuil...

Oh!... alors je compris combien j'tais coupable!... Je sentis que de
ces deux hommes, dont l'un tait mon frre et l'autre mon amant, il y en
avait un qui ne sortirait pas vivant du pavillon...

Je voulais parler, dire quelque chose, me jeter entre eux... mais il me
fut impossible de faire un mouvement, impossible de prononcer une
parole... J'tais comme ptrifie...

Ils n'changrent d'ailleurs pas un mot.

Mon frre dcrocha deux pes  une panoplie, et il en jeta une aux
pieds d'Arthur, en lui disant:

--Je ne veux pas vous assassiner... dfendez votre vie et sauvez-la si
vous pouvez!...

Et comme Arthur Gordon parlementait, et semblait chercher  gagner du
temps au lieu de ramasser l'arme qui tait  terre devant lui, mon frre
le frappa de la sienne au visage, en criant:

--Maintenant, te battras-tu, lche!...

Le reste dura moins qu'un clair... Arthur se saisit de son pe, et se
prcipitant sur mon frre la lui enfona jusqu' la garde dans la
poitrine.

Je vis cela... Je vis le sang jaillir sur les mains de mon amant. Je
vis mon frre chanceler, battre l'air de ses bras et s'affaisser...

Et moi-mme, perdant connaissance, je tombai!...

A voir Mme d'Argels debout, le buste pench en avant, les traits
contracts, la pupille dmesurment agrandie, on et dit que, sa volont
dchirant les brumes du pass, elle percevait distinctement les scnes
qu'elle retraait...

Elle semblait,  vingt ans de distance, en endurer la souffrance et en
puiser l'horreur, et cela donnait  l'motion de son rcit une si
poignante intensit, que M. Wilkie se sentait, non prcisment touch,
mais, ainsi qu'il l'avoua plus tard, crnement empoign.

Mme il avait cess de se dandiner gracieusement sur la malle o il
s'tait assis, et de battre avec ses jambes pendantes une sorte de
cadence.

Mais Mme d'Argels paraissait avoir oubli sa prsence.

Elle essuya l'cume rougie de filets de sang qui montait  ses lvres,
et, de la mme voix morne, elle reprit:

--Quand je revins  moi, il faisait jour. J'tais tendue toute
habille sur un lit, dans une chambre, qui m'tait inconnue.

Arthur Gordon se tenait debout au chevet, piant d'un oeil inquiet
tous mes mouvements...

Il ne me laissa pas le temps de l'interroger...

--Vous tes ici chez moi, pronona-t-il... Votre frre est mort!...

Dieu puissant!... je crus que j'allais mourir, moi-mme, je l'esprai,
je le souhaitai.

Lui cependant, malgr mes sanglots, impitoyable, poursuivit:

--C'est un horrible malheur dont je ne me consolerai de ma vie... Et
pourtant, il l'a voulu, vous tiez tmoin... Vous pouvez voir encore sur
ma joue la balafre sanglante du coup de plat d'pe dont il m'a
frapp... Je n'ai fait que me dfendre... que nous dfendre...

J'ignorais,  cette poque, ce que sont les rgles d'un duel loyal...
J'ignorais que Arthur Gordon se jetant sur mon frre  l'improviste,
avant qu'il ne ft en garde, l'avait vritablement assassin...

Lui comptait sur mon ignorance, pour le succs de la comdie sinistre
qu'il jouait, car c'tait une comdie...

--Lorsque j'ai vu votre frre  terre, continua-t-il, perdu de
terreur, ne sachant ce que je faisais, je vous ai souleve entre mes
bras et apporte ici... Mais ne tremblez pas... Je ne saurais oublier
que ce n'est pas de votre libre volont que vous tes chez moi... Une
voiture est en bas,  vos ordres, qui va vous reconduire  l'htel de
Chalusse chez vos parents... On trouvera une explication pour la
catastrophe de cette nuit... La mdisance ne peut pas mordre sur la
rputation d'une fille de votre nom...

Il s'exprimait d'un ton glac, de cet accent que doit avoir le condamn,
dont le bourreau a pris possession et qui dicte ses volonts
dernires...

Je me sentais devenir folle...

--Et vous, m'criai-je, vous!... que deviendrez-vous!...

Il hocha la tte, et avec une expression de tristesse farouche:

--Moi!... rpondit-il, qu'importe!... Je suis sans doute perdu... Tant
mieux. Rien ne m'est plus, du moment o je dois vivre sans vous!...

Ah!... il connaissait bien mon coeur, cet homme pour qui la sduction
n'tait qu'un moyen de fortune!... Il savait bien quelles cordes sa voix
puissante faisait vibrer en moi!...

Saisie de ce vertige qui est celui de la dmence, aussi bien que de
l'hrosme, je me jetai sur lui, et l'treignant entre mes bras:

--Je serai donc perdue aussi!... m'criai-je. Puisque la fatalit nous
unit, rien ne nous sparera plus ici-bas que la mort... Je t'aime!... je
suis complice du crime!... Que le sang de mon frre retombe sur nous
deux!...

Qui l'et observ  ce moment et assurment vu passer sur son visage
le sourire d'une joie infernale...

Cependant il se dfendit...

Il refusait avec une feinte nergie mon sacrifice... Il ne pouvait,
jurait-il, enchaner ma destine  la sienne, hasardeuse et fatale, car
il tait maudit, il le savait bien, et ce dernier malheur, plus horrible
que tous les autres, ne le prouvait que trop! Ne serait-ce pas nous
prparer  moi de mortels regrets et  lui des remords ternels...

Mais plus il me repoussait, plus je m'attachais  lui rsolument,
obstinment. Plus il me dmontrait l'horreur du sacrifice, plus je
croyais qu'il tait de mon honneur de le consommer...

Si bien qu' la fin il se rendit, c'est--dire qu'il parut se rendre,
avec des transports de reconnaissance et d'amour qui devaient achever
d'garer ma raison.

--Eh bien! oui, j'accepte! s'cria-t-il. J'accepte, et devant Dieu qui
nous voit, nous entend et nous juge, je jure que tout ce qu'un homme
peut faire pour reconnatre le plus tonnant et le plus sublime
dvouement, je le ferai.

Et, se penchant vers moi, il me mit au front un baiser, le premier que
j'aie reu de lui...

--Mais il faut fuir!... reprit-il vivement... j'ai mon bonheur 
dfendre, dsormais, je ne veux pas qu'on nous atteigne et qu'on nous
spare... Il faut fuir, sans perdre une seconde,  l'instant mme gagner
mon pays, l'Amrique... L nous serons libres... Soyez sre qu'on nous
cherche... Qui nous dit que dj on n'est pas sur nos traces... Votre
famille est toute-puissante, je ne suis rien, nous serions crass... On
vous cacherait au fond de quelque couvent, et moi, on essaierait
peut-tre de me faire passer pour un voleur, pour un vil assassin.

Je ne rpondis qu'un mot:

--Partons!...

Ce qui arriverait, il ne l'avait que trop prvu.

Une voiture, en effet, attendait  la porte, mais elle ne devait pas me
conduire  l'htel de Chalusse..., et la preuve, c'est que ses malles et
ses bagages y taient chargs, et que le cocher, ayant reu d'avance ses
instructions, nous conduisit tout droit, et sans qu'on lui dt un mot, 
la gare du chemin de fer du Havre.

Ce n'est que bien des mois aprs que ces dtails, se reprsentant
nettement  mon esprit, m'clairrent... Je ne les remarquai pas sur le
moment... tais-je en tat de les remarquer? J'tais frappe
d'aveuglement... Avec la disposition de moi-mme, mon libre arbitre
m'chappait.

Lorsque nous arrivmes au chemin de fer, un train allait partir... Nous
y prmes place.

Dieu a dit  la femme: Pour suivre ton mari, tu abandonneras tout,
patrie, maison paternelle, famille, amis... Je m'efforais de
m'tourdir par de misrables sophismes, je me disais qu'il tait mon
mari celui que mon coeur, instinctivement, avait choisi entre tous, et
qu'il tait de mon devoir, de le suivre et de partager sa destine... Et
je fuyais, alors que cependant je croyais laisser un cadavre derrire
moi, le cadavre de mon frre...

Trs-positivement M. Wilkie prouvait une sorte de malaise
indfinissable, si extraordinaire qu'il en oubliait de soigner son
attitude et qu'il ne pensait plus  M. de Coralth ni au marquis de
Valorsay.

Mme sur les derniers mots, il se dressa sur ses jambes, un peu tourdi,
et dit:

--Cristi!... patant!...

Mais dj Mme d'Argels continuait:

--Telle fut la faute, immense, sans excuse, irrparable... Je vous ai
tout dit, sincrement, sans restrictions, sans allgations vaines...
coutez ce que fut le chtiment...

Ds le lendemain de notre arrive au Havre, Arthur Cordon m'avoua que
son embarras tait extrme... Dans la prcipitation de notre fuite, il
n'avait pas eu le temps de rassembler les ressources qu'il possdait, me
dit-il,  Paris; un banquier de la ville sur lequel il avait compt
venait de lui faire dfaut, et il n'avait pas assez d'argent pour payer
notre traverse jusqu' New-York.

Cette dtresse me confondit... Mon ducation, comme celle de toutes les
jeunes filles de ma condition, avait t absurde... Je ne savais rien de
la vie, de ses exigences, de ses misres, de ses difficults troites et
implacables... Je n'ignorais pas qu'il y a des riches et des pauvres,
qu'il faut de l'argent, et que ceux qui n'en ont pas ne reculent devant
aucune bassesse pour s'en procurer... Mais tout cela tait trs-vague
dans mon esprit, et je ne souponnais pas qu'une question de plus ou
moins d'argent pt avoir une importance capitale.

Aussi, n'allai-je pas au-devant de la requte dont cet aveu tait la
prface, et Arthur Gordon fut oblig de me demander, en termes
brutalement positifs, si par hasard je n'aurais pas emport quelques
valeurs ou tout au moins des bijoux qu'on pourrait vendre...

Je lui remis tout ce que j'avais sur moi, ma bourse, qui renfermait
quelques louis, une bague et mon collier, o pendait une assez belle
croix de brillants...

C'tait peu, et le dpit lui arracha une phrase atroce, qui m'effraya,
mais dont je ne pntrai que plus tard toute l'ignominie:

--Une femme qui court  un rendez-vous d'amour, s'cria-t-il, devrait
toujours se munir de tout ce qu'elle possde... On ne sait jamais ce qui
peut arriver!...

.....Le manque d'argent nous clouait au Havre, quand Arthur Gordon
s'tant mis  battre la ville, rencontra sur le port un de ses anciens
camarades, qui commandait un trois-mts amricain.

Il lui exposa son embarras, et l'autre, qui devait mettre  la voile 
la fin de la semaine, lui offrit charitablement notre passage gratuit.

C'est ainsi que nous quittmes la France.

La traverse fut pour moi un long supplice... J'y fis mon premier
apprentissage de la honte et du mpris.

A l'offensante galanterie du capitaine,  la familiarit des seconds,
aux regards ironiques des hommes de l'quipage ds que je paraissais sur
le pont, je compris que ma position n'tait un secret pour personne.
Tous ces gens grossiers savaient que j'tais la matresse et non la
femme de l'homme que j'appelais mon mari, et sans en avoir conscience
peut-tre, ils me le faisaient cruellement expier...

Pour comble, la raison reprenait son empire, mes yeux peu  peu
s'ouvraient  la lumire, et je commenais  pntrer le caractre
vritable du misrable  qui j'avais abandonn ma vie.

Cependant il n'avait pas encore cess compltement de se contraindre.

Mais souvent, aprs le repas du soir, il restait  fumer et  boire
avec son ami le capitaine, et lorsqu'il me rejoignait, chauff par
l'alcool, il se rpandait en thories tranges et effrayantes qui me
confondaient...

Jusqu' ce qu'une fois, ayant bu plus que de coutume, il oublia
entirement son rle et se rvla...

Il dplorait amrement que notre aventure et fini comme un mauvais
mlodrame... Un roman d'amour si bien entam, disait-il, si habilement
fil, se dnouer dans le sang!... Quelle fatalit! Et quand ce
malheur tait-il arriv? Juste au moment o il croyait toucher le but,
tenir le succs et la rcompense de ses peines...

Quelques semaines encore, et videmment il et pris sur moi assez
d'empire pour me dcider  quitter furtivement la maison paternelle...
Le lendemain, scandale norme, pourparlers avec ma famille, transaction
invitable, et finalement mariage avec une trs-grosse dot pour assoupir
l'affaire...

--Et je serais riche, rptait-il, trs-riche, je roulerais carrosse
sur le pav de Paris, au lieu d'tre ici, sur ce bateau maudit,  manger
deux fois par jour de la morue sale... et par charit, encore!...

Puis, la colre, dans son cerveau, se mlant aux fumes de l'ivresse,
il criait en blasphmant que j'avais cass le cou  sa fortune, que je
n'tais qu'une bte, ayant pris un amant, de n'avoir pas su le cacher...
Il avait tout prvu except cela... Entre toutes les femmes, il en tait
une, la seule probablement, dnue d'intelligence et de rouerie, et
c'tait  lui prcisment qu'elle tait chue... Il reconnaissait bien
l sa dveine habituelle...

Ah! il n'y avait plus  en douter, plus  s'abuser d'illusions vaines:
la vrit clatait, vidente comme le jour... Je n'avais jamais t
aime, pas une heure, pas une minute! Ces lettres qui m'enivraient, ces
transports de passion qui m'avaient affole s'adressaient aux millions
de mon pre...

A d'autres jours, je voyais le front d'Arthur Gordon se rembrunir, et
il me parlait avec une visible inquitude de ce qu'il ferait en
Amrique pour gagner sa vie et la mienne.

--Seul, j'avais dj bien de la peine  me tirer d'affaire,
grondait-il. Que sera-ce, maintenant!... M'tre embarrass d'une femme
sans le sou!... Quelle stupide folie!... Mais je ne pouvais agir
autrement!... Il le fallait!...

Pourquoi n'avait-il pas pu faire autrement? Voil ce que je me
fatiguais inutilement l'esprit  chercher... Lui-mme ne devait pas
tarder  me l'expliquer.

En attendant, ses lugubres prvisions de misre ne se ralisrent
pas... Une surprise dlicieuse l'attendait  New-York.

Un de ses parents tait mort, lui lguant cinquante mille dollars--deux
cent cinquante mille francs--une fortune.

J'esprais que ses honteuses dolances cesseraient... elles cessrent,
en effet, mais cet hritage devint le prtexte des rcrimination les
plus imprieuses.

--Quelle ironie du sort!... rptait-il. Avec cela je trouverais
facilement une fille de cent mille dollars, et je serais enfin riche!

Aprs cela, je devais, certes, m'attendre  tre abandonne... Non.
Dans le premier mois de notre arrive, grce aux facilits du pays, il
m'pousa... Avait-il donc du moins le respect de sa parole? Je le crus.
Hlas! ce mariage n'tait qu'un calcul, comme tout le reste.

Nous nous tions fixs  New-York, quand, un soir, je le vis rentrer
trs-ple et tout effar. Il tenait  la main un journal franais.

--Tenez, lisez... me dit-il en me le jetant.

Je lus que mon frre n'avait pas t tu, qu'il se rtablissait et que
son entire gurison tait sre...

Et comme j'tais tombe  genoux, fondant en larmes, et remerciant Dieu
qui me dlivrait d'un horrible remords...

--Ah oui! s'cria-t-il, je vous conseille de vous fliciter... Nous
voici dans de beaux draps!...

Trs-positivement depuis ce moment je remarquai en lui une singulire
agitation, et cette angoisse perptuelle de l'homme qui se sent menac
d'un grand danger...

Peu de jours aprs il me dit:

--Cela ne peut durer!... Que nos malles soient prtes demain... nous
partons pour le Sud... Nous ne nous appelons plus Gordon... nous
voyagerons sous le nom de Grant.

Je ne l'interrogeai pas... Dj il m'avait faonne  son despotisme
brutal, et j'tais habitue  obir, sans une question, en tremblant,
comme l'esclave sous le fouet...

Mais durant les longues journes de notre voyage, le secret de cette
fuite et de notre changement de nom lui chappa.

--C'est une maldiction, me dit-il, votre frre, que Dieu le damne!...
me fait chercher partout, il veut me tuer ou me livrer  la justice, je
ne sais lequel, il prtend que je l'ai assassin.

Chose trange!... Arthur Gordon, que je croyais la bravoure mme, et
que j'ai vu se jeter tte baisse dans les plus terribles prils, Arthur
Gordon avait de mon frre une peur folle, inconcevable...

Peut-tre aussi redoutait-il la justice, sachant bien ce qu'tait en
ralit ce qu'il appelait un duel... Et mme, c'tait cette crainte qui
l'avait dtermin  s'embarrasser de moi. Il s'tait dit que s'il me
laissait prs du cadavre, je parlerais, et que sans le savoir je
l'accuserais...

C'est  Richemond que vous tes n, Wilkie... Il y avait alors prs
d'un mois que je n'avais vu votre pre... Il s'tait li avec plusieurs
riches planteurs et passait ses nuits au jeu ou en orgies et ses
journes  la chasse...

Le malheur est qu' ce train ses cinquante mille dollars ne pouvaient
durer longtemps, et si grande que ft son habilet  corriger le hasard
des cartes, un matin il me revint ruin...

Quinze jours aprs, il avait vendu notre mobilier, emprunt tout ce
qu'il avait pu, et nous nous embarqumes pour la France.

A Paris seulement, il me fit connatre les raisons de cette
dtermination.

Il avait appris la mort de mon pre et de ma mre, et prtendait me
contraindre  rclamer leur succession.

Lui,  cause de mon frre, n'osait paratre...

L'heure de ma vengeance sonnait enfin.

Je m'tais fait ce serment, que jamais le misrable qui m'avait perdue
ne jouirait de cette fortune, qui avait t le mobile de sa sduction
infme...

Je m'tais jur que j'puiserais l'agonie des plus pouvantables
tortures, plutt que de lui livrer un centime des millions de la maison
de Chalusse.

Et je me suis tenu parole.

Lorsque je lui dclarai que j'tais dcide  ne pas faire valoir mes
droits, il parut confondu. Que l'esclave tant humilie, ost se
rvolter, cela passait son entendement... Mais quand il comprit que ma
rsolution tait irrvocable, je crus que la colre l'toufferait...

N'tre spar de cette fortune immense, le rve de sa vie, que par un
mot de moi et ne pouvoir m'arracher ce mot, il y avait l, pour lui, de
quoi devenir fou de rage.

Alors commena entre nous une lutte qui devenait plus affreuse  mesure
que les ressources qu'il avait apportes diminuaient. Mais c'est en vain
qu'il eut recours aux plus mauvais traitements, en vain qu'il me frappa,
qu'il me meurtrit, qu'il me trana par les cheveux sanglante et
inanime... L'ide que j'tais venge, que son supplice galait le mien,
centuplait mon courage et me rendait comme insensible  la douleur
physique.

Il se serait certainement lass avant moi, quand une ide infernale lui
vint.

Il se dit que s'il n'avait pas eu raison de la femme, il aurait raison
de la mre, et il me menaa de tourner ses fureurs contre vous, Wilkie.

Pour vous sauver, car je le connaissais et je savais ce dont il tait
capable, je feignis de faiblir, et je lui demandai vingt-quatre heures
de rflexion... Il me les accorda.

Mais le lendemain, je le quittais pour toujours, et je m'enfuyais, vous
emportant entre mes bras...

De blme qu'il tait d'abord, M. Wilkie, peu  peu devenait vert...

Un frisson taquin courait le long de sa maigre chine.

Et ce n'tait ni piti pour les souffrances de sa mre, ni honte de
l'infamie de son pre... Ce qui l'pouvantait, c'tait encore et plus
que jamais l'ide de voir accourir cet homme terrible  la cure des
millions de Chalusse... Parviendrait-il  l'vincer, mme avec le
concours de M. de Coralth et du marquis de Valorsay?...

Mille questions se pressaient sur ses lvres, car il et t avide de
dtails.

Mais Mme d'Argels prcipitait son dbit, comme si elle et craint
d'tre trahie par ses forces avant la fin.

--Me voici donc seule avec vous, Wilkie, reprit-elle, avec une centaine
de francs pour toute ressource, au milieu de cet immense Paris...

Mon premier soin fut de nous chercher un asile... Moyennant seize
francs par mois, qu'on me fit payer d'avance, je trouvai rue du
Faubourg-Saint-Martin, une chambre petite et misrable, sans air,
presque sans jour, mais enfin un abri!...

Je m'tais dit que je vivrais et que je vous ferais vivre de mon
travail, Wilkie... J'tais trs-adroite pour tous les ouvrages de femme,
j'tais bonne musicienne, je pensais que je gagnerais facilement les
quatre ou cinq francs par jour que je jugeais strictement ncessaires 
notre existence...

Je ne reconnus que trop tt de quelles chimres je m'tais berce.

Avant de donner des leons de musique, il faut des lves... O en
dcouvrir? Je n'avais pas de relations, et mme je tremblais de me
montrer dans les rues, persuade que votre pre nous cherchait avec une
dvorante activit.

Je me rabattis donc sur les travaux d'aiguille, et timidement je me
prsentai dans plusieurs magasins...

Hlas! ils ne peuvent savoir ce que c'est que d'aller de porte en porte
solliciter de l'ouvrage, ceux qui n'ont pas subi cette douloureuse
preuve... Demander l'aumne ne serait gure plus humiliant... On me
riait au nez et on me rpondait, quand on daignait me rpondre, que les
affaires n'allaient pas, et qu'il n'y avait rien pour le moment...

Mon inexprience vidente et ma gaucherie me valaient ces refus, et
plus encore ma toilette, car j'avais encore l'extrieur d'une femme
riche... Qui sait pour qui on me prenait...

Mais votre pense me soutenait, Wilkie, et rien ne me rebutait...

C'est ainsi que j'obtins quelques bandes de mousseline  broder et des
fonds de tapisserie  remplir... Tche ingrate, surtout pour moi qui
n'avais pas cette habilet de main des ouvrires exerces  faire vite
plutt que bien...

En me levant avec le jour et en veillant bien tard, c'est  peine si je
russissais  gagner une vingtaine de sous...

Et encore, ce chtif et insuffisant salaire ne tarda pas  me
manquer...

L'hiver tait venu, et le froid... Un matin, je changeai ma dernire
pice de cinq francs... elle nous dura une semaine. Puis, je me dfis
successivement de tout ce qui ne m'tait pas strictement indispensable,
jusqu' rester avec ma misrable robe toute reprise et un seul
jupon...

Puis il n'y eut plus rien, rien...

Et enfin, un soir vint, o la propritaire de notre misrable taudis,
que je ne pouvais plus payer, nous mit dehors...

C'tait le dernier coup... Je m'loignai chancelante, me tenant aux
murs, n'ayant pas la force de vous porter... Une pluie fine tombait, qui
nous glaait jusqu'aux os... Vous pleuriez...

Et toute la nuit, et toute la journe du lendemain, sans but, sans
espoir, nous errmes... Il n'y avait plus qu' mourir ou  retourner
prs de votre pre... J'aimais mieux mourir...

Vers le soir, l'instinct m'avait ramene prs de la Seine, et puise
de lassitude et de besoin, je m'tais assise sur un des bancs du
Pont-Neuf, vous tenant sur mes genoux.

Je regardais tourbillonner la rivire, et irrsistiblement l'eau noire
m'attirait...

Seule, je n'eusse pas dlibr une seconde, mais  cause de vous,
Wilkie, j'hsitais...

mu  la seule pense du danger qu'il avait couru, M. Wilkie frissonna.

--Brrr! grommela-t-il, vous avez diablement bien fait d'hsiter.

Elle ne l'entendit pas.

--Il fallait pourtant en finir, continua-t-elle, et je me dressais
pniblement contre le parapet, quand une grosse voix prs de nous dit:

--Que faites-vous l?...

Je me retournai, croyant que c'tait un sergent de ville qui me
parlait... Je me trompais... A la lueur du gaz, j'aperus un homme d'une
trentaine d'annes,  la physionomie rude et franche.

Pourquoi cet inconnu m'inspira-t-il soudain une confiance illimite?...
je ne sais. Peut-tre tait-ce l'horreur de la mort, qui sans que j'en
eusse conscience, me poussait  me raccrocher en quelque sorte  sa
piti...

Quoi qu'il en soit, je lui racontai tout... En changeant les noms
toutefois, et en dnaturant les dtails.

Il tait assis prs de moi, sur le banc, et je pus voir, tandis que je
parlais d'une voix expirante, de grosses larmes rouler le long de ses
joues...

--Oui, c'est ainsi, murmura-t-il, c'est bien ainsi... Aimer, c'est
courir au-devant du martyre... C'est se livrer dsarm  toutes les
perfidies et  toutes les trahisons... C'est tendre son coeur aux
poignards...

L'homme qui s'exprimait ainsi tait le baron Trigault...

Il ne me laissa pas terminer.

--Assez!... s'cria-t-il tout  coup, suivez-moi!...

Un fiacre passait, il nous y fit monter, et une heure aprs, nous
tions dans une chambre bien chaude, prs d'un bon feu, devant une table
abondamment servie. Et le lendemain, nous nous installions dans un
confortable appartement...

Hlas!... pourquoi le baron ne sut-il pas tre gnreux jusqu'au
bout!...

Vous tiez sauv, Wilkie... Mais  quel prix!...

Elle s'interrompit un moment, plus rouge que le feu; puis bientt,
matrisant son trouble, d'un accent bref, elle reprit:

--Mais entre le baron et moi, une cause de dissentiment existait: vous,
Wilkie... Je prtendais vous lever comme un fils de famille, lui
voulait pour vous l'ducation forte et rude de l'homme qui a tout 
conqurir, sa position, sa fortune et jusqu' son nom... Ah! il avait
raison mille fois, l'vnement ne l'a que trop prouv, mais l'amour
maternel m'aveuglait, et  la suite d'une discussion amre, il s'loigna
en dclarant que je ne le reverrais pas tant que je ne serais pas plus
raisonnable...

Il esprait ainsi faire flchir ma volont. C'tait mal connatre
l'obstination fatale des Chalusse...

Je me demandais comment vous crer l'existence que je rvais, quand
deux des amis du baron se prsentrent chez moi avec les propositions
que voici:

Frapps des normes bnfices que ralisent les tripots clandestins,
ils avaient conu l'ide d'ouvrir au grand jour une vritable maison de
jeu, o seraient admis tous les joueurs de Paris et de l'tranger,  la
seule condition d'avoir les apparences d'une ducation librale et
beaucoup d'argent.

Moyennant certaines prcautions, et en tablissant ce tripot dans le
salon d'une femme  la mode, ils jugeaient l'ide pratique, et venaient
me proposer d'tre la femme dont ils avaient besoin, leur associe, leur
grante...

Sans trop savoir,  quoi je m'engageais, j'acceptai, dcide surtout
par la situation de ces deux hommes, par la considration dont ils
jouissaient, par le grand nom qu'ils portaient...

Et la mme semaine, cet htel fut lou, agenc, meubl, et j'y fus
installe sous le nom de Lia d'Argels.

Mais ce n'tait pas tout... Restait  me crer une de ces rputations
scandaleuses qui fixent l'attention... Cela fut fait, grce  mes
commanditaires, grce  la complicit innocente de leurs amis et de
quelques journalistes...

Pour moi, je me prtai de mon mieux  l'horrible comdie qui devait
attacher  ce nom de Lia d'Argels un clat infamant... J'eus des
quipages, des toilettes extravagantes, je m'affichai dans les
thtres... que sais-je?

Comme toujours quand on violente sa conscience, j'appelais  mon aide
les plus absurdes sophismes... J'essayais de me prouver que l'apparence
n'est rien, que la ralit est tout, et que peu importait que mon renom
ft celui d'une courtisane, puisque la renomme mentait et que ma vie
tait chaste...

Quand le baron accourut et essaya de m'arracher  l'abme o je me
prcipitais, il tait trop tard... J'avais compris les avantages de
l'ide, et pour vous je devenais avide d'argent jusqu' la folie...

L'an dernier, mon salon de jeu a rapport plus de cent cinquante mille
francs, et j'en ai eu pour ma part, trente-cinq que vous avez dissips.

Maintenant, vous voyez ce que je suis... Mes associs, eux,  qui j'ai
gard fidlement le secret que je leur avais jur, se promnent le front
haut, parlent firement de leur honneur, et en effet, sont honors de
tous.

Telle est la vrit... Je ne dsire point qu'elle soit connue... Je la
dirais, d'ailleurs, qu'on ne me croirait pas, sans doute... Mais vous
tes mon fils, je vous la devais!...

En tout autre temps, en effet, l'histoire de Mme d'Argels et pu
paratre absolument invraisemblable...

Mais notre poque en a vu bien d'autres!...

Deux hommes, deux privilgis de la haute vie, entours, selon la
formule banale, de la considration publique, s'associant pour ouvrir un
tripot  la barbe de la police, et battant monnaie de l'ignominie
mensongre d'une pauvre femme... Bagatelle!...

Il est juste de dire que Mme d'Argels, laissant enfin clater
l'tonnante vrit, avait trouv de ces accents que le mensonge ne
saurait feindre.

Malheureuse!... Elle affectait une froideur glaciale, et cependant, tout
au fond d'elle-mme, peut-tre esprait-elle, en rvlant son sacrifice
et son long martyre, arracher  son fils une explosion de reconnaissance
et de tendresse qui et pay bien des tortures.

Illusions striles! On et plus aisment fait jaillir une source d'un
rocher qu'une larme mue des yeux de M. Wilkie.

De ce rcit, il ne vit que la bizarrerie, et ce qui le frappa surtout,
ce fut l'impudente conception des commanditaires de Mme d'Argels...

--Pas bte, l'ide!... ricana-t-il, pas bte du tout!

Et tout brlant d'une intelligente curiosit:

--Je donnerais bien un louis du nom de ces deux messieurs... Vrai, vous
devriez me le dire!... Voil une nouvelle  la main qui aurait du
succs!...

Tout autre que l'intressant jeune homme et t cras du regard que
lui jeta sa mre, regard o la plus affreuse souffrance le disputait au
plus profond mpris...

--Je pense que vous devenez fou!... pronona-t-elle.

Et comme il se redressait, stupfait et mcontent qu'on ost douter de
la plnitude de son bon sens:

--Terminons!... ajouta-t-elle d'un ton brusque.

Elle passa vivement dans la chambre voisine, et, quand elle reparut
l'instant d'aprs, elle tenait  la main un rouleau de papiers.

--Voici, reprit-elle, mon contrat de mariage, votre extrait de naissance
et la copie de ma renonciation,--renonciation parfaitement valable,
puisque le tribunal,  dfaut de mon mari absent, l'a autorise...--Toutes
ces pices, je suis prte  vous les remettre, mais  une condition...

Ce seul mot tomba comme une douche d'eau froide sur la joie de M.
Wilkie.

--Voyons la condition, demanda-t-il d'un air inquiet.

--C'est que vous me signerez l'acte que voici, prpar par mon notaire,
acte par lequel vous vous engagez  me donner deux millions  prendre
sur la succession du comte de Chalusse.

Deux millions! L'normit de la somme consterna M. Wilkie.

C'est qu'il n'oubliait pas qu'il aurait, en outre,  compter  M. le
vicomte de Coralth la prime considrable qu'il lui avait promise... par
crit.

--Il ne me restera plus rien, fit-il piteusement, ce n'tait pas la
peine...

D'un geste ddaigneux, Mme d'Argels l'interrompit.

--Remettez-vous, dit-elle, vous serez effroyablement riche... Tous ceux
qui ont valu les biens de la maison de Chalusse, sont rests fort
au-dessous de la vrit... Lorsque j'tais jeune fille, j'ai souvent
entendu mon pre dire qu'il possdait plus de huit cent mille livres de
rentes... Mon frre a hrit de tout, et je jurerais qu'il n'a jamais
dpens seulement la moiti de son revenu...

Non, jamais les nerfs de M. Wilkie n'avaient t soumis  une preuve si
rude...

Il chancela, bloui... Il crut voir, en un seul monceau et en pices
d'or, le capital de cette fortune colossale, plus de seize millions et
il puisait  mme...

--Oh!... bgaya-t-il, oh!...

C'est tout ce qu'il put prononcer.

--Seulement, poursuivit Mme d'Argels, je dois vous prvenir contre
une dception plus que probable... Mon frre, rsolu obstinment  me
priver mme de ma part lgitime, a d, par tous les moyens imaginables,
dnaturer sa fortune... Peut-tre vous faudra-t-il beaucoup de temps et
de peines pour la ressaisir... Je connais, il est vrai, un homme qui
ayant eu, parat-il, la confiance du comte de Chalusse, pourrait vous
aider dans cette tche...

--Et cet homme s'appelle?

--Isidore Fortunat... J'ai mis sa carte de ct  votre intention. La
voici.

Fort soigneusement, M. Wilkie serra la carte que sa mre lui tendait,
puis d'un ton dgag:

--Cela, tant, dclara-t-il, je consens  signer... Mais il ne faudra
plus me la faire  l'austrit... Deux millions  cinq donnent de quoi
se procurer des douceurs.

Mme d'Argels ne daigna pas relever cette dlicate ironie.

--Je puis vous dire d'avance l'emploi de cette somme, dit-elle.

--Ah!...

--Je destine l'un de ces millions  doter une jeune fille qui et t
l'unique hritire du comte de Chalusse s'il n'et t enlev par une
mort aussi imprvue et si soudaine...

--Et l'autre?...

--L'autre... je me propose de le placer de faon  vous constituer une
rente inalinable, pour que vous ayez du pain, quand vous aurez mang et
fait manger  tous ceux qui encenseront votre vanit, jusqu'au dernier
sou de l'hritage des Chalusse...

Cette prophtique prcaution ne pouvait manquer de choquer vivement
l'intelligent jeune homme.

--Me prenez-vous donc pour un sot!... s'cria-t-il. Ah! mais non!...
J'ai l'air bon garon, comme cela, mais je suis trs-rou, au fond... Je
cache mon jeu.

--Signez!... interrompit froidement Mme d'Argels.

Mais il tenait  prouver qu'il n'tait pas un tourdi facile  tromper,
et ce n'est qu'aprs avoir lu et relu l'engagement rdig par le
notaire, qu'il consentit  mettre son nom au bas.

Quand cela fut fait, quand il eut enfin dans sa poche les pices qui lui
assuraient la succession tant convoite:

--Maintenant, reprit Mme d'Argels, j'ai une prire  vous
adresser... Il se peut que votre pre se prsente pour vous disputer
cette fortune, ou plutt, il se prsentera... vitez, je vous en
conjure, l'clat d'un procs qui bruiterait encore la honte dj trop
divulgue de votre mre, et du nom, jusqu'ici sans tache des Chalusse...
Transigez. Vous allez tre assez riche pour qu'il vous soit facile
d'tancher les plus dvorantes convoitises sans vous appauvrir.

M. Wilkie se taisait, comme s'il et dlibr sur la conduite  tenir.

--Si mon pre est raisonnable, dcida-t-il enfin, je le serai... Je
choisirai pour arbitre entre nous deux, un de mes amis, un homme carr,
comme moi, le marquis de Valorsay.

--Mon Dieu!... vous le connaissez!...

--C'est--dire, qu'il est un de mes intimes, cet excellent bon!...

Mme d'Argels tait devenue trs-ple.

--Malheureux!... s'cria-t-elle, vous ne savez donc pas ce que c'est que
le marquis, vous ne savez donc pas...

Elle s'arrta court... Encore un mot, et elle livrait le secret des
projets de Pascal Frailleur, dont elle avait t informe par le baron
Trigault... Avait-elle ce droit, mme pour mettre son fils en garde
contre un homme qu'elle jugeait le plus dangereux des sclrats?...
Assurment non.

--Eh bien?... insista M. Wilkie surpris.

Dj Mme d'Argels avait repris son sang-froid.

--Je voulais simplement, rpondit-elle, vous engager  vous dfier un
peu du marquis de Valorsay... Sa position est admirable, mais la vtre
va tre plus brillante encore... Il est sur son dclin et vous
dbutez... Tout ce qu'il regrette, vous l'esprez... Peut-tre va-t-il
vous jalouser secrtement et essayer de vous pousser  quelque fausse
dmarche...

--Lui!... Ah! vous ne le connaissez gure, ce cher ami...

--Enfin, vous voil prvenu...

M. Wilkie avait pris son chapeau, mais au moment de sortir l'embarras le
clouait sur place; il comprenait confusment qu'il ne pouvait quitter sa
mre ainsi.

--J'espre, commena-t-il, que j'aurai bientt de bonnes nouvelles 
vous apporter...

--Avant ce soir j'aurai quitt cet htel.

--Naturellement... mais, vous, allez me, donner votre nouvelle
adresse...

--Non...

--Comment, non!...

Elle hocha tristement la tte, et d'une voix  peine distincte:

--Nous ne nous reverrons plus, pronona-t-elle.

--Allons donc!... Et les deux millions que j'ai  vous verser!

--M. Patterson vous les rclamera... Quant  moi, dites-vous que je suis
morte... Vous avez bris le seul lien qui m'attachait  la vie, en me
prouvant l'inutilit du plus horrible des sacrifices... Mais je suis
mre, je vous pardonne...

Et comme il ne bougeait toujours pas, comme elle sentait que ses forces
allaient la trahir, elle sortit ou plutt se trana dehors, en
murmurant:

--Adieu!...




XV


Stupide d'tonnement, M. Wilkie restait debout, les bras pendants, au
milieu du salon...

--Permettez!... balbutiait-il, permettez. Je demande  m'expliquer...

Rien! Mme d'Argels ne dtourna point la tte, la porte se referma et
il demeura seul.

Si fort qu'on soit, on n'est jamais complet: il se sentait boulevers
intrieurement, et tout chose comme jamais auparavant...

Non que, se jugeant tout  coup, il se repentit, il en tait incapable,
mais parce qu'il est des heures o la conscience engourdie s'agite, o
les instincts dvoys reprennent leurs droits...

Mme, s'il et suivi son inspiration, il se ft prcipit aprs sa mre,
prt  tomber  ses genoux.

La rflexion, l'ide du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay
arrtrent ce premier mouvement, le bon.

--Ils me blagueraient, pensa-t-il... Tant pis!... C'est elle qui le
veut!...

Et retroussant firement sa moustache, il sortit la tte haute,
poursuivi jusqu'au seuil de l'htel d'Argels par les murmures des
domestiques, bien prs de se changer en hues.

Mais que lui importait! l'opinion des subalternes ne montait pas jusqu'
lui... Il n'avait pas fait cent pas dans la rue que son motion s'tait
dissipe, et qu'il ne songeait plus qu'aux moyens de distraire son
impatience jusqu' l'heure qui lui avait t fixe par M. de Valorsay.

Il n'avait pas djeun, mais son estomac, ainsi qu'il se l'avouait,
n'tait pas  la hauteur, et il lui et t impossible d'avaler une
bouche... Ne voulant pas rentrer chez lui, il se mit en qute d'un de
ses anciens amis, avec l'intention gnreuse de les craser de ses
grandeurs nouvelles. N'en trouvant pas, et comme il fallait  toute
force une issue  la vanit qui l'touffait, il entra chez un graveur,
qu'il tourdit de son importance, et se commanda des cartes de visite:
_W. de Gordon-Chalusse_, avec une couronne de comte dans un des
angles...

Avec tout cela, le temps passait si bien qu'il arriva un peu en retard
au rendez-vous de ce cher marquis.

Il le retrouva comme il l'avait quitt, dans son fumoir, causant avec le
vicomte de Coralth...

M. de Valorsay tait sorti, cependant... Mais il ne lui avait pas fallu
plus d'une heure pour mettre en mouvement toutes ses batteries,
dresses et prtes  jouer depuis la veille...

--Victoire!... s'cria ds le seuil M. Wilkie. a t dur, mais je me
suis montr... J'hrite, je tiens les millions!...

Et sans laisser  ses excellents bons le temps de le fliciter, il se
mit  raconter son entrevue avec Mme d'Argels, outrant l'odieux de
sa conduite, s'attribuant toutes sortes de propos trs-raides qu'il
n'avait point tenus, posant de son mieux enfin pour l'homme de bronze,
et tout d'un bloc, ainsi qu'il disait.

--Dcidment vous tes plus fort que je ne croyais, opina gravement M.
de Valorsay quand il eut termin.

--Hein... n'est-ce pas?...

--Positivement... Et de plus, vous avez toutes les chances. Que votre
histoire s'bruite, et elle s'bruitera, et vous voil lanc...
Voyez-vous la stupeur de Paris, apprenant que Lia d'Argels tait une
honnte femme se dvouant pour son fils, une martyre dont la rputation
scandaleuse n'tait que l'enseigne mensongre d'un tripot commandit par
des hommes du monde... Les journaux en ont pour un mois  s'bahir de
cette aventure trange... Sur qui rejaillira tout ce bruit? Sur vous,
cher monsieur, et vos millions brochant sur le tout, vous voil le lion
de l'hiver...

M. Wilkie ne se sentait pas de joie, et d'un ton de fausse modestie:

--De grce, cher marquis, bgayait-il, mnagez-moi!... vous me
comblez... parole d'honneur!... vous me comblez...

Mais M. de Valorsay ne se dridait point.

--De mon ct, reprit-il, je suis all, ainsi que je vous l'avais
promis, aux informations. Je le regrette presque; tout ce que j'ai
dcouvert est... singulier.

--Bah!...

--Je le disais encore  Coralth, quand vous tes entr.... C'est  ce
point qu'il me serait pnible de me trouver ml  cette affaire...
Aussi, ai-je donn rendez-vous ici aux gens de qui je tiens mes
renseignements... Vous allez les entendre et ensuite vous dciderez...

Il sonna sur ses mots, et un domestique tant accouru:

--Faites entrer M. Casimir, commanda-t-il.

Le domestique se retira pour excuter l'ordre, et le marquis poursuivit:

--Casimir tait le valet de chambre du comte de Chalusse... C'est un
brave garon, probe, intelligent, trs-entendu, tel qu'il vous en faut
un. Je ne vous cacherai pas que l'espoir d'entrer  votre service a
beaucoup contribu  lui dlier la langue.

Il s'arrta.

M. Casimir entrait la bouche en coeur, l'chine en cerceau,
ministriellement vtu de noir, le cou serr dans un carcan de
mousseline blanche.

--Mon brave, lui dit M. de Valorsay en lui montrant M. Wilkie, monsieur
est l'unique hritier de votre ancien matre... Une preuve de dvouement
peut le dterminer  vous garder prs de lui... C'est lui qu'intresse
ce que vous m'avez dit; voyez s'il vous convient de le lui rpter...

Trs-proccup de trouver une bonne place, M. Casimir s'tait adresser 
M. de Valorsay, il avait beaucoup caus, et le marquis avait eu l'ide
d'en faire, sans qu'il l'en doutt, le complice de ses desseins...

--Je ne renie jamais mes paroles, pronona-t-il, et puisque Monsieur est
l'hritier, je lui dirai qu'on a dtourn des sommes immenses de la
succession de dfunt M. le comte de Chalusse...

M. Wilkie bondit sur sa chaise.

--Des sommes immenses!... fit-il. Est-ce possible!...

--Dame!... que monsieur soit juge... Le matin de sa mort, M. le comte
avait dans son secrtaire plus de deux millions en billets de banque et
en valeurs au porteur... Et, quand la justice est venue pour
l'inventaire, on n'a plus rien retrouv... Mme, nous autres, les gens
de la maison, nous tions dans une colre terrible, craignant d'tre
inquits...

Ah!... si M. Wilkie et t seul... Mais l, sous l'oeil du marquis et
de M. de Coralth, pouvait-il ne pas garder un maintien stoque... Il y
russit presque, et d'une voix qui n'tait pas trop altre:

--Je la trouve mauvaise... fit-il. Deux millions, c'est un joli
banco!... Et dites-moi, mon ami, connat-on le voleur?...

Le regard trouble du valet de chambre trahit l'inquitude de sa
conscience... Mais il s'tait trop avanc pour reculer.

--Je ne voudrais pas accuser un innocent, rpondit-il, cependant il y a
une personne qui a eu toute la journe entre les mains la clef du
secrtaire... Mme sans moi les gens de l'htel lui auraient fait un
mauvais parti...

--Et qui est cette personne?...

--Mlle Marguerite...

--Connais pas!...

--C'est une jeune demoiselle qui est,  ce que disent d'aucuns, la fille
naturelle de M. le comte... Elle faisait la pluie et le beau temps 
l'htel...

--Qu'est-elle devenue?...

--Elle s'est retire chez un ami du dfunt, monsieur le gnral de
Fondge... Mme, elle n'a jamais voulu emporter ses bijoux et ses
diamants, ce qui a paru louche, car il y en avait pour plus de cent
mille cus. Et mme, les Bourigeau me disaient: a, M. Casimir, ce
n'est pas naturel... Les Bourigeau, c'est les concierges de l'htel, de
braves gens. Monsieur n'en trouverait pas de pareils.

Malheureusement, la rclame qu'en bon camarade il allait faire  ses
amis les portiers fut interrompue par un valet de pied, qui, aprs avoir
respectueusement gratt  la porte, entra et dit:

--M. le docteur est l qui dsirerait parler  M. le marquis.

--Bien, fit M. de Valorsay; priez-le d'attendre. Quand je sonnerai, vous
l'introduirez...

Et s'adressant  M. Casimir:

--Vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il, mais ne quittez pas l'htel.
Monsieur vous fera connatre ses intentions...

Le digne valet de chambre sortit  reculons, et ds qu'il fut dehors:

--Voil une histoire!... s'cria M. Wilkie... Un vol de deux
millions!...

Le marquis branla tristement la tte, et d'un ton grave:

--Ce n'est rien, cela, pronona-t-il. Je souponne quelque chose de bien
autrement terrible...

--Quoi donc!... Parole sacre vous m'effrayez...

--Attendez!... Je me trompe peut-tre, il se peut que le docteur se soit
tromp... Enfin vous allez l'entendre...

Et sans plus couter M. Wilkie, il tira le cordon de la sonnette, et
l'instant d'aprs le domestique annona:

--M. le docteur Jodon!...

C'tait bien ce mme mdecin qui, devant le lit de mort du comte de
Chalusse, avait obsd Mlle Marguerite de ses empressements
intresss et de l'impudence de ses questions...

C'tait toujours l'ambitieux du, au sourire ple errant sur ses lvres
plates, dvor de convoitises et prt  tout pour les assouvir, l'homme
selon son sicle, enfin, ayant tout sacrifi aux apparences o il
esprait prendre les autres, et crevant de faim et de rage au milieu du
clinquant de son faux luxe.

M. Casimir n'tait qu'un complice inconscient... Lui, savait ce qu'il
faisait.

Mis en rapport par Mme Lon avec le marquis de Valorsay, il l'avait
tout d'abord pntr... Dignes de s'entendre, ils s'taient entendus...
Pas un mot prcis n'avait t prononc entre eux, ils taient trop forts
l'un et l'autre pour qu'il en ft besoin, et cependant un pacte avait
t conclu, chacun s'engageant tacitement  servir l'autre selon ses
moyens...

Ds que parut le mdecin, M. de Valorsay se leva pour lui serrer la
main, et aprs lui avoir avanc un fauteuil:

--Je ne vous cacherai pas, docteur, dit-il, que j'ai prpar
monsieur--il dsignait M. Wilkie-- vos terribles confidences...

Sous l'attitude roide du docteur, un observateur et constat cette
trpidation intrieure qui prcde une mauvaise action froidement conue
et rsolue.

--En vrit, commena-t-il,--cherchant pniblement ses phrases,--au
moment de parler, j'hsite presque... Notre profession a des exigences
pnibles... Peut-tre est-il bien tard... S'il s'tait trouv  l'htel
de Chalusse un parent du comte, ou seulement un hritier, j'aurais
certainement provoqu une autopsie... Tandis que maintenant...

A ce mot d'autopsie, M. Wilkie s'tait mis  rouler des yeux effars...

Il ouvrit la bouche pour interrompre, mais dj le mdecin poursuivait:

--Je n'ai d'ailleurs que des soupons... bass, il est vrai, sur des
circonstances inquitantes et anormales... Je suis homme, c'est--dire,
sujet  l'erreur... En l'tat actuel de la science, affirmer serait une
impardonnable tmrit...

--Affirmer quoi? interrompit M. Wilkie.

Le docteur ne parut pas l'entendre, et toujours du mme ton dogmatique:

--En apparence, continua-t-il, le comte est mort d'une attaque
d'apoplexie... Mais certaines substances toxiques produisent des
symptmes analogues et mme identiques, trs-capables d'abuser
l'exprience la plus claire... La persistance de l'intelligence de M.
de Chalusse, la rigidit musculaire alternant avec un relchement
complet, la dilatation des pupilles et plus que tout l'intensit de ses
dernires convulsions m'ont amen  me demander si une main criminelle
n'avait pas ht sa fin...

Plus blanc que sa chemise, et tremblant comme la feuille, M. Wilkie se
dressa.

--J'avais donc bien compris!... s'cria-t-il. Le comte est mort
assassin, empoisonn!...

Mais le mdecin aussitt protesta.

--Oh!... pas si vite!... fit-il. Ne changez pas mes conjectures en
affirmation... Pourtant, je ne dois pas vous taire les circonstances qui
ont veill mes soupons... Dans la matine du jour o il a t frapp,
M. de Chalusse a bu environ deux cuilleres du contenu d'une fiole qu'on
n'a pu ou qu'on n'a pas voulu me reprsenter. Que contenait cette
fiole?... On me rpond: Un remde contre l'apoplexie. Je ne dis pas
absolument non, mais prouvez... Quant au mobile qui aurait dtermin le
crime, il saute aux yeux... Le secrtaire renfermait deux millions, et
ils ont disparu... Montrez-moi la fiole, retrouvez l'argent, et
j'avouerai que j'ai tort... Jusque-l je douterai...

Ce n'tait pas un mdecin qui parlait, c'tait un juge d'instruction, et
sa menaante dduction s'enfonait comme un coin dans la cervelle de M.
Wilkie.

--Qui donc, demanda-t-il, aurait commis le crime?

--La personne qui seule pouvait en profiter, puisque seule elle
connaissait l'existence des valeurs et que seule elle avait  sa
disposition la clef du meuble o elles taient enfermes...

--Et... cette personne?...

--Est une fille naturelle du comte, qui vivait chez lui, Mlle
Marguerite.

M. Wilkie retomba sur sa chaise, cras.

Entre la dposition du docteur et le tmoignage de M. Casimir, les
concidences taient trop grossires pour lui chapper. Le doute ne lui
semblait pas possible.

--Ah! je passerais bien la main... balbutia-t-il. Quelle dveine!... Ces
choses-l n'arrivent qu' moi! Que faire?...

Et, dans sa dtresse, ses regards erraient du docteur au marquis de
Valorsay et  M. de Coralth, mendiant une ide...

--Ma profession m'interdit toute espce de conseil, pronona le
mdecin... Mais ces messieurs n'ont pas pour se taire les mmes raisons
que moi...

--Pardon!... interrompit vivement le marquis, il est de ces
circonstances terribles o un homme doit tre abandonn  ses
inspirations... Tout au plus puis-je dire ce que je ferais si j'tais le
parent et l'hritier du comte de Chalusse.

--Oh!... dites, cher marquis, soupira M. Wilkie, dites... C'est un
service immense que vous me rendrez...

M. de Valorsay rflchit une minute; puis d'un air solennel:

--Je croirais, dit-il, mon honneur intress  claircir jusqu'en ses
moindres dtails cette tnbreuse affaire... Avant de recueillir la
succession d'un homme, c'est bien le moins qu'on sache de quoi il est
mort, et qu'on la venge s'il a t lchement assassin...

Pour M. Wilkie, l'oracle avait parl:

--Tel est exactement mon avis, dclara-t-il... Mais pour claircir le
mystre, cher marquis, comment vous y prendriez-vous?...

--Je m'adresserais  la justice.

--Ah!...

--Et ds aujourd'hui, sur l'heure, sans perdre une seconde,
j'adresserais une plainte au procureur imprial... affirmative quant au
vol qui est patent, dubitative pour ce qui est de l'empoisonnement...

--En effet, oui, c'est une ide, cela... Mais il y a un petit
inconvnient... Je ne saurais jamais formuler une plainte...

--Je ne le saurais pas plus que vous, mais le premier homme d'affaires
venu vous rdigera cela... En avez-vous un?... Voulez-vous que je vous
donne l'adresse du mien?... C'est un avocat trs-habile et trs-entendu,
qui a pour clients presque tous les membres de mon cercle...

Cette dernire raison,  elle seule, et suffi pour fixer le choix de M.
Wilkie.

--O trouver cet homme de bon conseil? interrogea-t-il.

--Chez lui... il y est toujours  cette heure... Tenez, voici un morceau
de papier et un crayon, pour prendre son adresse; crivez: Maumjan,
route de la Rvolte... En lui disant que vous venez de ma part, il vous
traitera comme moi-mme... La course est longue, mais mon coup est dans
la cour, tout attel, prenez-le, et la consultation termine, revenez
ici me demander  dner...

--Ah!... c'est trop de bont, s'cria M. Wilkie... Vous me comblez, cher
marquis, parole sacre... Je vole et je reviens!...

Et il s'loigna radieux, et presque aussitt on entendit le roulement de
la voiture qui l'emportait chez M. Maumjan.

Le docteur, lui, avait dj pris sa canne et son chapeau.

--Vous m'excuserez, M. le marquis, dit-il, de vous quitter si
brusquement, mais on m'attend, pour discuter un march...

--Diable!...

--Tel que vous me voyez, je suis en pourparlers pour acheter un cabinet
de dentiste.

--Comment, vous!...

--Moi-mme!... Tous me direz: C'est dchoir... Je vous rpondrai: Ce
sera vivre. La mdecine, de plus en plus, devient un mtier maudit... A
courir la visite, on ne gagne pas l'eau qu'on dpense  se laver les
mains... Je trouve  acheter dans des conditions exceptionnelles un
cabinet tout agenc, bien achaland, dans un bon quartier, pourquoi ne
le prendrais-je pas?... Une seule chose peut m'arrter... le manque de
fonds...

Il n'y avait pas  en douter, ayant rendu le service qu'on attendait de
lui, le docteur en rclamait le prix... Avant de s'engager davantage, il
voulait savoir  quoi s'en tenir.

M. de Valorsay le sentit si bien, que vivement il s'cria:

--Eh!... cher docteur, s'il ne vous fallait qu'une vingtaine de mille
francs, je serais trop heureux de vous les offrir...

--Bien vrai?

--Parole d'honneur!

--Et vous me les offririez quand?

--D'ici trois ou quatre jours.

Le march tait conclu. Le mdecin tait prt, dsormais,  essayer
d'extraire un poison quelconque du cadavre exhum du comte de Chalusse.
Il serra la main du marquis en disant:

--Quoi qu'il advienne, comptez sur moi.

Seul enfin avec le vicomte de Coralth, et libre de toute contrainte, M.
de Valorsay se leva en respirant bruyamment.

--Quelle sance!... grommela-t-il.

Et comme M. de Coralth, affaiss sur sa chaire, se taisait, il
s'approcha, et lui frappant sur l'paule:

--tes-vous malade, fit-il, que vous restez-l comme un terme!...

Le vicomte sursauta comme on dormeur brusquement veill.

--Je me porte fort bien, rpondit-il d'un ton rude, seulement je
rflchis...

--Point  des choses gaies,  en juger par votre mine.

--En effet... Je pense  la destine que vous nous prparez et que je
prvois...

--Oh!... trve de prophties dsagrables... Il n'y a plus d'ailleurs 
dlibrer ni  songer  une reculade, le Rubicon est franchi...

--Hlas!... c'est bien l ce qui me dsole!... Si ce n'tait mon pass
maudit, dont vous me menacez comme d'un poignard, il y a longtemps que
je vous aurais laiss courir seul  l'abme... Vous m'avez t utile
autrefois, vrai... C'est vous qui m'avez prsent  la baronne
Trigault, et je dois  votre patronage les brillantes apparences dont je
vis... Mais c'est payer trop cher vos services que d'tre l'instrument
de vos expdients les plus dangereux!... Qui a aid  flouer
Kami-Bey!... Qui pariait sous-main contre votre cheval _Domingo_?... Qui
a risqu sa peau pour glisser des paquets de cartes prpares entre les
mains de Pascal Frailleur?... Coralth, toujours Coralth...

Un geste de colre chappa au marquis, mais rsolu  se contenir, il ne
rpliqua pas et c'est seulement aprs avoir arpent cinq on six fois le
fumoir que, se sentant plus calme, il revint au vicomte.

--En vrit, reprit-il, je ne vous reconnais plus. Est-ce bien vous que
la frayeur gare  ce point? Et quand cela, s'il vous plat? La veille
du succs.

--Je voudrais vous croire...

--Les faits sont l!... Ce matin je pouvais douter encore, mais  cette
heure, et grce  ce vaniteux idiot qui a nom Wilkie, je suis sr,
entendez-vous, rigoureusement, mathmatiquement sr du succs... Que
va-t-il arriver?... Maumjan, qui m'est tout dvou et qui est bien le
gredin le plus avide et le plus rou que je sache, va rdiger une telle
plainte que demain soir Marguerite couchera en prison. On citera des
tmoins. Par ce qu'a dit Casimir, vous savez ce que diront les autres
domestiques... La voil donc presque convaincue de vol. Pour ce qui est
de l'empoisonnement, vous avez entendu le docteur Jodon... Puis-je
compter sur lui? videmment, oui, si je paye sans marchander... Eh bien!
je payerai...

Tout cela ne rassurait pas M. de Coralth.

--L'accusation d'empoisonnement tombera, dit-il, ds qu'on retrouvera
cette fameuse fiole dont M. de Chalusse a bu deux cuilleres...

--Pardon!... on ne la retrouvera pas.

--Parce que...

--Parce que, cher ami, je sais o elle est, cette fiole... Elle est dans
le secrtaire du comte. Aprs-demain, elle n'y sera plus.

--Et qui l'en retirera?

--Un homme adroit qui m'a dnich Mme Lon, un certain Vantrasson...
Tout a t parfaitement combin et prvu... La nuit prochaine ou la
suivante, au plus tard, Mme Lon, introduira son protg  l'htel de
Chalusse par la porte du jardin, dont elle a gard la clef. Le
Vantrasson, qui connat la distribution de l'htel, crochtera le
secrtaire et s'emparera de la fiole. Il y a les scells, me direz-vous.
C'est juste... Mais l'homme affirme que les enlever et les replacer sans
laisser de traces ne sera qu'un jeu pour lui... Pour ce qui est de la
serrure, comme elle a dj t force le jour de la mort de M. de
Chalusse, un second crochetage ne s'apercevra pas...

Le vicomte, d'un air ironique, approuvait.

--Parfait, dit-il. Seulement l'autopsie rvlera l'inanit de
l'accusation.

--Naturellement. Mais l'autopsie demande du temps. Or, qu'est-ce que je
veux? Que Mlle Marguerite se voie compromise au point de se croire
perdue. Aprs huit ou dix jours de secret et les tortures de
l'instruction, son nergie sera brise. Que pensez-vous qu'elle rponde
alors  un homme qui lui dira: Je vous aime. Pour vous, je tenterai
l'impossible. Jurez-moi de devenir ma femme si je parviens  faire
clater votre innocence?...

--Je pense qu'elle rpondra: Sauvez-moi, et je vous pouse!...

M. de Valorsay battit des mains.

--Bravo!... s'cria-t-il, c'est vous qui l'avez dit. Reconnaissez-vous,
maintenant, que vos noirs pressentiments sont autant de chimres!...
Oui, elle jurera, et je la sais femme  tenir son serment quand elle
devrait en mourir de douleur. Et moi, le lendemain, j'irai trouver le
juge d'instruction, et je lui dirai: Marguerite une voleuse!... Ah!
monsieur, quelle pouvantable erreur! Un vol a t commis, c'est vrai,
mais je connais le coupable, un misrable qui a cru, en anantissant une
lettre, anantir toute trace du fidi-commis qu'il avait reu...
Heureusement le comte de Chalusse tait dfiant, une seconde preuve du
dpt existe, elle est entre mes mains. Et en effet je montrerai une
seconde lettre qui prouve le fidi-commis...

Nul doute n'assombrissait sa joie, il n'apercevait plus d'obstacles, il
triomphait.

--Et le lendemain du jour o Marguerite sera ma femme, poursuivit-il, je
retrouverai au fond d'un tiroir certain acte que M. de Chalusse m'avait
remis lorsque j'tais sur le point de devenir son gendre, et par lequel
il reconnat sa fille Marguerite, et l'institue sa seule et unique
hritire... Et cet acte est parfaitement en rgle et inattaquable,
Maumjan, qui l'a examin, me le garantit. On ne peut pas valuer 
moins de dix millions ce que laisse le comte... Cinq reviennent  la
d'Argels du chef de ses parents dont elle n'a pas recueilli la
succession, les cinq autres sont  moi!... Allons, avouez que le plan
est admirable!...

--Admirable, soit, mais terriblement compliqu... Quand il y a tant de
rouages  une machine, toujours il s'en trouve un qui se dtraque...

--Bast!...

--D'autre part, il vous faut je ne sais combien de complices...
Maumjan, le docteur, Mme Lon, Vantrasson... je ne parle pas de moi.
Tous ces gens-l manoeuvreront-ils avec la prcision voulue?...

--Tous sont aussi intresss que moi au succs...

--Puis, nous avons des ennemis... La d'Argels, Fortunat...

--La d'Argels va disparatre. Si Fortunat bouge, je le paye, Maumjan
m'a promis de l'argent.

Mais M. de Coralth avait gard pour la fin son argument le plus fort.

--Et Pascal Frailleur?... fit-il. Vous l'oubliez...

Non, le marquis de Valorsay ne l'oubliait pas... On n'oublie pas l'homme
dont on a bris la vie en le dshonorant lchement... Mais c'est d'un
ton d'insouciance bien loigne de son esprit qu'il rpondit:

--Le pauvre diable,  cette heure, doit tre en route pour l'Amrique.

Le vicomte tristement hocha la tte.

--Voil ce que je cherche en vain  me persuader, fit-il. Savez-vous que
Pascal a t chass du Palais et ray du tableau des avocats?... S'il ne
s'est pas brl la cervelle ce jour-l, marquis, c'est qu'il lui restait
un espoir de rhabilitation... Ah! si vous le connaissiez comme moi,
vous ne seriez pas si tranquille!...

Le bruit de la porte, s'ouvrant brusquement, lui coupa la parole.

Dj le marquis fronait le sourcil; l'inquitude remplaa la colre,
quand il vit apparatre Mme Lon, ronge et tout essouffle.

--Et pas un fiacre!... gmissait-elle. C'est comme un sort!... Je suis
venue  pied, et j'ai couru tout le long de la route... Aussi, je suis
creve...

Sur quoi, elle se laissa tomber sur un fauteuil.

M. de Valorsay tait devenu fort ple.

--Ah! remettez vos simagres  un autre jour, dit-il brutalement. Qu'y
a-t-il? Parlez.

La digne femme de charge leva les bras au ciel, et d'un accent plaintif:

--Des tas d'histoires!... gmit-elle. D'abord, Mlle Marguerite a
crit deux lettres... A qui? impossible de le savoir. Secondement, elle
est reste hier plus d'une heure dans le salon, avec le fils du
gnral, le lieutenant Gustave, et en se quittant, ils se sont donn
une poigne de main, comme une paire d'amis, en disant: C'est convenu.

--Si ce n'est que cela!

--Minute, vous allez voir... Ce matin, Mademoiselle est alle avec
Mme de Fondge chez la baronne Trigault. Que s'est-il pass? Il faut
que ce soit terrible, car on a ramen Mademoiselle comme morte, dans une
voiture du baron...

--Vous entendez, vicomte, fit M. de Valorsay.

--Trs-bien! j'aurai l'explication demain.

--Enfin, reprit Mme Lon, voil le bouquet: Ce soir, sur les cinq
heures, je revenais de faire une commission, quand il me semble voir
mademoiselle sortir et remonter la rue Pigalle... Moi qui la croyais
couche, je me dis: C'est drle. Je hte le pas... C'tait bien elle.
Naturellement je la suis... Et qu'est-ce que je vois? Mademoiselle qui
s'arrte  causer avec une espce de vaurien en blouse. Ils ont chang
un billet, et dare dare Mademoiselle est rentre. Et me voil... Sr,
elle trame quelque chose... Que faire?...

Si M. de Valorsay fut effray, il n'en parut rien sur son visage.

--Merci de votre empressement, chre dame, pronona-t-il; mais tout cela
n'est rien... Rentrez bien vite, vous recevrez demain mes
instructions...




XVI


Grande avait t la surprise de Mlle Marguerite le jour o, chez M.
Isidore Fortunat, elle avait vu tout  coup Victor Chupin s'avancer vers
elle, et d'une voix mue s'crier:

--Que je perde mon nom, mademoiselle, si avant quinze jours je ne vous
ai pas retrouv M. Frailleur.

Il est vrai que, ce jour-l, l'employ de M. Fortunat n'tait pas mis 
son avantage.

Pour pier plus commodment M. de Coralth, il avait revtu sa vieille
dfroque; et, dame!... avec sa blouse et ses chaussures fatigues, avec
ses cheveux ramens sur les tempes et sa casquette de toile cire, il
avait tout l'air d'un parfait garnement...

Cependant, tel est l'empire de la passion vraie, que Mlle Marguerite
ne douta, pas une seconde du dvouement de cet trange auxiliaire.

Faut-il le dire? Il lui inspira plus de confiance que n'en avait obtenu
M. Fortunat avec ses faons obsquieuses et sa voix plus douce que miel.

Le regard de l'employ du moins tait franc et direct...

Aussi presque sans hsitation:

--J'accepte vos services, monsieur, rpondit-elle.

C'tait bien  lui que cette belle jeune fille parlait de sa voix pure
et sonore comme le cristal, c'tait bien  lui!... Victor Chupin se
sentit grandi d'une coude.

--Ah!... vous avez raison de compter sur moi, reprit-il, en se frappant
du poing sur la poitrine  la dfoncer, car il y a quelque chose qui bat
l-dedans... seulement...

--Quoi, monsieur?...

--Je me demande si vous consentiriez  faire ce que je dsirerais... Ce
serait bien utile, mais si a doit vous gner, n'en parlons plus...

--Et que dsireriez-vous?...

--Vous parler tous les jours... Comme cela, je vous dirais mes
dmarches, et vous me donneriez les renseignements dont j'aurais
besoin... Je sais bien que je ne peux pas aller sonner chez M. de
Fondge et demander  vous dire deux mots... Mais il y a d'autres
moyens... Par exemple, tous les soirs,  cinq heures prcises, je
passerais rue Pigalle, et, pour vous avertir que je suis l, je
donnerais un signal, tenez, comme cela: pi... ouit!... Alors, sans
faire semblant de rien, vous descendriez ds que vous le pourriez, et je
vous dbiterais mon petit boniment... sans compter que je vous serais
crnement utile pour vos commissions...

Mlle Marguerite rflchit un moment, puis inclinant la tte:

--Ce que vous me demandez est praticable, pronona-t-elle... A partir de
demain, tous les soirs vers cinq heures je serai aux aguets... Si une
demi-heure aprs le signal je n'tais pas descendue, c'est que je serais
retenue...

Chupin et d tre satisfait... Eh bien, non! Il avait une autre requte
encore  prsenter, et l'instinct,  dfaut de l'ducation, lui en
disant l'inconvenance, il n'osait...

Mme son embarras tait si visible, et il tortillait sa casquette si
dsesprment que la jeune fille, doucement, lui demanda:

--Qu'y a-t-il encore, monsieur?...

Il hsita... puis, prenant son courage  deux mains:

--Voil!... fit-il. Je ne connais pas M. Frailleur... Est-il grand ou
petit, blond, brun, gras, maigre?... Je n'en sais rien. Je me trouverais
nez  nez avec lui que je ne pourrais pas dire: C'est lui! Ce serait
une autre paire de manches si je voyais seulement une photographie de
lui...

Mlle Marguerite rougit extrmement; mais c'est de l'accent le plus
simple qu'elle dit:

--Demain, monsieur, je vous remettrai la photographie de M.
Frailleur...

--Alors, s'cria Victor Chupin, nous sommes des bons!... N'ayez pas
peur, Mademoiselle,  nous deux nous ferons voir le tour aux malins...
Je suis l, pour un coup, et je rponds de la casse...

Tmoin muet de cette scne, M. Fortunat crut devoir intervenir. Il
n'tait que mdiocrement satisfait de l'importance soudaine dont se
grandissait son employ; mais que lui importait, aprs tout, pourvu
qu'il ft veng de Valorsay.

--Victor est un garon capable et sr, mademoiselle, dclara-t-il, c'est
moi qui l'ai dress. Vous vous trouverez bien, je crois, de ses
services...

Un as-tu fini, vieux poseur!... monta aux lvres de Chupin... Il le
retint par respect pour Mlle Marguerite.

--Voil donc qui est dit, pronona-t-elle,  demain...

Et, souriante, comme on fait quand on conclut un march, elle tendit la
main  Chupin.

Ah! s'il n'et cout que son inspiration, il se ft jet  genoux pour
la baiser, cette main blanche et exquise comme jamais il n'en avait
vu... A peine osa-t-il l'effleurer du bout des doigts, et encore il
changea deux ou trois fois de couleur...

--Quelle femme! m'sieu, s'cria-t-il ds qu'elle fut sortie. Une
reine!... On se ferait hacher pour elle... Et bonne et fute... Vous
avez vu, m'sieu, elle ne m'a rien offert... Elle a compris que si je
travaille pour elle, c'est pour moi, pour mon contentement, de tout
coeur et pour l'honneur... Cristi! aurais-je bisqu si elle m'avait
offert de l'argent?... Aurais-je t assez vex, assez aplati.

Chupin ravi qu'on ne rtribut pas ses peines!... C'tait si bien le
monde renvers, que M. Fortunat en demeura abasourdi.

--Deviendriez-vous fou, Victor?... fit-il.

--Fou? moi!... jamais de la vie... Je deviens...

Il s'arrta court. Il allait dire: honnte homme. Mais de mme qu'il
ne faut point parler de corde dans la maison d'un pendu, il est certains
mots qu'on ne doit jamais prononcer devant certaines gens... Chupin
savait cela, aussi se reprenant vivement:

--Quand je serai trs-riche, m'sieu, ajouta-t-il, quand je serai
banquier et que j'aurai des tas d'employs, qui passeront leurs journes
 compter mes pices de cent sous derrire des grillages, je veux une
femme comme celle-l... Mais je file, bien au revoir, m'sieu...

Et voici comment et pourquoi l'honnte Mme Lon avait surpris sa
chre demoiselle en grande conversation avec un vaurien en blouse.

C'est que Victor Chupin n'tait pas un garon  promettre et  ne point
tenir.

S'il tait difficile  mouvoir, comme tous ceux dont l'existence a t
pnible, ses motions durables ne s'vaporaient pas en vaines
protestations... Quand l'enthousiasme vibrait en lui, ce n'tait pas
pour un jour...

Retrouver Pascal Frailleur devint son ide fixe. Tche difficile, dans
les conditions o il l'entreprenait.

Quel tait en effet le point de dpart de ses investigations?... Il
savait que Pascal habitait rue d'Ulm, et qu'il en tait parti
soudainement avec sa mre, en annonant qu'il se rendait en Amrique. A
cela se bornait le positif. Pour ce qui est des conjectures, Chupin
tait persuad, sur la foi de Mlle Marguerite, que Pascal n'avait pas
quitt Paris et y attendait l'occasion de se rhabiliter, en se vengeant
de M. de Coralth et du marquis de Valorsay...

Avec ces seuls indices, esprer dcouvrir un homme ayant intrt  se
cacher, dans une ville comme Paris, n'est-ce pas folie?...

Ainsi ne pensait pas Chupin. Lorsqu'il avait dclar qu'il rpondait de
tout, c'est qu'il avait, ainsi qu'il le disait, son ide.

C'est pourquoi, en sortant de chez M. Fortunat, il courut tout d'une
haleine rue d'Ulm.

Le concierge de l'ancienne maison de Pascal n'tait pas poli. C'tait ce
mme homme qui avait rpondu si brutalement  Mlle Marguerite. Mais
Chupin possdait l'art de drider les portiers les plus rbarbatifs et
de leur arracher les renseignements dont il avait besoin.

Il apprit de celui-ci que c'tait le 16 octobre,  neuf heures du soir,
que Mme Frailleur, aprs avoir fait charger ses bagages sur un
fiacre, y tait monte en disant au cocher: Place du Havre, au chemin
de fer!...

Chupin et bien voulu savoir le numro du fiacre, il ne voulait mme que
cela... Le concierge l'ignorait, mais il dclara que Mme Frailleur
avait envoy chercher cette voiture par sa femme de mnage, laquelle
demeurait  deux pas, rue Mouffetard...

L'instant d'aprs, Chupin frappait  la porte de cette femme de mnage.

C'tait une digne personne, qui regrettait amrement ses matres. Elle
confirma les dires du portier, mais elle avait oubli le numro du
fiacre. Tout ce qu'elle put dire, c'est qu'elle l'avait pris  la
station de la rue Soufflot et que le cocher tait un gros rjoui.

Chupin se rendit rue Soufflot.

Malheureusement le surveillant de la station tait d'une humeur
massacrante. Il commena par demander de quel droit on le questionnait,
pourquoi et si on le prenait pour un mouchard?... Il ajouta que son
mtier consistait  crire sur un carnet le numro de tous les fiacres
de la station,  viser  l'arrive et au dpart la feuille des cochers,
et qu'il ne pouvait fournir aucune indication...

videmment, il n'y avait rien  attendre de ce surveillant farouche...
Chupin ne l'en salua pas moins civilement, et une fois hors de sa petite
cabine:

--Mauvaise affaire!... grommela-t-il piteusement. Il faudrait voir
maintenant  trouver autre chose.

Dcourag, il ne l'tait aucunement, mais seulement dconcert et fort
perplexe.

Ah!... s'il et eu en poche une carte de la prfecture de police, si
seulement son extrieur et t de ceux qui imposent, il ne se ft point
senti embarrass... Suivre  la piste,  travers Paris un fiacre charg
de bagages, et t pour lui aussi facile que de suivre dans la nuit un
homme portant un fanal.

Mais, infime, chtif, sans appui ni recommandations, sans autres moyens
que son aplomb et son exprience du pav de sa ville, tout pour lui
devenait obstacle.

Debout sur le trottoir, devant l'cole de droit, il avait retir sa
casquette, et furieusement se grattait la tte, quand tout  coup:

--Suis-je assez bte! s'cria-t-il si haut que plusieurs passants se
dtournrent pour voir qui s'adressait cette pithte peu flatteuse.

C'est qu'il venait de se rappeler un des dbiteurs de M. Isidore
Fortunat, qu'il tait all tourmenter bien souvent pour lui arracher
quelques malheureuses pices de cent sous et qui tait employ 
l'administration centrale de la Compagnie des Petites-Voitures.

--Si quelqu'un peut me tirer de peine, pensa-t-il, c'est ce gars-l...
Pourvu qu'il soit encore  son bureau!... Allons, Victor, mon fils, haut
le pied!...

Ce qu'il y avait de pis, c'est qu'il ne pouvait se prsenter  ce bureau
vtu comme il l'tait... Bon gr mal gr, il lui fallait passer chez
lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, pour y endosser sa redingote d'employ
aux recouvrements de M. Fortunat...

Il prit une voiture  ses frais, il se hta tant qu'il put, mais les
courses taient longues, et dix heures sonnaient lorsqu'il arriva 
l'administration centrale, avenue de Sgur.

Bonheur inespr!... Son homme, charg d'un travail particulier de
pointage, revenait chaque soir aprs son dner, et il tait l!...

C'tait un brave garon, un pauvre diable qui gagnait quinze cents
francs par an, qui en dpensait deux mille et, comme de juste, qui
employait le plus clair de son intelligence  dfendre contre ses
cranciers ses maigres appointements.

Il eut un geste furibond en reconnaissant Chupin, et son premier mot
fut:

--Je n'ai pas le sou!

Chupin, lui, avait aux lvres son meilleur sourire.

--Quoi!... fit-il, vous pensez que je viens vous rclamer de l'argent,
ici,  cette heure! Vous me prenez pour un autre!... Je viens simplement
vous demander un service...

Le front assombri de l'employ s'claira.

--Puisque c'est ainsi, asseyez-vous donc, dit-il, et voyons ce dont il
s'agit...

--Voil: le 16 octobre,  neuf heures du soir, une dame, demeurant rue
d'Ulm, a envoy chercher un fiacre  la station de la rue Soufflot, y a
fait charger ses bagages, et s'est fait conduire, on ne sait o... Comme
cette dame est parente du patron, il voudrait la rejoindre, et donnerait
bien cent francs, plus que vous ne lui devez, pour savoir le numro du
fiacre... Il prtend que ce numro, vous le lui diriez, si vous le
vouliez... C'est impossible, n'est-ce pas?...

Plus encore que la remise de la dette, le doute de Chupin moustilla
l'employ.

--Rien n'est plus simple, au contraire, dclara-t-il, fier d'expliquer 
un profane l'ingnieux mcanisme de son administration... Vous ayez bien
dix minutes...

--J'aurai dix jours, s'il faut.

--Alors, vous allez voir.

Il se leva, passa dans le bureau voisin, et l'instant d'aprs reparut
portant un norme carton vert.

--L dedans, fit-il, sont les feuilles de contrle que chaque station
envoie tous les soirs au bureau central...

Il ouvrit le carton, en examina rapidement le contenu, et d'un ton
joyeux:

--Nous y sommes!... dit-il. Voici la feuille du surveillant de la rue
Soufflot pour le jour indiqu, 16 octobre... Voyons le mouvement des
voitures entre neuf heures moins un quart et neuf heures un quart...
Cinq fiacres sont arrivs  la station... Inutile de nous occuper de
ceux-l... Trois l'ont quitte, portant les numros 1781, 3025 et
2140... c'est un de ces trois-l qu'a pris la parente de votre patron...

--C'est trois cochers  interroger...

L'employ haussa les paules.

--A quoi bon? pronona-t-il. Ah! vous ne connaissez pas tous nos moyens
de contrle! Les cochers sont fins, mais la Compagnie n'est pas bte...
Moyennant cent cinquante mille francs que lui cote annuellement sa
police, elle sait heure par heure ce que font ses voitures... Je vais
chercher la feuille des cochers des trois numros, et l'une d'elles,
certainement, nous renseignera.

Cette fois, les investigations furent assez longues, et Chupin
commenait  s'impatienter, quand l'employ agita triomphalement une
feuille de papier sale et toute fripe, en s'criant:

--Quand je vous disais!... Voici la feuille du fiacre 2140... lisez,
tenez, l: Vendredi, neuf heures dix minutes du soir, charg rue
d'Ulm!... Que pensez-vous de a?...

--C'est patant!... Mais o prendre le cocher?...

--En ce moment, je ne sais, il est dehors. Mais comme il est de ce
dpt, si vous voulez l'attendre, il finira toujours par rentrer...

--Je l'attendrai... Seulement, comme je n'ai pas dn, il faut que
j'aille manger un morceau... A une autre fois!... Je vous promets que M.
Fortunat vous renverra votre billet...

Chupin, en effet, avait grand faim, et c'est au pas de course qu'il
gagna un petit restaurant qu'il avait remarqu en venant. L, pour
dix-huit sous, il dna comme un prince; il s'offrit en manire de
rcompense une tasse de caf et un petit verre, et c'est ainsi lest
qu'il retourna au dpt.

Le fiacre 2140 n'tant pas rentr en son absence, il se mit en faction 
la porte.

Ah!... sa patience et t mise  une rude preuve, s'il n'et possd 
fond l'art d'attendre, car c'est un art difficile que de savoir rester
en observation sans trop s'ennuyer, sans attirer surtout l'attention...

Il tait un peu plus de minuit, lorsque Chupin, non sans un battement de
coeur, vit entrer dans la cour la voiture tant dsire...

Lentement le cocher descendit de son sige, passa au bureau du
contrleur verser son gain de la journe et rendre sa feuille de
retour et sortit...

C'tait bien un gros rjoui, ainsi que l'avait annonc la femme de
mnage, et qui ne fit point de faons pour accepter un verre de
n'importe quoi chez un marchand de vin rest ouvert...

Il crut ou ne crut pas l'histoire que lui conta Chupin, pour justifier
ses questions, le fait est qu'il y rpondit sans difficults.

Il se souvenait si bien d'avoir charg rue d'Ulm, qu'il put donner le
signalement de la bourgeoise, une vieille dame respectable, dire le
nombre des colis, malles ou chapelires, et en dcrire la forme.

Il avait conduit sa pratique  la gare de l'Ouest, rive droite, et
s'tait arrt devant l'entre de la rue d'Amsterdam. Et quand les
facteurs du chemin de fer s'taient approchs, en demandant, selon
l'usage: Pour o les bagages? la vieille dame avait rpondu: Pour
Londres.

Chupin,  cette dclaration, faillit tomber de son haut.

Dans son opinion, Mme Frailleur n'avait command de la conduire au
chemin de fer du Havre que pour drouter les poursuites. Il et pari
qu'aprs vingt tours de roue elle avait donn  voix basse au cocher sa
vritable adresse...

Et pas du tout...

Mlle Marguerite s'tait-elle, donc trompe?... Pascal avait-il
rellement fui devant ses ennemis, sans mme essayer de lutter?... D'un
tel homme, cela n'tait pas admissible.

Cette nuit-l, Chupin dormit mal, et le lendemain, ds cinq heures du
matin, il rdait rue d'Amsterdam, collant l'oeil aux devantures des
marchands de vin, cherchant quelque facteur du chemin de fer...

Il ne tarda pas  en dcouvrir un, en train de tuer le ver, dont il se
fit un camarade en moins de rien, grce  certains procds qu'il avait
pour lier promptement connaissance.

Ce facteur, malheureusement, ne savait rien, mais il conduisit Chupin 
un de ses collgues, lequel se souvint parfaitement d'avoir, dans la
soire du 16, aid  dcharger les bagages d'une vieille dame qui se
rendait  Londres.

Cependant, ces colis n'taient pas partis. La vieille dame les avait
laisss en consignation, et le surlendemain, une grosse femme aux
allures suspectes tait venue les rclamer, le bulletin de dpt  la
main, et les avait fait enlever aprs avoir acquitt les droits de
magasinage.

Ce qui fixait les souvenirs de ce digne facteur, c'tait que cette
grosse femme ne lui avait pas donn un liard de pourboire, quoiqu'il se
ft montr plus complaisant que le rglement ne l'ordonne.

Et au moment de s'loigner, elle lui avait dit de sa voix doucetre et
d'un air impudent:

--Je vous revaudrai cela, mon garon... Je tiens un dbit de vins route
d'Asnires... Si jamais vous passez par l, avec un de vos camarades,
entrez chez moi, je vous en paierai une de fameux!...

Ce qui exasprait surtout le digne facteur, c'tait cette conviction que
la grosse femme s'tait moque de lui.

--Car elle ne m'a pas dit son nom, ni son adresse, la vieille
sclrate!... grondait-il. Aussi, gare dessous, si je la repince jamais!

Dj Chupin s'loignait, peu sensible aux dolances de son donneur de
renseignements.

A cette heure, qu'il s'expliquait le stratagme employ par Mme
Frailleur pour garer les recherches, ses conjectures se changeaient en
certitude.

Il lui tait prouv que Pascal se cachait quelque part  Paris. Mais o?
Il lui tait dmontr que rejoindre la grosse femme serait retrouver
Mme Frailleur et son fils. Comment y arriver?

Cette femme avait dit qu'elle tenait un dbit de boissons route
d'Asnires; tait-ce vrai?... N'tait-ce pas probable, plutt, que cette
indication vague n'tait qu'une prcaution nouvelle?

Ce qu'il y a de sr, c'est que Chupin, qui connaissait tous les cabarets
de la route d'Asnires, ne se rappelait pas avoir jamais vu trner
derrire un comptoir une puissante matrone telle que l'avait dcrite le
facteur.

Si, cependant, il se souvenait de la Vantrasson.

Mais imaginer une communaut d'intrts quelconque entre Pascal et la
mgre du _Garni Modle_, n'tait-ce pas folie! Cependant, comme il se
trouvait dans une de ces situations o on doit tter toutes les chances,
c'est au _Garni Modle_ qu'il se rendit.

L'tablissement, depuis le soir o il y tait venu avec M. Isidore
Fortunat, n'avait pas chang... Seulement au plein jour il paraissait
plus sordide et plus sinistre... On voyait combien menaait ruine cette
grande maison reste inacheve faute d'argent, et les denres amonceles
dans la boutique faisaient dcidment horreur.

La Vantrasson n'tait pas  son poste habituel, c'est--dire  son
comptoir entre son chat noir, sa dernire affection, et les bouteilles
o elle puisait son ml-cassis, sa consolation suprme ici-bas.

Il n'y avait dans le dbit que le patron.

Assis tout au fond, devant une table, avec une chandelle allume prs de
lui, il se livrait  une occupation bizarre et qui et trangement
intrigu Chupin s'il l'et remarque.

Vantrasson faisait fondre  sa chandelle de la cire  bouteille, la
laissait tomber sur la table, y apposait un sou, en manire de cachet,
et ensuite, quand elle tait refroidie, arm d'un mince couteau de
vitrier, il s'vertuait  la dtacher du bois sans abmer l'empreinte...

Chupin ne prit pas garde  cela.

--La bourgeoise est absente, grommela-t-il, fameuse affaire!...

Et comme il avait son ide, c'est--dire un moyen de s'assurer de la
ralit ou de l'inanit de ses suppositions, il entra bravement.

Au grincement de sa porte, Vantrasson se leva si maladroitement, si
adroitement, plutt, que tous ses outils, cire, empreintes et couteau
roulrent  terre.

--Qu'est-ce qu'il faut vous servir? demanda-t-il de sa voix raille.

--Rien!... Je voudrais parler  la bourgeoise.

--Sortie!... Elle fait un mnage en ville, le matin.

C'tait un trait de lumire... Entre toutes les hypothses admissibles,
Chupin n'avait point song  celle-l qui expliquait ce qui lui avait
paru inexplicable. Mais il sut dissimuler ses tressaillements d'espoir,
et d'un air dpit:

--Comme c'est amusant... fit-il. Va falloir que je revienne...

--C'est donc un secret que vous avez  dire  ma femme?

--Jamais de la vie!

--Je suis bon pour vous rpondre, alors.

--Je ne vous cache pas que a m'irait. Je suis employ au chemin de fer
de l'Ouest, bureau des consignations, et je voudrais savoir si votre
pouse n'est pas venue ces jours passs retirer des colis.

La physionomie du marchand de vin-picier-logeur trahit cette vague et
incessante inquitude des gens qui comptent les jours par leurs mfaits.
Ce n'est qu'aprs une visible indcision qu'il rpondit:

--Oui, ma femme est alle  la gare du Havre, chercher des bagages,
l'autre dimanche...

--Parfait... Alors voil la chose: l'employ du magasin a oubli de lui
faire rendre le bulletin de dpt, ou il l'a perdu, de sorte qu'il ne le
retrouve pas... Je venais prier votre femme de voir si elle ne l'aurait
pas gard, par hasard... Quand elle rentrera, faites-lui ma commission,
et si elle le retrouvait, renvoyez-le moi par la poste...

La ruse tait grossire, mais suffisante pour tromper Vantrasson.

--A quel nom l'adresser, ce bulletin? demanda-t-il.

--Au mien, Victor Chupin.

Imprudent!... Il ne pouvait, il est vrai, souponner l'abus qu'avait
fait de son nom M. Isidore Fortunat le soir o il avait remis aux poux
Vantrasson un billet  ordre sign d'eux en change d'une
reconnaissance.

Mais le patron du _Garni Modle_ n'avait pas oubli le nom prononc par
M. Fortunat. Il blmit de colre, croyant voir son prtendu crancier,
et passant brusquement entre la porte et lui:

--Ainsi, fit-il, votre nom est bien Chupin, Victor...

--Mais... oui.

--Et vous tes employ au chemin de fer?

--Je viens de vous le dire.

--Ce qui ne vous empche pas de vous occuper de recouvrements, n'est-ce
pas?

Instinctivement Chupin recula, comprenant qu'il venait de faire une
sottise et ne concevant pas laquelle.

--Je m'en occupais autrefois! balbutia-t-il.

Vantrasson ne douta plus.

--Ah! tu avoues donc que tu n'es qu'une canaille!... s'cria-t-il. Tu
avoues donc que c'est toi qui as rachet pour quatre sous un vieux
billet de moi, et qui m'as envoy ici un huissier pour me saisir. Ah! tu
achtes des crances dans les faillites! Ah! tu veux faire arriver de la
peine au pauvre monde... Eh bien! puisque je te tiens, brigand, je vais
te rgler ton compte... A toi celui-l!

Et d'un terrible coup de poing il envoya rouler  l'autre bout de la
boutique son prtendu crancier...

Chupin, par bonheur tait leste... D'un bond il fut debout, et
franchissant une table la mit entre lui et son dangereux adversaire.

Rompu  ce terrible jeu qu'on appelle la savate, Chupin, le vieux
gamin de Paris se ft dfendu avec avantage s'il eut eu du champ.

Mais l, dans cet troit espace, accul dans un angle, il se vit perdu.

--Quelle tripote! pensa-t-il tout en vitant avec une prestigieuse
agilit le poing de Vantrasson, un poing  assommer un boeuf.

Il eut bien l'ide de crier  l'aide!... Mais l'entendrait-on,
viendrait-on? Et si l'on venait, la police, curieuse, ne s'en
mlerait-elle pas? Or, la police s'en mlant, il y aurait un
commencement d'enqute qui drangerait peut-tre les projets de Pascal.

Avec cette apprhension de nuire  ceux qu'il voulait servir, il se ft
fait hacher sur place plutt que de laisser chapper un cri. Rsolu  se
tirer seul du gupier, il changea de tactique et, au lieu de parer comme
il avait fait jusqu'alors, il ne songea plus qu' gagner, cote que
cote, la porte...

Il y arrivait, non sans dommage, lorsqu'elle s'ouvrit, et un jeune
homme vtu de noir et scrupuleusement ras entra, qui d'une voix bien
timbre dit:

--Eh bien! qu'est-ce que cela?

La vue de ce nouvel arrivant parut stupfier Vantrasson.

--Ah!... c'est vous, M. Maumjan, balbutia-t-il d'un air penaud... Ce
n'est rien, nous plaisantions...

M. Maumjan sembla se contenter de l'explication, et du ton indiffrent
d'un homme qui excute une commission sans savoir ce dont il s'agit:

--Comme on sait que votre femme fait mon mnage, reprit-il, on m'a
charg de vous demander si vous seriez prt pour l'affaire convenue.

--Certainement, et mme je m'en occupais encore il n'y a qu'un
instant...

Chupin n'en entendit pas davantage.....

Il s'tait prcipit dehors, les vtements en dsordre et fort meurtri,
mais ne sentant pas son mal tant sa joie tait grande.

--Celui-l est M. Frailleur, pensait-il. J'en suis sr et je vais en
avoir la preuve...

A vingt pas de l tait une btisse abandonne, Chupin s'y blottit et
attendit...

Et lorsque M. Maumjan sortit du _Garni Modle_, il le suivit...

Il le vit remonter la route d'Asnires, prendre  droite la route de la
Rvolte et finalement s'arrter devant une maison de chtive apparence.

Alors il se rapprocha bien vite, et doucement:

--M'sieu Frailleur?... appela-t-il.

Instinctivement le jeune homme se dtourna... Puis, reconnaissant sa
faute, et qu'il s'tait trahi, il bondit jusqu' Chupin, et lui
saisissant les poignets, qu'il serra  les briser...

--Malheureux!... fit-il; qui es-tu, qui t'a charg de me suivre, que me
veux-tu?...

--Pas si fort, m'sieu, ne serrez pas si fort! Vous me faites mal!... Je
vous suis envoy par Mlle Marguerite...




XVII


--Faites, mon Dieu!... faites que Pascal vienne bientt  mon aide!

Ainsi, du plus profond de son me, priait Mlle Marguerite en quittant
M. Isidore Fortunat.

C'est que dsormais la tnbreuse intrigue dont elle tait victime
n'avait plus de secrets pour elle. Compltant par les renseignements
qu'on venait de lui donner ses informations personnelles et ses
conjectures, elle touchait en quelque sorte du doigt la vrit.

Mais loin de la rassurer, le traqueur d'hritages l'avait pouvante
en lui dvoilant l'exacte situation du marquis de Valorsay.

Quels ne devaient pas tre les transports de rage de ce viveur ruin,
rduit aux derniers expdients,  qui tout manquait, et qui se sentait
glisser des sommets de son opulence dans les cloaques de la misre
honteuse et mrite... De quoi ne serait-il pas capable, pour conserver
un an, un mois, un jour de plus les apparences de sa grande vie!...
N'avait-on pas pu dj mesurer les profondeurs de sa sclratesse?...
Reculerait-il devant un meurtre!...

Et la pauvre jeune fille se demandait, toute frissonnante, si Pascal
tait vivant encore, et comme en une vision funbre, il lui semblait
apercevoir son cadavre tendu sanglant au dtour de quelque ru
carte...

Quels dangers ne la menaaient pas elle-mme!... Car si elle connaissait
le pass, elle ne pouvait prvoir l'avenir... Que signifiait la lettre
de M. Valorsay, et quel sort lui rservait-il, pour chanter ainsi
victoire d'avance?...

L'impression fut si terrible, qu'elle hsita un moment  courir chez le
vieux juge de paix rclamer sa protection et lui demander un asile...

Mais cet accs d'pouvante dura peu. Perdrait-elle donc son nergie, sa
volont faiblirait-elle au moment dcisif?...

--Non, mille fois non! rpta-t-elle. Prir, soit; mais prir en
luttant.

Et, en effet,  mesure qu'elle approchait de la rue Pigalle, elle
s'efforait de chasser ses apprhensions sinistres pour ne s'inquiter
plus que du prtexte qu'elle donnerait si on s'tait aperu de sa longue
absence.

Proccupation superflue! De mme qu' son dpart, elle trouva la maison
livre aux seuls domestiques,  ces trangers fournis la veille, au
hasard, par le bureau de placement.

C'est que de graves intrts retenaient dehors le gnral et Mme
de Fondge. Le mari avait ses chevaux  montrer, la femme  courir les
magasins. Quant  Mme Lon, elle devait tre retenue dehors par cette
fameuse famille qu'elle s'tait si soudainement improvise...

Seule, libre de tout espionnage, ayant  se dfendre du dcouragement,
Mlle Marguerite s'tait mise  crire, quand un valet vint lui
annoncer que sa couturire tait l, demandant  lui parler...

--Qu'elle entre!... rpondit-elle avec une vivacit singulire,
faites-la bien vite entrer.

Une femme d'une quarantaine d'annes, de l'extrieur le plus simple et
le plus distingu, parut.

En fournisseuse bien style, elle s'inclina respectueusement tant que le
domestique fut l; mais, ds qu'il sortit, elle s'avana vers Mlle
Marguerite, et lui prenant les mains:

--Chre demoiselle, dit-elle, je suis la belle-soeur de votre vieil
ami le juge de paix. Ayant un avis pressant  vous faire parvenir, il
cherchait, selon vos conventions, une personne de confiance pour ce rle
de couturire, quand je me suis offerte, pensant qu'il n'en trouverait
pas de plus sre que moi...

Une larme brilla dans les yeux de Mlle Marguerite... La moindre
preuve d'intrt est si douce au coeur des malheureux abandonns!...

--Comment vous remercier jamais, Madame! balbutia-t-elle d'une voix
mue!...

--En ne me remerciant pas... et en lisant bien vite la lettre que voici.

Cette lettre tait ainsi conue:

Chre enfant, disait le vieux juge de paix, je suis enfin sur la piste
des voleurs. Mis en rapport avec les gens dont M. de Chalusse avait reu
des fonds la surveille de sa mort, j'ai eu l'insigne et l'inespr
bonheur d'obtenir d'eux le dtail minutieux des valeurs au porteur et le
numro des billets de banque qui se trouvaient dans le secrtaire...
Avec cela, infailliblement, nous atteindrons le ou les coupables et nous
les confondrons... Les F... se livrent  de folles dpenses,  ce que
vous m'crivez; tchez de savoir et de me dire le plus tt possible o
et chez quels fournisseurs. Encore une fois, je rponds du succs; nous
les prendrons la main dans le sac... Courage!

--Eh bien!... demanda la fausse couturire, quand elle vit que Mlle
Marguerite avait termin, que dois-je dire  mon beau-frre?

--Que demain, trs-certainement, il aura les renseignements qu'il me
demande. Je ne sais aujourd'hui que le nom du carrossier chez qui M. de
Fondge a achet ses voitures.

--Donnez-le moi par crit, ce sera toujours cela.

Mlle Marguerite le lui remit, et heureuse trs-certainement, car elle
tait femme, de se trouver mle honntement  une intrigue, elle sortit
en rptant le mot du vieux juge:

--Courage!...

Il n'tait plus besoin d'en souhaiter  Mlle Marguerite. L'assurance
d'tre si puissamment seconde centuplait sa vaillance. L'avenir qu'elle
voyait si sombre l'instant d'avant s'clairait. Par la lettre confie 
la photographie Carjat, elle tenait peut-tre le marquis de Valorsay;
le juge de paix, grce aux numros des billets de banque, devait
fatalement prendre les Fondge. La protection de la Providence lui parut
manifeste.

Aussi, est-ce d'une physionomie placide et presque souriante qu'elle
accueillit successivement Mme Lon, qui rentrait extnue, puis
Mme de Fondge, qui revenait suivie de deux garons de magasin
chargs de paquets, et enfin le gnral, qui amenait son fils, le
lieutenant Gustave.

C'tait, ce lieutenant, un assez beau garon de vingt-sept ans,  l'air
insignifiant et bon enfant,  l'oeil riant, fort moustachu, faisant
sonner haut ses perons, et portant crnement l'uniforme un peu thtral
du 13e rgiment de hussards.

Il s'inclina devant Mlle Marguerite avec un sourire trop avantageux
pour n'tre pas dplaisant, et d'un geste non moins triomphant, il lui
offrit son bras pour passer dans la salle  manger, quand un domestique
vint annoncer que Madame la comtesse tait servie.

Place en face de lui,  table, la jeune fille ne pouvait s'empcher
d'observer curieusement,  la drobe, l'homme qu'on et voulu lui
donner pour mari.

Jamais elle n'avait rencontr un plus parfait contentement de soi uni 
une si complte banalit.

Et cependant il tait clair qu'il se mettait en frais pour elle, et qu'
l'instigation de ses parents, sans doute, il se posait en prtendant, et
en prtendant sr d'tre agr, qui plus est. Il cherchait  briller, il
s'talait, il se dveloppait, pour employer une de ses expressions.

Il est vrai qu' mesure que s'avanait le dner, sa conversation peu 
peu haussait le ton. De gourm qu'il semblait au potage, il s'tait
anim insensiblement, et trois ou quatre aventures de garnison, qu'il
conta vers le dessert, malgr les coups d'oeil furibonds de sa mre,
ne devaient laisser ignorer  personne qu'il avait eu prs des femmes
les plus grands succs.

C'tait la bonne chre qui lui dliait ainsi la langue, il n'y avait pas
 en douter, et mme, en dgustant un verre de ce Chteau-Laroze que
Mme Lon prisait si fort, il lui chappa d'avouer  sa mre que si
elle lui et donn une pension pareille, lors de son dernier cong, eh
bien, sacr tonnerre! il et demand une prolongation...

Le caf une fois servi cependant, la causerie, contre l'ordinaire, se
refroidit, languit et tomba presque.

Mme de Fondge, la premire, sous prtexte de donner quelques ordres,
disparut. Le gnral se leva ensuite et sortit, pour aller fumer,
dclara-t-il, un cigare. Finalement, Mme Lon  son tour s'esquiva
sans rien dire.

Ainsi, Mlle Marguerite restait seule avec le lieutenant Gustave.

Que cette dsertion et t concerte, elle ne pouvait conserver la
moindre incertitude  cet gard... Mais quelle ide M. et Mme de
Fondge avaient-ils donc de son esprit!... Le procd la rvolta si fort
qu'elle fut sur le point de se lever et de se retirer comme les
autres... La raison la retint; elle se dit que peut-tre ce jeune homme
lui fournirait quelques indications prcises, et elle resta...

Lui, fort rouge, semblait plus embarrass qu'elle; toute sa verve tait
tombe...

Accoud sur la table, il tenait de la main droite un petit verre 
demi-plein d'eau-de-vie, qu'il fixait avec une obstination singulire,
comme s'il et espr y trouver quelque sublime inspiration.

Enfin, aprs un gros moment du plus gnant silence:

--Mademoiselle, commena-t-il, aimeriez-vous  tre la femme d'un
officier?--Il prononait off'cier.

--Je ne sais...

--Bah!... vraiment!... Mais au moins, j'espre, vous devinez pourquoi je
vous fais cette question?

--Non!...

Tout autre que l'agrable lieutenant, dcontenanc par le ton sec de
Mlle Marguerite, se ft arrt court.

Lui ne le remarqua pas. L'effort qu'il faisait pour se dclarer et la
volont d'tre loquent et persuasif absorbaient toutes ses facults.

--Alors, mademoiselle, reprit-il, permettez que je m'explique... Nous
nous voyons ce soir pour la premire fois, mais sans qu'il y paraisse,
ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais... Voici je ne sais
combien de temps que mon pre, que ma mre surtout, me chantaient vos
louanges... Mlle Marguerite par-ci, Mlle Marguerite par-l... Ils
ne tarissaient pas. Coeur, esprit, talent, beaut, vous runissiez 
les entendre tous les dons de la femme... Et ils s'puisaient  me
rpter: Ah! il ne sera pas  plaindre, celui qu'elle choisira. Si
bien que, moi, flairant un mariage, je me dfiais et je vous avais quasi
prise en grippe. Oui, d'honneur! j'arrivais avec les plus dtestables
prventions. Je vous ai vue, tout a t chang. Ds en entrant, j'ai
senti au coeur un coup comme jamais de ma vie... et je me suis dit:
Lieutenant, mon ami, c'est fini, vous tes pinc!

Ple de colre, tonne et humilie, la jeune fille coutait, la tte
basse, cherchant, sans les trouver, des termes pour traduire les
sensations qui l'agitaient.

Lui, au contraire, comprenant bien qu'il produisait un effet, et ne
discernant pas lequel, s'enhardissait, et donnant  sa voix les
inflexions qu'il jugeait les plus tendres et les plus passionnes, il
poursuivait:

--Qui donc,  ma place, n'et de mme subi le charme!... Comment voir,
sans tre troubl jusqu'au fond de l'me, ces yeux si beaux, ces
merveilleux cheveux noirs, ces lvres au sourire si doux, cette dmarche
enchanteresse, toutes ces grces, toutes ces sductions!... Comment
entendre sans une nivrante motion, cette voix au timbre plus pur que
le cristal... Ah! que ma mre tait loin de la vrit!... Mais on ne
dpeint pas les perfections d'un ange! Pour qui a le bonheur... ou le
malheur de vous connatre, il ne saurait y avoir ici-bas d'autre femme
que vous!...

Insensiblement il avait rapproch sa chaise, il avana la main pour
prendre celle de Mlle Marguerite, et sans doute la porter  ses
lvres...

Mais elle, au contact de cette main, comme  celui d'un fer rouge, se
dressa brusquement, l'oeil tincelant, et d'une voix frmissant
d'indignation:

--Monsieur!... s'cria-t-elle, monsieur!...

Il en fut si interdit, qu'il demeura immobile et comme ptrifi, la
pupille dilate, le bras en l'air, balbutiant:

--Permettez, laissez-moi vous expliquer...

Elle ne l'entendit pas.

--Qui donc vous a dit que l'on pouvait impunment m'adresser de telles
paroles? poursuivait-elle. Vos parents, n'est-ce pas? Ose, vous
ont-ils dit... Et voil pourquoi ils se sont retirs, et pourquoi pas un
domestique ne parat... Ah!... c'est faire payer cher  une pauvre fille
l'hospitalit qu'on lui accorde.

Des larmes prs de jaillir tremblaient entre ses longs cils...

--A qui donc avez-vous cru parler? ajoutait-elle encore. Auriez-vous eu
cette audace, si j'avais un pre ou un frre pour vous demander raison
de vos outrages!...

Le lieutenant bondit comme sous un coup de cravache.

--Ah! vous tes dure!... fit-il...

Et une inspiration heureuse traversant son esprit:

--On n'insulte pas une femme, mademoiselle, pronona-t-il, quand, en lui
disant qu'on la trouve belle et qu'on l'aime, on lui offre son nom et sa
vie.

Mlle Marguerite haussa les paules d'un mouvement ironique, et
demeura un moment silencieuse.

Elle, si fire, elle tait cruellement blesse, mais la raison lui
disait que poursuivre cette scne, c'tait se rendre impossible une
minute de plus le sjour de la maison du gnral. Alors o aller, sans
s'exposer aux plus malveillants commentaires, et  qui demander asile?

Cependant, ces considrations seules ne l'eussent pas retenue.

Elle songea que se brouiller avec les Fondge et les quitter, c'tait
peut-tre risquer la partie o elle jouait son avenir et celui de
Pascal.

--Je dvorerai donc encore cette humiliation!... se dit-elle.

Puis, tout haut, et d'un accent d'amre tristesse:

--C'est tre peu soucieux de son nom, reprit-elle, que de l'offrir ainsi
 une femme dont on ignore tout...

--Pardon! vous oubliez que ma mre...

--Il n'y a pas huit jours que votre mre me connat, monsieur.

La plus vive surprise se peignit sur le visage du lieutenant.

--Est-ce possible!... murmura-t-il.

--Votre pre, lui, continua la jeune fille, s'est trouv cinq ou six
fois  table avec moi chez M. le comte de Chalusse, qui tait son ami...
Mais que sait-il de moi? Que tout  coup, il n'y a pas un an, je suis
arrive  l'htel de Chalusse et que M. le comte me traitait comme sa
fille... et voil tout. Qui je suis, o j'ai t leve et comment, quel
est mon pass, M. de Fondge l'ignore autant que vous...

--Mes parents m'ont dit que vous tiez la fille du comte de Chalusse,
mademoiselle...

--Et la preuve?... Ils auraient d vous dire plutt que je suis une
malheureuse enfant trouve, sans autre nom que mon nom de Marguerite...

--Oh!...

--Ils auraient d vous dire aussi que je suis pauvre, trs-pauvre, que
sans eux j'en serais peut-tre rduite  travailler pour gagner mon
pain...

Un sourire incrdule glissa sur les lvres du lieutenant...

L'ide lui vint que peut-tre Mlle Marguerite voulait l'prouver, et
cela lui rendit quelque aplomb.

--Peut-tre exagrez-vous un peu, mademoiselle, fit-il.

--Je n'exagre rien... Je ne possde au monde qu'une dizaine de mille
francs, je vous le jure par tout ce que j'ai de plus sacr.

--Ce ne serait pas mme la dot rglementaire, murmura le lieutenant.

Raillait-il, son vidente incrdulit tait-elle sincre ou joue?...
Que lui avaient dit en ralit M. et Mme de Fondge?... Lui
avaient-ils tout avou et tait-il leur complice, ou bien ne
l'avaient-ils prvenu de rien, ne pouvant prvoir comment tournerait
cette entrevue trange?

Voil ce dont Mlle Marguerite crut qu'il lui importait d'avoir la
coeur net, et trouble qu'elle tait, ne rflchissant pas 
l'incalculable porte de quelques paroles:

--Vous tes persuad que je suis riche, monsieur, reprit-elle; je ne le
comprends que trop... Si je l'tais, vous devriez vous loigner de moi
comme d'une misrable, car je le serais par un crime...

--Mademoiselle!...

--Oui, par un crime... A la mort de M. de Chalusse, deux millions qui se
trouvaient dans son secrtaire ont disparu... Qui les a vols?... On a
os m'accuser... Votre pre et d vous apprendre cela, monsieur, et
aussi quels fltrissants soupons psent encore sur moi...

Elle s'arrta... Le lieutenant tait devenu plus blanc qu'un linge...

--Grand Dieu!... s'cria-t-il, avec un accent d'horreur, et comme si
tout  coup une pouvantable lumire se ft faite dans son esprit...

Il eut un mouvement comme pour s'lancer dehors, mais se ravisant, il
s'inclina devant Mlle Marguerite, et humblement, d'une voix
trangle:

--Me pardonnez-vous, Mademoiselle... balbutia-t-il. Je ne savais ce que
je faisais... On m'avait gar, en me flattant d'esprances insenses...
Je vous en conjure, dites-moi que vous me pardonnez...

--Je vous pardonne, monsieur...

Cependant il ne s'loigna pas encore:

--Je ne suis qu'un pauvre diable de lieutenant, poursuivit-il, sans
autre fortune que mes paulettes, sans autre avenir qu'un avancement
incertain... J'ai t fou et insouciant, j'ai fait bien des sottises,
mais il n'est rien dans mon pass que je ne puisse avouer sans rougir...

Il fixait Mlle Marguerite, comme s'il et essay de lire au plus
profond de sa pense, et c'est d'un ton solennel, contrastant avec sa
lgret habituelle, qu'il ajouta:

--Si le nom que je porte venait  tre... compromis, ma carrire serait
brise, et je n'aurais plus qu' donner ma dmission... Je tenterai tout
pour que l'honneur demeure intact aux yeux du monde, et que cependant
justice soit rendue  qui on la doit... Promettez-moi de ne pas entraver
mes desseins.

Mlle Marguerite tremblait comme la feuille... Maintenant elle
comprenait son imprudence norme... Ce malheureux avait tout devin...
Cependant elle se taisait; alors lui, d'un air gar:

--Je vous en conjure, insista-t-il, voulez-vous que je me jette  vos
genoux...

Ah!... c'tait un terrible sacrifice, qu'il lui demandait l...

Mais pouvait-elle demeurer insensible devant cette douleur si
poignante...

--Je resterai neutre dsormais, murmura-t-elle, c'est tout ce que je
puis vous promettre... La Providence dcidera...

--Merci!... fit-il tristement, souponnant peut-tre qu'il tait trop
tard, merci!...

Il sortait, il avait dj ouvert la porte, un dernier espoir le ramena
prs de Mlle Marguerite, et lui prenant la main:

--Nous sommes amis, n'est-ce pas?... demanda-t-il.

Elle ne retira pas sa main inerte et glace, et d'une voix  peine
intelligible elle rpta:

--Nous sommes amis!...

Sentant bien qu'il n'obtiendrait de Mlle Marguerite rien de plus que
sa neutralit, le lieutenant se prcipita dehors, et elle retomba sur sa
chaise plus morte que vive.

--Que va-t-il arriver, grand Dieu! murmurait-elle.

Les intentions de ce malheureux jeune homme, elle pensait les avoir
pntres, et palpitante, elle prtait l'oreille, s'attendant entre le
gnral et lui,  quelque terrible explication, dont les clats
arriveraient jusqu' elle.

Presque aussitt, en effet, sa voix retentit, brve et convulsive:

--O est mon pre?...

--Le gnral vient de partir pour son cercle.

--Et ma mre?...

--Une amie de Mme la comtesse est venue la prier de l'accompagner 
l'Opra.

--Ah!... C'est de la dmence!...

Et ce fut tout. La porte d'entre s'ouvrit et se referma avec une
violence inoue, et on n'entendit plus rien que les ricanements des
valets.

N'tait-ce pas folie, en effet, de la part de M. et de Mme de Fondge
de n'avoir pas attendu pour sortir l'issue de cette entrevue, mnage
par eux, et d'o leur vie dpendait!

Mais le dlire s'tait empar d'eux depuis que tout  coup, grce  un
crime encore inexplicable, ils se trouvaient possesseurs d'une fortune
immense, o sans compter ni rflchir ils puisaient  pleines mains...
Peut-tre en se ruant furieusement au plaisir, en se htant d'assouvir
toutes leurs convoitises, cherchaient-ils aussi  s'tourdir,  oublier,
 touffer l'implacable voix de la conscience...

Ainsi songeait Mlle Marguerite, mais on ne la laissa pas longtemps
seule  ses mditations.

Par le dpart du lieutenant, la consigne videmment impose aux
domestiques se trouvait leve, et ils avaient hte de relever le
couvert...

Ayant obtenu, non sans peine, une bougie de ces serviteurs modles,
Mlle Marguerite gagna sa chambre.

Dans son trouble, elle oubliait Mme Lon, qui ne l'oubliait pas,
elle, et qui, en ce moment, blottie contre la porte du salon, se
dsolait de n'avoir pu, autant dire, rien saisir de l'entretien du
lieutenant et de sa chre demoiselle.

Rflchir... la jeune fille ne le voulait pas. Qu'elle eut ou non commis
une grande faute en se laissant deviner, et en ne sachant pas ensuite
rester impitoyable, peu importait, puisqu'elle tait rsolue  tenir la
promesse qui lui avait t arrache... Et cependant, au dedans
d'elle-mme un pressentiment mystrieux lui affirmait que le chtiment
du gnral et de sa femme n'en serait pas moins terrible, et qu'ils
trouveraient leur fils plus inexorable que le plus svre tribunal.

L'essentiel tait de prvenir le vieux juge de paix... Rapidement elle
rsuma en deux pages la scne de la soire, sre de trouver le lendemain
une occasion de jeter sa lettre  la poste.

Ce devoir accompli, et bien qu'il ft de bonne heure encore, Mlle
Marguerite se coucha et prit un livre, esprant ainsi chapper  la
douloureuse obsession de ses penses. Esprance vaine!... Ses yeux
lisaient les mots, suivaient les lignes, parcouraient les pages, mais
son esprit chappant  sa volont s'lanait  la suite de ce jeune
garon  physionomie si ruse qui lui avait jur qu'il retrouverait
Pascal.

Un peu aprs minuit seulement, Mme de Fondge rentra du thtre, et
immdiatement se mit  rprimander aigrement sa femme de chambre, qui
n'avait pas eu la prcaution de lui allumer du feu...

Le gnral ne rentra que bien plus tard, en fredonnant gaiement.

--Ils n'ont pas vu leur fils... se dit Mlle Marguerite.

Cette proccupation, jointe  toutes les autres, la tourmentait si
cruellement, qu'elle ne s'endormit qu'au jour; ce ne fut pas pour
longtemps.

Il n'tait gure que sept heures et demie, lorsqu'elle fut veille par
un remue-mnage incomprhensible et par un grand bruit de marteaux...

Elle se demandait la raison de tout ce tapage, quand Mme de Fondge,
dj pare d'une robe mirifique  trois tages et  pouf norme, entra
dans sa chambre.

--Je viens vous enlever, chre fille, dclara-t-elle... Le propritaire
se dcide enfin  nous accorder des rparations et ses ouvriers viennent
d'envahir notre appartement. Le gnral a dj dcamp, imitons-le...
Faites-vous bien belle et sauvons-nous.

Sans mot dire, la jeune fille se hta d'obir, pendant que Mme de
Fondge lui dtaillait toutes les courses qu'elles feraient et aussi le
plaisir qu'elles prendraient  essayer le merveilleux coup achet
l'avant-veille par le gnral.

Du lieutenant Gustave, pas un mot!...

Habitue aux somptueux quipages de l'htel de Chalusse, Mlle
Marguerite trouva le coup mdiocre... Il tait surtout trs-voyant et
choisi exprs, et-on dit, pour attirer les regards.

Mme de Fondge ne se fit pas faute de le montrer, ce matin-l...

Visiblement elle tait en proie  une exaltation nerveuse qui devait lui
enlever le libre exercice de ses facults...

Elle s'agitait, se remuait, elle semblait ne pouvoir tenir en place...
En moins de rien, elle visita dix magasins, demandant  tout voir,
trouvant tout affreux, payant sans compter... On et dit qu'elle voulait
acheter Paris entier...

Vers dix heures, elle trana Mlle Marguerite chez Van Klopen... Reue
en habitue, grce  ses commandes importantes depuis deux jours, elle
put enfin pntrer dans le salon mystrieux o l'illustre couturier
sert  ses clientes de prdilection l'absinthe ou le madre...

En sortant de cette respectable maison, et avant de remonter en voiture:

--O aller maintenant?... demanda Mme de Fondge  Mlle
Marguerite. J'ai donn la vole  mes gens,  cause des ouvriers, il n'y
a donc pas de djeuner  la maison... Pourquoi n'irions-nous pas toutes
deux seules au restaurant!... Les femmes du plus grand monde le font...
Vous verrez comme on nous regardera... Je suis sre que nous nous
amuserons normment...

--Ah! madame, vous oubliez qu'il n'y a pas quinze jours que le comte de
Chalusse est mort!...

Mme de Fondge eut un mouvement de dpit, mais elle se matrisa, et
d'un ton d'hypocrite compassion:

--Pauvre enfant! fit-elle, pauvre chatte chrie, c'est vrai,
j'oubliais... Cela tant, il nous faut aller demander  djeuner  la
baronne Trigault... Vous verrez quelle femme dlicieuse.

Et s'adressant  son cocher:

--Rue de la Ville-l'vque, htel Trigault, commanda-t-elle...

Debout, au milieu de sa cour, le cigare aux dents, le baron examinait
une paire de chevaux qu'on lui proposait, quand le coup de Mme de
Fondge s'arrta devant le perron...

Il ne l'aimait pas, et d'ordinaire la fuyait.

Mais prcisment parce qu'il savait le crime du gnral et les projets
de Pascal, il crut politique de se montrer aimable...

Ayant donc reconnu Mme de Fondge  travers les glaces, il s'avana
vivement, lui tendant la main pour l'aider  descendre.

--Viendriez-vous me demander  djeuner, disait-il, ce serait une
agrable...

Le reste expira dans sa gorge... Il devint cramoisi, et le cigare qu'il
tenait lui chappa des mains.

Il venait d'apercevoir Mlle Marguerite...

Son saisissement tait trop manifeste pour que Mme de Fondge ne le
remarqut pas, mais elle l'attribua  la surprenante beaut de la jeune
fille...

--Mademoiselle, fit-elle, est Mlle de Chalusse, mon cher baron, la
fille du noble et respectable ami que nous pleurons.

Ah!... il n'tait pas besoin qu'on dt au baron qui tait cette jeune
fille, il ne l'avait que trop compris.

Foudroy d'abord, une pense de vengeance terrible traversa son esprit
comme un clair... Il pensa que c'tait la Providence mme qui lui
offrait le moyen d'en finir avec une situation intolrable qu'il n'avait
pas le courage de dnouer...

Reprenant donc son sang-froid, grce  un puissant effort, il prcda
Mme de Fondge  travers les magnifiques appartements de son htel,
et d'un ton lger:

--Ma femme est dans son petit salon, au bout de la galerie, dit-il...
Elle va tre ravie... Mais moi, j'aurais un gros secret  vous
confier... Permettez que je conduise mademoiselle  la baronne, nous les
rejoindrons dans un moment.

Aussitt, sans attendre une rponse, il s'empara du bras de Mlle
Marguerite qu'il entrana jusqu' l'extrmit de la galerie...

L il ouvrit une porte, et d'une voix railleuse:

--Madame Trigault, cria-t-il, je vous prsente la fille du comte de
Chalusse...

Puis, poussant Mlle Marguerite stupfaite, et se penchant  son
oreille:

--Voil votre mre, jeune fille, ajouta-t-il tout bas.

Et, refermant la porte, il revint  Mme de Fondge.

Plus blanche que son peignoir de mousseline, la Baronne Trigault s'tait
dresse tout d'une pice...

C'tait bien toujours la mme femme qui, pauvre, et pendant que son mari
bravait la mort pour lui conqurir une fortune, avait t blouie par le
luxe du comte de Chalusse, et qui, plus tard, riche  faire envie aux
plus riches, tait descendue, les mains pleines d'or, jusqu' la boue,
jusqu' un Coralth.

Belle, la baronne l'avait t  miracle, et maintenant encore, quand
elle traversait les Champs-lyses au grand trot de ses chevaux, vtue
d'un de ces costumes excentriques qu'elle seule osait porter, bien des
murmures d'admiration montaient jusqu' elle.

Celle-l tait bien l'pouse telle que la font les moeurs et la haute
vie, la femme qui croit s'lever quand elle tombe dans le domaine des
journaux et des chroniques, sans souci de son foyer dsert, tourmente
d'un incessant besoin de mouvement et de bruit, la tte vide, le coeur
sec, n'existant que pour et par le monde, dvore par d'inassouvissables
convoitises, trempant ses lvres fltries  toutes les coupes,
malheureuse par l'impossibilit d'treindre les fantmes de son
imagination drgle, enviant tour  tour l'impudente libert des femmes
de thtre ou l'avilissement de la fille des rues, toujours en qute de
sensations nouvelles et n'en trouvant plus, puise, lasse, et se
raccrochant dsesprment  la jeunesse qui fuit...

Inaccessible  toute motion qui n'tait pas vanit, la baronne n'avait
jamais eu une larme pour les atroces souffrances de son mari... Elle
tait sre de son empire absolu sur lui; qu'importait le reste! Mme son
orgueil se dlectait de cette certitude, qu'elle pouvait, au gr de son
caprice, bouleverser ce malheureux fou, qui l'aimait en dpit de tout,
lui arracher des rugissements de douleur et de rage, et l'instant
d'aprs, d'un mot, d'un sourire, d'une caresse, le plonger dans le
ravissement d'une extase idiote.

Car c'tait ainsi, et bien souvent elle s'tait fait un jeu cruel de
l'exercice de son pouvoir.

Les jours passs, encore, aprs la scne affreuse surprise par Pascal,
elle tait revenue au baron, et elle avait obtenu de la lchet de sa
passion les trente mille francs dont M. de Coralth avait besoin pour
imposer silence  sa femme.

Et cependant,  cette heure, la baronne tremblait.

C'est que la pntration ne lui manquait pas... Elle comprenait bien
tout ce qu'avait d'alarmant la prsence de Mlle Marguerite.

Pour que son mari lui ament cette jeune fille--sa fille--il fallait
qu'il st tout et qu'il et pris quelque rsolution terrible.

Avait-elle donc puis une patience qu'elle croyait inpuisable?...

Elle n'ignorait pas que le baron avait plac son immense fortune de
faon  pouvoir se dire et paratre ruin. Si le courage lui tait venu
de rompre et de demander une sparation, qu'obtiendrait-elle des
tribunaux?... Une misrable pension alimentaire, presque rien...

Et alors, comment vivre et de quoi?... Elle entrevoyait pour ses
dernires annes l'indigence qui avait dsol sa jeunesse: la gne, la
misre hideuse et honteuse... Elle se voyait, chute effroyable, tomber
de son htel princier  un logement de quatre cents francs par an!

Non moins que Mme Trigault, Mlle Marguerite tait atterre, et
elle restait comme cloue au sol,  la place mme o le baron l'avait
pousse...

Immobiles et muettes, elles demeurrent ainsi en prsence pendant un
moment, qui leur parut un sicle...

Leur ressemblance, qui avait surpris Pascal, ne pouvait pas ne les point
frapper, plus sensible maintenant qu'elles taient l, face  face...

Mais tout tait prfrable au supplice de ce silence, et la baronne,
rassemblant ses forces en un suprme effort, le rompit.

--Vous tes la fille du comte de Chalusse, mademoiselle,
commena-t-elle.

--Je le crois, mais je n'en ai pas la preuve.

--Et... votre mre?

--Je ne la connais pas, madame, et j'espre ne la connatre jamais.

crase par cette phrase brve et dure, qui remuait en elle ses plus
mauvais souvenirs, Mme Trigault baissait la tte...

--Qu'aurais-je  dire  ma mre? poursuivit la jeune fille. Que je la
has?... Le courage me manquerait. Et cependant puis-je songer sans
amertume  la femme qui, aprs m'avoir misrablement abandonne,
voulait encore me drober  la tendresse de mon pre! Ah! j'ai t moins
rsigne que cela autrefois... La loi ne dfend pas de rechercher sa
mre; je m'tais dit que je dcouvrirais la mienne et que je me
vengerais.

--Les moyens vous ont manqu?

--Non, madame... A la mort du comte de Chalusse, on a trouv dans un des
tiroirs du secrtaire des fleurs dessches, un gant, un paquet de
lettres...

Violemment la baronne se rejeta en arrire, comme si elle et vu un
abme s'ouvrir sous ses pieds.

--Mes lettres!... s'cria-t-elle. Ah! misrable que je suis, il les
avait gardes!... C'est fini, je suis perdue, car on les a lues,
n'est-ce pas?...

--On n'a mme pas dnou le ruban qui les attachait.

--Est-ce possible!... Ne me trompez-vous pas? O sont-elles alors, o
sont-elles?

--Sous les scells.

Mme Trigault chancela.

--Alors, ce n'est qu'un sursis, balbutia-t-elle, et je n'en suis pas
moins condamne. On les lira, ces lettres maudites, lors de
l'inventaire, ncessairement, fatalement; et on verra...

L'ide de ce qu'on verrait lui rendit l'nergie du dsespoir, et
saisissant les poignets de Mlle Marguerite:

--coute, lui dit-elle, en s'approchant si prs que son souffle, comme
une flamme, brlait le visage de la jeune fille, il ne faut pas que
personne voie ces lettres, c'est impossible, je ne le veux pas... Ce
qu'elles contiennent, je vais te le dire... J'excrais mon mari,
j'aimais le comte de Chalusse d'une passion folle, et il m'avait jur
qu'il m'pouserait si je devenais veuve... Comprends-tu, maintenant?...
Le nom du poison, qui me l'avait fourni? Comment je me proposais de
l'administrer et quels seraient ses effets? Tout cela est crit en
toutes lettres de mon criture, et sign, oui sign de mon nom: femme
Trigault... Le crime a chou, mais il n'en est pas moins rel,
positif, patent, et ces lettres sont une preuve... Mais on ne les lira
pas, non, quand il me faudrait pour les anantir, mettre le feu, de ma
main,  l'htel de Chalusse...

Dsormais s'expliquaient les terreurs du comte, et l'effroi que lui
inspirait cette femme...

Complice, il avait sans doute crit, lui aussi, et de mme qu'il avait
gard les lettres de la baronne, elle devait avoir conserv les
siennes...

Ils se tenaient; le crime indissolublement les enchanait l'un 
l'autre...

Glace d'horreur, Mlle Marguerite s'tait dgage de l'treinte de
Mme Trigault.

--Je vous jure, madame, fit-elle, que tout ce qui est humainement
possible je le tenterai pour sauver votre correspondance.

--Et avez-vous quelque espoir d'y parvenir?

--Oui... rpondit la jeune fille, qui pensait  son vieil ami le juge de
paix.

mue d'une motion qu'elle ne connaissait pas, bouleverse, hors
d'elle-mme, la baronne eut une exclamation de joie.

--Ah!... tu es bonne, toi.... s'cria-t-elle. Tu es gnreuse et noble,
toi qui te venges en me rendant la vie, l'honneur, tout... car tu es ma
fille, n'est-ce pas, tu le savais... On t'avait dit, en t'amenant ici,
que c'est moi qui, excrable et dnature, t'ai lchement abandonne...

Elle s'avanait, les yeux pleins de larmes, les bras ouverts, mais
Mlle Marguerite la repoussa froidement:

--pargnez-vous, madame, pargnez-moi les souffrances d'une inutile
explication.

--Marguerite!... Seigneur Dieu!... Tu me repousses!... Aprs ce que tu
me promets de faire pour moi, tu ne me pardonnerais pas!...

--Je tcherai d'oublier, madame.

Elle fit un pas vers la porte, mais la baronne se jeta  ses genoux, et
d'une voix dchirante:

--Grce! s'cria-t-elle; Marguerite, je suis ta mre... on n'a pas le
droit de repousser sa mre...

Mais la jeune fille l'carta:

--Ma mre est morte, madame; je ne vous connais pas!

Et elle sortit sans dtourner la tte, sans voir la baronne s'affaisser
vanouie sur le parquet...




XVIII


Dans la galerie, le baron Trigault retenait toujours Mme de
Fondge...

Que lui disait-il, pour justifier l'expdient grossier qu'il avait
improvis?... Si grand tait son trouble qu'il ne le savait gure, et
peu importait, car elle ne l'coutait pas...

Sans tre prcisment fine, la bonne dame flairait quelque gros mystre,
un bon scandale peut-tre, et ses yeux ne quittaient pas la porte du
petit salon...

Ds qu'elle s'ouvrit, cette porte, et que Mlle Marguerite parut:

--Ciel, s'cria-t-elle, qu'arrive-t-il  ma pauvre enfant!

C'est qu'elle s'avanait, la malheureuse, d'un pas raide, l'oeil fixe,
les bras tendus en avant... Il lui semblait que le parquet oscillait
sous ses pieds, que les murs tremblaient, que les plafonds allaient
s'effondrer.

Mme de Fondge se jeta sur elle.

--Qu'avez-vous, ma chrie?

Hlas! la pauvre fille tait anantie, brise...

--Ce ne sera rien... balbutia-t-elle.

Et ses yeux se fermrent; ses mains, cherchant un point d'appui se
crisprent dans le vide, et elle ft tombe, sans le baron qui la retint
et la porta sur un canap.

--Au secours! criait Mme de Fondge;  l'aide! elle se meurt; un
mdecin!...

Il n'tait pas besoin de mdecin... Une des femmes de chambre de la
baronne arriva avec de l'eau frache et des sels, et Mlle Marguerite
se redressa, promenant autour d'elle un regard gar, passant et
repassant, d'un mouvement machinal, sa main sur son front moite...

--Vous sentez-vous mieux, chre mignonne? interrogea Mme de Fondge.

--Oui.

--Ah!... vous m'avez fait une belle peur! Voyez comme je tremble.

Mais la frayeur de la digne gnrale n'tait rien compare  la
curiosit qui la peignait... Mme ce sentiment fut si fort que, n'y
tenant plus:

--Enfin, que s'est-il pass? demanda-t-elle.

--Rien, madame, rien...

--Cependant...

--Je suis sujette  ces indispositions... J'avais eu froid, la chaleur
du salon m'a saisie...

A l'accent de la jeune fille, encore qu'elle s'exprimt pniblement, le
baron comprit qu'elle ne parlerait pas, et sa reconnaissance fut grande.

--Ne fatiguez donc pas cette pauvre enfant, dit-il  Mme de
Fondge... Vous feriez mieux de la reconduire chez vous et de la
coucher...

--J'y pensais, mais j'ai renvoy mon coup, en disant  mon cocher de
venir me prendre  une heure chez Van Klopen...

--N'est-ce que cela? On va vous atteler une voiture, chre madame.

Il fit un signe, un domestique s'lana dehors.

Furieuse, Mme de Fondge se tut.

--Le voici qu'il me met  la porte, maintenant, pensait-elle, c'est un
peu fort!... Et la baronne qui ne parat pas!... Elle a d m'entendre
crier, cependant!... Qu'est-ce que cela signifie?... Bast! il faudra
bien que Marguerite me l'apprenne, quand nous serons seules.

Erreur! c'est en vain que durant le trajet de la rue de la
Ville-l'vque  la rue Pigalle, elle martyrisa la jeune fille de ses
questions, elle n'en obtint que cette rponse invariable et obstine:

--Il n'y a rien eu... Que voulez-vous qu'il y ait eu?

De sa vie la gnrale n'avait t plus irrite.

--Pcore!... pensait-elle. Qui a jamais vu un enttement pareil!...
Mademoiselle pose pour la discrtion! Une fille de rien... Je la
battrais!

Elle ne la battit pas, mais lorsqu'elles arrivrent:

--Vous sentez-vous la force de remonter l'escalier seule?
demanda-t-elle.

--Oui, madame.

--Alors, je vous quitte... Vous savez que Klopen m'attend  une heure
prcise, et je n'ai pas djeun... Et surtout rappelez-vous que mes gens
sont  vos ordres; commandez, vous tes chez vous...

Non sans peine, non sans tre contrainte de s'arrter plusieurs fois,
Mlle Marguerite parvint  l'appartement de la gnrale.

--O est madame? lui demanda la femme de chambre qui lui ouvrit.

--Elle fait des courses...

--Rentrera-t-elle dner?

--Je ne sais pas.

--C'est que voil trois fois que M. Gustave vient, il dit que c'est
dgotant de ne jamais trouver personne, et il fait une vie, une vie!...
Et avec cela, les ouvriers nous mettent dans le gchis jusqu'au cou!...
Baraque, va!...

Dj Mlle Marguerite avait gagn sa chambre et s'tait jete sur son
lit...

Elle souffrait horriblement... L'me vaillante tenait bon, mais le corps
succombait..... Ses artres battaient avec une violence inoue, elle
sentait un froid glacial lui monter des pieds jusqu'au coeur, sa tte
brlait comme si elle y et eu un brasier...

--Mon Dieu!... pensait-elle, est-ce que je vais tomber malade au dernier
moment, et quand j'ai le plus besoin de toutes mes forces...

Elle essaya de dormir.... mais le pouvait-elle? Comment se dlivrer de
l'odieuse obsession!... Sa mre!... Penser qu'une telle femme tait sa
mre!... N'tait-ce pas  mourir de douleur et de honte! et il fallait
la sauver, anantir avec ses lettres la preuve de son crime... Le
pouvoir du vieux juge de paix irait-il jusque-l?...

Et cependant elle se demandait si elle n'avait pas t trop cruelle,
trop dure... Criminelle ou non, la baronne tait sa mre... De quel
droit s'tait-elle montre impitoyable, quand tendre la main  cette
misrable femme, c'et t peut-tre l'arracher  son affreuse
existence.

Ainsi elle songeait, oublie dans sa petite chambre... Les heures
passaient; et le jour commenait  baisser quand, dans la rue, sous ses
fentres, un cri strident retentit:

--Pi... ouit!...

Ce fut comme une commotion lectrique. D'un bond elle fut sur pied.

Ce cri, c'tait le signal dont elle tait convenue avec ce jeune garon
qui chez M. Fortunat s'tait si soudainement dclar son auxiliaire.

Pourtant, ne s'abusait-elle pas?... Non... Elle couta: le cri se fit
entendre une seconde fois, plus aigu et plus prolong.

Il n'y avait pas  hsiter, elle descendit... L'espoir versait comme un
sang nouveau dans ses veines et rveillait en elle une toute-puissante
nergie...

Arrive au seuil de la porte de la rue, elle s'arrta, regardant...

Tout prs,  droite, un jeune garon en blouse semblait examiner
attentivement un magasin... Il se rapprocha encore, et vivement:

--Suivez-moi  dix pas, dit-il, jusqu' ce que je m'arrte.

--C'est bien lui!... pensa Mlle Marguerite.

Et palpitante, elle le suivit...

C'tait Victor Chupin, en effet, passablement meurtri de sa lutte du
matin, un oeil quelque peu poch, mais heureux jusqu'au dlire.

Heureux, et cependant inquiet. Et tout en prcdant la jeune fille, il
murmurait:

--Comment lui annoncer que j'ai russi? Pas de btises?... Si je lui dis
la chose tout d'un coup, elle est capable de s'en faire une motion  en
tre malade... Il faudrait amener a insensiblement, en douceur.

Arriv  la rue Boursault, ayant tourn le coin, il s'arrta, et Mlle
Marguerite le rejoignit, demandant d'une voix trouble:

--Eh bien?...

--a marche, rpondit-il, petitement, mais nanmoins assez bien...

--Vous savez quelque chose, monsieur!... Parlez!... Ne voyez-vous pas
mon angoisse!...

Il ne la voyait que trop, au contraire, son hsitation en redoublait, et
furieusement il se grattait la tte...

Enfin prenant son parti:

--Pour lors, mademoiselle, reprit-il, appuyez-vous contre le mur, l,
encore un peu... Et maintenant, tenez-vous bien... oui, comme a... Y
tes-vous?... Eh bien!... j'ai retrouv M. Frailleur...

Sage avait t la prcaution de Chupin, car Mlle Marguerite
chancela... Un tel succs, si prompt, c'tait inou!...

--Est-ce bien possible, mon Dieu!... murmura-t-elle...

--Tellement possible, que j'ai l dans ma poche une lettre de M.
Frailleur pour vous, mademoiselle... La voici, et il y a une rponse.

Elle la prit, cette lettre, elle brisa le cachet d'une main tremblante
et lut:

     Je touche au but, mon amie. Un pas encore, et nous triomphons...
     Mais il faut que je vous parle aujourd'hui mme,  tout prix...

     Ce soir, donc,  partir de huit heures, ma mre vous attendra dans
     un fiacre rue Boursault, au coin de la rue Pigalle.

     Venez, et que la crainte des soupons des Fondge ne vous arrte
     pas... Ils sont dsormais hors d'tat de vous nuire...

         PASCAL.

--J'irai! rpondit Marguerite.

Mille obstacles pouvaient entraver le dessein de Mlle Marguerite...
Il tait  craindre que Mme Lon, invisible depuis le matin, ne
repart tout  coup, ou que le gnral et sa femme ne rentrassent
diner.

Que rpondrait-elle si on lui demandait o elle voulait aller, seule, 
pareille heure?...

Et si on s'avisait de s'opposer  ce qu'elle sortt, quel parti prendre?

N'importe, elle ne dlibra ni ne disputa... Pascal avait parl, cela
suffisait pour qu'elle ft dtermine  obir aveuglment, cote que
cote... S'il lui conseillait une dmarche, c'est qu'il la jugeait bonne
et utile, et elle s'estimait heureuse de s'abandonner  la volont de
celui en qui elle avait une confiance sans bornes.

Mais aucune de ses apprhensions fcheuses ne devait se raliser.
L'heure du dner vint, passa, et la maison resta dserte... Les ouvriers
s'taient retirs et on n'entendait plus rien qu'un grand bruit de
ripaille  l'office.

Mme, se sentant faible, car elle n'avait rien pris de la journe, elle
eut de la peine  obtenir des domestiques quelque chose  manger, un
potage et une tranche de viande froide, qu'on lui servit en rechignant,
sur un coin de table, sans nappe.

La demie de sept heures sonnait, comme elle finissait ce dner
sommaire... Elle laissa s'couler un moment encore, puis, craignant de
faire attendre Mme Frailleur, elle descendit.

Rue Boursault,  la place indique, un fiacre stationnait. Les glaces en
taient baisses, et, dans l'ombre, vaguement, on distinguait le visage
et les cheveux blancs d'une femme ge.

Rapidement, aprs un regard autour d'elle, pour s'assurer qu'on ne
l'avait pas suivie, Mlle Marguerite s'approcha.

--Montez vite, mademoiselle, lui dit une voix bienveillante.

Elle monta, et la portire n'tait pas referme, que le cocher,
enveloppant ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet, les lana au
galop.

videmment, avec ses instructions, il avait reu d'avance les arrhes
d'un magnifique pourboire.

Assises l'une prs de l'autre sur la banquette du fond, la vieille femme
et la jeune fille gardaient le silence, s'observant  la drobe,
cherchant  se dvisager toutes les fois que la voiture passait devant
quelque magasin fortement clair.

Elles ne s'taient jamais vues, et leur anxit de se connatre tait
immense, chacune sentant bien que l'autre aurait sur sa vie une
influence dcisive...

Qui et t admis  l'intimit de Mme Frailleur et sans doute
trouv bien surprenante, bien extraordinaire, inoue, la dmarche
qu'elle hasardait en ce moment... Elle tait cependant tout  fait dans
la logique de son caractre.

Tant qu'elle avait espr dtourner Pascal d'pouser Mlle Marguerite,
elle avait tmoign hautement et mme exagr ses prventions et ses
rpugnances... Mais du moment o, vaincue par la passion de son fils,
elle se laissa arracher son consentement, le point de vue changea. La
jeune fille qui allait tre sa bru lui devint sacre, et veiller sur
elle, sur sa conduite, sur sa rputation lui parut le plus strict
devoir.

Or, elle avait jug et dcid qu'il n'tait pas convenable que la
fiance de son fils court seule les rues, le soir. Ne serait-ce pas
compromettre son honneur, et plus tard, la venimeuse Mme de Fondge
ne calomnierait-elle pas cette sortie? Et elle tait venue, la rigide
bourgeoise, afin de pouvoir rpondre:

--J'tais l!...

Quant  Mlle Marguerite, aprs les horribles agitations de la
journe, elle s'abandonnait sans rserve  la douceur des motions qui
la pntraient...

Bien des fois Pascal lui avait dit les prjugs de Mme Frailleur, et
l'inflexibilit de ses principes... Mais il lui avait dit aussi son
nergie, l'lvation de son esprit et de son coeur, et qu'elle tait
bonne entre les meilleures et les plus dvoues...

Mais pour la jeune fille, une considration qu'elle ne s'avouait
peut-tre pas, effaait toutes les autres... Mme Frailleur tait la
mre de Pascal... Pour cela seul, elle l'et adore...

Comment n'et-elle pas bni cette femme qui, veuve, ruine par un
misrable, s'tait vaillamment remise au travail pour lever son fils,
et en avait fait un homme... l'homme que, librement, Mlle Marguerite
avait choisi entre tous...

Elle se ft agenouille devant cette bourgeoise si simple et si grande,
si elle l'et os... elle lui et bais les mains!...

Et si son coeur se serra, pendant qu'elle franchissait la distance qui
sparait ses esprances de la ralit, c'est que pendant qu'elle
admirait cette mre incomparable, le souvenir de sa mre,  elle, de la
baronne Trigault, lui revint...

Le fiacre, cependant, avait dpass les boulevards extrieurs, et il
cahotait sur la route d'Asnires, au grand galop des chevaux
incessamment fouaills.

--Nous approchons, dit Mme Frailleur.

Ce que rpondit Mlle Marguerite, on ne l'entendit pas; elle
touffait.

Le cocher venait de tourner court la route de la Rvolte; il ne tarda
pas  ralentir l'allure de ses btes.

--Regardez, mademoiselle, dit encore Mme Frailleur, voici notre
maison l-bas.

Sur le seuil, la tte nue, les cheveux au vent, haletant d'impatience et
d'espoir, un homme tait debout, qui comptait les secondes aux
battements furieux de ses tempes... Pascal.

Il n'attendit pas que la voiture s'arrtt...

Bondissant jusqu' la portire, il l'ouvrit, et Mlle Marguerite se
trouvant de son ct, il l'attira  lui, l'enleva entre ses bras, et
l'emporta dans la maison en poussant un grand cri de joie...

Elle n'eut pas le temps de se reconnatre. Il la dposa sur un mchant
fauteuil, et se laissant tomber  genoux devant elle:

--Enfin je vous revois,  ma Marguerite bien-aime!... s'cria-t-il...
Vous tes  moi, rien ne nous sparera plus!...

Ils sanglotaient... Forts contre l'adversit, ils succombaient sous
l'excs de leur bonheur... Et ils demeuraient l, penchs l'un vers
l'autre, si prs que leur souffle se mlait, les mains enlaces, les
yeux dans leurs yeux, troubls jusqu'au plus profond d'eux-mmes, le
visage inond de larmes, palpitants  croire que leur coeur se
brisait... Debout, appuye  l'huisserie de la porte, Mme Frailleur
pleurait.

--Comment vous dire tout ce que j'ai souffert... poursuivait Pascal
d'une voix saccade. Les journaux vous ont tout appris, n'est-ce pas?...
qu'on m'a accus de tricher au jeu; qu'on m'a appel voleur en face;
qu'on a lev la main sur moi pour me fouiller; que mes amis les plus
intimes m'ont reni; que j'ai t chass du Palais... Tout cela est
horrible, n'est-ce pas?... Eh bien! non, ce n'est rien, compar  la
douleur atroce, insoutenable que j'ai ressentie en pensant que vous
ajoutiez foi  l'abominable calomnie qui me dshonorait.

Mlle Marguerite se dressa.

--Vous avez pens cela, s'cria-t-elle, vous avez cru que je doutais de
vous, moi!... Comme vous, je suis accuse d'un vol ignoble... Me
souponnez-vous donc?...

--Dieu puissant! moi, vous souponner!...

--Alors pourquoi...

--Je n'avais plus ma raison, Marguerite, mon unique amie, j'tais
fou!... Qui ne l'et t  ma place!... C'tait le lendemain du
guet-apens infme... J'avais fait demander Mme Lon, et je l'avais
charge pour vous d'une lettre o je vous conjurais de m'accorder cinq
minutes...

--Hlas! je ne l'ai pas reue, cette lettre.

--Je le sais maintenant, mais alors!... Alors, je suis all vous
attendre  la petite porte du jardin... mais c'est Mme Lon qui est
venue... Elle m'apportait un billet au crayon, sign de votre nom, et
qui tait un ternel adieu... Et moi, insens, je n'ai pas reconnu que
ce billet tait un faux...

Mlle Marguerite tait confondue. Le voile se dchirait, la vrit lui
apparaissait plus claire que le jour...

Elle se rappelait la confusion de l'indigne femme de charge, quand le
lendemain de la mort du comte de Chalusse, elle l'avait surprise
rentrant du jardin tout en dsordre...

--Eh bien! reprit-elle, savez-vous ce que je faisais, moi, Pascal,
presque au mme moment?... pouvante de ne pas recevoir de vos
nouvelles, je courais rue d'Ulm, et l j'apprenais que vous veniez de
vendre votre mobilier et de partir pour l'Amrique... Une autre femme
peut-tre se serait crue abandonne... moi, non... J'tais sre que
vous n'aviez pas fui lchement, et que si vous vous cachiez, c'tait
pour frapper plus srement vos ennemis.

--Ne m'accablez pas, Marguerite... C'est vrai, de nous deux j'ai t le
plus faible...

Ils dliraient, ils divaguaient... Perdus dans le ravissement de l'heure
prsente, ils oubliaient le pass et l'avenir, les angoisses de la
veille et les menaces du lendemain; tout, jusqu' leurs ennemis encore
debout.

Mais Mme Frailleur veillait... Elle tendit les bras vers la
pendule, et d'une voix vibrante:

--Le temps marche, mon fils, pronona-t-elle, regarde... Chaque minute
qui s'coule, compromet le succs... Qu'un soupon amne ici la
Vantrasson, tout peut tre perdu...

--Elle ne nous surprendrait pas, chre mre... Chupin m'a promis de ne
pas la perdre de vue... Si elle bougeait de sa boutique, il arriverait
vite ici, et en lanant une pierre contre les volets nous prviendrait.

Ce n'tait pas assez pour satisfaire Mme Frailleur.

--Tu oublies, Pascal, insista-t-elle, que Mlle Marguerite doit tre
rentre  dix heures si elle se rsigne au sacrifice que tu attends de
son courage...

C'tait la voix mme du devoir, qui rappelait Pascal au sentiment amer
de la ralit. Il se releva lentement, et aprs s'tre recueilli une
minute, matrisant son motion:

--Avant tout, Marguerite, ma bien-aime, commena-t-il, je vous dois la
vrit et l'expos exact de notre situation... Press par les
vnements, j'ai d agir sans vous consulter et disposer en quelque
sorte de votre personne... Ai-je eu tort ou raison?... Soyez juge...

Et, sans s'arrter aux protestations de la jeune fille, rapidement il
lui expliqua comment et par quel concours de circonstances favorables il
avait russi  se glisser dans l'intimit de M. de Valorsay,  pntrer
ses desseins les plus secrets et  devenir en apparence son complice.

--Le but de ce misrable, poursuivait-il, est bien simple... Il prtend
vous pouser. Pourquoi?... Parce que, sans vous en douter, vous tes
riche, mon amie, riche de toute la fortune du comte de Chalusse, votre
pre...

Cela vous surprend, n'est-ce pas? Eh bien! coutez-moi.

Tromp par le marquis de Valorsay, le comte de Chalusse lui avait promis
votre main... Ah! les choses taient terriblement avances sans qu'on
vous et prvenue, et tout tait rgl et convenu...

Ds le principe, cependant, une grave difficult s'tait prsente. Le
marquis voulait que votre pre vous reconnt avant le mariage, et lui,
rsistait. Cela m'exposerait aux plus srieux dangers, disait-il... Je
reconnatrai Marguerite par mon testament, en mme temps que je
l'instituerai ma seule hritire... Mais le marquis n'entendait pas de
cette oreille: Je ne doute pas de vos dispositions actuelles, mon cher
comte, objectait-il, seulement rien ne m'assure et vous n'tes pas
certain vous-mme qu'elles ne changeront pas... Supposez une brouille,
votre hritage nous chappe...

Cette difficult les arrtait depuis longtemps, l'un exigeant des
garanties, l'autre s'obstinant  n'en point donner, quand enfin M. de
Chalusse s'avisa d'un expdient qui conciliait tout.

Il remit  M. de Valorsay un testament par lequel il vous reconnaissait
et vous lguait toute sa fortune...

Cet acte inattaquable, le marquis l'a conserv prcieusement. Il s'est
bien gard d'en parler et le brlerait plutt que de vous le rendre.
Mais du jour o vous seriez sa femme, il le produirait et recueillerait
ainsi les millions du comte de Chalusse...

--Ah! le vieux juge de paix avait devin juste... murmura Mlle
Marguerite.

Pascal ne l'entendit pas.

Toutes ses facults taient absorbes par la ncessit d'tre clair,
d'tre bref surtout, car il avait bien des choses  dire encore et
l'heure avanait...

--Pour ce qui est de la somme norme qu'on vous accuse d'avoir
dtourne, continuait-il, je sais ce qu'elle est devenue... Elle est
entre les mains de M. de Fondge...

--Je le sais, Pascal, j'en suis sre, mais la preuve, la preuve!

--Elle existe, et c'est le marquis de Valorsay qui l'a.

--Est-ce possible, grand Dieu!... Ne vous abusez-vous pas?

--Je l'ai vue, mon amie, cette preuve accablante, irrcusable, je l'ai
touche, je l'ai tenue... Et elle explique tout ce qui nous avait paru
inexplicable, incomprhensible, inou...

La lettre reue par M. de Chalusse le jour de sa mort lui tait adresse
par sa soeur... Elle lui demandait sa part de la succession
paternelle, le menaant d'un scandale terrible, s'il refusait de faire
droit  sa juste rclamation...

Le comte tait-il dcid  tout braver plutt que de s'excuter? Il y a
lieu de le croire.

Ce qui est sr, c'est qu'il hassait d'une implacable haine non sa
soeur, peut-tre, mais l'homme qui l'avait sduite et qui, plus tard,
inspir par la cupidit, l'avait pouse. Mille et mille fois il avait
jur que jamais le mari ni la femme n'auraient un centime des sommes
immenses qu'il leur devait vritablement.

Dans de telles conditions, se croyant  la veille d'un procs, dcid 
dissimuler sa fortune, les fonds qu'il venait de raliser
l'embarrassaient... Qu'en faire?

Il rsolut de les confier  M. de Fondge, qui passait pour un
excentrique, mais dont la probit semblait au-dessus du soupon...

Lors donc qu'il sortit, le soir vers six heures, il emportait les titres
au porteur et les paquets de billets de banque que vous aviez vus le
matin dans son secrtaire...

Que se passa-t-il entre votre pre et le dpositaire choisi par lui?...
On ne peut que le souponner...

Ce qui est prouv pour moi et que je prouverai, c'est que M. de Fondge
accepta le fidicommis et qu'il en donna un reu en forme de lettre.

Il tait ainsi conu:

     _Je reconnais, mon cher comte de Chalusse, avoir reu de vous,
     aujourd'hui jeudi, 15 octobre 186..., la somme de_ DEUX MILLIONS
     DEUX CENT CINQUANTE MILLE FRANCS, _que je dposerai en mon nom  la
     Banque de France, pour les remettre  Mlle Marguerite, votre
     fille, le jour o elle me reprsentera cette lettre._

     _Et croyez, mon cher comte,  l'absolu dvouement de votre vieux
     camarade._

        Gal DE FONDGE.

Mlle Marguerite tait confondue.

--Qui donc a pu vous rvler ces dtails si prcis?...
interrogea-t-elle.

--Le marquis de Valorsay, mon amie, et vous allez comprendre comment.

Cette lettre plie--sans enveloppe--M. de Fondge y crivit l'adresse de
son vieux camarade. M. de Chalusse se proposait de la mettre  la
poste, afin que le timbre lui donnt une date certaine.

Mais une fois dehors, rflchissant, il eut peur. Il se dit que c'tait
chose bien fragile que cette feuille de papier, seule preuve qui existt
du dpt qu'il venait de remettre  l'honneur de M. de Fondge. Elle
pouvait s'garer, cette feuille, se perdre, tre brle ou vole, que
sait-on?... Alors qu'adviendrait-il? Combien de fois n'a-t-on pas vu des
fidicommissaires trahir la confiance dont ils avaient paru dignes!...

Avec de telles ides, M. de Chalusse devait s'inquiter d'un moyen de se
garantir d'un malheur non probable, mais possible. Il le chercha et le
trouva.

Passant devant le magasin d'un papetier, il y entra, acheta une de ces
presses dont les ngociants se servent pour leur correspondance, et,
sous prtexte de l'essayer, donna  copier la lettre de M. de Fondge.

L'opration termine, il prit la feuille o se trouvait reproduit le
reu et la mit sous une enveloppe  l'adresse du marquis de Valorsay.

Et, tranquille dsormais, il jeta  la poste et la lettre et la
reproduction.

Quelques instants plus tard, il montait en voiture et tait frapp d'une
attaque d'apoplexie...

Si extraordinaires que dussent paratre les explications de Pascal,
Mlle Marguerite ne doutait certes pas de leur exactitude.

--Alors, demanda-t-elle, c'est la reproduction, que vous avez vue entre
les mains du marquis de Valorsay?

--Oui.

--Et l'original?

--M. de Fondge seul pourrait dire ce qu'il est devenu. Ce qui est
vident, c'est qu'il a russi  s'en emparer. Se livrerait-il  des
dpenses insenses, s'il n'tait pas persuad que toute preuve du
fidicommis est anantie!... Peut-tre, en apprenant la mort si soudaine
de M. de Chalusse, a-t-il sduit le concierge, qui a guett sa lettre et
la lui a rendue?... A ce sujet, j'en suis rduit aux conjectures. S'il
dsire que vous pousiez son fils, c'est que probablement il lui parat
trop affreux de vous laisser dans la misre pendant qu'il jouit de la
fortune qu'il vous a vole. Les pires coquins ont de ces scrupules. D'un
autre ct, vous marier  son fils serait s'assurer contre toutes les
chances de l'avenir...

Il se tut un moment, cherchant s'il n'oubliait rien, et plus lentement:

--Vous le voyez, Marguerite, les preuves de votre innocence existent,
palpables, plus claires que le jour, indiscutables... Malheureusement,
j'ai t pour moi moins heureux que pour vous... Vainement j'ai essay
de rassembler des preuves matrielles du guet-apens dont j'ai t
victime... Je n'ai  fournir que des tmoignages, toujours discutables,
et c'est seulement en dmontrant l'infamie du marquis de Valorsay et du
vicomte de Coralth que je puis me rhabiliter...

Une joie immense, sans mlange, illuminait le visage de Mlle
Marguerite...

--Enfin, je puis donc vous servir  mon tour,  mon unique ami!
s'cria-t-elle. Ah! que bni soit Dieu qui m'a si bien inspire, et qui
me rcompense ainsi d'une heure de courage!... L'ide de mon pauvre
pre, je l'ai eue, Pascal, oui, la mme absolument, n'est-ce pas
trange!... Cette preuve matrielle de votre innocence, que vous avez
inutilement cherche, je l'ai, crite et signe du marquis de
Valorsay... De mme que M. de Fondge, il croit anantie la lettre qui
l'accuse et l'accable, il l'a brle, et cependant elle existe.

Et tirant de son corsage une des preuves qui lui avaient t remises
par la photographie Carjat, elle la tendit  Pascal, en disant:

--Lisez!...

D'un coup d'oeil, Pascal embrassa cette preuve, fac-simile
merveilleux de la lettre adresse par le marquis de Valorsay  Mme
Lon.

--Ah!... c'est le coup de grce du misrable!... s'cria-t-il.

Et s'approchant de Mme Frailleur, toujours immobile et roide, contre
la porte:

--Regarde, mre, ajouta-t-il, regarde!...

Et du doigt il lui fit suivre mot  mot, cette phrase accablante, si
explicite que le jury le plus scrupuleux n'et pas demand plus:

...J'ai combin une mesure qui effacera compltement et  tout jamais
le souvenir de ce maudit P. F., si tant est qu'on daigne se souvenir de
lui, aprs le petit dsagrment que nous lui avons mnag chez la
d'Argels...

--Encore, n'est-ce pas tout, continua Mlle Marguerite. D'autres
lettres existent, qui compltent celle-ci, et qui, rapproches, prouvent
la froide prmditation, et nomment l'abject complice, Coralth... Et ces
foudroyants tmoignages sont au pouvoir d'un ancien complice du marquis,
un homme d'une honntet suspecte, devenu son ennemi... Il s'appelle
Isidore Fortunat, et demeure place de la Bourse...

Elle sentait arrt sur elle, tenace et pntrant, le regard de Mme
Frailleur... Elle eut l'intuition de ce qui se passait dans l'me de la
rigide bourgeoise et comprit que son avenir et le bonheur de son mariage
se dcidaient en ce moment.

Aussi, vivement, comme si elle et espr se dvoiler tout entire:

--Ma conduite n'a peut-tre pas t celle d'une jeune fille, Pascal,
pronona-t-elle. Timide, inexprimente, saintement ignorante de la vie
et du mal, une jeune fille pieusement garde par sa mre se ft abme
sous la honte et n'et trouv que des larmes et des prires... J'ai
pleur aussi, moi, j'ai pri, mais je me suis dbattue, j'ai agi... A
l'heure du danger, il m'est venu quelque chose de la vaillance et de
l'nergie des pauvres femmes du peuple parmi lesquelles j'ai autrefois
gagn mon pain... Les misres du pass n'ont pas t perdues...

Et simplement, sans emphase, comme si elle et cont la chose la plus
naturelle du monde, elle dit quelle lutte elle avait accepte et
soutenue, seule contre tous, forte de sa foi en Pascal et de son
amour...

--Ah!... tu es une bonne et courageuse fille, toi!... s'cria Mme
Frailleur. Tu es digne de mon fils, et tu porteras firement notre nom
d'honntes gens!...

Dj, depuis un moment, l'obstine bourgeoise luttait en vain contre
l'attendrissement qui la gagnait, et de grosses larmes silencieuses
roulaient le long de ses joues rides...

N'y tenant plus, elle jeta ses deux bras autour du cou de Mlle
Marguerite, et l'attirant contre sa poitrine, elle la tint longtemps
embrasse, en murmurant:

--Marguerite! ma fille!... Ah! combien elles taient injustes, mes
prventions!

Pascal et d tre transport de joie. Non, cependant. Son front de plus
en plus se plissait, et c'est d'une voix sourde qu'il dit:

--Voil donc le bonheur qui est l, l!... Pourquoi faut-il qu'une
dernire preuve, qu'une dernire humiliation nous en spare!

Mais Mlle Marguerite se sentait des forces  affronter en souriant le
martyre...

--Parlez, Pascal, dit-elle, ne voyez-vous pas qu'il va tre dix
heures!...

Lui hsitait, ses yeux se troublaient, sa respiration haletait, et c'est
avec l'empressement du dsespoir qu'il reprit:

--Il fallait vaincre, n'est-ce pas, pour vous, pour moi,  tout prix!...
Voil l'excuse de l'horrible expdient que j'ai adopt... M. de
Valorsay, vous l'avez vu, se vante  Mme Lon d'avoir un moyen de
briser vos rsistances... et il croit en effet l'avoir... Comment je ne
l'ai pas tu de mes mains, quand il me l'a expos... c'est que je veux
une vengeance bruyante comme l'outrage, plus sre, plus terrible, plus
lente surtout... Ce moyen, un sclrat tel que lui pouvait le concevoir.
Par son me damne, Coralth, il a attir chez lui le fils de la soeur
du comte de Chalusse, son unique hritier en ce moment... C'est un
malheureux, sans coeur, sans intelligence, sans esprit, tout vanit
stupide et ridicules prtentions, ni meilleur ni pire que bien d'autres
qui font figure... il a nom Wilkie Gordon. Sans peine le marquis s'est
empar de ce pauvre idiot, et lui a persuad qu'il tait de son devoir
de vous dnoncer au procureur imprial comme ayant dtourn de la
succession de M. de Chalusse une somme de deux millions, et comme ayant
aussi vous, vous, Marguerite, empoisonn le comte.

La jeune fille haussa les paules.

--Pour ce qui est du vol, fit-elle, nous avons une rponse... Quant 
l'empoisonnement... en vrit l'accusation est trop stupide!...

Mais Pascal restait sombre.

--Pas si stupide... fit-il. Un mdecin s'est rencontr, un indigne, un
lche et vil gredin, qui pour de l'argent consent  appuyer la
dnonciation...

--Le docteur Jodon, n'est-ce, pas?...

--Oui... Et ce n'est pas tout. Sous les scells, dans le secrtaire du
comte, est le flacon dont il a bu deux gorges le jour de sa mort... Eh
bien!... dans la nuit de demain, Mme Lon doit ouvrir la porte du
jardin de l'htel de Chalusse  un immonde sclrat qui, sans que les
scells en gardent trace, se charge de faire disparatre le flacon...

La jeune fille frissonna; elle comprenait l'infernale combinaison.

--Je pouvais tre perdue!... murmura-t-elle.

Affirmativement, Pascal hocha la tte.

--M. de Valorsay voulait que vous vous vissiez perdue, pronona-t-il,
avant de vous proposer de l'pouser s'il vous sauvait... Je dois dire
que M. Wilkie ignore quels atroces projets il sert... Il n'y a dans le
secret entier du marquis que M. de Coralth, et c'est moi qui, sous le
nom de Maumjan, suis leur conseiller... C'est donc  moi que, sur
l'avis de M. de Valorsay, M. Wilkie est venu demander un projet de
dnonciation... Je le lui ai rdig, Marguerite, tel que le souhaitait
notre ennemi, terrible, accablant en apparence, groupant avec un art
perfide les rapports des valets et les soupons du mdecin, tablissant
la connexit du meurtre et du vol, demandant une enqute... Et ce projet
de dnonciation, M. Wilkie l'a recopi de sa main, sign, mis sous
enveloppe... et il a d le porter lui-mme au parquet...

Mlle Marguerite s'affaissa sur un fauteuil.

--Vous avez fait cela! balbutia-t-elle.

--Il le fallait, ma fille! dclara Mme Frailleur.

--Oui, il le fallait, reprit Pascal, indispensablement et vous allez le
comprendre... Institution humaine, borne en ses moyens, la Justice ne
saurait sonder les mes, scruter les penses, ni poursuivre des projets,
si abominables qu'ils soient et si prs qu'on les suppose de la
ralisation... Pour qu'elle intervienne, la Justice, il lui faut un fait
matriel, tangible, tombant sous le sens, ce qu'on appelle un
commencement d'excution... Vous arrte, les crimes de M. de Valorsay
et des misrables qu'il emploie tombent sous le coup de la loi... Vous
arrte, je cours prendre votre vieil ami le juge de paix, et ensemble
nous nous rendons chez le juge d'instruction  qui nous expliquerons
tout... Votre innocence dmontre, et l'infamie des autres, que
pensez-vous que fasse la justice?... Prudemment elle attendra que nos
ennemis se dclarent, afin de les prendre tous d'un seul coup de filet,
et que pas un n'chappe... Dans la nuit de demain des agents habiles
surveilleront l'htel de Chalusse... et, au moment o Mme Lon et le
misrable qu'elle doit guider se croiront srs du succs, ils seront
pris sur le fait et arrts... Interrogs par un magistrat instruit de
tout, pourront-ils nier?... Non, videmment... Leurs aveux dtermineront
l'action de la justice, et pntrant  l'improviste chez M. de Valorsay,
elle y saisira le testament de votre pre, le reu de M. de Fondge, en
un mot toutes les preuves du crime... Et  l'heure de cette
perquisition, tous nos ennemis, rassurs par votre arrestation, se
trouveront  une grande soire de jeu que donne le baron Trigault... J'y
serai aussi!...

La dfaillance de Mlle Marguerite avait peu dur.

Elle se leva, et d'une voix ferme:

--Vous avez agi comme vous deviez, pronona-t-elle.

--Ah!... c'est qu'il n'tait pas d'autre expdient... Et encore, si
celui-l vous rpugnait trop... C'est pour cela que j'ai voulu vous
voir...

Du geste elle l'interrompit.

--Quand dois-je tre arrte? demanda-t-elle.

--Ce soir ou demain...

--Bien... Je n'ai plus qu'une prire  vous adresser... Les Fondge ont
un fils qui n'est pas coupable, lui, et qui cependant sera plus
cruellement puni qu'eux si nous ne les pargnons. Ne pourriez-vous
pas...

--Je ne puis plus rien, Marguerite...

Tout tait dcid. Mlle Marguerite tendit son front  Pascal, et
sortit suivie de Mme Frailleur qui voulut absolument la reconduire
au coin de la rue Boursault.

Le gnral et sa femme taient enfin rentrs quand rentra Mlle
Marguerite. Elle les trouva dans le salon, le visage dcompos et si
tremblants que leurs dents claquaient.

Avec eux tait un homme  moustache qui, ds qu'elle parut, dit:

--Vous tes Mlle Marguerite, n'est-ce pas?... Au nom de la loi, je
vous arrte... Voici le mandat.....

Et il l'emmena.




XIX


Du soir au lendemain, le tout-puissant Gnie qui a remplac les bonnes
fes du vieux temps, l'Argent, avait combl les convoitises de M.
Wilkie.

Sans transition, et comme dans un rve, il passa de ce qu'il appelait sa
situation gne aux splendeurs d'une fortune princire.

La renonciation de Mme Lia d'Argels tait si bien en rgle, que sur
la seule production de ses titres, l'intelligent jeune homme fut envoy
en possession de l'hritage du comte de Chalusse.

Quelques difficults pourtant se prsentrent.

Le vieux juge de paix qui avait appos les scells refusa de lever ceux
de certains meubles, ceux du secrtaire notamment, sans une ordonnance
du tribunal, ce qui devait demander plusieurs jours...

Mais qu'importait  M. Wilkie! L'htel de Chalusse tait libre, avec
son mobilier splendide, ses appartements de rception, ses tableaux, ses
statues, ses jardins... Il s'y installa. Vingt chevaux piaffaient dans
les curies, dix voitures dormaient sous les remises. Il s'appliqua
chevaux et voitures. Mme, sur le conseil de M. Casimir, devenu son
valet de chambre et son oracle, il garda toute la maison du comte,
depuis M. et Mme Bourigeau, les concierges, jusqu'au dernier
marmiton.

Le tout provisoirement, bien entendu, un homme tel que lui, de son
sicle, et en plein dans le mouvement, ne pouvait se contenter de ce
qui avait satisfait le comte de Chalusse.

--Car j'ai mes ides, disait-il  M. Casimir... Paris n'a qu' bien se
tenir!...

Ses anciens amis, il les rpudia... Un Costard, un Serpillon, si
vicomtes qu'ils se prtendissent, taient de trop petits sires pour un
Gordon-Chalusse, ainsi qu'il tait dit sur ses cartes de visites.

Seulement, il leur racheta leurs parts de _Pompier de Nanterre_, sr
qu'il tait, dit-il  M. Casimir, de l'avenir de ce remarquable
steeple-chaser.

De sa mre, il ne s'inquita aucunement. Il sut, comme tout Paris, que
la d'Argels avait disparu--rien de plus. Mais l'ide de son pre, le
terrible chevalier d'industrie, demeura suspendue comme un crpe funbre
au-dessus de sa joie.

Quand du fond de son appartement il entendait tinter la grosse cloche
d'entre de l'htel, il tressaillait, devenait tout ple et murmurait:

--C'est peut-tre lui!...

Pour cette dernire raison, surtout, il s'accrochait obstinment au
marquis de Valorsay... Effar de ses prosprits nouvelles, il se
sentait plus solide, appuy sur cette haute amiti... Par temprament,
d'ailleurs, il tait invinciblement attir vers les gens  bruyante
renomme, et il lui semblait grandir de plusieurs coudes, quand, dans
un endroit public, dans la rue ou au restaurant, il criait  pleine
voix:

--Dites donc, Valorsay, mon excellent bon... ou Par ma foi! mon
trs-cher marquis!...

L'autre, complaisamment, se prtait  ces effusions, encore qu'il ft
terriblement agac de la platitude et des ridicules du personnage... Il
se faisait une fte de l'envoyer aux cinq cents diables plus tard, mais
en ce moment il sentait trop l'utilit de M. Wilkie pour souffrir
seulement qu'il s'cartt de lui.

Sans se faire tirer l'oreille, il l'avait prsent  son cercle et
conduit chez ses amis. Il se montrait avec lui partout; au bois, au
restaurant, au thtre...

D'aucuns demandaient parfois:

--Qui donc est ce drle de petit bonhomme?...

Mais quand le marquis avait rpondu ngligemment:

--C'est un pauvre diable qui vient de recueillir une succession de vingt
millions!...

Peste!... On devenait srieux, et c'tait  qui aurait le plaisir,
l'avantage, l'honneur... de serrer la main d'un garon de tant de
revenus.

C'est ainsi que M. de Valorsay avait offert  M. Wilkie de
Gordon-Chalusse, de le prsenter  la fte, annonce chez le baron
Trigault.

Ce ne devait tre qu'une soire d'hommes, une sance monstre de jeu,
mais on savait le baron magnifique et pour irriter la curiosit, sans
doute, il avait dit et le _Figaro_ avait rpt qu'il rservait une
surprise  ses invits... Oh! mais une surprise!...

C'tait le lendemain de l'arrestation de Mlle Marguerite que devait
avoir lieu cette fte, et le soir, entre neuf et dix heures, M. de
Valorsay et M. de Coralth, habills et prts l'un et l'autre,
attendaient que M. Wilkie vnt les prendre, ainsi qu'il tait convenu.

Ils taient fort gais l'un et l'autre, les apprhensions du vicomte
s'taient dissipes, le marquis oubliait les douleurs de sa jambe casse
 la Marche.

--Marguerite ne sortira de prison que pour m'pouser, disait M. de
Valorsay triomphant.

Ou encore:

--Quel merveilleux instrument que ce Wilkie? Sur un mot en l'air, il a
donn cong  tous ses domestiques, l'htel de Chalusse va tre dsert,
Mme Lon et Vantrasson pourront oprer  loisir.

Dix heures sonnrent, M. Wilkie parut.

--Venez-vous, excellents bons, dit-il, mon huit-ressorts est en bas.

Ils partirent, et cinq minutes plus tard, on les annonait chez le baron
Trigault, lequel accueillit M. Wilkie comme s'il ne l'et jamais vu
ailleurs.

Il y avait beaucoup de monde dj, trois ou quatre cents personnes, la
fine fleur de la haute vie, du sport et de la table de jeu. Tous les
anciens habitus de Mme d'Argels taient l, M. de Fondge y
retroussait ses moustaches, Kami-Bey s'y talait, reconnaissable  son
ventre piriforme et  son ternel fez rouge.

Puis, parmi tous ces hommes, d'une lgance tudie, tous connus de M.
de Valorsay, d'autres circulaient, plus graves et d'allures toutes
diffrentes... Leur gilet tait moins ouvert, leur habit tombait moins
correctement, mais leur physionomie ne respirait pas seulement l'idiote
satisfaction de soi, et leurs yeux trahissaient autre chose que le nant
de la pense.

--Ah a, murmura le marquis  l'oreille de M. de Coralth, qu'est-ce que
c'est que ces gens-l? On jurerait des avocats et des magistrats...

Il ne croyait pas si bien dire, et sans l'ombre d'une inquitude, il
passait de groupe en groupe, changeant des poignes de main en
prsentant M. Wilkie...

Une trange nouvelle circulait tout bas... On racontait, comment
l'avait-on su?... qu' la suite d'une querelle avec son mari, Mme
Trigault avait quitt Paris la veille. On allait jusqu' citer ses
dernires paroles au baron...

--Vous ne me reverrez jamais!... avait-elle dit. Vous tes bien veng...
Adieu!...

Les bien informs, gens au courant de tous les scandales malpropres,
dclaraient l'histoire fausse, soutenant que si la baronne se ft
enfuie, comme on le disait, on n'et point vu le beau comte de Coralth
calme et souriant...

L'histoire tait vraie, cependant!... Mais M. de Coralth se souciait
bien de la baronne, en vrit!... N'avait-il pas en poche la signature
de M. Wilkie, laquelle,  cette heure, reprsentait pour lui plus d'un
demi-million?...

Debout, prs d'une des fentres de la grande galerie, entre le marquis
de Valorsay et M. Wilkie, le brillant vicomte prorait, non sans esprit,
non sans plus de mchancet encore, lorsqu'un valet de pied, d'une voix
si clatante que toutes les conversations en furent interrompues,
annona:

--M. Maumjan!...

Que Maumjan, un des hommes d'affaires du baron, ft reu chez lui, cela
parut si simple  M. de Valorsay, qu'il ne bougea pas.

Mais M. de Coralth ayant entendu le nom, voulut voir l'homme qui avait
si bien aid et conseill le marquis.

Il tourna la tte, et alors les paroles expirrent dans sa gorge. Il
devint livide, ses pupilles s'agrandirent dmesurment, et  grand'peine
il balbutia:

--Lui!...

--Qui? interrogea le marquis stupfait.

--Regardez!...

A la suite de l'homme annonc sous le nom de Maumjan, apparaissait
Mlle Marguerite, donnant le bras au vieux juge de paix, et Mme
Frailleur... puis M. Isidore Fortunat... et enfin Chupin, Victor
Chupin, resplendissant, mais ne la menant pas large, selon son
expression, dans un superbe habit noir tout battant neuf.

Le marquis de Valorsay ne pouvait plus ne pas comprendre. Il comprit qui
tait ce Maumjan et de quelle audacieuse comdie il avait t dupe...

Son visage si effroyablement se dcomposa, que cinq ou six personnes
s'avancrent, disant:

--Qu'avez-vous, marquis?

Il n'avait rien, sinon qu'il se sentait pris au pige, et ses regards
affols cherchaient une porte, une fentre, une issue, pour fuir.

Mais un mot d'ordre, videmment, avait t donn.

Brusquement, tous les invits rpandus dans les salons afflurent dans
la galerie, et les portes furent fermes...

Et alors, avec une solennit qu'on ne lui connaissait pas, le baron
Trigault alla prendre la main du soi-disant Maumjan, et le conduisant
au centre de la galerie, devant la chemine:

--Messieurs, pronona-t-il d'un accent irrsistible d'autorit, Monsieur
est M. Pascal Frailleur, cet honnte homme qui, chez la d'Argels, fut
accus d'avoir trich au jeu. Vous vous devez de l'entendre!...

Visiblement, Pascal tait extraordinairement mu.

L'tranget de la situation, la certitude de l'clatante rhabilitation,
la joie peut-tre de la vengeance, le silence, si profond qu'on
entendait les respirations haleter, tous les regards obstinment rivs
sur lui, le troublaient. Mais ce fut l'affaire d'une seconde.

Il se redressa l'oeil plein d'clairs, et d'une voix ferme et
vibrante, il dit, mais sans prononcer le nom de ses ennemis, la
tnbreuse intrigue qui s'tait agite autour des millions du comte de
Chalusse, et de quelles machinations abominables Mlle Marguerite et
lui avaient t victimes...

Quand il et achev, enflant encore la voix:

--Maintenant, ajouta-t-il, regardez... Le visage seul des coupables les
dnoncera  vos mpris... L'un, est ce misrable qui se fait appeler le
vicomte de Coralth, Paul Violaine de son vritable nom, un escroc,
l'ex-complice de Mascarot, un lche qui est mari et qui laisse sa
femme mourir de faim...

M. de Coralth eut comme un rugissement.

--L'autre est M. le marquis de Valorsay.

Il en tait au troisime, qui et inspir dgot et piti, si on l'et
remarqu dans le coin o il tait affaiss, dcompos par la terreur,
bgayant d'un air stupide: Ce n'est pas moi... Ma femme l'a voulu!...

Celui-l tait le gnral de Fondge...

Pascal ne pronona pas son nom, cependant; ce n'tait pas indispensable,
et il se souvenait de la prire de Mlle Marguerite...

Mais pendant que parlait Pascal, le marquis avait fait appel  tout ce
qu'il avait d'nergie et d'impudence... Si dsespre que ft la partie,
il essaya de se dbattre.

--C'est un guet-apens indigne, s'cria-t-il. Baron, vous m'en rendrez
raison... Cet homme est un imposteur, il ment, tout ce qu'il dit est
faux!...

--Oui, c'est faux! appuya M. de Coralth.

Une clameur s'leva, et de tous cts les plus injurieuses apostrophes
clatrent.

--Quelles preuves vous faut-il donc? criait M. Fortunat.

--Il ne faut pas nous la faire, disait Chupin: Vantrasson et la Lon
sont pigs.

--Qui donc nous a tous flous avec _Domingo_?...

Et, plus fort que les autres, Kami-Bey glapissait:

--Sans compter que votre vente tait une pure filouterie, mon
trs-cher!...

Autour de Pascal, ses anciens amis, des confrres, des membres du
conseil de l'ordre, des magistrats qui jadis avaient aid ses dbuts, se
pressaient, lui serrant les mains, l'treignant  l'touffer, s'accusant
d'avoir pu le souponner, lui, l'honneur mme, s'excusant sur ce temps
troubl o nous vivons, o on voit faillir ceux qu'on croyait les plus
purs...

Et plus loin, un murmure de respectueuse admiration montait jusqu'
Mlle Marguerite, dont les yeux pleins de larmes de bonheur brillaient
d'un clat presque surnaturel, dont la beaut empruntait  ses
sensations une expression sublim.

Alors, Valorsay, le misrable, sentit bien que c'tait fini, et qu'il
tait perdu...

La rage, de mme qu'une ivresse furieuse, envahit son cerveau, et pareil
 la bte accule qui se retourne et fait tte aux chiens, il se
redressa, la face convulse, l'oeil sanglant, la bave  la bouche,
effrayant de cynisme, de haine et d'ironie...

--Eh bien! oui... s'cria-t-il... oui! tout ce que vous venez d'entendre
est vrai! Je sombrais, je me suis raccroch o j'ai pu! Ce n'est pas
quand on boit son dernier bouillon qu'on fait le dgot... J'ai jou...
Si j'avais gagn, vous seriez  mes genoux... J'ai perdu, vous me
repoussez du pied!... Lches!... Hypocrites!... Injuriez-moi, mais
comptez-vous, et dites-moi combien entre vous tous, tant que vous tes,
il y en a d'assez purs pour avoir le droit de me cracher des mpris  la
face!... Y en a-t-il cent? Y en a-t-il seulement cinquante?

Une tempte de hues couvrit sa voix.

Ds qu'elle cessa:

--Ah! la vrit vous blesse, mes trs-chers, reprit-il en ricanant...
Montrez-vous, croyez-moi, d'une vertu moins farouche!... J'tais ruin,
cela dit tout... Mais lequel de vous ne l'est pas quelque peu?... Lequel
se suffit avec ses revenus et ne mange pas au sac!... Votre dernier
louis venu, vous essaierez de faire ce que j'ai fait ou quelque chose de
pis... Et ne dites pas non, car pas plus que moi vous n'avez une
conscience troite, une ferme morale, des croyances sincres ou des
aspirations gnreuses... Vous poursuivez ce que j'ai poursuivi, rien de
plus... Vous voulez ce que j'ai voulu, la vie  outrance, courte et
bonne, enrage, enfivre, endiable... Vous voulez le plaisir, le jeu,
les chevaux, les filles perdues, la table toujours mise et les verres
toujours pleins, toutes les jouissances du luxe, toutes les
satisfactions de la vanit... Au bout de tout cela, il y a l'abme de
boue... J'y suis, je vous y attends, car vous y viendrez tous,
ncessairement, fatalement... et ce sera justice!... Ah! ah!... vous ne
trouvez plus mon aventure si drle, maintenant! Allons, faites-moi
place! s'il vous plat!

Il s'avana, le front lev, et positivement on s'cartait, quand un
domestique effar parut, qui cria:

--Monsieur... monsieur le baron... La justice!... Elle est en bas!...
Elle monte!... Il y a un commissaire avec son charpe...

Du coup, l'exaltation furibonde du marquis de Valorsay tomba...

Il devint plus ple, s'il est possible, et trembla sur ses jarrets comme
le boeuf manqu par la masse du boucher.

Puis, soudainement, une rsolution dsespre se lut sur ses traits, la
rsolution du condamn qui, sachant qu'il ne peut viter l'chafaud y
monte d'un pas ferme...

Il s'approcha de M. Trigault, et d'une voix rauque:

--Me laisserez-vous arrter chez vous, baron, dit-il, moi... un
Valorsay!...

On et dit que le baron attendait ce reproche.

Il entrana le marquis et M. de Coralth, les poussa dans un petit salon
au fond de la galerie, et ferma la porte.

Il tait temps, le commissaire de police entrait.

--Lequel de vous, messieurs, pronona-t-il, est le marquis de Valorsay?
Lequel de vous est Paul Violaine, dit le vicomte...

La dtonation d'une arme  feu lui coupa la parole.

On se prcipita vers le petit salon.

A terre, sur le dos, gisait le marquis de Valorsay, la tte affreusement
fracasse. Sa main droite serrait encore la crosse d'un revolver... Il
tait mort.

--Et l'autre? cria-t-on, et l'autre?

La fentre ouverte, un rideau arrach et attach  la balustrade,
disaient comment avait fui M. de Coralth.

Plus tard seulement on connut les prcautions du baron.

Sur la table du salon, il avait plac d'avance deux revolvers et deux
paquets de chacun dix billets de mille francs...

Le vicomte n'avait pas hsit!...




XX


       *       *       *       *       *

C'est  Saint-Etienne-du-Mont,  deux pas de la rue d'Ulm, qu'a t
clbr le mariage de Pascal Frailleur et de Mlle Marguerite de
Chalusse...

Qui et connu le mystre de la naissance de la marie, n'et pas t peu
stupfait de lui voir pour tmoin, avec le vieux juge de paix, le baron
Trigault...

Ce fut ainsi, cependant...

De plus en plus maltrait par sa fille et son gendre, spar de sa
femme, devenue presque folle, encore qu'on et russi  sauver ses
lettres, c'est prs de M. et de Mme Pascal que le baron a trouv une
famille...

Il ne joue plus gure, sinon au piquet avec Mme Frailleur, qu'il
s'amuse  faire tressauter, en lui criant de sa grosse voix, quand elle
est un peu longue  carter: Nous gaspillons un temps prcieux!...

Parfois, ils sortent ensemble, et sans doute ils seraient bien surpris,
ceux  qui on dirait o se rend, au bras du baron, la rigide bourgeoise.

Elle va visiter et consoler Mme veuve Gordon, autrefois Lia
d'Argels, qui a fond prs de Montrouge un ouvroir pour les pauvres
filles sduites et abandonnes... La malheureuse en est encore 
recevoir un souvenir de son fils...

Quant  son mari, elle le suppose mort ou au fond de quelque maison
centrale...

C'est  elle que les Fondge doivent souvent du pain... Forcs de rendre
gorge, sans autres ressources qu'une rente de 50 fr. par mois que leur
sert leur fils devenu capitaine, leur misre est affreuse...

Oh! ces Fondge!... M. Fortunat n'en parle qu'avec horreur... Mais il
chante haut les louanges de Mme Marguerite, qui lui a rendu les
40,000 francs qu'il avait avancs  Valorsay... Il fait aussi l'loge de
Chupin, mais du bout des lvres, depuis que Chupin, mis  mme par
Pascal de s'tablir, lui a dclar qu'il ne se mlerait plus jamais de
tripotages.--Tripotages est rest sur le coeur de. M. Fortunat.

Ce qui ne l'a pas empch, d'ailleurs, d'aider par sa dposition aux
malheurs de Vantrasson et de la sensible Mme Lon. Condamns, l'un
aux travaux forcs  perptuit, l'autre  dix ans de rclusion...

De M. de Coralth, pas de nouvelles; mais sa femme a quitt la Villette,
au grand dsespoir de M. Mouchon... Comme dentiste, le docteur Jodon
russit...

Quant  M. Wilkie, on sait par les journaux ses faits et gestes...

Les chroniques s'puisent  dcrire ses livres, ses chevaux, ses
voitures, ses curies... On signale ses dplacements... On enregistre
ses mots spirituels... Il a des succs, il est aim, ft; clbr,
adul, il fait tapage, scandale, il rgne. Le monde est aux
impudents!...

FIN.

Paris.--Imprimerie de E. DONNAUD, rue Cassette, 9.










End of the Project Gutenberg EBook of La vie infernale, by mile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE INFERNALE ***

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